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terroriste un système de racket utilisé pour gérer ses


cellules clandestines, acheter des armes, mais aussi
L’Etat islamique réinstaure la terreur en
pour obtenir la libération de ses membres les plus
Syrie importants dans les prisons ou les camps du nord-est
PAR HUSSAM HAMMOUD
ARTICLE PUBLIÉ LE LUNDI 15 MARS 2021 de la Syrie.

Dans la ville de Raqqa, le 26 février 2021. © Delil Souleiman/AFP


Dans la ville de Raqqa, le 26 février 2021. © Delil Souleiman/AFP
Deux ans après la chute de l’État islamique, Othman, l’habitant de Raqqa, est l’un des nombreux
l’organisation terroriste multiplie ces derniers mois vendeurs de moutons de la ville. Père de quatre
menaces et exécutions en Syrie. Dans l’ombre, elle enfants, son commerce lui permet de reconstruire en
récolte à nouveau l’argent nécessaire pour reprendre le ce moment sa maison détruite par une frappe aérienne
contrôle d’un territoire. de la coalition internationale. Quatre jours après le
«Nous sommes des soldats de l’État Islamique et nous premier message, un soir, quelqu’un est à nouveau
t’ordonnons de payer la zakat pour ton commerce venu frapper à sa porte avant de prendre la fuite.
de moutons. Ne parle de ce message à personne, Sur le perron, une autre feuille, un autre message et
personne ne pourra t’aider face à nous. » Othman une somme à payer : 12 millions de livre syriennes,
n’est pas près d’oublier ce message, découvert un jour l’équivalent de 4 400 dollars environ (3 700 euros).
de décembre 2020 sur le perron de sa porte à Raqqa. « Ils menaçaient de kidnapper ma fille quand elle va à
Un message écrit sur une feuille de papier avec en l’école. Ils savaient qu’elle partait à 8heures du matin
évidence le tampon de l’organisation terroriste, le chaque jour avec ma femme », se souvient le père de
même que les hommes de Daech utilisaient lorsqu’ils famille, encore très perturbé par cet épisode. Il ajoute :
contrôlaient la ville, il y a plus de trois ans. « Sans « J’ai compris que je n’avais pas le choix, je devais
la présence de ce tampon sur le papier, je me serais payer pour protéger ma famille de cette organisation
dit que c’était une fausse menace pas sérieuse, mais redoutable et sans pitié. »
ce tampon m’a rappelé les pires souvenirs, raconte Trois jours plus tard, Othman reçoit des instructions
le Syrien, âgé de 50 ans. Pendant la période Daech des hommes de Daech : il doit amener l’argent à midi,
à Raqqa, nous avions l’habitude de le voir partout. à un point de rendez-vous à une trentaine de kilomètres
Ils l’utilisaient pour nous informer de la mort d’un
proche dans l’une de leurs prisons, ou lorsque nous
allions leur payer la zakat dans leurs bureaux pour
qu’ils nous laissent tranquille. »
La zakat est le troisième pilier de l’islam. Cette
« aumône légale » doit être versée par chaque
musulman selon sa richesse, et au bénéfice de la
communauté. Mais Daech, depuis sa création, a
détourné cette obligation religieuse pour se financer.
La zakat est aujourd’hui devenue pour l’organisation

