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DEUXIÈME PARTIE

ACTES DU COLLOQUE D’ANGERS

(31 mars – 1er avril 2017)

OCTAVE MIRBEAU,

POSTÉRITÉ ET MODERNITÉ

1
STENDHAL ET MIRBEAU :
DEUX VOYAGEURS IMPERTINENTS

Un certain nombre de questions se posent logiquement quand on songe à rapprocher


Stendhal et Mirbeau : Mirbeau connaît-il Stendhal ? l’a-t-il lu (et qu’a-t-il lu de lui ?) et l’a-t-il
apprécié ? Les réponses ne peuvent pas être très précises : précurseur en son temps, Mirbeau
connaît et loue Stendhal, mais ne semble pas forcément être sorti des grandes œuvres
romanesques (Le Rouge, La Chartreuse) ; il a au moins dû lire les grandes œuvres inachevées
qui sont exhumées et publiées en cette fin de siècle : Lucien Leuwen (1re éd. 1855, sous le titre
Le Chasseur vert1) et Lamiel pour la fiction, et entendre parler des Mémoires d’un touriste et
de La Vie de Henry Brulard pour l’écriture personnelle (ce sont les contemporains de Mirbeau
qui font d’ailleurs de Stendhal un précurseur de « l’intimisme2 »).
Pierre Michel, dans sa préface à La Duchesse Ghislaine, indique qu’en 1885, chez
Stendhal, Mirbeau admire surtout les « sensations de vie profonde3 » et le « style implacable
et tranquille », qu’il tend d’ailleurs à imiter (art. cité). Il plaît aussi sans doute à Mirbeau de
faire partie de ces happy few, lecteurs que Stendhal n’imaginait pas avoir avant les années
1880 précisément4. Mais Pierre Michel rappelle aussitôt la nuance fondamentale à apporter à
cet enthousiasme de jeunesse : dès sa rédaction du Calvaire, en 1886, Mirbeau, mettant plutôt
en œuvre une psychologie des profondeurs, commence à se méfier de ce qui lui semble une
excessive clarté chez Stendhal. Quand en 1907, Mirbeau publie La 628-E8, il est plutôt dans
cette phase de désamour par rapport à Stendhal. On trouve toutefois une référence à Stendhal
dans ce livre, au chapitre sur Bruxelles « Ma complice », quand Mirbeau évoque la petite
Mme B. « dont le naturel a le goût exquis de l’eau très pure, et dont l’absence d’hypocrisie
eût ravi Stendhal, aux Italiennes de qui elle ressemble5 ».
Mirbeau ne semble toutefois pas avoir lu les récits de voyage de Stendhal, en Italie ou
en France, ni ses écrits sur l’art, ni ses chroniques journalistiques, œuvres il est vrai assez peu
connues (et pas rééditées) en cette fin du XIX e siècle. Et pourtant ce sont là autant de points
d’accroche et de similarité entre les deux auteurs. Aussi nous nous intéresserons à leurs récits
de voyage respectifs, censés être « réels » pour Stendhal et « fictionnels » pour Mirbeau, en
restreignant notre propos à deux livres à la fois différents et similaires : les Mémoires d’un
touriste pour Stendhal (1838), et, pour Mirbeau, La 628-E8 (1907).
De fait, même s’ils voyagent à deux époques différentes et dans des espaces distincts,
Stendhal et Mirbeau se rejoignent par leur vision originale : lucide, ironique, décalée, parfois
1
Pierre Michel rappelle que le nom d’une des protagonistes est Leuven, ce qui n’est sans doute pas un hasard
(« La Duchesse Ghislaine : entre Stendhal et Proust », Préface de La Duchesse Ghislaine de Mirbeau, disponible
sur https://mirbeau.asso.fr/dprefaces/PM-preface%20Duchesse%20Ghislaine.pdf (consulté le 1er septembre
2017).
2
Voir la synthèse donnée par Michel Crouzet dans « L’expérience intimiste et l’acte d’écrire chez Stendhal »,
dans Intime, intimité, intimisme, Colloque de la société des études romantiques, Lille, PUL, 1976, p. 141-161.
3
« Une collection particulière », La France, 3 octobre 1884 (Combats esthétiques, édités, préfacés et annotés par
Pierre Michel & Jean-François Nivet, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1993, t. I, p. 56). Le 8 décembre 1884,
il parle de ses « visions profondes » (ibid., p. 88), le 23 avril 1885 de ses « impressions de vie profonde » (ibid.,
p. 155), le 16 juin 1886 de nouveau de « visions profondes » (ibid., p. 299).
4
Pierre Michel, ibid. : « En 1885, Mirbeau dit que Stendhal est “un grand incompris”» et fait partie de “ces
artistes prédestinés à n’être appréciés que des esprits supérieurs” » (« Les Portraits du siècle », La France, 23
avril 1885 ; Combats esthétiques, t. I, p. 155).
5
La 628-E8, éditions du Boucher - Société Octave Mirbeau, 2003, disponible en ligne :
http://www.leboucher.com/pdf/mirbeau/628e8.pdf, « Au cabaret », p. 112 (consulté le 3 septembre 2017).

