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SI LOMÉ M'ÉTAIT CONTÉE...

Tome III
République Togolaise Institut fiançais de recherche
Ministère de la Communication scientifique en coopération pour
et de la Culture le dkveloppement
RADIO-LOMÉ Mission ORSTOM du Togo

Yves MARGUERAT et Tchétchécou PÉLËI

TI LOMÉ M~ÉTAITCONTÉE...it
Dialogues avec les vieux Loméens

Tome III

PRESSES DE L'UNIVERSITÉ DU BÉ" (Lomé)


1996
Presses de l'Université du Bénin, Lomé, 1996
BP 1515, Lomé
ISBN 2 - 909886 - 27 - 1
O PUB et ORSTOM
INTRODUCTION

Avec ce troisième tome des dialogues radiophoniques de l'émission


"Si Lomé m'était contée...", nous continuons à parcourir, au hasard des
rencontres, la vie quotidienne de Lomé autrefois, à travers ses activités, ses
quartiers, ses communautés, ses hommes et ses femmes... Le quatrième et
dernier volume, lui, sera surtout consacré aux grandes institutions : cela
donnera un autre angle d'approche aux réalités de la ville.

Ces dialogues, enregistrés en 1988-89, ont ét& retranscrits par mon


ami Tchétchékou "Daou" Pélgi, maintenant à la retraite mais toujours aussi
actif et passionné par cette ville qu'il connaît si bien. Il a fallu ensuiteréécrire
plus ou moins ces textes, pour les adapter du langage oral à la forme écrite, et
réduire le nombre de "Bon", "Hein" et autres "N'est-ce pas ?" superflus. Je me
suis efforcé, bien sûr, de ne pas perdre la spontanéité et le ton spécifique de
chacun, langue parfaitement châtiée de l'intellectuel ou parler populaire de nos
interlocuteurs plus modestes. I1 n'était cependant pas possible de laisser
imprimer de grosses incorrections. Imagine-t-on qu'un élève puisse justifier
une faute de français sanctionnée dans un devoir en disant : "Mais je l'ai lu
dans Si Lomé m'était contke..." ? En fait, les retouches indispensables ont
essentiellement porté sur le maniement des nombreux temps du passé, si
complexe et si subtil en français que bien des gens, pour ne pas trop
s'embrouiller, préfèrent tout mettre au présent, ce qui ne facilite évidemment
pas la compréhension de récits évoquant les époques passées. Chacun a
ensuite-reçu le texte issu de son intervention enregistrée et a pu l'approuver
ou le corriger à son gré.
~

Les Loméens pourront donc retrouver ici les voix qu'ils avaient aimé
entendre, et dont certaines se sont depuis tues àjamais : le W Gbikpi, Albert
"Fao", El Hadj Idrissou, El Hadj Issa, El Hadj Brym, El Hadj Ouro-Agouda,
Lubin Christophe, Anani Creppy, Robert Cornevin... Autant qu'à la ville,
c'est à eux, qui ont tant contribué à la façonner, que ce livre rend hommage.

Yves Marguerat

7
- 1 - Façade de la cathédrale de Lom6 vers 1925. A droite, l'école catholique et le
côté du siège de la mission (actuel archevêché).
Cliché Mandat français, Archives nationales du Togo.

8
nu 1

LA CATHEDRALE DE LOMÉ
avec

le RP Jean GBIKPI-BÉNISSAN
(né en 1913 à Aného, préfecture des Lacs,
décédé à Lomé le 9 juillet 1994)

Aujourd'hui, nous visitons un bâtiment tout à f a i t


caractéristique de la ville de Lorné : la catlzédrale, cette vieille
catli.édrale qui est l¿ì depuis plus de 80 ans et dont les tours
peuvelzt être considérées comme le symbole de la capitale du
'

Togo.

Nous sommes installés 2 l'intérieur, sur la tribune,


cette partie surélevée qui se trouve h l'arrière de la nef, à mi-
Itauteur, là où est l'orgue. Nous avons devant nous, à nos
pieds, la nef avec ses hautes voûtes gothiques et ses rangées
de colonnes qui ressemblent à du marbre, surmontées- d'une
galerie où le public, à vrai dire, n'a pas accès. Les couleurs
sont douces : le fond est blanc, jaune, rose, élégant. Les
nervures des voûtes donnent une impression de gaieté, de
lumière et d'espace. A l'autre extrémité de l'église, en face de
nous, il y a le choeur, avec le grand autel, qui était à
l'origine tourrié le dos au public et qui, maiwteizarit, permet de
dire la messe face aux fidèles. Pour nous présenter cette
catlzédrale, qui est l'un des inoiiuinents les plus anciens de
Lomé, et l'un des mieux conservés, nous avons coinirie guide
quelqu'un qui est particulièrement qualifié : le Père Gbikpi',
qui en a été pendant très longtemps le curé.

- En effet. J'ai connu la cathédrale dans ma prime jeunesse, avant


d'entrer au séminaire en 1929. Revenu de Rome en 1947, j'ai été placé
comme vicaire ici, à la cathédrale, pendant dix ans, de 1947jusqu'à fin 1956.
En 1957, je suis devenu curé d'Amoutivé. J'ai éte ramené ici par notre
premier évêque africain, Mgr Dosseh2, en 1962. Je suis resté 17 ans curé de
la cathédrale. C'est ainsi que je peux dire que j'ai passé une bonne partie de

' Le RP Gbikpi nous a déjà raconté l'histoire de l'Église catholique à Lomé dans "Si Lomé
m'était confie...", tome I, pages 105 i 114.
De 1962 à 1992. Mgr Gbikpi lui succédera alors comme administrateur apoitolique de
l'archidiocèse, jusqu'à la nomination de Mgr Kpodjro, le 22 décembre 1992.
ma vie sacerdotale dans cette enceinte, dan? cet édifice.

- Q -Donc vous le connaissez parfaitement. Quelles sont les


origines de cette cathédrale ?

- Elle a kté édifiée par nos premiers missionnaires de la Société du


Verbe Divin'. Vous savez que la toute première église -ou plut& la première
chapelle- de Lomé avait été préfabriquée à Stey12 et apportée ici (c'était en
1892) : une petite chapelle de 9 mètres sur 5 , sur 2 mètres de hauteur3. Une
année après, il fallut l'agrandir. Dès 1897, on a édifié une chapelle plus
spacieuse, longue de 13 mètres, large de 6 et haute de 3 mètres.

La cathédrale du Sacré-Coeur est donc la quatrième église, construite


21 partir de 1901. La première pierre a été posée au mois de juin 1901, pour la
fête de la Sainte Trinité, le 2 juin. La consécration eut lieu le 21 septembre
1902, pour le ,dixième anniversaire du débarquement à Lomé4 et de la
construction de'la toute première chapelle préfabriqute5.

- Q -
Comment le bâtìineitt a-t-il été transformé depuis cette
inauguration de 1902 ?

- Le bâtiment a été agrandi par la construction des galeries


supérieures .en 1913-14. Depuis, il n'a plus été transformé. I1 y a eu des
adaptations secondaires quant aux peintures ou des réfections, mais, pour
l'essentiel, tel qu'il avait été bâti, le bâtiment est resté le même.

- .Q - On a cependant mod$ìé les clochers en 1940 ...


- En effet, en 1940, il a fallu refaire les clochers qui, à cause de la
fabrication en bois et en métal, avaient été ruinés par le courant d'air marin
que, peut-être, les fabricants n'avaient pas prévu. I1 a donc fallu les remplacer
et leur donner leur forme actuelle. C'est l'oeuvre de Mgr Cessou6. Plus tard,
Mgr Strebler7 a dû refaire la toiture telle qu'elle est actuellement, sans
toucher à l'ensemble de Edifice au point de vue architectural. Ensuite, il a
fallu remplacer les vitraux, que les écoliers, avec leurs espiègleries, leurs jeux
de football, avaient cassés...

Son architecte fut le Frère Johannès (au Togo pendant toute la période de la mission
allemande), principal bâtisseur des constructions catholiques du pays.
Aux Pays-Bas (province de Limburg), siège des missions de la SVD depuis 1875.
3 A l'emplacement de l'actuel supermarché "Hollando", entre la plage et l'ancienne route
d'Aného.
LÆ 27 août 1892.
Le 18 septembre 1892.
%icaire apostolique du Togo de 1920 à sa mort, le 3 mars 1945.
Vicaire apostolique (puis archevêque) de 1945 à 1962.
- 2 - La cathédrale vers 1910, vue du sud-est, avec la nef supérieure étroite et le
clocheton de la croisée du transept. A gauche, monument au Dr Wolf.
Carte postale de la Mission catholique, collection ANT

I1 est vrai que les premiers bâtisseurs avaient aussi mis des statues à
l'intérieur de l'église : statue du Sacré-Coeur, de la sainte Vierge, de saint
Joseph, de saint Louis de Gonzague, des Anges gardiens, Notre Dame des^
Sept-Douleurs, etc. Mais, à partir de 1957-58, et surtout avec les
transformations liturgiques prévues au concile de Vatican II1, les statues ont
été sorties de l'église. Elles ont été remplacées par des peintures, du pinceau
d'un grand artiste italien, Michellini, qui nous a donné de très belles peintures
à l'Autel des Sacrements, dans l'alcôve de la Sainte Vierge, dans le choeur, et
même à la devanture de l'église.

-Q - Donc les peintures actuelles ont une trentaine d'années ?

- Oui, elles ont été faites par le Père Michellini, qui a aussi été
l'architecte de l'hôpital catholique d'Afagnan, dont il a aussi fait les peintures.

- Q - Ainsi que celles de l'église de Togoville, n'est-ce pas ?

1962-65.

11
- Oui, celles de l'église de Togoville aussi, et aussi à Aného, à
Kpalimé et en maints endroits... Il a parcouru un peu tout le diocèse. I1 nous
a laissé les traces de son dévouement artistique.

- Q -
Avez-vous idée. de ce que sont devenues ces statues que
l'on a enlevées de l'églhe ?

- Notre Dame des Sept-Douleurs est allée trouver asile au noviciat de


Notre-Dame de l'Église, à Noépél. Les autres ont été sorties non pas du
temps où j'étais curé, mais avant : je n'ai pas pu suivre leurs pérégrinations
et les refuges qu'elles ont trouvés.

- Q -
L'art religieux à la fin du XIXè siècle n'&tait pas
toujours d'une beauté extraordinaire. Ces statues n 'étaient
sans doute pas un patrimoine irremplaqable ...
- Non ... C'étaient des statues comme on voit dans toutes les églises
ordinaires d'Allemagne ou d'ailleurs. Mais certains, naturellement, avaient
accroché leur piété à ces statues, et ont regretté leur départ, comme un peu
partout en Europe, dans toute l'Église... Ces choses qui ont servi à entretenir
une piété, une dévotion, quand on les voit partir ... La dévotion est un peu
accrochée à la matière...(petit rire), à ce qui nous rappelle où était fixée cette
dévotion. Nous avons aussi souffert de cela...

- Q - Quelle était la statue la plus vénérée ?

- C'est la statue de Notre Dame des Sept-Douleurs, et la statue du


Sacré-Coeur, qui est restée là : vous la voyez là en haut, au dessus du
choeur : elle représente le "patron" de l'église. Là, elle est si bien perchée
qu'on n'a pas pu l'atteindre. Alors, elle est restée jusqu'à présent, comme
dévotion de toute l'église. Nous avions aussi la belle statue de Notre Dame
portant son enfant, une belle statue aussi de Saint Joseph. Mon âme était
accrochée aussi à une statue de l'Ange gardien avec, devant lui, un enfant qu'il
protégeait, aussi à une belle statue de Saint Louis de Gonzague à l'entrée du
choeur, et d'autres ...

- Q -
Comme curé de la cathédrale, est-ce que vous trouviez
-excusez-moi d'employer un terme tout c ì fait technique- que le
btîtìment est "fonctionnel" ? Est-il bien adapté aux fonctions
religieuses d'aujourd'hicì ?

A 25 km de Lomé, sur la route de Kpalimé. L e s Petites-servantes du Sacré-Coeur (de


Menton; dans le sud de la France) y fondèrent un noviciat en 1952, devenu par la suite la
premiere congrégation de religieuses togolaises.

12
- Oui, le bâtiment est fonctionnel, comme toutes les églises
gothiques : le style ogival est très bien adapté ; il provoque la piété par son
élévation. Je crois que, jusqu'à aujourd'hui, dans Lomé, c'est encore le
bâtiment religieux que les chrétiens et les visiteurs apprécient -et même
affectionnent- le plus.

- -
Q Il y fait tout de même trks chaud, vous ne trouvez pas ?
Surtout dans le choeur ...
- C'est certain qu'il fait bien chaud, mais on a essayé, ces temps
derniers, de s'adapter grâce aux ventilateurs qu'on est en train d'installer.

- Q -
Quelle en est la capacité, le nombre de gens qui peuvent
venir assister à un office ?

- I1 y a facilement 500, 600 places... moins de 1000 places. Tandis


que l'église d'Amoutivé peut aisément faire asseoir 3000 personnes. Ici, c'est
600. Avec les chaises qu'on installe parfois, on peut arriver à 700, mais pas
davantage.

- Q - La cathédrale est-elle pleine tous les dimanches ?

- I1 y a quatre messes par dimanche. De mon temps, il y en avait


cinq. On a diminué un peu parce que ça faisait trop comprimé : il y avait une
messe à 5 heures et demie ; il fallait s'arranger pour qu'à 7 heures moins le
quart une autre messe commence ; à 8 heures, une troisième messe, et à 9
heures et quart la messe solennelle paroissiale, et puis le soir, à 18 heures 30,
la dernière messe. (A 18 heures, il y avait une adoration du Saint-Sacrement).
Ah, elle est bien employée... Elle ne chôme jamais !

De grands événements aussi se sont passés ici.

- Q - Lesquels ont été particulièrement remarquables ?

On peut citer comme premier grand événement, l'arrivée de Mgr


Albert1, l'évêque qui a consacré cette église. Il y a eu aussi quelques
événements tristes, comme le départ des missionnaires allemands...

- Q - En 1917. ..
En octobre 1917. Dans le livre sur l'histoire de l'Église catholique

Alors évêque de Cape Coast.

14
au Togol, ce départ est raconté d'une façon pathétique. Permettez que je vous
en donne un petit extrait.

Le Père Müller raconte donc que "le 11 octobre 1917 fut le jour le
plus sombre dans les annales de la mission", et celles de la cathédrale. En
effet, "le matin un bateau arrivait à Lomé. C'était déjà quelque chose
d'extraordinaire2. Dans le courant de la matinée, le pro-vicaire apostolique3
était convoqué d'urgence pour 11 h 45 chez le commandant anglais4,
événement encore plus extraordinaire.

<<Monpère, lui dit le commandant, je vous ai appelé pour un


événement extrêmement grave... J'en suis navré, mais croyez bien que je ne
suis que l'exécuteur d'un ordre...J'ai reçu ce matin un télégramme de Londres.
Tous les missionnaires qui n'ont pas 45 ans doivent quitter le Togo. Ils
seront dirigés sus l'Angleterre. J'ai réussi à garder les pères plus âgés et les
religieuses. Les pères et les frères qui habitent Lomé se présenteront dans
deux heures ;le bateau les attend dans la rade. A une heure, un officier viendra
examiner les papiers et les bagages,. Le père Witte venait de sortir quand un
employé le rappela. Le commandant aváit oublié, quelque chose : <<Jevous
avise que les missionnaires sont considérés comme prisonniers de guerre. J'ai \

envoyé les mêmes ordres dans l'intérieur du pays. Je voudrais éviter des
complications pénibles, et j'espère que les missionnaires ne feront pas de
1
difficultés>>.

Le Pere Witte rentra à la mission. La terrible nouvelle se répandit en


quelques instants. Un quart d'heure plus tard, tout le monde savait que, dans
quelques heures, le troupeau allait se trouver sans bergers. La population
accourut à la mission pour voir une dernière fois les missionnaires, pour leur
serrer la main, pour recevoir une dernière bénédiction. A deux heures, les
officiers arrivèrent pour les formalités'prévues. Puis on accorda un délai de
trois quart d'heures aux "prisonniers", qui purent manger rapidement quelque
chose avant de partir. Les dernières minutes se passèrent à l'église. Les
cloches avaient appelé tout le monde pour les adieux. On devine l'émotion de
ces instants, de cette bénédiction que chaque père donnaità tous les chrétiens
dans un silence où l'on n'entendait que les sanglots de la foule. Tous les
chrétiens accompagnèrent les missionnaires jusqu'au port en chantant et en
pleurant".

* Du RP Karl Müller, SVD ;édition originale allemande en 1957, traduction française révisée
en 1967 (Librairie du Bon-Pasteur, Lomé, 1968,253 p.. ici pages 92-93).
2 ~a guerre avait pratiquement interrompu le trafic maritime.
Il s'agit du Rp Witte, en l'absence de Mgr Wolf, le premier vicaire apostolique du Togo (ses
prédécesseurs n'avaient que le rang de "préfets apostoliques") ; celui-ci avait quitté le Togo
fin mai 1914 pour aller recevoir la consécration épiscopale 51 Steyl (le 28 juin), mais n'a jamais
pu rejoindre son poste du fait de la déclaration de la guerre.
LÆ major Rew, administrateur du Togo sous occupation britannique de 1915 à 1919.

15
Dans la tradition historique du diocèse, on sait que c'est le cantique
no 126 de notre Dzifomol qu'on chantait, celui qui se rapporte à Notre Dame
des Sept-Douleurs, une dévotion qui s'était installée dès les débuts de la
mission.

-
- Q En dehors de cet épisode particulièrement dramatique, et
d'autres tristes, la cathédrale a connu aussi bien des
évéïientents heureux ...

Ah oui, il y a eu des événements heureux ! I1 y a eu l'arrivée du Père


Reymann et du Père Riebstein2 en janvier 19183, qui a consolé un peu les
chrétiens, puis surtout l'arrivée du Père Jean-Marie Cessou, qui sera consacré
dans cette cathédrale évêque du siège apostolique de Lomé4. I1 était alors
accompagné du supérieur général des Missions africaines de Lyon, le Père
Chabert, et de plusieurs missionnaires qui venaient en bonne équipe
remplacer tant bien que mal les missionnaires partis.

Autres événements très heureux : la première messe du Père Dogli


en juillet 1922, le sacre de Mgr Cessou -grand événement !- le 15 juillet
1923 (j'étais à Aného). C'est un événement qui a ému, secoué, tout le pays.
Mes parents5 ont fait partie du convoi d'Aného venu assister à ce sacre. Ils en
ont parlé pendant longtemps... C'était la première fois que nos chrétiens du
Togo assistaient à une cérémonie de grande ampleur et de grande majesté.
Mgr Steinmetz6 -une belle stature d'évêque (grande taille, majestueux, avec
une belle barbe)- présidait, entouré de l'évêque de Lagos et d'un autre (ils
étaient trois Co-consécrateurs). I1 y a eu l'ordination du Révérend Père
Kwakumé le 23 septembre 1928, le premier prêtre togolais (le premier prêtre,
le Père Dogli, quoique formé par les Pères allemands, était rattaché à la Gold
Coast. Prêtre, il est resté dans le diocèse de Keta). Le premier de notre diocèse
apostolique, c'est le Père Henri Kwakumé7. Son ordination, sa première
messe ont été des événements très consolants pour la chrétienté. Il y a eu
aussi la célébration du jubilé de Mgr Cessou, le 3 septembre 1933* : messe

Le "Chentirz du ciel", livre de prières et de cantiques en langue éWé, dû principalement au


RP Karl Stangier (missionnaire SVD au Togo de 1896 B 1918). Première édition : 1905, en
Europe. la deuxième fut imprimie B Lomé, en 1916, par l'école professionnelle de la mission
catholique.
Voir en particulier Si Lomé m'était contée..., tome I, dialogues no 1 et surtout 10.
Après l'expulsion des derniers missionnaires allemands (les plus âgés) le 1Ojanvier 1918 : il
n'y eut même pas de "passation de service". Les Pères Reymann et Riebstein, missionnaires
SMA en Gold Coast, étaient d'origine alsacienne, ce qui leur permettait de comprendre la
langue de leur nouvelles ouailles.
Le 15juillet 1923.
fi Ils avaient été le premier couple marié à la mission catholique d'Aného.

Vicaire apostolique du Dahomey. I1 était secondé de Mgr Broderick, de Lagos, et de -Mgr


Temen, de Benin-city.
Né en 1892, décédé en 1960.
* Pour ses 25 ans de prêtrise.

16
pontificale ici, avec homélie de Mgr Hermann (de Keta), et l'après-midi la
pose de la première pierre de l'église d'Amoutivé. Ce jour, jlai eu l'honneur,
j'ai eu le plaisir d'y être : mes parents m'avaient amené ici, à Lomé. Il y a eu
les funérailles de Mgr Cessou le 4 mars 1945l, l'arrivée de son successeur,
Mgr Strebler, le 11 décembre 1945... Il y a eu ici des visites de grands
personnages, comme le cardinal Tisserand2, qui est*venu installer Mgr
Strebler comme archevêque de Lomé (jusque là, il était vicaire apostolique ;
en septembre 1955, Rome a proclamé le vicariat apostolique de Lomé
archidiocèse, avec la hiérarchie normale3). C'est le cardinal Tisserand qui est
venu faire cette installation du nouvel archevêque4.

Il y a eu aussi la visite de divers délégués apostoliques. Permettez


que je mentionne le passage dans cette cathédrale, plusieurs fois (deux ou
trois fois), dans les années 1950, du fameux -désormais très fameux- Mgr
Lefebvre5 : il était alors délégué apostolique à Dakar, et c'est lui qui avait la
supervision des missions d'ici. J'ai plusieurs fois célébré la messe avec lui ici
même, à l'autel de cette église. Je me souviens de cela en ces heures tristes,
douloureuses... Je peux exhiber des photos6 où j'étais avec lui dans certaines
cérémonies, par exemple à la pose de la première pierre du temple "The
Knights of Marshall": c'est lui qui a posé cette première pierre...

Autre événement important de cette cathédrale, le 10 juin 1962, le


sacre de Son Excellence Mgr Dosseh. A cause de l'affluence, le sacre qui
devait se faire ici, à la cathédrale, a eu lieu dans la cour, dans l'immense cour
de l'église d'Amoutivé. Mais, conformément aux exigences liturgiques, dès le
lendemain, le nouvel évêque a dû venir ici prendre possession de son "siège",
la cathédrale : c'est ici, à la cathédrale, que se trouve son siège officiel. Je
donne un exemple : le pape réside au Vatican, mais son église, son siège7, se
trouve à Saint-Jean-de-Latran. Un nouveau pape, une fois proclamé, doit, le
jour le plus proche après son intronisation et sa manifestation publique au
peuple, aller à la basilique Saint-Jean-de-Latran prendre possession de son
siège. C'est ainsi que Mgr Dosseh, sacré le dimanche, est venu ici le
lendemain prendre possession de son siège. Un grand événement, qui a rempli
l'église ici de toutes les autorités civiles et naturellement religieuses, toute la
population, toutes les sommités de ce pays !

.
I1 a été ente& dans "son" église Saint-Augustin d'Amoutivé.
Alors doyen du Sacré-collège, c'est-à-dire second personnage de l'kglise catholique.
Sokodé devenant alors diocèse "suffrageant" de Lomé.
Le 24 février 1956.
II sera par la suite (jusqu'à sa port, en 1991) IC chef de file des catholiques intdgristes
opposés B la modernisation de l'Eglise, au point de rompre avec Rome. Fidele à la piété
traditionnelle de son enfance, le Père Gbikpi souffrait bcaucoup de ces conflits.
Hélas perdues. Le cher Père Gbikpi avait une excellente mémoire, mais pas toujours
beaucoup dlordre...
Dont le riam grec -"cathedre"- 8 donné le mot "cath&drde".

17
I1 faut rappeler que, au temps colonial, l'église connaissait
l'assistance régulière à la messe dominicale du gouverneur. Sa voiture venait
en ligne droite du palais (vous savez : par cette rue du Maréchal-Foch qui
aboutit à la porte du palais du gouverneur). On savait que, le dimanche, à
8 heures moins 5, on devait prendre toutes les dispositions : la voiture du
gouverneur arrivait (du moins les gouverneurs qui étaient chrétiens...). C'était
une chose de piété, mais aussi un peu protocolaire : presque tous les
gouverneurs venaient ici à la messe le dimanche, à 8 heures du matin.

Vous voyez c o d e cette cathédrale a bien été au coeur de la vitalité


religieuse et sociale du pays ...

Notre ami Mgr Gbikpi, mémoire vivante et conscience


morale de l'Église à Lomé, n'est maintenant plus des nôtres
pour continuer à nous la raconter.

Quant à la cathédrale, elle s'est terriblement dégradée


au début des années 1990, au point qu'il a fallu la fermer au
public, car la voûte laissait tomber des plaques de plâtre de
...
plusieurs mètres carrés On s'est alors aperçu qu'elle avait,
en fait, été construite de façon extrêmement légère : les murs
de briques, les colonnes et les voûtes en bois de sapin sous
un enduit de plâtre ...
C'est déjà merveilleux qu'elle ait tenu
ainsi pendant 90 ans ! Mais sa réfection est maintenant en
chantier, pour la sauver, pour la rebâtir avec des techniques
m o d e r n e s 1 qui, sans rien lui enlever de son caractère et de son
charme, vont lui donner une nouvelle jeunesse pour affronter
les siècles à venir.

Armature en acier inoxydable pour les colonnes et les voûtes, qui seront recouvertes d'un
plâtre capable de résister au temps. Les vitraux sont en cours de réparation en Pologne. Les
travaux, sous la conduite bénévole gun architecte allemand, M. Stephan Frank, sont financés
par l'archidiockse de Lomé, par l'Eglise catholique allemande et surtout par la République
fédérale d'Allemagne, ainsi que par des dons des fidkles.
no 2

LA MUSIQUE RELIGIEUSE

avec

le RP Jean GBIJWI-BÉNISSAN

M. David. Kuessan ANANOU


(né en 1917 àLomé)
instituteur en retraite

M. Aboki ESSIEN
(né en 1917 à Kouénou, préfecture de Vo)
directeur de la chorale "Christian Choir" de Lomé,
président de la "Loyal Orange Associationtg1

M. Michel Ohundété KETOWU


(né en 1940 à Avété, préfecture de I'Ogou)
conseiller pédagogique à la Direction
de l'Enseignement catholique à Lomé

Après notre description de la cathédrale, ROUS restons


installés Ci la -tribune de la cathédrale du Sacré-Coeur pour
parler de la musique religieuse Ci Lomé, et en particulier de
ces chorales, qui sont quelque chose qui singularise nettement
la vie de cette ville.

Nous sommes avec une vieille connaissance, M.


Ananou, avec qui nous avons déjà parlé de littérature et de
p e i n t u r e 2 et qui a aussi un troisième talent, celui d'être
musicien : il dirige la chorale "Saint Christophe" de la
cathédrale. M. Michel Ketowu, dirige, lui deux chorales :
"Saint-Casimir" de Tokoin et "Sainte-Cécile " de la cathédrale,
tout en étant, comme professeur, conseiller pédagogique Ci la
Direction de l'Enseignement catholique à Lomé. M. Aboki
Essien, quant à lui, est choriste et chef de la chorale
"Christian Choir" de la mission protestante de Lo"?

- Q - Une première question, M. Ananou : combien y a-t-il de


* Fratenit6 religieuse protestante mondiale (M. Essien le premier Africain 21 occuper ce
poste)..
est

'Voir Si h m é m'était contée..., tome II, dialogue no 13.


19
chorales à Lomé?

- A la cathédrale, nous avons cinq grandes chorales pour les adultes


et deux pour les jeunes. Dans tout Lomé, il y a trente-trois chorales
catholiques.

- Q - Et combien de chorales protestantes, M. Essien ?

- Nous avons une douzaine de paroisses à Lomé, et chaque paroisse


est dotée de plusieurs chorales. Alors on peut avoir une quarantaine de
chorales dans les églises évangéliquesl de Lomé.

- Q - Selon vous, quelles sont les plus anciennes ?

- Moi, je suis de la paroisse principale d'Apéganmé2 ;je peux


seulement parler de cette paroisse. Nous y avons "Christian Choir",
"Hadzihagan" et "Unity Choir". Notre chorale a été créée en 1907. Je crois
que "Hadzihagan" a été créée en 1914, et "Unity Choir" plus tard. La plus
vieille chorale de la paroisse dApéganmé, c'est bien "Christian Choir".

- Q - Quel fut le premier organiste de la paroisse Apéganmé ?

- Je crois, pour parler des années 1930, qu'il y avait d'abord un


Camerounais, Monsieur Ernest Banda;: qui fut le directeur. Après lui, c'était
moi. Mais avant Banda, il y a eu Monsieur Kadzékpo, Monsieur Acolatsé et
Monsieur Köhl.

- Q -
Ce Camerounais était-il un employé de l'Église
protestante ?

-
Non. Monsieur Banda était un fonctionnaire de l'administration
coloniale française au Togo en ce temps-là. Les tout premiers dirigeants que,
moi, j'ai connus pour "Hadzihagan", c'était papa Noa Kossivi, Fiawoo,
Maître Moorhouse et Agbénou-père. Maintenant, c'est Agbénou-fils qui
dirige la chorale.

- Q -
M . Agbénou-père, qui f u t l'un des catéchistes
d'Apéganmé ?

- Oui.
1 On precise aujourd'hui : presbytériennes.
2 Mot-à-mot : la Grande Maison. §on temple, rue du Commerce, a éte construit en 1906-07.
Sur l'histoire de l'Église évangélique B Lomé, voir Si Lomé mztait contée..., tome I, dialogue
no 15.

20
- Q - Mais qui f u t exactement le tout premier ?

- Monsieur Noa, qui était magasinier à la UAC. Je ne peux pas dire


exactement si c'était Noa qui a commencé avec la chorale "Hadzihagan",mais
j'ai connu "Hadzihagan!' avec.papa Noa. "Unity Choir" a débuté avec Maître
Moorhouse, qui était aidé de Monsieur Fiassé et de Monsieur Gaspard
Nudékorl, maintenant décédé. Maintenant, c'est Monsieur Anthony qui dirige
la chorale.

- Q -
Maître Moorhouse Apédo-Amah2 f u t donc de la chorale
"Hadzihagan I' avant de diriger "Unity Choir" ?

- Exactement, c'est ça !

- Q 7 ' Autrefois, y avait-il a.ussi des chorales profanes ? De


nos jours, il y a celle de l'Université (qui est tout h fait
remarquable). En connaissiez-vous d'autres, M. Ananou ?

-
I1 y en a quelques unes comme ça. I1 y a quelques chorales
profanes ou, si vous voulez encore, oecuméniques, qui recrutent des gens de
toutes les religions. Oui, I1 y en a comme ça dans Lomé.

- Q - Mais qui chantent quand même des airs religieux ?

- Oui, oui.

- Q -
Alors que la chorale de l'Université, elle, chante
essentiellement des musiques profanes.

- Oui, oui... Ils chantent très, très bien !

- Q -
Cette multiplicité et cette qualité de chorales Ci Lomé (et
ailleurs au Togo, bien sûr) est quelques chose d'assez rare en
Afrique. D'où, vient, selon vous, cette prolifération des
chorales ?

-
Les Togolais aiment beaucoup la musique, et, chaque fois qu'il y a
une manifestation où une chorale doit chanter, c'est toujours avec grand
intérêt que les gens y viennent.

- Q - Dans la musique africaine traditionnelle telle qu'on la

lPar ailleurs l'un des meilleurs tailleurs de la ville. Voir Si Lomé..., tome II, didogue no 18.
21nstituteur et musicien célèbre, frère de l'homme politique Georges ApBdo-Amah. Voir en
particulier Si Lomé..., tome I, dialogue no 6.

21
connaît au Togo, existe-t-il des effets de chorales, c'est-à-dire
l'habitude de chanter à plusieurs voix en polyphonie ?

-
Avec le tam-tam, on chante généralement à l'unisson. Mais il y a
des régions où l'on chante à deux voix : chez les Kotokoli, à Sokodé, par
exemple. Eux, ils réussissent à chanter à deux voix, alors que, dans le Sud,
pour les tam-tams, on chante à l'unisson.

- Q -
Donc la chorale est u n apport nouveau. D'où est-il
venu ?

-
C'est venu des premiers missionnaires, qui ont entraîné les
chrétiens à chanter à deux, à trois, à quatre voix.

- Q -
Missionnaires protestants, missionnaires catholiques, ou
les deux ensemble ?

- Oui, oui. C'est ça. Dès le temps des Allemands, il a existé des
chorales polyphoniques au Togo.

- Q -. Qui chantaieltt en quelle langue ?

- Ils chantaient soit en latin, soit en é W é .

- Q -
Est-ce que vous avez gardé le souvenir de ces premiers
cantiques et de leurs auteurs ?

- Les cantiques ont été officialisés et mis par écrit dans un livre de
cantiques que nous appelons ''Dzifomoffl. A partir de cela, il y a des gens qui
réussissent à composer des chants pour les offices et pour les cérémonies de
mariages, de funérailles, etc. La toute première chorale d e la cathédrale (la
cathédrale étant l'église-mère du Togo), c'est la chorale "Saint-Grégoire", qui
I
existe encorejusqu'aujourd'hui.

- Q -
Père Gbikpi, pouvez-vous situer le moment où l'on ne
s'est plus contenté de reproduire des cantiques écrits par des
missionnaires éhangers, mais où l'on s'est mis à composer,
au Togo, des musiques nouvelles ?

-
Dans le récit de l'inauguration de cette cathédrale, en 1902, on
mentionne les exploits des chorales, d'abord folkloriques, qui sont allées
rencontrer Mgr Albert à la frontière, avec des fanfares ; e! puis, le jour de
l'inauguration, ça a été une belle exhibition des chorales formées par les

lVoir dialogue pr6cUant, page 16, note 1.

22
premiers missionnaires. Il paraît que ça a été extraordinaire : c'était la
première fois que la Mission, la jeune chrétienté de Lomé, s'exhibait, non pas
seulement avec sa belle cathédrale, mais aussi avec la musique de ses voix
angéliques.

-Q-A quelle frontière .avait-on accueilli Mgr Albert ?

- A la frontière d'Aflao : il venait de Cape Coast pour inaugurer,


pour bénir, pour consacrer l'église qui deviendra plus tard la cathédrale, la
première grande église de Lomé. C'était pour la première fois qu'un évêque
catholique venait au Togo, et il a été reçu avec enthousiasme et faste. Les
fanfares et les chorales ont donné à pleine voix. D-ans les chroniques, ça a été
remarqué...

- Q -Les fanfares ont une histoire distincte de celle des


chorales, n'est-ce pas ?

- Au moment des Français, la fanfare catholique a été monopolisée


par l'école professionnelle, pour cette raison que les ouvriers pouvaient être
réunis facilement par les frères. I1 y avait une grande discipline dans la
maison, qui disciplinait aussi le groupe des fanfares. Mais avant, du temps
des pères allemands, il y avait déjà une fanfare de la mission, qui s'est ensuite
dispersée avec le départ des pères. Pendant longtemps, moi, j'ai encore connu
des membres de cette fanfare. I1 y en avait un résidu, un reste, qui a duré
longtemps : 1922, 23, 24, 25... Dans ma prime jeunesse, je voyais cette
fanfare célèbre, qui venait de Lomé à Aného pour les grandes fêtes, patronales
ou autres... C'était la première fois que je voyais le déploiement des fanfares,
,et de grandes dimensions ! Avec aussi des instruments de grande dimension !
Je me souviens bien qu'ils faisaient effort pour nous éblouir, pas seulement
par la splendeur de leurs voix, mais aussi par l'éclat, le brillant des
instruments.. .

- Q - Qui en était le chef d'orchestre ?


- Monsieur Pablo Kunkel. On avait plaisir à entendre la fanfare
jouer, mais aussi un très grand plaisir encore à voir cet homme s'agiter, avec
une grande dextérité. On voyait bien qu'il était un virtuose, et que les sons
passaient par ses nerfs...

- Q - Il dirigeait seulement, ou bien il jouait aussi ?

-
I1 dirigeait seulement, il ne jouait pas d'instrument. Mais, quand il
battait la mesure, on sentait dans ses nerfs, dans ses gestes, toutes les
sinuosités de la musique qui passaient par là. Et malheur à qui s'élevait

23
trop... I1 savait d'un geste interrompre une escapade de voix ou de fanfare !

Toutes les paroisses avaient des chorales, mais il n'y avait pas des
fanfares partout. C'est peu à peu que les paroisses se sont organisées avec des
fanfares. Celle qui, du temps des pères français, avait le mieux réussi, c'était
la fanfare de l'école professionnelle. Mais après, elle s'est dispersée, et,
maintenant, ce sont les congrégations qui ont pris la relève : å présent chaque
congrégation a sa fanfare, d'où cette émulation culturelle.

- Q - De même entre les chorales ?


- Une belle émulation aussi entre les chorales, oui ! Dans chaque
paroisse, il y a cinq ou six chorales. A certaines époques, ça a failli provoquer
une certaine concurrence, désagréable. Mais à présent, la piété et la dévotion
chrétiennes les informant, c'est une émulation qui les pousse à se dépasser.

- Q -
Quels ont été les premiers Togolais Ci composer des
musiques (religieuses ou profanes) pour les chorales et pour
les fanfares ?

- Il me souvient d'avoir entendu de la musique, des chansons de jeux


ou de récréation composées et traduites en é W é ou en mina par mes oncles;
maîtres d'école et catéchistes å Aného. J'ai su plus tard que c'étaient des
chansons de recueils allemands qu'ils avaient traduites en mina, fort
agréablement. Ils ont pris le thème de la musique allemande, qu'ils ont
adapté, surtout pour les rencontres de récréation et d'animation des
associations d'anciens maîtres-catéchistes. Les pères allemands ont formé
leurs catéchistes dans la connaissance de la religion, mais aussi, en même
temps, de la musique. Le maître-catéchiste devait être en même temps le
maître des chants, le maître de chorales plus ou moins perfectionnées.

-Q- Et vous, M. Ketowu, qu'en pensez-vous ?

-
Nous parlerons ici des musiciens professionnels. Vous savez,
l'école normale allemande de Gli-Bla (aujourd'hui au Ghana) a formé des
musiciens, dont le père de notre archevêque, qui s'appelait Casimir Dosseh-
Anyron. I1 y a eu, panpi tant d'autres, Monsieur Placca, le Révérend Père
Kwakumé, Monsieur Kunkel, tous de regrettée mémoire... Ceux-là, à leur
tour, ont eux aussi formé drautres musiciens, dont Monsieur Gordon, qui a
tenu les premières orgues ici, å la cathédrale, après avoir fait deux ans d'études
en Allemagne. I1 y a eu ensuite Monsieur Lawson Dionis, encore vivant, l'un
des fondateurs des chorales Saint-Grégoire et Sainte-Cécile de la cathédrale.
L'actuel maître de chapelle de la cathédrale de Lomé, le professeur Alex

24
Dosseh-Anyronl, a été d'abord initié par son papa ; il est ensuite passé par
l'école normale de Togoville2, avant d'aller faire huit ans à l'école César-
Franck en France ; il a appris le piano, l'orgue, l'harmonie. II a été professeur
de musique au lycée de Tokoin ; il a fait des compositions musicales ...
Monsieur Ferdinand Ocloo, qui est actuellement malade, a fait cinq ans
d'études chez le facteur d'orgues Johannes Klais, à Bonn, en Allemagne, celui
qui nous a fabriqué ces orgues "Saint-Esprit", ici présentes. Monsieur Ocloo
a aussi fait des études en harmonies ; il est compositeur de morceaux
religieux et de chansons populaires. En passant en revue les anciens
musiciens, il faut aussi faire mémoire des feux Amadou Edouard et Daboni
Ernest, qui ont travaillé essentiellement dans la Région des Plateaux, à
Atakpamé.

Tous ces musiciens ont eu des élèves qu'ils ont formés à leur tour.
Pour parler aussi de certains de nos confrères protestants, nous avons déjà cité
Maître Moorhouse, qui a fait aussi des stages de musique en France,
Monsieur Kodjo, l'actuel professeur de musique du Collège protestant, et
Monsieur Santos Pedro3, qui a été professeur au Conservatoire de Dakar.

Pour les oeuvres, la plupart ont fait des oeuvres, des cantates ...
Maître Dosseh a écrit des suites pour orchestre symphonique, des trio pour
piano, violon et alto, et puis des oeuvres de musique religieuse, des motets ...
Monsieur Ocloo a aussi écrit beaucoup de motets.

- Q - Ces oeuvres sont-elles jouées actuelleinent ?

- Mais oui, ces oeuvres sont jouées et interprétées par des chorales
ou en musiques instrumentales, surtout par les fanfares, comme l'ancienne
fanfare fondée à la cathédrale par Monsieur Kunkel.

- Q -
M. Essien, vous avez été l'un des promoteurs de la
cantate4 à Lomé ?

- Ouí ! Mais le premier, c'était feu Moorhouse Apédo-Amah. Après


lui, c'était moi. Avec la chorale "Christian Choir", nous avons monté Le Roi
Salomon5, qui a connu un succès formidable. Et puis, après cela, il y a eu
d'autres présentations. Pas des cantates, mais de théâtre, parce que "cantate"

'Frère de l'archevêque Robert Dosseh. On sait que les deux frères sont les auteurs de l'hymne
national togolais "Terre de nos ai'eu'', Alex pour la musique, Robert pour les paroles.
2Créée en 1927 comme école de catéchistes. Actuellement collège Saint-Augustin, confié h
des fr&resdes Ecoles chrétiennes espagnols
3Longtemps professeur de musique du 1ycée.français de Lomé. Frère cadet de l'avocat et
homme politique Me Anani Santos.
Voir ci-dessous, dialogue no 19.
Voir photo p. 304.
veut dire chanté.

- Q - D'où vient ce mot ?

- Je crois que c'est du latin. La cantate, généralement, ce sont des


choses qui sont tirées de sujets religieux : ce sont des poèmes chantés sur des
sujets bibliques, accompagnés de musique et de danses. Pour moi, Salomon
vient démontrer strictement le jugement de Salomon, sa sagesse... Il y avait
la visite de la Reine de Saba chez Salomon, etc.

- Q -
Revenons, s'il vous plaît, Ci Maître Apédoh-Amah. D'où
lui est venue cette idée de présenter des cantates ?

-
Je crois que c'était une chorale de l'Église évangélique de Keta qui
avait fait une représentation ici, et Maître Apédo-Amah aurait été inspiré de
cette représentation-là, et puis il a monté sa cantate...

Après la cantate Salomon, nous avons monté une autre scène que
nous appelions Apollo, qui a connu beaucoup de succès également. Je me
prépare maintenant pour en faire une représentation avant la fin de l'année.

- Q - Pourquoi ce sujet vous tient-il tant à coeur ?

- Ce nom d'Apollo, j e l'ai inventé bien avant la naissance du


vaisseau spatial Apollo ! Je l'avais en mémoire depuis mon enfance, et puis
quand j'ai monté cette scène, je l'ai appliqué au premier acteur. La femme
d'Apollo, c'est Apollonia. C'était en 1959. Mais notre première cantate
proprement dite remonte à 1951.

- Q -
M. Ananou, savez-vous s'il y a. des travaux de
composition qui essaient d'utiliser les rythmes de la musique
populaire traditionnelle pour l'intégrer dans une musique
moderne ?

- Nous savons que dans,la région centrale du Togo, dans le Kloto


particulièrement, il y a des compositeurs qui réussissent à sortir de très jolis
morceaux adaptés de la musique locale, et qui ont beaucoup de succès. Dans
le Kloto, dans I'Akpossb, dans I'Ogou, on rencontre des compositeurs
éminents, vraiment éminents, qui nous sortent des choses très, très jolies.

- Q - Surtout en musiques religieuses ?

- Surtout en musiques religieuses, oui, mais aussi en musiques


profanes. Pour les manifestations profanes, ils ont des chansons très

26
harmonisées, qu'ils prksentent dans les compétitions.

- Q - Les chorales ne chantent donc pas que dans les églises ?


- Les chorales animent les veillées funèbres, les mariages, les fêtes
populaires, etc. Les chorales n'ont pas seulement à chanter à l'église. Tout en
apprenant les chansons à exécuter à l'église, elles apprennent également des
chansons profanes pour les manifestations'en dehors de l'église.

- -Q -
Autrejois, la messe solennelle était chantée tout en
latin. Est-ce que les grandes chorales de Lomé, comme Saint-
Grégoire Ci la cathédrale, chantaient en latin, M. Ketowu ?

- Bien sûr ! En latin et en é W é : les cantiques étaient surtout


composés en latín. Le Kyrie?, le Gloria, le Credo, le Sanctus et l'Agnus Dei
sont exclusivement en latin. On interprète aussi des cantiques en latin comme
les cantates. Et ensuite on peut chanter des airs profanes traduits du Dzìfumu,
et même en français également.

-Q- Faites-vous des essais pour introduire dans vos musiques


des éléments nouveaux -du tam-tam traditionnel ou de la
guitare moderne, par exemple-, pour avoir donc une musique
qui continue à évoluer?

- Oui ! A Atakpamé (i'ai fait longtemps dans le diocèse


d'Atakpamé), le Père Obympé (de regrettée mémoire) est à l'origine d'une
composition qu'il appelait "tam-tam liturgique". Il a composé des messes
sous des formes un peu grégoriennes mais adaptées au folklore du pays, en
éWé, et qu'on pouvait accompagner de tam-tams.

- Q - Et dans l'Église évangélique, M. Essien ?

- Nous, nous avons commencé à utiliser les gon-gons, les tam-tams


africains, avec les chants depuis 1948. Quand j'ai repris la chorale comme
directeur, nous avons utilisé des instruments de musique africains. Vous
connaissez les psaumes : ce sont des poèmes religieux qui ont été composés
pour être accompagnés de musique. Alors, c'est un moyen qui nous permet de
promouvoir notre système d'adoration.

- Q -
Est-ce que votre public a vite reçu le message que vous
aviez introduit à travers ces gon-gons et ces tam-tams ?

-
Bien sûr ! C'est pourquoi c'est devenu maintenant un système
général en ville, et partout dans le Togo. Parce que l'Africain ne peut pas
chanter sans instruments de musique... Il ne peut pas chanter sans danser...

27
Alors chanter avec l'introduction d'instruments de musique, ça donne plus de
plaisir aux gens.

- -
Q D'où vous était venue cette idée d'introduire tam-tams et
gon-gons dans vos chorales ?

- J'étais à l'école à Keta, et le pasteur chargé de la paroisse


évangélique de Keta, le pasteur Ayikoutou, jouait des pièces religieuses et
nous l'accompagnions avec des instruments de musique, des instruments
africains. Là, jlai déjà "piqué" l'idée : ça m'a beaucoup intéressé et je l'ai
introduite dans ma chorale depuis 1948.

*
* *
- -
Q A la tribune de la cathédrale oÙ nous nous trouvons, se
dresse un superbe instrument : l'orgue. Depuis quand est-il
installe' ici, M. Ketowu ?

-
I1 a été inauguré ici le 14 janvier 1966l. Ce sont des orgues
"Saint-Esprit", avec trois claviers et un pédalier pour un ensemble de 36 jeux,
totalisant 232 tuyaux en bois d'acajou, 108 tuyaux en cuivre et 2 232 tuyaux
en zinc, soit 2 572 tuyaux au total.

- Q - Chaque tuyau correspondant bien sûr à une note...

-
En effet. Ces grandes orgues "Saint-Esprit" de la cathédrale de
Lomé, dû à la maison Klais, de Bonn, sont les plus belles de l'Afrique
occidentale. L'orgue de la cathkdrale d'Accra, au Ghana, n'a actuellement que
25 jeux sur les 35 prévus. Nous en exprimons ici notre profonde gratitude à
notre vénéré père (de regrettée mémoire) Son-Éminencele Cardinal Döpfner,
archevêque de Munich, qui nous a offert ces orgues comme cadeaux pour le
sacre de notre archevêque Mgr Robert Dosseh-Anyron2.

- Q -
Conibien a-t-il fallu de temps pour l'installer, .M.
Ananou ?

- Il a fallu plus d'un an ! A l'origine, la tribune était plus haute que


celle-ci, où nous sommes. On a dû casser cette première tribune pour la

Avec un récital donné par le chanoine suisse Georges Athanasiadhs (par ailleurs connu pour
sa traduction en français de l'Histoire de I'Eglise catholique au Togo du RP Müller, publiée en
1968 par la Librairie du Bon Pasteur à Lomé).
Sacré archevêque par le cardinal Döpfner en juin 1962, mais il a fallu le temps de construire
et mettre en place un instrument si complexe.

28
- 4 - Couverture de l'invitation à l'inaugurationde l'orgue
de la cathédrale de Lomé.
Collectionparticulière.

29
rabaisser, compte tenu de la taille du nouvel orgue, et ça a pris du temps...

- -
Q Y a-t-il Ci Lomé beaucoup de gens capables de jouer sur
cet orgue ?

-
En principe, un grand orgue comme celu'i-ci n'est pas m i s à la
disposition de tous les joueurs. I1 y a un responsable qui détient les clefs de
l'orgue. Pour les autres organistes, nous avons des harmoniums, de petites
orgues plus modestes. Mais ces grandes orgues, dont la réparation revient très
cher à notre archidiocèse, ne sont pas mises à la disposition de n'importe
qui ...

Q - Quelle est la valeur d'un orgue de cette taille ?

- Actuellement on estime que cet orgue coûterait 160 millions !


Vous voyez, c'est énorme. On n'en trouve de semblables qu'à Accra, et qui
n'ont pas cette valeur... Une simple réparation nous a récemment coûté un
million de francs : les réparateurs et le matériel viennent d'Europe, à nos
frais. Le travail revient très, très cher. Donc c'est un instrument dont il faut
prendre grand soin.

- Q - Et quel en est le titulaire actuel ?

- Le titulaire actuel, c'est d'abord Maître Dosseh, le maître de


chapelle, puis Monsieur Ketowu, ici à côté de nous, et Monsieur
Gbadegbégnon Etienne, et puis le jeune Kpotogbey, le neveu de Maître
Dosseh, qui joue déjà fort bien, alors qu'il n'a que 15 ans. C'est déjà un
brillant musicien.

- Q -
Puisque ce dernier est venu nous rejoindre Ci cette
tribune, aurait-il la gentillesse de nous interpréter quelque
chose pour conclure cette émission ?

Sous les doigts agiles du jeune Hervé Kpotogbey, les


voûtes de la vieille cathédrale se mirent alors B résonner de la
célèbre "toccata et fugue en ré" de Jean-Sébastien Bach. Mais
cela, seule la radio pouvait le faire partager à ses auditeurs.

30
no 3
LES TAXIS
(au siège de TUSYNDICTO)

avec

M. Yawovi GLÈ
(né en 1938 à Nyivé, préfecture du Kloto,
décédé le 21 février 1993 à Nyivé)
secrétaire général de 1'USYNDICTO

et MM.
Adotévi AKUE
(né en 1939 à Aného, préfecture des Lacs)

Amouzou ASSOGBA
(né en 1936 à Lomé)

Mensan DOGBEY
(né en 1922 à Aného, préfecture des Lacs)

Émile Kotokoli TÉTÉ


(né en 1903 à Bè-Hedjé, Lomé)

Une profession très importante dans la ville de Lomé,


dans sa vie quotidienne : les conducteurs de taxi. Nous
sommes à I'USYNDICT'O, le Syndicat des conducteurs routiers
du Togo, qui regroupe les membres de cette profession. Nous
avons avec nous M. Yawovi Glè, qui est le secrétaire général
de I'USYNDICTO, M. Amouzou Assogba, délégué de la
station de Gbadago et ancien chauffeur, M. Adotévi Akué,
membre du bureau exécutif et secrétaire à l'Organisation, M.
Mensan Dogbey, qui a 66 ans et un permis de conduire qui
remonte à 1948, vice-doyen de laprofession (parmi ceux qui
sont encore en exercice actuellement), enfin M. Kotokoli
Tété, qui est âgé aujourd'hui de 85 ans et qui a eu son permis
de conduire en 1927 ; il a conduit jusqu'en 1987 : soixante
ans au volant, non seulement à Lomé, mais aussi sur les
routes du pays, car, évidemment, il n'y avait pas de chauffeurs
de taxi dans les années où il a commencé Ci travailler. Il nous

31
racontera ça. Est également à not côtés Mlle Garcia-Auriol,
une étudiante franFaise en urbanisme qui fait actuellement u n
stage de recherche à I'ORSTOM sur, justement, le problème
des taxis à Loiné.

- Q -
M. Tété, vous' êtes sans doute l'un des premiers
Togolais à avoir eu le permis de conduire. Pouvez-vous nous
raconter tout d'abord comment on passait le permis en 1927 ?
Comment cela fonctionnait-il à l'époque ?

- A l'époque o Ù j'ai passé mon permis de conduire, c'étaie,nt des


Blancs qui nous faisaient passer notre examen, à l'emplacement de l'actuel
Monument aux Morts1, au niveau du Petit-marché, notre Assivirné. Nous
étions douze personnes, et j'ai été le premier des trois candidats admis ce jour-
là.

- Q -
Y avait-il d.@à beaucoup de Togolais qui avaient eu leurs
permis de conduire ?

- Ah oui ! On avait commencé à faire passer l'examen du permis de


conduire bien avant nous. Moi, j'avais le no 80 sur mon permis : il y avait
donc déjà 79 personnes qui l'avaient passé avec succès avant moi.

- Q -
Mais les 79 autres n'étaieitt peut-être pas tous des
Togolais ? Vous rappelez-vous de chauffeurs togolais plus
âgés que vous ?

- Dossou Massiguédé, qui est le doyen des chauffeurs, Kalatchi,


Kokossou, Woussikpè, Modenou, Afawoubo...

- -
Q Quelles étaient alors les épreuves du permis de conduire?
Qu'est-ce qu'oit vous faisait faire ?

- I1 fallait contourner une clôture, puis effectuer une marche arrière


huit fois autour de cette clôture. Si vous n'aviez rien accroché, alors vous
étiez admis...

- Q - Sans épreuve de code ?

- I1 n'y avait pas d'bpreuve de code en ce temps-18. On prgférait voir


si, réellement, le conducteur était habile à conduire son véhicule, puisque,
quand on allait å l'examen, on amenait son propre véhicule ; ou alors, au

I Construit en 1956. au milieu de la place située entre la gare et l'actuel ministère des Affaires
étrangères.

32
moins, il y avait un véhicule qu'on devait conduire devant l'examinateur.

- -
Q Donc il suffisait de faire en marche arrière huit fois le
tour de la place devant la gare. Mais peut-être qu'on était très
mauvais en marche avant... ? (Rires)

- Si un conducteur arrivait à faire la marche arrière huit fois sans rien


heurter, vous devez savoir qu'en marche avant, il était déjà habile. Pour la
marche avant, on n'y donnait pas d'importance : on comptait sur la marche
dere.

- Q -
OÙ aviez-vous appris ri conduire, avec qui et quel genre
de véhicule ?

- Mon patron s'appelait Carti. C'est chez lui que j'ai appris à
conduire. I1 conduisait un véhicule Ford : un camion de transport en
commun, et l'on voyageait un peu partout.

- Q - Avez-vous passé votre permis avec un camion ?

- Oui, j'ai passé mon permis avec un camion de marque Ford, qui
avait une charge utile de trois tonnes.

. - -
Q Effectivement, une marche arrière avec un camion, c'est
beaucoup plus compliqué qu'avec une voiture... E n 1927,
qu'est-ce qu'un jeune homme de 24 ans qui a un permis de
conduire p e u t faire pour gagner sa vie ? Qui p e u t
l'embaucher ?

- En ce temps-là, à l'âge de 24 ans, avec un permis de conduire, on


vous accueillait un peu partout à bras ouverts, parce que vous saviez
conduire ! Avec votre certificat là-dessus, vous étiez embauché tout de suite
par des maisons de commerce, ou alors par des particuliers, pour le transport.

- Q - Vous-même, qui vous a embauché ?

- C'est la UAC'. Puis, après dix ans, j'ai quitté Ia UAC pour
m'intégrer aux transpdrteurs particuliers.

United Africa Company. Principale firme commerciale britannique au Togo et dans de


nonibreux pays d'Afrique (sous divers noms).Voir ci-dessous didogue no 10.

33
- UAC, Swanzy, c'était la même chose !

- Q - A quoi vous employait-on ? A quel genre de transport


étiez-vous affecté ?

- En partant d'ici, on nous chargeait des 'produits en provenance


d'Europe (des pagnes, du tabac, diverses denrkes) pour aller à Kpalimé, à
Atakpamé, à Sokodé, jusqu'au-delà ... Au retour, nous chargions du café, du
cacao et du karité, un peu partout, pour l'exportation.

- Q -
Quel était l'état des grandes routes à l'époque ?
Comment est-ce que l'on circulait ?

- Dans ces temps anciens, il n'y avait pas des routes bitumées, mais
des routes boueuses, avec des barrages un peu partout : quand il pleuvait, il y
avait des "barrières de pluie", où nous dormions pendant les heures des pluies,
parce qu'il .y avait des contrôleurs qui y veillaient.

- Q -C'étaient des barrières que l'on établissait pour protéger


les routes en terre : quand il avait plu, on empêchait les
camions de passer, car ils auraient défoncé le faible
revêtement de latérite. M. Tété, vous avez donc quitté la UAC
en 1937. Qu'avez-vous fait Ci ce moment-là ?

- Après dix ans à la UAC, j'avais constaté que je ne gagnais pas


assez ; alors j'ai préféré rejoindre les particuliers. Alors là, on m'avait remis
un camion de transport en commun, avec lequel je transportais des clients,
des passagers, qui allaient animer les marchés. Ainsi, j'étais mieux rémunéré
que dans le commerce.

- -
Q Pendant la guerre, y avait-il encore beaucoup d'activités
de transport, ou bien les chauffeurs ont-ils été obligés de
changer de métier?

- Le travail ne marchait plus ! Il n'y avait.plus de passagers, plus


rien ... Alors, finalement, j'ai été obligé d'abandonner le véhicule pour me
rendre en Gold Coast.

- Q -Le problème était aussi qu'il n'y avait plus d'essence


pour faire circuler les véhicrtles. Qn avait donc inventé les
"gazogènes", des camions q s i marchaient avec du gaz de
charbon de bois. Les avez-vous connus ?
- Oui, j'ai vu ces camions-là, chargés de charbons, qui marchaient à
la chaleur des flammes. Mais moi, ne pouvant plus tenir, j'étais parti en
Gold Coast.

-Q- M. Dogbey, vous, vous avez eu votre permis de conduire


vingt ans après M. Tité. Comment se passait lè permis en
1948 ?

- En 1948, nous avons passé notre permis normalement, comme on


le passe aujourd'hui. Vous passiez tout d'abord le code de la route sur table,
puis, après, vous partiez avec l'examinateur conduire sur la colline.

-Q- Qu'entendez-vous par "la colline'' ?

- Vous partiez du bas de la colline du Lycée1 en marche arrière, pour


monter jusqu'au sommet. Là, vous tournez, et vous redescendez, encore en
marche arrière.

- Q - Qui était l'inspecteur ?

- C'était Monsieur AttikoslSi.

- Q -
Et quelle a été votre activité après avoir démontré votre
capacité à monter à Tokoin en marche arrière ?

- Une fois que j'avais pu monter en marche arrière la colline, je me


sentais capable de conduire les véhicules un peu partout au Togo. Vous
voyez, si je n'avais pas été habile, je n'aurais pas pu franchir cet obstacle :
j'allais tomber dans un ravin. Car, vous le savez, il y avait de grands trous à
gauche et à droite de la route (c'étaient les anciennes carrières de fabrication de
briques)2. Donc, si vous dérapiez un peu, vous tombiez dans le ravin...Avant
de passer l'examen, il fallait charger le véhicule avec des marchandises pour
voir si, réellement, vous pouviez conduire ce type de véhicule. C'est ce que
j'ai fait. J'ai réussi, et j'ai été embauché à la UAC. Nous allions ramasser des
palmistes à Aného. Après, j'ai dû abandonner le travail à la UAC parce que,
comme vous le savez, c'est toujours à cause de l'argent ... : cela ne suffisait
pas ! Alors j'ai préféré me jeter dans le transport en commun, et c'est ce que
j'ai fait jusqu'à ce jour. Je suis encore solide et en bonne santé, et je cod!nis
toujours mon taxi.

Lycée de Tokoin. I1 s'agit du début de la route d'Atakpamé (alors en pleine campagne), entre
la lagune et le carrefour de la Colombe de la Paix.
Comblées dans les années 1975 avec les ordures de la ville. La partie haute est aujourd'hui
occupée par une petite gare routière.

35
*
* *
- -
Q Revenons à la ville de Lomé, et aux taxis. A partir de
quel moment sont apparus les taxis à Lomé, M. Akué ?

- Vers les années 1954-55, il y avait deux Européens, Monsieur


Lesna et Monsieur Mogenierl, l'un Français, l'autre de nationalité suisse, qui
avaient fait venir des taxis ici, à Lomé. C'étaient des voitures de marque
Citroën, des "deux-chevaux", munies chacune d'un taximètre. A cette époque-
là, la ville de Lomé n'était pas si évoluée : les gens étaient très peu intéressés
pour ce genre de taxi. Ce qui fait que ça n'a pas duré très longtemps...

- Q -
Comment ces taxis fonctionnaient-ils ? Sur une ligne
régulière, comme aujourd'hui, ou bien simplement à la
demande du client ?

- Comme ils étaient .munis d'un taximètre, il n'y avait pas de


stationnement, comme aujourd'hui. Si quelqu'un a besoin d'un taxi, il fait
appel fi eux pour l'emmener là où il veut aller.

- Q - OÙ étaient-ils bases ?

-'Ils étaient non loin d'Agbadahonou, au centre-ville.

- -
Q O Ù allaient-ils le plus fréquemment ? Est-ce que c'était
par exemple à l'hôpital, qui était quand même alors très
excentré par rapport à la ville ?

- Ils s'en allaient un peu partout, selon le désir du client...

- Q - Donc, cette première expérience a échoué ?


- Oui, certainement.

- Q - Pourquoi, d'après vous ? Était-ce trop cher ?

- Ce n'était pas trop cher. C'est que la population n'était pas


tellement intéressée. .

- Il faut qu'on précise que c'étaient des taxis-compteurs, qui n'avaient


pas de stationnement fixe. C'est comme les taxis de course d'aujourd'hui :des

Michel-Mogenier, qui fut par la suite consul de Suisse au Togo, est resté à h m é jusque dans
les ann& 1985.

34
taxis ordinaires que chacun peut louer à 200 F pour se déplacer à son gré.
Donc ces véhicules, ces deux-chevaux, étaient munis d'un compteur, c'est-à-
dire d'un "taximètre" qui compte l'argent. Le départ c'était, je crois, 20 F.
Vous arrêtez le taxi ; vous vous asseyez ; on vous tourne le compteur : ça
compte déjà 20 F. Et puis après, à chaque cent mètres, ça vous compte de
l'argent, jusque là où vous voulez aller. Ces taxis n'avaient pas de
stationnement fixe, comme je l'ai dit ; ils se promenaient en ville pour
chercher des clients. C'est après eux que sont venus les cars.

- Oui, pour ce qui concerne les cars, il y avait un mécanicien, non


loin du Grand-marché, appelé Monsieur Jonteur, qui avait fait venir deux cars
de 40 à 50 places, que les gens prenaient du Petit-marché pour aller à
l'hôpital. Ces cars n'ont pas résisté aussi longtemps. Ce n'est qu'après ces
cars, vers les années 1956, que les nationaux ont commencé à exploiter des
petites camionnettes ou,des voitures.

- Q -
Combien payait-on pour aller du Petit-marché à
l'hôpital ?

- On avait débuté à 5 F, puis, après, c'était 10 F.

- Q -
Donc, les premiers essais de taxis-compteurs ont échoué
assez rapidement ...

- Très rapidement !

- Q - ... mais d'autres personnes se lancent alors dans un


service d'autobus, qui, lui, réussit ?

- Oh, ça aussi, ça n'a pas réussi longtemps ! Il n'y avait que ce Blanc
qui avait fait venir deux cars, de vieux cars, qui n'avaient pas pu résister.

- Q -On disait tout à l'heure que, avec le taxi, la prise en


charge seule était déjà de 20 F, alors que là, avec ces cars,
vous pouviez faire pour 10 F le trajet qui était à l'époque le
plus important, c'est-à-dire, centre-ville/hÔpital.

- Puisque, avec le car, c'est un transport collectif, tandis que le taxi,


vous le demandez et il vous emmène seul...

- Q -
Oui. Donc là, on avait u n produit qui répondait
beaucoup mieux aux possibilités financières et aux besoins de
la clientèle ?

37
- Oui.

- Q -
Pensez-vous que t'est Ga qui a donné l'idée d'organiser
des systèmes de taxi dans ,Lomé, qui a montré aux gens que
c'était possible ?

- Ce n'est qu'en 1958 que le système de taxi a été organisé à Lomé,


quand nos fières togolais rapatriés de la Côte d'Ivoire sont rentrés1. I1 y en
avait un bon nombre qui étaient revenus avec leur voiture. Alors, rapidement,
ils n'ont. pas hésité à les mettre en circulation.

- Q - Ils étaient déjà chauffeurs de taxi en Côte d'Ivoire ?

- Oui, en effet, ils étaient déjà chauffeurs de taxi en Côte d'Ivoire !

- Q - Et la mode d'Abidjan s'est implantée àinsi à Lomé ?

- Justement !

- Q - Combien étaient-ils, à ce moment-là ?

- Le nombre de véhicules ?

- Q - Oui.
- Oh... (silence)
- Q - Étaient-ils nombreux ?

- Très ,nombreux !

- Q -
Alors, y a-t-il eu tout de suite une clientèle pour tous
ces taxis ? (Qui étaient aussi des taxis "à l'aventure'' : ce
n'était pas des taxis à ligne fixe, n'est-ce pas ?)
-
- Si, c'étaient des taxis à ligne fixe, telles que la ligne de Bè au
Petit-marché, du Petit-marché à l'hôpital de Tokoin, du Petit-marché à
Tokoin-Gbadago...

- Q -
Donc, le trafic s'est organisé tout de suite comme
aujourd'hui, sous forme de lignes fixes ?

Il y eut en 1958 une violente poussée de xénophobie B Abidjan contre les Dahoméens (et
secöndairement les Togolais), qui, mieux formis, occupaient la plupart des postes techniques
(comptables, dactylos, dessinateurs, chauffeurs...) : les Ivoiriens se sentaient frustrés.

38
- C'est ça !

- Q -
Mais le point central était alors plutôt le Petit-marché1,
et non le Grand-marché, comme c'est le cas aujourd'hui.

- Oui, le Petit-marché était le point central.

-Q- Y a-t-il des chauffeurs qui ont commencé dans le métier


à ce moment-là et qui sont toujours chauffeurs de taxi et
membres de votre syndicat ?

- Oui, oui ! Il y en a ! Même moi qui vous parle à l'heure actuelle,


. j'en fais partie, avec d'autres camarades.

- Bien avant la fondation de I'USYNDICTO, la station du Petit-


marché servait à nos petites réunions, sous la conduite de Monsieur Akué-
Adotévi Richard, à l'époque président des' chauffeurs de taxi (et ensuite
directeur de l'imprimerie ATP2). J'en profite pour rappeler la niémoire de nos
camarades comme les Veres jumeaux communément appelés"Venovi"Tadjin,
Abalovi Ganto, Sèho Gaston, et bien d'autres, tous chauffeurs à la station
Assivito-hôpital.

- Q -
Et vous, M. Glè, êtes-vous aussi de ceux qui sont
revenus de Côte d'Ivoire en 1958 ?

- Oui, moi aussi. Nous étions déjà taximen en Côte d'Ivoire ; on


faisait la ligne Treichville-Adjamé3.

Avec les pièces ivoiriennes que nous avions à bord de nos véhicules,
on nous a permis tout de suite de les conduire, pour pouvoir nourrir nos
familles. C'est ce qu'on avait commencé à faire, avant même de préparer les
pièces qu'il fallait au Togo. On ne nous disait rien : nous circulions avec nos
véhicules munis des plaques de police ivoiriennes : c'est tout ce que nous
avions...

A Lomé-ville, en ce temps-là, il n'y avait pas des véhicules sur


lesquels était placé !e feu "Taxi". Ce n'est qu'à notre arrivée qu'on a pensé à
écrire "Taxi" sur un papier, pour le coller au front du véhicule (c'est-à-dire au
toit), ou alors avec de la craie... Ainsi quand vous voyez le véhicule venir,
vous allez constater qu'on a marqué là-dessus "Taxi", mais pas à la peinture...

"Assivimé" était, du fait de la proXimit6 de la gare, plus important que le grand-march6


avec lequel il fut regroupé en 1967).
Voir Si Lonié m'était contée... tome II, dialogue no 19.
Les deux plus grands quartiers populaires, au sud et au nord du Plateau (centre Bconomique
et administratif d'Abidjan).

39
I1 y avait trois stations : celles de Bè, de Gbadago et Tokoin-hôpital, en
partant toujours &Assivimé. On s'intéressait surtout à des gens qui venaient à
nous pour louer les taxis, puisque la course, à ce moment-là, nous la faisions
à 75 F. Mais quand on se précipitait sur les clients, que nous les soufflions à
un autre, ou que nous leur disions carrément de venir, nous allions le faire à
50 F, mais d'une certaine manière:Vous savez que nous appelons, dans notre
langue vernaculaire, la pièce de 25 F, kponol. Alors nous disions aux
clients : "Venez, nous allons vous amener kpono kpono vé" : nous allons
vous conduire pour 50 F, en cassant le tarif de 75 F. Alors, ça marchait très
bien. Ça marchait très fort, surtout quand on avait une Deux-chevaux...

Nous étions habitués à prendre surtout les femmes, puisqu'à cette


époque, comme vous le savez, il n'y avait pas beaucoup de fonctionnaires, il
n'y avait pas beaucoup de commis... On s'intéressait surtout aux femmes
revendeuses. En partant de Bè, par exemple, nous ne ramassions que les
femmes qui amènent leurs denrées (piment, oignons...), vous savez, tout ce
que les femmes amènent au marché pour vendre... Alors nous ramassions
toutes ces femmes à longueur de journée pour 5 F (le tarif, on vous l'a déjà
dit, était de 5 F), des fois 10 F. Finalement, on s'est basé sur 10 F. Mais
quand il pleuvait, voyant l'état de nos routes à ce moment-là, on essayait
d'augmenter un peu, et on disait : "15 F !", quand il y avait des femmes en
grand nombre. Des fois, le soir, quand elles sortaient du marché et voyaient
que nous avions augmenté ça à 15 F, alors elles s'écriaient : "Eh bien ? D'ici
à Bè ? Combien je vais manger en cours de route avant d'arriver chez moi ?
Nous préférons marcher !" Et elles nous quittaient comme ça... (rire)

Finalement, on s'est retenu, et on a essayé de se baser sur 10 F


pendant un long moment, avant de commencer à augmenter la course jusqu'à
arriver, maintenant, à 50 F2.

- Q -Qu 'aviez-vous comme véhicules, c'est-à-dire combien


pouviez-vous prendre de passagers à la fois ?

- Oh, à ce moment-là, moi, par exemple, je suis revenu du lieu dont


je vous ai parlé avec un véhicule de cinq places. Mais on ne se basait pas
même sur les véhicules, puisqu'il y avait de gros camions avec le toit en
bois3 qui étaient mêlés avec nous, et on acceptait aussi de faire le tour avec
eux. Ils chargeaient leurs quinze, leurs vingt places avant que nous nous
chargions nos cinq places. On s'entendait comme ça... Et finalement, nous
avons constaté que c'était une tricherie, puisque, si vous chargiez cinq places,

"Le chameau", animal qui figurait sur les pièces de 25 F cfa de l'époque (voir Si Lomé ...,
tome II, dialogue no 15). "Vé" = abréviation de amévé = deux.
Prix resté stable jusqu'h ces dernières années.
Avec une vaste cabine en bois aménagée à la place de la plate-forme, sur le modèle des
mmy-wagons du Ghana.

40
le véhicule de vingt places avait quatre fois votre capacité. Alors, finalement,
on a essayé de régler ça autrement...

- Q - Comment ?

- Qu'est ce qu'on a fait ? On a essayé de mettre ces gros porteurs à


l'écart des voitures, et nous avons dit : "Si un véhicule de vingt places
charge, il faut que deux ou trois véhicules de cinq places partent avant qu'un
autre gros véhicule parte à nouveau".

- Q - Quel était le prix du litre d'essence dans ces années


1958-60 ?

- Le prix du litre d'essence s'élevait à 11 F, en ce temps-là. Ensuite,


nous avons compté que, quand nous payons cinq litres, ça nous fait 125 F. A
10 F la course, quand vous faites deux ou trois fois le tour, vous arrivez à
retirer l'argent du carburant. Et l'huile à moteur coûtait 75 F le litre : avec les
véhicules, sur des parcours moins bons, souvent ça fumait, et on
consommait beaucoup d'huile à moteur. En ce temps-là, nous savions que
nous ne gagnions pas beaucoup d'argent avec le taxi. Notre recette, c'étkit des
fois 600 F par jour, des fois 1 O00 ou 1 200 F.

- Q -
Selon vous qui aviez l'expérience d'Abidjan, quel a été
le comportement du public de Lomé vis-à-vis des taxis ? En
1958, les gens se sont-ils adaptés tout de suite, alors qu'en
1954 ils uvaient refusé les taxis ?

- Si, ils les ont accueillis favorablement. Mais ce qui les gênait un
peu, c'est l'argent ! Les gens n'avaient pas d'argent pour se déplacer : ils
préféraient marcher que de prendre des taxis ;c'est le fond du problème... Mais
une fois qu'ils ont de l'argent, ils se déplacent, ils prennent même des
véhicules en compte pour toute la journée. Voyez-vous ? On ne peut pas
comparer Abidjan à Lomé, parce qu'il y avait eu un grand développement là-
bas, avant que nous ne revenions ici.

- -
Q A l'époque, si je comprends bien, presque tous les taxis
étaient conduits par leur propre propriétaire. Quand a-t-on
commencé iì voir des chauffeurs possédant plusieurs taxis, ou
bien des gens d'une autre profession qui achètent des véhicules
et emploient des chauffeurs salariés, ou rétribués à la
journée ?

- Dès les débuts ! On n'avait pas beaucoup d'argent pour faire nos
activités. De ceux qui sont revenus dans ce temps-là, nous savons que

41
plusieurs possédaient leur propre véhicule. Mais il y avait aussi des
transporteurs ou bien des acheteurs de taxi individuels. S'il faut dire quand les
gens se sont intéressés davantage à l'achat de taxis en grand nombre, pour les
exploiter, ce n'était qu'en 1975-80 Parce que, au départ, on n'achetait qu'un ou
deux véhicules, pour les exploiter. Mais nous avons constaté que, dans ces
derniers temps, il y a des gens qui achètent 10, 15 ou même 20 taxis, et ça
marche bien...

- Q -Donc assez vite, il y a eu un nombre important de


chauffeurs de taxi, les uns propriétaires et d'autres non. Les
chauffeurs non-propriétaires arrivaient-ils h mettre
suffisamment d'argent de côté pour s'acheter ensuite leur
propre véhicule ?

- Je ne peux pas savoir... Cela dépend du conducteur lui-même...


(Et tout d'abord une rectification : nous ne voulons plus qu'on nous
appelle "chaufleurs puisque nous ne "chauffons" rien1 ! Nous conduisons !)
I',

Donc je disais tout à l'heure que chacun travaille pour son bien, pour
son propre compte. Si vous avez passé un contrat avec un propriétaire, ce qui
est l'habitude chez nous ici, le propriétaire vous remet son véhicule et il vous
dit : "A chaque fin de travail, venez me verser telle somme'' (c'est un contrat
verbal). Si le conducteur est honnête, il sait qu'il est parti pour travailler, pas
pour s'amuser. ILremplit les conditions, et chaque soir il 'vient verser la
somme qu'on lui demande. S'il a gagné plus, il le garde. S'il n'y avait pas de
profit, on ne travaillerait pas... (petit rire)

- Q -Ce système de contrat verbal entre propriétaires et


chauffeurs a-t-il fonctionné dès le début, dès 1958, ou s 'est-il
créé par la suite ?

- I1 y a très longtemps que cela existe ! En voyant les dépenses,


l'achat du véhicule, l'assurance et les autres frais pour le véhicule, le
propriétaire, lui, quand il fait les calculs dans sa tete, il voudrait que l'argent
lui revienne aussitôt. C'est pourquoi il essayera d'augmenter la recette
journalière. Si vous cherchez du travail, vous venez vers lui ;il .vous pose la
question de savoir si vous êtes capable de lui faire telle somme par jour. Et
vous qui chômez, vous êtes obligé d'accepter, pour avoir.du travail. Des fois,
qu&d les gens acceptent comme ça, le propriétaire constate au bout de quatre
ou cinq jours que ça ne marche pas, et il retire son véhicule. Ou alors il
calcule le manquant, puisque ça n'atteint pas la recette de son contrat ; il le

L'expression vient des premières locomotives à vapeur, dont il fallait sans cesse alimenter la
chaudière en charbon'ou en bois pour maintenir la pression.

42
calcule et, à la fin du mois, on le retire de ton salaire... Ce qui fait que, des
fois, nos camarades n'ont pas de salaire du tout à la fin du mois, si ils ont
manqué à remplir leur contrat. Voilà ce qui nous arrive...

- Q -
Donc cela. a toujours fonctionné comme ça, dès le
début ?

- Oui, c'est ce que nous avons trouvé ; ça fonctionnait comme ça.


C'est ce que j'avais fait à Abidjan. J'étais taximan ;j'avais finalement payé un
véhicule ;je faisais Treichville-Adjamé. Cela m'a permis de revenir par la
route avec mon véhicule depuis la Côte d'Ivoire. De 1958, quand nous étions
revenus, jusqu'en 1960, on a essayé de se regrouper au niveau du Petit-
marché, avec le camarade Dogbé Messan, pour organiser le stationnement.Et
nous avions demandé le concours de la police. On nous avait assisté. C'est de
là qu'a commencé l'organisation.

Au moment de la réunion de I'OCAM', en 1972, on voulait


distinguer les taxis des voitures personnelles. .Te vous avais déjà dit que,
auparavant, nous écrivions "Taxi" sur un papier collé au front de la voiture,
ou avec de la craie, qui ne tenait pas longtemps : on était obligé de
recommencer le lendemain. On essayait d'acheter une craie pour aller encore
plus vite ; on mettait la craie dedans pour pouvoir les distinguer. Finalement,
on nous a dit d'acheter des feux de taxi à poser sur le toit des véhicules. Or
nous n'avions pas ces feux de taxi à Lomé. Alors, avant d'aller en chercher à
Aflao (au Ghana), nous avons cherché des verres de feu rouge de gabarit de
camion. Bon, maintenant, nous essayons de tordre une tige de métal pour
pouvoir le serrer sur le toit du véhicule... C'est sur ça que nous avions écrit
"Taxi Finalement, on est parti à Aflao s'acheter des feux de taxi réels.
I'...

Après ça, avant l'arrivée des chefs &États de I'OCAM, on nous a dit
de distinguer les taxis des voitures personnelles. Premièrement on nous avait
proposé de faire deux traits partant du garde-boue avant jusqu'au garde-boue
arrière, deux traits jaunes des deux côtés du véhicule, ou alors de peindre le
toit du véhicule en jaune (pour les Deux-chevaux sur les capotes, puisque le
toit est en bâche), ou de peindre le capot de la malle arrière... Finalement,
nous avons adopté de peindre le toit du véhicule en jaune caterpilar, ce que
vous voyez aujourd'hui, avec les disques sur les deux portes gauche et droite,
et à l'arrière, avec un numéro dedans. C'est ce qui a été fait jusqu'à présent.

- Q -Dans ces années 1970-72, quelles étaient les lignes


principales ? Comment, à partir des trois lignes qui partaient

Organisation Commune Africaine et Malgache, qui réunissait- une douzaine d'États


francophones. Son sommet de Lomé, en 1972, a été l'occasion d'une importante modernisation
de la ville.

43
du Petit-marché, le réseau s'est-il développé ?

- Nous avons augmenté notre réseau. Quand nous voulons entrer


dans un quartier, nous allons voir les chefs du quartier, et nous leur donnons
de l'argent pour faite faire l'annonce1, pour que les gens du quartier sachent
que, à telle date, il y aura une station dans leur quartier pour le Grand-marché
ou pour le Petit-marché... Car on partait avec les véhicules, et on ne trouvait
pas de clients... Alors nous avons proposé à ceux qui ont leur propre voiture
d'aller rester dans ces nouvelles stations. Comme elles étaient nouvellement
créées, cela ne marchait pas : ceux qui conduisent les voitures d'un autre
propriétaire étaient laissés sur les places qui donnent bien. Nous, nous
sommes sacrifiés comme ça ! C'est ça ce qui a fait que, aujourd'hui, nous
voyons des taxis un peu partout à Lomé.

- Q -
Quelles ont été les premières' lignes ouvertes, après les
trois premières de 1958 ? Vous souvenez-vous quels ont été
les premiers quartiers à être desservis ?

- I1 y a eu la ligne Petit-marchtlAmoutivé, la ligne Grand-


marché/Ablogamé, et puis sont venues ensuite les autres lignes...

- Q - Donc, très tôt, il y a eu u n système de stations


organisées, c'est-à-dire des points où l'on sait qu'on peut
trouver des taxis, des stations qui 'sont maintenant gérées par
le syndicat. Nous avons parmi nous u n délégué de station. M.
Assogba, pouvez-vous nous dire à partir de quel moment il y
a eu des gens pour s'occuper effectivement, à plein temps, de
ces stations ?

- Après la naissance de notre centrale syndicale.

- Le syndicat a été en retard. Avant sa création, nous nous étions


déjà organisés en stations. Nous avons préféré nous organiser et, chaque fois
qu'il y avait une nouvelle station, on mettait quelqu'un, un vieux, le doyen,
pour superviser tout.

- Q - Combien y a-t-il de taxis en service à Lomé ?

- Ça, vous devez le voir sur les portières... Nous n'allons pas vous
donner un chiffre. Vous verrez les taxis nouvellement sortis.

Par le "gongonier" du quaitier, le crieur public.

44
- Q -On est actuellement dans les numéros 11 000, mais il y
a beaucoup de taxis qui avaient porté les anciens numéros et
qui ont disparu depuis. Combien pensez-vous qu'il y a de
taxis effectivement en circulation à Lomé ?

- Nous, nous ne pouvons pas connaître exactement le nombre ; c'est


seulement le Service des mines l...

- Q -Le Service des mines est informé des taxis que l'on met
en circulation, mais pas de ceux qui quittent le travail. Il n'y
a que vous qui pouvez savoir combien il y en a, combien sont
vos adhérents, ou aussi, .peut-être, combien circulent sans être
de vos adhérents ?

- (Petit rire) Nous allons essayer de décompter au moins ceux qui


sont en panne. Nous estimons en avoir 2 O00 en panne, les autres sont en
circulation. Ceux qui sont venus chez nous, qui ont adhéré au syndicat,
doivent être au moins 6 O00 conducteurs.

- Q -
Combien avez-vous de stations organisées dans la ville.
de Lomé ?

- Nous avons actuellement 53 stationnements en ville. Je dirais que


presque toutes les cellules ont leur station de taxis. Nous, nous sommes
prêts, chaque fois qu'on nous en fait la demande, à créer des stationnements
dans les quartiers où le besoin se fera sentir.

-Q- Comment ont été créés les "taxis-bagages" ?

A Lomé, autrefois, il y avait toujours ces gens, les r'kékévito'a,les


pousse-pousse : quand vous payiez des marchandises dans les boutiques,
c'étaient ceux-là qui vous les transportaient jusqu'à chez vous dans leur
charrette ou leur brouette. Une fois que l'Administration a constaté que cela
perturbait le trafic, elle les a carrément fait sortir de la circulation. Et qu'est-ce
qu'on a pensé faire après ? Une fois qu'il n'y avait plus ces kékévito qui
gênaient la circulation, c'est à ce moment que nous avons pensé à créer les
"taxis-bagages" que nous avons maintenant, et qui remplacent complètement
les brouettes ou les charrettes, les kékévi. C'est donc à partir de là que les
taxis-bagages sont nés.

I Qui delivre les cartes grises et les numeros d'immatriculations.


Ceux qui manipulent les "kékévi", chariots plats ? bras,
i dot& de deux ou quatre roues
munies de pneus, donc faciles à tirer. On a vu les kbkkvi rkappariître (venant sans doute
d'Aflao) pendant les grhves de la pkriode. 1990-93, avec des prix imbattables par rapport aux
taxis (a condition de ne pas être presse).

45
- Q -
Revenons aux conducteurs de taxis, puisque vous
préférez qu'on n'emploie plus le mot chauffeurs. Est-ce une
population particulière ? Je pense aux conducteurs de camion,
qui sont souvent un monde assez original (notamment très
largement converti à l'islam). Les conducteurs de taxi à Lomé
sont-ils une société un peu h part, ou bien est-ce que c'est
"Monsieur Tout-le-monde " ?

- C'est "Monsieur Tout-le-monde" ! I1 y en a qui sont convertis à


l'islam, mais ceux-là ne sont pas plus nombreux que nous, les chrétiens.

- Q -Pour conclure, nous allons revenir h notre doyen, M.


Tété, chauffeur pendant 60 ans. Après avoir longtemps
bourlingué avec un camion, qu'avez-vous fait ?

- Quand j'avais cessé mes activités de conducteur de camion, je me


suis acheté un véhicule de transport urbain, un taxi, que jlai préféré exploiter
moi-même, ici, à Lomé.

- Q - Est-ce vraiment un bon métier,


conducteur de taxi ? Est-
ce que vous recommandez à des jeunes de se lancer dans cette
activité ?

, - Oui, c'est un bon métier, et je conseille à d'autres, plus jeunes, de


se lancer dans ce métier qui peut vous aider à gagner honnêtement votre vie.

Enfin ... Nous, les conducteurs, nous ne sommes pas toujours


conscients, puisqu'on gagne au fil des jours - ça, vous le savez tous ! Quand
l'argent vient à flots, on croit que cet argent restera comme ça... Or, si un
taximan, un conducteur de transport, ne travaille pas deux jours, ou cinq
jours, déjà il commence à chômer, puisqu'on dépense sans calculer. C'est ce
qu'il faut dire à ceux qui doivent nous suivre maintenant;à ceux qui abordent
le métier des transports : Épargnez votre argent ! Épargnez l'argent pour faire
quelque chose de concret plus tard !

Tous approuvèrent ces sages conseils...

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46
no 4

HANOUKOPE,

UN QUARTIER PAS COMME LES AUTRES


avec

M. Louis' Komigan AMEGEE


(né le 28 mars 1903 à Lomé)
ancien commerçant

Revenons h l'histoire d ' u n quartier : celui


d'flanoukopé, un quartier tout h fait particulier, avec M.
Louis Amegee, ancien commerçant, que nous retrouverons
pour une autre émission que nous consacrerons aux grandes
compagnies de commerce1.

M. Amegee est aussi l'un des doyens des gens que nous
avons interrogés pour cette émission, et l'un de nos
interlocuteurs les mieux inform&.

- Q - Quel âge avez-vous, M. Amegee ?

- J'ai 85 ans.

- Q - Etes-vous né Ci Lomé ?

- En effet Te suis né à Lomé, le 28 mars 1903.

- Q - OÙ habitait votre père, Ci cette époque ?

- Mon père habitait auprès du grand-marché.


- Q -
Et votre famille était-elle installée depuis longtemps h
Lomé?

- Oui, oui, depuis longtemps.

Ci-dessous, dialogue no 10.


Son excellente mémoire en a aussi fait un informateur irremplaçable pour reconnaître les
personnages sur les photographies anciennes : sans lui, beaucoup de visages disparus seraient
rest& pour toujours anonymes. (Son nom se prononce "Amédji".)

47
- Q - Consacrée surtout au commerce...

- Oui, oui, c'est çal.


-
- Q Donc vous êtes un vrai Lbméen de souche, ce qui n'est
pas fréquent. Avez-vous commencé l'école à l'époque
allemande ?

- Oui, à l'époque allemande, en 1909.

- Q -A quelle école ?
.
- A l'école catholique. J'avais six ans...

- e--- A ' c ô t é de l'archevêché actuel ... ?

- Oui. C'est toujours l'ancien bâtiment.

- Q - Cette école a été construite en 1907.

- Oui, par les pères allemands de ce temps-là.

- Q - Avait-elle déjà ses trois étages ?

- Non, non. C'est Mgr Cessou qui l'a fait agrandir2.


- Q -
Et vous avez continué le c o u n complémentaire
catholique dans le bâtiment qui a été détruit récemment, en
face de l'archevêché ?

- C'est ça, oui !

- Q - Quel diplôme avez-vous obtenu ?

- J'ai obtenu le certificat comme quoi j'ai fréquenté le cours


complémentaire allemand.

- Q - Vous vous exprimiez couramment en allemand ?

Voir les portraits de ses cousins Chrétien (homme d'affaires) et Mathieu (géomètre) vers
I950 dans : Hommage ù Alex Acolatse, de Ph. David, collection "Images du Togo d'autrefois"
no 3, Haho, Lomé, 1993 (p. 44). Son frère,Paul fut ministre dans les premières années de
I'IndCpendance.
En 1931.

48
- Mais je parle encore l'allemand ! Et je l'écris aussi !

- Q - E n janvier 1918, arrivent des missionnaires alliés qui


r e m p 1a c e n t 1e s m i ss i o it n a ir e s a Il e m a n d s, e x p u 1s és
brutalement. Donc, tout ce que vous venez d'apprendre à
l'école ne sert désormais à peu près plus à rien. Qu'est-ce qui
se passe pour vous à ce moment-là ?

- J'ai continué à me cultiver en allemand.

- Q -Et, en même temps, vous reprenez une scolarité en


anglais ?

- Oui, oui, en anglais. Nous avons commencé l'école anglaise 9


partir du ler janvier 1918 ici, à Lomé, toujours dzins la même école.

- Q - Vous ït'avez tout de même pas repris Ci zéro, au cours


préparatoire ? .

- Nous qui avions été au cours complémentaire allemand, on nous a


mis dans la cinquième classe, c'est-à-dire que nous avons fait deux ans
seulement... .
- Q -Bien sûr, tout ce qui était calcul ou autre, vous le
saviez déjà. Il n'y avait en fait que l'anglais à apprendre...

- C'était seulement la langue à apprendre.

- Q -
Mais voilà, quand vous arrivez au bout, e n 1920,
l'anglais n'est plus la langue officielle à Lomé.. . Alors ?

- Alors nous avons dû recommencer pour la langue française. Nous


avons été obligés d'apprendrede français...

- Q -E n fait, vous n'étiez plus en Ûge d'être encore .sur les


bancs de la maternelle, dans ces annies 1920-22 ?

- Oui, j'avais 17 ans à ce moment-I&.

- Aux cours du soir.

49
- -
Q Des cours qui étaient organisés par l'école de la mission
également ?

- Ah non ! Par le Gouvernement.

-
Q -
Qui avait besoin d'avoir très vite quelques lettrés en
français ...

- C'est ça, oui.


*
* *
- Q -
Venons-en donc à l'histoire de Hanoukopé. C'est 'ce
quartier qui se trouve entre le Boulevard circulaire et la
lagune, au nord de la vieille ville (le seul quarier ancien,
justement, à être alors construit au-delà du Boulevard
circulaire), à partir de 1928. I l a en fait une histoire qui
remonte beaucoup plus huut. D'après ce que j'ai retrouvé, le
premier administrateur allemand de Lomé, Richard Küasl,
avait créé là une vaste cocoteraie, qui couvrait tout l'espace de
Hanoukopé et du camp de la gendarmerie nationale actuelle.
E n fait, il n'avait pas le droit -étant fonctionnaire d'autorité-
d'avoir des affaires privées. Quand il a dû quitter le Togo, en
1895, son domaine est tombé en déshérence, et c'est
l'administration allemande qui l'a repris. C'était donc un
terrain domanial depuis très longtemps. E n 1908, les
Allemands y avaient établi un hippodrome (ils aimaient les
courses de chevaux), d'une surface de 13 hectares. Il en est
resté, ici, le vieux nom de la "rue du Champ de course".' Vous
rappelez-vous avoir vu des chevaux courir ici ?
I

- Si, si, si ! J'Btais très jeune. I1 y en avait alors à ce moment,


jusqu'en 1913-14 (j'avais neuf ans, dix ans...), pour la fête nationale...

-Q- Qui était l'anniversaire de l'empereur...

- De l'empereur Guillaume II, oui. La fête se célébrait le 27 janvier


de chaque année. Alors, chaque 27 janvier, on allait 12-bas, à l'hippodrome,
poi^ voir les chevaux faire la course.

A h m 6 de 1889 B 1894.
- Oh oui !

- Q -
Le climat d'ici n'est pourtant pas très propice aux
chevaux, n'est-ce pas ? Ils meurent assez vite.

- Oui, oui !

- Q -
Qui montaient ces chevaux, des Togolais o u . des
Allemands ?

- Les Allemands.

- Q - Est-ce que t a passionnait les foules ?

- Si, si ! C'était tr&sintéressant !

- -
Q Les gens s'enthousiasmaient pour la victoire de tel ou
tel cheval ...

- Oui, oui...

- -Q Est-ce qu'on faisait des paris, d'aprks vous ? Mais peut- .


être étiez-vous trop petit pour qu'on vous laisse jouer à ces
choses-là ... (rires)

- J'étais très jeune à ce moment-ià ;j'étais à l'éCole...

- Q -
Y avait-il des équipements, c'est-à-dire des tribunes
couvertes pour les spectateurs, ou bien tout le monde était-il
par terre ?

- 11y avait des tribunes pour les adultes.

- Q - Et pour les officiels...

- C'est ça. Nous, les jeunes, on allait là-bas en tant que curieux,
pour voir ce qui se passait. C'était à partir de l'avenue de la Libération-
prolongée jusqu'à la +oie ferrée, pratiquement jusqu'à la route de Kpalimé. Il
n'y avait pas de rues à ce moment-là. Ce sont les Français qui ont tracé les
rues dans ce quartier.

- Q -A la gendarmerie, il y avait déjà u n camp militaire,


n'est-ce pas ?

