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978-2-10-075729-9
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Table des matières
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LISTE DES AUTEURS XI

INTRODUCTION 1

PREMIÈRE PARTIE
FONDEMENTS THÉORIQUES
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1. Communication 7
Thierry Servillat
Théories de la communication 7
Communiquer, 7 • Le modèle émetteur-récepteur, 8 • La notion
d’information, 9 • La notion de contexte, 11 • Perception, 11 •
Influence : fluide, information, énergie ?, 12 • Suggestibilité, 13 •
Communication orchestrale, 14 • Interaction, cybernétique, systémie, 14
Niveaux de communication 15
Notion de contenu, 15 • Notion de métacommunication, 16 •
Différences de niveaux d’abstraction (ou de niveaux logiques), 16
IV TABLE DES MATIÈRES

Le digital et l’analogique vers la communication hypnotique 17


Deux modalités, 17 • Comparaison des deux modalités, 19 •
L’impossibilité de ne pas communiquer, 20 • Place de l’hypnose en
communication thérapeutique , 21
Bibliographie 23

2. Langages 25
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Arnaud Gouchet, Julie Morvan
Formes du langage 25
Le langage verbal, 26 • Le langage non verbal, 29 • Le langage
para-verbal, 30 • Interdépendance des langages, 30
Congruence et non-congruence des langages 31
Chez le soignant, 31 • Chez le patient, 31
Rhétorique spécifique 32
Puissance du non-verbal 33
Des postures aux métaphores corporelles 34
Le langage de la posture, 34 • Le sens de la métaphore, 36 • Le
corps comme instrument métaphorique à double sens, 37 • De l’usage
de la posture comme métaphore corporelle, 38
Des « compléments » au langage 40
Le dessin, 40 • La musique, 41
Conclusion 42
Bibliographie 43

3. Interactions langagières 45
Isabelle Prévot-Stimec
Langage et qualité du langage 45
Créer le réel, 45 • Le rapport, 46 • La qualité du langage, 46
Communiquer de manière sécurisée 48
Sécurité externe, 48 • Sécurité interne, 49 • Ne pas être iatrogène, 49
Communiquer bénéfiquement 51
Attribution, 51 • Reformulations et recadrages, 52
Communiquer de façon fluide 53
Un discours qui coule musicalement, 53 • Compréhension et empathie, 55
Table des matières V

Tenir compte des niveaux de conscience 56


Repérer les fluctuations, 56 • Utiliser la dissociation, 57
Communiquer pour motiver 58
Changer de niveau, 58 • Complimenter, 59
Bibliographie 60

4. Relations et alliances 61
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Antoine Bioy
Travail de la suggestion, travail de l’influence 61
Comprendre la suggestion, 61 • De Bernheim à Freud, 63 • La suggestion
est-elle éthique ?, 64 • L’autosuggestion, une relation de soi à soi ?, 66
Alliance et travail thérapeutique 68
De la perception jusqu’au viscéral, 68 • L’alliance thérapeutique, 69
Clinique de l’incertitude 72
Principe et enjeux, 72 • Vers un autre positionnement, 75
Bibliographie 77

5. Présences 79
Antoine Bioy
Une posture, une attitude 79
Apports de Rogers, 79 • Les 10 questions de Rogers pour construire
une posture, 81 • Importance de la peur, 84
L’empathie, la grande affaire 88
Qu’entendre par « empathie » ?, 88 • La créativité relationnelle, 89
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Être présent à l’autre, le grand enjeu 91


Enjeu, 91 • La présence à l’autre, pour quoi faire ?, 92
Bibliographie 94

DEUXIÈME PARTIE
EN PRATIQUE

6. Mener un entretien 97
Philippe Aïm
L’autre et la bonne distance 97
Chaque mot compte, chaque geste aussi, 97 • La « bonne distance », 99
VI TABLE DES MATIÈRES

Quels objectifs ? 100


L’objectif négocié : les termes du patient, les limites du thérapeute, 101
• L’objectif recadré : positif, concret, raisonnable, 103 • Poser

les bonnes questions, 104


Étapes et séquences d’acceptation 105
Évaluer l’entretien 108
Limites et atypicités de la communication thérapeutique 109
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Le confort du thérapeute n’est plus assuré, 109 • Le patient n’a pas
besoin de thérapie, 110 • Le patient n’est pas positionné
en demandeur, 111
Bibliographie 113

7. La relation d’aide 115


Philippe Aïm
Fluidité du discours 115
Deux écueils à éviter : Le monologue, 115 • Deux écueils à éviter :
l’interrogatoire, 116 • Constructionnisme, 117
Rebondir 117
Les mots qui activent, les mots qui bloquent 119
Évoquer, suggérer, expliquer, 121 • Reformuler, recadrer, répéter, 124 •

Ordonner et prescrire, 126


Être attentif aux effets, aux différences, aux intuitions 130
Bibliographie 131

8. Sortir du cadre 133


Isabelle Prévot-Stimec
Cadre des stratégies pour sortir du cadre 133
Décentrer 134
Sortir du cadre, 134 • Macroscope et position méta, 135
Surprendre 137
Mettre en mouvements, 137 • Provoquer par les sens, 138
Le jeu des paradoxes 139
Pour en sortir, 139 • Pour les utiliser, 140
L’humour et la confusion 141
Humour, 141 • Confusion, 142
Table des matières VII

Utilisation des médias 143


Une pratique en expansion, 143 • À tous âges, 145
Bibliographie 146

9. Gestion des conflits et communication non violente 147


Élise Lelarge, Thierry Servillat, Isabelle Prévot-Stimec
Principes 148
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Prévenir la violence, 148 • Une opportunité pour la créativité, 150
Enjeux identitaires 152
Une notion complexe, 152 • Identité et stéréotypes, 154 •
L’individuation : devenir soi-même, 154 • Examiner le point de vue
de l’autre, 155 • Sauver la face, 156 • « Tu comptes pour moi », 156 •

Savoir être explicite, 157


Escalade, qui est le premier de cordée ? 157
Surenchères, 157 • Tout pour gagner, 158
Résolutions langagières 159
3 ingrédients, 159 • Le facteur temps, 160
Résolutions par la posture 160
Importance du non-verbal, 160 • Un langage verbal précis, 162
Bibliographie 163

10. Le pluriel des thérapies communicationnelles 165


Bernadette Audrain-Servillat, Élise Lelarge, Thierry Servillat
Thérapies brèves 165
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Fondements, 165 • École de Palo Alto, 167


Thérapies stratégiques 168
Distraction, 168 • Fragmentation, 169 • Progression, 169 •

Suggestion, 170 • Réorientation, 170 • Utilisation, 171


Thérapie provocative 171
Hypnose conversationnelle et PNL 173
Saisir l’unicité, 173 • Travail conversationnel, 175 • Et la PNL ?, 175
Autres approches : orientations solutions, approche narrative 175
Orientation solutions, 176 • Approches narratives, 178
Bibliographie 180
VIII TABLE DES MATIÈRES

TROISIÈME PARTIE
EN APPLICATION

11. Le domaine du soin 183


Julie Morvan
La place de la communication thérapeutique dans le domaine du soin 184
Le soin comme expression d’une technicité
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ou comme relation morale ?, 184 • De l’éthique à la communication
dans le soin, 185
Soins aigus et soins itératifs 186
Soins aigus, de quoi parle-t-on ?, 186 • Une illustration clinique, 187 •
Une communication de l’ici et maintenant, 191 • Soins itératifs et trace
mnésique, 192
Éducation thérapeutique et prévention 194
Bibliographie 197

12. Le domaine médical 199


Arnaud Gouchet
L’entretien médical 199
Introduction, 199 • Consultation : principes généraux, 200 •

Consultation de médecine générale, 203


L’anesthésie 208
Consultation d’anesthésie, 208 • À la visite pré-anesthésique, 212 •

Au bloc opératoire, 213 • En postopératoire : SSPI et service


d’hospitalisation, 216
Comment dire dans les soins 217
Lexique du vocabulaire positif dans les soins, 217 • Phrases positives
dans la conversation dans les soins, 220
Applications 222
Application en chirurgie, 222 • Application en obstétrique, 224 •

Application en médecine du travail, 227


Bibliographie 230
Table des matières IX

13. Spécificités du chronique 231


Élise Lelarge, Thierry Servillat
S’inscrire dans une autre temporalité 231
Voir autrement, 231
Accompagner les changements identitaires 235
Comprendre pour expliquer, 235 • Élargir notre vision, 237
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Accompagner les adaptations limitantes 237
Un travail de patience, 237 • Inclure le contexte, 240
Accepter le non-changement 241
Le paradoxal comme une norme, 241 • Accepter les non-dits, 242
Jusqu’où espérer le thérapeutique ? 243
Confort de la position basse, 243 • Alterner les positions, 244
Bibliographie 245

14. Spécificités de la pédiatrie 246


Bernadette Audrain-Servillat
Engagement du thérapeute 246
Pouvoir entrer dans le monde de l’enfant, 246 • Être créatif pour être
pertinent, 248
Les métaphores thérapeutiques 249
Des approches anciennes et puissantes, 249 • De nombreux outils
créatifs, 251
Créer un espace transitionnel : le jeu 252
Une occupation très sérieuse, 252 • Aux multiples dimensions, 253
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Le thérapeute et « son enfant intérieur » 254


Dimension systémique 256
Une communication multiniveaux, 256 • Jusqu’à la thérapie
familiale, 258
Bibliographie 259

15. Les psychothérapies 260


Thierry Servillat
Une communication psychothérapique ? 260
Psychisme, âme, ou esprit ?, 260 • Évolutions conceptuelles, 261 •
Thérapie, 262 • Éclairages des autres langues, 262 • L’esprit inscrit
X TABLE DES MATIÈRES

corporellement, 263 • Des réponses multiples..., 263 • Un autre sens,


qui complexifie encore, 263
Ce que l’on veut mobiliser 264
Prendre en charge les besoins, 264 • Activer les ressources, 265 •

Mouvement et cycles de changement, 266


Ce que l’on mobilise 268
Choisir, 268 • Désirer, vouloir, orienter, 268 • Être libre, décider,
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préférer, 269 • Être attentif et motivé..., 270
Les principaux messages thérapeutiques 270
Valider 272
Confirmer, 272 • Complimenter, féliciter, célébrer, 272 • Valider
les aidants, 273 • Valider les thérapeutes et les thérapies, 273
Bibliographie 274

CONCLUSION 275
Liste des auteurs
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Philippe Aïm
Psychiatre et psychothérapeute, ancien Praticien Hospitalier et Chef de Clinique
à la faculté de médecine de Nancy. Créateur de l’Institut U.T.Hy.L (Institut
pour l’Utilisation des Thérapies brèves et de l’Hypnose en Lorraine). Directeur
pédagogique au CHTIP (Collège d’Hypnose et Thérapies Intégratives de Paris).
Bernadette Audrain-Servillat
Psychothérapeute ARS au Centre Interdisciplinaire de Thérapie Intégrative (CITI)
à Rezé (Loire Atlantique). Formatrice à l’institut Milton H. Erickson de Rezé.
Antoine Bioy
© Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Professeur des universités (université de Bourgogne Franche-Comté, Laboratoire


de Psychologie – Dynamique Relationnelle et Processus Identitaires). Docteur
en psychologie clinique et psychopathologie, psychothérapeute ARS. Conseiller
scientifique à l’UNESCO (chaire 918 – Santé sexuelle et droits humains).
Arnaud Gouchet
Médecin anesthésiste-réanimateur, référent en hypnose médicale au CH de Saint-
Brieuc. Formateur à l’Institut Français d’Hypnose.
Élise Lelarge
Psychiatre-psychothérapeute au CITI. Formatrice à l’institut Milton H. Erickson
de Rezé.
XII L ISTE DES AUTEURS

Julie Morvan
Psychologue clinicienne. Formatrice et responsable pédagogique du cycle hyp-
nose médicale et hypnoanalgésie de l’Institut Français d’Hypnose.
Isabelle Prévot-Stimec
Psychiatre-psychothérapeute au CITI. Formatrice à l’institut Milton H. Erickson
de Rezé.
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Thierry Servillat
Psychiatre-psychothérapeute au CITI. Directeur pédagogique et formateur à
l’institut Milton H. Erickson de Rezé. Ancien président de la Confédération
Francophone d’Hypnose et de Thérapies Brèves (CFHTB).
Introduction
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C E LIVREn’est pas un livre sur l’hypnose. Enfin, pas immédiatement. Mais,
avertissons le lecteur, sa lecture risque fortement de l’y mener. Voyons ici
pourquoi.
La communication est devenue omniprésente dans notre monde, sous de mul-
tiples formes : commerciales, publicitaires, journalistiques, politiques, et aussi
amicales, amoureuses, conjugales, familiales...
Le monde de la santé et du soin, qui ne s’intéresse que depuis relativement peu
de temps à la relation (relation médecin-malade, relations du patient avec son
environnement, etc.), est encore largement réticent à considérer l’importance
de la communication. Une telle attitude peut se comprendre, mais nous pensons
© Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

qu’elle est susceptible d’aggraver ce qui pourrait la justifier.


Méconnaître la communication expose en effet à ne plus être en mesure de la
critiquer et d’en connaître les imperfections et les limites, et de renforcer la
méfiance qui peut encore exister envers elle.
Ce livre vise à contribuer à la sortie d’un tel paradoxe, et au final, à dissiper
cette réticence à considérer la communication comme une réelle composante de
toute activité soignante. Il est écrit par une dizaine de praticiens (psychiatres,
psychologues, psychothérapeutes, et aussi un médecin anesthésiste) bien sûr
tous expérimentés, et qui surtout partagent deux points communs.
Le premier est qu’ils portent un fort intérêt pour ce qui se passe dans l’intégralité
de la personne du patient : son psychisme (ou, comme il est de plus en plus dit
par les chercheurs en neurosciences, son esprit), et aussi son corps.
2 I NTRODUCTION

Le second point commun des auteurs de ce livre est une appétence particulière
pour les solutions et les processus d’amélioration, voire de guérison.
Exerçant aussi comme formateurs depuis plusieurs années (20 ans pour les plus
anciens), ceux-ci ont souhaité obtenir une clarté pédagogique optimale au cours
de leurs différents chapitres qui visent à préciser et détailler les bases de la
communication thérapeutique.
Communication thérapeutique ? Remarquons d’emblée les deux sens possibles,
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au moins, d’une telle locution :
1. Communication pratiquée par les thérapeutes et les soignants dans l’exer-
cice de leur profession : un médecin, une infirmière communiquent bien
sûr, ils expliquent, préviennent, donnent des conseils ; un psychologue, un
psychothérapeute parlent eux aussi, certains peu, d’autres beaucoup.
2. Un second sens, plus fort, va aussi, et d’ailleurs principalement, être envisagé
dans ce livre. Car ses auteurs en sont persuadés, construisant leur pratique
quotidienne sur celui-ci : la communication est thérapeutique. En tout cas
elle peut l’être.
Pour examiner ce potentiel thérapeutique de la communication, trois parties ont
été conçues pour ce livre qui, plus qu’un manuel, se veut une première référence
dans ce domaine.
D’abord seront précisés les fondements théoriques. En terre cartésienne, il est
recommandé de penser avant d’agir, et nous nous conformerons à cette habitude
garante de sérieux.
Ensuite, nous nous attacherons à la mise en pratique. Le lecteur aura compris
qu’il peut directement commencer par cette seconde partie, pour lire la première
quand il en éprouvera le besoin.
La dernière section du livre s’intéressera aux différents domaines du soin et
leurs spécificités, avec des focus sur la communication thérapeutique lors des
traitements des pathologies chroniques, en pédiatrie, et lors de la pratique
psychothérapique.
Notre ambition de faire référence n’échappe – nous l’espérons – à la vanité
que parce que, jusqu’à maintenant, un tel sujet n’a vraiment été envisagé que
dans les pays anglo-saxons, et sous un angle très réduit : essentiellement pour
enseigner aux infirmières comment elles doivent faire, et leur indiquer les erreurs
qu’elles doivent éviter lorsqu’elles s’adressent à leurs patients.
Introduction 3

Nous nous situerons ici dans une perspective plus large, qui englobera la relation
soignant-patient dans le monde du soin, et aussi la pratique psychothérapique,
dans une démarche unifiante, pluri et transdisciplinaire.
Cet élargissement est, en particulier de nos jours, permis par les apports de
l’hypnose. Cette approche thérapeutique dont le regain est maintenant évident –
notamment dans le développement actuel de l’approche éricksonienne – apporte
aux différents auteurs de ce livre un socle dans leur pratique soignante et une
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philosophie porteuse de sens et d’un enthousiasme communicatif.
Nous nous positionnerons ainsi dans une attitude dynamique, en suggérant
aux lecteurs d’explorer, et de passer à la communication thérapeutique. Comme
on passe à – dans ces temps de changements technologiques constants – un
nouveau logiciel plus créatif, inventif, faisant reculer les limites existantes.
L’hypnose est là pour nous y aider.
Car l’hypnose est mouvement. De vie, de guérison. Elle anime, suscite, porte.
Ce livre est voulu comme une opportunité pour faire découvrir, ou approfondir,
ces deux pratiques mutuellement fécondes.

Thierry Servillat, Antoine Bioy


PARTIE I

Fondements théoriques
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Chap. 1 Communication . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
Chap. 2 Langages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
Chap. 3 Interactions langagières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
Chap. 4 Relations et alliances . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
Chap. 5 Présences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
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Chapitre 1

Communication
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Thierry Servillat

A VANT QUE D’ENVISAGER qu’elle puisse être thérapeutique, et à une époque où


elle est omniprésente, il convient de préciser ce qu’on va désigner, tout au
long de ce livre, par le mot « communication ».

T HÉORIES DE LA COMMUNICATION

Communiquer
!

« Communiquer » semble a priori un mot dont le sens serait évident, dans une
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société qui ne cesse de l’utiliser, de façon croissante. Même si nous n’apprenons


pas vraiment communiquer à nos enfants, ni à l’école, ni au collège ni dans les
lycées, et rarement après !
Cette apparence d’évidence est trompeuse : le sens du mot est très riche et plutôt
subtil. En effet : communiquer, c’est au Moyen Âge partager des « charges »,
c’est-à-dire les tâches nécessaires à la vie du groupe. Dans cette ancienne
acception, la communication rend donc possibles la survie et l’existence des
membres de ce groupe. Il s’agit bien d’une nécessité qui va fonder la notion
de communauté humaine. Communiquer peut même revêtir un sens plus fort de
communion, d’harmonie au sein du groupe. Celui-ci devient uni : le monde est
alors « comme un ».
8 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

Ces significations sont anciennes et ont depuis évolué. Mais « communiquer »


désigne toujours aujourd’hui l’acte qui met en relation, unit, crée du lien (notam-
ment de coopération) entre les gens.
Il a pourtant fallu attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour que
naissent les premières études et théorisations sur la communication, particu-
lièrement grâce aux recherches sur le codage et le cryptage des messages. Ces
techniques avaient joué un rôle déterminant pour l’issue de ce conflit, notam-
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ment avec le travail d’Alan Turing pour décrypter les codes de la machine de
chiffrage allemande Enigma1 . Se sont alors succédés plusieurs modèles pour
concevoir scientifiquement ce que c’est de communiquer. Ces modèles ont été
peu à peu enrichis grâce aux notions d’information, de cybernétique, puis de
système.

Le modèle émetteur-récepteur
!

Ainsi, la première théorie de la communication a été, à la fin des années 1940,


celle du modèle du télégraphe (Claude Shannon et Warren Weaver, 1949) : un
émetteur émet un message vers un récepteur chargé de le recevoir. L’émetteur
code le message ; le récepteur le décode, le décrypte. Cette première théorie est
plutôt simple et fonctionne dans de très nombreux cas.
Initialement, la notion de code était en rapport avec l’écriture, mais elle peut
aussi s’utiliser pour la communication orale. En pratique, un code est un langage,
c’est-à-dire un système de signes destinés à l’expression et à la communication
(cf. chapitre suivant).
Un message désignait, au Moyen Âge, la personne chargée d’aller porter au
destinataire une communication. Cette communication pouvait concerner une
connaissance, la manifestation d’un accord, ou au contraire la déclaration d’un
désaccord voire d’une guerre. Peu à peu le sens a évolué, et le message s’est mis
à désigner le contenu de ce que la personne envoyée allait porter.
Dans ce premier modèle, le but de la communication est qu’une première per-
sonne puisse faire parvenir à une seconde (réceptrice) un message que celle-ci
comprenne. Les deux personnes ont donc un rôle complémentaire l’un de l’autre.
Cette complémentarité est nécessaire au bon fonctionnement de la communica-
tion dans ce modèle.

1. Ces travaux ont été décrits, de manière romancée, dans le film Imitation Game de Morten
Tyldum (2014).
Communication 9

En effet, si les deux personnes émettent en même temps, il va résulter un dysfonc-


tionnement de la communication, personne n’écoutant ce que dit l’autre, ce qui
créera du malentendu, de l’échec et de la frustration, un éventuel découragement
ou la possibilité d’une dispute, voire d’un conflit violent et ses conséquences en
terme de rupture de la relation. On qualifie ce premier trouble de la communica-
tion d’escalade symétrique (Watzlawick et al., 1967).
À l’inverse, s’il n’y a aucun émetteur, il ne se passera rien. La symétrie des deux
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participants, deux récepteurs qui n’ont alors aucun message à entendre, aboutira
à une non-communication, voire une non-relation. Les récepteurs frustrés pou-
vant même interpréter le silence de l’autre comme de l’indifférence, du mépris,
de la haine, etc.
Par ailleurs, dans ce modèle émetteur-récepteur, outre la complémentarité, est
nécessaire aussi l’investissement des deux participants :
➙ plus l’émetteur émet un message simple et concis, plus la personne réceptrice
sera à même de le recevoir (comme nous le développerons plus loin) ;
➙ et aussi, le récepteur devra être actif dans son travail de décodage, prenant
l’initiative de poser, si nécessaire, des questions destinées à faire préciser à
l’émetteur ce qu’il veut dire (questions de clarification) : « Que voulez-vous
dire par (tel mot) ? ».

Encodage Décodage
Émetteur Boîte Récepteur
à message
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Figure 1.1. Modèle de la communication selon Shannon et Weaver

La notion d’information
!

La notion d’information vient compléter ce premier modèle de communication.


En effet, un message peut être, et c’est normalement son but, une information.
Mais pour que cela soit le cas, le message doit remplir un certain nombre de
critères. À défaut, il risque non seulement d’être inutile au récepteur, mais il
peut même – nous le verrons – lui devenir nuisible.
La notion d’information renvoie aux sciences physiques, et particulièrement
au deuxième principe de la thermodynamique énoncé en 1850 par Clausius,
10 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

qui concerne la notion d’entropie. L’entropie désigne la tendance spontanée


qu’a toute chose concrète à perdre sa structure, son organisation, sa forme,
aboutissant au dérèglement, à l’informe, à la mort s’il s’agit d’un objet vivant.
L’information est justement ce qui va lutter contre cette tendance entropique
et, dit positivement, pour le maintien de la structure, de la forme, de la vie.
Œuvrant contre la tendance à l’entropie, on dit que l’information est source de
néguentropie.
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L’information est donc, dans cette première conception, une sorte d’énergie
positive, car structurante. Elle est en science physique conçue en termes de
quantité, et un certain nombre d’équations mathématiques ont eu pour but
d’aider à déterminer l’information en terme de quantitatif.
La notion de néguentropie, et de ce fait celle d’information, ont évolué pour
être remplacées par des conceptions qualitatives. Ainsi, pour reprendre Gregory
Bateson, l’information peut utilement être vue comme « une différence qui crée
de la différence ».

Figure 1.2. Notion de différence et d’information. La vision binoculaire :


c’est la différence entre la vision des deux yeux qui crée la profondeur de champ
et permet la vision en 3D

Concrètement, lorsqu’on reçoit une vraie information (c’est-à-dire pas simple-


ment une donnée dont on ne sait que faire), on se sent changé et notre point
de vue, notre perception, se sont modifiés.

LA LOI KOUCHNER
Par contre, à notre époque qui est caractérisée par une abondance massive de flux
d’informations, la loi Kouchner réaffirme le devoir du médecin d’informer son patient.
Et les malades, comme nous tous, reçoivent beaucoup de données qui ne les informent
pas vraiment, qui ne créent pas de différences dans notre vie concrète. Eux, comme
aussi nous, soignants, peuvent avoir l’impression d’être saturés, voire noyés sous
ces données (ces data, comme disent les Anglo-Saxons) n’ayant pas de sens, et qui
peuvent désorganiser et immobiliser. On peut ainsi considérer ces données comme
polluantes, et même pathogènes (générant de l’anxiété, du stress et de la dépression).
Ceci doit nous amener à réfléchir à la façon dont nous pourrions rendre le monde du
soin plus écologique sous cet angle (Citton, 2014).
Communication 11

Il n’existe pas qu’un seul risque avec la profusion communicationnelle qui existe
de plus en plus actuellement. Il y a celui, inverse, d’une fermeture excessive à
l’information et qui engendre un repli sur soi, voire une attitude autistique pour
se protéger (de manière inadaptée) de l’excès informationnel.
On peut dire qu’une information doit pouvoir être utilisée par le patient, sinon
elle n’en est pas une. La solution pour pouvoir emprunter une voie intermédiaire
entre ces deux extrêmes, est le filtrage des données, un « tri » par la mise en
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place d’une attention sélective qui va attribuer ou non de la valeur à une donnée
(Citton).

La notion de contexte
!

Le sens d’un message, savoir déjà s’il est ou non une information, dépend aussi
du contexte dans lequel le message est émis. Le récepteur doit en tenir compte
pour effectuer un décodage correct et éviter le risque d’erreur (malentendu).
Le contexte d’un message est l’environnement, la situation, l’ensemble des
conditions et des circonstances dans lesquelles il est émis, et aussi dans lesquels
il est reçu par le récepteur. Le contexte renvoie aux circonstances naturelles,
culturelles, historiques, sociales. Le décodage d’un message doit situer celui-ci
« dans son contexte » pour être mis en perspective et être effectué correctement.
Il existe en effet souvent, pour bon nombre de messages, plusieurs angles sous
lesquels ils peuvent être examinés et compris, et il importe pour l’émetteur (et
aussi le récepteur) de ne pas se tromper d’angle sous peine de se construire une
représentation erronée de ce que l’émetteur a voulu exprimer. Cette importance
du contexte est particulièrement utilisée en hypnose (Bioy, 2013). Ainsi, devant
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un symptôme comme une peur par exemple, le thérapeute va volontiers proposer


à son patient l’idée qu’à une certaine époque de sa vie, cette peur a été utile,
protectrice, et que maintenant elle comporte plus d’avantages que d’inconvé-
nients. Cette construction de sens va pouvoir amener le patient à remercier sa
peur pour ce qu’elle a fait pour lui et la prévenir qu’il va bientôt l’inviter « à
aller vivre ailleurs sa vie ».

Perception
!

