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LA PREMIÈRE HUMANITÉ (1904-1905)

Octave Mirbeau a collaboré un peu plus de six mois à L'Humanité de Jaurès. Grâce à Pierre
Michel, nous connaissons depuis longtemps les éléments essentiels de cette participation 1. Il s'agit
de seize chroniques, publiées entre avril et novembre 1904, auxquelles s'ajoutent quatre ou cinq
interventions ponctuelles, les dernières sous la forme de lettres de protestation : contre la peine de
mort, en soutien à Hervé et à La Guerre sociale, enfin aux cheminots grévistes réquisitionnés et
poursuivis en cas de désobéissance2. Dès son premier numéro, daté du 18 avril 1904, et sans trop
dissimuler une certaine fierté, le quotidien met en avant le nom de ses collaborateurs littéraires :
quinze personnalités parmi lesquelles Mirbeau est cité en deuxième position, juste après Anatole
France, mais devant Jules Renard, Abel Hermant, Gustave Geffroy, Tristan Bernard et quelques
autres, dont Léon Blum et, un peu inattendu dans cette sphère, René Viviani. Cette Humanité est
très différente, non seulement bien entendu du quotidien communiste qu'elle est devenue après le
congrès de Tours, mais même de ce qu'elle fut à l'époque jaurésienne, après la réalisation de l'unité
socialiste et l'évolution du projet initial3. Il n'est pas sans intérêt d'y revenir, non pour prétendre y
voir la forme originelle et sans doute parfaite de l'idéal jaurésien, ce qui serait illusoire et réducteur,
mais pour comprendre de la manière la plus précise dans quelles conditions ont travaillé en
commun l'auteur du Jardin des supplices et celui de L'Armée nouvelle.

L'équipe et l'argent

Jaurès souhaite certainement depuis plusieurs années avoir son journal. Cette ambition n'est
pas toujours comprise aujourd'hui, où on aime distinguer entre l'ordre politique et celui de
l'information et du commentaire, mais il est à l'époque un élément indispensable de l'influence
politique. Les partis modernes émergent à peine, et difficilement. La politique s'exprime d'abord par
une presse foisonnante et diverse, qui structure et organise l'opinion publique. Gambetta a fondé La
République française. Jules Ferry s'exprimait dans L’Estafette de Saint-Dié, Clemenceau dispose de
L’Aurore après La Justice et avant L'Homme libre. Les préparatifs jaurésiens durent assez
longtemps. Nous pouvons en deviner à peu près le point de départ : Jaurès revient au Palais-
Bourbon, ce qui n'était nullement acquis d'avance, par son élection le 26 avril 1902. Ses partisans
sont regroupés dans le Parti Socialiste Français constitué à Tours au début de mars et,
personnellement, le philosophe devenu historien achève les volumes dont il s'est chargé pour
l'Histoire socialiste de la France (1789-1900), une grande édition populaire entreprise depuis deux
ans par la maison Rouff4. La question du journal peut d'autant mieux être posée que n'est plus à
craindre la concurrence du Petit Sou, confié par le milliardaire Edwards aux guesdistes afin de nuire
au gouvernement Waldeck-Rousseau et à ses soutiens. L'année 1903 permet aux préparatifs
d'avancer et, vers la fin de l'année, de prendre forme. Il faut réunir un capital et une équipe. Une
certaine discrétion est de mise, et le secret est plutôt bien gardé, jusque dans les archives, du moins
dans l'état actuel de nos connaissances. Diverses hypothèses sont tour à tour envisagées : un
quotidien propriété du Parti Socialiste Français ? Un journal socialiste, sans autres précisions ? Mais
avec quelles collaborations politiques ? Quelle place pour Gérault-Richard, le directeur de La Petite
République et indispensable compagnon de Jaurès dans la bataille dreyfusarde ? Pour les principaux
animateurs du PSF, Aristide Briand, étoile montante depuis 1902 au Palais-Bourbon, René Viviani,
1
Dans sa biographie écrite avec Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l'imprécateur au cœur fidèle, Paris, Séguier,
1990 et 2005, et dans sa communication, « Mirbeau et Jaurès », Jaurès et les écrivains, coordonné par Géraldi
Leroy, Orléans, Centre Charles Péguy, 1994. Quelques compléments dans Gilles Candar, « Mirbeau et
L'Humanité », La Quinzaine littéraire, n° 566, 16 au 30 novembre 1990.
