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TRAJECTOIRES IMPÉRIALES : HISTOIRES CONNECTÉES OU ÉTUDES

COMPARÉES ?

Karen Barkey

Belin | « Revue d’histoire moderne & contemporaine »

2007/5 n° 54-4bis | pages 90 à 103


ISSN 0048-8003
ISBN 9782701145730
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Histoire globale, histoires connectées

Trajectoires impériales :
histoires connectées ou études comparées ?

Karen BARKEY

L’étude des empires est maintenant bien établie, mais du fait de ce succès
même, le concept devient presque encombrant. Leçons d’empire ; Parmi les
empires ; Les fins impériales ; En finir avec l’empire ; Tensions impériales ; L’empire inco-
hérent : les ouvrages récents rivalisent pour attirer l’attention. Les définitions et les
catégorisations se multiplient à tel point que le mot empire est probablement en
passe de perdre son sens conceptuel et historique. Que ce soit dans une pers-
pective comparative ou dans celle d’une histoire globale, il nous faut bien nous
mettre d’accord sur quelques raisons analytiques et historiques que nous avons
d’étudier ce type de formation politique. J’examinerai ici tout d’abord brièvement
les principaux courants de l’étude des empires, particulièrement dans le monde
universitaire américain, puis j’essaierai de proposer un cadre historique et analy-
tique d’ensemble me paraissant le plus pertinent pour de futures recherches.
Depuis la chute de Rome, la question impériale est un élément fondamen-
tal dans la réflexion historique occidentale, mais après la Première Guerre mon-
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diale, avec la disparition spectaculaire de trois géants impériaux et l’affirmation
de l’État-nation et de sa modernité, les empires ont été déclarés choses du passé
et les États-nations consacrés comme la forme politique du futur. La seconde
vague de décolonisation a contribué à la formation d’un discours qui, tout en
définissant l’empire comme un grand mal étouffant les nations, a sacralisé les
nations qui émergeaient alors partout dans le monde comme les creusets de la
liberté humaine. Dans cet esprit, Rupert Emerson, le célèbre spécialiste des
empires, déclarait : « À l’issue d’une période noire, les empires se sont écroulés
et les nations se sont élevées pour prendre leur place »1. Son livre De l’empire à
la nation, décrivait un processus global au terme duquel les empires, la forme
d’organisation politique la mieux connue dans le monde pré-moderne, avaient
pour l’essentiel disparu dans la première moitié du XXe siècle.

1. Rupert EMERSON, From Empire to Nation : The Rise to Self-Assertion of Asian and African Peoples,
Cambridge, Harvard University Press, 1962, p. 3.

REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE


54-4 bis, supplément 2007.
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HISTOIRES CONNECTÉES OU ÉTUDES COMPARÉES ? 91

De nombreux développements récents, la destruction de l’Union Soviétique,


et la désagrégation de nombreuses constructions plus ou moins confédérales telles
que la Yougoslavie et autres États-nations pluri-ethniques illusoires, le Congo, le
Soudan et la Côte d’Ivoire en Afrique, ou l’Iraq, dernier exemple en date, ont ravivé
l’intérêt pour la question impériale. Les chercheurs ont remis en cause l’héritage
impérial et se sont attachés à comprendre la transformation des empires en
nations. Il s’agit là de deux points d’importance, au vu des désagrégations et des
transitions politiques qui ont ponctué l’histoire récente. L’étude des empires a aussi
gagné en importance d’une autre manière, en se demandant si des structures
impériales « relativement tolérantes », impliquant un groupe central essayant de
gouverner des ethnies et des religions fragmentées sur sa périphérie, sont viables
dans notre monde actuel. Le théoricien du nationalisme Ernest Gellner a suggéré
que la chose était impossible. Il considérait qu’en pratique, le fonctionnement tra-
ditionnel des empires ne pouvait s’accommoder de sociétés très mobiles, indus-
trielles, très bureaucratisées, à la demande technologique très forte2. Il y a une
grande différence entre des sociétés modernes, caractérisées par un fort taux d’al-
phabétisation, une forte mobilité individuelle, et la pression croissante des classes
moyennes pour obtenir plus de liberté personnelle et avoir leur mot à dire en poli-
tique et les sociétés majoritairement composées de simples sujets exclus de toute
décision politique. Par conséquent, en comparant les empires et les États-nations
modernes, on a cherché à comprendre les processus de changement politique et à
affirmer la supériorité relative de la nouvelle ère des États-nations.
Pour de multiples raisons, on a vu émerger au moins quatre champs différents
dans le domaine des études impériales : l’un s’attachant à la narration historique,
l’autre théorique, le troisième postmoderne, le dernier comparatif. Pour ce qui est
de l’étude historique des empires, nous avons vu proliférer, dans la tradition de
L’ascension et la chute de l’empire romain, nombre de récits d’ascensions et de
déclins : suivant une périodisation relativement simple, il s’agit de démontrer com-
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ment tel empire réussit d’abord à s’imposer comme force dominante, en particu-
lier grâce à la guerre et l’oppression – d’où l’énumération des batailles et traités –
puis se trouve ensuite renversé, en particulier par des forces perturbatrices sur ses
marges. Ce genre de récit historique domine encore aujourd’hui l’étude des
empires, et même lorsqu’il traite de plusieurs entités, ce n’est que de façon paral-
lèle. Le récent Empire de Dominic Lieven en constitue un excellent exemple.
L’important ouvrage récent de Caroline Finkel sur l’empire ottoman, Le rêve
d’Osman, construit le récit remarquable de l’histoire d’un empire, des débuts à la
fin, explorant la question impériale sous l’angle principalement politique des rela-
tions internationales, des batailles, des traités, des intrigues diplomatiques et autres
événements de cette sorte3.