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à l’est de Raqqa. « Ils m’ont dit de venir seul avec ma À Deir ez-Zor, près de la frontière irakienne, les
voiture. J’ai mis l’argent dans un sac en plastique noir Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance kurde
et j’ai suivi leurs instructions », détaille-t-il. et arabe formée en 2015, n’ont jamais réussi à
reprendre totalement le contrôle. Et, depuis plusieurs
mois maintenant, les assassinats et les attaques de
check-points se multiplient.
Le 8 février 2021, des hommes de l’État islamique ont
mené une expédition punitive dans une gare routière
d’Al-Busirah, ville située le long de l’Euphrate, sur
la route vers la frontière irakienne. Ahmed était dans
cette gare routière ce jour-là : « Il était environ
11heures du matin, deux hommes armés sont arrivés
sur une moto au milieu des gens qui attendaient leur
bus. Ils sont descendus de leur moto, ils se sont
approchés d’un civil et ils lui ont tiré dessus devant
tout le monde. C’était horrible. »
Un homme dans les décombres de sa maison à Raqqa le 9 janvier 2021. © CM Cette exécution a eu lieu à 200 mètres à peine d’un
Sur le lieu de rendez-vous, au bord de la route, check-point des FDS, en pleine journée. Avec, comme
deux hommes de l’État islamique l’attendent. L’un témoins, plus d’une centaine de civils. Pour Ahmed,
d’eux porte une arme à la ceinture. Ils lui font ce n’est pas surprenant, il le sait : ces hommes ne
signe de s’arrêter. De l’autre côté de la route, un craignent personne. « Après avoir exécuté cet homme,
troisième homme surveille les alentours. Le père de ils se sont mis à hurler dans la gare routière qu’ils
famille remet l’argent très vite et reçoit l’ordre de étaient de l’État islamique et que la même chose
rentrer chez lui. « L’homme armé m’a dit de ne attendait tous ceux qui s’opposeraient à eux. Ils nous
jamais parler à personne de ce qu’il venait de se ont même interdit de porter secours à leur victime.
produire, qu’il me recontacterait peut-être plus tard Ensuite, ils sont repartis comme ils sont arrivés,
», nous explique cet habitant de Raqqa. Selon nos personne n’a osé s’interposer. Croyez-moi, ces deux
informations, des vendeurs de voitures sont aussi hommes-là représentent tout ce que l’être humain peut
régulièrement victimes de ce type de racket à Raqqa. avoir de plus monstrueux.»
Effrayés par l’État islamique, ces vendeurs paient en
« Pour être honnête avec vous, il est
espérant que l’organisation terroriste les laisse vivre. impossible d’éliminer leurs cellules ici, dans
Tous savent ce dont sont capables les hommes de cette zone »
Daech. Ils l’ont subi pendant quatre ans et le vivent
à nouveau aujourd’hui. Contacté, le conseil civil de Les Forces démocratiques syriennes ont installé des
Raqqa n’a pas répondu à nos demandes d’interview. check-points dans cette province de Deir ez-Zor, mais
seulement dans les villes. La longue route qui mène à
Tout à l’est de la Syrie, dans la région de Deir ez-Zor, la frontière irakienne n’est plus sécurisée, les FDS ont
les cellules de l’organisation terroristes n’ont jamais abandonné leurs positions face à la multiplication des
été dormantes. Elles ont toujours été présentes, et ce attaques de l’EI.
même après la chute de Baghouz le 23 mars 2019,
qui marque, pour la coalition internationale, la défaite Aucune zone de Syrie placée sous le contrôle des
territoriale de l’État islamique. FDS n’est épargnée désormais. Le 24 janvier 2021,
deux femmes ont été décapitées près de Hassaké,
en zone kurde, après avoir reçu des menaces de
membres de l’EI. Les deux victimes étaient membres

