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INDIANA DE GEORGE SAND 

UNE CLEF DE LECTURE POUR L’ABBÉ JULES ?

Est-il surprenant que L’Abbé Jules (1888) ait été le roman de Mirbeau que Mallarmé a
le mieux compris et qu’il préférait ? Les affinités que le poète y trouve avec la nature
profonde de l’humanité, avec ce « douloureux camarade » qu’est Jules à ses yeux, trahissent
la reconnaissance, dans ces lignes, du mystère de l’homme et de la création. Ce que la critique
note unanimement au sujet de ce roman est l’absence de tout élément tangible sur lequel la
raison peut se fonder pour cerner les contours d’un personnage principal qui reste, au dire
même du narrateur, « toute sa vie, une indéchiffrable énigme1 ». La psychologie des
profondeurs, la déroute du langage, les contradictions permanentes du personnage éponyme
sont les procédés grâce auxquels ce dernier échappe à toute tentative de définition.
Irréductible socialement comme littérairement, il plaide pour une forme de retrait du monde
bien en accord avec la philosophie schopenhauerienne qui irrigue tout le texte, tentation
contemplative que souligne la vanité de tout effort, même artistique2.
Toutefois, un passage du roman propose une référence à la littérature dans laquelle
celle-ci devient un principe actif en faisant retour sur le réel. Au chapitre III de la seconde
partie, Jules demande à son neveu de lui lire un extrait d’Indiana, roman de George Sand
publié en 1832. Tandis que d’autres auteurs ou textes sont simplement nommés, les lignes
d’Indiana sont retranscrites dans le texte mirbellien. L’effet produit par leur lecture est
longuement glosé dans les pages qui suivent et provoque la catastrophe finale.
Nous souhaiterions étudier les enjeux de cette citation au sein d’une fiction
essentiellement axée sur la vanité de toute parole et de tout écrit, afin d’en faire ressortir le
profond paradoxe, puis les enjeux de compréhension pour le sens du roman lui-même mais
également pour l’évolution de la poétique mirbellienne.

I. Un monde dépourvu de mystère

Pour que cette réflexion autour de l’énigme que constitue Jules apparaisse dans toute
son originalité, Mirbeau a pris soin de construire un univers romanesque dans lequel le
langage est impuissant ou se trouve symboliquement réduit à un usage prosaïque. La platitude
globale de l’univers engendré par une telle conception de la langue dénonce le caractère
utilitariste d’une société où triomphent le commerce, le positivisme et la bêtise. Ce qui fait
l’essence même de la vie selon Mirbeau, le mystère, dont il ne cesse de parler à longueur de
correspondance en ces années 18803, a déserté l’univers social et celui de son roman.
À l’ouverture du récit, le narrateur donne le ton en présentant les propos de table tenus
dans sa famille. Caractéristique des deux postulations de l’univers bourgeois de la fin de

1
L’Abbé Jules, « 10-18 », UGE, 1977, p. 63 (toutes les références au texte dans la suite de l’article renvoient à
cette édition).
2
Il n’est que de relire les premières leçons que l’abbé donne à son neveu dans lesquelles la nature seule est
glorifiée au détriment de la littérature, notamment au début du chapitre III de la seconde partie du roman,
chapitre dans lequel on peut lire : « [...] l’émotion naïve qu’une toute petite fleur inspire au cœur des simples
vaut mieux que la lourde ivresse et le sot orgueil qu’on puise à ces sources empoisonnées [les livres] », L’Abbé
Jules, op. cit., p. 207.
3
Il déclare ainsi à Hervieu, le 20 juin 1887 : « Il n'y a rien, rien que des redites, cent fois dites. Goncourt, Zola,
Maupassant, tout cela est misérable au fond, tout cela est bête ; il n'y a pas un atome de vie cachée — qui est la
seule vraie. Et je ne m'explique pas comment on peut les lire, après les extraordinaires révélations de cet art
nouveau qui nous vient de Russie. », Correspondance générale, tome I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, p.
686.