La réception d’un message nécessite que le récepteur soit doté d’organes senso-
riels : vision, audition, tact (pour le langage Braille par exemple). L’olfaction est
un sens utilisé par de nombreux animaux, mais l’est peu chez l’humain (exception
12 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

faite des phéromones). La gustation est encore moins sollicitée. Les informa-
tions sont, dans notre civilisation, surtout visuelles (de façon prédominante)
et, mais beaucoup mais moins, auditives. Le tact et la kinesthésie (sens de
la position et du mouvement des parties de notre corps) sont les troisièmes
« canaux sensoriels » par ordre d’importance.
Nos sens reçoivent de l’information :
➙ de manière souvent passive, les informations pouvant alors rester dans de
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nombreux cas inconscientes : c’est le cas de la très grande majorité d’entre
elles ;
➙ de manière possiblement active aussi, le récepteur pouvant orienter son
attention en choisissant, en sélectionnant ce qu’il va observer, écouter, capter,
saisir. Ainsi, le caractère possiblement actif de la réception d’un message
renvoie à la notion de perception. Comment le récepteur va-t-il organiser les
informations contenues dans le message, les mettre ensemble (ce qui est le
sens littéral du mot « comprendre »). Ainsi, lors de la construction d’un lieu
sûr hypnotique, une possibilité est de demander au patient de laisser venir à
lui, dans chacun des registres sensoriels, un élément lui évoquant la sécurité.
Il peut par exemple avoir l’image d’un arbre, le son du tic-tac rassurant de la
pendule de ses grands-parents, la texture du pelage de son chat, le parfum
d’un bouquet de rose, l’arôme du chocolat qu’il buvait dans son enfance.

Influence : fluide, information, énergie ?


!

Un message a généralement un effet sur son récepteur. C’est généralement le


but de l’émetteur, qui veut exercer une influence sur le destinataire. En commu-
nication thérapeutique, cette influence est voulue comme bénéfique sur la santé
(voir troisième partie), et ce de manière la plus durable possible. La durabilité
de l’effet de l’information est acquise si le message modifie la perception du
récepteur.
La compréhension de la manière dont une information peut exercer une influence
sur un être humain, et notamment un effet thérapeutique, est plutôt récente. Il y
a encore deux siècles, et dans la continuité des conceptions de la médecine de la
Renaissance (effet thérapeutique des aimants), c’est une explication physique qui
prévalait : le « fluide magnétique » de Mesmer. La notion d’énergie fut proscrite
par la médecine occidentale (mais a continué d’être très utilisée dans beaucoup
Communication 13

d’autres médecines, notamment en Orient) ; elle regagne actuellement du ter-


rain, les effets du rapport royal de 17841 condamnant implicitement2 l’énergie
commençant à être très largement atténués. Par ailleurs la notion d’énergie
semble étymologiquement (« force en action ») pertinente. Ne parle-t-on pas
d’un remède dont on souhaite qu’il soit « énergique » ? Et, s’il s’agit d’imagi-
nation (comme l’affirment la majorité des hypnothérapeutes contemporains),
n’évoque-t-on pas la « force » de celle-ci (Malebranche, 1674) ?
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Ainsi une réflexion nouvelle (Courtial, 2011) combine actuellement les notions
d’information et d’énergie pour expliquer l’utilité de la communication théra-
peutique ou l’efficacité de l’hypnose. Une équivalence importante existe actuel-
lement entre ces deux notions, et une réflexion est en cours sur ce qui les
différencie.
La notion d’influence, en tout cas dans un modèle émetteur-récepteur, est au
centre de la réflexion éthique. La question de savoir si une influence est bonne
ou mauvaise sera étroitement corrélée avec celle de l’éthique, en plus, bien sûr,
des compétences, de l’émetteur qui doit être au service du récepteur et de ses
besoins de santé.

Suggestibilité
!

D’un point de vue technique, la question de savoir si tous les récepteurs sont
également influençables est importante et renvoie à la notion de suggestibilité,
voire de crédulité. Communiquer implique que l’émetteur fasse le nécessaire pour
que le message qu’il souhaite faire passer puisse effectivement être communiqué.
Des aspects techniques, voire technologiques, feront l’objet de ce livre. Dans
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la perspective du modèle émetteur-récepteur, un patient est plus ou moins


suggestible (voir chapitre 4). Il peut même être très réticent, voire résistant !
Cette notion de résistance doit le plus souvent être relativisée et tenir compte
de la question de la compétence du soignant. Ce livre vise à aider le praticien à
devenir le plus compétent possible dans ce domaine.

1. En 1784, devant l’immense succès populaire du Magnétisme Animal, Louis XVI commanda à
de grands savants de l’époque (tels que Jussieu, Lavoisier, Franklin...) un rapport qui conclut à
l’efficacité du procédé, mais à l’inexistence du « fluide », alléguant que les effets thérapeutiques ne
résultaient que de l’imagination. C’est cette médecine par l’imagination que les hypnothérapeutes
exercent aujourd’hui.
2. Mesmer ne voyait pas son « fluide » comme de nature énergétique mais nombre de ses
successeurs l’ont envisagé de telle manière.
14 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

Communication orchestrale
!

Au premier modèle de communication, émetteur-récepteur, dont nous avons


vu la simplicité et la pertinence déjà importante, s’est ajouté un autre, très
utile également, complémentaire car plus complexe et plus riche : celui nommé
« modèle de la communication orchestrale » (Birdwhistell, 1970).
Dans cette conception, il n’y a plus de dualité émetteur/récepteur : il y a possi-
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bilité que plusieurs émetteurs émettent simultanément. L’exemple type est celui
des musiciens qui jouent ensemble : les musiciens d’un orchestre de chambre
(nombre faible d’émetteurs) ou d’un orchestre symphonique (nombre important
d’émetteurs).
Dans de telles situations, on sait effectivement que les musiciens, à la fois
émettent un ou des sons, et écoutent le ou les sons produits par les autres
collègues de l’orchestre. Même s’il faut dans tous les cas une organisation, c’est-
à-dire des règles.
Outre le domaine musical, ce type de communication peut exister dans tout
groupe : une famille, une équipe faisant une réunion de mise en commun d’idées
(« brainstorming »), un groupe de patients en éducation thérapeutique ou en
psychothérapie, etc.
Lorsque la communication est verbale un sens peut, dans certaines conditions,
émerger de ce type de communication qui peut toutefois rester cacophonique,
c’est-à-dire confus et donc plus ou moins désagréable. Ce sens, quand il existe,
n’est pas la somme de chaque message émis, le cerveau humain n’étant pas
capable d’effectuer une sommation des différents messages. Cependant ce dernier
fait mieux que cela : il va pouvoir identifier ce qui émerge. Encore mieux que
cela encore, il va participer à la construction du sens émergent. Comme le font
les musiciens de jazz qui improvisent pendant un concert, influencés les uns par
les autres et aussi par les applaudissements, les cris d’enthousiasme, le silence
du public excité, ravi, admiratif...
On comprendra qu’en tel fonctionnement communicationnel puisse être très riche
de nuances, d’inattendu, et de modulations...

Interaction, cybernétique, systémie


!

Les modèles de communication ont donc progressivement évolué pour se com-


plexifier. Peu à peu, la notion d’interaction est apparue et est devenue au premier
plan. Elle illustre bien que la communication est un comportement actif réalisé
par plusieurs personnes et qui a un effet sur chacune d’elle. Dans le modèle
Communication 15

émetteur – récepteur, ce dernier va souvent souhaiter émettre à son tour un


message qui aura un effet sur l’émetteur. Il peut même comme nous l’avons
vu métacommuniquer, ou donner un feed-back sur le message qu’il a reçu, ou
changer de sujet. Dans les modèles plus complexes, les interactions entre les
acteurs provoquent un phénomène d’émergence de sens. L’interaction est donc
une relation et une expérience commune (voir chapitre 5). Elle peut être modéli-
sée par des simulations avec des machines (cybernétique) qui représentent des
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systèmes d’éléments interagissant entre eux.

N IVEAUX DE COMMUNICATION

Après avoir envisagé les grands modèles théoriques de la communication, il est


maintenant utile de présenter quelques notions complémentaires et indispen-
sables.

Notion de contenu
!

Lors d’une séquence de communication simple et habituelle, celle-ci porte sur


un contenu, c’est-à-dire un message qui peut varier en richesse et complexité,
selon le type d’informations qu’il véhicule et la façon dont il est construit et
émis.
Si le contenu d’une séquence de communication est idéalement un message
décodable, précis, utile, il arrive souvent que cela ne soit pas le cas !
Pour être aisément décodable, un message :
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➙ doit être suffisamment court pour correspondre aux capacités mnésiques du


récepteur ;
➙ son émetteur doit être clairement identifié. Particulièrement, si le message est
verbal, le « je » est bien sûr plus explicite que le « nous » (ce dernier pouvant
toutefois l’être si les personnes qu’il désigne ont été nommées récemment),
et encore bien plus que l’impersonnel et ambigu « on », très insécurisant pour
le récepteur ;
➙ la phrase gagnera en clarté en étant structurée sur le mode sujet-verbe-
complément(s) ;
➙ un verbe devra figurer, qui précise l’action ;
16 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

➙ le complément, comme son nom l’indique, complète le message en précisant


le ou les objets de l’action, les circonstances, l’agent, le nom, le pronom,
l’adjectif, le verbe, l’interjection éventuels.

Notion de métacommunication
!

Certaines séquences de communication peuvent porter sur la relation existant


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entre les personnes. Cette « communication sur la communication » est pour
cette raison qualifiée de métacommunication. « Ne tenez pas compte de ce que
je viens de dire » est un exemple de métacommunication.

Différences de niveaux d’abstraction (ou de niveaux logiques)


!

Lorsqu’une séquence de communication possède un contenu et aussi des élé-


ments de métacommunication, cette deuxième prime sur le contenu en impor-
tance. Dans l’exemple qui vient d’être cité, cela paraît évident. Mais cette pri-
mauté peut être plus subtile. Ainsi, un médecin disant à un patient : « Aujour-
d’hui je vais vous prescrire des antibiotiques, et ensuite nous ne nous reverrons
plus. » Le patient va accorder plus d’importance au deuxième élément de la
phrase, se demandant pourquoi le médecin ne le reverra plus. Veut-il se débarras-
ser de lui ? Lui est-il antipathique ? Etc. On dit que le message sur la relation est
de niveau logique supérieur (ou a un niveau d’abstraction supérieur) et inclut le
niveau contenu. Si le patient n’est pas très vigilant, il peut ne pas entendre sur
le moment ce métamessage et ne le réaliser qu’après. Il aura été « manipulé ».
Par ailleurs, certaines communications peuvent présenter des contradictions, et
aussi des paradoxes tels que celui, célèbre, du Crétois (voir chapitre 8) déclarant :
« Tous les Crétois sont des menteurs. » Si c’est un Crétois qui dit cela, donc il
ment. Mais alors tous les Crétois ne seraient pas des menteurs, certains Crétois
disent peut-être vrai, et donc on ne peut plus être sûr que ce Crétois ment. Le
sens devient indécidable.
Pour se préserver de telles difficultés et des troubles qui peuvent en découler, on
considère qu’on ne doit pas émettre de message se contredisant sur des niveaux
d’abstraction différents.
Et lorsque des difficultés arrivent, il est nécessaire de métacommuniquer, de
communiquer sur la communication : « Comment voulez-vous que nous fassions
pour mieux communiquer ensemble ? »
Communication 17

Je mens

Il dit
la vérité
A

A B
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Figure 1.3. Le sens peut être indécidable

Ainsi la situation imaginaire, souvent évoquée par Paul Watzlawick, d’un homme
qui se voit offrir deux cravates par sa mère : une cravate bleue et une cravate
rouge. Le premier jour il met la cravate bleue et croise sa mère. Celle-ci se
montre désolée, lui demandant ; « La cravate rouge ne te plaît donc pas ? »
Compréhensif, l’homme met le lendemain la cravate rouge, et croise de nouveau
sa mère qui se montre toujours aussi affligée et lui demande « Mais alors, tu
n’aimes pas la magnifique cravate bleue que je t’ai offerte ? » Ne pouvant mettre
les deux cravates à la fois (il serait vu comme bizarre, voire fou), et risquant
une réaction maternelle pire s’il n’en met aucune, la seule possibilité est que
l’homme demande à sa mère de lui dire comment elle pense qu’il doit faire.

L E DIGITAL ET L’ ANALOGIQUE
VERS LA COMMUNICATION HYPNOTIQUE
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Deux modalités
!

Il existe deux grandes modalités pour communiquer, que l’on nomme communi-
cation digitale et communication analogique.
➙ Le qualificatif de digital renvoie au numérique. En effet, initialement, les
humains comptaient sur leurs doigts. La communication digitale est donc
basée sur un système de codage. Ainsi la communication informatique est
basée sur un code à deux chiffres, binaire, c’est-à-dire reposant sur une seule
alternative : zéro ou un. C’est un bit.
➙ Dans le domaine de la communication humaine, le code est plus riche. Il est
verbal : ce sont les mots. Il implique de les connaître, de les avoir appris
18 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

dans l’enfance (langue maternelle) ou plus tard. Le but de cet apprentis-


sage est de savoir utiliser ces mots en construisant avec eux des phrases
(syntaxe), connaissant leur sens (sémantique) en sachant aussi leurs effets
(pragmatique).
➙ La communication analogique, elle, utilise des éléments compris par tout
individu, sans (ou avec très peu) de connaissance prérequise d’un code. Elle
ne nécessite quasi aucun apprentissage. Ainsi poser l’extrémité d’un doigt sur
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sa bouche évoque, suggère, voire ordonne de faire silence, et ce pratiquement
dans toutes les cultures.
➙ Une analogie est en effet un rapport entre deux choses qui ont une simi-
larité. C’est la communication non-verbale par les images, les postures, le
tact (haptique), les gestes et mouvements (kinésique), les mimiques, et
aussi la communication para-verbale (ton de la voix, accentuation, pauses et
silences). La communication analogique est beaucoup plus puissante que la
communication digitale (voir chapitre 2).
Communication
digitale analogique

06:15

Figure 1.4. Les 2 types de communication

La proxémie concerne la gestion de l’espace par une personne en train de commu-


niquer. Elle concerne notamment la distance entre les individus. La communica-
tion entre ceux-ci sera optimale si cette distance est adaptée au type de relation
qu’entretiennent ces individus. Hall a proposé 4 types de distance : intime (15 à
45 cm), personnelle (45 à 120 cm), sociale (1,20 à 2,10 m) et publique (3,6 m
à 7,5 m).
Les métaphores sont des figures de style fondées sur l’analogie. Elles désignent
une chose par une autre, et ainsi suscitent une activité de recherche de sens,
cette dernière n’était pas forcément consciente. Les métaphores sont donc des
outils particulièrement adaptés à la communication indirecte qui peut contourner
les oppositions du patient pour lui faire passer un message utile pour sa santé.
De même, raconter des histoires, des contes (pour enfants mais parfois aussi
Communication 19

utiles pour les adultes) permet aussi de communiquer indirectement. Raconter


des anecdotes peut aussi jouer ce rôle, c’est-à-dire des histoires réellement
arrivées (ou censées l’être), ce qui fera peut-être qu’elles seront plus facilement
acceptées par le patient. Histoires et anecdotes pourront insister sur certains
détails qui capteront l’attention du patient, et qui créeront éventuellement une
diversion utile pour amoindrir la résistance au message principal.
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Comparaison des deux modalités
!

Ainsi nous pouvons envisager combien la communication analogique peut être


plus subtile, plus riche de possibilités en terme d’effet, plus susceptible d’être
l’objet de stratégies communicationnelles techniques et possiblement sophisti-
quées. La pragmatique de la communication analogique est donc particulièrement
féconde. Elle est susceptible d’avoir réellement des conséquences actives.
La communication digitale est plus ouverte, c’est-à-dire que son effet est plus
facilement identifiable par le destinataire. Elle est plus directe. Il importe de
l’utiliser quand elle fonctionne, ce qui fera gagner du temps au patient. Outre cet
avantage, elle est souvent plus respectueuse. Plus simple, elle présente moins
de possibilités manipulatoires. Ainsi, pour donner de l’information au patient
sur sa pathologie, il est préférable, quand il peut les comprendre, de lui donner
des éléments scientifiques plutôt que de lui raconter des comparaisons ou des
métaphores.
Mais la communication digitale est rarement suffisante lorsqu’il s’agit d’expliquer
des choses complexes. Elle est généralement trop limitée pour faire vivre aux
interlocuteurs une expérience, pour proposer un cadre dans lequel ceux-ci vont
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notamment pouvoir permettre un apprentissage.


Dans la même lignée, et s’intéressant particulièrement à la notion d’expérience,
l’approche narrative (White et Epston) est une démarche récente et stimulante
dans le domaine de la communication thérapeutique. Elle conçoit la vie humaine
comme un texte que chacun a à écrire par les choix qu’il fait, ses comportements,
ses actes. La façon dont le patient parle de lui, ses récits, font l’objet d’une
attention particulière. Les productions écrites (y compris poétiques bien sûr),
et aussi picturales, musicale, créatives quelles qu’elles soient, sont valorisées,
notamment par l’organisation d’événements divers : rencontres, fêtes, cérémo-
nies et célébrations (remises de diplômes, qui souvent incluent une dimension
d’humour quand cela est possible) (voir à ce propos le chapitre 8).
20 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

L’impossibilité de ne pas communiquer


!

Les recherches sur la communication de l’école de Palo Alto sont rapidement


parvenues à une conclusion importante : il n’y a pas de possibilité d’être vraiment
neutre, c’est-à-dire de n’exprimer aucun message. Ainsi, un silence peut être
lourdement significatif, par exemple un moyen pour manifester une désappro-
bation ou un désaccord. Ne pas se rendre à une réunion peut, particulièrement
dans certains contextes, signifier qu’on ne la considère pas comme importante,
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ou qu’on souhaite s’opposer à la réussite de celle-ci et donc à la personne qui
l’organise.
La neutralité, tant souhaitée par certaines approches psychologiques et psycho-
thérapeutiques classiques, serait-elle en fait impossible ? C’est ce qu’ont affirmé
les chercheurs dans les années 1950-1970. Même un intervenant silencieux,
n’exprimant aucune mimique particulière, ne faisant aucun geste notable, dirait
quelque chose par son comportement non verbal (analogique) par la façon dont
il se tient, la manière dont il est habillé, coiffé, et toutes une multitude de
détails, appelés généralement des micro-indices, que les autres remarquent, le
plus souvent inconsciemment, et qui exercent des conséquences sur eux.
Aussi, ces conclusions sur l’impossibilité de ne pas communiquer ont-elles révo-
lutionné les bases, les a priori sur lesquels fonctionnaient bon nombres de
pratiques thérapeutiques, et mené à une démarche nouvelle : puisque la neutra-
lité n’est pas vraiment possible, autant assumer ce que nous pensons, ce que
nous ne pouvons pas nous empêcher de montrer, et engageons-nous dans la
communication de manière volontaire, consciente, responsable et efficace en
pratiquant ces nouvelles approches communicationnelles qui ont pleinement
exploité les découvertes sur la puissance de la communication interhumaine. Tel
est l’esprit de cet ouvrage.
Toutefois, avant d’aller plus loin, il est important de tempérer quelque peu
ce « principe d’impossibilité de ne pas communiquer » en apportant un regard
actuel et un peu critique : ceci doit être relativisé. On peut parfois communi-
quer pour ne rien dire, ne pas dire, dissimuler. L’immense développement de la
communication dans notre monde a montré comment il est possible d’inonder
d’innombrables récepteurs de flux massifs d’informations qui sont en fait des
données sans véritables significations. « Trop d’informations tuerait l’informa-
tion » en quelque sorte. Dans le domaine médical, c’est de plus en plus le cas
également. Un exemple en est la communication par de nombreux chirurgiens
de tous les risques chirurgicaux possibles, même ceux rarissimes, d’une interven-
tion. Ou chez un nombre croissant de médecins l’énoncé au malade de la liste
Communication 21

des effets indésirables et des risques possible d’un traitement médicamenteux.


Après avoir reçu un certain nombre d’informations, le patient devient saturé
et n’écoute plus, s’extrait de la communication notamment pour se préserver
d’un excès d’informations qu’il est incapable de traiter et d’intégrer, ou même
pire, de possibles effets de suggestion négative. Dans de tels cas, la notion de
consentement éclairé se trouve pervertie devant l’excès de communication qui
se vide de son sens, aboutissant au contraire à de la confusion et donc à de
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l’obscurité. La relation médecin patient se trouve alors déshumanisée (Bellet,
2015) au nom d’une application littérale de recommandations appliquées sans
discernement. Au nom aussi du principe de précaution, principe de plus en plus
critiqué pas simplement dans le domaine de la santé.
Dans le futur il sera donc utile d’évoluer vers une information adaptée, au cas par
cas, personnalisée en fonction des besoins et des capacités de chaque patient,
au lieu d’une démarche protocolisée, standardisée et donc mécanisée.

Place de l’hypnose en communication thérapeutique


!

L’hypnose thérapeutique peut être vue comme une communication d’excellente


qualité, à la fois entre le patient et son thérapeute, et aussi entre lui-même
et ses ressources et compétences intérieures. Cette qualité est permise par une
extrême personnalisation des moyens mis en œuvre par le professionnel. Milton
Erickson évoquait, en empruntant la métaphore des couturiers, la nécessité
du « sur-mesure » versus un « prêt à porter » peu et insuffisamment efficace.
La communication hypnotique vise donc à l’excellence, que cela soit avec les
techniques, digitales et analogiques, et que cela soit aussi par la pertinence des
messages délivrés.
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Le praticien de l’hypnose thérapeutique a en effet patiemment appris, pendant


une formation qui dure de nombreuses années, les techniques de communication
et donc d’influence les plus puissantes. Parmi ces techniques figurent déjà celles,
non spécifiques de l’hypnose, destinées à établir la relation avec le patient, et à
construire puis entretenir l’alliance avec celui-ci (voir chapitre 4).
Il y a aussi celles qui sont spécifiques de l’hypnose, telle par exemple le signal-
ling. Cette technique permet au patient, après qu’en aient été convenues les
modalités entre le patient et son thérapeute, de communiquer de manière non
verbale, le plus souvent par des mouvements de la main : « Pour me dire oui,
vous bougerez un doigt de la main droite ; pour me dire non, vous bougerez un
doigt de la main gauche, et pour me dire je ne sais pas, vous bougerez les deux
mains. » Ainsi, cette modalité de communication permet au patient de rester
22 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

absorbé dans la tâche intérieure qu’il est train d’effectuer, tâche de recherche
interne qui caractérise, selon les travaux de Roxanna Erickson sur le travail de
son père, la thérapie hypnotique.
Cette excellence communicationnelle est une des multiples définitions possibles
de l’hypnose, cette pratique qui connaît actuellement un essor intense en méde-
cine et en psychothérapie. Milton Erickson, qui en a été une de ses grands
concepteurs, avait l’habitude de dire que s’il gardait son patient au moins deux
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heures en consultation, celui-ci se mettait en hypnose sans que rien de particulier
ne soit fait pour cela.
Il est utile de considérer pour la pratique clinique, comme le fait Rossi, qu’il
survient, parmi les différents rythmes de l’être humain, et toutes les 120 minutes
environ, un rythme ultradien faisant survenir un fonctionnement hypnotique
spontané. Ce qui explique notamment la nécessité, lors des importants déplace-
ments en automobile, que le conducteur effectue une pause à peu près à cette
fréquence.
Outre l’aspect formel des techniques, l’hypnose se caractérise par une excellence
dans le choix du message thérapeutique délivré. En effet, pour susciter, obtenir
ce travail intérieur de communication du patient avec ses propres ressources
internes, le thérapeute doit savoir identifier les messages nécessaires et utiles
qu’il doit faire passer à son patient. La motivation étant actuellement identifiée
(Ryan et al., 2011) comme le facteur le plus déterminant d’efficacité d’une
thérapie (quel que soit d’ailleurs son type d’approche), on ne s’étonnera pas que,
dans l’approche ericksonienne de l’hypnose, le message le plus souvent délivré
au patient soit : « Le changement est possible ».
La notion de base d’Erickson (Rosen), était la notion d’« esprit inconscient »
créatif, plus intelligent que l’esprit conscient, assez autonome mais ayant quand
même besoin d’être sollicité et orienté. On ne sera donc pas non surpris de savoir
que le conseil le plus fréquemment répété par Erickson à ses étudiants soit :
« Faites confiance à votre inconscient. »

L’hypnose, en prêtant particulièrement attention aux différents outils de communica-


tion, a donc une position actuellement d’avant-garde dans l’invention de pratiques
thérapeutique nouvelles. On a pu dire qu’elle était la « matrice » de toutes les thérapies
(E Morin).
L’apprentissage de l’hypnose peut être vu comme une école optimale pour maîtriser la
communication thérapeutique. Il n’est pas étonnant qu’elle soit actuellement en vogue
à une époque de prise de conscience de très nombreux professionnels de santé de
leur absence de formation à la communication durant leurs études initiales.
Communication 23

B IBLIOGRAPHIE

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4 mars 2002, disponible sur legifrance.fr
Chapitre 2

Langages
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Arnaud Gouchet, Julie Morvan

P OUR S’EXPRIMER,
les individus ont besoin d’utiliser un langage. Le langage est
un système de signes qui permet l’expression et la communication. Il s’agit
de ce fait d’une notion importante à définir.

F ORMES DU LANGAGE

Le terme « langage » dérive du logos (λόγος ) de la Grèce antique, qui désignait


à la fois le langage et la pensée. Étudier le langage, c’est donc s’y intéresser
en tant que support de nos pensées, qui en permet à la fois l’expression et le
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partage et, par extension, tout ce qui en découle, notamment sur le plan de la
relation et de la communication.
L’expression de la pensée s’appuie donc sur le langage, qui lui-même implique
la parole et le geste. Le geste constitue le langage non verbal : mouvements du
corps, postures, mimiques, tonus musculaire, expression du visage, démarche,
respiration, etc. La parole est le support du langage verbal (vocabulaire employé
pour dire les choses) et du langage para-verbal (débit de parole, intonations de
la voix, silences, volume sonore, scansion du discours, etc.).
Notre pensée est volontiers partagée entre une logique de type « rationnel »
et une logique de type « émotionnel » ; nous pouvons poser que le discours
rationnel est du domaine du langage verbal, « digital », tandis que l’expression
des émotions relève plutôt du non-verbal et du para-verbal, « analogiques ».
26 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

Le langage verbal permet la précision, la justesse, par le choix de mots et d’une


rhétorique spécifiques, calculés et adaptés ; il relève du domaine des cognitions,
il est l’expression de ce que l’on sait et, du point de vue du thérapeute, de ce
que l’on cherche à obtenir.
Le langage non verbal ajoute une dimension plus nuancée, plus « floue » dans
sa logique interne, qui vient moduler et assouplir la signification du langage
verbal ; il relève du domaine des comportements, il est l’expression de ce que
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l’on fait, de ce que l’on sait faire.
Le langage para-verbal vient précisément à la jonction des langages verbal et
non verbal, des cognitions et des comportements ; il relève du domaine des
émotions, il est l’expression de ce que l’on ressent, de ce que l’on pense.
Au-delà des mots en tant que simples signifiants, le langage autorise une cer-
taine latitude dans l’attribution de sens ; il est porteur de représentations, de
connotations, de suggestions. Il a une dimension métaphorique, tant dans le
langage verbal que non verbal.
C’est un moyen d’interférer avec la pensée d’autrui, à trois niveaux.

Le langage verbal
!

