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7 | 2009-1 : L’État en Afrique

Les nouvelles provinces de la République Démocratique du


Congo : construction territoriale et ethnicités
New Provinces of the Democratic Republic of the Congo. Territorial Construction and Ethnicities

Jean-Claude Bruneau

https://doi.org/10.4000/espacepolitique.1296

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Illustrations | Citation | Cité par | Auteur

RÉSUMÉS

Français English

Le propos de cet article est de questionner la récente régionalisation, de type quasi fédéral, que s’est donnée la RDC, et son
aptitude ou non à conjurer les forces centrifuges minant ce très vaste pays. Il apparaît que le processus de
construction/déconstruction des territoires est ici récurrent depuis un siècle. Que les 26 nouvelles provinces, dont la trame,
en fait, est ancienne, tirent leur configuration spatiale et humaine d’une logique clairement identitaire. Que tout à la fois le
principe du découpage, son résultat sur le terrain, et son mode de fonctionnement politique, suscitent d’âpres critiques. Et
surtout que si la conscience nationale est bien réelle, très forte est la prégnance des ethnicités : c’est donc ces dernières
qu’il faudrait apprivoiser, pour reconstruire solidement l’unité du Congo.
ENTRÉES D’INDEX

Mots-clés : Congo (RDC), ethnicité, géographie politique, régionalisation, territoire

Keywords : Congo (DRC), ethnicity, political geography, regionalization, territory

PLAN

Le Congo et ses territoires : plus d’un siècle de recompositions


Provinces, provincettes : le patchwork des identités
Logiques et dilemmes de la régionalisation
Conclusion : apprivoiser l’ethnicité ?

TEXTE INTÉGRAL

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1  Ce pays a changé plusieurs fois de nom depuis son indépendance : République Démocratique du Congo (...)

1 Pour qui aborde le thème de l’État en Afrique, le cas de la République Démocratique du Congo 1 ne peut guère être éludé,
du fait de l’importance du pays, des déchirements qu’il a connus, de la reconstruction politique qu’il entreprend. Car en
2006, après neuf ans de guerre civile, d’invasions étrangères, d’exodes, de massacres, de pillages, le président Joseph
Kabila (sucesseur de son père, assassiné en 2001) a promulgué la Constitution de la Troisième République. Ce texte
instaure un « État unitaire fortement décentralisé », avec 26 provinces autonomes ; et un système démocratique, avec un
président et des représentants librement élus aux niveaux national, provincial et local, ce qui ne s’était plus vu ici depuis
quarante ans.

2 Vu de plus près, ce document, issu des longues tractations menées dans le cadre de la «  transition  » et de la
« réconciliation nationale », semble un compromis entre les exigences contradictoires des forces en présence : chefs de
guerre rivaux reconvertis en hauts responsables du pays ; foule des partis politiques d’idéologie aussi floue que leur base
est clairement ethnorégionale ; Églises chrétiennes ; société civile enfin, surtout citadine et qu’appuient les fortes diasporas
d’Europe et d’Amérique du Nord. Une impression de « déjà vu » s’impose au niveau des symboles de l’État, qu’il s’agisse du
nom et de l’hymne, hérités de la Première République (donc du lumumbisme), ou des armoiries, de la devise et même du
drapeau, empruntés à la Seconde République (donc au mobutisme). L’organisation du pouvoir est presque la copie
conforme de celle de 1960 : le choix n’est clair ni entre régime présidentiel et régime d’Assemblée, ni entre État centralisé
et fédéralisme – double ambiguïté qui fit déjà imploser le pays en quelques mois, après l’indépendance.

2  On ignore le nombre précis des habitants de la RDC. Le dernier recensement date de 1984, et les es (...)

3 Notre propos est d’interroger le réagencement territorial annoncé, qui tente de faire la part du feu en proposant une
réponse juridique à la crise de l’unité nationale (Melmoth, 2007). Les implications géopolitiques sont aussi externes  : la
RDC, avec ses 2 345 000 km2, et au moins 64 millions d’habitants aujourd’hui 2, constitue par sa taille,son potentiel naturel
et humain, sa situation, un élément stratégique majeur. Mais ces atouts suscitent bien des convoitises : naguère enjeu
important de l’affrontement Est-Ouest, dépecé hier par ses voisins et leurs séides locaux, revenu à une paix bien précaire, le
Congo a pu être décrit par certains comme un espace bien trop vaste et divers, ingouvernable, « nécessairement » voué à
quelque forme d’éclatement institutionnel. Et de fait, tout au long des conflits récents, c’est une situation d’autonomie (et
d’autofinancement) de facto qui s’était installée dans les zones tenues par les diverses milices (dans l’Ituri et au Kivu
notamment). La Constitution de 2006 permettra-elle ou non d’encadrer ces tendances centrifuges, et de reconstruire l’unité
du pays ?

3  Du rejet légitime des aberrations de l’anthropologie coloniale est issu un credo plus récent, visa (...)

4 En tout état de cause, le redécoupage administratif instauré n’a rien d’une première, puisque la scissiparité territoriale fut
un processus récurrent tout au long des 125 années d’existence politique du Congo. Pour éclairer la situation présente, on
a choisi de questionner ce passé, avant de proposer – comme un des éléments du débat – une grille d’analyse fondée
surl’architecture ethnorégionaledu pays 3.