2. Ernest GELLNER, Nations et nationalisme (1983), Paris, Payot, 1989.


3. Dominic LIEVEN, Empire :The Russian Empire and Its Rivals, New Haven, Yale University Press,
2002 ; Caroline FINKEL, Osman’s Dream : The Story of the Ottoman Empire, 1300-1923, New York, Basic
Books, 2006.
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La perspective théorique, adoptée en particulier en sciences politiques, a


conduit à une série d’études par nature moins historiques, et plus enclines à la
conceptualisation, à l’abstraction, à la théorisation des montées et déclins des
empires. Les premiers travaux de Motyl, par exemple, ont avancé l’idée que les
empires, en tant que structures absolutistes, sont condamnés à s’écrouler car au
fur et à mesure qu’ils s’étendent et ont recours au gouvernement indirect, ils per-
dent le contrôle sur leur périphérie et tendent à s’affaiblir4. De la même façon, Jack
Snyder explique la sur-expansion des empires au travers d’une analyse comparée
de différents cas et en testant différentes théories des relations internationales5.
Dans son livre Vulnerability of Empire, Charles Kupchan compare les États-Unis,
la Grande-Bretagne, la France, le Japon et l’Allemagne, pour comprendre pour-
quoi les empires adoptent des politiques extrémistes suicidaires. Ici encore se
conjuguent la comparaison historique, l’analyse contemporaine et des théories du
comportement impérial6. Le travail d’Hendrik Spruyt constitue un autre exemple
d’une telle combinaison entre comparaison historique et théorie mise en œuvre
pour comprendre la fin des empires coloniaux, avec une attention particulière por-
tée aux institutions des métropoles7. Il ne s’agit là que des exemples les plus fruc-
tueux parmi de nombreuses tentatives théoriques visant à comprendre le déclin
des empires ainsi que les processus spécifiques de fragmentation, de partition et
de compétition territoriale qui résultent de la désagrégation des empires. Bien que
comparatives dans leur approche, ces études sont guidées par des préoccupations
théoriques. La guerre en Iraq a déclenché une vague de travaux de sciences poli-
tiques sur les empires, combinant analyse, comparaison et recommandations tou-
chant au rôle des États-Unis en tant qu’empire, précisément. Dans cette
perspective, les travaux de Niall Ferguson et d’autres, bien qu’historiques sont
conçus comme une prise de position dans le débat politique actuel8.
Les études impériales postmodernes ont, sans l’ombre d’un doute, introduit
une nouvelle approche cruciale qui, se concentrant sur la détresse du subalterne,
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réintègre l’histoire sociale de la résistance déployée par les peuples opprimés par
les empires. Cet idéal progressiste s’est cependant accompagné d’une attention
quasi-obsessionnelle portée aux hiérarchies et aux relations de pouvoir et d’une
méthodologie qui, guidée par le relativisme culturel, suscite des déconstructions et

4. Alexander J. MOTYL, « From imperial decay to imperial collapse : the fall of the Soviet Empire in
comparative perspective », in Richard L. RUDOLPH, David F. GOOD (eds.), Nationalism and Empire : The
Habsburg Empire and the Soviet Union, New York, St. Martin’s Press, 1992, p. 79-93 ; idem, Imperial Ends :
The Decay, Collapse, and Revival of Empires, New York, Columbia University Press, 2001.
5. Jack SNYDER, Myths of Empire : Domestic Politics and International Ambition, Ithaca, Cornell
University Press, 1993.
6. Charles A. KUPCHAN, The Vulnerability of Empire, Ithaca, Cornell University Press, 1994.
7. Hendrik SPRUYT, Ending Empire : Contested Sovereignty And Territorial Partition, Ithaca, Cornell
University Press, 2005.
8. Niall FERGUSON, Empire :The Rise and Fall of the BritishWorld Order and the Lessons for Global Power,
New York, Basic Books, 2003 ; idem, Colossus :The Rise and Fall of the American Empire, Londres, Penguin
Press, 2004 ; Andrew J. BACEVICH, The New American Militarism : How Americans are Seduced by War,
Oxford, Oxford University Press, 2006 ; idem,The Imperial Tense :Prospects and Problems of American Empire,
Chicago, Ivan R. Dee, 2 003.
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des réinterprétations sans fin. Dans ces études, les relations verticales de pouvoir
sont constamment privilégiées, au détriment de toutes les relations horizontales.
Les tenants actuels du postmodernisme se réfèrent à la « tyrannie du document »
pour remettre en cause le cœur de la discipline historique, et avancer que l’archive
n’est pas la source la plus importante pour la reconstruction du passé, qu’elle
conduit souvent à un obscurcissement mal avisé du fonctionnement réel de la
société. Les études impériales postmodernes remettent aussi constamment en
cause l’Occident et rejettent le fonctionnement des organisations impériales. Ce
faisant, d’une part, elles se fourvoient dans une représentation erronée de
l’Occident comme un bloc homogène et a contrario du reste du monde, qui serait
divers, hétérogène et versatile ; d’autre part, ces études cherchent à s’approprier les
efforts et le travail du subalterne. À l’opposé, les historiens occidentaux en sont
encore à définir le reste du monde et ses peuples comme ayant dévié d’une voie
clairement tracée ou dépourvus des catégories occidentales fondamentales.
Malgré les efforts postmodernistes pour mettre au jour le problème majeur de
« l’autre » et défendre à grands cris l’idée qu’il faut nous défaire de l’eurocentrisme,
le problème reste posé. Dans le cas que je connais le mieux, on continue de consi-
dérer l’ensemble ottoman comme un empire inabouti, comme s’il lui manquait un
« centre, » une « société », et même un « peuple ». Même les travaux universitaires
sérieux, tels que l’Empire de Dominic Lieven, perpétuent l’idée selon laquelle le
cas ottoman se définit par un certain « manque » par rapport à l’archétype impé-
rial. Cet empire ottoman est ainsi défini par la négative. Par exemple, il n’est ni
musulman, ni turc. On nous répète que Constantinople était une grande cité, mais
qu’elle n’appartenait pas aux Ottomans puisque dans les années 1850 ces derniers
ne représentaient que 44 % de sa population. L’Anatolie, le cœur de cet empire, est
aussi définie par la négative, étant moins productive et dynamique que les Balkans
ou que l’Égypte9. De la même façon, David Landes a le plus grand mal à expli-
quer la longévité des Ottomans : « Il s’agit d’un mystère en soi, car après environ
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250 ans d’expansion (1300-1550), son déclin aurait dû rapidement conduire, en
quelques décennies, à la fragmentation et la liquidation de l’ensemble »10.
Heureusement, certains travaux récents se sont efforcés, au contraire, de conju-
guer les perspectives et les cas occidentaux et non-occidentaux, dans le but de pro-
duire un discours plus élaboré, et ces efforts ont permis le développement d’études
comparatives de meilleure qualité.
Même si les études comparées des empires sont à la mode, elles ont été
plus difficiles à entreprendre en partie à cause de la diversité des opinions et
des définitions de l’idée d’empire, mais aussi à cause de la multiplicité des
aspects étudiés11. Les études vraiment comparatives restent difficiles à mener

