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∫ l'ENTRETIEN ª

Jean-Claude SUAUDEAU

"Le mouvement, c'est offrir


la liberté à son partenaire"
Inspirant. Vous dire qu'il fut facile de convaincre Jean-Claude Suaudeau de réaliser cet interview serait
mentir. Mais après plusieurs semaines d'échanges agrémentés de l'envoi de quelques exemplaires de
Vestiaires, qu'il découvrait, rendez-vous fut pris à Port-Blanc, près de Vannes. C'est là, dans un cadre
magnifique, que l'ancien entraîneur a finalement accepté de nous recevoir, encore sceptique. "Dites-moi ce
que vous faites-là, parce que moi je n'ai rien à dire" fut en gros le premier message qu'il nous a adressé à
notre arrivée. Et puis nous avons parlé de Nantes… Et là, une petite lumière s'est allumée. La suite est une
formation à ciel ouvert. Une leçon de football. Près de trois heures d'un entretien passionnant et drôle, sous
un soleil de plomb, obligeant notre hôte à tomber le pull, puis à se couvrir d'un chapeau de paille, avant
d'enfiler une chemise pour la photo ! Déroutant, Jean-Claude Suaudeau, dans la vie comme sur le terrain où il
était un as du contre-pied. Un homme définitivement brillant et attachant, qui établit ici un record : celui de
la plus longue interview publiée dans notre magazine !

VESTIAIRES : Il y a 20 ans, vous étiez champion de laissaient pas de place au dribble, ou très peu. Il ne l'interdisait pas
France avec les Pedros, Loko, Ouedec, etc. Quel pre- mais ne l'encourageait pas non plus, c'est le moins que l'on puisse
mier souvenir vous revient de cette équipe ? dire. Or, moi j'ai toujours été un joueur au sens premier du terme. Je
Jean-Claude SUAUDEAU : Ce n'est pas la meilleure équipe que le suis toujours d'ailleurs, de tout.
j'ai eue, ni même les meilleurs joueurs, mais le jeu le plus spectacu-
laire, oui. Raison pour laquelle les gens, les journalistes surtout, Vous aviez le sentiment qu'il vous bridait ?
ont beaucoup utilisé cette année-là le terme de "jeu à la Nantaise". J.C.S. : En quelque sorte, oui.Tout n'a pas été rose entre nous,
d'autant que mes partenaires avaient du mal parfois à compren-
Pourquoi n'avez-vous jamais dre mon jeu. Ce n'était la faute à personne.
apprécié ce terme ? "Instaurer tout un tas de réflexes Je perdais certains ballons parce que je
J . C . S . : Ceux qui l'employaient ne
savaient pas véritablement ce qu'il signi-
de jeu qui font que, à un moment voyais un peu trop vite, pensant que ça
allait répondre aussi vite autour de moi.
fiait. C'est surtout cela qui me dérangeait. donné, tout s'accélère. Et d'abord Cela n'a rien de prétentieux. La vérité, c'est
par la pensée…" que j'étais déjà focalisé sur les critères de
Avant d'en parler justement, rap- vitesse, de mouvement, de promptitude
pelons que c'est d'abord José Arribas qui l'a inspiré. du coup d'oeil. Je sentais que ça me libérait de pas mal de
J.C.S. : J'ai eu le bonheur de travailler sous ses ordres, puis de le contraintes, notamment du marquage de l'adversaire.Ainsi je pou-
côtoyer en tant qu'entraîneur, lui en pro, moi chez les jeunes. José, vais décider plus vite et mieux, être davantage utile à l'équipe.
c'était la répétition des gammes. Les passes, le jeu sans ballon et la
notion de collectif nous caractérisaient déjà à cette époque. Mais On retrouve ici certains des ingrédients qui feront le jeu
gare à ne pas aller jusqu'à étouffer la personnalité des joueurs à à la Nantaise sous votre "ère". C'est l'évolution que vous
travers le collectif… lui avez apportée ?