LE CONGO ET SES TERRITOIRES : PLUS D’UN SIÈCLE DE RECOMPOSITIONS


5 Amorcée dans l’espace congolais dès l’aube de l’humanité, l’emprise humaine s’y est renforcée avec l’expansion des
peuples bantous, il y a plus de deux mille ans. Bien plus tard, au XVème siècle, l’Afrique centrale s’ordonnait selon une
partition de type écologique. Dans la forêt dense de la cuvette, les sociétés rurales bantoues restaient disséminées et
segmentaires, en relation de clientèle avec les chasseurs-cueilleurs pygmées. Dans les forêts claires et savanes du
pourtour, elles se structuraient en royaumes plus ou moins vastes  : au sud ceux des Kongo, des Yaka, des Luba, ou
l’empire Lunda ; à l’est les royaumes des Grands Lacs, tel le Rwanda ; au nord, les royaumes (non bantous) des Zande et
des Mangbetu.

6 Le tableau change au XIXème siècle, lorsque se resserre l’étau des ingérences venues d’outre-mer : le futur Congo se trouve
partagé de facto entre deux mouvances, luso-africaine à l’ouest, orientée vers les Amériques, arabo-swahilie à l’est, tournée
vers le Proche-Orient. L’ébranlement des vieux royaumes laisse alors le champ libre à des pouvoirs inédits, fondés sur la
traite des esclaves : Ngongo-Lutete au Kasaï, Tippo-Tip au Maniema, Msiri au Katanga. C’est cet espace en réorganisation
qui va être, pour la première fois, unifié politiquement dans le cadre de l’État indépendant du Congo, en fait la propriété
personnelle du roi des Belges Léopold II. Après la période léopoldienne, relativement courte (1885-1908), celle de la
colonisation belge effective (1908-1960) sera décisive pour la mise en place d’un schéma fonctionnel encore lisible de nos
jours. Le modèle reste périphérique et extraverti, opposant à la cuvette centrale déprimée une sorte d’anneau utile où se
déploie pleinement la «  mise en valeur  » coloniale. Mais l’intégration de l’espace congolais, assurée par la création
progressive d’un puissant réseau circulatoire, le sera aussi par un maillage territorial de plus en plus serré, coercitif et
efficace (Bruneau, 1991).

7 Au début, l’Etat léopoldien répartit son domaine en districts assez flous (11 en 1888, 15 en 1895). Ensuite, avec
l’instauration du système colonial véritable, l’encadrement de l’espace et des hommes se renforce peu à peu, notamment
afin de geler l’ancienne mobilité des groupes ethniques en les territorialisant. Dès 1914, le Congo Belge est restructuré en 4
grandes provinces, le Congo-Kasaï, l’Equateur, la Province Orientale et le Katanga. S’y articulent les 22 districts existants,
divisés en territoires, eux-mêmes subdivisés en secteurs. Ces derniers englobent la multitude des chefferies, agglutinées
pour les plus petites, retaillées quand elles semblent trop vastes, voire (assez souvent) assimilées telles quelles à des
secteurs, mais toutes solidement amarrées à la nouvelle grille administrative.

8 En 1933, au prétexte de la crise mondiale, l’autonomie de gestion jusqu’alors assez large des provinces est sévèrement
rognée, leur nombre passe à 6, et elles prennent le nom de leur chef-lieu  : provinces de Léopoldville et Lusambo (par
scission du Congo-Kasaï), de Coquilhatville (l’ex-Equateur), de Stanleyville et Costermansville (par scission de la Province
Orientale), d’Elisabethville (l’ex-Katanga). En 1947, on les rebaptise encore – provinces de Léopoldville, du Kasaï, de
l’Equateur, Orientale, du Kivu et du Katanga – et le nombre des districts est porté à 25 : la trame ainsi formée peut être vue
comme « définitive », car les réaménagements ultérieurs respecteront le maillage fondamental des districts (complété par
de rares districts urbains), des territoires, et des secteurs ou chefferies (Saint Moulin, 1992).

Carte n° 1 : 1947 – Provinces et districts du Congo Belge

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9 A l’échelle régionale, le morcellement va reprendre après l’indépendance. Au tout début certes, sous l’imperium
contradictoire du président Joseph Kasavubu, fédéraliste, et du Premier ministre Patrice-Emery Lumumba, unitariste, sont
maintenues les 6 provinces héritées des Belges mais redevenues – cette fois politiquement – autonomes. Mais dès 1962,
le chaos de la guerre civile débouche sur leur remplacement de facto par 21 entités bien plus petites, et vite affublées du
surnom de «  provincettes  »  : autonomes toujours, elles ont surtout une connotation ouvertement ethnique, ce qu’illustre
leur architecture d’ensemble plus ou moins inspirée des anciens districts, mais intégrant aussi – pour y faire pièce – les
deux zones en sécession du Sud-Kasaï (d’Albert Kalonji) et du Sud-Katanga (de Moïse Tshombe) (C.R.I.S.P., 1963). Bien
que consacrées par la Constitution dite de Luluabourg (1964), elles n’auront guère eu, au demeurant, le loisir d’exister.
Carte n° 2 : 1963 – « Provincettes » de la République Démocratique du Congo