2
cruelle, mais aussi fascinée par les changements et la modernité dont ils constatent les effets
dans les lieux qu’ils parcourent. Ce sont certains aspects de cette impertinence, non seulement
du regard par rapport aux usages et pratiques des voyageurs contemporains, mais également
de la restitution que ces deux écrivains en font dans leurs récits de voyage, caractérisés par le
refus de la convention, que nous allons analyser aujourd’hui.
I Deux voyageurs et deux textes bien différents
Nous avons tout d’abord affaire à deux cadres spatio-temporels bien différents.
Stendhal écrit le récit de voyages qu’il fit en 1837, et publie ses Mémoires d’un touriste en
1838 : c’est la fin de la période glorieuse du romantisme, fin de la Monarchie de Juillet et
début de l’industrialisation de la France. Mirbeau écrit, quant à lui, au début du XX e siècle,
moment ambigu de doute en même temps que d’enthousiasme, marqué par l’essor de
nouveaux courants intellectuels, en particulier du futurisme6. La 628-E8, premier « roman
automobile », est en effet publié en 1907, à partir du voyage effectué en 1905 par Mirbeau à
travers la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne.
C’est aussi à un deuxième niveau de temporalité, plus précis, que s’opposent les deux
auteurs, celui du rythme du voyage : à la lenteur le plus souvent exaspérante des diligences,
fiacres et autres calèches au temps de Stendhal, s’oppose la rapidité de la voiture, et
l’enthousiasme de Mirbeau pour la vitesse :
Le goût que j’ai pour l’auto, sœur moins gentille et plus savante de la barque, pour le
patin, pour la balançoire, pour les ballons, pour la fièvre aussi quelquefois, pour tout ce qui
m’élève et m’emporte, très vite, ailleurs, plus loin, plus haut, toujours plus haut et toujours
plus loin, au-delà de moi-même, tous ces goûts-là sont étroitement parents... Ils ont leur
commune origine dans cet instinct, refréné par notre civilisation, qui nous pousse à
participer aux rythmes de toute la vie, de la vie libre, ardente, et vague, vague, hélas !
comme nos désirs et nos destinées... (La 628-E8, op. cit., p. 159)

Cela va même jusqu’aux limites du fantastique puisque la vitesse de la voiture devient celle
du marcheur lui-même : la vision hallucinée qu’il donne d’Amsterdam donne l’impression
que, même à pied, il parcourt à toute allure la ville, jusqu’à l’étourdissement : le lecteur est
frappé par l’effet tourbillonnant d’un récit pris dans une spirale infernale (ibid., p. 57 et suiv.).
L’espace ensuite : le narrateur des Mémoires d’un touriste, marchand de fer de son
état, voyage en France, donc aucun exotisme n’est envisagé : il s’agit pour lui d’un enjeu
original, évoquer un pays trop connu et en même temps méconnu. Il explique ainsi, dès la
première page, vouloir combler un manque (« Il n’y a presque pas de voyages en France c’est
ce qui m’encourage à faire imprimer celui-ci7 »). Faux prétexte, en réalité, puisqu’ensuite il
ne cherche pas vraiment à faire connaître son pays, mais semble plutôt écrire pour son plaisir
et au gré de sa fantaisie. Inutile de rappeler qu’autant les voyages en Italie suscitent son
enthousiasme, autant ceux en France suscitent un avis mitigé de sa part. Il fait une partie du
voyage (jusqu’à Bourges, puis il part seul pour la Bretagne) avec Prosper Mérimée, qui est en
train de parcourir la France pour établir l’inventaire des monuments historiques) : sous le
masque d’un marchand de fer qui voyage pour son travail, il s’agit de l’itinéraire d’un
intellectuel avant l’heure (visite d’églises, de ruines, de bibliothèques et musées privés,
considérations techniques et scientifiques très précises…).
6
Voir Raffaella Cavalieri : « L’automobile, nouvelle héroïne romanesque : de Mirbeau à Bontempelli », Cahiers
Octave Mirbeau, n° 10, 2003, p. 124-130, disponible sur https://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/Cavaliari-
Lautomobile.pdf (consulté le 1er septembre 2017), et Anne-Cécile Pottier-Thoby : « La 628-E8, opus futuriste,
Cahiers Octave Mirbeau, n° 8, 2001, p. 106-120, disponible sur https://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/Thoby-
futuriste.pdf (consulté le 1er septembre 2017).
7
Mémoires d’un touriste, dans Voyages en France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1992,
p. 3.

3
Mirbeau fait pour sa part le « journal » très subjectif du voyage qu’il a effectué à
travers la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne en 1905, un espace à la fois proche (donc pas
vraiment exotique) et différent du territoire français, et surtout associé symboliquement à
l’idée d’une culture ancienne et raffinée. Mais il s’agit tout autant, comme il le suggère lui-
même dès ses premières lignes d’un voyage « à travers un peu de [lui]-même » (La 628-E8,
op. cit., p. 50), et il souligne le peu d’importance qu’a à ses yeux la destination et le lieu
visité :
Il y a des moments où, le plus sérieusement du monde je me demande quelle est, en tout
ceci, la part du rêve, et quelle, la part de la réalité. […] L’automobile, c’est le caprice, la
fantaisie, l’incohérence, l’oubli de tout… […]. D’ailleurs, Lille ou Bordeaux, Florence ou
Berlin, Buda-Pesth ou Madrid, Montpellier ou Pontarlier, qu’est-ce que cela fait ?... (ibid.,
p. 51)

Donc d’un côté un engagement de réalisme et un souci apparemment utilitaire, de l’autre la


revendication de la liberté et l’aveu de ce qui s’apparente à une forme de désillusion quant
aux lieux.
Ce constat nous amène à une deuxième différence notoire : Stendhal ne parvient pas
vraiment à rêver devant les paysages français (à quelques exceptions près, par exemple aux
environs de Grenoble, où il retrouve ses sublimes montagnes chères à son cœur 8) : la
comparaison récurrente avec l’Italie tourne infailliblement à l’avantage de cette dernière.
Mirbeau, à l’inverse, connaît des moments d’exaltation assez fréquents, somme toute, tout en
développant en parallèle un imaginaire fertile de la fuite, de l’évasion, voire d’une forme
d’exotisme, perceptible par exemple dans la peinture qu’il donne du port d’Anvers :
Et entre tout cela qui grince, qui halète, qui hurle et qui chante, l’entassement muet d’une
ville, et la vaporisation, dans le ciel, de coupoles dorées, de flèches bleues, de tours, de
cathédrales, d’on ne sait quoi... Au-delà, encore, l’infini... avec tout ce qu’il réveille en
nous de nostalgies endormies, tout ce qu’il déchaîne en nous de désirs nouveaux et
passionnés ! » (La 628-E8, op. cit., p. 155-156)

