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RENCONTRES IMPÉRIALES.

L'histoire connectée et les relations euro-asiatiques

Romain Bertrand

Belin | « Revue d’histoire moderne & contemporaine »

2007/5 n° 54-4bis | pages 69 à 89


ISSN 0048-8003
ISBN 9782701145730
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contemporaine-2007-5-page-69.htm
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Histoire globale, histoires connectées

Rencontres impériales.
L’histoire connectée et les relations euro-asiatiques

Romain BERTRAND

L’histoire connectée apparaît moins comme une « école » historiographique


à part entière que comme une démarche pratique de recherche, dans laquelle se
reconnaissent des auteurs travaillant sur des « aires culturelles » distinctes. Qu’il
s’agisse de Serge Gruzinski ou de Sanjay Subrahmanyam, ces auteurs ont en
commun un questionnement sur la genèse des ordres impériaux transocéa-
niques des XVIe-XVIIIe siècles, sur les conditions pratiques de production d’une
hégémonie impériale – autrement dit d’un ensemble impérial « métis » de styles
de vie et de pensée1 – et sur les dynamiques de circulation des hommes, des
idées, des techniques et des ressources d’un point à l’autre des réseaux du com-
merce à longue distance à l’âge moderne. Ils ont également pour ambition, par
le recours aux documentations en langues vernaculaires « extra-européennes »,
la production d’un récit « décentré » de l’avènement des « systèmes-mondes »
impériaux2. À contre-courant tant du « grand récit » de « l’expansion euro-
péenne » que des historiographies nationalistes indigénistes, les travaux d’histoire
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connectée oscillent entre une étude détaillée de phénomènes locaux de « métis-
sage » de savoirs pratiques, de cultures matérielles et de doctrines de gouverne-
ment ou de salut, et l’hypothèse de « conjonctures » politiques et religieuses
transocéaniques et transcontinentales. On se propose ici, à partir de l’exemple
des études du sud-est asiatique, de montrer en quoi ce questionnement permet
de renouveler notre compréhension des historicités plurielles du fait impérial et
du « moment colonial » des sociétés « extra-européennes »3.

1. Serge GRUZINSKI, La pensée métisse, Paris, Fayard, 1999, se donne pour propos l’étude des
« mélanges survenus au XVIe siècle sur le sol américain entre des êtres, des imaginaires et des formes de vie
issus de quatre continents : Amérique, Europe, Afrique, Asie » (p. 56-57). Sanjay SUBRAHMANYAM indique
sa préférence pour le terme « métissage » et son hostilité à l’encontre de la notion d’« hybridité » : Explorations
in Connected History. From the Tagus to the Ganges, Oxford, Oxford University Press, 2005, p. 12.
2. L’histoire connectée rejette ainsi catégoriquement le modèle « centre/périphérie(s) » d’Immanuel
Wallerstein et des disciples des théories dépendantistes.
3. Les guillemets qui lui sont apposé indiquent l’embarras que suscite, chez le comparatiste, l’usage de
la notion de « sociétés extra-européennes », qui évoque immanquablement une historiographie du manque ou
de la déviance, propre à l’analyse développementaliste. On ne l’utilise ici que par commodité de style.

REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE


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HISTOIRE « EXTERNALISTE » ET HISTOIRE « INTERNALISTE »

Comme projet historiographique, l’histoire connectée est tout d’abord his-


toire des connexions réelles, c’est-à-dire des « situations de contact » entre des
groupes d’acteurs appartenant à des sociétés géographiquement éloignées. À
ce titre, elle prend fréquemment pour point de mire la « rencontre » entre équi-
pages européens et élites marchandes et politiques des sociétés d’Asie du Sud
et du Sud-Est à compter de l’orée du XVIe siècle. Mais elle fonctionne ici sur le
mode du contre-récit, en refusant le primat de l’histoire « vue du pont [des
navires de négoce portugais ou néerlandais], des remparts de la forteresse et
des galeries de la maison de commerce »4, et en choisissant plutôt de s’intéres-
ser aux perceptions locales (birmanes, malaises, javanaises, mogholes) des
Européens. Elle se situe donc d’emblée du côté d’un rejet de l’histoire « euro-
péocentrique » de l’Asie. Son exigence première est en conséquence celle d’un
traitement à parts égales de l’archive européenne et des documentations asia-
tiques en langues vernaculaires. Elle souhaite ce faisant faire pièce à l’historio-
graphie de « l’expansion européenne », qui a dicté, des années 1930 aux années
1960, les termes de l’enquête sur les sociétés sud et sud-est asiatiques, consi-
dérées comme le simple arrière-plan de la fresque de la montée en puissance
de l’Europe capitaliste. La section de l’History of Southeast Asia de D. G. E. Hall
consacrée à la période s’étirant du XVIe au XIXe siècle s’intitulait ainsi « L’Asie
du Sud-Est durant la première phase de l’expansion européenne5 », affirmant
l’emprise d’une périodisation exogène sur les études asiatiques. Comme le note
Sanjay Subrahmanyam :
« on a rarement revendiqué [pour l’Asie du Sud-Est insulaire] le statut de “civilisation”.
Elle apparaît au contraire, au mieux comme un palimpseste, au pire comme une tabula rasa
[…]. Que ce soit chez Vlekke, Burger, Coedès ou Schrieke, l’histoire de Nusantara a de fait
été conçue comme non seulement influencée, mais aussi comme façonnée, d’abord par la
civilisation indienne, ensuite par la civilisation islamique, et enfin, de manière limitée, par la
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civilisation occidentale, sous la forme assurément excentrique des Pays-Bas. Ces civilisations
se trouvent ainsi anthropomorphisées, et se voient conférer le statut d’agents d’un processus
unidirectionnel : la prémisse directrice est que de grands ensembles architecturaux comme
Prambanan ou Borobudur6 sont de simples reflets de modèles indiens préexistants, quand
bien même nous savons qu’il n’existait probablement pas de temples de telles proportions en
Inde au moment où fut construit Prambanan »7.

En ce sens, l’histoire connectée est héritière du débat, virulent et jamais


achevé, entre histoire « externaliste » et histoire « internaliste » de l’Asie du Sud-

4. J. C. VAN LEUR, Indonesian Trade and Society. Essays in Asian Social and Economic History, La Haye,
Van Hoeve, 1955, p. 261.
5. D.G.E. HALL, A History of Southeast Asia, New York, St. Martin’s Press, 1968 (3e éd.). Ancien
administrateur colonial en Birmanie, D. G. E. Hall fut le « père » des études de l’Asie du Sud-Est à
l’Université de Londres.
6. Le complexe de Prambanan et le temple de Borobudur ont été érigés sous la dynastie javanaise
des Sailendra : le premier date des IXe-XIe siècles, le second des VIIIe-IXe siècles.
7. S. SUBRAHMANYAM, Explorations in Connected History…, op. cit., p. 5-6.
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L’HISTOIRE CONNECTÉE ET LES RELATIONS EURO-ASIATIQUES 71

Est8. L’approche « externaliste » survalorise la part des « influences extérieures »