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10 A partir de 1965 en effet, le régime nouveau de Joseph-Désiré Mobutu cherche à raffermir l’unité du pays. Dans cette
optique, il revient à l’organigramme colonial, tout en changeant l’intitulé des divers échelons – on parlera de régions, de
sous-régions ou villes, et de zones – et surtout en les vidant de toute réalité politique. Bientôt, en vertu de son idéologie de
« retour à l’authenticité », Mobutu rebaptise non seulement le Congo lui-même, qui devient le Zaïre, mais aussi plusieurs
provinces. Si l’Equateur et le Kivu gardent leur nom, le Katanga et la Province Orientale deviennent le Shaba et le Haut-
Zaïre ; la province de Léopoldville fait place aux régions de Kinshasa, du Bas-Zaïre et du Bandundu ; celle du Kasaï donne
naissance au Kasaï-Occidental et au Kasaï-Oriental. On le voit, la logique de l’émiettement territorial n’est que
partiellement enrayée, face aux aspirations identitaires. Elle se renforce encore en 1988 avec la création de plusieurs
sous-régions (ou villes), et surtout des régions du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et du Maniema, pour remplacer le Kivu mais
aussi à titre expérimental, dans l’optique d’un futur redécoupage de l’ensemble du pays.

Carte n° 3 : 1988 – Régions, sous-régions et villes de la République du Zaïre


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11 C’est que l’ethnicisme, en dépit du dogme officiel, n’est nullement aboli. Il reprend vigueur au contraire et se revendique
même, d’autant que se délitent inexorablement l’économie et les niveaux de vie, les liaisons internes vitales du pays, et
une administration territoriale dissoute dans le parti-État et réduite de ce fait à une hiérarchie de compétences en trompe-
l’œil (Bruneau, 1990). En ce temps de crépuscule du mobutisme, les forces centrifuges semblent devoir l’emporter sur les
facteurs d’intégration – et à cet égard la Conférence nationale souveraine de 1990-92 n’arrange rien. Une partition
nouvelle se dessine, qui décalque en réalité les grandes aires socioculturelles du passé précolonial. Une mouvance
occidentale, globalement lingalaphone (et kikongophone) reste orientée vers Kinshasa et l’Atlantique  ; une mouvance
orientale, axée sur les hautes terres, swahiliphone, et presque sans lien avec la capitale, est tournée vers l’océan Indien ; et
une mouvance méridionale, l’espace katangais, swahiliphone encore, est tournée vers l’Afrique australe. Fait exception
l’espace kasaïen du centre-sud, tshilubaphone, qui affirme son dynamisme et son identité propre. Mais ce schéma ne
concerne guère que l’anneau utile, la cuvette centrale faisant figure d’immense isolat.

12 A cette situation, le régime imposé en 1997 par le coup de force de Laurent-Désiré Kabila n’est pas en mesure de changer
grand-chose. Consacrant le canevas territorial en place, il se borne à rétablir les anciens intitulés (provinces, districts et
territoires), et à restaurer quelques dénominations d’avant Mobutu : le Zaïre redevient le Congo, et l’on voit renaître le Bas-
Congo, le Katanga, la Province Orientale. Mais la généralisation des conflits armés confirme très vite la partition déjà
émergente, faisant du Congo un géant dépecé par ses voisins, qu’il soient « protecteurs » du régime ou des rébellions :
dans l’ouest les Angolais, dans le sud les Zimbabwéens, au Kasaï les deux ; dans l’est (et le nord) les Ougandais et les
Rwandais ; et dans la cuvette forestière, l’incertaine « ligne de front ».

13 Pourtant, comme quarante ans plus tôt, la désintégration ne va pas à son terme, sans doute parce que les Congolais n’en
veulent pas. La RDC continue donc d’exister vaille que vaille, et seules quelques créations dispersées de districts ou de
territoires suggèrent que les tensions ethniques, localement affûtées par la guerre étrangère, et plus généralement
manipulées au grand jour dans l’arène politique, poussent non pas à un éclatement véritable du pays, mais au moins à sa
recomposition territoriale. C’est finalement ce que consacre, à l’échelle nationale, la nouvelle Constitution, qui fait plus
que doubler le nombre des provinces  : la réforme doit prendre effet dans «  les 36 mois suivant l’installation des
institutions politiques  », soit au plus tard le 3 février 2010. Toutefois les limites provinciales proposées doivent être
entérinées par une loi organique qui reste à venir, et il est précisé que de nouvelles entités territoriales peuvent être
créées, par démembrement ou regroupement. L’affaire paraît donc loin d’être réglée. En attendant coexistent les 11
grandes provinces, toujours en place, et les 26 petites, en gestation, dans une incertitude porteuse de conflits.

PROVINCES, PROVINCETTES : LE PATCHWORK DES IDENTITÉS


4  Outre le français, langue officielle, et les 4 langues dites nationales (lingala, swahili, kikongo (...)

14 Comme déjà celles de 1962, à qui elles ressemblent beaucoup, les nouvelles provincettes ont repris, pour l’essentiel, la
trame des anciens districts [carte n° 4 ; tableau n° 1]. On en plantera ici, sommairement, le décor (recadré dans celui des
provinces plus grandes dont elles sont issues), afin de saisir quelle sorte d’équilibre se trouve conforté ou remis en cause,
sur le terrain, entre les principaux peuples ou agrégats de peuples du vaste Congo 4.