1
siècle, la science et l’argent, la conversation des parents est orientée par les stéréotypes
justifiant la description chirurgicale des opérations du père et l’obsession pécuniaire de la
mère.
Le jeune Albert Dervelle a, pour tout horizon, cette ligne de conduite édictée par les
parents : « un enfant bien élevé ne doit ouvrir la bouche que pour manger, réciter ses leçons,
faire sa prière. » (p. 33). Cette belle maxime trinitaire, au-delà des dogmes bourgeois de
nécessité, de grégarité et de piété qu’elle exprime, réduit le langage à la répétition de la chose
apprise et à la duplication du réel. Les conseils dispensés par M. Robin, juge de paix ami de la
famille, vont dans le même sens. Ils se résument au maître mot de la petite bourgeoisie
commerçante ou rentière : « être économe » (p. 49). La platitude des enjeux de l’existence,
tels qu’ils sont définis par le juge de paix, s’aggrave d’un commentaire sur les pratiques d’un
tel esprit. : « En sa qualité d’homme habitué aux obscurités des exégèses juridiques, M. Robin
était chargé d’expliquer, de commenter, de discuter, de juger » (p. 53). L’éloquence était déjà
ridiculisée par les discours du personnage ; le langage est réduit, par ses soins, à n’être qu’un
outil évaluatif dont les enjeux sont pour le moins vétilleux. Notons que le mot « exégèse » qui
apparaît ici, l’est dans un contexte satirique qui en active les connotations les plus négatives.
À cette éducation végétative s’oppose celle reçue par les enfants de la famille Servières,
famille voisine de celle du narrateur et qui contraste par son libéralisme et sa modernité :
Pourquoi n’étais-je pas comme Maxime et comme Jeanne, des enfants de mon
âge, qui pouvaient causer, courir, jouer dans les coins, être heureux, et qui
avaient de grands livres dorés, dont le père expliquait les images au milieu des
admirations et des rires  ?...  (p. 39, Mirbeau souligne).
Le verbe « expliquer », mis en relief par l’italique, plaide en faveur de l’importance du
commentaire de la chose figurée et inaugure la thématique de l’exégèse positive dans un
roman où tous les protagonistes prennent soin, consciemment ou inconsciemment, de limiter
la prolifération du sens en réduisant la capacité expressive du langage. Les « livres dorés » et
imagés de Maxime et de Jeanne ont leur contrepoint comique dans les deux volumes de Vie
des Saints que possède le narrateur. Or, ces derniers sont réduits à une fonction des plus
prosaïques : rehausser l’enfant lorsqu’il s’assied à table.
[...] l’obéissance m’obligeait à me morfondre, sans bouger, sur ma chaise,
dont le siège trop bas était exhaussé par deux in-folio, deux tomes dépareillés et
très vieux de la Vie des Saints [...] (p. 35)
Cette situation symbolique de relégation des ouvrages est accentuée par la deuxième
occurrence de leur titre, située juste après le passage exposant les gloses du père de Maxime et
de Jeanne.
Retenant des bâillements, je me tournais, me retournais sur cette exécrable Vie
des Saints, qui me servait de siège, sans parvenir à trouver une position qui me
contentât.  (p. 39)
Remisés sous le fondement du narrateur, les vieux in-folio sont un double symbole du mépris
de la chose écrite et de la méfiance envers la glose qu’elle appelle.
Ces deux occurrences des volumes de la Vie des Saints transformés en (saint-)siège –
puisque s’y tenir conformément à la loi parentale c’est être sage, se comporter en vrai petit
saint – ne sont pas simplement anecdotiques. Il semble, au contraire, que cette première
mention d’un livre soit essentielle dans l’économie du roman et dans l’élaboration de son
sens. Le narrateur y fera de nouveau allusion à propos de Jules. Atteint par une soudaine
passion pour les livres, ce dernier se fourvoie quant à leur intérêt. Ne percevant que leur