2
L'Humanité, 12 février 1909, 26 février et 16 octobre 1910.
3
Alexandre Courban, “L'Humanité” de Jean Jaurès à Marcel Cachin – 1904-1939, Ivry, Les Éditions de l'Atelier,
2014.
4
Les deux derniers volumes rédigés par lui et d'abord publiés en fascicules paraissent en librairie en avril et décembre
1903.
qui en est au contraire écarté au même moment, donc encore plus disponible pour l'étude et la
presse, voire Francis de Pressensé ? Pour les tenants de l'aile gauche du PSF, les jeunes Renaudel,
Révelin, Longuet, volontiers critiques sur la politique du Bloc et capables d'égratigner au passage
leur leader parlementaire ? Les problèmes posés sont divers et évidemment parfois rejaillissent les
uns sur les autres. Charles Andler apporte son témoignage 5, à tout prendre plus fiable que celui du
très partial et assez manipulateur Georges Suarez6.
À les lire, à considérer les premiers numéros tout en prenant en compte les débats des
congrès socialistes ou ce qui se passe au Parlement, il est possible de dire que Jaurès, placé sans
ambiguïté à la tête de l'entreprise, ce qui n'était pas le cas à La Petite République, même s'il avait
été présenté comme codirecteur du quotidien depuis son échec électoral de 1898 7, dispose de deux
lieutenants, ses principaux collaborateurs politiques du moment, Aristide Briand et René Viviani.
Viviani8 n'est pas parlementaire pendant la législature 1902-1906. C'est sans doute ce qui explique
sa double présence dans la partie politique et la partie littéraire du journal. Il s'agit à la fois de
représenter une part importante de ce que doit être le journal et de préparer le prochain scrutin dans
sa circonscription du Quartier Latin pour lequel il n'est sans doute pas inutile de renforcer les
ressources plus proprement intellectuelles. Briand est député désormais, et se révèle
progressivement comme rapporteur désigné de la commission chargée de préparer la loi de
Séparation des Églises et de l'État. Tous deux ont longtemps animé le quotidien La Lanterne, mais
ils en ont été évincés et sont disponibles, ambitieux aussi. Sans doute auraient-ils pu s'entendre pour
prendre le contrôle de La Petite République, souvent critiquée pour ses affaires commerciales
douteuses avec sa boutique Aux cent mille paletots. Mais il vaut mieux parfois redémarrer de neuf
ou du moins en donner l'impression. C'était aussi plus simple d'autant que Gérault-Richard, le
directeur de La Petite République, a finalement choisi, à la toute fin de 1903, de rester avec les
commanditaires de son quotidien. Le titre du journal aurait été proposé par Lucien Herr. Jaurès le
justifie : « C’est à la réalisation de l’humanité que travaillent tous les socialistes », car
«  l’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine 9 »… Toujours l’utopie réaliste d’une
République athénienne, où des citoyens libres et instruits se rencontrent, de conscience à
conscience, pour bâtir un monde fraternel.