51
- Oui, il y avait un camp militaire.
/

Q -Auparavant, tout ceci avait été une forêt épaisse. Y


avait-il encore des vestiges de cette forêt ancienne ? Ou bien
des restes des cocotiers de Küas ? Ou était-ce un terrain nu ?
.Dans vos souvenirs, y avait-il des arbres Ci cet endroit ?

- Oui... (silence). Mais je crois que c'est plutôt les Français qui ont
planté ces arbres.

- Q - On avait donc d&ì abattu toute la forêt primitive ?

- Oui, oui, on avait abattu les arbres.


*
* *
- Q - Une chose curieuse, c'est qu'on donne Ci ce quartier deux
noms : '%lanoukopé" ou "Ahanoukope"', qui correspondent ri
deux étymologies différentes : soit le "Village de Monsieur
Hanou" ...

- Hanou, oui !

- Q - Soit, autre étymologie, pour le nom employé en mina,


" A ha n o ukop é ' I . . .

- Ah non, non ! Ahanoukopé, c'est faux !

- Q - Vous n'y croyez pas ? "Le lieu oÙ l'on va boire ?I'

- C'est Hanoukopé, la ferme de la personne qui s'appelait Hanou !


Ça éié transfomé ensuite.

- Q -
Qui était ce Hanou ? Quel rapport avait-il avec ce
quartier ?

- I1 s'était installé là comme ça, sans autorisation. C'était lui le


premier à s'installer là-bas.

- Q -
C'était donc un clandestin, un "occupant sans titre",
avant 1928?

- Oui, oui. ('rire)

52
- Q -D'après les dossiers qu'on trouve aux archives de Lomé,
le l e r juillet 1928, les FranGais vont lotir le quartier
Hanoukopé, et ceci de faGon originale pour Lomé : c'est-à-dire
qu'ils vont employer la pratique de la "concession". Il f a u t
rappeler que, au Togo, cette procédure a été très rare : c'est en
fait le seul quartier qui a été loti comme Ga (avec également
six parcelles qui sont autour de la papeterie "Nopato"l, qui
provenaient aussi d'un domaine public allemand). Alors que
les autres grandes villes francophones (et, j e crois, un bon
nombre des villes anglophones) ont été loties selon cette
méthode. Son origine est très ancienne : c'est un principe issu
de la législation australienne du milieu du XIXè siècle, dont
l'objectif était d'accélérer la mise en valeur des terres. C'est-à-
dire qu'on vous donne le terrain pour pratiquement rien, mais
à la condition que vous le mettiez en valeur.

- C'est ça, oui !

- Q -
Pour Hanoukopé, on a divisé l'ancien champ de course
en 90 lots de 25 ïnètres sur 25.

- 25 sur 25, oui !

- Q -
D'après les documents que j'ai trouvés, l'Administration
attribuait ces lots pour un loyer de 120 francs par an, mais
avec l'obligation de construire une maison dans un délai fixé.
Après quoi, on vous vendait le terrain pour 600 F...

- Oui, oui, c'était comme ça.

- Q - Ce qui était un très bon marché...

- Oui. On était dans l'obligation de construire une maison à


concurrence de 10 O00 F.

- Q -
Si vous ne le faisiez pas, on pouvait vous reprendre le
lot, et on le concédait à quelqu'un d'autre.

- Si, si... Dès que vous avez construit votre maison, vous signalez à
I'Administration que vous avez terminé votre construction ;on vient là-bas ;
on fait le constat ; et puis on vous donne un titre foncier.

'- Angle rue du Chemin-de-fer I route d'Amoutivé.

53
- Q -
Alors qu'auparavant, ce n'était qu'une propriété
conditionnelle ?

- Conditionnelle, c'est ça.

-Q- Ce n'est vraiment à vous qu'à partir du moment où vous


l'avez mis en valeur ?

- C'est ça, oui.

- Q -
Est-ce' que ce système a eu beaucoup de succès ? Les
gens ont-ils été attirés par ce mode d'accession à la
propriété ?

- Oui, oui, parce que c'était un nouveau quartier

- Q -
Mais ce quartier-là n'était-il pas très isolé par rapport à
la ville ?

- Oui, à ce moment-là, c'était isolé...

- Q -
A l'époque, la ville s'arrêtait au futur lycée
Bonnecarrèrel , n'est-ce pas ?

- Oui. Ici, c'était un quartier isolé, pour ainsi dire désolé ; il y avait
beaucoup de mouches, beaucoup de moustiques... Personne ne voulait y allcr.

- Q - Entre I918 et 1928, est-ce qu'on avait continué à y faire


des courses de chevaux ?

- Non, non, non !

- Q - C'était donc complètement à l'abandon ?

- A partir du moment où les Allemands sont partis, il n'y avait plus


rien.

- Q - Ce terrain avait donc été reconquis par la brousse ?

- Oui, oui.
- Q - O Ù s'était installé le fermier Hanou...

I Actuelle ENA, en face de la grande poste.

54
- Voila !

- Q -
Qui est-ce qui a acquis ce lot sur lequel vous êtes
actuellement, vous-même ou votre père ?

- C'est moi-même qui ai acquis le terrain.

- Q - En quelle année ?

-En 1933.

- Q - Vous ri'étiez donc pas parmi les tout premiers


adjudicataires ?

- Oui. C'est-à-dire qu'il y avait déjà des locataires à ce moment-]à.qui


avaient pris ce terrain, mais ils n'avaient pas les moyens de payer 120 francs
par an comme loyer.

-
- Q Il faut donner à nos auditeurs une idée des coûts et des
salaires dans ces années 1930. Combien gagnait u n
fonctionnaire ou un agent de commerce par mois Ci l'époque ?
Est-ce que 120 F par an, c'était une grosse somme ?

- Oui, c'était une grosse somme en ce temps-là.

- Q - Combien gagnait u n coininis d'administration, un


instituteur ou un employé du commerce ?

- Ah ça, j c ne saurais vous le dire, parce que je ne connais pas


cxactemcnt IC salairc des fonctionnaires.

- Q - Vous-même, en 1933, vous étiez'déjà un jeune salarie' ?

- Je n'btais pas fonctionnaire ! Tétais toujours à la SCOA ; j'étais


chef-comptablc iì la SCOA.

- Q - Vous rappelez-vous de votre salaire à cette époque ?

- Ça..(silence) Jc ne pcux pas me rappeler ...

- Q ,- J'ai trouvé dans des documents un peu plus récents (ils


sont de 1937) que les salaires des fonctionnaires africains
(infirmiers d 'État, instituteurs diplôme's, etc.) atteignaient
18000 à 20000 F par an, donc I 500 à 1 700 F par mois.

55
C'était ça les plus hauts salaires auxquels u n Togolais
pouvait prétendre à l'époque dans la fonction publique.

- Oui, oui, oui !

-
Q Donc payer 10 F de loyer par mois Ci l'époque, si l'on en
gagnait 1 SOO, c'était assez facile. Quelle est la population
qui a p u acquérir ces terrains de Hanoukopé ? Quels étaient
vos voisins ? Est-ce que c'étaient des fonctionnaires moyens,
supérieurs, inférieurs ?

- Non. A côté de moi, mon voisin immédiat était M. Koudawo.

- Q - Que faisait-il ?

- I1 était à la SCOA, comme moi. C'est lui qui m'a signalé le


terrain, en me disant que le locataire ne payait pas.

- -
Q Il y avait donc aussi des gens du secteur privé parmi les
adjudicataires ?

- C'est ça, oui, oui !


- Q Mais il - y avait, j e crois, une majorité de
fonctionnairesl.

- La majorité était des fonctionnaires, oui.

-
Q -
Quand vous êtes arrivés ici, est-ce que Gbadago2 était
encore h Hanoukopé, ou avait-il déjà franchi la lagune pour
s'installer à ce qu'on appelle aujourd'hui "Tokoin-Gbadago " ?

- Il était déjà sur la colline.

- Q - Toujours d'après les archives, en 1934, on a agrandi le

L'enquête menée en 1990 sur les vieilles maisons du quartier a permis de retrouver la
profession de 43 propriétaires originels : parmi eux, 79 % sont fonctionnaires (qui ont souvent
fini leur carrière à des postes très élevés, y compris celui de ministre), 14 % sont gens du
commerce, 7 % artisans. Seuls deux sont d'origine béninoise (les autres sont essentiellement
mina, comme la première génération de la fonction publique togolaise). Les âges aussi étaient
assez homogènes : sur 26 dates de naissance connues, 88 % s'échelonnent entre 1895 et 1907,
62 % entre 1898 et 1906 (médiane = 1902) ;ils avaient donc, comme M.Amegee, 30 à 35 ans
au moment de l'acquisition de leur terrain.
Prêtre fkticheur installé d'abord au sud, puis au nord de la lagune, où les tout premiers
habitants arriveront peu avant la Seconde guerre mondiale, et surtout après celle-ci, en
utilisant la digue de la voie ferrée pour franchir la lagune. Voir Si Lomé... tome I, dialogue
no 8.

56
quartier vers l'ouest, en créant les lots qui sont entre l'avenue
de la Nouvelle-Marche (l'ancienne rue du Champ-de-course) et
la voie ferrée.

- Oui, oui, c'est ça, oui !

- Q -
On a créé encore une vingtaine de lots, et puis on a
piévu des places, sur des espaces de quatre lots. Vous, vous
aviez eu votre terrain en 1933. Dans votre souvenir, y avait-il
déjh beaucoup de maisons construites ci l'époque ?

- Non, il n'y avait pas beaucoup de maisons à ce moment-Ià.

-
- Q Peu de gens habitaient donc déjh ici. Vous-même, par
exemple, oÙ habitiez-vous avant de venir à Hanoukopé ?

- J'habitais dans la maison de mon père, rue de Kamina.

- Q - Et vous vouliez votre maison personnelle ?

- Oui, oui ! Bien sûr.

- Q - Je crois que l'une des conditions, c'était que les


adjudicataires ne devaient pas être propriétaires d'une autre
maison à Lomé.

- Oui, parce que, là, c'était de nouveaux lotissements. La plupart des


fonctionnaires étaient des gens venus du Bénin (en ce temps, c'était le
Dahomey).

- Q - Parce que ces Dahoméens, eux, parlaient français ?

- Oui, eux parlaient le français.

- Q -
Alors que les Togolais n'étaient pas encore en état de
servir dans les cadres de l'adininistration française ...

- Ah, on avait déjà formé des Togolais avant 1930 ! Les gens
sortaient de 1'Ccole...

- Q - Oui, mais ils étaient encore tout jeunes...

- Tout jeunes, oui, tout jeunes !

57
-Q -
Ils n'étaient pas encore vraiment en âge de bâtir leur
maison. ..

- Oui.

- Q -
Vers quelle époque est-ce que le quartier s'est vraiment '

construit ?

- A partir de 1933. Jusqu'en 1940, c'était déjà fait...


- Q - En 1940, tout était entièrement bâti ?

- Non, pas entièrement !


- Q - Mais le gros du quartier était déjà construit ?
- Le gros du quartier était construit, oui, oui !
- -
Q Donc il se crée une communauté composée de gens qui
sont d'origines assez diverses. Pourtant, elle devient vite
cohérente : Hanoukopé est, m'a-t-on dit, le seul quartier qui a
aujourd'hui un "comité de quartier" pour s'occuper de son
entretien. Est-ce que, dès l'origine, les gens se sont associés
entre eux pour animer le quartier ?

- Oui ! On avait une certaine solidarité... Et on avait un chef, un


tailleur, qui s'appelait Bamezonl.

- -
Q Et la rue du Champ-de-course, a-t-elle été construite à ce
moment-là ?

- Oui, on a fait la rue à ce moment-là.


- -
Q Mais elle s'arrêtait au bord de la lagune. Quand a-t-elle
franchi cette lagune ?

- Après la Deuxième guerre mondiale;

' - Q - Et là, le quartier s'est encore développé.

- Oui, oui !

Akakpossa Bamezon (1893-1957). Jolie maison cue des Cavaliers, avec un fronton
majestueux portmt la date de 1936.

58
- -
Q Dans les années 1940, il y avait donc des maisons ici,
Mais y avait-il des commerces, des activités ? Ou bien est-ce
que, pour n'importe quoi? il fallait toujours aller "en ville "?

- I1 fallait venir à Lomé pour acheter des denrées alimentaires, à


Assivito, c'est-à-dire au petit-marché, qui était près de la gare à ce moment-là.

- Q - C'était le marché dës Haoussa, comme on l'appelait


l'époque allemande.

-.Oui, c'était le petit-marché des Haoussa. Il fallait venir là, ou alors


aller au grand-marché.

- Q -
Pouvez-vous nous dire en quelle année l'éCole du
Champ-de-course a été construite ?

- Oh, il n'y a pas longtemps ! Je crois que c'est dans les années 1964
ou 65...

- -
Q 11 faut rappeler que I'État n'avait pas tout loti : il s'était
gardé la propriété une bande de terrain le long du Boulevard
circulaire, là où l'on a construit ensuite la Bourse du Travail,
le temple méthodiste de Salem, et cette école...

- C'est ça, oui !

- Q - Mais tout cela a contribué à isoler encore plus votre


quartier du reste de la ville ...
- C'est ça !

- Q - Cela devait quand même gêner les gens. Cet isolement


n'a-t-il pas amené certains à laisser la famille à Hanoukopé et
à continuer, eux, à habiter en ville pour rester plus près de
leur lieu de travail ?

- Moi, j'ai déménagé pour Hanoukopé seulement en 1954. J'avais


construit ma maison là-bas, mais je l'ai d'abord louée.

- -
Q A h ? Il y avait des gens qui y habitaient, mais ce n'était
pas votre famille ?

- Non. Je l'ai louée pendant longtemps.

59
-Q - Pourquoi ne vouliez-vous pas aller habiter dans votre
maison ? Parce qu'elle était trop éloignée ?

- Oui, parce que c'était trop éloigné du grand-marché, où j'étais prks


de mon travail...

- Q - En 1954; aviez-vous un moyen de transport personnel ?

- Yavais une motocyclette.

- Q -Le- marché qui est en face de votre maison eristait-il


déjd quand vous arriviez ici, en 1954 ?

- Le marché existait, mais ce n'était pas important.


- Q - De nos jours c'est le deuxième marché de la ville par le
nombre de commergants, et le premier pour tout ce qui est
fruits, légumes et produits frais. A quelle époque s'est-il
vraiment développé ?

- A partir de 1968, lorsqu'on a asséché la lagune.


- Q - C'est seulement vers 1975 qu'on a vraiment asséché la
lagune.

- I1 y avait eu des travaux avant, de ce côté. Mais avant, le marché


n'était pas développé.

- -
Q Justement, vous étiez ici presque au bord de la lagune.
C'était une position dangereuse, parce que la lagune vous
inondait de temps en temps, n'est-ce pas ?

- Oui, mais, depuis, on n'a plus de problèmes.


- Q -
D'après vos souvenirs, quelles ont été les grandes
inondations dont le quartier a le plus souffert ?

-.En 1962, et puis en 1967...II y a eu ces deux grandes inondations.

- Q - Quelle était la hauteur de l'eau dans votre maison ?

- Ça doit faire... comme ça !

60
(Monsieur Amegee fait un geste qui lui met la main à
peu près à 80 cm du sol.)

- Oui, oui, ça faisait à peu près 80 cm. Ma maison est un peu


élevée. L'eau n'était pas rentrée dans ma chambre.

- Q - Mais la cour était inondée ?

- Complètementinondée !

-Q -
Y avait-il eu des gens qui ont dû abandonner leur
maison ?

- Ouï, oui, il y avait des gens qui étaient obligés d'abandonner leur
maison !

- Q -
Quelle avait été l'inondation la plus grave : 1962 ou
1967 ?

- Les deux ! Les deux étaient très importantes.

- Q - Jusqu'où arrivait l'eau vers le centre-ville ?

- Jusque dans la maison de M. Johnson.

- Q - Jusqu'au Boulevard circulaire ?

- Ah, non, non !

- Q - Seul le quartier de Hanoukopé était inondé.

- Oui, oui ! l'eau est arrivé jusqu'au niveau... (hésitation)Je parle du


Johnson qui a travaillé à la postel, hein ? C'est au niveau de M. Randolph2. ,

- Q - C'est-à-dire toujours à l'intérieur du quartier ?

- Oui, à l'intérieur du quartier. C'est-à-dire que depuis 1967,


lorsqu'on a fait les rigoles ...
'

Rue des Manguiers. Le terrain appartenait å l'origine à son grand frère, le docteur Kokoroko
Johnson, actuellement doyen de la famille Johnson.
Grande maison å étage, å l'angle de l'avenue de la Nouvelle-Marche et de la rue du Pasteur-
Akou (tout pr2s de la Bourse du travail), ob l'instituteur Uopold Randolph avait installe un
cours privé ctlèbre.

61
- Q - Ah ? Les caniveaux magonnés qui drainent le quartier
ont été faits dès 1967, après l'inondation ?

- Oui, oui !

- -
Q Ils sont donc plus vieux que les travaux d'assèchement
de la lagune faits par les Hollandais en 1975 ?

- Oui, ils sont plus vieux.


- Q -
Ne pensez-vous pas que les gens n'entretiennent pas
assez ces caniveaux ? Si on les laisse se, boucher, ils ne
servent plus à rien...

- L'eau qui vient après les pluies torrentielles s'en va facilement.

- Q -
Aujourd'hui, il n'y a plus d'angoisse d'inomdation
comme autrefois, mais on a assez iiégligé l'entretien de ces
caniveaux.

- Oui. En 1975-76, il a plu beaucoup aussi, mais à ce moment-là,


les rigoles étaient déjà construites. Alors l'eau passait : nous n'avions plus à
nous inquiéter.

*
* *
- Q -
Vous rappelez-vous de quelques-uns des premiers
habitants de ce quartier qui aient laissé une trace particulière
dans les mémoires ou dans les activités du quartier ?

- Tout d'abord Monsieur Bamezon, le tailleur, qui était le chef du


quartier ; il y avait aussi Monsieur Johnson, Monsieur Koudawo, Monsieur
Hund, Monsieur Kponton...

- Q - Hubert Kpontonl, le créateur du Musée ?

- Oui, oui, oui !

I1 fut le premier Togolais à passer par l'bcole d'instituteurs William-Ponty de Dakar, puis
homme politique (secrbtaire du dtputí5 Martin Akou de 1946 à 1951), enfin personnalité
majeure de la vie culturelle togolaise jusqu'à sa mort, en 1980.

62
-
Q En fait, on oublie. trop souvent que le musée national a
commencé ici, Ci Hanoukopé, chez luil ?

- Chez lui, oui ! Il y a eu aussi Monsieur Randolph.

- Q - Le fondateur de l'école Randolph ?

- Oui, celui qui a créé l'école Randolph.

- Q - Est-ce que cette école existe encore ?

-
Non, non... Il y avait aussi les deux Johnson (un qui travaillait à
la poste et l'autre qui était commandant de cercle2), et Monsieur Gbikpi3...

- Q - Le frère du Père Gbikpi ?

- Le grand-frère du Père Gbikpi, qui était fonctionnaire.

-Q -
C'était en fait des gens qui étaient à peu près tous du
même âge et du même niveau social ?

- Oui !
- Q - Ce qui a fait un quartier extrêmement homogène...

- C'est ça, oui.

- -
Q Êtes-vous beaucoup de survivants de cette époque ? De
ces gens que vous avez cités, y en a-t-il encore beaucoup qui
vivent encore, et qui sont en bonne santé comme vous-même ?

- Il y a Monsieur Gbikpi qui est toujours là ; il a sa maison tout


près de l'école ...

- -
Q Mais la plupart des maisons sont aujourd'hui habitées
par les fils de ceux qui les ont créées ?

- Oui, oui ... Je me rappelle aussi de Monsieui Gbédey4, et puis tant


d'autres.. .

19 rue Kouassi-Bruce ; il n'en reste qu'un fronton décoré.


André Johnson (1910-1967), rue Georges-Mensah.
Norbert Gkikpi-Bénissan (né en 1909), rue Georges-Mensah.
Robert Gbtdey (né en 1898), ancien commis des Finances, rue Georges-Mensah.

63
- Q -
Ce qui frappe, quand on visite ce quartier, c'est son
homogénéité : les maisons sont construites à peu près de la
même manière, avec les mêmes matériaux, d'où une grande
harmonie de couleurs et de f o r m e d . Vous rappelez-vous qui
construisaient ces maisons ? *

- Chaque propriétaire a fait son plan selon son goût.

- Q -
Certains parfois avaient même u n grand sens du
pittoresque, comme pour ce porche charmant oÙ il y a un petit
oiseau en ciment et la devise : "Petit å petit I'oiseau fait son
nidtt2.

- Ah oui, ah oui... (rires)


- -
Q Les équipes de magons capables de construire de telles
maisons. étaient-elles nombreuses ? Ou, en fait, était-ce
toujours les mêmes équipes, qui ont tourné à travers le
quartier ?

- Oui, c'était à peu près les mêmes équipes.

- Q -
Ce qui explique donc l'homogénéité. Tout ceci a été
construit en dix ans par des gens qui avaient le même niveau
social, et par des artisans qui étaient plus ou inoins les
mêmes. E n dehors des fonctionnaires venus du Dahomey, y
avait41 beaucoup de gens comme vous, c'est-à-dire dont le
père était installé au centre-ville et qui représentaient déjà la
deuxième génération des Loméens, ceux qui vont créer leur
propre maison dans ce quartier périphérique ?

- Eh non, ils ne sont pas nombreux.

- -
Q Maintenant, c'est u n quartier qui a son marché, qui a des
écoles, qui a des activités, qui est en quelque sorte devenu
banal. .. Ce qui fait que les gens de Lomé ne se rendent pas
bien compte de combien Hanoukopé est un quartier original.
Merci, cher Monsieur Amegee, de nous l'avoir fait découvrir.

Voir les constructions les plus remarquables dans Y.Marguerat et L.Roux : Trésors cachés
du vieux Lomé, hitions Haho, 1993,164 p.
Maison Locoh, 14 rue des Manguiers. Porche daté de 1935.

64
no 5

LA COMMUNAUTE LIBANAISE
avec

M. Nadim KALIFE
(né en 1944 à Lomé)
professeur d'économie
à l'université du Bénin,
consultant en politique économique africaine,
g6rant des ateliers d'art du "Petit-Prince"

Aujourd'hui, nous abordons une collectivité importante


dans l'histoire et dans la vie économique de Loiné, bien que
peu nombreuse et toujours discrète : la communauté libanaise.

Nous sommes chez M. Nadiin Kalife, le directeur des


établissements du "Petit-Prince", qui est en même teinps
professeur d'économie à l'Université du Bénin. Coinme nous
sommes à côté de son atelier, nous entendrons de temps en
temps des bruits qui viennent des machines de ses ateliers
d'art, pendant que nous évoguerons avec lui l'origine et
l'kvolution de' cette communauté.

Tout d'abord u n petit point de vocabulaire : on parle


s o u v e n t des "Syro-Libanais". Y a-t-il des Syriens dans cette
cominunauté, ou exclusivement des Libanais ?

- A ma connaissance, il n'y a que deux Syriens dans la communauté


dite libanaise du Togo. La dénomination de "Syriens" provient du temps de la
colonisation française, où le Liban actuel était une partie du Territoire sous
mandat de Syrie1. Le Liban actuel n'a connu son indépendance qu'en 1943, et
la dénomination de "Liban" date de cette époque-18 seulement. Donc à
l'époque d'avant 1943, c'était une partie de la grande "Syrie".

- -
Q Quel est le membre de votre .fanaille r p z d est arrivé Li le
premier ?

A la suite du traité de Versailles, tout c o n " le Togo (maisavec un autre type de mandat).
- Mon grand-père maternel, Assaad Michel Nassar. I1 a immigré à
Lomé, en venant de Ketal, en 1916. Auparavant, le père de mon grand-père
s'était établi à Keta en 1885. D'autres familles libanaises se sont établies dans
la région de Lomé tout au début du X e siècle, à l'époque de la naissance de
Lomé, notamment les Williams et les Jazzar.

- Q - S'étaient-ils aussi implantés à Aného ou à Grand-Popo ?

- Non, Williams et Jazzar, c'était à Lomé. De même, la famille fiasr


(qui a évolué par déformation vers la forme Nassar, ou "Naza", comme on le
prononce localement), qui est arrivée à Lomé seulement en 1916, venant de
Keta. en Gold Coast. .

- Q -
Arrivaient-ils directement du Liban ou y avait-il eu des
étapes migratoires intermédiaires ?'

- Comme je vous l'ai dit, mon grand-père venait de Gold Coast : il y


avait donc eu cette étape intermédiaire de Keta en 1885. Avant Keta, il venait
directement du Liban. C'était dans l'antique tradition phénicienne, liée à
l'aventure des mers. Ils étaient partis trois frères, du Liban jusqu'à Marseille.
De Marseille, ils ont pris deux bateaux différents ;l'un est allé au Brésil, les
deux autres sont venus sur la côte d'Afrique. Mon arrière-grand-pèredonc avait
"échoué'' (si je puis dire) à Keta, et son frère, le troisième, est allé jusqu'au
Cameroun, où il a donné une nombreuse descendance (qui s'est d'ailleurs
alliée à la faniille du président Ahidjo).

- Q - De quelle partie du Liban venaient-ils ?

- Ils venaient du Liban-Nord, de la région de Meziara, non loin de la


fameuse forêt des cèdres du Mont Liban.

- Q - Ce sont donc des maronites ?

- Des maronites, oui !

- Q -
C'est-à-dire des chrétiens rattachés ¿Rome,
i mais de
langue arabe ?

- De langue arabe, bien sûr, oui !

A 35 km B I'ouest de hmé.C'était alors le port ia. plus important de cette partie du littoral, B
I'extrkmité orientale de la Gold Coast.

66
- 5 - En 1943 : la communauté libanaise de Lomé célèbre l'accession
du Liban à l'Indépendance.
(De gauche à droite, assis au premier rang : Hattab, Biba Nassar, Renée Jazzar,
Michel Assad ; deuxième rang : Abdallah (de Keta), un personnage non identifié,
Joseph Williams, Antoine Nassif, Rémia Jazzar, Khalif Jazzar ; debout au
troisième rang : Joseph Nassif, Michel Nassar, Elias Aoud, Jean Habib).
On notera que les bandes (rouge-blanc-rouge) des drapeaux libanais -visiblement
improvisés- sont verticales au lieu d'être horizontales.
Photographie A. Acolatsé, Archives nationales du Togo.

- Q -
Est-ce que la plupart des Libanais actuels de Lomé sont
aussi des maronites ?

- Oui, dans leur grande majorité. Disons que, avant les événements
de la guerre civile du Liban (qui a commencé en 1975), la quasi-totalité était
maronite. Depuis ces événements, beaucoup de réfugiés sont venus s'installer
sur la côte d'Afrique, dans les principales villes, notamment B Abidjan,
Dakar, et un petit peu à Lomé. LI y a donc maintenant une nouvelle
communauté libanaise musulmane (chiite, essentiellement) qui est venue
s'installer ici.

- Q -
Ces nouveaux v e w s sat-ils a m m g avec e m kea
dissensions du pays d'origine, QU mt-ih rkussi 2 s'et1 défaire
en franchissant les océans ?

67
- Je pense que la politique nationale qui existe au Togo, qui est une
politique d'union, de non-dissension, leur ferme toute possibilité de faire
éclore des sentiments peut-être cachés intérieurement. Ici, à Lomé, tout se
passe bien. J'ai eu connaissance de troubles à Abidjan, oh le président
Houphouët-Boigny a dû intervenir de façon ferme pour calmer les esprits, et,
à ce'moment-là, les différentes communautés religieuses se sont assagies...

- Q - Revenons, si vous. le voulez bien, Ci votre grand-père, et


li votre arrière-grand-père. Que faisaient-ils ? Qu'est-ce que la
tradition familiale vous a légué de leur vie quotidienne ?

- Ah, la tradition familiale ? Je peux dire que, au point oh j'en suis


actuellement, je n'ai hérité que de l'esprit du commerce. Ce qui est très
important, puisque j'ai cet esprit de façon "naturelle", sans l'avoir appris à
l'école. Vous me voyez en train de pratiquer le commerce, mais je ne l'ai
jamais appris à l'école ou à l'université. J'ai plut8t appris les moyens d'une
politique économique générale, une science économique d'État, pas une
économie privée. Mais par la tradition familiale, par l'environnement, je
pratique le commerce, grâce, bien sûr, à l'héritage familial.

Ce qu'ils faisaient, mes grands-parents ? A Keta, mon arrière-grand-


père faisait du commerce des petits biens importés à l'époque, ce qui était
importé par les bateaux qui débarqualent les marchandises au large (des tissus,
du tabac, des alcools d'Europe...) en échange des matières premières qu'ils
emportaient, notamment les palmistes, le cacao, l'or, l'ivoire, etc.

'Donc la communauté libanaise commercialisait tous ces biens de


consommation courante : des pacotilles, des tissus qu'ils venaient vendre sur
les marchés. A l'époque, les marchés n'étaient pas organisés comme
maintenant : il n'y avait pas de boutiques. Donc ils allaient avec des valises,
dont ils étalaient'le contenu sur le sol des marchés, et-ils vendaient au grand
jour. Ils se faisaient aider par la population locale, à laquelle ils n'étaient pas
encore intégrés (c'est par la suite que les anciens Libanais se sont intégrés à la
population locale). Ils ont bâti un petit réseau commercial de distribution, qui
a beaucoup contribué au développement du commerce des femmes, dont on
parle tant. Ils ont eu beaucoup de relations de confiance et de crédit avec les
femmes, alors que les anciens comptoirs coloniaux ne pratiquaient pas
facilement le crédit, étant donné les principes de rigueur de gestion européens.
Mais le Libanais, lui, pratiquait couramment le crédit, sur la base d'une
confiance personnelle.

- Q -
I l servait en quelque sorte d'intermédiaire eritre les
compagnies importatrices et les femmes ?

68
- Exactement ! I1 a eu un rôle fondamental. C'est ce que me disait
mon père (je ne l'ai pas oublié !) : la communauté libanaise a eu, au départ,
un rôle fondamental de rouage de transmission entre les comptoirs coloniaux
et la masse des petits commerçants du crû, en particulier les femmes.

-
- Q Ce qui exige une bonne pénétration du milieu et, en
particulier, l'apprentissage précoce de la langue du pays.

- Ah oui, oui ! Ça a été vraiment la langue véhiculaire : elle a servi


de véhicule à l'introduction du commerçant libanais dans la population
africaine en général, sur la côte togolaise en particulier.

- Q - S'éloigrtaient-ils loin de la côte ?

Oui, ils allaient à dos d'âne jusqu'à Atakpamé, à Sokodé, et même


au-delà ... Ils mettaient de nombreux jours, même parfois des mois : ils
s'éclipsaient des mois avec leurs marchandises à dos d'âne, comme cela se
pratiquait encore (ie l'ai vu dans certains films) en Europe avant la Première
guerre mondiale...

- Q - C'étaient des colporteurs ?

- Des colporteurs ! Voilà ! C'étaient des colporteurs, à l'époque, qui


allaient de village en village, pour vendre les marchandises dans les petits
marchés.

- Q -
A cette époque, oÙ les transports intérieurs étaient lents
et les transports extérieurs uniquement par bateau, leur
arrivait-il de retourner au Liban ? Ou bien passaient-ils leur
vie entière dans les pays africains où ils s'étaient implantés ?

- Le retour au Liban était exceptionnel. Voyez par exemple le cas de


mon arrière-grand-père. I1 n'a pas été enterré au Togo, comme mes grands-
parents et mes parents, mais c'est parce qu'il avait eu une forte crise de
malaria et qu'il avait dû repartir se faire soigner au Liban, parce que sa santé
était vraiment déficiente.

- Q -
Il n'était donc jamais retourné au Liban depuis qu'il
était arrivé ici ?

- Oui. I1 a dû y repartir pour raisons de santé.

- Q - Et il est mort là-bas ?

69
- I1 est mort là-bas... Mais avant, il avait renvoyé son fils Assaad
Michel Nasr pour continuer son affaire à Keta, oÙ le commerce prospérait
avec la Gold Coast britannique.

- Q -
Et vos parents, retournaient-ils de temps en temps au
Liban, disons avant 1940 ?

- Ils y sont retournés une seule fois, en 1952. Une fois seulement !
(petit rire) Beaucoup de Libanais ne rentrent qu'une fois tous les dix ans, en
moyenne ...

- Q -
Se mariaient-ils avec des filles qu'ils faisaient venir du
Liban, ou bien retournaient-ils là-bas pour se marier ?

- Ils allaient là-bas se marier. C'était la tradition, du fait que c'étaient


les parents qui choisissaient les maris ou les femmes de leurs enfants, à un
âge précoce. Par exemple, ma mère s'était mariée à l'âge de 14 ans, en 1928,
avec un homme qu'elle ne connaissait pas, mais qui lui était destiné. C'était
un de ses cousins, du nom d'Antoun Nasr.

- Q -
A h ? Elle ry connaissait pas votre père avant son
mariage ?

Ce n'était pas mon père, c'était son premier mari, qu'elle a perdu en
'-

1940. Et puis elle s'est remariée -alors là, en toute connaissance de cause !-
avec mon père, Michel Kalife, en 1943...

- Q -
C'était donc une communauté qui gardait sa cohérence et
ses liens avec son pays d'origine même sans y retourner
pendant dix ou vingt ans ?

- Oui, oui ! Ça remonte à l'Antiquité, à l'esprit phénicien... Comme


les Phéniciens d'autrefois, la communauté libanaise est rkpandue à travers le
monde entier : il y en a un million aux États-Unis, un million au Brésil, en
Australie ... En Afrique occidentale, il doit y avoir 150 O00 Libanais, pas
plus.

- Q - On parle de 100 O00 rien qu'en Côte d'Ivoire ...


- Pas possible ? Les Libanais, ce sont des Méditerranéens, ils
exag2rent facilement... I1 faudrait demancler vraiment l'effectif aux autorités
ivoiriennes. Mais il se pourrait bien que ces derseres années, avec la guerre
civile, il y ait eu un afflux massif.

70
- -
Q C'est ce que l'on m'a dit. Ici, à Lomé, au recensement de
1981, on en a trouvé seulement 350. Cela a diì tout de même
évoluer depuis ?

- Je pense que ça doit être aux environs de 500, du fait de l'afflux


provoqué par la guerre civile au Liban.

- Q -
Cette communauté a-t-elle gardé sa langue, ses
traditions religieuses, ou bien s 'est-elle éloignée de son pays
d 'origine ?

- Sauf les Libanais qui se sont assimilés, qui ont adopté les
traditions du pays d'accueil ou se sont naturalisés, les autres, en général, ont
conservé leurs traditions, leurs prières dans leur langue d'origine, dans le rite
maronite.

- Q -
Par exemple, vous-même, parlez-vous encore l'arabe en
famille ?

- Moi-même ? Non. Mon père m'a envoyé au Liban à l'âge de 7 ans


pour aller apprendre l'arabe, parce que, quand j'étais petit, je ne parlais que le
mina et le français. Pour apprendre l'arabe, je suis resté sept années là-bas et
j'ai oublié le mina. (rire)Je suis revenu ici à 14 ans. J'avais gagné une langue
et jlen avais oublié une autre. (rire)

- Q -
Dans la communauté libanaise de Lomé continue-t-on ¿ì
parler couramment l'arabe ?

- Oui, pour les facilités de communication, et pour la langue


commerciale elle-même. Vous savez bien que les affaires sont basées en
général sur le secret : autant que chacun parle dans sa langue, dans une langue
qui soit inconnue des autres.

*
* *
- -
Q Revenons à la génération de vos grands-parents, qui sont
installés à Lomé au début du siècle. D'après le Grundbuch l1
allemand, le premier Libanais (et le seul avant la guerre de
1914) à posséder un terrain, c'était Joseph Williams, qui était
propriétaire d'une parcelle à côté du grand-marché.

Livre foncier de l'époque allemande.

71
Avait-il été l'un des tout premiers à s'installer à
Lomé, ou plutôt le tout premier à s'être enrichi ? Que savez-
vous de Joseph Williams ?

- Joseph Williams ... Je ,sais que c'est l'un des premiers Libanais,
avec mon grand-père Nassar. Je ne connais pas vraiment sa date d'arrivée.
Vous avez dit avant 1914 ? Oui, c'est fort possible...

- Q - Il a immatriculé son terrain en 1913.

- Ah bon ? Mòn grand-père a immatriculé le sien en 1916 : c'est le


terrain qui se trouve au grand-marché1 ;il date de cette époque.

- -
Q J'ai trouvé aux archives d'Accra un rapport de l'officier
anglais qui s'occupait- des affaires politiques de Lomé pendant
la Première guerre mondiale. Le 7 octobre 1918, il y a eu un
problème assez épineux. La farine était très rare à Lomé, et
. elle était donc réservée aux Européens. Or la petite
communauté libanaise consommait traditionnellement du pain
sans levain comme aliment de base, et donc elle a protesté
véhémentement contre cette décision qui la privait de farine.
Le "district political officer" a fait u n rapport au major Rew
(qui gouvernait la zone d'occupation anglaise) où il signale
qu'il a reçu le 5 octobre une délégation de "Syriens" dont il
cite les noms : messieurs K. Jazzar, Nassar, John Jazzar,
Williams et Ali Amine. Ce n'est peut-être pas toute la
communauté, mais certainement ses représentants les plus
éminents.

Ces noms vous évoguent-ils quelque chose ?

- Oui, je connais Jazzar, Williams et Nassar, mais Ali Amine ne me


dit rien. Ils étaient effectivement les représentants de la communauté
libanaise. Par la suite, elle a eu comme président M. Nassar, mon grand-père
(les gens de Lomé prononcent "Naza"), qui est resté président de la
communauté libanaise jusqu'à sa mort, en 1945.

- Q - D'après le texte, ils sont venus pour protester, mais


l'administrateur anglais les a reçus très sèchement, leur disant
qu'ils sont officiellement sujets turcs (puisque l e Liban
faisait alors partie de l'empire ottoman, entré en guerre aux
côtés de l'Allemagne), donc ils sont théoriquement des

Au nord-est de. la cathédrale : pâté d'imeubles (oÙ SF trouvait autrefois la librairie Walter)
entre la rue Foch, la rue du Grand-marché, la rue de 1'Eglise et le grand-marché.

72
ennemis des Anglais, et qu'on est bien bon de ne pas les
mettre dans des camps de concentration... Bref, ils n'ont qu 'ti
la boucler ! Mais l'officier continue son rapport en disant
qu'il f a u t faire attention, parce que ces "Syriens" f o n t
beaucoup d'affaires avec les indigènes, aussi bien en ville que
dans la campagne, et que toute expression de désapprobation
de leur part envers les autorités anglaises pouvait être
dangereuse pour le prestige britannique auprès d e la
population. Il ajoute à propos de Nassar qu'il l'a connu huit
ans avant. Donc, en fait, il l'avait connu Ci Keta en 1910 ?

- A Keta, exactement ! C'est de là que mon grand-père était venu


pour s'installer à Lomé.

- Q -
Ce qui est intéressant pour l'histoire économique et
rociale de Lomé, c'est que la guerre de 1914 a provoqué un
afflux de commercants libanais. E n nombre limité, bien sûr,
mais ~ i 0 1 i négligeable. Les cominergants allemands ayant été
évincés du fait de la conquête alliéel, on peut penser que les
Libanais ont occupé une partie de la brèche ?

- Ah oui, absolument ! Votre document est aussi intéressant du


point de vue de l'histoire économique, puisque cela signifie qu'à l'époque, la
population africaine d'origine ne mangeait pas de pain : c'est maintenant que
le pain est devenu la matière la plus consommée, avec le riz2. Cela explique
en partie le déséquilibre alimentaire de la production agricole africaine, qui est
l'une des causes de la crise Cconomique actuelle de l'Afrique : celle-ci s'est
détournée largement de la production alimentaire traditionnelle.

- Q -
Aujourd'hui, les Libanais de Lomé continuent-ils à
consommer leur pain traditionnel, sans levain ?

- Ah oui ! Ce pain sans levain a une qualité digestive que les


Européens apprécient très bien, de même que les Togolais, et partout en
Afrique ... Quand un Africain découvre le pain libanais, il a l'habitude de
l'adopter non pas comme pain quotidien, mais pour le plaisir de la
dégustation.

- Q - Qui le fabrique ?

- Au départ, c'étaien les Libanais qui avaient monté les fours : il y a


Les firmes allemandes furent autorisées i rester ouvertes, mais elles étaient désormais
coupées de leurs sources d'approvisionnement. En 1916, leurs stocks étant épuisées, elles
furent fermées, et leurs responsables déportés dans des camps de prisonniers.
Depuis les années 1975-76.

73
des boulangeries libanaises dans toutes les villes d'Afrique. Par la suite, il y a
eu, comme pour) les tissus, des gestions de ce fonds de commerce par les
Africains du milieu. Actuellement, il y a plusieurs petits boulangers togolais
. qui fabriquent le pain sans levain libanais, qu'on trouve en vente dans les
supermarchéset dans certaines boutiques de Lomé.

- Q - C'est ce qu'on appelle ici "agouda kpono".

- Voilà, exactement ! (rire)

- Q - D'où vient ce terme d"'agouda" ?

"Agouda", c'était le surnom donné à l'origine aux Portugais de


Ouidah. Les Libanais étant basanés comme les .Portugais, ils ont été
assimilés à ces derniers lors de leur arrivée à la fin du XMe siècle, alors que
les Portugais sont arri.vésen Afrique dès le XVè siècle.

- Q -
Considérez-vous ce terme comme un peu péjoratq, ou
simplement descriptif, comme " yovo" ?

- C'est descriptif ! Bien sûr, il y a une pointe de péjoration, si je


peux dire... Ça dépend de celui qui le prononce, dans quel esprit ... (petit
silence) Ce sont des phénomènes sociologiques qui existent partout (aussi
bien aux États-Unis ou en France qu'en Afrique) : la communauté immigrée
est toujours plus ou moins bien appréciée par ceux qui l'accueillent. Ce n'est
pas méchant, c'est naturel, c'est humain...

*
* *
- Q -
Comment a évolué cette communauté entre les deux
guerres mondiales ? A ce moment-là, les Libanais sont
devenus sujets français (le Liban étant territoire sous mandat
au même titre que le Togo). Donc ils peuvent circuler
librement dans tout l'empire français. Arrivent-ils nombreux à
cette époque-là ?

- Oui. A ce moment-là, il y a eu une nouvelle vague, après la


guerre, dans les années 1920-25. I1 y a eu notamment mon propre grand-père
paternel, Kalife ;il y a eu Farah, Awad, Gebara, Tannous, Sémani, Koury ...
Ils sont arrivés donc dans la foulée de la colonisation française, le Liban étant
également placé sous mandat de la France

Blanc, Européen au Togo et au Btnin.

74
- Q - Ceux-là venaient-ils, eux aussi, directement du Liban,
ou bien avaient-ils transité par ailleurs ?

- Oh, ils sont simplement passés en bateau par Marseille, qui était
le port de relais.

- Q - Étaient-ils apparentés à ceux qui étaient déjà installés


ici ?

- Tout à fait ! Ils étaient des mêmes familles, ou alliés, ou du moins


du même village.

- Q - Il y avait donc des filières familiales de migration ?

- Voilà ! Vous avez cité les noms de Nassar, Williams et Jazzar.


Tous ceux qui sont arrivés par la suite sont venus par ces filières des villages
d'origine de ceux-là : il n'y avait que deux villages d'origine, qui sont Hasroun
et Meziara.

- Q -
A quel moment cette communauté a-t-elle été assez
nombreuse sur place pour pouvoir se marier à Lomé ? Les
hommes arrivaient sans doute tout seuls au début. Ou bien
venaient-ils avec leur famille ?

- C'était mitigé. Certains venaient avec une femme et donnaient


naissance à leurs enfants sur place. D'autres étaient venus célibataires ; ils
repartaient se marier au Liban pour revenir avec une femme et donner des
enfants sur place.

- Q -
Les enfants qui vivaient sur place parlaient donc le mina
et l'arabe ?

- Et le français !
'

- Q - Ont-ils été fortement scolarisés ?

- A la française, oui. Mais leur niveau de scolarisation dépassait


rarement le BEPC ou le baccalauréat.

- Q -
La crise économique des années 1930 a-t-elle amené un
certain reflux de cette communauté ? Y a-t-il eu des Libanais
qui ont quitté le Togo Ci ce moment-là ?
- Non ! Pas du tout ! Au contraire. L'Afrique, en ce temps-là, c'était
vraiment le continent lointain, le monde de l'aventure, si vous voulez : il
fallait avoir de l'audace pour y venir. Je crois que les gens ont été encouragés
à venir s'y .installer parce qu'il y avait tout à créer du point de vue de
l'économie moderne : l'achat des produits d'exportation et la vente des
marchandises d'importation; en servant de relais aux comptoirs coloniaux.

- Q -Peut-être les Libanais, qui avaient moins de frais


généraux, ont-ils mieux supporté la crise que les grandes
compagnies européennes, dont la gestion était lourde ?

- Ah oui ! De toute façon, une micro-économie familiale est


toujours mieux adaptée aux phénomènes de crise qu'une grande compagniequi
comporte une bureaucratie, une certaine hiérarchie ... Ça, c'est tout à fait
reconnu partout. De plus, le commerçant libanais peut facilement réorienter
son activité vers des produits nouveaux, ou s'adapter à de nouveaux besoins
de 1a.populationlocale, avec laquelle il est en contact direct et permanent, et
où il est le plus souvent bien intégré socialement.

- Q -
Avez-vous connaissance d'une évolution dans ce
commerce ? Un changement de produits, un changement de
type de pratique ? Ou y a-t-il eu simplement une croissance ?

- Il y a bien eu un changement de type de produits. Je me rappelle


que, quand j'étais tout petit, il y avait beaucoup de tissus dans le magasin de
mon père. Et quand je suis revenu après mes sept ans au Liban, il n'y avait
plus que des alcools. I1 y a eu cette évolution dans les années 1950 : des
tissus aux alcools. Les tissus étaient tombés dans les mains des femmes
commerçantes. Et les Libanais se sont repliés sur les autres domaines qui
étaient en pointe à l'époque : les alcools, les pièces détachées de voitures,
etc., ceux qui n'étaient pas monopolisés par les anciens comptoirs, dont les
Libanais devenaient alors concurrents.

I - Q -Donc une spécialisation dans le commerce des produits


qui échappent aux femmes ?

- Voilà ! I1 y a toujours eu une pratique de session des parts de


marchés en faveur des autres commerçants, qui étaient bien sûr les femmes.

- Q -
Y a-t-il eu alors une certaine "induration" de ce
commerce, avec des structures plus lourdes, avec des .bureaux,
des succursales ?

76
- Bien sûr, il y a eu une nette évolution : ça fait partie du progrès
social. I1 y a eu une évolution vers les boutiques bien établies, les bureaux,
les services comptables, qui ne cessent de s'améliorer au fil des ans. La
génération de mes parents se contentait d'une comptabilité grossière.

- Q -
Mais, aujourd'hui, l'activité essentielle de cette
communauté reste axée sur le commerce ?

.- Elle s'est diversifiée dans l'industrie. I1 y a eu toujours un


phénomène que j'ai constaté (peut-être est-ce une loi générale) : dès qu'un
commerçant libanais devient puissant commercialement, il a tendance à
investir dans l'industrie ; il passe du commerce à l'industrie et, plus tard, il
vise à investir dans la banque (là, ce sont quelques cas exceptionnels !).
Disons qu'il y a cette évolution des richesses qui passent du service à la
production matérielle, avant de passer à la concentration financière.

- Q -Aujourd'hui, un siècle après sa première installation sur


la côte africaine, cette . communauté reste-t-elle toujours aussi
cohérente, notamment pour ce qui concerne le mariage, la
langue ...
Ou bien a-t-elle tendance à se fondre dans le pays
d'accueil ?

- Pour la communauté d'origine, celle qui est venue tout à fait au


début du siècle, la cohérence n'existe plus ;elle s'est fondue dans la masse du
pays d'accueil, dans la civilisation locale (qui est maintenant une synthese de
la civilisation africaine et de la civilisation européenne), tout en maintenant,
bien sûr, son apport d'origine. Mais la nouvelle vague -ceux qui sont venus,
par exemple, dans les années 1950- est restée plus cohérente : elle ne s'est pas
assez bien implantée, elle ne se sent pas encore entièrement africaine. Et
encore moins la vague de 1975, celle de la guerre civile : elle n'a pas fait
quinze ans ici, et quinze ans ne suffisent pas pour modifier le comportement
social d'une communauté, n'importe laquelle.

- Q -Y a-t-il beaucoup de mariages mixtes entre Libanais et


Togolais ?

- Ah oui ! Le mariage est mixte "tous-azimuths" depuis la guerre.


Par exemple, mon propre grand-père avait divorcé de ma grand-mère pour
prendre une femme noire, et j'ai des cousins qui sont métis, vous voyez ?
Moi-même, j'ai eu une fiancée togolaise autrefois. Oh, bon ... Il y a eu un
accident qui nous a empêché de nous marier, et jlai dû épouser une autre
femme, mais ce n'est pas avec une Libanaise : c'est avec une Française, que
jlai rencontrée au cours de mes études. Comme beaucoup d'autres Togolais
qui ont pris épouse en France, je me suis marié avec une Française, du fait

77
qu'on se trouvait sur les mêmes bancs que ces filles françaises qui
frequentaient les mêmes universités. Donc il n'y a plus ce lien obligatoire. Je
vous ai dit qu'il y a des Libanais qui se sont assimilés en Afrique, qui ont
perdu cette ascendance et cette tradition d'origine, comme d'ailleurs partout
clans le monde. Comme ceux qui oiit été assimilés aux États-Unis, etc. Ils
ont pris femme sur place, dans d'autres communautés, et ainsi de'suite. Le
Libanais a une structure sociale très ouverte ; il a une capacité d'assimilation
extraordinaire, qui est rare dans le monde.

-
- Q E n Côte d'Ivoire et au Sénégal, il semble que cette
nouvelle immigration soit très différente de la précédente.
Autrefois, on venait e n - Afrique gagner de l'argent pour,
finalement, repartir avec au Liban. Les nouveaux venus, au
contraire, viennent s'installer en Afrique avec leurs capitaux.
A Dakar et Ci Abidjan, ils ont acheté massivement des
immeubles pour s'y implanter. Il y a donc eu, cette fois, u n
reflux des capitaux du Liban vers L'Afrique.

- Oui. Si vous voulez, le Liban étant devenu une terre brûlante (et
brûlée), ce sont tous les Libanais riches qui ont émigré, cette fois-ci. Alors
qu'il y a un siècle, c'étaient les Libanais pauvres qui partaient à I'étranger, à la
recherche de la fortune. Maintenant, c'est plutôt le Libanais riche qui cherche
à investir ses capitaux à l'étranger. Et donc ces capitaux sont partis aussi bien
à New York qu'à Paris, à Londres, à Melbourne ... ou en Afrique, et
notamment, comme vous le dites, à Abidjan, où il y a un pôle économique
intéressant, où il y a un marché industriel important. Je ne les connais pas,
mais je suis sûr qu'ils ont investi dans l'immobilier et dans l'industrie, n'est-
ce pas ?

- Q - Oui, c'est exactement ça.

-
- Q A u moment de l'Indépendance du Togo, j e crois qu'une
partie. de la communauté libanaise a pris la citoyenneté
togolaise, n'est-ce pas ?

- Oui. Ceux qui ont pu justifier de leur implantation ancienne dans


le pays. Nous sommes juste quelques rares citoyens togolais d'orïgine
libanaise à avoir ainsi obtenu la citoyenneté. Ma mère l'avait demandée
aussitôt après I.'Indépendance,mais la plupart des Libanais vivant au Togo (la
grande majorité, à 98 % !) n'ont pas encore la citoyenneté togolaise. Mais il
y en a. beaucoup qui souhaitent l'avoir... sans réussir à l'obtenir !

78
- Q -
La désirer ou l'obtenir, cela signifie en tout cas une
volonté d'intégration définitive dans le pays ?

- Oui, comme cela s'est passé ailleurs depuis des millénaires. De


tout temps le Phénicien -devenu le Libanais depuis 1943- est un homme qui
s'intègre facilement dans le milieu d'accueil. I1 s'entend d'ailleurs beaucoup
mieux, en général, dans le pays d'accueil, avec les ressortissants de ce pays
qu'avec ses propres congénères... C'est une particularité qui distingue les
Libanais : contrairement à ce qu'on pense, ils ne sont pas du tout soudés.

- Q - Mais,. dans une ville comme Lomé, votre communauté


.forme u n groupe relativement uni, iion ?

- D'apparence ! Ne croyez pas tout I Je la connais très bien, je la


fréquente, j'en fais partie moi-même ... Vous savez, l'argent divise les
hommes ! Comme nous sommes tous commerçants, nous sommes tous
concurrents les uns des autres. C'est le leitmotiv de tout : la concurrence
matérielle. Bien sûr, il y a des sentiments qui jouent, etc. Mais où est
l'unité '? La preuve en est le désordre qui règne au Liban depuis 1975 : depuis
treize ans, ils n'arrivent pas à s'en sortir...

- Q - Même divisé, cela reste un groupe qùand même


remarquablement dynamique ...
- Ah ça oui ! Un Libanais ne rend jamais sa blouse, même s'il
échoue dans son commerce. I1 prend une nouvelle entreprise. I1 a la foi dans
son travail. C'est une forme millénaire, qui date d'au moins 4 O00 ans ! I1 en
a vu d'autres dans sa famille qui ont échoué, qui ont réussi, qui ont rééchoué,
qui ont encore repris le flambeau... C'est un individualisme vraiment poussé
à l'extrême. C'est, à mon avis, le peuple le plus individualiste qui existe au
monde ! Qui dit individualiste dit compter sur soi-même ;donc le Libanais se
débrouillera toujours par ses propres moyens...

- Q -
Ici, ri Lomé, les Libanais réagissent-ils e n vrais
I Loméeiis (ce que j e caractérise par le culte de la maison de
I famille, qui se transmet de génération en génération suits la
revendre, tandis que chaque génération doit fonder sa propre
maison) ?

- Eh bien, c'est ce qui s'est passé. Ainsi moi, j e suis dans


l'immeuble que mon grand-père avait légué à ma mère1, malgré toutes 'mes
difficultés :j'ai vendu tout ce que j'avais comme biens immobiliers, mais j'ai
gardé celui-ci. Ça, je ne le vendrai jamais, et j'espère que mes enfants y

' 13 avenue du 24-Janvier, sur le côté ouest du Jardin FrCau..


79
vivront heureux.

- Q - Maintenant vous êtes donc devenu un vrai Loméen...

- Oui, oui ! Ca, absolument ! Je l'affiche partout. Et les vrais


Loméens le reconnaissent... (rire)

- Q - Et le terrain de votre grand-père au grand-marché ?


- Au ,grand-marché ? Il est toujours là. I1 est possédé actuellement
par les autres petits-enfants (parce que nous sommes nombreux), les autres
petits-enfants du nom de Nassar. (Moi mon père, c'est Kalife ; Nassar était
mon grand-père maternel). Ce sont ses propres arrière-petits-enfants qui sont
actuellement propriétaires. L'un des tout premiers immeubles en ciment de
Lomé a été construit là en 1916, en face de la cathédrale.

- -Q Stcr la parcelle qui est devant la cathédrale, où il y avait


autrefois la librairie Walter ? Cette parcelle, si j e ne me
trompe, appartenait à la iirme allemande K u l e n k a m p f f . Elle a
été vendue aux enchères en 1924, quand l'Administration a
liquidé tous les biens allemands.

- Ah ça, c'est la secónde parcelle, la plus grande: Derrière celle-ci,


tout près de là où il y avait le magasin Bata, ça appartient à Jazzar, l'un des
premiers Libanais. Juste derrière Jazzar, sur la même ligne, il y a l'immeuble
Nassar, qui était ce premier immeuble en dur.

- -
Q A propos de ces ventes aux enchères de 1924, le rapport
de l'administration française, dit que les Libanais ont participé
très fort aux enclères. J'ai retrouvé les chiffres : le prix de
départ pour cette parcelle Kulenkampff était de 105 O00 F.
Elle a été adjugée à 261 O00 h Michel Assaad Nassar.

' - Mon grand-père ! Justement !


- Q -
Quelle était la valeur en francs contemporains du franc
de 1924 ? Il doit falloir multiplier par cent ou deux cents.

- Par 400 ou 500 ! Mon père avait acheté une voiture, en 1930, à
1000 F (mais pas toute neuve, bien sûr : c'était une occasion à 1000 F).
Actuellement vous achetez une voiture d'occasion à un million, un million et
demi... : il faut multiplier par 1000, ou 1500, mais aussi diviser par 3 ou 4
pour tenir compte des gains de productivité...

80
*
* *
- Q -
Revenons, M. Kalìfe, ci votre propre enfance de petit
Libanais Ci Lomé. A quelle école . alliez-vous ? Comment vous
intégriez-vous dans la communauté des enfants de votre &e ?

- Là, je n'ai que d e a è s vagues souvenirs. Je me rappelle que je


m'amusais avec les enfants du quartier, et qu'on parlait la même langue, la
langue mina. Je fréquentais l'école des Soeurs ;je crois que ça doit être la
même école que celle qu'avait fréquentée ma m&re,rue de la Mission1. J'étais
tout petit, à l'âge de 5 ans. Aussitôt après, à l'âge de 6-7 ans, mon père nous
a envoyé, mon frère et moi (mon frère avait 4 ans) à l'école des Weres des
Écoles chrétiennes au Liban, à Tripoli2,pour apprendre l'arabe, pour renouer
avec la tradition, justement pour ne pas perdre nos racines.

- Q -
Quand vous revenez, Ci l'âge de 14 ans, comment vous
sentez-vous à Lomé ?

- Ah, j'ai toujours eu Lomé dans l'esprit ! J'avais toujours eu l'envie


de revenir... Je me rappelle que j'en pleurais ... Quand je suis revenu à l'âge de
13-14 ans, bien sûr j'avais perdu la langue mina, que je maniais parfaitement
étant tout petit. Je me rappelle que la première chose que j'ai demandée en
débarquant à Lomé, c'est une noix de coco ! Je voulais boire une noix de
coco, parce que ça m'avait beaucoup manqué...

- Q -
C'était t a le souvenir le plus marquant de votre petite
enfance ?

- Eh oui ! Quand j'ai débbarqué à l'aéroport, j'ai demandé au chauffeur


de mon père d'arrêter et d'aller me décrocher une noix à un cocotier de la
plage. Mais mon père m'a dit : "Non, ça ne nous appartient pas ! Tu n'as pas
le droit d'y toucher". Ça m'a fait mal, mais il avait tout à fait raison. C'était
une bonne éducation... (rire)

Écob des Soeurs (dite de la Plage), construite en 1907.


Deuxihe ville du Liban,chef-lieu de sa partie sord.

%1
UN DOCUMENT

M. Georges Williams, installé à Lagos, a demandé à sa fille,


commercante à Lomé, de E 'aiderà obtenir le renouvellement de son passeport
togolais. Dans sa lettre, il décrit ainsi l'histoire de son père, Joseph
William(s),l'un des tout premiers Libanais de Lomé.

L'histoire de la famille Williams

Mon père, Joseph Williams, est arrivé à Lomé en 1896, venant de


Sekondi' (au Ghana), où son frère aîné, Anthony Williams, l'avait précédé en
1893. Il était âgé de 15 ans à peine.

On doit s'imaginer ce que Lomé était en 1896. Les Allemands


venaient à peine de tracer les rues de la future capitale2. L'administration
allemande se trouvait encore à Zébé (Aného). Les conditions de vie étaient
très dures. Pas d'habitations, pas d'eau, pas d'électricité, pas de vivres frais...
En un mot : rien !

En plus, il fallait éviter les moustiques, les mouches tsé-tsé, la


fièvre jaune, et surtout le paludisme.

La preuve : on n'a qu'à faire un tour aux cimetières de Porto-Seguro


et de Lomé, pour avoir une idée de ce qu'était la vie dans ces temps :
plusieurs centaines de jeunes Allemands fauchés par les fièvres.

Donc, en arrivant à Lomé, Papa habitait dans une hutte, le long de


la plage (au début de la route d'Aného). I1 n'y avait comme Blancs qu'un
docteur allemand et un commissaire délégué par l'administration de Zébé3.

C'est dans ces conditions difficiles que ton grand-père maternel


commença son petit commerce de bibelots. Il retourna au Liban en 1907 pour
se marier et revint la même année au Togo, avec sa femme Suzanne.

Tous ses enfants, Constantin, Elvire, Blanche, Victor, Georges et


Raymond, sont nés à LomB.
~ ~~~ ~

Principal port de la partie occidentale de la côte ghanéenne.


Lom6 est deveme capitale du Togo le 6 mars 1897.
Tout deux install& 3 l'emplacement de la gare souti&redu grand-marché.

82
En 1914, durant la Première guerre mondiale, les Allemands se sont
retirés de Lomé pour Kamina (près d'Atakpamé). Ils ont re& les clés de la
ville à Papa, qui lui, à son tour, les a remises aux Alliés : les Anglais venant
de la Gold Coast (Ghana) et les Français venant du Dahomey (Bénin)l.

Pendant ce temps, la Mission catholique allemande confia toutes ses


possessions ?Papa,
i qui, bien.plus tard fie crois en 1920), les restitua à la
même mission, mais tenue par un clergé français.

Par son'labeur assidu et son honnêteté, il est devenu un symbole,


estimé par tous let très aimé par les Togolais, pour lesquels il était un père,
s a o u t les pauvres. I1 était membre de la Chambre de commerce, doyen des
commerçants et président de la communauté libanaise. Un vrai pionnier !

Lors de sa mort, le 9 avril 1939, le gouverneur Lucien Montagné2 a


tenu à suivre en personne ses funérailles et à faire son éloge funèbre3.

C'est pour ces-raisons, et pour l'attachement que nous avons pour le


- Togo, que nous nous considérons comme Togolais.

*
* *
Quant à moi, je suis né le 13 juin 1920 à Lomé, dans la maison de
Feu Emmanuel Ajavon (à Adawlato, près du grand-marché), fils de Joseph
Williams et de Suzanne, née Jabre.

J'ai fréquenté l'école de la mission catholique à Lomé (a l'église du


Sacré-Coe&) jusqu'en 1928, date à laquelle mes parents m'envoyèrent au
Liban parfaire mes études au collège français de la Sainte-Famille, tenu par
les frères de Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle5. J'ai obtenu mon diplôme de fin
d'études en arabe, anglais, français et espagnol.

Petit enjolivement de l'histoire : c'est le commandant du district de Lomé, Clausnitzer, qui est
rest6 sur place pour rendre la ville aux Britanrjaues, le 7 ao& à IS heures. Pour les biens
immobiliers de la mission, il y eut dévolution par l'administrz~onmilitaire anglaise aux

'
missionnaires SMA de Gold Coast. Mais il est possible qo'2 ieur départ, en janviee 191 8, les
&res allemands aient confi6 å WilIiillas burs avoirs cn argent liquide.
Au Togo de 1936 61941.
Joseph Williams est e n t e d dans la partie ofrlcielfedu cimeti8re de B6niglat0, juste au-delà
des tombes allemandes, sous une dalle trhs sobre (ce que ne sont pas toujours les tombes
libanaises).
C'est-%-dm la cath6drale.
Ou MESdes &coles cl-dtiennes.

83
Je parle couramment éWé, et passablement haoussa et yorouba.

En 1939, après la mort de Papa, je suis retourné à Lomé, et j'ai


établi mon commerce, à I'âge de 19 ans. Mon numéro au registre du
Commerce était le no 108. En 1943,j'ai été enrôlé dans l'armée française, et
je ne suis plus revenu au Togo [...I.

84
no 6

LA BOXE

avec

M. Boukari DJASSO
(né en 1937 à Kara, préfecture de la Kozah)
ancien champion de France de boxe (1958-60),
entraîneur de boxe

M. Tatsé ADJE
(né en 1932 à Kabou, préfecture de Bassa)
commerçant à Lomé

M. Dométo AGBIDI (dit "Danger")


(né en 1915 àLomé)
ancien chauffeur à Lomé

Nous continuons notre promenade dans le passé de la


ville de Lomé en sautant du coq Ci l'âne, et nous voici
aujourd'hui avec les boxeurs. Nous revenons donc, après
l'émission avec les footballeurs1, aux problèmes de la vie
sportive h Lomé. Nous sommes en compagnie de :

-
M. Djasso, qui a été champion de France en 1958-60
et qui est toujours entraîneur de boxe de nos jours,
-
M. Adjé, qui a été finaliste au championnat de France
en 1958, qui est aujourd'hui commerGant,
-
M. Agbidi, dit "Danger", ancien boxeur qui s'est, par
la suite, reconverti au métier de chauffeur,

- Q - M. Djasso, qui a introduit la boxe au Togo ?

- La boxe a été introduite, à ma connaissance, par Monsieur Koffi


Djoko.

- Q - Qui était Koffi Djoko ?

I Voir Si Lomé m'érd contée... tome II, dialogue no 10.

85
- Monsieur Koffi Djoko était chauffeur à la Voirie, et il faisait en
même temps la boxe, puisqu'il avait été engagé à la Voirie à cause de la
boxe.

- -
Q Mais quel rapport pouvait41 y avoir entre la Voirie et la
boxe ?

- La Voirie, c'est l'Administration. Parce qu'au temps des colons, au


temps des Européens, ou des Français par exemple, ils nous encourageaient
tellement, nous, les sportifs... Si,bien que, quand quelqu'un était dans un
milieu sportif, ils cherchaient à le ramener à eux, pour que le sport se
développe mieux. C'est comme ça que moi, quand j'ai commencé à boxer, j'ai
été engagé à la Voirie aussi, comme les amis Adjé Tatsé et les autres. Ils ont
tous été introduits à la Voirie comme chauffeurs, sportifs-chauffeurs...

-Q- OÙ avait-il appris la boxe, ce fondateur ?

- Le fondateur venait du Ghana, mais c'était un Togolais. Quand il


est revenu, comme les patrons aimaient bien la boxe, ils l'ont engagé à la
Voirie, et il dirigeait en même temps la boxe ici.

- Q - C'était en quelle année ?

- Moi, j'ai commencé la boxe en 1952, et, en 1954, j'ai été


champion du Togo.

- Q - Étiez-vous la première promotion de boxeurs ?

- Non, ce n'était pas la première promotion. I1 y a eu des boxeurs


avant nous, comme "Danger", Agondjé, "Caporal", "Poison", Koffi Djoko,
"Carpentervi", Afanou...Bien d'autres boxeurs avant nous...

- Q - A quelle époque avaient-ils boxé ?

- Ils boxaient vers 1948-49-50... Avant nous...


- Q -
Y avait-il déjà de la boxe au Togo avant la Deuxième
guerre mondiale ?

- (silence)

- Q -
M. "Danger", vous rappelez-vous qui vous dirigeait Ci
l'époque ?

86
- En 1952, notre patron, c'était Monsieur Popard.
- Q - C'était un Français ?

- (M. Djasso) : Oui, c'était un Français. Monsieur Popard était


le chef de la Voirie.

- Q - Lui-même passionné de sport ?

- Il était passionné de sport, surtout de la boxe. Tous les sports en


général, puisqu'il y avait les footballeurs, la boxe, le lawn-tennis, les
cyclistes aussi... Nous étions tous engagés à la Voirie -surtout les meilleurs-
pour que nous améliorions notre technique dans ces domaines-là.

- Q -
Mais le football, lui, avait commencé beaucoup plus
tôt, dès les années 1920 ?

- C'est quand Monsieur Mermetl était à Lomé. C'était un


commandant, un Français ;il aimait bien le sport ;c'est lui qui a lancé toutes
les disciplines de sport à Lomé.

- Q - A quelle époque ?
- Je vous dis, pour moi, c'est en 1952-53. Monsieur Mermet était
encore 1$.

- -
Q Avant la guerre, il y avait eu le capitaine de Roux qui,
lui aussi, avait eu une action importante pour le sport, mais
pas dans le domaine de la boxe ?

-
Ce n'était pas dans la boxe, je crois. Monsieur Mermet a fait venir
les Camerounais, et on a boxé contre eux. Et puis beaucoup de Togolais -des
entraîneurs- sont partis au Cameroun. Ils faisaient un échange de sportifs
entre le Togo et le Cameroun, à ce moment-là. Même pour le football aussi.
C'est ainsi que notre camarade, Monsieur Ayayi, est parti en France, avec les
Tométy, tout ça là... Quand il est revenu, on l'a envoyé au Cameroun comme
entraîneur. Nous, nous sommes restés au Togo.

- Q -
Revenons iì Monsieur "Danger". Qui vous a appris la
boxe ?

- Friend Amaté. C'est lui qui m'a entraîné.

Philippe Mermet a été commandant du cercle de Lomé de décembre 1952 à décembre 1954.

87
- Q - C'était en quelle année ?
- E n 1952.

- Q - Mais vous n'étiez plus tout jeune en 1952...

- En ce moment-là, j'étais jeune.

- Q -
Vous aviez 35 ans... Ce qui est quand même d.$à un âge
assez avancé pour quelqu'un qui se lance dans le sport. Qui
vous avait dÒnné l'envie de faire de la boxe ?

- J'ai aimé la boxe quand j'étais tout petit.

- -
Q Parce que vous étiez bagarreur ou vraiment par amour du
sport ?

- (M. Djasso) :Tout jeune, il aimait la boxe, il ne faisait que la


boxe. C'est pourquoi il s'est intégré dans la boxe.

- Q -
Mais quand il était jeune, il n ' y avait pas
d'entraînement, pas d'équipements ... Il fallait qu'il se
débrouille tout seul ?

- Nous tous, quand on était jeunes, on aimait la boxe, mais nous


n'avions pas de matériel... Mais, quand même, on a débuté comme ça ! C'est
compte tenu de nos progrès que le commandant Mermet nous a équipés.

- Q - C'est alors que vous avez commence' iì vous organiser ?

- C'est ça. Nous étions quatre clubs à Lomé. I1 y avait


l'lndomptable, l'Aigle d'Azur, la Dine et le Spider-club.

- Q -
Quì n'étaient que des clubs de boxe ? Ou bien
comprenaient-ils aussi d'autres sports ?

- Non, c'étaient des boxeurs seulement. Nous étions quatre clubs à


Lomé. On se rencontrait entre les quatre clubs. Alors on faisait la sélection et
on boxait contre le Dahomey, contre le Cameroun, et entre nous. On avait
boxé aussi 51 Sokodé, à Tsévié, à Kpalimé, etc.

- Q -
Quatre clubs pour Lomé, cela me paraît représenter un
nombre très important de boxeurs... Y avait-il beaucoup de
public à venir vous voir ?

88
- I1 y avait beaucoup de public qui venait nous voir ! A ce moment-
là, on boxait à Tonyéviadjil. Il y avait beaucoup de public qui venait nous
voir, et qui nous encourageait aussi.

- Q - Mais Tonyéviadji, c'était un dancing ...


- On dansait là-bas tous les week-ends, mais nous y faisions la boxe
aussi.

- Q -
Combien de spectateurs cela pepzettait-il de recevoir, Ù
peu près ?

- On arrivait à avoir au moins 50 à 75 spectateurs.

- Q - Et vous, M. Adjé, de quel club étiez-vous ?

- Je suis du club Indomptable, comme Monsieur Djasso. Moi, j'ai


appris la boxe au Nigéria. Et puis après, je suis rentré au Togo. Et ils ont
organisé un match au terrain. C'est là que Monsieur Mermet m'a vu, et il a
dit : "Tiens ! Ce jeune homme a l'air sérieux..."Et puis, ils m'ont engagé à
la Voirie. J'ai continué à boxer, et j'ai été champion du Togo.

- Q -
Est-ce qu'on classait déjù les boxeurs par catégories
suivant leur poids ?

- Bien sûr ! J'étais "super-welter". (Quand ils ont introduit "super-


welter". Dans le temps, il n'y avait pas "super-welter" : c'était "welter" et
"moyen").

- Q -
Et vous, M. ,Danger, de votre temps, y avait-il déjù
toutes ces différentes .catégories ?

- Au moment où nous boxions, il n'y avait jamais le problème du


poids.

- Q -
On ne faisait quand même pas boxer un léger contre un
lourd ?

- (M. Djasso) : C'est vrai. Au moment où j'ai commencé, il y


avait les pesées : on pesait les gens. Seulement il y avait moins de
catégories que maintenant, parce qu'il n'y avait pas de "super-welter". Quand
on quittait le "welter", on allait au moyen. I1 n'y avait pas "mi-mouche" non

Fameux dancing et lieu de réunion, en face de 1'école de la route d'An6ho.

89
plus : il n'y avait que "mouche". II y a au moins deux ou trois catégories qui
n'existaient pas. Après, quand ils ont vu qu'il y avait plus d'accidents, c'est là
qu'ils ont réduit les poids plus minimes encore. Alors maintenant, on a dix
catégories. Avant, je crois que c'était huit ou neuf. Et actuellement, avec le
"super-mi-lourd" aussi, on a onze catégories.

- Q -
Mais déjà huit ou neuf catégories, pour quatre clubs,
est-ce que Ca laissait un nombre de boxeurs suffisant dans
chaque catégorie pour' qu'il y ait des rencontres qui soient
diversifiées ?

- Oui, il y en avait ! I1 y avait beaucoup de boxeurs ! On boxait


assez en ce temps. Ce n'était pas comme aujourd'hui. En ce temps-là, les
jeunes aimaient plus la bagarre qu'actuellement. La jeunesse d'aujourd'hui a
trop peur ; elle ne veut plus prendre les coups ! De notre temps, on prenait,
on cherchait à prendre les coups. C'est-à-dire on était plus courageux pour
faire la boxe, pour faire le sport de combat. (rires)

- -
Q Aujourd'hui, il y a aussi la concurrence du karaté ou du
judo, qui n'existaient pas de votre temps ...
- Oui, le judo, le karaté n'existaient pas. C'est maintenant qu'ils
viennent d'en créer. De notre temps, il n'y avait pas le judo et le karaté...

- Q -
Donc tous les bagarreurs, ou ceux qui simplement
aimaient le beau sport, faisaient de la boxe ?

- Oui, ils n'aimaient que la boxe. Tous ceux qui aimaient la bagarre
ne faisait que la boxe.

- Q - Qui vous entraînait ?

- Nous avions des entraîneurs, comme Monsieur Koffi Djoko, qu'on


appelait "Master Poison", Monsieur Balou Godzé, qui était notre entraîneur
du club Indomptable, et puis dans les autres clubs, il y avait des petits gars
qui avaient appris un peu la boxe, qui venaient aussi avec nous.

Q -
Est-il fondamental pour un jeune boxeur d'avoir un bon
entraîneur ?

- C'est très fondamental pour un boxeur d'avoir un bon entraîneur,


mais malheureusement, à ce moment-là, nous n'étions que des bagarreurs, et
nous avons fait de notre mieux. C'est de là que nous sommes partis à
Abidjan. C'est là qu'on s'est spécialisés, et puis, après, on est partis en

90
France.

- Q -
D'où vous,avez ramené de l'Institut national des Sport
UR diplôme que l'on voit là, accroché à votre mur ; il
représente un boxeur, avec l'inscription "Fédération française
de Boxe, fondée en 1903. Diplôme de prévôt de boxe anglaise,
19 mai 1966, à M. Boukari Djasso". Qu'est-ce qu'un prévôt de
boxe ?

- Un prévôt de boxe, c'est un entraîneur du troisième degré.

- Q -
Pourquoi ce surnom de "Master Poison" pour Koffi
Djoko ?

- "Poison", c'est te poison... I1 a pris ce surnom de ''poisonll parce


qu'il était dangereux. Alors c'est comme Adjé Tatsé, qui avait pris "African
Power". Dans l'ancien temps, nous avions des surnoms...

- Q - Quel était le vôtre ?


- Moi, c'est "Danger-Boy"
- Q -
A ne pas confondre avec "Danger-Aîné", celui qui est
assis à côté de nous ?

- Oui... (rire général).


- Q - Est-ce que vous étiez tellement dangereux, M. Agbidi ?

- Vous savez, quand nous boxions, de notre temps, on ne tenait pas


compte du poids. Si vous êtes habile, vous pouvez affronter un adversaire
beaucoup plus puissant que vou5en poids et en pratique, afin de savoir si
vous pouvez aller plus loin ... Mon premier entraîneur était Friend Amaté,
puis, après son départ, Monsieur Nathaniel, un militaire, au camp, qui est
déjà mort.

- Q - Avez-vous gagné de nombreux combats ?

- (M. Adjé) : S'il s'appelait "Danger", ça voulait dire que tous les
combats qu'on lui présentait, il les gagnait. Voilà pourquoi on l'a surnommé
"Danger", parce qu'il est dangereu.. (rires)
.

-Q- Y avait-il déjà un titre officiel de champion du Togo ?

91
- De son temps, il n'y avait pas vraiment de titre de champion du
Togo. On faisait la boxe parce qu'ils y avait des Blancs qui l'aimaient,
comme Monsieur Mermet que nous avons cité. Monsieur Mermet, il aimait
ça parce que c'est lui qui a bien travaillé à la boxe. Et puis il y avait aussi
Monsieur Chevron, qui était le directeur de la Jeunesse et des Sports au
Togo..,

- Q -
En quelle année a-t-on organisé le premier championnat
de boxe du Togo?

- A mon retour du Nigéria, il y avait déjà des champions, comme


Monsieur Godzé. Moi, je suis revenu ici en 1951.

- Q -
Y avait-il une organisation officielle, avec une remise
de coupes ?

- Non, il n'y avait pas d'organisateurs, comme maintenant. C'était à


l'occasion des fêtes du 14-Juillet. Monsieur Mermet, Monsieur Popard, et
puis Monsieur Chevron s'arrangeaient à organiser des matches, et c'est là que
nous boxions.

- -
Q Alors quand a-t-on organisé un véritable championnat du
Togo, avec quelqu'un qu'on a consacré "champion du Togo'' ?

- (M. Djasso) : En 1954. Nous avons eu des médailles, les vraies


médailles de champions du Togo, en 1954. J'ai actuellement ces médailles.

- -
Q Combien y avait-il de champions? C'est ri dire combien
de catégories? Vous rappelez-vous les noms des autres
titu laires ?

- Nous étions huit boxeurs qui avons reçu des médailles de


champion du Togo.

- Q -
Vous rappelez-vous les noms de vos compagnons du
championnat?

- Il y avait -Djoko Amados, Sossou Segnikè, Abolo (qui est


chauffeur maintenant), Séklé Koffi, le commissaire Agondjé, Afanou
Kpadenou, Adjé Tatsé et moi-même.

- Q - Le doyen Agbidi avait-ìl déjà raccroché les gants ?

- I1 avait déjà raccroché les gants... De son temps, il n'y avait pas de

92
championnats ayec des médailles.

- Q -
De votre génération de jeunes boxeurs, la plupart sont
ensuite partis dans des professions extrêmement diverses, de
chauffeur à commissaire de police. Il n'y a donc que vous qui
soyez restés professionnels du sport (ou à peu près) ?

- (M. Djasso) : C'est Adjé Tatsé et moi qui sommes restés dans la
boxe jusqu'au professionnalisme.

- -
Q Êtes-vous le seul Togolais à avoir fait VINS en boxe ?
Et dans d'autres sports ?

- On était nombreux ! Adjé Tatsé était aussi à U", pour améliorer


notre sport... Mais je suis le seul qui ai fait 1'INS pour avoir mon diplôme
d'entraîneur au Togo.

-Q- Y a-t-il eu d'autres Togolais diplômés ?

-.Il y en avait un autre qui a fait aussi l'INS, mais lui, après son
diplôme, il a été envoyé au Cameroun, où il est actuellement.
*
* *
- Q -
Je reviens sur vos quatre clubs. Où étaient-ils disposés
dans la ville ?

- Les quatre clubs étaient l'un au foyer Pie-XII1, l'autre au zongo ;le
troisième était devant la pharmacie Lorne (l'ancienne pharmacie Lorne2, près
du grand-marché), et la Dine était entre le zongo et la maison d'Albert FAO3.

- Q -
C'est-à-dire assez proches les uns des autres, dans le
nord et le nord-est de la vieille ville. Ces clubs étaient-ils
bien équipés ?

- Il n'étaient pas bien équipés, mais on avait le courage de faire la


boxe ... Même s'il n'y avait pas de gants, on emballait nos mains avec des
chiffons pour boxer, parce que nous aimions faire la boxe.

- Q - Quels étaient les règlements que vous suiviez ?

Inaugur6 en janvier 1955 (derrière le commissariat central).


Voir ci-dessous, dialogue no 15.
A Adoboukomb, p&s de l'église Saint-Augustin (voir ci-dessous, dialogue no lobis).

93
- Les règlements de boxe ? Nous n'avions pas assez de règlements,
puisque nous n'avions pas des entraîneurs compétents comme aujourd'hui.
Nous, on boxait comme on voulait...

- Q - Aviez-vous de bons arbitres ?

- Oh oui ! Enfin, on avait des arbitres européens...

- Oui, des Européens qui aimaient la boxe, qui nous arbitraient,


comme Monsieur Chevron et d'autres. Dans le temps, il n'y avait pas
d'aibitres africains-: il n'y avait que des Européens qui nous jugeaient.

- Q -
Vous pardonnaient-ils vos manquements aux règlements,
puisque vous ne pouviez pas les connaître puisqu'il n'y avait
persorme pour vous les eiiseigner ?

- On n'avait pas des entraîneurs compétents pour nous enseigner,


mais nous faisions de notre mieux pour boxer.

- Q -A l'exception des coups bas ?

- Ah oui ! A l'exception des coups bas ! C'est ça... Et puis, tourner


le dos, non ! Mais on faisait la boxe normale : on ne cherchait pas à se faire
du mal.

- Des bagarres comme des fous, des bagarres de rues, non, ce n'était
pas ça.

- Q -
M . Djasso, avec la technique que vous avez acquise
mairitenant, pouvez-vous juger celle qu'avaient les jeunes de
votre époque ? Était-elle correcte, faible, excellente ?

- Nous n'avions pas une bonne technique, parce que nous n'avions
pas de bons entraîneurs. On boxait courageusement.

- Q - Qu'est-ce qui vous manquait le plus ?

- L'entraîneur !

-
- Q Oui, mais qu'aurait41 dû vous apprendre que vous ne
saviez pas ?

- En boxe, il y a beaucoup de tactiques, beaucoup de règlements... I1

94
ne s'agit pas de boxer comme Fa. I1 y a une tactique, c'est-à-dire une
intel.ligence de la boxe : comment éviter les coups, comment les parer, les
esquiver... Nous, nous boxions courageusement,sans esquiver, sans faire des
feintes, etc.

-
- Q Vous saviez bien comment donner les coups, mais vous
ne saviez pas comment éviter de les recevoir ?

- Nous savions donner des coups, mais comment les éviter, nous ne
savions pas.

- Q -
Mais enfin, vous avez quand même réussi, avec cette
technique modeste, à arriver au championnat de France ?

- J'ai été champion de France parce que j'ai continué jusqu'en Côte
d'Ivoire, jusqu'en France. Et je vous fais savoir que j'ai gagné tous mes
combats avant la limite. J'ai été champion du Togo, champion de la Côte
d'Ivoire, champion d'AOF, jusqu'à champion de France ! J'ai toujours gagné
tous mes adversaires avant la limite du temps. I1 n'y a aucun boxeur qui a pu
faire trois rounds devant moi. J'étais du poids "welter".

- Q - C'est-à-dire quel poids exactement ? ,

- 67 kg (de 65 jusqu'à 67 kg).

- Q - Qu'est-ce qui faisait principalement votre force ?

- Ma force, c'est la droite, mon crochet droit... Si je vous touche et


même si je vous tape la @te,je vous mets au KO ! Vous voyez comment ma
main est cassée ? Moi, je tape fort, oh oui, je tape fort ! (rire)

- Q - Et vous esquiviez bien?

- Ah oui, j'esquive, mais j'encaisse moins. On ne me touche pas,


parce que comme je sais que je n'encaisse pas bien. Moi, j'aime gagner vite,
avant que le type ne me touche... Dans les combats, on m'a sollicité de
montrer clairement mes tactiques, pour qu'ils sachent ce que je sais. Mais
moi, je ne veux pas. Une fois que je suis avec mon adversaire et qu'il me
touche une fois -"Pam !"-, et que les gens crient "Oh !" seulement, alors c'est
fini... Moi, je tape un coup, et le type descend...

- -
Q Mais. ce n'était pus très bon pour les spectateurs Ca ! Ils
paient, ils s'installent, vous montez, vous tapez, c'est fini :

95
ils n'ont plus qu'à repartir ...
- Ah oui ! (rires) D'autres venaient voir ma boxe des fois, mais ils
viennent, ils ne voient rien, ils sontaobligés de partir sans avoir vu ma
technique.

- Q - Vous vous battiez donc durement. 'Et ensuite ?

- Le sport, c'est une famille. Même nous, les boxeurs. I1 arrive des
fois qu'on se bat, on se casse les yeux, on se casse les dents... Mais, quand
on descend du ring, on est comme des Feres, "même père - même mèreI'... On
s'embrasse ; on va boire ensemble... On n'a pas de rancune, puisque c'est le
sport.. .

96
no 7

L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
ET LES LYCEES

avec

M. Christian Ayitévi d'ALMEIDA


(né en 1928 à Aného, préfecture des Lacs)
ancien proviseur du lycée de Tokoin

et

Mme Justine Ayélé d'ALMEIDA-AHYI


(née en 1936 à Porto-Novo)
professeur d'histoire et géographie

I l y a longtemps que nous n'avons plus parlé


d'enseignement à. " S i Lomé m'était contée". Nous allons y
revenir aujourd'hui à propos de l'enseignement secondaire,
avec M. d'Almeida, qui a été le premier proviseur togolais du
lycée Bonnecarrère de Lomé, devenu en 1964 le lycée de
Tokoin, longtemps le seul établissemeiit p u b l i c
d'enseignement secondaire (et le plus prestigieux) du Togo. Il
est ici, comme dans toute sa vie, accompagné de son épouse,
Madame d'Almeida, elle-même ancienne enseignante dans ces
deux établissements.

- Q -
M. d'Almeida, vous avez d'abord été enseignant. Quelle
était votre spécialité ?

- Je suis professeur de sciences physiques.

- Q -A quelle époque uvez-vous exerck ?

- J'ai exerce d'abord en France, en 1955, au lycée Champollion de


Grenoble, et ensuite ici, à LomG?XI iyeée ~ ~ u v e r n e u r - I C ? , o n ~ ede
c ~1957
~re,
à février 1961.

97
- Q - Il faut préciser qu'il y avait aussi des collèges religieux:
Saint-Joseph pour les gargons catholiques, Notre-Dame
d'Amoutivé pour les. filles, et le Collège protestant1.

- C'est ça...

- Q - Mais comme établissement public, Bonnecarrère était le


seul.

- Oui, le lycée Bonnecarrère était le seul, mais il y avait aussi le


collège moderne de Sokodé.

- Q - Qui allait jusqu'à quelle classe ?

1 Si mes souvenirs sont exacts, jusqu'en troisième. Peut-être


jusqu'en seconde... Je ne me souviens pas exactement. En tout cas, nous
recevions ici les élèves de Sokodé en terminale.

- Q -
Combien étiez-vous alors de professeurs de physique et
chimie togolais ?

- J'avais comme collègue Monsieur Lassey.

- -
Q Qui a lui aussi fortement marqué les élèves qui l'ont eu
à l'époque. A vous deux, vous avez donc formé la quasi-
totalité de l'élite togolaise scolarisée en cette fin de l'époque
colo riìale.. .
- Ah, il y en a d'autres qui sont arrivés avec nous : Monsieur
Herman Attignon (en histoire-géographie), Monsieur Antonio Koffi (en
mathématiques), Monsieur Ajavon (en sciences naturelles), Monsieur Paul
Ahyi (en dessin et arts plastiques)...Bien d'autres encore...

- -
Q Quand vous avez pris votre poste au lycée Bonnecarrère,
combien y avait-il d'élhes (Ci peu près) ?

- Quand j'ai pris le poste de proviseur ?


- Q - Non, le poste d'enseignant d'abord.

Tous c& entre 1948 et 1953.

98
- 6 - Le cours complémentaire vers 1930.
Carté postale (cliché CM.Santo), collection Association France-Togo, Paris.

- Ça, je ne peux pas le dire exactement. Mais je sais qu'en 1960, il y


avait environ 520 élèves.

- Q - Comment se présentait le lycée à l'époque ? Il y a


toujours le très beau bâtiment remontant au gouverneur
Bonnecarrère (il a été construit en 1928), qui est aujourd'hui
l ' E N A 1 . Puis, il y a, autour, une série de bâtiments divers,
dont l'architecture est moins intéressante. Comment la
situation se présentait-elle dans ces années 1957 ?

- En 1957, quand je suis arrivé, il y avait l'actuel bâtiment principal


de l'ENA : c'était le bâtiment qui abritait les classes terminales. Ensuite, dans
le bâtiment occupé actuellement par l'inspection du Troisième degré, nous
avions deux classes de sixième, plus une sixième. -si mes souvenirs sont
exacts- dans le bâtiment occupé actuellement par 1',4TRS2, et aussi une
cinquième. Dans le bâtiment occup6 par la direction des Examens et
concours, nous avions la direction de I'êtablissementet ües salles de ciasses :

École nationale d'Administration, en face de la grande poste.


Association togolaise de la Recherche scientifique (qui sera racontée dans le futur tome IV),
dans les bâtiments dits de l'ancien lycée technique, avenue de la Libération.

99
les cinquième et les quatrième. Dans le bâtiment occupé actuellement par la
direction du Troisième degré, nous avions au rez-de-chaussée les troisième ; j e
crois qu'il y avait aussi une première (la première classique). Dans le
bâtiment occupé aujourd'hui par la direction du Second degré, nous avions les
seconde et les première. .Voilà comment se présentait la situation quand je
suis arrivé, en 1957. Si vous voulez, on peut faire un retour en arrière pour
situer cet établissement.

- Q - Très volontiers.

-
Le cours complémentaire de Lomé a été créé par l'arrêté no 179 du
4 septembre 1922. Vous savez que, avec la crise économique mondiale de
1929, la France a été contrainte de réunir en une seule entité juridique le Togo
et le Dahomey. De ce fait, il y a eu transfert du cours complémentaire de
Lomé à l'éCole primaire supérieure Victor-Ballot de Porto-Novo de 1935 à
1937. I1 est revenu à Lomé en 1938. C'est ce que j'ai fait, moi, de 1942 à
1945.

- Q - C'était une formation en trois ans ?

- C'est ça.
- Q - Sans langues étrangères, j e crois.

- Ah oui, sans langues étrangères ! Nous étions bien formés en


français, en sciences, en mathématiques... Je crois que le diplôme' que nous
passions pouvait être considéré comme équivalent au BEPC. Donc j'ai fait
l'école primaire supérieure de Lomé de 1942 à 1945. Ce qu'il y a
d'intéressant, c'est que l'entretien de la maison était confié aux élèves : il n'y
avait qu'un seul manoeuvre, qui assurait le service à l'économat, tout cela ...
En ce qui concerne les locaux, l'entretien de la cour, des jardins, tout cela était
assuré par les élèves.

Et nous étions structurés en conséquence : les élèves de troisième


année étaient les responsables, les élèves des première et deuxième années
assuraient leurs corvées sous la surveillancedes troisième année.

Je dois vous raconter une histoire amusante. Vous savez, les jeunes
qui entraient dans l'établissement étaient appelés les ''bleus"2. Je me rappelle

' Le brevet 818mentaire de l'enseignement primaire. (Le BEPC n'existait pas encore.) Les
cours complémentaires étaient encadrés par. des membres du corps des instituteurs, qui
logeaient sur place, comme le fameux "Maître Alex" (d'Almeida, oncle de M. Christian
d'Almeida), qui assurait & la fois l'enseignement de la première année, l'économat et la
surve4kmce de 1'8tablissement..
Tradition h6rit8e de l'armée française (les uniformes neufs déteignaient'sur la peau des
nouveaux conscrits, dit-on). Dans l'enseignement, on parle plutôt de "bizuths" (et de

100
la définition qu'on donnait du "bleu" et qui est peut-être intéressante à
connaître maintenant : on disait que le "bleu", c'est un animal sans queue et
sans cervelle, qui s'est hasardé vers l'internat de I'EPS pour y quémander des
miettes de pain, des cotylédons de haricot, et qui est placé (tenez-vous bien !)
sous la protection d'un homme généreux appelé "Surveillant" !

Ainsi donc, nous transmettions à nos camarades qui venaient après


nous ce message, cette tradition, et de proche en proche tout le monde passait
par là. Je me souviens qu'il y avait la "nuit du Sabbat" : en rentrant des
études, vers 21 heures-22 heures, vous, "bleu" que vous étiez, vous ne saviez
rien, et puis, brusquement, on éteignait la lumière et on commençait à vous
tabasser pendant un bon moment. Et c'est seulement après avoir pris bon
nombre de coups que vous vous aperceviez que, vraiment, c'était un
traquenard...

(Mme d'Almeida) : I1 y avait parfois des séances de "douche" :


on vous sortait du lit avec des seaux d'eau ! (rire) Ce n'était pas amusant !
.
C'était un réveil peut-être rafraîchissant, mais pas tellement amusant...

(M. d'Almeida) : Ce qui est intéressant, c'est que les premières


années étaient dures (en tout cas, les premiers mois) pour les jeunes qui
entraient, mais ça n'a pas empêché que des liens d'amitié se soient tissés entre
nous1 et, quand on se revoit maintenant, c'est vraiment avec cordialité qu'on
discute ... Je pense que c'était vraiment bon, cette formation qui nous a été
donnée à cette époque-là...

Bon, je dois aussi situer les bâtiments à cette époque-là. Il y avait,


bien sûr, le bâtiment principal dont j'ai parlé, et qui abritait au rez-de-
chaussée les trois classes des trois promotions. Et puis ensuite, au premier
étage à gauche, il y avait le domicile du directeur du cours complémentaire
(ou bien de 1'EPS). A droite, il y avait le bureau du directeur. Ensuite, vous
aviez l'internat, qui comprenait un dortoir (c'est l'actuelle salle des professeurs
del'ENA). .

- Q - Dans le même bâtiment ?