Il est représenté par le vocabulaire utilisé par celui qui parle. On peut distinguer
plusieurs « registres » de langage verbal : familier, courant, soutenu. C’est l’un
des premiers aspects à repérer chez le patient, à la fois comme indicateur socio-
éducatif et développemental, et comme outil relationnel, puisqu’il s’agira pour
le soignant de réutiliser en partie le vocabulaire du patient.
Le vocabulaire a une valeur métaphorique, donc le soignant sera à l’écoute des
métaphores portées par le discours du patient. En effet, puisqu’il est impossible
de partager le symptôme, le patient ne peut que le décrire, avec des mots, des
métaphores, des analogies (« c’est comme si... »). La dimension métaphorique
peut concerner le symptôme lui-même (caractères d’une douleur), les effets
secondaires d’un traitement, les représentations de la maladie ou du symptôme
(dimension cognitive, attribution de sens), et le mode même d’expression de
la plainte : plutôt de type « comportemental » chez certains (postures, faciès,
geignements, mutisme), plutôt de type « discursif » chez d’autres (logorrhée,
vocalisations diverses). Ces éléments d’orientations sont importants, puisqu’il
s’agira de les reprendre afin d’établir avec le patient une communication efficace
et réellement aidante.
Langages 27

C’est sur le langage verbal que s’appuient le langage positif, négatif, et les
formes du discours généralisateur. Ces structures doivent être repérées dans le
discours du patient (chez les soignants également) pour être reformulées. Les
techniques de reformulation s’appuient essentiellement sur le langage verbal (et
para-verbal également, dans une certaine mesure).
Le saupoudrage (ajout volontaire dans le discours de mots – adjectifs ou
adverbes – connotant du positif sans modifier le sens logique de la phrase)
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relève également du langage verbal ; il s’agit d’insérer dans le discours des
mots (adjectifs ou adverbes) qui ne changent pas le sens de la phrase, mais qui
apportent leur lot de connotations positives. La répétition à intervalles (réguliers
ou non) d’un mot ou d’un silence relève aussi du para-verbal ; la survenue
de plus en plus espacée du mot ou du silence suggère un ralentissement, un
apaisement, qui vient comme un élément de méta-communication.
La reformulation utilise le vocabulaire du patient, auquel une nuance va être
apportée ; la nuance est assurée par le vocabulaire (langage verbal) et/ou la
diction (langage para-verbal).

Un exemple de saupoudrage
Thérapeute : Voilà... vous pouvez vous installer ici... tranquillement... et profiter pour
observer... simplement... le rythme de votre respiration... tranquille... et poser vos
mains de part et d’autre de vous... confortablement...
Un exemple de reformulation :
Patient : J’ai tellement échoué dans la vie que je n’espère plus réussir cela.
Thérapeute : Si j’ai bien compris, vous vous dites que vos échecs antérieurs vous
poussent à un certain fatalisme, c’est bien cela ?
La reformulation est parfois confondue avec l’interprétation. Cette dernière consiste à
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supposer un sens dont on pose l’hypothèse au patient. Une interprétation n’est pas
un savoir et bien un questionnement à la recherche d’un sens. Elle demande à être
élaborée puis validée ou rejetée par le patient. Par exemple, une interprétation pourrait
être ici :
Thérapeute : Est-ce que l’on pourrait dire que vous perdez espoir face à un avenir que
vous percevez comme bouché ?

De manière générale, le discours négatif et/ou généralisateur mérite toujours


d’être reformulé à un moment ou un autre de la relation, ne serait-ce que pour
rechercher (ou suggérer) une exception, notamment face à un symptôme chro-
nique, décrit comme permanent et/ou omniprésent (« Je ne dors pas », « J’ai
mal partout », etc.).
28 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

L’art de poser les questions s’appuie également sur les langages verbal et para-
verbal : alternance et dosage des questions ouvertes et fermées, questions affir-
matives (« Vous êtes bien à jeun ? »), interrogations négatives (« Vous n’avez
pas froid ? »), etc. La manière de poser une question peut orienter (voire condi-
tionner) la réponse : « Y a-t-il du nouveau depuis la dernière fois ? » n’est pas
équivalent à « Qu’est-ce qui a changé depuis que l’on s’est vus ? ». La seconde
formulation implique que quelque chose a changé (voir à ce propos dans cet
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ouvrage le chapitre « mener un entretien »)
Le langage verbal est un indicateur du fonctionnement sensoriel de l’individu.
Notre appareil sensoriel (VAKOG pour Vision, Audition, Kinesthésie, Olfaction,
Goût) est un important outil de relation au monde, celui par lequel nous prenons
connaissance de notre environnement, en temps réel. Il a un rôle ontologique
fort, en permettant à l’individu d’adapter son comportement à l’environnement,
notamment en cas de menace.
Chaque individu se construit une « image du monde » qui lui est propre. Certains
sont plus « sensibles » aux aspects visuels, auditifs, ou kinesthésiques d’une
situation donnée ; ces différences peuvent transparaître dans le discours, au
travers des mots utilisés pour décrire les choses et les événements, et donc les
modalités sensorielles auxquels ils se réfèrent.
L’écoute attentive et le repérage des sensorialités sont donc utiles au soignant
pour ajuster son discours à celui du patient ; la communication est plus efficace
lorsque l’orientation sensorielle du patient est respectée.
Le langage verbal du soignant est vecteur d’un grand nombre de suggestions et
de connotations, le plus souvent péjoratives lorsque l’on n’y prend pas garde. Les
professionnels disposent d’un vocabulaire qui leur est propre, c’est le vocabulaire
professionnel, truffé de termes techniques et de « raccourcis » sémantiques
variés. Les mots employés peuvent revêtir une signification toute différente pour
le patient : que faire d’un « billot » (coussin d’appui du corps utilisé pendant
une intervention chirurgicale), d’une « potence » (également appelée « pied à
perfusion »), d’un « pistolet » (urinal), d’une « barrière » (dispositif fixé au côté
du lit pour éviter les chutes du patient) ?
Rappelons-nous que les patients sont hautement suggestibles, et nous com-
prendrons aisément pourquoi un discours de ce type alimente efficacement des
contenus de pensée négatifs ! Nombreuses sont les connotations péjoratives
amenées par le discours « standard » du soignant pensant bien faire en expli-
quant le soin au patient. Il y a donc dans cette démarche « par défaut » quelque
Langages 29

chose de contre-productif, dans la mesure où le soignant va éveiller ou alimenter


des craintes en se pensant rassurant.
Comme on l’a bien compris, le langage verbal est un outil de suggestion ; du
soignant vers le patient, et à l’inverse également.

Le langage non verbal


!
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En deçà des mots, l’apparence même d’une personne peut susciter des pensées,
des émotions, avant que ne soient échangés les premiers mots. Une allure, une
posture, une mimique, un regard, valent parfois mieux que mille mots. Le langage
non verbal ne s’écoute pas, il s’observe. Il s’agit donc pour le soignant d’observer
(donc de conscientiser) tout ce que le patient donne à voir, consciemment ou
non. Ce travail d’observation, contemporain de l’écoute, demande une totale
disponibilité envers le patient.
Parfois, le soignant aura intérêt à cesser – transitoirement – d’écouter le patient,
car notre attention est volontiers accaparée par le discours du patient (et son
aspect précis, quantitatif, « digital »), tandis que des éléments forts de son non
verbal nous échappent totalement (indices plus subtils et fugaces, qualitatifs,
« analogiques »).
L’apparence du patient, ce qu’il donne à voir de lui, de manière consciente (déli-
bérée) ou non, englobe des éléments aussi variés que : sa démarche, la façon de
se tenir (assis ou debout), l’expression de son visage, son regard (fixe, mobile,
présent, absent, fuyant...), sa gestuelle (le corps est-il animé de mouvements ?),
sa respiration (lente, rapide, ample, superficielle, abdominale, thoracique ?), sa
tenue vestimentaire, et les « apports » cosmétiques (bijoux, maquillage...). Il y
a donc un mélange d’indices qui peuvent être maîtrisés, choisis par le patient,
© Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

et d’autres, totalement incontrôlés et inconscients pour le patient (et, parfois,


également pour le soignant). Bien sûr, l’état de santé du patient peut être
déterminant sur certains aspects (dyspnée, douleurs articulaires, blessures...).
L’observation globale du patient et de sa manière de se déplacer et de bouger
reflète assez fidèlement son « rythme interne » ; le soignant devra d’emblée repé-
rer et adopter ce rythme, quitte à le faire changer par la suite. La consultation
est un contexte favorable à ce travail, notamment pour l’observation du patient
en salle d’attente et dans ses déplacements jusqu’au bureau de consultation. Le
patient est d’autant plus spontané qu’il considère que, la consultation n’ayant
pas officiellement débuté, il n’y a pas nécessité de contrôler quoi que ce soit.
La proxémie relève également du langage non verbal. Ce terme désigne la ges-
tion de la distance entre les personnes : distance physique, distance psychique,
30 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

distance émotionnelle. Le positionnement et la posture des corps sont une


métaphore de la dynamique relationnelle qui s’instaure ; elles en sont à la fois
la mise en scène et l’instrument.

Le langage para-verbal
!

Si le discours de celui qui parle s’écoute au premier degré (langage verbal), il


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s’écoute également au deuxième degré : langage para-verbal. Cette dimension du
langage concerne les intonations de la voix, le rythme (rapide, lent), le ton (fort,
chuchoté), la scansion (accents toniques, silences, soupirs), et leurs variations
au long du discours.
Le langage verbal reflète principalement les phénomènes cognitifs ; le langage
non verbal implique de manière privilégiée le corps ; le langage para-verbal vient
à l’interface des deux, entre cognitions et comportements, c’est un indicateur
de l’état émotionnel du patient : discours précipité et saccadé dans l’anxiété ;
rapide et bruyant dans la colère ; hésitant et chaotique dans la tristesse ; enjoué
et rythmé dans la joie, etc.
Les variations du langage para-verbal traduisent la diversité des émotions asso-
ciées au discours du patient.

Interdépendance des langages


!

Comme nous l’avons vu plus haut, la maîtrise des langages est inversement
proportionnelle à leur impact ; le langage non verbal échappe beaucoup plus à
notre contrôle et notre conscience que le langage verbal. On remarque cependant,
chez les soignants soucieux d’utiliser un langage verbal neutre ou positif, un
changement progressif et – en partie – inconscient des langages para-verbal et
non verbal.
Là où le soignant prend désormais l’habitude de choisir ses mots, s’installent
bientôt de nouvelles habitudes de langage. Le langage positif devient naturel et,
dans le même temps, tout se passe comme si l’image du monde du soignant se
modifie ; partant, son langage para-verbal change en conséquence, de même
que son langage non verbal. C’est ainsi toute une attitude hypnotique qui se met
en place et qui se développe chez le soignant. Cette attitude hypnotique est
le résultat de la congruence des trois langages, qui expriment la même chose,
traduisent le même état d’esprit, le même contenu émotionnel des pensées.
Langages 31

C ONGRUENCE ET NON - CONGRUENCE DES LANGAGES

S’il semble évident que les langages doivent exprimer – ou suggérer – les mêmes
pensées, émotions ou états d’esprit, il arrive que des « décalages » surviennent ;
les langages ne sont alors pas congruents. En cas de discordance entre un
message verbal et un message non verbal simultanés, l’individu a tendance,
intuitivement, à privilégier le message non verbal (Richard et Lussier, 2005).
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Plusieurs cas de figure peuvent être envisagés : l’opposition entre un non-verbal
sérieux et un verbal comique accentue la drôlerie du comédien ; l’opposition
entre le verbal réassurant du soignant et un non verbal fébrile sonne faux, et
accentue la fébrilité au détriment de la crédibilité du soignant. Cette congruence
relève notamment de l’empathie ; l’empathie du soignant suppose l’apparition
chez lui d’émotions en rapport (congruentes) avec celles du soigné (voir à ce
propos le chapitre 5 de cet ouvrage). Ces émotions viennent alors « colorer » les
langages verbal et non verbal du soignant, qui restent congruents. Rappelons que
la compréhension des émotions du patient passe par la sensibilité au décodage
du langage non verbal du patient, canal préférentiel d’expression des émotions
(Hall, 1995).

Chez le soignant
!

Si le médecin annonce au patient « Je vous écoute », il devra simultanément


montrer des signes manifestes d’attention et d’intérêt : posture du corps, faciès,
contact visuel, intonations de la voix. Ces signaux contribuent à l’écoute active
et augmentent notablement l’efficacité et la facilité de la communication.
© Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Chez le patient
!

Il est également important pour le soignant de repérer les éventuelles discor-


dances entre les niveaux de langage chez le patient. Une plainte exprimée
oralement par un patient souriant doit faire s’interroger le thérapeute sur le rôle
réel du symptôme, sur l’intention du patient et sa motivation à coopérer. Par
exemple, cette patiente très souriante, maquillée, vêtue avec beaucoup de goût
et de soin :
Patiente : « Vous savez, Docteur, c’est terrible, et j’ai mal tous les jours... C’est terrible
parce que je ne peux plus rien faire, je ne sors plus de chez moi, je ne vois plus
personne... d’ailleurs plus personne ne vient à la maison... je n’ai plus envie de rien,
de toute façon... c’est pareil tous les jours... même mon mari ne sait plus quoi faire ! »
32 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

Thérapeute : « Si je comprends bien, vous avez des douleurs au quotidien, qui vous
empêchent de faire des choses, de voir du monde... et en même temps, je remarque
que vous êtes vêtue et maquillée pour sortir... c’est intéressant... »

Ici, le thérapeute va « méta-communiquer » en reformulant le langage verbal et


en verbalisant le non-verbal, sous la forme d’une « confrontation », pour amener
expliciter la discordance entre le verbal et le non-verbal de la patiente.
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R HÉTORIQUE SPÉCIFIQUE

Elle permet à la fois d’appuyer et d’étayer la logique verbale, en la rendant


éventuellement pseudo-cartésienne, accessible à la logique floue de la pensée
émotionnelle. Cette rhétorique, qui relève essentiellement du langage verbal et
para-verbal, peut également être appuyée par le non-verbal.
L’usage mesuré de conjonctions et d’adverbes choisis permet d’amener des sug-
gestions relevant de cette fausse logique ; doubles liens, implications, choix
illusoires, fonctionnent grâce à la structure du discours, permise par le recours
à des mots et expressions comme « déjà », « surtout », « tandis que », « et »,
« en même temps », « donc », etc., ainsi que le jeu des silences judicieusement
placés.

Un exemple de double lien thérapeutique


Thérapeute : « Préférez-vous entrer en hypnose avec les yeux ouverts ou fermés ? »
Un exemple d’implication (figure liant un événement observable à un phénomène qui
ne s’est pas encore produit) :
Thérapeute : « Vous êtes installé dans ce fauteuil (truisme), et là, déjà... vous pouvez
remarquer quelque chose... ou pas... ».
Un exemple de choix illusoire (forme interrogative qui porte sur un faux enjeu) :
Thérapeute : « Préférez-vous que j’installe la perfusion à la main droite ou à la main
gauche ? »
On comprend ici que le choix illusoire est un double lien « gagnant-gagnant », par
opposition aux doubles liens pathologiques, qui posent des choix cornéliens et
n’amènent que des solutions perdantes.

Le « si » conditionnel doit être évité, puisqu’il laisse l’éventualité de la condition


non remplie, donc de l’échec... Le « dès que » comporte une implication, plus
opérante : « Dès que vous vous sentez prêt... ».
L’usage des silences, associé à l’emploi des verbes du premier groupe, permet par
exemple de laisser un flou concernant le degré de directivité ou de permissivité
Langages 33

dans une phrase, laissant ainsi le choix au patient de reconnaître la permissivité


qu’il recherche, ou la directivité qui le guide. Par exemple :
« Quand vous vous sentez prêt, vous pouvez... fermer les yeux... » : permissivité.
« Quand vous vous sentez prêt, vous pouvez... Fermez les yeux ! » : directivité.

P UISSANCE DU NON -VERBAL


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À ses débuts, le cinéma a d’abord été muet : seul le langage non verbal était
utilisé, et l’on sait avec quelle finesse, quelle subtilité et quelle justesse les
sentiments et émotions des personnages étaient ainsi restitués, soutenus par
une musique à jouer à même le cinéma. Puis, sont apparus la musique et les
sous-titres, avant la sonorisation et les dialogues. La peinture, la sculpture, le
dessin et la photographie sont autant de moyens de restituer des ambiances,
des sentiments, des émotions, avec subtilité ; là encore, seul le non-verbal est
représenté, qui propose au spectateur une expression, une interprétation.
Les trois langages (langage verbal, LV ; langage para-verbal, LPV ; langage non
verbal, LNV) ne sont pas égaux en termes d’impact : Albert Mehrabian (1967) a
pu ainsi estimer la part respective de chaque langage, dans l’impact global d’un
message exprimé : 7 % reviendrait au LV, 38 % au LPV et 55 % au LNV sur une
population cependant très restreinte : 10 femmes (les résultats ne sont donc
bien entendu pas, de l’aveu même du chercheur, généralisables).
En fait, les impacts respectifs des langages non verbal et verbal dépendent du
contexte. Le degré́ de persuasion nécessaire influe considérablement l’impact
des deux différents types de langage.
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Par exemple lors d’une présentation importante, la répartition des sources d’im-
pact s’inverse. Le langage du corps est de 32 %, le ton de la voix de 15 % et le
message (les mots) est estimé à 53 % d’impact (Burgoon et al., 1996).
C’est lors d’un premier contact que le langage du corps a la plus forte influence.
En effet quelques secondes suffisent pour se forger une première impression
de son interlocuteur. Cette première impression est pratiquement immédiate et
automatique, basée sur un nombre très limité d’informations (Bargh, 1988).
Ce premier contact se déroule selon un rituel très codifié : nous regardons d’abord
le visage (notamment les yeux), puis le corps et les vêtements, nous serrons la
main, ensuite seulement nous écoutons la voix et la façon de parler, pour enfin
nous intéresser au contenu du message.
34 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

Dans ce rituel, la poignée de main joue un rôle prépondérant. Les travaux de


Eibl-Eibensfeldt analysent la poignée de main comme « l’humanisation d’un geste
de soumission » (1979). Dans la civilisation occidentale, la poignée de main
est avant tout un cérémonial d’accueil, qui laisse transparaître des signes de
personnalité́.
Dans le contexte des soins, notre interlocuteur est le plus souvent un patient,
dont le mode de pensée à cet instant est plus gouverné par une logique émotion-
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nelle que rationnelle ; le pouvoir suggestif du langage non verbal s’en trouve
augmenté. Ainsi, le premier contact que représente le temps de la poignée de
mains est crucial. Au non-verbal s’associent le verbal et le para-verbal, pour
alimenter les trois principaux canaux sensoriels : la Kinesthésie (« consistance »
de la poignée de mains), l’Audition (intonations de la voix, volume sonore) et
la Vision (contact visuel, posture, mimique, sourire...). Nous pouvons instanta-
nément et massivement suggérer des intentions positives, de l’empathie, une
ouverture d’esprit, une disponibilité, ou leurs contraires.
Le tableau ci-contre (Mills, 2000) propose un décodage de l’état d’esprit de
votre interlocuteur, à partir du langage corporel. Il s’agit d’indices, qui doivent
toujours être remis dans leur contexte, car ils ne possèdent pas en soi de fon-
dements scientifiques. Ils sont justes une façon de s’interroger sur le niveau
de congruence ou d’incongruence entre ce qui est dit et ce qui est fait... qui
accompagne le dit.

D ES POSTURES AUX MÉTAPHORES CORPORELLES

Le langage de la posture
!

La posture peut être traduite comme une pensée incarnée, corporelle ; une mise
en scène des opérations de pensée à l’œuvre dans l’énonciation du langage et par
extension des émotions qui s’y rattachent. Les marques posturales du langage
signifient ainsi le discours, motivées par des représentations métaphoriques
conscientes ou inconscientes. En ce sens, Bouvet (2001) évoque la dimension
polyphonique du langage : « Les entendants ne se parlent pas seulement avec
des signes audibles. »
Lakoff et Johnson soulignent la nature par essence métaphorique de notre
système conceptuel ; cette faculté à comprendre quelque chose à partir de repré-
sentations métaphoriques dont notre système conceptuel s’est préalablement
doté au fil de sa construction. Parler, écouter, communiquer, interagir consistent
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Tableau 2.1. Indices aidant le décodage corporel

Ennui, Nervosité́,
Franchise Agressivité́ Attitude défensive Aisance Frustration Confiance
indifférence incertitude

Faible poignée de
Sourire Plisser les Regard fixe sans Regard fixe dans
Peu de regards Regard franc Mains jointes main,
chaleureux sourcils expression le vide
main moite

Regard soutenu, Assis, penché en


Penché en arrière
pupilles Les yeux ne avant, les mains Mains dans les Se racle la gorge
Bras décroisés Corps rigide mains jointes
contractées, clignent pas sur les cuisses ou cheveux en continu
derrière la tête
regard fixe les genoux

Courtes Fier, se tient droit,


Jambes Tête dans la Expression
Poings serrés Mains serrées inspirations et les mains jointes Peu de regard
décroisées paume de main faciale vivante
expirations derrière le dos

Tapote avec ses Debout la veste


Bras allongés, les
Bras fermement doigts, donne des ouverte, les mains
Buste en avant mains saisissent Se tord les mains Tête haute Rire nerveux
croisés petits coups de reculées sur les
le bord de table
pied hanches

Tapote avec ses


Fronce les Proximité de
Corps détendu Tête basse Peu de regards Lèvres pincées Jambes étirées doigts
sourcils l’interlocuteur
sur la table

Chevilles
Regard direct Assis sur le bord Profondes Se dominant
Index pointé fermement Les yeux bas Soupire
pupilles dilatées de la chaise respirations physiquement
croisées

Décontracté/ Mains sur les


Les jambes Exprimer son Mains fermement Penché en arrière Croise les bras et
veste retirée (pour hanches en se
croisées accord serrées de sa chaise. les jambes
les hommes) tenant debout

Se déplace dans
l’espace Tripote des objets
Distrait Regard continu
personnel de ou des vêtements
l’autre
Langages
35

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36 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

à produire, transmettre et interpréter des métaphores à un niveau plus ou moins


conscientisé.
« L’essence d’une métaphore est qu’elle permet de comprendre quelque chose en
terme de quelque chose d’autre. » (Lakoff & Johnson, 1985)

Ainsi, pour mettre du sens à ce qui lui échappe, l’individu fonctionne intuitive-
ment de manière métaphorique ; l’expression posturale contribue au chemine-
ment de pensée et aux modalités de communication métaphorique. « Certes le
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corps est visible comme un objet dans l’espace, mais on oublie ce qui le marque, le
porte dans le temps [...] le sens de ses gestes nous conduit à réévaluer le statut
du sensible » : le corps étaye les mots et apporte un sens supplémentaire, une
expression plus symbolique de l’être (Cornu, 2004).

Le sens de la métaphore
!

Le regard clinique invite à observer certains mouvements, postures, mimiques


comme des métaphores ; la mise en scène d’un transfert, au sens de dans et
par le corps, de la dynamique profonde du sujet et des exigences ou émotions
parfois contradictoires qui l’animent.

Présentation initiale
Patient douloureux chronique souffrant de lombalgie ; le corps d’apparence voûté, la
mobilité entravée, le tronc comme plié vers l’avant dans une expression de blocage et
de déséquilibre. Il se présente de façon identique lors des premières consultations.
La posture comme métaphore
Lorsque ce même patient arrive quelques séances plus tard, visiblement plus redressé,
offre au regard du clinicien la vision d’un équilibre différent, plus probable, alors
même que le discours reste inchangé, la plainte réitérée, la vision des choses encore
enkystée... dans et par le corps, ce patient énonce pourtant déjà quelque chose de
l’amorce du changement en lui.

La posture devient donnée qualitative et nourrit la démarche de communication


thérapeutique. Watzlawick postule ainsi que la justesse d’observation et la créati-
vité du thérapeute permettent de convoquer les processus de changement par le
biais du langage d’image sans passer par le langage intellectuel conventionnel.
Langages 37

Le corps comme instrument métaphorique à double sens


!

Le travail du langage métaphorique peut s’initier en partant de l’observation


de la posture du sujet. Admettant que ce procédé langagier peut transformer
la représentation de la réalité du sujet et donc modifier son rapport au monde,
alors la posture corporelle elle-même peut être comprise comme indicateur du
changement de posture psychique. Il n’est pas rare de constater le mouvement par
le corps avant même qu’il soit énoncé par les mots ; la manière dont un patient
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se présente, se tient, marche, occupe l’espace, sont de précieux indicateurs, si
ce ne sont prédicateurs du changement thérapeutique initié.
Similairement,
➙ des mots du thérapeute à l’attention du corps du sujet,
(suggestions d’amplitude respiratoire, suggestions de légèreté, suggestion de
relâchement musculaire...) ;
➙ puis de la posture corporelle comme métaphore de changement,
(expérience motrice de réponse quasi-automatique).

Suggestions motrices suggérées Réponse quasi-automatique

Vous pouvez vous installer Observer le réajustement d’une


confortablement et vous sentir libre position, à l’issue de l’énonciation de
de réajuster votre position si cela est la suggestion ou plus tard, simplement
nécessaire. parce que la proposition a été faite
initialement.

C’est surprenant comme on peut Observer le patient se relâcher à


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identifier des zones confortables et certains niveaux de son corps ou


détendues alors même qu’une partie encore installer une respiration plus
du corps nous indispose... calme, plus profonde.

C’est toujours étonnant de réaliser Observer quelques manifestations


comme le simple fait d’évoquer la automatiques de mouvement vers le
légèreté dans une main peut initier haut en réponse à la suggestion de
quelques mouvements légèreté.
automatiques...
L’expérience singulière de la suggestion motrice valide l’idée d’un langage à
double sens. Émetteur et récepteur, corde et caisse de résonnance, l’instrument
corporel communique à double sens. La singularité et la particularité musculaire
38 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

de la suggestion motrice en hypnose permettent au sujet de découvrir des expé-


riences nouvelles et insoupçonnées ; une proposition posturale prenant la valeur
d’une métaphore de changement possible. Si mon bras peut léviter, aussi léger
qu’un ballon, en dehors de toute action volontaire, l’idée que la douleur puisse
se modifier devient alors plus envisageable (le terme de lévitation, emprunté
au vocabulaire de l’hypnose, renvoie ici à l’expérience observable de réponse
quasi-automatique de mouvement ascendant d’un doigt, d’une main ou d’un bras,
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initiée par la suggestion motrice de légèreté, la proposition de visualisation
créatrice d’images de ballons accrochés à la main par exemple).

De l’usage de la posture comme métaphore corporelle


!

Cette intrication entre langage postural et sens des mots engage le thérapeute sur
le chemin de la créativité et l’usage des métaphores corporelles et de l’analogie
comme outil thérapeutique.
Illustrons à présent l’usage de la posture observable ou prescrite à la métaphore
thérapeutique :

Postures Objectifs Métaphores corporelles


obser- (à évoquer sous forme d’anecdote,
vables de « comme si »)

Dos voûté, Se Image du chat qui fait le dos rond et s’étire, puis
affaissé redresser reprend sa posture classique et souple.
Image d’un pont-levis qui se lève.
Images de légèreté, ballon qui s’envole, bulle de
savon, plume qui virevolte.

Nuque raide S’assouplir Image de la girafe qui tend le cou pour manger les
feuilles les plus hautes et courbe le cou pour boire
l’eau du lac.
Image des pâtes déshydratées, raides, dures,
plongées dans l’eau qui s’assouplissent, se
ramollissent au fil des minutes qui passent.
« Et tel que je vous vois aujourd’hui, cela me rappelle ce patient qui avait un
chat et dont il me parlait beaucoup... Ce chat dont il évoquait la posture enroulée,
en boule le soir, parfois coincé entre deux coussins... cette faculté improbable
qu’ont les chats à courber le dos, le rendre rond, bombé à l’extrême, dans un
Langages 39

mouvement presque figé... pour s’étirer ensuite de tout leur long jusqu’à la pointe
des pattes... dans un mouvement inverse, souple, allongé, étiré... une flexibilité
retrouvée, une belle souplesse. Et c’est parfois surprenant comme il peut être juste
agréable d’y penser... »

Mots du Postures Objectifs Métaphores corporelles


patient prescrites (à évoquer sous forme d’anecdote,
de « comme si »)
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« Je suis Partir de la Flexibilité et Comme des élastiques tendus qui se
tendu » tension détente détendent.
ressentie et Comme un arc tendu à l’extrême
observable dont la corde se détend en souplesse
au départ de la flèche.