J.C.S. : Quand je suis devenu entraîneur (d'abord à la formation,
Pourquoi dites-vous cela ? de 1973 à 1982, ndlr), José m'a laissé cette fois une totale liberté, il
J.C.S. : Parce que j'étais un dribbleur, un vrai, et ça José me l'a m'a fait confiance.Tout de suite, j'ai pu mettre en place ce que je re
enlevé (sic). C'est un petit reproche que je lui ferais. Ses gammes ne sentais et que j'ai pratiqué le restant de ma carrière.

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"En 1995, dans le jeu
sans ballon, les
joueurs ont répondu
d'une manière
fantastique.
Nos adversaires
devenaient fous…"
Crédit photo : Clément Le Calvé.

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À savoir ? Parce que c'est aussi un jeu de contre-pied.Ainsi, les passes laté-
J.C.S. : Dans le prolongement des gammes que j'ai en partie réin- rales, les passes rectilignes, tout ça est exclu. Et puis il y a le jeu dans
ventées, je voulais mieux appréhender ce qui allait se passer en les pieds et le jeu dans l'espace.Trop dans les pieds, tu n'avances
match. Comment ? En instaurant chez les joueurs tout un tas de pas. Trop dans l'espace, tu la perds. On fait pas mal de séances
réflexes de jeu communs qui font que, à un moment donné, tout avec ça…
s'accélère. Et d'abord par la pensée, grâce aux multiples informa-
tions que l'on s'exerçait à prendre la semaine, chaque semaine. La volonté de se faire des passes est-elle indissociable
de celle de réclamer le ballon ?
En dehors de votre ressenti, Arribas fut votre princi- J.C.S. : De "bien" le réclamer ! Une bonne passe est souvent défi-
pale source d'inspiration ? nie par celui qui n'a pas le ballon. Ce n'est pas l'appel qui déclenche
J.C.S. : J'ai été influencé par l'Ajax de Rinus Michels et Johan la passe, mais la qualité de l'appel. Qu'est-ce qu'on perçoit mieux
Cruyff, par le Brésil de Zico, en 82, et un peu plus tard par le Milan sur un terrain : un joueur qui propose en marchant ou qui change
AC. Mais entraîneur, c'est avant tout un métier de rencontre. Et soudain de rythme ?
ma première fut José, ce qui est une chance. Après, il y en a une
autre qui a compté, c'est Bob Paisley. À mes débuts de formateur, j'ai Un joueur qui change soudainement de rythme sau-
fait un stage de deux semaines à Liverpool, sans parler un mot tera davantage aux yeux du porteur.
d'Anglais. L'équipe était championne d'Europe en titre. Je partici- J.C.S. : Oui, mais il ne doit pas le faire seul, sinon il sautera aux
pais aux entraînements au milieu des Dalglish, Souness, et de yeux de tout le monde, y compris des adversaires, et là la porte
quelques anciens dont je me demandais ce qu'ils faisaient ici ! Et se referme.Alors que si tout le monde bouge autour…
pourtant, ça allait à une vitesse...
Raynald Denoueix dit que le regard est important éga-
Comment l'expliquer ? lement…
J.C.S. : Recevoir le ballon arrêté, coup franc ! Donner le ballon J.C.S. : Tout à fait. Jouer ensemble, c'est apprendre à se connaître,
arrêté, coup franc ! Voilà deux exemples à se comprendre, c'est aussi entraîner son
de réflexes de jeu. Mais quand vous en avez contrôle dans le sens contraire de la passe
des dizaines comme ça, je peux vous dire "Une bonne passe est souvent qui va suivre. Le jeu de contre-pied. Quand
que ça vous change l'attitude d'une équipe. définie par celui qui n'a pas le on est capable de faire ça comme le fait
Iniesta... Parce que moi je me prends pour
C'était ce que vous avez mis en place
ballon" Iniesta (sourire).
à Nantes…
J.C.S. : Exactement. Et c'est comme ça qu'on a fait 95 (sic). Comment ça ?