- Non, non, dans un bâtiment séparé. Lorsque vous entrez dans


l'ENA, vous avez à votre droite un premier bâtiment (c'est le secrétariat, je .
crois, maintenant) : c'était notre réfectoire. Puis, vous avez, je crois, la
direction d'un des cycles de l'ENA : c'était la cuisine. Au fond, nous avons un
troisième bâtiment ;c'est lui qui servait de dortoir.

"bizuthage" pour leur "initiation").


L'objectif du bizuthage -ou, ici, "bleuissement"- était de souder la communauté des élèves
toutes classes d'âges confondues.

101
- Q -
Combien étiez-vous d'élèves, toutes promotions
confondues ?

- Nous étions en moyenne vingt par promotion. Nous étions vingt-


trois ou vingt-cinq en première année, mais les autres, ceux qui nous avaient
précédés, étaient peut-être quinze ; et ceux qui venaient avant eux étaient à
peine qurnze ou douze. Donc on ne faisait même pas les soixante.

- Q - Tout le monde &tait interne ?

- Oui, tout le monde interne.


- Q - Même ceux qui avaient la famille à Lomé ?

- Tout le monde interne ! C'était une sélection sur concours


national !

- Q - Et tout le monde était boursier ?

-
Oui, tout le monde boursier. On était habillé. On avait un
uniforme qui nous distinguait des autres.

-Q- Qui singularisait ceux du "Petit-Dakar"I ?

- C'est ça ! C'était "Petit Dakar". (rires)

- Q -
Vous-même, après avoir fait ces trois années de cours
supérieur, où avez-vous continué ?

-
J'ai fait deux ans à Bamako, h l'école des TP (à l'époque, on
l'appelait l'ÉCole technique sGpéieure de Bamako). Ensbite, nous avons été
tous transférés en France, tous les étudiants +togolaisqui étaient en AOF. Je
suis allé à Die2, dans un collège moderne3. J'y ai préparé mon bac I, puis
mon bac II au lycée Champollion de Grenoble. Ensuite j'ai fait l'université de
Grenoble pour avoir la licence de sciences physiques, puis le DES4 de
sciences physiques, etc., et le CAPES5, pour devenir professeur de sciences
physiques.

* Allusion, bien sûr, aux prestigieuses écoles fédbrales de Dakar, qui formaient les instituteurs
et les m6decins africains. Voir Si Lomé... tome I, dialogue no 16.
Toute petite ville dans les Alpes, au sud de Grenoble.
C'est-à-dire sans latin.
Diplôme d'études supérieures (appelé aujourd'hui maîtrise).
Certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du secondaire.

102
- Q -
Vous aviez quitté un cours complémentaire d'une
soixantaine d'élèves, qui se résumait iì un grand bâtiment et
quelques annexes. Et vous revenez dans un complexe qui a
presque dix fois plus d'élèves, et qui a triplé ou quadruplé de
surface ...
- C'est ça, exactement.

- Q - Vous l'avez reconnu ?

(Rires) - Si vous voulez, je ne me suis plus reconnu d'ans l'enceinte


que j'avais quittée... Je vous avais déjà situé les classes. J'ai oublié de vous
signaler qu'on avait construit entre temps un laboratoire, situ6 du cÔtE de la
rue de l'Internat. Les constructions qui devaient abriter le collège moderne et
le collège classique, ensuite le lycée, avaient débuté en 1948 et se sont
terminées en 1950. Et moi, je suis revenu pour trouver ces bâtiments que je
n'avais pas vu monter ... J'y ai enseigné pendant trois ans, pour prendre
ensuite la direction de I'établissement en février 1961.

- Q - Quand I'EPS a-t-elle été érigée en lycée ?

- L'EPS a d'abord été transformée en collège moderne en 1947,


ensuite, en 1949, en collège moderne et classiquel.

- Q - Cela veut dire qu'on y enseignait le latin ?

-
Oui, on y enseignait le latin. Ceux qui ont commencé la sixième
ont commencé avec le latin, et ils ont continué jusqu'en classe terminale.
Nous avions la série classique ("classique A" : ils font le latin et le grec ;
"classique B" : le latin et une deuxième langue étrangkre). A côté, il y avait
la série moderne et la série moderne-prime. Vous aviez ensuite les classes
terminales, qui avaient pour nom "philosophie", "sciences expérimentales" et
"mathématiques élémentaires". (Avec le système actuel, on peut dire que la
philosophie, c'est la terminale A, les sciences expérimentales la terminale D,
et les,mathématiques élémentairesla terminale C).

- Q -
En quelle année a-t-on passé your la première fois le
baccalauréat sur le territoire togolais ?

- D'après les documents que j'ai en ma possession, c'est en 1950 :


j'ai un texte qui dit qu'un centre de baccalauréat a été institué au Togo en
1950. Ces gens qui ont passé le baccalauréat en 1950 occupent maintenant de
grands postes dans le pays, mais je ne voudrais pas les citer...

II prend le nom de "lycée gouvemeur Bonnecarrère" le I9 maí 1953.

103
- Q -
Quand. vous revenez comme professeur, puis quand vous
devenez proviseur, c'est un établissement qui est bien rôdé,
qui a déjà ses traditions, puisqu'il y a déjà sept, huit
générations de bacheliers qui y sont passées...

- Oui, quand je suis revenu, en 1957, ça faisait déjà sept générations


de bacheliers...

- Q - Avez-vous été le tout premier proviseur togolais ?

- Oui, j'ai ét6 le premier proviseur togolais. J'ai remplacé Monsieur


Moulin, qui avait remplacé lui-même Monsieur Bouvier. Je suis arrivé ici en
même temps que Monsieur Bouvier, en 1957. Il est arrivé le 7 novembre, et
moi je suis arrivé le 9, vous voyez ? Quand il est parti, après ses deux ans de
séjour, il a été remplacé par Monsieur Moulin, et puis Monsieur Moulin a
quitté en cours d'année scolaire. Je l'ai donc remplacé en février 1961.

- -
Q Est-ce que cela n'a pas été un manque pour vous, que de
ne plus avoir d'élèves, de ne plus avoir cette pédagogie directe
de tous les jours ?

- On peut dire que c'est un manque. Mais, vous savez, avoir la


responsabilité pédagogique de l'établissement, c'est passionnant aussi : il faut
suivre les jeunes professeurs, les conseiller, suivre leur travail... Si bien que
vous êtes obligés d'être au courant de tout ce qui se passe. Nous avons aussi
institué des cours du soir pour les adultes qui exprimaient le désir de
poursuivre leurs études pour passer le BEPC ou le bac. Avec nos collègues,
aussi bien Togolais que Français, nous assumions ces cours du soir. J'ai
toujours continué à enseigner les sciences physiques, si bien que je n'ai pas
tellement perdu la main...

- -
Q Dans ces années 1960-61, quand vous devenez proviseur,
combien y a-t-il d'élèves ? Et combien d'enseignants ?

-
En 1960-61, il y avait environ 600-650 élèves. Je crois qu'il y
avait 22 classes, et environ 33 professeurs, qui assuraient un service de 18
heures chacun. Les professeurs qui étaient du corps des instituteurs faisaient
un peu plus (20 heures, je crois).

- Q -
Quelle était la proportion de Togolais dans ce corps
enseignant ?

- Oh, nous n'étions pas nombreux ! Je crois que nous étions environ

104
une demi-douzaine... Avec les instituteurs, on peut atteindre une douzaine.
- Q -
Y avait-il des Togolais dans toutes les disciplines ?

- Non, non ! Il y avait des Togolais seulement en sciences


physiques, en mathématiques, en histoire-géographie, en anglais, en sciences
naturelles... (silence) Je crois que c'était tout. . ,

- Q -
Et le reste, était-ce des coopérants professionnels ou
déjà des "coopérants militairesfr1?

- Le reste, c'était des coopérants professionnels, mais aussi des


épouses des directeurs des maisons de commerce qui étaient sur place. Les
coopérants militaires sont venus quand nous avons déménagé pour aller au
lycée de Tokoin, je crois.

- Q -
Vous deviez avoir peut-être uii problème de stabilité de
ce corps enseignant où, à chaque rentrée (voire en cours
d'année), les professeurs changeaient en grand nombre ?

- Non, nous n'avons pas eu ce problème-là. Ils faisaient leur séjour


de deux ans, et ils repartaient. A ce moment, on les renouvelait. Même avec
les coopérants militaires par la suite, c'était la même chose : ils faisaient
deux ans, et puis ensuite ils pouvaient soit continuer leur séjour, soit
réintégrer la'France. On n'a pas eu de problème de gens qui partaient en cours
d'année ... Ça a été rare. .. Je ne m'en souviens pas avoir eu de cas...

- -
Q Dans ce corps enseignant, quelle était la proportion des
femmes, et, parmi ces femmes, la proportion des Togolaises ?

-
La proportion de femmes ? Oh, à peu près le tiers. Les Togolaises
étaient à peine cinq...

- Q -
Madame d'Almeida, vous étiez enseignante en même
temps que votre mari, mais d'histoire et géographie. Combien
étiez-vous d'historiens et d'historiennes togolais à l'époque ?

-
Tétais la seule de l'établissement. Il y avait aussi une Antillaise,
Madame Lara, qui assurait aussi l'histoire-géographie (son mari était directeur
des TP). C'était tout !

- Q -
Avec le recul, pensez-vous que vos élèves voyaient
plutôt avec faveur ou plutôt avec méfiance l'arrivée d'un corpp
enseignant togolais, et en particulier féminin ?

Jeunes diplômés exerçant en coopdration 1 la place de leur service militaire français.

105
-
Non, je ne pense pas que les élèves aient eu quelque méfiance. Au
contraire, je peux dire que, comme tout enfant, ils se sentaient plutôt
rassurés, parce que nous, les femmes, nous avons tendance à faire preuve d'un
peu de tendresse, si je peux m'exprimer ainsi..:Non, je ne pense pas qu'il y
ait eu la moindre méfiance: Je doit ajouter qu'entre tous les professeurs, il y
avait une vraie solidarité, et même une fraternité agissante.

- Q -
Et vous, Monsieur le Proviseur, quelle était, selon
vous, l'opinion des élèves devant la togolisation progressive
et la féminisation partielle du corps enseignant ?

-
Je pense qu'il n'y avait pas de problèmes. Au contraire, ils étaient
encore plus en confiance qu'avec des professeurs coopérants. En ce qui
concerne les femmes professeurs, il n'y avait pas de problèmes. C'est une
question de qualification : quand les gens ont la qualification nécessaire, il n'y
a pas de problèmes...

- Q -
Pour vous proviseur, il y avait désormais l'avantage
d'un corps d'enseignement stable ?

- Oui, bien sûr ! C'ttait plus permanent. Le corps enseignant était


permanent : si je dois quitter le lycée, c'est pour aller dans un autre
établissement similaire et être remplacé, donc il y avait cette stabilité du
personnel. Si bien que les résultats s'en ressentaient aussi : lorsque le
personnel enseignant est permanent, il y a continuité dans le travail, et les
résultats sont bons.

3 Q -
Pour vous, le risque, alors, c'étaient les créations de
nouveaux établissements, pour lesquels on prélevait sur vos
éléments (éventuellement les meilleurs) ?
1

- Oh non, je ne pense pas.


- Q - Vous ne les laissiez pas partir ?

- Non. Lorsqu'on doit créer un nouvel établissement, on prévoit le


personnel en conséquence. C'est rare quand on fait des mutations
d'établissement à établissement.

- Q -
Donc on créait les nouveaux établissements avec de
nouveaux professeurs ?

- Oui, oui, c'est ça : avec de nouveaux professeurs. Lorsque de

106
nouveaux Togolais arrivaient, on les dirigeait vers les nouveaux
établissementsqui étaient créés.

- -
Q Et les élèves, étaient-ils tous Togolais ? Il n'y avait pas
eu une importante arrivée. en provenance des pays voisins ?

-
I1 y avait des Togolais et quelques Africains. Non, il n'y avait pas
beaucoup d'étudiants africains. Ceux qui venaient, c'étaient des Béninois (à
l'époque des Dahoméens), pas nombreux. Mais il y avait des Français, les
enfants des coopérants, des fonctionnaires, des coinmerçants, etc. J'ai essayé
de faire des statistiques :une année, il y avait près de 50 élèves français.

-Q A Sur environ 600 ?

- Oui, sur 600. I1 y en avait beaucoup, puisque les programmes


étaient les mêmes qu'en France ; on passait le même baccalauréat qu'en
France. Même quand nous avons déménagé pour aller au lycée de Tokoin, Fa
a continué. Jusqu'au moment où nous avons modifié nos programmes, qui ne
correspondaient plus aux programmes français. A ce moment-là, ils ont dû
quitter1.

- Q -
Est-ce qu'il y avait encore un internat dans les années
1960 ?

- Dans les années 1960, nous avions toujours l'internat. Nous


sommes allés au lycée de Tokoin avec l'internat. Je crois que c'est à partir de
1965 ou 1966 que nous avons dû fermer les internats.

- Q - Pourquoi ?

- Parce que les élèves ne comprenaient pas qu'il y avait des


contraintes en ce qui concerne l'entretien : les élèves de l'internat voulaient
tout le temps vivre heureux, comme si les.conditions économiques n'avaient
pas varié ! Si bien qu'on a fermé les internats pour instaurer, dans certains
établissements, des foyers ; c'est-à-dire qu'on recevait les élkves, mais ils se
débrouillaient pour leur nourriture.

- Q -A l'extérieur des établissements scolaires ?

- Oh non, dans certains établissements (pas au lyc&e, 09 nous


n'avons pas gardé les internes). Ils se débrouillaient. Ils continuent à le faire
encore dans certains établissements : il y a les locaux qu'ils utilisent, mais ils
se débrouillentpour ce qui concerne la restauration.

En 1974-75. C'est alors qu'on a créé l'école française (puis lycée français) de NyékonakpoB.

107
- Q -Votre génération avait su balayer, arroser les fleurs,
éventuellement repeindre ...
Vingt ans plus tard, la tradition
était perdue.

-Oui, bien sûr ! Je me rappelle que lorsque nous avons intégré le


lycée de Tokoin, nous avons eu des problèmes en ce qui concerne l'entretien
des lieux. L'État avait fait de gros efforts pour recruter du personnel
supplémentaire, afin de faire tourner dans de bonnes conditions
l'établissement. Mais, vous savez, l'établissement était immense et il fallait
solliciter la pdcipation des élèves. Je vous assure que des parents n'ont pas
accepté de bon coeur cette participation des élèves. Mais nous avons tenu
bon, avec l'appui des professeurs, et nous avons défendu ce point de vue
jusqu'à la fin... Si bien que les gens ont pris l'habitude d'envoyer les enfants
pour faire la corvée comme auparavant.

- Q -
Parce que le lycée de Tokoin Ci ses débuts, c'était un
morceau de brousse qu'il fallait défricher ?

- 11 fallait défricher, entretenir les bâtiments, tout ça ... I1 n'y avait


pas suffisamment de manoeuvres pour le faire. I1 fallait obligatoirement faire
intervenir les élèves. Je vous ait dit qu'au cours complémentaire, on le faisait
de bon coeur. Moi, je ne comprenais pas que, dans un lycée très moderne, les
enfants ne veuillent pas entretenir ce qui leur appartient. Parce que, en
définitive, c'est leur bien commun ! Ils doivent apprendre à l'entretenir, à le
soigner.

- Q -
Revenons donc Ci ce transfert du lycée Bonnecarrkre au
lycée de Tokoitl. Pourquoi a-t-on pris cette décision, quand et
sous quelle forme ?

- Nous n'avons pas eu le temps de suivre l'évolution des effectifs au


lycée Bonnecarrère. J'ai dit qu'en 1960-61, il y avait 520 élèves. Ensuite, ça a
passé à 650, puis à 750. Et en 1964-65, nous avions déjà 864 élèves. Vous
connaissez le domaine scolaire au lycée Bonnecarrère :il est petit, la cour est
très petite... Les classes étaient devenues insuffisantes pour recevoir les
élèves, dont le nombre augmentait sans cesse. Vous savez, 600 à 800 élèves
dans cette cour-là, c'était insupportable ! Ils vivaient consignés... I1 fallait
trouver un lieu où ils pourraient s'épanouir totalement. Alors, en 1962, on a
débuté les travaux de construction du lycée de Tokoin. Et en 1964,
l'inauguration a e; lieu. C'est en décembre 1964 que nous avons déménagé du
lycée Bonnecarrèrepour aller dans les locaux du lycée de Tokoinl.

L'architecte en &taitle Français Georges CoustSre, auteur de tous les bâtiments importants de
Lomi?dans les andes 1952-1965.

108
- Q - Pendant les vacances de Noël ?

- Oui, pendant Ies vacances de Noël, exactement.


- Q -
Après un premier trimestre dans les locaux du lycée
Bonnecarrère ...

- Oui, après un trimestre sans sièges en bas..: {rire)Vous voyez dans


quelles conditions nous avions vécu, puisque le recrutement avait été fait
pour intégrer le lycée de Tokoin... Même après le déménagement, il restait
des travaux à faire. Si bien que, pratiquement, leS.cours ont commencé dans
le nouvel établissement en février 1965.

- Q - Mais là, vous étiez enfin ri l'aise ...


{soupir)- Vous dites à l'aise ? On était certainement à l'aise, mais il
y avait pas mal de problèmes à résoudre !

- Q - Par exemple ?

- Par exemple, le problème de l'entretien, dont nous venons de parler


tout à l'heure. Ensuite, il y avait le problème de l'ombrage, des espaces
ombragés. I1 a fallu que nous nous mettions à l'oeuvre pour planter des
arbres, comme on le fait actuellement le ler juin1. Ah, nous en avons
plantés, des arbres ! Dans l'intérieur du lycée, vous avez une allée circulaire.
Le long de cette allée circulaire, nous avons planté des neems, sur tout le
pourtour. La cour d'honneur aussi...

Cette allée circulaire divise l'établissement en deux parties : la partie


centrale est occupée par ce que je peux appeler l'ensemble culturel. Dans cet
ensemble, vous avez le bâtiment F avec, au rez-de-chaussée, le foyer pour les
conférences, à l'étage, la bibliotheque et la salle de dessin. Sur la façade est de
ce bâtiment F, nous avons un écran de cinéma, une salle pour le théâtre et
l'esplanade pour les spectateurs, et ensuite une cabine de projection. Face à ce
bâtiment F, vous avez le dortoir G1, le bâtiment H, qui était initialement
destiné aux élèves de l'ÉCole nationale d'Administration @arcequ'il faut vous
dire que, au départ, cet ensemble culturel avait été conçu pour abriter et le
lycée, et l'ÉCole nationale d'Administration). Donc le bâtiment H était prévu
pour les cabines des élèves de l'ENA. Derrière le bâtiment F, nous avons un
autre dortoir, G2, puis, vers le stade, nous avons un troisième dortoir qui,
lui, n'est pas inclus dans le rond central : c'est le bâtiment G3. Ces trois
dortoirs sont des bâtiments à trois niveaux. I1 y a des dortoirs à chaque

Journée nationale de l'Arbre.

1o9
- 7 - Vue aérienne du lycée de Tokoin en mars 1965.
Cliché J. M. Do Kokou. Archives nationales du Togo.

niveau, avec deux salles d'études. Au total, à chaque bâtiment dortoir,-il y


avait six études. La capacité de chaque dortoir était d'environ 144 élèves,-soit
au total 432.

- Q -
L'ensemble du lycée était prévu pour accueillir quel
nombre d'élèves ?

- Pour l'ensemble des élèves, nous avions en tout 24 salles. Il était


prévu, au départ, 36 élèves par classe. Ça en faisait environ 800 à 1000, au
plus. Nous avons dépassé ce chiffre de 36 classes ;nous sommes allés jusqu'à
42, compte tenu des besoins exprimés... Ça fait plus de 1000 !

-tranche
Q - Tous les b5timeats ont-ils été construits en une seule
ou h i t - i l p ~ k v ades ugrundissements successifs ?

f 10
- En une seule tranche. Dans la partie sud de cette allée centrale, à
l'entrée principale de I'établissement, nous avons deux bâtiments : dans le
bâtiment A, il y a les bureaux du proviseur, du censeur et celui du directeur de
l'ÉCole nationale d'Administration (c'est ce bureau-là qu'occupe actuellement
le proviseur du lycée). Dans le bâtiment B, il y avait la surveillance genérale
et l'économat. Si nous continuons en suivant cette allée centrale, à l'est, nous
avons un grand bâtiment -le bâtiment D- avec trois niveaux : au rez-de-
chaussée, c'est le bloc des sciences physiques (avec deux amphithéâtres, aux
deux extrémités du bâtiment et au centre les laboratoires). Au deuxième étage,
vous avez encore deux amphis, et ensuite des salles de cours prévues pour les
élèves de l'ENA Actuellement, ces locaux sont occupés par l'office du
baccalauréat. Dans cette partie-là, vous avez deux blocs de 12 classes (donc au
total 24 classes). C'est là où s.e trouve la cour d'honneur où, je vous le disais
tout à l'heure, nous avons planté des neems pour résoudre le problème de
l'ombrage. En continuant la marche, à droite, nous avons l'infirmerie, ensuite
le réfectoire, la cuisine, la buanderie, la menuiserie... Je crois que c'est tout
du côté est.

- Q -
Cette menuiserie était-elle destinée aux travaux de
fonctionnement du lycée, ou Ci enseigner la menuiserie ?

- Non ! elle était destinée aux travaux du lycée, pour réparer les
tables-bancs, ou bien pour faire de nouveaux meubles si on en a besoin... J'ai
oublié de vous dire qu'à l'école primaire supérieure, nous allions à l'atelier :il
avait une formation manuelle. On allait à l'atelier une fois ou deux fois par
semaine : on faisait de la menuiserie, ou bien de l'ajustage.

- Q -Au moment de la conception du plan d'ensemble, vous,


les enseignants, les responsables, avez-vous été consultés ?

- Nous avons été sollicités pour aller voir comment les travaux se
déroulaient, s'il y avait des conseils techniques à donner. Nous les avons
donnés.

- Q -Vous aviez ainsi entre les mains un outil qui était


fonctionnel.

- Ah oui, c'est sûr que c'était fonctionnel !

- Q -
Et qui vous décongestionnait considérablement p a r
rapport au vieux Bonnecarrère ?

- Oui ! Là, les élèves ont de l'espace, ils peuvent évoluer très

111
librement. Pour les problèmes, nous avons parlé de l'ombrage :je vous ai dit
que nous avons planté des arbres le long de l'allée centrale, puis les autres
allées secondaires, aussi dans la cour d'honneur et dans d'autres cours.

On a eu à résoudre un gros problème : c'est celui du transport des


élèves. Tokoin n'est pas situé à égale distance de tous les quartiers, si bien
que nous avons eu des problèmes pour le déplacement des élèves. Au départ,
nous avons essayé de mettre au point un plan pour le transport : des circuits
ont été prévus, on pensait même obtenir des cars et s'autofinancer à la
longue... Mais ce projet n'a pas vu le jour parce que la Régie municipale des
transports a mis en service des bus, qui ont pu assurer le transport de nos
élèves. Voilà comment cette question-là a été résolue...

Mais il y a eu un autre problème. Actuellement, nous avons la


clôture du lycée faite en dur. Au départ, ce n'était pas Fa ;c'étaient des jeunes
plants, qui avaient été plantés tout autour du lycée, avec des barbelés ; si bien
que vous aviez'des allées et venues dans la concession aussi bien de la part
des élèves que des gens de l'extérieur, et je vous assure que les gardiens ont eu
du travail ! Mais nous pouvons les féliciter, parce qu'ils ont limité quand
même les dégâts.

- Q - Qu'est-ce qu'il y avait autour du lycée ?

- Autour du lycée, il y avait des espaces vides, des champs...


- Q - Et le camp militaire du RIT...

- Ah oui, ce n'est pas loin.

- Q -
De l'autre côté du carrefour, il y a le collège Saint-
Joseph.

- Entre Saint-Joseph et nous, il n'y avait rien ! C'étaient des champs


abandonnés, qui n'étaient pas exploités, des champs vides.

- Q -
Être ainsi pratiquement Ci la campagne devait aussi vous
poser d e s . problèmes d'entrée dans le lycée de bestioles
indésirables (avec pattes ou sans pattes) ?

- Bien sûr ! I1 y avait même des anecdotes là-dessus : les enfants


disaient qu'ils avaient ramassé des serpents dans leur lit ou dans leur
costume... Tous ces problèmes, il fallait les résoudre, et nous avons pu le
faire avec la compréhension des uns et des autres, surtout des professeurs, des
professeurs togolais, qui, vraiment, nous ont aidé à diriger convenablement

112
cet établissement.
Vous avez dit qu'on avait désormais un endroit où les enfants
pouvaient s'épanouir totalement. C'est vrai. J'ai constaté que les activités
culturelles que nous menions dans l'enceinte très restreinte du lycée
Bonnecarrère se sont vraiment développées une fois que nous avions intégré
le lycée de Tokoin. Le club de théâtre, par exemple, a présenté de beaux
spectacles aux Loméens. Nous avions l'orchestre du lycée, qui était l'un des
meilleurs orchestres des jeunes de Lomé. Vous aviez également des tquipes de
basket, de football, des Cquipes d'athlétisme, qui ont remporté des trophées au
cours des championnats scolaires... Je ne sais pas si le proviseur a toujours
gardé les coupes... En tout cas, quand j'y étais, nous avions une multitude de
coupes dans mon bureau, qui témoignaient de l'effort des élèves pour faire du
bon sport. Ah, j'ai oublié de vous dire que l'équipe de basket, lorsque nous
étions en bas, s'appelait l'Entente scolaire. C'était déjà l'équipe championne
de Lomé. Nous avions aussi un groupe folklorique qui animait les entractes
au cours de nos manifestations culturelles.

- Q - Vous faisiez donc du tliéâtre et de la musique ?

(Mme d'Almeida) : I1 y avait un groupe théâtral au lycée, qui


avait présenté plusieurs pièces, notamment La Mort de Chakal. I1 a eu à
présenter aussi Andromaque2. I1 y avait différentes pièces, de differents
auteurs, classiques comme africains. Nous avions de très bons acteurs. Je ne
sais pas si je peux citer des noms, mais je sais que Monsieur Sama3 (c'est lui
qui jouait Chaka) était vraiment excellent. Il y a eu beaucoup d'autres talents.
Au moment de la présentation de La Mort de Chaka, il fallait une musique de
fond. Notre regrettée artiste Bella-Bello4, qui était élève au lycée Bonnecarrère
en ce temps-là, chantait déjà très bien :je crois qu'elle a commencé sa carrière
dans les représentations du lycée de Tokoin. Au moment de la pièce de
Chaka, elle a eu à chanter la musique de fond, qui était une musique de
Myriam Makeba5. C'est ensemble, en décontracté, que nous avons appris la
musique de cette chanson de Myriam Makeba avec laquelle elle a animé
Chaka.. Nous avons monté plusieurs ballets, notamment un ballet antillais.
Avec Madame Lara, qui était Antillaise (professeur d'histoire-géographie,je
vous l'ai dit), nous avons confectionné les costumes pour les danseuses de ce
ballet antillais. Nous avons aussi présent6 un ballet du folklore dahomten
(actuellement béninois) : Les Porteuses d'eau. C'est toujours avec sa
collaboration que nous avons habillé ces jeunes filles à l'époque. C'était

De Seydou Eadian.
De Racine
Koffi Sama, enseignant de profession, a été ministre de la Jeunesse, des Sports et de la
Culture dans les andes 1980-85.
L'une des plus fameuses chanteuses togolaises, prémapuément disparue le 10 septembre
1973.
Grande chanteuse sud-africaine.

i 13
quelque chose de très, très réussi. Beaucoup de ces anciens acteurs, danseuses
et danseurs sont actuellement dans la vie active, et quand on se voit, c'est en
amis que nous nous rencontrons.

Nous avons oublié de mentionner, entre autres activités, notre


journal, que nous avions baptisé 'Za Gazette du Lycée". C'était une tribune
libre où les élèves pouvaient s'exprimer librement sur des sujets divers,
touchant tous les domaines de la connaissance.

- Q - C'étaient les élèves qui rédigeaient La Gazette ?

- Oui, oui ! Les élèves faisaient leurs recherches, et ils rédigeaient


eux-mêmes La Gazette. Nous jetions seulement un coup d'oeil pour voir la
forme, et sur le fond pour que ça soit très intéressant ;c'est tout...

- Q - Combien avez-vous tenu de nuinh-os ?

- Oh, beaucoup ! Au moins un numéro par mois, et. ça a duré


pendant longtemps. Même quand je suis parti du lycée, ça a continué à
paraître. Je ne sais pas si ça paraît encore maintenant... Vous voyez, toutes
ces activités se sont développés davantage lorsque nous avons intégré les
locaux du lycée de Tokoin.

Nous ne vivions pas repliés sur nous-memes, au lycée : il y avait


des échanges culturels avec d'autres établissements, en particulier avec le
lycée Béhanzin de Porto-Novo1. Les compétitions sportives avaient lieu
alternativement à Lomé et à Porto-Novo, si bien que ça a permis des
échanges, des contacts. Je pense qu'ils ont permis de nouer des liens
intéressants autant pour nos élèves que pour nos pays.

- Q -
Et qu'est devenu le vénérable Petit-Dakaraprès le départ
du lycée ?

- Le "vénérable Petit-Dakar", comme vous dites, a abrité alors le


collège technique de Lomé.

- Q - Que l'on avait ci.é' à ce moment-hì ?

- C'est-à-dire qu'il y avait dgà une section commerciale qui était, je


crois, à Sokodé, et qu'on a transfért5.e. à Lamé. Elle &ait dirigée par Monsieur
Seddsh*, celui qui kst maintenant å CICA. C'est lui qui a dirigé cet
établissement ; il est resté là-bas pendant longtemps. Lorsque le nouveau

* HMtier du vieux c o m Victor-Ballot.


Voir ci-dessous, dialogue. no 10.

114
lycée technique a été construit, ils ont déménagé à Adidogomé.
- Q -C'est alors que l'ENA vous a quittés pour retourner aux
sources...

- L'ENA ne nous a pas quittés, parce que l'ENA n'a jamais intégré le lycée de
Tokoin... Elle avait été dans un autre bâtiment, puis elle a déménagé pour
aller dans l'ancien lycée Gouverneur-Bonnec&ère. Après, nous avons eu
l'Institut d'études supérieures du Bénin, qui a occupé les anciens locaux
prévus pour l'ENA. Vous savez qu'au départ il y avait un centre d'études
supérieures1...

- Q - Qui est Ci l'origine de l'Université du Bénin ...


- C'est ça. I1 y avait la partie littéraire à Lomé et la partie
scientifique à Porto-Novo. Donc cette partie littéraire, qu'on a appelée
"l'Institut d'études supérieures du Bénin", a pris les locaux qui étaient au
départ prévus pour I'École nationale d'Administrationde Lomé. Je vous ai dit
que ces locaux sont actuellement occupés par l'office du baccalauréat, au
deuxième étage du bâtiment D.

- Q -
C'est pour cela que le rectorat est demeuré dans
l'enceinte du lycéey et non dans celle de'l'UB ?

- Je crois, oui.
- -
Q Pendant une dizaine d'années, le lycée de Tokoin a donc
été le seul lycée public de Lomé. Puis, d'autres lycées ont été
créés.

-
Oui. En 1975, on a créé le lycée du "Deux-Février". Après, le
lycée de Gbényédjikopé. Et ensuite, rétablissement Sitti a été transformé en
lycée de Nyékonakpob...

- Q - En quelle année ?

- En 1978.
- Q - Donc quatre grands lycées publics ri Loinéy et combien

A partir de 1965, B I'i@ative des gouvernements togolzis et dahoméen, avec l'aide de la


France : ouverture d'une Ecole des Lettres B Lome, qui @pare eri un an au certificat d'6tudes
littéraires générales. A partir de 1967-68, en conformité avec la réforme intervenue dans les
universités françaises, préparation en deux ans du dipidme universitaire: d'&des littkraires,
complété en 1969-70 par des certificats de licence. L'ensemble a pris le nom d'Universit6 du
Bénin par le décret du 14 septembre 1970, nom resté depuis au seul établissement de Lomé
(celui de Cotonou prenant celui d'université nationale du Bénin, ce qui ne manque pas de
créer de fréquentes confusions k I'étranger).

115
1
d'établìssements confessionnels ?
- Le collège Saint-Joseph et le Collège protestant.

- Q -
En dehors de ces cbllèges religieux, il y avait, j e crois,
&autres collèges privés laïcs.

- Oui, il y avait le collège privé laïc Atayi, qui a été créé en 1955.
Après, ce collège privé laïc Atayi a été vendu à l'État. Il a servi pendant un
moment comme école pour notre jeune université. C'est ensuite que cette
I
école a été transformé en lycée du Deux-Février.

Nous avions aussi l'école privée laïque Aquereburu, créée en 1957. I1


y a eu le collège privé laïc Sitti' (on l'a dit, transformé maintenant en lycte
de Nyékonakpoè). I1 y a eu aussi d'autres écoles, qui ont dû fermer leurs
portes : il s'agit de l'école privée laïque "Dag-Hammarskjöld", de l'école
"Kennedy", etc. -

- Q -
De nos jours, combien le lycée de- Tokoin compte-t-il
d'élèves, par rapport aux 800 à 1000 que vous avez connus .?

- Quand j'ai quitté le lycée de Tokoin, 11 y avait déjà 1 444 élèves.

- Q - Alors que c'était prévu pour un millier ?

- Oui, pour un millier ! (rire) En 1967-70, il y avait 1 444 élèves de


la sixième à la terminale... Actuellement, le lycée de Tokoin ne comporte
plus que le troisième degré, c'est-à-dire les classes de seconde jusqu'aux
terminales. Je ne sais pas exactement quel est l'effectifà l'heure actuelle.

- Q -
I l reste l'établisseinent le plus prestigieux du Togo,
avec les meilleurs résultats aux examens.

- Oui, c'est ça, en effet !

- -
Q Eh bien, nous espérons tous que cela durera, et que ce
beau lycée rnai~tiendra cette tradition d'excellence que vous
avez contribué h cra'er.

1 Voir si ~ o r i z ~tome
. . I, dialogue no 5.

114
no 8

AMOUTIVÉ
ET LA DYNASTIE ADJALLÉ

avec

Togbuil Koffi Messan Michel ADJALLE V


(né en 1919 9 Lomé-Amoutivé)
chef supérieur de la ville de Lomé,
chef du canton d'Amoutivé I

M. Amétogninou Ayaovi DADZIE-ADJALLÉ


(ni en 1948 à Lomé-Amoutivé)
instituteur

et
des aînés de leur famille

De nouveau u n quartier ancien de Lorné, plus aitcieit


même que Lomé : après Kodjoviakopé2, après Bè3, voici
Amoutivé, u n quartier fort important dans l'histoire de la
ville, en particulier p a r ' la famille de ses chefs : celle-ci a
joué un rôle essentiel à la naissance de Lomé, puis dans sa
vie quotidienne, car elle est celle des chefs du canton de
Lomé.

Nous sommes aujourd'hui donc avec U A certain nombre


de membres de cette famille, parini les plus âgés, ceux qui
connaissent le mieux le passé. Tout d'abord, il y a le chef
actuel de la famille, M. Koffi Messan Adjallb, ainsi que l'un
de ses parents, plus jeune, mais qui s'exprime facilement en
fraiiGais, car il est instituteur de son métier, M. Ayaovi
Dadzie-Adjallé.

Et, autour de nous, ce sont Messieurs... ?

Ancien, chef, roi...


Si LomL.., tome I, dialogue no 17.
Si hmé..., tome II, dialogue no 1.

117
I

- Ayigan Ndanou Akakpo,


- Zokplonou Adzo,
- Ayigan Kwaovi,
- Dadzie Kplowodo Koffi,
- Adjallé Ayaovi..

- Q -
Messieurs, qu'avez-vous en commun ? Êtes-vous tous
descendants de ce Dadzie, qui vivait un peu avant l'arrivée des
Allemands ?

(Ayaovi'Dadzie) - Dadzie' vivait avant l'arrivée des Allemands.

- Q -
Pouvez-vous remonter de façon sûre, c'est-à-dire par la
mémoire des plus vieux, aux ancêtres de Dadzie ?

- A notre connaissance, Dadzie est un descendant du fondateur de la


ville de Lomé, qui fut Dzitri.

- Q - Et
de Dadzie lui-même, que savez-vous ? Que signgie
d'abord son nom ?

- Je ne peux pas donner exactement la signification de ce nom. C'était


"Dadje", qui a été transformé par les Blancs en "Dadzie". Avant, il s'appelait
Dadje. '

- Q - Et qu'est-ce que cela veut dire, "Dadje" ?

-
(Messan Adjallé) Dadzie, c'est le nom de notre grand-père.

- Q - Est-ce que cela signifie "Cheveux-rouges"2, comme on


l'a dit ?

- Oh, vous savez, la signification... On a dit qu'il s'appelait Dadje.


Non, ka ne voulait pas dire "Cheveux-rouges".

(Ayaovi Dadzie) - Dadzie, vous savez, c'est notre .grand-père, qui a


enfanté sept garçons : Logbo, Gayi, Towoin, Adjallé, Tissan, Deklo et
Agbokpui.

- -
Q Et deux de ses fils sont devenus successivement chefs de
Lomé ?

/i1 Rappel :le z se prononce ici comme un j ("Dadji").


Da :cheveux, djen : rouge.

118
- 8 - Adjallé-Dadzie (photographie de l'époque allemande).
Archives de la famille Adjallé, Amoutivé

119
(Messan Adjallé) - Oui, ça a commencé avec le vieux Adjalle.

- Q -
Qui, lui, régnait à l'époque allemande. Dans les
documents allemands, il est transcrit "Ahiale ' I , avec u n "h ".
Et ensuite, c'est son frère qui devient. Che& Agbokpui.

- Après la mort d'Adjallé, Agbokpui avait pris la régence. Après la


régence, qui a duré à peu près cinq ans, ce fut le tour du propre fils #Adjallé,
Jacob Adjallé, qui a pris le pouvoir de 1908, jusqu'à 1943. Après Jacob
Adjallé, c'est son fils Joseph Adjallé qui prit le pouvoir, de 1943 jusqu'h
1980. Depuis son décès1 jusqu'à maintenant, la famille royale n'a qu'un
régent ;il n'a pas encore eu de successeur2.

- -
Q Et tous ces membres de la famille Adjallé sont enterrés
au cimetière familial qui se trouve en face de nous, à côté du
marché d'Amoutivé : un petit cimetière que peu de gens
&marquent, bien qu'il soit situé sur la grande route.

- C'est un cimetière royal, où on peut voir le tombeau du feu Jacob


Adjallé, le tombeau de son fils Joseph Adjallé, aussi de son grand Fere Peter
Donou Adjallé et, en dernier, celui du cadet, Logossou Bertin Adjallé. Je
peux dire qu'ils sont au nombre de quatre enterrés dans ce cimetière royal3.

- -
Q En face il y a donc la maison familiale : u n grand
complexe o Ù habitent toujours les Adjallé, dont le porche
s'orne de deux lions en ciment (dont l'un, malheureusement, a
perdu sa tête) et mène au sanctuaire des Adjallé. Qui est
vénéré là ?

- C'est la maison du feu Towoin, grand frère au feu Adjallé, ex-chef de


Lomé. Alors cette famille était aussi une famille noble d'Amoutivé. Les
lions en question, je peux dire qu'ils ne sont que des ornements témoignant
de la grandeur de cette famille. L'arrière-grand-père, Towoin, était un guerrier
ou bien un vrai chasseur, très courageux ! A la chasse, ou bien en lutte, ou
en bataille, il peut affronter jusqu'à cent personnes ! C'est en'sa mémoire, ou
bien pour symboliser sa prouesse, cette force en tant que héros, qu'on a érigé
ces deux lions-là, c'est en sa mémoire.

Q - Quel était son lien de parenté avec Dadzie ?


LÆ 11 février 1980.

'Messan Adjallé ne sera officiellement reconnu chef de canton (sous le nom d'Adjall6 V)
den 1992.
Il y en a eu d'autres depuis cet enregistrement.

120
- Towoin est un fils de Dadzie.

- Q -A côté de nous, en face du marché d'Amoutivé, il y a


une très vieille maison avec une architecture tout à f a i t
intéressante, des décorations remarquables (surtout sur la
faGade arrière, celle qÙe l'on ne voit pas de la grande rue),
mais, . hélas, très délabrée. Il est inscrit dessus : " J a c o b
Adjallé,' 1921"'. Quelle. est l'histoire de cette maison ?

- Oui, cette maison à étage que vous avez vue à côté du marché a été
construite par l'ancien chef Jacob Adjallé, à l'époque. Comme vous le savez,
si vous êtes quelqu'un de remarquable, alors vous pouvez faire ce que vous
pouvez pour honorer votre maison. C'est pourquoi il a construit l'étage-là.
Mais à côté de ça, il a construit un tribunal pour juger les gens. Au temps
d'EklÒu Joseph Adjallé, il a porté le siège2 chez lui, en face du dispensaire.

- -
Q Jusqu'à quand a-t-on habité cette superbe vieille maison
en face du marché?

- Cette vieille maison était habitée depuis sa construction,je peux dire


de 1921 jusqu'à 1980. Ce fut l'habitation du fils aîné du feu Jacob Adjallé,
Peter Donou Adjallé3. Après sa mort, jusqu'à présent, personne ne l'a plus
habitée. Donc, je peux dire que ça fait partie des habitations de la maison
royale. Un roi, un chef, pour s'honorer, c'est sa construction, sa parure qui
montrent vraiment sa grandeur. Alors il s'est montré dans le temps en
construisant cette maison à étage, montrant que, vraiment, il fut chef
supérieur de la ville de Lomé.

- Q -
Si cette maison a vraiment autant de valeur symbolique
par rapport Ci votre grand-père, n'est-il pas dommage de la
laisser se délabrer comme elle l'est actuellement ?

- La deuxième maison à étage servait de tombeaux à certains aïeux que


nous sommes venus voir et qui existent de nos jours. Alors cette maison est
appelée "Yoho''.

- Q - Que veut dire "yoho" ?

- "Yoho" veut dire là où sont enterrés les restes mortels des ancêtres4.
C'est là aussi que se trouvent les sièges ancestraux des chefs qui ont passé.

Vou Y. Marguerat et L.Roux, Trésors cachés du vieux Lorné, 1993, pp. 146-147.
Trône, symbole du pouvoir. C'est toujours dans ce grand bâtiment, en face du dispensaire,
le chef de canton rend la justice coutumibre.
(1901-1980)Ancien comptable la UAC.
Yo : depouille mortelle ;ho :maison.

121
C'est .là aussi que se font nos cérémonies royales. Et c'est là que se trouve
notre dieu protecteur, que nous appelons Aklobo.

- Q - Il faut donc entretenir tout ceci avec le plus grand soin.

- Oui ! Ceci n'est pas négligé, parce que cela servira d'histoire pour la
génération future.

*
* *
- Q -
Revenons sur les plus anciens de vos ancêtres connus
directement, c'est-à-dire ceux de l'époque historique. J'ai
trouvé aux archives de Londres le rapport de la commission
anglo-allemande qui a défini, en mars 1885, la frontière entre
ce qui est aujourd'hui Aflao d'un côté et Kodjoviakopé-
Nyékonakpoè de l'autre. Il y avait à l'époque u n litige à
propos d'un petit hameau qui se trouvait à peu près à
l'emplacement de l'actuel lycée de Nyékonakpoè, et qui était
alors peuplé par des gens d'Aflao. Les Anglais, s'appuyant là-
dessus, revendiquaient ce territoire comme faisant partie de la
Gold Coast. Alors que les Allemands, s'appuyant eux sur les
gens de Bè, disaient : "C'est une terre de Bè, donc cela
appartient au Territoire du Togo". Sont donc venus sur place
deux officiers (un de chacune des deux nations colonisatrices),
et ils ont interrogé une douzaine de personnes pour recueillir
les témoignages sur l'authenticité de l'appropriation de ce
hameau d'Assagbo. (Dans le texte de Hugo Zöllerl, qui est un
p e u antérieur puisqu'il remonte à novembre 1884,
l'orthographe hésite entre "Afoba", "Abofa", "Afabo" ou
"Azabo". E n 1885, ils avaient retenu "Asagbo" ou
"Assagbo"). C'est apparemment le nom d'un homme, qui
figure parmi ceux qui ont été interrogés : il se définit comme
un homme d'Aflao, "chef de ce village depuis dix ans", où il
n'y avait personne avant lui : "il n'y avait personne de Bè
(écrit tantôt B a i , tantôt B e h , selon les textes) ici ; nous
sommes trois chefs de famille, nous sommes tous d'hflao. Je
n'ai jamais payé de loyer à Dadzie (écrit "Dajhi"), qui ne m'en
a jamais demandé".

Le deuxième témoin -je les sélectionne- est u n certain


Poovi, un homme d'Aflao, qui dit que "la terre d'Assagbokopé

Édition d'origine : Berlin, 1885. Version française : "Les Chroniques anciennes du Togo",
no 1, Lom6.,1990.

122
(le hameau d'Assagbo) appartenait à mon grand-père Daitu,
puis à mon père Atshu. La mère de Dadzie ( " D a j i " ) était
d'hflao ; c'était une fille de mon grand-père Daitu (...).
Dadzie vivait autrefois à Bè ; il est venu me demander un
terrain, et j e le lui ai donné, il y a dix-huit ou vingt ans de
cela,Il l'a quitté l'an dernier, et j e l'ai repris. Ce terrain (il
désigne alors de la main la direction du nord) s'appelle Tokor"
(ce qui serait la première mention du nom de Tokoin).
Ensuite, nous avons le témoignage d'un homme de B è :
"Anyabo, l'un des chefs de Bè" : "Le terrain oÙ est construit
le hameau appartenait au père de Dadzie, appelé Lusumjawe ;
j e sais cela depuis mon enfance".

Sont également interrogés un certain nombre de


commergants, anlo et mina, de la côte, dont "Ayamah" (c'est-
à-dire Robert Adjama), "commerqant à Lomé" : "Cette terre
n'appartient pas à Aflao, mais à Bè. C'est Dadzie qui me l'a
dit. Dadzie m'a donné New-Sierra Leone (ri l'emplacement du
poste frontière actuel) e t Kédjébékofi ( c ' e s t - à - d i r e
Kodjoviakopé)". De même James Oklu : "Je vis à Lomé, j e
suis paysan et-collecteur de taxes pour Dadzie, chef à Lomé''
(c'est la première, et à ma connaissance, la seule mention de
Dadzie comme percevant un impôt sur le commerce qui se fait
Ci L o m é 1 ) . "Dadzie h a b i t e T a m è , u n village togo
(vraisemblablement le quartier de Tamé, sur le plateau de
Tokoin). Je sais que ce village, Assagbo, appartient à Dadzie,
mais il n'y a jamais habité. Nous avons autorisé les Aflao à
venir ici parce. que ce sont des amis, il y a environ huit ans.
Je pense que Dadzie n'a pas dit aux gens d'Aflao que ce terrain
est à lui". (On voit le diplomate, qui essaie d'harmoniser les
affirmations des uns et des autres).

Voici enfin, le témoignage de Dadzie lui-même : "Je suis


Dadzie, chef d e Bè, habitant à Bè. Le pays d e Lomé
m'appartient. La frontière entre les gens d'Aflao et de Bè est
entre Aflao et Assagbo .; elle a été fixée par mon grand-père.
Cet endroit m'appartient. 'Tous les gens de Bè le savent, les
Aflao aussi ; s'ils disent que non, ils mentent. Assagbo est

Dans une lettre B l'administration allemande du 14 sept.1888, Joachim Acolatsé raconte que,
lorsqu'il est arrivé B Lomé pour la première fois, le 29 novembre 1880, le propriétaire des
lieux, auquel il paye les taxes coutumières sur les marchandises qu'il débarque, est "Darghee",
de "Amutivie", qui lui a ensuite C a é un trks vaste terrain en bord de mer (en plein centre-ville
actuel), pour l'6quivalent de 9 livres sterling de marchandises (Archives nationales du Togo,
Fonds allemand 1 / 606, p. 30). En juin 1880, "Dargie" avait vendu le terrain de la future gare
routièie de la cathkdrale au Siena-leonais G.B. Williams pour "quatre caisses de gin, vingt
livres de tabac et deux douzaines de pagnes" (ANT, FA, 1 / 494,p. 8).

123
l'un de mes parents ; c'est pour ça que je l'ai autorisé à venir
s'installer ici. I1 ne m'a pas demandé, parce que c'est un
membre de la famille. Dans ce pays, la propriété va de père
en fils1 ' l .

Alors, que pensez-vous de ce document vieux de 103 ans


et où est évoqué le père de Dadzie (un nom que j e n'ai trouvé
nulle part ailleurs) : Lusumjawe, et où il est dit que la mère
de Dadzie venait d'Aflao. Est-ce que, dans la niémoire des
descendants de Dadzie, tout ceci a laissé des traces ?

- Ayant écouté votre intervention, en comparant l'histoire et en


rapprochant les dates, nous constatons que cette affaire de délimitation de
terrain ne se passait pas au moment du chef Dadzie, mais plutôt au moment
de son fils Adjallé-Dadzie, car Adjallé a pris le pouvoir en 18822 et il est
mort en 1901.

- Q - Et "Lusumjawe", cela vous dit-il quelque chose ?

- Lossounyavé -ce n'est pas ''Lusumjawe"- : oui, il fut l'un des chefs de
Lomé. Son règne remontait à 1660 et il mourut en 16&&3.Le Lossounyavé
. en question fait partie de notre famille, il fut un ancien chef de Lomé ;donc
ce n'est pas lui. Ce serait un autre Lossounyavé, d'ailleurs...

- Q -
Il est très fréquent en histoire que l'on ait ce genre
d'incertitudes ...
Une chose qui me frappe aussi dans ce texte,
c'est qu'oit ne parle jamais d'Amoutivé, mais toujours de Bè.

- Nous ne pouvons pas relater l'histoire d'Amoutivé sans retourner un


peu en arrière, pour parler un tout petit peu de l'histoire de L o d ? de la
fondation de Lomé. Si vous me permettez, ce que nous connaissgns, c'est
que, avant la fondation d'Amoutivé, il y avait une guerre qui opposait les
'
Fon à ceux qui étaient venus prendre refuge auprès du roi Dzitri et son fils
Aglin. Ces derniers leur avaient donné l'hospitalité pour se cacher. Mais les
ennemis dahoméens, ayant appris qu'ils s'étaient réfugiés chez les Loméens,
étaient à leur poursuite. A leur arrivée, Dzitri et son fils Aglin étaient alertés
qu'un danger les guettait, qu'il y avait des ennemis armés qui venaient lutter
contre eux. A cet effet, eux aussi avaient alerté les leurs pour aller faire la
guerre contre ces guerriers, les Dahoméens. Alors, au cours de cette guerre,

Alors que chez les Anlo de Keta, l'heritage est souvent matrilinéaire.
Petite imprécision habituelle dans la tradition orale : les archives attestent que "Dadje" est
mort en 1892, selon un document du 27 octobre 1892 (ANT, FA 1 / 606, p. 106).
Dans la "liste des rois d'Amoutiv6" publiée par R. Asmis en 1911 (document dont la
crédibilité paraît, pour diverses raisons, assez douteuse), figure "Lossou", fils de Konou, en
cinquième position après l'ancêtre fondateur Djitri.

124
les guerriers ont été tués en grand nombre de part et d'autre, les partisans de
Dzitri aussi bien que les Dahoméens. Il fallait les enterrer. Alors on a creusé
une grande fosse où on les a tous enterrés, et ça faisait une petite colline, en
sorte qu'ils avaient dénommée Kpoganl. Ce Kpogan, c'est l'actuel Baguida-
Plantation2. Mais, parmi les guerriers de Dzitri qui avaient été tués, il y
avait un fils unique d'une vieille. Alors, pour venger la mort de son fils,
cette vieille avait empoisonné le puits public. Elle avait m i s un régime de
noix de palme empoisonné dans le puits public. Les habitants d'Alomé
d'alors (actuellementLomé), en buvant cette eau, mouraient.

Qu'est-ce qu'il fallait faire, alors ? Il fallait chercher d'autres habitats


ailleurs. C'est ainsi qu'ils ont quitté Alomé. Certains sont partis à Ekpui,
Abobo-Kpoguédé, Tsévié... D'autres étaient retournés à Notsé. Certains
étaient revenus encore à Lomé. D'autres avaient pris le chemin de l'ouest,
vers l'actuel Ghana : ils se sont installés à Agotimé, à Wayanou, et ils
avaient dénommé ce nouvel habitat Alomé, en mémoire de l'ancien qu'ils
avaient quitté. On peut remarquer aujourd'hui qu'il y a certains de ces
habitants de Lomé qui avaient quitté qui se trouvent à Loumé, au Togo
britannique. Alors, l'un des descendants de Gbagban, qui était aussi un
descendant de Dzitri3, avait quitté Alomé pour aller s'installer à Adjrométi4,
appelé alors Adélato. A la mort d'Aglin, fils de Dzitri, ils avaient repris le
chemin de la lagune. Au bord de cette lagune, ils avaient trouvé deux arbres
jumeaux qui végétaient, et ces arbres jumeaux s'appelaient "Amouti"-
amout ti^é"^, d'où le nom de ce village jusqu'à nos jours. Alors les gens qui
quittaient Bè ou Alomé, l'ancien zongo (qui s'appelait avant Togbi Glidzi),
disaient qu'ils allaient à Amoutivé : - Où allez-vous ? - Nous allons à
Amoutivé... Raison pour laquelle ça a gardé ce nom jusqu'à nos jours :
Amoutivé.. .

- -
Q Quand pensez-vous qu'Ainoutivé, qui semble donc avoir,
été Ci l'origine U R quartier de Bè, s'est développé cornme un
véritable village ?

- Amoutivé, étant un quartier de Bè, a évolué rapidement. Pourquoi ?


Nos ancCtres ayant quitté Adjrométi étaient venus s'installer à Amoutivé. Il y
avait deux clans : le clan Konou et ,le clan Vodémé. Les gens de Vodémé
sont les descendants de Gbagban. Avant, les Konou détenaient le pouvoir

Kpo :butte, monticule ;g m :grand.


A la limite des préfectures du Golfe et des Lacs, l'est d'hvépodzo. Ces episodes, bien
connus dans la tradition éw6, correspondraient à l'offensive (et å la défaite) d'une annee du
royaume d'Abomey en 1731-32.
Troisième nom de la liste recueillie par Asmis (Ns d'Aglin, @re de Konou).
Quartier à l'est de Bè, qui s'affirme le plus ancien. Sur toute cette tradition de BB, voir Si
Lorné... tome II, dialogue no 1.
"Les deux arbres (ou l'arbre jumeau) dans l'eau".

125
administratif (puisqu'il y avait des chefs administratifs et des chefs
traditionnels). Aprks, le trône était revenu administrativement aux gens de
Vodémé, et leur représentant fut Adjallé Fr.Son quartier est donc devenu un
quartier royal. Ainsi, il y eu émancipation, développement et. changement
jusqu'à nos jours.

- Q -
Ces deux clans, Konou et Vodémé, venaient tous les
deux de Bè ?

- Ce sont des clans du vieil habitat, Adjrométi, qui se sont installés à


Amoutivé. Donc nous considérons toujours Adjrométi comme notre ancien
habitat. Quand vous allez B Adjrométi actuellement, vous verrez Konou-
komé et Vodomé.

- Q - Oìì habitent aujourd'hui les Konou ?

- Les 'Konou sont tous à côté de la lagune, ici. Quand vous arrivez à
Amoutivé, à l'ancienne maison RAMCO, la rue Amemaka-Libla prolongée
vers le camp', c'est là que les Konou se sont installés. Je peux dire que nous
sommes tous ensemble ; ce ne sont que les rues qui nous ont un peu
départagés.

- Q - Le premier plan sur lequel figure Amoutivé remonte Ci


1891 (c'est même le premier plan connu de la ville de Lomé,
qui s'étend jusque là). On y dénombre 60 cases à Amoutivé.
Alors qu'il nous montre la route Lomé-Amoutivé telle que
nous la connaissons aujourd'hui (rebaptisée en 1987 l'avenue
Maman-"Danida), le plan indique aussi une rue allant h Bè,
mais qui n'est pas notre rue Amemaka-Libla : 'elle part à la
hauteur du dispensaire, en biais. D'autre part, la rue qui
traverse la lagune n'a pas norì plus le tracé actuel: elle est
beaucoup plus en biais : elle part franchement vers le nord-
est, elle coupe la lagune -assez curieusement- en travers
(peut-être pour suivre des zones moins profondes, moins
humides). Est-ce que, dans la mémoire des plus vieux, on
garde traces de ces anciens chemins ?

- Cette rue longe la lagune d'Amoutivé jusqu'à Bè-Kpota. Nous


l'appelions avant la rue de Sassafé. "Sassafé", nous pouvons diviser cela :
"Sa", c'est une sorte de cérémonie2. Après avoir consulté les oracles, peut-
être on va vous demander à faire des sacrifices. Ces sacrifices, après les avoir
faits, nous les déposons sur ces lieux, raison pour laquelle nous l'appelons

De la gendarmerie nationale, à l'ouest d'Amoutivé.


Sassa :offrande ;fé&! : emplacement.

126
"Sassafé".

- Q -
La première description d'Amoutivé par u n voyageur
étranger se trouve dans le récit de voyage de Heinrich Klose,
qui décrit le Togo des années 1894-97l. Il parle d'un petit
village très joli, très agréable, sous les arbres, qui est la
première étape quand l'on vient de Lomé ou la dernière quand
oit arrive à Lomé2, et où s'est développé un petit marché. Y
viennent en particulier les femmes de Bè, remarquables par la
jupe blanche de percale qui est leur seul vêtement. Et il parle
aussi d'une petite mission, d'une chapelle. Avez-vous
souvenir de cette première chapelle d'Amoutivé ?

- La chapelle était construite à côté du cimetière actuel d'Amoutivé.


Cet emplacement est gardé jusqu'à nos jours, et les prêtres y ont construit
une nouvelle école, dénommée Sainte-Rita, au côté nord du cimetière, en
mémoire de cette chapelle.

-
- Q Les plus vieux d'entre vous se rappellent-ils quand elle
a cessé de fonctionner ?

(Messan Adjallé)3 - La chapelle avait été construite par les


missionnaires allemands. Comme la ville se développait, on avait cessé de
faire la messe là-bas. C'est pourquoi on avait créé la paroisse d'Amoutivé au
bord de la route d'Amoutivé.

- Q - Vous. voulez parlez de l'&lise Sairit-Augustin ?

- Oui !

- Q - Qui a été cditstruite en 1934 ?

- Oui, en 1934.
- Q -
Donc c'est ri ce moment-là que l'oïi a supprimé la
chapelle d'Amoutivé ?

- Oui.
- Q - Et les gens d'ici allaient Ci la inesse là-bas ?

* "Les Chroniques anciennes du Togo",no 3, Lomé, 1992.


Par une route qui, pour éviter l'angle que forme le territoire aujourd'hui ghanéen du côté de
la centrale tlectrique d'Akossombo, traversait en biais le plateau de Tokoin pour rejoindre la
route de Kpalimé vers Adidogomé.
C'est désormais essentiellement lui qui parle.

127
- Nous tous nous allions.à la messe à Amoutivé.
*
* *
- -
Q Parlons maintenant de I'Amoutivé que vous avez connu
il y a quelques dizaines d'années. A quoi ressemblait le
village vers 1930-1940 ?

- En 1940, nous étions encore de petits gosses, et nous allions en ce


temps-là à la messe avec des pagnes.

- Q -
Vous souvenez-vous de l'époque où Amoutivé était isolé
au milieu des cocoteraies et des champs ?

- Oh non! Il y avait des cocoteraies de Felicio de Souza à côté1, mais


c'était tout à fait derrière l'église d'Amoutivé.

- Q -
Les gens d'Amoutive' h cette époque, dans les années
1940, étaient-ils encore surtout agriculteurs ?

- Oui, ils étaient tous agriculteurs. Ils cultivaient leurs champs à


Tokoin.

- Q - Dans quelle partie du Tokoin d'aujourd'hui ?

- Vous voyez le lycée de Tokoin, à gauche, tout au long, jusqu'à


"Lomé II" ? C'est là qu'on cultivait nos cultures vivrières.

- Q -
Aujourd'hui, la plupart de ces terrains sont maintenant
habités. Vous reste-t-il des champs ?

- Aujourd'hui, je peux dire que tous ces champs sont devenus des
maisons. Parce que les gens sont nombreux, et ils ont demandé des terrains
pour construire des habitations. et on en a attribué à tout le monde, c'est ça !

- Q - Alors de quoi vivent les gens d'Amoutivé aujourd'hui ?

- I1 y a eu une évolution parmi les habitants d'Amoutivé. I1 y a


certains qui sont des artisans : il y a des maçons, des charpentiers, des
menuisiers, des bijoutiers... Ceux qui continuaient avec l'agriculture se sont

A l'est du village, autour de l'école qui porte toujours le nom de ce grand notable.

128
procurés des terres ailleurs, hors de Lomé : à Tsévié, Davié, AdétikopéI... Et
il y a d'autres qui sont partis même jusqu'à Chra (actuel Wahala)2 ; ils en
ont achetées là-bas. Puisqu'ils sont agriculteurs, ils ne peuvent pas rester ici.

- Q - Ceux-ci ne résident donc plus Ci Amoutivé ?

- Ils résident à Amoutivé ! Au moment de la saison des pluies, ils


quittent Amoutivé pour aller s'installer dans leurs champs et? après les
récoltes, ils reviennent, puisque c'est un temps mort. Et au moment des
cérémonies des décès, tout ça, ils reviennent...

- Q -
Bè a gardé une forte originalité villageoise, mais
Amoutivé, qui provient de Bè, n'a pas autant gardé ce
caractère. Pourquoi ?

- C'est à cause de notre fétiche, le fétiche Nyigblin. Bè a gardé cette


originalitê à cause de ce fétiche. On ne peut pas urbaniser certains milieux
parce que, en urbanisant, on peut détruire notre forêt sacrée. Nous avons des
tabous, nous avons des interdits, nous avons gardé tout ça jusqu'alors à Bè.
I I
I I

- Q - Jusqu'ici, Amoutivé dépend-il toujours de Bè sur le plan


religieux ?

- Non, on ne peut pas dire qu'Amoutivé dépend de Bè, puisque nous


aussi, nous avons notre dieu que nous vénérons. Nous sommes des Aklobo,
et non pas des Nyigblin. La plupart des Bè sont des Nyigblin:
i

- Q - Alors que vous venez pourtant d'Adjrométi ?

s - 0ui;lnous venons d'Adjrométi pour nous installer à Amoutivé.

- Q - Quel dieu adore-t-on h Adjrométi ?

- Ils adorent le dieu Aklobo.

- -
Q Y a-t-il des gens d'Adjromdti qui ont toujours des terres
h Amoutiv6, et des gens d'Arnom%ve' qui ont gardé des terres Ci
Adjrome'ti ?

- Oui ! L'oncle d'B c6t6, Komi Ayigan, il est d'Adjromkti, c a r "


nous. Ils ont leur maison là-bas, ils ont leur maison aussi à Amoutivk. Le

TstSvitS : 35 km au nord de LomB, Davi6 : 30 km,AdtStikop6 : 25 km, toujours sur la route


d'Atakpan1-5.
125 km au nord de LOIR&,mne de foltc immigration agricole.

129
,

vieux,Tokplonou, il vient d'Adjrométi: Ils ont leur maison ici. Nous aussi,
c'est la même chose. C'est vice versa. Nous avons toujours gardé certaines
maisons là-bas en souvenir de nos aïeux.

- Q -
Comme le disait Ci notre micro le député Etsè Amédonl,
vous avez votre "pied h terre" h Bè ?

- Oui. Vous connaissez I'école primaire de Bè-gare? C'est Adjrométi.


Ce sont les gens d'Adjrométi qui ont donné ce terrain pour construire I'école.
A côté, les maisons qui se trouvent au nord de cette école, c'est là que
résidaient nos ancêtres, et c'est là qu'actuellement résident certains membres.
C'est de ceux-là que je parlais : le vieux Atsou Tokplonou et le vieux Komi
Ayigan.

- Q -
Existe-t-il un lien ,entre les deux familles "régnantes",
Adjallé et Aklassou2 ?

- Nous sommes des parents. Si nous remontons un peu à l'histoire, les


Aklassou ont un lien de parenté avec notre vieux Agbokpui. Alors,
Agbokpui étant d'Amoutivé et Aklassou ayant un lien de parenté avec ce
dernier, nous pouvons dire que nous somrñës du même clan.

- Q -
Je pense que l'on peut expliquer l'histoire d'Amoutivé
comme étant le lieu d'échange des gens de Bè : Bè, village
très religieux, très refermé sur la tradition, refusait le contact
avec l'extérieur. Amoutivé a été le lieu du commerce entre
Lomé et le vieux Bè. N'est-ce pas cela qui a fait la fortune
d'Amoutivé ?

- Nous, on ne dirait pas que nous avons laissé nos traditions, nos
coutumes. Nous les suivons même quand les étrangers sont venus chez nous.
Comme ils sont des commerçants, ils avaient pris des terres chez nous.
Alors en prenant ces terres-là, ils devaient donner quelque chose en redevance.
Donc le fait de nous côtoyer, ça a fait des liens ; il y a eu des changements de
mentalité. Ce qui a fait que nous avons changé un peu de mentalit6 : on
remarquerait que les gens d'Amoutivé n'ont pas, à peu près, la même
mentalité que nos fières de Bè.

- -
Q Aujourd'hui, en fait, il y a beaucoup d'étrangers qui
habitent Amoutivé. Combien êtes-vous de vieilles familles
qui se considèrent comme authentiquement originaires
d'Amsutivé ?

' Si Lomé ... ,tome II, dialogue n01.


Chefs du canton de BB depuis 1910.

130
- Les étrangers étant venus, ils ont sollicité des refuges chez nous, ils
ont voulu prendre des terrains chez nous :c'est ce qui fait qu'il y a eu un peu
de changement. Mais ça n'empêche pas qu'il y a des autochtones, des vieilles
familles ... I1 y a la famille Konou,.il y a la famille Adjallé-Dadzie... Nous
sommes toujours là. On ne peut pas dire que les étrangers nous ont dominé
complètement. Nous existons !

*
* *
- Q -
Les gens d'Amoutivé, en particulier la famille Adjallk,
possédaient les terres et ont immatriculé selon les principes
du droit moderne -avec des titres fonciers selon le droit
frangais- de très vastes domaines de part et d'autre de la
lagune, jusqu'à la frontière du Ghana. Ces terres ont été
loties essentiellemeni après la Deuxième guerre mondiale.
Pouvez-vous nous raconter comment cela s'est fait ?

- Oui, nos grands pères, ne voulant pas vendre ces terrains, ont procédé
par un lotissement et par des contrats de bail. Alors, les occupants donnent
une redevance en argent et en boisson à la fin de chaque année..

- Q - Quel est l'ordre de grandeur de cette redevance ?


- Avant, ils payaient 500 francs avec deux bouteilles de boisson forte.
Mais, comme il y a évolution, ceci a été changé à 1000 francs, plus -je
crois- quatre bouteilles de boisson forte. Mais il y a la générosité du Trône :
le chef étant très hospitalier envers ces derniers, même s'ils n'arrivent pas à
payer ces redevances, il ne les poursuivait pas judiciairement. Il y a certains,
depuis leurs grands-parents jusqu'alors, ils n'ont rien payé, mais, quand
même, on ne leur dit rien... C'est ça !

- Q -
Savez-vous Ci peu près combien il y a de gens comme
ça, qui vous sont redevables de ce bail ?

- Ah ça, c'est en nombre illimité, puisqu'il faut parler d'Adoboukomé,


de Doulassamé, de Nyékonakpoè, de Tokoin-Gbadago, du cimetière, etc.
Alors, vous voyez ?, ça, c'est très grand, c'est important...

- Q - N'avez-vous pas un registre o& tout ceci est inscrit ?

- Oui, il y a un registre, mais je ne peux pas vous dire maintenant le


nombre exact. Il faut que je consulte d'abord le registre.

131
- Q -Maintenant, reste-t-il encore Ci la famille des terres h
lotir, y compris pour elle-même, pour les jeunes comme
vous ? Si vous voulez construire, disposez-vous encore de
terrains libres ?
-- - -
- Oui, nous avons des terrains libres, en pagaille !, mais qui ne sont
plus dans l'enceinte de la ville. C'est vers Kélégou, Agoènyivé, même au
delà d'Agoènyivél... Nous avons encore d'autres terres à partager après à la
jeunesse.

- -
Q C'est-à-dire que vous avez vendu les terrains de Lomé
pour acheter ailleurs ?

- Non ! Ce sont toujours les propriétés Adjallé ! On n'a pas vendu la


plupart des terrains : ce sont des terrains en bail. Les occupants, quand ils
veulent venir voir le propriétaire pour qu'on leur fasse un prix, alors on le
leur fait. .Mais nous ne faisons pas comme les autres : lotir et vendre en
même temps, non !

- -Q Mais certains de ceux qui ont eu des contrats de bail ont


p u racheter les terrains qu'ils occupaient ?

- Oui, certains d'entre eux reviennent voir le propriBtaire ; on leur fait


le prix'et ils les achètent. Donc ils deviennent propriétaires.

- Q -
S u r . .quelle base fixez-vous le prix ? E n suivant
l'évolution du prix de vente- des terrains dans le temps ?

- Oh, vous savez, en tant qu'anciens occupants, on leur fait un prix


forfaitaire. Mais ce n'est pas sur la base actuelle. , .

__
-
-
" ~

- Q Revenons, s'il vous plaît, Messieurs Adjallé, Ci


l'bvolutioa du quartier. Pour .vous, les plus vieux, qu'est-ce
qui a le plus changé dans le paysage d'Amoutivé,. dans son
kquipement, par rapport à l'époque où vous étiez petits
garpns ?

- Je peux dire que quand j'avais cinq à six ans, voire dix ans, les
terrains étaient nus. Par la générosité du chef Adjallé, il les a répartis aux
familles, à qui il a donné pour construire.

Banlieue nord de Lorné.

132
- Q -
Entre Amoutive' et Doulassamé, y avait-il encore des
espaces vides ?
- Oui, il y avait des terrains vides, tel que Lom-Naval, qui est une
propriété de mon père. Mais il ne l'avait pas attribuée aux gens. Je peux dire
que c'est vers 1945, après la mort de mon Papa, que le grand frère Joseph a
réparti ces espaces vides aux gens. C'est à partir de ce temps-là qu'on a
commencé à y construire les maisons.

- -
Q Ce qui dqférencie le plus le centre d'Amoutivé du centre
de Bè, c'est que, ici, il y a des rues, alors qu'à Bè, en dehors
de la grande rue Amemaka-Libla, il n' y a que des chemins
pour piétons. A quand remonte ce réseau de rues relativement
bien tracées d'Arnoutivé ?

- Je sais que c'est le chef Joseph Adjallé qui a demandé à la Voirie ou à


la Mairie de tracer ces rues.

-Q -
Vous rappelez-vòus h quel moment on les a tracées ?
Quel âge aviez-vous ?

-
J'avais 29 ans à ce moment, et j'étais déjà fonctionnaire dans
l'administration locale. Actuellement,j'ai 67ans2.

- Q. -
Coinme équipements, vous avez à Amoutive' UR
dispensaire, un marché, un cimetière, des écoles....

- Vous voyez qu'on a un dispensaire ici, à côté, avec des latrines qui
n'ont pas trouvé de place maintenant. C'est pourquoi on ne peut pas faire
autre chose que ça.

- -
Q Depuis une douzaine d'années, il y a quand même eu un
progrès important pour la qualité de la vie :c'est le contrôle
de la lagunè, qui vous inondait de temps en temps en saison
des pluies ...

- Après l'assainissement de la lagune, l'inondation a diminué.


Cependant, certaines maisons qui sont dans la dépression retiennent de l'eau
après la pluie. Mais, avec le temps de la sécheresse, ça disparaît. Je peux dire
que ce n'est plus comme avant. Grâce à l'assainissement, les maisons,
maintenant, sont saines.

-Q- Vous rappelez-vous de la grande inondation de 1962 ?

Quartier construit dans les années 1950 au sud-est dAmoutivé, le long de la route de Bè.
Donc en 1950.

,133
- Ah oui !

- Q -
Y avait-il, par exemple, de l'eau dans la maison oÙ nous
sommes ? Jusqu'à quelle hauteur ?

- La grande inondation de 1962 avait fait un dégât très important.


Certaines maisons, certains bâtiments se sont enlisés ; ces maisons se sont
enfoncées : les fenêtres qui étaient à la hauteur de la tête se trouvent
maintenant à la hauteur de nos reins. C'est à cause de cette grande inondation.
I1 y avait de l'eau même au niveau de nos lits, quand l'eau rentrait dans nos
maisons. C'est grâce à l'assainissement que cette eau se retire petit à petit, et
on peut dire actuellement que cette inondation a diminué.

- Q -
Quelle importance avait la lagune pour les gens
d'Amoutivé ?

- La lagune d'Amoutivé jouait un rôle social et un rôle économique.


Alors, au point de vue de son rôle social, les gens disaient que leurs
cérémonies, leurs sacrifices, ils les faisaient et ils les déposaient au bord de la
rue Sassafé, qui longeait cette lagune. Pour son rôle économique, à des
.moments rituels (suivant l'autorisation des autorités de la forêt sacrée), il y a
un moment où on autorise à pêcher dans la lagune. Alors les gens y allaient
pêcher du poisson, qui leur servait de nourriture. Ils en vendaient et ils en
faisaient du poisson frit, pour le conserver.

- Q - Quels sont les quartiers qui dépendent d'Amoutivé ?

- Les quartiers qui dépendent jusqu'ici d'Amoutivé sont très


nombreux : il y a Bassadji, Biossé (que nous appelions aussi Sofé). Nous
avons Lom-Nava, Abobokomé, Aguiarkomé, Assiganto, Assivito ... Nous
avons aussi Nyékonakpoè, Kodjoviakopé, etc.l

- Q -
Les représentants de tous ces quartiers prêtaient
allégeance au chef Adjallé ?

- Tous ces représentants sont les chefs de quartiers que le chef supérieur
de la ville de Lomé coiffe.

- Q -
Que signifie le nom du quartier qui est .votre plus .
proche voisin, "Doulassamé" ?

- Doulassamé, c'est-à-dire un coin ou bien un village, un quartier qui

Successivement au nord-est, puis au centre, puis h l'ouest de la vieille ville, c'est-&-duetous


les terrains qui ont été cédés & l'origine par la famille Adjallk.

134
est à côté : "Dou-la-Samé". "Dou" veut dire ville ou population, qui se
trouve "à côté" ("sa-mé'?.

-Q- Ce sont des Amoutivé, ou bien des étrangers ?

- Non, ils sont mélangés, puisque Doulassamé est incorporé dans


Amoutivé. Les gens d'Amoutivé y sont, de même que certains étrangers.

- Q -
Savez-vous comment le vieil Octaviano Olympio (bien
sûr, il était jeune ri l'époque) avait obtenu sa grande
cocoteraie, qui est aujourd'hui le quartier ' Octaviano-Nétimé ?

- Le vieux Octaviano est venu voir le chef Adjallél pour'lui demander


de lui laisser cette parcelle pour faire des pépiseres de cocotiers, pour essayer
si le cocotier peut résister ici, à Lomé (parce que la terre est sablonneuse : il
n' y a pas de terre de barre2). Alors le vieux Adjallé a ordonné de lui donner
la parcelle pour faire la pépinière. En échange, Olympio devait donner un
boeuf chaque année au trône d'Amoutivé. Vous voyez comme les gens sont
fidgles les uns les autres : ils l'ont laissé jusqu'à ce moment. Après le décès
d'Olympio3, ses fils, sa famille voulaient lotir et vendre. Alors le vieux
Adjallé Jacob, dans le temps, n'a rien dit. Il a dit que c'est son père qui le lui
avait donné gratuitement. Et puis c'est fini.

- Q' - Et quelle est l'origine de Tokoin-Gbadago ?

- Tokoin-Gbadago, c'est toujours Amoutivé. Vous voyez ? Le vieux


Gbadago était à Hanoukopé, à l'époque4. Alors, au moment qu'on voulait
distribuer ce terrain aux fonctionnaires de l'Administration,on a dit au vieux
Gbadago de se dégager et d'aller ailleurs. Alors, il est venu voir le chef
Adjallé Jacob, qui lui a dit d'aller s'installer à Tokoin. Donc il est parti à
Tokoin, avec ses fétiches, et les gens qui allaient chez lui disaient : "Nous
allons à Tokoin, chez Gbadago". C'est pourquoi on l'appelle Tokoin-
Gbadago.

- Q - Et le nom même de Tokoin, d'où vient-il ?

- "Tokoin",c'est "la colline". Comme la colline est un peu haute, on


La plantation d'Olympia (90 ha) est creée en 1887 ; le terrain avait donc sans doute été
acquis quelque temps avant . En 1887, il a obtenu de Dadji un terrain de l'autre côte de la
lagune (pour y construire sa briqueterie), qu'il ach¿?te formellement à Adjalle en octobre
1895, au prix de "diverses marchandises, comme du rhum et du tissu". (Archives nationales du
Togo, Fonds allemand 1I618, p. 85).
L'argile rouge du plateau, beaucoup plus fertile. Mais le cocotier est un arbre trks sobre : le
seul ii vraiment prospkrer sur les sols trks mkdiocres du cordon littoral.
3-Le21 ao& 1940. Le quartier Octaviano-Nétimé a été loti B partir de 1946-47.
Voir ci-dessus, dialogue no 4.Voir aussi Si Lomé..., tome I, dialogue no 8.

135
dit 'Tokom .

Q - " T o " , c'est la colline ?


- Oui, To, c'est la colline.

- Q - Et "Koin" ?

- To-koin, c'est le nom qui le suit.

- Q - Le vrai Tokoin d'origine, c'est le quartier de l'hôpital,


n'est-ce pas ?

- C'est tout ce qui se trouve au nord de la lagune, jusqu'au quartier de


l'hôpital.

- Q - Parlez-nous aussi de cette grande rue qui mène à Bè

- C'est la rue Amemaka-Libla ! Amemaka Libla, c'est un vieux qui est


venu de Viépél s'installer auprès des Amoutivé. Mais, avec l'évolution du
temps, on le considère actuellement comme étant d'Amoutivé, de ce milieu...

- Q - Pourquoi a-t-on donné son nom à cette rue ?

- Ah, c'est d'après l'influence de ce vieux. Comme il se trouvait tout


juste dans l'angle de la rue, c'est pourquoi son nom a été donné à cette rue, le
nom de ce vieux influent du quartier.

- Q - A-t-il actuellement des descendants h Amoutivé ?

- Ah oui, il y a ses descendants : il y a le vieux Nkoli, qui est le seul


vivant de ses fils. Mais il y a aussi d'autres filles qui sont encore là. Il y a
des arriêre-petits-fils et des plus-arrières-petits-fils.

-
- Q Il y a aussi ici des rues qui rappellent le nom de Bok0
Aguédji et de Bok0 Soga, qui faisaient partie des propriétaires
fonciers de Lomé à l'époque allemande. Qui étaient ces
hommes ?

Ayigan est un parent d'Aguédji, et de ce Soga-là. Donc ils sont des


autochtones d'houtivé.

Hameau entre Aflao et Denu, à quelques km au delà de la fronti5re du Ghana.

136
- Q - Que veut dire exactement "Boko" ?

- r'Bokono", c'est le féticheur, le devin, le voyant ... C'est lui qui


consulte notre oracle traditionnel, le Fu1, et qui guérit par ce que Fa a dit.
C'est une initiation qui est héréditaire de père en fils.

- Q -
Il y avait autrefois, en entrant Ci Amoutivé, un grand
" l e g b a " 2 , qui était comme le gardien de la ville. OÙ est-il
aujourd'hui ?

- Ah, vous savez, ce fétiche existe encore, à la même place, tout près
d'ici, à droite, vers la montée, dans une petite case. Ce légba garde tout
l'environnement d'houtivé.

- I1 s'appelle communément, dans notre dialecte, "Doulégbu". Ça veut


dire "idole de la population". C'est à cette idole, après consultation des
oracles, qu'ils vous disent d'aller faire des sacrifices, à ce dieu-là : vous les
déposez là-bas. Ce n'est pas seulement pour les gens de Bè : un étranger
aussi à qui, après consultation des oracles, on a dit d'aller faire des sacrifices à
Doulégba peut le faire. Vous aussi, sans distinction de race ... Donc on peut
dire que c'est une idole pour tout le monde, le Doulégbu.

- Q - C'est la divinité tutélaire de tout Amoutivé ?

- Non, je ne peux pas dire que c'est la divinité. C'est une idole
protégeant la population d'Amoutivé. Quant à nos divinités, je l'avais déjà
dit, nous avons le dieu Aklobo et le dieu Nyigblin.

- Q -
Les nombreux étrangers qui sont venus louer des
maisons ou acheter des terrains autour d'Amoutivé
participent-ils Ci ces cultes, ou bien ceux-ci sont-ils réservés
aux gens d'Amoutivé, aux vrais autochtones ?

- Les étrangers ne peuvent pas participer à ces cultes, puisqu'ils ne sont


pas des adeptes. Qui est "Aklobo" fera ses sacrifices et qui est "Nyigblin"
fera aussi ses cérémonies... Mais je l'ai dit : après consultation de l'oracle, si
on vous demande d'aller faire des sacrifices à ces divinités, vous pouvez y
allez. Mais vous n'êtes pas de vrais adeptes.

- Q - Aux environs du cimetière d'Amoutìvé, il y a un baobab

MBthode principale de divination dans toute cette région : on jette des cordelettes ornés de
noix de palme, dont la disposition permet de nombreuses combinaisons qui révèlent la volonté
des forces surnaturelles.
Statuette d'argile, grossièrement anthropomorphe, où s'incarne un fétiche, une puissance
surnaturelle. Dou : village, population d'un village, peuple...

137
qui porte toujours deux drapeaux. Quelle est l'importance de
ce baobab ?

- Depuis mon enfance, j'entendais parler de ce baobab où, dit-on,,


habitent de mauvais esprits. Raison pour laquelle, si vous allez à Bè et vous
voulez revenir à Amoutivé, il faut revenir très tôt, pour ne pas rencontrer ces
esprits malfaiteurs. Nous-mêmes, nous l'appelions Adjidofil. Tout petits, on
le craignaient. On croyait qu'il y a aussi les sorciers, après leurs chasses, qui
viennent aussi se reposer sur ce baobab. Donc ce fut un baobab que nous
craignions. Mais, avec l'évolution, il y a un bar là-bas ; les gens y restent ;
il y a de la lumière jusqu'à l'aube ; i l d y a plus de crainte ... On ne sait pas
actuellement où sont partis ces esprits, s'ils existent ou non...

- Q - Les esprits n'aiment pas les bars ?

- Ah oui ! Je peux dire que ces esprits-là, ils aiment plutôt l'obscurité ;
ils n'aiment pas la lumière, puisque la lumière, ça les chasse...

- Q - Quels soitt les interdits propres Ci Amoutivé ?

- Nous avons les mêmes interdits que les gens de Bè. Nous ne sifflons
pas, nous ne balayons pas pendant la nuit. En sifflant pendant la nuit, nous
craignons que nous aurons la variole, que nous appelons ''Agnìgbato''2.De
même, nous ne pilons pas la nuit. Mais, avec l'évolution du temps et avec la
science, nous qui sommes un peu évolués, nous savons ce qui est moderne,
que la variole, ce n'est plus ce vodou dont on parle, mais plutôt que c'est une
maladie. Alors on peut balayer la nuit, on peut siffler aussi sans l'avoir...

- Q -
Et vous, le jeune M. Dadzie-Adjallé, respectez-vous
toujours les interdits ?

- Nous respectons toujours les interdits, puisqu'il y a toujours des


aïeux parmi nous. Mais il y a toujours un conflit de générations. Moi, par
exemple, je comprends très bien. Mais un vieux qui n'arrive pas à
comprendre, il faut qu'on l'aborde avec tact. Sans quoi, il y aura toujours des
conflits entre la jeunesse et la vieillesse...

"Le baobab" : arbre souvent chargé de valeurs surnaturelles (en général maléfiques) dans
les traditions religieuses africaines.
Mot-&-mot : propribtaire de la terre : mitaphore pour ne pas prononcer un nom redoutable,
qui apporterait le malheur.

138
no 9

LA COMMUNAUTE MUSULMANE

avec
des membres de
l'UNION MUSULMANE DU TOGO
en particulier h4M.

El Hadj Housséni I S S A
(né en 1932 à Boko, préfecture de Vo,
décédé le 13 novembre 1991)
commerçant-transporteur,
premier vice-président

et
EL Hadj Machioudi BRYM
(né en 1916 àLomé, décédé le 25 avril 1992)
fonctionnaire en retraite,
chargé des affaires du Pélerinage

Après avoir évoqué plusieurs professions, plusieurs


quartiers, nous revenons maintenant à une confession
religieuse : l'islam à Lomé. Nous en avons déjà eu des
aperçus avec les Haoussa du zongo, avec les Nago
d'Anagoko_m$,. Mais aujourd'hui, nous sommes avec des
représentants très qualifiés : des membres du bureau de
l'Union musulmane du Togo. M. El Hadj Housséni Issa en est
le premier vice-président ; il est secondé de M. El Hadj
Machioudi Brym, et de quelques collègues et amis.

- Q - Selon vous, qui a introduit l'islam à Lomé ?

- L'islam a été introduit ici, à Lomé, par les Yorouba et les Haoussa
vers 1884.

- -
Q En effet, il semble que c'est dès les origines de la ville
que des Haoussa viennent s'installer à Lomé, sans doute dès
1882. C'était déjà une communauté de marchands musulmans,
n'est-ce pas ?

139
- Les Haoussa et les Yorouba sont venus à Lomé. Parmi les
Yorouba, il y avait des ouvriers, des commerçants... Parmi les Haoussa
aussi, il y avait des ouvriers, il y avait des commerçants, qui vendaient des
bricoles dans tous les lieux. Ils étaient restés à Aného et, comme c'est une
petite ville, ils sont venus à Lomé, s'installer place Van-Vollenhoven l.

- Q -Avez-vous gardé, dans votre communauté, le souvenir de


la première mosquée et du premier imam2 de Lomé ?

- La première mosquée est la mosquée d'Anagokomé et le premier


imam est un Haoussa, Malam Mohammed Damraya.

- Les Nago sont les premiers venus, avant les Haoussa. Les
Haoussa se sont installés à la place de la BIAO : c'était le premier zongo.
Après la BIAO, ils sont partis vers Nyékonakpob, puis ils sont revenus au
petit-marché (c'est-à-dire Assivito). D'Assivito, ils sont venus au zongo
qu'ils viennent de quitter maintenant, en 1977, pour Togblékopé. C'est donc
le cinquième zongo actuellement à ~ o m é 3 .

- Q - Chaque zongo avait-il une mosquée ?

- Oui, chaque fois le zongo avait une mosquée, mais la première


mosquée.esf celle d'Anagokomé. La deuxième que je connais est celle d'ici,
qu'ils ont quittée récemment, ça fait dix ans.

- -
Q C'était celle du grand zongo. Nous sommes (nous ne
l'avons pas encore précisé) au siège de l'Union musulmane du
Togo, Ci côté de la mosquée actuelle, derrière la poste centrale,
tout près de ce qui était l'ancien zongo, qui a été pendant
trois quarts de siècle le coeur de la communauté musulmane à
Lomé.

- Le zongo qu'on vient de quitter ici a fait plus de cent ans !

-. Q -
Revenons, s'il vous plaît, sur cette histoire des zongo
de Lomé. Vous nous avez dit que le premier était au centre-
ville, à peu près sur Anagokomé actuel, et le deuxième vers

'Actuels bltiment et jardin de I'UTB, rue du Grand-marché. Plus exactement, ces


commerçants musulmans s'dtaient installés le long de la rue de la Gare (par laquelle ils
arrivaient B Lomé, en prcyenance de la vallée de la Volta, via Kpalimé). C'est l'origine du
premier quartier musulman : Anagokomd (voir Si Lomé..., tome I, dialogue no 11). Voir aussi
de Raymond Delval : Les Musulmans au Togo, Paris, POF-CHEAM, 1980, 340 p., dont les
enquêtes sur le terrain remontent aux années 1970-74 : les mémoires étaient donc plus
fraîches-qu'aujourd'hui.
Premier responsable religieux d'une communanté musulmane.
Voir Si Lomé..., tome II, dialogue no 14.

140
Nyékonakpoè. Où exactem-ent ?

- Vers Nyékonapkô2 là oÙ se trouve actuellement l'hôtel du Deux-


Février1. C'était le camp des gardes-cercle. C'est quand les Allemands ont
voulu construire un camp làTbas,pour les gardes-cercle, qu'ils ont chassé les
Haoussa. Ils sont venus rester au petit-marché pendant deux ou trois ans,
avant de venir au zongo ici, en 1910, et ils y sont restés jusqu'en 1977, avant
d'aller à Togblékopé.

- Q -
Pendant toute cette période où le grand zongo était ici,
en bordure du Boulevard circulaire, la vie religieuse
musulmane était donc organisée avec une mosquée au zongo et
une mosquée à Anagokomé ?

- Oui, oui, c'est ça : une mosquée ici et une mosquée à Anagokomé.

- Q -
Quand la mosquée d'Aiiagokomé a-t-elle été construite
en dur ?

- La mosquée d'Anagokomé était construite en banko. C'est en 1926


qu'elle a été reconstruite en dur2.
I I ' I i l

- La mosquée du zongo aussi était en banko. C'est en 1949 qu'elle a


été reconhuite en dur3. * I .\ , I

- -Q Uri élément très important de la vie religieuse, *outre la


prière, c'est la formation des enfants. Comment les enfants de
l a communauté musulmane de Lomé$ étaient-ils initiés à la
religion de leurs pères ? L
1

- I1 y a quelques maisons qui enseignent la religion en même temps


que l'école coranique. S'il y a 20 à 30 personnes, elles peuvent se réunir pour
étudier le Coran.

- Chaque quartier a des alfa 4qui forment les enfants ; ils leur font
lire le Coran. Donc ils apprennent le Coran et la religion en même temps.

I Plus exactement, le palais des Congrès.


Elle aurait été, tout à fait à l'origine, en paillote. Selon R. Delval, son état actuel remonterait
B 1940. Elle a été construite sur un terrain appartenant à Yessoufou Balogoun (décédé en
1916), premier chef de la communauté nago de Lomé, dont les descendants sont toujours Ià.
Voir Trésors cachés du vieux Lomé, 1993, p. 84.
De 1946 i 1949, par le maître maçon (d'origine haoussa) Aoudou Kouami, à l'emplacement
du bâtiment précédent. Les minarets avaient été terminés en 1971 seulement.. Voir p. 212.
Savant (en matière religieuse principalement, éventuellement en médecine). Terme d'origine
arabe.
- -
Q C'était donc plutôt dans un cadre familial, avec quelques
cousins ou quelques amis, mais il n'y avait pas d'école
coranique proprement dite ?

- Exactement ! C'est, en somme, une école familiale. I1 n'y avait


pas d'école coranique proprement dite.

- Q - Et l'enseignant était appelé un "alfa" ?

- Si, tous les enseignants étaient appelés alfa.

- On pouvait prendre n'importe qui. Mais le mieux, c'est des gens de


chaque ethnie, parce .que, les enfants, c'est pour qu'ils puissent comprendre
bien : il faut qu'alfa leur parle leur langue maternelle, pour mieux leur
expliquer le Coran.

- 'Hlfa" qu'on entend ici, c'est en langue mina. C'est les Mina qui
l'appellent ainsi, alfa... Nous, en haoussa, c'est "malam".
'

- Q - L'alfa, c'est aussi un guérisseur, n'est-ce pas ?

- Oui, oui, mais ce n'est pas que ça.

- -
Q Par exemple, vous-mêmes, Messieurs, qui êtes déjà des
hommes mûrs, qui est-ce qui vous a formés aux rudiments de
la religion ?

- Je suis né dans l'islam. C'est un alfa (ou malam) qui-m'a formé :


c'est Malam Issa. Mais ensuite, on m'a envoyé à l'école coranique chez
Malam Alassani, à Koforidua (au Ghana), eP 1944, où j'ai fait pendant cinq
ans avait de connaître le Coran.

, - Q - Et vous, M. Brym ?

- J'ai étudié le Coran depuis mon enfance chez Alfa Abdou Gafarou.

- Q - Quelles, étaient
les contraintes et les joies que vous
éprouviez, quand vous étiez petits garçons autour de votre
alfa ?

- L'étude du Coran, c'est exactement comme l'étude française. En


français, on commence par a, b, c, d... En arabe, on commence par alèt, ba,
ta, cha... Donc vous commencez par là, et ensuite vous avez des gens qui
vont vous initier à étudier le reste. Là, vous faites exactement comme dans

142
les classes. Au début, nous avons des ardoises sur lesquelles on écrit le texte
à la main, et vous l'étudiez correctement, vous le lisez bien. Puis on l'efface
pour en recopier encore d'autres, jusqu'à ce que vous arriviez à lire le Coran.
Alors, si vous arrivez à le lire, vos parents vous surveillent. Ils vous
achètent le Coran pour que vous puissiez mieux accélérer vos études.

- -
Q Vous avez donc appris le Coran et le français
simultanément. Était-ce facile de faire les deux à la fois ?

- Le matin de bonne heure, après avoir fait le ménage, vous allez


chez Alfa, qui vous donne des leçons. Le soir, au lieu d'aller vous coucher et
dormir sans rien faire, vous allez encore chez Alfa.

- Q - Vous avez donc mené de front l'école officielle et l'école


coranique ?

- Nous avons appris les deux à la fois.

- -
Q Était-ce fréquent à l'époque, ou avez-vous été l'un des
rares à faire les deux ?

- Ce n'était pas fréquent... C'est pendant les vacances que nous


profitions pour aller à l'école coranique. Pendant toutes les-vacances, vous
êtes obligé d'aller à l'éCole coranique.

- -
Q Et vous, M. Brym, quels souvenirs avez-vous de votre
maître coranique ?