2
valeur bibliophilique, il ne se soucie guère de leur contenu. Et c’est de nouveau la Vie des
Saints qui est évoquée, bien que de manière détournée : Jules constate, amer, après avoir
dérobé deux louis dans l’appartement de l’évêque que « ce n’est pas encore avec ça qu[‘il] se
paiera [...] les Bollandistes4 » (chapitre III, p. 97). La voie de l’exégèse est donc autant
interdite au narrateur en raison du contexte familial que fermée à la conscience de Jules. Il
aurait été difficile qu’il en soit autrement, étant donné, là encore, le cadre dans lequel le prêtre
évolue. L’évêque, duquel il a la confiance, est une autre incarnation de la méfiance envers la
langue. Tous ses courriers, ses mandements et ses discours reposent sur un seul postulat :
écrire et parler pour ne rien dire. Le narrateur écrit :
On y eût vainement cherché quelque chose qui pût être considéré comme une
opinion ; toute son intelligence, il l’appliquait à n’en exprimer aucune5. (p. 72)
L’évêque pratique une sorte d’exégèse à rebours qui cherche à tout prix à éviter la
prolifération du sens en bloquant le signifiant dans ses seules limites dénotatives. Dans
l’abolition du moi dont attestent ses mandements, comme le signale Jules6, se fait jour une
attitude ascétique de retrait du monde, la pratique d’une théologie négative appliquée à
l’univers profane du langage.
Ce que le roman met donc en cause, c’est le langage même. Le langage en tant que
moyen de communication, d’une part, mais également, en tant que principe spéculatif et
explicatif du monde, d’autre part. Si bien que le texte peut être grossièrement réduit à la quête
d’une langue authentique par le jeune Albert, comme par Jules, langue susceptible d’ébaucher
une ontologie en brisant l’inertie sociale et en questionnant l’opacité des signes.

II. La littérature comme langage authentique.

Bien que la connaissance livresque soit condamnée par l’abbé Jules 7, la scène capitale
du roman est, nous semble-t-il, celle où le langage retrouve, par le truchement de la littérature,
une efficience qui lui faisait défaut jusque-là (deuxième partie, chapitre III). Plusieurs
éléments assurent l’importance de la séquence dans l’économie du roman. Le narrateur lui-
même en surinvestit le sens et la portée par une entrée en matière solennelle :
Je revois dans ses détails les plus menus les plus insignifiants, je revois la
terrible scène qui suivit l’une de ces visites. (p. 213)
D’autres indices préparent le bouleversement à suivre. Ce n’est d’abord pas la
première fois qu’Albert va lire à voix haute un livre, il a lu ainsi nombre d’ouvrages, « depuis
l’Ecclésiaste jusqu’à Stuart Mill, depuis Saint Augustin jusqu’à Auguste Comte » (p.
208), mais le texte n’était jamais cité et Jules entamait à chaque fois une dispute contre les
idées énoncées pour en résumer l’inanité en une formule idiomatique : « T’z’imbéé... ciles ! »
(idem). Le contexte de la fameuse scène est, de plus, particulièrement significatif. Une visite
4
Sous ce nom est désignée une société de jésuites qui poursuivit aux XVII e et XVIIIe siècles l’édition d’une vie
des saints, initiée par Héribert Rosweyde à Anvers, en 1607, avec la publication de l’ouvrage Fasi sanctorum.
Jean Bolland prit la suite de son projet d’un grand recueil de la vie de tous les saints avec deux volumes publiés
en 1643, à Anvers toujours, les Acta sanctorum. Au XIXe siècle, leurs continuateurs, les Bollandistes ont déjà
publié plusieurs dizaines de volumes de Vie des Saints. La Société des Bollandistes, basée à Bruxelles, continue
aujourd’hui encore leur œuvre et regroupe en son sein religieux et savants.
5
Un paragraphe développe de nouveau ce thème beaucoup plus loin dans le long chapitre III de la première
partie du roman (p. 126).
6
Comportement qui provient d’un épisode ancien de la vie de l’évêque, un héritage dont le scandale a effrayé le
jeune ecclésiastique d’alors au point de le voir adopter cette attitude expiatoire allant « jusqu’à l’oubli total du
moi » (p. 73, souligné par Mirbeau).
7
Voir la note 1.