dans le processus de formation et de transformation des sociétés du sud-est
asiatique : celles-ci ne sont plus, dans certaines des formulations orientalistes
précoces de cette thèse diffusionniste, que les aires de projection de forces
motrices par nature « étrangères » aux lieux qu’elles traversent et transmutent.
Qu’elle traite de la genèse des grands empires hindou-bouddhistes des IXe-XIIIe
siècles, de l’implantation de l’islam en monde insulindien à compter du
XVe siècle ou de l’« expansion européenne » de l’âge moderne, l’histoire « exter-
naliste » en appelle à un modèle unique de la « diffusion », en cercles concen-
triques, de corps homogènes et cohérents de doctrines et de pratiques. Jusqu’au
début des années 1960, les sociétés du monde insulindien et du monde indo-
chinois sont fréquemment perçues comme des champs historiques vierges, et
partant comme les espaces de transit de formes sociales et rituelles en prove-
nance des épicentres civilisationnels que sont l’Inde du Nord et l’empire chi-
nois. « Indianisation » et « sinisation » sont les maîtres-mots. Ainsi, pour
l’épigraphiste français George Coedès9 comme pour les orientalistes néerlan-
dais Hendrik Kern et Nicolaas J. Krom, tous fervents sanskritistes, « l’indiani-
sation » du Java de Majapahit, du premier empire birman de Pagan ou de la
royauté khmère de l’époque angkorienne classique correspond à un processus
linéaire d’importation (souvent volontaire) de thématiques de gouvernement et
d’innovations religieuses et architecturales10. Le panthéon védique, les sanc-
tuaires à fresques de stuc et la mythologie du devaraja voyagent avec les brah-
manes et « font souche » tout naturellement dans les sols culturels khmer,
môn-birman et javanais, sans que cette appropriation locale en modifie sub-
stantiellement la gamme originelle de significations et d’usages pratiques11. De
même, le modèle indien de « l’État-mandala » – une capitale à l’image du macro-
cosme et des manoirs à l’image de la capitale, avec une décroissance concen-
trique du contrôle politique réel mais une hégémonie rituelle sans partage – est
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8. Pour une présentation synthétique des termes du débat entre histoire « externaliste » et histoire
« internaliste », cf.Victor LIEBERMAN, Strange Parallels. Southeast Asia in Global Context, c. 800-1830, vol. 1 :
Integration on the Mainland, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 6-15.
9. George COEDES, Histoire ancienne des États hindouisés d’Extrême-Orient, Hanoi, Imprimerie
d’Extrême-Orient, 1944, réédité sous le titre Les États hindouisés d’Indochine et d’Indonésie, Paris, De
Boccard, 1948 (vol. 8 de l’Histoire du monde). Membre de l’EFEO détaché au poste de conservateur de la
Bibliothèque nationale du Siam à la demande du prince Damrong de 1918 à 1929, G. Coèdes (1886-1969)
était avant tout spécialiste de l’épigraphie du Cambodge ancien : il publia de 1937 à 1966 huit volumes
d’Inscriptions du Cambodge.
10. N. J. KROM (1883-1945) fut Directeur de la Commission des recherches archéologiques de Java
et de Madura à compter de 1910. Il publia en 1926 une Hindoe-javaansche geschiedenis (La Haye, Martinus
Nijhoff), qui avait pour thèse majeure l’affirmation du caractère irrévocablement « hindou » de l’art java-
nais ancien. H. KERN (1833-1917) fut l’un des pionniers des « études indologiques ». Disciple du sanskri-
tiste Albrecht Weber, il fit paraître en 1881-1883 sa Geschiedenis van het Buddhisme in Indië en deux volumes
(Haarlem, Tjeenk Willink). Cette œuvre reposait sur l’hypothèse diffusionniste de l’adoption javanaise du
bouddhisme theravadin cinghalais.
11. Robert HEINE-GELDERN, Conceptions of State and Kingship in Southeast Asia [1942], Ithaca,
Cornell University Press, 1993.
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censé se dupliquer sans varier d’un iota dans le Java de Majapahit, en sorte que
l’exégèse du texte sanskrit ancien vaut explication des pratiques et de l’idéolo-
gie politiques d’Hayam Wuruk (c. 1350)12.
En réaction à cette approche, l’histoire « internaliste » survalorise les facteurs
endogènes de changement culturel, social et politique. Deux articles-manifestes
d’Harry Benda et de John Smail, publiés en 1961-1962, en appellent à l’écriture
d’une « histoire domestique autonome » de l’Asie du Sud-Est13. Il s’agit ici de s’ex-
traire d’une histoire négative ne conceptualisant la destinée des sociétés sud-est
asiatiques que dans les termes d’une « réaction » aux faits et gestes politiques, mili-
taires et économiques des Européens. Il est par contrecoup question de redonner
place à des histoires locales et régionales mues, en amont puis au fil de l’édifica-
tion des pouvoirs coloniaux, par leurs dynamiques et leurs rythmes propres (le
rapport conflictuel entre cités de la côte nord et royautés agraires des hinterlands
à Java, l’opposition entre Bugis et Makassarais à Sulawesi, les relations entre tra-
ditions môn et pouvoir birman impérial dans la Zone sèche de Pagan, les concur-
rences au long des routes de négoce maritimes de la région des Sulu). L’Asie du
Sud-Est, continentale comme archipélagique, n’est plus perçue comme une terre
culturelle en friche, offerte aux graines itinérantes indiennes ou chinoises, mais
comme un lieu politique à part entière, producteur – et non plus seulement
consommateur – de principes spécifiques d’organisation sociale, religieuse et
politique. L’« impact » de la construction des réseaux impériaux européens, puis
de l’édification des pouvoirs coloniaux à compter des années 1750, se trouve dès
lors interrogé à l’aune de la « permanence » ou de la « rémanence » de systèmes de
négoce et d’arrangements politiques « indigènes », locaux ou sous-régionaux. Ces
systèmes, qui préexistaient à l’imposition des dominations impériales et colo-
niales, leur ont survécu au prix de la transformation de leurs modes de souverai-
neté et de la redéfinition de leurs aires d’influence, et ont, en retour, exercé sur
elles une contrainte spécifique. Ainsi la région de Lampung, au sud de Sumatra,
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a-t-elle « glissé », dans les années 1750, du statut de province du sultanat de Banten
à celui de dépendance de la VOC sans pour autant que son économie poivrière
et son système notabiliaire local s’en trouvent radicalement modifiés14. Ainsi éga-
lement les réseaux de négoce chinois du pays Magindanao, des Sulu et de Java
Est ont-ils continué à prospérer aux marches et dans les interstices des présences
européennes, continuant à circonscrire un espace à dominante asiatique du

12. Mode d’analyse que l’on retrouve chez Clifford GEERTZ : « Centers, kings and charisma », dans
Local Knowledge : Further Essays in Interpretive Anthropology, New York, Basic Books, 1983, p. 55-70. De
fait, il cite N. J. Krom, H. Kern et C. C. Berg à l’appui de sa lecture « sanskritique » du Negarakertagama (le
poème de Mpu Prapanca, qui décrit une tournée royale d’Hayam Wuruk).
13. John SMAIL, « On the possibility of an autonomous history of Southeast Asia », Journal of Southeast
Asian Studies, 2-2, 1961, p. 72-102, et Harry J. BENDA, « The structure of Southeast Asian history : some
preliminary observations », Journal of Southeast Asian History, 3-1, 1962, p. 106-138.
14. Barbara Watson ANDAYA, To Live as Brothers. Southeast Sumatra in the XVIIth and XVIIIth Centuries,
Honolulu, University of Hawaii Press, 1993, et Atsushi OTA, Changes of Regime and Social Dynamics inWest
Java. Society, State and the Outer World of Banten, 1750-1830, Londres, Brill, 2005.
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L’HISTOIRE CONNECTÉE ET LES RELATIONS EURO-ASIATIQUES 73

« commerce d’Inde en Inde »15. Loin d’abroger les dynamiques commerciales


locales, les Européens se sont ainsi insérés dans – et ont pris appui sur – un lacis
de réseaux anciens (chinois, malais, gujaratis, hadramis, iraniens), liant les mers
d’Insulinde à l’Océan Indien occidental et à la Mer de Chine.
Ce virage historiographique à 180 degrés s’accompagne d’un recours sou-
tenu aux travaux anthropologiques susceptibles d’étayer l’hypothèse d’une origi-
nalité sud-est asiatique en documentant des traits symboliques et matériels
récurrents (la logique des « paires » dans l’espace indonésien oriental, la « culture
de la haie de bambou » en monde indochinois, la pratique de la chique de betel,
les déclinaisons de la mythologie des déesses-serpents depuis le naga angkorien
jusqu’à la Ratu Kidul javanaise, les petits vaisseaux de pêche de type sampang16).
La dimension proprement institutionnelle des questionnements de recherche
pèse ici de tout son poids : aux États-Unis, tout au long de la Guerre Froide, les
études du sud-est asiatique, comme branche des area studies, se structurent en
écho à la demande publique d’informations sur les spécificités culturelles pro-
fondes de sociétés pour lesquelles il importe de comprendre si elles offrent un ter-
reau naturel fertile au communisme ou si, au contraire, elles abritent de puissants
antidotes à son expansion17. L’histoire « internaliste » ou « autonomiste » de l’Asie
du Sud-Est n’est certes pas le produit direct de ces inquiétudes géostratégiques.
Mais au plus fort de la guerre du Vietnam, puis lors de la prise de conscience des
horreurs du régime Khmer Rouge, elle acquiert une visibilité et une lisibilité poli-
tiques nouvelles. Le projet « internaliste » recèle ainsi, dès ses origines, une ambi-
guïté : s’agit-il de décrire des trajectoires politiques locales singulières, et donc
pour partie incommensurables, ou bien de démontrer « l’unité culturelle » sous-
jacente d’une « région sud-est asiatique » s’étirant de Bagan à Mindanao via le
pays vietnamien et le monde malais ?

L’HISTOIRE À DOUBLE ENTRÉE DES « PREMIERS CONTACTS »


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Depuis le début des années 1990, la controverse entre histoire « externa- © Belin | Téléchargé le 05/02/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.123.43.57)
liste » et histoire « internaliste » a cédé la place à des paradigmes mixtes, tel celui

15. Cf. Denys LOMBARD, Le carrefour javanais. Essai d’histoire globale, vol. 2 : Les réseaux asiatiques,
Paris, Éditions de l’EHESS, 1990 ; J. F. WARREN, The Sulu Zone,1768-1898.The Dynamics of External Trade,
Slavery and Ethnicity in the Transformation of a Southeast Asian Maritime State, Singapour, Singapore
University Press, 1981 ; Luis Filipe THOMAZ, « Les Portugais dans les mers de l’Archipel au XVIe siècle »,
Archipel, 18, 1979, p. 105-125.
16.Tel était en particulier l’un des projets de l’école structuraliste néerlandaise, animée par Jan Petrus
Benjamin Josselin de Jong (1886-1964). Consulter notamment JOSSELIN DE JONG, « The concept of the
field of ethnological study », in James J. FOX (dir.), The Flow of Life : Essays on Eastern Indonesia, Cambridge,
Harvard University Press, 1980, p. 317-326.
17. Sur la dimension politique des financements publics des programmes de recherche sur l’Asie du
Sud-Est aux États-Unis dans les années 1960 et 1970, cf. Reynaldo C. ILETO, « On the historiography of
Southeast Asia and the Philippines : the “Golden Age” of Southeast Asian studies. Experiences and reflec-
tions », communication au colloque Can We Write History ? Between Postmodernism and Coarse Nationalism,
Meijigakuin University,Tokyo, 2002, et Social Science Research Council, Weighing the balance :Southeast Asian
Studies TenYears After (Proceedings of two meetings held in NYC, Nov.-Dec.1999), New York, SSRC, 1999.
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de « l’âge du commerce » d’Anthony Reid18, qui fait de la forte insertion de


l’Insulinde dans les réseaux de commerce à longue distance intra-asiatiques
l’une des conditions de possibilité de l’éclosion, en son sein, de formes origi-
nales d’organisation politique (la cité-Etat « thalassocratique » ou le sultanat
cosmopolite, « moulin » tournant grâce aux vents du large, pour reprendre la
belle formule de Denys Lombard). Chez Denys Lombard, le modèle braudé-
lien des « strates » d’influences culturelles, qui permet une historicisation fine
de la constitution des réseaux de négoce chinois et musulmans dans la
« Méditerranée sud-est asiatique », inclut pareillement une « couche » originelle
de vocables et de pratiques autochtones, qualifiés de « nousantariens19 ». La
critique sans concession de la thèse diffusionniste de G. Coèdespar Oliver
Wolters et Sheldon Pollock a également permis de nuancer la notion de « sans-
kritisation » en insistant sur les mutations et les innovations produites par les
effets d’appropriation et de réinvention locales des modèles indiens : l’accent
est ainsi mis sur le processus de « vernacularisation » (Pollock) ou de « localisa-
tion » (Wolters) des préceptes et des techniques20. Pour autant, les hostilités
n’ont pas tout à fait cessé. Il existe aujourd’hui encore deux façons distinctes,
et parfois antithétiques, de faire le récit du « premier âge moderne21 » de l’Asie
du Sud-Est (c. 1450-1750) : l’une qui insiste sur le changement qualitatif
induit par l’arrivée, puis par l’implantation des Européens sur les côtes du
Gujarat et du pourtour insulindien ; l’autre qui pointe les domaines d’action
sociale et politique, enracinés dans des histoires locales pluri-centenaires, qui
ont échappé à la prise du pouvoir impérial ou en ont infléchi sensiblement les
desseins et les modalités d’exercice. La première de ces histoires est européo-
centrique non par préjugé mais par finalité, en ce sens qu’elle est histoire des
Européens en Asie et donc, in fine, histoire de l’Europe en ses « projections »
impériales. Il existe ainsi aujourd’hui encore, à l’Université de Leyde, un
« Institut pour l’histoire de l’expansion européenne et des réactions à celle-ci »
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(IGEER), qui publie la revue Itinerario et dont le directeur, P. C. Emmer, a

