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MIRBEAU, DREYFUSARD, DREYFUSISTE, DREYFUSIEN 

Il ne sera pas question ici de dire une nouvelle fois l’engagement d’Octave Mirbeau
dans la célèbre Affaire. Pierre Michel, dans les très nombreux travaux qu’il a consacrés à
« l’imprécateur au cœur fidèle », nous a tout dit de ce dreyfusard de combat, de plume, de
parole et d’amitié. Un travail après lequel il n’y a plus rien à dire et un travail duquel il n’y a
rien à dire, de négatif tout au moins, à moins de vouloir « chipoter » sur deux ou trois
« bricolettes » l’éminent mirbeaulogue. Nous nous permettrons, parce qu’elle offre une
parfaite entrée en matière pour développer le curieux titre que nous avons cru devoir donner à
ces quelques pages, de nous attarder un peu sur une d’entre elles.
Dans sa biographie comme dans son Affaire Dreyfus, recueil des textes de l’auteur du
Journal d’une femme de chambre sur la question, Pierre Michel nous dit que Mirbeau fut
l’initiateur de la seconde protestation de janvier 1898, celle dite « des garanties légales » :
Les soussignés, frappés des irrégularités commises dans le procès Dreyfus de 1894, et
du mystère qui a entouré le procès Esterhazy, persuadés d’autre part que la nation tout
entière est intéressée au maintien des garanties légales, seule protection des citoyens
dans un pays libre, étonnés des perquisitions faites chez le lieutenant-colonel Picquart et
des perquisitions non moins illégales attribuées à ce dernier officier, émus des procédés
d’information judiciaire employés par l’autorité militaire, demandent à la Chambre de
maintenir les garanties légales des citoyens contre tout arbitraire.