9. D. LIEVEN, Empire, op. cit., p. 130-133.


10. David LANDES, Richesse et pauvreté des nations : pourquoi des riches ? Pourquoi des pauvres ? (1998),
Paris, Albin Michel, 2000, p. 514.
11. Shmuel N. EISENSTADT, The Political Systems of Empires, Glencoe, Free Press, 1963 ; Paul
KENNEDY, The Rise and the Fall of Great Powers, New York, Random House, 1997 ; Charles MAIER, Among
Empires : American Ascendancy and its Predecessors, Cambridge, Harvard University Press, 2006.
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à bien, et lorsqu’elles le sont, elles finissent souvent en typologies érudites de


leurs caractéristiques, ou en analyses réduites à quelques fonctions des
empires12. J’y reviendrai plus loin.

HISTOIRE MONDIALE – HISTOIRE GLOBALE

Le provincialisme et l’antagonisme réciproque des vues occidentales et


non-occidentales sur le changement et le développement historiques ont au
moins eu le mérite de conduire les études impériales à multiplier des
connexions qui permettent de mieux représenter la réalité historique. Le phé-
nomène de mondialisation tel que nous le vivons aujourd’hui nous conduit
aussi à repenser les connexions et fait naître de nouvelles façons de considérer
l’histoire. Cependant, il nous faut aussi comprendre ce nouveau mouvement
dans la continuité de l’importante tradition intellectuelle qui est celle des XIXe
et XXe siècles. À n’en pas douter, Spencer, Comte, Mill, Marx et Engels,Weber,
pour n’en citer que quelques-uns, inscrivaient leur réflexion dans la perspec-
tive d’un progrès de la civilisation, même si Marx et Weber ont poussé à pen-
ser les connexions et les interdépendances de façon plus globale, Marx suivant
un programme plus engagé,Weber suivant un programme plus comparatif. La
vision européenne de la modernité et du développement a influencé plusieurs
générations de chercheurs. De bien des façons, la question de départ posée par
Weber sur le développement de l’Occident et, en comparaison, le retard et la
relative absence de progrès en Inde, en Chine et ailleurs, est responsable de
cette vision qui définit le non-occidental par la négative. De ce point de vue,
nous en sommes encore à répondre à la question de Weber, et à la modifier au
fur et à mesure que nous comprenons mieux qu’en lieu et place du couple déve-
loppement/stagnation, il faut envisager des trajectoires multiples sans cesse
réorientées par des contacts, des relations, des prises et des déprises à l’égard
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de processus systémiques mondiaux et globaux.
Patrick O’Brien, dans son article d’ouverture du tout récent Journal of
Global History, fait monter les enchères lorsqu’il avance que :
« Ces besoins nous imposent un réagencement des historiographies classiques et établies
de façon à permettre à toutes les cultures de faire une place aux histoires qui tentent de se
désengager des traditions nationales, régionales, ethniques et religieuses. Des histoires de ce
type s’emploieraient à construire des méta-récits qui pourraient en un même temps appro-
fondir notre compréhension des diversités et développer notre conscience d’une condition
humaine qui depuis des millénaires a été constituée en partie par des influences globales et
s’est nourrie dans toutes ses dimensions essentielles a des éléments locaux »13.

12. Carlo CIPOLLA (ed.), The Economic Decline of Empires, Londres, Methuen 1970 ; Michael
W. DOYLE, Empires, Ithaca, Cornell University Press, 1986 ; Alexander J. MOTYL, Imperial Ends, op. cit. ;
Karen BARKEY, Mark von HAGEN (eds.), After Empire : Multiethnic Societies and Nation-Building, Boulder,
Westview Press, 1997 ; Karen DAWISHA, Bruce PARROTT, The End of Empire ? The Transformation of the
USSR in Comparative Perspective, New York, M. E. Sharpe, 1997.
13. Patrick O’BRIEN, « Historiographical traditions and modern imperatives for the restoration of glo-
bal history », Journal of Global History, 1-1, 2006, p. 19.
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La nouvelle histoire mondiale s’est employée à découvrir et lier des pro-