C’est ensuite par leur personnalité et leurs goûts mêmes que les deux écrivains
semblent devoir s’opposer. Stendhal, même s’il se définit comme une âme tendre camouflée
sous un vernis de cynisme, sensible au sublime, et avant tout désireuse de savoir comment ses
contemporains vont à la chasse au bonheur (Mémoires d’un touriste, op. cit., p. 50), semble
beaucoup plus égoïstement serein qu’Octave Mirbeau, lequel est sans aucun doute plus
fortuné mais en même temps plus tourmenté par les injustices sociales.
Le marchand de fer – et derrière lui Stendhal – exprime constamment son souci
(parfois un peu condescendant) d’aller à la rencontre des petites gens, qui lui semblent plus
authentiques et plus énergiques (« J’aime de passion à faire jaser un guide ; l’hypocrisie qui
règne depuis vingt ans n’a pas encore pénétré dans ces basses classes », op. cit., p. 403). À ce
goût du contact du peuple (les vrais « Français » aux yeux de Stendhal, même s’il est souvent
aussi choqué par leur vulgarité) s’oppose la solitude choisie de Mirbeau (même s’il est censé
voyager avec des compagnons !), partagé entre idéalisme et nihilisme9. Stendhal n’est
8
Ou encore près de Vannes, en voyant la marée montante refouler l’eau de la Vilaine dans une vallée sauvage et
désolée : « Bientôt les plus belles descriptions de Walter Scott me sont revenues à la mémoire. J’en jouissais
avec délices. La misère même du pays contribuait à l’émotion qu’il donnait, je dirais même sa laideur ; si le
paysage eût été plus beau, il eût été moins terrible, une partie de l’âme eût été occupée à sentir sa beauté. »
(Mémoires d’un touriste, op.cit., p. 282)
9
Voir les réflexions récentes d’Antoine Perraud dans son article « Octave Mirbeau, l’écrivain qui démentait
comme un arracheur de masques », publié le 26 mars 2017 sur Mediapart.fr : « l’écrivain fait montre d’une férocité
friable. Il lui en a coûté de se montrer sagace parmi les dupes. Sa révolte épidermique s’accompagne d’une compréhension délicate  »
Disponible sur https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/260317/octave-mirbeau-l-ecrivain-qui-dementait-
comme-un-arracheur-de-masques (consulté le 12 septembre 2017).

4
clairement pas aussi extrême dans ses opinions, ni aussi engagé, il ne se fait jamais
pourfendeur des vices de la société contemporaine. La plus grande affaire de Stendhal -
l’amour - l’amène à développer de nombreuses anecdotes prouvant la force et la réalité de ce
sentiment, à l’inverse d’un Mirbeau désabusé et misogyne 10, comme en témoigne l’insertion
initiale dans l’ouvrage du chapitre « La Mort de Balzac », qui met en scène, sans souci de
véracité historique, la scandaleuse infidélité de Mme Hanska à Balzac au moment de l’agonie
de ce dernier.
Le rapport des deux écrivains et de leur double à l’environnement est un autre point les
différenciant nettement : Stendhal aime les hauteurs, les forêts, la nature11, mais aussi les
grandes villes12, qui lui offrent la vie intellectuelle, mondaine et artistique nécessaire à son
épanouissement et s’oppose radicalement à Mirbeau. Ce dernier, « qui n’aime ni la montagne,
ni la forêt, ni les grandes villes, où il dit étouffer, sent vibrer tout son être devant le
merveilleux spectacle du port, nature ouverte et domptée qui est, pour lui, une sorte de
cosmos réussi, alliant la beauté et le travail, la nature et la ville13. »
Enfin, ce sont les textes mêmes qui semblent totalement différents, par leurs objectifs
aussi bien que par leur forme. Mirbeau introduit d’emblée le doute dans l’esprit du lecteur sur
le projet : « est-ce bien un journal ? est-ce même un voyage  ? N’est-ce pas plutôt des rêves
[…] ? » (La 628-E8, op. cit., p. 10) : il marque ainsi son refus de tout pacte, romanesque,
autobiographique ou autre, avec le lecteur. La 628-E8 : une sorte de roman ? autofiction ?
récit ? autant de tentatives de caractérisation tout aussi insatisfaisantes les unes que les autres.
Stendhal est plus traditionnel : il établit au début de son récit un authentique pacte de diariste
(« Verrières près Sceaux – Ce n’est point par égotisme que je dis je, c’est parce qu’il n’y a
pas d’autre moyen de raconter vite », op. cit., p. 3) et se pose vraiment en auteur de récit de
voyage. D’autre part, il respecte une forme traditionnelle de récit de voyage, chronologique,
avec des entrées datées et localisées correspondant aux étapes d’un itinéraire – tout fictif que
ce dernier puisse s’avérer. A l’inverse, Mirbeau divise son texte en sept chapitres, dans
lesquels le thématique (« La faune du bord des routes ») s’entrelace au chronologique (« Le
départ ») et au géographique (trois chapitres sur la Belgique, un sur la Hollande, un sur
l’Allemagne), chacun de ces chapitres étant par ailleurs subdivisé en sous-catégories (ex : « la
douane allemande », suivi de « Vers Rocroy ») : le rythme, plus que celui d’un récit, est plutôt
celui de discours entremêlés avec des récits de petites anecdotes éventuellement en lien avec
différents voyages, scandés par des retours à Paris. A cela s’ajoutent enfin deux styles bien
distincts, parfaitement reconnaissables : d’un côté la recherche mirbellienne d’une forme
d’expression nouvelle, une sorte de truculence aussi (le thème de la kermesse est bien
présent), peut-être liée à une manie de collectionneur, et un effet d’accélération et de
prolifération obtenue par l’énumération, en de longues phrases qui s’étirent sur plusieurs

10
Voir par exemple les analyses d’Éléonore Reverzy sur la misogynie de Mirbeau dans « La 628-E8 ou la mort
du roman », disponible sur https://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/Roy-Reverzy-628.pdf (consulté le 3
septembre 2017).
11
Evoquant ainsi la Normandie, il indique ainsi : « Le paysage serait tout à fait digne d’admiration, s’il avait de
grandes montagnes ou du moins des arbres séculaires ; mais, en revanche, il a la mer, dont la vue jette tant de
sérieux dans l’âme ; la mer, par ses hasards, guérit le bourgeois des petites villes d’une bonne moitié de ses
petitesses. » (Mémoires d’un touriste, op. cit., p. 51)
12
Voir par exemple son bonheur en arrivant à Nantes : « Je suis logé dans un hôtel magnifique, et j’ai une belle
chambre qui donne sur la place Graslin, où se trouve aussi la salle de spectacle. Cinq ou six rues arrivent à
cette jolie petite place, qui serait remarquable même à Paris. / Je cours au spectacle, j’arrive au moment où
Bouffé finissait le Pauvre Jacques. En voyant Bouffé, j’ai cru être de retour à Paris […] ». (Mémoires d’un
touriste, op. cit., p. 232)
13
Lola Bermudez, « Espaces de bonheur dans le voyage mirbellien », disponible sur
https://www.academia.edu/4167442/Espaces_de_bonheur_dans_le_voyage_mirbellien?auto=download (consulté
le 3 septembre 2017).