3
des Servières en est le déclencheur. Seule la voix de l’abbé se fait entendre durant leur visite.
La belle Mme Servières a la parole empêchée par la collation qu’a servie Jules : « Elle a
trempé ses lèvres dans un verre de vin de Malaga, grignoté un gâteau » (p. 213, nous
soulignons). Elle est un personnage entièrement placée du côté de la chair, ici parce qu’elle
est montrée en adepte des nourritures terrestres, dans un paragraphe antérieur, parce qu’elle
incarne la tentation. Albert décrit ainsi l’abbé, lors de cette précédente visite:
Mais ses yeux démentaient le calme apparent de ses manières, des yeux
étrangement lubriques, lorsqu’ils se posaient sur la nuque de la jeune femme, sur
son corsage aux courbes souples et vivantes, sur les plis de sa robe qu’ils
semblaient soulever, fouiller, déchirer, avec la brutalité de mains violatrices. (p.
212)
C’est la scène avec la jeune paysanne Mathurine qui est ici rejouée mais dans les limites de la
convenance, comme il se doit entre gens du monde. Car, dans ces occasions, Jules est repris
par la tentation mondaine. Sans être un salon, son jardin est le lieu où un langage de
sociabilité recouvre ses droits. Les borborygmes de Jules, son incapacité à communiquer
autrement que par l’injure déjà citée, cèdent la place à un langage urbain. Albert souligne le
contraste de comportement et sa cause :
Auprès de la jolie Mme Servières, ses angles s’arrondissaient, sa conversation
prenait un tour enjoué, chez un homme aussi extravagant et bourru, dont les
actions et les paroles allaient, sans cesse, de l’excessif enthousiasme à l’excessive
fureur. (p. 212)
M. Servières, lui aussi, est en partie empêché de discourir : il fume. Toutefois il a
« parlé d’élections » (p. 213). On n’entendra rien des propos précis du personnage, cantonnés
dans ce discours narrativisé qui oblitère le détail des propos et la voix du locuteur. Jules,
quant à lui, est fidèle à la métamorphose rapportée par le narrateur, il sert à Mme Servières un
discours dont la galanterie affectée se compose de « choses exquises8 » (le substantif dit assez
le caractère vague, général et convenu des propos). Or, l’inanité de ce discours éclate dans la
réaction de Jules qui, après le départ de ses invités, se retrouve « sous l’acacia-boule, le dos
appuyé contre le tronc, les jambes dans l’herbe. Il est surexcité, un peu haletant, très sombre,
comme à l’approche d’une crise9. » Le langage n’a ici fait qu’exacerber le désir, mais n’est
d’aucune espèce d’utilité, il n’a aucune efficace pour résorber le trouble physique du
personnage. Instrument fallacieux, il est révoqué en doute juste avant l’épisode cardinal du
roman.
Il ne reste plus au narrateur qu’à redire l’échec du dialogue au sein de la famille pour
désamorcer tout espoir de résurrection d’une langue viable. Albert rappelle alors la
conversation de ses parents à propos de George Sand. Au moment où les propos du père
pourraient aboutir à une précision quelconque au sujet de l’auteur d’Indiana, la « mère
interrompt sans cesse l’anecdote qui commence » (p. 215).
Le lecteur est donc prêt à « entendre » un passage clef. Tandis que le narrateur précise,
pour s’en émouvoir, qu’il a lu sur les instances de son oncle à peu près « toute la philosophie,
à treize ans » (p. 214), il s’étonne de voir Jules lui tendre un roman sur la couverture duquel il
découvre « Indiana, par George Sand ». La nature de l’ouvrage est une double surprise pour
le jeune garçon puisqu’il s’agit, d’une part, du premier roman que Jules place entre ses mains.
L’amorce de la scène est intéressante, qui voit l’abbé s’assurer de l’âge de son neveu. Devant
la réponse de ce dernier – «  ̶ Treize ans ! » (p. 214) –, l’abbé conclut : «  ̶ Treize ans !...

8
L’Abbé Jules, op. cit., p. 213.
9
Ibid.

4
c’est bien... Allons ! » (ibid.), comme si l’expérience à suivre demandait une aptitude
particulière de la part des participants. L’âge atteint par le narrateur le qualifie donc pour un
rite d’une espèce nouvelle, une initiation inédite dans sa formation. D’autre part, l’étonnement
d’Albert devant le genre de l’ouvrage renvoie à son conditionnement social. Immédiatement,
ce sont les valeurs familiales qui s’imposent à lui devant cet objet nouveau : « Évidemment
Indiana est ce que, dans ma famille, on appelle un roman, c’est-à-dire quelque chose de
défendu, d’épouvantable » (p. 215). De là, la « curiosité mêlée de terreur » (ibid.) qu’il
ressent.
Le passage crucial peut alors débuter, dans lequel Albert fait la lecture d’un extrait
d’Indiana. Il s’agit du moment où Raymon retrouve Noun, sa maîtresse, pour lui indiquer
qu’ils doivent rompre tout commerce, le jeune homme venant de jeter son dévolu sur Indiana,
mais la jeune créole essaie de reconquérir son amant. L’épisode a une connotation
particulièrement sensuelle, qui vient prolonger les tourments endurés par Jules auprès de Mme
Servières. À la différence de l’impuissance langagière de l’abbé, la lecture provoque une
commotion physique, une extase, pour parler chastement, qui anéantit Jules physiquement.