À quelque chose malheur est bon. Le renoncement du spirituel polémiste et bretteur Gérault
permet de s'adjoindre plus facilement deux militants intellectuels de premier plan, révélés par
l'Affaire, fort différents bien que tous deux de caractère affirmé et incommode. Francis de
Pressensé10, député socialiste de Lyon et président de la Ligue des Droits de l'Homme, s'était parfois
opposé à Jaurès au cours de la législature précédente. Il était un peu en rivalité avec lui, d'autant
plus qu'il avait pris la direction politique de L'Aurore. L'entremêlement de difficultés politiques et
financières se traduit cependant pour le journal de J'accuse par un nouvel équilibre qui voit le retour
à sa tête, courant 1903, de Clemenceau. Marginalisé, Pressensé se rapproche de Jaurès, dont il
accompagne l'évolution à gauche. Il entend pourtant continuer à garder le bulletin de politique
extérieure du Temps, le grand quotidien modéré, qu'il rédige depuis seize années, mais qu'il devra
abandonner à la fin de 1904. Depuis les combats de l'Affaire, Pressensé, homme tranchant et tout
d'une pièce dans ses choix, est aussi l'ami de Mirbeau. Ils ont tous deux affronté ensemble des
publics rétifs, par exemple à Avignon.
L'autre intellectuel socialiste est Lucien Herr, souvent présenté comme éminence grise du
socialisme, bibliothécaire de l'Ecole normale supérieure, secrétaire de rédaction de la Revue de

5
Charles Andler, La vie de Lucien Herr, Paris, Rieder, 1932, rééd. Maspero, 1977.
6
Georges Suarez, Briand, Paris, Plon, 1938-1952.
7
À La Petite République, Jaurès est en quelque sorte un co-directeur d'honneur de la rédaction, qui relève, depuis
1897, de Gérault-Richard, un ancien de La Bataille de Lisagaray, et il n'a aucunement la main sur l'actionnariat du
journal, géré par l'administrateur Maurice Dejean.
8
Jean-Marc Valentin, René Viviani (1863-1925), un orateur du silence à l'oubli, Limoges, Presses universitaires de
Limoges, 2013.
9
Jean Jaurès, « Notre but », L'Humanité, 18 avril 1904.
10
Rémi Fabre, Francis de Pressensé et la défense des droits de l'homme. Un intellectuel au combat, Rennes, Presses
universitaires de Rennes, 2004 (notamment p. 274-275).
Paris. La rédaction du journal repose pour l'essentiel sur la réunion de ces cinq hommes : Briand,
Pressensé et Viviani sont rédacteurs de politique intérieure, accompagnés d'Allemane, Fournière et
Révelin. Ces trois derniers sont des alliés : Allemane dirige le petit Parti Ouvrier Socialiste
Révolutionnaire ; Fournière est un des héritiers de Malon à la tête bientôt de La Revue socialiste ; et
Révelin une caution nécessaire de la gauche du PSF11. Mais seuls les trois premiers disposent
d'autres fonctions au sein du journal : Briand coiffe en principe aussi le mouvement social, Viviani
est donc le politique inséré dans la rubrique littéraire fleuron du journal, tandis que Pressensé et
Herr coiffent la politique internationale. Inutile de préciser, pour ce dernier point, que deux
responsables pour une seule fonction, c'est toujours un peu compliqué. Andler ne cache pas la
difficulté des rapports Herr/Pressensé jusqu'à ce que le premier choisisse de s'effacer, décision hâtée
par les difficultés du journal comme par ses propres ennuis de santé.
Les quotidiens socialistes d'avant L'Humanité ont souvent connu une existence agitée en
raison de retournements de situation au sein du conseil d'administration. La Petite République était
devenue socialiste par l'acquisition faite par trois jeunes intellectuels socialistes disposant d'un
patrimoine. Elle avait changé de directeur et de ligne politique au gré des évolutions ou des
humeurs des actionnaires. Le Cri du peuple de Vallès, Le Citoyen guesdiste, La Bataille blanquiste,
avaient vécu des parcours agités, avec des ruptures et des retournement sans doute aussi difficiles à
comprendre pour les contemporains que pour les historiens. Jaurès a voulu se prévenir contre ce
risque à L'Humanité. Les actions d'apport qui lui sont reconnues lui assurent le contrôle du journal.