5
lignes ; de l’autre la brièveté et le dépouillement chez Stendhal, même dans ses moments de
lyrisme le plus intense.
Autant de différences bien marquées, mais qui ne suffisent toutefois pas pour empêcher le
lecteur de s’apercevoir que l’on peut trouver entre les deux auteurs et leurs textes plus de
points communs qu’on n’aurait pu le penser.
II Un regard similaire sur le monde contemporain
Ce sont tout d’abord deux observateurs curieux. Stendhal et Mirbeau portent sur le
monde un regard lucide et intéressé de journalistes et de réalistes, même si Stendhal, malgré
sa revendication de subjectivité, est beaucoup plus soucieux que Mirbeau de rechercher de la
documentation pour appuyer ses propos. De fait, il se renseigne dans des livres, demande de
l’information à ses amis. Par exemple, le 6 septembre il prie Louis Chaudry de Raynal,
magistrat de Bourges, de le renseigner sur le procès du sabotier Marandon : cette histoire de
passion amoureuse, qui finit sur le suicide de l’amant et la tentative de suicide de sa maîtresse,
illustre à ses yeux la noblesse d’âme et l’énergie passionnée des gens du peuple 14 et il va
d’ailleurs insérer le compte rendu de ce procès à la date du 27 avril 1837 (op. cit., p. 31). Ce
regard de journalistes – mais de bien curieux journalistes qui mènent leur reportage sans
forcément avoir le souci d’informer objectivement ! – les amène à éviter l’écueil qui
consisterait à ne parler que des lieux « touristiques », ceux qui font rêver tout voyageur :
réticents devant les principes du « Grand Tour », ils s’attardent aussi sur l’évocation de lieux
banals, qui n’ont jamais fait l’objet de l’intérêt de quiconque auparavant, que ce soit La
Charité (Stendhal, op. cit. p. 10) ou Bréda (Mirbeau, La 628-E8, op. cit., p. 201) ; et par
ailleurs ils n’hésitent pas à procéder à une démystification, une démythification même, des
hauts lieux culturels, récusant toute idéalisation mensongère ou abusive (voir par exemple la
description très négative de Fontainebleau par Stendhal (Mémoires d’un touriste, op. cit., p.
4).
L’un comme l’autre s’affirment comment deux Européens qui dénoncent tout chauvinisme :
« Voilà pourtant ce que nous appelons la belle France  ! » s’exclame avec dépit le Touriste de
Stendhal, dès le début de son voyage, en observant les plaines mornes et les paysans miséreux
au sud de Fontainebleau (ibid., p. 4). Quand il s’indigne que les auberges lui fournissent « les
abominables chandelles de la province » au lieu de bougies (ibid., p. 205-206), Mirbeau
stigmatise quant à lui la crasse des hôtels français, qui l’amènent parfois à préférer dormir
dans son auto (La 628-E8, op. cit., p. 308). N’hésitant pas à aller contre une idéologie
largement partagée, Mirbeau remet complètement en cause les préjugés sur l’Allemagne, ni
barbare, ni intolérante à ses yeux15, et ironise également sur le chauvinisme culturel français :
« Mais il est entendu que rien n’est beau, élégant, pétulant, spirituel, rien n’est intelligent que
de France. Les grands hommes d’autre part ne sont que de plats copistes, de honteux
plagiaires. Dickens doit tout à Alphonse Daudet, Tolstoï à Stendhal... » (ibid., p. 85)
Stendhal et Mirbeau portent ainsi un regard critique très similaire sur le monde qui les
entoure : ils n’aiment pas forcément les lieux qu’ils parcourent, et sont souvent dégoûtés du
voyage et des villes et campagnes qu’ils traversent ou visitent, un comble quand on pense
qu’ils ont eux-mêmes librement décidé de voyager (le marchand de fer de Stendhal est tout

14
Stendhal, op. cit., p. 242.
15
Voir par exemple l’épisode du passage des frontières et de la douane allemande (La 628-E8, op. cit., p. 72 et
suiv.). Lola Bermúdez Medina explique que Mirbeau « sut aller au-delà des préjugés nationalistes et
revanchards de l’époque, pour créer la vision d’une Europe perçue comme territoire commun, l’un des
avantages de la voiture consistant en une plus grande perméabilité des pays européens entre eux » (« Espaces de
bonheur dans le voyage mirbellien », disponible sur
https://www.academia.edu/4167442/Espaces_de_bonheur_dans_le_voyage_mirbellien, consulté le 12 septembre
2017).