III. La jouissance littéraire

Dans un premier temps, la littérature, par le truchement de l’extrait lu, apparaît comme un
exutoire possible. La puissance du verbe littéraire permet de donner enfin nom et corps à ce
qui ne cesse de hanter Jules : le désir. Contredisant ses théories sur la vanité de tout écrit, la
lecture le met véritablement en transe. L’abbé vit alors par procuration ce qui le taraude ; ses
réactions sont les traces d’un désordre moral causé par ce qui l’obsède et lui échappe en
même temps. La littérature permet donc de faire se confondre l’homme et l’expérience par le
biais de la lecture, elle est une activité salutaire, proprement compensatoire.
La séquence est, de plus, placée sous le signe d’une initiation particulière. Albert est
incapable d’inférer un sens précis du texte pour la double raison qu’il est en train de le
déchiffrer pour la première fois et qu’il ignore tout des réalités sous-entendues par le passage.
C’est à un exercice de « lecture analytique », comme disent les manuels pédagogiques
d’aujourd’hui, une explication de texte donc, exercice tout à fait original auquel Jules se livre
alors. L’exégèse de l’extrait se fait à l’aide des brefs commandements de l’abbé, portant sur le
rythme de lecture, et de ses réactions somatiques qui forment un commentaire éloquent de
l’extrait. En modulant ainsi la découverte du texte, Jules attire l’attention de son neveu sur sa
mécanique interne, sur l’au-delà du signifiant et du signifié, sur la signification du texte
littéraire, sa littérarité, donc. Or, ce commentaire se dispense presque de tout recours au
langage afin de mieux laisser s’épanouir celui du roman. L’efficacité de la leçon est soulignée
par les réactions d’Albert lors de la lecture. Le trouble qui l’envahit témoigne de sa
compréhension des enjeux véritables du passage. Ses réactions physiques rendent compte du
pouvoir du langage littéraire, c’est-à-dire d’une langue susceptible de provoquer des réactions
psychologiques ou somatiques qui bouleversent les représentations de l’individu, quand tous
les autres discours concourent à l’apathie générale.

IV. L’activité exégétique 

Pour autant, l’expérience de la lecture n’en est pas moins placée sous le signe d’une
insuffisance manifeste par le roman de Mirbeau puisque, le lendemain, Albert trouve son
oncle en train de brûler des livres dans son jardin. L’apaisement momentané procuré par la
littérature a une contrepartie : la lucidité qui suit la jouissance et fait retomber l’individu dans