Techniquement, les joueurs étaient inférieurs à plein d'autres J.C.S. : Il représente tout ce que j'aime chez un footballeur, je
que j'avais pu avoir. Mais, étant issus majoritairement du centre, ils m'identifie à lui. J'apprécie ses enchaînements autant que lorsqu'il
étaient imprégnés de nos principes, savaient parfaitement interpré- y a un but. Il n'arrête jamais la balle dans le contrôle, il n'est jamais
ter les signaux. Ils maîtrisaient bien, ensemble, l'espace qui était arrêté ! Ce qui fait qu'avec lui, le contrôle c'est le dribble.
devant eux, avec une grande aptitude à se projeter. J'ai donc adapté
mon programme en fonction de ces caractéristiques. Et là, dans le Comment travailliez-vous ce mouvement perpétuel à
jeu sans ballon, ils ont répondu d'une manière fantastique. En l'entraînement ?
face, nos adversaires devenaient fous… J.C.S. : Nous avions tout un tas d'exercices, de jeux, qui nous
permettaient d'induire des déplacements. Quand je mélangeais 5
Le mouvement est bel et bien le socle sur lequel s'est équipes de 3 joueurs dans un petit espace avec 1 ballon par équipe,
bâti le jeu à la Nantaise, et par lequel performe le FC je peux vous dire que les 3 avaient intérêt à se montrer pour ne ren-
Barcelone... dre aucune passe difficile !
J.C.S. : (Il coupe) Le football restera toujours le football : un pro-
blème d'espace et de temps. À l'époque, certains disaient qu'ils Ce mouvement et cette coordination entre passeurs
avaient l'impression que nous étions plus nombreux sur le ter- et receveurs étaient les principaux atouts offensifs du
rain. C'était le but ! Se multiplier par nos courses afin de se donner FC Nantes ?
le temps de mieux voir et de ne rendre aucune passe difficile. Le J.C.S. : Ce n'était que ça ! C'est la multiplication des bons appels
foot est un jeu de passe. On l'entend beaucoup dire aujourd'hui qui fait que le cheminement du jeu, d'un but à l'autre, va être
avec le Barça. À Nantes, nous étions déjà là-dedans, il y a 30 ans. rationnel et efficace.

Vous répétiez à l'époque que le danger, c'était la passe Plus qu'une science tactique, peut-on dire que le jeu à la
pour la passe. Nantaise était aussi et peut-être avant tout un état d'es-
J.C.S. : Oui, et cela fait partie des dérives que l'on observe actuel- prit, une démarche altruiste ?
lement. Le foot est un jeu de passe, d'accord, mais quelles passes ? J.C.S. : Oui, la dimension mentale était importante. Elle nous

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rendait plus fort. Parce que lorsque vous sentez que vos parte- récupérer. L'équipe se scinde en deux. L'entraîneur doit y être
naires courent avec vous, pour vous, dans le même but, et qu'il y très vigilant.
en a toujours un pour vous couvrir en cas de problème, vous avez
davantage confiance balle au pied. Expliquez-nous.
J.C.S. : J'entends ou je lis parfois qu'untel est fort parce qu'il
Ne réaliser que des passes faciles, grâce au mouve- récupère tous les ballons au milieu. Mais ce qu'on oublie de dire ou
ment, c'est aussi savoir faire preuve d'humilité, non ? que l'on ne voit pas, c'est que devant lui il y a des partenaires qui se
J.C.S. : Celle-ci était indispensable à l'élaboration de notre jeu. déplacent et ferment les espaces. Et que lorsque ceux-là com-
Par le mouvement, vous offriez la liberté à votre partenaire. Or, mencent à se désintéresser de comment vous allez vous y prendre
dans un groupe, vous avez une majorité de derrière pour récupérer le ballon, il y a
joueurs qui demande la balle uniquement
pour l'avoir ! Très peu cherchent à être un
"La maladie du jeu d'une équipe, danger. D'un seul coup, le joueur qui
piquait toutes les balles en pique beau-
leurre, découvrant un espace pour qu'un c'est la statique" coup moins… Et ce n'est pas forcément
partenaire puisse s'y engager et mieux la de sa faute. Qui en parle de ça ? Pourtant,
recevoir. Recherche du joueur libre ? Non. Recherche du joueur cela fait partie aussi du jeu sans ballon.