18. Anthony REID, Southeast Asia in the Age of Commerce, vol. 1 : The Lands below the Winds, vol. 2 :
Expansion and Crisis, Hew Haven, Yale University Press, 1988 et 1993. Le premier volume de cet opus
magnum détaille la vie quotidienne et les cultures matérielles des populations du sud-est asiatique à la veille,
puis au moment, des « premiers contacts » avec les Européens.
19. D. LOMBARD, Le carrefour javanais…, op. cit., vol. 1, De la vertu des aires culturelles et de celle des
aires culturelles asiatiques en particulier, IIAS, Leyde, 1994, et « Networks and synchronisms in Southeast
Asian history », Journal of Southeast Asian Studies, 26-1, 1995, p. 10-16. Cf. les commentaires critiques sur
cette démarche et sur l’école structuraliste néerlandaise in Victor KING, « Southeast Asia, an anthropolo-
gical field of study ? », Moussons. Recherches en sciences humaines sur l’Asie du Sud-Est, n° 3, 2001, p. 3-31,
et in Heather SUTHERLAND, « Southeast Asian Studies and the Mediterranean analogy », Journal of
Southeast Asian Studies, 34, 2003, p. 1-20.
20. Oliver W. WOLTERS, History, Culture and Region in Southeast Asian Perspectives, Singapour, ISEAS,
1982, et Sheldon POLLOCK, « Cosmopolitan and vernacular in history », Public Culture, 12-3, 2000, p. 591-625.
21. L’utilisation de la catégorie de « premier âge moderne » (early modern) pour les sociétés du sud-
est asiatique a également fait l’objet d’un vif débat, retracé dans Leonard et Barbara Watson ANDAYA,
« Southeast Asia in the early modern period : 25 years on », Journal of Southeast Asian Studies, 26-1, 1995,
p. 92-101.
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rappelé, voici une dizaine d’années, que « l’histoire de l’expansion européenne »


constitue un « domaine d’études à part entière », distinct de la world history.
« L’historien de l’expansion, notait-il en répartie à la montée en puissance de
cette école historiographique concurrente, ne s’intéresse à l’agriculture ou à la
formation de l’État chinoises ou amérindiennes […] que dans la mesure où ces
institutions se sont trouvées affectées par l’expansion européenne »22. Le
renouveau récent de l’historiographie des grandes compagnies à chartes des
XVIIe et XVIIIe siècles, quand bien même il se targue de la volonté de faire sys-
tématiquement usage des sources en langues asiatiques pour préciser les per-
ceptions locales des Européens et le rôle-clef joué par les « intermédiaires
indigènes » dans les entreprises commerciales et militaires de ces derniers,
s’inscrit encore dans cette orientation, puisqu’il tend à ne saisir les sociétés du
sud-est asiatique que lorsqu’elles entrent en interaction avec, ou sont « trans-
formées par », les représentants, socialement différenciés et plus ou moins offi-
ciels, des milieux marchands et politiques européens – autrement dit non pas
à l’aune de leurs propres chronologies au long cours, mais bien à celle des
sociétés européennes23.
Le problème, en l’espèce, n’est pas uniquement celui du mariage des
sources, européennes et « indigènes », ou de la lecture « à rebours » (against the
grain)24 des documentations de la bibliothèque impériale. Certes, au vu de
l’ampleur des droits d’entrée linguistiques et en vertu de la règle de l’hyper-spé-
cialisation académique, l’argument qui veut que l’on ne puisse être spécialiste
tout à la fois du Portugal de Dom Manuel et du royaume indien de Vijayanagar,
ou des Provinces Unies de Guillaume le Taciturne et du sultanat javanais de
Mataram, paraît avoir quelque pertinence. Mais l’objection peut être rapide-
ment balayée du fait de l’étendue des littératures secondaires. Pour ne prendre
qu’un exemple, des dizaines de textes javanais – serat (chants mystiques) et
babad (chroniques de royauté) – de la période 1742-1816, offrant une vision
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« indigène » de la VOC, puis du gouvernorat napoléonien de W. H. Daendels et
de la période britannique, ont été traduits et édités à maintes reprises, et sont
désormais aisément accessibles en langues européennes. Quiconque souhaite
savoir ce qu’un pujangga (poète de cour javanais) ou un pangeran (prince) pen-
sait des Hollandais ou des Britanniques peut se reporter à la traduction de la
Serat Cabolek par Subardi et à l’édition de la Babad Dipanegara par Peter

22. P. C. EMMER, « An agenda for the history of European expansion », IIAS Newsletter, n° 9, 1996, p. 4.
23. On pense à ce propos au remarquable programme de recherches TANAP (Towards a New Age
of Partnership) du CNWS (École de recherche en études asiatiques, africaines et amérindiennes de
l’Université de Leyde), qui se donne pour objectif le recensement exhaustif des archives de la VOC (dis-
persées du Cap à Djakarta) ainsi que la supervision scientifique internationale de la rédaction de nom-
breuses monographies locales et régionales sur les comptoirs de la Compagnie (www.tanap.net).
24. L’expression est de Jean et John COMAROFF, qui l’utilisent pour qualifier leur traitement de la
documentation missionnaire chrétienne – opération destinée à recouvrer la « voix » des populations Tswana
d’Afrique du Sud à l’aube de l’occupation coloniale (Of Revelation and Revolution. The Dialectics of
Modernity on a South African Frontier, Chicago, Chicago University Press, vol. 2, 1997).
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76 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

Carey25. De la même manière, nous disposons de considérables ensembles de


textes malais ou moghols susceptibles de nous permettre de pénétrer dans le
monde des palais d’Aceh et de Delhi, auquel les marchands de l’East India
Company ou de la VOC eux-mêmes n’avaient qu’un accès limité.
Ce qui distingue vraiment l’histoire connectée de l’histoire comparée, c’est
la modalité même du dialogue qu’elle instaure entre des historiographies consti-
tuées. L’histoire connectée se veut non seulement une mise en récit réaliste des
interactions empiriquement avérées entre des acteurs issus de sociétés séparées
par de considérables étendues terrestres et maritimes, et ce faisant une des-
cription de l’ensemble des composantes des réseaux impériaux, mais aussi un
discours explicatif précisant la nature de ces sociétés et des processus de cen-
tralisation ou de fragmentation politique qui les animaient : il lui faut donc faire
appel aussi bien à l’histoire de l’Europe qu’à celle de l’Asie (ou des mondes
amérindiens). Procédant par éclairage « kaléidoscopique »26, elle double le
témoignage du capitaine ou du marchand européen du récit produit sur sa
venue par le lettré asiatique. Ainsi Sanjay Subrahmanyam prend-il tour à tour
appui sur les carnets de bord des compagnons de Vasco Da Gama et sur des
chroniques en langue arabe pour produire un récit à double fonds de l’entrée
de la flotte portugaise dans les eaux de l’Océan Indien occidental27. Contrastant
ce que les Portugais croyaient savoir ou deviner des sociétés des côtes de
l’Afrique orientale ou du sud du sous-continent indien avec ce que les docu-
mentations locales nous apprennent du fonctionnement concret et de l’univers
de références de ces sociétés, l’auteur met en exergue les effets politiques, le
plus souvent dramatiques, des décalages d’entendement ainsi décelés. Ceci lui
permet également, lorsqu’il s’intéresse à l’institutionnalisation de la domination
impériale européenne aux XVIIe et XVIIIe siècles, de poser la question de la pro-
duction pratique des échelles de « commensurabilité » entre systèmes politiques
européens et asiatiques – autrement dit de pointer tout ce que l’enracinement
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territorial d’une domination doit au travail de construction de grammaires par-
tagées d’équivalences (monétaires, diplomatiques) entre acteurs28.
Au final, la vision de l’Estado da India que nous livre Subrahmanyam met
définitivement à mal les mythologies du Léviathan impérial et de l’arrivée
triomphale des Européens en Asie. L’Estado était de fait un réseau lâche de
comptoirs faiblement militarisés, en proie aux rixes des fidalgos (membres de
la noblesse lusitanienne) et aux intrigues des casados (colons), dont la « privati-
sation » – sous la double forme de la mise aux enchères des droits d’exploita-