5
les affres du réel10. La littérature reste donc problématique. Loin d’un divertissement, au sens
pascalien du terme, elle relève d’une entreprise de compréhension du monde qui interdit tout
recours facile à ses bonnes grâces.
C’est ce que révèle l’extrait d’Indiana au lecteur. Loin d’une lecture purement récréative,
L’Abbé Jules, au-delà de la psychologie des profondeurs appelant par elle-même le lecteur à
combler les vides du texte, dévoile la nécessité d’une lecture active, d’un travail sur les
signes, auquel renvoie l’intertextualité de l’épisode de la lecture.
En effet, le texte du roman de Sand n’est pas cité de manière intégrale et continue, comme
la lecture du narrateur en donne pourtant l’impression11. Certaines omissions entraînent une
uniformité du sens que n’a pas le texte original. Tout l’extrait semble être focalisé sur
Raymon et sur Noun afin de décrire l’ivresse sensuelle de ce moment d’abandon qui n’aurait
pas dû être. Alors que tout fait signe vers le pouvoir d’attraction de Noun, dans le passage cité
par Mirbeau, le texte original introduit une rupture au sein de cette irrépressible attirance,
Raymon songeant à Indiana dans le moment même où Noun le détourne de son objectif, ainsi
que l’indique une première phrase du texte original, omise par Mirbeau : « Peu à peu le
souvenir vague et flottant d’Indiana vint se mêler à l’ivresse de Raymon 12. » Ainsi
l’uniformité du désir, dans le texte de Mirbeau, est-elle obtenue par une manipulation du texte
cité.
Une lecture exégétique aboutit alors à une compréhension plus subtile de l’extrait, qui
découvre l’aporie à laquelle Jules s’est toujours heurté. Quelle quête Jules a-t-il menée tout au
long de sa vie ? La question que le roman laissera entière semble trouver une esquisse de
réponse dans le passage concerné. Quand le narrateur découvre son oncle, le lendemain de la
scène, en train de brûler des livres, ce dernier lui annonce, pour toute explication, la véritable
solution à ses angoisses :
Mais c’est cet affreux livre, qu’il faudrait détruire, cet affreux livre de mon
cœur  !... (p. 218-219)
En rapprochant « livre » et « cœur », Jules insiste de nouveau, à la fin du chapitre, sur
l’épisode de la lecture. En quoi fut-elle un soulagement ? Pourquoi débouche-t-elle sur un tel
« dégoût » (p. 218) de soi ? Que nous révèle-t-elle du cœur de Jules ? En poussant le jeu
exégétique au bout de sa logique que découvrirait-on ? D’abord, que Mirbeau a retenu un
passage qui ne reflète pas les enjeux essentiels du roman de Sand, selon la critique de
l’époque. Il ignore résolument la dimension idéaliste du texte, dont le dénouement a donné
lieu à de nombreux commentaires négatifs lui reprochant son invraisemblance 13. Si Mirbeau
retient l’aspect irrépressible du désir, il y a lieu de s’interroger sur les manipulations du texte
cité, d’une part, et sur la lecture particulièrement réductrice du roman source qu’en donne le
choix de citations, d’autre part.
L’extrait se situe à la confluence de plusieurs thèmes : si le désir l’emporte, le sentiment
n’en est pas absent, car l’injonction désespérée de Noun « Aime-moi donc encore [...] » (p.

10
Ce qui, là encore, relève en propre de la philosophie de Schopenhauer, qui ne voit que leurre dans toute
« jouissance sensible », La Métaphysique de la mort, « 10-18 », UGE, 1964, p. 157.
11
À l’aide des nombreux commentaires du type : « Je continue... »
12
George Sand, Indiana, Paris, Garnier Frères, 1962, p. 86.
13
Sainte-Beuve écrit : « [...] la fantaisie s’efforce de continuer la réalité, l’imagination s’est chargée de
couronner l’aventure » (« Indiana », Le National, 5 octobre 1832) ; Gustave Planche note que « [...] le bonheur
est de trop dans les dernières pages » (« George Sand », Revue de Deux Mondes, 1832, t. VIII, p. 695) ; Zola
enfin s’exclame, pour sa part, dans ses « Documents littéraires » : « Quel idéal stupéfiant ! il faut aujourd’hui
faire un effort et se reporter aux étranges imaginations de 1830, pour comprendre un tel dénouement [...] »
(Œuvres complètes, Cercle du livre précieux, 1969, t. XII, p. 401). Toutes ces remarques critiques sur l’œuvre de
Sand sont commentées par Bernard Gendrel dans son essai Le Roman de mœurs. Aux origines du roman réaliste,
Paris, « Savoir lettres », Hermann, 2012, p. 274-276.