Au conseil d'administration, il est épaulé par des amis sûrs (Rouanet, Casevitz). Son journal va être
le sien. Sur le financement initial du journal, Pierre Albert 12 a apporté beaucoup de lumières, mais
celles-ci ne dissipent pas tous les mystères. Au total, une somme assez importante est mobilisée. On
parle parfois, Charles Andler notamment, du « million » de L'Humanité. En fait, comme l'indiquent
Pierre Albert et Alexandre Courban, la Société de L'Humanité est constituée par un capital initial de
780 000 francs, mais la moitié de cette somme représente la rétribution symbolique de l'apport
intellectuel de Jaurès. La souscription financière proprement dite est de 390 000 francs sous la
forme de 3 900 actions de cent francs. Cela reste important., à peu près la somme réunie près d'une
décennie auparavant pour le lancement de la Verrerie Ouvrière d'Albi. À titre de comparaison et
pour esquisser une approche matérielle des diverses modalités de l'activité politique, le budget du
Parti Socialiste Unifié tourne à ses débuts autour de cinquante mille francs, huit fois moins.
L'Internationale socialiste, qui fait si belle figure dans les évocations romanesques d'Aragon ou
Martin du Gard, dotée de nouveaux moyens après 1905, disposera d'un budget annuel de quinze
mille francs, vingt-six fois moins que le capital réuni pour le journal. En même temps, il ne faut pas
s'imaginer des sommes colossales qui défieraient l'entendement. Le vieux libertaire Alexandre
Croix fait remarquer que les accusations portées contre le financement du journal concernent
finalement des sommes limitées. En tout état de cause, les millions n'ont pas coulé à flots sur
L'Humanité. Pour un peu moins de la moitié du capital réuni, au même moment Octave Mirbeau
achète et aménage sa grande bâtisse de Cormeilles-en-Vexin.
Les principaux actionnaires sont des amis, issus du combat dreyfusard, mais certaines
participations sont sinon symboliques, du moins accessoires. Considérons les grandes masses,
connues par les travaux de Pierre Albert et d'Alexandre Courban : deux actionnaires apportent
chacun plus du quart du capital, l'un est très connu, l'autre beaucoup moins. Il s'agit du professeur
Lévy-Bruhl et du journaliste et homme d'affaires Léon Picard, pour 100 000 francs chacun. Il a
souvent été dit ou écrit qu’ils ont donné leurs noms, au moins pour une partie des sommes
indiquées, en lieu et place de financiers souhaitant rester discrets. La famille Lévy-Bruhl précisait
cependant encore récemment que dans la famille, la réalité du sacrifice personnel de l'universitaire
ne faisait aucun doute et que la somme réunie fut toujours réputée provenir de la dot de son épouse,
fille unique de diamantaires d'Anvers. Léon Picard a moins inspiré les commentaires et il faut bien
11
Jaurès écrit à Jean Longuet, lui aussi intégré à la rédaction : « le journal sera authentiquement et activement
socialiste et il cherchera à faire la conciliation à gauche », lettre du 14 mars 1904, publiée dans le Bulletin de la
SEJ n° 51, octobre-décembre 1973.
12
Pierre Albert, « Les sociétés du journal L’Humanité de 1904 à 1920 », in Christian Delporte et alii, “L’Humanité”
de Jaurès à nos jours, Paris, Nouveau monde, 2004, p. 29-42.
reconnaître qu'il semble avoir laissé peu de traces documentaires dans les archives, du moins celles
dont j'ai eu connaissance jusqu'à présent. Il reste totalement inconnu du Maitron par exemple, alors
que nous le repérons dans plusieurs entreprises de presse socialistes du temps : co-responsable avec
Jules Guesde du Citoyen (1881-1882), directeur du dreyfusiste Droits de l'homme (1898-1900),
actionnaire et premier responsable du bulletin financier de L'Humanité (1904-1905). Dans les
polémiques, ou allusions plus ou moins explicites, il est parfois indiqué ou suggéré qu'il aurait agi
pour le compte des Rothschild, ou de la Compagnie des agents de change, par l'intermédiaire pour
cette dernière de Maurice Berteaux, agent de change et député radical-socialiste de Seine-et-Oise.