25. S. SUBARDI (ed. et trad.), The Book of Cabolek. A Critical Edition with Introduction,Translation, and
Notes, La Haye, Martinus Nijhoff, 1975 ; Peter CAREY (prés. et trad.), Babad Dipanegara. An Account of the
Outbreak of the JavaWar, Kuala Lumpur, Council of the Malaysian Branch of the Royal Asiatic Society, 1981.
26. L’expression est de Paul VEYNE dans Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil, 1971.
27. S. SUBRAHMANYAM, The Career and Legend ofVasco Da Gama, Cambridge, Cambridge University
Press, 2002.
28. Voir l’article de S. SUBRAHMANYAM dans ce numéro.
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L’HISTOIRE CONNECTÉE ET LES RELATIONS EURO-ASIATIQUES 77

tion des carreiras interocéaniques et des « coffres de permission » concédés à ses


agents (caixas de liberdade) – érodait toujours plus avant les ressources. Ce
n’était pas même l’expression d’un projet cohérent et consensuel : outre que le
principe même d’une implantation durable aux Indes ne cessa de faire débat
dans les cercles dirigeants lisboètes, les brusques dilatations et rétractations de
l’Estado étaient le produit de l’activité non-régulée, à ses marches, d’une foule
de personnages dissidents, depuis les missionnaires des Ordres jusqu’aux
« rebelles » (alevantados) qui se taillaient un fief à la pointe de l’épée et négo-
ciaient ensuite de pied ferme avec la Vice-Royauté29. Quant à la manière dont
les lettrés asiatiques se représentaient les Européens au lendemain de leur appa-
rition, le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne les tenaient pas en grande
estime, ni ne les considéraient comme un danger digne d’inquiétude. Que l’on
en juge par ce texte japonais anonyme de 1639, qui tente de dépeindre la fas-
cination mêlée d’effroi des populations des côtes de Nagazaki face à l’arrivée
des premiers navires portugais dans les années 1540 :
« Sous le règne de Mikado Go-Nara no In [r. 1527-1557], un navire de négoce de
Barbares du Sud (namban jin) accosta sur notre rivage. De ce vaisseau émergea pour la toute
première fois une créature innommable, quelque peu semblable d’après sa forme à un être
humain, mais plus similaire en vérité à un farfadet au long nez ou au démon-géant Mikoshi
Nyudo. Après plus ample inspection, l’on découvrit que cet être se nommait Bateren [padre]
Urugan. La longueur de son nez était la chose qui attirait en tout premier lieu l’attention : il
ressemblait à une coquille de conque [en spirale]. Ses yeux étaient aussi grands que des
lunettes, et leur fond de couleur jaune. Sa tête était de petite taille. Ses mains et ses pieds
étaient dotés de longues griffes. Sa taille excédait deux mètres quinze et il était entièrement
de complexion noire. […] Nul ne parvenait à comprendre un traître mot de ce qu’il disait : sa
voix était comme le cri perçant d’une chouette. Tous se ruèrent pour le voir, se pressant au
bord des routes sans aucune retenue »30.

Ce document aide à rapporter à sa juste mesure événementielle « la venue


des Européens » en Asie31. Point, ici, de hordes de Conquistadores assimilés à des
demi-dieux, mais simplement une créature grotesque émergeant d’un « Navire
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noir » (le navire de traite Malacca-Nagazaki), et qui pourrait bien être François
Xavier, premier père Jésuite arrivé au Japon en 1549 et futur saint patron des

29. S. SUBRAHMANYAM, L’empire portugais d’Asie,1500-1700.Une histoire économique et politique, Paris,


Maisonneuve et Larose, 1999, p. 148, 177-178, 197-198, 232 et 294-296, prenant appui sur ou corroboré
par Jean AUBIN, « L’apprentissage de l’Inde : Cochin, 1503-1504 », Moyen-Orient et Océan Indien, n° 4,
1987, p. 1-96 ; Luis Filipe THOMAZ, « Factions, interests and messianism.The politics of Portuguese expan-
sion in the East, 1500-1521 », The Indian Economic and Social History Review, 28-1, 1991, p. 97-109 ;
Susannah HUMBLE, « Prestige ideologies and social politics. The place of the Portuguese overseas expan-
sion in the policies of Dom Manuel (1495-1521) », Itinerario, 40-1, 2000, p. 21-45.
30. Kirishitan-monogatari, texte japonais anonyme de 1639, traduit in George ELISON, Deus Destroyed.
The Image of Christianity in Early Modern Japan, Harvard, Harvard University Press, 1991, p. 321.
31. Sur les représentations nippones des Européens des XVIe et XVIIe siècles, et notamment sur l’art
namban jin dont l’un des principaux motifs picturaux était le « Navire noir » (navire de traite Malacca-Japon
de l’Estado da India), cf. l’étude classique de Luis Filipe THOMAZ, Namban Jin. Os Portugueses no Japao,
Lisbonne, Clube do coleccionador, 1993, ainsi que les notations de Anna JACKSON, « Visual responses :
depicting Europeans in East Asia », in A. JACKSON et Amin JAFFER (eds.), Encounters.The Meeting of Asia
and Europe, 1500-1800, Londres, V&A Publications, 2004, p. 200-217.
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78 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

Missions32. Certes, le document n’est pas contemporain de l’événement de la


« rencontre », et relève d’autant plus probablement d’une construction rétros-
pective qu’à l’époque de sa rédaction, les relations s’étaient fortement dégra-
dées entre les Portugais et le pouvoir shogunal. Exaspéré par le prosélytisme
débridé des disciples de François Xavier et par leurs alliances suspectes avec
certains daimyo, Ieyagasu Tokugawa avait promulgué en 1636 des Décrets
d’isolement (sakoku) fermant la route des hinterlands aux Européens : on com-
prend que leur image ait alors été systématiquement flétrie sous la plume des
scribes et des poètes d’Edo.
Il n’empêche pourtant que la plupart des documentations indigènes dis-
ponibles – qu’elles soient japonaises, mogholes ou malaises – dressent le plus
souvent un portrait peu amène des Européens, présentés au mieux comme des
barbares incultes et grossiers, au pire comme une sous-espèce de créatures dont
l’humanité même fait question. Loin d’être craints et révérés, les Européens
furent tout d’abord moqués et méprisés, et ce d’autant plus qu’ils ne cessaient,
par ignorance autant que par arrogance, de transgresser les règles communé-
ment admises de la concurrence commerciale et de la bienséance diplomatique.
Ainsi, la toute première correspondance entre Javanais et Néerlandais laisse peu
de doutes sur la piètre opinion que les premiers se faisaient des seconds. Dans
ces missives, datées de décembre 1619 et rédigées en « malais de marché », un
haut dignitaire de la cour du Sultan de Banten traite Jan Pieterszoon Coen, le
responsable de la VOC à Batavia, tel un soudard sans morale. Après avoir envahi
le territoire d’un seigneur-lige de Banten pour y installer un fortin de la
Compagnie33, Coen avait envoyé plusieurs émissaires auprès du Sultan pour
rouvrir au plus vite des négociations commerciales avec lui. La fureur de la
réponse, envoyée au nom du Prince Rana Manggala qui assurait la régence
depuis l’accession au trône du jeune souverain Abdulkadir (r. 1596-1651)34,
fut à la hauteur de l’insulte ressentie :
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32. Hubert CIESLIK, l’un des tout premiers auteurs à signaler le Kirishitan-monogatari, pense que le
terme Urugan serait une variation sur le patronyme du Père Organtino Gnecchi-Soldi (1533-1609), qui
gagna le Japon en 1570 et partit évangéliser dans la région de Kyoto : « Nanbanji-Romane der Tokugawa
Zeit », Monumenta Nipponica, 6-1/2, 1943, p. 17.
33. Le port de Jacatra fut pris en mai 1619, après plusieurs mois d’une guerre d’escarmouches entre
les troupes de la VOC (composées de mercenaires) et une coalition de troupes britanniques et sounda-
naises soutenue par le sultan de Banten. Le pangeran de Jacatra prit la fuite, tenta un temps d’organiser
une résistance dans l’immédiat arrière-pays, puis gagna la cour de Banten. Pour un récit circonstancié des
événements militaires de 1618-1619, cf. les mémoires du Capitaine Ripon, mercenaire au service de la
Compagnie (Voyages et aventures aux Grandes Indes, 1617-1627, éd. et prés. Y. Giraud, Paris, Editions de
Paris, 1997, p. 56-60).
34. Le Pangeran Rana Manggala assura la régence du sultanat jusqu’en 1624 (Jaya KATHIRITHAMBY-
WELLS, « Banten, A west Indonesian port and polity during the XVIth and XVIIth centuries », in
J. KATHIRITHAMBY-WELLS et John VILLIERS (eds.), The Southeast Asian Port and Polity : Rise and Demise,
Singapour, Singapore University Press, 1990, p. 107-126). Pour une histoire détaillée des relations entre
la VOC et Banten au XVIIe siècle, cf. Johan TALENS, Een feodale samenleving in koloniaal vaarwater.
Staatsvorming, koloniale expansie en economische onderontwikkeling in Banten, West Java (1600-1750),
Hilversum, Verloren, 1999.
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L’HISTOIRE CONNECTÉE ET LES RELATIONS EURO-ASIATIQUES 79

« Lettre du Pangeran [Prince] Arya Ranamanggala. Le Capitaine (Kapitan) veut mainte-


nant faire la paix et commercer [avec nous]. La condition première pour que des gens fassent
cela, c’est qu’ils agissent correctement les uns envers les autres. Il ne doit pas y avoir de man-
quements [à l’obligation du respect mutuel] (Janganada Kuciwa). Lorsqu’il y a des manque-
ments, cela ne s’appelle pas la paix : cela s’appelle l’inconvenance »35.

Les Européens furent donc initialement considérés par les souverains


d’Insulinde comme des marchands parmi d’autres, mais des marchands qui ne
respectaient pas les règles du jeu, et à ce titre ne méritaient pas les marques ordi-
naires du respect protocolaire. Mais il y a plus : les procédures d’assimilation
poétique et picturale des Européens à des créatures endémiques du bestiaire
moral autochtone (gobelins, ogres, démons) sont l’indice du maintien, jusqu’au
cœur du XIXe siècle colonial, d’une capacité indigène autonome d’énonciation
du réel politique, et ce à rebours, ou plus exactement en contrepoint, des récits
européens.

LES MODES VERNACULAIRES D’ACTION POLITIQUE EN « SITUATION COLONIALE »

L’insistance des praticiens d’histoire connectée sur l’exploitation des


sources en langues vernaculaires « extra-européennes » pour faire le récit des
« premiers contacts » entre acteurs asiatiques et acteurs européens fait écho au
souci des fondateurs de l’école subalterniste de s’extraire du récit à sens unique
de l’archive coloniale36. Rappelons à ce propos la pétition de principe de
Ranajit Guha en exergue au premier volume des Subaltern Studies (1982) :
« Ce que, clairement, cette historiographie [élitiste et] anhistorique laisse de côté, c’est la
politique du peuple (the politics of the people). Car il existait, tout au long de la période coloniale,
parallèlement au domaine de la politique des élites, un autre domaine politique indien au sein
duquel les principaux acteurs n’étaient pas les groupes dominants de la société indigène ou des
autorités coloniales, mais les classes et groupes subalternes qui formaient la masse de la popula-
tion laborieuse et les strates intermédiaires des villes et des campagnes – autrement dit : le peuple.
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Il s’agissait là d’un domaine autonome, qui ne prenait pas sa source dans, ni ne dépendait de, la
politique des élites. Ce domaine était de caractère traditionnel dans la mesure seulement où ses
racines plongeaient dans les temps précoloniaux, mais il n’était en aucun cas de nature archaïque
au sens de démodé. Loin d’être anéanti ou rendu virtuellement inefficient – ainsi que le fut la
politique des élites de type traditionnel – par l’intrusion du colonialisme, ce domaine continua à
opérer vigoureusement en dépit de celle-ci, s’ajustant de lui-même aux conditions prévalant sous
le Raj et développant à bien des égards des courants nouveaux, aussi bien dans leur forme que
dans leur contenu. Tout aussi moderne que la politique des élites, il s’en distinguait par sa pro-
fondeur temporelle, relativement plus importante, et par sa structure »37.