« Je me Partir de la Décompression Comme l’image d’un bout de bois


sens compres- et souplesse comprimé dans un étau qui reprend
com- sion sa forme alors que l’étau se desserre
primé » ressentie et progressivement.
observable Comme l’image d’un corset,
comprimant la taille, que l’on
délasserait progressivement.
« Vous me parlez de cette compression... un peu comme l’action de l’étau sur le
bois finalement ?... je ne sais pas si vous connaissez le bois et si vous appréciez
ce matériau vivant. C’est surprenant comme le bois est finalement malléable
au-delà de son apparence rigide. J’ai déjà vu des pièces de bois comprimées par
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l’étau, un étau serré, parfois trop... un bois marqué... et pourtant... observer


comme le bois lorsque l’étau se desserre progressivement, un peu plus, et encore
davantage se relâche... comme le bois peut être capable de reprendre sa forme
initiale, se repulper... les marques disparaissent progressivement et le bois respire
à nouveau... »
Le corps s’utilise alors comme outil de communication thérapeutique. Il s’ex-
prime, nous renseigne, tandis que le thérapeute laisse émerger à la conscience
les impressions et les images que la personne physique éveille en lui. Le théra-
peute invite à la métaphore corporelle, le corps devient le lieu de la rencontre ;
le sujet convoque ainsi la manifestation somatique par le biais de la posture
ressentie et suggérée, de l’image analogique, du mouvement métaphorique, de
40 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

la transformation suggérée. La zone douloureuse est convoquée, mise au service


du langage du changement.

D ES « COMPLÉMENTS » AU LANGAGE

Le dessin
!
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Le dessin, en tant qu’illustration imagée, symbolique et métaphorique constitue
l’un des moyens de communication convoqués par l’être humain lorsqu’il exerce
cette faculté spécifique qu’est le langage, au sens de moyen d’expression.
Témoin du développement cognitif affectif, social et culturel de l’enfant, le
dessin émerge habituellement au cours de la seconde année de vie comme une
modalité de représentation et d’expression et évoluera tout au long de l’enfance.
À l’entrée à la puberté, l’activité graphique libre et créatrice semble souvent
s’éteindre au profit d’un mode de communication plus économique qu’est le
langage verbal (Badly 2011 ; Joley, 2010).
L’enfant qui dessine part à la recherche de traces mnésiques de satisfaction,
laissées par sa sensorialité, sa motricité, son « inconscient corporel » au fil de
sa construction psychique. L’inconscient corporel s’érige en effet sur les bases
de l’expression pulsionnelle, s’originant dans le corps, comme une exigence de
travail corporel, une action « à faire », une forme de mise en mouvement (Reich,
1945). Le dessin créatif permet à l’enfant, plus tard à l’adulte, de reconvoquer
ces traces mnésiques, les réactiver, les mettre au service d’une modalité de
communication différente. Le sujet qui dessine est alors dans un corps à corps
avec l’image. L’image figurant la pensée, le dessin devient le prolongement du
langage, un acte de communication à part entière.
Par ailleurs le processus de dessin se réfère au champ du symbolisé, tourné
davantage vers un mode de fonctionnement primaire (par opposition au secon-
daire de la pensée en mot), au service de la représentation de choses. La théorie
de Gibello propose d’adjoindre à la représentation de choses la capacité de
transformation par la notion d’action, de stratégie motrice ; la maîtrise du geste,
le lâcher du trait, son appui, son maintien, sa rupture, agrémentent les possibi-
lités d’expression et de communication par le dessin, au-delà des mots (Gibello,
1977).
Dans la pratique clinique par exemple, le langage scientifique et raisonné autour
de la souffrance semble parfois imprécis ou incomplet au regard du patient qui
souhaite exprimer la singularité de son ressenti. La proposition de représentation
Langages 41

en image, par le dessin, permettra souvent de mieux communiquer sa perception,


permettant au soignant de s’ajuster et se figurer plus justement la perception de
l’Autre.

La musique
!

Le langage articule des signes et la musique articule des notes, des sons. Rythme,
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sonorité, harmonie sont autant de termes musicaux que l’on utilise pour évoquer
le langage verbal.
La musique s’apparente à un mode d’expression de la vie intérieure. Qu’elle
soit véhiculée par l’instrument ou les cordes vocales, elle figure l’émotion et
communique un sens à celui qui écoute. Au-delà de la culture et de la langue
parlée, la rythmicité d’une prière, la musicalité enveloppante d’une berceuse
convoque l’universel, le partageable, le reconnaissable.
À l’attention de l’enfant en âge pré-verbal, de la personne démente, de l’Autre
dont on ne partage pas la langue, la musique et le recours au rythme sont des
moyens privilégiés de communication.
Le signe linguistique devient secondaire, la musicalité de la parole, tel un poème
que l’on récite, passera au premier plan : « C’est dans la poésie que va s’effectuer
la transmission du sens profond des choses, dans la mesure où, en elle, la musique
va en quelque sorte prendre le relais et compenser les insuffisances de la seule
parole. » (Philonenko, 2007).
On évoque le langage des couleurs, ou encore celui des fleurs. Y a-t-il un langage
de la musique... ?
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S’il est évident que le sens strict du terme est ici galvaudé, c’est en ce sens
plus métaphorique que certains auteurs (Escal, 1979, Green, 2006) emploient le
terme à propos de la musique, considérant qu’en tant que fait de culture, elle est
un langage, en ce qu’elle assume une fonction communicationnelle et sociale.
Enfin, comme le souligne Fubini (2007), si le langage verbal conserve une part
de musicalité indéniable qui se fond avec le pouvoir dénotatif de la parole ; la
musique, quant à elle, sait « se faire autonome, conserve encore le souvenir d’un
certain renvoi au monde des sentiments et des émotions, un renvoi perceptible,
quoique polysémique, vague et parfois ambigu [...] une sorte de langage qui vient
avant le langage » ; « la musique n’est pas le contraire d’un langage, elle est
plus que cela, elle est hyperlinguistique, langage des dieux, eût-on dit autrefois »
(Mâche, 1963).
42 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

C ONCLUSION

Le langage est un élément indispensable à la communication entre les individus.


Dans le même temps, on l’a vu, il est en lien étroit avec la pensée. Notons au
passage que le terme « langage » désigne le plus souvent la communication
verbale, bien que les trois langages (LV, LPV, LNP) sont indissociables.
Le langage a une fonction sociale ; il sert à renforcer les liens à l’intérieur
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des groupes humains. Le langage aurait ainsi apporté un avantage dans le
développement des relations sociales pour l’espèce humaine.
Le langage a une fonction cognitive ; il sert à représenter des informations, à
les stocker et à les communiquer. Le langage aurait donc représenté un avan-
tage pour le développement cognitif de l’espèce humaine, sans que l’on puisse
déterminer si c’est le développement du langage qui a précédé celui de la
pensée, ou inversement si c’est l’apparition d’une pensée élaborée qui a initié le
développement du langage.
À l’instar de la sensorialité qui permet d’accéder à la connaissance de l’envi-
ronnement, le langage est une interface qui permet à un individu d’établir et
d’entretenir des relations avec ses congénères, et d’échanger des pensées, des
sentiments, des émotions et des informations.
Si ces aspects sont peut-être l’apanage du langage verbal, les comportements
relèvent du langage non verbal, et sont une adaptation à l’environnement et
aux conditions locales, perçus au moyen de la sensorialité, et éventuellement
interprétés par le biais de processus cognitifs et/ou émotionnels.
On voit ainsi que langage, sensorialité, pensée et émotions sont étroitement
liés, tant par le développement de l’individu et de l’espèce, que des interactions
sociales.
Langages 43

B IBLIOGRAPHIE

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Chapitre 3

Interactions langagières
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Isabelle Prévot-Stimec

L E LANGAGE VERBALest une composante majeure de la communication thérapeu-


tique, même si les aspects non verbaux et para-verbaux sont également
primordiaux (voir chapitre 2 de cet ouvrage) nous aborderons dans ce cha-
pitre comment le langage construit et influence la relation thérapeutique afin
d’améliorer la sécurité, la motivation du patient tout en tenant compte de ses
différents niveaux de conscience.

L ANGAGE ET QUALITÉ DU LANGAGE

Créer le réel
!
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Le langage contribue, dans une perspective constructiviste, c’est-à-dire dans


laquelle on considère que la réalité n’est pas une donnée totalement objective
mais résulte aussi de la manière dont on l’observe, à créer le réel, comme a pu
l’évoquer le psychologue Thierry Melchior (1998). Ainsi, aider un patient pourrait
consister à construire avec lui (notion de co-construction) une réalité qui lui per-
met des possibilités nouvelles. La souffrance du patient peut, à certains égards,
être considérée comme liée à un vécu de ne plus avoir de choix. Les interactions
langagières entre patients et thérapeutes visent à cette co-construction d’une
ouverture de choix possibles.
Le langage permet, en premier lieu, d’établir la relation avec le patient, et ceci
dès les premières interactions avec celui-ci, que ce soit au téléphone pour une
46 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

prise de rendez-vous, ou lors de l’accueil dans la salle d’attente, et aussi au


cours des entretiens ou des consultations thérapeutiques. Une relation était
initialement un récit, une narration, un rapport fait par une personne à une autre.
Secondairement, le mot s’est mis à désigner le rapport qu’entretiennent deux ou
plusieurs personnes. Nos relations sont donc au départ faites d’histoires...

Le rapport
!
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L’être humain est un être relationnel. Notre existence est en grande partie
constituée par les relations que nous entretenons avec les autres. Le domaine
thérapeutique n’échappe pas à cette vision. L’aspect relationnel a toujours été
central en médecine, et les auteurs du XIXe siècle ont abondamment parlé du
rapport que le médecin devait d’abord établir avec son patient.
En communication thérapeutique, c’est cette construction d’une expérience com-
mune au patient et au thérapeute, dans laquelle le langage s’inclut, qui permet
le changement souhaité par le patient.
Le langage revêt ensuite une importance toute particulière, que ce soit dans ses
composantes verbale ou corporelle, pour adresser des messages thérapeutiques.
Il va permettre de créer un contexte, une expérience unique et positive, qui
commence par l’établissement de l’alliance thérapeutique. Le patient pourra alors
requalifier sa propre problématique et sa propre expérience, avec de nouveaux
mots, un langage renouvelé, permettant ainsi de créer un terreau favorable à un
changement thérapeutique durable. Le choix des mots, les moments où ils vont
être dits, la façon de les dire, leur éventuelle répétition ou le jeu autour des
mots, sont autant d’éléments qui vont permettre cette délivrance du message
utile au patient, et permettre à ce dernier de modifier ses perceptions et ses
croyances d’une manière qui lui soit bénéfique.

La qualité du langage
!

Chaque séquence d’interaction langagière est unique et non reproductible. Elle


est propre à chaque séance, et à chaque binôme patient-thérapeute. Tout comme
la rivière qui va connaître des fluctuations de débit en fonction des saisons,
la musicalité, la qualité de chaque interaction langagière est unique et non
reproductible d’un patient à l’autre, mais également pour un même patient. Elle
doit s’adapter à lui, et prend en compte l’instant et le contexte dans lequel elle
se déroule, même si on peut cependant modéliser certains paramètres de ces
interactions, voire même parfois, de façon stratégique, reproduire ou réutiliser
Interactions langagières 47

certaines séquences d’interactions (il s’agira alors d’une stratégie volontaire de


la part du thérapeute).
S’intéresser à la qualité du langage à déployer avec le patient et à la manière
de le faire consiste d’abord à prendre en compte les particularités du patient. Il
s’agira de s’intéresser à son univers, son âge, son métier, son environnement,
paramètres qui vont influencer le patient dans le choix de ses mots et des méta-
phores qu’il utilise. Par exemple, avec un garagiste ou un amateur de mécanique
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auto, on pourra assez aisément utiliser des métaphores telles que « péter une
durite », « mettre de l’huile », etc.
Il y aura aussi à tenir compte de son niveau de langage :
➙ soutenu ou peu développé,
➙ à haut contexte (c’est-à-dire se situant d’emblée à un niveau global, ou
« méta »), ou à bas contexte, s’ancrant sur un détail ou un exemple précis,
de façon à s’adapter à celui-ci. Car l’enjeu de la communication, qu’elle soit ou
non thérapeutique, est d’être compris par l’interlocuteur.
Il semble évident qu’on ne pourra pas s’adresser de la même façon à un enfant
qu’à un adulte. De même à une personne ayant fait des études supérieures comme
à un patient ayant fait peu d’études. Également, un patient maîtrisant mal le
français, ou ayant des déficits auditifs (ou d’autres problèmes entravant le champ
du langage), ne pourra pas être abordé de la même façon qu’un patient n’ayant
aucune de ces difficultés.
Cette différenciation met en lumière la nécessité d’une adaptation de la part
du thérapeute au langage (et à la posture non verbale) de son interlocuteur.
Cette qualité d’adaptation devra être constamment entretenue et développée,
notamment par un intérêt porté à différents domaines : littéraires, artistiques,
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scientifiques y compris en dehors du champ de la thérapie et du soin.


Le caractère unique des interactions langagières et la nécessité d’adaptation
amènent le thérapeute à fréquemment adopter une position basse, voire une posi-
tion de non-savoir (not knowledge attitude). En effet, ce type de positionnement
permet un respect du point de vue et des besoins du patient (notamment son
besoin d’autonomie) vis-à-vis de sa propre problématique. Inscrire le langage et
la thérapie dans cette dynamique relationnelle génère un dépassement du simple
raisonnement causaliste et mécaniste dont nous connaissons les limites dans
un grand nombre de disciplines soignantes. Cela permet aussi une adaptation
constante de la posture corporelle et langagière du thérapeute afin de conserver
l’alliance thérapeutique nécessaire pour que le patient puisse jouer un rôle actif
dans son traitement.
48 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

Pour développer des interactions langagières thérapeutiques et efficaces, mais


également fluides et pacifiques, il est nécessaire d’être attentif à différents
paramètres tels que le contexte de sécurité, de bienveillance dans lequel se
déroule la communication, et la sécurisation de la communication. Il faudra
l’être autant à la manière de délivrer des messages bénéfiques et utiles pour le
patient. Dans une approche thérapeutique ericksonienne, on portera également
particulièrement attention aux niveaux de conscience du patient comme du
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thérapeute, ceci afin de saisir les moments les plus propices à délivrer des
messages utiles. Et comme le langage thérapeutique sert avant tout à faire
passer ces messages aux patients, les interactions viseront à être bénéfiques à
ceux-ci, positives, et à augmenter la motivation du patient.

C OMMUNIQUER DE MANIÈRE SÉCURISÉE

La communication doit en premier lieu ne pas nuire au patient et aux bénéfices


du travail thérapeutique en cours. Elle ne doit pas aggraver ni entretenir les
difficultés pour lesquelles celui-ci a été amené à consulter. D’une façon assez
évidente, il s’agira donc de ne pas être blessant de façon volontaire ou invo-
lontaire, ni agressif ou violent, ce qui semble a priori évident mais ne l’est pas
forcément en pratique ! Communiquer de façon non iatrogène (c’est-à-dire sans
que les difficultés ressenties par le patient soient causées de façon directe ou
indirecte par le thérapeute) est en effet une tâche souvent difficile.
Produire une communication efficace, qui sera bénéfique à la fois pour le patient
et pour le thérapeute, repose avant tout sur la notion de sécurité :
➙ sécurité externe, matérielle, concrète,
➙ et sécurité interne liée à la relation elle-même et à la qualité des interactions.

Sécurité externe
!

La sécurité externe concerne tout d’abord les lieux, les conditions dans lesquels
se déroulent ces interactions. En effet, délivrer un message de qualité nécessite
de le faire dans un contexte propice, dans lequel l’émetteur du message et son
récepteur sont disponibles pour l’émettre et le recevoir. Un lieu accueillant, calme
et confortable, créera une atmosphère plus utile pour les échanges beaucoup
plus aisément qu’un lieu agité et bruyant. La présence d’un stagiaire, l’irruption
en cours de consultation d’un collègue ou d’une secrétaire, sont également des
Interactions langagières 49

événements qui peuvent dans l’espace de la consultation altérer la sensation de


sécurité du patient comme du thérapeute.

Sécurité interne
!

Il est nécessaire pour cela que le thérapeute ait réfléchi à son propre confort et
à sa sécurité :
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➙ si le thérapeute est lui-même en inconfort, physique par exemple, une partie
de lui-même sera absorbée par cet inconfort et cela viendra perturber la
qualité relationnelle ;
➙ ou s’il est mal à l’aise avec la possibilité que survienne un appel téléphonique
ou que quelqu’un frappe à sa porte, cette insécurité intérieure absorbera une
partie de son attention ;
➙ de même, s’il se ressent en insécurité dans son lieu de travail, voire en
danger à certaines heures de la soirée ou de la journée, alors qu’il n’existe
aucune difficulté objective (cela est fréquent dans le syndrome d’épuisement
professionnel ou burn out), le soignant sera également en hypervigilance et
aura donc une aptitude relationnelle moindre, Cette remarque concerne bien
sûr également le patient, qui peut par exemple le milieu hospitalier comme
angoissant, associé à l’idée de danger, etc.

Ne pas être iatrogène


!

Par ailleurs, communiquer de façon sécurisée inclut également le fait de ne


pas être iatrogène. Être iatrogène consiste dans ce contexte à provoquer ou à
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aggraver un état de santé psychique et/ou physique qui est déjà altéré, par des
propos venant augmenter les inquiétudes et/ou les sensations physiques qui s’y
rapportent.
Les interactions entre le patient et le thérapeute viseront donc, au contraire,
tout particulièrement à aider le patient à maintenir ou améliorer son état de
santé.
Par exemple, lors des interventions thérapeutiques dans le champ de la douleur,
les mots, questions, évaluations se rapportant à celle-ci peuvent augmenter, faire
perdurer la sensation douloureuse, le langage du soignant attirant l’attention du
patient cette douleur :
➙ Depuis quand avez-vous mal à cette jambe ?
➙ À combien évaluez-vous votre douleur ?
50 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

➙ Et depuis 20 minutes, avez-vous remarqué que cela augmentait ?


Même si, à certains moments, notamment au début de la prise en charge, de
telles demandes peuvent être tout à fait utiles, ce type de questions peut ensuite
beaucoup favoriser son aggravation en orientant exagérément et inutilement
l’attention du patient vers sa douleur (cf. chapitre 3.6).
Il en est de même avec des affirmations telles que :
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➙ Je suis inquiet pour votre jambe,
➙ Vous ne vivrez plus jamais comme avant avec votre jambe,
➙ C’est très grave,
➙ ou même : C’est possible que ce soit un cancer, il faut attendre, etc.
Autant d’exemples de propos pouvant être iatrogènes, qui ne sont pas utiles en
tant que tels au patient, et qui contribuent à augmenter le niveau d’inquiétude
général, voire l’intensité de sensations physiques pénibles.
Il en va de même, bien évidemment, pour les problématiques psychiques :
➙ C’est très grave, on vit toute sa vie avec l’angoisse,
➙ C’est en vous : ça ne changera jamais,
➙ Pourquoi n’avez-vous toujours pas fait votre deuil ?
➙ Comment avez-vous fait pour vous faire agresser ?
Pendant les soins aigus, également :
➙ Je vais vous piquer,
➙ Ça va faire mal,
➙ Ça brûle lorsque le produit passe,
souvent augmentent, voire créent la sensation douloureuse.
Certains professionnels de santé peuvent parfois avoir malgré eux des propos
dévastateurs pour le patient, en figeant des symptômes ou en les faisant exister,
là ou une attention particulière au langage peut générer, en favorisant l’intégra-
tion de, l’expérience vécue, une dissipation des émotions et/ou des sensations
désagréables.
Un autre paramètre essentiel pour créer une communication sécurisée est la
notion de congruence, déjà abordée précédemment (chapitre 2). Les propos du
thérapeute, comme les signaux de communication non verbaux qui en émanent
doivent être congruents, c’est-à-dire coïncider, aller dans le même sens, pour
Interactions langagières 51

être efficaces et respectueux. Sauf si cela bien sûr correspond à un choix thé-
rapeutique prédéfini, ce qui peut être le cas avec des patients ambivalents par
exemple.
« Je pense ce que je dis et je suis ce que je pense » pourrait illustrer cette notion
de congruence interne qui permet au patient de se sentir en sécurité, mais
également d’oser vivre l’expérience relationnelle avec le thérapeute et d’expéri-
menter le changement. Imaginons un thérapeute disant à son patient : « Bien
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sûr, vous allez y arriver, c’est un bon objectif », tout en pensant intérieurement
que le patient n’y arrivera jamais, créera probablement une distorsion entre
ses communications non verbale et verbale. Et le patient retiendra préféren-
tiellement le message non verbal, ce qui engendrera une perte de confiance
dans le thérapeute de façon inconsciente. Et le patient pourra alors se sentir
en insécurité avec lui, sans nécessairement connaître la raison de celle-ci, la
perception de l’incongruence restant très souvent gênée par la confusion que
celle-ci génère.

C OMMUNIQUER BÉNÉFIQUEMENT

La communication et les interactions qui s’y rapportent dans un contexte théra-


peutique visent à créer un changement positif pour le patient. C’est ce que le
patient attend de la thérapie : un changement interne qui lui permettra de faire
des choix et d’orienter sa vie de façon plus satisfaisante, des apprentissages
nouveaux, des compétences nouvelles qui lui permettront de réussir ses objectifs.
La communication thérapeutique doit donc être bénéfique, et avoir une influence
positive sur le patient.
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Attribution
!

Un des éléments important de cette influence positive repose sur l’attribution


des réussites obtenues en thérapie au patient lui-même. Cela nécessite pour le
thérapeute, d’une part d’être en position basse, ou position de non-savoir, et
d’autre part de valoriser ce que le patient a réussi à faire lui-même, c’est-à-dire
à mobiliser ses ressources :
➙ Vous pouvez être fier de vous,
➙ Vous avez déjà réussi cela, etc.
52 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

Dans cet effet de valorisation, le choix des mots et des tournures de phrase
sont déterminants (tout en pouvant sembler anecdotiques). Par exemple : « Vous
pouvez être fier de vous » (le patient peut s’attribuer le mérite de la réussite et
en ressentir de la fierté) aura un impact plus profond et plus durable que « Je
suis fier de vous » (qui suggère que ce sentiment est conditionné au regard, au
jugement de l’autre).
Et même, pour aller plus loin que « Vous avez réussi », on peut préférer « Vous
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avez su mobiliser toutes les ressources nécessaires pour atteindre votre objectif. »
Par ailleurs, lorsque le patient peut être amené à souhaiter remercier le théra-
peute pour les progrès réalisés : « On a fait un bon travail d’équipe », qui permet
de suggérer que le rôle joué par le patient et par le thérapeute est équivalent en
terme d’effort, est préférable à « Merci » qui valide le fait que la réussite repose
sur le travail du thérapeute.
Enfin, il est nécessaire aussi de préciser que la position haute peut, avec cer-
tains patients (notamment ceux qui sont anxieux) être très recommandée, voire
indispensable. Et en hypnothérapie, la renommée du thérapeute (effet d’aura),
une position haute, peuvent être parfois très thérapeutiques. Cela peut même
inclure dans certains cas l’usage de la pensée magique si elle est très présente
chez le patient.
Ces attentions langagières vont générer une influence positive, bénéfique, car
elles vont augmenter l’estime de soi et la confiance dans les ressources.

Reformulations et recadrages
!

De même, les reformulations et les recadrages, permettent au patient de mieux


cerner ce qu’il a réussi, mais aussi de minimiser ou d’écarter certains paramètres
de sa problématique, tout en l’amenant à considérer ses ressources. Comme un
zoom, une mise au point de plus en plus précise sur l’objectif de changement.
Car il arrive très fréquemment que, lors de la description d’une situation, le
patient se mette à faire des liens inutiles ou des suppositions infondées qui
alourdissent le problème et aggravent son état émotionnel. Plus le thérapeute
améliorera la mise au point, plus cela sera bénéfique pour le patient.
Cela peut être fait très simplement par des propositions telles que :
➙ Si j’ai bien compris...,
➙ Pour être sûr de bien comprendre...,
➙ Est-ce que, si je reformule ainsi, cela vous convient, correspond à votre objectif ?
Interactions langagières 53

Le psychologue Carl Rogers a abondamment promu l’usage de ces reformulations.


La notion de recadrage a été élaborée par Paul Watzlawick et son équipe : il s’agit
d’une intervention langagière destinée à modifier la signification. Par exemple,
avec un patient qui se lamente d’aller plus mal : « Une rechute est toujours une
opportunité pour solutionner une difficulté qui n’a pas été prise en compte »
Dans une perspective ericksonienne, les approches solutionnistes (comme évoqué
précédemment) sont orientées vers ce qui marche, ce qui est utile, et non vers le
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problème et sa description. Milton Erickson considérait que le rôle du thérapeute
est, plus que de supprimer le problème (il conseillait d’ailleurs d’en laisser tou-
jours un peu !), d’amplifier ce qui va bien, rejoignant en cela les principes de la
médecine traditionnelle chinoise. Cette orientation solution permet une commu-
nication bénéfique pour le patient, en imprégnant la relation thérapeutique d’un
climat de réussite. Cet aspect du langage qui augmente, valide, amplifie « ce qui
marche », influence le changement attendu en permettant de faire expérimenter
au patient le sentiment d’être capable.
Il peut donc parfois être nécessaire d’interrompre les descriptions du problème
par le patient pour les recentrer sur des moments plus utiles au patient, en
centrant l’interrogatoire sur les moments où il n’y a pas ou peu de symptômes.

C OMMUNIQUER DE FAÇON FLUIDE

Un discours qui coule musicalement


!