lancé ? Non. C'est recherche du joueur lancé dans un espacé
"libéré". Le nombre d'interventions que j'ai pu faire là-dessus... On en revient toujours au mouvement…
J.C.S. : Qui est la priorité et même une fin en soi ! Si vous ne
Ces réflexes mettaient-ils du temps à s'acquérir ? bougez pas, une passe adverse peut éliminer deux ou trois joueurs,
J.C.S. : Cela dépend avec qui. Le pire, c'est lorsqu'il y a trop de ce qui était interdit chez nous. Nous avions pour principe qu'une
joueurs pour donner le ballon et pas assez pour le recevoir, faute passe pouvait effacer un joueur, jamais plus. La grande maladie
de le réclamer correctement. À toi, à moi… Vous n'avancez plus. du jeu d'une équipe, c'est la statique. Or, un moment ou à un autre,
Barcelone est tombé dans ce travers à un moment donné. Cela on savait qu'on allait y être confronté car rien n'est plus fatigant et
vous plombe l'équilibre d'une équipe. Même chose lorsqu'il y éprouvant que de courir sur le terrain de la première à la dernière
en a trop qui veulent le ballon et pas assez qui cherchent à le minute, tous les jours de la semaine, comme nous le demandions.

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C'est vrai que lorsqu'on évoque le football à la Nantaise, Comme l'étaient vos séances, paraît-il…
on pense tout de suite "beau jeu", et pas forcément J.C.S. : Mais vous savez, dans les exercices et les mouvements tels
qualités physiques… que je les proposais,il y avait beaucoup d'intérêts.À la fois à exécuter,
J.C.S. : Et c'est pareil aujourd'hui avec le Barça. Pourtant, gar- mais aussi à découvrir. Ce n'était jamais du genre "c'est là et pas là",
der la balle et chercher à marquer comme ils le font est d'une exi- mais plutôt : "par là, c'est certainement possible, mais découvrez s'il
gence physique invraisemblable ! À Nantes, l'équipe avait une n'y a pas un autre chemin…".José Arribas et moi-même avons trouvé,
grande aptitude à la course, en rapport à ce qu'il était possible de je crois, un concept d'entraînement qui s'est avéré très agréable
demander eu égard à l'exigence de notre jeu. Nous nous appuyions pour les joueurs, en même temps qu'il était efficace.
sur un gros réservoir en capacité aérobie.Tiens, ça faisait très long-
temps que je n'avais pas employé ce terme (rires). Vous attachiez une vraie importance à la notion de plaisir ?
J.C.S. : C'est la première fois que vous employez ce terme et il est
Vos joueurs adhéraient facilement ? essentiel. Le plaisir. On riait beaucoup à l'entraînement. Et c'est nor-
J.C.S. : Oui, car ceux qui étaient formés chez nous baignaient mal, car c'est moins le match que tous les jours qui est difficile pour
déjà là-dedans. Et ceux qui venaient de l'extérieur n'étaient pas un footballeur.
recrutés au hasard.
Vous voulez dire que vous l'entrete-
Justement, quel était votre princi- "Dans les séances, plus que la niez, le provoquiez sciemment ?
pal critère de recrutement ? J.C.S. : Non, c'était notre conception natu-
J.C.S. : L'intelligence telle qu'on peut l'in- variété, c'était le dynamisme qui relle du jeu et de l'entraînement. Le lende-
terpréter dans le sport collectif. Des gar- était recherché" main de notre première et unique défaite de
çons curieux, qui s'intéressent à ce qui se la saison, en 1995, à Strasbourg (au soir de la
passe autour d'eux, et donc à leurs partenaires. Un joueur comme 32e journée, ndlr), il y avait une ribambelle de micros et de caméras
Japhet N'Doram, c'était ça. Voilà pour le premier critère. Le à la Jonelière. Les gars pensaient voir des moribonds, et qu'est-ce
deuxième, c'était aimer courir. Et pas qu'en match. qu'ils ont vu ? Des joueurs qui déconnaient. On jouait, tout le temps.