6
214), possiblement interprétable comme une invitation à l’amour physique, est
immédiatement nuancée par sa reprise en chiasme, dont le sens est à présent purement
sentimental : « [...] dis-moi encore que tu m’aimes [...] » La suite de la citation, encore plus
explicite (« et je serai guérie, je serai sauvée », p. 214), semble particulièrement adaptée à la
situation globale de Jules, en quête de sens voire du salut. Cœur et corps sont en lutte dans
Indiana. L’amour et le désir forment ainsi les deux pôles essentiels du roman. Le désir seul
est central dans celui de Mirbeau. Quid alors de l’amour ?
Lorsque Jules souhaite « détruire [....] cet affreux livre de [s]on cœur », n’avoue-t-il pas
que ce qui lui a manqué est en réalité l’amour et que le désir dont il est empli n’est que
souffrance et vanité, s’il n’est pas exhaussé par le sentiment ? Lire l’extrait d’Indiana en
apporte la confirmation, mais lire tout Indiana donne la clef de l’existence de Jules : il est,
pour le dire en une formule presque digne de Pascal, un auteur à qui l’abbé accorde tant
d’importance, un amoureux à qui l’amour a manqué. Il l’exprime lui-même devant son
neveu : « Autrefois, j’ai cru à l’amour, j’ai cru à Dieu !... J’y crois encore souvent, car de ce
poison on ne guérit pas complètement... » (p. 221). Il insiste quelques lignes plus loin en
déplorant la stérilité globale de son existence :
Mais moi !... Je n’ai abrité personne... à personne je n’ai donné des fruits...
rien en moi n’a chanté, jamais, d’une belle croyance, d’un bel amour...  (p. 232)
De cette plainte émane la grande justification de toute vie : l’amour. L’abbé acariâtre est un
être de bonté méconnu. En réalité, Jules, c’est Ralph, le cousin d’Indiana ; qui vit dans son
ombre durant tout le roman, car il lui voue un amour secret qui ne se révélera que dans les
dernières pages, faisant ainsi triompher l’amour pur. Indiana, c’est la femme jamais
rencontrée par Jules dans la réalité, celle qui a manqué pour que son existence s’accomplisse
et qu’il n’a croisée que sous la forme dégradée de Mathurine, ou celle, inaccessible, de Mme
Servières.
Le roman est donc très pessimiste et fidèle en cela à la philosophie de Schopenhauer qui
l’irrigue. Il n’y a pas d’amour ici-bas. Il n’y a que l’instinct, le désir. La littérature, en
revanche, permet, par le jeu des signes qu’elle occasionne, de s’affranchir de cette fatalité en
se substituant au réel. Toutefois, elle n’entretient pas une simple relation antagoniste avec le
réel. Elle y fait retour en le questionnant et en le donnant à voir dans sa complexité. La
manipulation du texte d’Indiana en atteste une fois encore dans l’emploi du pronom de reprise
« elle », dans le dernier extrait lu par Albert :
C’était elle qui l’appelait et qui lui souriait derrière ces blancs rideaux de
mousseline ; ce fut elle encore qu’il rêva sur cette couche, lorsque,
succombant sous l’amour et le vin, il entraîna sa créole échevelée. (p. 217)
Le seul référent logique est Noun car, même si Mme Delmare (Indiana), dont il s’agit en
réalité, a été citée comme terme de comparaison dans le début de l’extrait du roman de Sand à
la page 215 de celui de Mirbeau, la référence est trop allusive pour que le lecteur de L’Abbé
Jules reconstitue le contexte et la place qu’Indiana occupe dans l’esprit de Raymon. Or, il
n’est pas vraisemblable que l’on parle de Noun, puisque cette dernière est explicitement
désignée par la périphrase « sa créole échevelée », dans la clausule du passage. Le référent est
donc problématique, mais la béance du sens qu’il provoque est, quant à elle, très significative.
Elle redouble dans l’écriture la leçon du passage : la femme attendue, aimée, s’absente du
texte au moment même où ce dernier en dévoile pourtant la trace.