Mirbeau ne fut pour rien dans cette protestation et il ne faut pas se laisser abuser par le
fait que son nom apparaisse en premier dans ce qui a jusqu’alors été considéré à tort comme la
première liste. En effet, cette liste est la deuxième 1, et, quand bien même serait-elle la
première, l’ordre des noms n’est pas nécessairement une indication de paternité. Cette
protestation fut bien, comme la première, à l’initiative de Lucien Herr et de Daniel Halévy et
avait pour but de permettre de rallier ceux que le texte plus vigoureux de la précédente avait
pu rebuter. Deux adresses, donc, comme l’avait préconisé Halévy, « l’une pour être signée
par le petit nombre, l’autre pour être signée par le grand nombre » et pour cela, comme
l’avait expliqué Pierre Quillard à propos de la seconde, « aussi modérée que possible, pour
avoir le plus possible de signatures 2 ». D’où la phrase sur Picquart, qui n’était pas une
indication de la méfiance des rédacteurs pour le militaire, mais une volonté pour rassurer les
plus craintifs de marquer les fautes des deux parties.
Cette liste, la différence voulue entre les deux, la question du petit et du grand nombre
montrent bien que les raisons, les natures, les modalités et les modes d’engagements dans le
camp des partisans du capitaine Dreyfus furent nombreux et variés. Pour typologiser ces
« dreyfusismes », Vincent Duclert, en 19943, a proposé de distinguer « dreyfusards »,
« dreyfusistes » et « dreyfusiens » : les dreyfusards « rassemblent le groupe des défenseurs de
1
Ainsi que l’indiquent la mention « Troisième liste » de la liste suivante publiée dans L’Aurore du 17 et la
présence dans le numéro du 15 de la première liste, non numérotée, première liste ouverte par la signature de
Charles Friedel. Alain Pagès nous a d’ailleurs signalé un entrefilet qui nous avait échappé, publié dans Le Siècle 
du 17 janvier et qui précise, en introduisant cette deuxième liste : « La pétition dont nous avons publié le texte et
qui demande à la Chambre des députés “de maintenir les garanties légales des citoyens contre tout arbitraire”
a reçu de nouvelles adhésions, parmi lesquelles on signale celles de MM. Octave Mirbeau, Paul Alexis, Gustave
Geffroy […] ».
2
Voir notre Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Paris, Les Belles Lettres, 2014, p. 591.
3
Vincent Duclert, L’Affaire Dreyfus, Paris, La Découverte, Repères, 1994, p. 82-83.
Dreyfus qui s’est attaché, entre 1896 et 1899, à reconstituer publiquement les circonstances
du procès de 1894 pour en prouver la forfaiture et démontrer l’innocence de Dreyfus » ; les
dreyfusistes : ceux qui voulaient considérer l’affaire « comme un fait explicateur de la société,
comme un événement de référence pour construire une autre politique » ; et les dreyfusiens,
« ni dreyfusards ni dreyfusistes » : ceux qui étaient partisans de l’apaisement et de la
liquidation d’une affaire dangereuse pour l’ordre social et républicain.
Il nous semble, comme nous l’avons écrit ailleurs 4, que si cette typologie peut être
pratique, elle a deux principaux inconvénients. Le premier est de croiser celle de Charles
Maurras et d’ainsi créer une confusion. Pour lui – autant de nuances comme l’écrira Jacques
Bainville, « pareilles aux variations des Églises protestantes 5 » –, « dreyfusard » n’était que
l’épithète né aux « premiers jours d’étonnement et de rage », « dreyfusiste » le qualificatif des
politiques et « dreyfusien » celui de « l’école des Droits de l’homme6 ». L’autre inconvénient
est que ces catégories, comme toutes catégories, demeurent incomplètes et quasi-
immanquablement floues en ce qu’elles se chevauchent souvent et se télescopent parfois. On
pouvait être, comme Mirbeau, dreyfusard tout en étant dreyfusiste ; dreyfusard tout en étant
dreyfusien, comme Cornély ; dreyfusien tout en étant antidreyfusard et antidreyfusiste,
comme Georges Berthoulat ; dreyfusard, dreyfusiste et dreyfusien, comme Georges
Barbézieux ; dreyfusiste et non dreyfusard, puis dreyfusard tout en demeurant dreyfusiste,
comme Sébastien Faure, etc. Sans doute, donc, faudrait-il, si on voulait qualifier plus
finement la nature et la qualité des dreyfusismes et distinguer les buts poursuivis, s’entendre,
un peu à la manière de ce qu’a pu faire Bertrand Joly pour le camp adverse 7, sur des
catégories plus précises et tenant compte aussi des moments de l’Affaire. On le comprend
bien, toutes pratiques qu’elles soient, ces catégories posent le problème de manquer de
nuances. Et la chose se complique quand on observe les seuls dreyfusards sur les premiers
temps de l’Affaire (jusqu’à la mort d’Henry, pour l’essentiel). Beaucoup purent ainsi rejoindre
le camp des partisans de Dreyfus en demandant la révision du procès, sans nécessairement
vouloir prendre en considération l’innocence de Dreyfus, et cela pour quatre possibles
raisons : soit parce qu’ils se refusaient à entrer dans cette question ; soit parce qu’ils ne
voulaient pas la poser en postulat ; soit encore parce qu’ils ne voulaient pas défendre une
opinion qu’ils ne pouvaient prouver – à l’image de ce que fut longtemps la position de
Clemenceau – ; soit enfin, et à vrai dire plus rarement, comme put le défendre Paul de
Cassagnac, parce qu’ils croyaient Dreyfus coupable, mais ne pouvaient tolérer que les règles
du droit n’aient pas été respectées à l’occasion du jugement qui l’avait condamné. Nous avons
donc, et pour cela, proposé de parler aussi de « révisionnistes » pour distinguer ceux qui
voulaient simplement que fût appliquée la justice, et ainsi les distinguer des dreyfusards, qui
défendaient en premier lieu l’innocence du capitaine.
S’il ne fut pas dreyfusien – il comprit certes la grâce, mais ne voulut pas de la
« politique de l’éponge » –, Mirbeau fut donc révisionniste, parce qu’il était dreyfusard, et