- J'ai un bon souvenir de mon maître: Au début, c'était dur. .On


taxait les maîtres coraniques de "méchants". Aujourd'hui, nous avons tiré
beaucoup de plaisir là-dedans, et nous prions que le Seigneur leur pardonne
ces coups, parce qu'ils nous ont enseignés, ils nous ont mis sur le bon
chemin.

- -
Q ' I I y a un texte littéraire fameux, que; ipus les jeunes
étudient ici au collège : L'Aventure ' ambiguë, ' du Sénégalais
Cheikh Amidou Kane, où l'on trouve un chapitre célèbre sur
l'école coranique, et sur la manière forte :qu'on y employait.
Est-ce que, en lisant ce livre, vous avez retrouvé
\
ce que 'vous
aviez vécu vous-mêmes enfants ?

- Nous avons trouvé cet enseignement trop dur, mais, aujourd'hui,


nous savons qu'il ne l'était pas, parce que, s'il ne nous avait pas tenu comme
ça, nous ne ferions rien de bon aujourd'hui. Parce que les enfants

143
d'aujourd'hui, franchement, ce qu'ils apprennent ici1, c'est purement la langue
arabe : ils ne sont pas aussi forts coÍnme les anciens. Ils parlent l'arabe
correctement, mais lire le Coran, il n'y a pas un qui le sait...

- Q -
Cette formation coranique que vous avez regue vous a-t-
elle aussi été utile à l'école frangaise ?

- Bien sûr ! Ça m'a servi même en tant que travailleur, parce que la
façon dont ils nous ont éduqués à l'école coranique... On croyait que c'était
dur, alors que c'était une bonne éducation...

- Q - C'était une éducation à la rigueur ?

- Oui, voilà, c'est ça !

*
* *
-
- Q Revenons maintenant aux imams. Pouvez-vous nous
rappeler les imams qui ont dirigé la communauté inusulmane
de Lomé depuis sa naissance ?
T I I I 8I', I . 8
I I I 111 , ,Y,' , I
I '

- Du côté des Haoussa: je ne peux pas vous !donner,la date de


I

l'installation du premier imam. Mais le deuxième, Malam Aboubakar, c'est


en 19372. En 1940, il a kté remplacé par Hamed Loumiou3. Jusqu'ici,
Hamed Loumiou est là, mais c'est son adjoint qui remplit les fonctions
d'imam. Du côté des Yorouba, le premier dont je me souviens, c'est Géraldo
Moussé, intronisé vers 19264. Et le second, l'imam Nassirou Ibrahim, en
1949. L'imam Yekini Tidjani, le troisième, en 1975. Comme les trois
premiers sont morts déjà, nous avons provisoirement un autre, El, Hadj
Bakari Liadi, qui remplit les fonctions de l'imam.
I

- Q - Pouvez-vous
nous préciser quelles sont les conditions
pour être nommé imam ? Selon quelle procédure est-il
choisi ?

- Pour être imam, il faut connaître parfaitement le Coran, connaître


les règlements, et que vous remplissiez les conditions physiques : ne pas être
aveugle, ne pas être infirme...

Dans le collège coranique qui jouxte la mosquée.


* Selon R. Delval, dès la période anglaise.
Né à Lomé en 1905. II a fait le pèlerinage à la Mecque en 1945 (en camion : six mois de
voyage aller-et-retour).
En 1916, d'après R. Delval.

144
, - Avant de mettre quelqu'un, il faut que le type soit efficace. On ne
peut $as mettre n'importe qui pour diriger la prière !

- -
Q Concrètement, qui fait le choix ? Est-ce la communauté
toute entière ? Ou bien plutôt les vieux de la communauté ?

- C'est le peuple qui voit que celui-ci est bon : il faut le choisir.
Donc on nomme un comité restreint pour étudier son cas, et alors on le
choisit.

- Q -Maintenant qu'il y a l'Union musulmane, est-ce Ci elle


que revient ce rôle ?

- Oui ! oui ! l'Union musulmane peut choisir, mais l'Union


musulmane n'a pas le droit de l'imposer. Jamais ! Ce que le peuple dit, c'est
ce que l'Union musulmane suit. Elle, elle est là pour adopter seulement. Elle
n'a pas le droit d'imposer quelqu'un, jamais !

- Q -
En cas de vacance de la fonction d'imam, est-ce que
l'imam d'Anagokomé peut venir officier ici ?

- .Facile comme bonjour ! I1 ¡e fait même des fois, si l'imam n'est


pas là : il assure l'interim jusqu'à son retour.

- -
Q L e s i m a m actuellement en fonction ont-ils été formés
entièrement à Lomé7 ou ont-ils circulé ? Sont-ils allés dans
les grandes universités musulmanes, comme' E l Azar en
Égypte ?

- Non, l'actuel imam n'a pas été 8 El Azar, ni ailleurs. Il a été formé
ici. Il a été à l'école coranique. Le peuple l'a choisi et l'Union musulmane a
l'adopté, et puis il a été intronisé, il y a de cela deux ans maintenant:Je parle
du nouvel imam : on a trouvé qu'il a un bon caractère ;c'est un bon type ;il
connaît le Coran ; il peut diriger la prière. Alors il a été intronisé
officiellement ici.

- -
Q Les Mina et ÉWé ont-ib p u avoir accks ci la nauvelle
communauté musulmane de Lomé à ses débuts ?

- Si ! il y en a qui sont installés au zongo. C'est parmi eux que se


trouve le père du vice-président.

- Mon père est entré dans l'islam en 1910 ; il avait 30 ans à ce


moment-:&. C'est lui-même qlri me I'a dit ; il y a même des papiers avec

145
moi. I1 était grand féticheur avant d' entrer dans l'islam.

- Q - A Lomé, il y a, rappelons-le, deux communautés


musulmanes principales : la communauté de langue yorouba
et celle de langue haoussa, qui regroupe aussi les gens du
Sahel (les Mossi, les Djerma ...), en général assimilés aux
Haoussa. Quand il y a des convertis -des ÉWé, par exemple,
qui se convertissent à l'islam-, auquel des deux groupes vont-
ils venir se joindre ?

- L'islam n'est pas comme ça : il n'y a pas de groupes d'ethnies.


Dans le passé, il n'y avait que les deux ethnies qui prédominaient au point de
vue islam. Mais, actuellement, toutes les ethnies sont dans l'islam.

- L'islam n'a pas de groupe à intégrer. Quand vous vous convertissez


aujourd'hui, vous restez vous-même. Mais vous priez en groupe avec les
autres, ce qui veut dire que les ÉWé convertis ne se sont pas ajoutés à un
autre groupe. Ils sont musulmans, tout court, et ils pratiquent la religion
comme tout le monde.

- Q -M. Housséni Issa, votre pBre s'est converti à l'islam,


avez-vous dit. Pourquoi a-t-il choisi de vivre avec les
Haoussa au zongo ?

- I1 est entré dans l'islam en 1910, parce que son papa résidait au
zongo, parmi les Haoussa. Donc il a été converti par les Haoussa. Lui-
même, il est né, je dirai, parmi les Haoussa, et jusqu'à présent il a presque
une culture haoussa, quand bien même il est Éwe d'origine.

- Q -Avec la croissance de la population musulmane, j e pense


que les deux mosquées originelles n'ont pas suffi et que,
progressivement, on a dû en construire de nouvelles ?

- C'est pour cette raison qu'il y a eu extension. Actuellement à


Lomé, nous avons la grande-mosquée (celle-ci), la mosquée de Bè, la
mosquée de Bè-Kpota, la mosquée de Gbossimé-Solidarité. L'ancienne
mosquée d'Anagokomé continue de recevoir les fidèles, mais, depuis qu'il y a
la mosquée de Bè en construction par les Nago, elle est décongestionnée.
Ensuite, il y a une mosquée à Agobnyivé et une autre à Togblékopé. Je dirai
qu'il y a même plus de six mosquées à Lomé abtuellementl.

*Plus une petite iAflao, où peuvent aller les musulmans de Kodjoviakopé et de Nyékonakpd.

146
- Q - Qui ont chacune un imam et une école coranique ?
- Qui ont chacune à sa tête un imam. Mais toutes n'ont pas d'école
coranique.

- -
Q Vous évoluez donc vers une structure de paroisses,
comme les Églises chrétiennes. C'est-à-dire que chaque grand
quartier a, ou aura, sa mosquée, et les gens du quartier
viennent y prier parce que c'est la mosquée la plus proche,
quelle que soit leur tradition culturelle d'origine ?

- Exactement ! Parce qu'il y a évolution, le nombre des fidèles a


augmenté et les mosquCes, les anciennes mosquées, ne peuvent plus contenir
tous les ficeles.

- -
Q Y a-t-il une évolution dans l'attribution des noms
rnusulinans au sein de la communauté musulmane -de Lomé ?

- Les noms musulmans sont restés tels. Bien sûr, leur appellation
difere d'une région à une autre, c'est-à-dire la prononciation : par exemple,
"Hussein" en arabe, "Fousséni" chez nous, vous voyez ? Tout comme vous
trouverez ailleurs "Hotman" ou "Ousman". Donc ce qu'on a pu garder des
Haoussa, ce que les Haoussa sont venus faire, c'est la conversion qu'ils ont
donnée aux autochtones.

- Q - Pour finir 'sur les


caractères originaux de la communauté
musulmane de Lomé, on constate qu'elle est composée surtout
de commergants ou de transporteurs. Pensez-vous qu'il y a un
lien particulier entre la pensée islamique e t l'activité
commerciale ?

- C'est l'étranger qui vient de jour en jour. L'étranger vient du Mali,


du Niger, du Burkina, du Nigéria ... C'est eux qui font le commerce. Le
musulman n'est pas fonctionnaire : c'est un commerçant, et même c'est le
commerce qui l'a amené ici pour s'installer. Les transporteurs... oui, c'est ça,
c'est leur boulot...

- Q - I l y avait quand même des fonctionnaires, puisque M.


B r y m en était...

- Avant, ici, à Lom6, les fonctionnaires n'étaient que des Yorouba,


parce que les Haoussa n'aiment pas travailler dans l'Administration. Ils
préfèrent mieux le commerce que l'Administration. Mais maintenant, il y a
beaucoup de fonctionnairesdans l'islam. '

147
- On croit que la plupart des musulmans sont commerçants. Ce n'est
pas ça ! C'est-à-dire que les é&angers,ceux qui viennent des pays ciGs tout à
l'heure par le vice-président, c'est des gens qui sont originaires de pays à
majorit6 musulmane. Donc ils arrivaient ici avec cette religion qu'ils
pratiquaient. Vous les trouvez en grand boubou...(petit rire)

- -
Q Les religions traditionnelles de l'Afrique correspondaient
en général à des sociétés de paysans, enracinées dans leur
propre sol, qui divinisaient ici une source, là un arbre, plus
loin un rocher... Alors que les commerçants sont des gens qui
circulent, qui voient le monde, et qui ont donc une autre
philosophie : celle de l'universalité des hommes, avec un
Dieu unique pour toute la terre.

- C'est ça. Les commerçants qui viennent, ils ne sont pas des
convertis. Ils étaient déjà enracinés dans la religion depuis chez eux. Quand
ils viennent, ils ne font que prêcher l'unité de Dieu. Tandis que ceux qui
plantent un caillou ou un arbre pour l'adorer ... C'est des nouveaux convertis,
ils ne sont pas nés musulmans.

- -
Q M . Housséni, votre père a-t-il rejeté tous les fétiches
qu'il adorait avant d'entrer dans l'islam ?

- I1 a brûlé tout ! I1 a tout brûlé ! A ce moment-là, il était très jeune


(il n'était pas marié). I1 a abandonné tout ! C'est dans leur village, Boko, à
Vogan, là où il y a beaucoup de musulmans, qu'il s'est converti à l'islam. Il
m'a dit qu'il a vu que, s'il restait là-bas, loin de l'islam, il ne pouvait pas
évoluer. C'est comme ça qu'il a quitté son village. En ce temps-là, Lomé
n'était qu'un petit village sur la mer... (rires)

148
no 10

LE GRAND COMMERCE

avec

M. Louis Komigan AMEGEE


(né en 1903 àLomé)
ancien chef-comptable à la SCOA

M. Guido SAVI DE TOVE


(né en 1932 àLomé)
ancien chef-textiles à la CFAO,
ancien directeur commercial de l'Industrie textile togolaise (TIT),
P.-D.G. de l'Industrie des pâtes alimentaires "Ludo"

et
M. Georges SEDDOH
(né en 1937 à Atakpamé, préfecture de rogou)
directeur-adjoint de la CICA

Nous avons jusqu'ici assez peu évogué ce qui a été


l'une des bases -qui est toujours l'une des bases- de l'activité
de Lomé : le commerce, cette fois vu par le biais des grandes
compagnies. Celles-ci étaient là dès l'origine de la ville et
elles sont toujours aussi importantes dans sa vie quotidienne.

Nous en parlerons avec des représentants qualifiés de


ce monde des commergants appartenant à trois générations
différentes.

-M. Amegee (que nous avions déjà interrogé dans


l'histoire de H a n o u k o p é l ) , qui est entré dans le
commerce en 1921.
-M. Savi de Tové, qui a commencé, lui, en 1956.
-M. Seddoh, qui y est entré en 1975.

Nous avons donc avec nous, dans cette "salle du tapis


vert" de la Chambre de commerce, d'agriculture et d'industrie

Ci-dessus,dialogue no 4.

149
du Togo, trois générations séparées par pratiquement u n quart
de siècle les unes des autres.

- Q -
M. Amegee, vous qui êtes ici le doyen, pouvez-vous
nous résumer quelle a été votre carrière dans les maisons de
commerce de Lomé ?

- J'ai été engagé à la SCOAl le 5 septembre 1921, comme aide-


boutiquier, à l'âge de 18 ans. En 1923, j'ai été transféré au bureau comme
aide-caissier. En 1929, j'ai été promu chef-comptable, et puis j'ai travaillé
comme chef-comptable jusqu'en 1960 : ça me fait près de 31 ans comme
chef-comptable à la SCOA.

- Q - Quand avez-vous pris votre retraite ?

- En 1960, exactement le 31 janvier 1960.

- Q - OÙ la SCOA était-elle située Ci l'époque ?

- La SCOA était tout près du grand-marché, dans l'ancienne maison


d'Alfred Kuhlenkampff (c'était-uneaffaire personnellt de l'époque allemande).

- -
Q En quelle année la SCOA s'est-elle déplacée pour venir à
la rue du Commerce, au chevet de la cathédrale ?

- C'était en 1925, dans une maison qui appartenait à la firme Otto


Wallbrecht, qui était aussi une maison allemande saisie par les Français
comme "biens ennemis".

- -
Q Quel a été le premier directeur que vous ayez connu à la
SCOA ?

- J'ai connu Monsieur Albert Schweitzer, un Suisse2, lorsque j'ai


été engagé en 1921. I1 était déjà là. I1 a dirigé la société de 1920 à 1923. I1
avait été précédé par Monsieur Foling Warner, que j'ai connu seulement de
nom, pas en personne. Après lui était venu Monsieur Edouard Rock, un
Français, qui a pris la direction de 1923 à 1925. De 1925 à 1928, c'était
Monsieur Pierre Alary, un Français également, ensuite Monsieur Louis
Adami, de 1928 à 1930. De 1930 à 1943, c'était le tour de Monsieur Antoine
Trosselly, qui a fait longtemps ici, au moins 13 ans... Ce dernier a ensuite
été affecté à Cotonou comme directeur général pour le Dahomey et le Togo,

Société commerciale de l'Ouest africain, fondée en 1907.


2 La SCOA avait été fondée à !'origine par des commerçants suisses travaillant en Guinée
française et au Sénégal (avec des capitaux suisses et français).

150
jusqu'en 1953.

- Q -M. Guido Savi de Tové, quel a été votre itinéraire


professionnel ?

- Après mes études commerciales, je suis rentré au Togo pour


travailler, mais, en définitive, je me suis retrouvé au Sénégal, où j'ai été
engagé par la CFAO1. Ce qui m'avait intéressé, c'est que le directeur général
de la CFAO m'avait dit qu'ils allaient tenter une expérience d'africanisation
des cadres. Alors j'ai été engagé le ler juin 1956 au Sénégal, à Dakar. Un
jour, on m'a dit de faire l'expérience de la ''valise", ce que je ne comprenais
pas... Ça consistait à aller un peu partout à l'intérieur, dans les agences, les
sous-agences, pour vivre la réalité de l'arrière-pays. Je l'ai fait pendant deux
ans, et puis je suis revenu à Dakar. Je devais être affecté en Côte d'Ivoire,
mais en définitive j'ai opté pour le Togo, et je suis arrivé ici en 1960. Au
Togo, j'ai aussitôt été affecté au service textiles. J'ai remplacé le chef-
textiles.. .
- Q -
Pourquoi vous avait-on choisi, vous Togolais, pour
aller au Sénégal ? Parce qu'il n'y avait pas assez de cadres
sénégalais, ou bien était-ce une volonté de mélanger les
cadres originaires de plusieurs territoires ?

- Je vous dirais que, quand je suis parti au Sénégal, ce n'était pas


dans l'intention d'aller à la CFAO : je voulais travailler aux Affaires
économiques de l'AOF. J'avais rencontré un monsieur qui était, à ce moment-
là, le directeur fédéral des Postes et Télécommunications de l'AOF (Monsieur
Rougerolles), qui m'avait pris en sympathie. Il m'a fait appeler et il m'a dit :
"Écoutez, pourquoi voulez-vous aller dans l'Administration ? Là, vous faites
un mauvais choix, parce que bientôt il y aura l'éclatement de l'AOF. Vous
avez tout intérêt à travailler plutôt dans le privé, et à rentrer travailler chez
vous. C'est plus sécurisant". Et j'ai donc accepté.

Quand j'ai terminé mes études (ie suis diplômé de IlÉcole supérieure
de Commerce de Paris) et que je suis revenu à Lomé, j'ai été sollicité par la
UAC. C'était Monsieur aller, qui était le directeur-machandisesde la UAC-
Togo, qui m'a sollicité pour travailler avec lui, et il m'a fait remplir un
contrat. Ce qui m'a frappé, c'est qu'on me demandait si j'étais déjà venu en
Afrique, si je connaissais l'Afrique, etc. (petit rire) J'ai donc signé le contrat,
mais voila, malheureusement, le directeur général n'a pas voulu m'engager,

Compagnie française de l'Afrique occidentale. La CFAO, la SCOA et le groupe UAC étaient


-les plus puissantes fumes commerciales de l'Afrique francophone.

151
car mon père était le secrétaire général du CUT1, et le directeur de la UAC2,
lui, était conseiller privé du haut-commissaire de la République... Déçu, je
suis parti au Sénégal.

- Q -
E n ce temps-là, les grandes compagnies privées se
battaient pour avoir les premiers cadres africains...

- Eh oui, visiblement !

- Q -
Et vous, M. Seddoh, vous êtes passé par la ,Fonction
publique, j e crois ?
I

- Oui. En somme, je suis venu très tard dans le commerce, puisque


j'ai été recruté comme fonctionnaire en 1964, plus précisément comme
professeur d'enseignement technique. Je suis passé dans le commerce
précisément parce que j'avais formé beaucoup d'élèves, de cadres pour le
secteur commercial, et, à force d'être avec ce secteur, j'ai fini par m'y
retrouver moi-même. (rire)

- Q -
Vous retrouvez donc vos anciens disciples un peu
partout, mais qui sont maintenant parfois quelque peu vos
concurrents ?

- Mais des concurrents et amis_,(rire) amis et collègues. (rires)


- -
Q Ce qui a pu aussi aider, c'est que vous êtes d'une famille
#très liée au commerce depuis au moins trois générations ?

- Oui, ça a facilité mon insertion dans le secteur commercial ou,


plutôt, ça a limité le phénomène de rejet, parce que ce phénomène existe ;
c'est un secteur assez particulier, où il faut avoir certaines habitudes plutôt
que de les apprendre à l'école, voyez-vous...

- Q -
Vous avez un frère aîné qui est maintenant retraité du
commerce, un autre frère qui est secrétaire .général de la
Chambre de commerce du Togo (c'est lui qui a la gentillesse

Comité de l'unité Togolaise, principal parti nationaliste. Jonathan Savi de Tové (1895-1971) a
eu une vie particulièrement mouvementée : grand polyglotte, interprète personnel du dernier
gouverneur allemand du Cameroun (et exilé avec lui en Espagne), professeur d'éwé à la
demande de l'administration française, homme d'affaires, directeur de journal et éditeur,
secrétaire du conseil des notables de Lomé (et B ce titre attaqué par la foule pendant l'émeute
de janvier 1933), chef des services d'information du commissaire de la République en 1936,
co-fondateur du CUT en 1941 et dksormais l'un des principaux lieutenant de S. Olympio,
député du CUT de 1946 à 1963, président de l'Assemblée nationale de 1958 à 1963, conseiller
de l'Union française, ambassadeur du Togo en Allemagne en 1963-64...
* Successeur de Sylvanus Olympio, qui avait été contraint à la démission en 1952.

152
de nous accueillir aujourd'hui dans cette salle de réunion de la
Chambre de commerce)l. Votre père était Ci Atakpamé, d&Ci
représentant d'une grande compagnie de Lomé ...
- Oui, oui, .il était le chef-secteur de la GB-Ollivant2. 'I1 avait
voyagé jusque dans la région de Pagala, Blitta et autres... C'était l'époque des
"produits", de la campagne des produits agricoles ... Donc il sillonnait, il
tournait, il tournait beaucoup...

- Q -
A Atakpamé, il avait comme ami l'administrateur
Robert Cornevin 3. Votre grand-père était déjà commerçant aux
débuts de Lomé. Il y a une photo datant de 19054, prise du
haut des tours de la cathédrale, oÙ l'on voit un petit nombre
de bâtiments Ci étages, dont quelques-uns subsistent encore.
Parmi ceux-ci, il y a une maison située rue de la Gare qui est
indiquée comme "maison de l'indigène Patrick". Cet "indigène
Patrick", c'est votre grand-père...

- C'est exactement ça. (rires)


- Q - Et la maison existe toujours, bien que défigurée...

- Oui, elle existe : c'est la "Gazelle noiretf5.Mon grand-père s'était


installé d'abord à Kpalimé, et puis après, en dernier lieu, à'Lomé, à côté de la
CICA, rue de la Gare.

- Q -
Était-il commerqant indépekdant ou employé d'une
grande compagnie ?

- I1 était indépendant.
- Q - Savez-vous quel genre d'activité il avait ?

- M. Amegee doit le savoir plus que moi, non ? (rires)

, - J'étais jeune à ce moment-là !.Les grands commerçants, Ià, ils


achetaient les produits à l'intérieur et puis il les revendaient aux

. Mais le frère cadet a pris une autre, direction : il est devenu géologue, universitaire, recteur
de 1'UB (1986-95), ministre de I'Education nationale (1994-95), haut fonctionnaire de
I'UNESCO...
Firme anglaise, qui sera absorbée ensuite par la UAC.
Voir ci-dessous,dialogue no 20.
Voir Trésors cachés du vieux Lomé, 1993, p. 14.
Aujourd'hui mini-supermarché "LeLifero", 13 rue de la Gare.

153
compagnies... Surtdut, ils faisaient le commerce du caoutchouc1, et puis
ensuite les palmistes... Parce que, à ce moment-là, il n'y avait pas beaucoup
de cacao...

- Ni de café.
- Caoutchouc, palmistes surtout : trois ou quatre produits...

- Et puis ils vendaient du sel, du tabac, un peu de tissu, non ?


- Oui, oui, et des cotonnades.

- Des cotonnades, de la verroterie...

- Oui, de la verroterie...

- Et puis des émaillés : les services émaillés existaient déjà.


- Ils emportaient aussi du sel, du tabac, d'ici à l'intérieur...

- Q -
Quelles étaient' les principales maisons commerciales h
votre époque, M. Amegee ?

- 11 y avait F & A Swanzy2...

- Q - Qui était anglaise ...


- Oui, oui, anglaise. Il y avait la DTG3, Otto-Wallbrecht, la DWA
(la Deutsche West Afrika Gesellschaft)... J'étais jeune en ce temps-là : j'étais
encore à l'école...

- -
Q Il y avait encore la firme de Friedrich Olof& la Bremer
Faktorei (dont le siège était h Ankho) ...
- Oui, oui ! Et puis il y avait celle où travaillait le vieux Grunitzky,
comme directeur général :la Böderker & Meyer.

- Q -A quelle époque ?

Caoutchouc sauvage, extrait de certaines lianes des forêts des Monts du Togo (du Kloto i
1'AdéIé), jusqu'i ce qu'il soit ruiné par le caoutchouc des plantations d'hévéas, au début des
années 1920.
Vieille firme anglaise, de Liverpool, très active sur la côte au XVIIIè siècle, absorbée
ensuite dans la UAC. Elle s'est installée i Lomé d8s 1882, représentée par le jeune Octaviano
Olympio.
Deutsche Togo Gesellschaft, la seule firme allemande i revenir au Togo après la Première
guerre mondiale, puis après l'Indépendance.

154
- Il était ici depuis 1900-1902, et puis il est mort ici, en 1912. I1
avait beaucoup d'enfants métis I...

- Q -
Les factoreries étaient essentiellement installées dans
nos rue du Commerce, rue Foch et rue du Grand-marché : c'est
là qu'était concentré tout le grand commerce, n'est-ce pas ?

- Tout le commerce était sur la rue du Commerce.

- Au bord de la mer...

- Toutes les grandes maisons d'antan ...

- I1 faut rappeler que, à cette époque, il y avait le wharf qui n'était


pas loin non plus.

- I1 y avait aussi la Deutsche Westafrikanische Bank.

- Q - A l'emplacement de notre BIAO2, rue du Commerce...

- Oui, de la BIAO !

Q -
Il y avait urze petite voie ferrée qui suivait la rue du
commerce.

- Oui, oui, c'est ça, oui ! Pour transporter les marchandises depuis la
douane3jusque dans les maisons de commerce concernées.

- Q -
Matériellement, les factoreries, c'étaient des bâtiments
avec le commerce en bas et le logement en haut, et des
entrepôts derrière...

- C'est ça, oui.

- Q -
En 1921, quand vous entrez dans le métier, M. Amegee,
quels étaient les principaux produits que la SCOA importait ?

- Toute une gamme de marchandises, l'alcool, les tissus, la


quincaillerie, de l'huile...

Dont Nicolas Grunitzky, futur président de la Rkpublique de 1963 à 1967. Harry Grunitzky
est enterrk au cimeti2re de Béniglato.
Voir Si Lamé ... tome II, dialogue no 15.
3 Installée au bout du wharf de 1904 à 1983. Ce beau bâtiment fut alors malencontreusement
détruit pour faire place l'hôtel Palm Beach.

155
- 9 - La rue du Commerce (Hamburgerstrasse)en 1909 : la succession des
factoreries et le wharf, vus du haut de la cathCdrale.
Carte postale de la Mission catholique du Togo, collection ANT.

- De l'huile d'alimentation de tout genre, d'une façon générale.


- Des boîtes de conserve, des sardines, du corned-beef...
- Certainement, il y avait les hardwarel aussi, c'est-à-dire...
- Les hardware, oui, oui...
- Les hardware : des matériaux de construction, du ciment...
- Q - Comment étaient conditionnées ces marchandises ?

- On mettait tout ça dans les caisses. Ce n'est pas comme


aujourd'hui, où on les met dans des conteneurs. A ce moment-là, il n'y avait
pas de conteneurs.

- Il y avait quand même les caisses, pour la sécurité du transport...

- Q -
Faisait-on -comme doivent le faire aujourd'hui toutes
les entreprises commerciales- un effort de présentation, de
séduction par la présentation, ou est-ce qu'on se contentait de

* Elements d'infrastructure, matériaux de consthtion...


156
dire aux clients : "Il y a du tissu", et les clients venaient
prendre ce qu'il y avait, sans avoir le choix ?
--_
- En ce temps-là, la publicité n'était pas aussi forte que maintenant,
ça va de soi. Ils avaient besoin des marchandises qu'ils emportaient à
l'intérieur du pays.

- Je ne pense pas qu'en ce temps, il y avait des vitrines, comme


aujourd'hui ?

- Ah non, non, non, non !


- Ça, c'est normal. Je pense que là, c'était plutôt le cas des
marchandises importées qui étaient destinées à la réexportation, Òu tout au
moins à la diffusion dans l'intérieur du pays. Les grands commekants qui
étaient sur place, eux, avaient accès à l'achat en gros -n'est-ce pas ?- de ces
marchandises-là, qu'ils revendaient eux-mêmes dans les boutiques à Lomé et
qu'ils dispersaient à l'intérieur.

- Q - On peut penser qu'il y avait une petite partie de


commerce au détail à Lomé, mais que le gros de l'activité,
c'était la difficsion vers l'intérieur, c'est-à-dire la revente aux
commerçants détaillants de l'intérieur.

- Oui. En ce temps-là, les grands centres commerciaux, c'était


Anécho, Atakpamé, Palimé, Tsévié, Assahoun, tout ça...

*
* *
- Q - Rappelons que la guerre de 1914 a chassé les
compagnies allemandes : toutes les firmes de cette époque
disparaissent (sauf la Swanzy, qui était anglaise, et a donc
subsisté jusqu'à nous, mais sous le nom d'UAC). Dès 1916,
il y a reprise de leurs infrastructures et de leurs activités par
des firmes anglaises (et quelques françaises). Mais au fond, en
dehors du nom des compagnies et de leurs cadres, rien n'a
véritablement changé, ni dans les - pratiques commerciales, ni
dans les bâtiments, ni dans les marchandises ?

- Les propriétés allemandes ont été confisquées par l'État, par le


gouvemement français, et puis alors, elles,ont été revendues aux enchères à
des maisons de commerce comme la SCGA, la CFAO, et puis... '

157
- Et puis la CICA', qui a été créée au Togo en 1919...

- Oui, oui !

- En 1919, sous le nom de S A R I .

- Oui, oui, la SARI !

- Q -
Quand ces nouvelles compagnies arrivent, elles
commencent par louer les bâtiments des compagnies
allemandes à l'Administration de l'Occupation. C'est en 1924
que se fait la vente aux enchères des "biens ennemis". En fait,
les compagnies qui ont pris la place des firmes allemandes
rachètent sans véritable concurrence les bâtiments dans
lesquels elles sont déjù installées depuis plusieurs années.

Mais pour ce qui est de la pratique commerciale, vue


par un employé de commerce ou par un client commergant, ou
par un individu client consommateur, pensez-vous qu'il y a eu
des différences sensibles entre le commerce tel qu'il était à
Lomé vers 1912 et tel qu'il se pratique vers 1925 ?

- Le pouvoir d'achat de la population a commencé à augmenter


depuis 1920 -environ- jusqu'à maintenant. Ça a toujours été progressif.

- Q -
Une différence importante entre ces époques lointaines
et nos jours,. c'est que les compagnies avaient autrefois tout
u n réseau d'agences Ù l'intérieur du pays. La capitale avait
surtout une fonction de redistribution, alors qu'aujourd'hui les
compagnies, pour la plupart, n'ont plus d'activités en dehors
de Lomé ?

- Entre 1920 et 1950-55, le commerce a évolué. On a ouvert


beaucoup de succursales à l'intérieur. Mais, avec l'incertitude qu'on ne savait
pas ce que' l'Indépendance apporterait, les commerçants étaient prudents : ils
ont tout rétréci.

- Avant, les succursales de la UAC étaient dans toutes les grandes


villes du Togo. Celles de la CFA0 aussi. Toutes les sociétés existaient dans
les grandes villes. Et puis, à un moment donné, il y a eu une promotion du
commerce des "indigènes" (comme eux, les Blancs, ils disaient...), c'est-à-dire
des nationaux. Et ces sociétés se sont repliées vers Lomé en s'orientant
plutôt vers le gros. Au moment où j'étais gosse, je voyais mon père qui

Sociét.6 commerciale et industrielle de la Côte d'Afrique, fondée en 1917.

158
faisait des tournées. I1 y avait des boutiques de la GB-Ollivant à Anié ; il y
avait une boutique à Pagala, un peu partout ... I1 y avait des "chefs de
secteurs", qui avaient pour mission le contrôle de ces boútiques. Vers 1955-
56 (ie crois), on avait vu un repli : les grandes sociétés commerciales ont
abandonné le commerce de détail ; elles se sont cantonnées plutôt vers le
commerce de gros. Sauf la SGGG, qui a maintenu sa structure, n'est-ce pas ?

- I1 ne faut pas oublier aussi qu'il n'y avait pas que le commerce,
c'est-à-dire les importations pour la vente. Tout cela était aussi sous-tendu
par les produits.

- Q- - C'est-à-dire les produits agricoles pour l'exportation.


Une particularité des anciennes compagnies, c'est qu'elles
étaient à la fois importatrices et exportatrices, n 'est-ce pas ?

- Oui. C'est ka. Quand j'ai fait le secteur au Sénégal, nous avions,
d'un côté, notre opération de commerce, et puis, de l'autre, nous avions les
achats de produits (au Sénégal, c'étaient les arachides):

- Q - Comme ici le café et le cacao ?


- Oui, comme ici le café et le cacao. Comme M. Seddoh l'a dit, les
commerçants togolais créaient eux-mêmes des boutiques un peu partout à
l'intérieur. Ce qui venait en concurrence àtoutes ces sous-agences qui avaient
été installées par les grandes compagnies. Et non seulement ça : il y a eu
aussi, au Togo, l'apparition de l'OPAT1, qui a repris tous les produits
d'exportation. Alors, évidemment, à un moment donné... Moi, je me rappelle
qu'à la CFAO ici, au Togo, on s'est posé la question : "Qu'est-ce qu'il faut
faire ?" Continuer ? Mais ça devenait marginal ; on sentait que les résultats
n'étaient plus les mêmes. Et on a imaginé des solutions;(ces solutions
avaient été déjà ébauchées au Sénégal aussi) : c'était la mise en gérance libre
des factoreries,qui a été une opération malheureuse.

Ça n'a pas réussi parce que, de part et d'autre, on ne s'était pas bien
compris. Parce que, de la part de la maison de commerce qui apportait son
organisation en gérance libre, il aurait fallu quand même un appui financier
au gérant libre. Parce qu'il était astreint à acheter -par exemple- à la CFAO
qui lui avait donné son opération en gérance libre : le gérant "libre" était tenu
d'acheter ses marchandises seulement à la CFAO. Alors si, par hasard, il
pouvait trouver de meilleurs créneaux ailleurs, il ne pouvait pas y aller. Et
non seulement ça : si, par hasard, les marchandises qu'il avait achetées à la
CFAO ne se vendaient pas et qu'il manquait de fonds de roulement, il ne
pouvait pas dépasser un certain plafond de crédit que lui avait alloué la

* Office des produits agricoles du Togo, créé le 22 juin 1964.


159
CFAO. Alors, ça faisait que ce gérant libre avait beaucoup de problèmes de
gestion, parce qu'il manquait de fonds de roulement... J'ai eu à contrôler des
gérants libres. Souvent, vous entriez dans une boutique de gérant libre : il n'y
avait que trois ou quatre boîtes de corned-beef, (rires)c'est tout ! Il n'y avait
rien ! Alors vous lui demandez où est l'argent. I1 dit : "J'ai essayé d'acheter
les produits, un peu partout, etc.'' Et, quand vous allez au fond des choses,
c'est que -comme on dit vulgairement- il a bouffé son capital... (rire général)
C'est ça, le problkme ! Alors, de part et d'autre, nous sommes intervenus
pour les gérants libres, pour qu'on leur donne beaucoup plus de moyens
quand même, pour les relever, pour ne pas les laisser mourir comme ça... On
a essayé de leur donner les moyens, et ils n'ont pas réussi. A ces gérants
libres-là, il leur manquait le savoir-faire. I1 y a eu ces trois Cléments
conjugués : l'incompréhensionde part et d'autre (gérant libre et donneur de la
gérance), manque de capital de roulement, et puis le manque de formation
technique des gérants libres, qui ont fait que l'opération n'a pas réussi.

- Q - Un. autre facteur que j'ai étudié dans d'autres pays : le


f a i t que, dans ces années 1950-55, se met en place, un
véritable réseau routier, avec un nombre croissant de camions.
Il est toujours beaucoup plus commode d'aller directement à
la capitale avec un camion de produits agricoles, pour y
acheter d'autres marchandises et pour revenir avec, plutôt que
d'avoir des étapes intermédiaires, de devoir se ravitailler par
le train; avec les ruptures de charge, etc. Il y a donc eu un
phénomène de "court-circuitage " des villes de l'intérieur au
profit de la capitale, qui se retrouve dans h peu près tous les
pays d'Afrique de l'Ouest.

- C'est très exact. Mais, vous avez, dans certains pays (je reviens
toujours au Sénégal pour comparer avec ce qui s'est passé au Togo), au
Sénégal, par exemple, les cultivateurs vendaient leurs arachides "en herbe".
Pour en venir à ce que vous avez dit que, les communications étant plus
faciles, les gens préféraient aller en ville pour vendre leurs produits et acheter
. les marchandises manufacturées, dans le cas particulier du Sénégal, les gens,
n'ayant pas beaucoup de moyens, vendaient leurs arachides on peut dire sur le
champ lui-même. Ils disaient : "Je vous vends à tel prix" à un Libanais, et
c'est conclu : ça devenait la propriété du Libanais. A la récolte, le Libanais
ramassait tout. Et le vendeur, lui, prenait de la marchandise chez le Libanais
jusqu'à concurrence du prix auquel il avait vendu son champ. Le
gouvernement sénégalais a été obligé d'intervenir pour arrêter cette pratique,
qui appauvrissait le paysan.

- -
Q On a vu le même phénomène au Togo, dans le Sud-Est,
dans (a région de Vogara, entre les grosses commerçantes de

160
Lomé et les paysans producteurs de manioc, qui, eux aussi,
vendaient leur récolte sur pied, et qui, du coup, étaient
contraints de ne commercer qu'avec ces femmes-là, parce
qu'elles leur avaient avancé de l'argent. C'est ce qui a
provoqué la faillite de l'usine de fécule de Ganavé : elle ne
trouvait plus de manioc Ci acheter dans une région qui en
produit pourtant tellement...

- Au Togo, on a eu surtout le café et le cacao. On distribuait de


l'argent aux "acheteurs" qui allaient dans les villages. Je me rappelle que mon
père se promenait dans un pick-up1, avec des sacs, avec de l'argent qu'on
mettait dans un sac de jute et qu'on distribuait, dans la brousse, aux acheteurs
de produits, avec de grands risques.

- Q -
La très grande transformation des compagnies
commerciales, c'est donc -en gros entre 1955 et 1965-
l'abandon du commerce des produits agricoles d'exportation
(qui généralement est repris par des entreprises d'dtat) et
l'abandon des agences de l'intérieur pour concentrer leurs
activités dans la capitale, mais en diversifiant ces activités,
avec, par exemple, une branche automobile, une branche
électroméiiager, une branche textiles...

Mais il y avait eu auparavant, dans les aititées 1930,


une autre transformation, dans les structures et non pas dans
les pratiques : avec la crise économique mondiale, il s'est
produit une concentration assez brutale : la disparition de
nombreuses petites sociétés et leur regroupement sous de
nouvelles appellations. Il y LE eu, par exemple, le corzglomht
de la UAC et, au Togo, l'apparition de la SGGG2...

- Oui, oui, c'est l'apparition à ce moment-là de la UAC, parce que,


avant, il y avait la maison GB-Ollivant, la maison Millers, la Swanzy,
1'African Association... Alors ces quatre compagnies ont fait la fusion pour
former une compagnie puissante : la UAC, qui existe toujours.

- Q -
M&ne chose f i n 1929 w e c la §GGG, qui regroupe
Carbou, la COTOA et quelqzaes aatres petites compagnies...

- Oui, oui !

'Voiture dotée d'une' plate-forme derrière la crcbine.


Soeiétt? g6néraIe du Golfe de Guinée, officiellement cr6k Ie l w janvier 1930.
- -
Q A Sokodé, par exemple, on appelle encore la SGGG du
nom de Carbou. Que savez-vous de ce monsieur ?

- Carbou' était un Français, le fondateur de la maison Carbou.


- I1 a eu même un fils ici, un fils Carbou, un métis...

- Oui, un métis. Carbou était installé dans la maison Anthony.

- Q - La belle maison Anthony de rue du Grand-marché ?


- Oui, oui, c'est ça ! Après, ils ont fait la fusion qui a créé la
SGGG. I1 y avait aussi la maison Lecomte. Monsieur Lecomte était l'oncle
de Monsieur Eychenne2 : alors, à son départ, il a cédé le commerce à son
neveu, Raymond Eychenne.

- Q -
Et c'est devenu les ktablissements R.-Eychenne (plus
tard Unicomer), rue Galliéni, près de l'éCole Marius-Moutet ?

- Oui, c'est ça.

- Son commerce était florissant, à ce moment-là. I1 a travaillé ici


pendant au moins 30 ans...

- Il a même été président de la Chambre de commerce3.

- Après UNICOMER4, il a racheté les Établissements Rabe, qui


n'ont pas marché. Et puis, il a repris tous ses capitaux pour rentrer en
France.

- Q -
Avez-vous encore souvenir d'autres firmes qui ont
disparu avant la Deuxième guerre mondiale ?

- Seven Heart...

- Q -
Encore une compagnie anglaise ? En fait, celles-ci
étaient vraiment prédominantes dans les années 1920...
- Oui, oui !
Jean-Baptiste Carbou s'était installé à Atakpamé en 1916. I1 viendra ensuite à Lomé avec
l'administration française.
Au Togo de 1928 à 1960, il en fut une figure marquante ;grand mécène des sports togolais ;
gendre de l'administrateur-maire de Lom6 Paul-Louis Mahoux. Alphonse Lecomte, arrivé du
Senégal en mEme temps que son ami J.B. Carbou, est resté au Togo jusqu'en 1932.
De 1936 h 1943. '
Revendu par R. Eyclienne en 1956. Informations aimablement donnkees par sa fille, Mme
René Sdvely, dont le mmi a longtemps dingé la SGGG après l'Indépendance.

162
- 10 - La firme Carbou (future SGGG) vers 1925, représentante de Michelin et de
Citroën, dans la maison Anthony, rue du Grand-marché
Archives de la famille Sévely, Paris.

- -
Q Mais, parmi toutes celles-ci, seule la Swanzy -devenue '

la UAC- a subsisté ?

- I1 y avait aussi la John-Holt.

- Oui, la John-Holt était indépendante elle aussi, oui.

- Q -
Elle occupait l'un des derniers bâtiments allemands qui
subsistent rue du Commerce, construit en 1912. Maintenant,
elle appartient cì un homme d'affaires togolais, j e crois.

- C'est ça, oui, à M. Sodji.


- Je crois que la John-Holt a vendu ses affaires au Togo et au Bénin.

- Q -
Une autre société dotat OR ne parle plus : Gastonègre,
dont les erltrepôts tombent e n racines eitke la rue ,du
Commerce et la Marim. QU'QRsavez-vows ?

- Gastonègre est toujours 12, hein ?' Elk existe tsujeliïs, cette
maison-là.

- Gastonègre avait représente CitroEn, mais quand Citroën a eu des

163
difficultés de vente, parce que, vous savez, avec nos pistes... (soupir) C'est
un véhicule qui n'est pas tellement utilisé en Afrique. Alors ils ont pris
Caterpillar...

\
- C'est Fa, oui.
- Qui leur a donné un second souffle, mais il se.trouve qu'ils ont
perdu Caterpillar, qui est fait maintenant par la Manutention africaine. A
Gastonègre, ils vendent des pièces détachées Caterpillar, mais ils n'ont pas la
représentation, ce qui fait que la société s'est effondrée. Et puis Nègre est
mort. Le décès de Gaston Nègre a porté un coup fatal à la société, aussi bien
au Togo qu'au Bénin.

- -
Q Une autre compagnie anglaise qui était importante et qui
a disparu : la GB-Ollivant.

- Oui, c'était une filiale de la UAC.

- Je crois que tout ça;c'est du groupe Unileverl.

- C'est le groupe Unilever ! Au Zaïre, c'est GB-Ollivant qui


représente Unilever, et qui fait les mêmes articles que la UAC à Lomé.

- Oui, oui, c'est vrai.

- Donc c'est le même groupe, quoi...

- -
Q Il change de nom d'un pays ¿ìl'autre. Au Cameroun, il
s'appelle R h W King (c'était le noin d'un vieux trafiquant
d'esclaves anglais du XVIIIè siècle).

- Ah oui, oui !

- -
Q De même au Bénin, oÙ elle a gardé le vieux nom de
John- Walkden. En Côte d'Ivoire, c'est la CFCI...

- Et la Compagnie du Niger !

Q -. M, Seddoh, parlez-nous aussi de votre CICA.

- La CICA, à un moment donné, s'appelait S A I U . Après la SARI a


sombré, avec les affaires de M.Fraissinnet. Les affaires de M. Fraissinnet

Tr2s puissant trust anglo-hollandais, fusionné en 1928, numéro un mondial des savons et
d6tergents. La UAC, fondée en 1929, regroupe toutes ses filiales commerciales.
ont été reprises, rachetées par la CICA. Donc la dénomination CICA est une
vieille dénomination : la Société commerciale et industrielle de la Côte
d'Afrique:

- Q -
Ces compagnies s-oat, pour la plupart, des
multinationales ; elles sont' présentes dañs- lã plupart des pays
d'Afrique de l'Ouest et du Centre, francophones et
anglophones. La SGGG, au contraire, n'existe qu'au Togo,
n'est-ce pas

- Oh oui, mais maintenant, ils ont certaines activités au Congo,.je


crois, et ils ont essayé aussi de s'implanter en Centrafrique.

- Q - Récemment ?

- C'est récent, c'est récent, oui, oui !

- Q .- Donc la différence majeure par rapport aux années 1920


o u 1930, c'est que, maintenant, il n'existe plus qu'un tout
petit nombre de grande; firmes (mais qui peuvent avoir
plusieurs appellations diffe'rentes dans u n même pays,
correspondant Ci des branches d'activités différentes). En fait,
maintenant, le commerce, le grand commerce d'export-import
au Togo, c'est seulement quatre ou cinq grandes compagnies ?

- Ce n'est pas évident, parce que vous avez les grandes compagnies,
comme vous dites. Mais, à coté des grandes compagnies, vous en avez de
nouvelles, nationales, montées par des nationaux, ou par d'autres, n'est-ce
pas ? Si vous voulez, parlohs des grandes compagnies traditionnelles, qui
existent toujours, mais, à côté d'elles,' vous avez quand même de nouvelles
compagnies montées par des nationaux et qui sont aussi assez virulentes,
assez fortes, qui gênent... Vous savez que levogo est un pays de "porte
ouverte", où l'on peut venir s'installer sans trop de complications. Vous avez
même d'autres gens de la sous-région qui viennent s'in'staller et faire de
grandes affaires ici, au Togo.

- Dans la friperie, par exemple, c'est très souvent que de nouvelles


sociétks se créent.

- Ah ? C'est la friperie qu'il faut citer dans ce pays ? (rires) Mais


c'est une réalité, c'est vrai, quoi !

- La friperie gêne assez les grandes sociétés !

165
- Ah oui, oui, d'accord, c'est exact !
-Q- Le trafic des fripes, ce n'est pas vraiment un modèle de
gestion moderne et rationnelle...

- C'est une réalité du pays ; ça fait partie du paysage commercial


togolais, quoi ! (rires)

*
* *
- Q - Alors, Messieurs, comment se traitaient autrefois les
affaìres entre les commerçants et les clients ?

- On aurait dû laisser la parole à notre doyen pour vous parler de


comment se traitait les affaires... Je vais essayer. I1 rectifiera mes erreurs,
n'est-ce pas ? D'une façon générale, le commerce, avant, se traitait sur la
confiance, quoi ! C'était la confiance ! Moi, je me rappelle, quand j'ai fait
mes expériences dans les factoreries, dans les sous-agences, au Sénégal, puis
au Bénin, c'est les hommes qui vendaient, qui étaient les grands commerçants
dans ces pays-là. Ils venaient avec un grand sac bourré d'argent ; ils vous
disaient :
-"Bonjòur. Ça va ?
- Ça va bien ...
- Mais, dis-donc, garde-moi ça ! J'anive, hein ?"
Alors, vous ouvrez votre coffre, vous le mettez dedans. Ils reviennent, et
alors vous comptez l'argent avec eux. C'est la confiance, quoi ! On n'y
touchait pas ! Et je me rappelle à Lomé, ici, quand j'étais à la CFAO, les
commerçantes qui sont encore là, qui peut-&trenous écoutent... (rires), qui
venaient également avec des sacs pleins d'argent qu'elles n'avaient même pas
compté,.. Compté ou non, moi, je ne sais pas ... Toujours est-il qu'elles me
confiaient l'argent, elles me disaient :
-"Est-ce que tu peux me garder ça dans ton coffre-là ? Je reviens..."
Etc. Bon, elle va faire son tour, elle revient deux heures de temps aprbs, et
puis elle dit maintenant :
-"Sors-moi l'argent. Je vais acheter."
Et puis alors, on compte, on compte, elle achète. Bon, c'était sur la
confiance, quoi ! Dans le temps, c'était comme ça que ça se pratiquait...

Alors donc, les relations avec les clients qui achètent des pagnes,
c'était les mêmes relations qui se trouvaient dans les autres secteurs (pas
seulement dans les pagnes, n'est-ce pas ?). Dans les autres secteurs, mais en
particulier pour les pagnes : comme il s'agit de question de goût, de flair, de
mode... c'était un peu plus délicat ; il fallait une collaboration avec la
clientèle, pour choisir. Ce n'est pas toutes les femmes. I1 y a une femme qui

166
peut vous dire :
-"Oh, ce pagne-là, il est formidable ! Oui, oui ! Prenez-le, ça va,
c'est bon !'I

Alors qu'après, ça ne marche pas ... Ça se fait en collaboration,


personne ne détenait la vérité ! On faisait ça en collaboration pour une
couleur :par exemple, un rouge, l'intensité d'un rouge... Ça devenait tout un
theme, un sujet autour duquel il faut discuter pendant longtemps pour savoir
quelle intensité donner à ce rouge-là...

- Q -
Proposiez-vous aux femmes un tissu tout prêt, ou
réfléchissiez-vous avec elle à partir d'un dessin sur le papier
en disant : "On va faire ce rouge plus foncé, ou plus clair, ou
bien le motif plus grand, ou avec plus d'oiseaux " ? Comment
se faisait concrètement l'élaboration du choix des dessins ?

- Un chef-textiles doit toujours proposer.

- Q - A partir d'un tissu déjà fait ou à partir d'un dessin ?

- A partir d'un tissu déjà fait. Par exemple, on modifie un tissu qui
est déjà fait. On peut modifier, on peut aussi créer un tissu à partir d'un
dessin déjà fait. On peut également créer un tout autre dessin. Et puis, nous
ne créons pas tous les dessins : on nous en propose. Par exemple Vlisco
(c'est un groupe industriel de la UAC en Hollande), qui nous en proposait à
la CFAO, et puis plus tard à la CICA aussi. Le monsieur venait avec des
échantillons de tissus et nous les proposait ; alors nous, nous choisissions
ceux qui nous plaisaient.

-Q - En collaboration avec les femmes du marché ?

- Au premier stade, nous choisissons d'abord. Parce que, si vous


montrez tous ces tissus aux revendeuses, elles vont tout rafler, elles vont dire
que tout est bon, il faut tout prendre ! Alors il faut être très sélectif... Nous
sélectionnons d'abord ce que nous pensons être les meilleurs, et puis ensuite,
nous revenons voir nos revendeuses, nos clientes, pour choisir définitivement
ce que nous allons faire imprimer.

- -
Q En général, arriviez-vous, avec l'aide de ces femmes, à
déterminer effectivement les modèles qui plaisaient ?. Ou bien
était-ce quand même très aléatoire, avec certains qui marchent
bien et d'autres pas du tout, sans qu'on comprenne vraiment
pourquoi ?

- Absolument ! C'est très aléatoire, très aléatoire ! Un tissu peut

167
marcher peut-être à la première sortie. Alors tout le monde se rue sur ce
tissu, c'est formidable ! Tout le monde en veut ! Et puis une semaine après,
c'est fini, personne n'en veut plus ... Alors les tissus c'est quelque chose de...
(silence) Je ne sais pas comment vous dire... Vous savez, ça prend ou ça ne
prend pas ... C'est la mode, quoi !

- Q -
En Europe, ce sont les grands couturiers qui fabriquent
la mode, qui vont imposer aux femmes d'avoir la jupe longue
ou bien lu j u p e ' courte. Tandis qu'ici, vous êtes entièrement
dépendants du goût des clientes ?

- Nous sommes dépendants du goût des clients, mais, cependant, il


y a la possibilité d'agir sur le goût des clients. C'est ce que nous avons fait à
l'Industrie textilel. Avant, quand on vendait les tissus de l'Industrie textile,
personne n'en voulait : on les appelait "datchavi, datchavi"... Personne n'en
voulait !

- Q - Pourquoi ?

- Ah, parce que nul n'est prophète chez soi ! C'est fabriqué au Togo,
donc ça ne vaut rien ! C'est tout ! C'est bien simple... C'est comme en
France aussi : on préfêre le whisky au cognac. C'est ça ! (rires)

- Q - On peut aimer les deux, non ? (rires)

- Oui, d'accord ! Alors donc, personne ne voulait ces tissus-là,


surtout pour faire les robes. Eh bien, on a fait des présentations de mode sur
quatre ans, deux fois par an. On faisait des présentations de mode, et on avait
demandé à des couturières de faire de belles robes dans des tissus (que nous
leur donnions gratuitement) de l'Industrie textile. A partir de ces présentations
de mode, nous avons remarqué que les robes se taillaient maintenant dans les
tissus de l'Industrie textile. Alors, c'est pour vous dire qu'on peut le faire
systématiquement. En Europe, il y a plusieurs facteurs qui jouent. I1 y a
d'abord le goût : l'été, bon, c'est telle mode, etc., etc. Mais chez nous, ce
n'est pas la même chose. Alors, ce que nous pouvons faire ici, c'est de nous
faire admettre à côté de ce qui existe déjà.

- Voyez : il y a une expérience qui se fait en ce moment avec la


UAC, là, rue du Commerce.

- Oui, oui !

Complexe textile ITT de Dadja (ou Datcha), près d'Atakpam6, qui a produit des tissus de
qualité modeste (par rapport aux pagnes de luxe venus de Hollande) de 1966 B la fin des
années 1980. "Vi"= diminutif.

168
- Ils ont fait des vitrines de présentation de modèles de tissus.

- C'est ça ! J'ai remarqué. C'est très bien, c'est très bien fait. Oui,
oui, voilà exactement l'exemple. Ça, c'est de l'éducation !

- Les femmes s'en inspirent.


- Ah oui, ça peut s e faire...

- Q -
Les ' n o m s des pagnes sur le marché sont souvent
amusants. I l y a, par exemple, "Jalousie" ou "Mon mari est
capable "...

- Ça existe trks bien ! Et même, il y a souvent des noms nouveaux


qui s'inventent, ça dépend...Nos classiques existent, hein ?

- Q -
Est-ce qu'il y a longtemps qu'ils ont des noms
populaires comme Ca ?

- Si ! I1 y a très longtemps, depuis toujours...

- Q - Depuis toujours ?

- Ça existe depuis toujours ! Ce sont les bonnes femmes qui


.
donnent des noms aux tissus, hein ?

- "Mon mari est capable", par exemple, c'est venu de Côte d'Ivoire.
Bon, vous avez le nom équivalent en togolais, mais "Mon mari est capable''
a prédominé parce que c'est plus poétique... (rires)

- Q -
M. Amegee, vous avez p u voir sur une très longue
période comment évoluaient les tissus,. Y a-t-il de grosses
dgférences entre ceux qui étaient à la mode dans les années
1920 et ceux d'aujourd'hui, ou, au contraire, est-ce plutôt
cyclique, avec les mêmes tissus qui reviennent ?

- Oui, oui ! Avant, dans le temps, la UAC importait beaucoup de


tissus classiques qu'on appelle les "wax printtf1.Mais, en ce moment, ces
textiles ont disparu, ça n'existe plus...

- Je vous avais dit qu'on nous confiait de l'argent, qu'on gardait, etc.
Dans la pratique aussi, on donnait des crédits. Ça se pratique toujours. On

'11 s'agi't de wax (batiks indushiels) avec adjonction de motifs imprimés à la main.

169
ouvrait un compte pour un client, on lui donnait un découvert de 200 000,
etc., etc. Et voilà, le commerce se faisait, la cliente venait, payait. Soit elle
avait un découvert, elle passait une partie sur son découvert, payait le reste au
comptant, et elle trimbalait partout son argent avec elle... Ce n'est pas
tellement pour les aider, mais c'est les banquiers qui ont eu l'idée d'introduire
le système des traites. Les banquiers nous ont demandé, à nous les
commerçants... On a fait une réunion avec eux ; on s'était mis d'accord qu'à
partir de ... un mois (je ne sais pas), eh bien, on va maintenant créer le
système des traites au Togo. Et moi, je me rappelle que, quand ça a été.
introduit... Oh la-là, ça a été terrible ! (rires) Personne ne voulait ! Aucune
femme ne voulait acheter sur traites, parce qu'il fallait d'abord aller déposer
son argent à la banque. Elles étaient très réticentes pour déposer leur argent à
la banque. Personne ne voulait ! Elles ne voulaient pas ! C'est pour ça
qu'elles venaient nous confier souvent leur argent. Et alors, bon, ce système
de traites (qui les obligeait aussi à payer des agios, tout ça...), elles
trouvaient ça vraiment bizarre...Elles disaient : "Comment ? Moi, j'achète la
marchandise, je paye et on me fait payer encore zéro virgule quelque chose
pour cent ? Et on me dit de payer tel jour, on me donne un délai, etc.'' Alors,
c'était assez pittoresque... Ça, c'est apparu en 1964 (à peu près), quand ils ont
créé le système des traites.

- Q -
On dit souvent que certaines revendeuses traitent des
affaires de plusieurs milliards sans comptabilité écrite. Selon
vous, est-ce que cela repose sur des réalités ?

- Tout ce que je peux vous dire, c'est que, souvent, si vous prenez
votre machine à calculer, avant mgme d'avoir le résultat sur votre machine,
elles vous annoncent, elles, le total... Ça, d'accord ! C'est-à-dire qu'elles ont
de la mémoire, d'accord ! Mais des milliards sans comptabilité écrite, je ne
crois pas. I1 doit avoir une trace, des traces... Elles ont des cahiers, elles
notent tout ça. Elles font beaucoup de calcul, surtout de calcul mental. Là,
elles sont très fortes ! Vous compliquez, vous dites "2 895 virgule quelque
chose, multiplie par...", elles vous donnent le résultat tout de suite !l (rires)

*
* *
-. Q -
Au .cours de la Seconde guerre mondiale, on a organisé
au Togo des rationnements. Comment cela fonctionnait-il
pour les commergants ?

- - Avec les bons d'achats !

'Sur le monde et l'activité des "nana-Benz",voir aussi Si Lomé ... tome II, dialogue no 5.

170
- I1 y avait certains produits de première nécessité qui étaient rares.
Alors on donnait tant de kilos de riz, de sucre, etc. Avec un coupon, vous
pouviez acheter tant de kilos de riz... C'était ça, le rationnement.

- Q -
On ne fixait pas le prix ? Seulement la quantité que
vous pouviez acheter-?

- La quantité, oui, la quantité. Ça allait même jusqu'au pain aussi.


Vous savez, il y avait une organisation qui s'appelait la Société indigène de
prévoyance (la SIP)l, qui donnait des bons, des tickets, avec lesquels vous
alliez à la boulangerie pour acheter votre pain. Sans ce ticket, vous ne
pouviez pas acheter ! Et ça a occasionné un marché noir florissant, comme
d'habitude... (rires) C'est de là que vient l'expression "arè-kpètè"2...Vous
voyiez des gens avec les petits sacs, là, et ils disaient qu'ils allaient faire des
arrangements, quoi, des petites combines... Bon ! Enfin, bref, c'est pour dire
que c'était le rationnement du temps de guerre...

- -
Q Pour les compagnies, Ca devait être dramatique : elles ne
pouvaient plus guère exporter, faute de bateaux, et, pour la
même raison, il n'y avait plus de marchandises importées à
vendre. Comment ont-elles survécu pqndant la guerre, M.
Amegee ?

- Lorsque les marchandises arrivent, c'est tout d'abord rationné :


chaque maison avait son contingent, et puis alors...
I

- Ça commençait d'abord avec les licences.

- Oui, oui !

- Parce qu'il y a des tableaux qui sortaient (ce n'est pas comme
actuellement). On sortait un tableau, on dit "Bon... Céréales, céréales...". I1 y
avait tant de devises qui étaient prévues pour l'importation de céréales, tant de
devises qui correspondaient à tant de tonnes... Et alors, ça se répartissait entre
les maisons de commerce : le tabac, les cigarettes, tout, tout, tout ce qui est
importation. Donc, si vous voulez, le rationnement commençait par là. Et
alors'vous savez que vous avez cent tonnes (par exemple) de riz à recevoir. A
vous, maintenant, de savoir répartir, compte tenu de vos possibilités.

- En ce temps, il y avait un marché noir foy...

'Systéme de coopératives rurales imposé dans les annnées 1930 par l'Administration, au
niveau des cercles (rebaptisées Sociét6s africaines de prévoyance par la suite).
Mot-&mot : "arrangement [dans] le sac", c'est-à-dire combine, magouille...

171
- Q -
La Gold Coast, elle, n'était pas rationnée. Donc les
marchandises de contrebande devaient franchir la frontière par
tous ses pores ?

- Oui, oui ! La Gold Coast était florissante, à ce moment-là.

- Et le trafic aussi !

- A partir de 1960 aussi : le Togo avait refusé de se soumettre à ces


exigences de la zone franc, qui astreignaient les gens à commanderjuste dans
les limites qu'on leur donne1. Le Togo a commencé cela. C'est comme ça
que nous avons commencbà importer les pagnes japonais, par exemple, les
tissus japonais ...

- Même les pagnes américains ...


- Alors, c'est à partir de là, je peux dire, que nous avons rompu la
solidarité de la zone franc. On a rompu, et on a continué comme ça jusqu'à
maintenant, et les autres États nous ont suivis après.

- Q -
Pour conclure, revenons &notre doyen. M. Amegee,
quand vous êtes entré dans le commerce en 1921, quelles
étaient les possibilités de carrière qui étaient proposées Ci un
jeune Togolais ? Pouvait-il monter haut dans la hiérarchie ?

- Lorsque, moi, j'ai été engagé à la SCOA, la comptabilité était


confiée aux Européens. Même la caisse. C'est progressivement que les
autochtones ont accédé à ce poste-là. Mais chez nous, par exemple, à la
SCOA, le poste le plus haut que vous pouviez imaginer, c'était chef-
comptable, pas plus ! Le poste de chef-marchandises n'était pas confié aux
autochtones.

- Q - Et quels étaient les salaires dans les années 1920-30 ?

- Ah ça, je ne pepx pas vous le dire ! J'étais enfant... Je ne m'en


souviens plus ... Moitié en francs, moitié en monnaie anglaise. Ça s'est fait
comme ça jusqu'en 1930...La mqnnaie anglaise prédominait, en ce temps-là.
-_
- Q -
Les employés préféraient-ils avoir leur salaire en livres
sterling ?

- En sterling, oui ! En sterling plutôt qu'en francs.

Du fait des limitations àl'échange des devises étrangères.

172
- Parce que le sterling était plus fortl.
- Q -
A Lomé, pouvait-on .commercer entièrement en livres
sterling ? Ou. bien alliez-vous en Gold Coast les dépenser ?

- Ah, ici même, le sterling était très recherché.


- Q - Sauf pour payer les impôts, n'est-ce pas ?
- - Ah oui ! Sauf pour payer les impôts ! Le franc que vous gagnez,
vous payez l'impôt avec... (rires)

- Q -
Mais étiez-vous content de n'avoir que la moitié en
livres sterling ?

-
oui, nous étions contents : on ne pouvait pas faire autrement !
Petit à petit on a abandonné la zone sterling, et on a payé les gens
exclusivement en francs.

- -
Q Pensez-vous que, pour un jeune homme qui s'engageait
dans le commerce en 1920, c'était une bonne carrière ?

- Si, si !

-Q- Vous en êtes vous-même un exemple ?

- Ah oui, oui ! A certains moments, le fonctionnaire gagnait plus


que le commerçant. Mais c'était alternatif ... Maintenant, je crois qu'au
commerce, on gagne plus, surtout le chef-comptable, le chef du personnel...
A ce moment-là, c'était la,UAC qui payait le plus parmi toutes les maisons
de commerce.

- Q -
C'est peut-être qu'elle choisissait les meilleurs
éléments ...

- Ah non, ce n'est pas ça. Parce que le taux de salaire était fixé par le
directeur général de Londres. De sorte qu'ils étaient plus libéraux que les
Français.

- Q -
Vous tous, Messieurs, j e crois que vous avez bien
montré que les Togoluis (et pas seulement les Togolaises)
savent être des gens de cominerce. Merci à tous. (rires prolongés)

Du moins jusqu'A la dévaluation anglaise de septembre 1931.

173
- 11 - Albert Doh "FAO" en tenue de député.
Archives de la famille Doh, Loiné.

- 12 - La maison au petit ange, 14 rue de France


Photo Y. Margzierat.

174
UNE VIE DE COMMERçANT

M. Albert Aménouvor DOH, dit "Albert FAO"


(né en 1905 à Agbélouvé, préfecture du Zio,
décédé le 12 septembre 1993 àLomé)
ancien gérant de la CFAO,
ancien député de Notsé,
ancien conseiller municipal de Lomé

- Je ne suis pas né à Lomé. Je suis né à Agbélouvél. J'y ai fait mes


études primaires. En ce temps-là, on n'enseignait qu'un peu d'éwé et un peu
d'allemand. Quand j'ai fini l'éwé, je suis venu ici, à Lomé, en 1920.
J'habitais le quartier Agbadahonou. Ma mère habitait à Agbélouvé. Elle m'a
envoyé ici pour continuer mes études. J'ai fait un peu d'anglais et un peu
d'allemand, je suis arrivé en Part 111pour aller jusqu'à Stardart I.

- Q -
En quelle année avez-vous passé votre certificat de f i n
d'études ? Et qu'avez-vous fait ensuite ?

- En 1927. Je n'ai pas fait d'études secondaires. J'ai été engagé à la


Compagnie FAO, comme sous-boutiquier. C'est Monsieur Dole, Henri
Dole, qui était le gérant. On m'a fait subir un examen avant de m'engager.
C'est Monsieur Acolatsé et Monsieur Alfred Lamprun qui m'ont fait passer
cet examen.

- Q -
Quel genre d'examen ? Un texte ? Une dictée ? Du
calcul ?

- Oui, on m'a fait faire une dictée, avec un calcul. J'ai réussi, et on
m'a engagé comme sous-boutiquier. J'ai travaillé avec Monsieur Dole
pendant longtemps. En ce temps-là, il n'y avait pas d'indigènes qui
s'occupaient des magasins de vente, des boutiques. C'étaient les Européens
qui s'en occupaient, qui étaient les gérants des boutiques.

- Q - Duquel vous souvenez-vous le mieux ?

- De Monsieur Jean Doyen, mon dernier patron, en 1932-1933...


C'est lui qui m'a cédé sa place. Et je suis devenu gérant à la CFAO. On m'a
confié tout. Alors c'est moi qui m'occupais des marchandises diverses, tout,
tout, tout ! Depuis le déballage jusqu'aux marchandises qui se trouvent dans
les magasins de vente. C'est moi qui m'occupais de tout ça, jusqu'à la
guerre... Après la guerre, je n'étais plus là-bas à Agbadahonou. Nous

IEntre Tsévié et Notsé.

175
sommes venus avenue des Alliés1, près d'ici, c'est-à-dire au poste de police,
là où se 'trouve le cinéma Rex. A partir d'ici où nous sommes2, il n'y avait
pas de maisons jusqu'à Amoutivé. Tout ici, c'était la cocoteraie plantée par
les Allemands.

- Q - A qui étaient les terrains de ce quartier ?

- Je crois, au chef Adja11é3. Mais ce n'est pas à moi qu'il a vendu.


Moi, j'ai acheté mon terrain chez une autre personne, Monsieur Ben Labane,
un peintre.

-Q-A quel p ~ i x?
. ,

- C'est' 100 livres que j'ai payées en ce temps-là, en monnaie "cash".


- Q -
Vous utilisiez encore les livres sterling, alors que vous
étiez en zone française ?

- X ce moment-là, on était encore en monnaie anglaise. Nous, nous


étions payés en monnaie.anglaise.

- Q -
Quand vous avez été engagé, en 1927, quel était votre
salaire ?

- On comptait 120 F la livre. On touchait 240 F par mois. La


CFAO payait beaucoup plus que toutes les autres maisons. Même aux
Chemins-de-fer, en ce temps là, on payait au personnel 50 F par mois. I1 y
en a qui gagnaient 75 F : les chefs de train, les chefs de gare... Alors que la
CFAO payait 240 F.

- Q - Du moins pour les cadres comme vous ?

- Oh moi, j'avais été engagé comme sous-boutiquier avant de


devenir cadre. Tous les ans, il y avait une petite augmentation. Avant moi, je
crois que le gérant blanc touchait 1 500 F pour son salaire mensuel. Ceux
qui touchaient au moins 1 O 0 0 F, c'étaient déjà des Blancs.

-Q- Quand avez-vous construit votre maison4 ?

- J'ai attendu jusqu'en 1939 avant de construire. J'ai commencé avec


la guerre, le 7 septembre 1939.

'Aujourd'hui avenue du 24-Janvier.


A Adoboukomé, non loin de I'église Saint-Augustin&Amoutive.
Chef d'Amoutivé. Voir ci-dessus, dialogue no 8.
Grande maison très harmonieuse, 14 rue de France, dont le porche est omé d'un charmant
petit angë en ciment. (Voir Trésors cachés du vieux Lomé, pages 138-140.)

176
- Q -
Était-il facile d'avoir les matériaux de construction, en
ces temps de guerre ?

- Oui... C'était le début de la guerre ! J'ai acheté des briques et j'ai


demandé du ciment à crédit à la CFAO, que j'ai stocké. Et j'ai pu achever les
travaux de construction en 1940.

Ici, à ce moment-là, il y avait seulement le propriétaire, celui qui


m'avait cédé le terrain.

- Q - M. Labane ?

- Oui, et Monsieur Jules, qui était boulanger, et un certain


Monsieur Amouzou. C'est après que d'autres sont venus acheter des lots.
Alors on a appelé "Adoboukomé" là où se trouvait la cocoteraie, jusqu'au
zongo. Le chef Adjallé disait à ceux à qu'il cédait des portions de terre de ne
pas construire des maisons solides1 dessus.

- Q - Pourquoi ?

- Parce qu'ils n'avaient pas acheté : on leur avait loué. Vous donnez
des bouteilles de boisson, on vous fait un petit lot, on vous le donne en
location. Alors on vous dit de ne pas construire des maisons en dur là-dessus.
C'est ça qu'on appelle "udobou", c'est-à-dire les briques non cuites. C'est
pourquoi on appelle ce quartier Adoboukomé. Ici même, c'était "Quartier-
' Neuf '.

-Q- "Quartier-Neuf" ?

- Oui, on l'appelait ici Quartier-Neuf, avant. Là-bas, à partir de la


rue Gnyémenya, c'est Adoboukomé. Après le départ des Allemands, on a loti
ça : vous donnez la boisson, on vous fixe un prix (je crois 200 F ou 500 F
par mois), vous payez. I1 y en a qui sont toujours là sous ces conditions.

- Q -
Vous arrivez donc ici en 1939. La CFAO vous avait
octroyé du ciment h crédit. Combien coíìtait, h cette époque,
un paquet de ciment ?

- C'étaient des barils.


- Q - Un baril représentait comba'en de s@cs de cirnent ?

- U$ baril de ciment, je crois, c'Ctait 100 kg. 'Vous avez 50 kg dans


un sac. Je ne me rappelle plus le prix. C'était un prix bas, à ce moment-là.
Mais ce n'est pas tout le monde qui peut en acheter, hein ? On gagnait 50 F
par mois, ou 75 F. Même, je crois bien, Ias médecins, à leur arrivée, en ce

En dur, par opposition à l'adobe (terre crue). Voir ci-dessous, dialogue no 11.

I77
temps-là, ils touchaient 250 F ou 500 F par mois (les médecins africains)l.
*
* *
- -
Q Monsieur Doh Aménouvor est beaucoup plus connu sous
le nom d'Albert FAO.. Peut-on savoir. pourquoi ?

- J'avais longtemps servi à la Compagnie FAO. Alors, quand on


venait acheter là, tout le monde croyait que c'était mon nom de famille...
Mais non, c'est un surnom (rire). Les gens viennent, et ils disent : ''Donnez2
moi çà, FAO'' ... Moi, je sers comme ça...

Même pendant la guerre, quand il fallait des tickets, quand les gens
venaient, moi, je trouvais quand même à leur donner sans tickets...

- Q - Moyennant quelque chose en échange ?

- Oh non, non, non ! Rien !


- Q - OÙ sé trouvait la CFA0 à cette époque ?

- La CFAO se trouvait toujours là où elle se trouve maintenantz.


C'était construit avec du bois, Mage en bois. J'ai quitté la FAO en 1948. La
FAO ne voulait pas me laisser partir, et ils m'ont donné du crédit pour avoir
des boutiques. J'avais quatre boutiques ici, à Lomé, et aussi une boutique à
Aflao. Quand j'étais à la FAO, j'étais chargé des tissus, et on a engagé 5

Monsieur Kavéguè pour s'occuper du département des marchandises diverses.


Nous avions des inspecteurs qui venaient d'Accra ici, et on passait la
commande. Alors moi, j'avais engagé quelqu'un qui faisait des dessins, des
croquis, qu'on envoyait à Accra pour qu'on fasse des tissus selon le goût du
client. On les envoyait à Accra (c'est là que séjournait l'inspecteur). I1 venait
ici et au Dahomey, mais il avait son bureau à Accra.

- Q -
Dans ces années 1948-50, les femmes de Lomé
s'int~ressaient-elles déjà beaucoup à la vente des tissus ?

- Ah oui! I1 y avait des femmes commerçantes qui achetaient des


tissus, desfuncy-print, qui valaient moins eher, et les wax-print qui valaient
cher. Le wax-print valait 240 F, et-lefancy-print 140.

- -
Q Combien la C F A 0 comptaibelle d'employés au cours de
ces a n d m 1930-1940 ?
- Je n'ai aucune idée de ça. A ce moment-là, j e m'occupais

Form& Dakar en quatre ans (voir "SiL".. tome


.I," dialogue 1173).
A l'entí-ée de l'avenue du 24-Janvier en venant du quartier administratif.

178
uniquement de la boutique. Moi, je travaillais dans la boutique avec plus de
20 à 30 personnes : il y a des déballeurs qui font le déballage, qui envoient à
l'expédition ; il y a des manoeuvres, il y a des sous-boutiquiers, il y a tout
ça... Mais aux bureaux, je ne sais pas combien ils étaient.

- Q - Et qu'est-ce que la CFAO vendait ?

- Ah, la FAO vend presque tout, tout, tout ! Tout ce qu'on peut
vendre dans une boutique ... Nous vendions la droguerie (c'est-à-dire la
pharmacie), là sucrerie, toutes les marchandises... A part les tissus, on vend
tout !

- Q -
C'est donc vous qui vendiez les médicaments Ci l'époque
où ils n'y avait pas encore de pharmacies privées ?

- Ah oui, on vend l'aspirine, de petits trucs comme ça, de la


droguerie, des médicaments pour les pansements...

- Q - La pharmacie Loritel n'existait pas encore ?

- Non, non ! Lorne est venue remplacer la pharmacie des Américains


qui apportaient des médicaments2.

- Q - Ah ? Ce sont des Américains qui ont commeiicé ?

- La pharmacie, oui, là où se trouvait Lorne.

- Q - A lamaison Kingsway3 ?

- Kingsway, oui. C'est un Américain qui avait créé la pharmacie


dans une petite maison là-bas, après Kingsway. Il paraît qu'on a fait sortir la
loi comme quoi il n'avait pas de licence française, qu'il ne pouvait pas
vendre... I1 a fallu qu'il liquide toutes ses marchandises 21 Lorne. C'est ce que
Lorne a acheté : ce n'est pas Lorne qui a créé. Ce n'est pas un Français qui a
créé la pharmacie au Togo premièrement, c'est un Américain.

- Q -
Est-ce que les agents de la CFAO avaient une amicale,
ou un syndicat ?

- Nous avions des associations amicales entre nous dans la maison ;


on se réunissait pour discuter entre nous. Mais, à ce moment-là, nous
luttions pour le syndicalisme. Parce qu'il n'y avait pas de syndicats au Togo
en gCnéral : ce n'était pas à la FAO seule. Les maisons de commerce

'Voir ci-dessous, dialogue n" 15.


Avec le retour de I'AOF dans la guerre, en 19434.
Voir Trésors cuchés du v i e m Lorné, pages 63 ?i et ci-dessous dialogue 11'15.
65,

179
n'avaient pas de syndicat1.

-
- Q Naturellement, Ci cette époque, pas de sécurité sociale
non plus ?

- Ah non, non ! Noùs n'avions pas ça ! C'est ça que je dis, moi : si


cette guerre de 1939 n'avait pas éclaté, je pense qu'on n'aurait pas tout ça
aujourd'hui ! Nous serions toujours comme ça, parce que avant, les
Européens exploitaient les gens.

- Q -
Quelles. étaient les principales compagnies concurrentes
de la CFAO au cours des années 1930 ?

- UAC, GB-Ollivant, Millers, toutes ces boutiques... Nous sommes


tous des concurrents de l'un et de l'autre, On se renseignait des prix des autres
maisons pour pouvoir vendre. Si vous avez des marchandises qui ne se
vendent pas, vous devez envoyer quelqu'un à titre individuel pour aller se
renseigner, pour savoir exactement combien ils vendent les mêmes
marchandises, pour pouvoir vendre les vôtres... Vous voyez ? C'est ça qui se
faisait ...

-Q- Quelle était la maison la plus florissante -?


h

- La UAC.
- Q -
Vous nous avez dit que c'était la CFAO qui payait le
mieux ses employés, mais certains disent que c'était la UAC.

- En ce temps-là, la UAC payait mieux les cadres que les


subalternes. Moi, j'étais un subalterne : j'ai été engagé comme sous-
boutiquier, je n'étais pas cadre à ce moment-là.

- -
Q Il est resté une expression populaire Ci propos du travail
pénible h la CFAO : "Ekpo do le FAOtf2.

- "Ekpo do le FAO" ? Non, on disait plutôt "Egu W O da méyi


FAOtr3,on disait ça. Vous connaissez Egou, le fétiche d'Agoué4 ? Un jour,
le Blanc que j'ai remplacé, Monsieur Doyen, montait à cheval à la place de la
Libération. Egou5 aussi venait par l'autre côté. Quand Egou venait, on
empêchait les gens de l'approcher : ils devaient lui céder la place. Mais le
Blanc, quand il est arrivé, il passe ; les gens ne veulent pas céder, mais il
~~

11s ne seront autorisés dans les colonies qu'aprhs la Seconde guerre mondiale.
Litt6rrJement : "Tu as travaillé à la CFAO", sous-entendu : "Et tu y travailles encore", au
sens :"Tues engagé dans une routine, tu fais toujours la chose".
(Ledieu) "Gou ne va pas àla CFAO",saus-entendu : sa puissance a des limites.
Gou ou Egou, dieu de la guerre et de la forge, l'une des divinités les plus redoutées du
panth6on-uaudou.
C'est-Mire le corthge de ses adeptes.

180
passe. Les féticheurs viennent nombreux, et il y a beaucoup de gens qui
écartent la foule. Quand le Blanc est ah-ivé là-bas, on a crié sur lui de
retourner, mais il ne veut pas. Alors il frappe son cheval d'un coup de bâton,
et il marche sur eux, et les Egou se dispersent... C'est pour ça que les gens
disent que "Egu W O da meyi FAO"

- Q - Le Blanc de FAO a été plus fort que.Egou...


(rires) - Je ne sais pas! (rire) "Egu W O da meyì FAO I'...

- Q - Et qu'est-ce qui est arrivé au Blanc après ?

- On ne lui a rien fait, on ne lui a rien reproché. Les adeptes n'ont


pas voulu aller à la FAO pour réclamer un petit quelque chose à l'Européen1.
Alors, c'est pour ça qulon dit "Egu W O da meyi FAO"...

- Q -
Est-ce que VOUS n'aviez pas eu peur pour ce Blanc, que
Egou lui fasse du mal ?

- Oh moi, je n'ai pas eu peur du tout, parce que_je ne suis pas


partisan de ces choses-là. Je sais que, après, ça ne lui a rien fait. Il est resté
jusqu'à son départ d u Togo.

- Q - La CFAO faisait aussi du pain à l'époque, paraît-il ?

- La FAO faisait du pain. Avant qu'elle le fasse, c'est le


gouvernement qui le faisait, à la prison2. Après, c'est la FAO qui a pris ça.

- Q - En quelle année ?

- Je ne me rappelle pas ... Mais c'est moi qui dirigeais le pain de la


CFAO. Quand la FAO a pris le pain, j'ai engagé un boulanger, un Haoussa,
pour le faire. C'est moi qui donnais la farine. En ce-temps là, je n'étais pas
encore gérant ;j'étais toujours sous-boutiquier.

- Q -
Vous êtes devenu gérant en 1932-33, donc la CFAO a
commencé à fabriquer le pain vers 1930 ?

- C'est cette gérance de pain qu'on m'avait confiée qui m'a donné la
chance de devenir gérant de la CFAO.

- Q - Quel pqìn fabriquiez-vous ?

- Le pain-baguette, avec du sel3. C'est moi qui donnais la farine. Le

Comme indemnisation pour son sacrilège.


Avec le travail des prisonniers de Ia prison civile.
On trouvait déjà du pain sucré, à l'anglaise.

181
matin, je suis là pour distribuer le pain à ceux qui vont le vendre dans la
ville. Dans la boutique, on servait les Européens, qui avaient des carnets da
bons pour le pain. C'est moi qui était chargé de les servir, voyez-vous ?
Alors les gens croyaient que c'est moi qui vendait. Même le dimanche matin,
j e vais à la FAO pour servir les carnets de bons de ceux qui viennent prendre
le pain. Après, je vends'lereste. Le soir, je vais donner la farine.

-Q- Qu'est-ce que c'était exactement, ces "carnets de bons'' ?

- Presque tous les Européens achetaient avec des bons, pour l'achat
des marchandises diverses aussi, les boissons, tout ça... Ils ne venaient
jamais avec de l'argent pour payer. On leur donnait des carnets de bons que je
servais, pour toutes les marchandises qu'ils peuvent prendre. Les Européens,
eux, ils n'achetaient jamais avec l'argent liquide.

- Q - Et les Togolais, aimaient4 déjà ce "pain-baguette" ?

- Le pain FAO ? Oh oui, on s'y intéressait beaucoup. Parce que les


femmes faisaient le pain sucré. C'est la FAO qui faisait les baguettes au sel.

- Q - Combien coûtait une baguette Ci l'époque ?

- Oh... ? 1 franc, ou bien 50 centimes...


- Q -
@and vous avez quitté la CFAO, en 1948; pour monter
vos affaires personnelles, n 'avez-vous pas été tenté d'avoir
aussi votre four pour continuer h fabriquer et h vendre du
pain ?

- Quand j'ai quitté, la FAO ne faisait plus de pain. Non, je n'ai pas
pensé à le faire. Maintenant, ça fait de l'argent aux boulangers. Si j'avais su,
j'aurais dû faire ça ... Mais je ne savais pas ... Je me suis accroché aux
marchandises...
*
* *
- Q - Vous avez eu très tôt une automobile, paraît-il ?

- J'ai commencé à conduire en 1936. J'avais une Bush Star, que


j'avais achetée à Accra. C'était en monnaie anglaise : 100 livres, 150 livres,
quelque chose comme ça...

- Q -
Combien étiez-vous de Togolais Ci avoir une voiture au
cours de ces années 1930 ?

- Je ne sais pas ... (silence) Si, il y avait des gens qui avaient des

182
voitures... Je sais que Monsieur Occanseyl avait une voiture Fiat. Moi, j'ai
eu mon permis en 1940, le 10 juin 1940.

- Q - Quel genre d'épreuves avez-vous passées ?

- Pour avoir le permis, on nous a fait monter le plateau


d'Atakpamé2. Maintenant, on fait l'école de code. Pourtant les gens ne
respectent pas le code... Nous qui n'avons pas fait ça, nous respectons le code
mieux qu'eux ! (rire)

- Q -A 83 ans, est-ce que vous conduisez encore ?

- Ah, si mes enfants ne me l'avaient pas refusé... Ce sont mes


enfants qui me disent de ne plus conduire. Je ne peux plus sortir, je ne peux
plus marcher comme avant... (soupir)

- Q -
Quelle était votre distractioii favorite quand vous étiez
jeune ?

- Moi, c'est la danse que je pratiquais. J'étais même directeur général


de la danse, ici, à Lomé. J'étais président de notre club, "Rénovation". Je ne
faisais que la danse. Je n'allais pas au cinéma.

- Q - OÙ vous entraîniez-vous ?

- On s'entraînait à Tonyéviadji. Des fois, on louait des maisons...


On en avait aussi construit une du côté de Gbényédjikopé3...

- Q - Quels ont été les promoteurs de la danse h Lomé ?

- Ça avait été créé avant que j'y adhère. On dansait d6jà depuis
longtemps avant nous.

- Q -
Place de la Libération, il y avait les séances de danses
d u "Kété-club". Est-ce que vous y assistiez aussi ?

- C'est nous qui organisions ça ! On organisait ça à Tonyéviadji ou


à la place de la Libération.

- Q -
Vous avez aussi fait de la politique : vous avez été
d é p u t é 4 , vous avez été membre du conseil municipal de
Lomé. ..

'Ludwig Occansey, membre du conseil des notables de Lomé entre les deux guerres
mondiales.
De Tokoin, par la route d'Atakpamé. Voir ci-dessus, dialogue no 3.
Dans les cocoteraies de Venance Gbényédji, entre Bè et le port actuel.
Dtputé de Notsé de 1958 ? 1963.
i

183
- Oui, j'ai été membre du conseil municipal, en 1952, au temps
colonial.

- Q - Qui le présidait ?

. - C'était un Européen, Monsieur Mermetl, qui était notre président.


Pendant la guerre, il était coìnmandant du cercle de Lomé, Tsévié et Anécho.

- Q - Où se tenaient les séances du conseil municipal ?

- Au Ministère de la Justice2.
- Q - Et l'administrateur Fréau3 ? L'avez-vous connu ?

- Très, très bien ! C'était un homme court, là, très court ! Je le


connaissais bien. C'est lui qui s'occupait de la ville. Le petit kiosque que
vous avez là4, c'est lui qui a fait ça. On allait faire les fanfares là-bas, pour
les jeunes, de temps en temps... C'est pourquoi on dit "FrCau-Jardin" : c'est
lui qui l'a fait. Avant c'était une place publique oh on pesait les palmistes,
tout ça, avant qu'on ne la transforme en terrain de tennis5.

- Q - Et, en face, l'école Boubacar existait-elle déjà ?

- Ah, non ! I1 n'y avait qu'un poste de police, là-bas. C'est après,
très longtemps après, qu'on a construit l'école6.

-Q- Et c'est plus tard aussi qu'on a créé le commissariat du


ler arrondissement ?
- C'est tout récemment, ça ! C.'est après l'Indépendance qu'on a fait le
Ier arrondissement. Dans le temps, il n'y avait que le poste de police, là-bas.
Puis on a construit l'école Boubacar. Je connaissais très bien Monsieur
Boubacar. Moi, j'étais au coin de la maison de la "Police stationfrlà-bas, en
face...

Philippe Mermet, administrateur-maire de Lomé de décembre 1952 à décembre 1954,


souvent rencontr6 dans ces souvenirs.
Alors mairie et cercle de Lomé (depuis 1934).
Nommé administrateur-maire de Lomé pendant les journées d'émeute de janvier 1933,
jusqu'en mars 1935. I1 a beaucoup fait pour la ville de Lomé. I1 était effectivement de trks
petite taille.
A côt6 du Centre culturel français.
Les Allemands avaient prévu d'installer là un nouveau grand-marché. Seul le commerce des
noix de palme s'y était installé. En 1934, Henri Fréau en aménagea la partie est en jardin
(avec le kiosque à musique), la partie ouest en terrains de tennis (voir ci-dessous, dialogue
n" 14).
A peu p d s en face du CCF.

184
no 11

LES TECHNIQUES DE LA CONSTRUCTION

avec

M. Ambroise ADJAMAGBO
(né en 1954 à Niamtougou, préfecture du Doufelgou)
architecte,
chargé de cours à I'EAMAUl

Nous revenons aux problèmes de la construction à


Lomé avec M. Adjamagbo, jeune architecte formé longuement
en Union soviétique, puis en France, de retour au Togo depuis
1984. M. Adjamagbo est un architecte pas tout Ci fait comme
les autres, puisqu'il ne s'occupe pas spécialement de gratte-
ciel, il ne cherche pas à couler du béton armé. Ce qui
l'intéresse, c'est un habitat populaire rénové iì partir de
l'architecture de terre, avec le Groupe de recherche et
d'application pour l'habitat social, le "GRAHS" : des gens
qui, comme lui, essayent de repenser un habitat qui suit iì la
fois d'aujourd'hui et en harmonie avec le passé. Il ne se
contente pas de faire des recherches, mais aussi des
applications dont nous parlerons dans u n instant.

- -
Q M. Adjamagbo, pourquoi cet intéri% pour l'architecture
de tirre ?

- Construire en terre, ce n'est pas seulement une volonté culturelle


de retour aux sources. C'est aussi, et surtout, une nécessité face à la crise
actuelle. La terre n'est pas un matériau nouveau : c'est le plus ancien des
matériaux de construction ! La tour de Babel à Babylone, la grande muraille
de Chine -entre autres- sont des architectures de terre. Plus près de nous,
l'architecture traditionnelle africaine (les cases tamberma, par exemple) milite
en faveur de cette architecture de terre. Aujourd'hui, face à la crise du
logement, les populations à faibles revenus du Tiers-monde n'ont pas d'autres
choix que de se tourner vers des solutions abordables pour leurs maigres
ressources. Dans la gamme des matériaux locaux de construction, la terre
stabilisée apparaît avant tout comme le matériau d'avenir, pourvu qu'on sache
en maîtriser la technologie. Car,pour beaucoup, construire en terre, c'est
prendre le risque de voir sa maison démolie après chaque saison de pluie. La

École africaine des M6tiers de l'Architecture et de l'urbanisme.

185
terre apparaît a priori comme le matériau du village, qui ne devrait pas avoir
droit de cité en ville, parce que trop sensible aux aléas climatiques.
..
- Q -
Mais l'architecture d'autrefois Ci Lomé résistait Ci ces
aléas climatiques ...
- Nous connaissons dans Lomé des maisons centenaires ! Avant
d'aller plus loin dans cette technologie de la terre, nous devrons faire le point
sur le mode de production du logement à Lomé par rapport à
l'environnement.

-Q- Quel était donc cet environnement ?

- Cet environnement, c'était avant tout la cocoteraie. Les cartes


anciennes montrent la ville ceinturée de cocoteraies depuis Kodjoviakopé
jusqu'aux cocoteraies qui ont laissé leur nom aux quartiers actuels
(notamment Souza Nétimél, Anthony Nétimé et autres). Bien sûr, cette
cocoteraie, à l'époque, n'avait pas une vocation de matériaux de construction :
c'était tout simplement une production agricole destinée à l'exportation, à la
production du coprah.

- Q -
On voit bien que les palmes donnent effectivement, en
les tressant, un matériau de construction. Mais quel rapport
avec .l'architecture de terre ?

- I1 convient de signaler au passage, avant de répondre à votre


question, que ce commerce du coprah était si important que la premikre ligne
de chemin de fer, Lomé-Aného2, était baptisée en fait la "ligne du coprah".
Quel rapport entre la palmeraie et les constructions en terre ? Nous y
arrivons. Le logement précaire, à l'époque, était construit en matériau
végétal, en branchages. Les villages d'autrefois -Kodjoviakopé par exemple,
village de pêcheurs- avaient une forte dominance de maisons en végétal, à
partir des branches de cocotiers. Donc, le cocotier, dans un premier temps, a
offert ses palmes pour la construction de maisons. Ensuite, la terre de barre
existaient à Lomé, notamment les maisons en "adobe", c'est-à-dire en briques
de terre.

- Q -
Pouvez-vous nous préciser ce que c'est exactement q u e
l'adobe ?

- C'est un mot espagnol, qui signifie la brique de terre séchée.


L'adobe est.fabriquée à partir de la terre. On malaxe la terre, à laquelle on

Né : noix, ti : arbre, néti : cocotier, -mé: dans, chez, panni...


Cdnstruite en 1904-05.

186
ajoute quelques déments, notamment de la paille hachée, pour la stabiliser et
améliorer sa résistance. Ces briques étaient séchées au soleil. Une fois
sèches, elles étaient utilisées telles quelles dans la construction. Nous avons
à Lomé un quartier qui s'appelle Adoboukomé', hérité de ce vocable d'adobe.

- Q -
Ces briques avaient-elles la taille de nos briques
actuelles ou étaient-elles beaucoup plus grosses ?

- Non, elles étaient plus petites. De la même taille, en fait, que les
briques cuites de 1'6poque, mais beaucoup plus petites que les "agglo" de
ciments d'aujourd'hui.

- Q -
Donc ça n'a rien à voir avec la construction paysanne
qui consiste b couler des blocs de près d'un mètre de longueur
en argile, que l'on laisse sécher avant de poser le suivant au
dessus ?

- Non, non ! Là, nous abordons une autre technique, celle du pisé,
ou de la terre petrie, que les paysans, maîtrisent très bien au Togo (et partout
en Afrique), qui consiste donc à malaxer la terre et à la poser en couches
successives. Ceci n'a rien à voir, en fait, avec la technique qui consiste, elle,
à fabriquer des briques, mais beaucoup plus petites que celles qu'on utilise
aujourd'hui.

- Q -
La technique de la terre pétrie ne se trouve plus nulle
part à Lomé ?