Il nous arrivait souvent de commencer nos séances à chercher à se
On entend souvent dire qu'un joueur de haut niveau toucher,comme quand on était gamin.Au loup,quoi ! Cela permettait
doit afficher au moins un gros point fort. Vous êtes de travailler une multitude de choses comme le démarquage, le
d'accord ? changement de rythme, la prise d'information, la course par rap-
J.C.S. : Non. C'est plus dans l'interprétation du jeu par l'entraîneur port à son partenaire,le contre-pied...avec de nombreuses variantes.
que le joueur va être indispensable à l'animation de son équipe. Et On s'amusait comme pas possible !
plus vous en avez, mieux c'est. Moi, je constituais toujours ce que
j'appelais la cellule du milieu. C'étaient 5-6 joueurs, au milieu, qui Mais toujours avec un objectif de progression.
entraînaient les autres. Ceux-là, on ne les choisissait pas n'importe J.C.S. : Bien sûr. Tenez, un excellent moyen de travailler le mouve-
comment. Ils étaient les garants de nos principes. Et j'étais très ment, c'est le jeu des prénoms. Je l'ai découvert en observant des
exigeant avec eux. jeunes à Milan. Le principe, c'est qu'on joue sans ballon. Le porteur
virtuel doit être touché pour le "perdre". Mais interdit de "lober"

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sinon c'est trop facile. Toutes les "passes", qui s'effectuent en annon- encore aujourd'hui quand je le vois au bord des terrains,c'était d'ani-
çant le prénom de son partenaire, doivent être plausibles. Et là, c'est mer une séance en étant arrêté ou,pire,les mains dans les poches.Mes
moi qui arbitre ! "Stop ! Ballon à l'adversaire, passe impossible".Les éducateurs devaient toujours être en mouvement, comme les
joueurs, entre eux : "Pourquoi tu me la donnes ?" - "C'était à toi de joueurs.Chacun devait s'appliquer à lui-même ce principe fondamen-
mieux te déplacer sur le côté pour que je puisse te la donner correc- tal de notre jeu.
tement"… Et le débat s'installait, enrichissant. Quelle rigolade ! Au
niveau de la vitesse, des changements de rythme, du pressing, du Quelle place accordiez-vous à la théorie ? À Lorient, par
démarquage, du jeu sans ballon, c'était génial. On faisait des exemple, on se souvient de Christian Gourcuff n'hésitant
séquences courtes mais d'une intensité incroyable. Le plus fort à pas en début de saison à provoquer une réunion avec
ce jeu, c'était Karembeu. ses joueurs pour leur rappeler ses principes de jeu.
J.C.S. : Aucune. Il n'y a pas de meilleure compréhension pour le
Vous veilliez à apporter beaucoup de variété dans vos joueur que de vivre la situation sur le terrain, et ce à n'importe quel
séances ? âge. Je n'ai jamais fait de théorie hormis en
J.C.S. : Plus que la variété, c'est le dyna- "Je demandais à ce que la tête à tête lorsqu'un gars venait me voir. Et
misme qui était recherché. Les joueurs en premi!ère touche, à la là, la disponibilité d'un entraîneur est pri-
ont besoin. S'ils courent toujours à la même mordiale, à condition de savoir de quoi on
allure, dans la même direction et sans en
récupération, soit jouée vers parle. Parce que lorsque vous avez un Vahid
connaître la raison,très vite ils saturent.L'idée l'avant, et si possible sans (Halilhodzic, ndlr) en face de vous et que
n'était donc pas de varier les contenus pour contrôle" vous n'avez pas d'argument, vous êtes mal...
leur faire plaisir, mais plutôt de les surpren-
dre. Il n'y a pas pire que la routine, et pas qu'en football. Vous aviez un système de jeu préférentiel ?
J.C.S. : Non. Même si on a beaucoup parlé à Nantes du 4-2-4, le
Vous interveniez beaucoup pendant l'entraînement ? mouvement permettait en réalité d'interpénétrer davantage de
J.C.S. : Trop. Je sentais parfois que j'irritais le groupe parce que joueurs à l'intérieur du jeu. Quand j'ai pris l'équipe, j'ai beaucoup
j'arrêtais le jeu souvent.J'étais toujours au milieu d'eux,dans le cœur insisté sur cette capacité à changer de rôle. On avait certes des posi-
de l'action. J'étais joueur… Je sortais vidé de la séance. tions de départ, qui étaient des repères, mais on évoluait ensuite
librement, sans retenue, tout en se référant aux critères collectifs
Quand on y est à ce point immergé, ne manque-t-on pas que l'on avait développés afin qu'il n'y ait jamais de déséquilibre.
d'un peu de recul, de lucidité, par rapport à ce qui se Je disais aux joueurs : on improvise dans l'organisation, mais on ne
passe ? s'organise pas dans l'improvisation. C'est profond ça, hein… (rires).