Carte n° 4 : 2006 – Nouvelles provinces de la République Démocratique du Congo


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15 La capitale congolaise Kinshasa a désormais rang de province. Bâtie surtout en territoire teke, elle a mêlé de longue date
en un vrai syncrétisme les divers peuples du pays – même si les «  originaires  » des régions limitrophes (les Kongo
surtout, les Yaka, et d’autres) y restent sans doute majoritaires. Cette identité kinoise (appuyée sur l’usage du lingala) fait
que la capitale échappe assez largement au schéma ethnocentrique. Mais elle fut aussi le pivot du système mobutiste,
d’où ses rapports ambigus avec l’actuel pouvoir d’État, comme avec les gens de l’Est (swahiliphones) censés être ses
soutiens, et dont le poids relatif s’est ici accru.

16 L’ex-Bas-Congo, par exception non subdivisé (compte tenu de sa forte identité), devient la province du Kongo-Central. Cet
avant-pays vallonné de Kinshasa, assez densément peuplé, forme le corridor vital de la RDC avec le bief inférieur du
fleuve, le rail, la route et le port maritime de Matadi. Il coïncide aussi avec le territoire ancestral du peuple kongo, le plus
nombreux du pays, dont la majorité vit en fait à Kinshasa – sans compter ses rameaux présents par-delà les frontières, au
Congo-Brazzaville et en Angola. Le nouveau nom, délibérément ethnique, de la province évoque l’antique royaume du
Kongo ; Joseph Kasavubu l’avait brandi déjà en 1960 pour revendiquer un État autonome, avant de devenir président de la
République. De nos jours encore, la réelle influence des élites kongo au niveau national n’exclut pas un séparatisme
récurrent, et durement  réprimé à l’occasion.

17 L’ex-Bandundu, vastes plateaux de l’arrière-pays oriental de Kinshasa, est scindé en trois provinces. Au sud, le Kwango
n’est que maigrement occupé par les Yaka (héritiers d’un ancien royaume), les Pelende et les Suku. Au centre, le Kwilu est
bien mieux peuplé : marqueterie de groupes entremêlés, où s’affirment notamment les Pende, les Mbala, les Yanzi et les
Mbun. La ville majeure est Kikwit, longtemps pépinière d’intellectuels, qui redevient chef-lieu de province aux dépens de
Bandundu (ville) ; du coup celle-ci revendique un rôle similaire dans le Maï-Ndombe limitrophe. Pour multiethniques qu’ils
soient, Kwango et Kwilu, unis par l’usage véhiculaire du kikongo, ont une identité bien marquée, presque commune : le
temps des guerres civiles, qui ensanglantèrent la région après l’indépendance, paraît oublié. Le Maï-Ndombe, plus au nord,
est bien distinct. Son peuplement, composite et diffus, inclut côté fleuve les Teke, présents au Congo-Brazzaville et même
au Gabon ; mais ici leur district des Plateaux, de création récente, semble voué à disparaître.

18 L’ex-Equateur, sillonné par le fleuve Congo et ses affluents, mais entre eux peu accessible, est remplacé par cinq
provinces. Celles de la cuvette forestière, au sud, incluent un Equateur très réduit (autour de Mbandaka), la Tshuapa qui ne
s’en distingue guère, et la Mongala : peu occupées, elles sont le domaine du grand peuple mongo, «  unifié  » par
l’anthropologie coloniale mais en fait très segmenté ; et plus localement des Gens d’eau, des Ngombe ou des Mbudja. Sur
les plateaux du nord en revanche, le Nord-Ubangi et le Sud-Ubangi sont assez bien peuplés par des groupes non bantous,
les Ngbaka, Ngbandi et Mbandza, très proches et de parenté centrafricaine. Au temps du Zaïre, l’Equateur dans son
ensemble était perçu comme le fief de Mobutu, originaire du Haut-Ubangi (district d’ailleurs créé par lui, en 1977) ; et le
lingala, ici véhiculaire, était pour tout le pays la langue du pouvoir. Vers 2000, avec l’extension des rébellions, les deux
Ubangi passèrent dans la mouvance ougandaise, relayée sur place par Jean-Pierre Bemba qui fit de cette région la base
territoriale de son ascension – finalement enrayée par les urnes – vers le pouvoir présidentiel.

19 L’ex-Province Orientale, qui assemblait – dans un isolement devenu abyssal – de vastes portions de la cuvette, des
plateaux du nord et des hautes terres orientales, donne quatre provinces aux identités contrastées. La Tshopo forestière,
immense et délaissée autour de sa capitale pluriethnique Kisangani (qui fut le siège en 1961-64 d’un pouvoir
insurrectionnel), est faiblement peuplée par des groupes variés : Pêcheurs du fleuve surtout, Binza, Bali, etc. Les pays de
l’Uele, en revanche, connurent de forts royaumes assimilateurs (non bantous), qui n’y ont pourtant laissé qu’une
occupation en pointillés : le Bas-Uele est ainsi le domaine des Zande,le Haut-Uele celui des Mangbetu. Très différentes
sont les hautes terres de l’Ituri, aux fortes densités humaines. Puzzle étonnant d’ethnies, presque toutes non bantoues et
d’affinités ougandaises ou soudanaises, comme les Bale et les Alur, les Lugbara, les Ndo, les Bira, et bien d’autres. Il y a
dix ans, alors que la quasi-totalité de la Province Orientale était sous contrôle ougandais, c’est dans l’Ituri que les conflits
ethniques ont été les plus violents : celui qui opposa Lendu et Hema (les deux composantes du peuple bale) a même pu
être comparé, avec outrance sans doute, au drame rwandais.