35. Algemeen Rijksarchief (La Haye), Kol. Arch. 982 (Overgekomen Brieven en Papieren 1620), Fol.
328, cité et reproduit dans Merle C. RICKLEFS, « Banten and the Dutch in 1619 : six early “Pasar Malay”
letters », Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 39-1, 1976, p. 134.
36. Il ne s’agit pas ici de suggérer une généalogie intellectuelle entre auteurs subalternistes et praticiens
d’histoire connectée (ces derniers s’étant souvent élevés avec véhémence contre l’essentialisme de Guha) mais
simplement de mettre en relation, à titre heuristique, un champ d’études du fait colonial fortement marqué
par le « moment subalterniste » avec les instruments et les questionnements de l’histoire connectée.
37. Ranajit GUHA, « On some aspects of the historiography of colonial India », Subaltern Studies, t. I.
Writings on South Asian History and Society, Delhi, Oxford University Press, 2002, p. 4 (italiques d’origine).
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80 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

La « situation coloniale »38 se trouve ici théorisée comme juxtaposition de


« domaines » étanches d’action sociale et politique, d’inégale profondeur histo-
rique. Durcissant le propos, R. Guha affirme dans le même sens, une quinzaine
d’années plus tard : « [Il existe deux idiomes]. L’un de ces idiomes dérive de la
culture politique métropolitaine des colonisateurs, l’autre des traditions poli-
tiques précoloniales des colonisés. Bref, ils dérivent de deux paradigmes dis-
tincts : l’un typiquement britannique, et l’autre indien »39. Les critiques l’ont
souvent noté : la notion gramscienne de l’« autonomie relative » des acteurs
« subalternes » cède rapidement la place, dans les travaux de plusieurs historiens
des subaltern studies, à une essentialisation qui rappelle le clivage marxiste
orthodoxe entre « culture populaire » et « culture des élites »40. Mais nul n’est
besoin de jeter le bébé avec l’eau du bain. L’idée de la coexistence de sphères
autonomes de pratiques et d’entendements politiques en situation coloniale
peut, une fois débarrassée de son essentialisme de combat, nourrir une
réflexion à nouveaux frais sur les modes vernaculaires d’action politique41 – autre-
ment dit sur des manières locales spécifiques de penser, de dire et de vivre les
relations de pouvoir, pour partie irréductibles aux vocables et aux arènes de
pouvoir non pas européens, mais coloniaux. Ainsi, les pratiques protestataires
de Gandhi n’ont pas été immédiatement perçues comme dotées d’une signifi-
cation ou d’une pertinence politiques par les autorités coloniales britanniques,
qui considéraient les enthousiasmes villageois entourant les satyagraha
(marches pétionnaires non-violentes) comme l’expression par excellence de la
« mentalité magique des Hindous », et donc comme des faits d’ordre religieux
sans incidence directe sur les rapports impériaux de pouvoir. Or, c’est bien par
le moyen de ces pérégrinations militantes que Gandhi consolida son assise et
sa popularité en monde rural42. De même, les hérauts javanais de la protesta-
tion anticoloniale agissaient dans le domaine politique colonial – se conformant
aux exigences néerlandaises en matière de métier politique dès lors qu’il était
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question de discourir à la tribune du Volksraad (l’Assemblée du peuple, inau-
gurée en 1918) et arborant sans complexe les emblèmes de la culture citadine
des Indes, de la montre à gousset aux souliers vernis. Mais en d’autres arènes,

38. George BALANDIER, « La situation coloniale : approche théorique », Cahiers internationaux de socio-
logie, 51, 1951, p. 44-79.
39. R. GUHA, Dominance without Hegemony. History and Power in Colonial India, Harvard, Harvard
University Press, 1998, p. 24.
40. Sumit SARKAR note par exemple, dès 1994 : « Au nom de la théorie, une tendance à essentialiser
les catégories de “subalterne” et d’“autonomie” s’est ainsi faite jour [dans les études subalternistes], en ce
sens que leur ont été assignées des significations et des qualités plus ou moins absolues, fixes et décontex-
tualisées » (« The decline of the subaltern in Subaltern Studies » in S. SARKAR, Writing Social History, Oxford,
Oxford University Press, 1997, p. 88). Pour une synthèse raisonnée des nombreuses critiques adressées
aux subaltern studies, se reporter à Jacques POUCHEPADASS, « Les subaltern studies ou la critique postcolo-
niale de la modernité », L’Homme, 156, 2000, p. 161-185.
41. Cette expression est une variation sur celle de « modes populaires d’action politique », proposée
par Jean-François Bayart au début des années 1980.
42. Shahid AMIN, « Gandhi as Mahatma. Gorakhpur District, Eastern UP, 1921-1922 », Subaltern
Studies III.Writings on South Asian History and Society, Delhi, Oxford University Press, 1984, p. 1-61.
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L’HISTOIRE CONNECTÉE ET LES RELATIONS EURO-ASIATIQUES 81

moins directement en prise sur le monde des villes, ils recouraient aussi, pour
signifier l’étendue de leur puissance et la légitimité de leur pouvoir, à un réper-
toire ascétique du politique, consacré par les mythologies locales de royauté.
Les années 1930 virent ainsi l’entrée ou le retour en politique de grands maîtres
de mystique comme Ki Hadjar Dewantara (Suwardi Suryaningrat), Sosro
Kartono et Ki Suryomentaraman, dont la notoriété proprement politique était
liée à leur connaissance du « savoir mystique » (ngelmu) et à leur pratique des
exercices d’austérité (tapa) associés à l’acquisition et à la préservation de la
« puissance mystique » (kesakten)43. Sukarno lui-même, que l’on présente sou-
vent comme un dandy colonial parfaitement « acculturé » à l’Occident, se com-
parait fréquemment à Arjuna, héros apollinien du Mahabharata, et maniait dans
ses discours les références aux saynètes du wayang purwa (théâtre d’ombres
javanais)44. Le rapport au système impérial s’énonçait ainsi dans des termes
mixtes, pour partie calqués sur la terminologie orientaliste du colonisateur et
pour partie empruntés au vocable mystique des poètes de cour des XVIIe et
XVIIIe siècles. L’expérience intime de l’engagement anticolonial se formulait
dans des catégories souvent étrangères à la qualification coloniale des choses.
On peut certes souscrire ici sans réserves au paradigme instrumentaliste, et
ne voir dans cet usage de répertoires vernaculaires du politique que la « manipu-
lation » des uns (les « dominés indigènes ») par les autres (les « dominants indi-
gènes »)45. Mais reste alors à comprendre pourquoi ces « symboles » – disons
plutôt ces pratiques sociales historiquement situées – « font mouche » auprès de
certains publics à certains moments et non à d’autres, et surtout à expliquer
pourquoi certains individus se trouvent dotés d’une capacité innée de « jouer »
avec leurs univers de références tandis que d’autres, d’emblée privés de toute
réflexivité, restent pris dans les rets de la culture « comme des mouches dans une
toile d’araignée »46. Sauf à postuler l’imbécillité congénitale du plus grand
nombre, ou à entériner l’équation pour le moins problématique entre réflexivité
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et « occidentalisation », l’on se trouve bien en peine, ayant opéré le grand partage
entre les mauvais génies du sens et les masses engluées dans leurs croyances, de
rendre compte de l’efficace des mobilisations anticoloniales. Il n’est pourtant pas
difficile, pour peu que l’on prenne le parti d’historiciser ces modes vernaculaires
d’action politique – c’est-à-dire de restituer leurs parcours d’occurrence et de cir-
conscrire leur surface sociale d’usage et de compréhension –, d’éviter l’écueil de

43. Cf. les analyses et références présentées dans R. BERTRAND, État colonial, noblesse et nationalisme
à Java : la Tradition parfaite (XVIIe-XXe siècle), Paris, Karthala, 2005, chap. 7 et 8. Pour une analyse du per-
gerakan (le « mouvement » anticolonial javanais) insistant sur les dilemmes de subjectivité nés de la parti-
cipation simultanée aux jeux politiques du monde colonial et aux débats vernaculaires, cf. Takashi
SHIRAISHI, An Age in Motion.Popular Radicalism in Java,1912-1916, Ithaca, Cornell University Press, 1990.
44. Bernard DAHM, Sukarno and the Struggle for Indonesian Independence, Ithaca, Cornell University
Press, 1969 [1966], trad. M. F. Somers-Heidhues.
45. Pour une réfutation logique des apories du raisonnement instrumentaliste, cf. Alain CAILLÉ,
Critique de la raison utilitaire, Paris, La Découverte, 1989.
46. Métaphore wébérienne reprise par Clifford GEERTZ, The Interpretation of Cultures. Selected Essays
[1973], Londres, Fontana Press, 1993, p. 5.
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82 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

l’interprétation culturaliste des sociétés « extra-européennes ». Le répertoire mys-