6
autant dilettante que voyageur par obligation). Ils dénoncent l’un comme l’autre la province
ennuyeuse, mais aussi les a priori parisiens, tirent à boulets rouges sur les profiteurs, les
bigots, les hypocrites… Ils ont leurs bêtes noires : le commis voyageur, parangon de la
civilisation industrielle, chez Stendhal16, la famille française en partance pour la Belgique (La
628-E8, op. cit., p. 83 et suiv.) chez Mirbeau. Plus généralement, l’un comme l’autre
manifestent une ironie cinglante face à la bêtise des bourgeois bornés (ou des étrangers),
incapable de saisir la beauté d’un moment ou d’un lieu, et déballant des clichés
inintéressants : Stendhal s’offusque des platitudes débitées par les provinciaux quand on leur a
signalé qu’il y a près de chez eux une « curiosité » (Mémoires d’un touriste, op. cit., p. 4),
alors qu’ils sont insensibles à la beauté d’un lieu si elle ne leur a pas été dûment indiquée ;
Mirbeau cite ironiquement les banalités énoncées au sujet du château de Chambord dans un
carnet de touriste oublié à l’hôtel (La 628-E8, op. cit., p. 53).
Stendhal et Mirbeau développent aussi le même type de considérations sur leurs
compagnons de voyage, le valet du marchand de fer, Joseph, zélé mais trop bavard, ou le
chauffeur de Mirbeau, Brossette, voleur mais compétent, dévoué et pittoresque : ces deux
personnages apparaissent comme des importuns nécessaires, véritables faire-valoir de leurs
maîtres, les distrayant et les amusant, les agaçant tout à tour par leur bon sens populaire et leur
totale indifférence au charme des lieux qu’ils parcourent. Le regard qu’ils portent sur le
monde qui les entoure est, en somme, un regard de philosophes, de moralistes désabusés, de
politiques pleins de cynisme et d’un pessimisme qui peut aller jusqu’au « désespoir » dans le
cas de Mirbeau, mais c’est aussi avant tout un regard original, refusant tout conformisme.
Stendhal, avec le titre Les Mémoires d’un touriste, indique d’entrée de jeu son refus de
faire un récit de voyage ou un guide « utile » pour les voyageurs consciencieux : le mot
« touriste », qu’il vulgarise, a encore une acception encore péjorative à l’époque 17. Mirbeau,
de son côté, choisit dans son titre de valoriser le moyen de transport - la voiture - et non le
voyage, encore moins le lieu. Par « provocation à l’encontre du Gotha des Lettres18 », il
dédicace même son livre à Fernand Charron, constructeur de la 628-E8. Stendhal aurait sans
doute adoré ce pied-de-nez, lui qui prend comme double un marchand de fer en voyage
d’affaires, aux antipodes du voyageur racé et oisif, dont le modèle lui est évidemment donné
par Chateaubriand.
L’un comme l’autre sont de fait des « Touristes », c’est-à-dire des voyageurs
désinvoltes absolument détachés de toute convention et de tout présupposé, et qui ne suivent
que leur fantaisie dans la relation de leurs voyages. Les itinéraires sont dans les deux cas plus
fantaisistes que réalistes : avec des retours à Paris imprévus, pour cause de lassitude. Le
narrateur de Mirbeau déclare ainsi, à la fin du 1er chapitre, correspondant à son séjour à
Amsterdam : « exténué, fourbu, la tête éclatant sous la pression de tout ce que j’y ai entassé
d’images tronquées qui cherchent vainement à se rejoindre, je n’ai plus qu’une obsession  :
m’en aller, m’en aller… » (La 628-E8, op. cit., p. 58). Le récit de Stendhal est quant à lui
marqué par une discontinuité géographique : par exemple, le marchand de fer effectue un
premier tour qui le fait aller jusqu’en Avignon, puis remonter vers le nord, visiter le
Nivernais, la Bretagne et quelques localités de Normandie, avant de rentrer à Paris d’où il

16
Voir par exemple ce qu’il en dit, avec tout l’intérêt d’un observateur voulant écrire une physiologie dans son
Tour through Italy en 1811 : le caractère de la plaisanterie des commis voyageurs est « d’être tirée et ensuite peu
comique » (Œuvres intimes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1981, p. 731). Pour
l’analyse de la critique que Stendhal fait de la province, à la fois endormie et gagnée par l’industrialisation, voir
Yves Ansel, « Les Provinciales de Stendhal », dans Province-Paris. Topographie littéraire du XIX e siècle,
Textes réunis par Amélie Djourachkovitch et Yvan Leclerc, Publications de l’Université de Rouen, 2000, p. 131-
144.
17
Et même le « métier de touriste », avec ses « corvées », lui pèse (Voyage dans le Midi de la France, dans
Voyages en France, op. cit., p. 533).
18
Pierre Michel, Préface à La 628-E8, op. cit., p. 7.

7
était parti, puis il relate un deuxième voyage, dont le récit ne commence pas au départ de
Paris… mais de Tarascon (Mémoires d’un touriste, op. cit., p. 346) ! La même désinvolture
est perceptible dans l’absence totale de scrupule que montre Stendhal à plagier Millin ou son
ami Mérimée19, et à évoquer des lieux où il n’est jamais allé (par exemple le Massif Central,
en particulier Saint-Étienne). Son emploi du temps est tout aussi irréaliste : il est ainsi censé
passer 12 h. à Vienne le 7 juin pour voir les ruines antiques, mais quelques pages plus loin, il
évoque sa visite, le même jour, de l’hôtel de ville de Lyon !
Mirbeau évacue, avec la même légèreté consciente d’elle-même, toute description de
Cologne (La 628-E8, op. cit., p. 350), traite en quelques lignes la description de Bonn, tout en
reconnaissant son injustice et la subjectivité de son absence d’intérêt (ibid., p. 287), il fait
même ses excuses à Düsseldorf, qui, dit-il, sans pour autant chercher à nier son désintérêt,
« n’a que de la richesse et du luxe » (ibid., p. 280) sans aucun pittoresque ! Stendhal affirme
même :
Ce n’est […] qu’à mon corps défendant que je vais voir les musées de province, le vulgaire
des églises gothiques et tout ce que les sots appellent des curiosités. Ce qui est curieux pour
moi, c’est ce qui se passe dans la rue et ne semble curieux à aucun homme du pays.
(Voyage en France, dans Voyages en France, op. cit., p. 518)