cessus de changement et de développement à travers la planète, ouvrant la voie
aux critiques du récit dominant européen, et permettant aux histoires non-
européennes d’occuper le premier plan dans la recherche occidentale. On
reconnaît cette histoire d’un genre nouveau à son rejet constant des frontières
entre nations et entre civilisations, son franchissement des géographies tradi-
tionnelles de domination politique pour se concentrer à la place sur des zones
historiques émergentes d’interaction, sur les flux de peuples, de diasporas, de
réseaux interconnectés et autres collectivités non-nationales.
Dans ce nouveau champ d’étude, plusieurs problèmes n’ont pas encore été
résolus.Tout d’abord, même si la reconfiguration des intérêts et des processus glo-
baux est importante, nous ne pouvons pas contourner les unités nationales, les
États et autres entités délimitées par des frontières. En dépit du fait que les États
sont aujourd’hui confrontés à nombre de forces moins structurées et à des réseaux
associatifs extensifs, plus souples et transnationaux, qu’il s’agisse de mouvements
pour la protection de l’environnement, de diasporas ou de réseaux terroristes, ils
restent des acteurs extrêmement importants dont le pouvoir et la détermination à
organiser, gouverner et persécuter n’ont pas disparu. De plus, comme le travail
d’Immanuel Wallerstein l’a bien montré, le fait de se focaliser sur le niveau des sys-
tèmes mondiaux peut conduire à négliger des déterminants nationaux cruciaux
qui contribuent au développement/sous-développement économique. Si nous
considérons le niveau mondial au détriment de niveaux intermédiaires, dominés
par des processus, des liants sociaux et politiques différents, nous risquons de lais-
ser passer une chance d’explorer d’importantes questions sur la compréhension et
le comportement humains. Par conséquent, il nous faut mieux spécifier les règles
de notre désengagement des frontières nationales et étatiques, et rester à l’affût de
leurs interactions avec les processus étudiés. Je ne pense pas qu’une nouvelle his-
toire globale puisse faire l’impasse sur les nombreuses façons dont les sphères de
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contraintes et d’influence locales, régionales et nationales opèrent.
En second lieu, les tentatives pour connecter avec succès les histoires entre
elles ne se sont jusqu’ici que timidement confrontées à la modélisation théo-
rique, privilégiant plutôt le chemin de la découverte et des connexions, liant
diverses zones sans toujours s’appuyer sur des fondations théoriques très
solides. La nouveauté de l’histoire mondiale/globale reste une partie du pro-
blème. De ce point de vue, la façon dont ce nouveau champ d’études se consti-
tue et prend corps, à ce stade précoce, peut donner l’impression d’une
agrégation de connaissances disparates plutôt mal ficelées. Le manque de
connaissance des langues ou des terrains locaux constitue un obstacle bien
connu dans la conduite des recherches en histoire globale. Comme ce fut le cas
pour la sociologie historique comparée, les pionniers sont souvent critiqués
pour avoir tenté de conduire des travaux trans-culturels sans posséder l’exper-
tise linguistique, ni même parfois l’expertise régionale requises. Cependant,
l’accumulation des connaissances mène le plus souvent les recherches à des
résultats qu’il n’est pas toujours possible de percevoir au départ.
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En dernier lieu, on a reproché de diverses manières à l’histoire globale de ne


pas prendre en compte les interdépendances entre le social, le politique et l’éco-
nomique, et de se consacrer seulement aux liens les plus larges sur une grande
échelle. On a ainsi prétendu que l’attachement à un aspect social particulier
conduisait à sous-estimer les aspects politiques et économiques. Répondant à
ces critiques, Kenneth Pomeranz propose d’introduire une dose d’histoire
sociale dans l’histoire globale, pour lui insuffler les sensibilités propres à l’his-
toire sociale14. C’est seulement en prenant garde de ne pas abandonner le pro-
gramme original de l’histoire sociale qu’il nous sera possible d’impliquer
l’histoire globale dans un champ nouveau et productif.
Les empires, pour retourner à mon sujet, constituent des unités géogra-
phiques et politiques parfaites pour des travaux s’inscrivant dans la perspective
d’une histoire mondiale. Il s’agit d’organisations à grande échelle qui transcen-
dent de nombreuses frontières religieuses, ethniques, proto-nationales, et qui
gouvernent de larges populations constituées de différents groupes, avec diffé-
rents modes de vie sociaux et économiques. De plus, ces groupes et les différents
modes d’organisation s’influencent mutuellement, franchissent et remodèlent les
frontières, créent des séparations fictives ou réelles, reconfigurent les situations
ambiguës ou complexes. Par conséquent, sur ce terrain empirique, on peut saisir
de nombreuses connexions, relations, influences et restructurations que nous
n’avons pas encore bien comprises. Les frontières flexibles et poreuses entre les
empires, les échanges continuels de populations, les zones grises d’échange, de
marchandage et d’influence en font aussi un objet d’étude attrayant pour l’his-
toire globale. Kenneth Pomeranz le dit bien lorsqu’il explique qu’en écrivant une
histoire sociale et globale des empires, il serait conduit à
« mettre l’accent sur un ensemble de défis auxquels tous les empires sont confrontés, et qui
leur imposent de faire rentrer les peuples dans de multiples catégories qui semblent justifier et
faciliter le gouvernement impérial et qui ne sauraient être simplement “découvertes” en exami-
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nant la vie de ces peuples avant leur conquête, même lorsque ces peuples eux-mêmes finissent
par croire que ces catégories sont naturelles »15.