J.C.S. : Demandez à mes joueurs, vous verrez ce qu'ils vous répon-
dront. Je voyais tout, je sentais tout ! Votre équipe fut la première en France à concevoir l'at-
taque à partir de la récupération du ballon. Cette fameuse
Vous demandiez le même degré d'investissement de la transition défensive offensive dont on parle beaucoup là
part des éducateurs du club ? encore avec le Barça...
J.C.S. : Il y a une chose qui était interdite et qui m'insupporte J.C.S. : Le foot est un jeu d'anticipation et d'interception, qui

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nécessite donc de voir avant. Quand le Barça est très bon, la majorité mier temps. Sans aller vite, ils doivent inciter l'adversaire à jouer
du temps il récupère le ballon vers l'avant. Et là, derrière, ça va vite... faux, puis sauter dessus au moment où le ballon sera donné là où on
Nous, c'était pareil.Voilà pourquoi j'interdisais le tacle. Quand c'était veut qu'il soit donné.Dans le pressing,les différences de rythme sont
possible, je demandais à ce que la première passe, à la récupéra- énormes. Une bonne manière de le travailler, c'est le toro.
tion,soit effectuée sans contrôle.L'idée était de profiter au maximum
de ces quelques instants pendant lesquels l'adversaire est désor- Le toro ?
ganisé lorsqu'il perd le ballon, et qui vous confèrent un temps J.C.S. : Oui, on mettait 2 joueurs au milieu et 6 autour, ce qui nous
d'avance pour peu que vous sachiez l'exploiter. Là, c'était pour faisait déjà 4 couleurs, avec des contraintes : les rouges ne peuvent
nous un signal qui engendrait un mouvement d'ensemble vers pas jouer avec les jaunes, qui jouent sans contrôle avec les bleus, les-
l'avant. Je peux vous dire que ça, en 1995, on avait réussi à le maîtri- quels sont libres. Et les blancs sont au milieu. Là, je peux vous dire
ser, mais alors d'une manière... extraordinaire. qu'il faut vous informer vite. Quelques-uns ont le ballon dans le
nez… C'est une sacrée gymnastique. L'éducateur, lui, doit être très
Les équipes ne vous ont pas vu venir au bout d'un présent ! Plutôt que de s'intéresser uniquement aux joueurs qui
moment ? ont le ballon, il doit aussi se focaliser sur ceux du milieu afin de
J.C.S. : Si, certaines faisaient faute dès qu'on avait récupéré la retrouver les comportements attendus en match :un qui oriente,l'au-
balle pour arrêter le jeu et se replacer. Mais on a alors trouvé une tre qui jaillit. C'est là qu'on imprime les bonnes habitudes.
autre parade, qu'on a travaillé la semaine...
Le toro, on le retrouve beaucoup aujourd'hui…
En quoi consistait-elle ? J.C.S. : (Il coupe) Hein ? Ne m'en parlez pas ! Je les vois faire...
J.C.S. : Il nous arrivait, dans les attaques dites "placées" aujourd'hui, Parce qu'ils sont en supériorité numérique, qu'ils n'ont pas besoin
de donner délibérément le ballon à l'adversaire, sans qu'il s'en rende de se démarquer, ils la reçoivent arrêtés. Ils ont les deux pieds dans
compte, mais sur un joueur ou une zone bien précise du terrain, le même sabot (sic). Nous, c'était pas ça, sinon "top, au milieu",
en faisant en sorte que le contrôle ne soit pas évident à réaliser… Et jusqu'à temps qu'ils comprennent.Alors pourquoi ce mouvement
là, signal, on se jetait dessus. me direz-vous ? La question elle est là, parce que vu comment vous
les emmerdez, les joueurs, vous avez intérêt d'avoir la réponse !
Vous faisiez vraiment ça ?