5  La situation actuelle du Kivu est la conséquence directe du génocide rwandais de 1994, qui jeta ic (...)

20 Le Kivu ancien n’existe plus depuis qu’en 1988, déjà, la pression ethniciste le fit démembrer en trois provinces. Isolé à
l’ouest, le Maniema forestier est peu occupé par les Komo, les Bangubangu, ou les quelques Waswahili musulmans du
fleuve. Le vrai Kivu est plus à l’est  : très hautes terres densément peuplées, liées par l’histoire aux
royaumes« interlacustres » anciens, rwandais, burundais, ouest-ougandais (Chrétien, 2000). De longue date, la région a
connu un mouvement migratoire en provenance du Rwanda voisin. Présente ici dès avant la colonisation, qui l’a renforcée
par ses recrutements, la minorité de souche munyarawanda s’est consolidée sous le mobutisme. Après 1994, l’afflux de
réfugiés lié au génocide 5, puis l’inclusion du Kivu entier dans la mouvance rwandaise, en ont considérablement alourdi la
pression. Elle est très sensible au Nord-Kivu, avec toutefois des nuances : on distingue ici un « grand Nord », autour de
Butembo, où les Nande, nombreux et soudés, restent maîtres chez eux  ; et un «  petit Nord  », autour de Goma, où les
nouveaux venus ou natifs rwanda (hutu & tutsi) disputent la terre aux Hunde autochtones. Ethniquement plus mêlé, le
Sud-Kivu, autour de Bukavu, juxtapose aux Shi, Havu, Fuliru, Bembe ou Rega autochtones nombre d’immigrés récents ou
anciens, tantôt rundi (hutu & tutsi), tantôt rwanda (tutsi) tels les Banyamulenge. Il y a longtemps que la cohabitation entre
« fils du sol » et allogènes ne va plus de soi au Kivu, où les bonnes terres sont devenues rares. Mais depuis plus d’une
décennie c’est la violence qui prévaut, attisée par des ingérences extérieures qui, les conflits de 2008 le montrent bien, ne
semblent pas près de prendre fin.

6  Une image frappante et très actuelle en est donnée par le film Katanga Business (Michel, 2009), au (...)

21 L’ex-Katanga, vaste étagement de plateaux où l’occupation humaine est fort ponctuelle, est scindé en quatre provinces.
Deux restent très rurales : à l’est, le Tanganika, terre des Hemba et des Tumbwe ; au centre-nord, le Haut-Lomami, pays
des Luba-Katanga, le peuple majeur de la région, fondateur d’anciens royaumes. Tout au sud, par contraste, le Haut-
Katanga, ce «  scandale géologique  » qui a enrichi l’Union Minière, puis la Gécamines et le régime zaïrois, est pays de
citadins : autour des villes du cuivre, Lubumbashi et Likasi (peuplées de gens issus de toute l’aire Katanga-Kasaï), les
« creuseurs » venus de partout se mêlent à des groupes épars de souche bemba et d’affinité zambienne. Plus à l’ouest, le
Lualaba est, grâce au cuivre de Kolwezi (autre ville pluriethnique), le rival du Haut-Katanga, qui d’ailleurs lui dispute la zone
minière de Fungurume; c’est aussi le cœur du vieil empire Lunda (d’où était issu Moïse Tshombe), l’un des moteurs, il y a
un demi-siècle, de la sécession katangaise (Bruneau, 1990). Périodiquement rebelle, hier puni et rançonné par le
mobutisme, le Katanga, patrie de Laurent-Désiré Kabila, a les faveurs du régime actuel. Récemment, il a cru retrouver sa
prospérité avec l’envolée du « système mining », au prix du bradage au plus offrant de son patrimoine 6. Mais son point
faible demeure l’extraversion : tout vient ici du cuivre, dont les cours, derechef, s’effondrent avec la crise ; l’influence de
l’Afrique australe est plus pesante que jamais ; et (comme au Kivu et en Province Orientale) le fait d’avoir le swahili pour
véhiculaire ne peut que le rapprocher de l’Afrique de l’Est. Quant au redécoupage provincial, n’est-il pas disqualifié ici –
comme ailleurs, du reste – par la rupture qu’il implique entre un Sud « utile » et un Nord sous-développé et ravagé par les
conflits des années 2000 ?

22 Le Kasaï ancien, plateaux drainés par la rivière Kasaï et ses affluents, était une région stratégique car traversée par un
tronçon majeur de la « voie nationale », reliant par rail et voie fluviale le Haut-Katanga à Kinshasa. Or ce grand Kasaï fut,
dès 1959-60, la première province à se briser : divorce entre ses deux peuples majeurs, les Luba-Kasaï différenciés dans
la modernité coloniale, et les Lulua, de même langue tshiluba pourtant. Passée la courte sécession du Sud-Kasaï, le
partage entériné en 1966 laissa aux Luba la haute main sur le Kasaï-Oriental ; ce peuple très actif, expansionniste, très
citadin aussi, et réputé contestataire (Etienne Tshisekedi en fait partie), est resté présent dans le pays entier,
spécialement au Katanga malgré deux exodes (en 1960-62 et 1992-95). Aux Lulua échut le Kasaï-Occidental. Mais le
grand Kasaï comptait bien d’autres groupes : l’actuelle chirurgie, qui retaille ici cinq provinces, semble satisfaire en partie
leurs aspirations. Songye et Kanyoka obtiennent ainsi le Lomami, avec la ville-gare de Muene-Ditu (porte d’accès à Mbuji-
Mayi), laquelle dispute à Kabinda le rôle de capitale de la province  ; et le Sankuru, hier aux mains d’une rébellion pro-
rwandaise, revient aux Tetela (héritiers de Patrice Lumbumba). Du coup, le nouveau Kasaï-Oriental, cas aberrant, est
cantonné à un réduit luba-Kasaï minuscule et surpeuplé  : la ville de Mbuji-Mayi et ses diamants. En revanche le Kasaï-
Central (avec Kananga) et le nouveau Kasaï (avec les diamants de Tshikapa) restent à dominante lulua  : les groupes
mineurs, tels les Luntu et les Kete, ou les Kuba (dont survit l’ancien royaume), n’ont ici rien obtenu. Tout cela donne lieu,
dans l’est comme dans l’ouest du grand Kasaï, à d’aigres contestations.