Mirbeau refuse quant à lui tout pacte traditionnel, expliquant qu’il écrit « au hasard de [ses]
souvenirs et de [ses] rêves, sans trop distinguer entre eux » (La 628-E8, op. cit., p. 53) : son
voyage est avant tout intérieur (dans sa mémoire et dans sa psychologie), comme il le disait
dès ses premières lignes de son récit. Sortant des sentiers battus, il s’agit surtout, pour l’un
comme pour l’autre, de voir ce à quoi les autres ne sont pas forcément sensibles, et d’en
rendre compte, en revendiquant leur subjectivité et leur sensibilité singulière. Il s’agit surtout
pour eux de capter et de restituer des ambiances. Il n’est pas inutile, de ce point de vue, de
rappeler qu’on a affaire à deux amateurs et critiques d’art, même si Mirbeau peut être plus
justement qualifié d’esthète que Stendhal. Ce dernier est clairement moins novateur et se
contente de critiquer – avec pertinence il est vrai – l’art et l’architecture de son temps.
Mirbeau profite, quant à lui, de son passage à Bréda, pour rappeler combien Van Gogh est
encore trop inconnu dans sa propre ville. En revanche, tous deux éprouvent le même genre
d’émotion devant la beauté des monuments ou œuvres d’art, souvent exprimé par Stendhal
par le biais de comparaisons musicales, comme dans le cas de l’évocation d’une pauvre
chapelle au fond des bois, où les paysans viennent prier silencieusement : « on n’entend
d’autre bruit pendant la prière que celui de la pluie qui tombe : mais ceci est un effet de
musique, et non d’architecture » (Mémoires d’un touriste, op. cit., p. 150), et il souligne,
quelques lignes plus bas, l’effet saisissant d’un tombeau gothique rencontré au hasard des
allées du Père-Lachaise : « L’effet de tristesse et de sérieux est sur le champ produit ; c’est
comme une mesure de la musique de Mozart. L’effet est centuplé si les moulures gothiques
sont surchargées de neige » (ibid.). On pourrait ici être tenté de reprendre la belle expression
de Jacques Dubois, évoquant les « vibrations « émotionnelles » et l’« immédiatisme » des
écrivains fin de siècle 20. Le célèbre « syndrome de Stendhal » identifié par une psychiatre
italienne (sensation de vertiges et de suffocation devant l’excès de beauté d’œuvres d’art 21)

19
Stendhal plagie l’archéologue Aubin Louis Millin, le Voyage dans les départements du Midi de la France
(1807-1811) et son ami Prosper Mérimée, auteur de Notes d’un voyage dans le Midi de la France (1835), Notes
d’un voyages dans l’Ouest de la France (1836), Essai sur l’architecture relieuse (1837), peut-être avec le
consentement de celui-ci.
20
Jacques Dubois, Romanciers français de l’instantané au XIXe siècle, Bruxelles, Palais des Académies, 1963.
21
« J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et
les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez
moi, je marchais avec la crainte de tomber » (Stendhal, Rome, Naples et Florence (1826), Paris, Gallimard, coll.
« Folio », 1987, p. 272). Ce syndrome a été identifié et décrit à partir de 1979 par la psychiatre Graziella

8
trouve d’ailleurs plus d’un écho chez Mirbeau, par exemple quand il évoque le souvenir de
son premier séjour en Hollande, et sa peur d’être déçu en y revenant quinze ans plus tard :
Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à la Haye, me fit m’agenouiller devant
Rembrandt, comme à Amsterdam j’eus le cœur défaillant, les yeux en larmes, la première
fois que j’entendis ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de
Beethoven ? (La 628-E8, op. cit., p. 197).

L’un comme l’autre s’élèvent jusqu’à l’exaltation. Stendhal quand il affirme : « J’aime les
beaux paysages ; ils font quelquefois sur mon âme le même effet qu’un archet bien manié sur
un violon sonore ; ils créent des sensations folles ; il augmentent ma joie et rendent le
malheur supportable » (Mémoires d’un touriste, op. cit., p. 50). Mirbeau et sa « volupté
cosmique », quand il est emporté à vive allure par sa voiture :
[...] peu à peu, j’ai conscience que je suis moi-même un peu de cet espace, un peu de ce
vertige... Orgueilleusement, joyeusement, je sens que je suis une parcelle animée de cette
eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait battre tous les organes, tendre et
détendre tous les ressorts, tourner tous les rouages de cette inconcevable usine : l’univers...
Oui, je sens que je suis, pour tout dire d’un mot formidable : un atome... un atome en
travail de vie. (La 628-E8, op. cit., p. 161)

En définitive, il s’agit bel et bien de deux âmes tendres, promptes à l’enthousiasme comme à
l’indignation, et bien conscientes d’écrire pour des Happy few, qui seuls les comprendront et
pourront entrer en résonance avec elles : Stendhal exprime son admiration pour l’énergie,
même criminelle, du moment qu’il y a passion ; Mirbeau est touché aux larmes par le récit du
vieux Juif dont la famille a été anéantie dans les pogroms (La 628-E8, op. cit., p. 176 et suiv.)

Enfin, Stendhal et Mirbeau partagent une véritable fascination pour le monde
contemporain et la modernité. Stendhal approuve l’ouverture de la ligne de chemin de fer de
la vallée du Rhône (Mémoires d’un touriste, op. cit., p. 136-137) pour désengorger le trafic
routier et fluvial, tout en condamnant les spéculations dont ils font l’objet. Faisant preuve
d’une grande lucidité sur ce plan, il est bien conscient de parcourir un monde en mouvement,
en voie d’industrialisation, en plein progrès, et ne cesse de s’en émerveiller 22 – ce qui ne
l’empêche nullement de stigmatiser « les laideurs de la civilisation 23 » et les errements
politiques par ailleurs. Inversement, Mirbeau fait le constat amer que la France ne change
plus, voire s’étiole en ce début du XXe siècle. (La 628-E8, op. cit., p. 301-302). Ils partagent
pour autant la même haine du « parvenu ». Mirbeau note par exemple que, dans l’Oise, seuls
subsistent des châteaux tout neufs : « Soyez sûr qu’il appartient à un cordonnier heureux, à
un épicier enrichi, parvenus enfin à réaliser le rêve anachronique et seigneurial qui hanta
leur esprit de prolétaire... » (ibid., p. 77)
Ils ont enfin tous deux une conception iconoclaste, mais enthousiaste, du sublime
moderne. Stendhal évoque ainsi Fourvoirie, en Chartreuse :

Fourvoirie, située, sur le Guiers, entre deux rochers presque à pic à l’entrée de cette
belle vallée, est une usine fort pittoresque : on y fait du fer admirable, et qui ne casse point.