- La technique de la terre pétrie ? Si, on la trouve à Lomé, mais, en


fait, dans la périphérie d'aujourd'hui : périphérie qui était un espace rural
autrefois.

- Q - Et la brique cuite ?
- C'est la cocoteraie de Lomé, à travers la coque de noix de coco
(qu'on appelle "neto"),qui a permis la cuisson de ces briques, qui a permis de
produire à une très grande échelle la brique cuite à Lomé.

- Q - Il semble que la brique cuite a été employée dans


la construction à Lomé dès les années 18902,c'est-à-dire très

' Entre l'ancien zongo et l'église St-Augustin d'Amoutivé.


C'est Octaviano Olympio qui monta la première (et très rentable) briqueterie, avec de l'argile
extraite du plateau de terre de barre sous l'actuel CHU, que l'on faisait cuire avec les résidus
de sa cocoteraie d'octaviano Nétimé. I1 approvisionna ainsi pratiquement tous les chantiers de
l'Administration et des missions. (Pour la construction de la cathédrale, il foumit Ies briques
gratuitement.)

187
précocement. Mais a-t-on utilisé simultanément l'adobe et la
brique cuite ? (Et dans quelles proportions ?)

Peut-on penser que c'étaient les couches les plus


fortunées qui utilisaient la brique cuite et les couches plus
pauvres l'adobe, ou y avait-il autres critères de choix ?

- Forcément, la brique cuite coûtait un peu plus cher que l'adobe, qui
est une brique simplement séchCe au soleil. Donc cette consommation
énergétique faisait forcément la différence. Mais ce qu'il faut remarquer, c'est
que ce "neto",à l'époque, la coque de noix de coco, était un combustible, en
fait, pour tous les foyers de Lomé. Ces briques étaient cuites dans les
carrières, qu'on trouvait au pied de la colline de Tokoin, depuis la frontière du
Ghana jusqu'au quartier Adakpamé, au delà de l'aéroport.

Jusque dans les années 1965-70, il y avait encore des briquetiers qui
exerçaient leur fonction,dans ces carrières, qui ont été aujourd'hui remblayées
pour la plupart et aménagées en espaces verts pour la ville.

- Q - Donc la cocoteraie ayant été remplacée par les quartiers


de la ville,' il n'y avait plus ce combustible pratiquement
gratuit qui permettait de cuire les briques Ci un prix
rais on it ab 1e. ..

- Voilà ! C'est avec la disparition de la cocoteraie que l'activité des


briquetiers s'est estompée dans la ville de Lomé.

- -
Q Et les magons sont donc passés de la brique de terre aux
parpaings. de ciment. Pensez-vous que la .transition a été
facile ?

- Oh... oui. Ça s'est fait facilement !

- Q -
Dans cette progression extrêmement rapide, dans cette
victoire spectacu[aire du parpaing sur l'adobe, n'y avait-il pas
aussi des phénomènes de mode ? Le parpaing de ciment
n'était-il pas synonyme de modernité ? Et aussi -Ci tort ou à
ráison (nous demandons son avis technique à l'architecte)-
synonyme de confort ?

- Modernité ? Sûrement, ! Confort ? J'en doute beaucoup !


Modernité, parce qu'il y a une transition qui s'opère de la migration de
l'espace rural vers la ville. On fait peau neuve. On veut donc construire en
dur, et non plus en terre. Le ciment reste avant t0u.t synonyme de réussite.

188
Mais ce n'est pas un gain face aux problèmes du confort thermique de la
maison.

-Q- C'est-à-dire au problème de la chaleur...

- Oui, de la chaleur. La maison en terre a une propriété d'isolation


thermique que n'a pas la brique en parpaing de ciment. La couverture en paille
aussi permettait, par rapport à la tôle ondulée, de couper le rayonnement
solaire, et donc d'améliorer ce confort thermique à l'intérieur de la pièce. Mais
le problème qui se pose à la construction en terre en général (et ceci est très
net dans les villages), c'est que, à chaque saison des pluies, il faut reprendre
sa maison, la remettre à neuf (en partie au moins).

Dans le cadre rural ancien, ceci faisait partie d'un rythme de vie où
alternaient la saison pluvieuse pour les cultures et la saison sèche pour
d'autres activités, comme la pêche et comme, précisément, la réfection de sa
maison. Mais ce rythme, que je dirais naturel, pose aujourd'hui un problème
à la ville, où l'on ne peut pas se permettre de vivre avec le soleil, avec la
nature. On a d'autres contraintes, qui font qu'on a besoin d'une maison
presque pour toujours. Donc tout naturellement, on s'est tourné vers le
parpaing. Le ciment est maintenant produit sur place, mais, dans un premier
temps, il a fallu l'importer. I1 y a eu une bousculade de modes de vie, de
modes de production... Aujourd'hui, force est de reconnaître que le ciment est
bien ancré dans les traditions, avant tout'parce que c'est du définitif par
rapport à la terre.

Mais la terre, on sait la construire pour qu'elle dure. Ça, c'est le


principe de la "terre stabilisée", sa différence par rapport au banko qui, lui, a
une durée de vie beaucoup plus courte.

- -
Q En fait, ce n'est pas du tout le retour pur et simple à la
terre traditionnelle que vous préconisez ; c'est une terre
nouvelle. Qu'est-ce exactement que la "terre stabilisée" ?

- Une terre nouvelle, c'est beaucoup dire aussi... La construction en


terre est très ancienne, nous l'avons déjà soulignée. La mise en oeuvre de la
terre, elle, est multiple. La terre stabilisée, c'est avant tout un produit qui a
été réalisé à partir de la terre, mais par un processus physique ou physico-
chimique qui a changé la nature de cette terre. On obtient désormais une
brique de terre stabilisée qui n'a plus rien à voir avec la terre traditionnelle,
soumise aux aléas climatiques. C'est en fait une brique qui a droit de cité
parmi les matériaux de construction modernes, parce qu'elle offre toutes les
garanties au niveau de la résistance par rapport au poids propre du bâtiment,
au vent et autres charges qui pourraient s'exercer sur la maison.

189
-Q- Comment fabrique-t-on la terre stabilisée ?

- La fabrication de la terre stabilisée est simple. I1 faut d'abord une


terre stabilisable, c'est-à-dire une terre offrant un créneau granulométrique
acceptable, parce que,, quand nous disons "terre", nous avons à la fois de
l'argile, du sable et aussi des gravillons... I1 faut dire une juste proportion.

- Q - Mais que fait-on subir h cette terre pour la stabiliser ?

- Nous disions que la construction traditionnelle de la terre la pétrit,


la sèche ou alors la cuit. Aujourd'hui, la brique de terre stabilisée exclut la
cuisson, qui, vous le reconnaîtrez, est un fléau, à la longue, pour nos pays
menacés par la déforestation. A la place de cette cuisson, on utilise désormais
une compression mécanique, avec un mélange d'un peu de ciment (4 %, 6 %
ou 10 %), qui fait de notre produit un produit durable, un produit moderne au
niveau de toutes ses caractéristiques techniques.

- Q -
Donc vous économisez le problème de la cuisson, mais
il faut quand même du travail humain pour faire le mélange
entre le ciment et cette argile ?

- Oui. Au lieu de consommer du bois (ou plutôt des coques de noix


de coco) pour la cuisson, on "consomme" plutôt de la force musculaire pour
compresser la brique et pour travailler la terre qui est stabilisable (c'est-à-dire
offrant une certaine garantie dans ses éléments). Cette terre est tamisée, dans
un premier temps, toujours dans le souci d'obtenir un meilleur créneau
possible de stabilisation.

Elle est ensuite mélangée à un peu de ciment, ou de la chaux. I1 y a,


en fait, toute une gamme de stabilisants, mais les stabilisations courantes à
Lomé, aujourd'hui, c'est avec le ciment et les déchets de chaux. On mélange
avec un peu de ciment dans une proportion.de 4, 6 ou 10 %, et ensuite on
comprime dans des presses qui sont soit fabriquées sur place par l'UPROMA1
(ou d'autres industries de la place), ou alors avec des presses qu'on commande
à l'extérieur.

- Q -
Ces expériences, j e crois, sont issues du Centre de la
construction et du logement de Caccavelli ?

- Absolument ! Le Centre de la construction et du logement de


Caccavelli est un organisme qui est en place depuis longtemps maintenant2
et qui a pris sur lui la charge d'innover au niveau de cette technique de la

Uqité de production de matériel agricole (société &État).


Depuis 1972.

190
construction en terre, et qui a réalisé une série d'expériences sur le sol
national (et même en dehors du territoire). 11 a eu à réaliser des cités,
notamment à Akoumapé, à AnéhoNessil et sur d'autres sites sur le territoire
togolais.

- -
Q A Tabligbo aussi, par exemple, pour la cité de la mine
de calcaire...
L /

- Oui, à Tabligbo entre autres... Donc le CCL reste l'ancêtre de


l'intervention sur la terre stabilisée au Togo. Nous, au niveau du GRAHS,
nous avons eu à réfléchir sur un certain nombre de problèmes qui se posent à
la construction en terre dans nos milieux, à réfléchir surtout sur la
couverture, à la possibilité d'une couverture en terre, ce qui est une gageure
dans un milieu où l'hygrométrie tourne autour de 90 %.

- Q - Vous ne faites pas que réfléchir. Vous construisez ...


- Oui, oui, nous construisons ! Nous avons eu à réaliser un certain
nombre d'ouvrages, qui sont des équipemeñts collectifs dans la zone de Bè.
Nous avons eu surtout à réaliser des latrines publiques, des bornes-fontaines
et des abris, toujours dans cette optique d'introduire la terre et d'essayer des
principes de couvertures à partir de la terre stabilisée, et ceci sans précautions
excessives en ce qui concerne l'étanchéité.

- Q -
Quand vous parlez de couverture, il ne s'agit
évidemment pas de toits Ci deux pentes comme nous en avons
l'habitude. Il s'agit de voûtes, de coupoles...

- Oui. Parce que, couvrir en terre, c'est avant tout respecter certains
principes de cette terre. Le principe de base de la terre, c'est qu'elle est
excellente en compression et nulle en traction. C'est-à-dire qu'on ne pourrait
pas, par exemple, couvrir une maison en terre en mettant une dalle en beton
armé,,,commeon en voit partout dans Lomé. La terre ne peut pas résister
dans ces conditions-là. Donc il faut absolument passer par une forme arquée,
donc des voûtes, des coupoles...

- -
Q Mais, là, ce sont des formes auxquelles les gens d'ici ne
sont pas habitués. A Bè, vous avez réalisé u n abri composé
ainsi, de deux coupoles, sous lesquelles on voit régulièrement
des gens en train de se reposer. Quel- a été l'accueil des
habitants de Bè ? N'ont-ils pas trouvé Ca complètement
étranges, ces formes qu'ils n'avaient jamais vues ?

' A l'ouest de la ville, quartier pilote construit pour loger le personnel de l'usine de phosphate
de Kpémé.

191
13 - L'abri de Bè-Hédjé.
Photo Y. Marguerat.

- Oui. 'Là, nous abordons le proolème de ,l'assise culturelle locale.


C'est vrai que les dômes, les coupoles ne sont pas courants dans nos milieux,
et beaucoup se sont interrogés quand nos premiers plans étaient prêts.
Beaucoup de gens nous ont dit : "Ça fait très musulman ! Qu'est-ce que
c'est ? C'est islamisant...". Mais c'est une question de temps. Un jour, quand'
les gens seront habitués à cette forme d'architecture, et surtout quand on aura
prouvé la possibilité de construire, d'offrir toutes les garanties techniques
possibles avec un effet économique convaincant, eh bien, peut-être alors, par
la force des choses, la toiture de terre en voûte ou en coupole s'imposera
d'elle-même.

- Q - Depuis un ou deux ans que vous avez f a i t cette


réalisation, est-elle entrée dans les moeurs ? Pensez-vous que
c'est devenu quelque chose de naturel à Bè ?

- Pour les gens de BB ? Oui. Mais c'est encore un phénomène


marginal, malheureusement...

- Q - Sachant combien la construction est une question


importante aux coeurs des Loméens, avez-vous déjà des gens
qui ont construit des maisons avec les briques qrce vous
fabriquez dans votre briqueterie de BB ? Et, du côté des prix,
est-ce vraiment moins clter de construire une maison en
briques de terre plutôt qu'en parpaings de ciment ?

- Assurément ! I1 est beaucoup moins cher 'de construire sa maison'

192
en briques de terre qu'en ciment ! Mais le problème aujourd'hui se pose avant
tout au niveau de la disponibilité du matériau. Et aussi -et surtout- au niveau
des maçons formés pour ce genre d'activité. Aujourd'hui, malheureusement,
ils sont très peu nombreux, les maçons qui savent manier la terre stabilisée.
En tant que tels -c'est de bonne guerre-, ils font un peu de la surenchère :ils
s'estiment non pas des maçons comme on en rencontre partout, mais comme
des spécialistes, qui réclament (pourquoi pas ?) des prix un peu plus élevés
que la pratique normale... Ce qui fait qu'il y a, pour une construction en terre
stabilisée, un gain quant aux matériaux et un surcoût quant à la main-
d'oeuvre.. .

Quand même, dans l'ensemble, il est toujours moins cher de


construire en terre stabilisée qu'en parpaings. I1 est raisonnable, en ces temps
de crise, de tenir compte de ce facteur économique. Mais, forcément, si la
terre ne fait pas ses preuves quant au gain sur la réalisation, eh bien, .ce sera
un handicap certain...(petit soupir)

- Q -
Pouvez-vous prédire que, d'ici .une. vingtaine d'années
peut-être, Lomé va cì nouveau changer de couleur ? Après la
ville ocre des origines et la ville grise d'aujourd'hui, nous
aurons la ville rose, la ville de 'vos briques de terre
stabilisée ?

- Assurément ! (rire) Assurément ! Aussi longtemps que ce pari


économique sera máintenu., Le pari de la construction, de la couverture en
terre est plus qu'un pari, c'est une gageure. Construire sa maison en terre, les
fondations en terre, les murs en terre, c'est déjà un progrès énorme, même si
l'on emploie un autre matériau pour la couverture. Pas forcément la tôle
ondulée, dont on connaît la malléabilité, mais aussi, malheureusement,
l'inconfort thermique et le bruit en cas de pluie ! D'autres matériaux de
couverture existent, qu'on peut chercher sur place, qu'on peut produire sur
place. Notamment les tuiles en fibrociment, ou alors d'autres alternatives,
qu'il conviendra de chercher ensemble, en sachant dès le départ que ce n'est
pas gagné, que ce n'est pas donné tout seul. Mais à force de réfléchir, à force
de vouloir, on peut arriver à une substitution de ces produits qu'on estime
inadaptés, et à aller vers d'autres qui répondront mieux aux besoins
climatiques du milieu, et qui résoudraient aussi, dans une certaine mesure, le
problème économique de nos populations.

- Q - Nous le souhaitons toas.

- Bien sûr...

193
- 14 - Le inonde judiciaire d e Lomé vers 1950.
Sur les marches du palais de Justice (de gauche à droite) :
le pracerrsur Haag, le gouverneur Cédile (au Togo de 1948 à 1950), le président du
tribunal Laloum (derrikre lui : 2 gauche Me Gaëtan, à droite Me f.,iensol), un
. magistrat non identifié, Me Viale.

Clichd Alex Acolatsé, Archives nationales du Togo.

B 94
no 12

LES AVOCATS

avec

Me Kokou Joseph KOFFIGBH


(né en 1948 à Kpélé-Dafo, préfecture du Kloto)
avocat à la cour,
à l'époque membre du conseil de l'ordre des avocats,
bâtonnier de l'ordre des avocats de 1989 à 1991,
Premier ministre du Togo de 1991 à 1994.

- Q -
Une catégorie professionnelle importante dont izolys
n'avions pas encore parlé : les avocats.'l\rous sommes avec
Maître Koffigoh, l'un des avocats les plus connus de la ville,
membre du conseil de l'ordre des avocats : c'est ce demisr qui
l'a mandaté pour nous parler de leur histoire.

Maître Koffigoh, peut-être pourriez-vous d'abord


éclairer nos auditeurs sur ce qu'est exactement un avocat,
notamment sur ce qui le distingue des autres professions
juridiques :..les- notaires, les avoués, les magistrats ... ?

- Oui, l'avocat est un professionnel du Droit, mais ce qui le


distingue des autres professionnels du Droit, c'est que l'avocat est quelqu'un
qui a fait au minimum sa maitrise en droit, ou la licence que nous appelons
"licence ancienne formule'' (c'est-à-dire celle qui était faite en quatre ans) et
qui, à la suite d'une préparation qu'on appelle le stage -effectué auprès d'un
confrère ancien- a qualité pour conseiller, assister et représenter les parties en
matière juridique et en matière judiciaire.

- Q - Je crois que votre titre véritable est "avocat-défeiEseur" ?

- C'est ça ! Dans les anciens textes, ceux qui regissent la profession


d'avocats au Togo (et également dans les anciennes colonies françaises
d'Afrique), on parlait d'avocats-défenseurs. Notre rôle, c'est d'être des
conseillers juridiques. Mais nous s o m e s surtout connus pour notre rôle de
défenseurs de ceux qui comparaissent devant les tribunaux.

- Q .. Car, mlme s'ils ont commia &es crimes les plus affreux,
ils ont droit Ci I ~ Ravocat. ..

195
- Absolument ! C'est ce que veut la Loi. Et ce n'est pas seulement
la Loi qui le veut, c'est le bon sens, parce que, même si le crime le plus
affreux a été commis, le ciiminel a besoin d'être jugé. Cela signifie que le
criminel a le droit de se défendre et, comme il est souvent difficile de se
défendre tout seul, il a besoin d'un professionnel pour le conseiller et pour
assurer sa défense. C'est à ce'tte condition que le jugement sera équitable.

- Q -
Vous avez dit que, entre autres rôles, vous servez aussi
de conseiller, Pour qui et dans quels domaines précisément ?

- Toute personne qui, dans sa vie quotidienne, ou bien dans sa vie


professionnelle, ou dans n'importe quel domaine, éprouve des difficultés de
caractèrejuridique peut recourir aux conseils d'un avocat. Et je dois vous dire
que, au Togo, ici, les avocats donnent généralement leurs conseils
gratuitement, surtout lorsqu'il s'agit d'un conseil verbal. Donc, dès qu'une
personne a des difficultés qui peuvent présenter des aspects juridiques : la
compréhension d'un texte de loi, ou des litiges de nature familiale, ou un
conflit professionnel, ou des problèmes commerciaux, et autres... eh bien,
elle peut recourir à un avocat, qui est censé connaître la Loi et qui peut lui
donner des conseils.

- Q - Et vous êtes organisés en "ordre" ?

- Oui.
-Q- Comme, par exemple, les médecins ?

- Exactement !
- Q - Alors, comment fonctionne un ordre des avocats ?

- L'ordre des avocats est en quelque sorte l'organe administratif de


l'ensemble de la profession. Au Togo, la profession d'avocat fait partie des
professions organisées (depuis 1980). Traditionnellement,dans de nombreux
pays, c'est une profession organisée. Notre organisation s'appelle l'ordre des
avocats, qui est administré par un conseil de l'ordre, à l a tête duquel se trouve
le "bâtonnier de l'ordre des avocats", assisté des membres du conseil de
l'ordre.

- Q - Le bâtonnier actuel est Maître Agboyibor, n'est-ce pas ?

- Le bâtonnier actuel est Maître Ya0 Agboyibor, oui.


-'Q Bien connu par sa présence d la t2te de la Commission
-. - .- ~ _--

196
nationale des droits de l'Homme1 ?

- Exactement. I

- Q - Quelles sont les attributions précises du bâtonnier?

- C'est d'abord de gouverner l'ordre des avocats, d'administrer cette


institution publique. Son attribution principale (que le bâtonnier partage avec
' les membres du conseil), c'est d'assurer la discipline des avocats. Car c'est
une profession qui est strictement réglementée, qui requiert une moralité très
surveillée par la Loi et par les pouvoirs publics. C'est le conseil de l'ordre qui
a pour mission justement d'assurer cet encadrement disciplinaire. Donc le
conseil de l'ordre et, à sa tête, le bâtonnier assurent à la fois une fonction
d'administration et une fonction disciplinaire.

- Q - Mais que signvie exactement ce terme de "bâtonnier" ?


.
- Le terme de bâtonnier vient d'une traditjon frangaise ancienne.
Celui qui administrait l'ordre détenait un bâton qui était le symbole de son
pouvoir. Lorsqu'il yuittqit sa fonction, il transmettait ce bâton au nouveau
''bâtonnier".
'\
- Q -
Revenons, si vous le voulez bien, au cas du Togo.
Combien êtes-vous d'avocats exerçant à Lomé ?

-Actuellement, l'effectif est exactement de 60 avocats, stagiaires


compris : 43 avocats inscrits au "grand tableau", et 17 stagiaires. On appelle
avocats inscrits ceux qui ont déjà accompli leur stage, et qui sont titulaires de
leur certificat de fin de stage. Les stagiaires, ce sont en quelque sorte les
apprentis... (petit rire)

- Q - Y en a-t-il dans 'd'autres villes du Togo, ou seulement à


Lomé ?

- Notre rkglementation ne prévoit pas -pour l'instant- l'installation


officielle d'avocats à l'intérieur du pays. Mais le règlement intérieur est sur le
point d'être changé sur ce point.

- Q - Donc, quand il y a un procès dans un tribunal- de


l ' i n t é r i e u r , ce sont les avocats de Lomé qui f o n t le
déplacement - ? , .

De 1987 à 1990.

197
- Oui, les avocats de Lomé font le déplacement, régulièrement. Les
confrères se déplacent généralement une fois par mois pour aller apporter leur
assistancejuridique à l'intérieur du Togo.

- -
Q Donc 40 avocats en 1988. Combien étaient-ils à l'aube
des Indépendances ?

- A l'indépendance du Togo, en 1960, il y en avait trois.

- Q - Qui était-ce ?

- Me Santos, Me Viale, Me Liensol.

- Q -
Essayons de remonter encore plus haut. Pouvez-vous
tenter de nous esquisser comment est apparue cette notion de
défenseur au Togo, et quels ont été les tout premiers
avocats ?

- Ah ! J'ai oublié de dire tout à l'heure qu'il y avait également Me


d'Alméida ! Donc il y en avait quatre1.

- Q - A l'époque allemande, quelle était la situation ?

.- A époque allemande, nous n'avons pas de souvenir de l'existence


d'avocats. Les recherches que nous avons faites ne nous ont pas permis de
découvrir qu'il y ait eu alors des avocats au Togo.

- Q -
D'après ce que j'ai trouvé, il y avait un juge, mais
seulement pour les affaires entre Européens. C'était les
commandants de cercle qui réglaient les problèmes des
indigènes, souvent avec une certaine brutalité d'ailleurs ...
- Tout récemment, j'ai eu à discuter avec un jeune chercheur
allemands, Martin Klein, qui prépare une thèse de doctorat sur ce sujet. Il est
venu à Lomé pendant plusieurs mois pour faire des recherches aux Archives
sur la justice répressive pendant la période allemande. Il a aussi effectué un
petit stage dans mon cabinet, et il m'a révélé comment fonctionnait cette
justice à l'époque. I1 n'y avait pas d'avocats, et les punitions étaient surtout
corporelles : c'étaient des coups de fouet2. J'ai posé la question de savoir si

En 1965, selon l'annuaire officiel des PTT,ils sont six : Anani Santos, Barthtlémy d'Alméida,
Max Liensol, Raymond Vide, Noé Kutuklui (qui se lancera dans la politique et partira en exil
fin 1966) et Guy Kouassigan (qui bifurquera vers l'enseignement du Droit).
En général au nombre de 25 (le dernier plus violent, "au nom de l'empereur" : "One for
Kaiser !"). Les conditions de ce rude châtiment furent progressivement de plus en plus
ttroitement réglementtes (avec, par exemple, la prtsence dun mtdecin - du moins à Lomé).

198
ces punitions corporelles étaient prévues par le code pénal a11emand. lil
m'avait dit que rien n'était prévu de tel en Allemagne. Le pouvoir de punir
appartenait à l'empereur ; l'empereur déléguait ce pouvoir au chancelier, je
crois... (petit silence) Je ne sais pas s'il existait un "chancelier" B I'6proqnne ?

- Q - C'était le titre du premier ministre de l'empire,

- Exactement ! Et de délégation en délégation, ce pouvoir revenait en


fin de compte au responsable du cercle . Donc, c'est en vertu de ce pomvoir
délégué par l'empereur que les ch5timents corporels étaient inflig6s B ceux gui
enfreignaient la Loi.

- Q - I l n'y avait pas non plus de palais de justice, Cela se


passait dans les bureaux du commandant de cercle (l'w~ctuekrlc
école de la Marina). Avec l'arrivée des Franqais, est gaas4
à u n autre système juridique, fondé aaotamntewb suds Ka
publicité des débats. D o m il faut désormais u n lieil 5p&ct3qt4e
pour rendre la justice. Ce sera d'abord le vieil k 6 t d Kaimu4'm.f
(¿ l'emnplaceïnent
i de la BTCI de la rue drr Conmaerw)
servira de palais de justice, avant que l'on x?e C O V ~ S ~ F U ~ S!cC
beau palais du bord de mer, en 1926.

Mais, selona vous, quaad apparaissent les gswm7?1Ze-~


avocats a u Togo ?

-Justement ! Les premiers avocats sont apparus avec la c ~ l ~ n i ~ n t i o n


française. I1 faut ajouter que, à l'époque, les tribunaux de Lor& dépendaknt dc
la cour d'appel de Dakar, puisque il y avait déjà la grande f6dkraLbn dc
l'Afrique occidentale française, dont la capitale se trouvait à Daka- Donc, IC
début de justice -française ou francophone- qui existait à Lona6 i3 I'6poq~ic
dépendait de la cour d'appel de Dakar. Les quelques avocats qui ont c o m ~ e ' i l c ~
à s'installer ici (je pense à Me Viale, et aux autres) allaient p,mfois plaider h la
cour d'appel de Dakar.

-
- Q Alors que, Ci l'époque allemande, la COUP d'appel &@iti
Buea, au Caineroun.

- Effectivement !

- Q -
D'après les documents, il semble que le lnvt ,m-"fer
avocat installé ici s'appelait 3 W t r e Vittini, di?? [qv p s r m E ~ s
1920. Que sait-or8 de lui ?

- Pour l'instant, pas grand cbose ! Mais 811 niveau ?al w ~ ~ e Je


i!

199
l'ordre, nous avons décidé de faire des recherches pour savoir exactement qui
était ce confrère Vittini, et de quoi il s'occupait. Les recherches nous
conduisent à fouiller dans les archives du greffe du tribunal de Lomé, pour
savoir, avec les anciens dossiers, quels genres d'affaires il traitait. Dès que
nous aurons les résultats de ces recherches, nous vous en ferons part.

- Q -
Il a été notamment membre du conseil d'administration
du territoire, et ensuite du conseil municipal de Lomé. C'est
comme ça que j e l'ai vu apparaître dans l'histoire du pays.

- Oui.

- Q - Maître Viale a donc 6th le deuxième avocat à venir


s'installer au Togo ?

- Oui ! Me Viale avait d'abord été un collaborateur de


l'administration coloniale. Je l'ai connu personnellement, puisque, à mon
retour au Togo, en 1976, après avoir terminé mon stage en France, j'ai
travaillé pendant deux ans dans son cabinet. J'ai donc pu discuter avec lui, et
il m'a révélé qu'il avait d'abord été administrateur colonial. C'est ainsi qu'il a
servi à Lomé et à Mango, puis il a servi dans les douanes, pour enfin se
laisser tenter par la profession d'avocat. Comme il avait une licence en droit,
il a pu s'installer à Lomé en tant qu'avocat.

- Q - Dès avant la deuxième guerre mondiale ?

- Bien avant la deuxième guerre mondialel !


- Q -
Et c'est pendant cette guerre qu'il a fait construire le
fameux "château Viale'l, au dessus de la ville de Kpalimé ...

- Oui, il a construit son fameux château, qui est toujours là et qui


s'appelait jusqu'à une date récente le "château Viale", que les gens continuent
à appeler le "château Viale", mais qui a maintenant été racheté par l'État
togolais, pour en faire une résidence officielle.

- -
Q En fait, plutôt qu'un château, c'est une grande maison de
style p r o v e q a l . Lui-même était d'origine provençale, semble-
...
t-il

- Nous avons d'ailleurs fait visiter récemment le château Viale à la

En novembre 1942, il eut de sérieuses difficultés avec le gouverneur vichyste pour avoir pris
la défense de Sylvanus Olympio, arrêté (en même temps que six commerçants français) pour
"agissements" en faveur des gaullistes et des Alliés, qui venaient de débarquer en Afrique du
Nord. Mais Me Viale savait se défendre, et le vent de l'Histoire tournait rapidement.
délégation des avocats francophones, lors de la conférence internationale des
barreaux qui s'est tenue à Lomé en 1987.

- Q -
Son cabinet, à l'époque oÙ vous l'avez connu, était-il
toujours Ci son endroit d'origine ?

- Toujours...

- Q - C'est-à-dire... ?
- Sur l'avenue du 24-Janvier1. C'est le bâtonnier Agboyibor qui a
pris sa succession. .

- Q -
Parce que les cabinets d'avocats sont, en fait, quelque
chose qui dure, qui peut se retransmettre d'avocat à avocat,
comme ceux 'des médecins ?

Non. Légalement, il n'y a pas de transmission d'un cabinet à un


autre confrère, successeur officiellement désigné comme tel. Cette
transmission se fait en fait parce que, pour être avocat, il faut avoir les
qualifications nécessaires (c'est comme pour les pharmaciens, par exemple).
Donc seul un avocat peut prendre la succession d'un cabinet. I1 n'y a pas de
réglementation concernant cette transmission. Mais, dans la pratique, quand
un jeune avocat a collaboré avec un aîné qui veut cesser ses fonctions, si le
collaborateur veut continuer à s'occuper de la clientèle... On entre alors dans
le cadre d'une transmission, mais ça ne se fait pas comme la vente d'un fonds
de commerce, par exemple.

- Q -
De quoi s'occupait surtout Me Viale, principal avocat de
Lomé dans les années 1940-1950 ?

- D'après les archives, les affaires dont les avocats s'occupaient à


l'époque n'étaient pas très différentes de celles dont nous nous occupons
maintenant, même si le contexte a changé. I1 y avait des affaires de terrains.
Vous qui avez fait des recherches sur la ville de Lomé et sur les questions
foncières, vous savez que Lomé s'est énormément développée et quels
problèmes se sont posés lors de l'extension de la ville, d'où de nombreux
litiges, qui finissaient peu ou prou au tribunal, et qui étaient traités par les
avocats... I1 y avait également des affaires commerciales, avec les anciens
comptoirs : les marchandises qui étaient débarquées au port de Lomé et qui
avaient subi des avaries (vous connaissez les conditions de débarquement de
ces marchandises, avec les installationsrudimentaires du wharf à l'époque). Il

C'est un beau bâtiment construit dans les années 1926-27 par le commerçant français Paul
Fauconnet., sur un terrain loué au pasteur Robert Bakta.

201
y avait donc des problèmes de ce genre, les litiges maritimes... I1 y avait les
affaires commerciales proprement dites, entre fournisseur et client.. .I1 y
avaient Bgalement les affaires pénales, les affaires criminelles...Par contre, le
contentieux des accidents n'était pas aussi développé que maintenant...

- Q - Faute de voïtures. ..
- Oui, faute de voitures ! (rire) Mais, en revanche, il y avait les
d&ts de droit commun, les coups et blessures volontaires, les crimes
(quelques cas de crimes), des affaires politiques...

- Q - Et les affaires Sataailiales ? Y avait-il par exemple des


jqpments de divorce ?

- A l'époque, sauf dans les zones urbaines, les mariages étaient


surtout des mariages traditionnels, et donc les divorces se faisaient devant les
juges traditionnels : très peu venaient devant les juridictions de droit
modeme.

- Q - De mEme les querelles d'héritage ?

- les héritages également. C'est progressivement, avec le


dCve1oppement des zones urbaines, et aussi avec le développement de
l'immatriculation foncière, que les successions, progressivement, ont
commene6 à se régler devant les tribunaux.

- Q - Il y a eu en mai 1933 un véritable procès politique, qui


ss8 & peu près le seul de toute cette époque : celui des
&nzeutiers de janvier 1933. Est-ce qu'on en a gardé la trace
p a m i km avocats aujourd'hui ? .

- Parmi les avocat, non ! Mais j'ai personnellement cherché à savoir


ce qui s'est passé à l'époque. Vous le trouverez dans un ouvrage écrit par un
Togolais :Le gouvemeur Bonnecarrère au Togol.

- Q = Par le professeur Gbédéma, avec Mme Silivi


d QAlm'Egìda ...
- Oui. JJ y a tout un chapitre consacré 8 ce fameux procès. C'était un
proch politique : c'était la révolte de la population de Lomé, à la suite de la
condamnation de deux Togolais, messieurs Garthey et Johnson. La révolte a

LO^, Nouvelles hitions Africaines, 1982, 128 pages. Est paru depuis (beaucoup plus
d6taiM) da,Mme S. d'Alméida : LQ Révolte des Loméennes (24-25 janvier 1933), Lomé,
e ~ l a s Africaines-Togo, 1992, 166 pages (on trouvera le rkcit du proces des
I ~ ~ o ~ ~ vEditi~ns
&QWO paps 99-107).

202
-
pris les allures d'une manifestationjusqu'aux jardins du gouverneur. Les gens
ont saccagé les jardins, insulté les autorités publiques... Évidement, tout cela
s'est terminé au tribunal par des condamnations, mais très, très symboliques.
Malgr6 l'ampleur dela manifestation, ce qui me frappe dans ce.procès, c'est
que, justement, les condamnations n'ont été que symboliques1.

- Q -
E n fait, c'était bien un procès politique et nora pas
vraiment pénal.

- Tout à fait !
-Q- On a jugé les gens officiellement selon le droit civil, et
on les a condamnés à des peines légères de manière à atthiuer
l a . tension dans la population. C'est-à-dire que ce sont des
critères non juridiques qui ont amené cette décision.

- Oui, c'est exact.

- Q -
Heureusement, d'ailleurs, pour ceux qui en ont
bénéficié...

- Oui ! (rires)

- -
Q 'Venons-en maintenant à la période qui s'ouvre avec la
fin de la Deuxième guerre mondiale et l'apparition d'avocats
citoyens togolais. Quel a été le tout premier ?

- Le tout premier, c'est Maître Anani Santos2, qui est mort,


malheureusement, il y'a deux ans.

- -
Q Il avait été de la toute première génération des Togolais
partis passer le baccalauréat en France, en 1931, avec le
docteur Akakpo, le docteur Ajavon et Nicolas Grunitzky. Lui
avait choisi .l'orientation juridique. En quelle année est-il
revenu s'installer au Togo ?

- Me Santos s'est installé ici en 1947.

Sauf pour les deux accuses principaux, jugés par contumace, les sanctions n'étaient que des
amendes modestes (de 25 à 100 francs pour la plupart), et quelques peines de prison
couvertes par la periode de detention provisoire).
1912-1986. Docteur en droit en 1943, delegue du CUT aux Nations-Unies en 1954 et 1957,
leader du parti Juvento, diu d6put6 en 1958, ministre de la Justice de mai 1958 àjuin 1959,
emprisonne de 1961 à 1963. Durement marqué par les sévices subis en prison, il ne reprit
jamais d'activites politiques. Son cabinet etait installe dans le bâtiment (contemporain de la
Premi&reguerre mondiale ?) qui abrite actuellement le restaurant "Gattobar", avenue du 24-
Janvier.
- Q On dit qu'il a fait sa notoriété en défendant en France
les rntdrgés malgaches1, ce qui, évidemment, l'avait fait
extrêmement mal voir des milieux colonialistes2 ?

- Oui, c'est exact. I1 avait défendu ces insurgés malgaches. Mais, au


Togo, Me Santos est surtout connu à la fois comme ayant été un brillant
avocat, mais également comme très actif sur le plan politique pendant la
période qui a précédé l'Indépendance.Il était militant de la "Juvento", un parti
politique de l'époque3. Après l'Indépendance, il ne s'est pas très bien entendu
avec le premier régime, et il a été emprisonné. I1 a été libéré en 1963, ce qui
lui a permis de reprendre sa carrière au barreau. Je connaissais Santos
personnellement ; je le connais' surtout comme ayant été un très brillant
avocat, un avocat de génie ! I1 n'y avait pas de grande cause au palais de
justice de Lomé sans que le nom de Me Santos y soit attaché. Et c'était
également un avocat d'une grande probité. C'est surtout en cela que je me
souviens de lui.

- Q -On m'a aussi dit qu'il avait laissé le souvenir de


"l'avocat des pauvres", celui qui ne faisait jamais payer
quelqu'un qui avait besoin d'un avocat mais qui manquait
d'argent ?

- Certainement, mais ce genre d'avocat existe toujours ! (rire) Je


peux vous assurer qu'étant donné les structures économiques dans nos pays, il
est difficile pour un avocat d'exiger absolument d'être pay6 avant de défendre
les gens... Beaucoup d'entre nous consacrent quotidiennement un service
gratuit au profit des plus démunis. ,

- Q -
Dans les années 1950, d'autre avocats togolais vont
donc venir rejoindre Me Santos ?

- En 1957, Me d'Alméida est revenu s'inscrire au barreau de Lomé.


C'est lui qui deviendra en 1980, quand l'ordre des avocats de Lomé a été
officiellement créé, notre premier bâtonnier. I1 est d'ailleurs toujours inscrit
au barreau de h m é :

- Q -
A partir du moment oÙ les avocats deviennent plus
nombreux, ne va-t-il pas s'exercer entre eux d'une part une
concurrence et d'autre part une spécialisation ? (Les uns

Après la sanglante r6bellion anti-coloniale de 1947,


I1 est caricatur6 sous le nom de l'avocat politicien Anani Kadjala -affreux sous tous rapports-
dans le roman très colonialiste (et très drôle) d'Henri Crouzat : AzizaA de Niamkoko (voir ci-
dessous dialogues no 16 et 20).
A l'origine simple mouvement de jeunesse du ComitB de l'Unit6 togolaise, mais de plus en
plus radical dans ses orientations politiques, d'où un affrontement avec le CUT dès 1959.

204
plutôt les affaires de terrains, les autre plutôt les affaires
commerciales, par exemple). Comment cela s 'est-il passé ?

- Lorsque les avocats sont nombreux, il y ,a toujours une


Concurrence. Mais c'est pour atténuer les effets de cette concurrence qu'une
règle traditionnelle dè la profession impose le "devoir de confraternité". La
concurrence existe, mais elle doit s'exercer dans la dignité. De ce point de
vue, les avocats ne doivent pas se compromettre, par exemple, dans la
recherche effrénée de la clientèle. La Loi, les usages veulent que ce soit plutôt
le client qui recourtà l'avocat de son choix.

- Q -
Est-ce qu'il y a quand même eu une certaine
spécialisation ?

- La spécialisation, pour l'instant, est difficile chez nous. Je ne


connais pas d'avocats spécialisés dans telle ou telle procédure, parce que nous
ne sommes pas nombreux, parce que le pays est petit. I1 est enfin
extrêmement dificile de se spécialiser parce que les relations familiales sont
telles que chacun est'connu de tous, et, lorsque des parents, des amis ou des
relations ont des problèmes (quelle que soit la nature du problème), vous êtes
obligé de les aider à les résoudre.

- -
Q Avec l'arrivée sur le terrain des avocats togolais, est-ce
que les justiciables togolais ont continué à faire confiance
aux avocats étrangers, ou bien était-ce l'inverse ?
Accordaient-ils le même crédit, la même confiance aux uns et
aux autres ?

- Vous parlez de l'époque où il y avait encore des avocats étrangers ?

- Q - Oui.
- Les avocats étrangers... I1 n'y en avait pas beaucoup ! D'abord, il
n'y avait pas beaucoup d'avocats, et, comme étrangers, il n'y en avait que
deux : Me Viale et Me Liensol l... Mais ces étrangers étaient tellement
intégrés à la population que, finalement...(silence) Moi, j'ai travaillé pendant
deux ans chez Viale, comme je vous l'ai dit. Les Togolais allaient chez les
uns ou chez les autres -qu'ils soient d'origine togolaise ou qu'ils soient
étrangers- sans aucune discrimination. Ce problème ne s'est pas
véritablement posé au barreau de Lomé.

- Q - En quelles langues se déroulaient les audiences ?

D'origine antillaise :il était Français de nationalité, mais tout à.fait noir.

205
- La Loi veut que l'audience se déroule en français.

- Q - C'est écrit tel quel dans la Loi ?

- Oui, il est écrit que l'audience est publique et se déroule en


frangais. Mais comme ceux qui viennent au tribunal ne parlent pas tous
frangais, la Loi impose l'assistance d'interprètes. Je crois, d'ailleurs, que
l'origine de cette loi vient de deux ryisons : la première est que, autrefois, il y
avait des magistrats français :&'avaient besoin de comprendre ce que disaient
les justiciables. I1 y a d a u s s i une deuxième raison. Vous connaissez le
nombre d'ethnies au Togo : il était difficile de choisir, parmi toutes ces
langues, une ou deux qui auraient, à l'époque, été comprises par tous les
magistrats. Donc le plus simple, c'était d'adopter une langue commune, si
j'ose dire, et c'est le français qui a été adopté. Mais il y a toujours un
interprète pour assurer le travail de compréhension.

- Q -Et il y a aussi, j e pense, que vous êtes tenus par des


accords internationaux qui permettent à un avocat français de
v m i r plaider à Lomé, tout comme à vous, avocats togolais,
d'aller plaider en France.

- Oui, c'est la convention judiciaire franco-togolaise qui autorise


cela, et un avocat français peut venir s'installer au Togoi comme, d'ailleurs,
des avocat togolais sont installés en France : il y a un accord de réciprocité.
Avec d'autres pays africains francophones, il n'y a pas d'accord d'installation :
nous pouvons aller y plaider, mais sans pouvoir nous y installer.

- Q -
Pour revenir aux premiers avocats togolais, est-ce qu'ils
ont p u s'imposer tout de suite face aux magistrats, ou ils ont
eu quelques problèmes au début ?

- Un avocat n'a pas à "s'imposer face aux magistrats" ! Un avocat a


pour devoir de convaincre le magistrat de la justesse de la cause qu'il défend,
c'est tout ! Cette conviction qu'il veut faire partager, qu'il doit faire partager
au magistrat, dépend d'abord de sa connaissance juridique, mais elle dépend
aussi des faits qui lui sont soumis par son client ; et cela dépend, enfin, du
talent, de la compétence, des capacités de l'avocat. Donc, si l'avocat réussit
dans cette mission : pouvoir convaincre, arriver à faire partager sa conviction
au juge, à ce moment vous pouvez appeler ça "s'imposer au magistrat". Mais
ce n'est pas une domination intellectuelle ; c'est plutôt le partage d'une
conviction.

- Q - L'avocat jouit d'un grand prestige dans la population. A


Lomé, le "lawyer", c'est toujours quelqu'un d'important...

206
- Oui, l'avocat, chez nous, on l'appelle "lawyer" : c'est un mot qui
vient de l'anglais. Vous savez qu'entre la période allemande el la pCriode
française, il y a eu une petite période anglaise...

-Q- Six années d'occupation, de 1914 Ci 1920 ...


- Eh oui ! Bm plus de l'occupation anglaise, les contacts étdalrt trks
étroits avec les anglophones : avec le Togo britannique de l'@oque, avec la
Gold Coast (qui est devenue le Ghana). Là-bas, les avocats éttdent d6jà t&s
connus, et on les appelait "Zawyers".Le mot est resté dans nos langceg
locales. Vous demandez s'ils jouissent d'un grand prestige ? Ca, ce n'est pas. 2
moi de le dire ! (rire) Je crois que l'avocat a un rôle àjouer dans la sociCtr3, et
les avocats, sous la direction de l'ordre des avocats, s'efforcent de le jouer au
mieux possible. Bon, ils ne réussissent pas toujours, mais, pour l'essentiel,
je crois que le bilan est globalement positif, et je crois le prestige das avocats
n'est pas usurpé.

- Q - Ce qui frappe aussi, c'est? quand IBZ~%IW, la croissanc6


rapide des effectifs depuis dix ci quinze ans P de quatre avocats
en 1960 å soixante moins de trente ans plus tard. Est-ce qas
la croissance n'est pas plus rapide que les besoins ? Ou, au
contraire, les besoins se développent-il d'une fagon t e l k que
les avocats ne suffisent pas å la tâche ?

- Sur ce point la réponse est claire, je ne pense pas que ce soie


strictement les besoins qui expliquent la croissance, bien que cette croissance
des besoins n'y soit pas étrangère. Mais je crois que l'explication, c'est plutBt
l'actuel garde des Sceaux, le ministre de la Justice, M. Kpotivi Laclé, qui l'a
donnée récemment, lors de la première rentrée solennelle du barreau de Lomé.
Le ministre de la Justice, dans son discours d'ouverture, expliquait le
développement de la profession d'avocat par diverses causes. L'une de ces
causes est la création d'une faculté de Droit à Lomé : auparavant (jusque dans
les années 1970), l'étudiant qui voulait faire ses études de Droit était oblige
de s'expatrier. pour cela, il fallait avoir une bourse ; et celui qui n'avait pas de
bourse ne pouvait pas faire d'études, à moins que ses parents soient
suffisamment fortunés. La création de l'université du Bénin a permis & un
grand nombre de jeunes Togolais de faire des études de Droit. gvidemment,
lorsqu'on fait ces études, les carrières auxquelles on pense d'abord, ce sont les
professions juridiques ou judiciaires, et notamment la profession d'avocat.

- Q -Quand sont arrivés en activité les premiers avocats


entièrement formés à Lomé ?

- Après les années 1970, et beaucoup plus dans les années 1980.

207
- Q -
Maintenant, les jeunes avocats viennent-ils pour
l'essentiel de l'université de Lomé ?

- Oh oui, surtout depuis les années 1980.

- Q -Mais les jeunes ne deviennent pas avocats dès leur


sortie de l'université : ils ont d'abord des stages Ci effectuer,
dans les cabinets de la ville ou Ci l'étranger, n'est-ce pas ?

- Jusqu'en 1988, il fallait quatre années de Droit, sanctionnées par la


maîtrise, et deux années de stage dans un cabinet d'avocat. Une fois que le
stage est effectué, on devient avocat, après avoir obtenu, évidemment, le
certificat de fin de stage. Mais depuis 1988, depuis une série de lois votées
par l'Assemblée, il faut, avant d'être admis à faire. le stage -en plus de la
i
licence et de la maîtrise en Droit- être titulaire du "certificat d'aptitude à la
profession d'avocat'', qu'on appelle 1e.dAPA. La loi a donc institué ce
certificat d'aptitude, mais, en attendant les décrets d'application et la mise en
place effective de cette formation par la faculté de Droit de l'université du
Bénin, la loi a institué un examen d'aptitude. Donc, le jeune aspirant doit
avoir sa maîtrise en Droit, passer avec succès l'examen d'aptitude au stage du
barreau, et, après cela, trouver une place de stage dans un cabinet. Le premier
examen a été passé le 12 décembre 1987. Les résultats ont été proclamés : j e
crois qu'il y a eu 4 admis sur 3 1 candidats.

Vous avez demandé tout à l'heure quels étaient les facteurs de cet
accroissement de l'effectif ; je vous ai dit que l'un des facteurs, c'est la
création de la faculté de Droit de l'université du Bénin. Un autre facteur, c'est
une très grand prise de conscience par nos concitoyens de leurs droits, et cette
plus grande conscience n'a été possible que parce que la politique de
scolarisation commence à porter ses fruits depuis un certain nombre d'années.
Le nombre d'écoles et de collèges a augmenté, et les Togolais ne sont plus
illettrés et ignorants de leurs droits comme par le passé. Donc, forcément,
tout cela pousse les gens à revendiquer, à défendre leurs droits lorsque ces
droits sont lésés. Et aussi, il y a le développement des moyens de
communication modernes, des moyens d'information modernes : les gens ne
sont plus isolés, il y a la radio, il y a la télévision; et donc il y a une très
grande ouverture d'esprit. Les gens éprouvent le besoin de faire les choses de
plus en plus légalement, et ils recourent aux conseils d'un spécialiste.

- Q - Avez-vous vu une transformation importante du type


d'affaires que vous avez Ci traiter sur -disons- les quinze
dernières années ? Y a-t-il des genres de problèmes qui
n'étaient pas du tout traités de façon juridique, et qui
maintenant le sont ?

208
- Oui, surtout durant ces dernières années. I1 y a une plus grande
conscience des gens en ce qui concerne les problèmes tòuchant aux droit de
l'Homme. Avant, les gens n'osaient pas aborder ce genre de questions.
Maintenant c'est abordé de plus en plus ouvertement. Donc ça fait partie, si
vous voulez. de I'évolution.

- Q - Et les questions d'héritage, de divorces, qui autrefois


étaient réglées coutumièrement, arrivent sans doute de plus en
plus chez vous, maintenant ?

- Bien sûr qu'elles arrivent devant les tribunaux ! Vous savez que, en
1980, le Togo s'est doté d'un code de la Famille, qui sert maintenant de
référence lorsqu'un litige naît au sein des familles. Ce genre de questions
nous arrive de plus en plus. Bon ! Les affaires de terrains existent toujours.
Le contentieux commercial s'est énormément développé, avec le grand
mouvement économique que connaît la ville de Lomé. Depuis un certain
nombre d'années, les affaires commerciales ont pris beaucoup d'ampleur.
L'accroissement de la population aussi fait que les tribunaux souffrent d'un
engorgement qui retarde l'issue des procès. C'est un phénomène qui est
suffisamment connu. Avec la reprise des recrutements dans la Fonction
I
,publique, la magistrature a recommencé à prendre de I'étoffe. Mais, pendant
beaucoup d'années, nous avons souffert d'un manque d'effectifs dans la
magistrature1. Maintenant, il y a tendance à corriger ce phénomène, et de
plus en plus de jeunes magistrats -d'ailleurs formés à l'ÉCole nationale
d'administration à Lomé- viennent gonfler les effectifs des tribunaux. On peut
donc espérer une amélioration dans la conduite des affGres.

- Q -
Le recours au droit moderne est-il maintenant bien passé
dans les moeurs, ou reste-t-il exceptionnel ?

- C'est passé dans les moeurs ! Qu'il s'agisse d'affaires de famille,


d'affaires commerciales ou de litiges entre employeurs et employés, les gens
éprouvent de plus le besoin de recourir aux conseils d'un avocat, aux
tribunaux. Vous savez, il y a une particularité chez nous : c'est que,
finalement, ce ne sont pas seulement les avocats qui sont les conseillers
juridiques. Les avocats sont les conseillers juridiques officiels, mais le
Togolais qui a des problèmes a de multiples conseillers juridiques officieux.
Et même, quant les gens estiment que la Justice ne fait pas correctement son
travail, ils vont directement voir le chef de 1'8tat... Donc, il y a différents
niveaux de conseils, et, dès que les gens ont des prablèmes, tout de suite ils
font appel à eux .

- Q - Peut-il arriver qu'wt avocat refaso de prêter son

I Sur l'histoire de la magistrature, voir Si Lotné... tome II. dialogue no 7.

209
concours à un client?

- La profession d'avocat s'exerce dans un cadre libéral, libre (c'est


pourquoi on l'appelle une "profession libérale"). Un avocat, sur le choix de
ses affaires, n'est comptable que devant sa conscience. Donc l'avocat peut
parfaitement refuser une cause si elle se heurte à sa conscience.

Q -On constate qu'il y a depuis longtemps un certain


engouement chez les gens à s'adresser Ci leur avocat pour un
oui ou pour un non...

- D'après les renseignements que nous avons eus auprès de nos


aînés, les avocats togolais ont toujours accompli leur mission correctement
vis à vis de nos concitoyens. Et donc celui qui s'est adressé à un avocat et qui
a obtenu satisfaction en parle autour de lui, et la prochaine fois, lorsqu'un
ami ou un parent a des problèmes similaires (ou d'autres), il lui dit : "Allez
voir Untel ; il trouvera la solution à votre problème..."€1faut aussi dire que
l'avocat a toujours joui, traditionnellement, d'un certain prestige. Quelle en
est la cause ? Peut-être les historiens trouveront-ils l'explication...

- Q -
Aux États-Unis, on dit aujourd'hui que chaque
Américain a un psychiatre et un avocat. ( r i r e s ) Pensez-vous
qu'on s'oriente Ci Lomé vers une situation où chaque Loméen
aura non pas un psychiatre -je ne crois pas qu'ils en aient
besoin !-mais chacun un avocat ? (rires)

- Non, je ne crois pas qu'on atteindra le même niveau de besoins que


les Américains. La société américaine est une société très complexe, et ses
traditions remontent aux origines, n'est-ce pas ? Mais je crois que
l'évolution est quand même assez remarquable chez nous, que de plus en plus
on parle des droit de l'Homme (même si parfois les gens font l'amalgame
entre les droits de l'Homme et tout autre chose...). En fait, il faut dire aussi
que, autrefois, le Droit était essentiellement coutumier : c'était la
communauté coutumière qui pouvait apporter la réponse aux problèmes qui
se posaient. Mais le Droit est devenu de plus en plus un Droit écrit ; les
textes sont de plus en plus nombreux... Le contenu du Droit et le langage
même dans lequel ce Droit est formulé sont perçus parfois comme quelque
chose de totalement réservé à des spécialistes. (C'est d'ailleurs pourquoi le
législateur doit toujours faire un effort pour rendre les termes juridiques
beaucoup plus accessibles à la population). Ainsi, quand on va voir son
médecin (pas le psychiatre !) parce qu'on a des maux de tête, le médecin parle
de'képhalées I'... Pour le juriste, l'avocat ou le magistrat, lorsque quelqu'un est
convoqué au tribunal, on dit qu'il est "assigné devant le tribunal", on lui
"adresse une requête", etc. Donc le citoyen a besoin de comprendre tout cela,

210
et il éprouve le besoin de recourir aux conseils d'un avocat.

- Q - Alors, avocat, c'est une profession d'avenir ?

- D'avenir ? Je ne sais pas, mais une profession du présent, ah oui !


Je vais nuancer ce point, parc6 que la profession s'exerce dans un cadre
libéral. Le pays est petit, et je pense que cette profession sera une profession
d'avenir si les jeunes acceptent de s'installer à l'intérieur du pays. Mais si
tous les avocats s'installent à Lomé, si, d'ici quelques années, on est 200 ou
300, je ne sais pas si les jeunes qui viendront après nous pourront travailler
dans de bonnes conditions. Un avocat a besoin de la clientèle, comme la
clienthle a besoin de l'avocat ! Si les avocats s'installent et qu'ils n'ont pas de
clients, et comme il est interdit à l'avocat d'exercer un autre métier en dehors
de sa profession... Eh bien je crois donc que nos jeunes auront intérêt, dans
un proche avenir, à commencer à s'installer à l'intérieur du pays. D'ailleurs, il
y a un nouveau concept qui est véhiculé par la commission internationale des
juristes (qui a,. d'ailleurs, eu à présider des séminaires à Lomé durant les
années passées), qui est "l'assistance juridique en milieu rural". Un projet de
création d'une association en vue de cette assistancejuridique en milieu rural
a été lancé par M. Adama Dieng, qui était le délégué de la commission
internationale des juristes, pour que nos parents -les paysans qui sont dans les
campagnes- puissent davantage bénéficier de l'assistance des juristes. Donc,
s'il y a un avenir pour la profession, je pense qu'il devrait se situer surtout à
l'int6rieur du pays, à Sokodé, à Kara, à Dapaong, à Kpalimé et ailleurs, où
les citoyens ont autant besoin de l'assistancejuridique que ceux qui sont dans
la capitale.

- Q - Donc un avenir national ?


- ouí !

- Q -
C'est ce que nous souhaitons de tout coeur aux avocats
togolais.

-Nous vous en remercions.

211
- 15 - La grande mosquée du zongo (vers 1972).
Haut-commissariatau Tourisme (éd. Delroisse).

212
no 13

LA COMMUNAUTE KOTOKOLI

avec

El Hadj Idrissou Moumouni OURO-AGOUDA


(né en 1913 à Paratao, préfecture du Tchaoudjo,
décédé le 7 juin 1995)
président d'honneur de l'Amicale des ressortissants
du Tchaoudjo à Lomé

El Hadj Issaka ZAKARI


(né en 1932 à Sokodé, préfecture du Tchaoudjo)
président en exercice de l'Amicale des ressortissants
du Tchaoudjo à Lomé

M. Amadou Yacoubou TCHAKOURA


(né en 1931 à Sokodé)
chef traditionnel des ressortissants
du Tchaoudjo à Lomé

et quelques uns de leurs amis.

Encore u n e communauté ethnique de Lomé :


aujourd'hui, celle des Kotokoli, que l'on peut considérer
comme la troisième de la ville, derrière le groupe éwé-mina,
puis celui des Kabyè'. Nous voici donc avec les responsables
de l'Amicale des ressortissants du Tchaoudjo à Lomé, et les
chefs traditionnels' de cette communauté.

- Q - M. El Hadj Idrissou, depuis quand êtes-vous à Lomé ?

- Je suis à Lomé depuis le 15 octobre 1929.

-
- Q Ce qui fait de vous l'un des ressortissants les plus
anciens, non seulement de la communauté kotokoli, mais
,

' Au recensement de 1981, Lomé'comptait à peu près 70 % d'habitants du groupe éwé-mina-


ouatchi-adja-etc., 5 % de Kabyè et 3 7%de Kotokoli, soit environ 12 O00 personnes.
(L'émission sur la communauté kabyè, jugée peu satisfaisante par les responsables de celle-ci,
a été retirée des archives de Radio-Lomé.)

213
aussi de beaucoup de gens immigrés Ci Lomé.

- Je crois bien. (rire)

- Q - Quelle était votre activité professionnelle ?

- J'étais employé de commerce, maintenant en retraite.

- Q - Dans quelle compagnie aviez-vous travaillé ?

- J'ai travaillé à la UAC. Mais tout d'abord j'ai commencé avec la


"GBO", la G.B.-Ollivant, de 1937 à 1960. A partir de 1960, la GBO a
fusionné avec la UAC. La GBO a disparu, et la UAC a continuk à exercer ses
activités jusqu'à ce jour.

- Q -
Pourquoi ce choix d'une firme anglaise ? Parliez-vous
l'anglais ?

- Je n'ai pas fait à proprement dit l'école anglaise, mais je l'ai appris
au travail, parce que tous les livres étaient en anglais:

- Q - M. El Hadj Zakari, quelle était votre fonction ?

- Je suis un cadre de l'Agriculture, responsable de la phytopathologie


au Service de la protection des végétaux. J'ai pris ma retraite en 1985.

- Q - Et vous, M. Ouro-Tchakoura ?

- J'étais tailleur avant de venir à Lomé. Puis j'ai été engagé à la


Voirie de Lomé en 1955. Actuellement, je suis en retraite. Et c'est dans ma
retraite que j'ai été nommé comme chef traditionnel des originaires du
Tchaoudjo à Lomé.

- Q -
Vous avez donc tous, Messieurs, une très grande
longévité à Lomé. D'après la tradition que vous conservez,
quels ont été les premiers Kotokoli h venir dans cette ville,
El Hadj Idrissou ?

- Le premier Kotokoli à venir s'installer à Lomé a été Madame


Foulera Mola, aujourd'hui décédée.

- Q - Que faisait cette dame ?

- Elle était commerçante.

214
- Q -
Vous-même, qui vous a donné l'hospitalité dans les
premiers jours de votre arrivée à Lomé ?

.- J'étais venu comme élève de l'école régionalel, en provenance de


Sokodé, le 15 octobre 1929. Je suis resté chez mon patron, qui était un
instituteur et qui avait fait'Sokodé.

- Q -
Avec cette dame, vous étiez les seuls ressortissants
kotokoli de la ville ?

- Non, 'ce n'est pas ça, il y en avait tellement d'autres ! I1 y avait


Boukari Ali, dit "London Ba"... Il était cheminot : il travaillait aux chemins-
defer.

- Q -
Qui d'autres y avait-il encore comme personnalités
notables, El Hadj Zakari ?

- Idrissou Akpo, El Hadj Atcha Assoumanou, EL Hadj Issa


Samarou... Le premier, Idrissou Akpo, était employé aux chemins-de-fer
comme cheminot. C'est à ce poste qu'il était quand il est devenu le tout
premier chef des originaires du Tchaoudjo à Lomé, au cours des années 1940.
Quant à El Hadj Atcha Assoumanou Zato, il a été maître d'hôtel au palais du
gouvernement, au temps colonial. I1 est aujourd'hui retraité ; il réside
toujours à Lomé.

- Q - C'est un homme qui a nourri les gouverneurs ?

- Exactement ! (rires) C'est quelqu'un qui a vécu avec les


gouverneurs.

- -
Q M. Idrissou, quand vous arrivez jeune garçon à l'école de
la route d'Aného, combien de temps vous a-t-il fallu pour
retrouver des gens parlant la même langue que vous ?

- Quand je suis arrivé, j'ai été envoyé à l'éCole d'Amoutivé. De


l'école d'Amoutivé, après, j'ai été envoyé à l'école de la route d'Aného. De
l'école de la route d'Aného, j'ai été envoyé à l'Ccole de la Petite-vitesse (ou
aujourd'hui école Marius-Moutet). J'ai eu mon certificat le 20 novembre
1933.

J'ai mis un peu de temps avant de découvrir des ressortissants ou des


congénères kotokoli comme moi dans le zongo. Je ne restais pas dans le
zongo, mais ailleurs, chez une parente, au camp militaire. C'est après que j'ai

De ia route d'An6ho. Voir Si Lomé... tome I, dialogue no 6.

215
découvert qu'il y a des congénères comme moi, des Kotokoli, dans le zongo.

- Q -
Parce que, les Kotokoli étant musulmans, ils sont
d'abord venus s'installer dans le quartier des musulmans,
n'est-ce pas ?

- Exactement ! Zongo est par excellence le quartier des musulmans,


le quartier des &angers. C'était pour cela.

- Q -
Il y avait aussi de vieilles associations commerciales
entre les Haoussa et les Kotokoli. Et d'autres étaient donc
aussi des militaires, recrutés par l'administration coloniale ?

- Non ! La parente chez qui j'étais resté était la femme d'un


militaire. Ce militaire n'était pas togolais ; il était nigérianl.

- Q -
E n général, quelles étaient les activités des premiers
Kotokoli de la ville ?

- Je dirai que, pour les premiers Kotokoli installés à Lomé, la


plupart travaillaient aux chemins-de-fer.

- Q -Y en avait-il aussi qui étaient des commeqants déjà


aisés, qui sont venus s'installer à Lomé pour y développer
leurs affaires ?

- Ah oui ! Ceux-là venaient de Sokodé. I1 y avait des commerçants


qui venaient de Sokodé. Ils transitaient par ici pour aller au Ghana acheter la
noix de cola, et vice-versa.

- Comme commerçants, nous pouvons citer Madame Foulera Mola,


dont on a parlé tout à l'heure. Elle était installée comme commerçante, et elle
avait plusieurs collaborateurs kotokoli.

- Q , -
Si l'on se situe cette f o i s une quinzaine ou l u n e
vingtaine d'années plus tard (dans les années 1945-1950 par
exemple), à l'époque où M. Ouro-Tchakoura arrive à Lomé,
les Kotokoli sont-ils toujours concentrés dans le zongo ?
Comment avait évolué cette communauté ?
, .

- Au cours des années


1945-50, les Kotokoli formaient déjà une
collectivité assez importante, installée principalement dans le zongo. On

' I! illemandes.
I
y avait alors beaucoup de Haoussa dans les forces coloniales, tant françaises qu'anglaises

216
pouvait trouver certains dans les autres quartiers, mais c'est le zongo qui était
leur principal habitat. Comme activités, il faut dire que les tout premiers
venus ont servi comme manoeuvres. Ensuite, certains ont commencé à faire
du commerce et, par la suite, certains ont été des fonctionnaires1 dans les
sociétés privées. OB peut citer Monsieur Idrissou Maman David,
fonctionnaire en retraite, qui a surtout servi dans les Finances, au
Gouvernement d'alors. On peut parler de Boukari Idrissou, qui a été
longtemps employé du parquet de la Justice, qui est actuellement décédé. On
peut parler de Tchédré Soulé qui a servi à la Sûreté comme officier de police.

- Q -
Cette communauté est-elle restée close sur elle-même ?
Je prends un exemple-: les filles kotokoli se marient-elles
uniquement Ci des garçons kotokoli, ou bien h d'autres ? Avez-
vous des échanges matrimoniaux surtout avec les musulmans,
ou plus largement ouverts ?

- Les filles kotokoli marient les musulmans. Quelqu'un qui n'est


pas Kotokoli et qui est musulman peut marier une fille kotokoli.

- Q -
N'y a-t-il pas, alors, tendance Ci une certaine dissolution
des Kotokoli dans un ensemble musulman uni par la religion,
mais qui n'aurait plus de caractère ethnique spécifique ?

- L'essentiel, c'est d'être musulman ! Une fois que vous êtes


musulman, vous pouvez épouser une Kotokoli. Mais c'est très rare parce que
les filles kotokoli, la plupart, n'aiment pas se marier avec des non-Kotokoli.

- Q - Cela n'a-t-il pas changé de nos jours ?

- Effectivement. On peut dire qu'à partir des années 1960, le


malaxage des ethnies est devenu beaucoup plus fréquent, et on voit des filles
kotokoli mar?er des hommes d'autres ethnies.

- Q -
Vous-mêmes, Messieurs, vos épouses sont-elles toutes
kotokoli ?

- J'ai eu trois femmes. Les deux premières femmes sont kotokoli.


La troisième femme est d'Anagokomé, c'est-à-dire de coutume yorouba.

- Q - Et musulmane ?

- Et musulmane ! Absolument ! Elle est musulmane.

Comprendre : des salariés (le langage populaire ne fait pas la distinction entre secteur public
et secteur privé : tout le monde "fonctionne").

217
- Q - Et quelle est votre langue commune ?

- Eh bien, écoutez !, le français est là pour aider ; le mina surtöut


est là... Mais on s'efforce de comprendre chacun la langue de son partenaire :
ma femme apprend un peü le kotokoli ;j'essaie d'apprendre aussi le nago.

*
* *

- Q -
Dans les années 1960-65, quelle est alors l'importance
de la communauté kotokoli iì Lomé?

- Je suis rentré de l'extérieur (du Sénégal, précisément)' en 1960.


Déjà, en 1960, la communauté kotokoli était très importante ici, sous
l'action conjugué$ d'El Hadj Idrissou Moumouni, ici présent, et de feu Mama
Fousséni'. Ça formait déjà une communauté, qui avait une association
d'entraide.

- Q -
Y avait-il toujours une forte proportion des Kotokoli
qui habitait le zongo ?

- Évidemment, oui. Dans les années 1960, c'est le zongo qui


abritait, j e peux dire, au moins 80 % des Kotokoli. Ceux qui habitaient
ailleurs étaient surtout des employés, des fonctionnaires, qui habitaient dans
les quartiers périphériques.

- Q -
Alors que s'est-il passé pour votre communauté en
1977, Ci la suppression de l'ancien zongo ?

- Oh, évidemment ! C'est l'éclatement de la collectivité ! Chacun


s'est arrangé, s'est débrouillé un peu partout. Mais, heureusement, le
Gouvernement avait trouvé une solution : il a offert gracieusement un
nouveau quartier à Togblékopé. Le Gouvernement a offert un terrain gratuit à
Togblékopé aux occupants de l'ancien zongo, où ils se sont installés
maintenant.

- Q - Y avait-il de nombreux Kotokoli parmi eux ?

Si, ils sont assez nombreux, les Kotokoli ! Mais le Kotokoli étant
surtout un commerçant, beaucqup ont choisi d'être dans la ville de Lomé
pour mener leurs activités commerciales.

L'un des plus importants des hommes politiques d'origine kotokoli de la génération de
l'Indépendance, né à Sokodé en 1924, instituteur, député, ministre (1956-58, puis 1963-67), l'un
des fondateurs de l'Union musulmane du Togo en 1963, dont il fut élu président (1970-72).
puis président d'honneur.

218
- Q - Il n'y a pas eu de regroupement dans certains quartiers ?

Non, on ne peut pas dire que les Kotokoli sont regroupés comme
dans l'ancien zongo ;ils sont un peu partout. Il y en a qui sont à Agoènyivé,
à Akodésséwa...un peu partout dans les nouveaux quartiers de Lomé.

- Q -
Cette disparition du lieu qui regroupait la .plupart
d'entre vous n'est-elle pas l'une des causes de l'attention que
vous portez h la tradition, qui f a i t qu'e, Ci côté de votre
amicale de forme moderne (avec président, secrétaire,
trésorier), vous avez aussi un "chef träditionnel" ?

- Oui. Vous savez, la tradition, en Afrique; est un trésor qu'il faut


conserver soigneusement. Donc, quelles que soient les circonstances, la
tradition doit demeurer ; elle doit être protégée. Par contre, les liens de
solidarité sont demeurés entre tous les fils du Tchaoudjo. C'est le but,
d'ailleurs, de l'Amicale du Tchaoudjo à Lomé.

- Q -
Quelles sont les fonctions exactes du chef traditionnel
des Kotokoli de Lomé ?

- Enfin... C'est le gardien de la tradition kotokoli, des traditions dans


la vie courante : les mariages, le jugement de différents petits problèmes qui
peuvent surgir entre eux, et surtout essayer de regrouper tous les enfants du
Tchaoudjo, qu'ils puissent s'aider réciproquement, qu'il y ait la solidarité entre
eux... C'est ça, en gros, le rôle principal du chef traditionnel :c'est le gardien
de la tradition tem1.

- Q -
A-t-il également u n rôle dans l'organisation des
festivités qui se tiennent chaque année pour les fêtes de
"Maouloudou"2 Ci Sokodé ?

- Oui, c'est là même où ils font beaucoup d'activités.

- Q -
Avez-vous ici, h Lomé, des groupes de danse, des
groupes de musique qui vous soient spéccifiques ?

- Oui, nous avons plusieurs groupes ! Nous avons, par exemple,


d'abord les "Griotsdu Tchaoudjo", qui sont aussi gardiens de la tradition des
chefs. Nous avons aussi différents groupements, comme, par exemple, le
"Sympa", le "Sioh"... J'ai failli oublier de parler du jeu principal que nous
avons ici : c'est le takayi. Le takayi, c'est sous le contrôle de notre chef

Nom !e plus ancien de la communautk dite kotokoli, et surtout de sa langue.


Anniversaire de la naissance du Proph&te.

219
traditionnel Yacoubou.

- Q - Qu'est-ce exactement que le " t a k a y i " ? l


i

i
- Le tukuyi, c'est une danse coutumière qui consiste àifrapper, à
donner des coups de bâton à droite et à gauche. Je peux dire qu'elle est
coutumière à notre ethnie, depuis au pays. A l'occasion des grandes
réjouissances, on organise cette danse-là. Il suffit que vous dites "Takayi !",
et tout Kotokoli comprend ce que c'est.

- Q - Comme un cri de guerre ?


- Un cri de guerre ? Oh non, c'est un cri de réjouissance populaire.

- Q -
Cette danse s'effectue en jonglant avec des bâtons :
chacun s'évertue à donner un coup dans le bâton de son
partenaire, comme s'il s'agissait d'une épée. C'est bien GU ?

- Il faut une certaine adresse pour ne pas louper de donner le bâton à


votre partenaire. Lui aussi, il ne faut pas qu'il loupe !

- Q - Et si quelqu'un rate s.on coup, qu'est-ce qu'on fait ?

- Évidemment, ceux qui le font sont déjà entraînés. Ils sont très
entraînés, et il est rare qu'ils loupent. S'il doit louper, l'autre peut dévier son
coup, dévier son bois ; donc le bois va dans l'air ...

- Q -
Comment faites-vous, avec les jeunes qui sont nés Ci
Lomé, qui vont à l'éCole à Lomé, pour les initier à ces
traditions ?

La, c'est le rôle du chef. Il a un groupement des jeunes qui sont


-
organisés pour le maintien et le développement du folklore kotokoli à Lomé.
Les jeunes s'entraînent dans sa propre cour, chez lui, à la maison. La
musique traditionnelle tem, c'est une musique populaire mais améliorée, avec
des instruments modernes.

- Q -
A quelle taille estimez-vous cette communauté de Lomé
aujourd'hui ?

- Évaluer les Kotokoli à Lomé, ce n'est pas facile ! I1 y a


évidemment une collectivité installée, qui est fixe à Lomé. Mais la plupart
des Tchaoudjo qui viennent ici pour des activités commerciales ou autres
rentrent. Ce que je peux vous dire, c'est que la collectivité du Tchaoudjo est

220
assez nombreuse à Lomé. Vous donner un chiffre, ce n'est pas facile... Mais
nous constituons quand même une collectivité très importante à Lomé.

- Q -
Mais les originaires du Tchaoudjo ne sont pas la seule
collectivité kotokoli ?

- Évidemment il y a d'autres collectivités : Kotokoli du Tchaoudjo,


Kotokoli de I'Assolil, Kotokoli de &ikiri2, Kotokoli de Fazao3...

- Q - Combien de membres compte votre Amicale ?

Je vais me baser sur certaines assemblées générales qui sont tenues à


Lomé... Je peux me permettre d'avancer un chiffre qui avoisine 1 500. Mais
alors là, c'est avec toutes réserves, parce que tous ne viennent pas aux
assemblées générales. C'est ceux qui assistent régulièrement aux assemblées
générales que nous tenons.

- Q -
A l'ancien zongo, les Kotokoli qui s'y étaient implantés
étaient-ils souvent propriétaires, comme les Haoussa ?

- Franchement parlant, quand les Kotokoli venaient, ils se


constituaient comme des locataires. Ils n'avaient pas de maisons. Il y en avait
deux : la défunte Foulera Mola, qui avait une maison, et puis Zato Mola (lui,
il est Kotokoli de I'Assoli) ; lui aussi avait une maison. I1 n'y avait que deux
Kotokoli qui avaient chacun une maison, une femme et un homme. Les
autres se faisaient locataires : ils logeaient chez des Haoussa ou chez d'autres
propriétaires habitant le zongo.

- Q -
Parce qu'ils n'en avaient pas eu les moyens ou parce
qu'ils n'a'vaient pas voulu construire dans le zoiigo ?

- Ah ... Ils n'avaient p a s . les moyens, premièrement !


Deuxièmement, ils ne voulaient pas construire parce qu'ils se disaient que :
"Moi, je suis de Sokodé ; je suis venu m'installer ici, mais j'en ai pour
combien de temps ? Je ne peux pas rester longtemps ; je vais bientôt
repartir". Mais c'est après qu'ils se sont rendu compte, maintenant, que c'était
une erreur. Quand on est Togolais, on peut être du Tchaoudjo ou de Lomé ;
l'essentiel c'est d'être toujours au Togo. Maintenant, ils ont compris que
c'était comme ça.

: Bafilo. I1 s'agit des communantés kotokoli que le royaume du Tchaoudjo n'avait


8%Chef-lieu
absorbées dans sa phase d'expansion, quand celle-ci fut stoppée par la conquête coloniale.
Dans la partie nord de la préfecture de Tchamba.
Préfecture de Sotouboua.

221
- Q - Et donc, actuellement, les Kotokoli construisent ?

- Oui, actuellement, les Kotokoli construisent ! Pourquoi ? Parce


qu'ils ont des activités ici, parce qu'il y en a qui sont installés définitivement
ici, comme commerçants ou comme fonctionnaires. Ils savent qu'ils ne
peuvent pas rester à payer toujours le loyer. Ils ont compris. Ils ont
commencé à construire des maisons.

- Q -
Une caractéristique de votre communauté aujourd'hui, Ci
Lomé, c'est de compter beaucoup de transporteurs, n'est-ce
pas ?
,
- Je peux avoir une idée sur les commerçants venant de Sokodé.
Mais implantés à Lomé ? Je ne pense pas, franchement parlant, qu'il y a eu
des transporteurs de Sokodé implantés à Lomé. Tous viennent de Sokodé ;ils
viennent faire leurs affaires ici ; ils font le chargement, et ils repartent. Mais
ils ne sont pas définitivement implantés à Lomé.

- -Q Il y a dans la communauté haoussa un système original


pour les commerçants itinérants. U n commerçant qui vient,
s'installe chez un m a i g i d a l , chez un "hôte", qui doit en
principe le guider aussi dans les affaires, lui trouver des
clients ou des fournisseurs, éventuellement du crédit et qui
est récompensé par un ''cadeau". Ce n'est pas véritablement un
pourcentage sur l'affaire réalisée, mais, enfin, il y a quand
même une proportion entre le bénéfice qu'a fait le commerçant
et le cadeau qu'il donne Ci son maigida en repartant.

- La plupart des transporteurs kotokoli de Sokodé, quand ils


viennent ici, ils essaient de copier un peu la méthode des Haoussa.

- -
Q Par exemple,' vous, M. Idrissou, quand vous étiez Ci la
GB-Ollivant, vous arrivait-il de servir d'intermédiaire entre
votre patron et des commerçants kotokoli ?

- Ah oui, j'ai servi d'intermédiaire. Chaque fois que les commerçants


viennent me voir, je les conduis chez notre chef-marchandises,pour faire des
affaires. J'ai servi aussi d'interprète. C'était comme ça...

- Q - Et cela vous rapportait un pourcentage ?

- Ah non, ça ne me rapportait rien (rires).

Chef de maison (terme haoussa). Voir Si Lomé... tome II, dialogue n014.

222
- I1 n'y a pas un pourcentage B verser au niaigida comme chez les
Haoussa, parce que le Kotokoli prend souvent hospitalité chez un parent ou
un proche. Celui-là l'aide, simplement ; il le loge ; il l'aide peut-être à
trouver des clients pour son affaire et en partant -s51 veut bien- celui-ci lui
donne quelque chose, ou alors aux enfants ou à la femme de la maison, mais
il n'y a pas un pourcentage.fixé, comme chez les Haoussa.

- Q - On dit que les Kotokoli sont très volontiers chauffeurs,


que ce soit sur les transports à longue distance ou que ce soit
pour les taxis. Est-ce exact ?

- On dit communément que les Kotokoli sont des chauffeurs ; c'est


exact. Je crois que c'est comme ça : ce sont de bons chauffeurs. La plupart
sont des chauffeurs.

- Q -
Avez-vous une explication .pour cet amdur de la route
chez les Kotokoli ?

- Dans le temps, dans le Nord du Togo, le transport a commencé à


Sokodé. La plupart des El Hadj1 de Sokodé avaient comme activité principale
le transport ; ils avaient des camions, et cela a permis aux jeunes de la région
-n'est-ce pas ?- d'apprendre ce métier. Si bien qu'ils s'y sont toujours attachés
jusqu'à présent, et, partout où vous passez, la plupart du temps, c'est les
Kotokoli que vous trouvez comme chauffeurs. J'ai même rencontré un copain
qui dit que : "Dans la ville de Lomé, quand vous arrêtez un taxi, parlez
kotokoli : on vous répondra".

- -
Q N'est-ce pas uussi un heritage du grand commerce de la
cola, autrefois2, qui aurait suscité ce goût des voyages ?

- Dans ¡e vieux temps, les activites n'étaient pas nombreuses. Mais


un commerçant qui a vendu des cola et qui s'est fait une petite fortune, s'il ne
sait où l'investir, il pense automatiquement à l'achat d'un véhicule. Oui, c'est
ainsi que les transporteurs sont devenus très nombreux à Sokodé.

- Q - Quelles sont les activités propres aux femmes kotokoli


à Lomé ?

I Ce sont bien sûr les gens fortunés qui font le plus facilement le pèlerinage à La Mecque.
Dans le monde des grands commerçants musulmans, c'est pratiquement une obligation de rang
social.
Au XIXè siècle, les Kotokoli se sont structurés en chefferies en fonction des pistes
caravanières qui traversaient leur territoire du sud-ouest au nord-est, sur le chemin entre le
grand marché de Salaga (centre-nord du Ghana actuel) et les cités haoussa du nord du
Nigéria. Voir 5 ce sujet les recherches de Jean-Claude Barbier (ORSTOM).

223
- C'est le commerce, le commerce de certaines marchandises, de
certaines denrées, par exemple lès vivres : tout ce qui est ignames, maïs,
haricots, les cossettes de manioc...Les femmes s'adonnent à ce commerce. I1
ne faut pas oublier aussi le commerce de la cola. Ce commerce -très
florissant- est tenu par plusieurs femmes du Tchaoudjo. Indépendamment de
ça, il faut vous dire qu'évidemment, avec I'évolution de toutes les
collectivités ici, nous avons aussi des femmes qui sont des employées de
bureau, des fonctionnaires, des cadres...

- Q - Pensez-vous que la femme kotokoli est aussi


indépendante, économiquement, que la femme de la Région
maritirne' ? Ou fait-elle davantage' "budget commun" avec son
mari ?

- D'une manière générale, !i faut dire que le budget commun entre


l'époux et I'épouse en Afrique -et principalement au Togo- est plutôt rare.
Néanmoins, il y a une certaine collaboration, une certaine solidarité. La
femme aide le mari quand c'est nécessaire. Quant à la'liberté, évidemment,
nous, nous suivons le statut musulman, qui reconnaît à la femme une
certaine liberté. Cela, dans le vieux temps, c'était un peu plus difficile. Mais
actuellement, avec I'évolution, le développement des activités, la femme est
un peu libre dans ses activités, comme l'homme. -

- Q - Pourquoi aime-t-on toujours tellement la cola dans la


tradition kotokoli ?

La cola est un symbole d'amitié. C'est pour ça, d'ailleurs, que, dans
la plupart de nos cérémonies (par exemple les mariages, les baptgmes, les
décès ...), la cola entre toujours dans les cérémonies. C'est toujours le signe
de l'amitié. C'est notre tradition...

224
no 14

LE TENNIS

avec

M. Koffi KPAYEDO-TOMETY
(né en1935 G Lomé)
ancien champion de tennis du Togo

M. Vioto Mensavi LAWSON


(né en 1922 à Lomé)
ancien champion de tennis du Togo

M. Yaka PASMAL
(né en 1940 à Glidji, préfecture des Lacs)
ancien champion de tennis du Togo

Encore un sport à Lomé : cette fois-ci le tennis, avec


M. Kpayedo (dit autrefois Tomety), M. Lawson et M. Pasmal,
qui ont été des champions du Togo et qui ont marqué leur
époque dans ce sport.

Le tennis, en général, est plutôt un sport d'élites, un


sport qui, en Afrique, était -et reste dans beaucoup de pays-
réservé aux expatriés : il y a très peu de nationaux qui y
jouent. Alors qu'au Togo, c'est u n sport relativement
populaire, et depuis longtemps. Nous allons donc essayer de
savoir, si ce n'est pourquoi (car .c'est difficile), du moins
comment tout ceci s'esf mis en place.

- Q -
Que savez-vous, Messieurs, des tout premiers tennis qui
ont existé à Lomé ?

- Dans le temps passé, il y avait trois clubs : l'Athlétique, la


Cosmopolite, la Moderne.

- Q -
Si nous remontons encore plus haut, à l'époque
allemande, on voit par exemple, sur le p l m de la ville en
1913, qu'il y avait deux terrains. L'un, celui de la firme
Goedelt, a dispam en faraw8 que Bermin de teenitis : il zs6 d m w m
le dancing Tonyéviadji, en face de l ' i d e de la route d'Aného.
L'autre, c'est le terrain qui est aujourd'hui celui de l'AATI,

Association Amicale de Tennis, tout près de l'ancien palais des gouvemeurs

225
créé dès 1903, et qui était celui des gouverneurs allemands,
puis des gouverneurs français. C'est l'endroit oÙ l'on a j o u é
depuis le plus longtemps au tennis au Togo. Les clubs dont
vous parlez, à quel moment ont-ils été créés ?

- Pour le club AAT, je peux vous dire franchement que je ne sais


pas au juste la date qu'ils ont commencé. Mais nous avons tous participé à la
formation de tous ces clubs que j'ai cités tout à l'heure : l'Athlétique, la
Cosmopolite, la Moderne.

- Q - C'était à quelle époque ?


'
- Je peux donner la date de la naissance de la Moderne : c'est le 16
novembre 1922.

- Q - Et qui l'a constituée ?

I1 y avait un club de football, l'Union sportive togolaise. C'était sa


section : c'est ce club qui l'a constituée, et après on a donné un nom à ce club
de tennis.

- Q -
Qui étaiertt alors les joueurs ? Était-ce déjà des
Togolais, ou essentiellenient des Francais ?

- Les Togolais !
- Q - OÙ avaient-ils appris à jouer au tennis ?

- Les Togolais ?
- Q - Oui.

- En voyant jouer.
- Q -
C'est seulement en regardant jouer les Européens qu'ils
avaient appris la teclinique ?

- Oui, oui...
- Q -
Peut-être avaient-ils commencé par ramasser les balles,
comme beaucoup de jeunes aujourd'hui...

- Oui, c'est ça.


- Q
. - E t ils ont hérité de quelques vieilles raquettes et,
c o n m e ça, ils se sont lancés... Messieurs, vous rappelez-vous
le ?2om -de ces premiers joueurs ?

226
- Tossoukpé, Amekpovi, Romawo...
- Nous avions aussi d'autres bons joueurs, qui ont participé au
championnat du Togo, tels que Messieurs Mensan, Lawson, Adjété, qui ont
suivi Messieurs Tossoukpé et Amekpodi. C'étaient des Africains qui jouaient
normalement, comme des Européens. Et nous, les ramasseurs de balles, c'est
là qu'on a appris àjouer, avec notre plaquette en bois ... On copiait les
meilleurs joueurs sur le terrain. C'est à ce moment que nous sommes
devenus des champions.

- Q -
Vous pensez donc que l'on peut devenir champion
comme ça, en étant uniquement autodidacte, en regardant faire
des joueurs (qui ne sont pas tous bons, à vrai dire), sans
prendre de leçons de la part de professionnels du tennis ?

- Aujourd'hui, le tennis est devenu un sport tellement difficile qu'on


ne peut plus devenir champion sans une formation. Mais dans le temps, le
tennis était arrivé comme ça. Nos doyens pouvaient en témoigner. C'était de
la civilisation anglaise. I1 n'y avait pas tellement de joueurs. Et ceux qui
avaient la possibilité de jouer en voyant jouer les autres ont appris àjouer,
mais pas avec les techniques qu'il y a maintenant. Le tennis a beaucoup
évolué...

- Q -
Est-ce que, comme pour le football,1 il y a eu le rôle
de gens qui avaient appris en Gold Coast et qui étaient
ensuite venus à Lomé pour travailler avec les compagnies
anglaises du Togo ?

- Il y a eu plusieurs Cquipes comme ça. I1 y a eu Heart of Oak...


- Q - C'était aussi une équipe de football , n'est-ce pas ?

- De football, oui.
- Q - E t qui avait donc une section de tennis ?

- Non, ils étaient mélangés, comme ça. Mais il y avait des gens qui
jouent au tennis, comme les Fiawóo... Ils jouaient au tennis, mais dans
l'Athlétique. Vous voyez ? Il y a beaucoup de clubs de football venus de la
Gold Coast. Mais les joueurs de tennis sont éparpiIlCs comme ça.

- Q - Donc trois clubs dans l'e~~~.e-ds~Px-guerres.


06 joanient-
ils ?

Voir S i * h m6..tome II, diaìogue no 10.

227
- 16 - Octobre 1942 : le vingtième anniversaire de la Cosmopolite,
au terrain du jardin Fréau.
Centre des Archives d'outre-Mer,Aix-en-Provence.

- A la place de la Libération1. I1 y avait deux clubs là-bas. I1 y avait


quatre courts.

- Q -
C'était déjà un terrain de football. On pouvait aussi y
jouer au tennis ?

- A Côté.
- Dans le Fréau-jardin, c'est là qu'il y avait le terrain de football.
- Q -
C'est-à-dire là oh il y a maintenant le kiosque à
musique ?

- C'est ça !
- C'était un terrain de football, et à côté nous avions quatre courts de
tennis.

- Q - De i'autre c6tb de l'avenue de la Libbration ?

Henri M a u .
Aménagée en 1934 p;w I'adiiiinistrareur-m~r~

228
- C'est ça ! Nous avions le club Athlétique et la Cosmopolite. La
Moderne se trouvait sur le terrain du Chemin-de-fer.

- Q -
Les Chemins-de-fer n'avaient-ils pas eux aussi leur
équipe de tennis?

- Non. C'était sur une réserve du Chemin-de-fer. Deux courts de


tennis. Actuellement, c'est le Service des mines. C'était une réserve
administrative.

- -
Q Il y avait donc suffisamment de terrains pour que tout le
monde puisse jouer ?

- Non, ce n'était pas suffisant pour que tout le monde puisse jouer,
mais ceux qui avaient ce privilège étaient des gens qui n'étaient pas très loin
du quartier et qui faisaient du ramassage de balles. C'est à partir de ce moment
qu'ils ont commencé à faire du tennis eux aussi, mais ce n'était pas comme
aujourd'hui, où tous les petits ont le privilège de jouer. Ce n'était pas comme
ça.. .

- A 1'AAT aussi, avant, il y avait seulement trois courts.


- Q - L'AAT, c'était alors le club des Européens ?

- Oui, des Européens ! I1 y avait trois courts. Moi, je suis devenu


joueur de tennis, champion du Togo, à cause du ramassage. J'ai ramassé 9
1'AAT aussi dans les années 1948-49-50.J'avais ramassé à la Moderne depuis
1940, quand j'avais coupé la rue...

- Q -
M. Lawson, avez-vous aussi commencé coinine Ga, en
ramassant les balles ?

- Moi, j'ai commencé en 1935.


- Q - A jouer ?'
- A ramasser !
-Q- Sur quel terrain ?

- Sur le terrain de la Cosmopolite,place de la Libération.


- Q - Et vous, M. Pasma1 ?

- Oui, moi aussi j'ai fait le ramassage, mais à un niveau très bas :
j'ai fait plutôt du ping-pong ! (rires) Et c'est du ping-pong que j'ai dévié au
tennis. Mais je n'ai pas ramassé comme les autres pendant un an, deux ans...
Non, c'était quelque chose qui a duré peut-être un mois, deux mois...

229
- Q -
Entre le ping-pong et le tennis, les mouvements et les
réflexes sont quand même très différents...

- Oui. C'est pourquoi, moi, je n'ai pas beaucoup progressé. Si j'ai


fait un peu de rage en tennis, c'est peut-être parce que, déjà au ping-pong,
j'avais les réflexes et autres... Je suis venu comme ça, j'ai commencé àjouer.
Les mouvements n'étaient pas tellement bons. Mais toujours est-il que j'ai
essayé de faire passer les balles de l'autre côté des filets et de feinter
l'adversaire. C'est comme ça que, moi, je suis arrivé à faire du tennis.

- Q -
Mais il vous fallait aussi, quand même, un minimum
d'équipement : des chaussures, des raquettes... Comment
pouviez-vous vous les procurer ?

- Ces matériels nous étaient donnés par nos parents, par les
bienfaiteurs et tous ceux qui aiment le tennis.

- Q - Vous aviez u n public ?

- Un public assez nombreux !


- I1 y avait un public très passionné. En ce temps-là, il n'y avait que
le football et le tennis, et. la boxe, et le cyclisme. I1 n'y avait pas le handball,
il n'y avait pas le basket-ball... Donc après le football, c'était le tennis.

- Q -
Y avait-il, comme pour le football, des compagnies de
commerce qui vous "sponsorisaient" - comme on ne disait pas
encore à l'époque ?

- Oui.
- Q - Qui, par exemple ?

- La SGGG...
- La UAC ...
- Q' - Raymond Eychenne ne s'occupait pas de tennis ?

- Non, du football seulement..


- Q -
Est-ce qu'il avait aussi des administrateurs coloniaux ou
.des officiers qui, comme pour la boxe, se passionnaient pour
la formation des jeunes Togolais, et les encourageaient de
toutes sortes de manière ?

230
- Oui. Nous avons eu comme ça le commandant Mermetl, le
gouverneur Montagné2, le gouverneur Péchoux3 et le directeur de cabinet,
Monsieur Bugia...

- Q - C'était aussi eux qui s'intéressaient au football ?

- Oui.

- Q -
Pendant que vous, les équipes togolaises, vous jouiez; y
avait-il aussi un club pour les Européens ? Comment
s'appelait-il ?

- Avant, il y avait le club des commandants.


- Q -
c'est-à-dire des administrateurs. Est-ce lui qui est
devenu 1'AAT ?

- Oui, oui !
- Q - ' I l s jouaient juste à côté du palais des gouverneurs ?

- C'est ça !
- Q -
A quelle époque a-t-il pris ce nom plus sportif d'AAT
(c'est-à-dire "Association Amicale de Tennis") ?

- Depuis que I'AAT a été fondée, il n'y a pas eu de changement de


nom.

- Q - A quelle époque a-t-elle .été fondée sous ce nom-là ?

- Je crois que c'est dans les années 27, en 1927...


- Q -
Eux, ils jouaient entre eux, et vous, vous jouiez entre
vous. Mais arrivait-il que vous fassiez des rencontres entre
les clubs togolais et le club des Européens ?

- Très sérieusement ! Même jusqu'à Sokodé, Aného, KpalimC ! Les


Européens d'ici-jouent, les Européens de Sokodé viennent jouer ici. Entre
nous, il y a des compétitions. C'est là que nous avons reçu une bonne
formation.

- Q - Parce que les Européens, eux, avaient suivi des cours,


alors que vous, vous étiez autodidactes ?

I Commandant du cercle de Lomé de décembre 1952 iì décembre 1954.


D'octobre 1936 i mars 1941.
De mai 1952 àjuin 1954.

23 1
- Oui ! Et on copie. Moi aussi, je dis :je vais prendre le style de ce
monsieur-là ...

- Q - Quels étaient ces messieurs que vous admiriez ?

- I1 y a Monsieur Picolet, par exemple, Monsieur Blanchet,


Monsieur Crouzat, qui était architectel...

- -
Q L'illustre auteur d'Azizah d e Niamkoko jouait aussi au
tennis ?

- Oui. I1 y a aussi Monsieur Pussin, l'ancien directeur des PTT,


Monsieur Lancier...

- Q - Tout Ca, c'est dans les armées 1950 ?

- Oui, c'est Fa, avant l'Indépendance.