LOGIQUES ET DILEMMES DE LA RÉGIONALISATION


7  L’économie du Congo actuel n’est qu’un palimpseste de celle de la « colonie modèle » d’antan, ou d (...)

23 Considérons les provincettes dans leur ensemble  : leur superficie (Kinshasa et Kasaï-Oriental exclus) ne varie que du
simple au double, mais le rapport atteint un à huit pour leur population [tableau n°1]. Le redécoupage n’a donc pas été
influencé par le poids démographique, encore moins par la fonctionnalité des espaces ou leur viabilité économique, fort
disparates 7En revanche l’architecture des anciens districts résultait déjà d’une logique identitaire, entérinée, consolidée,
voire forgée en partie par le pouvoir colonial. Désormais, cette logique se trouve encore renforcée  : nous l’avons vu,
chacune des nouvelles provinces peut se définir – avec une tout autre réalité politique que le district qu’elle remplace –
comme le territoire d’un groupe ou de quelques groupes majeurs, autour desquels s’agrègent peu ou prou les autres sur
base de liens historiques et culturels diversement affirmés. C’est d’ailleurs bien à ce niveau, plus qu’à celui des anciennes
provinces, que s’affirme le glissement (observable dans maints Etats africains) de l’ethnicisme de base vers un
patriotisme ethnorégional.

24 Certes, en dépit de l’étendue considérable de la RDC, la disparité identitaire y semble loin des fractures qui affectent bien
des pays africains. Hors la frange septentrionale, on est ici dans le monde bantou, où sauf en quelques zones de
fragmentation, les parlers forment de vastes continuums. Et puis, par-delà les faits linguistiques, les systèmes
socioculturels ont de vraies affinités, les nuances tenant plutôt à la structure, bien vivante, des filiations (patri- ou
matrilinéaires), et à la forme segmentaire ou étatique des sociétés d’autrefois. Du reste, la modernité, et des mobilités
multiples, ont bien resserré ces liens. De nos jours, les gens d’ici

25 sont presque tous chrétiens (d’obédiences diverses), et font un usage croissant du français et plus encore du lingala et
du swahili. Le pays réel est ainsi bien différent de celui des années 1960, a fortiori de la terra nullius que s’était attribuée
Léopold II il y a plus d’un siècle.

26 Fortes sont les marques imprimées par les modèles urbains, la scolarisation (même médiocre), une connaissance élargie
du monde extérieur. Comme partout en Afrique sud-saharienne, les mentalités ont changé très vite, et c’est une
civilisation nouvelle qui s‘élabore. D’ailleurs, ne nous y trompons pas : en dépit (ou à cause) de la guerre, les Congolais, et
pas seulement ceux des villes, se perçoivent plus que jamais comme les citoyens d’un même pays.

27 Ces évidences excluent-elle le risque d’une vraie balkanisation ethnocentrée, qui serait la consécration politique de
l’écartèlement de l’espace congolais  ? Car celui-ci est bien réel, on l’a dit, du fait d’un maillage circulatoire devenu
incohérent, d’une crise des villes qui pousse à l’exurbanisation, du repli des milieux ruraux sur des micro-territoires voués
à l’économie de subsistance. Le tout sur fond, dans certaines régions, d’insécurité permanente. Au pari du découpage
territorial s’ajoute du reste celui des modalités de fonctionnement. La Constitution stipule que les provinces, et les autres
entités décentralisées (il en a 854 : villes, communes, secteurs et chefferies), sont « dotées de la personnalité juridique, et
gérées par les organes locaux ». Seuls les territoires (et les cités) sont omis. Dans chaque province, les députés sont élus
pour cinq ans en tenant compte de la « représentativité provinciale » (celle des ethnies ?), et eux-même élisent pour cinq
ans le gouverneur et le vice-gouverneur.