Sont aussi cités parfois Jean Dupuy, directeur du Petit Parisien et ancien ministre de Waldeck-
Rousseau, et la marquise Arconati-Visconti, donatrice très probable, puisque dans sa
correspondance avec Jaurès, elle déclare regretter d'avoir donné de l'argent pour L'Humanité, « cette
ordure13 »…
Il arrive aussi que les hommes d'affaire agissent au grand jour. Les frères Charles et Louis
Louis-Dreyfus, négociants en céréales et dont les descendants au XXI e siècle sont toujours très
présents dans le monde de la presse, apportent chacun 25 000 francs, soit au total près de 13 % de
l'ensemble. L'éditeur de Jaurès, Jules Rouff, qui publie alors son Histoire socialiste de la France
contemporaine et compte bien développer de nouveaux projets avec le député du Tarn, investit,
avec son gendre Henry Casevitz, 20 000 francs. En fait, il semble qu'après tant de mois d'efforts il
faille plutôt s'étonner du caractère resserré de la liste fournie. Citons simplement les autres
contributeurs avec les montants de leurs souscriptions : le docteur Albert Lévi-Bram (25 000
francs), l'ingénieur Camille Rodrigues-Ely (2 500 francs), Salomon Reinach (10 000 francs), André
Blum, le frère de Léon (5 000 francs), Georges Sachs, le grand-père de l'auteur du Sabbat et ami
d'Anatole France (8 000 francs), Paul Reclus (1 000 francs), et les principaux politiques à la fois
suffisamment fortunés et intéressés au projet : Pressensé (30 000 francs), Jaurès (16 400 francs),
Lucien Herr (15 000 francs), Gustave Rouanet (1 800 francs)... Il est vrai que les bonnes volontés se
trouvaient fréquemment sollicitées. Georges Sachs vient de prendre à sa charge la publication du
compte rendu du congrès de Bordeaux du PSF, les députés ont aussi des campagnes électorales à
payer...
Pour conclure, il est possible de s'entendre sur le sens général des soutiens. Jaurès fonde le
journal avec l’appui de quelques intellectuels et amis fortunés, dont quelques grands bourgeois,
souvent de confession ou d'origine juive, mais pas seulement, reconnaissants de son combat
dreyfusard et soucieux de poursuivre l’action laïque contre l’Église catholique, qui parvient alors à
son point décisif. L'existence d'un enseignement confessionnel d'ordre privé comme la séparation
des Églises et de l'État notamment sont en jeu.

La politique éditoriale...

Il faut replacer la première Humanité dans son contexte politique. Le Bloc des gauches est
au pouvoir et le président du Conseil Émile Combes mène une politique d'action républicaine qu'on
peut qualifier de vigoureusement anticléricale ou d'affirmation laïque. Cette politique a l'entier
soutien du journal, toutes composantes réunies, et d'abord celle de Mirbeau, présent lors du
lancement du journal. Jules Renard est souvent cité pour sa description de la réunion festive du
lancement : « France parle. Mirbeau rit. Jaurès écoute, la tête mobile ; il regarde l'un, puis l'autre.
Braind est jovial14 ».
L'Humanité arrive dans un moment décisif de la vie politique. Apparemment, le
gouvernement est populaire, appuyé par la masse des comités républicains, notamment radicaux, les
journaux de même tendance et les loges franc-maçonnes. Les élections sénatoriales ont été bonnes
et les municipales du mois de mai ne s'annoncent pas mauvaises. De fait, Paris va être repris aux
nationalistes et conservateurs alliés. En même temps, les incertitudes s'accumulent. Des
personnalités ou certains groupes critiquent la timidité des réformes sociales engagées. Cela se
13
Gérard Baal, « Jaurès et la marquise Arconati-Visconti », Jean Jaurès bulletin de la SEJ , n° 73, avril-juin 1979.