- Q - Ils jouaient vraiment très bien ?

- Très bien !
-Q- Vous arrivait-il quand-même de les battre ?

- Eh, des fois, on les bat ! Des fois, ils nous battent aussi... (rires)
- -
Q A partir de quel moment les Togolais ont-ils commencé
à avoir accès Ci l'AAT ?

- Lawson, Tomety, Anani Téko, Ajavon ont été pris comme


membres d'honneur dans les années 1956, par là...

- Q - Parce qu'ils jouaient remarquablement bien ?

- C'est ça.
- Q - C'étaient vraiment les meilleurs...

- Oui, les meilleurs !


- -
Q Est-ce que c'étaient des gens qui, simplement, étaient
très bons au tennis et donc avaient été choisis, mais qui, darts
la vie, étaient de condition sociale modeste ou est-ce qu'ils
correspondaient Ci une certaine aristocratie de l'argent et des
diplômes ?

Au Togo de 1946 B 1952. Voir ci-dessous dialogues no 16 et 20.

232
- Par exemple, nous, nous étions toujours aidés. Nous étions
beaucoup aidés : nous jouions à I' AAT sans payer.

- Vous savez, il n'y avait pas d'accès pour les Togolais à 1'AAT.
Mais une fois que ces champions togolais ont commencé à faire du' bon
tennis dans leurs clubs, à avoir des numéros qui sont vus un peu partout,
donc, ces Blancs qui sontà 1'AAT se sont dit : "Mais quels sont ces jeunes
Togolais qui jouent si bien ? Et si on les prenait pour jouer parmi nous ?"
C'est comme ça qu'ils sont arrivés à prendre nos champions et à les mettre au
club, pour leur donner des possibilités qu'ils n'auraient pas s'ils étaient restés
dans les autres clubs.

- Q -
C'étaient donc des jeunes qui avaient un grand talent
sportq, mais qui n'étaient pas forcément de familles aisées ?

' - C'est ça, oui.


- Q -
Parce qu'en Europe, pendant longtemps (c'est beaucoup
moins .vrai maintenant), le tennis était un sport très élitiste,
réservé aux gens qui avaient beáucoup d'argent. Tandis qu'ici,
au contraire, il suffisait d'avoir du talent ?

- C'est ça. Ici, il suffisait d'avoir du talent. C'est à.ce moment qu'ils
ont dit : "Bon, voilà, mais si ces jeunes peuvent jouer comme ça, on peut les
mettre dans notre club ; ils peuvent nous aider, nous apporter quelque peu ...I'

- Q - Du sang frais ?

- Oui. Et nous aussi, on peut les aider : quand ils sont là, dans leur
club, ils ne feront pas de progrès comme s'ils viennent à I'AAT.

- Q -
Peut-être aussi, la plupart de ces Européens étaient-ils
des gens d'un âge moyen, et vous, vous étiez jeunes et
beaucoup plus vigoureux ?

- Oh, il y avait des jeunes vigoureux parmi les Blancs, comme


Dalwin, qui embêtait beaucoup Monsieur Lawson : il lui donnait du fil à
retordre... (rire) Il y avait des jeunes : Blanchet était un jeune, Picolet était un
jeune ... Mais Monsieur Lawson était un crocodile, en ce temps-là : il était
fort ! C'est pourquoi il arrivait à battre les Européens.

- Q -
C'étaient dans des tournois amicaux. A partir de quel
moment s 'est-on mis Ci organiser de véritables compétitions
dans les formes, avec des coupes et des titres ?

- Moi, j'ai vu une coupe qui est plus âgée que moi : 1933 ! La

233
coupe "Cigarette nationa1e"l. Je ne sais pas quand on a commencé de vrais
tournois.

- Q - Qui avait gagné cette coupe de 1933 ?

- La Moderne. L'Athlétique aussi l'a gagnée. Quand on gagne, on


grave le nom dessus.

- Q - OÙ est-elle aujourd'hui, cette coupe ?

- Avec nous, avec la Moderne. Deux coupes des "Cigarette


nationale".. .

- En 1963, je crois, le Togo avait organisé la "West African


Championship", simple et double. Le simple a été gagné par le Nigérian
Patrick Obi, et le double a été gagné par les Togolais Lawson et Tomety, en
1963.

-
- Q Était-ce votre première compétition internationale, M.
Pasmal ?

- Je me souvtens que c'était un truc organisé par le chargé d'affaires


de l'ambassade des Etats-Unis, Monsieur Hansey. Lui, il avait invité le
Ghana, le Nigéria et le Togo. Ils avaient joué ici. En ce temps, le Nigéria
était très fort ; l'équipe nigériane était très forte. En simple, ils avaient
gagné. Vraiment, quand on donne le nom "crocodile" à notre doyen, ici,
Monsieur Lawson Mensavi, je crois que, vraiment, il était un crocodile ! Je
les ai vu jouer : j'étais là moi-même. Monsieur Tomety était derrière lui ; il
retournait les balles ; et Monsieur Lawson était au filet et terminait tous les
points, comme ça ... Les Patrick Obi et Olta Obianou étaient étontlés que des
Togolais puissent jouer comme ça, et les battre dans une compétition de si
grande importance internationale !

- Q - Vos adversaires principaux, c'étaient les Nigérians ?

- C'étaient les Nigérians en finale.


- Q - Et en finale du simple, qui a été battu ?

- Un Ghanéen, Anthony Dpve

- Q - Quelle était la place du premier Togolais ?

- J'ai été battu en demi-finale...


- Q - C'était quand même très honorable ...

Qui avait alors un quasi monopole du tabac en Afrique française.

234
- Par le Ghanéen Anthony Dove
-Q- Vous étiez donc troisième ?

- Troisième, c'est ça.


- Q -
Quels autres pays étaient 'représentés Ci cette cornpétition
inter-africaine, à part le Nigéria et le Ghana ?

- C'est tout. Le Togo était le seul pays francophone


- Q - Le Bénin et la Côte d'Ivoire n'avaient pas envoyé de
représentants ?

- Non, non ! Ils n'avaient pas de joueurs àl'époque.


- -
Q M. Lawson, avant cette époque (clest-à-dire 1963), il n'y
avait pas eu d'autres compétitions internationales ?

- I1 y avait eu d'autres compétitions à l'extérieur. On nous avait


envoyés à Dakar, Tomety et moi.

- Q - Pour jouer contre qui ?

- Pour jouer contre des Européens, en 1954-56. Parce qu'en 1955,


'

on était parti en France pour un stage à l'INSf, avec Adjanké.

-
- Q En 1954, à.Dakar, qui ramassait les balles ? Y avait-il
des petits Sénégalais qui faisaient comme vous vous aviez
f a i t à Lomé ?

- Oui, il y avait des petits ramasseurs, là-bas aussi, mais c'était des
débutants.

- I1 y avait des petits ramasseurs sénégalais, mais ils ne


s'intéressaient pas au tennis... A Dakar, c'était pour le classement : nous
sommes partis pour nous faire classer en tant que joueurs français.

- Q - Qu'avez-vous obtenu coinine résultat ?

- Quatrième série.
-
- Q Je suppose que la première série, elle, regroupait les
meilleurs joueurs de France ?

- Oui, c'est ça. En 1963, j'ai participé en simple et en double. J'ai

' Institut national des Sports, au Bois de Vincennes, aux portes de Paris.

235
fait plusieurs fois le championnat du Togo. J'ai été pendant dix ans champion
du Togo.

- Q -
Y avait-il un tournoi aniiuel ? Ou une série de tournois
pour le titre de chainpion du Togo ?

- Nous étions trois clubs ; il y avait trois sociétés en ville. Alors


chaque année, on s'organise pour fairë des championnats entre nous-mêmes. ,

- C'est le Gouvernement qui organisait li, Cigarette nationale". Ça


se jouait en septembre, toujours en septembre : quatre doubles, un simple.
La coupe Crouzat se jouait vers la fin de l'année : novembre-décembre. Le
championnat, c'était au début de l'année.

- Q - Où se déroulaient ces compétitiÒns ? Sur quel terrain ?

- Sur les terrains Athlétique, Moderne et Cosmo.


- Q - Et jamais Ci I'AAT ?

- Jamais à I'AAT. avant.


- Q -
Entre cette époque des années 1963-70 (où vous étiez,
Messieurs, ri l'apogée de votre forme) et aiijourd'hui, les
techniques ont-elles beaucoup évolué ?

- Actuellement, les techniques ont évolué, parce qu'ils ont des


entraîneurs, maintenant. Alors qu'avant, nous n'avions pas d'entraîneurs. On
s'entraînait nous-mêmes, et nous avions des techniques personnelles. Comme
j'ai dit, nous copiions les bons joueurs qui sont sur le terrain, et nous
adoptions .leur style. Des fois, nous leur demandions comment ils arrivent à
faire le bon revers, ou bien le coup droit, ou bien la volée ... On leur
demande, et ils nous expliquent, ils nous enseignent... Je vous ai déjà dit
qu'après leurs matches, leurs entraînements, à nous les ramasseurs, on nous
donne des petites raquettes, et nous jouons avec eux.

- Q -
Certains d'entre vous soiit-ils devenus entraîneurs ?
Certains d'entre vous, de ces jeunes qui avaient commencé en
ramasant les balles, sont-ils devenus des professionnels ?

- Je suis devenu entrgîneur. J'étais maître d'éducation physique : je


n'ai fait que du sport. Alors j'ai été envoyé en France pour faire un stage de
six mois à l'INS, au Bois de Vincennes. Nous étions deux, Ayayi Adjanké et
moi, partis en France pour le stage. A notre retour, on nous a nommés
entraîneurs nationaux, pour entraîner les jeunes.

- Q -
Pensez-vous que, en vingt-cinq ans, il y a eu
effectivement de grandes transforinations de la manière de

236
jouer au tennis ?

- La technique a beaucoup changé pqce que, périodiquement, il y


avait des stages qui étaient organisés, surtout par l'ambassade d'Amérique. Ils
viennent pour deux semaines, ou quelques semaines, montrer vraiment la
technique aux gens. C'est à ce moment que les choses ont changé.

- Q -
Mais est-ce par ,une meilleure connaissance des
techniques ou est-ce que les techiiiques oiit changé ?

- Les techniques ont changé, mais les connaissances aussi, parce


que, pour dire, la vérité, c'est grâce à un commandant de cercle, Monsieur
Mermet, que j'ai su jouer du revers. Je ne savais pas jouer du revers.
Monsieur Picolet -un bon joueur de tennis- nous a aussi montré. Maintenant,
les jeunes d'aujourd'hui apprennent tout en même temps : le revers, le service
et le coup droit, comment faire la volée... Tout en même temps, et avec des
raquettes convenables, pas de planchettes comme Lawson et moi...

- -
Q Imaginons que vous vous retrouyiez avec vos jambes de
vingt ans face aux jeunes qui jouent aujourd'hui. Pensez-
vous, que vous jouiez mieux qu'eux ou est-ce que, avec leurs
techniques beaucoup plus performantes, ils vous battraient ?

- Avec leurs techniques je crois bien qu'ils vont nous battre. (rires)
Mais avec l'expérience, nous allons tenir un peu.

- Q -
Par la suite, cominerit ont évolué ces nombreuses
sociétés de tennis de Lorné, avec des terrains relativement
nombreux ? Qu'est-ce qui s'est passé avec la croissarice de la
ville, en particulier la transfor!nation d'un certain riombre de
terrains pour les besoins de 1'Etat ou du développement de la
ville ?

- Je crois que cela a beaucoup perturbé le progrès du tennis dans


notre pays. Les clubs comme la Cosmo, la.Moderne, l'Athlétique n'existent
plus. C'est vraiment dommage, parce qu'il y a beaucoup de joueurs qui
étaient sortis de ces clubs, et les clubs que nous avons actuellement : la Cité
de Bénin', le club AAT et, en plus, quelques clubs des hôtels, ce n'est pas
assez. Puisque le club de 1'AAT est bien situé, vers le cenbe-ville, tous ces
gars qui sont à Kodjoviakopé viennent envahir le club de I'AAT. S'il y avait
plus de clubs,je crois quand même que le tennis aurait beaucoup fait parler de
lui.

- Q - C'est donc d'abord UR problème de place ?

- Oui, c'est un problème de place.

Residence (locative) en face de l'Universit6, où logeaient beaucoup d'expatries.

237
- Q -
Par exemple, qu'est-ce qui s'est passé quand on a
construit les terrains où se situe maintenant le Service des
mines ? Où sont allés les joueurs ?

- La Fédération, dans le temps, avait donné un terrain municipal


demère l'AAT, que nous appelons le court de compétition.

- Nous sommes venus prendre le court de compétition


- Q - C'est-à-dire une partie de I'AAT ?

- Oui, une partie de I'AAT. C'est un club qui a été créé en 1956.par
la Fédération, le court de compétition. Nous sommes là-bas pour former les
jeunes : les Ségbaya, Ayéboua... ont été formés là-bas. On ne nous a rien
dit. Monsieur Lawson, lui, a pris le club du Stade municipal pour former les
gens. Comme dit Monsieur Yaka, les clubs n'existent plus, sauf I'AAT, qui
prépare les jeunes : l'espoir, la relève du Togo !

-
- Q Est-ce que I'AAT sélectionne vraiment les meilleurs et
forment des jeunes qui seront des champions ?

- Nous parlons de l'AAT dans ce sens que c'est le club qui est
vraiment en vue, mais il y a la Fédération qui a ses entraîneurs, qui entraîne
les jeunes. Les deux clubs, la Fédération et l'AAT, se complètent : ce sont
les mêmes joueurs, en tout cas.

- Q - Et ils sont prometteurs.

- Ah, oui, il y en a qui sont prometteurs ! (rires)

238
no 15

LA PHARMACIE

ET LES MÉDICAMENTS

avec

M. Ayigan d'ALMÉIDA
(né en 1946 à Cotonou, Rép. du Bénin)
de la Pharmacie Pour Tous (a Octaviano Nétimé),
docteur en médecine, en pharmacie et en biologie,
président de 1'ASPHARTO

M. Horatio JOHNSON
(né en 1928 à Aného, préfecture des Lacs)
de la Pharmacie du Château-d'eau, àBè

M. Azankpo AHODIKPÈ
(né en 1916 à Cabinda, Rép. d'Angola)
de la Pharmacie Améssiamé, au marché de Bè

Nous voici à la Pharmacie Pour Tous, chez le Dr


d'Alméida, le président de I'ASPHARTO (l'Association des
pharmaciens du Togo), entouré de M. Johnson, de la
Pharmacie du Château-d'eau et de M. AhodikpÈ, qui est le
doyen des pharmaciens encore en activité, puisqu'il a 72 ans,
et donc une très longue expérience derrière lui.

- Q -M . Ahodikpk, pouvez-vous nous rappeler comment


fonctionnait la pharmacie entre les deux guerres mondiales, à
l'époque où il n'y avait pas encore de pharmacies privées à
Lomé.

- A l'époque, quand il n'y avait pas encore de pharmacies privées,


I'État fournissait gratuitement les médicaments à la plupart des malades.
Quand nous étions jeunes, (vers 1930, par exemple), quand on allait à
l'hôpital, on était soigné gratuitement. Il n'était pas question de vendre des
médicaments. Au départ, le médicament était donné gratuitement dans les
hôpitaux et les dispensaires.

239
- Q -Et l'on vous donnait juste la dose nécessaire ? S'il
fallait prendre, par exemple, douze comprimés, on vous
donnait juste les douze comprimés ?

- C'est ça ! Ce qu'il fallait pour vous soigner.

- Q - Donc il n'y avait pas d'"auto-médication". Si vous aviez


mal à la tête, vous ne pouviez pas aller chercher un cachet
d'aspirine sans passer par le médecin de l'hôpital ?

- Non. Pour ça, il y avait quand même des aides-médecins, il y avait


des infirmiers, qui pouvaient également vous soigner... Mais, à l'époque, il
n'y avait pas la possibilité d'acheter des médicaments ailleurs.

- Q - Pensez-vous que le recours à la médecine moderne et à


ses médicaments concernait beaycoup de gens ? Ou bien la
plupart des Loméens continuaient-ils à se traiter "à
l'indigène'', comme on disait ?

- Bien sûr ! I1 y en a eu toujours, et ça continue toujours. I1 y a des


gens qui y sont attachés, qui ont utilisé des médicaments traditionnels et qui
continuent de le faire. Mais, vous savez, la nouveauté, ça intéresse toujours.
I1 y en a qui allaient à l'hôpital se faire soigner ; d'autres s'adressaient à des
gukrisseurs. I1 faut dire que, à l'époque, il y avait beaucoup de guérisseurs,
puisque les gens ne vivaient que de ça, ne connaissaient que ça: Par
conséquent, il s'est formé des gens qui étaient spécialistes. Par exemple, je
peux dire que ma mère connaissait beaucoup de plantes médicinales, bien
qu'elle ne soit pas d'ici (elle vient du Cabinda, en Angola). Elle connaissait
tellement de médicaments qu'elle-même se permettait de faire des
accouchements à domicile, et elle réussissait bien...

-
- Q Est-ce qu'elle retrouvait dans le climat du Togo les
plantes qu'elle connaissait au Cabinda, qui est en région de
forêt humide, donc dans un milieu naturel assez différent ?

- Si, elle a trouvé des médicaments ici. Je me souviens que, un jour


(il n'y a pas très longtemps de cela), on était allé à l'hôpital d'Afagnan.
Quand on est sorti, à côté de l'entrée, il y avait un peu de broussailles. Elle
est partie là-bas, et elle a duré... On s'inquiétait et puis, quand elle est
revenue, elle avait rempli le pagne qu'elle portait d'une herbe qu'elle avait
cueillie là-bas. Et elle a dit que, voilà, quand elle est arrivée ici (ça faisait déjà
à l'époque plus de 30 ans), elle avait cherché cette plante-là, ce médicament-
là, et jamais encore elle ne l'avait rencontrée...Elle était très heureuse !

240
- Q - Ce rôle de médecin officieux de votre mère a-t-il été
pour quelque chose dans le déclenchement de votre vocation de
pharmacien ? Est-ce elle qui vous a donné l'envie de sdigner
les gens ?

- Non ... Je peux dire que, quand j'ai fait ça, ce n'était pas tellement
par vocation... J'aurais dû faire autre chose. Mais, à l'époque, quand on nous
a envoyés à Dakar,le Togo avait exigé que nousX1ions à I'École de
Médecine : on était "orientés". Ce n'était pas ma vocation. (rires)

- Q - Mais vous l'avez accepté ?

- Oui, je l'ai accepté...


- Q -
Votre mère vous a-t-elle transmis quelques-uns de ses
secrets ?

- Non, non ! C'était des choses qui ne m'avaient pas beaucoup


intéressé, et je le regrette. Si cela avait été ma vocation, je suis convaincu
que je serais un grand herboriste moi aussi. Malheureusement, ce n'était pas
quelque chose qui .m'intéressait tellement -surtout les plantes médicinales-
quand on est parti à Dakar,en 1936.

- Q -
Le Togo, 13 l'époque, était très pauvre en personnel
médical. Etait-ce la première promotion ainsi "orientée"
autoritairement ?
- .I -
- Oui. I1 n'y avait pas assez de médecins, il n'y avait pas de
pharmaciens.. Alors, on a exigé que nous allions à l'ÉCole de Médecine.
Nous étions deux :le docteur Fiadjoel et moi.

- Q - Les tout premiers ?

- Non, il y en avait eu d'autres avant nous, qui ont fait autre chose.
Personne d'entre eux n'avait choisi la pharmacie.

- Q -
E n quelle année e^tes-vsus revenu ici, une f5Ls
pharmacien diplfime' ?

- En 1941.

Robert Fiadjoe (nC en 1911 à Lomi), fondateur de la clinique Biassa. maire adjoint de Lom6
de 1959 h 1963, deputt?de 1961 à 1963.

241
- Q - La circulation était-elle facile, en 1941, entre Dakar et
Lomé ?

- On voyageait par bateau.


- -
Q ' A ce moment-là, le nombre des bateaux était tombé Ci
très peu de chose. Vous n'avez pas eu de difficultés pour
revenir ?

- En 1939, en revenant en vacances, on est passé par l'intérieur du


continent parce que, vous savez, le voyage par mer n'était plus sûr, à cause
des navires de guerre qui infestaient les lieux.

- -
Q C'est donc ainsi, M. Ahodikpè, que vous êtes devenu le
premier pharmacien togolais. A ce moment-là, Ci quoi va-t-on
vous employer ?

- J'ai été affecté à l'hôpital. Mon rôle consistait à donner au détail


les médicaments pour les malades hospitalisés. Chaque matin, on nous
envoyait la liste des médicaments, avec leurs quantités, qui devaient aller aux
malades hospitalisés, et on les servait. Et puis, par la suite, puisqu'on ne
pouvait plus continuer à donner gratuitement les médicaments à tout le
monde (il y avait déjà eu une certaine évolution), on a créé une section des
médicaments pour le public. Alors, il y avait certains malades à qui on
vendait quelques produits de l'hôpital, qui étaient initialement destinés à
l'hôpital.

- Q -
Vous nous avez dit que les malades de l'hôpital
recevaient gratuitement les médicaments. Mais comment
fonctionnait la seule clinique privée qui existait, la clinique
"Bon-Secours " ? Donnait-elle aussi les médicaments ?

- Ah, c'est tout récent, la clinique Bon-Secours !

- Q - Elle date des années 1930-32, tout de même...

- Mais luil, il avait des médicaments, il recevait directement des


médicaments d'Allemagne, et il les cédait à ses malades. A cette époque-là, en
1932,je n'exerçais pas. Il n'y avait pas encore de pharmacies privées. Je crois
qu'il était autorisé à importer directement les mkdicaments, qu'il cédait à ses
malades.

*
Le H3s Pedro Olympio (1898-1969), fils d'octaviano O., premier médecin togolais (formé en
Albmirgne et en France), qui fera aussi plus tard de la politique (mais dans le camp opposé à
celui de son cousin germain Sylvanus). Aprhs sa mort, la clinique Bon-Secours est devenue
une annexe de I'hôpitai, confike à la coopération médicale chinoise.

242
- Q - Et vous, M. Johnson, où avez-vous été f o r m é ?

- Je suis arrivé à Lomé en 1951, après avoir fait mes études à Dakar
de 1946 à 1951.

- Q - Donc en suivant la même filière que M. Ahodikpè.


- Oui, la même filière.

-Q- Y avait-il eu d'autres Togolais entre vous deux ?

- Non ! A l'Ecole de Dakar, non ! Je n'en connaissais pas pour la


pharmacie. Mais pour la médecine, il y avait aussi des confrères qui venaient
du Togo.

- Q -
Mais il devait y avoir alors aussi des Togolais qui
commençaient à se former dans les facultés de pharmacie en
France.

- Certainement. Je ne les connaissais pas. I1 a fallu que M.


Djabakoul vienne ici le premier pour qu'on sache que c'était le premier sorti
de la Faculté.

- Q - Quand est-il revenu au Togo ?


- Je crois qu'il est revenu en 1955, ou en 56, par là...

- -
Q A ce moment-là, la pharmacie privée avait déjà fait son
apparition au Togo, n'est-ce pas ?

- Oui, puisqu'il y avait déjà, si mes souvenirs sont exacts, la


pharmacie Lome.

-Q- Qui était exactement M. Lorne ?

- C'est un Français antillais.


- Il y avait aussi la pharmacie Lavaissière.
- Q - Laquelle des de& avtait dt6 ka premi4re ?

Albert Djabakdu, nk à Tskvik en 1919, form6 en France, fondateur de la pharmacie


Centrale (à Assivito, en face de la SGGG). Premier prksident togolais de la Chambre 'de
commerce, agriculture et industrie du Togo (juin 1964 - avril 1977).

243
- 17 - La pharmacie Lorne à Kokétimé, vers 1960.
Cliché Alex Acolatsé, archives de lu famille Acolatsé.

- C'est Lorne.
- Q -
Sa pharmacie était installée dans ce bâtiment très
curieux qui se trouve au carrefour de la rue Aniko-Pallako et
de la rue d'Amoutivé : un bâtiment li colonnades, très
spectaculaire1. Est-ce que c'était une pharmacie bien équipée,
où l'on trouvait facilement ce que l'on voulait ?

- A cette époque, oui ! Je crois que M. Lorne a fait de belles affaires.


C'était très renommé, au point que, à un moment donné, il s'est transféré
vers le Ghana.

- Q - Il a créé une succursale li Accra ?

- Il a créé une succursale au Ghana, qui doit exister encore.

- Q -
Un ami qui était autrefois instituteur dans l'intérieur du
pays m'a raconté qu'on pouvait facilement l u i passer
commande. On envoyait les commandes par la poste, et les
médicaments revenaient par le train da lendemain. Donc
c'était bien Crrgareise' ?

Construit en 1924 par Moise Adjévi Lassey, sur le modkle de l'hôpital Korle-Bu d'Accra.
~

Voir Trésors cachés du vieux Loiné, pp. 63-65. La pharmacie Lorne fut fermee vers 1962, en
raison, semble-t-il, d'une accusation de complot contre le regime.

244
- C'était très bien organis6 ! Et comme les gens n'avaient pas
d'autres moyens de s'approvisionner,ils y allaient.

- Q -
Dans ces années 1950, y avait-il toujours à l'hôpital
une certaine fourniture de médicaments gratuits.

- Ah oui, oui !

- Q -
Comment se faisa-it la répartition entre les pharmaciens
qui faisaient payer les médicaments et l'hôpital qui les
donnait ?

- A la pharmacie de détail, il y avait une section qui était chargée de


ravitailler l'hôpital. Et il y avait une autre section qui fournissait des
médicaments au public contre payement.

- -
Q Il n'Y avait pas de dépôts pharmaceutiques pour la vente
à cette époque ?

- Non, les médicaments, on les vendait surtout à des fonctionnaires,


à des salariés, des gens qui avaient un certain revenu...

- Q - Et les petites gens, eux, étaient soignés gratuitement ?

- Oui, ils étaient soignés gratuitement.

- -
Q Vous, responsable de la pharmacie de l'hôpital, sans
esprit l u c r a t s comment avez-vous ressenti cette apparition de
la concurrence d'une pharmacie privée ?

- Oh ! Nous n'avons pas senti une concurrence, parce qu'ils avaient


leur clientèle à eux : ils s'adressaient surtout à des gens qui avaient les
moyens de payer une certaine quantité de médicaments. Nous, on n'en avait
pas assez.

- Q - Les Européens allaient-ils plutôt chez Lorile ?

- Oui !

- Q - Avait-il, lui, des médicaments que vous n'aviez pas ?

- Bien sûr. Il avait plus de spécialitks que nous, puisqu'il avait la


liberté de commander tout ce qu'il voulait, tout ce qu'il jugeait intéresser la
clientèle. Tandis que nous, nous étions limités. Et puis on avait un certain

245
crédit annuel : chaque année, vous êtes limité par le budget. Il fallait prévoir.
Vous choisissez les produits essentiels : ce sont ces produits-là que vous
commandez, tandis-que, dans le privé, il y a des gens qui tiennent à certains
médicaments : même quand le médecin leur a f f i e que ce n'est pas tellement
indispensable, ils y tiennent...

- Q - Ce qu'on appelle les "médicaments de confort" ?

- Oui ...

- Q - Qui vous réconfortent plutôt qu'ils ne vous soignent...

- C'est ça !

- Q - M. Johnson, où se trouvait la pharmacie de 'l'hôpital ?


- Vous voyez le grand bâtiment qui longe une rue qui va vers le
terrain de sport ? Ce grand bâtiment était l'hôpital européen1 - tout au moins
l'étage. Le rez-de chaussée abritait la pharmacie, quand je suis revenu de
Dakar, en 1951.

- Q -
Ce qui est aujourd'hui l'annexe des ministères de la
Fonction Publique et de 1'Éducation nationale.

- Oui, la pharmacie était sous l'étage, là, à côté du téléphoniste'de


l'hôpital.

- Q -
Quant à la toute première pharmacie, à l'époque
allemande, eh bien, c'était l'actuelle ambassade de France,
tout à côté.

- Entendons-nous bien. Je parle de la pharmacie de détail de


l'kfôpit'al. Mais il y avait la pharmacie d'approvisionnement, qui occupait le
'bâtiment perpendiculaire, tandis que, de l'autre côté, c'était la pharmacie de
détail de l'hôpital. Voyez-vous ? La pharmacie d'approvisionnement était
pour tout le territoire. C'est de là qu'on envoyait les produits, les
médicaments, par caisses, à l'intérieur du pays, dans les hôpitaux.

- Q - Ces entrepôts étuient-ils climatisés ?

- Oh, non !

Construit en 1909, abandonne en 1954 au profit du CHU actuel (voir Si LomL.. tome I,
dialogue no 13).

246
- Q -
Est-ce qu'il n'y avait pas des précautions particulières à
prendre pour préserver les médicaments d'une détérioration par
I

la chaleur ?

- Les magasins étaient plus ou moins ventilés. C'était tout.


- On mettait les vaccins dans les Frigidaires. Mais il n'y avait pas de
climatisation dans les salles. Ça n'existait même pas.

- -
Q Il devait alors y avoir beaucoup de produits rapidement
pérìmés ?

- A notre niveau, les produits n'étaient pas périmés. Les produits


étaient peut-être avariés, que ce soit par la chaleur ou par l'humidité : on les
mettait de côté. A part les vaccins et les sérums, on ne pouvait pas vérifier
les péremptions.

- -
Q Au cours de ces années-là, il y avait certains produits
qui étaient très utilisés, comme le Thiazomide, qu 'aujourd'liuì
on ne trouve plus. Pourquoi ?

- La science évolue très rapidement, et des médicaments, on en


invente de plus en.plus. Alors, au fur et B mesure, on en abandonne certains.
Remarquez qu'il y a des gens qui utilisent encore ces produits-là. Mais on les
a abandonnés parce que, actuellement, la vogue est aux antibiotiques.

- Ah oui, les Thiazomide, Stovarsol, Dagenan ... C'étaient trois


produits qui étaient très en vogue au cours des années 1940-50. C'étaient des
produits importants.

= Q -
Mais s i certains ont disparu, ce qui frappe surtout, c'est
l'accroissement du nombre de médicaments. I l y en a
aujourd'hui des milliers ! Étaient-ils déjà très nombreux dans
les années 1940-50 ?

- Dans ces années 1950, il n'y avait pas beaucoup de spécialités


pharmaceutiques. La liste était très restreinte. C'est au fur et à mesure que les
spécialités se sont multipliées. Actuellement, nous avons bien plus de
spécialités qu'avant.

- Q - Aviez-vous parfois des problèmes de ruptures de stock ?

- Oui, mais pas souvent, parce qu'on faisait beaucoup de prévisions,


et on les faisait correctement. Parce que les approvisionnements arrivaient par

247
bateau. Donc, il fallait prévoir, et cela se faisait assez bien. Les commandes
étaient faites semestriellement,je crois. I1 m'est difficile de donner un chiffre.
Mais imaginez-vous que, pour tout le Togo, en ce temps-là, il fallait quand
mgme quelque chose d'important ! Les commandes se faisaient deux fois par
an, et on les livrait à l'intérieur du pays aussi deux fois par an. Tous les six
mois, on faisait des expéditions qui, parfois, occupaient une dizaine de
wagons ! Mais ce n'était pas d'un seul coup : on les envoyait au fur et à
mesure, selon le calendrier. A la pharmacie d'approvisionnement, on était
bien une trentaine en ce temps-là. I1 y avait beaucoup de manoeuvres, le
patron, un ou deux pharmaciens... Parce qu'on n'était que deux : il y avait M.
Ahodikpè, qui était à la pharmacie de l'hôpital, et moi, à la pharmacie
d'approvisionnement.

- Q - Vous n'aviez pas de pharmaciens expatriés avec vous ?

- Le seul expatrié, c'était le pharmacien-chef, qui était en général un


pharmacien militaire. C'était le seul expatrié. C'était lui le patron.

*
* *
-
- Q La deuxième pharmacie privée a donc été celle de
Lavaissière, qui est l'actuelle pharmacie du Grand-marché ?

- Du Grand-marché... Oui !
- Q -
C'est donc le plus ancien bâtiment faisant fonction de
pharmacie qui n'a jamais cessé de l'être. Quì était ce
Lavaissière ?

- C'était une Française, une dame ; c'est son mari qui s'appelait
Monsieur de Lavaissière.

- Q - Et elle était pharmacienne ?

- Oui, c'était elle qui était la pharmacienne. .T'oublie son nom de


famille.

- Q -
Elle était très bien placée, là, tout près du grand-
marché ?

- Très bien placée, oui...


- Q - Mais le bâtiment est petit. Y a-t-il eu une nette

248
concurrence avec la pharmacie Lorne, ou bien y avait-il
suffisamment d'activités pour les deux à la fois ?

- Je crois que chacun avait sa clientèle. I1 y en avait suffisamment :


le marché était assez important. Par conséquent, ils n'avaient pas à se manger
le nez. Je crois qu'ils s'entendaient bien.

- -
Q Avez-Yous en tête les années exactes où se sont créées
ces deux pharmacies, Lorne et de Lavaissière ?

- C'est en 1956 pour de Lavaissière.

- Q - Et Lorne ?

- Je suppose deux ans plus tôt, je lui donnerais 1954, à peu près..,

- Q -
Ce qui coïncide avec le transfert de l'hôpital, du vieil
hôpital allemand au grand CHU de Tokoin ?

- Oui, ouî.

- Q -
Donc, pour les gens, il 'y avait désormais une plus
grande difficulté pour aller s'approvisionner en médicaments
depuis le centre-ville : il fallait maintenant faire un long
chemin, traverser la lagune...

- Je pense que oui. Du temps où il y avait l'hôpital ici,


évidemment, la plupart des gens qui voulaient se soigner à leur propre
compte allaient acheter leurs médicaments chez Lome ou chez de Lavaissière
(mais surtout chez Lorne, puisque c'était le premier installé : de Lavaissibre
est venue après). Mais le transfert de l'hôpital, évidemment, a dû contribuer
un peu à baisser son chiffre d'affaires.

- Q -
Et la troisième pharmacie privée, c'était celle d!dlbert
Djabakou ?

-.Oui, c'est la pharmacie Djabakou, ouverte en 1957.

- Q -
Avec, pour la première fois, un bâtiment conçu comme
une pharmacie, vraiment créé pour cela ? -

- Oui, le bâtiment est moderne, et très bien placé1.

' Mais
~~ ~

il a fermé à la fin des années 1980.

249
- Q -
Dans ces années-là, de la f i n de l'époque coloniale,
comment se faisait l'approvisionnement des pharmacies ?
Chacune pouvait-elle commander en France comme elle
l'entendait ?Ou bien devait-on passer par une administration
centrale ? Les médicaments arrivaient-ils par avion, par
bateau ?

- Ils commandaient directement la plupart de leurs médicaments par


bateau, ou par avion quandil s'agit de produits légers.

- Q -
Quels étaient les prix par rapport aux prix francais ?
Etaient-ils lourdement grevés par le transport ?

- Non, il y avait un boefficient qu'on appliquait. Le prix public


français était multiplié par un coefficient : si j'ai bonne mémoire, par 0,70.

-Q- C'est-à-dire une multiplication par un peu moins d'un et


demi ?

- Oui, ça faisait une augmentation de 40 %. Un médicament que


vous achetiez à 1000 F CFA en France, on le vendait ici à 1400 F, avec ce
barème qu'on appliquait.

- Q -
Si vous aviez un besoin en extrême urgence, 'combien de
temps vous fallait-il pour l'obtenir ? Un médicament que
personne n'a à Lomé et qu'il faut faire venir de France ?

- Par' avion ?

- Q - Par le mDyen le plus court.


- Ça dépend des laboratoires. Je me souviens qu'on pouvait
téléphoner, télégraphier... Selon les laboratoires, ça prenait de deux semaines
à un mois.

- Q -
En cas d'urgence, deux semaines, Ca fait quand même
beaucoup, non ? On a tout le temps de mourir entre-temps...

- On n'avait pas les moyens .de faire autrement.


B

* *
- Q - Au moment de l'Indépendance, on a donc de plus en plus

250
de pharmacies privées Ci Lomé, et l'hôpital continuait à
distribuer, mais désormais en faisant payer pour l'essentiel.
C'est bien celà ?

- Oui.
- Q -
Quelles sont les autres pharmacies qui se sont créées
dans ces années-là ?

- Il y a eu la pharmacie Drackey-Lawson, qui s'est créée en 1957 à


Kpalimé, et la pharmacie Amégna Comlan, à Atakpamé.

- Q - Et Ci Lomé, pas d'autres créations ?

- Oh si ! II y a eu beaucoup d'autres pharmacies...

- I1 y a eu la pharmacie Gonçalves en 1959, Quashie en 1959, la


pharmacie Améssiamé en 70...Je suis venu àLomé en 1970.

- Q - Après une tentative dans une autre ville....

- Oui, j'étais d'abord à Aného, en 1960...

- Q - Le marché y était-il suffisant ?

- A cause de la concurrence, je me suis replié sur Lomé. Je suis


rentré à Lomé en 1970.

- -
Q Et vous vous êtes installé tout de suite à ceté du marché
de Bè, là oh vous êtes actuellement ?

- Oui, oui, à Bè.

- Q -
Pouvez-vous rappeler, pour les gens qui ne maîtrisent
pas l'éwé, ce que veut dire "Améssiamé" ?

- "Améssiamé"? Ca veut dire "tout le monde".


- -
Q Alors, quelles sont les pharmacies qui se sont créées à
partir des années 1960 ?

- Il y a la pharmacie du Bénin en 1957.


- Q - Avenue de la Libéralion, près de la grande p'oste

25 1
(ouverte elle aussi en 1957). Mais n'y avait-il pas déjà une
autre pharmacie en facs de la poste ?

- Oui, c'était la pharmacie de la Poste, qui était tenue par un


Français, M. Picolet, qui a dû partir parce que, entre temps, la pharmacie du
Bénin s'est rapprochée. Alors il y a eu, évidemment, un petit probl6me entre
les deux confrères, qui s'est terminé par le départ de M. Picolet. Ensuite, il y
a eu la pharmacie Populaire en 1959.

- Q --Près de la gare routière. ..


- Oui. La pharmacie de Lomé-Tokoin, aussi en 1959.
- Q -
Donc la première à passer la lagune. A l'époque, il y
avait déjà près de 10 O00 habitants de l'autre côté...

- La pharmacie de Lomé-Tokoin n'était pas à l'emplacement actuel ;


elle était sur la route de Kpalimé, juste à côté d'ici ...

- Q - Là oÙ nous sommes, à Octaviano-Nétimé ?

- Voilà ! La où, plus tard, s'est installée la pharmacie Pour Tous.


- Q -
Alors, h quelle époque la pharmacie de Tokoin est-elle
allée h Tokoin ?

- C'était en 1972, parià ...

- Q -
A un moment où il y avait déjà au moins 50 O00
habitants sur le plateau.

- C'est ça.

- Q -
A l'époque, on a donc encore essentiellement des
pharmacies h l'intérieur du Boulevard circulaire, ou du moins
à faible distance. A quel moment les pharmacies commencent-
elles vraiment à bourgeonner en dehors de la vieille ville ?

- Déjà en 1980, on note la création de la pharmacie de l'Université,


tenue par Mme Vovor. La même année, il y a une autre pharmacie qui se
crèe, dans le quartier de I'OCAM, tenue par Mme d'Almeida. On note une
tendance vers la périphérie l'année d'après, en 1981, avec le transfert de la

252
pharmacie Moderne de Madame Amédomél vers le quartier Tokoin-
Cassablanca. La même année 1981, on note la création d'une nouvelle
pharmacie tenue par Mme Nimon au quartier de Tokoin-Trésor. Cette
tendance se précise d'année en année. En 1982, il y a la pharmacie de
Kpéhénou, tenue par M. Massougbodji ; la même année, il y a la création,
rue du Chemin-de-fer, de la 'pharmacie de la Santé, tenue par le confrère
Adjovi (à proximité de l'ancienne pharmacie Moderne de Mme Amédomé, qui
avait transféré son officine, comme je l'ai dit tout à l'heure). La même année,
en 1982, on note la création de la pharmacie du IIIème Arrondissement, tenue
par Mme Aho. I1 est à noter que, quelque temps avant, il y avait une
pharmacie à côté, la pharmacie du Golfe, tenue par Soarès. Compte tenu du
fait que le confrère 'a cessé d'exploiter son officine, la distance jouant, ce
confrère a pu s'installer à côté. Toujours en 1982, on note enfin la création
d'une autre pharmacie, la pharmacie Akofa, tenue par Mme d'Alméida.

- Q -A Amoutivé ?

- A Amoutivé ! Le mouvement se pr'ecise en 1983, avec la création


de la pharmacie du Château-d'eau, créée par le confrère Johnson à côté du
château d'eau de Bè. La même année, on note la création d'une seconde
pharmacie, celle du Séminaire, tenue par le confrère Kuévi Bekou.

- Q -A Tokoin-Ouest ?

- A Tokoin Ouest, c'est ça. L'année d'après, deux nouvelles


pharmacies voient le jour : la pharmacie du Port, sur la route qui mène à
Aného, en face de l'hôtel Sarakawa, et celle de la Paix, tenue par le confrère
Ahadji, qui est au sein du centre commercial de la Résidence du Bénin, non
loin du campus universitaire. En 1985, deux nouvelles pharmacies : celle de
la Providence, créée par le conwere Franck, la pharmacie Patience, du confriere
Assou ...

- Q -
Depuis-les années 1970-80, les créations se sont donc
multipliées (de l'ordre de deux ou trois par an), et surtout
dans la périphérie de Loiné, qui était particulièrement pauvre
en Lquipement jusque là. Combien y a-t-il de pharmacies
actuellement ?

- On peut dénombrer quelque 34 officines privées, plus deux


officines d'État (tenues par Togopharma).

- Q - Trois fois plus qu'il y a dix ans ?

Alors ministre des Affaires sociales et de la Condition féminine. Sa pharmacie était


auparavant au carrefour de la rue de la Mission et de la rue du Chemin-de-fer.

253
- Tout calcul fait, ça fait pratiquement trois fois plus, oui...

- Q -
Pensez-vous que cela a correspondu au rattrapage d'un
besoin provoqué par l'expansion de la ville (qui a doublé de
populations en dix ans, mais dont la surface est accrue encore
plus vite), ou bien pensez-vous qu'on a p u dépasser des
limites raisonnables ?

- Non, je pense qu'il y a eu, certainement, une adéquation entre


l'accroissement de la population de Lomé et l'accroissement du nombre des
officines privées. Cela correspondait certainement à un besoin, et je crois que
ce chiffre auquel nous sommes arrivés en 1988 me paraît pour le moment
raisonnable.

- Q -
Parmi vos collègues, beaucoup sont des femmes de
médecins. ..

- Ou de pharmaciens ! (rires) Cela vient sans doute de ce qu'ils ont


fait de longues études ensemble.

- Q -
Comment fait-on pour ouvrir une pharmacie ? .Est-ce
vraiment comme pour une épicerie : on achète un bâtiment et
on met de l'aspirine dedans ? Je pense qu'il y a des règles...

- Naturellement ! C'est la législation française qui prévaut. Le droit


français a posé qu'une pharmacie, c'est un fonds de commerce, mais pas
comme les autres, en ce sens que la profession est assujettie à un ordre. C'est
le seul fonds de commerce pour lequel il est requis d'être affilié à un ordre, ce
qui a été longtemps discuté par les tribunaux : est-ce que le pharmacien est
un commerçant ou pas ? Cela est maintenant tranché : le pharmacien est un
commerçant, mais un commerçant qui, en même temps, exerce une activité
libérale, assujettie à l'ordre des pharmaciens. Effectivement, au Togo, il y a
un ordre mixte pharmaciens/médecins/dentisteset vétérinaires. Pour l'exercice
plein de la profession de pharmacien, il faut donc d'abord être diplômé d'une
faculté de pharmacie ou d'une école de pharmacie. La plupart de nos confrères
sont sortis, soit de la faculté de Dakar, soit de facultés de France et, depuis un
certain temps, des écoles de pharmacies des pays de l'Est.

- Q - Donc, première règle : il faut être diplômé pharmacien ?

- C'est ça !

- Q - Peut-on alors s'implanter n'importe oÙ ?

254
- Non, bien sûr. I1 y a des textes qui régissent l'implantation des
pharmacies à Lomé. C'est tous les 400 mètres, Au point de vue de la
..populationdesservie, c'est 10 O00 habitants par officine.

- -
Q Donc on ne peut pas venir s'installer juste à côté d'un
collègue, pour lui faire concurrence ?

- Non, ce n'est pas permis ! C'est tous les 400 mètres à vol
d'oiseau.

-_ -
Q Vous dites une pharmacie pour 10 O00 habitants. Lomé
doit atteindre maintenant les 600 O00 citadins. Donc il y a
théoriquement place pour soixante pharmacies ...

- Je pense, oui !

- Q - Ce serait peut-être beaucoup, tout de même ?

- Evidemment ! (rires)
*
* *
.- Q -
Vous souffrez d'une concurrence assez particulière :
c.elle de bonnes femmes qui vendent les médicaments
librement sur les marchés, par exemple des antibiotiques bien
vieillis et bien chauffés au soleil, qu'on vous propose dans de
grands paniers. Qu'en pensez-vous, M. Johnson ?

- Oui, c'est ce que nous constatons. Je me souviens que, quand


j'étais chargé de l'inspection des pharmacies,j'ai dû me rendre au marché pour
constater. Après, j'ai fait un rapport là-dessus, mais, vous savez, les bonnes
femmes sont ici assez bien achalandées, puisque les médicaments qu'elles
vendent proviennent souvent des pays étrangers, notamment des pays
voisins.

- Q -
Comment font-elles pour se procurer les médicaments h
ce prix ? Ou bien s'agit-il de mddicaments périmés et soldés ?

- Evidemment, il nous est difficile de répondre. On ne sait pas par


quels moyens elles s'approvisionnent. Souvent, nous n'avons pas eu la
possibilité de vérifier si ces médicaments sont périmés ou non.

- Q - Ils sont souvent dans des conditions de conservation qui

255
sont -disons- au moins inquiétantes...

- Ah, oui !

- Q - Surtout s'il s'agit d'antibiotiques...

- Ça, c'est ce que nous avons déploré quand nous étions en


inspection.

- Q -
Si les gens les utilisent en mettant la poudre sur une
plaie, Ca ne peut pas leur faire grand mal, mais s'ils soignent
une infection (notamment une infection vénérienne) avec Ga,
ils risquent en fait de renforcer la résistance de la maladie,
n'est-ce pas ?

- Je pense que, de plus en plus, les gens se rendent compte que ces
médicaments vendus au marché ne font pas toujours l'affaire. C'est
l'impression que j'ai. De plus en plus, ils ont tendance à revenir aux
pharmacies privées. D'autant plus que les prix pratiqués dans toutes les
pharmacies sont uniformes : ces prix sont imposées par Togopharma. Ils
sont les mêmes depuis Lomé jusqu'à Dapaong. Les gens trouvent quand
même qu'il vaut mieux venir se soigner à ce prix-là, et être sûr d'avoir un
médicament bien conservé, que d'aller au marché.

- Q -
M . d'Alméida, en quelle année a-t-on créé cette
pharmacie d'Etat, "Togopharma".

- Togophanna a été créé en 1967.

- Q - Quel est le principe de son fonctionnement ?

- Au départ, Togopharma ravitaillait les pharmacies privées et les


différents points de vente qu'il a créés. Par la suite, Togopharma a eu le
monopole de l'importation des médicaments.

- Q - En quelle année ?
- C'est l'ordonnance du 29 mars 1977 qui a posé le principe du
monopole de l'importation de spécialités pharmaceutiques. Avant 1977, les
officines privées du Togo avaient la possibilité d'importer les spécialités, soit
directement des laboratoires, soit des grossistes répartiteurs, comme il y en
avait par exemple à Cotonou. A partir de 1977, de fait et de droit, à partir du
moment où le monopole a été posé comme principe, la seule.source de
ravitaillement des officines privées est donc devenue le service du chaland de

256
Togopharma.

- Q -
Cependant il y a toujours certains produits qu'on ne
peut trouver que dans les pharmacies privées ?

- En fait, il y a eu quelques aménagements, au début, à ce principe


du monopole. I1 a été'discuté la possibilité de commandes directes. Les
pharmaciens pouvaient passer voir le chaland, et puis s'accommoder sur la
possibilité d'importer certaines spécialités à la demande.

- Q -
Dans l'opinion publique, on dit parfois que les
pharmaciens et les médecins font cause commune, et que les
listes des médicaments que ceux-ci prescrivent aux malades
ont certaines "répercussionsI'...

- (rires).Bon, je suis à l'aise pour vous en parler parce que je suis à


la fois médecin et pharmacien. En Droit, ça s'appelle le "compérage". Ce
compérage-là est prohibé. Donc ce que vous dites là n'est pas fondé.

- Q -
En trente ou quarante ans, les médicaments ont
beaucoup changé. Votre pratique a-t-elle changé aussi ?

- Oui, l'arsenal thérapeutique a beaucoup évolué. Vous savez, dans


les années 1950, il n'y avait que les sulfamides en Afrique : le Dagenan, le
Thiazomide, le Ganidan, le Stovarsol... Après la découverte de la pénicilline
et de ses dérivés, il y a eu des modifications au niveau des structures des
pénicillines résistantes aux pénicillinases. L'arsenal thérapeutique, depuis une
vingtaine d'années, s'est considérablement développé, et la médecine aussi a
beaucoup progressé. Dans le temps, on faisait surtout de la médecine
symptomatique : vous aviez mal à la tête, votre médecin vous prescrivait un
antalgique1. Après échec de l'antalgique, il pouvait se révéler que ce n'était
pas un simple mal de tête, mais une mtningite cérébro-spinale : il fallait
vous emmener à l'hôpital, recourir aux sulfamides. Avec l'introduction des
sciences fondamentales dans les études de médecine, il s'est développé une
médecine de diagnostic différentiel. Après avoir éliminé les autres hypotheses
grâce aux examens de biologie ou de radiologie, le médecin pose un
diagnostic positif et, là, il traite rationnellement.

Le fait est que, pour les pays jeunes, pour les pays en
développement, vu nos maigres revenus, nous ne pouvons pas nous muser à
importer toutes les spécialités. C'est ce qui a amené justement les autorités à
mettre sur pieds une commission de la "nomenclature". Ea nomenclature,
c'est une liste limitative qui a kté proposée par l'organisation mondiale de la

Mkdicament qui calme la dou!eur, sans effets sur la cause de cette douleur.

257
Santé, et le médecin s'inspire de cette liste-là pour prescrire des médicaments
dits "essentiels". Justement, Togopharma s'est organisé pour que ces
médicaments dits essentiels soient généralement disponibles à son niveau.

- -
Q Ce qu'on observe quotidiennement dans les pharmacies,
c'est que les gens arrivent avec de très longues prescriptions.
Le pharmacien leur marque le p r i x , en face de chaque
médicament prescrit. Les gens, souvent, n'ont pas assez
d'argent pour tout acheter. Alors, ils vont prendre le moins .
cher, c'est-à-dire peut-être l'aspirine ou le fortifiant, et pas
l'antibiotique qui seul les sauverait...

Oui, ça fait partie de nos réalités, et c'est sur ce point là que la


-
fonction sociale du pharmacien doit etre importante, déteminante. Parce que,
si le pharmacien est à son comptoir (ou, à la limite, s'il a bien formé son
personnel), c'est à ce pharmacien ou à ce personnel qu'il revient d'expliquer
gentiment au patient. Parce que celui-ci ne sait pas qu'il y a le traitement
symptomatique et le traitement étiologique', que c'est l'antibiotique seul qui
va soigner son infection.

- Q - Il doit orienter les choix des clients ?

- Voilà, c'est ça ! Mais il ne peut pas modifier l'ordonnance du


médecin.

- Q -
M. Ahodikpè, les herboristes représentent-ils une vraie
concurrence pour la pharmacie moderne ?

- Non. Moi, je ne pense pas qu'il s'agisse de concurrence. Pour moi,


je considère qu'ils ont aussi parfois leur rôle, parce que nous sommes dans un
pays au pouvoir d'achat faible. Ma mère utilisait quelques tisanes qui sont
efficaces, que je continue à utiliser... par conséquent, je suis mal placé pour
dire non. (petit rire) Evidemment dans le groupe de ceux qui sont herboristes,
il y en a qui ne sont pas sërieux. I1 y a toujours quelques brebis galeuses...
Bon, on ne peut pas généraliser.

- -
Q M. d'Alméida, il y a à Togopharma toute une équipe qui
essaie de rechercher, selon les mkthodes de la pharmacologie
moderne, quelles sont les vertus de ces plantes
traditionnelles, n'est-ce pas ?

- Oui, il y a une équipe de ch.ercheurs à Togopharma. Ils ont un


laboratoire bien étoffé, bien structuré, avec une équipe de jeunes scientifiques.

Symptomatique : qui traite des effets ;étiologique : qui traite les causes.

258
Depuis un certain temps, ils font pas mal d'extractions de produits actifs.
C'est encore de la recherche fondamentale, mais c'est déjà un début.

- Q -Donc, il n'y a pas encore, dans vos rayons, de


médicament qui soit fabriqués iì partir de ces plantes,
devenues un médicament moderne ?

- Je dois vous avbuer que moi-même, pendant une quinzaine


d'années, j'ai fait de la recherche fondamentale dans ce domaine. Ma thèse de
doctorat en médecine a été consacrée à ce sujet. Le titre d'ailleurs, c'est
"Plantes magiques d'Afrique hier, remèdes modemes aujourd'hui''. Déjà nous
utilisons pas mal de spécialités pharmaceutiques qui sont originaires
d'Afrique. Ces médicaments, des fois, ont échappé à certains médecins ou à
certains pharmaciens africains. J'ai eu à me déplacer à l'intérieur du pays ;il y
avait un jeune confrère médecin qui avait un malade hypertendu, et il n'avait
aucun médicament contre l'hypertension sous la main. Juste derrière sa porte,
il y avait des plantes de Rauwolfia ; or ce Rauwolfia a donné l'occasion aux
firmes européennes de fabriquer pas mal de spécialités qui sont revendues dans
le monde entier comme anti-hypertenseur.

I1 y a un autre exemple : le prunier d'Afrique, qui nous vient


d'Afrique centrale et qui donne un médicament qui s'utilise beaucoup dans le
troisième âge (c'est le Tadenan). Un monsieur d'un certain âge avait un
adénome de la prostate (jusque dans les années 1950, la seule cure pour
l'adénomateux, c'était la chirurgie). Donc ce monsieur, comme tout Africain
d'une certaine époque qui se respecte, avait beaucoup d'enfants, mais il
n'entendait pas passer sur la table d'opération. Alors il a fondu dans la nature,
et, trois mois après, il est revenu voir son médecin qui lui avait vivement
recommandé l'intervention chirurgicale (il se trpuve que c'était un Français)
et il lui a dit : - "Ah, móÏÏ cher médecin, maintenant je n'ai plus mon
problème." Avant, il était en rétention (l'adénome, vous savez, ça comprime
l'urètre : le malade ne peut plus uriner). Au bout des trois mois, il est revenu
sans intervention, et il se portait mieux. Le médecin, qui n'avait pas de
préjugés, a essayé de lui soutirer son petit secret. C'est comme ça qu'on est
remonté à l'écorce de cet arbre-là, et, maintenant, de par le monde entier, il y
a du Tadenan français fabriqué avec l'écorce du prunier d'Afrique. I1 n'y a pas
mal de spécialités que nous utilisons : par exemple, l'Hépax, c'est à base du
combretum ; le combretum, c'est le quinqueliba que nos aînés de William-
Pontyl utilisaient en guise de thé, qui a dû consolider leur foie sans qu'ils
s'en soient doutés...

Donc, cette médecine traditionnelle se cherche (elle n'est pas

La fameuse &ole fkdbrale d'instituteurs de Dakar, oh sont passees bien des élites
africaines.

259
nouvelle, hein ? C'est celle de nos aïeux, de nos grands parents, etc.). En
marge de la sélection naturelle, il y a cette médecine traditionnelle, qui était
autrefois la seule, et qui demeure vivace. Elle a encore beaucoup d'adeptes.
Vous allez à l'hôpital, vous soignez des malades dans la journée, vous leur
prescrivez des médicaments, les parents vont les acheter, mais le soir, quand
vous revenez, vous soulevez le lit, bon, il y a des "ingrédients" sous le lit ...
Ç a , c'est nos réalités... (rires)

- Q -Il y a quelques années, un sociologue américain, Siri


Gian Khalsa, a fait une enquête sur ces problèmes à Lomé. Il
a montré, d'après les dires des gens, que 2 % seulement se
soignent uniquement avec les méthodes traditionnelles, 18 %
se soignent uniquement avec la médecine moderne, et 80 %
des Loméens se .soignent avec les deux médecines Ci la fois.

- Personnellement,je n'ai pas eu connaissance de ce travail, mais je


crois que ça reflète une certaine réalité.

- Q -Dans quels types de maladies pensez-vous que


l'herboristerie traditionnelle est la plus efficace ?

- Bien que nous disposions actuellement de tout un arsenal


thérapeutique, et que nous arrivions à étiqueter correctement les maladies en
posant des diagnostics positifs, il existe encore des domaines où il n'y a pas
encore réellement de thérapeutique. Prenons, par exemple, le cas de l'hépatite
virale : il y a des tests valables qui nous permettent de poser ce diagnostic.
Mais la médecine moderne n'a pas encore de vrai traitement. Que proposons-
nous aux malades ? Le repos, un régime sans graisses et sans alcool... Or
nous savons que, dans notre arsenal thérapeutique traditionnel, l'hépatite est
couramment soignée, avec plus ou moins de succès. Je me souviens d'un
brillant professeur de "fac." de médecine qui était en fin de séjour. Juste avant
de partir, il a eu une hépatite virale, une maligne ! Au bout de deux semaines
de mise au repos et de régime sans graisses, sans alcool, etc., son hépatite
avec ictère s'aggravait. Tout cartésien qu'il était, il a accepté le prixipe de se
faire soigner par certaines de nos plantes et, au bout d'une semaine déjà, il
allait mieux ...

- Q - Monsieur Ahodikpè, vous dont la mère était herboriste,


vous est-il arrivé de dire à un patient : "Non, j e n'ai pas de
pilutes pour votre cas ; allez plut& voir ma mire" ?

- Vous me posez là une question assez embarrassante... (rire) Non,


il ne m'arrixJe jamais de dire à un malade : "Je n'ai pas ceci pour vous". Mais
je peux lui recommander, s'il n'a pas les moyens, d'utiliser les plantes

260
médicinales, parce que, sur le marché de Bè, à côté de moi, il y a pas mal de
plantes médicinales qui se vendent, et il arrive des fois, quand même, que ça
agisse bien, efficacement. Moi-même, comme je l'ai dit tout à l'heure, eh
bien, il m'est arrivé de prendre certaines tisanes que j'achète au marché.

- Q -
Messieurs les pharmaciens, pour conclure, comment
voyez-vous la complémentarité entre la médecine et la
pharmacologie modernes, que vous représentez, et la
pharmacologie traditionnelle, qui est une réalité bien vivante
à Lomé ?

- Ce que l'on peut dire, c'est qu'il y a des traits caractéristiques pour
cette médecine traditionnelle. Vous savez que, pour la médecine moderne, il y
a des données codifiées, des études qui sont codifiées. Alors que le tradi-
praticien, souvent, c'est un leg, hein ? Souvent, c'est de père en fils. Ils sont
formés au sein de la population. Pour ].e moment, c'est un domaine qui n'est
pas encore rationalisé. Nous savons que telle plante (ou telle partie de plante)
a tel effet thérapeutique. Mais le problème étemel, qui est souvent mis sur le
tapis, c'est celui des dosages, celui des indications ! I1 se trouve que les
pharmaciens, qui ont fait des études de pharmacie chimique, de botanique, de
pharmacie galénique, etc., sont les mieux placés pour aider les tradi-praticiens
à avancer dans la rationalisation.

La, je dois le dire, les pharmaciens africains ont failli à cette tâche-
là, ils ont failli à cette mission ! I1 faudrait certainement qu'ils se
ressaisissent. Des fois, on dit que c'est une question de manque de moyens.
Chacun de nous vient d'un terroir, et, dans ce terroir, il y a une flore
botanique ; il y a aussi des substances minérales... (Vous savez que l'arsenal
thérapeutique procède destrois règnes : le règne animal, le règne végétal et le
règne minéral). Ne serait-ce que le pharmacien qui va chez lui, au village, et
qui fait un herbier, qui essaie de faire une petite enquête ethno-botanique
auprès du tradi-praticien de son coin, pour voir quelle partie de plante, ou
quelle plante fait ceci ou cela : il fait déjà un petit travail qui peut servir et la
médecine modeme et la médecine traditionnelle. Alors que beaucoup de gens
pensent que celle-ci doit être phagocytée par la médecine moderne...

- Q -
Ne pensez-vous pas que la confiance que le patient a
dans son guérisseur est un élément très important de sa
guérison ?

- C'est très important, c'est ça ! Je pense que l'effet "p1acebo"l ne se


discute plus.

Utilisation d'un produit sans aucune effcacitk chimique, mais qui agit par la persuasion, par
la confiance que le malade a en lui.

26 1
- Q -
Pensez-vous que, dans quelques années, sur vos
rayonnages entre les gélules et les comprimés importés, il y
aurait place pour une herbe mise en sachets par Togopharma
et qui pourrait 2tre prescrite par un médecin, alors qu'elle a
été cueillie à vingt-cinq kilomètres d'ici ?

- Vous savez, le pharmacien a le monopole du diplôme, et ce n'est


pas un maigre privilège. Pourquoi ? Parce que c'est le professionnel qui a fait
le plus d'études en rapport avec la botanique, les plantes (en particulier les
plantes médicinales), la pharmacie chimique, la chimie organique, etc. La
législation pharmaceutique lui permet d'employer des remèdes sous forme de
substances soit animales, soit minérales, soit végétales. Pr&entement, dans
les pays développés (par exemple en France), dans les pharmacies, il y a un
rayon d'herboristerie. C'est encourageant. Je crois que, si ce n'est pas le cas
ici présentement, c'est parce que les pharmaciens -qui sont les professionnels
les mieux placés- ne font pas ce qu'ils devraient faire. Toutefois, recourir aux
plantes pour se soigner, c'est bien, mais il faut savoir ce que beaucoup de
gens perdent de vue : c'est que les plantes, ce n'est pas seulement de la
"médecine douce".

- Q - C'est qu'il y en a de très dangereuses ?

- Très dangereuses ! Vous savez, ceux qui cueillent les champignons


savent qu'il y en a de vénéneux. Certains poisons sont d'origine végétale,
comme la ciguë ; c'est bien connu. Il ne faut pas croire que, parce qu'on
s'adresse à une plante, il s'agit forcément d'une médecine douce. Ceux qui
sont les mieux placés pour étudier cela, ce sont les pharmaciens. Prenons une
plante :le ricin ;il sert comme laxatif, et aussi comme vermifuge. I1 y a une
plante qui lui ressemble énormément, c'est le croton1, qui, lui, est un produit
toxique : c'est un poison. Donc, il ne faut pas, parce qu'on veut faire de la
médecine traditionnelle, prendre le croton pour le ricin ! Sur ce plan-là, le
pharmacien a un rôle important àjouer. I1 ne suffit pas de présenter des
plantes au malade ; il faut que ces plantes offrent le maximum de garanties
pour ceux qui vont s'en servir. C'est pour cela qu'il est à souhaiter que cela se
fasse sous contrôle d'une autorité centrale, pour que des essais de toxicologie
soient faits, des essais de pharmacologie, comme ça se fait ailleurs, pour que
nous puissions aussi revaloriser la flore médicinale de chez nous.

~~

Ricin et croton sont de la même famille des Euphorbiacbes.

262
no 16

UN FRANçAIS A LOME

avec

M. Lubin CHRISTOPHE
(né en 1910 en Bulgarie, décédé àLomé le 9 mars 1993)
l'un des doyens des Français du Togo,
ingénieur civil des Ponts-et-chaussées,
entrepreneur en travaux publics, industriel,
ancien ministre de la République autonome (1956-58)

-
. Q M. Christophe, vous êtes l'un des doyens -peut-être le
doyen- des Français de Lomé. Depuis quand êtes-vous ici ?

- Mon premier voyage a été en mai 1948 : j'ai fait un périple de


quatre mois chez des amis africains d'Afrique francophone. Le dernier point,
c'était le Togo, où je suis resté pendant quinze jours. Je suis allé à
Atakpamé, Lama-Kara, et quelques brousses avoisinantes... Ce qui m'avait
frappé tout de suite, c'est que, à quatre heures du matin, aux endroits oÙ je
couchais, il y avait du bruit. Je me réveille : des femmes qui balayent ! La
propreté ! Ensuite, à trois ou quatre endroits, vers le petit lever du jour, je
vois des femmes, des enfants, qui chantent, qui s'en vont avec des bassines
sur la tête, chercher l'eau : la propreté ! A Lama-Kara, M. Malazouél m'a
promené. Je me rappelle : on tourne à droite du pont ; on'grimpe dans la
montagne, où jlai vu des gradins (comme du côté de Nice), des terrasses, o Ù
les gens portaient le fumier d'en bas jusqu'en haut, pour fertiliser le sol...
Donc des gens travailleurs, et d'une austérité hors de pair. En rentrant, ici, à
Lomé, j'ai dit :j'établis mon centre à Lomé.

- Q - Ce premier voyage vous a donc donné le goût du Togo ?

- Le goût du Togo, c'est ça !

- Q - Et quand revenez-vous pour vous installer ici ?

- En 1949

Homme politique important de la premibre Assemblb reprksentative du Togo, en tant que


"dklkgu6" de (Lama-)Kara.

263
- Q - Pour quelle activité ?

- J'ai refait le terrain d'aviation.

- Q - Vous étiez déjà entrepreneur en travaux publics ?

- En France, oui ! Donc il fallait refairele terrain d'aviation. C'était


le premier terrain d'aviationbitumé entre Dakar et Douala.

- Q - Il s'agissait déjà de notre aéroport actuel ?

- Oui. I1 a été refait plusieurs fois, en fonction du poids des avions.


On a fait d'abord un terrain d'aviation sur les normes d'antan.

-Q- Comment était Lomé l'époque ?

- Lomé, c'était une petite ville. I1 y avait quelques maisons, jolies


pour l'époque, qui existent toujours, notamment la maison du vieux Paass,
où il faisait des soirées dansantes. Avec ma femme, on y allait... Les amis
avec qui j'étais étaient musiciens ; ils m'ont dit : "Tu vas aller écouter de la
musique chez le vieux Amorinl, là-bas". J'y vais : du Haydn2, du Mozart3,
du Tchailowsky 4...et vraiment bien exécutés ! I1 y avait donc des gens qui
étaient déjà très cultivés. D'ailleurs, je me demande où ils trouvaient les
livres que je voyais chez eux, qu'ils se passaient de mains en mains ... Il y
avait déjà un désir de développement,de culture. Ce qui était loin de ce que je
pensais autrefois de l'Afrique.

- Q - Quelles autres images de Lomé avez-vous en mémoire ?

- I1 y avait la rue du Commerce, avec son chemin de fer : "Tof, tof,


tof, tof, tof, tof !", (rire) qui amenait les marchandises à la UAC, la John-
Holt, etc., je ne sais pas encore qui... Et puis, là-bas, il y avait une maison
coloniale en bois : c'était la Société générale du Golfe de Guinée, qui
maintenant est devenue quelque chose... Rue du Commerce, il y avait aussi
un hôtel.. .

- Q - L'hôtel du Golfe ?

- Oui ! C'est là qu'on allait déjeuner. C'était le seul endroit où l'on


pouvait déjeuner...

Avenue de la Liberation (alors rue Thiers), B Kokétime.


Compositeur autrichien (1732-1809).
Compositeur autrichien (1756-1791).
Compositeur russe (1840-1893).

264
- Q - C'était le seul hôtel de Lomé ?

- Oui, le seul hôtel, chez Minétol. On disait : "On va chez


Minéto"... Si, il y avait un autre hôtel (avec quatre chambres, en banko) au
terrain d'aviation : des murs épais de 30 à 40 cm, le plafond en nattes, les
araignées qui étaient des centaines... C'était quand même intéressant,
pittoresque... (petit rire) On allait déjeuner et dîner chez Minéto. I1 y avait
très peu de voitures. Quand il pleuvait, n'en parlons pas ! Certains passaient
assez vite, trop vite ('je dis : 60 km à l'heure). Et ils éclaboussaient les
bonnes femmes, et ils se faisaient "attraper" par les bonnes femmes, qui
savent parler depuis toujours...

Lomé finissait à l'actuel Boulevard circulaire. Au-delà, c'étaient des


champs de maïs, etc. I1 y avait les maisons qu'ils construisaient à ce
moment-là, avenue des Eucalyptus2. C'est deux ans après qu'ils ont
commencé à construire ces petites maisons3, là-bas...

- Q -
C'était l'actuelle avenue de Duisbourg, dans le quartier
administratif.

- Oui ! C'était vide, il y avait des arbres... Pour aller au palais du


gouverneur (on disait "le gouvernement"), on prenait l'avenue Albert-
Sarraut4, qui était poussiéreuse, en très mauvais état...Ah j'oublie ! (silence)
Mes souvenirs ... (rire) A l'est, ça finissait à la palmeraie de Souza ;
actuellement, c'est le Boulevard circulaire, là-bas.

-
- Q La plantation de Souza commengait à peu près au
cimetière de Béniglato, n'est-ce pas ?

- Oui... Il y avait, je crois, une poudrière là-bas5. Mais c'était déjà


dans la palmeraie. I1 y avait à gauche une deuxième palmeraie qui s'arrête
actuellement toujours au Boulevard circulaire. Alors là-bas, c'était la brousse
aussi. Donc Lomé était une petite ville, mais propre ! Surtout parce que les
gens balayaient toujours devant la maison, chez eux. Évidemment, quand il
pleuvait, c'était autre chose...

- Q -
Les rues du centre étaient-elles encore surtout en sable
ou déjà couvertes de latérite ?

Louis Minéto (né en 1911) a possédé l'hôtel du Golfe de 1945 B 1981.


Aujourd'hui avenue de Duisbourg, B Yovokomé.
Des logements de fonction, dont certains existent toujours.
Avenue de la Présidence
Depuis l'époque allemande, d'où le nom du quartier où le Boulevard circulaire rejoint le
boulevard de Ia République, Zi l'est de la vieille ville.

265
- Certaines étaient latéritées (en terre de barre), d'autres en sable.

- Q -
Avez-vous vous-même participé au goudronnage des
premières rues ?

- Oui ! En 1951. On a bitumé plusieurs rues pour des circulations


légères (pas pour un camion lourd, comme un T 45, qui vous chargeait cinq
tonnes et demi de sable !). On a fait, je crois, une trentaine de kilomètres de
rues. Ce qùi a sauvé de la poussière beaucoup de gens...

- Q -
Quels sont les principaux axes que vous avez
g o udro ïi n és ?

- Ah ... Je vous dirai les noms d'antan. I1 y avait donc l'avenue


Albert-Sarraut, qui mène au gouvernement. Ensuite, on a fait la rue du
Colonel-Maroix (actuellement la rue des Kokéti). On a fait la rue qui allait du
wharf (là, il y avait un magasin de la chambre de commerce) aux Affaires
étrangères actuelles.

- Q - L'actuelle avenue Georges-Pompidou ?

- C'est ça. Enduite sur le côté droit aussi il y avait une rue qu'on a
bitumée'. C'étaient ces axes qui desservaient les marchandises... Oh, je ne
me rappelle plus le reste... C'est de vi'eux souvenirs...

- Q -
Revenons, s'il vous plaît, ri l'aéroport. A l'origine; en
1931, il était situé à l'emplacement de l'actuel hôpital. Quand
est-il venu s'installer Ci Tokoin-Est, là oÙ il est aujourd'hui ?

- Quand je suis arrivé à Lomé en DC 32, on a atterri là-bas, à


l'emplacement de l'actuel aérodrome.

- Q -
Qu'y avait-il, à l'époque, comme infrastructures à
l'aéroport ? Y avait-il déjà la radio, des balises ?

- I1 y avait une radio, toujours, et la météo. Quand on travaillait là-


bas, on allait voir le temps qu'il va faire. I1 y avait donc la radio et la
prévision météo. L'aérogare était un bâtiment en banko, qui faisait
péniblement 80 m2. qui était à la hauteur de l'actuel CERFER, à peu près.
Et il s'y trouyait aussi un hôtel, toujours en banko.

- Q - Combien cet avion, le DC 3, prenait-il de passagers ?

* Rue Galliéni, du petit-march6 à la plage.


Ou Dakota, petit bimoteur américain extrêmement robuste, alors utilisé partout.

266
- 32, 35...
- Q - Et le DC 4, qui lui a succédé ?

- Quelque 65, 70...

- Q -
Ce qui est très loin des 250-280 passagers du DC 10
d'aujourd'hui ...

- Oui, avec ses 300 tonnes de charge totale.


- Q -
L'aéroport avait été construit très loin de la ville.' Il n'y
avait aucune maison aux alentours, bien sûr.,.

- I1 y n'avait que le manioc et le maïs... Plus les briqueteries, dont


j'oubliais de parler : sur la gauche, en descendant de l'akroport, il y avait une
série de briqueteries. Les gens pétrissaient la terre de barre ou le kaolin. Ils
pétrissaient, mettaient dans des boîtes, ils les séchaient et les cuisaient à la
noix de'coco vide. Et ils vendaient les briques, plus ou moins bonnes...

- Q -
Il y a encore une grande carrière tout au bout de
l'aéroport, avant la piste quand oit vient de la ville. Était-elle
déjà en fonction ?

- Non. Elle a été creusée plus tard, et pour autres raisons : pour
recueillir les eaux qui ruissellent.

- Q -
N'était-il pas dangereux de construire cette piste
exactement dans l'axe du centre de la ville ?

- I1 n'y a aucun danger, parce que les avions en pleine vitesse, s'il
arrive quelque chose, ils iront droit dans la mer, pas sur la ville. Disons, les
avions qui vont sur Lagos, si vous voulez, ceux qui vont à l'est, ils vont
tout droit sur quelques kilomètres, puis ils tournent sur la mer à gauche. Sur
les cartes, on peut voir pour quelle raison la piste a été orientée comme ça :
c'est suivant les vents dominants. I1 n'y a aucun danger. Dans le temps, les
gens pensaient que si un avion se "crashe", il va tomber sur la ville. Ce n'est
pas possible ... pas possible !

- Q -
A l'époque, vous aviez votre entreprise personnelle.
Combien aviez-vous d'employés ?

- Je suis arrive à ce moment-là avec une quinzaine d'Européens.

267
- Q - C'était l'une des plus grosses entreprises de Lomé ?

- Oui ! Et on a formé progressivement des conducteurs de "graders",


des conducteurs d'engins ... Dans les deux ans, le nombre d'Européens est
tombé à dix, de douze-quinze, puis à six.

- Q - Vous aviez donc recruté des chefs de travaux togolai! ?

- Des Togolais, oui ! Peu à peu, on prenait des gens, mais ils
n'avaient pas fait beaucoup d'études,.à ce moment-là. S'ils avaient fait des
études, ils sortaient du rang ! Tandis que, maintenant, nous avons des gens
jeunes qui ont leur bac... Ça a changé complètement : ils ont une base, ils
peuvent or ganiser...

-
- Q Vous étiez en période de plein emploi, d'essor des
affaires; où l'on devait se battre pour trouver la main-d'oeuvre
qualifiée ...
- I1 n'y avait pas beaucoup de main-d'oeuvre qualifiée ! On payait les
manoeuvres 80 F par jour, à ce moment-là. Ça, je me le rappelle très bien...

Et l'essence ... on nous donnait l'essence avec des bons : on avait


besoin de tant pour le travail, et on vous donnait tant de bons,, et puis on se
débrouillait... (Les Travaux publics regardaient si on ne dépensait pas trop,
en brousse, pour des choses qui n'étaient pas en relation avec les travaux). Si
je ne me trompe pas, elle coûtait 15 F le litre.

- -
J

Q Quel était le salaire d'un chef de travaux togolais de


bonne qualification ?

- Le chef de travaux devait gagner 4 à 5 fois plus qu'un manoeuvre.

- Q - Et combien gagnaient les Européens Ci l'époque ?

_-Un chef gagnait 30 O00 F CFA par mois, plus une indemnité
d'expatriation.

- Q - OÙ logeaient-ils ? Et vous-même, oÙ logiez-vous ?

- On logeait tous à l'hôtel du terrain d'aviation, dans les quatre


chambres. Moi, j'en avais une pour moi, et les autres s'étaient casés par deux
ou trois.

- Q - Mais vous n'avez pas passé votre vie dans cet hôtel ?

268
Au bout d'un moment, vous vous êtes installé...

- Un an et demi après ! I1 y a eu un logement disponible à


Nyékonakpoè actuel. Tout autour, il n'y avait que des palmiers. J'étais chez
Creppy, le même Creppy qui avait été directeur de I'UAC autrefois. (A la
place, c'est le bâtiment de la DTG). Alors j'ai logé là-bas. Je me rappelle
qu'il y avait 36 fenêtres, qu'il fallait que je ferme tous les soirs.

-Q- C'était près de la Pharmacie pour Tous ?

- Si vous voulez, c'était le commencement de la rue Franz-Joseph-


Strauss. Au début, là-bas, c'était une palmeraie.

- Q -
On avait construit ri l'époque des logements dans le
quartier administratif, mais ils étaient réservés aux
fonctionnaires.

- Exactement, réservés aux fonctionnaires ! Je vais vous dire une


chose : à ce moment-là, un fonctionnaire (et il y avait des fonctionnaires
togolais), c'était quelqu'un de très respecté, quel que soit son emploi. Je me
rappelle, une fois, en bitumant les rues de Lomé (je dirais... deux ans plus
tard), il y a un monsieur qui vient, et il marche sur le bitume qui reste
épandu. Je vais le voir, il me dit :
- "Mais, je suis employé aux PTT !
- Ah, si vous êtes fonctionnaire, excusez-moi ! Je ne vous dérange
pas. Continuez votre chemin."

Tout le monde respectait le fonctionnaire...

- Q -
Donc les Européens non fonctionnaires logeaient avec le
reste de la population ?

- L'UAC, par exemple, avait ses logements.

- Q - Installés où ?

- Installés chez Octavianol, là-bas, je crois.

- Q - Sur la route de Kpalimé ?

- Non, près de la mer2. La CFA0 aussi logeait son personnel, la

Olympio (1859-1940).
Actuel complexe CCOO, entre la rue Foch et la rue du Grand-marché.

269
SCOA aussi. Ils avaient des maisons ... La John-Holt habitait à I'étage'.
Plus tard, on a construit des maisons, des logements en ville, en 1950-51.

- Q -
Une des principales originalités d e . la ville de Lomé,
c'est de ne pas avoir de ségrégation sociale et raciale selon
ses quartiers. Était-ce. déjà comme ça à l'époque ? Il n'y avait
pas de "quartier blanc'' en dehors du quartier administratif ?

- Non, il n'y avait pas de "quartier blanc", comme il y en avait dans


d'autres pays à l'époque.

- Q - Vous-mgme, vous aviez une vie sociale composée aussi


d'amis togolais ?

- C'est à cause de mes amis que je suis arrivé ici.

- Q -
Était-ce habituel que les expatriés de l'époque
fréquentent assidûment la bourgeoisie loméenne ?

- C'était assez rare. {rire) Mais ça provient de ce que, moi, j'ai fait le
Maquis2, et j'en suis sorti anti-raciste, anti-colonialiste. Et puis j'avais eu
des amis africains là-bas, en France. Pour moi, ça ne faisait rien d'aller danser
avec eux. I1 y avait aussi de jolies filles togolaises, mais éduquées dans les
traditions !

- Q -
Qui savaient bien danser, mais qui savaient aussi rester
sages ?

- Ah oui, alors ! {rires) C'est qu'il y avait les soeurs et les mères qui
surveillaient... On allait de temps en temps danser chez Minéto, à l'hôtel du
Golfe. I1 y avait de la musique... I1 y avait déjà, je crois, un orchestre qui
commençait à se former. Ça doit provenir probablement d'Amorin, qui avait
dû apprendre à des jeunes àjouer des instruments... Je présume.

- Q -
Jouaient-ils de la musique classique aussi, ou bien
seulement de la musique de danse ?

- La musique de danse, avec les saxo.

- Q -
Alliez-vous aussi dans les dancings populaires, comme
celui de Tonyéviadji ?

De son immeuble de la rue du Commerce.


Dans la Résistance, en France occupée.

270
- I1 n'y en avait pas ... Tonyéviadji, c'est relativement récent, dans
les années 1958-60.

- Q - Oh non ! Il y avait déjà quelque chose depuis les années


1925l. Par exemple, en 1933, c'est de là qu'est partie la
manifestation qui a marché sur le palais du gouverneur.

- Peut-être ... Ah, .en 1933 ? J'ai appris qu'il y avait eu une
manifestation, du temps d'un gouverneur qui avait dû augmenter les taxes du
marché.

-Q- Oui, c'est ça.


.._
- Ah, les femmes togolaises, toujours à l'avant-garde ! (rire) Elles
ont fait une manifestation, et après ça le gouvernement a été changé.

- -
Q Oui, et même supprimé, à vrai dire : le Togo a été alors
rattaché au Dahomey pour deux aim

- C'était Robert de Guise...


- -
Q Le gouverneur Robert de Guise2, oui. La manifestation
était partie de Tonyéviadji, disent tes documents à l'époque.

- Les Togolaises : toujours à la tête du progrès ! ( r i r e )


Commerçantes dès ce moment-là, elles défendaient leur gagne-pain...

*
* *
- -Q Revenons Ci vous, jeune Français arrivant au Togo après
la Seconde guerre mondiale, et partageant des idées généreuses
qui ïc'étaient pas très fréquentes en Afrique. Comment cela se
p a s s a i t - i l ? C'est un moment où tout bouge : l'écoaomie,
mais aussi les idées. On ne parle pas encore d'indépeïtdance,
mais on parle en tout cas d'émancipation des Peuples noirs,
de négritude... Je suppose que les discussions devaient aller
bon train ?

- Les Européens qui étaient avec moi, ceux avec lesquels je parlais,

John Albert Mensah, dit Tonyéviadji, avait racheté en 1924 l'ancien tennis de la firme
Goedelt, saisi comme "bien ennemi", vendu aux encheres par l'administration française.
Depuis 1980, le terrain est loué à la compagnie IMEXAF, qui a construit un immeuble
commercial dessus.
Commissaire de la Rdpublique au Togo de décembre 1931 à octobre 1933.

27 1
ils trouvaient ça normal. Pour les autres, je ne sais pas ... Mais je sais autre
chose. Tétais allé plus tard à Dapangol (comme on disait à ce moment-là). I1
y avait un chef, Barnabo, qui sortait avec une ombrelle, trois ou quatre
hommes devant et derrière, une série de médailles dont la Légion d'honneur (il
avait fait l'armée de Leclerc2). I1 m'avait invité ; il était très lettré. I1 y a eu
un commandant de cercle qui s'est révélé ensuite un bon historien du
Togo3... C'est lui qui l'a fait déplacer. (rire) C'était le chef qui commandait
vraiment, avec son prestige. (rire)

- Q -
Il était difficile de faire cohabiter u n chef aussi puissant
avec u n adntinistrateur colonial qui avait des velléités d'action
et de réforme ?

- Oui, autre que le traditionnel... Ce qu'il faut dire aussi, c'est que
les commandants de cercle étaient des gens honnêtes.

- -
Q Je reviens Ci votre vie de jeune Français dans les années
1950 Ci Lomé. L'Administration voyait-elle d'un très bon oeil
que, coinme ça, vous ayez des relations suivies (sachant que
vous aviez des idées -disons- "de gauche") avec les indigènes,
qui allaient ïïtal penser, peut-être mal voter... C'était l'une
des thèses du camp "colonialiste" que cette idée d'une
manipulation des indépendantistes africains par d'affreux
gauchistes, qui étaient venus de France pour leur enseigner de
mauvaises idées que les braves Africains n'auraient jantais eu
tout seuls ?

- Pas tellement, parce que le Togo, c'était un "tr~steeship"~ : ce


n'était pas une colonie. C'était un pays de gens qui étaient déjà pas mal
développés sur le plan intellectuel. D'ailleurs pour les votes, il y avait très
peu de gens qui votaient... Mais il y avait des Togolais qui votaient en ce
temps-là pour l'Assemblée territoriale. Ce n'était pas très mordant5. Ils
cherchaient le développement, surtout à voir augmenter le niveau de vie de
l'intérieur, de la brousse. C'est ce qu'avait fait mon ami Malazoué (un géant :
2,05 m !), qui était à l'Assemblée et qui obtenait avec le sourire et la
diplomatie beaucoup de choses du gouverneur, en ce temps-là.

- Q - Avez-vous fréquenté (au moins professionitellemeitt)

* Dapaong, la plus septentrionale des préfectures du Togo.


Dans sa fameuse campagne du Tchad en Libye, puis en Tunisie, en France et en Allemagne.
On laissera au lecteur le soin de deviner de qui il s'agit.
Terme employé dans les années 1945-46, avant celui de "tutelle"(des Nations-Unies).
Si : les relations entre la première AssemblBe représentative (1946-51), présidée par
Sylvanus Olympio, et l'administrationcoloniale furent souvent très tendues.

272
l'architecte Crouzatl, dont le roman Azizah de Niamkoko est
quand même l'un des livres les plus colonialistes qui soit (ce
qui ne l'empêche pas d'être un excellent roman, très amusant
et très instructif sur le Togo de l'époque) ?

- C'était un excellent architecte. Ce livre était assez colonialiste,


mais c'est un roman, un roman dans lequel il malmène d'ailleurs aussi pas
mal les Européens ! Les d.ames se demandaient entre elles à propos des
personnages :
- "Ah oui, c'est une telle !
- M&s non, c'est une telle !"
Et ainsi de suite... Mais je ne pense pas que, dans l'esprit de
Crouzat, c'était pour être colonialiste : c'était surtout pour écrire un livre, en
mêlant toutes sortes de choses dedans. Parce que, pour nous, Crouzat ne
l'était pas. I1 savait que j'avais des amis togolais. Je lui parlais (on se
tutoyait même) ; j e n'ai rien à lui reprocher.

- Q -
Ces amitiés togolaises et ce désir d'aider Ci
l'émancipation du Territoire vous ont amené Ci avoir aussi une
carrière politique au Togo ...
- En partie ! En partie, parce que, dans les années 1950, il y avait
déjà des députés togolais. Étant un ancien de la Résistance, j'ai contacté des
amis en France pour obtenir une autonomie, parce que, en ce temps-là, une
autonomie se préparait déjà au Ghana. On obtient une autonomie ; une fois
l'autonomie obtenue, on aura l'indépendance, sans effusion de sang, ni de
rien : c'est l'autonomie pacifique ! Ce qui s'est produit ensuite n'était pas
suivant notre idée. La voie qui a été prise a été différente...

- -
Q Et vous vous êtes donc retrouvé l'un des responsables de
cette autonomie2 ?

- Oui! Je dirais que ça m'ennuyait un peu, parce que j'avais mes


affaires : J'ai ét6 obligé d'abandonner toute mon entreprise au Togo, de me
séparer de mes associés, et de ne garder que la partie qui était au Dahomey.
Ici, je ne faisais plus rien : avec ma fonction, ça m'était défendu ! Par contre,
j'ai pu obtenir que les chemins-de-fer soient motorisés. On devait avoir de
petites locomotives à bois ; on a eu des locomotives Diesel, et tout le
reste.. .
- Q - Quelle a été votre r81e exact dam cette affaire ?

Au Togo de 1946 B 1952, constructeur en particulier de Factuel CHU de Lom6Tokoin.


Dans le gouvernement dirig6 par Nicolas Grunitzky (1956-58).

273
- Je suis allé en France plusieurs fois pour voir Pierre Moussa
notamment, qui était au Plan (le futur directeur de la Banque de Paris et des
Pays-Bas, dont on a beaucoup parlé). I1 était directeur du Plan àParis, Avec
lui, on a convenu de pouvoir changer le matériel. Il y a un monsieur qui était
à la Régie des chemins-de-fer de l'Afrique de l'Ouest qui est venu ici :
- "Ah, il faut changer le chemin-de-fer. Toutes ces vieilleries du
Moyen-âge ! Il faut les changer contre des tracteurs Diesel !"
C'est comme ça que ça s'est modernisé...

- Q -
Parce que, comme ministre des Travaux publics, vous
étiez aussi responsable des chemins-de-fer ?

- Et du Plan aussi, en même temps.

- Q -
Combien votre ministère comptait41 de fonctionnaires Ci
l'époque ? Cela devait être quand même encore une assez
petite administration ?

- Une toute petite administration,oh oui ! (rire) On faisait beaucoup


de choses nous-mêmes. Mais, dès qu'il y eu l'autonomie, il a eu des Français
et des étrangers qui ont commencé à arriver... Le soir, il y avait donc les
cocktails. Le jour, on faisait beaucoup de travail ; le soir, on était à moitié
morts de faiigue, mais il fallait aller aux cocktails... Alors on buvait un petit
quelque chose, sans le finir... C'était très fatigant ! J'avais à ce moment-là un
directeur de cabinet qui était un Européen, mais j'avais trois attachés
africains. On avait beaucoup de travail, parce qu'il y avait des routes à faire en
brousse, des voies d'accès à tel ou tel endroit... I1 fallait organiser le travail
au wharf, ce qui était très difficile parce que la main-d'oeuvre à manier était
très politisée ...

. - Q - C'est-à-dire pas de votre bord politique ?

- C'est ça ! (rire) Ils étaient nationalistes... C'était très difficile, mais


on a quand même fait du bon travail... (rire)

M. Christophe-Tchakaloff n'a pas mentionné qu'il


avait aussi fondé, en 1953, l'un des premières usines du
Togo, la "Savonnerie-parfumerie du Bè", à l'extrémité de la
cocoteraie de Souza, tout contre la petite forêt sacrée. C'est
aussi lui qui, en 1967-68, a construit l'aérogare actuelle, et
bien d'antres choses encore... Ses affaires ont ensuite perdu de
leur importance, mais il a tenu à rester à Lomé, où il a
terminé paisiblement ses. jours au sein de sa famille
togolaise.

274
no 17

LES GÉOMÈTRES ET LA PROPRIÉTÉ


FONCIÈRE

avec

M. Kodjo Emmanuel BRUCE


(né en 1918 à h é h o , préfecture des Lacs)
ancien directeur de la Conservation foncière,
ancien fonctionnaire intemational
des Nations-Unies (FAO)

et
M. Anani Mawunadé Parfait CREPPY
(né en 1931 à Aného, prdfecture des Lacs,
décédé le 17 septembre 1992)
géomètre en retraite à Lomé

Parmi les problèmes qui intéressent le plus les gens de


Lomé, il y a, on le sait, les histoires de terrains. La propriété
foncière, c'est vraiment une grande passion pour les Loméens.
Pour l'historien, c'est aussi u n instrument de travail très
intéressant, puisqu'il est ainsi possible de remonter
pratiquement aux origines de la ville, avant même l'époque
coloniale. Et c'est une question qui est toujours d'actualité.
Nous allons nous en entretenir avec M. Creppy, qui est
géomètre (autrefois public, maintenant privé), et avec un de
ses grands anciens, M. Bruce, qui a fait beaucoup de choses :
il est grand polyglotte, il a travaillé h la FAO, mais,
auparavant, il a été directeur de la Conservation foncière du
Togo, c'est-à-dire le responsable du maintien de la propriété
privée.

-Q- Comment étiez-vous devenu conservateur, M. Bruce ?

- J'ai commencé ma carrière comme archiviste-traducteur au Service


des domaines, pour la raison que les domaines renferment des dossiers
allemands, qui traitent surtout de la propriété, aussi bien des collectivités que
des particuliers. Je voudrais expliquer l'origine du droit foncier au Togo. Le
droit foncier moderne a été introduit au lendemain de l'instauration du
protectorat allemand sur notre pays, en 1884. @i'apr¿?sles dossiers fonciers
allemands dont j'ai eu la charge au Service des domaines (de 1944 en 1961),
j'ai pu constater que les premiers titres fonciers au Togo ont été créés vers

275
1903l . La création de titres fonciers, qui distinguent juridiquement une
propriété d'une autre, marquait une certaine évolution dans la propriété de la
terre qui, de prime abord, était une possession indivise, appartenant à telle ou
telle collectivité, dont les membres n'avaient qu'un droit d'usufruit.

Dès l'arrivée des Européens, avec la nécessité de commercer avec eux


en présentant des garanties sûres telles que des hypothèques sur les biens
immobiliers, il était devenu évident qu'il fallait obtenir des titres de propriété
qui ne puissent être contestés par de tierces personnes. Ce qui entraînait
également la nécessité de sortir de l'indivision des terres collectives
d'autrefois. Aujourd'hui encore, beaucoup de familles togolaises ont recours à
ces titres fonciers allemands pour prouver de façon incontestable leurs droits
de propriété.

Avec l'arrivée des Français, la législation allemande en matière de


droit foncier a été pleinement reconnue et confirmée. En effet, les Français
avaient une législation foncière pareille depuis 1906 dans les territoires
dépendants de l'ancienne AOF : c'était le fameux décret du 24 juillet 1906. A
l'époque, évidemment, le Togo était encore allemand... Au moment, donc, où
la France s'est vu confier par la Société des Nations le mandat "€3" sur le
Togo, la puissance mandataire a aussitôt promulgué le décret du 24 juillet
1906 dont je viens de parler, par un arrêté d'application de 1923. C'est cet
arrêté de 1923 qui a formé l'ossature de notre droit foncier jusqu'à notre
Indépendance, et continue jusqu'à ce jour. I1 est vrai que j'ai quitté
l'administration de la Conservation foncière en 1961, mais je ne pense pas
qu'il y ait eu depuis des modifications substantielles de la législation foncière
en vigueur avant l'Indépendance. C'est ainsi que les droits de propriété restent
garantis "définitifs'' et "inattaquables''. La procédure d'immatriculation
aboutissant à la création des titres fonciers est restée la même, et les droits
fonciers établis par les Allemands continuent à être respectés.