28 Le problème est que les compétences de l’État et celle des provinces, énumérées dans de longues listes d’un juridisme
plutôt bâclé, se chevauchent plus qu’elles ne se complètent. Et quid des relations futures entre les provinces ? Quant à la
règle, naguère impérative, de l’affectation hors de chez eux des agents d’autorité, elle devient forcément caduque. On
peut donc craindre sérieusement que s’instaurent aux divers niveaux autant de républiquettes et même de petites
monarchies enchevêtrées, dont les prérogatives incertaines et les ambitions concurrentes ne peuvent que multiplier les
conflits. Que dire aussi de la distribution à l’infini des charges de ministres, de parlementaires, de conseillers de tous
acabits, dans un contexte financier réduit à peu de chose (malgré la rente minière, actuellement bien amoindrie), et sur
fond d’omniprésente corruption ? Les contempteurs des provincettes de 1962 avaient d’ailleurs bien décrit ces dangers,
et prévu les dommages ultérieurs, qui n’ont pas manqué. Mémoire défaillante  des peuples ? Pas vraiment, car
nombreuses sont à nouveau les critiques, dans le public éclairé (ou non). Les vieux débats ont repris entre unitaristes et
fédéralistes, les premiers fustigeant le niveau d’équipement très inégal des mini-provinces, et l’inéquité de leur futur mode
de financement : le budget des provinces proviendra de la rétrocession par l’État de 40% de leurs recettes locales, règle
fort discriminante du fait de la disparité des ressources. Certains contestent les modalités du découpage, censé léser tel
territoire, telle ville, telle communauté. Et beaucoup redoutent, non sans raison, des épurations ethniques.

CONCLUSION : APPRIVOISER L’ETHNICITÉ ?


29 La prégnance politique du fait identitaire en Afrique sud-saharienne est bien mise en lumière par l’exemple congolais. A
l’évidence, l’ethnie est ici fort présente, et coriace. C’est d’ailleurs ce qu’a confirmé la rafale des élections de 2006 : si les
présidentielles – en donnant la victoire à Joseph Kabila, face à Jean-Pierre Bemba – ont scellé une sorte de revanche du
grand Est swahiliphone sur un grand Ouest plutôt lingalaphone, les législatives et les sénatoriales (sans parler des
provinciales), comme la composition du gouvernement central, ont partout consacré un dosage dit «  géopolitique  »,
d’ailleurs bien ancré dans les moeurs. Faut-il pour autant se résigner à voir ces ethnicités emboîtées finir par occulter
l’État, dont les gens ont pourtant ici grand besoin, comme de souveraineté, de démocratie citoyenne, de droits de
l’homme, de développement ? Pour résoudre l’équation, et le modèle « jacobin » – celui de Lumumba, et même plus tard
de Mobutu – ayant échoué ici comme souvent ailleurs, il peut être opportun d’en rechercher un autre moins contraire au
vécu des Congolais, plus «  consociatif  » en quelque sorte. Comment faire de cette ethnie ambivalente, sans cesse
recomposée, trop souvent dévoyée aussi en un « tribalisme » manipulateur, un projet enfin positif ? Le débat est lancé
depuis pas mal de temps, suscitant intérêt et réflexion chez divers chercheurs africains, y compris congolais (Tshiyembe,
2001). Un début de réponse réside peut-être dans les modèles d’inspiration « ethno-fédérale » d’ores et déjà mis en place
par de vastes États tels le Nigeria ou l’Ethiopie, ou moins ouvertement l’Afrique du Sud, et qui tâchent d’y fonctionner,
faute apparemment de solutions plus crédibles. Au Congo même, la Conférence nationale avait proposé en 1992 de faire
du pays une république fédérale, dont le principe (sinon la lettre) transparaît dans la Constitution actuelle. L’immense
pays désarticulé avait-il un autre choix  ? Quoi qu’il en soit, l’essentiel reste à faire  : trouver, pour réussir une
régionalisation utile, qui construise et non déconstruise, des formules viables, et surtout durables. Elles ne pourront
passer que par un profond réaménagement du territoire (Bruneau, 1991 ; Pourtier, 2008), et cette route-là sera longue et
difficile.

Tableau n°1
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BIBLIOGRAPHIE

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NOTES

* source : Atlas des Collectivités du Zaïre (1976)

** source : Commission Electorale Indépendante, fichier 2005 (extrapolé) ; population congolaise

1  Ce pays a changé plusieurs fois de nom depuis son indépendance : République Démocratique du Congo de 1960 à 1971,
République du Zaïre de 1971 à 1997, et de nouveau République Démocratique du Congo à partir de 1997, suite au
renversement de Mobutu Sese Seko par Laurent-Désiré Kabila.

2   On ignore le nombre précis des habitants de la RDC. Le dernier recensement date de 1984, et les estimations ont été,
depuis cette date, multiples et contrastées. Pour approcher la réalité, nous avons choisi d’extrapoler le nombre des électeurs
enrôlés en 2005 (25,7M au total, selon la Commission Electorale Indépendante) : pour chaque ville et territoire, ce nombre a
été affecté de coefficients multiplicateurs, tirés des analyses de Ngondo (1992). La fiabilité des données de base, vu le
contexte, est forcément discutable, mais leur intérêt nous paraît être de refléter les ravages démographiques de la guerre. De
1997 à 2003, en effet, le Congo a connu, surtout dans son nord-est, une surmortalité considérable (dont le chiffrage fait
débat), et de multiples déplacements de population. De ce fait, peut-être, le total indicatif de 55,29M de Congolais en 2005,
donné par notre calcul, apparaît inférieur d’environ 2 M à la projection (au taux, estimé par l’ONU, de 3,1% par an) des données
de 1984. Le retour, depuis lors, à une paix relative, et à un croît démographique plus normal, plaide en faveur du chiffre de
64M d’habitants pour 2009. Encore s’agit-il d’un minimum, car l’effectif des étrangers, gonflé d’une immigration surtout
rwandaise, reste à ce jour inconnu.