J.C.S. : Mais bien sûr ! Le réflexe qui per- "En football, le pressing est Pourquoi, alors ?
met de passer du statut d'attaquant à celui J.C.S. : Etre en mouvement, même dans un
défenseur est plus tardif que dans le cas l'action la plus collective qui soit" petit espace, permet de réagir plus vite et
inverse, surtout lorsque vous ne vous y atten- d'être déjà dans le contre-pied. Alors que
dez pas... Pour nous, vu nos qualités, c'était en tout cas plus inté- lorsqu'on est statique, le temps de réaction lorsqu'on reçoit le bal-
ressant que d'obtenir un coup-franc vu que nous n'étions pas très lon est plus lent. L'exemple, c'est le boxeur. S'il ne bouge pas
performants dans le jeu aérien. constamment sur le ring, il est mort. Mohammed Ali était extraordi-
naire pour ça. Chez nous, même un toro était dynamique. Un specta-
Plus généralement, comment s'organisait la récupéra- cle ! Eprouvant parfois,parce que le faire pendant deux minutes,OK,
tion du ballon ? mais piétiner comme ça pendant 20-25 minutes, avec les couleurs,
J.C.S. : Elle était collective. Le ou les joueurs les plus proches du les contraintes et tout, c'est autre chose.
porteur devaient manoeuvrer de façon à ce que d'autres récupèrent
derrière dans les meilleures conditions. Mais avant d'y aller, il fallait Nantes, c'était aussi une capacité à porter le danger sur
d'abord s'informer de la position des partenaires. Car s'ils sont trop les côtés. C'est quelque chose que vous travailliez beau-
loin, ça ne sert à rien. L'état d'esprit d'une équipe se manifeste dans coup également ?
sa manière de récupérer le ballon. C'est là qu'on voit sa mentalité, sa J.C.S. : On ne jouait pas avec des ailiers, mais plutôt avec des atta-
combativité, sa réflexion... quants qui partaient de loin, et jamais seuls. Notre volonté était
d'animer les couloirs en associant des paires, défenseurs milieux.
Le pressing est une action très fine tactiquement… Certes, nous n'avions pas Alvès et Messi. Mais Karembeu et Makélélé,
J.C.S. : C'est l'action la plus collective qui soit ! ce n'était pas mal non plus... La semaine, je le travaillais en balisant
le terrain. Je me suis fait pas mal charrier d'ailleurs avec ça, car
Qu'est-ce qui est le plus ardu dans son apprentissage ? c'était parfois carrément un terrain d'aviation ! Toujours est-il que
J.C.S. : D'abord, savoir à quel moment le faire, car votre équipe ces bandes étaient des repères, collectifs mais aussi individuels.
peut se faire traverser si vous vous y prenez mal ! Ensuite, c'est Même s'il y avait une interpénétration de l'ensemble pour créer le
savoir maîtriser l'espace et l'adversaire lorsque vous êtes loin du bal- surnombre, on n'oubliait pas le travail spécifique. Et là aussi, notam-
lon. L'objectif étant d'orienter l'adverse dans une zone favorable à la ment au niveau des paires, on a trouvé des combines... J'adorais ça.
récupération.Cela sous-entend de fermer des angles de passe,ce que Je leur en proposais une ou deux, puis je leur demandais d'en trou-
seuls les attaquants, proches du porteur, peuvent faire dans un pre- ver d'autres. Je leur disais "voyez si celle-ci, on ne peut pas la faire

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autrement". Même si ça n'allait pas au bout, ça les faisait réfléchir. La que ça durant ma carrière : demander aux gars de faire ce qu'ils
démarche était bonne. pouvaient faire en fonction de ce qu'ils étaient, physiquement,
techniquement… Il y a trop d'entraîneurs qui se plantent là-dessus,
De quelle manière planifiez-vous vos entraînements ? qui réclament des choses impossibles ou qui ne correspondent
J.C.S. : Mon programme a toujours été : on couvre l'espace, on pas au profil de leurs joueurs.
découvre l'espace, on prend l'espace, on libère l'espace, on referme
l'espace. Pour moi, un programme, c'est ça, ce n'est que ça. Pour le De quoi êtes-vous le plus fier dans votre parcours ?
