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Cette artiste, universitaire, féministe, engagée en


politique avec le Parti des travailleurs (PT) – et qui
«Guerres culturelles»: les sciences sociales
avait dénoncé le coup d’État contre Dilma Roussef en
sont prises pour cibles du Brésil à la 2016 – a même dû quitter son pays en 2018, juste avant
Pologne l’arrivée au pouvoir du funeste Jair Bolsonaro.
PAR FRANÇOIS BOUGON
ARTICLE PUBLIÉ LE SAMEDI 13 MARS 2021

En Amérique du Sud ou en Europe, les universitaires


qui travaillent dans des champs attaqués par les
conservateurs, comme les études de genre, se
retrouvent en première ligne. Parmi eux, la Brésilienne
Marcia Tiburi, exilée en France, qui juge, malgré tout,
nécessaire « de construire une culture du dialogue Manifestation d’étudiants contre la politique universitaire de
avec les différences ». Bolsonaro en mai 2019 à São Paulo. © Cris Faga/NurPhoto /AFP

C’est qu’elle s’était lancée, quelques semaines avant,


dans la campagne pour le poste de gouverneure de
Rio de Janeiro, « avec l’espoir que tout allait changer
». « J’ai conduit un véhicule blindé pendant la
campagne, mais quand le PT a perdu, il n’y avait plus
moyen de continuer dans le pays, car il n’y avait plus
d’espoir. »
Manifestation d’étudiants contre la politique universitaire de
Bolsonaro en mai 2019 à São Paulo. © Cris Faga/NurPhoto /AFP Elle a été harcelée à l’université, a subi des accusations
Comment parler à un fasciste ? C’est le titre, calomnieuses. « En 2018, j’ai été victime d’une
surprenant à première vue, qu’a donné l’universitaire embuscade médiatique dans une station de radio
brésilienne Marcia Tiburi à l'un de ses nombreux où je donnais une interview. Un groupe fasciste
ouvrages. Un titre bien optimiste puisque de dialogue, appelé MBL [Mouvement Brésil libre], financé par
il n’en a pas été question : à partir de la publication des hommes d’affaires nationaux et internationaux,
de ce livre en 2015, elle a été la cible d’une campagne a envahi l’espace où je donnais une interview avec
de dénigrement et de violences menée par l’extrême des téléphones connectés pour filmer ma réaction.
droite. Je suis partie, mais le lendemain, une campagne de
diffamation, avec de fausses nouvelles, des vidéos et
affiches numériques a été lancée contre moi et se
poursuit jusqu’à aujourd’hui », explique-t-elle.
Elle vit désormais en France. Elle a été accueillie par
l’université Paris VIII et a obtenu une bourse dans
le cadre du programme Pause (Programme national
d’accueil en urgence des scientifiques en exil), après
un passage par les États-Unis dans une institution
protégeant les écrivains persécutés.
Le Brésil peut être vu comme un laboratoire de
malheur, la vitrine des dégâts que la politique de haine
mise en œuvre aujourd’hui par l’extrême droite et
relayée par la puissance des réseaux sociaux et des