4
Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, op. cit., p. 604-606.
5
Jacques Bainville, La Troisième République. 1870-1935, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1935, p. 203-204.
6
Charles Maurras, « Revue des machinations dreyfusiennes », L’Action française, tome IV, 1er janvier 1901, p.
46 et « La Politique de Ronsard », L’Action française, 24-25 avril 1943. Voir aussi colonel Larpent, Les Leçons
de l’affaire Dreyfus, Paris, Librairie d’Action française, 1930, p. 6-7.
7
Bertrand Joly, « Les antidreyfusards croyaient-ils Dreyfus coupable ? », Revue historique, CCXCI/2, avril-juin
1994, p. 430-435.
dreyfusard, si on veut considérer que le poète de « Chez l’illustre écrivain8 » lui doit
beaucoup, à un moment où ne l’étaient, ou n’osaient le soutenir, que la famille du capitaine, le
commandant Forzinetti, l’avocat Demange et Bernard Lazare. Dreyfusard et un dreyfusard qui
ne varia pas, à la différence de nombreux autres, comme Clemenceau ou Labori, qui furent
bientôt partisans du sacrifice de l’homme pour assurer le triomphe de l’idéal. Un idéal qui fut
aussi son combat et fait de lui un dreyfusiste, en ce qu’il souhaitait que l’Affaire fût l’occasion
de penser une République plus juste.
Dreyfusard, dreyfusiste, Mirbeau fut aussi « zoliste ». Il le fut par attachement à Zola et
parce que son attitude était pour lui « admirable », que plus que jamais il « l’admir[ait] sans
réserves9 » et que « son acte », « J’accuse… ! », était un superbe « cri de pitié et de vérité
parti en même temps de son cœur et de son esprit 10 ». Il le dira à Fernand Xau : « J’ai pour
Émile Zola la plus ardente amitié ; pour son œuvre, la plus ardente admiration ; pour son
acte de vérité et de justice, la plus ardente foi 11. » Ce « zolisme » ne fut pas si courant,
contrairement à ce qu’on pourrait croire. Il fut une expression dreyfusiste en ce que le
« J’accuse… ! » plaçait le débat sur un terrain à proprement parler révolutionnaire, stratégie
que condamnèrent de nombreux dreyfusards, quelques dreyfusistes et un certain nombre de
révisionnistes12.
Mais s’il fut « zoliste », Mirbeau fut aussi « picquariste »… Après le départ en exil de
Zola, Picquart, en prison, incarna, pour le gros des partisans de Dreyfus ou de la révision de
son procès, le point de ralliement. Il était ici question de stratégie et d’une stratégie qu’on
devait à Clemenceau13. Car Dreyfus, au loin sur son île, juif dans un pays que gangrenait le
préjugé, homme que beaucoup, et tout particulièrement quand ils ne le connaissaient pas,
jugeaient falot ou antipathique, n’était pas un héros suffisamment mobilisateur, alors que
Picquart, militaire, antisémite sans complexe, portant beau et charismatique, incarnation
surtout de la conscience refusant de plier, de ce que devait être l’honneur et plus
particulièrement l’honneur militaire, et victime pour cela, l’était au plus haut point.
Clemenceau avait distingué les deux victimes, « la victime involontaire » et la « victime
volontaire » :
Dreyfus eut contre lui une fatalité terrible, comme Œdipe au chemin marqué par le
destin. […] Pour s’être trouvé au point de rencontre de toutes ces choses, Dreyfus est au
bagne, et les siens luttent éperdument pour sauver moins sa vie que son nom du
déshonneur. Cela est émouvant. Mais combien l’histoire nous fournit-elle de semblables
victimes ? Nous luttons pour Dreyfus, sans doute, parce que tout homme qui souffre
injustement fait appel aux meilleurs sentiments de l’âme humaine. Nous luttons surtout
pour la France qui serait à jamais déshonorée si elle acceptait définitivement la
complicité du crime public, dont le scandale stupéfie, à cette heure, tous les peuples
civilisés de la terre. […] Picquart, lui, n’est pas la victime involontaire. C’est l’homme

8
Octave Mirbeau, L’Affaire Dreyfus, Paris, Librairie Séguier, 1991, p. 45.
9
Ibid., p. 56.
10
Ibid., p. 64.
11
Ibid., p. 61.
12
Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, op. cit., p. 587-588.
13
Voir nos notices « Affaire Dreyfus » et « Picquart » dans le très récent Dictionnaire Clemenceau (Sylvie
Brodziak et Samuël Tomei dir., Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2017).
qui, pour réparer le mal, s’offre en sacrifice, de propos délibéré. [...] C’est pourquoi je
dis que celui-là est la vraie victime, ne souffrant que parce qu’il a délibérément sacrifié
son avenir, sa liberté, sa vie pour réparer l’erreur des uns, le crime des autres. 14