tique du politique a ainsi une histoire qui lui est propre : l’on peut assez précisé-
ment dater les moments au cours desquels les scribes des cours de Jogjakarta et
de Surakarta le codifient, de même que l’on peut retracer dans le détail l’itiné-
raire de socialisation et la généalogie des groupes d’appartenance des dirigeants
nationalistes qui y font appel47. Et il n’est pas besoin, analytiquement parlant, de
spéculer sur la part de conviction de ses locuteurs pour expliciter les effets pra-
tiques d’un dispositif de langage. Qu’il ait ou non « cru » au monde du wayang,
Sukarno l’avait en partage avec ses auditeurs, et cela suffit à rendre compte de la
situation de communication qui rendait possible et efficient son propos.
Ces modes vernaculaires d’action politique, qui échappaient fréquemment
à l’attention du pouvoir colonial ou nécessitaient de sa part de complexes opé-
rations de décodage, dessinent les contours d’un monde moral qui n’était pas
finalisé exclusivement par les exigences pratiques du rapport – volontaire ou
contraint – aux Européens. Ce monde plongeait ses racines dans des « pro-
fondeurs temporelles » et des étendues spatiales spécifiques, qui ne coïnci-
daient que marginalement avec les juridictions coloniales. Ce sont précisément
ces bassins d’historicité, débordant largement le cadre anachronique des his-
toires nationales, que l’histoire connectée permet de mettre au jour. L’histoire
connectée nous rappelle en effet, si besoin en était, que la forme impériale d’É-
tat n’était nullement l’apanage de l’Europe. L’Asie du Sud-Est était d’évi-
dence, à l’aube de l’arrivée des Portugais dans l’Océan Indien, un monde
profondément impérial, travaillé depuis des siècles par des processus de cen-
tralisation politique (fiscale, militaire et idéologique). Des années 1500 aux
années 1650, les cités-comptoirs et les forteresses de l’Estado da India puis de
la VOC ne sont encore que des avant-postes commerciaux précaires aux
marches de puissants États asiatiques. Ainsi, la capitale de la Vice-Royauté
d’Asie, Goa, conquise en 1510 par Afonso d’Albuquerque, n’est-elle séparée
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de l’empire moghol, en pleine expansion sous les règnes d’Humayûn (r. 1530-
1556) puis d’Akbar (r. 1556-1605), que par l’arrière-pays du royaume de
Golconde : il faut aux Portugais négocier en permanence avec ce dernier pour
tenir à distance les ambitions mogholes48. Syriam et Pegu, comptoirs-étapes

47. Merle RICKLEFS, The Seen and Unseen Worlds in Java, 1726-1749. History, Literature and Islam in
the Court of Pakubuwana II, Honolulu, University of Hawai’i Press, 1998. Le langage mystique du politique
dont usent les poètes de cour javanais est tout d’abord mobilisé de manière systématique dans les écrits
que commandite Sultan Agung dans la dernière décennie de son règne, afin de l’arrimer aux puissances
du « monde invisible ». Puis, au début du règne du sunan Paku Buwana II (r. 1726-1749), une lutte d’in-
fluence oppose la reine-mère, la Ratu Amengkurat, qui a à charge la régence du fait de la minorité du sou-
verain, à une faction de hauts fonctionnaires du palais groupés autour du patih (maire du palais) Danureja :
c’est pour renforcer la légitimité du jeune souverain que la reine-mère ordonne alors à ses scribes de com-
poser des serat qui revivifient le référentiel mystique de la dynastie.
48. S. SUBRAHMANYAM, L’empire portugais d’Asie…, op. cit., p. 189. Sur l’histoire politique de l’empire
moghol aux XVIe et XVIIe siècles, cf. Marc GABORIEAU, « Akbar et la construction de l’empire (1556-1605) »
et « La splendeur moghole : les successeurs d’Akbar (1605-1707) », in Claude MARKOVITS (éd.), Histoire
de l’Inde moderne, 1480-1950, Paris, Fayard, 1994, p. 97-132.
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L’HISTOIRE CONNECTÉE ET LES RELATIONS EURO-ASIATIQUES 83

des côtes orientales du Golfe du Bengale mais aussi points d’accès aux
richesses du pays siamois, sont dans l’orbite des royaumes birmans de Mrauk-
u et de Taungngu : sous les règnes de Tabinshwehti (r. 1531-1551), sacré roi
de toute la Birmanie à Pagan en 1546, et de Bayin-Naung (r. 1551-1581), le
pays môn-bamar s’unifie – et, de 1565 à 1587, vassalise le royaume siamois
d’Ayutthaya49.
L’emprise portugaise sur Malacca, conquise en 1511 par Albuquerque,
est elle aussi extrêmement fragile : la montée en puissance du sultanat d’Aceh,
sur l’autre rive du Détroit, dans les années 1530-1570, fait peser sur sa sécu-
rité une menace permanente. Et si la cité ne succombe pas aux attaques des
sultans Salahudin (r. 1528-c. 1537) et Alauddin al Qahar (r. c. 1537-1568),
c’est uniquement grâce au concours opportun de la flotte du sultan de Johore,
qui ne souhaite rien moins que de voir Aceh prendre pied sur la péninsule50.
Pierre-Yves Manguin indique ainsi que, dans les sources contemporaines,
malaises comme portugaises, la flotte du Sultan d’Aceh lors du siège de 1568
est estimée à 300 navires, transportant près de 15 000 hommes et équipés de
canons de bronze de moyenne portée. Les Portugais, pour leur part, dispo-
saient seulement de 200 soldats et de 1 300 miliciens, quoique d’une puissance
de feu largement supérieure. Ce n’est que grâce aux forces d’appoint dépê-
chées par Johore et par d’autres comptoirs de l’Estado que Malacca parvint à
repousser les attaques acehnaises51. La permanence de l’implantation portu-
gaise sur la rive orientale du Détroit de Malacca, passée la conquête, est donc
un effet dérivé de la rivalité entre les sultanats des franges du monde malais,
et non la preuve d’une écrasante supériorité militaire des Européens. De
même, les quelques centaines de lanciers portugais installés en garnisons à
Cochin et Calicut auraient probablement fait piètre figure s’ils avaient dû
affronter pied à pied les armées du souverain de Vijayanagar, le raja Khrisna
Deva Raya (r. c. 1509-1529), dont les chroniques locales nous disent qu’il
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conquit en 1520 la forteresse de Raichur (Kernataka) en mobilisant pas moins
de 35 000 cavaliers, 550 éléphants de combat et plusieurs centaines de mil-
liers de fantassins52.
S’il fallait un dernier exemple pour souligner l’extrême vulnérabilité des
places fortes côtières européennes des Indes Orientales à leurs débuts, celui de
Batavia viendrait immanquablement à l’esprit. À l’orée des années 1620, l’ancien

49. Sur l’unification de la Birmanie, cf.Victor LIEBERMAN, Strange Parallels, vol. 1, op. cit., p. 150-154.
Sur la dynastie de Taungngu, cf. Id., Burmese Administrative Cycles : Anarchy and Conquest, c. 1580-1760,
Princeton, Princeton University Press, 1984.
50. R. O. WINSTEDT, A History of Johore (1365-1941), Kuala Lumpur, Malaysian Branch of the Royal
Asiatic Society, 1992, p. 30-42. Pour une analyse récente du sultanat de Malacca, cf. Muhammad Yusoff
HASHIM, The Malay Sultanate of Malacca. A Study of Various Aspects of Malacca in the XVth and XVIth
Centuries in Malaysian History, Kuala Lumpur, Dewan Bahasa dan Pustaka, 1992.
51. Pierre-Yves MANGUIN, « Of fortresses and galleys. The 1568 siege of Melaka, after a contempo-
rary bird’s eye-view », Modern Asian Studies, 22-3, 1988, p. 607-628.
52. Nilakanta SASTRI, A History of South India. From Prehistoric Times to the Fall of Vijayanagar,
Oxford, Oxford University Press, 2002.
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84 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

port de Jacatra est devenu la tête de pont de la VOC (créée en 1602) en Insulinde.
La ville, qui croît rapidement grâce à l’immigration chinoise, est administrée par
un Gouverneur-général, assisté du Raad van Indië (Conseil des Indes) : il lui
échoit la mission d’organiser la maîtrise de la « route des épices » depuis Banten
jusqu’aux Moluques. Mais en 1628 et 1629, les armées du sultan de Mataram,
Sultan Agung (r. 1613-1646), commandées par le chef de guerre Baureksa, en
font le siège : Mataram aligne 15 à 40000 fantassins, des centaines de cavaliers et
des dizaines de grands vaisseaux, construits à dessein dans l’arrière-pays de
Pasuruan, riche en teck. Le Gouverneur Jan Pieterszoon Coen ne peut compter,
lui, que sur 150 soldats-mercenaires professionnels de la Compagnie, auxquels
s’ajoutent 200 à 300 miliciens inexpérimentés. Si le siège tourne à l’avantage des
Hollandais, ce n’est donc pas par suite de leur supériorité militaire, mais bien du
fait des fléaux qui frappent les armées de Mataram : épidémie de malaria parmi
les soldats javanais, enlisement des convois et de la cavalerie du fait de l’arrivée
précoce des pluies de mousson, problèmes d’approvisionnement, etc53. Il s’en est
ainsi fallu de très peu que Sultan Agung n’ait fait table rase de Batavia, minuscule
enclave européenne en pays impérial javanais. L’envie ne lui en manquait d’évi-
dence pas. Dans une lettre de 1619, un Britannique qui vient de séjourner à
Batavia lui prête le discours suivant :
« Jacatra a une épine dans le pied, qu’il m’appartient de retirer sous peine de voir son
corps tout entier mis en péril. Cette épine, c’est le château des Hollandais, qui se sont à ce
point fortifiés [par tricherie] qu’ils ne montrent plus aucun respect pour le souverain ni pour
son pays, mais les considèrent au contraire avec défiance »54.