Si l’on prend au sérieux K. Pomeranz, qui nous invite à trouver le moyen


d’étudier de façon cohérente l’organisation sociale et les façons dont les empires
organisent et catégorisent les peuples, il nous faut alors nous placer au niveau
des individus, des réseaux associatifs et des institutions qui traversent un grand
nombre d’empires. Ces derniers peuvent être étudiés dans leurs dimensions
internes de même que dans leur dimension transversale, trans-impériale. En ce
sens, l’histoire globale ne prétend pas à l’originalité puisqu’elle s’emploie à exa-
miner en quoi les sociétés ne sont pas des entités fermées et closes sur elles-
mêmes, mais bien plutôt de grands réseaux d’associations et de relations

14. Kenneth POMERANZ, « Social history and world history : from daily life to patterns of change »,
Journal of World History, 18, 2007, p. 69-98.
15. Ibidem., p. 87.
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interconnectés et constamment en devenir16. Il me semble que c’est ce type


d’approche, alliant l’histoire globale à des perspectives issues des sciences
sociales, qui est la plus prometteuse.

POUR DES ÉTUDES COMPARÉES

Dans notre tentative pour repenser les connexions, les comparaisons sont
indispensables. Les études comparées ont fini par devenir un pilier du travail his-
torique en sciences politiques et en sociologie. Elles restent essentielles, dans la
mesure où elles sont entreprises avec un sens critique, comprenant le jeu entre les
zones de frontières et les zones de fécondation réciproque. N’oublions pas ce
qu’en a dit Marc Bloch il y a longtemps17. Si nous arrivons à établir des compa-
raisons et des connexions, tout en analysant minutieusement les processus
sociaux complexes au travers de leurs éléments constitutifs les plus importants,
nous serons alors en mesure de bien mieux expliquer les processus et des
échanges humains.
En ce sens, une petite révolution intellectuelle a été bien utile : s’attaquant à
la prééminence des grandes théories et modélisations, à la domination de la
quantification et des tests empiriques commodes, en particulier dans le champ
de la sociologie, cette nouvelle approche a conduit à mettre l’accent sur le lien
entre histoire et sociologie. Une nouvelle sous-discipline, la sociologie historique,
a ainsi voulu analyser les transformations sociales à grande échelle qui affectaient
les pays à la fois occidentaux et non-occidentaux. La montée du capitalisme, du
socialisme, les transformations révolutionnaires passées en Europe occidentale,
les révolutions encore en cours qui ont commencé au début du XXe siècle dans
les colonies et les ex-colonies, présentaient des problèmes de la plus grande
importance, qu’il était difficile d’analyser dans les termes habituels de la socio-
logie. Ces transformations à grande échelle étaient trop vastes, complexes et liées
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entre elles autour à l’échelle planétaire pour pouvoir être expliquées par des
modèles fonctionnalistes simples, qui n’ont été expérimentés que sur des zones
restreintes et confinées prises une à une. Ces modèles insistaient sur la com-
plexité et la diversité des trajectoires historiques et utilisaient des méthodes
inductives pour élaborer, selon la formulation de Merton, des théories « middle
range » ou de niveau intermédiaire18. Par conséquent, ces modèles ont mené à

16. Ce type de pensée s’est développé en sociologie sous l’étiquette de sociologie relationnelle ou de
sociologie des réseaux. Au sein de la sociologie historique les travaux de Michael MANN ont notamment
démontré le besoin de revoir notre compréhension des sociétés comme des unités closes.Voir son livre The
Sources of Social Power, Cambridge, Cambridge University Press, vol. 1, 1986.
17.William SEWELL, « Marc Bloch and the logic of comparative history », History and Theory, 6, 1967,
p. 208-218, et Marc BLOCH, « Pour une histoire comparée des sociétés européennes », Revue de synthèse his-
torique, XLVI, 1928, p. 15-50.
18. Robert K. MERTON, « On sociological theories of the middle range », in On Theoretical Sociology,
New York, The Free Press, 1967, p. 39-72.
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98 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

formuler des assertions sur l’organisation économique du système mondial19


plutôt qu’une théorie générale du capitalisme, ou bien diverses assertions théo-
riques sur la diversité des chemins menant à la démocratie et à la révolution20
plutôt qu’une théorie générale sur les transformations, les révolutions, la démo-
cratisation à grande échelle ou une théorie sur la nature de la construction de
l’État ou la citoyenneté21. Ces modèles ont poussé la recherche qualitative dans
une direction entièrement nouvelle. Ils ont permis d’accumuler des connais-
sances significatives22, en se concentrant sur l’identification de causalités géné-
ralisables à des configurations très variées. Ces modèles ont entre autre permis
de comprendre comment les mêmes variables, aux effets supposés prévisibles,
ont pu entraîner des conséquences identiques ou non23.
Plus récemment, les études comparées ont fait l’objet de quelques critiques
et ont connu un certain recul dans le domaine de la sociologie et de l’histoire
comparée24. Les méthodes de comparaison, en particulier les méthodes de
Mills, ont été critiquées pour leur manque d’attention théorique, mais aussi en
raison de leur tendance à verser dans l’anachronisme pour les besoins de la
comparaison. Enfin, leur légitimité scientifique au sein même de la sociologie
a été contestée. Dans sa critique, Charles Tilly a aussi avancé l’idée qu’au fur et
à mesure que l’État perdait de sa force et de son poids face aux organisations
et des formations transnationales, les comparaisons allaient devenir plus déli-
cates. Nombre de ces critiques ont peut-être été exagérées. Cependant, elles ont
eu pour effet positif de pousser les comparatistes à mieux théoriser, à mieux
spécifier le champ d’application de leurs études (en particulier en termes de