Une bonne fluidité du discours du soignant contribue à une qualité d’écoute


optimale de la part du patient, et donc à une communication de qualité. La
© Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

notion de fluidité fait appel à différents éléments de la communication qui


sont la musicalité de la conversation, des paroles, la prosodie, ainsi que l’accor-
dage patient-thérapeute (via l’empathie et les neurones miroirs) qui donne le
sentiment d’être compris et que « c’est fluide entre nous ».
La conversation, les échanges verbaux, les récits, comportent un rythme, une
musicalité, une dynamique. Les humains sont très tôt sensibles à la voix, à son
aspect mélodique et chantant, ainsi qu’au rythme des paroles prononcées par les
adultes, la particulièrement la mère, ainsi qu’en attestent de nombreuses études.
Ces paroles rassurantes, affectueuses, prononcées avec un ton de voix parti-
culier et à un rythme adapté favorisent l’apaisement et/ou l’endormissement
du nouveau-né, créant une sorte de bercement vocal. Cela ancre ou favorise le
sentiment de sécurité et l’attachement sécure à ce parent qui nous berce à la
54 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

fois physiquement, mais aussi mélodiquement. Ce bain de langage, de parole,


permettra à l’enfant de reconnaître la voix de ses parents, mais aussi d’apprendre,
par imitation, lui aussi à parler. Il suffit d’observer un enfant qui commence à
vocaliser pour percevoir ses tentatives, d’abord infructueuses, puis de plus en
plus réussies, pour reproduire une mélodie qui ressemble au rythme d’une phrase
ou d’une conversation.
Nous conservons à l’âge adulte, avec des variations individuelles, cette sen-
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sibilité auditive aux paroles et à la voix, au bercement, à l’effet produit par
certaines intonations : l’enthousiasme pour certains chanteurs/chanteuses, ou
acteurs/actrices tient autant à la performance vocale que tout simplement à la
chaleur ou la sympathie, l’enveloppement contenu dans la voix. Et la langue
française se prête tout spécialement à générer une prosodie particulière.
Le thérapeute va donc chercher à générer cette musicalité dans son discours,
aussi pour donner un rythme, une dynamique à la consultation :
➙ D’une part dans les caractéristiques vocales. Si le thérapeute adopte une voix
forte et dynamique, cela produira un certain effet interactif et tonique. S’il
adopte en revanche une voix basse, calme, et lente, cela pourra favoriser
l’introspection ou augmenter l’attention de l’interlocuteur qui apprécie de
continuer à entendre une voix douce.
➙ D‘autre part, il en est comme dans une partition où, entre les notes, les
moments mélodiques, sont inclus des pauses et des silences qui donnent toute
leur singularité à ces moments. Jouez un concerto de Mozart au piano sans
les pauses et vous perdrez toute respiration, toute sensibilité pour n’obtenir
qu’un amas de notes sans âme, ou du moins sans génie musical. Comme en
musique, le discours du thérapeute doit inclure ces pauses, ces silences, qui
permettent à la fois de prendre le temps pour l’intégration des messages
thérapeutiques, mais aussi de les mettre en valeur.

Le thérapeute doit donc créer et jouer sa propre partition musicale lors de ses
échanges avec son patient, en étant porté par son intention thérapeutique.
Progressivement, le patient va entrer dans cette musicalité, et jouer lui aussi un
ou plusieurs mouvements musicaux, générant ainsi un espace, voire une transe
commune au patient et au thérapeute.
Une autre métaphore utile et bien connue des orthophonistes, lorsque l’on
évoque la fluidité du langage et de la communication, est celle de l’eau et de
son écoulement. Une même rivière peut avoir des variations dans son débit,
sa largeur, sa déclivité, en fonction des variations de terrain sur lesquels elle
s’écoule. Parfois rapide et tonique, parfois lente, parfois avec un faible débit...
Interactions langagières 55

Cette métaphore est particulièrement utile pour le thérapeute qui s’observe dans
sa relation thérapeutique : ma rivière conversationnelle est-elle forte, ou douce,
lente ou rapide ? Est-ce mon intention ? Cela sert-il mon but thérapeutique ?
Faut-il que je rajoute quelques pierres à la rivière pour en diminuer le débit car
le patient n’a pas le temps d’intégrer les suggestions proposées ? Cette attention
particulière est nécessaire, tant lors de séances d’hypnose formelle que lors
d’hypnose conversationnelle. Et en hypnose viendra se rajouter à cette notion
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de musicalité celle de respiration. Le thérapeute pourra utiliser le rythme respi-
ratoire de son patient, entre autres, pour induire cette musicalité et favoriser la
diffusion de message thérapeutique.

Compréhension et empathie
!

Cette notion de fluidité dans les interactions langagières amène à celle de


compréhension et d’empathie. De nombreuses expressions traduisent ce besoin
de proximité dans la conversation, notamment vis-à-vis d’un interlocuteur dont
on est proche sur le plan affectif et/ou dont on souhaite se sentir compris :
➙ On est sur la même longueur d’onde,
➙ C’est fluide, c’est cool, c’est sans prise de tête,
➙ La parole circule (pour une famille).
Cette fluidité-là repose sur la sensation que, si l’on doit tout expliquer, tout
réexpliquer, cela va alourdir l’interaction d’une part, et va aussi amener à un
désintérêt pour la conversation et l’objectif initial de cette conversation.
Par exemple, si vous tentez d’expliquer à votre conjoint en quoi ce magnifique
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paysage vous émeut et qu’il ne comprend pas, cela amène assez généralement à
un : « Laisse tomber, tu comprends pas » au bout d’un temps variable et indexé
sur la patience des protagonistes.
Pour obtenir sur le plan thérapeutique une communication fluide qui donne le
sentiment de partage et de validation du ressenti et des émotions, il faudra mobi-
liser les différents éléments abordés dans ce chapitre, mais aussi d’autres notions,
évoquées ailleurs dans ce livre, relatives à empathie et la synchronisation à
l’autre.
56 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

T ENIR COMPTE DES NIVEAUX DE CONSCIENCE

Repérer les fluctuations


!

Nous connaissons tous des fluctuations de notre niveau de conscience, allant


d’un état de conscience attentive à un état de transe, dissociatif, au cours d’une
même journée. Elles nous permettent de nous concentrer sur une tache, ou bien
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de nous régénérer et nous reposer, d’accéder spontanément à nos ressources. Ces
fluctuations s’opèrent naturellement, sans que l’on réalise une action particulière
pour cela. Cela correspond notamment aux cycles ultradiens qu’Ernest Rossi a
beaucoup popularisés dans le milieu des hypnothérapeutes.
On peut aussi, bien sûr, influencer la survenue de ces fluctuations par la pratique
de l’autohypnose. Celle-ci permet d’induire un état de transe à un moment où
notre organisme n’en a pas particulièrement besoin en tant que tel.
Lorsque nous communiquons, nous entrons en interaction avec l’autre en étant
dans un certain état de conscience, à un instant précis. Si nous nous trouvons
dans un état de dissociation légère, voire profonde, cela peut amener de la part
de notre interlocuteur, qui lui est à un niveau d’association élevé, différentes
réactions du type : « Tu es dans la lune », « Tu ne m’écoutes pas », « Tu as oublié
ce que je t’ai dit ».
On peut imaginer le comique d’une conversation entre deux interlocuteurs disso-
ciés sans avoir en être conscients, et qui tentent de discuter sérieusement. Il
pourra s’ensuivre une amnésie partagée de la séquence de communication, ou
une impression chez l’un d’avoir parlé d’un sujet pendant que l’autre pourra être
persuadé d’avoir parlé d’autre chose.
De même, au cours d’une séquence de communication, notre attention varie,
et aussi notre degré de conscience. Entrer en communication avec l’objectif de
délivrer un message thérapeutique repose donc sur la nécessité de repérer dans
quel état de conscience se trouve l’interlocuteur, et dans quel état on se trouve
soi-même en tant que thérapeute.
Pour métaphoriser ces états de conscience, on peut se représenter par exemple
le conscient comme un cavalier, et l’inconscient1 comme son cheval. En fonction
des personnalités et des moments de la journée :

1. L’inconscient, dans l’approche ericksonnienne, qualifie une partie de nous qui contient notre
potentiel de ressource et de compétence. C’est une partie, dans le langage hypnotique, qui est
100 % positive et bienveillante à notre égard, et qui sait ce qui est bon pour nous, qui sait prendre
soin de nos besoins.
Interactions langagières 57

➙ parfois le cavalier est pleinement aux commandes du cheval, sans laisser


d’autonomie à celui-ci,
➙ parfois le cheval conduit pendant que le cavalier se repose,
➙ parfois les deux coopèrent et travaillent en harmonie.
On délivrera donc un message adapté, en fonction de si l’on souhaite s’adresser
au cheval, au cavalier, ou à un binôme cavalier-cheval équilibré.
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Car le thérapeute peut choisir délibérément de s’adresser à l’inconscient de son
patient (ce que permet l’hypnose), quand bien même le patient est sur un mode
« cavalier ».

« S AISIR » LES MOMENTS DISSOCIATIFS

Le thérapeute doit pouvoir repérer lors de l’entretien thérapeutique les fluctuations


de l’état de conscience de son patient. Lorsqu’il peut repérer un moment d’intériorité,
de ralentissement, de fixité du regard par exemple (car d’autres phénomènes hypno-
tiques peuvent se produire lors d’un échange thérapeutique), il pourra alors profiter
de l’opportunité pour glisser des suggestions hypnotiques, des messages qui viendront
s’adresser directement à l’inconscient du patient pour favoriser une entrée en transe,
pour induire une transe, ou tout simplement pour permettre au patient de prendre
conscience de la pertinence de ces ressources. Ces moments d’hypnose conversa-
tionnelle suivent un certain rythme propre à chaque patient, mais se reproduisent à
plusieurs moments d’un entretien. Les repérer et les favoriser est d’une grande aide
pour la thérapie.

Utiliser la dissociation
!
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Par ailleurs, certaines problématiques créent de la dissociation. C’est le cas


notamment des angoisses et des traumas. Le patient traumatisé arrive dans un
état déjà dissocié, et le thérapeute s’adressera alors directement à l’inconscient
du patient. Il pourra aussi faire le choix d’aider ce patient à se réassocier pour
amener la conversation thérapeutique vers un niveau plus conscient.
Repérer ces niveaux de conscience est par ailleurs utile au-delà des suggestions
ou des choix thérapeutiques. Car, dans un état de transe :
➙ l’inconscient ignore les négations. Par exemple : « Ne fumez pas » suggère de
fumer. Seul le mot encadré par ces négations est entendu ;
➙ le littéralisme augmente : il existe moins de « second degré », les mots sont
pris pour ce qu’ils sont.
58 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

Le thérapeute devra donc adapter son vocabulaire et ses formulations pour


s’adresser directement à l’inconscient du patient de façon sécurisante, confor-
table, et conçue pour délivrer un message thérapeutique qui sera entendu et
décodé convenablement.

C OMMUNIQUER POUR MOTIVER


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Changer de niveau
!

Communiquer de façon thérapeutique sert aussi à motiver, encourager, soutenir


le patient dans sa démarche de changement et dans les efforts qu’il produit pour
obtenir celui-ci. On sait à ce sujet que la motivation du patient est le premier
facteur pronostique positif (cf. chapitre précédent) pour un soin visant à une
modification de comportement. Obtenir et maintenir un changement, quel que
soit le moyen thérapeutique, est toujours le fruit d’une motivation personnelle
forte.
Les notions d’efforts et d’apprentissages actifs sont au cœur de la thérapie, et
plus particulièrement de l’hypnose ericksonienne. Bon nombre de métaphores
utilisées par Erickson lui-même reposent sur des apprentissages précoces tels
que la marche ou la lecture, et les efforts qu’il a fallu fournir corporellement ou
intellectuellement pour que cet apprentissage s’opère.
De façon métaphorique, on pourrait dire que lorsque l’on cherche à transformer
de l’eau en vapeur d’eau dans sa cuisine, c’est-à-dire à obtenir un changement
d’état, encore appelé « changement de niveau 2 » (dans le cas de la vapeur d’eau,
une transformation physique), il faut savoir patienter et se retenir d’éteindre
le feu sous la casserole tant que l’état de vapeur n’est pas obtenu, car on
risque sinon de n’observer qu’un « changement de niveau 1 » (de l’eau en eau
bouillante, c’est-à-dire sans changement d’état des molécules d’eau).
Motiver consiste donc, pour filer cette métaphore, à (entre-autre) aider le patient
à ne pas éteindre le feu. Savoir l’encourager à maintenir ses efforts, à observer les
plus petits signes de changement (l’eau qui frémit, quelques volutes de vapeur
qui apparaissent), à ne pas céder à l’impatience et à l’impulsivité en arrêtant
le gaz ou en envoyant promener la casserole, repose aussi sur la croyance, la
certitude absolu que le changement va survenir, dès lors que l’on a mis en place
ce qu’il fallait pour y arriver (c’est-à-dire s’assurer au préalable que le patient a
bien de l’eau, une casserole et un feu, pour rester sur cette image).
Interactions langagières 59

Cette certitude s’ancre sur la conviction que l’inconscient ericksonien est bien-
veillant et dispose de toutes les ressources dont le patient a besoin pour y
arriver, et que seul le paramètre du temps compte : le thérapeute ne sait pas
quand le changement va se produire, mais il est sûr qu’il va se produire.

Complimenter
!
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Motiver repose également sur ce que les thérapies brèves appellent les compli-
ments (cf. chapitre 10). Certains patients n’ont jamais été complimentés pour
leurs qualités, leurs réussites, que ce soit par leur famille, ou leurs enseignants
et autres éducateurs. Plus encore, ils ont été découragés par ceux-ci. Utiliser
largement les compliments, verbaux (d’un modeste « Super ! » à un enthousiaste
« C’est génial, vous avez réussi, bravo ! ») ou non verbaux (tels que des sourires,
applaudissements ou tirer son chapeau) permet d’entretenir la motivation au
changement. Nous avons tous besoins d’être motivés, encouragés dans nos
processus d’apprentissages et de changement, et les enfants sont les premiers
à y être sensibles. Cela renforce l’estime de soi du patient, entretient l’alliance,
valorise les efforts fournis comme efficaces.
Motiver consiste également à pointer, à aider à faire ressortir les expériences
réussies. Soutenir l’effort par des métaphores d’apprentissages réussis dans l’en-
fance (qui, comme nous l’avons dit sont des métaphores classiques d’Erickson,
comme celle de l’enfant qui apprend à marcher, l’acquisition de la lecture, le
vélo etc.), permet à la fois de valoriser la capacité à apprendre, la capacité à
avoir réussi, mais permet également de reprendre conscience des efforts faits et
de la nécessité de garder en tête l’objectif. Si l’enfant qui fait ses premiers pas
n’était pas animé par une volonté physique, farouche de marcher, nul doute qu’il
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renoncerait dès les premières chutes. Or cette métaphore est très efficace, car
nous avons tous appris à marcher avec succès. Nous sommes donc tous capables
de déployer les mêmes efforts, et la communication hypnotique va permettre ce
transfert de compétence à la situation qui est vécue dans le présent (notion de
« pont »).
Par ailleurs, motiver peut également consister à aider le patient à prendre
conscience de la notion d’étape dans la thérapie et le changement. En effet,
certains patients perfectionnistes ou dépressifs (ou les deux, car souvent le
perfectionnisme est une voie d’entrée classique pour la dépression), ne réalisent
pas les progrès déjà effectués, en étant centrés uniquement sur le résultat final,
l’objectif ultime. Or ce dernier est parfois difficile à obtenir ou nécessite du
60 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

temps, et négliger les étapes intermédiaires de changement entraîne rapidement


un découragement.
Il est donc recommandé d’utiliser des métaphores incluant :
➙ la notion d’étapes : comme la randonnée par exemple, qui nécessite de passer
chaque soir une nuit au refuge pour arriver à la destination finale ;
➙ ou des critères de maturation ou d’évolution cachée, tels que l’iceberg dont on
ne voit que la face émergée, mais dont la partie immergée est la plus impor-
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tante, ou le potager (il se passe beaucoup de choses utiles dans la terre en
préparation, qu’on ne voit pas mais qui permettent à des légumes superbes de
pousser). Ils permettent d’introduire la notion d’étape ou de temps nécessaire
d’intégration avant le changement et donc de créer un vocabulaire commun
au patient et au thérapeute (à la consultation suivante on pourra simplement
demander où en est la préparation de la terre), renforçant ainsi l’alliance et
maintenant la motivation.

Porter une attention particulière au langage est donc, comme nous l’avons vu néces-
saire au thérapeute pour l’établissement, la création, le maintien de la relation théra-
peutique, mais aussi pour permettre au patient d’atteindre ces objectifs de changement
et d’expérimenter une relation bénéfique et bienveillante.

B IBLIOGRAPHIE

ISEBAERT L., CABIE MC. (1997), Pour une thé- WATZLAWICK P., WEAKLAND J., FISCH R. (1974),
rapie brève. Le libre choix du patient comme Change: Principles of Problem Formation and
éthique en psychothérapie, ERES, Paris, réed. Problem Resolution, Norton, New York Trad.
2015. Fr. Changements. Paradoxes et psychothérapie,
MELCHIOR T. (1998), Construire le réel. Hypnose Seuil, Paris, 1975 Réed. Point Seuil 1981.
et thérapie. Couleur Psy, Seuil, Paris. WATZLAWICK P. (1976), How Real is Real?, Nor-
ROGERS C. et KINGET G.M. (1962), Psychothéra- ton, New York Trad. Fr. La réalité de la réa-
pie et relations humaines. Théorie de la thérapie lité. Confusion, désinformation, communication,
centrée sur la personne, Beatrice-Nauvelaerts, Point Seuil, Paris, 1978 Reed. Point Seuil 1984.
Louvain Réed. ESF, Paris, 2013.
Chapitre 4

Relations et alliances
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Antoine Bioy

L ES HUMAINS sont des Êtres relationnels : toute notre construction et notre


parcours se font en lien avec les autres. La relation est donc une dimen-
sion clef lorsque l’on parle d’accompagnements, de suivis thérapeutiques, de
psychothérapies, que le cadre soit celui centré autour du soin ou d’un enjeu
psychologique. Poser l’importance de la relation est en fait poser la question
de l’influence : qu’est-ce qui, dans le contact avec l’autre, modifie chacune des
personnes en lien, même si d’apparence, il n’y a pas d’échanges ? L’enjeu de ce
chapitre est d’offrir un regard sur la relation, c’est-à-dire l’influence, pour montrer
en quoi cette relation est au cœur de tous les processus communicationnels et
de changement.
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T RAVAIL DE LA SUGGESTION, TRAVAIL DE L’ INFLUENCE

Comprendre la suggestion
!

Lorsque l’on demande à quelqu’un « Ferme la fenêtre s’il te plaît », « Pourrais-tu


fermer la fenêtre juste derrière toi ? », « J’ai un peu froid, il y a comme un
courant d’air, tu ne trouves pas ? », il s’agit de trois variations autour d’une
même figure de style : la suggestion. On la trouve ici de la forme la plus directe
(ordre) à la forme la plus permissive (suggestion indirecte, d’autant plus appuyée
que l’on regardera la fenêtre en la prononçant). La suggestion est donc une
forme de langage, par ailleurs porteuse d’un désir de mouvement, d’actes : on
62 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

souhaite que quelque chose se produise et on l’exprime. En cela, on pourrait dire


– à la suite de Freud – que la suggestion est le véhicule du principe d’influence :
en l’exprimant, on favorise la survenue de quelque chose chez l’autre (ici l’acte
de fermer la fenêtre qui ne serait pas venu, ou en tout cas pas à ce moment
précis, si je n’avais pas influencé sa survenue en formulant mon désir sous la
forme d’une suggestion). La suggestion est, comme on s’en doute, une figure
très banale de toute communication humaine, y compris dans le cadre d’un
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suivi en santé. D’ailleurs, le simple fait de recevoir un patient répond déjà à la
suggestion que l’on pourrait quelque chose pour l’autre...
Si le terme de suggestion est apparu au XIIe siècle, il faut cependant attendre
Hippolyte Bernheim (1840-1919), agrégé de médecine, pour que soit réellement
conceptualisée la notion de suggestion. Il la décrit comme faisant partie de la
dynamique psychique de tout individu, participant tant de la vie normale comme
pathologique. Ainsi, il écrit en 1884 :
« Les phénomènes suggestifs ont leurs analogues dans la vie normale et patho-
logique ; la nature les produit spontanément. Les paralysies, les contractures,
l’anesthésie, les illusions sensorielles, les hallucinations, se réalisent dans le som-
nambulisme naturel, dans l’hystérie, dans l’aliénation mentale, dans l’alcoolisme,
dans d’autres intoxications ; ils se réalisent chez nous tous dans le sommeil normal ;
endormis naturellement, nous sommes tous suggestibles et hallucinables par nos
propres impressions ou par les impressions venant d’autrui. »

Bernheim va proposer la définition de la suggestibilité, que nous vous proposons


de conserver, tant elle est toujours d’actualité :
« La suggestibilité, c’est l’aptitude du cerveau à recevoir ou évoquer des idées et
sa tendance à les réaliser, à les transformer en actes. » (Bernheim, 1911, p. 18)

Il ajoutera plus tard :


« En toutes circonstances le cerveau psychique intervient activement, chacun
suivant son individualité pour transformer l’impression en idée et pour élaborer
celle-ci ; chaque idée suggère d’autres idées et ces idées se transforment elles-
mêmes en sensations, émotions, images diverses : cette association d’idées, de
sensations, d’image aboutit à une synthèse suggestive que chaque individualité
réalise à sa façon. » (Bernheim, 1916, p. 27)

On voit combien, dès cette première description, suggestion et influence sont


liées, et combien la suggestion est porteuse d’une intention, d’un désir, que
quelque chose se produise. Une fois cette simple intention exprimée, mise en
œuvre, des transformations peuvent avoir lieu qui sont de nature différente :
sensations, émotions, cognitions...
Relations et alliances 63

Mais d’où vient cette suggestion, porteuse d’influence ? Selon Bernheim toujours
(1884), la suggestion trouverait son origine dans le lien mère/nourrisson : dans
les interactions premières et dans la notion de relation qui se bâtit dès ce jeune
âge. En percevant, et en percevant en relation à l’autre, on apprend le monde
et on apprend à modifier le monde qui nous entoure. La suggestion obéirait par
ailleurs à la loi qu’il nomme idéodynamisme, soit la tendance d’une idée à se
traduire en acte (1907), ce qui, pourrait-on dire, est ce qui donne une dimension
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« tangible » à la suggestion, qui ne resterait pas au statut de percepts ou de
mots, mais qui prendrait littéralement corps dans l’expérience globale du sujet à
un moment donné de son existence.

De Bernheim à Freud
!

L’empreinte de Bernheim sur Freud est indéniablement importante, puisque c’est


Bernheim qui a ouvert à Freud la compréhension d’une primauté psychologique
plutôt que physiologique sur certains troubles (comme l’hystérie), et qu’il lui a
permis de conceptualiser la méthode des associations libres (Freud, 1925). Mais
c’est aussi parce que Bernheim a confondu hypnose et suggestion que Freud a
dit un temps s’éloigner de l’hypnose (en fait, du principe de suggestion) alors
qu’il continua à s’intéresser voire à pratiquer l’hypnose jusqu’à la fin de sa vie
professionnelle (Bioy et al., 2005 ; Bioy, 2008). Tout le paradoxe est là : Freud
était beaucoup moins à l’aise que Bernheim avec la suggestion, souhaitant même
l’écarter des suivis thérapeutiques. Pour se faire, Freud pensa trouver une solution
à la suggestion en lui substituant la notion de transfert : à l’influence anarchique
et non contrôlable de la suggestion, répond une dynamique transférentielle qui
semble – elle – être analysable, ce qui en fait un levier thérapeutique fiable. Pour
© Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

autant, Freud eut une attitude pour le moins ambiguë concernant la suggestion
et il ne la rejeta pas si radicalement que cela, et va même y revenir partiellement1
(Fiorentini, 2002). On pourrait certes un peu rapidement synthétiser les choses
ainsi : trop de suggestions est néfaste à la dynamique thérapeutique, mais elle
ne saurait pour autant être totalement écartée.
D’ailleurs, Ferenczi et Rank proposent de l’intégrer explicitement au travail psy-
chanalytique (1924). La question reste cependant toujours épineuse (Neyraut,
2004 ; Roussillon, 1992 ; Roustang, 1980 ; Roustang, 1991) avec un consensus
pour bien distinguer ce qui relèverait de la suggestion par rapport au principe

1. Dont évidemment sa célèbre phrase de 1918 au congrès de Psychanalyse de Budapest où il


reconnaît qu’il est parfois nécessaire de mêler l’or pur de l’analyse au cuivre de la suggestion.
64 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

de sujétion (rapidement dit, d’emprise : Le Guen, 1986). Despland, quant à


lui, fait une distinction fine entre suggestion et persuasion dans l’approche
freudienne, tout en arrivant à la même conclusion : la place de la persuasion
dans la cure analytique n’est pas encore à ce jour totalement élucidée (Despland,
2008). Autrement dit, lorsqu’on souhaite l’éviter en « inventant » de nouvelles
figures de style (transfert, interprétations psychodynamiques...), on ne fait en
fait qu’en masquer l’usage, mais le principe actif, l’influence, reste à l’œuvre.
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Toute la question est donc de savoir jusqu’où aller dans l’influence, à quel
moment suis-je dans les bénéfices ou dans l’influence aveugle, sauvage, voire
non intentionnellement malveillante ? Le corollaire à ces questions est celle de
se demander jusqu’où aller dans le « masquage » de l’influence que l’on exerce ;
cela est abordé au premier chapitre de cet ouvrage.

La suggestion est-elle éthique ?


!

La suggestibilité est considérée actuellement comme un trait de personnalité1 .


Bernheim l’avait suggéré, et en effet nos travaux semblent bien montrer qu’il
existe un lien entre suggestibilité et relations précoces2 , et particulièrement
entre la dimension sécure/insécure des premiers liens et la capacité du sujet
à répondre au principe de suggestion. Par ailleurs, le rôle de la suggestion
dans le processus de mémoire est particulièrement étudié, avec notamment un
intérêt pour la question du témoignage en justice et de la façon dont un récit
peut être modifié par les questions de l’interviewer. Également, certains auteurs
expliquent en grande partie l’éclosion du diagnostic de « personnalité multiple »
à la façon dont les entretiens sont menés avec les patients, et notamment
de l’influence exercée par les questions posées, autrement dit le principe de
suggestion (Mulhern, 1995). Ces quelques illustrations montrent bien la place
de la suggestion dans nos vies psychiques et relationnelles, simplement car
elle serait constitutive de l’individu lui-même, patiemment construite au fil du
développement de la personnalité normale ou pathologique.