Magherini.
22
Voir par exemple son enthousiasme sur le bateau à vapeur « vis-à-vis Montélimar », le 12 juin 1837 : « Je suis
dans l’enchantement des rives du Rhône. Le plaisir me donne du courage ; je ne sais où trouver des termes
prudents pour peindre la prospérité croissante dont la France jouit sous Louis-Philippe. J’ai peur de passer
pour un écrivain payé » (ibid., p. 152). Il précise aussi : « Voilà le pourquoi de ce journal ; c’est parce que la
France change vite que j’ai osé l’écrire » (ibid., p. 144)
23
Voir sur ce point l’article de Xavier Bourdenet, « "Les laideurs de la civilisation" (Paysage de Stendhal) »,
L’Année Stendhalienne, n° 2, 2003, p. 9-42.

9
L’eau du torrent qui s’échappe des barrages forme des chutes d’eau fort bruyantes ; on y
change en fer de la fonte qui arrive d’Allevard et de Rioupéroux ; on y emploie l’air chaud.
J’y ai commandé quatre essieux de fer doux pour ma calèche. (Mémoires d’un touriste,
op.cit., p. 418)

Et Mirbeau, avec plus de lyrisme encore, apostrophe ainsi son lecteur :


Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous apercevez, tapie sur le
bord du torrent, au fond d’un abîme de roches, cette toute petite usine qui a capté la chute
d’eau, qui l’a transformée en énergie motrice, en lumière, en source infinie de travail
qu’elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à travers tout un vaste pays, est-ce que
vous n’éprouvez pas une émotion autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une
poésie autrement grandiose, que devant quelques pierres effritées ? (La 628-E8, op. cit., p.
166)

Devant ces éloges de l’usine, associant la modernité et le sublime de la nature, on croirait


presque que Mirbeau pastiche Stendhal. Les deux auteurs ont en tout cas bien conscience,
l’un comme l’autre, de vivre une période charnière et souhaitent en rendre compte avant que
tout ait changé et que le passé soit oublié. C’est donc le dernier trait similaire que nous
aborderons.
III Une restitution proche dans des récits à contre-courant
Tout d’abord, les critiques l’ont constaté pour Stendhal comme pour Mirbeau, les deux
textes sont inclassables, d’un genre littéraire hybride. Stendhal introduit des éléments relevant
du genre romanesque, de la correspondance, voire du traité théorique, dans son récit de
voyage, qui semble progresser de digressions en digressions. Et Mirbeau, dès 1891, se dit
« dégoûté, de plus en plus, de l’infériorité des romans, comme manière d’expression », dans
une célèbre lettre à Monet : « Je vais me mettre à tenter du théâtre, et puis à réaliser, ce qui
me tourmente depuis longtemps, une série de livres d’idées pures et de sensations, sans le
cadre du roman. Le théâtre, si j’y réussis, fera passer ces livres qui ne se vendront pas à cent
exemplaires24 ». Nombre de critiques ont noté combien, en ce sens, La 628-E8 répond à cette
aspiration et se fait champ d’expérimentation littéraire, entre récit, poème en prose, portrait,
journal de voyage, voire roman (dont la voiture devient en quelque sorte une héroïne à part
entière25) et autofiction. Mais Stendhal ne fait-il pas lui aussi de l’autofiction avant l’heure,
avec ce curieux double du marchand de fer ou ce choix de décrire des lieux où il n’est jamais
allé, accomplissant ainsi pleinement les principes mêmes de l’autofiction, « écriture du
fantasme, [qui] met en scène le désir, plus ou moins déguisé, de son auteur qui cherche à
dire, en même temps, tous les moi qui le constituent », comme le note Sébastien Hubier26 ? On
est frappés enfin par l’importance accordée aux dialogues dans les deux textes, avec le souci
de rapporter les discours des interlocuteurs en discours direct, théâtralisant ainsi beaucoup les
scènes relatées. Cette dimension théâtrale ajoute encore au flou générique qui les caractérise.
Les deux écrivains manifestent enfin un goût similaire pour le désordre et la
fragmentation du discours : ce sont des rhapsodes, qui passent du coq à l’âne, sans le moindre
souci de rechercher une continuité, ni même celui de faire le lien des sujets avec les lieux où
ils se trouvent. Victor Del Litto note, au sujet du livre de Stendhal, que « L’alternance des
sujets abordés donne à son récit une originalité indiscutable. Parler de tout à bâtons rompus,

24
Correspondance générale, Lausanne, L’Âge d’homme, t. II, Lettre à Monet, 1891, p. 447.
25
La voiture rappelle d’ailleurs par son humanisation la Lison d’un Zola dans La Bête humaine, ou les deux
locomotives de Huysmans, la Crampton et l’Engerth, dans À rebours (voir Eléonore Reverzy, « La 628-E8 ou la
mort du roman », art. cité).
26
Littératures intimes. Les expressions du moi, de l’autobiographie à l’autofiction, Armand Colin, 2003, p. 128.

10
sans prétendre à l’objectivité, voilà ce qu’on n’avait jamais vu avant 1838 27. » Cette
discontinuité est reprochée à Stendhal par les critiques contemporains, en des termes
significatifs. Ainsi, Old Nick (pseudonyme de Paul-Émile Forgues) juge-t-il avec sévérité ce
qui, à l’époque de Mirbeau, sera au contraire apprécié :

[…] ce désordre est poussé si loin qu’il semble avoir quelque chose de systématique, et je
défie l’homme le plus habitué, par métier ou autrement, à résumer les idées qu’un livre
renferme, je le défie, dis-je, d’extraire de celui-ci une conclusion, je dirais plus, un fait ou
une impression complète. […] Son livre n’est donc […] qu’un assemblage décousu de
causeries rédigé par un homme fort spirituel, fort instruit, le sachant trop, et partant
quelque peu dédaigneux de son auditoire, ayant de plus […] bonne envie d’être satirique,
acerbe, pétulant, colère, et n’en trouvant jamais occasion. (cité par Victor Del Litto,
Introduction, op. cit., p. LIV-LV)