- -
Q Pour compléter votre rappel historique, c'est à partir de
1904 qu'on a produit les premiers titres fonciers. Mais, en
fait, la propriété privée à Lomé est plus ancienne : c'est dès
les origines de la ville, en 1880, puisque l'on trouve ainsi
aux archives des contrats d'achat et de location, dès 1880-82,
qui sont formulés dans des termes pratiquement modernes.

- C'est exact !
- Q -
Ceci donc avant même l'arrivée des Allemands ! Le tout
premier document cartographique que l'on a sur la ville de
Lomé, c'est un plan de 1891, et c'est déjà un cadastre, un
manifeste d'appropriation de terrains. A ce qu'on m'a raconté,
dans les vieilles familles, la tradition est que les Allemands
auraient dit aux gens : "Nous ne voulons pas qu'il y ait des

Les titres fonciers allemands ont ét6 créés par l'ordonnance du 21 novembre 1902 et les
arrêt& d'application des 19 juillet et septembre 1904.

276
conflits entre vous pour ces problèmes de terrains ; donc on
va tout mettre dans un livre". Dans la mémoire populaire,
l'Administration a pour rôle essentiel de garantir cette
propriété, en la transcrivant dans un livre. Ce qui est, au
fond, assez juste ...
1 C'est tout à fait raisonnable !

- -
Q Pourriez-vous nous expliquer s'il y avait des différences
sensibles entre le droit'allemand et le droit franqais, ou est-ce
que le second a p u se substituer au premier sans difficulté
parce qu'il était semblable ?

- Yen suis très étonné, mais il n'y a pas de différence du tout ! Par
exemple, en matière de procédure d'immatriculation, les Allemands avaient la
même méthode, la même procédure que celle que les Français ont instaurée
après la prise du mandat.

- Q -
C'est une procédure qui est longue, coûteuse, mais qui
offre énormément de garanties pour les gens, n'est-ce pas ?

- Justement ! Cette procédure, mon avis, est nécessairement


longue. Et ce n'est pas trop long, car, une fois terminé sans opposition, le
titre de propriété devient inattaquable.

- Q - Parlez-nous un péu de la procédure allemande.


- 11 fallait d'abord adresser au préfet (enfin... ce qu'on appelle préfet
aujourd'hui) une demande d'enquête. Cette enquête était faite en invitant tous
les occupants limitrophes du terrain, les chefs du quartier ou les chefs du
canton, à se réunir un certain jour sur le terrain. Au cours de cette visite, on a
à vérifier les limites du terrain. Si tout le monde est d'accord, le préfet dresse
un rapport, établit un certificat administratif auprès du conservateur de la
propriété foncière. Celui-ci est chargé de la publication de cette réquisition
d'immatriculation au Journal officiel. Après parution de ce journal, le
découpage et l'extrait de cette réquisition sont affichés au tribunal du lieu où
se trouve le terrain.

- Q - Et Ci la Conservation foncière aussi...

- Oui, naturellement, pendant trois mois. Si, au bout de ces trois


mois, il n'y avait pas eu d'opposition, le conservateur est libre -il est même
obligé- de créer le titre foncier. Mais s'il y a eu opposition, le dossier est
transmis au tribunal, qui devra statuer sur le bien fondé des prétentions de
l'opposant. Si l'opposant a gain de cause, évidemment, la procédure est
interrompue, et le jugement donnant gain de cause à l'opposant servira de
pièce maîtresse pour la procédure d'immatriculation par l'opposant. Si
l'opposant est débouté, le tribunal ordonne au conservateur de créer

277
immédiatement le titre foncier au nom du premier requérant.

- Q -
Quel était Ci l'époque le délai maximum pour avoir un
titre foncier ?

- La procédure était longue également du temps des Allemands. Je


ne peux pas dire si c'était deux ou trois mois de plus ou de moins, mais elle
était longue aussi. D'après les dossiers qu'on a, à partir du moment où les
contrats ont été conclus et le titre foncier établi, ça faisait aussi une année,
comme maintenant, à peu près...

- Q - Qu'en pensez-vous, M. Creppy ?

- J'allais intervenir pour parler du rôle du géomètre au cours de la


procédure d'immatriculation. Vingt et un jours au moins avant l'expiration du
délai de trois mois, le conservateur envoie sur le terrain une équipe de
géomètres, pour aller procéder au bornage d'immatriculation. Le bornage,
dans le langage technique, signifie une reconnaissance des limites du terrain
en présence du propriétaire requérant, des propriétaires limitrophes et tous les
ayants droit éventuels.

- Q -
Est-ce que l'on plante effectivement des bornes en même
temps ?

- Non. Les bornes ont toujours été plantées préalablement par les
propriétaires, avant l'établissement même du certificat administratif. Ça, c'est
l'abornement, qui est différent du bornage, au sens technique du mot.
- Q -
SaveZTvous quel était le montant des frais de bornage Ci
Pipoque allemande ?

- I1 n'y avait pas de frais pour le bornage à l'époque allemande : le


bornage était fait par les fonctionnaires. Il n'y avait pas de géomètres privés.
Il était fait par les géomètres officiels allemands.

-Q- Gratuitement ?

- I1 y avait les frais d'établissement des contrats, mais je n'ai pas


trouvé de traces du payement de frais de bornage.

- Effectivement, il y a eu, entre temps, quelques petits frais à partir


du moment où certains plans annexés au dossier d'immatriculation s'avéraient
- faux : la section topographique du Service des domaines, à l'époque, était
obligée de reprendre tous ces travaux, aux frais du requérant. Donc, comme
frais, il y avait les frais de publication, mais qui n'étaient rien du tout à
l'époque.

- Q -A la conservation foncière de Lomé, on a toujours 513

278
"Grund Akten", c'est-à-dire les "actes fonciers " allemands,
dont le papier a bien jauni. Ils contiennent l'ensemble des
dossiers. Dedans, il y a toujours un plan de la parcelle dont le
papier, lui, n'a pas bougé : il est resté blanc comme au
premier jour, et les couleurs remarquablement conservées.
Savez-vous quel est ce papier ?

- Ah, je l'ai observé aussi ! Je me demandais bien quelle est cette


encre qui ne pâlit pas, parce que, alors, on employait l'encre de Chine dans
toutes les écritures. Celle-là, c'est une écriture qui paraît neuve aujourd'hui
comme à l'époque !

- -Q C'est surtout le papier des doèuments qui a jauni, mais,


pour ces plans-là, il y avait un papier spécial. Peut-être
l'équivalent du papier des billets de banque ?

- Je crois que c'est un calque spécial, parce que, à l'heure actuelle,


nos calques jaunissent aussi. Alors que les calques de l'@oque sont restés
jusqu'à ce jour très propres, très blancs.

- Effectivement, c'étaient des papiers spéciaux. Je pense que, à


l'heure actuelle, on emploie des papiers calque qui ne tiennent pas aussi bien
que les papiers qui étaient utilisés par les Allemands. Et puis, il y avait aussi
les papiers toilés : c'est des toiles sur lesquels on faisait des plans, qui
étaient indéformables, qui se conservaient parfaitement bien.

- -
Q Et qui surtout ne bougeaient pas à la température : pas
de rétrécissement, ni d'élargissement ...

- MSme avec les intempéries, ça ne bougeait pas !


- Q -
Donc une procédure d'immatriculation qui est très
ancienne, avec peu de modifications entre l'époque allemande
et l'époque française : une mécanique d'établissement de la
propriété foncière qui est pratiquement aussi vieille que le
siècle. Mais ce qui a sans doute changé depuis, c'est la
profession de géomètre. A l'époque allemande, il n'y avait
donc - q u e des géomètres publics. M . Creppy, quand sont.
apparus les géomètres privés ?

- J'ai ouï dire que le premier géomètre privé était un certain Ahyée,
qui aurait participé à la délimitation de la frontière franco-britannique
(actuellement Togo-Ghana), en 1927-29. Celui-là travaillait aussi .bien au
Ghana-qú'ici, au Togo. Après, il a eu à s'installer au Togo. I1 a pris des
apprentis. Son premier apprenti est un certain "Mensah-Ancien", comme on
I'apEelait : d'Alméida Mensah, qui est toujours en vie. A partir de lui, il y a
eu un certain Gomez, qui s'est installé bien après Monsieur Ahyée. Monsieur
Gomez était au départ un enseignant, qui s'est formé sur le tas : il aurait

279
suivi des cours par correspondance avant de devenir géomètre. Ensuite un
agent d'affaires, Monsieur Kponton, mais qui a travaillé avec le concours de
certains agents des Travaux publics (Monsieur Gbényédji, par exemple). Un
certain Monsieur Soulé Amadou aussi, que ses amis ont formé comme
topographe; en fait comme croquiseur et chaîneur, un agent d'affaires qui s'est
installé. ..

-Q -
Un parent du fameux Hubert Kponton, le fondateur du
musée national ?

- Oui, j e crois qu'il doit être son frère, ou son cousin ... Donc,
presque tous ces géomètres togolais, à l'époque, n'étaient effectivement que
des croquiseurs, comme je viens de le dire, des chaîneurs : ils faisaient les
croquis des terrains, qu'ils présentaient au conservateur. Parce qu'il n'existait
pas un Service topographique : c'était une section topographique de la
Conservation fonci6re. Alors ces croquis, comme je viens de le dir?, étaient
repris entièrement au moment des bornages par les agents de I'Etat, qui,
étaient en ce temps des Européens des TP spécialement envoyés ici, comme
Monsieur Georges Lalondrelle, qui était le premier géomètre en titre au
Togo, à la Conservation foncière.

- Q - Je comprends mal comment ces géomètres privés ont p u


s'installer dans cette procédure, qui était auparavant contrôlée
entièrement par les services publics. Puisqu 'il fallait- mesurer
h nouveau les parcelles au moment de l'immatricul&on, Ci
quoi cela servait-il de les faire mesurer une première fois par
des géomètres privés ?

- Oui, évidemment... Beaucoup de Togolais voulaient des titres


fonciers ; ils s'adressaient à quelqu'un qui pouvait présenter un croquis qui
indiquait la situation du terrain pour lequel ils demandaient l'immatriculation.
Alors, I'État ne pouvant pas faire face à toutes ces demandes, le géomètre
privé, à l'époque, faisait ce travail.

- Les futurs propriétaires togolais devaient s'adresser à la première


personne qu'ils avaient devant eux : c'était ce qu'on appelait les agents
d'affaires. Eux confectionnaient d'abord les contrats ;ils savaient rédiger une
deinande d'immatriculation. En même temps, ils faisaient le plan. Le plan
était faux, c'était évident, parce que, par la suite, la section topographique
devait reprendre tous ces plans. Mais cela importait peu, puisqu'il n'y avait
pas d'autres moyens de faire.

- -
Q Est-ce qu'ils étaient gravement faux, ou bien c'était une
affaire de 5 ou 10 % ?

- Oh, ce n'était pas gravement faux, au fond. Ils se servaient des


moyens du bord ...

280
- Q - Simplement imprécis ?

- Imprécis, mais pas faux.


- Q -
C'est dire que, au cours des années 1940-50, vous avez
eu Ci faire beaucoup d'intervention de rectification dans le
bornage d'immatriculation ?

- Si ! Presque chaque point était repris par le géomètre officiel.


Parce que le géomètre officiel, lui, est assermenté (le géomètre privé ne l'était
pas). Donc l'Administration avait foi en ce géomètre assermenté. Le titre
foncier étant une pièce précieuse, il fallait que le plan soit entièrement
inattaquable sur le plan de la forme et de la précision.

- J'allais préciser que le décret foncier du 24 juillet 1906 faisait


obligation aux géomètres assermentés, désignés pour procéder au bornage, de
reprendre toutes les mesures de terrains et d'en établir un procès verbal séance
tenante. Voilà ! Je peux être sollicité comme expert par le tribunal pour aller
procéder à une délimitation. Ce qui n'a absolument rien à voir avec un
bornage d'immatriculation proprement dit : ça peut être pour une cause
quelconque (pour un partage ou une expertise du tribunal). Au moment du
bornage, je suis obligé de reprendre entièrement les mesures.

- Q - Peut-être avec des instrument plus précis ?

- Oui, mais même peut-être avec les mêmes instruments, puisque la


loi me fait obligation de reprendre ces mesures devant l'assistance. C'est
l'ensemble de cette opération qui constitue le bornage proprement dit, c'est-à-
dire la reconnaissance de la mesure des limites en présence des propriétaires
du terrain, du requérant, du propriétaire vendeur et des propriétaires
I imitrophes.

- Ce qu'on appelle le "bornage contradictoire", parce que toutes les


personnes sont Ià pour contester le travail s'il est en quelque sorte douteux.

- Q - Était-il fréquent qu'il y eût contestation ?

- Sur le plan technique, je ne pense pas : il y avait des contestations


sur le plan du droit de propriété sur la parcelle. Ça, ça arrivait très
fréquemment ! Les géomètres officiels devaient consigner les observations
des opposants dans le procès verbal et faire signer toutes les parties pour faire
foi de leurs déclarations.

- Parfois, quand-même, il y avait certaines protestations du fait que


le géomètre n'est pas toujours tenu de suivre les lignes courbes indiquées par
les propriétaires sur le terrain. On rectifie au mieux et, parfois, au cours de
ces rectifications, il y a des oppositions. Mais la conciliation a toujours été
possible sur le terrain.

28 I
- Q -
Par exemple, dans une semaine normale (à l'époque oÙ
vous étiez géomètre chargé de ces immatriculations
définitives), combien y avait-il de contestations ?

- Au cours du bornage d'immatriculation, quand il y a opposition,


c'est sur la totalité du terrain.

- -
Q Quelqu'un dit : "On est tous d'accord que ça commence Ci
tel arbre et que ça s'arrête à tel autre, mais ce n'est pas h lui,
c'est à moi !"Ou, bien : "Le vendeur autorisé n'est pas celui-
là ; c'est moi le seul vendeur légitime "... Mais sur les
limites mêmes du terrain, on contestait rarement ?

- On ne contestait pas, parce que les limites ont toujours été


préalablement délimitées par les propriétaires, et en présence des limitrophes.
Au moment de la délivrance du certificat administratif, toutes les collectivités
locales coutumières sont convoquées et sont présentes. S'il y a contestation
sur le champ, on rectifie avant l'établissement du certificat administratif.

- Q -
Mais ces contestations étaient-elles fréquentes, ou bien
c'était seulement un petit nombre de cas ?

- Non, non ! I1 y a en souvent dans certaines régions ! (rires)Quand


vous vous trouvez dans la région d'Aflao, c'est très fréquent : les enfants qui
contestent les terrains qui ont été vendus par les parents... Je peux dire que
c'est classique dans certaines régions.

- Q -
Comment travaille le géomètre ? Concrètement, qu'est-
ce qu'un borpage ? Voulez-vous nous expliquer quelle est la
démarche ?

- Le bornage ? I1 y a deux phases. D'abord la phase administrative,


qui consiste à vérifier en arrivant sur le terrain l'identité de tous ceux qui ont
été dûment convoqués par le conservateur et qui doivent assister au bornage.
Ces vérifications faites, le propriétaire requérant, c'est-à-dire celui qui requiert
l'immatriculation. ...

- Q - Le candidat pròpriétaire ?

- Oui !

- Q - Puisqu'il ne l'est pas encore officiellement... (rires).

- Bon, il prend \e devant des opérations ;il indique au géoinètre et à


tcus ceux qui assistent au bornage les limites de sa propriété : les bornes.
Voilà, par exemple, la première borne ; il quitte ici, il va là-bas, on le suit,
et on parcourt tout le périmètre du terrain... Une fois cela terminé, et sans
contestation (ou même avec contestation), le geomètre, maintenant, prend ses

282
instruments topographiques, la chaîne' et le goniomètre2 (maintenant, c'est
un théodolite3). On les prend et on lève à la fois les angles et les distances.
Même en cas de contestation, le géomètre est tenu immédiatement de faire
sur le terrain le levé de la parcelle litigieuse.

- Q - On ne peut pas prendre en compte le relief, les pentes ?

- Non, non. Ici il n'y a que de la planimétrie, c'est-à-dire de la


projection horizontale.

- -
Q Donc on parcourt deux fois le périmètre, une fois pour
voir où sont les bornes, une deuxième fois avec la chaîne
d'arpenteur pour mesurer...

- Oui. Une première fois : formule administrative pour la


reconnaissance des limites. Une deuxième fois : les mesures pour voir si le
plan déposé par le requérant (le candidat propriétaire, comme vous l'appelez)
est conforme au plan du terrain.

- Q -
Et à chaque angle, avec le goniomètre, on refait les
calculs ?

- On calcule la surface, les distances... I1 arrive parfois qu'on arrive


dans des coins inaccessibles. (rires)Enfin...Avec des méthodes de géométrie,
on arrive à déterminer ces distances.

- -
Q Quand il s'agit d'un lot standard de 20 mètres sur 30, ce
n'est pas un travail difficile. Mais quand vous aviez à mesurer
170 hectares4, ga ne devait pas se faire dans la matinée ?

- Non ! Voilà ! (rire) Le bornage peut durer plusieurs jours. Mais


pas le bornage proprempnt dit, c'est-à-dire reconnaître les limites des
propriétés en présence de tous les assistants : ça, on peut le faire au cours de
la même journée. Vous parcourez toutes les limites d'abord, pour voir s'il y a
ou s'il n'y a pas contestation. Une fois cette phase achevée, le bornage
administratif est donc terminé. Maintenant, il reste le levé topographique, qui
n'est pas le bornage, qui est le contrôle du plan déposé à l'appui de la
réquisition d'immatriculation.

- Q -
De nos jours, la plupart des parcelles sont
rectangulaires, donc relativement simples à lever. Mais vous
devez parfois vous trouver devant des parcelles extrêmement
compliquées. J e p e n s e a u x cas des collectivités
traditionnelles, dont le terrain est d'origine coutumière ?

Chaîne d'arpenteur, robuste et indéformable, longue de vingt mktres.


Instrument de mesures des angles.
Appareil de visée qui mesure les angles aussi bien verticalement qu'horizontalement.
Surface de l'ancienne cocoteraie d'Augustin0 de Souza, à l'origine du quartier Souza NétimB.

283
- Oui... Enfin... Les parcelles régulières de 30 m sur 20, les lots qui
ont été implantés par des géomètres, la plupart du temps (à la tolérance près),
c'est correct. Quand on va sur le terrain, parfois, on n'est pas obligé de
parcourir les limites ; ces limites sont bâties par d'autres procédés
topographiques : on contrôle, par exemple, en mesurant la diagonale, quand
ce sont des rectangles. Les diagonales doivent être égales. Avec une distance
de 30 sur 20, selon le théorème de Pythagore, la diagonale doit mesurer
tant1, et puis on s'en va. On n'est pas tenu obligatoirement de parcourir
toutes les limites, dans ce cas.

- Q - Un géomètre doit donc être un bon mathématicien ...


- Oh, c'est beaucoup dire ! (rires).Un géomètre a des notions qui lui
permettent de déterminer d'une façon exacte les mesures du terrain.

- Q - De votre temps, M. Bruce, quel était le nombre moyen


des enregistrements chaque année ?

- Ça a dû beaucoup changer, puisque avec l'évolution, les gens se


rendent compte de la nécessité croissante d'avoir des terrains immatriculés.
C'est difficile à dire maintenant, après un tel recul... Vous savez, j'ai quitté
les Domaines il y a vingt-sept ans ! Je ne peux plus dire exactement combien
de titres fonciers on créait en moyenne... Mais je pense que, comme les
formalités, autrefois, étaient plus légères qu'aujourd'hui, il a dû y avoir plus
de créations de titres à l'époque. Parce que les gens, je pense, ont maintenant
beaucoup de difficultés à faire établir les plans, à les faire réviser, à payer les
droits (qui ont augmenté légèrement par rapport à l'ancien temps). Je crois
qu'il a dû y avoir plus de titres créés à l'époque que maintenant. '

- Q- Actuellement, il s'en crée Ci peu près un millier par an


-ou un peu moins d'un millier- pour tout le Togo (dont 80 ou
90% Ci Lomé). On doit être actuellement Ci un total de 18 O00
environ, n'est-ce pas, M. Creppy ?

- Le nombre total de titres fonciers avoisine maintenant les 20 000.


C'est dû aussi essentiellement au fait que beaucoup de jeunes fonctionnaires,
qui veulent avoir leur maison à eux, ont sollicité des prêts immobiliers. Les
organismes financiers, prudents qu'ils sont, ont toujours exigé un titre
dGfinitif avant d'accorder les prêts. C'est ce qui a poussé à la hausse :
beaucoup ont demandé le titre foncier ces derniers temps. Moi, quand je suis
arrivé au Service, il y a vingt-cinq ans, on était à 4 000-5 O00 ... A l'heure
actuelle, on est à une vingtaine de mille, hein ?

- J'ai quitté le domaine au moment où on avait 5 O00 titres créés. Si


aujourd'hui il y a une vingtaine de mille, ça fait 15 O00 de plus en l'espace de
vingt-cinq ans. J'ai commencé à la conservation à partir de 1957, mais il y

' 36,05m.
284
avait avant moi déjà des titres créés : je parle du chiffre total, qui atteignait
5 O00 au moment où j'ai quitté le Service.

- -
Q Il y en avait, si j'ai boitne mémoire, à peu près 6 O00 à
l'Indépendance.

- Je suis arrivé au Service des domaines au moment où Monsieur


Bruce partait. Effectivement, ça coïncide avec les chiffres quej'ai donnés. La
durée, pour l'obtention d'un titre foncier, c'est capital. Parce que, dans ce
système de l'établissement d'immatriculation, il y a un point qui reste encore
à améliorer : c'est que les avis d'immatriculation et les avis de bornage ont
été toujours publiés au Journal officiel, mais en fait, Dieu seul sait, même
parmi l'intelligentsia togolaise, combien de gens lisent le Journal officiel...
(rires). Alors, je crois que, à l'avenir, on trouvera une certaine formule pour
faire connaître au paysan qui est dans son petit village qu'on veut
immatriculer un terrain chez lui, et qu'il en tienne compte, qu'il se prépare
pour recevoir les gens... Sans quoi, avec les seules publications au Journal
officiel, on a parfois des surprises désagréables sur le terrain...

- Q - Une autre fonction des géomètres (et ceci, j e crois, dès


les années 1950), Fa a été, en fait, devant l'absence de
services publics compétents, de faire les lotissements, de
transformer la périphérie de Lomé -les cocoteraies du cordon
littoral, puis les champs du plateau de Tokoin- en quartiers
habités. Comment cela s'est-il produit ?

- Ça vient du fait que l'État n'était pas en mesure de procéder à ces


lotissements, parce qu'il n'avait pas le personnel nécessaire. Et puis, il y
avait aussi, il faut le souligner, ce droit fondamental de propriété qu'on
reconnaît aux autochtones. Alors, le propriétaire d'un terrain est libre de
choisir lui-même le géomètre qui va lotir son terrain, et il est libre aussi
d'imposer ce qu'il veut comme dimensions de ses lots (du moins, à l'époque).
Or le géomètre, lui, y a tout intérêt : plus il y a de lots, plus ses honoraires
augmentent ! Alors, dans ces conditions... D'ailleurs vous l'avez constaté,
dans certaines régions de la ville de Lomé, il y a eu des lots qui sont de 20
mètres sur 20, ensuite des lots de 25 sur 20, des lots de 25 sur 25, et, à
l'heure actuelle, on trouve des lots de 20 sur 30. (Je dis "20" en premier,
parce que c'est la largeur sur rue, pour pouvoir donner l'accès à beaucoup de
lots sur les grandes artères).

- -
Q Ce qui fait des lots de 600 m2. Les urbanistes trouvent
que c'est trop grand, que cela étire démesurément la ville ...
- Ces 600 m2, c'est une moyenne, ce n'est pas obligatoire ! I1 n'y a
dans aucun bouquin une surface obligatoirepour un lot !

- Q -
C'est une habitude, mais pas très ancienne : autrefois,
les terrains étaient plus petits. Mais maintenant, on considère

285
ces 600 m2 comme la norme. L'enquête que j'ai faite sur les
propriétés à Lomé (portant sur 3 O00 parcelles à travers tous
les quartiers) m'a donné une moyenne de 550 m2 sur
l'ensemble de la ville. Donc on n'en est pas loin...

- Oui, oui. L'État lui-même, quand il a commencé à faire certains


lotissements (par exemple à Hanoukopé'), c'était 25 sur 25.

- Et des rues de 6 à 8 mètres, au lieu de 10 à 12 comme on fait


aujourd'hui.

- A l'époque, il n'y avait pas d'urbanistes et le peu qu'on avait était


venu "trop tard dans un monde trop vieux". (rires) Mais, depuis un certain
temps, quand même, il y a des Togolais très compétents qui ont été formés,
qui ont pris le problème en main. Souvent sur la demande des propriétaires :
quand le terrain n'est pas grand, on veut le plus grand nombre possible de
lots. Mais après, avec les urbanistes, on tient compte quand même de la
viabilité de la région, et du standard de villas qu'on veut construire là-bas,
pour déterminer les dimensions. Ce n'est plus sur la demande (ou sur l'esprit
de gain) du propriétaire que les distances sont déterminées.

-
- Q Ce qui s'est produit, c'est que la ville de Lomé s'est
développée énormément en espace : entre 1970 et 1981, elle a
doublé de population, mais triplé de superficie. Ce qui pose
des problèmes d'aménagement_ difficiles : quand vous avez une
maison tous les 100 mètres, amener l'eau, l'électricité ou le
goudron coûte extrêmement cher. 11 est probable que, dans
l'avenir, il y aura des pressions pour réduire la taille des lots.
Dans des villes comme Abidjan ou Kinshasa, les grands lots
ont des surfaces de 300 ou 400 m2 (et les petits 100 ou 150).
Les 600 m2 de Lomé, c'est un luxe!

- Oui. A Abidjan, quand même, ce n'est pas pareil, parce que, l'État
prend les devants pour faire le lotissement, sans même l'avis des
propriétaires. On fait le lotissement, et c'est 1'Etat qui donne des autorisations
d'occuper ces terrains-là, avec des cahiers des charges. Bon, ici, il y a aussi
l'esprit togolais : chacun veut être propriétaire de sa maison, et on n'aime pas
beaucoup les "Habitats"*. Un Togolais préfère aller s'installer à cinq
kilomètres plus loin, mais sur son propre terrain, plutôt que d'habiter à côté
d'un autre Togolais dans un même immeuble. L'esprit d'immeuble ne -
convient pas à l'esprit togolais ! (rires)

- La raison pour laquelle, dans les pays autres que le Togo, l'État
prenait sur lui de faire le lotissement (comme on vient de le constater par
exemple en Côte d'Ivoire), c'est parce que les terrains étaient de prime abord
/

-
-- / \
Voir ci-dessus dialogue no 4. ì \
Cit6s construites h l'instigation des pouvoirs publics. I

286
domaniaux. Or, au Togo, les terrains (surtout dans la ville de Lomé)
appartenaient à des collectivités : c'étaient des propriétés privées. Pour cette
raison, le propriétaire privé qui avait u?e grande surface et qui voulait faire
lotir son terrain n'avait pas besoin de 1'Etat pour le lotir.

- Q -Dans la création de ces nouveaux quartiers, il y a


parfois eu des problèmes de coordination entre géomètres, ce
qui fait que le quadrillage des rues de l'un ne s'adapte pas
toujours au quadrillage des rues de l'autre, n'est-ce pas ?

- C'est que, au départ, les géomètres privés avaient fait des


lotissements 'clandestins. L'urbaniste a eu du mal à assembler ces
lotissements, surtout quand il n'y a pas eu un système de levé unique. C'est-
à-dire que chacun part d'un système de coordonnées de son propre choix : c'est
qu'il n'y avait aucune coordination dans les levés, dans les travaux
topographiques. Donc l'urbaniste avait du mal à assembler les plans. Ce qui
fait que l'on a, dans certains quartiers, des rues qui se chevauchent, qui
finissent en queue de poisson, des impasses...

'- Q -
Ce qui, maintenant, n'est en principe plus possible,
grâce au schéma directeur adopté en 1981, sur lequel les
lotissements doivent s'adapter.

- Pas seulement le schéma directeur ! Lomé, sur sa plus grande


partie, est maintenant couvert par un réseau de polygonation auquel tous les
géomètres sont tenus de se rattacher. Donc en donnant par exemple les
coordonnées d'un point, le Service de la cartographie est à même de vous dire
où se trouve précisément le terrain.

-
--Q Selon ce que racontent les gens, on laisse entendre que,
fact? li des paysans analphabètes, certains géomètres se
faisaient payer non pas en argent, mais en nombre de lots et
que, parfois, ils ont quelque peu abusé ...
- Oui, c'est vrai. En revenant ici, au Togo, en 1960, moi-même j'ai
été surpris par ce phénomène, parce que ça a été une manière d'escroquer les
propriétaires analphabètes, qui ne sont pas au courant de notre métier. Parce
que, quand le géomètre demande 200 O00 F, par exemple, pour un
lotissement à un propriétaire, le propriétaire n'a pas ces 200 O00 F : il trouve
ça énorme ! Mais lui-même ne donne aucune valeur à son terrain. Le
géomètre propose :
- "Si vous n'avez pas 200 O00 F, je vais vous prendre quatre lots sur
le lotissement.
- Et combien de lots j'aurai après le lotissement ?
- Vous aurez quarante lots ; j e n'en prendrai que quatre !
- Ah bon, c'est rien ! Prenez les quatre lots..."
Or, après, le géomètre vend chaque lots à 100 O00 F ou à
200 O00 F ! Ça lui faisait 800 O00 F ! Ça, c'est dû au fait que les

287
propriétaires, au départ, n'ont jamais eu d'argent pour financer leurs
lotissements.

- Q -
Maintenant, il existe une organisation de géomètres,
l'ordre des géomètres, pour éviter ce genre d'abus.

- L'ordre des géomètres ? C'est tout récent ! Ce n'est que depuis le


2 mai dernier1 que l'ordre des géomètres a été officiellement créé. Mais,
compte tenu du sérieux avec lequel cet ordre a été fait, ce texte a été fait, je
crois que, dès qu'il sera mis en application, ces abus seront du coup arrêtés.

- Q -
Un autre élément de sécurité pour le public, c'est que
n'importe quj ne peut pas s'improviser géomètre : il faut être
agréé par I'Etat, n'est-ce pas ?

- Oui,.parce que, avant, pour être géomètre, il suffisait d'acheter une


patente aux Contributions directes. On a vu des tailleurs, des forgerons, qui
sont devenus des géomètres, parce que ça payait plus que leur métier ... Et
déjà en 1976, le président de la République lui-même a pris ce problème en
mains : on a pris le premier texte qui réorganisait totalement la profession de
géomètres, qui rendait obligatoire l'agrément avant l'exercice de la profession.
On devait en même temps, six mois après la publication de ce texte, former
l'ordre des géomètres, ce qui vient d'être fait après deux années de travail
laborieux, et, Dieu merci !, je crois que d'ici quelques mois, ça va se mettre
en place, et qu'on va arrêter beaucoup d'abus. S'appellera géomètre seulement
celui qui est vraiment géomètre.

- Q -
En 1977, on a créé une Direction générale de
l'urbanisme et de l'habitat. Qu'est-ce que cela a modifié pour
vous dans la pratique de la création des terrains ?

- Eh bien, ça a modifié beaucoup de chose, parce qu'on a eu des


jeunes gens très capables qui sont arrivés, qui ont pris sérieusement le
problème à coeur. Par exemple, avant, il suffisait au géomètre privé de
présenter un plan au chef du Service topographiquepour avoir un visa et faire
immatriculer un terrain. L'avis du Service de l'urbanisme, qui n'existait
presque pas, n'était pas demandé. En ce moment-ci, avant même que le
Cadastre ne soit saisi, le plan doit être visé par le directeur du Service de
l'urbanisme. C'est très important, et ça a assaini beaucoup la situation.
I

- Q - On a la garantie que_la vente du terrain est valable ?

- I1 a la garanti? que le terrain se trouve dans une zone régulièrement


lotie et approuvée par l'Etat.

- Q - Et que les propriétaires qui vendent ont, effectivement,

1988.

288
le droit de vendre ?

- Non, non ! Ça n'a rien à voir avec le droit de propriété. Le vjsa,


sut le plan de l>rbanisme, ça veut dire que l'urbanisation a été faite par 1'Etat
ou au su de I'Etat, hein ? Le visa par le Service de la cartographie et du
cadastre, ça, c'est pour voir l'exactitude du travail du géomètre, mais ça ne
confère aucun droit de propriété, parce qu'il peut arriver que le même terrain
fasse en même temps l'objet de visas de ces différents services. Ça ne veut
pas dire, à partir du moment où le chef du Service de l'urbanisme ou du
cadastre ont visé ces plans, que celui qui présente le plan devient propriéta$e.
Non, il faut que toute la procédure d'immatriculation soit engagée. Et c'est
cette procédure qui révèle -et qui confme- le droit de propriété.

- Je dois dire que c'est un point très important que M. Creppy vient
de soulever, parce que beaucoup de gens croient que, au moment oh le plan
est visé par le Cadastre, ça confère à celui qui a demandé le visa le droit de
propriété. Or ce n'est pas le cas : le visa du cadasire, comme il l'a dit,
confirme tout simplement l'exactitude du plan, mais pas le droit de propriété.

- En même temps, le Service de la cartographie (enfin... à l'époque,


le Service topographique, dont je faisais partie) vérifiait si, le terrain présenté
ne se trouvait pas dans un domaine public ou prive de 1'Etat. Nous veillons.
sur ça aussi ! Mais, pour ce qui est du droit de propriété même, non, ce
n'était pas l'affaire de la Cartographieet du Cadastre. C'était plutôt l'affaire du
conservateur.

- Q -
Ne pensez-vous pas que les services publics vont
développer leur production de dessins de lotissement et que,
ainsi, la profession de géomètre risque de voir réduire ses
attributions ? La production des lotissements, qui ont étZ-
longtemps faits par les géomètres, ne va-t-elle pas maintenant
leur échapper ? Il ne leur resterait plus que le travail de
bornage ...
- Non. En somme, le Service de l'urbanisme et le Service du
cadastre ne seront que des services coordinateurs.

- -
Q Donc, avec la croissance de la ville qui va continuer, la
profession de géomètre a encore un bel avenir devant elle ?

- Ah oui! Je crois ! Et le nombre de géomètres augmentant sans


cesse, chacun, enfin, aura son travail. Il y en aura pour tout le monde !

- Q -
Nous n'avons pas encore évoquk la formation des
géomètres. Vous-même, M . Creppy, comment êtes-vous venu
à cette profession ?

- J'ai fait mes études primaires ici, au Togo ; ensuite mes études

289
secondaires au Bénin (ancien Dahomey), à l'école Victor-Ballot', et, de là, j'ai
passé le concours pour aller à l'école fédérale publique de l'AOF, qui groupait
à l'époque huit États (le concours était passé au niveau de ces Etab-là). On se
retrouvait au nombre d'une quinzaine-vingtaine dans cette école, et, après
quatre ans de formation, on sortait, soit géomètre ou agent technique de
Travaux publics, soit adjoint technique des Mines, m i s à la disposition du
gouvernement général et affecté partout où besoin sera.

- Q -
Apparemment, c'est dès les années 1940-1950 qu'il y a
eu Ci Lomé des ateliers avec une multitude d'élèves-géomètres,
qui devaient payer une certaine somme d'argent avant d'avoir
leur diplôme.

- Ça s'est calqué un peu sur le système d'apprentissage de tous les


métiers, ici, au Togo. Avant d'être initié, on vous demandait de remplir
certaines formalités pécuniaires et, après, vous restiez en apprentissage. Vous
restiez corps et âme à la merci du patron (qui vous utilisait même à la
maison pour ses affaires personnelles), et qui vous apprenait le métier
pendant trois, quatre ou cinq ans. Et après, il vous demandait de remplir
encore d'autres formalités, en donnant une certaine quantité de boissons, de
l'argent, et puis on vous conférait, devant une assistance de vieux maîtres-
maçons, de vieux maîtres-forgerons ou tailleurs, le titre de géomètre... On
vous libérait, quoi !

- Q -- Il n'existait donc que cette formation sur le tas ?

- Oui, il n'y avait que cette formation sur le tas, que les géomètres
ont calqué pour leurs apprentis. On les prenait comme-ça. Surtout que c'est
un métier qui, à l'époque, était lucratif. Ceux qui s'étaient installés comme
géomètres avaient certaines apparences d'aisance, et tout le monde voulait être
géomètre. Mais d'abord, ne peut pas être apprenti géomètre qui veut : il faut
avoir un minimum de culture de base, il faut avoir un certain niveau. Moi,
j'estime que, à l'heure actuelle, pour faire apprenti comme on le faisait avant,
il faut que le jeune homme qui veut faire apprenti ait au moins le niveau du
brevet é1émentaire2. Et puis, après, qu'il ait au moins quatre ans de
formation. Tout dernièrement, de 1985 à 1988 (donc cette année), on a eu à
former des géomètres. On a pris alors des jeunes gens qui ont fait un ou deux
ans à l'université, et on les a formés, pendant deux ans, avec le concours
d'assistants techniques allemands et français. Ils ont été sérieusementformés.
Ils n'ont vraiment rien à envier aux anciens géomètres qui avaient été formés
à l'école fédérale supérieurede l'AOF.

* A Porto-Novo,le seul collkge public du Dahomey colonial.


BEPC.

290
.- .

no 18

UNE COMMUNAUTE IMMIGREE :

LES YOROUBA

avec le

Chef El Hadj LAWANI


(né vers 1913 à Edjigbo, État d'Oyo, Nigéria)
chef de la communauté yorouba de Lomé

Nous rendons visite h une autre communauté ethnique


de Lomé.: les Yorouba, et h son chef, El Hadj Lawani'.

- Q - Chef Lawani, pouvez-vous tout d'abord nous expliquer


si, pour vous, ''Nago" et "Yorouba", c'est la même chose, ou
bien deux notions différentes ?

- Il y a deux races : il y a les Yorouba et il y a les Nago. Les Nago


sont des anciens esclaves2 en provenance du Nigéria, qui sont revenus
s'installer au Bénin, tandis que les Yorouba viennent directement du Nigéia,
précisément de l'ouest du Nigéria. Ils ont franchi beaucoup d'étapes dans leurs
aventures. Les uns ont choisi les petits villages du Bénin ; les autres -ont
poursuivi plus loin et sont parvenus à Lomé et dans les villages
environnants.

- Q -
Comment les Yorouba s'appellent-ils eux-mêmes, dans
leur propre langue ? Quel est le mot juste pour les désigner ?

- Dans notre propre dialecte, c'est l'yorouba''.


- Q - Alors d'où vient le mot "nago" ? ~

- Le mot "nago" est un dérivé des coutumes traditionnelles. C'est


par ces coutumes que certains ont pris ce nom de nago.

- Q -
Chef Lawani, vous êtes donc le chef de la communauté
yorouba. Est-elle surtout composés de citoyens nigérians ?

- Oui, elle est composée de citoyens nigérians. Nous sommes tous


Traduction simultanée assurée par son fils, et par M. Adjefina, fils du pricédent chef.
Au Brésil, revenus B partir de 1835, surtout B Lagos, Porto-Novo et Agoué. Voir Si Lomé...
tome II, dialogue n-11.

291
Nigérians.

- Q - Depuis quelle époque sont-ils installés h Lomé ?

- Depuis l'époque des Allemands., La date n'est pas précise.


- Q - Quels sont les premiers h être venus ?

- Le premier Yorouba qui s'était installé à Lomé fut Adédoyi


Adjayil.

- Q - Que faisait-il ?
- I1 était venu à l'aventure, et il avait pris l'hospitalité chez
Awousso, un Togolais, le grand frère d'Adjallé2, à Amoutivé, loin des
anciens quartiers de Lomé. I1 a vécu longtemps avec Awousso, et il
s'adonnait aux travaux champêtres. -'

- Q - Il était donc venu comme paysan ?

a ' - I1 était venu comme paysan.


- Q -
Car on dit en général que la communauté yorouba est
surtout composée d'artisans et de commeqants ?

- De commerçants, oui.
- Q - Mais
-_ lui est resté Ci Amoutivé comme-paysan ?
- I1 est resté à Amoutivé comme paysan, je peux dire, puisque c'est
aux travaux champêtres qu'il s'adonnait ;il ne faisait que ça.

- Q - A des cultures vivrières ou Ci des cocoteraies ?

- C'était la culture vivriere, le maïs, tout ça...


- Q - Comment est venu ensuite le reste de la communauté ?
- Donc, c'est Adjayi qui était le premier venu. C'était un homme
très fort, bien bati, de nature calme et sympathique. Monsieur Awousso lui
confia certaines responsabilités, il lui donna des parcelles de terre, et il
parvint même à lui donner en mariage sa petite soeur Alougba. Ils vécurent
longtemps et eurent beaucoup d'enfants, dont deux sont encore vivants
actuellement.
- -
Q Ils habitent toujours Amoutivé ?
D'autres traditions, dans la communautk yorouba de Lom6, hoquent les noms de Bello
Kayode, Bussari Akim Ola, Tidjani Bolagade, Adekola Adessina...
Ci-dessus, digbgue n'8.

292 .
- Oui. Celk que je connais très bien s'appelle Kossi Nago.
- Q - Quelle activité a-t-il ?
- Il est commerçant à Lomé.
- -
Q Le vieux fonds commercial a donc repris le dessus après
une génération paysanne ?

- Oui... C'est avec le temps, au fil des jours, qu'arrivèrent d'autres


Yorouba, mais qui, au lieu de rester à Lomé, se dirigeaient plutôt vers
d'autres localités : Assahoun, Kpalimé, Agou, Tsévié, Batomé1, etc. Mais,
vu l'ampleur que prenait Lomé dans le domaine commercial, tous ces derniers
qui étaient partis un peu plus loin revinrent s'installer à Lomé, et ils eurent
comme chef Adjayi.

- -Q Était-ce encore à l'époque allemande, ou déjà Ei l'époque


françaisè ?

- Déjà à l'époque française. Mais il y avait déjà eu des Yorouba qui


circulaient comme commerçants dans les villes du Togo bien avant l'arrivée
des Allemands.

- Q -Donc on avait là désormais une communauté


essentiellement commerçante.

- Commerçante,c'est ça.
- Q - Et ensuite ?
- Adjayi est devenu ainsi le premier chef des Yorouba à Lomé.
Tous, hommes et femmes, pratiquaient le commerce. Ils vendaient des
articles de predere nécessité, et surtout des tissus.

- Q -
Est-ce que cette communauté était tout entière
musulmane, .ou était-elle partagée entre plusieurs religions ?

- Oui, cette communauté est partagée entre deux religions : le


christianisme et l'islam.

- Q - Dans quelle proportion à peu près ? Moitié-moitié ?


-
C'est l'islam qui domine. Mais ce qui a débuté, c'est le
christianisme. C'est après que l'islam a pris le dessus. Mais il y a aussi des
animistes.

* On remarque qu'il s'agit des localités situées sur le chemin de fer, qui se développaient alors
autour des gares construites B l'époque allemande. La sélection entre celles qui ont continué B
croître et celles qui ont perdu toute importance économique ne s'est faite que plus tard.

293
- Q -
Ces premières familles étaient-elles apparentées entre
elles ? C'est-à-dire que l'on faisait venir un petit frère, un
...
lointain cousin, quelqu'un du village Ou bien y a-t-il eu de
nombreux courants tout à fait séparés, qui ont amené des gens
de plusieurs villes yorouba jusqu'à Lomé ?

- Tres souvent, c'est par le hasard. Par exemple, vous avez un


cousin quelque part ; vous apprenez que ça va, que son commerce marche
bien : vous êtes attiré... Bon ! Il vous fait venir, peut-être avec l'un de 'ses
frères ou l'un de ses cousins...

- Q - Donc ce sont surtout des filières familiales ?

- Des filières familiales, oui, il y en a. Mais il y a ici des gens


venus de plusieurs villes du Nigéria, qui ne sont pas du tout apparentés entre
eux.

- Q - Au début, m'y avait-il que des hommes seuls à venir, ou


leurs femmes . étaient-elles venues avec eux ?

- Ils venaient souvent avant leurs femmes.


-Q -
Mais il y avait là la concurrence des femmes de Lomé.
Comment ' s e répartissait le marché ?

- Ce sont les femmes yorouba qui exerçaient le plus ce métier ;.ce


sont elles qui ont dominé.
*
* *
- Q -
Les Yorouba sont-ils éparpillés dans toute la ville, ou
plutôt regroupés dans un seul quartier ?

- Ils sont répartis dans tous les quartiers de la ville, mais les
quartiers les plus habités par les Yorouba sont les quartiers qui sont proches
de la mer, ou près du marché, par exemple Assivito, Adjangbakomé,
Adawlato, Béniglato, ainsi de suite...

- Q - Est-ce qu'il y en a à Anagokomé ?

- Oui, il y en a, puisqu'il y a un quartier qui s'appelle Anagokomé !


- Q -
Mais c'est les quartiers des Nago, c'est-à-dire pas des
vrais Yorouba...

- Pas des vrais Yorouba, oui ... Mais le dialecte est presque le

294
meme : on se comprend par le parler et par les coutumes, si bien qu'il y a
des Yorouba et des Nago qui vivent ensemble.

- -
Q Ici, nous sommes à Assivito, au "Petit-marché", entre
la gare et la SGGG. Autrefois, à l'époque allemande, ce
quartier s'appelait "marché des Haoussa". Mais il y avait
quand même aussi des Yorouba qui y commergaient ?

- Quand on appelait Assivito le "quartier des Haoussa", il y avait


effectivement des Yorouba. Les Haoussa étaient nombreux. Mais les
Allemands ne faisaientpas de différences entre Haoussa et Yorouba.

- Q -Ensuite les Haoussa sont partis et les Yorouba sont


restés ?

- Oui.
- Q - Et dans l'ancien zongo, y avait-il des Yorouba ?

- Il y en avait !
-Q- Sont-ils partis eux aussi au nouveau zongo ?

- Ils sont partis, céux qui avaient leurs parcelles1, ou bien ceux qui
vivaient depuis longtemps avec les Haoussa. Ils ont quitté ensemble pour
aller s'installer au nouveau zongo.

- Q -
I l y a donc maintenant deux communautés : celle du
nouveau zongo et celle de la vieille ville ?

- Actuellement, c'est confondu, il n'y a plus les 'anciens et les


nouveaux : tout est mélangé. C'est le nouveau zongo qu'ils forment
maintenant.

- Q -Y a-t-il encore des jeunes Yorouba qui continuent à


venir du Nigéria s'intégrer dans cette communauté ?

- Toujours, toujours, il y a des jeunes qui viennent ! Mais nous qui


sommes ici, nous avons nos enfants ici, et les enfants de nos enfants...
- -
Q Et les vieux, repartent-ils 'terminer leurs vieux jours au
Nigéria ?
- Vous savez, dans le temps, les Yorouba étaient animés de l'esprit
des nomades : c'est-bdke on vient aujourd'hui, et demain on peut repartir...
Avant, quand un Yorouba atteint l'âge de 60 ou 65 ans,, on l'obligeait à

Le zongo, en. 1909,10, &ait un domaine public, mais on avait attribue des droits d'usage
sur les temns, qui ont et6.la seule chosehdemnisk lors de l'expulsion de 1977. Voir Si
Lomk.. tome II, dialogue no 14.

295
quitter pour rentrer chez lui, dans son village n a d . Mais actuellement, ce
n'est plus ça.

- Q -
Certains vieux Yorouba restent donc maintenant Ci
Lomé, et même se font enterrer ici ?

- A Lomé, oui, là où Dieu les rappelle à.Lui.


*
* *
-communauté?
Q - Quelles sont les activités principales de votre

- L'activité principale, c'est le commerce.


- Q - Le commerce de quoi ?
- Le commerce des produits de première nécessité, je peux dire : tout
ce qu'on utilise souvent, c'est ça. Mais, principalement, c'est sur les tissus
que ça se passe.

- Q -
Les pagnes, ou bien les tissus spéciaux, du genre
nylon?

- Les tissus spéciaux qui sont traditionnels,.ou bien qui sont utilisés
dans nos milieux au Nigéria, et que l'on trouve ici attrayants.

- Q - Par exemple ? .

- Par exemple, les dentelles...


- Q - C e qu'on appelle les dentelles d'Angleterre ?

- Oui, tout ça...


- Q -
Mais par exemple le nylon, les ''tissus artificiels et
synthétiques" ?

- Oui. Ils commandent ça du Nigéria, ou bien à l'extérieur, et ils les


vendent dans les boutiques.

- Q -
La plupart des commerçants sont-ils installés dans les
boutiques, ou est-ce que beaucoup sont des commerçants
ambulants, qui se promènent le long des rues avec leur pile de
tissus sur la tête ?

- Ce sont surtout les femmes qui sont des commerçantes (je veux

296
dire des revendeuses) qui circulent un peu partout. C'est avec la construction
du grand-marché d'Adawlatol qu'elles ont pu avoir des places pour s'installer
et vendre. Mais les hommes, en général, ont des boutiques. Ce ne sont pas
des commerçants ambulants.

- Q - Et ceux qui ne sont pas commergants, que font-ils ?

- Certains sont tailleurs, ou artisans. mais il y a aussi des


fonctionnaires parmi noÙs, maintenant. (silence) Beaucoup des nôtres sont
transporteurs. Dans le temps, comme le trafic se développait, ils ont fait
aussi le transport routier entre Lomé, le Nigéria et le Ghana.

- Q - Ils possèdent de nombreux camions ?

- Beaucoup de camions !
- Q - Qui les conduit ? Des chauffeurs yorouba ?
- .Oh, des autochtones parfois... L'essentiel est qu'ils soient de bons
chauffeurs...

- Q -
Donc, c'est une communauté qui est installée depuis
longtemps à Lomé, et qui est installée durablement. Les gens
ont-ils acheté des terrains, ont-ils construit des maisons ?

- Certains parmi nous ont même des immeubles assez importants.


- -
Q Voit-on des mariages de jeunes Yorouba ,avec des filles
de Lomé, ou bien des filles yorouba avec des Ew6, des Mina,
ou des gens du Nord du Togo ?

- Beaucoup se marient entre eux, mais c'est fréquent aussi, les


Yorouba qui prennent en mariage des autochtones. Souvent ! Mais il est très
difficile que les femmes yorouba se marient avec les autochtones : ce sont des
cas très rares.

- -
Q Alors que fait-on des filles ? Les renvoie-t-on se marier
au pays d'origine ?

- Non, parce que... (silence)A cause de la religion...Elles restent ici


et se marient avec des Yorouba d'ici.

- Q -
Vos contacts avec le pays d'origine sont-ils fréquents ?
Retournez-vous régulièrement au Nigéria pour des cérémonies
ou pour des vacances, que ce soit pour quelques jours ou pour
quelques années ?

Ouv& en 1967.

297
- I1 y a une ligne directe entre Lomé et le Nigéria : même si vous
voulez partir tout de suite, vous allez, et vous pouvez revenir. Alors oui, il y
a des contacts frequents ! Il y a des enfants qui viennent en vacances ici. Nous
aussi, nous allons pour les funérailles, ou bien pour les mariqes ... Donc
oui, il y a des contacts fréquents.

- Q -
Il vous suffit en effet de quelques heures de taxi pour
retrouver votre pays d'origine ...
- Oui. A peu près trois ou quatre heures de temps, et on est au
Nigéria.

- Q -
Les Yorouba d'ici renvoient-ils de l'argent au pays
d'origine ?

- Ils envoient de l'argent s'ils ont leurs parents là-bas. Ceux qui ont
leur père, leur mère, ou bien leurs enfants là-bas sont obligés de subvenir à
leurs besoins : ils envoient de l'argent pour qu'ils puissent vivre. Mais ceux
qui ont leur famille ici gardent leur argent ici. C'est avec ça qu'ils font leur
commerce, qu'ils achètent des terrains, qu'ils construisent...

- Q - Vous-même, vous avez maintenant fait votre vie ici...

- Oui. Le milieu differe, aussi : ceux qui sont habitués à vivre au


Nigéria, par exemple, ne peuvent pas s'adapter vite ici. C'est comme pour
nous qui sommes ici : c'est très difficile de vivre là-bas ! Je ne peux pas faire
deux ou trois semaines là-bas, parce que je ne suis pas habitué. C'est ça ...
C'est une question de milieu...

- Q -
Continuez-vous à parler yorouba entre vous ?
Notamment à l'enseigner comme langue. maternelle à vos
enfants ?

- Ici ou bien au Nigéria ?


- Q - Ici.
- Ici, on parle le ybrouba en famille, mais on ne l'enseigne pas.
- Q -
Donc vos enfants ont le yorouba comme première
langue.

- Oui, comme langue maternelle.


- Q -
Est-ce que, dans votre communauté, on pousse les
enfants à faire des études longues ?

- Avec le temps, quand on a compris qu'on peut résider ici

298
longtemps, les enfants ont fait de longues études. Nous avons actuellement
des frères qui sont de grands fonctionnaires, de hauts cadres... Nous avons
beaucoup de jeunes qui vontà l'Université...

. - Q .- Ici, au Togo ?
- Oui.
- Q -
Il semble que, chez vous, les enfants soient très tôt
associés au commerce, et pas seulement les petites filles : les
petits -garçons aussi mènent très jeunes une activité
commerciale, n'est-ce pas ?

- Oui, je peux vous dire que, dans ce domaine, le Yorouba est très
ambitieux, parce qu'on aime beaucoup de choses. Si bien que, très souvent,
après avoir fait des études de quelques années, on préfère entrer
immédiatement dans le commerce.

- -
Q Il semble qu'il y a même de très petits enfants (de 6
ans, 8 ans, 10 ans) qui, après l'école, vont dans la rue vendre
des sacs en-plastique. ou des boîtes d'allumettes...
.-

- Oui, il y en a ! Dans le marché, on les trouve un peu partout, dans


tous les coins presque... C'est une initiative qu'on leur donne dès le bas-ãge,
pour qu'ils sachent au moins compter, additionner, faire un calcul rapide.:
C'est tout, au départ. Donc c'est dès le bas-âge'qu'ils doivent apprendre ça.
---.
- Q -
La plupart des petits garçons que l'on voit faire du
commerce au centre-ville sont des Yorouba, n'est-ce pas ?

- Ah, il y a des autochtones aussi, parce que c'est un commerce que


l'on pratique sur le tas. C'est à partir de là que les aptitudes se développent. II %

y a beaucoup d'enfants, quand ils ne brillent plus à l'école, ils veulent eux-
mêmes s'intéresser au commerce.

-Q- Ce+-sontles parents qui fournissent le capital de départ?. '

- Oui, ce sont les parents.


- -
Q Dans ce cas, l'enfant garde-t-il pour lui le bénéfice ou
est-ce qu'il le partage avec les parents ?

- Non. Au départ, le parent fournit le capital, ou bien, s'il a des


marchandises, il en fournit une quantité donnée. Quand il vend, l'enfant vient
faire le compte. A un certain ãge, on lui donnera la liberté. Alors, on peut le
lancer avec un montant donné, soit 50 000, 100 O00 francs, et il se
démerde...

299
- Q - Il ne doit pas rembourser cette somme a ses parents ?

- Non, il ne rembourse rien.


,
- Q - C'est, pour toute s a vie, la bask de son capital ?

' - Oui, c'est la base. S'il perd les rails, une fois, deux fois ... on
l'aide. La troisième fois, on ne l'aide plus.

- Q -
Une de mes amies sociologue1 a travaillé sur les
problèmes d'éducation dans les pays de cette région. Elle
affirme que l'éducation en pays yorouba est particulièrement
-
sévère. Quand les enfants reviennent .de l'école, ils doivent
faire énormément de corvées domestiques : nettoyer la
maison, puiser l'eau, aller faire du commerce, etc. On leur
laisserait très peu de temps pour jouer, pour se détendre...

- Non, j-e ne crois pas. Enfin... Ça, c'est l'ancien temps... Dans ce
milieu, ce que je sais, c'est qu'on accorde peut-être peu de temps à l'étude, par
rapport aux autres activités. Enfin, les habitudes sont différentes... Ainsi, ça
dépend de l'éducation de base que chacun a reçue : c'est sur ce rythme48 qu'il
éduque son enfant. De nos jours, on laisse à l'enfant tout le temps pour
étudier, on l'aide à étudier.

- Q - Comment peut-on caractériser l'éducation yorouba . ?

- Ça dépend du milieu où est né l'enfant ! Bon, nous qui sommes


nés ici, on a pris les habitudes des Togolais. C'est comme si un Togolais, au
Nigéria, fait des enfants là-bas : ces enfants aussi seront rythmés sur
l'éducation de là-bas. Ils s'adapteront au pays. I1 en est de même pour les
Yorouba au Togo. Mais il ya des traditions qui restent. D'après mon vieux2,
si, en venant du Nigéria, vous vous &tesmarié et que l'enfant naît ici, alors
on ne doit pas raser ses cheveux : vous devez attendre jusqu'au moment où
vous retournez au pays. C'est là seulement qu'on doit lui raser les cheveux.
*
* *
- Q -
Vous-même, Chef Lawani, quand vous êtes venu Ci
Lomé, où vous êtes-vous installé ?

- Je mg1 suis installé dans la maison d'okpatah, à Assivito. En ce


temps, la SGGG, la pharmacie Djabakou, tout ça n'existait pas ... Ça fait à
1
peu près cinquante ans que je suis venu ici. Vous savez, je n'ai pas d'acte de
I
naissance. Je crois avoir au moins 75 ans maintenant.
II ,.

' Danièle Poitou, du CNRS (Paris).

t
Sous-entendu : pè e.

300
- -
Q Vous êtes donc venu jeune. homme à Lomé. Vous êtes-
vous marié ici ?
8

- Oui, je suis venu jeune homme ici, mais déjà marié. J'avais un
enfant avant. Je me suis installé à Assivito, dans la maison d'okpatah, sur la
rue de la Gare.

-Q- Vous faisiez déjà du commerce ?


- Oui, je faisais du commerce. Je suis arrivé ici avant la guerre. Le
jour où la guerre a cessél, c'est ce jour-là qu'on a lancé un feu d'artifice, à la
plage. Dans toute la ville, nous avòns entendu des détonations...

- -
Q Mais, pendant la guerre, vous, les Yorouba, vous étiez
des ressortissants anglais, puisque venant du Nigéria. Est-ce
qu'on ne vous a pas un peu embêtés dans la période où la
France s'était retirée de la guerre et se méfiait beaucoup des
Anglais ?

- Non, nous n'étions pas gênés. C'est seulement les autochtones


qu'on emmenait dans les pays d'outre-mer pour l'armée.

- -
Q Vous êtes donc resté à Lomé toute votre vie à faire du
commerce ?

- Oui, toujours du commerce.


- Q - Comme les jeunes de votre époque ?
- Oui. Enfin... D'autres aussi étaient artisans, tisserands... Moi,
j'étais commerçant. Quand on est venu, on vendait les tissus ou les choses à
crédit, pour cinq ou huit jours. Alors le jour venu, vous savez, le Yorouba
demande son argent : il dit que son père est mort au pays, qu'il doit retourner
au pays, que le véhicule est tout prêt, tout à côté, qu'il est pressé... "Donc,
donne moi mon argent ! Je vais rentrer au pays ...I' Il donne des arguments
pour convaincre son créancier, son client... C'est comme ça que les choses se
déroulaient, dans le temps... (rire)

- Q - En quoi étiez-vous spécialisé ?

- J'ai fait le commerce général, l'alimentation gtnérale ...


- Q - Depuis quand êtes-vous chef des Yorouba de Lomé ?

- Depuis 1981,

8 mai 1945.

301
-Q- Combien y a-t-il eu de chefs avant vous ?

- Après le chef Adjayi, il y avait le chef Okè. Après Okè, il y a eu


Alfa Taïrou. Après lui, le chef Adekola et, après celui-là, c'est mon tour.

- Q - Donc vous êtes le cinquième chef des Yorouba de Lomé.

- En fait, les premiers étaient plutôt des représentants des divers


groupes yorouba. C'est Adekola qui a été le premier chef de toute la
communauté des Yorouba du Togo. Mais, comme il n'était pas instruit, il
fut remplacé par Alfa Taïrou au moment de l'Indépendance. Ensuite, le vieux
Adekola a été réélu chef dela communauté yorouba. Moi aussi, je suis chef
des Yorouba du Togo.

- Q -
Avez-vous été désigné par la communauté yorouba elle-
même ? Comment se fait la sélection ?

- C'est après le départ du chef Adekola, qui est retourné au village et


qui est mort là-bas, qu'on m'a nommé chef, suivant mes aptitudes, mon
comportement, ma cordialité... Nous sommes ici, au Togo, des Yorouba
venus de 52 villes différentes. Chacune de ces communautés a un président.
C'est eux qui m'ont choisi comme chef.

- -
Q Donc votre prédécesseur n'est pas décédé ici ; il était
reparti au Nigéria...

- I1 était reparti pour des cérémonies, mais, arrivé là-bas, il est


clécédé. .
- Q .- Et les chefs précédents ? Sont-ils *morts b Lomé ou
avaient-ils, comme le chef Adekola, repris le chemin du pays
d'origine ?

- Non. Tous sont morts ici, sauf le chef Adekola.


- -
Q Vous avez le titre d'El Hadj. Cela veut dire'que vous
avez fait le pèlerinage à La Mecque.

- Oui, j'ai fait le pèlerinage à La Mecque en 1976.


- Q -
Y a-t-il beaucoup de vieux commerçants yorouba de
Lomé qui sont El Hadj comme vous ?

- Beaucoup. Il y a même des jeunes qui sont déjà El Had!.


- Q -
Le pays yorouba, c'est très grand. De quelle partie
proprement dite venez-vous ?

302
- Oui, il y a une multitude de villes. La plupart $entre nous
viennent de l'Ouest, d'Oyo-City. Mais il y en a d'autres d'Ilorin, Oshogbo,
Ibadan, tout ça..: De tout le pays yorouba... Moi, je suis venu de la ville
d'Edjigbol .

- Q -
Maintenant, vous êtes visiblement une communauté
bien intigrée ici : vous vous sentez autant Togolais que
Nigérians, n'est-ce pas ?

- C'est ça ! Nous avons le coeur tranquille. Autrefois, il n'y avait


pas ça : les enfants, on les renvoyait au pays. Et même pour les études,
quand un enfant arrivait en CE1, CE2 : allez ! C'est au pays ! Maintenant, on
est libre. Ils peuvent fréquenter, terminer les études ici, et même continuerà
l'université, tout ça... Ils travaillent comme les Togolais. I1 n'y a pas de
problèmes. Ça nous va. Oui, nous nous sentons autant Togolais que
Nigérians.

A quelques dizaines de km 21 l'est de la ville d'Oyo.

303
POE
no 19

LE THEATRE ET LA DANSE

avec

M. Sénouvo Agbota ZINSOU


(né en 1946 à Lomé)
auteur dramatique,
directeur de la Troupe nationale du Togo

M . Sénouvo Agbota Zinsou est, d'une part, le


directeur de la Troupe nationale, d'autre part l'auteur bien
connu des pièces de théâtre qui sont les plus jouées au Togo,
et aussi parmi les pièces africaines les plus jouées en dehors
du Togo. Tout le monde connaît La Tortue qui chante, qui a
obtenu récemment un grand succès, mais il y a eu aussi L e
Club, Akakpovi reviendra, On' joue. l a ' comédie...

- Q -
M. Zinsou, êtes-vous,chronologiquement, le premier
auteur dramatique togolais ? Ou d'autres avaient-ils commencé
à écrire*des p i k e s avant vous ?

- Non, je ne suis pas le premier auteur dramatique togolais. Je


pense, par exemple, à des gens qui avaient écrit des pièces qui étaient jouées
par les établissements scolaires. En particulier il y avait eu une pièce qui
s'appelait Kétéwili, l'étudiant noir, et qui avait été écrite par deux étudiants,
deux élèves togolais, Modeste d'Alméida et Gilbert Laclé. Je pense aussi à
d'autres jeunes auteurs qui avaient participé à un concours de pièces de théâtre
organisé par le Centre culturel français en 1971. Evidemment, en 1971, moi,
j'écrivais déjà, mais je suppose que, comme moi, ces jeunes avaient des
manuscrits dans leurs affaires, dans leurs tiroirs... Et si je prends le cas du
théâtre religieux (parce que le théâtre religieux est également écrit), il y avait
des auteurs très connus. Je peux dire que le premier auteur dramatique
togolais, c'est certainement Apedo-Amah, que tout le monde appelait Maître
Moorhouse. Je suis sûr que c'est lui le premier auteur dramatique togolais.

Q - Qu'écrivait-il ?

- I1 écrivait des "cantatestB1.Ses deux cantates les plus célbbres


étaient Le mariage d'Isaac et de Rebecca, qui date de 1943, et Ruth et Naomi,
qui date de 1945.

- Q - Qu'est-ce exactement qu'une "cantate" ?

Ci-dessus, dialogue n"2.

305
- Une cantate (ou "cantata"),c'est un théâtre d'inspiration religieuse,
donc avec un sujet biblique, qui mêlait le texte parlé au chant et à la danse.

- Q - En quelle langue ?
- En éWé.
- Q - Toujours ?
- Oui, tout en é W é .
-Q- C'est une pratique d'origine protestante, n'est-ce pas ?

- Apedo Amah était protestant, de même que le second auteur de


cantates, Aboki Essienl, est également protestant. Leurs troupes étaient des
troupes de paroisse, des chorales plus précisément. Mais il y avait également
des troupes catholiques, comme, par exemple, la troupe de l'église Saint-
Augústin, .qui s'appelle Notre-Dame du Perpétuel-Secours : une troupe
catholique. En dehors de ça, il y avait des troupes qui étaient simplement des
associations regroupant aussi bien des catholiques que des protestants. Je
pense en particulier à l'une qui s'appelait "Association Espoir", et qui jouait
une pièce inspirée par les contes des Mille-et-une nuits : Ali Baba et les
quarante voleurs, une pièce qui a eu beaucoup de succès dans les années 1940-
45 à Lomé.

-Q- Lri, nous sortons du domaine religieux.


- Oui, mais la cantate garde quand même un cachet religieux, ou
tout au moins moral.

-Q -
Cela se jouait-il essentiellement dans les églises, ou du
moins dans des locaux paroissiaux ?

- Ça se jouait dans les cours des Bglises, où l'on montait des scènes
avec des troncs de cocotier ; on mettait des planches dessus : ça faisait la
scène. Ça se jouait également dans des centres c o k e le Foyer Pie-XI12, ou
le Foyer protestant, et d'autres qui sont venus après. Les premières troupes
ont joué dans les cours des églises, ou même dans les cours d'écoles
catholiques. Je pense par exemple à l'éCole catholique de Kokétimé, où il y
avait une célèbre troupe qui jouait une cantate qui s'appelait La Vie de Job.

- Q -
Ces troupes étaient-elles composées d'élèves ou
d'adultes ?

- C'étaient des adultes, des paroissiens : c'étaient les membres des

De-même ci-dessus, dialogue no 2.


Construit en 1955 ;c'&ait la premibre vraie salle de spectacle de la ville.

306
chorales. Ce n'étaient pas des enfants.

- Q -
Le texte était-il totalement écrit, ou partiellement
improvisé ?

- Pour certaines cantates, le texte était écrit. Par exemple, j'$ ici le
texte du Mariage d'Isaac et de Rébécca. J'ai cherché à avoir le texte de Ruth et
Naomi ; j e ne l'ai pas trouvé, mais je sais qu'il existe. Ces debx cantates
étaient entièrement chantées. Les autres textes, par exemple ceux d'Aboki
Essien -je pense à dès pièces comme Apollo ou comme Fia Salomo (c'est-à-
dire Le roi Salomon)-,étaient des pièces à la fois chantées, parlées et dansées,
mais sur la base de textes écrits.

- Q - Avec une musique composée spécialement ?

- Oui, la musique était composée spécialement. I1 y a une musique


spéciale des cantates, il y a une danse spéciale des cantates. Cette danse était
supposée être d'origine orientale... Enfin, ce n'était pas tout à fait vrai, pas
tout à fait justifié...

- Q - Pourriez-vous nous la décrire en quelques mots ?

- C'est une danse surtout basée sur les mouvements des bras, des
mouvements de va-et-vient des bras, avec un léger sautillementsur la pointe
des pieds ou une flexion du genou, suivant un rythme bien déterminé.

- Q -
La musique s'apparentait-elle Ci celle des cantiques
d'église ?

- Oui, à la musique des cantiques, mais sur un rythme un peu plus


vivant, de façon à permettre aux danseurs et aux danseuses (c'était surtout des
danseuses) de danser, d'exécuter les mouvements.

- Q -
Avec des instruments de musique européens ou
africains ?

- Les deux, avec des pianos ... (l'instrument européen. le plus


employé, c'était le piano). Les autres instruments, c'étaient les tam-tams, les
castagnettes, etc.

- Q - Donc l'apogée du genre se situe dans les années 1940?

- Disons que la cantate est née au Togo dans les années 1940. Il
paraît que la première pièce de cantate qui a ét6 jouée à Lomé était celle d'une
troupe venue de Keta, qui avait joué David le Berger. A la suite de cette
représentation, Moorhouse Apedo Amah, qui é i t compositeur et directe? de
chorale, a eu l'idée d'écrire Le Mariage d'Isaac et de Rébécca, ceci dans les
années 1943. En 1945, il a écrit Ruth et Naomi. L'apogée de la cantate peut

307
se situer, à peu près, avant les années 1960, avant l'apparition du phénomène
du "concert-party".A partir de cette époque-là, il va y avoir de moins en
moins de cantates et de plus en plus de concert-parties.

- -
Q Le concert-party, c'est une sorte de comédie musicale,,
plus ou moins improvisée. A priori, elle n'a ni les mêmes
auteurs, ni les mêmes acteurs, ni le même public ?

- Ce ne sont pas les mêmes auteurs, pas les mêmes acteurs, mais,
en ce qui concerne le public, si : on retrouve largement une bonne partie du
public des cantates au concert-party,parce que, en fait, le public des cantates
était composé de qui ? I1 était composé de la même communauté religieuse,
des gens qui habitaient le quartier où est implantée l'église, le quartier où l'on
va jouer ... On retrouve à peu près le même public, sauf qu'il n'y a pas cette
forte proportion de paroissiens et des membres de la même église. Mais ce
sont pratiquement les mêmes, c'est-à-dire qu'on aura les petits fonctionnaires,
on aura les femmes du marché, les enfants... Peut-être un peu moins d'élèves
et étudiants...

- -
Q Le concert-party, lui, est quelque chose de tout à fait
profane ?

- Oui. Le concert-party est complètement inspiré des histoires de la


vie de tous les jours, des faits divers, et parfois également des contes, mais
c'est très tourné vers le monde moderne, c'est-à-dire que, même lorsque les
auteurs.partent des contes traditionnels, eh bien, ils adaptent ces contes à la
réalité contemporaine,à la société d'aujourd'hui.

- Q - C'est une caricature de la vie quotidienne ?


- Ah, oui ! C'est un théâtre très satirique.
- Q - Mais qui se veut moralisant, tout comme Molière
s 'affirmait "moral" ?

- Le concert-party avait pour caractéristique de faire rire le public, ce


qui n'est pas le cas de la cantate. La cantate voulait toucher le public, le
toucher en créant l'émotion esthétique, en créant la beauté sur la scène, en
présentant des héros, des personnages qui souffrent, des personnages qui sont
écrasés par le destin ou bien par les hommes, ou encore des gens qui sont
tourmentés par les méchants, par ceux qui représentent le Diable, etc. Ça, on
ne le retrouve pas forcément dans le concert-party,ou, lorsqu'on le retrouve,
c'est sous des traits purement humains. On peut comparer, par exemple, le
thème de l'orphelin traité dans la cantate el dans le concert-party. Dans la
cantate, ce thi3me est traité de faqon à montrerzomment l'orphelin souffre et,
pendant toute la pièce, les gens vont pleurer. Tandis que, dans les concert-
party, on insiste beaucoup plus sur la caricature de celui qui fait souffrir
l'orphelin : on Insiste moins sur la souffrance de l'orphelin que sur la

308
méchanceté de l'autre. Ce qui fait rire, c'est la méchanceté de la marâtre, par
exemple.

- Q - D'après votre propre expérience de dramaturge, qu'est-ce


qui est le plus efficace pour le public loméen ? L'aspect
pathétique ou l'aspect caricatural ?

- Je crois que le public a besoin des deux ! Vous savez, il y a


justement une pièce sur le thème de l'orphelin qui est jouée par une troupe de
l'église évangélique de Tokoin-Centre, qui s'appelle Dzigbodi. Cette pièce-là
est souvent jouée à la Toussaint ;on comprend que c'est fait exprès, pour que
le public puisse pleurer au maximum, et cette pièce remplit les salles... Je
prends l'autre type de spectacle, qui est le concert-party ;il est joué tous les
vendredis soirs, tous les samedis, même parfois en semaine. A qui s'adresse-t-
il ? A des gens qui ont besoin de se divertir, qui ont besoin de s'amuser.
Donc les auteurs et les acteurs tiennent compte de ces deux besoins du
public.

- Q - C'est pour cela que vous m'étonnez en disant qu'il y a


une rivalité, et que le concert-party a fait délaisser la cantate.
Ce sont des genres parallèles et non pas concurrents, non ?

- Non, ce ne sont pas des concurrents. Les gens ignoraient.le


concert-partyjusqu'aux années 1960. Le seul genre populaire qui existait,
c'était la cantate. D'ailleurs, tout ce qui est théâtre (en dehors du théâtre
scolaire, du théâtre en français), on l'appelait ''cantate", que ce soit des pièces
d'inspiration religieuse, des pièces d'inspiration sociale et même d'inspiration
historique. I1 y a une pièce, par exemple, qui s'appelle Assiongbon Dadjin et
qui raconte l'histoire du prince tougban Assiongbon Dadjin'. C'est toute une
épopCe : comment il a quitté Glidji, comment il s'est rendu à la cour
d'Abomey, ses démêlées avec le roi d'Abomey, son retour... Ca, c'est une
épopée, mais les gens l'appellent cantate. Pourquoi ? Parce qu'il n'y avait pas
d'autre nom à cette époque-là. Jusqu'aux années 1960, il n'y avait pas d'autre
nom pour désigner le théâtre, vous voyez ? Donc, l'apparition du concert-
party a été quelque chose de très marquant pour le public.

- Q - D'où est-il venu, ce concert-party, et comment ?

- Eh bien, ce concert-party est venu, nous dit-on, du Ghana. Le


phénomène est apparu au Ghana. I1 y avait, je crois, trois personnes qui
jouaient un spectacle à la fois chanté, parlé et dansé, qu'on appelait concert,'
qui se maquillaient (il y avait un des hommes qui se déguisait en femme), et
puis qui racontaient des histoires: Mais c'était surtout la musique qui prenait
la plus grande partie du spectacle. Ce phénomène se serait transporté au
Togo,. en particulier à Lomé et à Kpalimé. Donc nous avons eu nos
premières troupes de concert-party vers les années 1960.

Fondateur, apr& Foli B6b6, du royaume de Glidji, à la fin du XVIIè siMe, aprks une vie
très aventureuse.

309
- Q -
Étaient-ce des bénévoles, comme les troupes des
cantates, ou bien des gens un peu plus professionnels ?

- Je crois que, au départ, ils n'étaient pas professionnels du tout :


c'étaient des gens qui voulaient jouer, qui voulaient s'amuser. Ils avaient leur
profession, ou bien iis n'avaient pas d'emploi... En tout cas, au départ, ce
n'étaient pas des troupes professionnelles.

- Q - Est-ce que l'entrée était gratuite ? Et dans les cantates ?

- Non, non ! Ni dans les cantates, ni dans les concert-party,l'entrée


n'a jamais été gratuite.

- Q - Pour les cantates, il s'agissait peut-être de rembourser


les costumes et les frais des décors, mais le c o n c e r t - p a r t y
était quand même une entreprise de type commercial, n'est-ce
pas ?

- Le concert-party est devenu une entreprise commerciale par la


suite, mais j e crois que, au départ, ce n'était pas commercial. Parmi les
acteurs, il y en avaient quand même qui en avaient fait leur métier.

- -
Q Vous rappelez-vous quels ont éte' les premiers acteurs et
les premiers auteurs des concert-party ?

- Je peux citer la troupe du Happy Star concert band qui... (silence)


Enfin, c'est la première connue.

- Q - Cette troupe avait-elle un théâtre Ci elle, ou bien est-ce


qu'elle circulait de quartier en quartier ?

-
Elle jouait dans des bars ; mais son théâtre particulier, c'était
surtout ce lieu qu'on appelait Tonyéviadji, "l'hôtel Tonyéviadji", qui n'était
pas du tout un hôtel. (rire)

-Q- Qui était plutôt un dancing ...


- Un dancing... Oui, c'est ça.
- Q - Quels étaient les auteurs principaux ? Ou bien était-ce
les acteurs eux-mêmes qui écrivaient ce qu'ils jouaient ?

- Le concert-party n'est pas un théâtre d'auteur, c'est un théâtre


d'improvisation. Les acteurs avqent au départ un sujet. Sur la base du sujet,
ils élaboraient un canevas, et ils improvisaient... Chaque acteur inventait ses
propres répliques...Parfois même, la fin de l'histoire pouvait être modifiée en
fonction de la réaction du public, parce que le public participait beaucoup, au
concert-party.

3 10
- -
Q h a i t - c e en éWé littéraire, comme la cantate, ou plutôt
en mina populaire ?

- C'était un mélange...C'était dans la langue de Lomé, c'est-à-dire ce


mélange d'éwé et de pina, avec des emprunts au français, à l'anglais...
Parfois même, on jouait sur les mots, sur le sens des mots : par exemple, un
acteur pouvait dire, au beau milieu d'une phrase en éWé, "Je veux faire
marions'', c'est-à-dire je veux faire le mariage. Il y avait des choses comme
ça, ou alors au beau milieu d'une phrase, un acteur pouvait dire "OK", ou
employer même un mot pseudo-espagnol, quelque chose comme ça...

- Q - Et la musique ? Était-elle aussi improvisée ?

- Il y a une musique du concert-party tout comme il y une musique


de la cantate. La musique du concert-party est inspirée du "high-life"'. La
troupe "Happy Star" -que je connaissais bien- avait d'ailleurs même un
"indicatif' : elle commençait àjouer par cet indicatif. La musique joue un
rôle très important dans le concert party. Le spectacle lui-même commence
par un long prologue musical, qui peut durer parfois deux heures. C'est-à-dire
que, si le spectacle doit commencer vers 21 heures, à 19 heures, les
musiciens sont déjà dans la salle : ils s'installent, ils jouent de la musique,
très amplifiée, de façon à attirer les gens du quartier, à faire se décider les gens
qui hésitaient encore, et puis, vers 21 heures, on commence le spectacle
proprement dit. Et celui-ci est entrecoupé de musique : toutes les entrées et
les sorties des acteurs, des personnages, sont marquées par la musique. La
musique intervient également dans les moments de grandes émotions, et
aussi à la fin.

- Q - Quels types d'instruments utilisait-on ?

- Là, c'étaient des instruments modernes. Surtout des guitares


électriques et des batteries de jazz, etc. Surtout ces deux types d'instruments :
guitare et batterie. Pour avoir une troupe de concert-party, il faut d'abord
avoir des instruments. Parfois, i k y a même des gens qui sont simplement
propriétaires d'instruments, sans être artistes du tout, et qui deviennent
présidents d'une troupe de concert-party parce qu'ils peuvent donner les
instruments aux musiciens, aux artistes.

- Q -
"Happy Star" a été la troupe la plus célèbre dans les
années 1960-65, semble-t-il ?

- Dans les années 1960-70, et même jusqu'en 1974. En 1974, le


"Happy Star" a été invité au festival international de théâtre de Nancy. Je
crois que c'est la seule troupe de concert-partytogolaise qui soit parvenue à ce
niveau !

.- Q - Avait-elle diì traduire en français son spectacle ?

Musique de danse moderne au Ghana et au Nigeria.

311
- Il s'est passé quelque chose d'intéressant. Quand les acteurs sont
arrivb, j'étais en France, à cette époque. Et j'ai été sollicité pour travailler
avec eux. Ils avaient déjà appris leurs rôles en français. Je ne sais pas
comment ils s'étaient arrangés, mais, en tout cas, ils avaient fait traduire
certaines choses, ils avaient appris leurs rôles en français, ils voulaient jouer
en français. On leur a dit que ce n'était pas nécessaire, que ce n'était pas
avantageux pour eux, dans la mesure où, en dehors du langage purement
verbal, ils avaient d'autres possibilités : ils pouvaient s'exprimer par le
corps, s'exprimer par la danse, par la mimique, etc. Ils ont refusé. Ils ne nous
ont pas écouté, et ils ont joué en français, devant un public français... qui ne
comprenaient rien du tout ! Parce que, d'abord, ce n'était pas un français très
châtié, et ensuite parce qu'ils avaient sacrifié toutes les autres possibilités
d'expression à l'expression purement verbale. Donc les gens ne comprenaient
rien du tout ... Ils étaient mauvais...

- Q - Ils avaient perdu leur spontanéité ?

- Ils avaient perdu toute leur spontanéité ! Alors, en tenant compte


de cela, ils ont accepté, pour le second spectacle, de jouer en éWé, en faisant
le mélange d'éwé-mina avec quelques mots de français. Comme j'étais là,
j'annonçais les titres en français, et ils ont joué. Je crois que c'était un bon
spectacle.

- Q - Qu'est devenu "Happy Star" ?

- I1 n'existe plus. I1 a essayé de se reconstituer... (C'est votre


collègue Alain Ricardl qui a vraiment suivi le "Happy Star"). Le "Happy
Star" a essayé de se reconstituer après. Je crois qu'ils ont changé de nom : ils
se sont fait appeler "Happiness Concert Band", "Happy Star-nouvelle
formule", etc. Mais ça n'a plus vraiment marché.'Ils se sont dispersés.
Certains ont créé leur propre troupe. I1 y a en particulier cet acteur qui est
devenu très, très célèbre, qui est Kokouvito, qui faisait partie également de la
troupe qui était venue à Nancy.

- Q - Donc ensuite, il s'est créé plusieurs troupes ?

- Oh oui, d'autres troupes avaient été créées. Disons que le "Happy


Star'' n'avait pas le monopole : ce n'était pas la seule troupe qui existait,
mais c'était la plus connue. 'Après la dispersion des acteurs, certains ont créé
leur propre troupe, en particulier Kokouvito, qui s'appelait de son vrai nom
Kodjo Adégnon. I1 est mort maintenant...

- Q - Avec ses spectacles, il faisait courir les foules ...


- Ah oui, ah oui !
Chercheur B l'université de Bordeaux, spécialiste du th6âtre africain (il a réalisé un film sur
le "Happy Star").

3 12
- Q -
Pensez-vous qu'il a été le plus grand succès de ce
genre ?

- Oui, oui ! Sans conteste ! Kokouvito est devenu le plus grand, le


plus cékbre acteur de concert-party.

- Q -
Actuellement, y a-t-il encore des concert-party qui
ressemblent vraiment au modèle primitif ?

- Oui, le concert-party a gardé son style.


- Q -
Quelles sont les troupes (et quels sont les acteurs) qui,
actuellement, vous paraissent particulièrement intéressants ?

- I1 y a les troupes comme "Booggy's Band", comme "Ayamam-


Band", etc. Actuellement, l'acteur du concert-party le plus connu, c'est Azé
Kokovivina.

- Q - Qui continue à ' attirer les foules ?

- Ah oui, oui !
- Q -
Et qui fait aussi des émissions très appréciées sur les
ondes de Radio-Lomé. ..

- C'est ça. (petit rire)


- Q - Mais la cantate, elle, s'est éclipsée ?

- Non, la cantate ne s'est pas éclipsée : la cantate continue ! Tout


récemment, Aboki Essien, le deuxième auteur togolais de cantate, a fait jouer
sa pièce Apollo, il n'y a pas longtemps. La cantate continue de vivre, mais
ce n'est plus comme dans les années 1940 à 60...

- Q - Vous-même, auteur de ttiéâtre de type moderne, n'avez-


vous jamais été tenté d'écrire une cantate ou un concert-
party ?

- (rires) Je n'ai peut-être pas les talents... Je dois beaucoup à ces


formes, mais... (silence)

-Q- C'est un esprit très différent ?

- Oui. Je crois que je me situe entre ces deux genres, et aussi entre
eux et le théâtre moderne...Mais je n'ai pas la prétention de faire de la cantate
ou du concert-party. Bon, si moi je fais du concert-party,ce serait un concert-
party écrit, ce qui, déjà, n'est pas conforme à l'esprit du genre, qui doit,
normalement, être improvisé.

313
- -
Q Le théâtre de type européen (ou international), lui, a été
pendant très longtemps essentiellement réalisé par les troupes
scolaires ?

- Par des troupes scolaires et parascolaires. I1 y avait une troupe


assez connue à Lomé, dans les années 1970, qui s'appelait "Le Cercle de
l'Amitié", et qui rassemblait de très bons acteurs.

-Q- Qui. étaient tous togolais ?

- Ah oui, oui ! Les acteurs étaient Togolais. Ils ont joué un certain
nombre de pièces au Centre culturel français.

- -
Q Il faut aussi rappeler à nos auditeurs la troupe du Centre
culturel français des années 1980-85 : une trentaine de lycéens
et d'étudiants (tous togolais) menés par le directeur du CCF,
Jean-Claude Cassier, qui avait su leur communiquer sa
passion du théatre. Il a organisé de somptueux spectacles
Camùs, Molière, 'Victor Hugo ou Saint-Exupéry, tout en
costumes d'époque (la Comédie française de Paris en avait
prêtés de splendides, dont une extraordinaire perruque pour le
Bourgeois gentilhomme ; les autres avaient été faits sur place
avec des trésors d'imagination et de dévouement). Jls ont eu
des triomphes comme on en a rarement vus à Lomé...

- C'est tout-à-fait vrai. (rire)


- Q - Et vos premières pièces, qui les a jouées ?

- Mes premières pièces ont été jouées par des troupes scolaires, des
troupes que j'avais créées moi-même avec des camarades, surtout pendant les
vacances. Quand j'étais à l'université du Bénin, je faisais partie de la Troupe
de l'université (en 1970-72...).J'ai eu à diriger cette troupe.

- -
Q Est-ce ainsi que vous avez appris l'essentiel du métier,
en dirigeant les acteurs dans les pièces des autres avant d'en
éwire vous-même ?

- Non, non, j'ai écrit avant de diriger les pièces des autres. J'avais
écrit dans les années 1967 déjà. C'est pendant les vacances de 1967-68, alors
que je venais de faire la terminale, que j'ai fait jouer ma première pièce par
des camarades.

- Q -Si vous la jugez maintenant, vingt ans après, tenait-elle


la route techniquement ou faudrait41 la réécrire ?

- (Rire)Ça dépend ! Il y a des choses que j'aime encore là-dedans. Je

314
me juge parce que j'avais forcément moins d'expérience que maintenant. Mais
ça ne veut pas dire que j'ai fait plus de... Enfin, je fais de meilleures pièces
maintenant qu'avant. Par exemple, si je prends une pièce comme On joue lu
comédie, je l'ai écrite'en 1972, alors que j'étais étudiant. Entre 1972 et 1982-
83, je ne crois pas avoir fait une pièce à succès...

- Q -
En 1978, les autorités ont créé la Troupe nationale du
Togo, dont vous avez pris la direction. Elle succédait à u n
ballet national, n'est-ce pas ?

- Disons que la Troupe nationale a été créée officiellement en 1973,


par décret du président de la République. En 1974, il y a eu un premier
noyau, composé de danseurs. En 1975, lorsque nous préparions la
participation du Togo au festival culturel de Lagos, nous avons mis en place
également la section "théâtre" et la section "ensemble vocal". Mais cette
troupe ne s'appelait pas encore "Troupe nationale" ; il n'y avait pas un
directeur de l'ensemble de ces trois sections. Bon, j'en étais chargé en tant que
chef de la division des spectacles, à la Direction des Affaires culturelles. C'est
en 1978 que j'ai été nommé directeur de la Troupe nationale. A ce moment-
là, les trois sections existaient déjà.

- Q -
Quelle est donc la vocation principale de la Troupe
nationale ? De diffuser une culture togolaise moderne ?

- Oui, diffuser une culture togolaise, promouvoir les arts du


spectacle, sélectionner les meilleurs artistes dans les domaines du théâtre, de
la danse, de la musique, en vue de donner des spectacles aussi bien sur le plan
national que sur le plan international.

- Q - En dix ans, vous avez eu des réalisations nombreuses ...


- Je pense. (petit rire)
- Q -
Le théâtre au Togo a-t-il aussi été inspiré par les
spectacles offerts par les troupes étrangères de passage à
Lomé ?

- La, je dirais : pas vraiment. Pas vraiment, parce que, vous savez,
les échanges des troupes sur le plan international ne se font pas. On a plus
souvent des artistes africains (je veux dire d'autres pays que le Togo) qui
viennent jouer à Lomé que des troupes étrangères. De temps en temps, il y a '

une troupe du Bénin qui vient, de temps en temps, une troupe de Côte
d'Ivoire, du Ghana... La troupe du Ghana la plus célèbre à Lomé, c'est
certainement cette troupe qui s'appelle "Agbedefu-Concert",qui fait un genre
entre la cantate et le concert-party ;elle est très connue à Lomé.

- Q - C'est-à-dire un genre mi-sérieux, mi-plaisant ?


_-- - - - __ __

3 15
- Oui, c'est ça. En ce qui concerne les troupes étrangères non
africaines, on peut surtout citer les troupes françaises en tournée. Nous avons
eu la chance d'accueillir ici la Comédie françaisel, mais avant cela il y a eu
d'autres troupes.

- Q -
Qui sont en général composées d'un très petit nombre
d'acteurs ?

- Dun très petit nombre d'acteurs, oui !


- Q -
Alors que vous, les troupes nationales, vous avez la
possibilité de déployer de vastes effectifs ?

- (Rire} Nous pouvons déployer de vastes effectifs, oui, mais c'est ce


qui fait notre handicap, parce que, quand on a cinq ou six acteurs, on se
déplace plus facilement que quand on en a vingt.

- Q - Plus trente danseurs et musiciens.. .

- Ah oui, ah oui ! (rire) Le problème, c'est que, lorsqu'il s'agit du


ballet, il est difficile d'avoir une troupe de moins de vingt danseurs-musiciens
pour produire vraiment un spectacle de qualité. Maintenant, nous essayons de
réduire le nombre des acteurs des troupes, surtout dans le but de pouvoir faire
des tournées internationalesavec eux.

- Q -
Arrivez-vous Ci leur assurer un certain -disons-
professionnalisme ? Ou sont-ils encore obligés d'avoir des
activités ailleurs pour se nourrir ?

- Enfin ... Ceux qui sont ici sont presque professionnels. De temps
en temps, ils s'occupent d'animation culturelle : ce sont vraimentides gens
qui n'ont à s'occuper que de ça. Mais comme ils ne sont pas nombreux, et
qu'ils ne sont pas forcément les meilleurs acteurs, eh bien, de temps en
temps, nous faisons appel à des gens qui ont leur profession, qui sont
employés de bureau, qui sont artisans, ouvriers, femmes du marché, etc., et
qui viennentjouer avec nous.
*
* *
- Q -M. Zinsou, une autre activité de votre direction de la
Troupe nationale consiste Ci organiser les groupes
folkloriques. Combien y en a-t-il Ci Lomé ?

- On a recensé une soixantaine de groupes qui ont adhéré à


l'Association des groupes folkloriques du Togo, mais il doit y en avoir plus

Pour un magnifique spectacle Molière.

316
d'une centaine, parce qu'on n'a pas tout recensé. Ces groupes sont répartis
suivant les danses ;il y a ceux qui jouent le tam-tam "atimévu",qui consiste
en une danse basée sur le déplacement de l'axe des épaules. Il y a ceux qui
font une danse qui s'appelle "akpè'' ou "akpesse" (qui est venue du Klouto),
qui est plutôt une danse basée sur le mouvement des pieds, des bras. Et puis
il y a les groupes "adjogbo",qui font une danse très chorégraphiée,une danse
acrobatique mimant des scènes de la vie, etc. Et, bien sûr, il y a les groupes
du Nord ... On a toute une gamme, qui présente un certain nombre de
similitudes.

- -
Q Ces groupes ont en principe une danse dans laquelle ils
excellent, et leur répertoire se limite à cette seule danse ? .

- Lorsque vous dites une seule danse, ce n'est pas tout à fait vrai,
parce que, si je prends la danse tamberma (car il y a une danse tamberma),
nous avons toutes les peines du monde à la nommer : nous l'appelons
'Ifaméfé",mais en fait 'Ifam&é" n'est qu'une phase des onze variations de cette
danse, c'est-à-dire qu'on pourrait l'appeler "koupiakou", ou par un autre
nom... On pourrait l'appeler onze fois, vous voyez ? Ces onze noms
correspondent à onze variations, et chaque variation correspond à une étape
précise d'une cérémonie.

- Q - Pensez-vous que, dans ces groupes, il y ait une vraie


création artistique ? Est-ce qu'on se contente de bien danser,
de perfectionner un type de danse traditionnel, ou arrive-t-il
que l'on c.rée de nouveaux pas, de nouveaux mouvements ?

- Dans les ballets, on essaie de créer...


-Q- Mais dans les groupes traditionnels ... ?

- Dans les groupes traditionnels ? Non. Les groupes traditionnels


sont des groupes... comment dire ?

- Q - Par définition conservateurs ?

- Par définition conservateurs, oui.


- Q - Ce ne sont pas des groupes professionnels ?

- Bien sûr. Dans les ballets, il y a des professionnels, mais dans les
groupes folkloriques, ce sont ou bien des groupes régionaux, ou bien des
associations de gens qui veulent s'entraider (ce sont souvent des associations
d'entraide). Par exemple, à Lomé, vous avez de ces groupes (surtout
composés de femmes) qui se réunissent pour faire du tam-tam, mais, en
même temps, c'est pour s'entraider dans les cas de maladie, de décès d'un
parent, etc.

317
- Q -
Quel est votre rôle vis-à-vis de ces groupes ? Quels
services leur rendez-vous ? Et quels services en attendez-
vous ?