1. Elle est notamment mesurable par les échelles dites de Stanford, et plus récemment par la Mul-
tidimensional Iowa Suggestibility et la Short Suggestibility Scale. Les enfants ont particulièrement
fait l’objet d’études, montrant leur haut niveau de suggestibilité (influence des pairs et du groupe,
influence des questions répétées d’autant plus qu’elles sont directives, tendance à se conformer
aux attentes des adultes à leur égard).
2. Travaux de recherche en cours de réalisation, avec des premiers résultats formalisés au moment
de la rédaction de cet ouvrage.
Relations et alliances 65

Bien que très présente dans nos vies, la suggestion est entachée depuis le
XIIe siècle d’une réputation sulfureuse (Bloch et Von Wartburg, 1932). De quoi
a-t-on exactement peur lorsque l’on parle de suggestion ? Essentiellement qu’elle
serait porteuse d’un principe d’influence dont la forme, insidieuse, diminuerait
voire annihilerait le libre arbitre de celui qui en serait le destinataire. Le patient
serait alors mis peu ou prou sous le joug du professionnel, car il serait incapable
du discernement nécessaire pour faire la part des choses entre une relation à
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l’influence mesurée et une relation d’emprise. En fait, la question qui se pose
ici est finalement celle des limites (d’un exercice professionnel, d’un acte de
communication, d’une interrelation) et celle de l’intention de celui qui énonce la
suggestion. Clairement, les limites doivent rester celles dictées par la profession
(aspects légaux et réglementaires), en construisant un cadre professionnel adé-
quat (Bioy et Maquet, 2003). Concernant la question de l’intention, on pourrait
reprendre la célèbre métaphore du briquet : le même instrument peut allumer
une bougie d’ambiance ou un feu de forêt dévastateur. Est-ce le briquet qui
est réellement à blâmer ou l’intention de celui qui l’emploie ? Autrement dit,
est-ce l’influence qui est à observer ou les intentions de celui qui la formule ? Ce
n’est donc pas la suggestion qui est un instrument non éthique mais la possible
attitude du professionnel ayant peu de recul sur sa pratique, ne s’interrogeant pas
sur sa démarche thérapeutique, ou bien sûr qui serait volontairement malveillant.
Le danger ne vient pas de cet outil de communication mais de celui qui l’emploie.
Et ce serait un bien mauvais procès que de penser que la seule suggestion est
négative en soi, même s’il est encore de bon ton de devoir parfois justifier son
usage notamment en médecine (Shamy, 2010).
Bernheim écrivait en 1884 :
« Entre la suggestion fatale et la détermination absolument volontaire, tous les
© Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

degrés peuvent exister. Et qui pourrait analyser tous les éléments suggestifs qui
interviennent à notre insu dans les actes que nous croyons issus de notre initiative !
Volonté, libre arbitre, responsabilité morale : graves et palpitantes questions !
Pénible doute philosophique qui étreint la conscience humaine ! »

De ce que nous avons dit précédemment, on peut donc conclure que si l’écoute et
l’analyse de la suggestion ne sont pas faites, c’est au risque que cette dernière ne
devienne sujétion, c’est-à-dire l’expression d’une maîtrise, d’un contrôle aveugle
du praticien envers le patient. « Douter » est probablement le grand principe
éthique qui agit comme une vigie à ce risque de débordement aveugle d’in-
fluence. Le questionnement par rapport à ses intentions, des moyens en œuvre,
et un certain regard réflexif à distance de la consultation elle-même, permettent
d’éloigner ce risque de débordement qui peut, précisons-le, être suscité par le
66 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

patient lui-même, du fait d’une souffrance qui empêche d’avancer seul ou par
inclination personnelle vers un besoin de support. Ce qui se dessine est donc la
nécessité d’une démarche éthique, d’une interrogation première sur l’influence
que l’on exerce et celle que l’on reçoit, et qui justifie notamment qu’au moins
les premiers pas dans la vie professionnelle « des psy » soient accompagnés
par d’autres professionnels plus expérimentés (supervisions, intervisions) et que,
pour tous les praticiens, des dispositifs soient pensés tout au long de la vie
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professionnelle pour penser la relation au travers de la question de l’influence
(groupes Balint, d’analyse psychodynamique de la pratique...).

LA SUGGESTION EN MÉDECINE

La suggestion est présente dans de très nombreuses situations et actes dans le champ
de la médecine. Il est maintenant montré que les mots employés par des soignants
vont avoir un impact sur l’état mental du patient, notamment au décours d’une pro-
cédure de soins (Lang, 2005 ; Richter et al., 2010). Ainsi en est-il par exemple de ce
rituel de la consultation qu’est la prescription. En effet, la prescription est le véritable
prolongement du médecin et de la relation de soin qui s’est nouée (et qui peut concer-
ner les liens entre le patient et une équipe). Elle suggère notamment au médecin que
quelque chose a bien été fait et que le changement peut survenir (effet rassurant).
Également, lorsque le patient paie, cela suggère que ce qui devait être fait l’a été et
que l’expertise n’a plus besoin – temporairement – de se poursuivre. Toute annonce
médicale (diagnostic, pronostic) est aussi modulée par les suggestions faites, la forme
prise par les mots et les idées ; également, demander au patient d’évaluer ce qui
va mieux ou de ce qu’il a récupéré n’est pas la même chose que de lui demander
d’évaluer où en est sa douleur ou ses incapacités. La suggestion de mieux-être est plus
importante dans le premier cas que dans le second. Enfin, l’effet placebo est le lieu
même de la suggestion. L’acte mis en œuvre induit des attentes, un désir, un décorum
propice à l’apparition d’effets qui ne sont pas attribuables à la seule molécule prise
(Bioy et Fouques, 2009). Là comme ailleurs, la suggestion étant inévitable, la question
n’est pas tant de s’en prémunir que de ne pas influencer négativement. Il s’agit donc
de pouvoir développer des modalités d’analyse autour de sa propre pratique pour ne
pas être dans quelque chose de l’ordre d’une stratégie d’emprise sur l’autre.

L’autosuggestion, une relation de soi à soi ?


!

Émile Coué est sans doute la personne qui a le plus travaillé la notion d’auto-
suggestion. Si sa pensée est souvent caricaturée, elle mérite en fait qu’on s’y
attarde du fait de la finesse de ses observations et de ses analyses. En parti-
culier, pour Coué, l’imagination est une notion centrale en pratique de santé,
Relations et alliances 67

car elle serait plus puissante que la volonté. Et ce qu’il entend exactement par
« imagination » est en fait un principe de visualisation créatrice. On peut aussi
le comprendre comme une capacité non seulement à anticiper, mais à créer par
anticipation une occurrence telle qu’on la souhaite. Pour cela, Coué propose une
méthode qui consiste à structurer cette visualisation créatrice dans un contexte
d’autosuggestions facilitantes. Les suggestions en question doivent être réalistes
pour pouvoir initier ou nourrir un changement. Ainsi la phrase « demain, je
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vais guérir » n’a pas de sens au regard de la méthode Coué. On lui préférera
une phrase comme « dès aujourd’hui et pour les jours à venir, je mobilise les
forces qui vont dans le sens de mon mieux-être ». Lorsque l’on accompagne le
patient pour qu’il se construise ses propres autosuggestions, cette question du
« potentiel réel » des phrases construites est capitale. En guise d’illustration,
rappelons la préconisation qui va rendre célèbre Coué :
« Tous les matins au réveil et tous les soirs, aussitôt au lit, fermer les yeux et, sans
chercher à fixer son attention sur ce que l’on dit, prononcer avec les lèvres, assez
haut pour entendre ses propres paroles et en comptant sur une ficelle munie de
vingt nœuds, la phrase suivante : “Tous les jours, à tous les points de vue, je vais
de mieux en mieux”. »

Comme on le voit, il s’agit d’allier un contexte ritualisé, régulier, et cherchant la


dissociation, pour se délivrer une suggestion afin de faciliter un processus auto-
thérapeutique. La pratique de l’autohypnose venait de naître, à partir de cette
pratique d’autosuggestion que l’on « s’administre » dans un contexte donné.
Pour autant, il serait naïf de penser que les mots auraient un pouvoir en soi, à
moins bien sûr de basculer du côté de la pensée religieuse, ou sorcière. En fait,
si les autosuggestions portent, c’est bien qu’elles ont été construites dans le
lien relationnel avec un thérapeute. En questionnant le patient sur son souhait,
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en travaillant avec lui la formulation d’une ou plusieurs autosuggestions, en


réfléchissant de concert au rituel qui permettra sa formalisation, on donne
une consistance thérapeutique et relationnelle à l’enchevêtrement de syllabes
qui seront prononcées une fois le patient plongé dans une situation propice
à recevoir les mots qu’il aura préparé pour lui-même, à deux. Autrement dit,
l’autosuggestion répond au principe de visualisation créatrice telle que formulé
par Coué, dans un cadre qui reste éminemment relationnel.

LA PRATIQUE DE L’ AUTOHYPNOSE

Avec Coué et ses autosuggestions naissaient l’autohypnose (entrer par soi-même dans
un état de conscience modifiée avec une intention thérapeutique – du moins dans
le cadre qui nous pour cet ouvrage). Cette pratique a finalement assez peu évolué
68 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

jusqu’à nos jours ; simplement, on comprend actuellement mieux ce qu’elle est et ce


qu’elle n’est pas. En particulier, on sait à présent que l’état hypnotique n’est pas une
thérapeutique en soi : il facilite des processus et stratégies mais n’a pas « d’action
propre » (Bioy & Wood, 2008 ; Spiegel, 2012). Son action réside dans le fait que
l’autohypnose prolonge la relation thérapeutique, la reconvoque.
Par ailleurs, l’autohypnose s’installe toujours dans une présence à l’autre. Ainsi, s’il
est possible par soi-même de se mettre en état de conscience modifiée de façon plus
ou moins intuitive et naturelle, pour autant cela ne suffit pas à définir l’autohypnose.
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Ce qui définit l’autohypnose est en effet ce cadre d’état de conscience modifiée, mais
dans lequel va prendre place « autre chose » qui a été travaillé dans la relation au
patient (dont les autosuggestions, comme nous l’avons vu).

A LLIANCE ET TRAVAIL THÉRAPEUTIQUE

De la perception jusqu’au viscéral


!

La relation, la démarche éthique qui accompagne la pratique d’influence, ne


prend évidemment pas place dans un contexte non spécifique et/ou banal. Il
s’agit d’une relation de travail où chacun des deux partenaires va être amené
à percevoir des choses de l’autre, de la situation dont il est question, etc.
Particulièrement dans des circonstances « hypnoïdes » (de laisser-aller et de
laisse faire ce qui est là), cette activité de perception constitue une première
expérience, que l’on pourrait qualifier de gratuite dans le sens où elle ne semble
pas avoir d’intention ni de valeur. Puis cette expérience va se secondariser, au
travers de la parole que l’on porte dessus, du récit que l’on en fait. Simplement
car ce qui en est dit non seulement sort du champ du ressenti pur pour être en
partie pensé, mais également car ce « pensé » est dit à un autre que soi. On
observe ce que l’on a perçu et on dit à l’autre le résultat de ce perçu. Il s’agit là
d’une élaboration complexe qui va tenir compte du contexte de la rencontre et
de ce que cette rencontre peut avoir d’évocatrice au moins pour soi, jusqu’à des
contenus pleinement transférentiels (que nous pourrions définir avec nos mots
comme la réactualisation de modalités relationnelles antérieures ; le transfert
sous-tend deux mécanismes : la régression et la projection). Tout ferait trace et
ces traces seraient susceptibles d’être ravivées dans certaines circonstances.
Ce cadre particulier de travail, dès lors qu’il convoque du relationnel, serait donc
« à risque transférentiel » dans le sens où, a minima, il convoque des schèmes
relationnels antérieurs, où même l’acte premier de perception a aussi à voir avec
la façon dont un nouveau-né organise le vivant en lui, au regard d’un extérieur
Relations et alliances 69

qu’il ne sait pas encore organiser, mais dont il perçoit la présence. Maintenant,
toute dynamique de cette nature ne demande pas à être l’objet spécifique d’une
attention, d’un travail voire à devenir « névrose de transfert ». C’est en cela où
nous entendons par exemple les propos de Jacques Palaci (1978) ou de François
Roustang (1994) qui énoncent que, dans certains dispositifs tels que l’hypnose,
le transfert ne se retrouve pas dans son registre névrotique, œdipien, et qu’il
y a quelque chose de plus premier à aller éveiller (dans la perception même).
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Dans ce schéma, il y a un « viscéral » qui s’organise en présence de l’autre où
émergent des pré-formes que l’on nommera au gré des évocations : intuition,
identifications primaires, synchronie émotionnelle, mouvements empathiques...
Comment organiser cela ?

L’alliance thérapeutique
!

Le terme d’alliance thérapeutique n’est que l’un des avatars permettant de


nommer, et donc d’analyser et de comprendre ce que l’on nomme autrement
« relation ». Elle n’est qu’un terme, un signifiant, et non une réalité, mais ce
terme a permis nombre de recherches pour comprendre les enjeux de la mise
en relation à vocation thérapeutique (psychothérapeutique ou dans un cadre
somatique).
Historiquement, la notion d’alliance thérapeutique est née dans le champ psy-
chanalytique ; et Freud fut un des premiers à affirmer la nécessité de mettre
en place une collaboration de travail avant toute autre forme d’action (dont
un travail sur le transfert). Cette alliance n’est pas thérapeutique à elle seule,
mais elle constitue un levier sur lequel le patient s’appuie pour adhérer au suivi
et ainsi investir et prolonger sa prise en charge (Bordin, 1979). Il faut sans
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doute voir l’alliance thérapeutique comme un processus, une mise en mouvement


vers un objectif fixé. Il s’agit d’une collaboration mutuelle, d’un partenariat,
voire d’une négociation entre le patient et le thérapeute dans le but d’accomplir
les objectifs fixés au cours d’une rencontre temporaire. Bordin, dès 1979, en a
identifié les 3 axes :
➙ des buts ou « goals » fixés par la rencontre, en lien avec la demande ;
➙ des tâches ou « tasks » à effectuer pour atteindre les buts fixés ;
➙ du lien ou « bond » : c’est la relation entre patient et intervenant.
Cette alliance agit comme un médiateur du changement ; elle commencerait à
se former lorsque le patient se sent compris par le praticien. Le cadre devient
alors sécurisant et contenant en présence de son interlocuteur, le sujet pouvant
70 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

exprimer des aspects de lui-même non identifiés jusque-là (Bachelart, 2012). La


notion de sécurité du cadre est sans doute l’une des dimensions reines, bien
plus que la notion de « confiance » pourtant souvent avancée. D’abord parce
que la confiance ne se décrète pas : seul le patient peut décider d’accorder ou
non sa confiance, mais le professionnel ne peut décider pour le patient s’il doit
avoir confiance en ce qu’il réalise dans le cadre de l’accompagnement. Également
car la confiance n’est pas un grand modulateur de l’alliance thérapeutique et
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par contre se trouve très sollicitée pour créer une relation... de domination
sur une personne que l’on souhaite soumettre ! Cette notion est tout autant
vraie lorsque l’on parle de communication hypnotique que de relation théra-
peutique plus formalisée. Schématiquement, on pourrait dire que communiquer
ne consiste pas à rentrer en relation avec un autre que soi, mais d’entrer en
relation avec un autre dans un cadre donné. La solidité ressentie de ce cadre va
influencer l’impact de la communication ; solidité qui peut dépendre de facteurs
aussi formels qu’une proximité physique propice à créer une « bulle » sans être
intrusive, l’expression d’un sourire d’ouverture, etc. Dans son ouvrage Presence
(2015), le Pr Amy Cuddy fait la synthèse de ses travaux qui ont notamment
démontré que, particulièrement en situation professionnelle, la compétence est
considérée comme la valeur reine de ce qui fait qu’un professionnel cherche
le plus souvent à montrer son tact, son intelligence, pour prouver qu’ils sont
compétents. En fait, elle montre que la rencontre est plus déterminée par deux
réponses qui surviennent assez rapidement chez un interlocuteur, celles aux
questions : est-ce que je peux avoir confiance en cette personne ? Est-ce que je
peux la respecter ?
L’important dans le cadre qui nous concerne est de comprendre que l’alliance
est avant tout une question de coopération : entrer en relation dans un cadre
thérapeutique est favorisé lorsque non seulement on partage un objectif avec
un patient, mais aussi une tâche avec lui ou elle. Par exemple, un dessin partagé
(comme le squiggle de Winnicott, particulièrement intéressant lorsqu’il est réalisé
dans un cadre hypnotique), une production narrative (nous incluons les contes
co-construits dans cette catégorie) ou encore un exercice de respiration ou de
visualisation que l’on fait en même temps que le patient. Cette notion nous
semble tellement fondamentale que l’on peut rappeler qu’elle est au cœur des
pratiques traditionnelles de transe : la transe du praticien accompagne (et sans
doute aussi nourrit) celle du patient, et cet élément est un vrai pivot pour se
rendre ailleurs, vers un différent, vers le changement. Dans nos sociétés, l’hyp-
nose et ses cousins (relaxations, sophrologie...) vont aussi vers cette notion :
être soi-même en état de conscience modifiée facilite le travail thérapeutique (et
Relations et alliances 71

dans certains cas, l’autorise). Les patients ne s’y trompent pas, et plusieurs sont
capables, en connivence avec le praticien, de « sentir » quand leur thérapeute
est « là » ou non, c’est-à-dire s’ils se laissent porter par la petite musique de
la transe dans un cadre partagé ou s’ils gardent une position plus « haute »,
autrement dit qu’ils ne quittent pas leur position de « sachant ». En communi-
cation thérapeutique, on sent « que l’on y est » lorsque l’on s’entend parler en
même temps que l’on parle, c’est-à-dire que l’on découvre ses paroles en même
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temps qu’on les prononce... Du côté du patient, l’observation permet de voir
si la communication thérapeutique est accompagnée par la transe légère qui
est attendue pour faciliter les processus : le regard qui regarde sans voir (part
« dans le lointain » avec une certaine fixité), l’articulation est plus difficile, une
certaine lenteur psychomotrice est là.
Dire cela amène une autre notion qui nous semble centrale : l’importance du
jeu dans les processus thérapeutiques. Comme nous le rappelons dans le cha-
pitre 5, la difficulté (la souffrance), devient une peine difficile à franchir car
elle s’accompagne d’une fixité, d’un phénomène de sclérose, de repli sur soi.
Autrement dit, une rigidité s’installe qui fixe les processus à l’œuvre. Retrouver
de la flexibilité par le jeu, on pourrait même dire retrouver la capacité à jouer,
est sans doute l’essentiel, le « carburant » du changement. Winnicott ne s’y
est pas trompé et a particulièrement étudié cette notion de jeu en lui donnant
une importance majeure dans la prise en charge de l’enfant, que nous pouvons
étendre en sécurité auprès des adultes. Nous pensons – à sa suite – que le
processus thérapeutique est en écho avec un potentiel de jeu. Nous pouvons
soutenir cela par la question suivante : si le jeu est un processus spontané,
naturel, qui transcende les cultures et les époques, n’est-ce pas simplement car
il serait un constituant du vivant ? Pour nous, la réponse est évidemment : oui.
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LE « PETIT THÉÂTRE DE L’ HYPNOSE »


Et si finalement on prend le principe que des thérapies comme l’hypnose ramènent
à un cadre perceptif analogue à celui du nourrisson vis-à-vis de son environnement
(tel que nous l’avons décrit), on peut aussi se dire que l’espace thérapeutique ins-
tauré a valeur d’espace transitionnel (premier « non-moi » que l’enfant peut investir
et posséder). Dans cet espace va se déployer le jeu qui permet de retrouver une
forme de toute puissance. Cette toute puissance est importante et même nécessaire à
l’hypnose : le patient doit croire au pouvoir du thérapeute pour s’installer dans le petit
théâtre de l’hypnose. Peu à peu, il va comprendre que tout le pouvoir est en lui, que le
potentiel dont il est question est le sien et non celui de l’autre qui accompagne. Cela
se fait notamment grâce à la pratique toujours très recommandée de l’autohypnose.
Cette dernière n’a pas de vertu en soi, si ce n’est qu’elle suggère indirectement au
72 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

patient qu’il peut faire des choses pour lui (mise en place de la position de sujet, en
sortant d’une forme de passivité et d’un sentiment d’impuissance) et de revisiter la
relation thérapeutique, cette fois en situant le pouvoir du côté de soi et non de l’autre.
En communication thérapeutique, le statut du praticien lui donne l’ascendant sur le
patient. Lorsque le patient possède une représentation de la pratique de l’hypnose,
alors il entre dans ce processus de « toute puissance » accordé à l’autre du fait de
la maîtrise de cette pratique toujours entachée de magie et de mystère quand bien
même l’hypnose ne serait pas formelle. Erickson avait observé que la réussite à des
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tests d’hypnotisabilité était meilleure si le patient savait qu’il s’agissait d’hypnose par
rapport à la situation où il l’ignorait. Gandhi et Oakley vont montrer là aussi que
cette connaissance améliore la façon dont les sujets trouvent des solutions aux tâches
proposées (2005).

Dans ce schéma emprunté à Winnicott, l’objet transitionnel serait la transe : un


potentiel porté par le thérapeute que le patient intériorise peu à peu jusqu’à
ne plus avoir besoin du chemin vers la transe, il l’a intériorisé. C’est cet objet
qui ouvre vers des expériences nouvelles. Winnicott « testait » d’ailleurs cette
capacité de jeu en attirant l’attention du jeune patient vers un objet brillant
sur son bureau et observait comment le patient en jouait (Winnicott, 1941).
Comment le patient se joue de la transe ? C’est aussi à observer et notamment,
comme nous le voyons à présent, son rapport à l’incertitude.
« Il ne faut jamais oublier que jouer est une thérapie en soi. Faire le nécessaire
pour que les enfants soient capables de jouer, c’est une psychothérapie qui a une
application immédiate et universelle ; elle comporte l’établissement d’une attitude
sociale positive envers le jeu. Mais il faut admettre que le jeu est toujours à même
de se muer en quelque chose d’effrayant. Et l’on peut tenir les jeux (games), avec
ce qu’ils comportent d’organisé, comme une tentative de tenir à distance l’aspect
effrayant du jeu (playing). » (Winnicott, 1975)

C LINIQUE DE L’ INCERTITUDE

Principe et enjeux
!

Nous pouvons définir l’incertitude comme étant la part de non prévisible dans
le déroulé d’une pathologie, le devenir des thérapeutiques, et l’ensemble des
dimensions qui interviennent dans la situation d’accompagnements mais aussi
de soins (dont les relations entre le patient et les professionnels de santé).
Il est vrai que cette notion a principalement été développée dans le champ de
la psychologie de la santé, domaine qui concerne le regard que les sciences
Relations et alliances 73

humaines portent sur la pratique en médecine auprès de patients atteints de


pathologies somatiques : cancer, douleur chronique, sclérose en plaques, asthme,
hyperthyroïdie, handicaps... Et elle connaît de nombreuses avancées actuelle-
ment (Bioy, 2012), dont justement la clinique de l’incertitude. Dans un ouvrage
récent que nous avons coordonné (Barruel et Bioy, 2013) se trouvent développées
les différentes dimensions que la notion d’incertitude recouvre, ses enjeux en
pratique soignante, et enfin les pistes/orientations qui soutiennent la clinique.
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Cette notion se construit en lien avec la méthodologie interdisciplinaire, définie
comme une synergie :
« Le regroupement de plusieurs intervenants ayant une formation, une compétence
et une expérience spécifiques qui travaillent ensemble à la compréhension glo-
bale, commune et unifiée d’une personne en vue d’une intervention concertée à
l’intérieur d’un partage complémentaire des tâches. » (Hebert, 1997)
Hors champ de la psychologie médicale, la notion d’incertitude est moins étudiée
pour l’instant, mais également bien présente dans la relation entre le patient
et son praticien. Les mouvements internes, de vie, d’adaptation au suivi et à ce
qu’elle mobilise etc. ne peuvent être anticipés. Plus que cela : vouloir le faire
serait – pour l’un ou l’autre des partenaires – raviver et croire que le contrôle
peut avoir un intérêt lorsque la souffrance met à mal une vie. Or précisément,
c’est de l’inverse dont il s’agit : une forme de souplesse est à acquérir par
rapport aux événements et à ce qui émerge le temps du suivi. Pourtant, il n’est
pas simple de donner une place à la notion d’incertitude car les enjeux sont
importants : l’équilibre, la santé, l’autonomie, dans certains cas la vie... Il est
parfois plus simple de se donner l’illusion que l’on peut facilement prévoir et
contrôler. En médecine par exemple, c’est ainsi que l’on peut comprendre l’usage
de termes tels que : « idiopathique », « iatrogène », « raptus (suicidaire, par
exemple) » ou encore « troubles psychosomatiques » qui bien souvent possèdent
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un même contenu : on ne sait pas ce qui est à l’œuvre, mais la nomination


donne l’impression de contrôler et l’illusion de la maîtrise. En psychopathologie
également, nous pourrions nous interroger sur le besoin parfois de multiplier les
appellations pour désigner certes des tableaux cliniques dont certains éléments
peuvent varier, mais dont la dynamique générale obéit à des indices communs.
Sans doute que s’interroger sur le processus qui voit certains troubles apparaître
chez un individu donné est moins facile que de faire un diagnostic différen-
tiel entre schizophrénie, schizotypie et schizoïdie, par exemple. Ou encore, on
observe dans un autre champ une fréquence exponentielle absurde du diagnostic
d’hyperactivité, dont la pose est sans doute plus simple que d’analyser une
dynamique familiale dans sa globalité pour approcher les enjeux qui se cachent
derrière la plupart des tableaux cliniques.
74 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

C OMMUNIQUER POUR NOMMER LA PATHOLOGIE

On a souvent l’impression que l’acte de nomination est « rationnel ». En fait, Edouard


Zarifian rappelle dans Les jardiniers de la folie (1988) que la nomination d’une patho-
logie est éminemment un acte de subjectivité, puisqu’elle est faite par un être humain
doté d’un psychisme. Nous pensons et ressentons l’autre d’une certaine façon ; bien
sûr qu’il est toujours possible de mettre « la part de l’autre en nous » de côté, en
s’appuyant sur des critères qui semblent objectifs. Et pourtant, c’est bien le praticien
qui va décider de donner plus ou moins d’importance à tel ou tel signe clinique,
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qui va même parfois les susciter dans une certaine course pour vérifier ses a priori
conceptuels, et qui va mener un acte d’interprétation clinique. L’ensemble prend corps
dans une relation à l’autre, ce qui en fait un acte de co-construction et non un acte
d’expertise individuelle comme on pourrait le penser de prime abord. Vouloir l’oublier
reviendrait là aussi à tenter d’évacuer la part d’incertitude qui entoure toute approche
et compréhension de l’autre.

Dans la clinique qui nous est plus spécifique, l’hypnose, on peut aussi se deman-
der si la lutte contre le principe d’incertitude ne permettrait pas d’expliquer
le besoin parfois curieux d’avoir recours à des protocoles, canevas d’exercices,
scripts détaillés d’hypnose classés par indication, plutôt que de se laisser porter
par la clinique individuelle – certes variable – des sujets. Certes, en début de
formation, voire de pratique, cela peut s’expliquer. Mais l’expérience venue du
processus clinique de l’hypnose, ces textes de référence, peuvent facilement
devenir une fausse sécurité pour le professionnel, qui ressent plus de facilité à
s’y reporter pour trouver la réponse aux interrogations posées par une situation
complexe, que de construire une réponse en résonnance relationnelle avec le
patient.
En fait, l’usage au moins un temps nécessaire de protocoles, de guides à la
pratique, etc. ne doit pas masquer que l’incertitude reste au cœur de la pratique
clinique : le devenir de la thérapeutique, l’histoire d’une pathologie, l’adaptation
d’un patient etc. sont en partie non planifiables et non anticipables, et font
donc partie intégrante des suivis. Ils nécessitent d’être abordés avec tact dans
les échanges avec les patients, dès le début. Bien malin le professionnel qui, dès
le premier entretien, pourrait prédire l’adéquation d’un patient à sa situation, au
temps de la souffrance et de son possible soulagement, aux stratégies thérapeu-
tiques qui seront proposées. Et pourtant, lorsque l’on est « sachant », il n’est
pas simple de renoncer à cela, c’est-à-dire de prendre le risque d’un non-savoir.
Quelle contenance reste-t-il si l’on prend le risque de perdre les habits de celui
qui se fantasme comme repère pour l’autre ? Y a-t-il un moyen de demeurer ce
repère tout en prenant ce risque ?
Relations et alliances 75

Vers un autre positionnement


!