V. La littérature et le réel 

7
En dépit de l’intertextualité très présente dans le roman, sous la forme de nombreuses
mentions d’auteurs ou d’œuvres, et par le biais de la citation d’Indiana, la littérature n’est pas
présentée comme un art autotélique puisqu’elle fait retour sur le réel, et ce, à double titre
comme le signale le personnage d’Albert, objet de cette révélation en tant que lecteur, d’une
part, et de créateur, d’autre part.
Comme lecteur, tout d’abord, ce que l’épisode démontre à Albert, c’est la particularité du
langage littéraire. Il est ici question d’un univers qui n’est plus seulement livresque, à la
différence des autres ouvrages qu’il a tenus en mains, mais bien réel. La littérature, bien que
fictive, parle du monde. Albert lisant voit les fantômes du texte s’incarner pour prendre
l’apparence de personnes de son entourage 14, rapportant ainsi l’expérience fictionnelle au
monde par le biais d’associations dont la confusion et la multiplication ne sont pas sans
évoquer le processus fantasmatique de déplacement et de condensation que révélera la
psychanalyse à propos du rêve. Cet aspect est à mettre en relation avec la psychologie des
profondeurs revendiquée par le romancier : lire, c’est explorer les tréfonds de sa psyché, c’est
également pénétrer celle des autres. Par la mise en abyme de l’activité de lecture se redit la
formule horacienne « De te fabula narratur », dans un contexte dénué de toute intention
satirique. La littérature est encore une affaire sérieuse pour Mirbeau, en 1888.
Mais la révélation du pouvoir de la littérature concerne aussi le travail même de l’écriture.
Au sein du roman, Albert en rend immédiatement compte en se métamorphosant en écrivain.
Le récit de la vie de Jules devient l’exemple canonique de tout travail exégétique sur le réel
aboutissant à une création artistique qui en donne une interprétation. La quête exégétique est
aussi celle du créateur. C’est une voie particulièrement ardue qui s’inscrit en faux contre
toutes les poétiques souscrivant à une planification de l’œuvre en amont. Les expressions
« les souvenirs personnels », « les recherches passionnées » (p. 59) ouvrent le récit du passé
de Jules. Albert parvient à rassembler quelques informations objectives, mais il y a une part
irréductible d’inconnu concernant les motivations du retour de son oncle : le passé lui-même,
en dépit de la quête de témoignages, voire de documents, reste incertain, obscur. La méthode
naturaliste est donc ici contestée. Dans le ciel, roman de l’impuissance artistique, soulignera
le caractère aporétique de la création, par l’intermédiaire du peintre Lucien déplorant « le
poids de ce ciel immense et lourd, où nulle route n’est tracée 15 ». Le principe de
l’exégèse créatrice est posé : il s’agit d’une quête sans fin. Déjà, L’Abbé Jules présente le récit
d’un mystère irréductible, puisque « [...] Jules resta toute sa vie une énigme indéchiffrable »
(p. 63). Nonobstant ce combat du créateur avec les signes et sa quête d’absolu vouée à
l’échec, le fait que l’histoire de Jules fasse l’objet d’un récit objective la critique sociale
contenue dans le comportement de celui par qui le scandale arrive, redoublant la leçon
explicative de l’extrait d’Indiana : la littérature n’est pas coupée du réel, elle entretient un
rapport dialectique avec lui.

L’attention portée aux signes place donc la littérature au centre de l’œuvre et propose, à
une époque où Mirbeau subit encore les tourments de la recherche de l’idéal, une réflexion sur
l’acte créateur. La citation d’Indiana inscrit le roman de Mirbeau dans un entre-deux
esthétique qui n’est ni l’idéalisme de la bonne dame de Nohant, ni le naturalisme zolien dont
l’hégémonie est patente dans ces années 1880, où le roman de Mirbeau voit le jour 16, et ce,
grâce à la notion d’exégèse, qui problématise l’idéal en le questionnant, tout en refusant la
14
« Étourdi, haletant, je reconnais parmi les hallucinantes images, je reconnais les Robin, la poule, le cousin
Debray, Mme Servières [...] », p. 217.
15
Œuvre romanesque, volume 2, Buchet/Chastel-Société Octave Mirbeau, 2001, p. 109.
16
Je renvoie, pour une description des enjeux de cette lutte entre les deux esthétiques, à Jean-Marie Seillan,
« Naturalisme vs idéalisme. L’infortune posthume de George Sand », http://etudes-romantiques.ish-
lyon.cnrs.fr/idealisme.html.

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simplicité d’une vision du réel réduit à son idiotie – au sens étymologique – par la vulgate
zolienne.
Ce jeu sur les signes, enfin, ne doit pas se replier stérilement sur lui-même, car ce que
dévoile L’Abbé Jules, c’est que le langage littéraire débouche sur une gnoséologie. La fiction
est aussi une forme de description positive de l’Histoire, tant en termes de réception (Albert
est le modèle de tout lecteur) qu’en termes de production (Albert est aussi un écrivain et, à ce
titre, un exégète du monde, lui aussi confronté à son opacité). L’exégèse critique, quant à elle,
a alors pour charge d’explorer ce qui, dans un texte, fait sens pour le présent de l’œuvre, mais
aussi pour son propre présent, charge qui questionne la postérité et la modernité de Mirbeau.
Arnaud VAREILLE

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