- Ce que nous leur apportons, c'est que nous les avons réunis en
association. Nous servons également d'intermédiaire entre eux et le
Ministère, l'Administration. Lorsque, par exemple, il y a une manifestation
officielle à laquelle ces groupes veulent participer, c'est à nous de les
organiser. Ils participent à la vie culturelle du pays. En particulier lorsqu'il y
a une manifestation nationale, une fête nationale : on les sollicite pour
l'animer.

- Q -
Et, en même temps, ils ont le rôle immense d'être le
conservatoire vivant de la tradition musicale togolaise.

- Oui, de la tradition musicale et de la tradition de danse, la tradition


chorégraphique.

- Q -
Pensez-vous que l'ensemble des danses du Togo est
représenté actuellement à Lomé, ou y a-t-il d'autres groupes à
créer ?

- Les ballets -qui sait ?- peuvent présenter un échantillonnage des


danses du Togo, mais ça ne représente presque rien par rapport à toute la
richesse du répertoire national. Par exemple, au ballet national, il nous
arrive, au cours d'un même spectacle, de présenter une vingtaine, une
trentaine de danses, mais qu'est-ce que ça représente par rapport aux 800
danses (ou plus !) qui existent sur toute l'étendue du territoire et qui ont été
recensées, qui existent réellement...

- Q - Qui sont toutes dansées ?

- Oui, qui sont toutes. dansées ! Donc, on peut varier de temps en


temps, mais on ne peut pas avoir la prétention de tout représenter.

- Q -
Pour les ballets nationaux, vous inspirez-vous de ces
danses traditionnelles ?

- Oui !
- Q -
Mais ces groupes, eux,' ne profitept jamais des
réalisations que vous, vous pouvez imaginer ?

- Les groupes folkloriques ? Non, ce n'est pas la même vocation.


On ne s'adresse pas au même public, on n'exécute pas les danses dans le
même cadre. Nous, on présente les spectacles sur des scènes modernes. Eux,
c'est dans le village... Quelquefois, les danses dans les villages ne sont
exécutées - qu'à des occasions bien précises : en dehors de ces occasions-là, il
I

318
est interdit deles présenter. Et même, il y a des moments de la journée pour
certaines danses ... Vous voyez, c'est entouré d'un cedain nombre de
conditions, qui ne sont pas les mêmes que celles dans lesquelles nous les
présentons ici.

- -
Q Il s'agit donc pour vous de faire le lien enbe la tradition
et la modernité.

- Oui, oui, en quelque sorte...


- -
Q La Troupe nationale pratique donc le théâtre, la musique
et la danse. A-t-elle encore d'autres activités ?

- Oui, il y a les marionnettes ! Les marionnettes togolaises qui sont


faites par Danaye, et qui sont inspirées de la tradition. Ces marionnettes sont
fabriquées le plus souvent à partir de matériel pris sur place, ou de matériel de
récupération. Les marionnettistes montent des histoires qui s'inspirent du
folklore national, des contes, etc. (le plus souvent des contes)...

- Q -
Mais- cela existait4 dans les villages, cette technique de
spectacle consistant à avoir de petits personnages aniinés par
- des ficelles ?

- Mais oui, bien sûr ! Bien sûr que ça existe dans la tradition ! Ça
existe également à Lomé. Dans les années 1950-60, lorsque nous Ctions
petits, pendant les vacances, il y avait des garçons, des enfants, qui se
promenaient dans la rue avec des marionnettes qu'on appelait les "titchervi"',
qu'ils faisaient danser pour des petites pièces de 5 francs, 10 francs... Donc,
ça existait !

- - Q -
Mais maintenant, vous en avez fait u n art Ci part '
entière ?
-
- Ah oui ! Un art à part entière ! I1 faut dire que le Togo a, sur ce
plan, fait beaucoup de progrès. Nos marionnettes sont sollicitées non
seulement en Afrique, mais aussi dans plusieurs pays d'Europe, pour
participer i des festivals, et même pour donner des stages.

- Q -
Merci, M. Zinsou, pour tout ce que vous faites pour la
% >

culture au Togo, la culture traditionnelle et celle que vous


créez avec vos amis de la Troupe nationale. Merci pour toute
ld beauté que vous nous donnez. (Rires)

' Mélange anglo-CwC = tetrcher (professeur) .t le diminutif -vi.

319
- 19 - Robert Cornevin.
(26 août 1919 - 14 décembre 1988)

320
no 20

LES SOUVENIRS DE LOMÉ


DE ROBERT CORNEVIN
(1919 - 1988)'
historien du Togo,
ancien administrateurde la France d'outre-mer
(au Togo de 1948 à 1956),
secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences d'outre-mer,
président de l'Association des écrivains
de langue française .

M. Cornevin, nous avons la chance de vous avoir avec


nous aujourd'hui Ci Lomé, où vous êtes venu présenter la
quatrième édition de votre fameuse Histoire du Togo, qui
s'àppelle maintenant Le Togo des origines à nos jours2, et
qui commence par ces lignes : "J'ai passé huit des plus belles
années de ma vie au Togo comme administrateur,
successivement à Atakpamé (1948-1952), Bassar (1952-53)
Dapaong (1954-55) et enfin 21 Lomé (1955-56), comme
'

inspecteur du Travail et des Lois sociales".

Nous voudrions profiter de votre présence ici pour que


vous nous parliez de la ville de. Lomé que vous avez connue.
Vous racontez aussi dans votre livre que, en fait, ce n'est pas
en 1948 que vous êtes arrivé pour la première fois au Togo,
mais bien avant.

Quel avait été votre premier contact avec Lomé ?

- C'est en 1939. Je conduisais la croisière des Auberges de Jeunesse3


à Pointe-Noire, au Congo, et nous avons été reçus en août 1939 à Lomé, sur
le wharf, par l'administrateur Mouragues, qui était l'administrateur-maire de
Lomé B l'époque4. Mouragues avait rassemblé les enfants des écoles de
Lomé, qui agitaient des drapeaux tricolores, très sympathiques, et il y avait
une grande banderole "Bienvenue aux ambassadeurs de la jeunesse française".
Ce qui avait fait une grãnìe impression à mes camarades "ajisres",

Texte revu par Mme Marianne Comevin.


ASOM, Paris, 1987,556 pages.
En abdg6 "AJ", mouvement de jeunesse (alors en plein essor) qui permettait aux jeunes de
voyager il peu de frais et qui pratiquait un i d h l d'amitié entre les jeunes du monde entier.
Jean Mouragues, commandant du cercle de Lom6 de janvier 1939 5 mai 1940.

321
instituteurs ou étudiants - ceux qui pouvaient avoir six semaines de congé,
puisque la croisière durait du leraoût au 14 ou 15 septembre (Bordeaux -
Pointe-Noire - Bordeaux). Ces premiers contacts furent extraordinaires pour
mes camarades et pour moi. Mes camarades ont rencontré les instituteurs
togolais, qui étaient remarquables. Ils ont vu M. Siraut, qui était adjoint au
directeur de l'Enseignement (M. Imbert' était en congé à l'époque). M. Siraut
leur a fait un petit "amphi" sur l'enseignement au Togo et la façon dont ça se
présentait. Et puis, M. Mouragues nous a fait faire un tour de ville, et nous a
emmenés voir la station de pompage2, et d'autres réalisations qu'un
administrateur-maire de Lomé pouvait montrer. Plein le coeur, plein la vie,
évidemment, pour les "ajistes" qui, pour la première fois, voyaient l'Afrique,
voyaient le Togo ! Je crois qu'il y avait là quelque chose d'assez extra-
ordinaire. C'était cela, mon premier contact avec Lomé.

Je précise qu'à l'époque, il n'y avait pas de port : il y avait un wharf,


et que l'on descendait par un petit panier (qui n'était pas si petit, puisqu'il y
avait quatre personnes qui tenaient dedans) dans une barcasse ; la barcasse
était amenée jusqu'au bas du wharf, et ensuite une grue vous remontait sur le
wharf. D'ailleurs il s'est passé, le jour de notre débarquement, un incident
tout à fait pittoresque : le dernier panier, qui contenait le commandant du
navire, en superbe uniforme (il allait déjeuner chez le gouverneur), et trois
bonnes-soeurs, tout de blanc vêtues, a reçu au passage la vidange du bateau...
(petit rire) Vous savez que les bateaux, à ce moment-là, avaient des vidanges
régulières, et vous imaginez les matières qui se sont déversées sur le
malheureux commandant et les malheureuses religieuses... On a entendu des
hurlements, des bruits de chaînes...La nacelle a remonté, et le commandant a
prescrit qu'on lave de toute urgence le linge des bonnes-soeurs et le sien
propre. Nous, nous avions doucement rigolé, du fond de la barque,..

Nous avons, pendant cette escale, visité lè marché de Lomé, qui a


beaucoup impressionné nos ajistes. Puisque nous n'étions pas nourris di,
on a acheté des beignets, et je me souviens avec émotion du ,cri d'horreur
poussé par une des ajistes (une institutrice) lorsqu'elle a découvert que les
beignets étaient fabriqués par les vendeuses et .que l'une d'elles, pour les
façonner, les frottait sur sa poitrine, entre ses seins ! I1 est certain que ça a
fait une certaine impression sur nos touristes ... C'était en 1939, il y a
pratiquement 50 ans...

Yen garde un souvenir extrêmement précis et passionné. Lomé était


une ville qui était bien tracée. Cela m'a frappé de voir que les Allemands
avaient tracé Lomé de façon tout à fait exceptionnelle, avec le quartier
administratif et le quartier commerçant, avec les églises et, naturellement, la
voie ferrée qui aboutissait au wharf. Une ville remarquablement tracée, voilà
la première impression que j'ai eue 2 Lomé. Au retour, les menaces de guerre

Robert linbert, premier inspecteur de l'Enseignement au Togo (et auteur de manuels de


lecture, en particulier le fameux Mon ami KoD,tr&s longtemps en usage au Togo), avait en
fait quitt6 le pays en 1934, au moment de la fusion administrative avec le Dahomey.
De Caccavelli : l'eau potable sera mise en service ?
Lome
i en 1940.

322
se précisaient : on était fin août 1939l. Mouragues m'a simplement invité à
déjeuner, moi tout seul, avec des gens, en nous disant : "Je crois qu'il va y
avoir la guerre, et que c'est le dernier déjeuner paisible que nous avons". En
effet, quelques jours plus tard, la guerre a été déclarée. Le Kerguelen, le
bateau sur lequel nous avons fait la croisière, a fait halte à Freetown, en
Sierra Leone ; et puis on a fait les escales de guerre, c'est-à-dire tous feux
éteints et en convoi, avec un accompagnement de navires de guerre. On a
donc fait escale à Conakry (trois jours), à Dakar (trois jours), à Casablanca
(deux jours), et nous sommes arrivés le 24 septembre 1939 à Bordeaux, après
avoir laissé à Dakar plusieurs de nos camarades ajistes qui étaient officiers de
réserve mobilisés.

Voila ma toute première impression de Lomé, en 1939. C'est une


impression qui m'a marqué très fort. Ailleurs aussi, nous avions été bien
reçus : on a nettoyé un peu les voitures de la voirie municipale, on y a mis
des bancs et on nous a promenés aussi bien à Abidjan (où l'on a visité la
forêt du Banco), Bingerville, Grand-Bassam 2... qu'à Cotonou, où
l'administrateur Pévèle nous a fait visiter Cotonou et Ouidah. Mais Lomé a
été l'escale qui a marqué le plus mes camarades ajistes, surtout en raison des
conversations qu'ils avaient pu avoir avec les instituteurs togolais. Je précise
que ces ajistes étaient en général "de gauche", anti-colonialistespar essence.
Leurs conversations avec les instituteurs togolais les ont beaucoup
impressionnés par la qualité du français parlé et par l'élévation de pensée que
présentaient ces hommes, qui avaient pour la plupart été élèves de William-
Ponty3 et qui représentaient un capital de connaissances en français et sur les
civilisationsafricaines que mes camarades ne soupçonnaient pas.

- Q -
En 1948, vous revenez donc au Togo, cette fois zour
une affectation dans l'intérieur. Quand vous parlez des plus
belles années de votre vie, vous pensez Ci ces .grandes
randonnées dans les villages du "Togo profond", beaucoup
plus sans doute qu'à votre séjour dans une ville qui devait
vous paraître une Afrique un peu artificielle. Mais, quand
même, comment avez-vous vu Lomé quand vous y passiez
pour rejoindre votre poste ou en revenir ?

- Lomé était restée à peu près identique depuis l'époque allemande.


Mon premier séjour a coïncidé avec les premières constructions nouvelles
faites à Lomé. Un architecte avait été désigné par le gouverneur Noutary, qui
était Henri Crouzat4, qui a écrit un roman, Azizah de Niamkoko, un
excellent roman sur la période coloniale de l'Union française. Cet architecte

I L'Allemagne va attaquer la Pologne le ler septembre 1939, et déclencher ainsi la Seconde

'
guerre mondiale..
Grand-Bassam fut la première capitale de la Côte d'Ivoire. Bingerville la seconde (de 1900
à 1934).
Grande kcole de formation des instituteurs pour toute I'AOF (et le Togo h partir de 1920). 5
Dakar.
Au Togo de 1946 à 1952 (voir plus loin).

323
était,je crois, de Pau. I1 a eu la charge de construire d'abord l'hôpital, et puis
quelques autres bâtiments. Les autres constructions, c'&aient les
missionnaires qui les faisaient : le collhge Saint-Joseph, par exemple, éhit
en construction à ce moment-là1.C'est de cette période-là que gate l'extension
.de Lomé au delà de la lagune. Mais moi, je.n'ai pas suivi la question. Quand
je venais à Lomé, je descendais chez des amis et j'allais voir le gouvemeur et
les chefs de service, et puis c'était tout. Je n'allais pas souvent à Lomé
d'ailleurs, parce que j'étais adjoint au commandant de cercle d'Atakpamé,
Monsieur Frémolle2. C'est lui qui descendait à Lomé pour les questions de
service. Moi, je faisais la brousse d'Atakpamé. J'étais très heureux comme
ça :je n'avais aucune envie de descendre à Lomé...

Lomé, c'était une capitale que nous ne détestions pas, mais pour
moi, c'étaient les Blancs, c'étaient des gens d'un monde different du mien. J'ai
vécu en brousse, pour la brousse, pour les Africains. J'ai fréquenté beaucoup
d'Européens de la brousse, qui étaient des missionnaires, des agronomes, qui
se donnaient, eux aussi, à fond au travail de développement de la btousse.
Pour moi, Lomé c'était un monde à part, qui n'était pas antipathique, mais
qui était différent...

Ceci pour les premières années dk mon séjour. Après, je suis revenu
à Lomé plus longuement, mais il est certain que, pour moi, Lomé était
d'abord une ville de chef-lieu, où l'on pouvait faire des courses. A l'époque,
dans les postes de brousse, nous avions des réfrigérateurs (à pétrole, bien
sûr). Donc les achats que nous faisions, c'était ce que nous n'avions pas :les
vivres frais. Nous avions les fruits d'Atakpamé : des mangues, des goyaves,
quelquefois des oranges, pendant la saison... I1 n'y avait pas cette manie des
"fruits de France" qui a envahi la vie coloniale par la suite. Nous vivions sur
le pays, dans des conditions qui n'étaient pas mauvaises, d'ailleurs.
Personnellement,je garde un très bon souvenir de cela. Lomé, c'était la ville
où il y avait l'électricité, l'eau courante, où il y avait tout le confort, alors
que chez nous, 5 Atakpamé, l'eau était montée par les prisonniers dans le
château d'eau de la résidence de von Doering (presque pas m~difiée)~. Nous
avions des lampes à pression qui nous servaient pour nous éclairer le soir. Si
on voulait la radio, on débranchait la batterie de l'auto pour y mettre des
pinces et obtenir les émissions de radio (il y avait trks peu d'émissions de
radio, et donc on n'avait pas le goût, ni le souci de les écouter). Nous vivions
-comment dirai-je ?- sur nous mêmes. Je précise que le cercle d'Atakpamé
desceidait jusqu'au Haho, donc extrêmement près de Lomé, mais je n'ai
jamais été tenté de descendre à Lomé pendant les quatre années que j'ai
passées à Atakpamé.

Lomé était pour moi une ville Ctrangère, une ville d'Européens, de

yCommence en mars 1948 (ouvert aux classes de 6ème dès novembre de la même année)
le RP Joseph Fürst des plans de Crouzat.
SUT
Alfred Frémolle, à Atakpame de 1949 à ao& 1950.
Le futur dernier oouverneur du Togo allemand avait fond6 le cercle d'Atakpam6 en juin
1898, et y était rest67usqu'en mars 1909.

324
chefs de service, de gouverneurs (qui nous recevaient très gentiment quand on
venait), celle d'une Assemblée territorialel qui n'aimait pas les gens de la
brousse, considérés comme des colonialistesdéplaisants... On n'était pas en
odeur de sympathie absolue avec Lomé. J'ai eu d'excellentes relations avec
tous les Africains de Lomé par la suite, mais les premières années n'étaient
pas faciles, et les chefs de service européens nous considéraient, nous les
gens de la brousse, comme une race à part, un petit peu une race de gêneurs,
des gens qui avaient des idées pas comme les autres... Donc je n'avais
personnellement aucune envie de descendre 2 Lomé. J'y suis descendu quand
même pour la naissance de mon fils Etienne. Ses frères et soeurs aînés ont dû
être confiés à des amis de Lomé... Tout au moins les premières années de
mon séjour au Togo, j e n'avais aucune attirance pour Lomé, quel que soit le
charme que pouvait avoir la ville, quelle que soit la gentillesse de la majorité
des Togolais de Lomé...

- Q -
En 1955, vous y ëtes finalement affecté. C'est une
promotion professionnelle, mais ce n'est peut-être pas pour
vous une. qualité de la vie supérieure. Quoi qu'il en soit, vous
vous retrouvez ,habitant de Lomé. Comment était la ville ri ce
moment-là ? Comment était la vie des habitants en général, et
comment était cette catégorie très particulière, dont nous
avons peu parlé dans nos émissions, les Blancs de Lomé ?

- J'ai été affecté ici en 1955 comme inspecteur du Travail. Oui,


c'était une promotion : ça voulait dire que j'étais la troisième personnalité
française du Togo, après le gouverneur et le secrétaire général... Ce n'était pas
fait exprès, c'était dans les statuts de l'Inspection du Travail !Pourquoi avais-
je été nomme à ce poste ? I1 faut que je vous dise qu'au Cambodge, en 1947,
j'avais été inspecteur du Travail et des Lois sociales du Cambodge. A ce titre,
j'avais dû régler des grèves qui se passaient sur les plantations de caoutchouc.
Dans mon dossier, il y avait donc que j'avais kté inspecteur du Travail. En ce
temps là, on mettait en ordre les arrêtés d'application du code du Travail
d'Outre mer, qui avait été pris en décembre 1952, si mes souvenirs sont
exacts2. Donc le Conseil de gouvernement, qui venait d'être créé3, discutait
des arrêtés d'application du code du Travail d'outre-mer. Ceuxxi passaient
d'abord devant les instances syndicales, puis ensuite ils étaient discutés en
Conseil de gouvernement. Cela m'ennuyait profondément...

Je l'ai fait par devoir; mais je dois dire que j'ai eu un certainplaisir à
être à Lomé, car mes enfants étaient-plusgrands, donc en âge d'aller au lycée
pour les aînés ou à l'école primaire pour les plus jeunes. Je précise qu'ils
avaient été à I'école primaire dans l'intérieur dans des conditions excellentes.
Puisque vous me donnez l'opportunité de le dire, je voudrais rendre hommage

Elue en 1946 ;dominée par les nationalistes du CUT jusqu'en 1951, puis par les membres du
Parti Togolais du Pro&s.
Loi du 15 décembre 1952.
Par la loi du 16 avril 1955 : cinq membres élus par l'Assemblée territoriale, quatre autres
dgsignés par l'Administration.

325
aux instituteurs africains du Togo qui ont formé mes enfants. Quand ceux-ci
sont arrivés en France, fin 1956, ils ont trouvé des instituteurs français dont
la formation n'&taitpas supérieure à celle des Togolais, loin s'en faut- ! Et
même, pour beaucoup d'entre eux (au niveau de l'orthographe, en particulier),
les professeurs togolais étaient très supérieurs à la majorité des professeurs
français ! Je tiens à le dire et à remercier au passage ces pédagogues
remarquables qui ont formé mes enfants.

Arrivé à Lomé en 1955, c'était donc pour ce travail, qui était


puissamment embêtant, je le dis comme je le pense. Comme vous le savez,
le code du Travail d'outre-mer était un avantage énorme qu'on donnait aux
Anglais contre nous : on donnait aux travailleurs certes des avantages (qu'ils
ne réclamaient pas tellement...), mais, en fait, on alourdissait les coûts de
production des entreprises togolaises, alors que, chez les Britanniques, ça
n'existait pas du tout.

Je voudrais dire que j'ai profité de ce séjour à Lomé comme


inspecteur du Travail pour lancer, avec mon ami Louis Domissy, qui était
administrateur-maire de Lomé (un homme remarquable), les "restaurants
d'apprentis''. Car inspecteur de Travail, ça voulait dire que j'avais aussi I

compétence sur les Togolais. En réalité, l'inspection du Travail française


-coloniale, si vous voulez- ne traitait réellement que les entreprises
françaises, européennes. Or les apprentis travaillaient chez les artisans
togolais, qui étaient des gangsters affreux, je le dis comme je le pense ! Les
artisans togolais de cette période-là étaient des exploiteurs honteux de la
misère des enfants ! L'apprenti devait payer pour devenir apprenti, il n'était
pas nourri, il crevait de faim, il travaillait gratuitement pour le patron ... J'ai
voulu mettre de l'ordre là-dedans ! C'était impossible parce que les artisans
étaient des puissances politiques, et on m'a fait comprendre que je m'attaquais
à une forteresse inexpugnable, que je m'y briserai les dents, que c'était
vraiment un effort inutile...

Mais ce que j'ai pu faire avec Domissy, c'est de créer un restaurant


d'apprentis, c'est-à-dire trouver un local, payer les cuisinières et donner à 30,
40,50 apprentis, à chaque midi, un repas avec de la viande et de la pâte (de
manioc, d'igname ou de maïs). Cette nourriture était payée par l'apprenti
25 F, ce qui n'était pas cher, vous en conviendrez... En tout cas, ils avaient
le ventre plein, ce qui était tout de même essentiel. Je rends hommage aussi à
l'Association amicale des apprentis de Lomé. C'étaient des garçons qui
avaient souvent le certificat d'études, qui étaient très supérieurs intel-
lectuellement et moralement.à leurs patrons, lesquels ne cherchaient qu'à les
exploiter, et leur donnaient, après deux, trois ou quatre ans, un parchemin en
anglais ou en français, où l'on disait que cet apprenti avait été quelqu'un de
tout à fait sensationnel... J'ai essayé de mettre de l'ordre là-dedans, de trouver
une formule de contrat d'apprentissage décent (un certificat de bon travail pour
l'apprenti en fin de course), de réglementer la durée de l'apprentissage...

* De juillet 1955 àjuillet 1957.


326
Peines perdues' ! Je me suis cassé les dents, et, au demeurant, je
crois me souvenir que le gouverneur m'a dit de ne pas faire de zèle dans ce
domaine... Mais le restaurant d'apprentis, je l'ai créé ! Nous l'avons créé
ensemble avec des apprentis togolais et avec Louis Domissy, et ça a marché.
Quand je suis parti, ça marchait encore. Est-ce que ça a marché longtemps
après, je n'en sais rien...Mais ce que je sais, c'est que les apprentis nous en
ont été reconnaissants. Nous avions aussi été soutenus, à l'époque, par les
catholiques, par le Secrétariat social catholique du Togo, qui avait été fondé
quelques années auparavant par Ernest Nissan. Dans l'histoire du restawant
d'apprentis, je veux rendre hommage aussi à Faustin Gbaguidi, qui a été
ensuite homme politique au Dahomey (il a été ambassadeur du Dahomey au
Canada), qui est décédé malheureusement il y a quelques .années. Faustin
Gbaguidi et le Secrétariat social nous ont beaucoup aidés. Voilà pour l'action
que j'ai men&.

Quant au reste de l'inspection du Travail, inutile de dire que ça


n'avait aucun intérêt. Toutes les entreprises européennes étaient en règle.
Bon, il y avait des consignes : tels instruments de toilette pour tant
d'ouvriers, etc. Tout ça.marchait : il n'y a jamais eu problème dans ce
domaine. Le problème, c'était la condition des travailleurs non salariés, des
travailleurs -comment dirais-je ?- coutumiers, desktisans de Lomé... Et ça,
j'ai tenu à le faire. La condition des artisans, je ne sais pas ce qu'elle est
maintenant. Mais à ce moment-là, nous avons essayé de donner un coup de
barre pour que ça se redresse.

Lomé, en 1955-56, était déjà bien développée. Des Constructions


avaient été faites sur les fonds du FIDES2, et des maisons avaient 'été
édifiées, assez nombreuses mêmes. Ça n'avait rien à voir avec ce qui est venu
après ; c'était encore largement le tracé allemand : quartier administratif,
quartier commerçant, et les quartiers nouveaux qui se développaient à la
périphérie de Lomé, notamment du côté de Tokoin. I1 y avait eu l'aéroport,
qui s'était développé aussi, beaucoup, mais le wharf était encore là, avec ses
problèmes. J'ai eu, pendant que j'étais inspecteur de Travail, une grève des
dockers du wharf, qui a été résolue en liaison avec les syndicats, sans
difficultés.

Lomé, dans ces années-là, c'était une ville agréable, sympathique,


où les enfants étaient heureux de jouer. I1 y avait la plage, on allait au tennis,
il y avait un club de bridge... La vie des Européens de Lomé était une vie de
travail et de distractions, sans problèmes. Je les fréquentais très peu, parce
que j'avais d'autres travaux en cours. Les relations avec les Africains étaient
très bonnes. Nous avions toute la bourgeoisie loméenne, dont la majorité
était dans le Comité d'unité togolaise3, donc hostile à la présence française.
Mais la gentillesse togolaise était là, et nous ne ressentions pas du tout

I 11 faudra attendre 1989 pour voir publier des décrets ministériels dans ce domaine.
Fonds d'investissement pour le développement économique et social.
Parti nationaliste, minoritaire à l'Assemblée de 1951 B 1958, mais qui menait une guérilla
verbale constante contre l'administration coloniale.

327
-?
d'hostilité à notre égard. Nous avons été extrêmement bien accueillis, et il
n'y avait pas de problhmes importants pour les Européens de LomQ.

- Q -
Nous essayons de faire revivre à nos auditeurs ce
qu'était la vie quotidienne des gens il y a trente ou quarante
ans. Comment viviez-vous ? Où vos enfants allaient-ils à
l'école ? Où alliez-vous vous approvisionner ? Pouvez-vous
nous décrire ce qu'était votre vie quotidienne à l'époque ?

- Nous avions une villa relativement spacieuse (nous avions cinq


enfants avec nous, et donc il fallait loger tout ce petit monde), avec un petit
jardin, qui était agréable. Les enfants allaient à l'école : notre fille aînée au
lycée de Lomé ;les autres allaient à l'école primaire, sauf la dernière, Hélène,
trop petite. Nous allions aussi au culte le dimanche. Je me souviens du
pasteur Perrier, qui était le pasteur de Lomé à ce moment-là, qui était très
sympathique ; il vit encore en France (il a quelque 80 ans maintenant). Il
représentait un élément d'autant plus précieux qu'il avait été membre de
l'Assemblée temtoriale du Gabon avant de venir à Lomé. Nos relations avec
les protestants de Lomé -nos coreligionnaires- étaient excellentes. Nos
relations avec les catholiques aussi d'ailleurs : j'étais très lié avec Mgr
Strehler', qui est resté mon ami jusqu'à sa mort. Je suis resté en relations
constantes avec lui, et il m'a beaucoup aidé dans mes recherches.

Je ne sais que dire sur la vie de Lomé. Pour le ravitaillement, le


cuisinier allait faire le marché. On achetait ce qui devrait être acheté dans les
boutiques. J'avais une voiture de service qui me permettait d'aller en brousse
en inspection du Travail : j'ai parcouru quand même tout le Togo comme
inspecteur du Travail en ce temps-là : ça m'a permis de voir les
circonscriptions que j e n'avais pas bien visitées auparavant, des
circonscriptionscomme Anécho, que je connaissais très mal, comme Palimé,
et puis le Nord : Lama-Kara, que je n'avais pas vraiment vue, Mango... et je
suis retourné à Dapaong deux fois, au cours de cette année d'inspection du
Travail.

La vie de Lomé ? Je jouais au tennis ;j'étais jeune à l'époque,


relativement, et je jouais assez bien (ça m'a passé, malheureusement...).
Voilà, c'était une vie assez simple, Outre le club de bridge où les Européens
se réunissaient, il y avait un cercle, avec une bibliothèque (si mes souvenirs
sont exacts), que je fréquenta@relativement peu parce que j'avais les livres
qui me suffisaient à la maison. Enfin...je ne veux pas apparaître comme un
ours ! Nous nous recevions les uns chez les autres trhs volontiers, avec
beaucoup de plaisir. Je dois vous dire que je n'ai jamais été très mondain,
mon épouse non plus. Nous vivions normalement chez nous le plus
souvent. Marianne, ma fe"$, était médecin à la polyclinique pendant cette
année de Lomé, ce qui était un élément précieux pour nous, puisque nous
n'avions jamais eu beaucoup d'économies pendant nos séjours, compte tenu

Archevêque de Lom6 de 1945 A 1962.


Devenue par la suite historienne avec lui.

328
de nos nombreux enfants. Le salaire touché par Marianne nous a permis une
p.etite aisance supplémentaire, en particulier d'acheter enfin une voiture, en
1956. Oui, j'ai attendu 1956 pour acheter ma première voiture. Les
administrateurs ne roulaient pas sur l'or ;ils e roulaient pas du tout même,
puisqu'ils n'avaient pas de voiture... (rire) 1
Nous avions donc les réunions du Conseil de gouvernement,
l'Assemblée territoriale, oÙ certaines réunions avaient lieu et auxquelles nous
étions conviés, Louis Domissy et moi, ainsi que son prédécesseur, Philippe
Mermet, qui avait poursuivi avec ténacité la balustrade de la Marina le long
de la plage', qui était tout de même un plus pour Lomé. Auparavant, c'était
la plage : le sable arrivait sur la chaussée...Ils ont fait cette balustrade, qui a
. été prolongée loin, un très bon élément dans l'urbanisme de Lomé. I1 y avait
toujours le wharf, mais on prenait l'avion de plus en plus, puisque, pour les
P
fonctionnaires, ça c o b i t moins cher de les expédier par avion et e leur faire
passer un congé moins long, puisque, vous savez, pour les fonctionnaires,
naguère, le séjour sur le bateau était compté en dehors du congé : c'était un
congé supplémentaire, oÙ l'on était fort bien nourri et où la traversée était
souvent très agréable. Mais l'Administration, jalouse d'exploiter au
maximum les fonctionnaires, les expédiait maintenant par avion et les
ramenait par avion. (rire) Je crois que j'ai fait quand même'un voyage par
bateau, qui m'a permis de rédiger un certain nombre de choses que j'avais dans
mes cartons, dans des conditions tout de même très agréables...

Lomé était une ville accueillante. Nous avions souvent des visites.
Nous avons eu des congrès : le congrès du syndicat chrétien en 1956, dont je
me suis occupé comme inspecteur du Travail. La réunion se faisait au foyer
Pie-XII*, que Mgr Strebler avait réussi à faire construire. Nous avons donc
reçu tous les syndicalistes de la côte d'Afrique, depuis la Mauritanie jusqu'au
Congo-Brazzaville, et jusqu'au Zaire. Et puis des Cléments internationaux du
Travail, dont M. Vanistendael, un Belge, qui était le secrétaire général de la
Confédération international des travailleurs chrétiens, et d'autres
fonctionnaires et syndicalistes de qualité. Je garde un bon souvenir de cette
rencontre de syndicalistes. Il faut saluer la personnalité de Gérard Espéré, un
des grands syndicalistes chrétiens français, qui a ensuite animé la CFDT3à
Paris. Je précise que Gérard Espéré tenait à ce que I'égalité soit respectée, et
lui-même dormait dans le dortoir des syndicalistes africains. Ce n'était pas le
grand confort, vous voyez ! 11 n'y avait pas les hôtels si sympathiques et si
luxueux qu'a Lomé maintenant. Quand il y avait un congrès de cet ordre,
pour des gens qui étaient des syndicalistes relativement âgés (ils avaient
souvent 45-50 ans), le couchage en dortoir (mixte, comme je précise) n'était
pas forcément très drôle, mais ils le supportaient avec beaucoup de constance.

I Établie pour l'essentiel en 1953. On l'a déjà dit, Ph. Mermet dirigea le cercle de Lomé de
décembre 1952 5 décembre 1954.
Complexe de sal1)es dk réunion, bureaux et logements, inaugue le 16 janvier 1955. Pie XII
fut un pape très prestigieux de 1939 à 1958.
Confédération française démocratique du Travail, le deuxième des syndicats français par
ordre d'importance numérique.

329
Dans la ville de Lomé, vous aviez l'imprimerie catholique' qui
fonctionnait depuis les Allemands et qui s'était un tout petit peu améliorée
depuis. -Certaines maisons s'étai&dmodernisées. Des garages s'étaient
installés. Je n'ai pas le sentiment que la poussée urbaine était très grande
durant cette période. Les crédits FIDES permettaient des constructions, mais
je n'ai pas le sentiment qu'il y ait eu une formidable extension. La ville était
toujours limitée du côté de la Gold Coast par la frontière, donc il n'y avait
pas de croissance.possible de ce côté-là. Par ailleurs, la lagune était aussi une
barrière : elle n'était pas encore assainie. Dès qu'il y avait un peu de pluie, il
y avait des moustiques, beaucoup, beaucoup, beaucoup... L'hôpital était tout
à fait construit, modernisé2. Par bonheur, nous n'avons pas été malades à ce
moment-là, ni nos enfants, ni nous-mêmes. Nous avons gardé de Lomé un
souvenir agréable, sympathique, mais j'ai le sentiment que Lomé n'a pas
compté pour moi, voyez vous ?

Je n'ai pas eu le sentiment, en arrivant de la brousse à Lomé, de dire


"Enfin Lomé ! Quelle promotion merveilleuse pour moi, je suis le troisième
fonctionnaire du Togo !" Ça ne m'a fait ni chaud ni froid... J'étais en fait
furieux de quitter Dapaong, qui était ma circonscription et oh j'étais heureux.
Je suis descendu de Dapaong en pleine saison des pluies, en août 1955. C'est
un camion-benne qui a descendu mes bagages : comme la benne faisait
. réservoir, mes cantines flottaient dans la benne du camion, vous voyez le
tableau ! I1 a fallu faire sécher les livres je ne sais combien de temps pour
qu'ils reprennent "figure humaine", ou approximativement ... J'avais été
furieux de descendre. J'ai fait contre mauvaise fortune bon coeur. Et,
finalement, je n'ai pas été malheureux à Lomé. Simplement Lomé n'a pas été
pour moi le paradis que vous pouvez imaginez : c'était un lieu de travail..+

Et ce n'était pas un service mince que l'inspection du Travail ! I1 y


avait beaucoup de travail, beaucoup de papiers, beaucoup de documents:.. Je
faisais mon travail avec conscience, de mon mieux. Je n'allais pas plus loin,
mais ça m'a permis de participer aux travaux du Conseil du gouvernement,
avec le Rp Riegert3, qui était "ministre de la Santé" dans le Conseil issu des
nouvelles réformes du Togo4. On discutait avec les membres du Conseil de
gouvernement, c'est-à-dire des gens pas toujours très agréables pour nous,
mais je dois dire que je n'en ai pas gardé de mauvais souvenirs. Pas un
souvenir ébloui non plus ... Je pense que ce qui en est sorti, ce sont les
arrêtés d'application, qui ont concerné essentiellement les maisons de
commerce européennes, et très peu les maisons de commerce africaines. Par
conséquent, cela accroissait plutôt les différences entre Africains et
Européens, et, à mon avis, c'était mauvais. Ceci dit, moi, j'étais un
fonctionnaire discipliné. Que pouvais-je faire ? Quand j'avais donné mon

De I'école professionnelle, qui a imprimé toutes les publications officielles jusqu'à la


création d'Editogo, après l'Indépendance.
L'actuel CHU est terminé en 1954.
Au Togo depuis 1937. 11 a longtemps dirigé l'enseignement catholique. Élu à I'Assembl&
~ territoriale au collège des citoyens français de 1946 en 1951. Membre du premier Conseil de
gouvernement (juin 1955-septembre 1956), chargé des questions sociales.
Loi de 16 avril 1955, comme on l'a vu plus haut.

330
point de vue au gouverneur ou au secrétaire général (ie crois c'é&t Monsieur
Thomas à l'époque, qui était un type remarquable), quand j'avais donné mon
sentiment, bon, j'avais vidé mon sac, et on me disait : "Oui, mon pauvre
vieux, on est bien d'accord avec toi. Mais ce sont les ordres : il faut le faire'!
C'est comme ça, l'Administration". Je n'avais ni le droit, ni le pouvoir, ni
même le goût -il faut bien le dire- de stopper une-opération, même s i elle me
paraissait absurde, même si elle me paraissait peut-être faire du mal aux
Togolais eux-mêmes. Puisque les Togolais décidaient de promouvoir ces
arrêtés, je ne vois pas pourquoi j'aurais été contre...

- -
Q Quel avait été exactement votre rôle dans cette grève des
dockers du wharf ?

- Ce n'était pas difficile, vous savez. Avec l'administrateur-mairede


Lomé, qui était aussi concerné dans cette affaire, je suis allé au port, j'ai
rassemblé les chefs syndicaux, et j'ai demandé ce qu'ils voulaient. Ils m'ont
dit. " On veut.... Ge ne sais quelle histoire), et on veut... (je ne sais quelle
augmentation de salaire)". Bon, j'ai convoqué les responsables des Chemins-
sde-fer, pour ceux qui étaient sous la responsabilité des Chemins-de-fer du
Togo, et puis j'ai demandé s'ils pouvaient envisager une augmentation des
salaires dans le cadre de leurs compétences. Je crois qu'il y a eu une petite
augmentation, et puis la grève s'est arrêtée, parce que, il faut dire, les
grévistes n'avaient pas tellement envie de continuer la grève. Les dockers du
wharf, c'était des privilégiés par rapport aux chômeurs de la ville ...
Finalement, ils gagnaient peu d'argent, certes, mais ils gagnaient de l'argent,
tandis qu'il y avait beaucoup de gens dans la ville qui n'en gagnaient pas ou,
en tout cas, beaiicoup moins. Donc ça n'a pas duré, puisque ça n'avait pas de
raison de durer. Ils ont essayé, ils ont gagné un tout petit quelque chose, et
puis ils se sont remis au travail, finalement. C'était très grave, les grèves des
dockers, parce que les bateaux restaient en rade : ça coûtait des milliers de
francs, des dizaines, des centaines de milliers de francs par jour de rade devant
Lomé, comme c'était le cas à Lagos, au Nigéia, où il y a eu des problèmes
terribles avec des navires qui restaient en rade une semaine, deux semaines,
trois semaines... et ça.coQtait des sommes monumentales ! C'est pour ça
qu'il fallait régler cette affaire rapidement, ce que nous avons fait de notre
mieux, et on a réussi.

- Q -
Vous habitiez le quartier administratif et vous étiez
membre. de cette corporation très particulière qu 'étaient les
fonctionnaires. Quelles étaient vos relations avec le monde du
commerce (commerce européen et commerce africain) ?

- Elles étaient ce qu'elles devraient être... Nous avions reçu les


commerçants européens dans leur tournée en brousse, auparavant. On les
avait reçus à déjeuner à Atakpamé, à Bassar, à Dapaong... Par conséquent, ils
étaient un peu nos obligés. Ils nous ont invités gentiment à déjeuner ou à
dîner quand nous sommes arrivés à Lomé. Nos relations étaient bonnes. Et
puis, comme j'étais l'inspecteur du Travail, malgré tout, s'il y avait un pépin

331
dans le travail, un accident, n'importe quoi, ils savaient que j'étais
responsable :ils pouvaient compter sur moi pour tenter d'arranger les choses
si c'était possible. Mais ils pouvaient aussi compter sur moi, s'ils avaient
commis une faute, pour qu'elle soit sanctionnée ! J'avais, paraît-il, la
réputation, d'être tri% sév2re. Je ne crois pas, mais enfin on m'a dit ça, on a
dit que j'étais "un type qui ne rigolait pas" ... Moi, je me trouve assez
rigolo...Enfin, c'est comme ça !

Les relations avec les autres fonctionnaires ? C'était des relations de


camarades. Avec les fonctionnaires africains ? Nous avions des relations avec
les enseignants de noS.enfantS. Elles étaient bonnes : les enfants étaient
modérément chahuteurs (sauf le dernier, Etienne, qui faisait des siennes un
peu partout...). Disons que ça se passait très bien. Mais ça n'a rien de
particulier : on était des gens de bonne compagnie. On aimait bien le Togo.
Le Togo était une grande famille. Vous savez, les Français qui étaient au
Togo revenaient toujours : nous avions les mêmes Français depuis des
années. Vous aviez par exemple à Lomé un homme étonnant qui s'appelait
Monsieur Alexandre Robert, qui a fondé le Service du conditionnement au
Togo. Alexandre Robert était un ancien sous-officier de la Coloniale, qui
s'était fait manger deux doigts par les Canaques des Nouvelles-Hébrides,vers
1902... I1 était venu au Togo après son service militaire, à la fin de la
Pre&ere guerre mondiale. Il avait fait un travail formidable en brousse : il a
réussi à faire faire aux paysans togolais, aux planteurs togolais, le
conditionnement de leurs produits', ce qui était tout à fait exceptionnel.
J'avais de très bonnes relations avec lui, d'autant plus qu'il était d'un patelin
qui était voisin du-mien, Vermenton2. Quand Alexandre Robert est mort, en
1959, à Lomé, tout le gouvernement togolais a suivi ses funérailles :plus de
mille Togolais ont été accompagner Alexandre Robert à sa dernière demeure.
Hélas, le gouverneur français au Togo n'était pas là, et l'intérimaire ne savait
pas qui était Monsieur Alexandre Robert : il y a eu un seul représentant du
gouverneur qui est venu présenter les condoléances, ce qui était tout de même
très peu ! Voilà un grand Français, de condition modeste certes, mais qui a
fait énormément pour la réputation des produits du Togo dans le monde, en
particulier dans les ports, et les Togolais lui ont été reconnaissants. Mais,
apparemment, le représentant du gouvernement français ne l'a pas été de la
même façon3.

- Q - Le "Cercle des amitié frangaises" existait-il encore ?

- C'est un cercle qui avait été fondé à la veille de la guerre par un


magistrat qui s'appelait Thébaut4.I1 avait été fondé contre les revendications

Afin que les sacs de café ou de cacao arrivent en bon état en Europe.
En Bourgogne.
Sur le personnage pittoresque d'Alexandre Robert, voir aussi les souvenirs de Claude
Lestrade dans Regards français' sur le Togo des années 1930, Les Chroniques anciennes du
Togo, 11~5,1995 ;pages 173-174,202,205.
Le 5 septembre 1936, avec le procureur génBral E.P. Th6baut comme prksident et S.
Olympio comme vice-pdsident. I1 a servi de base au Comité de l'Unité togolaise, fondé en
mars 1941.

332
-
coloniales allemandes, pour valoriser l'action de la France au Togo. Ce
Cercle des amitiés françaises a fonctionné avant la guerre. Il a cessé d'exister
au moment de la guerre ou à la fin.de la guerre. Ce Cercle des amitiés
françaises a été un moment de l'histoire de Lomé, du Togo, où des
commerçants hostiles à l'Allemagne (ils l'étaient presque tous, soit par
sympathie pour les Britanniques, soit par hostilité aux Allemands) se sont
retrouvés dans ce cercle avec des Français de France et M. Thébaut (qui a écrit
un très bon article sur l'histoire de l'arrivée des Allemands au Togo' ;il avait
I aussi beaucoup écrit sur les coutumes malgaches). C'était un homme
remarquable ; il n'était plus là quand je suis venu. Les années 1945-1946 (la
fin de la guerre, l'affaire éwé, les élections qui avaient vu le triomphe du
Comité de l'unité togolaise et donné une Assemblée territoriale qui avait une
majorité hostile à la France) ont fait que ce Cercle des amitiés franco-
togolaises n'existait plus.

Je précise qu'il y avait à cette époque, à Lomé, une presse non


négligeable, une presse très hostile à la présence française. Je pense au Guide
du Togo, qui était très engagé contre nous. Si vous reprenez la collection,
vous verrez comment nous étions traités, nous, les administrateurs : comme
des colonialistes affreux, etc. (petit rire) Ça faisait partie de la vie... Mais,
pour moi, ça n'avait pas d'importance. Je considérais que nos relations étaient
bonnes avec ces gens, même s'ils nous disaient très clairement qu'ils
souhaitaient que les Français s'en aillent. Nos relations étaient quand même
des relations de courtoisie, tout à fait sympathiques.

Je pense que c'est assez exceptionnel, en Afrique, qu'une Assemblée


territoriale ait été en majorité hostile à la présence française, et que, malgré
tout, les relations aient été si courtoises. .
(

I - Q -
Parmi les commergants, il y avait des gens qui avaient
sur vous l'avantage de rester extrêmement longtemps dans le
pays, qui devaient donc en être des connaisseurs privilégiés,
et qui étaient aussi des figures pittoresques. Pourriez-vous
nous parler de gens comme Me Viale, ou le commergant
Raymond Eychenne, qui ont été parmi les grandes notablilités
frangaises de l'époque ?

- Oui, bien sûr. Me Viale était un avocat qui avait fait fortune au
Togo (il avait d'ailleurs édifié une sorte de château à Palimé, qu'on appelle le
Château-Viale). Me Viale était un homme de bonne compagnie, c'était l'un
des avocats de Lomé. Les avocatsjouaient un rôle important dans les affaires
de terrains, de cocoteraies, etc.2. Me Santos jouait aussi un grand rôle dans
ces affaires au tribunal. J'ai été juré au tribunal de Lomé, comme
fonctionnaire, et nous avions connaissance de ces affaires. Moi, j'étais déjà
surchargé de travail, je n'avais aucune envie de me mettre comme figurant

' "La fondation de la colonie allemande du Togo", in : Revue polirique et parletnentuire.


-1939, pp.102-120.
Voir ci-dessus, dialogue no 12.

333
dans un j ury... Enfin, il se trouve que j'ai',beaucoupfréquenté ces instances !
I1 y avait un procureur de la République qui était extrêmement gentil, qui
faisait sòh travail correctement. Vous dites que nous étions désavantagés par
rapports aux commerçants qui restaient longtemps, mais les fonctionnaires
français du Togo y sont aussi restés longtemps ! C'est une des rares colonies
françaises où les fonctionnaires restaient très longtemps. Vous aviez de!
familles dont les parents étaient arrivés en 1919 et, en 1950, vous aviez
encore les enfants qui étaient là, notamment aux Chemins-de-fer : vous aviez
des dynasties ferroviaires françaises de cheminots, qui ont fait les Chemins-
de-fer du Togo tels qu'ils ont été. Donc les fonctionnaires revenaient au Togo
régulièrement : ils s'y plaisaient, ils y revenaient.

Des gens y ont fait carrière, comme Péchoux, qui a été gouverneur
du Togo' ; il avait été auparavant administrateur à Anécho et à Atakpamé.
D'autres sont restés très longtemps, ont fait plusieurs séjours. Ces gens-là se
sont accrochés au pays ; ils ont aimé le pays, quelles que soient leurs actions
(et leur brutalité parfois). Dans l'ensemble, je crois que ça a été tout de même
très bénéfique au Togo. Quand on connaît un pays, quand on l'aime, on
travaille quand même beaucoup mieux.

Les missionnaires représentaient aussi un Clément très important.


Eux, ils restaient très longtemps. Je me suis recueilli la semaine dernière sur
la tombe du Père Cothez2,à Tomégbé3, qui a été un des grands missionnaires
du Togo. Mgr Strebler était un homme exceptionnel. Je garde de lui une
merveilleuse image, celle d'un homme d'une immense qualité humaine,
travailleur, passionnément travailleur, qui n'aimait pas les fainéants... Moi
non plus, je n'aimais pas les fainéants : on se rencontrait très bien ...

- -
Q L'un de vos tout premiers travaux de recherche a porté,
j e crois, sur le rôle des métis dans la colonisation. Vous
aviez à Lomé une catégorie très particulière, les descendants
d'Allemands, qui étaient relativement nombreux. Comment ce
groupe s'intégrait-il (ou non) dans la société franco-
togolaise ?

- Ce travail sur le? métis que vous avez la gentillesse d'évoquer,


c'était mon mémoire de 1'Ecole de la France d'outre-mer. J'étais un anti-
raciste convaincu dès mon jeune âge, et dpnc lorsque s'est posé le devoir de
faire un mémoire, en troisième année de l'Ecole de la France d'Outre-Mer, j'ai
eu l'idée de faire une recherche, sur "le rôle des métis dans la colonisation
française". Je voulais montrer premièrement la qualité humaine des métis,
deuxièmement le rôle d'un grand nombre d'entre eux dans la colonisation
française : le général Dodds, par exemple, qui a été le conquérant du

1952-1954. Mais avec un passage comme gouverneur de la Côte d'Ivoire de 1950 B 1952,
où il s'dtait violemmment affront6 B Fklix Houphouet-Boigny.
Missionnaire SMA, trks populaire dans tout le Togo (1900-1983).
Prks de Badou, mission où il dtait arrivd en 1936, et où il fut e n t e d en 1983.

334
Dahomey' ; au Canada, Louis Ariel (dans les guerres franco-anglaises du
XVIIIB sibcle, les métis de peaux-rouges se sont battus aux côtés des
Français)...Aux Indes, la femme de Dupleix2était une métis ;elle a tenu un
grand rôle dans la politique locale...Bref, jlai tenté avec quelques exemples de
montrer le rôle particulier desmétis : les métis alliés de la colonisation, les
métis dans la littérature, etc. C'est un mémoire d'une soixantaine de pages,
dont je ne suis pas exagérément fier : c'est un document de jeunesse. Mais je
ne rougis pas de l'avoir écrit.

Alors, bien sûr, quand je suis arrivé ici, j'ai trouvé des métis qui
étaient particulièrement intéressants :les métis d'Allemands, qui s'intégraient
très bien à la société togolaise ;ils avaient retrouvé les métis de Brésiliens :
les familles Olympio, de Souza, da Costa, de Medeiros, Bruce, etc. .. qui
étaient installées là depuis longtemps. Ils se mariaient d'ailleurs souvent
entre eux. C'était un élément privilégié, qui se considérait un petit peu au-
dessus des élites togolaises proprement dites, mais qui s'intégrait très bien. Je
n'ai pas eu connaissance de difficultés entre les métis allemands ou les métis
brésiliens et les Africains.4.s s'intégraient à la société africaine, où ils
restaient quand même des éléments à part. En général, politiquement, ils
avaient pris le parti du colonisateur. Il me semble me souvenir que, dans les
membres dirigeants du Parti togolais du Progrès, il y avait plusieurs métis.
J'ai bien connu certains : parfois je suis intervenu auprès de mes relations en
Allemagne pour les aider à retrouver leur père, quand ils avaient des
difficultés à le faire. J'y suis paryenu plusieurs fois, notamment pour un
remarquable. fonctionnaire de l'Elevage, qui s'appelait Jean Rincklif, à
Sokodé3. J'ai pu retrouver son pbre à Heidelberg : il a pu revoir son père à
trois ou quatre reprises avant la mort de celui-ci. Je considérais que ça faisait
partie de mon travail de faire cela.

Les métis au Togo avaient tout de même des caractéristiques


p&.iculières. Dans les missions de d61imitation4,au début du siècle, Fourn et
von Seefried étaient tous deux très portés sur les Africaines. Et alors, j'ai le
sentiment que, quand un enfant naissait du côté dahoméen de la frontière, il
s'appelait Fourn ; quand il naissait du côté togolais, il s'appelait Seefried...
Mais ceci est dû sans doute aux bonnes-soeurs qui les ont appelés comme ça,
parce que leurs pères ne les avaient pas reconnus... (rire) Les bonnes-soeurs
considéraient que c'était un crime abominable de faire des enfants comme ça,
mais, enfin, quand on avait fait des enfants, on ne pouvait pas ne pas les
reconnaître. Par conséquent, elles inscrivaient elles-mêmes sur les registres de

En 1892-1894.
Fondateur d'un empire français aux Indes au XVIIB si8cle.
Voir J.-C.Barbier et B. Klein : Sokodé. ville multicentré du Nord-Togo, Paris, ORSTOM,
1995, page 121.
Mlimitation de la-frontière, au nord, entre le Dahomey français et le Togo allemand (191 I-
1913), par des officiers des deux puissances coloniales. Gaston Fourn sera par la suite le
premier commissaire de la République française au Togo, en 1916-17, puis gouverneur du
Dahomey (1917-1929). Un de ses fils fut maire de Lomé dans les années 1974-84. Le baron
Adolf von Seefried a séjournt5 au Togo de 1895 à 1913,. I1 fut chef de la troupe du
Protectorat, puis comman$ìnt des cercles de Kete-Kratschi et de Mango.

335
leur école ou de leur pouponnière les enfants avec le nom de leur père. Encore
une fois, ces métis français ou allemands ont été notables comme élite
bourgeoise, parmi les fonctionnaires ou les commerçants. Je ne crois pas
qu'on ait grand-chose d'autre à dire sur eux.

I1 faut surtout parler, bien sûr des "deux cents familles"'. Ce qu'on
appelait les deux cents familles de la côte, entre Anécho et Lomé, représentait
évidemment un potentiel financier, commercial et de solidarité familiale d'une
immense importance. Je me souviens que le directeur des Affaires politiques
du Togo, quand quelqu'un était affecté dans le Sud, lui faisait passer des
examens sur ce qu'on appelait les deux cents familles togolaises (qui n'étaient
pas deux cents, bien sûr). M. Aubanel, qui a été longtemps dans le Sud, était
chargé de faire l'initiation des administrateurs qui devaient travailler dans ces
régions, afin qu'ils s'y retrouvent dans le réseau complexe des parentés entre
familles métis ou brésiliennes, comme on disait...

Il y avalt non pas deux cents familles, mais quelques dizaines tout
au plus : on a parlé des deux cents familles d'Anécho parce que c'était un
thème politique à la mode en France... C'est un terme qui était faux, mais qui
était resté ... (rire) Ce sont des familles bourgeoises, parfois héritières de la
traite des esclaves, parfois simplement héritières du commerce légitime de
l'huile de palme, mais qui représentent quelque chose de tout à fait particulier,
une _cohésion familiale, des relations de mariage entre parents, etc. Ces
familles venaient du Brésil, elles descendaient de métis de Portugais et
d'Indiens ou de Noirs, assez souvent, d'où des physionomies très
particulières. L'un des oncles de Sylvanus Olympio ressemblait totalement à
un Chinois ... Quand des gens de l'ONU sont arrivés ici, les Chinois qui en
faisaient partie (c'était la période de la Chine nationaliste), quand ils ont vu
l'oncle de Sylvanus Olympio, se sont dit : "Qu'est-ce que c'est que celui-là ?
Est-ce que, par hasard, ce serait la Chine populaire qui est déjà arrivée ?"
C'est vous dire le caractère physique particulier des métis brésiliens, et la
variété des physionomies qui pouvaient se dégager. I1 y avait au total
probablement cinquante familles, et on les connaissait toutes, les anciennes
familles de la bourgeoise commerçante de Lomé, les familles des Brésiliens
d'Anécho, de Porto-Séguro et d'Agoué, les familles des métis ... Tout cela
présentait une bourgeoisie tout à fait importante. I1 fallait les connaître...

- Q - Dans ces dernières années de la période coloniale


frangaise, que restait-ìl comme trace de l'influence allemande
au Togo ? Y avait-il encore beaucoup de partisans d'un
éventuel retour de l'Allemagne ?

- Tout cela a été très bien étudié dans une these remarquable sur Le
souvenir allemand au Togo. Tétais dans le jury de l'auteur de'cette thèse2, qui

Avant la Seconde guerre mondiale, on prétendait que toute la richesse industrielle et


bancaire de la France était aux mains de 200 familles, symboles du capitalisme égoïste et
conservateur.
Dadja Simtaro, du Département d'allemand de I'UB.

336
a vraiment fait le tour de la question. I1 ne restait pas grand chpse, à vrai dire,
du souvenir allemand au Togo. I1 restait les pasteurs de 1'Eglise éwé, qui
.étaient tous encore vivants -presque tous-, ceux qui,avaient été formés à
.Westheim', qui représentaient la vieille garde de 1'Eglise évangélique du
Togo. Nous avons vécuila période au cours da-laquelle l'influence des
théologiens franç8s prdestants a changé le cours des choses. De jeunes
Togolais allaient faire des études dans les facultés ,de théologie protestante de
Yaoundé, de Montpellier, de S h b o u r g ou ,be Paris. Ils revenaient avec des
idées nouvelles ; ils revenaient avec surtoút le sentiment (parfaitement
i
légitime) qu'ils étaient beaucoup plus forts en théologie que les vieilles
barbes.. .

L'époque du "souvenir allemand", c'était le bon vieux temps de leur


jeunesse. Quand vous avez été'à l'école allemande, vous en avez bavé, mais
vous aviez 14 ans, 15 ans : c'était le bon temps, quand on en a quarante de
plus ! Mais je crois que le souvenir allemand était relativement peu
important. I1 n'y avait pas d'agents allemands au Togo à l'époque où nous
étions ici. Le dirigeant de la DTG, qui était parti au moment de la guerre,
n'était pas revenu et, pratiquement, il n'y a pas eu d'Allemands sur place
avant l'Indépendance, Les souvenirs allemands ont été quand même
importants, puisque lorsque le premier diplomate allemand est arrivé au
Togo, il a eu, dit-on, la visite d'une délégation de ce qu'il a appelé les "néo-
nazi togolais" ; c'étaient $es anciens de l'époque allemande, qui lui ont
demandé la partition du Horst-Wessellied -le chant nazi le plus violent- pour
en faire l'hymne national togolais,! C'est vous dire qu'on l'a échappé belle au
Togo ... (rire) Le souvenir allemand, c'était une nostalgie qui s'est
matérialisée quand les Allemands sont revenus, au moment de l'Indépendance.
Gar les Allemands, je crois, ont payé toutes les pensions des policiers
togolais qui avaient servi de leur temps.., Cette nouvelle génération a
transformé complètement le souvenir allemand. Le-Togo-Bund 2, c'était le
souvenir allemand du Togo pour des gens qui parlaient allemand, qui savaient
. d'ailleurs l'allemand assez bien (je parlais l'allemand avec de nombreux
Togolais : ils parlaient une langue très çorrecte). Les souvenirs qu'ils avaient
gardés restaient assez bons, dans l'ensemble. Les Togolais me disaient : "Ah,
les Allemands ! Le temps des Allemands ! Ils étaient durs, mais ils étaient
justes. Ils pendaient des gens ; ils pendaientks criminels : ils avaient raison
de pendre les criminels.Sce-quc+répondaient les Togolais et, bon, on
enregistrait ...-En fait3e souvenir allemand était resté fort entre les deux
guerresi Au lendemain de a! Deuxième guerre mondiale, il était à peu près
nul. Les Allemands ne sont pasrevenus au Togo sous la Tutelle ; donc il n'y
a plus de présence ãllemande.

Je dois dire que certains_fonctionnaires allemands avaient laissé un


tel souvenir qu'on leur demandait conseil en Allemagne. Ainsi le docteur
Gruner, qui avait été longtemps à Palimé3, était encore questionné par lettres

II y en avait eu une vingtaine entre 1880 et 1900. formée dans ce village du Wurtternberg.
Groupe germanophile organisé j, Accra dans les années 1925 H 1935.
D'octobre 1899 B août 1914.

337
par les gens de cette région. Ce qui est tout en son honneur, et tout à
l'honneur des Togolais. Mais ceci dit, pour les autres Allemands, c'était
terminé : il n'y avait plus de relations. Quand aux anciens soldats, ils
n'avaient pas reçu de pensions de retraite à l'époque française, bien entendu'.
Les Allemands ont fait ce geste-là. Ça a permis de recenser les anciens.

La thèse de notre ami Simtaro sur le souvenir allemand au Togo est


remarquable. Il a fait le bilan, aussi bien par &rit que par magnétophone, de
ce qu'il en restait chez les Togolais de base. Le souvenir de chansons, en
particulier : ils chantaient vblontier des chansons allemandes. Mais
autrement, ils savaient de moins en moins l'allemand,'puisqu'ils n'en avaient
plus la pratique.

- Q - Lomé est une ville frontiire. Quelles étaient, à votre


époque, les relations commerciales -officielles et surtout
officieuses- avec la Gold Coast ?

- C'était la période de la livre (avant l'indépendance du Ghana, c'était


la livre ouest-africaine), qui était beaucoup plus puissante que le franc CFA.
La livre ouest-africaine valait 750 F, quelque chose comme ça : 750 F ou
plus, ce qui était considérable. Il y avait une surévaluation de la livre. Donc
les relations étaient très bonnes pour la Gold Coast, et très mauvaises pour
nous, puisque nous avions des voitures (par exemple Dodge ou Ford) dont les
pièces de rechange ont été longtemps disponibles-seulement à Accra : il
fallait avoir recours à un "contrebandier officiel", qui allait chercher les pièces
de rechange et qui vous les rapportait... C'était la queue de l'effort de guerre,
si vous voulez, au cours duquel c'est en Gold-Coast que les Africains
trouvaient les cuvettes, les pagnes, etc., alors que, en territoire français, il n'y.
avait pas tout cela : c'était moins riche, beaucoup moins ! C'était une période
où la súpériorité monétaire de la Gold Coast2était écrasante.
- Q - En dehors des produits et des pièces détachées que vous
alliez chercher là-bas, il y avait aussi des services. On m'a dit
que les gens allaient se faire soigner les dents h Ho ...
- Je n'ai jamais entendu parler de ça ! Au contraire, pour les soins,
c'étaient les gens de Gold Coast qui venaient se faire soigner au Togo, parce
que, au Togo, c'était gratuit, alors qu'en Gold-Coast, c'était payant ! Qu'il y
ait eu un dentiste de génie à Ho, c'est possible, mais le mouvement était
surtout inverse. C'était toujours les Ghanéens [en tout cas dans le Nord et à
Atakpamé) qui venaient se faire soigner au Togo. Ici, il y avait la clinique du
docteur Olympio, la clinique "Bon secours'', qui était très importante : c'était
plein de gens qui venaient du Ghana. Les gens du Ghana avaient de l'argent,
et ils venaient se faire soigner par des médecins qu'ils estimaient. Les
-
En fait, un bon nombre avaient été. recrutés dès 1915 dans les forces d'occupation
françaises et anglaises qui ont assuré I'ordre aprCs le départ des troupes qui avaient fait la
conquête.
A l'époque, premier producteur mondial de cacao.

338
médecins du Ghana étaient peu appréciés, alors que les médecins français du
Togo (et les médecins togolais) étaient très estimés.
*
* *
- -
Q Au début de cette émission, vous avez évoqué un roman
qui a été écrit Ci cette époque, Azizah de Niamkoko', p a r
l'architecte du CHU de Lomé, et qui est un roman h clés.
Vous, vous savez quelles sont ces clés, qui étaient en réalité
les personnages d'Azizah ...
- Les clés étaient composites : c'était plusieurs personnages. Pour le
gouverneur, la clé est évidente : le gouverneur du roman s'appelle "Jihenne" ;
"JN", c'est Jean Noutary2, c'est bien sa physionomie... Le heros du livre, qui
est un noble, un grand chasseur, etc., c'est en partie Henri Crouzat, l'auteur
lui-même. Les autres, c'est la représentation de la société coloniale de
l'époque. C'est tout à fait bien vu ; les conversations sont bien rendus, etc. Je
crois que c'est l'un des rares romans qui aient bien évoqué cela.

- Q -
Quels autres romanciers aviez-vous rencontrés au Togo,
Monsieur le président de l'Association des écrivains de langue
fraqaise ?

- A cette époque, nous avons aussi eu Va-t-en avec les tiens !, he


Christine Garnier3, qui signait Doellé (un nom africain). Son éditeur lui avait
dit : "Si vous signez de votre nom de Christine Garnier, personne n'achetera ;
tandis que si vous signez d'un nom africain, ça se vendra mieux". C'est
comme ça qu'elle a signé "Doéllé" son Va-t-en av'c Les tiens !, qui est une
belle histoire d'amour, tout à fait sympathique, qui se passe en partie à
Aného, en partie ailleurs. I1 y eu aussi d'Alain Le Breton, avec Etrange
pourszs,ite4,qui se passe dans 1'Adélé. C'est une partie de chasse, où il raconte
sa vie à Lomé. La littérature coloniale de l'époque est extrêmement modeste :
il y a eu très peu d'auteurs...Le capitaine Baudenon était un grand spécialiste
des animaux5. Paul Baudenon a Ccrit de très brillants poèmes, mais en
France, par la suite : il ne les a pas publiés au Togo - mais certains
concernent le Togo. Henri Crouzat a fait Azizah de Nianzkoko. C'est un très
bon livre ; il a été d'ailleurs réédité en "Livre de poche". Henri Crouzat est
mort il y a plus de vingt ans maintenant6. C'était un homme d'une très
grande gentillesse, d'un abord agréable, qui souffrait de voir sa femme et ses

1959, réédition Presses de la Cité, Paris, 1983,416 pages.


Gouverneur de 1944_i% 1948.
Grasset, Paris, 1951,308 pages. Claude Lestrade (Rzgurdsfrunpais sur le Togo des années
1930, déjà cité), dont les parents ont bien connu Christige Gamier (qui a utilise leurs traits
pour les personnages de son livre), en donne une image sévère. Mais le roman n'est pas
mauvais (et assez bien document&).
Guilde du livre, Lausanne, 1957,257 pages.
La chasse, volume "Cameroun-Togo", 1951, pp. 553-560.
Ci En 1966.

339
trois filles restées en Europe, alors que lui était obligé de rester au Togo. I1 a
été remplacé par Georges Coustère, qui était son camarade d'études et qui lui a
succédé comme architecte du gouvernement à Lomé'. Son roman Azizah de
Niamkoko, c'est effectivement tout à fait ça, tout à fait la vie de Henri
Crouzat, qui avait tendance à se considérer comme un chasseur exceptionnel.
I1 avait donc un livre des records de chasse. Je me souviens de cette fameuse
histoire du "céphalophe de Maxwell"2 (ou une autre antilope, peu importe).
Donc, un jour, il tue un céphalophe, il mesure l'espace entre les cornes, et
voilà qu'il dit : "J'ai le record du monde ! Avec ce céphalophe,j'ai le record du
monde !" Et il convoque tout Lomé à sabler le champagne... A la fin de la
réception, voilà le capitaine Baudenon qui arrive de tournée, et qui vient à son
tour, et dit à Crouzat : "Trèsbelle bête, mais ce n'est pas un céphalophe de
Maxwell, c'est un tout autre céphalophe..." Ce n'était pas du tout un record !
Le pauvre Crouzat en a fait une véritable dépression... I1 y avait comme ça
des épisodes pittoresques, à Lomé ... Henri Crouzat était un homme
merveilleux3,mais il évoquait quelquefois Tartarin de Tarascon4.. (rires) .
- Q - Avez-vous aussi connu Félix Couchoro ?

- Félix Couchoro était le grand écrivain du Togo5. Félix Couchoro


est né Dahoméen, à Ouidah. I1 a fait ses études au séminaire. On l'a utilisé
longtemps comme moniteur de l'enseignement. Puis il est parti au Togo ; il
est devenu rédacteur en chef d'un journal, et ensuite il est devenu agent
d'affaires : commerçant d'abord, puis agent d'affaires. Il a livré des romans qui
ont commencé avec L'Esclave6, puis beaucoup d'autres. Félix Couchoro a
livré en tout dix-sept romans, dont quatorze en feuilletons dans Togo-Presse.
Ces romans sont d'une très grande qualité ;ils représentent la vie sociale des
paysans de la cocoteraie de la &te, ou bien de la palmeraie qui est plus au
nord, ou bien la vie des bourgeois de Lomé, etc. I1 avait une très grande
connaissance des familles ; il était tout à fait capable d'en parler pour en dire
les cheminements. Les livres, à l'époque, n'étaient pas faciles à éditer. Quand
quelqu'un avait &rit quelque chose, il fallait payer pour se faire éditer. J'ai vu
le cas d'un écrivain qui a fait éditer ses livres ainsi, à son compte. Ça avait
été payé par la famille, et il avait donné des exemplaires à celle-ci, à vendre
parmi leurs relations. Je me souviens qu'il y avait un planton du
gouvernement qui avait un stock de ces bouquins, et, quand les gens
attendaient, se morfondaient sur les fauteuils, le brave planton disait : "Tu ne
veux pas lire ?" Et il offrait pour une somme relativement modique le roman
du cousin... (rire)

De 1954 1 1965. Il est l'auteur, entre beaucoup d'autres belles réalisations, du monument de
l'Ind6pendance.
T&s petite antilope, de couleur grise et marron (Philuntomba maxwell¿).
D'autre témoignages de gens qui ont bien connu Crouzat confirment cependant ce que
laisse pressentir son livre :I'homme était brillant, mais méchant. Mais Robert Cornevin était si
gentil qu'il embellissait tout le monde.
D'Alphonse Daudet : modMe du chasseur vantard.
1900-1968. Au Togo ? partir
i de 1939.
Premi&= tdition en 1930. Rgdition par les Editions Akpagnon, Lomé, 1983,301 p.

340
Félix Couchoro est un grand auteur. Je regrette simplement qu'il
n'ait pas eu Ia chance d'être mis au cinéma, ni au théâtre. Je m'étais arrangé
pour que L'Héritage, cette peste', son dernier roman, puisse être monté en
pièce de théâtre à la radio : cela avait été fait à Paris par un spécialiste, qui
avait fait le montage complet, découpage compris. Tout était prêt, lorsque la
famille de Couchoro a (paraît4 : ce sont les réalisateurs qui me l'ont dit)
refusé de signer le contrat : ils ont exigé des sommes monumentales, qu'il
était hors de question de leur verser. C'est dommage ! Plusieurs des livres de
Couchoro mériteraient d'être mis en films. C'est une partie du patrimoine
togolais tout à fait importante2.

- Q -
Terminons, si vous le voulez bien, sur cette société
loinéenne. Pour vous, habitué Ci la brousse, habitué aux
sociétés bien enracinées dans leur terroir, comment réagissiez-
vous dans .ce monde loméen ? Est-ce que cela vous paraissait
une tribu comme les autres, ou au contraire, un monde
cosmopolite, sans grand intérêt ?

- C'était au contraire des gens d'une qualité humaine tout à fait


remarquable. On n'était. pas d'accord politiquement, mais ça ne nous
empêchait pas, par exemple, de jouer au tennis ensemble... Le Togo était
d'ailleurs l'un des rares pays où lis Noirs et les Blancs jouaient au tennis sans
complexe les uns contre les autres, ou les uns avec les autres. Je dois dire que
les relations étaient vraiment excellentes. On se recevait. On invitait les gens
à dîner chez nous à l'occasion du passage de quelqu'un, ou bien tout
simplement pour le plaisir, et puis ils nous invitaient chez eux après. C'était
un Clément très important dans les relations sociales : on se recevait, on
déjeunait ensemble, on dînait ensemble... Les relations étaient vraiment
excellentes. C'était ça, la valeur de Ia vie à Lomé... Et, Dieu merci, c'est
toujoyrs vrai de nos jours ! (rires)

~~ ~~ ~

I Editogo. Lomé. 1963.


N'est pas venu dans la conversation le souvenir de Christian Mégret. qui fut un (modeste)
employé de l'administration française h AtakpamC dans les années 1920, avant de devenir un
roniancier h succks. II a tiré de ses souvenirs togolais un roman, Les Ant/~rqJo~/J/ZaRe.~
(Paris,
Fayard. 1937, 318 p.). qui ne décrit, en fait. que le petit monde -plutôt sordide- dune poignée
de Blancs dans un poste h peine romancé, mais il atteint une indéniable grandeur épique dans
le récit de I'épopée que fut la construction de la route de I'Akposso (Atakpamé-Kougnohau,
aujourd'hui délaissée).

34 I
Index des
NOMS DE PERSONNES
Abalovi Ganto : 39 Almeida (d') (divers) : 252, Chevron :92,94
Abdallah : 67 253,271 Cristophe Lubin : 7,263,274
Abolo : 92 Alongba : 292 Clauznitser (cdt) : 83
Aboubakar (malam) : 144 Amadou Edouard : 25 Cornevin Marianne : 321,
Acolatsé Alex : 48 Amaté Friend : 87,91 328,329
Acolatsé Joachim : 123 Amédomé (Mme) : 253 Comevin Robert .: 7, 153,
Acolatsé (divers) : 20, 175 Améga Comlan :251 321-341
Adami Louis : 150 Amegee Louis : 47-64, 149- Costa (da) : 335
Adekola Adessina : 292, 302 173 Cothez (RP) : 334
Adjallé Bertin : 120 Amegee Paul :48 Couchoro Félix :340,341
Adjallé Jacob (chef) : 118- Amekpovi : 227 Coustère Georges : 108, 340
121, 124, 125, 132-135, 176, Amemaka Libla : 136 Crouzat Henri : 204,231,
177,292 Amine Ali : 72 273,323,339,340
Adjallé Joseph (chef) : 120, Amouzou : 177 Creppy : 269
121,132,133 Anani Tèko : 232 Daboni Ernest : 25 .
Adjallé Messan Michel : 1U- Ananou David : 19-30 Dadzie (chef) : 118, 122-124
138 Anthony : 21, 162 Dadzie Koffi : 118
Adjallé Peter : 120, 121 Apedo-Amah Georges : 21 Dadzie-Adjallé Ayaovi :
Adjallé (divers) : 132, 134 Apedo-Amah Moorhouse : 117-138
Adjama Robert : 123 20,21,25,26,305-307 Daïtu : 122
Adjamagbo- Ambroise : 185- Ariel Louis : 335 Danaye : 319
193 Assad Michel : 67 Deklo : 118
Adjanké :235,236 Asmis Rudolph : 124, 125 Dieng (Me) : 211
Adjayi (chef) : 292,293,302 Assiongbon Dadjin : 309 Djabakou Albert :243,249,
Adjété : 227 Assogba Amouzou : 31-46 300
Adjovi : 253 Assou : 253 Djasso Boukari : 85-96
Afanou : 86.92' Atcha Assoumanou :215 Djoko Amados : 92
Afawoubo : 32 Athanasiadès (RP) : 28 Djoko Koffi : 85,86,90,91
Agbénou :20,21 Atshu : 123 Dodds (colonel) : 335
Agbokpui (chef) : 118, 120, Attignon Hermann :98 I Doering (von) H. G. : 324
130 Attikossi :35 Dogbé Messan : 43
Agboyibor (Me) : 196,201 Aoud Elias : 67 Dogli (RP) : 16
Aglin : 124,125 Aubanel : 336 Domissy Louis : 326,327,
Agondjé : 86,92 Awad : 74 329
Aguédji "Boko" : 136 Awousso : 292 Dosseh Alex : 24,25,30
Ahadji :253 Ayayi : 87 Dosseh Casimir : 24,25
Ahidjo (présid.) : 66 Ayéboua : 238 Dosseh (Mgr) : 9, 17,24,25.
Aho (Mme) : 253 Ayigan 118, 129, 130, 136 28
Ahodikpé Azankpo : 239-262 Ayikoutou (pasteur) : 28 Döpfher (Mgr) : 28
Ahyée : 279 Badian Seydou : 113 Dossou Massiguédé :32
Ahyi Paul : 98 Bamezon Akakpossa : 58 Doyen Jean : 175,180,181
Ajavon : 98,232 Banda Ernest : 20 Draké-Lawson : 251 ,
Ajavon (Dr) : 203 Bamabo (chef) : 272 Dzitri :W3,'124, 125
Ajavon Emmanuel : 83 Baudenon (capit.) : 339,340 Egou (divinité) : 180, 181
Akakpo (Dr) : 203 Bella Bello : 113 Espéré Gérard : 329
Aklassou (chef) : 130 Bello Kayode : 292 Essien Aboki : 17-30,306,
Aklobo (divinité) : 129,137 Blanchet :231,233 307,313
Akué-Adotévi Richard : 31- Bonnecarère (gouv.) : 202 Eychenne Raymond : 132,
46 Boubacar Ndiaye : 184 230,333
Alary Pierre : 150 Boukari Ali :215 "FAO" Albert :7,175-184
Alassani (malam) : 142 Boukari Idrissou : 217 Farah : 74
Albert (Mgr) :14,22,23 Bouvier : 104 Fauconnet Paul : 201
Alfa Taïrou : 302 Bruce Emmanuel :275-290 Fiadjoe (Dr) : 241
Almeida (d') Alex : 100 Bruce (divers) : 335 Fiassé : 21
Almeida -(d) Ayigan : 239- Brodeick (Mgr) : 16 Fiawoo -20,227
262 Brym El Hadj : 7,139-148 Foulera Mola : 214,216,221
Almeida (d'- Me) : 198,204 Bugia : 231 Franck : 253
Almeida (d') Christian : 97- Bussari A. O. : 292 Frank Stefan : 17
116 Carbou Jean-Bapt. : 161, 162 Fréau Henri : 184
Almeida (d') Mensah Carti:33 Fürst (RP) : 324
"l'Ancien" : 279 Cassier Jean-Cl. : 314 GafarÒu Ábdou : 142
Almeida (d') Modeste : 305 Cessou (Mgr) : 10,16,17,48 Gayi : 118
Chabert (RP) : 16 Gbadago : 56, 135

342
Gbadégbégnon Etienne : 30 Kpotogbey Hervé : 30 Ok6 (chef) :302
Gbagban : 125 Kiias Richard : 50,52 . OkDatah Charles : 300.301
Gbaguidi Faustin : 327 Kuevi Békou : 253 Olimpio Octaviano : 1'35,
Gbédema Seth : 202 Kunkel Pablo :23-25 154,187,242,269,335
Gbédey Robert : 63 Kutuklui (Me) : 198 Olymuio Sylvanus : 152,200
Gbényédji : 280 Kwakumé (RP) : 16,24 242,272,333,336
Gbikpi (RP) : 7,9-30,63 Labane Ben : 176,177 Olympio Pedro : 242,339
Gbikui Norbert : 63 Laclé Gilbert. : 305' Ouro Agouda : 7,213-224
GebaÎa : 74 Laclé Kpotivi : 207 Paass : 264
Geraldo Moussé : 144 Lalondrelle :280 Pasmal Yaka :225-238
Glé Yawovi : 31-46 Lamorun : 175 Péchoux (eouv.) :231.234
Godjé Balou : 90.92 LanAer : 232 Perrier (pàiteurj : 328
Gomez :279 Lara (Mme) : 105, 113 Pévèle : 323
Gonçalves :251 Lavaissière (de - Mme) : Picolet Jean :232,233,252
Gordon :24 243.248-249 Placca :24
Gruner (Dr) : 338 Lawson Dionis : 24 Popard :87,92
Grunitzky Harry : 154, 155 Lawson Vioto : 225-238 . Pussin :232
Grunitzky Nicolas : 155,203, Lawson (divers) : 227,232, Quashie : 251
273 233 Randolph LRopold : 61,63
Guillaume II : 50 Le Breton Alain : 339 Reymann (RP) : 16 ,
Guise (de - gouv.) : 271 Leclerc (Gal) : 272 Rew (major) : 15,72
Habib lean : 67 Lecomte : 162 Ricard Alain :312
Hanou : 52,54 Lefebvre (Mgr) : 17 Riebstein (RP) : 16
Hattab :67 Lesna :36 Riegert (W) : 330
Hansey : 234 Lestrade claude : 332,339 Rincklif Jean : 335
Hermann (Mgr) : 17 Liensol (Me) : 198,205 Robert Alexandre : 332
Houphoët-Boigny (présid.) : , Logbo : 118 Rock Edouard : 150
68,334 Lome : voir index entreprises Romawo :229
Hund : 62 Loussounyavé : 123,124 Rougerolles : 151
Idrissou Akpo : 215 Loumiou Hamed : 144 Sama Koffi : I I3
Idrissou David : 217 Makéba Myriam : 113 Santos (Me) : 25,198,3203,
Imbert Robert : 322 Malazoué Paul : 263,272 334
Issa Housseini : 139-148 Mama Fousséni : 218 Santos Pedro :25
Issa Samarou : 215 Massougbodji : 253 Savi de Tové Guido : 149-
Issa (malam) : 142 Medeiros (de) : 335 173
Jazzar : 66,67,72,75 Mégret Christian : 341 Savi de Tové Jonathan : 152
Johannès (Fr) : 10 Mermet (cdt) : 87-89,92, Schweitzer A. : 150
Johnson André : 62 231,329 Seddoh Georges : 114,149-
Johnson Horatio : 239-262 Mensan : 227 173
Johnson Kokoroko : 61 Michellini (RP) : 11 Seddoh Komlavi F. : 153
Johnson (divers) : 61,62,202 Minéto Louis : 265,270 Seddoh Patrick : 153
Jonteur : 37 Modenou :32 Seefried (von A.) : 335
Kadzekpo : 20 Mogenier Michel :36 Segbaya : 238
Kalatchi : 32 Montagnié (gouv.) :231 S&hoGant0 : 39
Kalife Michel : 69-71, 74,76, Moulin : 104 SekE Koffi : 92
80,81 Mouragues (cdk ) : 321-323 Semani : 74
Kalife Nadim : 65-81 Moussa Pierre : 274 Simtaro Dadja : 337,338
Khalsa S . Gian : 260 Müller (RP) : 14, 15,28 Siraut : 322
Kane Ch. Amidou : 143 Nasr Antoun :70 Soarès : 253
Kavégu6 : 178 Nassar (divers) : 66-68, 70- Sodji Ahlin : 163
Ketowu Michel : 17-30 75,177-90 Soga "Boko" : 136
Klein Martin : 198 . Nas'sif : 67 So&ou Ségniké :92
Klosr Heinrich : 127 Nassirou Ib& : 144 Soulé Amadou : 280
Kodjo :25 Nathaniel : 91 , Souza (de) Félicio : 128
Koffi Antonio : 98 Nègre gaston : 164 Stangier (RP) : 16
Koffigoh (Me) : 195-211 Nimon (Mme) :253 Steinmetz (Mgr) : 16
Köhl :20 Nissan Emest : 327 Strebler (Mgr) : 10, 17,328,
Kokossou : 32 Nkoli : 136 329,334
Kokouvito : 312,313 Noa Kossivi : 20,21 Tadjin Vénovi :39
Kokovivina Azé :313 Noutary (gouv.) :323,239 Tannous :74
Konou (clan) : 124-126,136 Nudekor Gasnard : 21 Tchakoura Amadou : 213-
Kossi Nago : 293 Nyigblin (divhité) : 129,137 224
Kouassigan (Me) : 198 Obi Patrick : 234 Tch6dré Soulé : 217
Koudawo : 56,62 Obianou Olta : 234 Temen (Mgr) : 16 .
Koury : 74 Obym& (RP) : 27 Tété Ende : 31-46
Kpadeyo-Tomety : 225-238 Occan'sev : 183 Thkbaud (procur.) : 333
Kponton Hubert : 62,62,280 Ocloo J&es :25 Tidjani Bagolade : 292

343
Tissan : 118 Vanistendael : 329 Witte (RP) : 15
Tisserand (Mgr) : 17 Viale (Me) : 198-201,205, Wolf (Mgr) : 15
Thomas : 33 1 333 Woussikpé : 36
Tokplonou : 129,130 Vittini (Me) : 199 Yekini Tidjani : 144
Tomety : 87 Vodémé : 125; 126 Zakari Issaka : 213-224
Tonyéviadji (J. A. Mensah) : Vovor (Mme) : 252 Zato Mola :22 1
27 1 Warner Foling : 150 a l l e r : I5 1
Tossoukpé : 227 Williams : 66,67,7 1,72,75, Zokplonoui Adz0 : 118
Towoin : 118,120 82-84 Zöller Hugo : 122
Trossely Antoine : 150 Williams G.B. : 123

Index des
ENTREPRISES ET INSTITUTIONS
African Association : 161 Hollando : 10 SCOA : 55,56, 149-151, 155,
Aquereburu (collège) : 116 IMEXAF :27 1 157. 172.270
Atayi (collège) : 116 ITT: 168 Seven heart : 161
Bata : 80 John-Holt : 163,264.270 SGGG : 159,161,164,165,
BIAO : 55 John-Walkden : 164 230,264,295,300
Bödecker & Meyer : 154 King (R & W) : 164 SIP : 171
CCL: 190.191 Kingsway : 179 Sitti (collèpe) : 115
CFA0 : 149,151, 157-160, Kulenkampff : 80, 150 Swanzy : f3,'34, 154, 157,
166,167,175-182,269,327 Manutentibn Africaine : 164 161, 163
'CFCI : 164 Millers : 161, 180 UAC : 21,33-35, 151-154,
CICA : 114.149.153.158.
. , , , NOPATO : 53 157, 158, 161-164, 167-169,
,164. 165 Ollivant (GB) : 153,159,161, 173,180,214,230,264,269
164,180,214,222 UNICOMER : 162
Oloff : 154 UNLEVER : 164
OPAT : 159 UPROMA : 190
RABE: 162 Vlisco : 167
DWH : 154 Randolf (école) : 61,63 Wallbrecht :450,154
Gastonègre : 163, 164 RAMC0 : 126 Walter : 72, 80
Goedelt : 225 SARI : 158,164
Golfe (hôtel du) :265,270 Savonnerie de Bè : 274

Index des
NOMS DE LIEUX
à Lomé Assivimé (Assivito) : 32, 37- Kodjoviakopd : 117, 122,
40,43,44,59, 134, 140,294, 123,134,140,141,146,269
Ablogamé : 44 295,300,301 Kokétimé : 244, 264, 266,
Abobokomé : 134 Bassadii : 134 306
Adakpamé : 188 Bè : 58, 40, 117, 122-130, LÖm Nava : 133, 134
Adawlato : 83,294,297 138,146, 191,251,261,274 Lycée Bonnecarrère : 97-
-Adélato (Bè) :125 Bè Kpota : 126, 146 104,328
Adidogomé : 114,127 Béniglato : 83, 131,265 Lycée de Tokoin : 25,35,107-
Adjangbakomé : 294 Biossé : 134 116
Adjrométi : 125, 126, 129, Caccavelli : 190,322 Nyékonakpoè : 107, 115,
130 Cassablanca : 253 116, 122, 131, 134, 140, 141,
Adoboukomé : 93, 131, 177, Cité du Bénin :237,253 146,269
,187 Chiîteau d'eau de BB : 253 Octaviano Nétimé : 135, 187,
Agbadahonou :36, 175 Doulassamk : 131-135 252
Agoènyivé : 132,219 Fréau-Jardin : 184,228, 229 Petit-marché : voir Assivimé
Aguiarkomé : 134 Foyer Pie-XII : 93,306,329 Résidence du Bénin : voir
Akodesséwa : 219 Gbadago : 38, 40, 56, 131, cité du Bénin
'Amoutivé : 17, 44, 98, 117- 135 Souza-Nétime : 186,265
139,176,215,253,292,293 Gbényiédjikopé : 115,183 Tokoin : 112, 123, 127, 128,
Anagokomé : 139-141, 145, Gbossimé : 146 135, 136, 183, 188,252, 253,
146,217,294 Grand-march6 : voir 266.309
Anthony-Nétimé : 186 Assiganmé Tokoin-CHU : 3740,249
Assagbo : 122 Hanoukopé :47-64,135,199, Tonyéviadji : 89, 183, 225,
Assiganmé (Assiganto) : 37, 286 270,271,310
39, 44, 47, 60, 72, 93, 134, Kélégougan : 132 Yovokomé :265.327
322 Kpéh6ììu : 253 '

344
Zongo (ancien) : 93, '139, Ganavé : 161 Cotonou : 115,150,323
141, 145, 146, 177, 215-218, Glidii :309 Grand-Popo : 66
295 Kara : 21 1,263,328 Ouidah : 74,323,340
Zoflgo (nouveau) : 140, 141, Kloto : 26.3 I7 Porto-Novo : 100, 114, 115,
146,218 Kougnohdu : 341 290
Kpalimé : 12, 34, 88, 153,
157,200,211,231,251,293, Cameroun
autres lieux au Togo 309,328,331,333,338 Buea : 199
KDBmé : 191 Douala : 264
Abobo : 125 Kpogan : 125
Adétikopé : 128 Krikri : 211 Côte d'Ivoire
Afagnan : 11,240 Mango : 200,328 . Abidjan : 38-43, 67, 68, 78,
Agbélouvé : 175 Noépé : 12 90,286,323
Agbodrafo : 82,336 Nobé : 175, 183 Grand-Bassam :323
Agou : 293 Ogou : 26
Agotimé : 125 Pigala : 153, 159 Ghana
Akoumapé : 19 I Sokodé : 17, 22, 34, 69, 88, Accra : 72, 178, 182, 244,
Akposso : 26 98, 114, 211, 215-219. 222. 338
Aného : 12, 16, 23, 24, 35, 223,231,235 Aflao : 43,45, 122, 124, 146,
66, 82, 140, 154, 157, 183- Sotouboua : 2 I I 282
186, 191, 231, 251, 328, 334, Gbi Bla : 24
336 Ho :338.339
Ani6 : 159 Keta : 16, 26, 28, 66-68, 70,
Assoli : 221 73,124,307
Atakpamé : 25, 27, 34, 69, Koforidua : 142
83, 153, 157, 168, 251, 263, Tomézbé : 334 Maga : 223
324,334,339,341 Tsé& : 88, 125, 128, 157, Sekondi : 82
Assahoun : 157,293 175,184,243,293 Viépé : 136
Badou : 334 Vogan : 148, 160
Bafilo : 21 1 W&da : 129 Nigeria
Baguida : 125 Wayanou : 125 Benin-City : 16
Basar : 331 Edjigbo : 303
Batomé : 293 Ilorin : 303
Blitta : 153 hors du Togo Lagos : 16,267
Dadja : 168 Oyo : 302,303
Davié : 128 Bénin
Dapaong : 21 I , 256, 272, Abomey :309 Sénégal
328,330,331 Agout : 180,336 Dakar : 17, 62, 67, 78, 151,
Ekpui : 135 178, 199,235,241,242, 254,
259,264,323

345
1- La cathCdrale de Lom6, vers 1925. 8
2 - La cathédrale vers 1910, vue du sud-est. 11
3 - L'intérieur de la cathédrale en 1913. 13
4 2 L'orgue de la cathédrale. 30
5 - La communanté libanaise en 1943. 67
6 - Le cours complémentaire en 1929. 99
7 - Vue aérienne du lyc6e de Tokoin en 1964. 110
8 - AdjallC-Dadzie. 119
9 - La rue du commerce et le wharf en 1909. 156
10 - La société Carbou et la maison Anthony vers 1925. 163
11 - Albert Doh "FAO" vers 1960. 174
12 - La maison au petit ange. 174
13 - L'abri de Bè-Hkdjé. 192
14 - Le monde judiciaire vers 1950. 194
15 - La grande mosquCe du zongo (1972). 212
16 - Le vingti8me anniversaire de la Cosmopolite. 228
17 - La pharmacie Lorne vers 1960. 244
18 - Le roi Salomon, par la troupe "Christian Choir" (1950). 304
19 - Robert Cornevin. 320

346
TABLE DES

Introduction 7
1 - La cathddrale 9
2 - La musique religieuse 1-9
3 - Lestaxis 31
4 - Hanoukopé, un quartier pas comme les autres 47
5 - La communauté libanaise 65
6 - Laboxe 85
7 - L'enseignement secondaire et les lycées 97
8 - Le quartier Amoutivd et la famille Adjalle 117
9 - La communauté musulmane 139
10 - Le grand commerce 149
1Obis - Une vie de commerqant : Albert "FAO" 175'
11- Les techniques de la construction 185
12 - Les avocats 195
13 - La communauté kotokoli 213
14 - Le tennis 225
15 - La pharmacie et les médicaments 239
16 - Un vieux Français de Lome 263 '

17 - Les geomètres et la propriet6 foncière 275


18 - Une communaute irnmigrke : les Yorouba 29 1
19 - Le théatre et la danse 305
20 - Les souvenirs de Lomé de Robert Cornevin 32 1

Index des noms de personnes 342


Index des n o m d'entreprises 344
Index des noms de lieux 344
Table des illustrations 346
Carte des quartiers de Lomé 348

347
_.

La cathédrale de Lomé vers 1980 Mgr Jean GKIKPI-B~NISSAN


(carte postale IRIS) - . -

David ANANOU Aboki ESSIEN Michel KETOWU


A. ASSOGBA

Yaovi GLÉ D. AKUÉ-ADOTÉVI

Émile KOTOKOLI Dogbey MENSAH AGBIDI-"Danger"

Adj6 TATSÉ B o u k q DJASSO ~


11 -décembre 1963 : inauguration du lycée de Tokoin. Le président
Grunitzky signe le livre d’or. A gauche : le proviseur Christian d’Almeida.
(Archives du CINEATO, cliché C. Lawson)

Christian d’ALMEIDA Mme Ayélé Nadim KALIFE


d’AT_;MEIDA-AHYI
, ... . . -... ._ . . . . .

EH Machioudi BRYM
-_

Togbui Messari ADJALLÉ V,


chef du canton'd'houtivé ' '

EH Housseni ISSA

Maison de Jacob Adjallé à Amoutivé (1921). La façade arrière en 1988.


Louis AMEGEE G. SAVI DE TOVÉ Georges SEDDOH

I .

Ambroise A D J W G B O

Me Joseph
K. KOJ?FIGOH
EH Idrissou EH Issaka ZAKARY Chef Yacoubou
OURO-AGOUDA TCHACOURA

Voto LAWSON Yaka PASMAI K. KPADEYO-


TOMETY

Azankpo AHODIKPF Dr Ayigan d’ALMEIDA Horatio JOHNSON


i

Emmanuel K. BRUCE Anani P. CREPPY

Lubin CHRlSTOPHE Sénouvo A. ZINSOU


Achevk d'imprimer sur les presses Offset C.T.C.E.
-
B.P. 378 Lomé Togo
4*inetrimestre 1996