Cette critique, qui souligne de façon intéressante le fait que ce désordre semble érigé en
système, tout comme l’effet d’inachèvement, pourrait sans doute s’adresser à Mirbeau (sauf
peut-être pour ce qui est de l’étalage de connaissances), dont Pierre Michel dit qu’il fabrique
un « patchwork de textes plus ou moins arbitrairement cousus ensemble » en laissant visible
la trace des coutures :

Ainsi, au milieu de l’évocation de la Belgique, de la Hollande et du Rhin allemand, il case


en tout arbitraire quantité de passages qui lui tiennent à cœur, mais qui n’ont rien à voir
avec les pays traversés : qu’il s’agisse des pogroms de Juifs en Russie ou de son ami fictif,
le spéculateur et rêveur Weil-Sée, de Paul Bourget ou d’Anna de Noailles, de sa dernière
rencontre avec Maupassant ou de l’anecdote du boy chinois de Batavia (déjà racontée
vingt-deux ans plus tôt...), des « grandes coutumes » au Dahomey ou encore du «
caoutchouc rouge » au Congo, il ne se soucie guère d’en justifier l’insertion dans le cours
de son récit. (Pierre Michel, Préface de La 628-E8, op. cit., p. 8)

Avec la différence qu’à l’époque de Mirbeau, le public est sans doute prêt à apprécier cette
poétique du « fragmentisme » et de l’« instantanéisme » évoquée à son sujet par Éléonore
Reverzy, qui reprend d’ailleurs les termes de Jacques Dubois 28. Stendhal serait-il, par certains
côtés, un précurseur incompris de cette poétique caractéristique de la fin du siècle ? La
question mérite d’être posée. Il en va de même pour ce qui est de la conception de la
littérature. Éléonore Reverzy explique encore, au sujet de La 628-E8 de Mirbeau, que « ce
titre et la position qui est accordée tout au long du récit à la machine semblent relever de ce
refus d’une littérature pratiquée comme un exercice sérieux, de ce vacillement du littéraire,
caractéristique de l’écriture fin-de-siècle selon Jean de Palacio 29 ». Déjà dans le récit de
Stendhal (héritier lui-même de Sterne et de Diderot, d’ailleurs), on peut observer ce
« vacillement du littéraire », avec la pratique constante de l’ellipse, du récit qui tourne court
(Les Mémoires d’un touriste s’achèvent en queue de poisson30), d’un commencement
apparemment lyrique qui tourne à la farce ou à l’ironie, du refus ludique de décrire une œuvre
d’art, morceau de bravoure pourtant attendu du lecteur : ce dernier se voit l’objet d’un
véritable jeu qui le fait parfois tourner en bourrique. Si l’on ne peut évidemment parler à son

27
Victor Del Litto, Introduction aux Voyages en France, op. cit., p. LXXV.
28
Éléonore Reverzy : « La 628-E8 ou la mort du roman », art. cité. Jacques Dubois, Romanciers de l’instantané
au XIXe siècle, op. cit.
29
Jean de Palacio, Figures et formes de la décadence, Séguier, 1994, p. 16-17.
30
La fin des Mémoires d’un Touriste est totalement suspensive, puisque le récit du séjour du marchand de fer en
Isère s’arrête brutalement sur une promenade en Chartreuse, à Saint-Laurent du Pont, avec des considérations sur
l’amabilité et le charme des dames provinciales (Mémoires d’un touriste, op. cit., p. 418) : on ne sait nullement
ce que devient le protagoniste à la fin du récit.

11
propos d’« écriture automobile31 » comme pour Mirbeau, les raccourcis et accélérations sont
aussi fréquents chez Stendhal. Si, chez Mirbeau, il s’agit peut-être de dire, à travers cet
émiettement jouissif du texte, « la dispersion du moi » (Éléonore Reverzy, ibid.), Stendhal se
contente sans doute du pur plaisir de manier les mots en virtuose. Ils partagent de fait l’art de
la formule lapidaire, piquante, incisive, pince-sans-rire, y compris pour énoncer des
paradoxes. En voici deux exemples, parmi des dizaines. Stendhal : « Ce matin, dès six heures,
j’ai été réveillé par tous les habits de la maison que les domestiques battaient devant ma
porte à grands coups de baguette, et en sifflant à tue-tête » (Mémoires d’un touriste, op. cit.,
p. 233). Mirbeau : « Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande
ville belge, si ce n’était, en réalité, une ville allemande » (La 628-E8, op. cit., p. 120). Chez
tous deux, les grands élans lyriques dont ils rendent compte sont pudiquement brisés ou du
moins compensés par l’usage récurrent de l’ironie. On pense en particulier à ce passage de la
dédicace à Fernand Charron de La 628-E8, dans lequel la magnifique et très poétique
description d’Amsterdam sous la lune est entrecoupée par les exclamations triviales d’un
Américain « roi de l’acier » et admirateur de Fernand Charron (ibid., p. 12, édition papier).
La structuration du récit n’est évidemment pas sans rappeler le chapitre 8 du livre II de
Madame Bovary, dans lequel s’entrelacent ironiquement le dialogue amoureux d’Emma et
Rodolphe et la remise des prix lors des « Comices agricoles ». Une fois de plus, Stendhal
aurait sans doute apprécié…

Pour conclure, Mirbeau n’est pas forcément un héritier direct de Stendhal et ils
possèdent des traits bien spécifiques ; en revanche ils appartiennent bien à la même lignée de
voyageurs originaux, plus intéressés par le retentissement du monde dans leur cœur et leur
esprit, par la restitution de leurs impressions personnelles et par le piquant d’une anecdote
bien racontée que par la relation consciencieuse d’un voyage, qui, dans les deux cas, s’avère
plus imaginaire que réalisé.
Cécile MEYNARD
Université d’Angers

31
Marie Francoise Melmoux-Montaubin, « Tératogonie et hybridations ou la naissance d’un intellectuel »,
Loxias, 8 : « Émergence et hybridations des genres », disponible sur http ://revel/unice.fr/loxias/document.html ?
id=100 (consulté le 12 septembre 2017).

12