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médias de masse peut causer à l'un des piliers de la À Vérone, petite ville italienne célèbre pour la pièce
démocratie, la liberté académique (lire ici son analyse de Shakespeare Roméo et Juliette, Massimo Prearo,
publiée par l’Iris). qui travaille sur la sociologie politique du genre
et de la sexualité, s’est retrouvé dans une tempête
médiatique et politique pour avoir voulu organiser en
2018 une journée d’études intitulée « Demandeurs
d’asile, orientation sexuelle et identité de genre ».
La Ligue du Nord de Matteo Salvini venait d’accéder
au pouvoir dans un gouvernement de coalition
avec le Mouvement Cinq Étoiles. «Il y a eu une
réaction très forte de la droite et de l’extrême droite
qui s’opposaient à ce que ce sujet soit abordé à
l’université, nous accusant d’utiliser des arguments
idéologiques et non universitaires, et de vouloir
imposer la dictature des études de genre et des
questions LGBT», explique Massimo Prearo.
Plus inquiétant encore, à l’époque, le président de
l’université avait cédé à cette pression en décidant
de suspendre le colloque, au motif qu’il existait
De l’expérience de Marcia Tiburi, on retient aussi que
des risques pour les participants. Finalement, la
dans ces «guerres culturelles», les universitaires se
mobilisation, qui s’est traduite par des manifestations
retrouvent en première ligne. En particulier ceux qui,
et une pétition internationale, a payé : le président
comme elle, travaillent dans les sciences sociales et
est revenu sur sa décision.
dans des champs pris pour cibles par les conservateurs,
en particulier les études de genre. Depuis 2013, les études de genre sont en Italie dans le
viseur du camp conservateur. Si cette année-là est un
« Il s’agit d’une offensive néolibérale, juge-t-elle. Le
tournant, c’est que trois projets de loi présentés par le
cas du Brésil montre clairement que le fascisme a été
gouvernement de centre-gauche sont alors débattus au
déployé comme une technologie politique au service
Parlement : un légalisant le mariage entre personnes
du néolibéralisme. Bolsonaro n’est qu’un épouvantail
de même sexe, un contre l’homophobie et un dernier
dans la plantation coloniale (malheureusement, mon
ouvrant la voie au financement des études de genre à
pays a encore toutes les caractéristiques d’une
l’école.
colonie), son but et son rôle sont de maintenir les gens
hypnotisés et effrayés. » Tous trois déclenchent d’intenses débats dans la
société italienne, qui mettent au premier plan les
À des milliers de kilomètres du Brésil (où le
chercheurs dont ces sujets sont la spécialité.
gouvernement coupe dans les fonds destinés à la
philosophie pour les réorienter vers les sciences dures « En raison de la traduction politique du travail
jugées plus « utiles »), le continent européen n’est que nous effectuions depuis des années, nous avons
pas épargné. En Pologne, en Hongrie ou en Italie, été accusés par ceux qui s’opposaient à ces projets
des chercheuses et des chercheurs sont victimes de de loi de les avoir promus. Nous avons également
cette offensive contre la liberté académique de la part été accusés de profiter de l’argent public pour
de pouvoirs qui cherchent à imposer leur vision des promouvoir des lois qui divisent la société », témoigne
sciences. Massimo Prearo.