reste, je fonctionnais au jour le jour. D'abord, je faisais mon analyse J.C.S. : Toute ma vie j'ai été un formateur, et je veux qu'on me
du match, des comportements d'ensemble considère comme tel. Ma plus grande réus-
sur les critères collectifs. Cela me donnait "Toute ma vie j'ai été un site est d'être parvenu à faire progresser
le tempo de la semaine en rapport avec le des gamins. Je pense aussi avoir laissé au
prochain match. formateur, et je veux qu'on me FC Nantes un outil de travail exceptionnel.
considère comme tel" Et il était logique que ce soit quelqu'un de
Vous n'étiez pas trop focalisé sur le compétent comme Raynald (Denoueix,
résultat ? ndlr), qui prenne la suite. Il l'a fait avec son propre ressenti, sa
J.C.S. : Jamais. Il faut bien analyser les raisons d'une défaite et propre sensibilité. C'est quelqu'un de plus méthodique que moi.
d'un succès. J'ai vu certains qui, même après une victoire, passaient
un drôle de dimanche… Le résultat n'est qu'un élément du match. Votre plus grand regret ?
À mon sens, on sous-estime l'importance de l'analyse qu'on peut en J.C.S. : Ne pas avoir entraîné à l'étranger, en Angleterre notam-
faire.Et c'est pareil pour un effectif que l'on découvre en début de sai- ment, avec l'ambition de disputer une finale de coupe d'Europe.
son. J'avais été sollicité par un bon club, mais je ne parlais pas un mot
d'Anglais, toujours pas d'ailleurs. Et vu ma manière de fonctionner,
C'est-à-dire ? cela m'apparaissait compliqué…
J.C.S. : Tout se joue dans le premier mois où l'on évalue les capa-
cités de son groupe, ce qu'il va pouvoir faire ou ne pas faire. Cette Et au FC Nantes ?
analyse-là, il ne faut pas la rater. Ensuite, il faut s'adapter. Je n'ai fait J.C.S. : Chaque fois, la réussite nous faisait mal. Dès qu'on obtenait

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de bons résultats, des joueurs partaient.Aujourd'hui, c'est monnaie 3-4 équipes choisies durant l'été, et je les suis pendant toute la
courante. Mais moi, à l'époque, j'ai fini par en être désabusé.Alors saison. Je vire l'entraîneur, personne ne me dit rien (rires), les
j'ai arrêté. journalistes ne me font pas ch… et je mène à chaque match une
réflexion pour aider l'équipe à mieux jouer. J'adore. Cette saison,
Ce fut douloureux ? c'est Barcelone,Arsenal, le Bayern et Dortmund. C'est une gymnas-
J.C.S. : Absolument pas. Vous savez, j'entraînais 24h sur 24. Il tique pour moi qui est indispensable. J'ai besoin de ça pour me
n'était pas rare que je me lève la nuit pour noter une idée.Vers la fin, maintenir. C'est que je ne suis plus tout jeune !
je ne me sentais plus libre, ce qui nuisait à mon imagination. Je
n'avais plus d'essence dans le moteur. La page blanche ! Je suis Dernière question : pourquoi avoir si peu fréquenté le
parti un matin, il n'y avait plus rien… Cela ne m'a pas empêché monde du foot et des médias depuis 15 ans ?
d'entraîner encore quelque temps, mais ce n'était plus pareil. J.C.S. : Je n'ai jamais aimé ça. Quant au milieu du foot, il reste
particulier…
Qu'est-ce qui vous manque le plus aujourd'hui ?
J.C.S. : Le contact avec les jeunes. Heureusement, j'ai plein de Vous avez souffert de certaines jalousies ?
petits-enfants. On se marre avec eux. (Pensif) Oui, j'ai rigolé toute J.C.S. : Certains disaient que j'étais un donneur de leçon alors que
ma carrière. Qu'est-ce qu'on a pu rire ! je disais simplement les choses telles qu'on les faisait, mais ça les
dérangeait.
Et le foot dans tout ça ?
J.C.S. : Tout va bien, je suis encore entraîneur. Pourquoi ?
J.C.S. : Ils n'admettaient pas que cela puisse être aussi simple.
Comment ça ?!
J.C.S. : Depuis que j'ai arrêté, je fais mon championnat à travers ■ Entretien réalisé par Julien Gourbeyre

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