14
Jules Renard, Journal 1887-1910, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1965 [1925-1927], p. 897.
comprend du côté des socialistes qui se proclament « révolutionnaires », hors de la majorité
parlementaire, mais une telle attitude se manifeste aussi dans les rangs en principe
gouvernementaux, chez les influents anciens ministres Millerand ou Doumer, par exemple. Une
bonne partie du programme laïque a été mis en œuvre avec le refus de légalisation d'un grand
nombre de congrégations religieuses et l'interdiction faite aux religieux d'enseigner, qui condamne
en principe à court terme l'école catholique. La question qui se pose désormais de plus en plus
ouvertement est celle de la Séparation des Églises et de l'État. La première Humanité est un organe
militant de cette bataille et au passage nous pouvons noter que Mirbeau y prend toute sa part, c'est
aussi une raison de sa présence dans le journal. Il est un des admirateurs convaincus du « petit
homme », le président Combes qui poursuit sa route sans se laisser impressionner. L'Humanité joue
un rôle de soutien actif et devance même l'événement. Sa publication de la note pontificale de
protestation contre le voyage du président Loubet à Rome, transmise à Jaurès par le prince Albert de
Monaco est directement à l'origine de la rupture des relations diplomatiques entre la France et le
Vatican. Sans relations diplomatiques, la Séparation devient pratiquement inévitable. Le camp
laïque a pu hésiter sur ce point, Combes lui-même, longtemps plutôt concordataire afin de pouvoir
mieux surveiller les cultes. Briand, désigné, depuis le printemps 1903, rapporteur de la commission
de la Chambre chargée de préparer la loi, est bien décidé au contraire à la rendre effective et en
même temps acceptable, et donc à obtenir un succès décisif pour la suite de sa carrière politique. De
toute façon, il faut se méfier des reconstitutions a posteriori. Les hommes réfléchissent, s'adaptent,
évoluent... Fin 1904, il est du reste clair que le gouvernement Combes est considérablement affaibli.
Sa démission le 18 janvier 1905 est un ultime moyen pour chercher à peser sur la suite.
Visiblement, Jaurès ou Pressensé acceptent progressivement d'entrer dans les vues plus modérées,
ou plus politiques, de Briand. C'est de la politique et, encore au passage, ce n'est certainement pas
ce qui plait à Octave Mirbeau, mais il serait difficile qu'il puisse en être autrement.
Disons-le. : L'Humanité est pleinement gouvernementale tant que dure le gouvernement
Combes. Elle soutient l'essentiel de la politique intérieure du gouvernement. En politique extérieure,
elle l'est à moitié. La grande affaire de la diplomatie pilotée par Théophile Delcassé, qui survit aux
changements de gouvernement et même de majorité, est constituée par le rapprochement avec la
Grande-Bretagne, officialisé en avril 1904, qu'on appelle l'Entente cordiale, complété par une
réconciliation avec l'Italie de Giolitti. Il s'agit exactement de ce que souhaite et préconise
L'Humanité. La seule divergence, mais elle importe alors assez peu et ne tient pas à la politique de
ce gouvernement précis, tient à l'alliance franco-russe. L'Humanité déteste le régime tsariste, clef de
voûte de la réaction européenne. Elle souhaite la victoire du Japon et espère une révolution en
Russie, au moins de profonds changements.
Sans être à proprement parler un politique, Mirbeau consacre justement la majorité de ses
articles à ses deux aspects : la politique anticléricale du gouvernement et la lutte contre la Russie
tsariste. Il admire et soutient la politique intérieure du gouvernement sur un aspect essentiel, mais se
rapproche des révolutionnaires en politique extérieure. Combes n'est pas renversé, mais affaibli à la
longue par le climat de tension perpétuelle qu'entretient sa politique et par quelques affaires,
notamment celle des fiches, qui révèle un système parallèle de contrôle des officiers par les loges
franc-maçonnes directement relié au cabinet du ministre de la Guerre. L'Humanité fait bloc avec
Jaurès qui s'écrie à la Chambre : « Sera dupe qui voudra ! Sera complice qui voudra ! »... mais
évidement de telles méthodes choquent une part des soutiens du gouvernement. Elles manquent
d'élégance... Cela n'infirme pas, mais relativise le propos un peu désenchanté que Pierre Michel
signale dans une lettre de Mirbeau à Rodin : « Il ne m'a pas convenu de rester à L'Humanité où tout
est sacrifié à la politique, et où les écrivains ne comptent pas 15 ». On ne peut nier que le projet
initial du journal était plus culturel, dreyfusien, intellectuel, mais sa dimension politique existait.