3   Du rejet légitime des aberrations de l’anthropologie coloniale est issu un credo plus récent, visant cette fois à
« déconstruire » l’objet ethnique, à en faire un simple discours inventé par le colonialisme. Sur le terrain pourtant, force est de
constater que la réalité de l’Afrique sud-saharienne est celle d’une imbrication multiple d’identités vécues, dont l’architecture
cumule legs ancestraux, découpes coloniales, incessantes recompositions. Dans ce cadre, l’ethnie – qu’on lui donne ce nom
ou un autre – n’est certes pas simple à définir. Une communauté plus ou moins large, qui (comme la nation) est affaire
subjective. Une souche commune, réelle ou supposée, voire inventée. Une langue maternelle surtout, un genre de vie, une
religion, qui ne coïncident pas toujours. Donc des traits socioculturels, incluant coutumes, modes d’agir et de penser,
évolutifs. Quant au territoire ethnique, plus ou moins mythifié, ses limites sont souvent floues, gradients plutôt que césures ;
plusieurs groupes peuvent s’y chevaucher. Des ethnies transgressent les frontières, la plupart se projettent dans les villes
(voire les campagnes) en de fortes diasporas. Mais l’ethnie est d’abord sentiment d’appartenance, conforté par le regard des
autres qui implique force clichés. Conscience d’ailleurs mouvante, où les faibles s’identifient aux forts : l’ethnicité locale peut
alors virer à une manière de patriotisme régional, cadre de solidarités et voie d’accès aux privilèges, jusque et surtout dans
l’exil des grandes villes (Bruneau, 2003). Par-delà la voix des ancêtres, et la bibliothèque coloniale, cette ethnicité plurielle est,
en somme, étonnamment moderne, au Congo comme ailleurs  : elle y est revendiquée plus que jamais, et politiquement
sujette à bien des manipulations.

4   Outre le français, langue officielle, et les 4 langues dites nationales (lingala, swahili, kikongo ya leta et tshiluba), les
Congolais parlent 210 langues autochtones (aux multiples variétés dialectales). Sont cités ici, et localisés dans leurs
provinces d’attache traditionnelle – où le peuplement est d’ailleurs assez mêlé de nos jours –, les 48 groupes
sociolinguistiques (ou ethnies) les plus significatifs. Sauf mention contraire, ces groupes relèvent de l’ensemble linguistique
bantou, réputé concerner plus de 80% des Congolais. (Vansina, 1966 ; Kadima, 1983 ; Saint Moulin, 1993 ; Gordon, 2005).

5   La situation actuelle du Kivu est la conséquence directe du génocide rwandais de 1994, qui jeta ici deux millions de
réfugiés hutu (face à l’armée de Kigali, un grand nombre d’entre eux allaient trouver la mort, ou fuir à travers tout le pays). Le
Kivu fut aussi le point de départ de l’équipée de J.-D. Kabila (qui entraîna la chute de Mobutu), et finalement de
l’embrasement du Congo. Sur ces questions les analyses sont multiples, et divergentes (Reyntjens, 1999  ; Chrétien, 2000  ;
Prunier, 2008).

6  Une image frappante et très actuelle en est donnée par le film Katanga Business (Michel, 2009), autour duquel l’auteur de
ces lignes, revenant de Lubumbashi, a animé un débat public à Bordeaux. Dans le film, les principaux acteurs tiennent leur
propre rôle : Georges Forrest et son « empire » industriel, les liquidateurs de la Gécamines, les Chinois ; et surtout le très actif
gouverneur Moïse Katumbi, membre supposé du « clan katangais » du président Kabila (voire son hypothétique rival).

7   L’économie du Congo actuel n’est qu’un palimpseste de celle de la «  colonie modèle  » d’antan, ou du mobutisme des
débuts. Le secteur moderne, les voies praticables, les échanges, ne concernent plus que des enclaves dispersées  : Haut-
Katanga (le cuivre), Kasaï-Oriental et Kasaï (le diamant), Haut-Uele (l’or), Equateur (les bois tropicaux), Kongo-Central (le port
de Matadi), et bien sûr Kinshasa. Ailleurs règnent l’isolement, l’autosubsistance, l’informel – et divers trafics illicites, comme
au Kivu.

TABLE DES ILLUSTRATIONS

Titre Carte n° 1 : 1947 – Provinces et districts du Congo Belge

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Titre Carte n° 2 : 1963 – « Provincettes » de la République Démocratique du Congo

URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/1296/img-2.png

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Titre Carte n° 3 : 1988 – Régions, sous-régions et villes de la République du Zaïre

URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/1296/img-3.png

Fichier image/png, 56k

Titre Carte n° 4 : 2006 – Nouvelles provinces de la République Démocratique du Congo

URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/1296/img-4.png

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Titre Tableau n°1

URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/1296/img-5.png

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POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique
Jean-Claude Bruneau, « Les nouvelles provinces de la République Démocratique du Congo : construction territoriale et
ethnicités », L’Espace Politique [En ligne], 7 | 2009-1, mis en ligne le 30 juin 2009, consulté le 22 janvier 2021. URL :
http://journals.openedition.org/espacepolitique/1296 ; DOI : https://doi.org/10.4000/espacepolitique.1296

CET ARTICLE EST CITÉ PAR

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AUTEUR

Jean-Claude Bruneau
professeur de géographie
université de Montpellier
UMR ADES (Bordeaux)
jicbruneau@wanadoo.fr

DROITS D’AUTEUR

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