19. Robert BRENNER, « Agrarian class structure and the development of capitalism : France and
England compared », (1976), traduit dans Gérard BEAUR (éd.), La terre et les hommes. France et Grande-
Bretagne, XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, Hachette-Pluriel, 1998, p. 187-214 ; Immanuel WALLERSTEIN, Le système
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du monde du XVe siècle à nos jours, Paris, Flammarion, 1980, vol. 1.
20. Barrington MOORE Jr., Les origines sociales de la dictature et de la démocratie (1966), Paris, Maspero,
1969 ; Perry ANDERSON, L’État absolutiste : ses origines et ses voies (1976), Paris, Maspero, 1978 ; Les passages
de l’antiquité au féodalisme (1974), Paris, Maspero, 1977 ; Charles TILLY (ed.), The Formation of National
States in Western Europe, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1975 ;Theda SKOCPOL, États et révolu-
tions sociales : la Révolution en France, en Russie et en Chine (1979), Paris, Fayard, 1985.
21. Reinhard BENDIX, Nation-Building and Citizenship : Studies of our Changing Social Order, New
York, John Wiley & Sons, 1964.
22. James MAHONEY, « Knowledge accumulation in comparative historical research : the case of
democracy and authoritarianism », in James MAHONEY, Dietrich RUESHEMEYER (eds.), Comparative
Historical Analysis in the Social Sciences, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 137-174 ; Jack
A. GOLDSTONE, « Comparative historical analysis and knowledge accumulation in the study of revolu-
tions », in Comparative Historical Analysis, op. cit., p. 41-90 ; Edwin AMENTA, « What we know about the
development of social policy : Comparative and historical research in comparative and historical perspec-
tive », in Comparative Historical Analysis, op. cit., p. 91-130.
23. B. MOORE Jr., Les origines sociales…, op. cit. ; T. SKOCPOL, États…, op. cit. ; J. A. GOLDSTONE,
Revolution and Rebellion in the Early Modern World, Berkeley, University of California Press, 1991.
24. William SEWELL Jr., « Three temporalities : toward an eventful sociology », in T. J. MCDONALD
(ed.), The Historic Turn in the Human Sciences, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1996, p. 245-280 ;
Charles TILLY, « Means and ends of comparison in macrosociology », Comparative Social Research, 16,
1997, p. 43-53 ; Edgar KISER, Michael HECHTER, « The role of general theory in comparative historical
sociology », American Journal of Sociology, 97, 1991, p. 1-30.
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HISTOIRES CONNECTÉES OU ÉTUDES COMPARÉES ? 99

dimension micro et macroscopique). L’étude comparée des empires ne peut


que bénéficier de cette effervescence et de l’amélioration des instruments de
recherche qui en a résulté.
Ayant passé en revue ces différents courants sociologiques et historiques,
on peut voir que ce courant naissant de sociologie historique analytique et com-
parée a forcé la discipline à s’émanciper d’une perspective strictement macro-
scopique, pour envisager diverses manières d’étudier l’action sociale de façon
plus concrète, disséquant les processus sociaux tout en respectant leur conti-
nuité et leur développement dans la longue durée.
Trois branches différentes de la sociologie ont posé des questions centrales
ici : la théorie du choix rationnel, l’analyse des réseaux et l’analyse institution-
nelle ont toutes les trois voulu repenser les liens entre les phénomènes au niveau
macroscopiques et les actions au niveau méso ou microscopique, dans le but
de « démontrer comment à un moment donné les macro-États influencent les
actions des individus, et comment ces actions mènent ensuite à l’apparition de
nouveau macro-États »25. Le résultat est que chacune de ces approches a été
plus attentive à l’action et aux mécanismes de médiation entre structures et
action, et cette façon de penser a été adoptée par les chercheurs qui tentaient
d’affiner les outils méthodologiques de la sociologie historique.
À mon avis, pour bien saisir la manière dont ce type d’étude comparative et
analytique peut être utile, nous devons combiner la méthode comparative, la pen-
sée historique institutionnaliste et l’analyse des réseaux. La combinaison de ces
différentes approches a récemment produit une manière convaincante de com-
prendre la complexité du monde social. Je crois fermement que les questions for-
mulées par l’histoire comparée sont la clé de notre compréhension des motifs de
variation et de différence entre les cas étudiés. L’analyse historique comparée per-
met de mettre au jour d’importantes questions qui autrement échapperaient
même à l’œil historique le plus avisé. L’institutionnalisme historique, d’autre part,
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se distingue par une quête similaire visant à comprendre « les grandes configura-
tions sociales et politiques », mais pousse plus avant l’analyse historique compa-
rée vers l’étude des processus, la spécification de séquences et l’analyse des
transformations sur une échelle spatiale et temporelle différente à l’intérieur de
chaque cas, plutôt que d’un cas à l’autre, tout en préservant évolution, continuité
et changement de longue durée dans leur intégrité. Les institutions peuvent pro-
mouvoir ou empêcher l’action, devenir des lieux où les politiques sont élaborées
et débattues. Autrement dit, les institutions peuvent devenir le ferment des matu-
rations politiques. Mais les institutions sont aussi intéressantes en elles-mêmes. Je
définis ici les institutions comme des ensembles de procédures standardisées, plus
ou moins organisées, pratiquées de façon routinière, qui maintiennent et repro-
duisent un ensemble d’idées communes sur la nature de notre monde et la façon

25. Christofer EDLING, Peter HEDSTROM, « Analytical sociology in Tocqueville’s Democracy in


America », Working Paper Series, University of Stockholm Department of Sociology, 2005, p. 7.
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100 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

dont il fonctionne26. Comment les institutions changent-elles à travers le temps ?