Comme elle convenait davantage aux humeurs combattives de Mirbeau, elle le dérangeait aussi sans
doute moins.
Un journal toutefois, n'a pas seulement besoin d'une rédaction et de financement, il lui faut
15
Octave Mirbeau, lettre à Rodin, fin décembre 1904, citée par Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave
Mirbeau..., op. cit.
aussi des lecteurs. Le premier éditorial de Jaurès est souvent cité : « C'est par des informations
étendues et exactes que nous voudrions donner à toutes les intelligences libres le moyen de
comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. » Il reste du professeur chez Jaurès.
Si nous consultons les premiers articles de L'Humanité à la suite de La Petite République où il
écrivait quelques mois auparavant, la première différence qui s'impose tient à la taille des articles.
Dans les premières Huma, les articles sont souvent longs. Jaurès Herr, Pressensé et les autres
prennent toute la place nécessaire pour bien expliquer aux lecteurs les sujets dont ils traitent.
Difficile ici de ne pas penser au mot fameux prêté à Briand : il aurait répondu à Jaurès qui se vantait
« d’avoir dix-sept agrégés » : « mais où sont les journalistes ?  ». Le mot est certainement
apocryphe, rapporté par Gustave Téry, qui n'est pas vraiment un témoin de confiance. En fait,
Alexandre Courban a compté sept agrégés dans la rédaction : Jaurès, Herr, Milhaud (philosophie),
Lanson, Ellen (Lettres), Andler (allemand), Albert Thomas (histoire) avec deux normaliens en
prime (Blum et Zévaco)16. C'est anecdotique. Ce qui compte, et a dû séduire Mirbeau de prime
abord, est que le journal met en avant sa parure intellectuelle et littéraire : quinze collaborateurs
présentés comme littéraires, avec de nombreux diplômés. Le deuxième cercle, littéraire, apparaît
aujourd'hui comme hier particulièrement brillant : Anatole France, Jules Renard, Octave Mirbeau,
Tristan Bernard, Léon Blum, Jean Ajalbert, Gustave Geffroy, Georges Lecomte, Abel Hermant,
Michel Zévaco, l'auteur des Pardaillan et du Capitan, Bernard Marcel (musique), Louis Vauxcelles
(l'inventeur du « fauvisme ») pour les arts... Le troisième est celui des compétences, de jeunes
intellectuels qui prennent en charge des domaines particuliers : Albert Thomas, normalien et
cacique à l'agrégation d'histoire pour le syndicalisme, le chimiste Landrieu, qui collabore avec les
Curie, et le sociologue Marcel Mauss, qui travaille sous la férule inquiète de son oncle Durkheim,
pour les coopératives, Gustave Lanson pour l'enseignement, Jules-Louis Breton pour les sciences,
Daniel Halévy aux informations générales... Sans oublier un réseau dense de correspondants
internationaux en Allemagne, Suisse, Angleterre, Belgique, Autriche-Hongrie, Italie... Le temps du
Bloc est encore celui des suites de la victoire dreyfusienne, où n'ont pas disparu toutes les
espérances de rencontres entre prolétaires et intellectuels, où les Universités populaires représentent
encore une espérance vivace : leur nombre ne cesse d'augmenter jusqu'en 1906 17. D'une certaine
manière, L'Humanité aurait voulu être une « université populaire » de la politique.
Pour Jaurès, c'est ainsi « respecter le prolétariat ». Il faut aller à la vérité et ne pas craindre
d'exposer longuement tout ce qui doit l'être. Je ne renouvellerai pas ici le récit de la désillusion, fort
bien décrit par Jules Renard dans son Journal et que tous les historiens reprennent plus ou moins.