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Bref, les concepts circulent, mais lorsqu’ils quittent effaçant les figures et les événements historiques qui
l’espace académique pour la sphère publique, les ne correspondent pas à la “politique historique”
chercheurs sont pris à partie et finissent par trinquer. promue par le ministère de la justice (c’est-à-dire en
On leur reproche de manquer d’objectivité ou de effaçant ou en diminuant le rôle de Lech Walesa dans
verser dans l’idéologie – l’idéologie étantle discours le processus de rupture du système communiste en
de l’autre lorsqu’il s’agit de le disqualifier. Avant Pologne) », explique ce chercheur.
les études de genre, ce sont les études féministes qui Par ailleurs, les « créationnistes », qui croient que leur
avaient dû subir ce type d’attaques dans les années Dieu est à l’origine de l’univers, ont porte ouverte
1990, explique Massimo Prearo. et l’éducation sexuelle est interdite dans les écoles.
« Pas d’autre moyen que de construire une Pour couronner le tout, à l’université, une nouvelle
culture du dialogue avec les différences » discipline scientifique a été introduite : la science de
Plus au nord, en Pologne, les études de genre la famille !
ou les droits des LGBT+ sont également ciblés Pour ce chercheur polonais, l’objectif est tout
par le gouvernement du parti Droit et justice simplement de « détruire ou de discréditer l’élite
(PiS), qui cherche non seulement à imposer sa universitaire, les intellectuels, qui représentent le
vision de l’histoire mais aussi, plus largement, à groupe d’opposition le plus dangereux ».
dicter ses vues sur les sciences sociales, au nom Alors que faire ? Dans son ouvrage de 2015 (Comment
d’un intégrisme catholique. Comme l’explique un parler avec un fasciste ?, paru aux éditions Record
universitaire polonais qui a requis l’anonymat de peur en portugais, trois ans plus tard, en espagnol chez
des représailles, la chose s’est faite en deux temps : Akal, et qui paraîtra en anglais cet été), extrêmement
le pouvoir polonais a commencé par fusionner le stimulant pour ceux qui tentent de se débarrasser du
ministère de l’éducation et celui des sciences et de spleen qui nous assaille, Marcia Tiburiplaide pour une
l’enseignement supérieur. politique de l’amour face aux campagnes de haine,
Puis,sous l’égide de ce super-ministère, un nouveau relayées par les réseaux sociaux.
système d’évaluation scientifique des universitaires a Prenant pour cible le fascisme qui revient, recyclé par
été mis en place, reposant sur un système à points. un néolibéralisme aux abois, elle espère l’avènement
Dans la liste des publications auxquelles seraient d’un dialogue véritable, à l’opposé des débats de
attribués des points, ont subitement surgi « plus de confrontation qui ont essaimé sur les écrans de médias
70 nouvelles revues catholiques qui ne répondent pas hystérisés ; un dialogue véritable qui nous permette
aux normes des revues universitaires » et auxquelles d’écouter l’autre, car, dit-elle, « le dialogue est une
sont accordés « plus de points que de nombreuses aventure dans l’inconnu ».
autres revues réellement universitaires ». « Puisque
« De la possibilité de perforer le blindage fasciste au
nous vivons et travaillons dans le système “publier
moyen du dialogue dépend notre survie comme citoyen
ou périr”, et que nous sommes évalués sur la base
», explique-t-elle. Il est aussi beaucoup question, dans
des points obtenus par les publications, la conclusion
son ouvrage, des réseaux sociaux et des médias tels
est évidente. Sur la base de cette évaluation, nous
que Fox News qui se nourrissent du ressentiment et en
pouvons/ne pouvons pas être licenciés ou nous
ont fait un fonds de commerce.
pouvons/ne pouvons pas être promus au rang de
docteur ou de professeur. » Alors, quelle n’a pas été sa stupeur lorsque Marcia
Tiburi a vu dans son pays d’accueil les attaques
Un « agenda catholique fondamentaliste » est donc
menées contre l’université par des ministres français,
à l’ordre du jour, sous la houlette du super-ministre
celui de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer
Przemys#aw Czarnek. « Il a initié les changements
et celle des universités Frédérique Vidal. « J’ai
dans les programmes et les livres scolaires, en
vraiment peur, dit-elle, parce que la France, où je

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suis accueillie et envers laquelle j’éprouve la plus ». « C’est relativement nouveau », souligne-t-il, en
profonde gratitude et le plus grand respect pour le jugeant indispensable « une internationalisation de la
monde universitaire, ne peut pas être victime de ce solidarité ».
genre de mystification et de populisme. J’ai perçu Depuis 2015, Marcia Tiburi a écrit trois autres essais
[les attaques de Blanquer et Vidal] comme un manque sur le Brésil, dont Ridicule politique (2017) et Le
total de respect, une violence symbolique et un abus Délire du pouvoir (2019). On l’interroge sur l’ironie
épistémologique contre les professeurs et toute la de son titre Comment parler avec un fasciste ?, au vu
communauté académique. » de sa situation actuelle. « L’échec nous appartient à
Pour Éric Fassin, professeur à l’université Paris VIII tous, répond-elle. Mais je ne vois pas d’autre moyen
au département de science politique et à celui des que de construire une culture du dialogue avec les
études de genre, même s’il faut se garder de généraliser différences. C’est la façon de soutenir les droits
en rapprochant des situations qui présentent des fondamentaux. »
niveaux de gravité différents, « il n’y a plus d’un coté Dans un laboratoire, on mène toutes sortes
les pays où l’on est protégé et d’un autre côté ceux où d’expériences. Certaines réussissent, d’autres non.
l’on serait exposé ». Pointant « l’anti-intellectualisme Dans celui du Brésil, il faut espérer que Jair Bolsonaro
des régimes néolibéraux », il estime qu’« on n’est échoue. Et que Marcia Tiburi réussisse.
plus sûr de qui est à l’abri et pour combien de temps

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