Quels processus incarnent-elles ? Les chercheurs s’intéressent maintenant à de
longs processus historiques et élaborent des stratégies pour comprendre comment
les institutions émergent, évoluent, se reproduisent, prospèrent dans certains
contextes et végètent dans d’autres. De plus, les institutions traversent les fron-
tières, couvrent de larges espaces sociaux, politiques et géographiques, et de ce fait,
constituent aussi un objet d’étude important à l’échelle de l’histoire globale.
L’analyse des réseaux enfin, par son regard propre, se trouve au cœur de la
réflexion sur les institutions. L’incorporation de la théorie et de la méthodolo-
gie des réseaux dans la reconstruction du passé constitue un des développe-
ments récents les plus importants au sein de la discipline historique. L’analyse
des réseaux s’inscrit véritablement dans la continuité des intuitions élémen-
taires de la sociologie classique, celle de Weber, Durkheim et Simmel, qui
avaient compris très tôt qu’on ne pouvait pas saisir la vie sociale simplement
comme la somme des motivations et des aspirations des seuls individus. Ils
avaient reconnu qu’il nous faut étudier les individus dans leur milieu social, en
tant que partie d’un réseau social plus large. Il s’agit là du niveau intermédiaire
des réseaux (méso) situé entre le niveau inter-personnel (micro) et le niveau
institutionnel à grande échelle des organisations, de la politique et de l’écono-
mie (macro). L’étude des réseaux se fait dans une perspective qui renforce les
aspects structuraux de l’analyse sociale, relie les niveaux macroscopique et
microscopique grâce au niveau intermédiaire des liens méso, reprenant donc à
son compte cette intuition de Harrison White que « la réalité sociale se situe dans
l’ordre du niveau intermédiaire27 ».
L’analyse des réseaux rend compte des comportements et des processus
sociaux en se concentrant sur des réseaux de relations sociales qui lient les
acteurs, ou plutôt lient des nœuds qui peuvent être des acteurs individuels, des
groupes, des organisations ou autres entités. Les relations qui lient ces nœuds
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entre eux sont considérées comme indépendantes de la volonté, des valeurs, des
croyances et des intentions des acteurs. La structure sociale qui émerge de ces
relations peut être vue comme « autant de régularités dans les motifs de relations
qui unissent des entités concrètes ; il ne s’agit ni d’une harmonie entre des
normes et des valeurs abstraites, ni d’une classification d’entités concrètes par
leurs attributs »28. L’approche par le réseau est aussi par nature historique, dans
la mesure où les structures sont historiques, prenant leur forme et se transfor-
mant à travers le temps. L’adoption d’une perspective attachée aux réseaux peut

26. Ronald L. JEPPERSON, « Institutions, institutional effects, and institutionalism », in W. W. POWELL,


P. J. DIMAGGIO (eds.), The New Institutionalism in Organizational Analysis, Chicago, Chicago University
Press, 1991, p. 143-147.
27. Harrison C. WHITE, « Identity and control revisited », communication à la New School of Social
Research, New York, mars 2006.
28. Harrison C. WHITE et al., « Social structure from multiple networks : Part 1. Block models of roles
and positions », American Journal of Sociology, 81, 1976, p. 733-734.
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HISTOIRES CONNECTÉES OU ÉTUDES COMPARÉES ? 101

permettre à l’Histoire de dépasser nombre d’interprétations déterministes des


structures, des actions individuelles, des attributs des groupes. Cette perspective
élargit donc le champ de la reconstruction historique puisqu’elle permet une
conceptualisation du monde social comme un arrangement de réseaux qui, sur
différents niveaux, impliquent une grande diversité d’entités, de peuples, d’or-
ganisations et de groupes. Une fois encore, on voit comment ces idées peuvent
aussi profiter au développement de l’histoire globale. La perspective des réseaux
est aussi nécessairement connectée, dans la mesure où les comportements des
individus et des groupes ne peuvent pas vraiment être séparés ; les individus
appartiennent à des groupes, les groupes sont composés d’individus, et les
réseaux constituent le matériau relationnel de leur connectivité.
En résumé, je soutiens que la sociologie historique doit rester à la fois com-
parative, institutionnaliste et relationnelle. Ce point de vue se trouve renforcé
par le fait que chacune de ces trois approches trouve sa pleine efficacité en se
plaçant au niveau intermédiaire, entre le macro et le micro. La synthèse que je
propose d’utiliser comme base d’une sociologie historique et analytique reste
intéressée par l’explication des causes des phénomènes sociaux et politiques à
grande échelle. Mais pour se faire, elle mobilise et fait jouer différents degrés
d’analyse : le niveau microscopique des individus, comme le niveau méso des
réseaux sociaux qui façonnent les structures institutionnelles du troisième
niveau. C’est au sein de ces cadres institutionnels que sont produites les signi-
fications, que sont mises en forme ces compréhensions qui, à leur tour, ont un
impact sur la façon dont les institutions sont comprises et programmées. Ceci
signifie que les acteurs sociaux et l’action sociale sont à la base de cette enquête,
que leurs actions reproduisent, modifient et maintiennent les réseaux sociaux,
les structures sociales et les cadres institutionnels dont nous avons besoin pour
comprendre et infléchir les significations et les structures culturelles à l’intérieur
desquelles ils opèrent. Dans cette perspective, il est important de combiner
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l’étude historique des relations et celle des institutions. Mais cette approche est
d’autant plus inclusive qu’elle s’attache à l’action sociale et reconnaît l’impor-
tance de l’inter-connexion entre les dynamiques structurelles et culturelles.
Pour retourner à mon principal objet, l’étude des empires peut bénéfi-
cier de façon substantielle de ce genre de perspective analytique combinant
comparaisons, connexions, réseaux et institutions, toutes les façons de pen-
ser qui sont relativement souples et qui peuvent opérer à la fois à l’intérieur
et à travers les niveaux local, régional, national et global. Mon travail récent
sur la longévité, la continuité et la transformation des empires est tout par-
ticulièrement conçu dans le but de comprendre l’énigme impériale de cette
façon justement. Comment les empires ont-ils réussi à gouverner une telle
diversité, une telle étendue de territoires tout en maintenant leur légitimité
et leur contrôle au travers des siècles ? Ma réponse est que l’empire est une
formation politique particulière, et que son devenir institutionnel se joue en
fait au niveau intermédiaire des relations entre macro-structures, cadres ins-
titutionnels et divers acteurs centraux qui peuvent agir tant à l’échelle locale
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102 REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE

qu’à l’échelle globale. Dans cette analyse, j’articule l’institutionnalisme his-


torique avec l’analyse des réseaux, dans la mesure où les mécanismes de la
continuité, de la flexibilité et du changement institutionnels sont ancrés dans
les structures de réseau au niveau méso qui unissent les événements et les
phénomènes du niveau microscopique aux phénomènes sociaux et poli-
tiques du niveau macroscopique.
Dans Empire of Difference, je tente d’expliquer la longévité de l’empire otto-
man dans une perspective comparative, en utilisant d’une part les deux prédé-
cesseurs illustres des Ottomans, les empires romain et byzantin, et d’autre part
leurs rivaux contemporains immédiats, les empires Habsbourg et russe, analy-
sant leurs connexions au travers de leurs prétentions à capter l’héritage des
empires passés, et leurs connexions par les peuples et les réseaux qui traver-
saient leurs frontières, concentrant l’analyse, lorsqu’il le faut, sur des compa-
raisons internes ou sur des régions, des communautés et des élites29. Je pose des
questions de type macro-historique et j’y réponds en passant par l’analyse au
niveau intermédiaire (méso). Souvent, un phénomène macro-historique, tel
qu’une guerre ou un flux commercial, entraîne une chaîne d’événements impli-
quant l’interface de la société, cet espace intermédiaire où les acteurs étatiques
et les acteurs sociaux se rencontrent et travaillent à satisfaire leurs besoins, leurs
intérêts et leurs idéaux, façonnant la réalité historique qui fait l’objet de nos
études. En fin de compte, il me semble que l’on peut répondre à la question de
la longévité des empires en analysant les organisations et les réseaux mettant en
relation de larges structures segmentées et constamment en transformation.
Pour cela, il faut analyser le tissu complexe des relations multiples, horizontales
et verticales, intriquées, et les conventions, durables ou provisoires, établies
entre les différents acteurs étatiques et sociaux.
D’autres chercheurs ont marqué un intérêt similaire pour cette manière de
connecter les niveaux multiples de réseaux et d’institutions. George Gavrilis
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démontre par exemple, dans son travail sur les frontières passées et présentes
entre États, que ces frontières – généralement vues comme des lignes de frac-
ture entre États indépendants – sont en fait des institutions qui opèrent à des
niveaux multiples. Au niveau macroscopique se trouvent les États et leurs ser-
vices diplomatiques de haut niveau, leurs ministères en charge de la sécurité
qui, au niveau microscopique, cherchent à réguler l’accès au territoire en
contrôlant la circulation des biens et des personnes. Cependant, le niveau le
plus important, celui qui détermine la stabilité d’une frontière, est le méso-
niveau intermédiaire30. Étudiant la frontière entre l’empire ottoman et l’État
grec au XIXe siècle, G. Gravilis montre comment les gardes-frontières ottomans
et grecs, tout en s’acquittant unilatéralement de leur mission de patrouille et

29. Karen BARKEY, Empire of Difference : The Ottomans in Comparative Perspective, Cambridge,
Cambridge University Press, à paraître.
30. George GAVRILIS, « The Greek-Ottoman frontier as institution : locality and process (1832-
1882) », American Behavioral Scientist, à paraître ; Id., The Dynamics of Interstate Boundaries, à paraître.
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HISTOIRES CONNECTÉES OU ÉTUDES COMPARÉES ? 103

d’administration de la frontière, ont appris à coopérer et à se faire confiance.


Les gardes d’un côté et de l’autre de la frontière agissaient comme une institu-
tion commune et bilatérale, et s’en remettaient plus volontiers les uns aux autres
qu’aux services supérieurs de leur propre État pour lutter contre le banditisme,
la contrebande et les rebellions ethniques. Le résultat au méso-niveau était un
réseau de gardes-frontières ottomans et grecs qui géraient efficacement la fron-
tière, et maintenaient les capitales ottomane et grecque dans l’ignorance des
incidents quotidiens qui auraient pu détériorer davantage les relations diplo-
matiques. À travers cet exemple, nous voyons comment, parmi les différentes
institutions productrices de la frontière, la plus importante chevauchait en fait
les lignes de démarcation géographiques : c’est l’institution intermédiaire des
gardes-barrière des deux côtés qui produit la véritable frontière.

***
Le choix entre études comparées et histoires globales connectées est peut-
être un faux choix, et il ne doit pas perturber la nouvelle génération de cher-
cheurs qui, pratiquant la comparaison historique, sont influencés à la fois par
l’histoire mondiale et diverses manières de plus en plus heuristiques d’étudier
les changements sociaux à grande échelle. Nous n’avons pas à être prisonnier
de ce choix. Le temps est révolu où la comparaison empêchait de voir les
connexions et séparait les unités étudiées dans des boîtes hermétiquement fer-
mées. Les comparaisons sont aujourd’hui pratiquées à l’intérieur de la réalité
d’une connectivité appliquée non seulement à l’ordre mondial actuel mais aussi
aux périodes historiques passées. En un sens donc, notre compréhension com-
parative et globale, de même que notre sensibilité accrue à la multiplicité des
voies du développement, occidentales et non-occidentales, dépendantes et
interdépendantes, font qu’il est possible de développer des manières de prati-
quer une meilleure histoire, une meilleure compréhension de la société. Bien
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d’autres secteurs des sciences sociales ont d’ores et déjà tracé la voie en ce sens.
Karen BARKEY
Columbia University
Department of sociology
1180 Amsterdam Ave
New York, NY 10027
kb7@columbia.edu

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Ratel, avec le concours de Philippe


Minard.

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