Une étape importante est dans un premier temps de reconnaître l’incertitude


comme une dimension au centre de toute situation de santé. Celle-ci relève de
fonctionnements individuels comme collectifs. Au niveau individuel, l’humilité
face à notre « non-savoir », l’ouverture à la parole de l’autre entendue comme
une vérité à la fois subjective et absolue, la sensibilité relationnelle, l’authenti-
cité thérapeutique, la possibilité de dire ce que l’on sait comme ce que l’on ne
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sait pas du tout (en apportant aux patients une garantie de non-abandon et de
soin), seront autant d’aspects utiles pour reconnaître l’incertitude et instaurer
des rapports de confiance.
Cela induit que des réponses aux questions sur ce dont il est possible qu’il fasse
l’expérience durant une transe hypnotique n’ont pas lieu d’être apportées. L’idée
est en effet d’inviter le patient à sortir de la « sûreté » de son symptôme. Sûreté
le plus souvent acquise du fait qu’il faut bien trouver un sens à ce qui est vécu,
et donc une croyance, même débutante, émerge du côté du patient dès lors que
la chronicité d’un trouble s’installe. Son expérience de la souffrance, et le récit
à ce propos, se modifient peu à peu pour installer des points de certitudes qui
permettent d’avancer même s’ils sont délétères voire pathogènes. Par exemple :
➙ la croyance que la solution viendra des autres peut créer des patients qui
organisent avec talent une course aux techniques différentes : mobiliser le
plus de spécialistes possibles en oubliant de se mobiliser soi ;
➙ la conviction qu’un trauma infantile imprègne de façon absolue les difficultés
rencontrées (sans indices autres qu’une souffrance qui ne trouve pas d’expli-
cation par ailleurs) et qui focalise donc les énergies à déceler quelque chose
d’encore non identifié, sans savoir si le chemin emprunté est le bon ni même
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dans quelle direction commencer à regarder ;


➙ l’énergie absolue mise à comprendre, savoir, rationaliser, en imaginant que
le savoir suffira à museler la souffrance ressentie, quitte à se couper de son
« moi corps », de son ressenti, du besoin de faire l’expérience perceptive du
changement pour pouvoir l’intérioriser.
Lorsque donc il s’agit d’aider le patient, non pas à abandonner ses croyances,
mais à l’aider à continuer à les respecter (elles renvoient à ses valeurs) tout en
vivant un autre possible, positionner le patient au centre d’une transe incertaine
peut avoir un intérêt majeur. Autrement dit, en organisant le contexte relationnel
de façon suffisamment sécure, il est possible d’amener le patient à « se jeter dans
le grand bassin », autrement dit à faire l’expérience de cette confrontation à
l’incertitude pourtant tant redoutée. L’induction est simple : proposer au patient
76 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

d’être simplement là, en compagnie de ce qu’il est, de ses certitudes comme


des questions qui n’ont plus lieu d’être, etc. et on laisse le perceptif organiser
l’expérience du patient. Le chemin est finalement aisé en soi, mais n’est pas
toujours une évidence pour le patient. C’est finalement le positionnement du
praticien, lui-même au centre de l’incertitude (entendue finalement comme une
somme de possibles) qui peut sinon aider le processus, au moins inviter le
patient dans cette démarche. Est-ce vraiment tout ? Et bien oui... Comme nous
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le verrons dans le chapitre 5 cela facilite l’empathie, la créativité, autrement dit
installe le patient et le praticien dans une forme de continuité entre eux et le
contexte.
Le contexte justement n’est bien sûr pas anodin. Il ne suffit pas que l’on reste
« là » à attendre. Il suffit certes d’attendre, mais dans un cadre qui n’est ni
aléatoire ni neutre. Sans que nous allions trop loin autour de travaux que nous
avons déjà menés (Bioy & Keller, 2009), nous avons montré que l’analogie est au
centre de la pratique de l’hypnose, à la fois bien sûr dans les métaphores mais
aussi dans les suggestions et les pratiques qui utilisent le mouvement, le geste
(dont l’approche de François Roustang et celle de Gaston Brosseau). Donnons
deux exemples simples, l’un utilisant des figures métaphoriques et l’autre un
simple exercice de posture.
1. Un patient venu consulter pour un tableau de trouble panique. En consulta-
tion, il sent un premier emballement du rythme de son cœur et son comporte-
ment devient fébrile. Nous lui demandons alors de focaliser sur les battements
de son cœur et lui proposons l’enchaînement de suggestions métaphoriques
suivantes : mettre deux doigts sur son poignet opposé et prendre le pouls de
ce qui se passe, des manifestations aussi anticipées que craintes, comme si
le tempo de son corps devenait dissonant, un mauvais élève multipliant les
fausses notes et que l’on aurait du mal à corriger car l’on sait que corriger
un élève dissipé ne sert pas à grand-chose. Mais peut-être percevoir ce qu’il
veut dire, pourquoi il donne l’impression de tout casser, et bien sûr cela fait
peur à l’adulte que nous sommes. Un temps suit, focalisé, sur le rythme du
cœur qui bien sûr va reprendre un rythme naturel ; il ne reste alors plus au
patient qu’à intégrer l’expérience qu’il vient de vivre.
2. Une patiente venue consulter avec une demande concernant son couple : elle
n’arrivait pas à faire un choix concernant une situation source de souffrance
par sa régularité. Parce qu’elle dit lors de la consultation : « Je suis à la lisière,
maintenant je sais que je dois partir ou rester [...], je suis sur le fil depuis
des années et je ne bouge pas ». Nous lui avons proposé de s’avancer sur le
fauteuil, jusqu’à se mettre à la lisière de ce dernier, jusqu’au point où elle
Relations et alliances 77

sentait bien que cette lisière était celle dont elle nous parlait. Devant elle, le
vide de l’inconnu, tomber ou avoir l’énergie de se redresser ; ou bien s’installer
dans le confort du dossier, bien lovée dans une immobilité protectrice ; ou
enfin rester sur le fil et chercher un équilibre comme un funambule pourrait
le faire avec toute l’expertise de son entraînement. Puis nous avons laissé la
patiente ressentir le travail de sa posture sur ce fauteuil jusqu’à ce qu’elle
finisse par trouver et accepter la position qui pour elle à ce moment-là lui
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semblait la plus appropriée ; le choix était fait.
Dans les deux cas, la construction d’une analogie entre le problème proposé et
une image/une posture permet dans le processus hypnotique d’aller vers une
expérience autre et de remettre en mouvement quelque chose qui n’était plus.
L’incertitude a ainsi été apprivoisée.

Finalement, ce que nous exposons consiste en une forme d’éthique de la relation, qui
peut exister en soi et se trouve facilitée par le processus de la transe hypnotique. Au
creux d’une alliance de travail, la relation se déploie sans que l’on puisse anticiper
vraiment son devenir. Le travail de la suggestion, des métaphores, des figures de
l’analogie, permettent cependant de nourrir les liens dynamiques qui tissent peu à
peu un ouvrage, celui du changement. En effet, même si la situation ne change pas,
ce qui est l’un des possibles d’un suivi, le patient va néanmoins vers le changement :
la thérapie, en tant qu’expérience relationnelle, sera intégrée à son vécu et il n’est
déjà plus le même en repartant, à l’image du thérapeute lui-même qui apprend et
change au contact avec ses patients. On ne peut pas ne pas changer !

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Chapitre 5

Présences
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Antoine Bioy

U NE POSTURE , UNE ATTITUDE

Apports de Rogers
!

Quelle place nous est assignée lorsque nous rencontrons un patient ? Il est assez
compliqué de répondre à cette question car il ne peut y avoir que malentendus
entre ce que nous prête le patient (de qualité, de compétence...) et la réalité ;
entre ce dont nous héritons (le passif thérapeutique, là où en est le parcours)
et l’instant présent, moment inaugural de notre rencontre avec le patient. On
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pourrait bien sûr faire le travail inverse pour envisager l’écart existant entre
l’image que l’on se fait du patient et la réalité ; la façon dont nos expériences
passées influent sur la façon dont nous vivons et comprenons la réalité.
Nous rejoignons très volontiers la perspective de Rogers pour qui l’important
n’était pas tant de construire un mouvement vers le patient mais de savoir
travailler sa propre posture (même s’il n’emploie pas ce terme). Rogers est bien
sûr l’auteur qui a défini la relation d’aide, et il serait bien compliqué d’écrire un
ouvrage sur la communication thérapeutique sans au moins citer ce qu’il en dit.
Rogers définit ainsi la relation d’aide :
« J’entends par ce terme des relations desquelles l’un au moins des deux protago-
nistes cherche à favoriser chez l’autre la croissance, le développement, la maturité,
un meilleur fonctionnement et une meilleure capacité d’affronter la vie. L’autre,
80 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

dans ce cas, peut être soit un individu, soit un groupe. On pourrait encore définir
une relation d’aide comme une situation dans laquelle l’un des participants cherche
à favoriser chez l’une ou l’autre partie, ou chez les deux, une appréciation plus
grande des ressources latentes internes de l’individu, ainsi qu’une plus grande pos-
sibilité d’expression et un meilleur usage fonctionnel de ces ressources. » (Rogers,
1966)

Globalement, la relation d’aide désigne donc toute forme de relations où l’objec-


tif est de faciliter une forme d’adaptation, qui peut parfois devenir facteur de
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croissance et de changement. Quatre éléments sont pour lui constitutifs de la
relation d’aide :
1. Le degré de compréhension empathique.
2. Le degré d’affectivité positive (considération positive inconditionnelle).
3. Le degré de congruence (d’authenticité).
4. Le degré de concordance dans l’intensité affective de la relation du thérapeute
avec les paroles du patient.
On se rend compte à l’énoncé de ces dimensions qu’elles concernent toutes en
premier lieu le professionnel : sa capacité à être dans une disposition empathique,
à installer une dynamique d’accueil très ouverte, tout en se situant authen-
tiquement et librement par rapport à l’autre. Vaste programme qui nécessite
sans nul doute entraînement et expérience, pour être suffisamment intériorisée
pour devenir naturelle. Nous la pensons pour notre part assez indissociable d’un
état d’autohypnose, à entendre comme le fait de s’asseoir et d’être là, de se
centrer dans l’instant et d’ouvrir ses perceptions, sans pensées ni affects (nous
y reviendrons).

DE QUEL ÉTAT PARLONS - NOUS LORSQU ’ ICI NOUS ÉVOQUONS L’ AUTOHYPNOSE ?

Prenez un livre de photographie ou de peinture que vous ouvrez au hasard (ou sur
un moteur de recherche, tapez un thème et faites un tirage d’une œuvre qui vous
attire l’œil, quelle qu’en soit la raison). Posez-la devant vous, à hauteur de regard
et observez-la négligemment. Que voyez-vous ? Qu’est-ce que cela vous évoque ?
Comment la recevez-vous ? Observez ce qui vous vient, vos pensées et sentiments
lorsque vous observez négligemment l’œuvre. Si vous êtes habile, vous pourrez même
contextualiser votre observation : ressentir en même temps la position de votre corps,
ou l’environnement sonore dans lequel vous vous trouvez alors que vous observez, par
exemple. Continuez jusqu’à ne plus prêter aucun intérêt au contenu de vos pensées
et de vos sentiments. Vous observez jusqu’à ne plus être que votre regard. Vous êtes
votre regard. Vous êtes en autohypnose.
Présences 81

Une fois entraîné à cela, installez-vous, fermez les yeux et convoquer l’image d’un
patient avec qui vous sentez une communication bloquée, bouchée. Observez-le de la
même façon que vous avez appris à observer avec l’œuvre d’art, et une fois absorbé
par l’acte d’observation, considérez qu’il s’agit de l’ultime fois où vous rencontrez le
patient et que vous êtes à cinq minutes de la fin. Que souhaitez-vous lui communi-
quer ? Que souhaitez-vous partager avec lui ou elle pour ensuite quitter cette dernière
rencontre thérapeutique ? Quel essentiel reste-t-il à partager avec l’autre lorsque
vous êtes simplement là, cet sur l’instant, ouvert à vos perceptions, sans pensées ni
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affects car tout est contenu dans votre seule présence observante ?

Penser une communication thérapeutique consiste, de fait, à s’inscrire dans une


relation d’aide. Il s’agit donc, pour suivre le fil qui nous est proposé par Rogers,
de considérer que toute communication commence par un acte où l’on se centre
sur ce qui est présent chez soi, pour s’ouvrir ensuite au monde, dont fait partie
le patient. Autrement dit, Rogers propose de percevoir que la seule chose sur
laquelle le praticien peut jouer est lui-même.
Finalement, ce que propose Rogers est :
« que le praticien en relation d’aide travaille sa posture : il doit identifier ses
contenus internes et s’ajuster en fonction, avec le plus d’authenticité possible. Ce
travail est à percevoir comme une invitation au changement adressée à l’autre.
C’est parce que le praticien fait évoluer sa posture en relation avec un autre en
souffrance et paralysé par sa situation qu’il installe une invitation à ce que, de
concert, l’autre trouve aussi en lui les ressources qui vont l’autoriser à vivre les
choses autrement. » (Bioy, 2014)

Les 10 questions de Rogers pour construire une posture


!
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Pour aider le praticien à effectuer ce centrage, préalable à la rencontre avec


l’autre, Rogers (1966) propose dix questions. Nous les rappelons ici car elles nous
paraissent essentielles. En premier lieu puisqu’elles invitent le praticien à ce
mouvement de « mise en posture » personnelle. Également car elles constituent
une forme de « check-list » qui, effectivement, installe une disposition à l’accueil
de l’autre que ce soit pour un temps plus ou moins court. Autrement dit, nous
voyons ces questions comme une forme de préalable à la notion de présence,
une disponibilité qui, pour s’ouvrir à l’autre, doit avant tout exister pour soi.
Voici ces questions1 :

1. Nous reprenons également les commentaires que nous avions déjà faits chez ce même éditeur
(Bioy, 2014).
82 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

1. « Puis-je arriver à être d’une façon qui puisse être perçue par autrui comme
étant digne de confiance, comme sûre et conséquente au sens le plus pro-
fond ? ». Il s’agit là finalement d’installer chez soi une forme de congruence
que Rogers définit ainsi : « j’entends par ce mot que mon attitude ou le senti-
ment que j’éprouve, quels qu’ils soient, seraient en accord avec la conscience
que j’en ai. Quand tel est le cas, je deviens intégré et unifié, et c’est alors que
je peux être ce que je suis au plus profond de moi-même ». Notons un point
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important qui est que la congruence amène chez le consultant un sentiment
de sécurité, dont va découler la notion de confiance.
2. « Mon expression de moi-même peut-elle être telle que je puisse communiquer
sans ambiguïté l’image de la personne que je suis ? ». Rogers pose ici la
question des défenses chez soi : non identifiées par le thérapeute, elles ne
permettent plus l’authenticité nécessaire et maintiennent une situation de
blocage. Le praticien se défend du patient et/ou de la situation évoquée, et
de ce fait réduit son espace de liberté et d’ouverture à l’autre. Il ne s’agit pas
de ne pas avoir de défenses, mais de les identifier pour pouvoir les intégrer à
ce que l’on est en capacité d’exprimer de soi.
3. « Suis-je capable d’éprouver des attitudes positives envers l’autre : chaleur,
attention, affection, intérêt, respect ? » Rogers situe que ces attitudes sont
souvent perçues comme difficiles, risquées, non professionnelles. Il suggère
également que les techniques d’évaluation, le recours au diagnostic à tout
crin, seraient des façons de se défendre de cela. Au contraire, pour lui, il est
possible d’éprouver les sentiments cités en toute sécurité.
4. « Puis-je avoir une personnalité assez forte pour être indépendant de l’autre ?
Suis-je capable de respecter bravement mes propres sentiments, mes propres
besoins aussi bien que les siens ? » Il s’agit d’une question aussi centrale que
complexe. En effet, ressentir que l’on est séparé de l’autre est la condition
à une forme de sécurité : celle de ne pas être menacé par les sentiments de
l’autre, en même temps que le professionnel peut comprendre l’autre, parce
que justement ce dernier peut tout exprimer en relation avec le praticien sans
que ce dernier vive dans la crainte de se perdre soi-même.
5. « Ma sécurité interne est-elle assez forte pour lui permettre, à lui, d’être indé-
pendant ? » Il s’agit ici d’autoriser le patient à être dans une liberté d’être,
notamment parce que l’on n’est pas soi-même dans une volonté de conseil,
que le patient nous prenne comme modèle ou bien qu’il soit dépendant du
praticien.
Présences 83

6. « Puis-je me permettre d’entrer complètement dans l’univers des sentiments


d’autrui et de ses conceptions personnelles et le voir sous le même angle que
lui ? » Cette question est importante car elle induit bien sûr la notion de
compréhension empathique, qui éloigne le besoin de jugement, de catégori-
sation, etc. Mais aussi le fait que la confrontation n’est pas nécessaire, elle
éloigne même du changement.
7. « Suis-je capable d’accepter toutes les facettes que me présente cette personne.
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Puis-je la prendre comme elle est ? Puis-je lui communiquer cette attitude ?
Ou ne puis-je l’accueillir que conditionnellement, acceptant certains aspects de
ses sentiments et en désapprouvant d’autres tacitement ou ouvertement ? »
Rogers précise que ce qui empêche souvent ce mouvement est la peur ou le
sentiment de menace que ressent le praticien. Comme toujours chez l’auteur,
ce ne sont pas ces sentiments qui sont négatifs en soi mais leur absence de
reconnaissance, d’identification, pour ce qu’ils sont et en résonnance avec la
situation présente ou évoquée.
8. « Suis-je capable d’agir avec assez de sensibilité dans cette relation pour que
mon comportement ne soit pas perçu comme une menace ? » L’idée générale
est aussi que c’est lorsque le patient est sécurisé dans son environnement
qu’il peut alors « commencer à éprouver et à affronter les conflits internes qui
lui apparaissent menaçants. »
9. « Puis-je le libérer de la crainte d’être jugé par les autres ? » Cela passe par
une abstention dans le jugement que l’on pourrait porter aux choses, autant
négatif que positif. En effet, Rogers précise que même un jugement positif
peut être perçu comme dangereux dans le sens où l’énonciateur, s’il prend la
liberté d’exprimer un jugement dans un sens, pourrait aussi en exprimer un
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autre dans un sens moins agréable. Ne pas exprimer de jugement permet aussi
d’amener le patient progressivement à l’idée que le seul lieu du jugement (et
donc la notion de responsabilité) qui soit pertinent est en lui-même.
10. « Suis-je capable de voir cet autre individu comme une personne qui est en
devenir ou vais-je être ligoté par son passé et par le mien ? » Il s’agit en fait
pour Rogers (qui reprend Martin Buber) de « confirmer l’autre », c’est-à-dire
d’accepter toutes les potentialités de l’autre sans l’infantiliser ni l’enfermer
dans quelque chose de figé (diagnostiqué, classé, déjà déterminé par son
passé). C’est le réinscrire dans un mouvement et un ensemble de ressources
propres.
Le second aspect est qu’une relation à l’autre est une relation en mouvement,
en construction, jamais idéale mais qui tend à l’être. Il suffit que le praticien
84 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

travaille à être aidant pour que le patient le ressente et que, précise Rogers, le
processus de changement se mette en place. Cela installe une façon d’envisager
la relation profondément dynamique et évolutive. Et finalement, les trois notions
centrales : empathie, attention positive inconditionnelle et congruence sont à
percevoir comme des postures adaptatives et malléables avec le temps.
Nous concevons ces questions comme une forme de solfège relationnel ; l’alpha-
bet de toute communication thérapeutique qui travaille une posture relationnelle.
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Cela peut sembler laborieux, il s’agit néanmoins d’une étape importante et pour
beaucoup, nécessaire. Il ne s’agit pas bien sûr d’avoir une fiche dans sa poche et
d’égrener la check-list avant toute mise en relation avec un patient. Cela peut
être un ou deux principes à chaque fois qui peuvent revenir, que l’on choisit
de travailler. D’ailleurs, Rogers précise qu’il ne s’agit pas pour un professionnel
de répondre positivement aux dix questions pour être dans une relation d’aide
opérante, mais de « travailler dans la direction d’une réponse positive ». Être sur
le chemin est finalement le lieu de l’expérience, et non le moment où la ligne
d’arrivée est franchie.
Expérience après expérience, gamme après gamme (pour reprendre l’idée que
l’on s’entraîne à ce solfège), une fois ce mouvement de « mise en posture »
intériorisé, il s’efface ne laissant plus place qu’à cet espace de disponibilité et
d’ouverture plein et entier, que nous nommons bien volontiers « transe ».

Importance de la peur
!

L’approche de Rogers nous paraît aussi très intéressante car elle travaille un
sentiment qui pour nous est central : la peur. La peur existe potentiellement des
deux côtés lorsque l’on communique en situation thérapeutique.
Du côté du patient bien sûr pour qui la peur est le frère jumeau de la souffrance :
il a peur de ce qui se passe, de ce qu’il ressent, de ce qui pourrait advenir, de
ne jamais pouvoir s’en sortir. Peur de la rencontre aussi : le thérapeute va-t-il
accepter de le prendre en charge, va-t-il s’intéresser à lui ? Peut-il quelque chose
pour lui ?
Du côté du professionnel, il s’agit de la peur de ne pas comprendre, de ne pas
savoir faire, de ne pas pouvoir aider. La peur de ne pas être à la hauteur, de
ne pas être assez compétent. La présence de l’autre en souffrance n’est pas si
simple que cela à vivre...
Présences 85

H YPNOSE ET PEUR

La peur est certainement le sentiment central de l’hypnotisabilité. Disant en premier


lieu qu’il s’agit d’une émotion fortement dissociative (d’ailleurs recherchée en hypnose
de spectacle pour faciliter les mises en scènes). Également, les études portant sur
les représentations de l’hypnose montrent que les premiers items convoqués sont la
menace et le fantastique/la magie (Descloux et Grosjean, 2012). On connaît tous ces
croyances : « Ne me regardez pas, vous allez m’hypnotiser », « Est-ce que vous pourrez
me demander de faire tout ce que vous voudrez ? » « Je voudrais que vous parliez à
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mon inconscient et qu’enfin l’origine de ma souffrance s’en aille, mais je ne veux pas
me souvenir », etc.
Les véhicules culturels de l’hypnose ne s’y trompent d’ailleurs pas, et montrent un
personnage qui a un pouvoir un peu mystérieux l’autorisant à prendre possession
d’un autre. On comprend la peur !
D’ailleurs, le marquis de Puységur décrivait un mouvement en deux temps : d’abord
une approche qui se devait d’être paternelle, plus directive, plus cadrante, puis une
fois l’effet obtenu, plus maternante, enrobante, contenante.
Sans doute que jouer de façon éclairée sur ces croyances en lien avec l’hypnose de
pouvoir et de domination, croyances fortes et sources de craintes, est sans doute une
façon simple de suivre la vague des représentations du patient pour mieux les épouser
pour ensuite amener une forme de travail différente, cadrée dans un environnement
que le patient aura, séance après séance, appris à familiariser et à sécuriser. En
apprenant cela, il a appris à faire avec une part de son mode interne et acquis une
nouvelle compétence.

Il n’est bien sûr pas question ici d’effroi ou de peur panique, bien entendu, mais
de ce sentiment mêlant crainte et insécurité et dont le résultat est une mise en
tension qui rend difficile l’émergence d’autres émotions ou pensées tant qu’elle
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n’a pas trouvé un début de résolution. Il s’agit alors de prendre sa place pour
ne plus avoir peur. Qu’est-ce à dire ? Il s’agit en premier lieu de construire un
sentiment de familiarité avec l’environnement, de prendre ses repères, d’appri-
voiser sa place dans ce qui nous entoure. Avant tout acte de communication
(ou lorsque la relation devient tendue), sentez l’appui de vos pieds sur le sol à
mesure que vous marchez, sentez l’air qui arrive aux narines, observez la couleur
des murs, les odeurs, l’atmosphère du lieu, sa température. Familiarisez-vous
avec la « carte d’identité de ce lieu » et laissez votre « bonjour » résonner en
vous avant qu’il ne devienne sonore. Percevez-le avant même de le prononcer.
Là vous êtes à votre place, à la « bonne place ». Comment le saurez-vous ? Car
vous allez éprouver un sentiment de sécurité.
86 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

Si au cours d’un entretien en position assise avec le patient vous sentez que la
communication bloque, que vous ne vous comprenez pas, quittez le raisonnement,
l’entendement de la situation, et réinstallez-vous. Lorsque l’on sait s’asseoir, on
touche au fondement des choses ! Ressentez combien la situation a pu vous
mettre physiquement en instabilité : sur le bord de la chaise, non adossé ou
autre. Retrouvez un axe central, la place du sol, des accoudoirs, l’appui du dos,
etc. et laissez la situation s’écouler tranquillement un peu de temps. Vous serez
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certainement surpris de la façon dont « cette bonne place » a modifié votre
vécu et ouvre vers d’autres voies de communication, une relation différente. Et
si vous proposiez au patient de faire de même ?
Il est un autre temps où la notion de peur est centrale, celui où le changement
n’est pas seulement un souhait, mais une éventualité qui tend à se concré-
tiser. En effet, même s’il peut être souhaité du fait d’une souffrance intense,
le changement est le plus souvent source de peur. Notamment dans les suivis
psychothérapeutiques (et sans doute dans la plupart des suivis chroniques), il
arrive ce que nous nommons le « trigger point Indiana Jones » qui condense cette
dialectique entre confort de la souffrance (ou de la plainte, dirait Roustang) et
inconnu du changement source de peur.
En effet, pour beaucoup, les suivis amènent les patients à mieux saisir les racines
de leur souffrance, les conditions du mal-être, et à envisager avec une certaine
justesse les bénéfices et inconvénients à ne rien bouger, comme les bénéfices et
inconvénients au changement, c’est-à-dire à envisager une autre position par
rapport à leur difficulté. Le travail du thérapeute, à notre sens, et de les amener
à ce point gâchette (« trigger point ») où tout est là, présent, pour que soit
prise la décision ultime : que tout reste en l’état, ou que cela change. Dans cet
acte de décision, le thérapeute n’a plus son mot à dire, ne peut rien faire pour
le patient. Lui seul peut prendre la décision et poser un acte vers une direction
où l’autre. Un moment bien illustré dans le 3e opus du cycle cinématographique
« Indiana Jones ».

LE CHANGEMENT, CE « G RAAL »

Dans « Indiana Jones et la dernière croisade1 », le héros se retrouve face à la dernière


épreuve avant de rejoindre la salle où se trouve le Graal. Au bord d’une falaise, il doit
rejoindre l’autre versant séparé de lui par un gouffre d’une vingtaine de mètres. Le
seul moyen de passer est de quitter toute intellectualisation (Y a-t-il un pont ? Puis-je

1. 1989, réalisé par Steven Spielberg, production Lucasfilm Ltd et Paramount Pictures.
Présences 87

sauter et m’agripper sur l’autre rive ?), et de s’en remettre à soi. Prendre le risque de
mettre un pas en avant et de voir ce qui se passe : basculer dans le vide ou aller sur
l’autre rive, sans que l’on saisisse encore comment cela va pouvoir être possible. Là se
situent à un moment donné nos patients : sans aide, sans que l’intellectualisation ne
soit plus aidante, avec toutes les cartes en main, la seule question est : vais-je prendre
le risque du changement ? Est-ce que j’ose poser un pas incertain vers l’avenir, sans
garantie de ce que je vais trouver mais avec la perception que je pourrais m’y perdre ?
C’est un moment charnière, important, et bien souvent d’ailleurs, la dernière étape
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de la psychothérapie, vers leur Graal. Une fois ce pas posé, les autres suivront quoi
qu’il arrive.