Les ventes s'effondrent. Le journal comptait trouver son équilibre à 70 000, mais au bout de
quelques mois il n'est pas au quart de cet étiage. Il faut faire des économies drastiques, trouver de
nouveaux financements, et aussi s'adapter. Il n'est guère possible de fixer une date précise pour en
finir avec cette première Humanité. Mirbeau cesse sa collaboration en novembre. Léon Blum au
printemps 1905, Lucien Herr à l'été. Jaurès pare au plus pressé, il doit gérer une rupture politique
difficile et progressive avec Briand et Viviani, la réalisation d'une unité socialiste (avril 1905), qui
est loin d'assurer son emprise glorieuse sur le socialisme français. Les grandes initiatives politiques
d'ouverture du journal et de transformation de la première Société des actionnaires se feront en
1906. Mais, dès 1905, le journal appauvri ne ressemblait plus à ce qu'il était dans les premiers mois.
Surtout il avait perdu sa spécificité littéraire et culturelle. Sans doute pas pour toujours : dans les
toutes dernières années avant la guerre, certaines ambitions initiales reviennent à l'ordre du jour.
Mais, en 1905, le journal doit à la fois s'adapter à sa mévente, choisit au fond de se politiser et se
prolétariser davantage, et la priorité du moment devient l'unité socialiste, objectif politique et social
fondé sur des idées d'organisation collective peu compatibles avec les sentiments profonds de
Mirbeau : « Jaurès se préoccupe de l'unité socialiste. Qu'est-ce que ça nous fait, l'unité
socialiste18 ? » Mais ses réserves ne doivent pas être individualisées à l'excès. Elles correspondent,
16
Alexandre Courban, L'Humanité de Jean Jaurès à Marcel Cachin 1904-1939, Ivry, Ed. de l'Atelier, 2014, p. 36
17
Lucien Mercier, Les universités populaires 1899-1914. Éducation populaire et mouvement ouvrier au début du
siècle, Paris, Les éditions ouvrières, 1986.
18
Entretien d'Octave Mirbeau avec de Chavagnes, Mirbeau, Gil Blas, 16 octobre 1905.
comme l'a relevé Madeleine Rebérioux, à la déception de toute une génération dreyfusienne 19. Au
reste, il ne serait pas difficile de trouver à chaque génération des accès de désenchantement civique,
sans doute aussi ancien que l'espérance et en tout cas sa conclusion fréquente, ce qui n'annule pas
pour autant ce qui a précédé. Jaurès le comprend parfaitement, me semble-t-il, du moins dans les
dernières années de sa vie. Cet optimiste combatif vit avec un fond de mélancolie de plus en plus
perceptible qu'ont souvent relevé ses biographes, de Jean-Pierre Rioux à Madeleine Rebérioux et
Vincent Duclert. Mais cette mélancolie est acceptée, assumée et pleinement intégrée à la politique,
dans de tout autres proportions que ne pouvait ou se devait de le faire l'écrivain Octave Mirbeau. À
la marquise Arconati-Visconti, qui lui reproche, aux alentours de 1910 ou 1911, ce qu'elle juge être
d'inacceptables dérives, avec son langage direct habituel : « Vous me faites l'effet d'une vierge dans
un bordel », Jaurès répond, et ce peut être notre conclusion provisoire pour l'évocation de ce journal
et de son directeur : « je ne suis pas si vierge que ça et L'Humanité n'est pas un bordel20 ».

Gilles CANDAR
Président de la Société d'études jaurésiennes

19
Madeleine Rebérioux, « Jaurès et Blum », Cahiers Léon Blum n° 11-12, 1982.
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Cité par Gérard Baal, « Un salon dreyfusard : la marquise Arconati-Visconti et ses amis », Revue d'histoire moderne
et contemporaine, t. 28-3, juillet-septembre 1981, p. 433-463 (p. 459).

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