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du conseil civil de la ville d’ Al-Shayer. Selon les « Il n’y a pas de résurgence de l’EI, ils ont toujours
médias locaux, elles ont été enlevées par un groupe été là. Ces derniers mois, ils ont multiplié leurs
d’hommes lourdement armés. Leurs corps ont été publications avec leur branche médias, et il y a de
retrouvés quelques heures plus tard au bord de la route. plus en plus de contenu. Des photos, des vidéos.
L’équipe médias de Raqqa, par exemple, est assez
efficace. Ils diffusent très vite leurs photos. » Chaque
jour, il scrute ces publications, un bon indicateur de
leur présence. « Ma grosse inquiétude, c’est le désert
syrien. Les groupes de l’organisation terroriste y sont
très nombreux, et ils se baladent. Ils s’en prennent aux
bergers mais également aux installations pétrolières
du régime de Damas. »
La route de Deir Ezzor, le 16 janvier 2021. © CM
Selon nos informations, l’EI cible aussi les
En Syrie, la coalition internationale, conduite par installations pétrolières situées à Deir ez-Zor, dans
Washington, est-elle en train de perdre le contrôle des une zone sous contrôle des Forces démocratiques
zones libérées du joug de l’EI? Contactée par mail, la syriennes. L’organisation terroriste a également mis en
réponse de CentCom, le Commandement central des place un système de racket, toujours selon le même
États-Unis, a été très rapide. Il confirme sans surprise principe : si vous voulez travailler en sécurité, il faut
que l’organisation terroriste « représente toujours une payer.
menace et que ses éléments restent actifs », et il
Youssef, un Syrien, est responsable de trois puits de
ajoute : « Nous n’opérons plus régulièrement dans la
pétrole de la région de Deir ez-Zor. Incapables de gérer
zone de Raqqa. Nous accompagnons et conseillons les
seuls l’extraction du pétrole par manque de moyens et
Forces démocratiques syriennes, nos partenaires […].
d’hommes, les FDS ont confié certaines installations
La transition a été faite avec nos partenaires pour les
pétrolières à des entrepreneurs locaux. En échange,
aider et les conseiller dans leur lutte contre Daech.
Youssef doit reverser 30 % de ses bénéfices aux
Et cela a été possible grâce à la capacité croissante
autorités locales. Mais il doit aussi verser de l’argent
des FDS à assumer cette responsabilité. » Washington
à l’EI.
renvoie donc la balle aux FDS à majorité kurde, dont la
position est de plus en plus contestée par la population « Régulièrement, un numéro inconnu me contacte
dans les zones arabes qu’elles contrôlent. sur WhatsApp, détaille Youssef. Au bout du fil, un
homme se présente comme un membre de Daech. Il
Dans une interview accordée à un média kurde, en
nous demande de payer la zakat pour le pétrole qu’on
février 2021, Mazloum Abdi, commandant kurde des
extrait. Chaque entrepreneur de la zone verse ainsi
FDS, demande lui à la coalition internationale « de
en moyenne entre 3 000 et 4 000 dollars, et cela une
poursuivre son engagement dans les zones libérées de
à deux fois par an.La plupart du temps, la remise de
l’État Islamique ». Pour lui, c’est ce qui permettra aux
l’argent se fait près des puits de pétrole. Des hommes
FDS de « mener une campagne plus efficace » contre
armés et masqués viennent et récupèrent la somme
l’organisation terroriste.
demandée. J’ai remarqué qu’ils avaient toujours sur
Selon Matteo Puxton, auteur d’Historicoblog, qui eux une liste avec les noms de chaque responsable
effectue une veille sur l’EI, depuis le début de l’année comme moi. Une fois qu’on a payé, ils barrent notre
2021 l’organisation a revendiqué 16 attaques en Syrie nom sur le papier. »
contre des check-points des FDS mais aussi des
Youssef assure que les FDS ont été avertis mais que
camions du régime de Damas.
rien n’a changé. Il va donc continuer à verser cette
zakat exigée par les hommes de Daech « Pour être

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honnête avec vous, il est impossible d’éliminer leurs pour financement du terrorisme, pour ceux qui ont
cellules ici, dans cette zone. Ils sont tous masqués, payé les sommes exigées par l’organisation terroriste.
personne ne peut les identifier. Ils sont lourdement Les auteurs de cet article ont échangé directement avec
armés et puissants, capables de tout et nous le savons ces Syriens.
», confie, résigné, Youssef. Le CentCom, chargé de la communication pour la
À Raqqa, les habitants craignent le retour de l’EI, coalition internationale, a été contacté par mail le
d’une organisation terroriste encore plus violente. 24 février 2021. Sa réponse nous est parvenue le
Lorsque que vous demandez à ceux qui sont restés sous lendemain.
Daech ce qu’ils feront et s’ils resteront encore, leur Hussam Hammoud est un journaliste syrien originaire
réponse est toujours la même : sûrement pas ! de Raqqa. Il travaille pour de nombreux médias
Othman, le vendeur de moutons, se dit «fatigué du étrangers et également pour DT Global, un
chaos qui règne dans ce pays depuis trop longtemps». centre de recherches américain. Céline Martelet et
« J’ai l’impression qu’il nous encercle, nous piège, Édith Bouvier sont des journalistes indépendantes,
nous poursuit même si on essaie de lui échapper!» spécialistes des zones de conflit. Elles se sont rendues
Boite noire ces derniers mois à plusieurs reprises en Syrie,
notamment à Raqqa et à Idlib. Ensemble, elles ont
Pour des raisons de sécurité, l’identité des Syriens qui écrit Un parfum de djihad, publié chez Plon en 2018,
ont accepté de témoigner a été protégée. Ils vivent tous une enquête sur les Françaises qui ont rejoint une
en Syrie sous la menace de l’EI. Ils risquent également organisation terroriste. Il s’agit de leur premier article
d’être arrêtés par les Forces démocratiques syriennes pour Mediapart.

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