Le propos est très probablement apocryphe : il n’en est pas moins repré-
sentatif de l’idée que les Européens se faisaient du mépris et de la haine dans
lesquels les tenait Sultan Agung. La puissance impériale n’était alors pas du
côté des Hollandais, mais bien de celui de Mataram. Les débuts européens en
Asie du Sud-Est furent donc modestes, à rebours de l’image d’Epinal d’une
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Europe de fer et de feu déferlant sans encombres sur une Asie apeurée. Dans
cette première phase de l’histoire impériale euro-asiatique (1500-c. 1650), les
Européens sont en fait cernés par les empires asiatiques. Leur progression est
limitée de toutes parts : au nord du sous-continent indien par l’empire moghol
en voie d’expansion, dans l’arrière-pays du Golfe du Bengale par l’empire bir-
man, tout au long du Mekong par l’empire vietnamien de Hue55, sur la côte

53. Sur le siège de Batavia et les estimations concernant le nombre d’hommes des armées de Mataram
d’un côté, de la garnison de la VOC de l’autre, cf. les références dans R. BERTRAND, État colonial,… , op.
cit., p. 39-42. Nous savons en sus, par la Babad ing-Sangkala (1738), que le negara de Mataram fut frappé
à la fin du règne de Sultan Agung, en 1643-1644, par une épidémie de peste qui fit « périr les gens par cen-
taines chaque jour » (traduit in Merle RICKLEFS, Modern Javanese Historical Tradition.A Study of an Original
Kartasura Chronicle and Related Materials, Londres, SOAS, 1978, p. 42-45).
54. Lettre d’un dénommé Pring, Détroit de la Sonde, 23 mars 1619, IOL E/3 juin, fol. 292, citée in
A. REID, Southeast Asia in the Age of Commerce…, op. cit., vol. 1, p. 72.
55. Sur les processus de centralisation impériale dans la plaine du Mekong sous les Nguyen, consul-
ter Tana LI, Nguyen Cochinchina : Southern Vietnam in the XVIIth and XVIIIth Centuries, Ithaca, Cornell
University Press, 1998.
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L’HISTOIRE CONNECTÉE ET LES RELATIONS EURO-ASIATIQUES 85

septentrionale de Java par l’empire de Mataram, et au nord-est du Cambodge


par l’empire chinois de la dynastie Ming (1368-1644). Les premiers contin-
gents de marchands, d’administrateurs et de soldats de l’Estado da India ne
doivent leur survie qu’à leur alliance tactique avec des sociétés politiques
locales jouant le rôle d’États-tampons avec les puissances impériales de l’in-
térieur des terres : avec le royaume marathe de Shîvajî Bhonsla, qui contre
l’expansion moghole dans le Dekkan, et avec le royaume de Golconde, qui
filtre l’aggressivité d’Akbar56. Le rythme, l’ampleur et les modalités mêmes de
l’expansion européenne sont déterminés par l’évolution des rapports de
forces entre sociétés asiatiques et au sein de chacune d’elles57. Comme le note
synthétiquement Sanjay Subrahmanyam, « c’est la nature même du commerce
et de la politique asiatiques qui a guidé dans une certaine direction, de façon
pragmatique, les acteurs [européens] à ce moment-là de l’histoire »58. Aux
marges de l’Asie proprement dite (ou du moins de l’Asie telle qu’imaginée en
ce temps-là), les Portugais sont une fois encore confrontés à des puissances
impériales redoutables : les Ottomans leur disputent leurs ports-étapes de
l’Hadramaout (Aden), d’Oman (Mascate) et de la côte africaine swahilie
(Mombasa et Zanzibar), tandis que l’empire iranien (safavide) convoite
Ormuz (finalement conquise par Shah Abbas 1er en 1622)59.

LES BASSINS D’HISTORICITÉ DU MONDE INSULINDIEN ET « L’HYPOTHÈSE EURASIE »

L’Océan Indien occidental est ainsi l’un des grands bassins d’historicité de
l’Insulinde. C’est au long de ses myriades de réseaux de commerce longue-dis-
tance, parfaitement structurés dès la fin du XIIIe siècle60, que voyagent les idées,
persanes et musulmanes, au nom desquelles s’énoncent, à compter du
XVe siècle, les souverainetés et les dissidences dans les sociétés du monde malais.
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C’est également à partir de ses axes et de ses protocoles que se déclinent les
possibles commerciaux. Le « commerce d’Inde en Inde » est à ce point profi-
table que l’idée se fait jour, dès Albuquerque, qu’il serait plus rentable pour les
Européens d’y prendre part – et ce faisant de se transformer en un acteur parmi
d’autres du négoce des soies et des épices – que de rapatrier ces produits en

56. Sur le royaume marathe, sa résistance au pouvoir moghol et ses relations fluctuantes avec l’Estado
da India, cf. Panduronga PISSURLENCAR, The Portuguese and the Marathas, Bombay, State Board for
Literature and Culture, 1975, et Govind Sakharam SARDESAI, New History of the Marathas, vol. 1 : Shivaji
and his Line, 1600-1707, New Delhi, Munshiram Manoral, 1986.
57. S. SUBRAHMANYAM, « The Portuguese, the Mughals and Deccan politics, c. 1600 », in Id.,
Explorations in Connected History. Mughals and Franks, Oxford, Oxford University Press, 2005, p. 71-103.
58. S. SUBRAHMANYAM, L’empire portugais d’Asie…, op. cit., p. 267.
59. Sur la politique commerciale asiatique de l’empire safavide, cf. Rudolph P. MATTHEE, The Politics
of Trade in Safavid Iran : Silk for Silver, 1600-1730, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
60. Cf. sur ce point les analyses désormais classiques de Janet ABU-LUGHOD, Before European
Hegemony.The World-System AD 1250-1350, Oxford, Oxford University Press, 1991.
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86 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

Europe61. Serti d’une ribambelle de royaumes et de cités-États portuaires,


échelonnés de la côte swahilie au sous-continent indien en passant par le Golfe
Persique, l’Océan Indien était un univers imprégné de « langages tiers » univer-
sellement intelligibles : ceux, religieux aussi bien que juridiques, de l’islam mar-
chand – qui servait tout à la fois de critère de confiance, de pidgin de négoce
et de code de bon comportement. « Horizon de mobilité »62 face auquel se décli-
naient stratégies familiales et projets de réussite individuelle, espace maillé de
lieux sacrés et habité de récits généalogiques toujours en mouvement, c’était un
monde cohérent et fluide, qui obéissait à ses dynamiques politiques propres,
dictées par les ondulations des Routes de la Soie, par la lutte entre les Ottomans
et le pouvoir mamelouk, par la montée en puissance des Safavides, par le conflit
entre Moghols et rajas hindous, par les relations suivies entre le pouvoir birman
et le Sri-Lanka63. L’Océan Indien occidental joue ainsi pour l’Insulinde le
même rôle de creuset culturel et de plaque tournante que le monde sahélien
islamique et le « monde atlantique » de « la traite » pour l’Afrique subsaharienne
occidentale. La prise en compte de ces bassins d’historicité n’est pas moins
essentielle à notre compréhension du fait colonial du XIXe siècle qu’à l’étude des
systèmes impériaux des XVIIe et XVIIIe siècles. Car au cœur même du « moment
colonial64 », lorsque se définit la stratégie de conquête des Français en
Sénégambie, la grammaire de leurs ennemis et alliés potentiels est directement
tributaire de ces champs d’historicité : de fait, les questions des statuts de ser-
vilité et du rapport au code de moralité musulman déterminent les conflits
internes aux royaumes wolofs de Kajoor et de Bawol, sur lesquels joue
Faidherbe65. À Java, ce sont pareillement les rivalités de succession entre pré-
tendants au trône de Mataram, le conflit moral entre aristocratie de sang et

61. Convaincu de l’impossibilité de battre militairement le souverain de Vijayanagar, Albuquerque en


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vint, au début des années 1510, à développer une vision « intra-asiatique » de l’Estado, que partageait
notamment Tomé Pires. L’important n’était plus tant de faire pièce aux marchands mamelouks dans
l’Océan Indien occidental ou de soutenir les « Chrétiens d’Asie » contre leurs concurrents musulmans
Mappilas, que de renforcer la mainmise des places-fortes du Malabar sur le commerce « d’Inde en Inde ».
Dans une lettre à Dom Martinho, il explique ainsi que le Portugal gagnerait plus à acheter et revendre des
marchandises « en Asie même » qu’à les rapatrier en Europe (lettre citée in Geneviève BOUCHON,
Albuquerque, le Lion des mers d’Asie, Paris, Desjonquères, 1992, p. 232). Émerge ici une vision « asiatisée »
de l’Estado qui contredit le dessein géopolitique et messianique manuélin, dans lequel les Indes ne sont
qu’une pièce parmi d’autres dans le grand jeu anti-musulman.
62. ENGSENG Ho, The Graves of Tarim. Genealogy and Mobility across the Indian Ocean, Berkeley,
University of California Press, 2006.
63. L’historiographie de l’Océan Indien est immense, et en perpétuel mouvement. On se contentera
de mentionner les ouvrages « classiques » de K. N. CHAUDHURI, Asia Before Europe. Economy and
Civilization in the Indian Ocean from the Rise of Islam to 1750, Cambridge, Cambridge University Press,
1990, de Jean AUBIN et Denys LOMBARD (éd.), Marchands et hommes d’affaires asiatiques dans l’Océan Indien
et la mer de Chine, XIIIe-XXe siècles, Paris, Éditions de l’EHESS, 1988, et de Ashin Das GUPTA et M. N.
PEARSON (eds.), India and the Indian Ocean, 1500-1800, Calcutta, Oxford University Press, 1987.
64. Pour une série de réflexions autour de cette notion de « moment colonial », cf. R. BERTRAND, Les
sciences sociales et le « moment colonial ». De la problématique de la domination coloniale à celle de l’hégémonie
impériale, Paris, CERI, « Questions de recherche », n° 18, juin 2006.
65. James SEARING, « God Alone Is King ».TheWolof Kingdoms of Kajoor and Bawol,1859-1914, Oxford,
James Currey, 2002.
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L’HISTOIRE CONNECTÉE ET LES RELATIONS EURO-ASIATIQUES 87