On voit donc, avec cette référence métaphorique, que le changement est pour le
patient perçu, sinon comme une nécessité, au moins comme un besoin, mais qu’il
s’accompagne d’une peur : celle de devenir autre, que « l’actuel soi » disparaisse
dans un gouffre. Changer, c’est prendre un risque et cela impose un acte dans sa
réalité pour marquer que les choses bougent, et que l’on va vers ce mouvement.
Dans ce contexte, il est une difficulté à annoncer « le changement » comme
perspective au suivi thérapeutique, puisque cette perspective est certes le sou-
hait manifeste du patient, mais au niveau latent ce qui est réveillé est la peur
de s’y perdre, de perdre son identité, de basculer du « soi » vers le « non soi ».
Autrement dit, il y a une difficulté immédiate du patient à penser le changement,
même s’il est souhaité car par définition, on ne peut se penser autre. On peut
par contre penser la différence, c’est-à-dire un soi qui conserverait une partie de
ce que l’on est, tout en allant vers autre chose. Il est alors toujours intéressant,
aux débuts des suivis, de travailler autour de cette différence : qu’est-ce qui
concrètement va changer pour vous ? Quels indices vous donnez-vous pour savoir
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que vous allez vers autre chose ? Au moyen de techniques comme la visualisation
en hypnose, on peut travailler très directement cette notion avec le patient, en
le projetant dans ce qui n’est pas encore, et vers quoi ce conditionnel va bien
pouvoir ressembler.
Nous pouvons conclure de cette exploration de la place de la peur dans la relation
thérapeutique qu’il est le plus souvent utile de ne pas viser un « absolu » (« je
veux ne pas y penser », « je ne veux rien ressentir », « je souhaite que ce soit
comme avant », etc.) mais un objectif raisonnable, partiel le plus souvent, en
tout cas réaliste, mais dont on sait qu’il apportera satisfaction. Une petite étape
remportée est plus source d’accomplissement qu’une grande étape soldée par un
échec... Ne pas être stressé avant un examen important peut ainsi être remplacé
par le fait de garder une vigilance qui ne démobilise pas, par exemple.
88 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

L’ EMPATHIE , LA GRANDE AFFAIRE

Qu’entendre par « empathie » ?


!

L’empathie ne vient pas avec un diplôme, elle n’est pas non plus automatique
et ne peut non plus être intentionnellement créée (malgré les oukases absurdes
que l’on entend ou lit parfois : « Il faut être empathique » !). L’empathie est une
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notion complexe, qui concerne à la fois le motivationnel, l’affectif et le cognitif,
l’intersubjectif comme les neurones miroirs, et se trouve étudiée tant par les
sciences de la vie que les sciences humaines. Rogers la définit ainsi :
« L’empathie ou la compréhension empathique consiste en la perception correcte
du cadre de référence d’autrui avec les harmoniques subjectives et les valeurs
personnelles qui s’y rattachent. Percevoir de manière empathique, c’est percevoir
le monde subjectif d’autrui “comme si” on était cette personne – sans toutefois
jamais perdre de vue qu’il s’agit d’une situation analogue, “comme si”. La capacité́
empathique implique donc que, par exemple, on éprouve la peine ou le plaisir
d’autrui comme il l’éprouve, et qu’on en perçoive la cause comme il la perçoit
(c’est-à-dire qu’on explique ses sentiments ou ses perceptions comme il se les
explique), sans jamais oublier qu’il s’agit des expériences et des perceptions de
l’autre. Si cette dernière condition est absente, ou cesse de jouer, il ne s’agit plus
d’empathie mais d’identification. » (Rogers, 1962, p. 197)

Nous dirions assez volontiers que l’empathie est un muscle : présent chez tous, il
n’est cependant pas présent au même niveau « de base » d’une personne à l’autre
(car dépend du développement cognitivo-affectif, des épisodes de vie qui l’ont
plus ou moins aiguisé, etc.). Mais que l’on soit « naturellement empathique »
ou non, le travail et l’entraînement permettent de développer ce « muscle ».
La métaphore possède cependant une limite, car ce terme désigne une double
réalité clinique : elle est certes une aptitude, mais également un processus. En
effet, en situation relationnelle, on désignera le processus empathique comme
la qualité d’ouverture au monde interne de l’autre qui permet de faire de son
corps une « caisse de résonnance » des éléments appartenant à l’autre (ressentis,
émotions, images...). Autrement dit, il s’agit d’un lien viscéral où l’on se met
en disposition de ressentir le monde interne de l’autre en soi, « comme si » il
s’agissait du sien. Un espace pour l’autre est devenu disponible en soi, pour
mieux percevoir l’autre.
Cette aptitude à l’empathie comme le processus empathique sont d’un intérêt
capital, et qu’il s’agisse des études psychodynamiques, sur la relation d’aide ou
autre, toutes les disciplines notent son importance à la fois pour fluidifier la
Présences 89

communication mais aussi pour accompagner le changement, offrir à l’autre ou


s’offrir de nouvelles perspectives, autrement dit ouvrir des possibles.

H YPNOSE , EMPATHIE ET PRÉSENCE À L’ AUTRE

Une très bonne manière de développer son empathie est de s’entraîner à une auto-
hypnose « vierge ». C’est-à-dire susciter un état hypnotique en soi et être dans une
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simple perception de l’instant et de l’environnement, en laissant de côté toute question,
tout désir, toute volonté de faire. Être là et permettre à sa sensorialité de s’exercer à
« tout » percevoir est une très bonne façon de s’ouvrir vers l’extérieur et d’accueillir
de cet extérieur. En relation avec une personne, nous parlons volontiers de cet état
comme d’une forme de « présence à l’autre », comme nous le voyons un peu plus loin
dans ce chapitre.
Comment faire ? Posez-vous sur un fauteuil et laisser vos sens simplement observer
ce qui peut être perçu (éléments visuels, sonores... mais aussi cenesthésiques) comme
cela vient, sans ordre, de façon finalement assez analogue à un bouchon de liège qui
se laisserait bercer au fil des vagues. Avec l’entraînement, trois minutes suffisent pour
laisser son attention faire cet exercice, et ainsi se recentrer dans un environnement
auquel on s’est ouvert.

Pour autant, il ne s’agit pas de se focaliser sur l’empathie comme étant l’objectif
à atteindre à tout prix. Être en disposition d’empathie est l’essentiel, car le
patient perçoit que l’on installe une disponibilité à le recevoir, à une forme
d’écoute pleine et entière. Si des contenus empathiques apparaissaient au cours
de la mise en lien, c’est parfait car cela va grandement faciliter le processus
communicationnel à l’œuvre. Mais pour autant, cela n’est pas indispensable,
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simplement aidant.

La créativité relationnelle
!

De la même façon que l’empathie est l’affaire de tous, la créativité appartient à


chacun. Être créatif consiste à assembler des connaissances, perceptions, etc.
d’une façon nouvelle. En cela, la créativité procède sinon d’une transgression, au
moins d’une pensée divergente. Elle possède sans doute un lien avec l’intuition
que l’on pourrait définir comme le fait de savoir, sans savoir pourquoi nous
savons.
Créer consiste à explorer une direction différente, en acceptant l’incertitude :
cette voie peut ne rien donner de consistant, mais elle constituera quoi qu’il en
90 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

soit une expérience à part entière. Certainement que l’un des processus psycho-
logiques parmi les plus délétères pour l’humain est l’évitement ; lorsque l’on y
pense, c’est évidemment ce que font la plupart des patients que cet évitement
soit effectif (ne plus se confronter à une difficulté) ou recherché (ne plus penser
à, vouloir créer « autre chose »...). La plupart des suivis consistent en fait à
réaménager cet évitement pour aller vers des vécus expérientiels différents,
parfois plus difficiles à vivre pour un temps, mais assumés. Du côté du prati-
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cien, la créativité engage une forme de liberté que l’on s’accorde et qui serait
antinomique d’une forme d’évitement. Créer « en dehors » de la problématique
du sujet serait un pari bien risqué, il s’agit plutôt à partir de ce que l’on sent
comme étant possible, que cela inclut très directement la difficulté ou non. Par
exemple, si l’on souhaite travailler par l’écriture avec le patient, cet écrit peut
certes concerner un dialogue avec la part de soi qui souhaite aller mieux, comme
il est possible de dialoguer avec celle qui fait que cela empire. Si l’on explore
les ressentis corporels avec le patient, la créativité amène à se sentir aussi libre
en explorant et travaillant les sensations agréables comme celles qui pâtissent
de l’existence de la difficulté.
Vouloir être créatif relationnellement consiste donc à entrer dans une perception
différente et novatrice de l’autre, maintenir une forme de curiosité et de naïveté
pour l’autre, en même temps que toute rencontre y compris avec une même
personne doit être initiée comme si il s’agissait de la première fois. Se mettre en
disposition de redécouvrir l’autre permet la créativité puisque tout pourra être
assemblé de façon presque inédite à chaque nouvelle rencontre. Il s’agit donc
finalement de préserver une forme de fraîcheur qui bien sûr ne doit pas confiner
au délire : bien sûr que dans la situation de suivis réguliers, une antériorité
influence la relation à l’œuvre. Mais cette antériorité ne doit pas empêcher de
reposer une question, de proposer une interprétation alternative à une situation
déjà vue, de proposer un exercice déjà vu si on ressent que l’expérience à en
attendre peut conduire à un vécu différent, nouveau ; à ce que sa réalité soit
vécue autrement.
Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, la notion de « jeu » est très
importante en pratique thérapeutique. Et évidemment le ludique est le lieu par
excellence de la créativité en relation avec le patient. On pense bien sûr à
toutes les situations « à médiation » (dessin, écriture, atelier de marionnettes,
musique...), mais c’est aussi la place du mouvement : mimer une difficulté,
devenir la statue d’une émotion et laisser un mouvement apparaître vers une
autre émotion, transformer une situation en danse dont on travaille l’équilibre
Présences 91

et le tempo, etc. mais également plus directement dans le champ de la commu-


nication, la capacité à surprendre, le jeu de mots, le paradoxe, sont autant de
façon de remettre du « jeu » via le langage et de permettre un vécu différent à
travers une expression, par exemple.

Ê TRE PRÉSENT À L’ AUTRE , LE GRAND ENJEU


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Enjeu
!

La communication thérapeutique est une affaire de mise en relation et d’inter-


relation, elle est aussi affaire de posture, voire de placement : comment se placer
en position thérapeutique ? Il existe bien sûr une dimension très factuelle :
savoir s’asseoir en confort, en équilibre, dans un lieu avec lequel on entretient
un lien de familiarité, à la bonne distance avec le patient (physique, symbolique,
psychologique). La question revient donc à se demander comment se placer puis
s’utiliser intuitivement et en conscience, afin de laisser se déployer le processus
thérapeutique ? Pour nous, la réponse est perceptive : on le sait lorsqu’on le sent.
L’expérience perceptive guide jusqu’à sentir que l’on a la bonne place, celle apte
à produire de l’inédit. La stratégie thérapeutique serait finalement dans cette
acception des choses la capacité à construire un cadre où cet inédit pourrait se
produire. Un contexte où l’on est en capacité de laisser venir, de laisser aller
l’ensemble des processus et des perceptions pour ouvrir les possibles et se forger
une expérience nouvelle. Pour notre part, nous considérons que la transe est
l’atout majeur qui précisément favorise la survenue de cet inédit ; d’avoir accès
à une fluidité suffisante pour se réinventer, d’initier un mouvement vers un
© Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

autre réel. Cela peut être initié de façon aussi simple (comme pourrait le faire
Roustang) que de demander au patient de s’asseoir autrement, de laisser le corps
se réinscrire dans un mouvement vers une position inédite, en intelligence1 .
Nous avons ailleurs parlé du fondement psychologique à cette méthode : le
principe d’analogie (Bioy et Keller, 2010), nous n’y revenons pas ici, car elle ne
nous semble pas utile pour aller plus loin.
Peut-être est-ce ici que pour notre part nous allons nous éloigner un peu de
Rogers, pourtant l’un de nos auteurs princeps. En effet, dans la perspective
que nous sommes en train de dessiner comme étant selon nous la base de la

1. L’intelligence étant pour nous la capacité d’adaptation d’un individu à un environnement, une
situation, particulièrement lorsque cette dernière est inédite.
92 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

communication thérapeutique (son processus nodal), l’attention du praticien n’a


pas à être « centrée sur la personne » mais centrée sur le contexte, la transe qui
porte, le percept qui se déploie. Ce lien à la sensorialité est évidemment central,
elle fait lien avec la vie et ses substrats (la nature, les vivants...) ; il existe nous
dit Hegel une sensorialité universelle dont l’entendement nous éloigne (Hegel,
1817) ; elle serait à retrouver lorsqu’il s’agit d’inviter l’autre à faire de même.
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La présence à l’autre, pour quoi faire ?
!

On pourrait définir la notion de présence à l’autre comme le fait d’être « sim-


plement là ». Il s’agit pour le thérapeute de se laisser porter par le cadre, la
situation, le contexte. Il s’assoit confortablement, trouve son axe d’équilibre, il
peut s’aider des questions de Rogers pour travailler sa familiarité et sa sécurité
avec l’environnement qui inclut le patient. Et puis ? Et bien c’est tout ! Plus de
questions, plus de souhait de comprendre, de bien faire, de désir pour l’autre de
guérir. Toute sa posture doit être une invitation formulée au patient pour faire de
même : enlever ses émotions, ses pensées et ne plus se réduire qu’à l’état d’Être
Vivant, de sentir la vie le traverser. Brosseau utilise l’analogie du « reset » des
machines : un espace de réinitialisation auquel cette méthode amène (Brosseau,
2012).
Bien sûr, cette invitation est désarçonnante pour le patient, et c’est bien là
l’important : en travaillant son indétermination, il entre dans le paradoxe, une
confusion qui pourrait se formuler ainsi : « Pour agir, il ne faut rien faire. »
En incarnant cette confusion, en l’assumant et la vivant, le patient ouvre ses
possibles et se trouve en capacité de réinventer sa vie, d’être créatif au sens où
nous l’avons défini : faire avec du même de l’inédit.
À notre sens, cette présence à l’autre est le niveau « basal » de toute com-
munication thérapeutique. Elle ouvre vers d’autres possibles, d’autres schémas
d’intervention, comme elle peut se suffire à elle-même. Pour autant, la pré-
sence à l’autre n’est pas un renoncement immédiat : il faut avoir appris pour
désapprendre, il faut avoir réfléchi à une situation pour pouvoir se laisser porter
par elle. La présence à l’autre engage cependant qu’au moment de la rencontre
avec le patient, l’individualité du thérapeute s’efface autant que possible et
nécessaire face au patient. Seul compte l’espace que ce dernier prendra.
Trois qualités nous semblent importantes pour s’inscrire dans ce cadre :
➙ Être paresseux : ne pas céder au réflexe de vouloir faire, d’être efficace, et
d’aller vers une économie de moyen. Simplement installer le contexte et
pourrait-on dire, presque cela.
Présences 93

➙ Être confiant : le contexte installé agissant : il est un espace vivant où peut


se déployer l’inédit, comme un sol fertile qui n’a pas besoin d’être entretenu
pour « prendre possession et soin » de la graine que l’on voudra bien y faire
tomber.
➙ Être ambitieux : vouloir le bien est à la portée de tous... Il faut plus que
cela : renoncer à se vouloir avec l’absolue conviction qu’il n’est pas nécessaire
et même peut empêtrer les patients (avoir l’impression de ne pas être à la
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hauteur de ce que l’on attend d’eux, par exemple).

Lorsque ces trois qualités sont réunies, le thérapeute n’est plus qu’un élément du
contexte. Cela ne veut pas dire qu’il n’a pas d’influence, mais cette dernière est
plus mise au service de ce contexte dont nous avons parlé. Engager le patient
vers une nouvelle façon de sentir la situation, par exemple.

E XEMPLE D ’ UNE SUGGESTION COMMUNIQUÉE À L’ AUTRE

Dans cette perspective, la suggestion n’est pas une injonction plus ou moins appuyée.
Elle ne peut être qu’une proposition (thérapeutique) pour vivre une nouvelle expé-
rience. Par exemple, demander au patient que sa main ressentie comme lourde (par
analogie avec la lourdeur du symptôme) « gagne en légèreté, comme une liberté » à
chaque mouvement de respiration n’a pas pour but que la main devienne légère...
Mais que le patient fasse une expérience singulière lorsqu’on lui « rend » la dialectique
lourdeur/liberté sous couvert d’un exercice en transe. Que va-t-il ressentir ? Comment
va-t-il s’adapter ? Pourra-t-il aller vers l’inédit d’un mouvement qui jusque-là n’arrive
pas à se trouver ? Pourra-t-il simplement s’éveiller à cette possibilité ? Le travail du
thérapeute a juste été ici de proposer un contexte pour faire l’expérience de ces ques-
tions, sans aller plus loin dans son influence pour que quelque chose apparaisse – si
tant est que cela serait possible.
© Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Il y a toujours relation, y compris lorsque le thérapeute se met en position de


percevoir les choses et uniquement cela, dans un simple mouvement d’accueil,
sans avoir besoin de savoir ce qu’il se passe. Il n’est pas en retrait mais il se laisse
porter (et parfois transformer) autant que le patient par le contexte hypnotique,
dans le cadre d’une influence réciproque. Il s’agit vraiment d’une « danse à
deux » pour reprendre une image éculée, un moment où chacun participe à
l’environnement perceptif de l’autre.
94 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

La notion de présence est une sorte de socle élémentaire et essentiel à la communi-


cation thérapeutique. Elle fuit l’idée qu’il suffirait de se lancer pour être juste relation-
nellement avec un patient, mais qu’il s’agit de travailler sa posture. Cela engage à
travailler dans un contexte où la transe possède une place privilégiée. Elle permet à
l’un et l’autre des protagonistes de se laisser porter par l’essentiel en soi : la capacité
à rejoindre une sensorialité globale, donnant accès à une perception continue, une
conscience élargie et fluide, en mouvement.
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B IBLIOGRAPHIE

BIOY, A. (2014), La relation d’aide. In JY. Cha- DESCLOUX F, GROSJEAN A. (2012), Les représenta-
gnon (Ed). 38 commentaires de textes fonda- tions sociales de l’hypnose : une réflexion sur
mentaux en psychologie clinique. Paris : Dunod. son acceptation dans les soins. Travail de bache-
lor en physiothérapie. Haute École de Santé de
BIOY, A., & KELLER, P.-H. (2010), Hypnose cli- Suisse Occidentale, Lausanne.
nique et principe d’analogie. Bruxelles : De
HEGEL GW. (1917/2005), Le magnétisme animal.
Boeck.
Paris, PUF.
BROSSEAU, G. (2012), L’hypnose, une réinitiali- ROGERS C. (1966), Le développement de la per-
sation de nos cinq sens. InterÉditions : Paris. sonne. Paris, InterÉditions (2005).
PARTIE II

En pratique
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Chap. 6 Mener un entretien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
Chap. 7 La relation d’aide . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 115
Chap. 8 Sortir du cadre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133
Chap. 9 Gestion des conflits et communication non violente . . . . . . . . . 147
Chap. 10 Le pluriel des thérapies communicationnelles . . . . . . . . . . . . . . . 165
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Chapitre 6

Mener un entretien
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Philippe Aïm

N OUS VOICIface à notre patient. Au-delà des principes, il nous faut adopter
des attitudes et des formulations qui contribueront à ce que l’entretien se
déroule de façon constructive.
Même si le titre de ce chapitre conserve, par habitude et convention, l’expression
consacrée, il ne s’agit pas tant de « mener » l’entretien, ce qui mettrait le théra-
peute dans le rôle du seul maître-à-bord ; mais de trouver un compromis entre :
les besoins du patient à s’exprimer ; nos besoins d’informations et de cadre ; et
la négociation d’objectifs et de moyens pour nous y diriger. Cette démarche a
lieu, selon nous, en s’adaptant non pas tant au « problème » présenté, mais à la
façon dont s’engage la relation.
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L’ AUTRE ET LA BONNE DISTANCE

Chaque mot compte, chaque geste aussi


!

En étudiant l’hypnose et les thérapies brèves qui s’en sont inspirées (comme la
systémie ou l’orientation solution), l’on comprend rapidement que chacun de
nos mots compte et que chacun de nos gestes comporte des informations. Cette
communication à plusieurs niveaux concerne les messages qui passent entre les
interlocuteurs et renseigne sur ce qui se joue dans la relation. Le changement
n’est pas dicté par le thérapeute. Il n’est pas non plus le seul fait du patient
(aurait-il sinon besoin d’un thérapeute ?).
98 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

C’est au sein de la relation qu’émerge un changement. Non pas un changement


des faits, souvent immuables, mais bien de la façon de lire les faits. En somme,
nous créons un contexte qui favorise l’émergence d’une nouvelle réalité par
l’entretien thérapeutique.
Non que celle-ci soit plus « réelle » que la précédente, mais juste différente et,
on le souhaite, plus bénéfique pour le patient. Il ne s’agit pas pour l’hypnothé-
rapeute d’expliquer ce qui fait souffrir, mais d’aider à le considérer autrement.
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Le changement dans la façon d’en parler étant significatif d’une façon différente
de l’interpréter, ce changement de communication est à la fois le but, le moyen
et le témoin du processus thérapeutique. Ainsi, le thérapeute induit littéra-
lement le changement, en choisissant ses mots et ses postures, tout au long
de l’entretien, y compris donc hors d’une hypnose ratifiée par les deux parties.
La séance de thérapie commence dès l’accueil et se termine sur le pas de la
porte. Un thérapeute en hypnose soigne donc bien plus sa communication que
sa connaissance de la psychopathologie quand il mène un entretien1 .
Il y a enfin une dimension tout à fait stratégique à la communication dans
l’entretien. Le thérapeute aussi a un objectif : se connecter au monde du patient
afin de créer un « espace relationnel » à l’intérieur duquel le patient pourra
mener un changement de point de vue, vers un avenir désiré ou du moins
préférable pour lui. Ainsi, l’usage fait que le thérapeute s’occupe du cadre et
possède des outils, mais son but est bien que le patient mène sa thérapie.
Choisissons donc attentivement les mots et attitudes qui permettent de mener
l’entretien de façon constructive.

1. Si la communication digitale (le contenu du discours) peut être un tant soit peu modifiée
volontairement (tout le monde peut apprendre un texte), en revanche la communication analogique
(la forme du discours, le langage non verbal, la prosodie, les sous-entendus que charrie le texte)
doit attirer toute notre attention. Moins facile à dissimuler et plus révélatrice de nos pensées
inconscientes, elle est aussi celle qui résonne le plus avec le patient, qui participe le plus à la
construction de l’ambiance relationnelle. Il n’y a pas de recettes sur la question du langage corporel
et il est particulièrement difficile de l’expliquer de façon théorique sans passer par l’expérience ou
l’entraînement. C’est pourquoi, au sein d’un livre, nous ne pouvons qu’attirer l’attention du lecteur
sur son langage analogique pour qu’il prenne garde au message qu’il envoie, parfois sans le vouloir.
Par ailleurs, il y a là aussi un encouragement à prolonger l’apprentissage de la communication
thérapeutique par la formation avec de « vrais » formateurs et collègues.
Mener un entretien 99

La « bonne distance »
!

Celle-ci peut être physique et charrier un message : faut-il ou non un bureau


entre les protagonistes ? Quelle distance entre les deux sièges pour être ni trop
envahissant ni trop distant ? À quels moments s’adosser ou se pencher vers
l’avant ? Il n’y a pas, encore une fois, de réponse absolue, mais ces questions
doivent nous faire réfléchir régulièrement et réaménager si besoin le dispositif
thérapeutique pour le rendre le plus optimal possible.
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Mais la « juste distance » est un concept plus global, relationnel, en lien avec
l’investissement humain du thérapeute.
L’abord de cette distance est généralement perçu sous l’angle quantitatif : plus
ou moins (psychiquement) proche. Notion souvent vue comme un corollaire de
la notion d’empathie. Celle-ci est la capacité de résonnance émotionnelle : de
ressentir en soi le pathos, la souffrance de l’autre, sans pour autant (théorique-
ment) la confondre avec la nôtre. C’est une capacité extraordinaire du cerveau
humain, qui permet de se comprendre les uns les autres et de saisir les ressentis
de façon immédiate. Appliqué à la relation, il y aurait donc :
➙ un « manque d’empathie » marquant une trop grande distance. Trop « loin »
de lui, le patient pourrait trouver le thérapeute froid, peu impliqué ;
➙ une sorte « d’excès d’empathie », une distance trop proche ou l’émotion sub-
merge. Trop « près », le thérapeute est envahissant, voire envahi lui-même par
les émotions du patient. L’empathie se transforme en contagion émotionnelle
qui mène le thérapeute-éponge au burn-out. À force de ressentir ce qu’il
ressent, je ressens sa souffrance. J’en souffre donc... à cause de lui ! Dès lors,
je peux souhaiter me surinvestir pour apaiser sa souffrance afin de calmer la
mienne, ou bien je peux souhaiter ignorer sa souffrance, m’en éloigner car
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elle m’est insupportable. Ce sont bien les prémisses du burn-out vu comme


maladie de l’empathie chez le soignant ;
➙ quelque part entre les deux, la « bonne distance ».

Mais à quelle distance, à combien de « centimètres d’empathie » se situe le bon


thérapeute ? Comment pourrait-il se mettre délibérément dans une émotion (qui
est par définition ressentie spontanément !) et, de plus, au bon dosage ? Quid
des situations où il ne ressent spontanément pas assez d’empathie ? Ou trop ?
Contrôler l’incontrôlable.
Les études (Ackermann, 2003) mettant en avant les qualités attendues d’un
thérapeute par les patients montrent que celui-ci se doit d’être souple, hon-
nête, respectueux, digne de confiance, chaleureux, intéressé et ouvert. Rien de
100 C ONSTRUIRE LA COMMUNICATION THÉRAPEUTIQUE AVEC L’ HYPNOSE

spécifique à une approche particulière. Pas non plus spécifiquement d’émotions


empathiques. Rien donc sur la « quantité » de distance, mais quelques indices
sur sa « qualité ».
Nous l’avons dit, l’empathie n’est pas choisie, donc encore moins dosable à
l’intérieur de soi-même. Elle est ressentie sans qu’on le veuille, puisqu’elle est
de l’ordre émotionnel et affectif. En revanche, l’on peut choisir de montrer
son respect, son écoute, son absence de jugement, son honnêteté. Tout cela
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relève bien de la communication. Il s’agit non seulement d’entendre respectueu-
sement le patient mais de pouvoir lui faire passer le message qu’on l’entend
respectueusement.
Quant aux dispositions mentales nécessaires, elles sont ici plus cognitives qu’af-
fectives : perception d’un besoin, altruisme (motivation à aider l’autre à moins
souffrir). Pour reprendre la phrase d’un grand hypnothérapeute français, Fran-
çois Roustang : « Non pas “je ressens ce qu’il ressent”, mais “je ressens qu’il
ressent.” ».
En tant qu’ericksonien, l’on serait tenté de proposer une approche utilisationnelle
de l’empathie. Si je la ressens sans la choisir, elle peut cependant me donner une
information. L’empathie pourrait être considérée comme un signal d’alerte m’in-
formant qu’ici une difficulté, une souffrance, un besoin s’exprime chez le patient.
Je peux alors orienter (pourquoi pas tout à fait consciemment, cognitivement
et non pas émotionnellement) ma pensée, mon acte et ma communication vers
l’accueil attentif de cette difficulté et la mise en place d’une aide. Encore une
fois l’altruisme remplace progressivement l’empathie.
Les patients n’ont pas besoin qu’on ressente leur souffrance, que l’on en souffre
avec eux ; mais ils ont besoin qu’on l’accueille, l’écoute, la respecte, qu’on les
aide et les guide, sans jugement et avec bienveillance, vers leurs objectifs.

Q UELS OBJECTIFS ?

Il n’est pas inutile de rappeler la nécessité de définir un objectif à la démarche


thérapeutique. Trop de thérapies s’en dispensent, engageant les personnes dans
une démarche longue,