Mirbeau n’opérait aucune distinction, mais vit aussi en Picquart ce héros du devoir qu’il
exalta, célébrant son sacrifice mais encore, point de vue rare chez les partisans de la révision
du procès Dreyfus et point de vue ô combien mirbellien, parce que, militaire, il s’était mis
hors l’armée et s’y était obstiné :
Le colonel Picquart avait le choix, entre la plus belle carrière qui se fût jamais ouverte
devant un officier, et le cachot. On ne lui demandait que de se taire. Il a préféré parler et,
de ce fait, il a choisi le cachot. Ce qui l’attendait, outrages mortels, calomnies
effroyables, complots sinistres contre son honneur et contre sa vie, il le savait, car il sait
ce que l’âme militaire contient de haine féroce, de vengeance lâche, d’audace dans le
crime… Entre lui et l’armée, il savait que c’était un duel à mort, un duel, où, pour se
défendre et combattre, il n’avait qu’une arme : sa conscience. Comme on avait
condamné Dreyfus, coupable d’être innocent, il savait qu’on condamnerait Picquart,
doublement coupable d’une double innocence : celle de Dreyfus et la sienne.15

Et s’il pouvait parler de « héros », parce que le mot était pratique, pratique à employer
et facile à comprendre, il préférait, parler d’« homme », littéralement au sens du « mentsch »
yiddish16, ou de « symbole ».
C’est que Picquart n’est pas seulement un héros, c’est quelque chose de plus cher et de
plus grand : un symbole. Dans la déroute de nos croyances et de nos énergies, dans les
ruines de nous-mêmes, il s’est levé, tout à coup, comme l’image du devoir, de l’esprit de
sacrifice, de la conscience qui est en lui, par tout ce qui se dégage de lui de force
tranquille, et de mâles vouloirs, c’est lui qui a rallié nos courages, et donné une forme
noble et précise, à nos vagues désirs de justice, à notre obscur amour de l’humanité.17

Mirbeau n’avait certes pas besoin de Picquart pour exprimer son courage, donner forme
à ses désirs de justice, à son amour de l’humanité. Et c’est pour cela, peut-être, que
dreyfusard, dreyfusiste, révisionniste, zoliste, picquariste, on pourrait le considérer avant tout
comme « dreyfusoïde ». Son engagement allait de soi et ne fut jamais qu’une nouvelle
expression, ou plutôt le prolongement, de son engagement pour la jeune littérature, pour les
peintres de l’avant-garde, pour les compagnons anarchistes persécutés. Mirbeau fut du côté du
capitaine et de ses partisans par tempérament, idéal, presque par nature, et, comme son
compagnon Bernard Lazare, parce qu’il voyait en l’Affaire une formidable « leçon de
choses », un pas décisif vers une autre compréhension du monde et des hommes. Ainsi qu’il
l’écrira :
Malgré ses affreuses tristesses et ses uniques douleurs, malgré tant d’infamies
dévoilées, et tant de crimes encore inconnus, il faut bénir cette affaire Dreyfus de nous
avoir en quelque sorte révélés à nous-mêmes, d’avoir donné à beaucoup d’entre nous,

14
« La vraie victime », L’Aurore, 26 août 1898. Repris dans Vers la réparation, Paris, Mémoire du Livre, 2003,
p. 175-176.
15
Octave Mirbeau, L’Affaire Dreyfus, op. cit., p. 241.
16
Ibid., p. 244.
17
Ibid., p. 168.
trop exclusifs ou trop sectaires dans leur compréhension de la vie sociale, un sens plus
large de l’humanité, un plus noble et plus ardent désir de justice, qui est le lien le plus
fort entre les hommes d’une même patrie, qui sera le lien le plus solide entre des races
qui finiront bien par se lasser d’être ennemies.18
Philippe ORIOL

18
Ibid., p. 161.

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