noblesse de robe, et la césure entre cités-États du Pasisir (côte nord-est) et


empire agraire des plaines rizicoles qui pavent la voie à la montée en puissance
de la VOC et dictent le rythme et les modalités de son implantation. Or, ces fac-
teurs sont pour partie les legs de processus de formation de l’État centenaires,
marqués au sceau du ressac, économique autant que culturel, du « commerce
d’Inde en Inde », lequel charriait aussi bien les souverains que les marchands,
les érudits et les rebelles.
Encore cet exemple de l’Océan Indien occidental n’est-il que le plus connu.
D’autres bassins d’historicité, plus ou moins tributaires des routes du « com-
merce d’Inde en Inde », ont eux aussi lourdement pesé sur les énonciations ver-
naculaires du rapport aux Européens. C’est le cas des mythologies
alexandrines, échelonnées d’Asie Centrale à l’Insulinde en passant par le
monde persan et l’Inde moghole66. Un répertoire métis de la geste impériale
d’Alexandre de Macédoine – Iskandar Zulkarnain (Alexandre le Bicornu,
maître de l’Orient et de l’Occident, et à ce titre législateur universel) – hante de
fait plusieurs traditions de royauté insulindiennes dès les premières décennies
du XVIIe siècle : on le retrouve dans l’Hikayat Aceh, qui vante les mérites et les
exploits du sultan Iskandar Muda, mais aussi dans trois des grands « miroirs aux
princes » malais d’inspiration persane (la Sejarah Melayu, la Mâkota raja-raja et
le Bustan us-Salatin) et même dans une tradition orale du Pasisir67. Les coor-
données généalogiques des souverains d’Aceh, de Malacca, de Johore, mais
aussi de Ceribon (sur la côte nord de Java), s’établissent dans ces textes au
regard de leur ascendance alexandrine, tout comme leur puissance s’apprécie
au regard de la conformité de leurs actes à ceux du Grand Conquérant, tels que
les scribes les rapportent en s’inspirant de fragments de récits venus d’Égypte
ou de Delhi.
De manière plus audacieuse, certains auteurs ont proposé de repenser
conjointement l’histoire politique et religieuse de l’Asie (du Sud et du Sud-Est)
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et de l’Europe dans les termes de vastes « conjonctures » euro-asiatiques. Ainsi
Sanjay Subrahmanyam avance-t-il l’hypothèse d’une « conjoncture milléna-
riste » du XVIe siècle, qui se déclinait en ferveurs anabaptistes et en fureurs de

66. Cf. Denys LOMBARD, Le sultanat d’Aceh au temps d’Iskandar Muda (1607-1636), Paris, EFEO,
1967, p. 169-170, et Khalid Muhammad HUSSAIN (ed.), Hikayat Iskandar Zulkarnain, Kuala Lumpur,
Dewan Bahasa, 1986. La récurrence de la référence alexandrine dans les hikayat du monde malais est
notée, dans les années 1930 et 1940, par les orientalistes néerlandais. C. HOOYKAAS consacre un chapitre
de son Over maleise literatuur (Leyde, Brill, 1947) au Roman van Iskandar de Wereldveroveraar (« Alexandre
le conquérant du monde »), et Pieter J. VAN LEEUWEN y consacre un essai sous le titre De maleische
Alexanderroman (Meppel, B. Ten Brink, 1937). Sur cette « tradition orientale », qui a pour source les ver-
sions persane, syriaque et éthiopienne de la version grecque de la Romance d’Alexandre du Pseudo-
Callisthenes d’Égypte, cf. Faustina C. W. DOUFIKAR-AERTS, « Alexander the flexible friend. Some
reflections on the representation of Alexander the Great in the arabic Alexander romance », Journal of
Eastern Christian Studies, n° 55, 2003, p. 195-210.
67. SULENDRANINGRAT, Beralihnya Pulau Jawa dari agama Sanghyang kepada agama islam, Ceribon,
Pengguron Caruban Krapyak Kaprabon, 1978, cité in Abdul Ghoffir MUHAIMIN, The Islamic Traditions of
Cirebon. Ibadat and Adat among Javanese Muslims (1995), Canberra, ANU Press, 2006, p. 60
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88 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

Contre-Réforme en mondes français et germanique, en désirs de Reconquista


et de nova cruzada dans la péninsule hispano-ibérique, en délire iconoclaste de
Savonarole dans la Sérénissime, en rêves alexandrins d’empire universel à la
cour des Grands Moghols ou en madhisme chiliastique parmi les lettrés otto-
mans et le clergé chiite de l’empire safavide68. Victor Lieberman suggère pour
sa part de penser l’« Eurasie », et donc la Russie aussi bien que l’Insulinde,
comme un domaine soumis à une même gamme de contraintes écologiques
(c’est-à-dire tel un espace dans lequel les mêmes variables – climatiques notam-
ment – produisent les mêmes effets en termes d’organisation spatiale de la
domination politique)69. Le risque est certes, en l’espèce, d’une histoire qui
« taille trop large » et rabat sur des catégories génériques indéfiniment exten-
sibles (celles de « millénarisme », d’« intégration politique » ou encore de
« bureaucratie ») une pluralité de phénomènes distincts, dont les versions et les
perceptions locales font par contraste saillir les spécificités à moyenne portée.
Mais le gain heuristique est rien moins que négligeable, puisqu’il s’agit, à la
vérité, de faire définitivement sauter le verrou de « l’incomparabilité absolue »
de l’Asie et de l’Europe, et par conséquent de refuser d’un même mouvement
les stratégies de comparaison à sens unique (qui ne mobilisent l’exemple du
« féodalisme japonais » ou de « l’État-théâtre balinais70 » que sur le mode de l’an-
tithèse ou de la variation exotique) et l’exceptionnalisme culturaliste, qui rap-
porte inlassablement les pratiques politiques asiatiques à une « mentalité » ou
une « tradition » anhistoriques71.
***

Les dominations impériales et coloniales européennes ont invariablement


été des affaires métisses. Seule la cooptation de segments des élites sociales
locales dans des dispositifs spécifiques d’intéressement à l’entreprise impériale
a permis à des pouvoirs en pointillés, initialement très faiblement militarisés,
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d’irradier leur autorité en direction des groupes populaires productifs, paysans
comme citadins. Deux propositions de recherche découlent de cet axiome.
D’une part, les dominations coloniales se sont, à leurs débuts, « encastrées » dans
des espaces-temps politiques préexistants, qui étaient souvent eux-mêmes, et

68. S. SUBRAHMANYAM, « Du Tage au Gange au XVIe siècle : une conjoncture millénariste à l’échelle
eurasiatique », Annales HSS, 56-1, 2001, p. 51-84.
69. Victor LIEBERMAN, Strange Parallels…, vol. 1 : Integration…, op. cit., p. 25, 64-65, 73-80, et les
contributions réunies in V. LIEBERMAN (ed.), Beyond Binary Histories. Re-Imagining Eurasia to c. 1830, Ann
Arbor, University of Michigan Press, 1997.
70. Clifford GEERTZ, Negara.The Theatre-State in XIXth Century Bali, Princeton, Princeton University
Press, 1981, qui vise explicitement à amender le « modèle wébérien » de la centralisation politique.
71.Telle est pour partie le propos d’Anthony DAY dans Fluid Iron. State Formation in Southeast Asia,
Honolulu, University of Hawai’i Press, 2002. Partisan d’un programme culturaliste fort (« Bringing Culture
Back In »), Day définit « l’État sud-est asiatique » sur le mode du contraste point par point avec un « État
ouest-européen » fantasmé (le premier est mû par les parentèles quand le second est régi par une bureau-
cratie impersonnelle, etc.).
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L’HISTOIRE CONNECTÉE ET LES RELATIONS EURO-ASIATIQUES 89

de longue date, de nature impériale. L’enracinement du pouvoir colonial euro-


péen dans les espaces sociaux locaux a ainsi été tributaire de « guerres
morales »72 entre groupes sociaux indigènes, dont il n’était que rarement l’ins-
tigateur et qu’il n’est que tardivement parvenu à arbitrer. De l’autre, la vie
morale et politique des sociétés d’Afrique ou d’Asie ne s’est en aucun cas réa-
lisée dans un univers unidimensionnel, finalisé exclusivement par les interac-
tions (contraintes ou volontaires) avec les Européens, mais dans un monde à
plusieurs plans – dont certains, vernaculaires et plongeant leurs racines dans des
bassins d’historicité anciens, échappaient presque entièrement à la « raison colo-
niale »73. Il a de ce fait existé en maints endroits des en-dehors ou des hors-
champ indigènes de la « rencontre coloniale » : des lieux de réalisation imaginaire
des sociétés locales où la figure de l’Européen et la réalité en dernier ressort de
ses avancées commerciales et militaires étaient ignorées et / ou requalifiées dans
les termes de visions morales autonomes. La réalité historique des sociétés
d’Asie, d’Afrique ou d’Océanie durant leur moment colonial n’est pas réduc-
tible à la somme de leurs interactions avec l’Europe. C’est ainsi à nous atteler à
l’écriture de l’histoire autant indigène qu’européenne de cette rencontre impé-
riale (et non pas seulement coloniale) que nous incite le questionnement des
praticiens d’histoire connectée.
Romain BERTRAND
CERI-FNSP
56 rue Jacob
75006 Paris
romain.bertrand@sciences-po.fr
© Belin | Téléchargé le 05/02/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.123.43.57)

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72. Bruce BERMAN, John LONSDALE, Unhappy Valley. Conflict in Kenya and Africa, Londres, James
Currey, 1992, 2 vol., et John LONSDALE, « Les procès de Jomo Kenyatta. Destruction et construction d’un
nationaliste africain », Politix, 17, 2004, n° 66, p. 163-197. Lonsdale note que l’enracinement de la domi-
nation coloniale implique « une vulgarisation du pouvoir étranger en des termes culturels familiers, pro-
fonds », et donc une inscription de la prétention au pouvoir du colonisateur « dans l’espace des relations
sociales [indigènes] ordinaires » (p. 115). Le pouvoir colonial se trouve ainsi contraint, pour s’arrimer aux
sociétés locales, de « transiter » par des espaces indigènes de débat moral, qui portent sur la nature même
de l’autorité et sur la définition du rapport légitime à la terre et aux richesses. Au moment où le pouvoir
impérial britannique consolide sa domination sur le Kenya, la société Gikuyu est en effet en proie à des
guerres idéologiques internes, dont découlent les formes particulières prises alors par l’action politique
indigène. On ne peut donc réduire ces formes d’action (et notamment la révolte des Mau-Mau de 1952-
1960) à une protestation anticoloniale, c’est-à-dire à une simple « réaction » au pouvoir colonial : il faut aussi
la replacer dans l’histoire politique interne du monde Gikuyu.
73. Achille MBEMBE, La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960). Histoire des usages de
la raison en colonie, Paris, Karthala, 1996.

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