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ALPHONSE DAUDET ET OCTAVE MIRBEAU « CAHIN-CAHA »

Étudier les lien entre Mirbeau et Daudet, c’est d’abord retracer l’histoire de relations
difficiles ; elles avaient pris un mauvais départ, puis une réconciliation s’est faite, mais
« cahin-caha », selon les mots de Léon Daudet, qui restera paradoxalement l’ami de Mirbeau,
qui le considérait comme un frère ... même pendant l’Affaire Dreyfus.
Je me ferai le champion de Daudet dans l’affaire du « vol » des Lettres de mon moulin
et je terminerai en examinant très rapidement les motifs et thèmes croisés dans les œuvres des
deux auteurs.
Un mauvais départ
Les opinions de Mirbeau sur Daudet sont d’abord très négatives et, dans la revue Les
Grimaces, il attaque l’écrivain sous divers angles avec agressivité. De façon générale, il ne lui
reconnait aucun talent et l’accuse de faire de la littérature commerciale ; ceci explique que
Daudet pratique un art de compromis ... qui pèse sur toutes ses pratiques littéraires :
Dans Les Rois en exil, comme dans Jack, comme dans Le Nabab, comme dans Numa
Roumestan, M. Alphonse Daudet a gâté de magnifiques sujets d’études contemporaines
pour lesquelles il eût fallu du génie. M. Daudet s’est contenté de mettre à la place du
génie, l’illusion d’un talent agréable et superficiel.1 

Mirbeau précise que  « […] ce talent qui est fait d’un compromis entre la violence de
l’école naturaliste et les fadeurs de l’école de monsieur Octave Feuillet, ce talent qui ne voit
dans la littérature qu’un moyen de gagner beaucoup d’argent sur le dos des autres 2. » Il
pousse les accusations plus loin et accuse Daudet d’être un plagiaire : « J’aime et j’estime
encore moins son talent, ce talent pillard et gascon qui s’en va grappillant un peu partout, à
droite, à gauche, à Zola, à Goncourt, à Dickens, aux poètes provençaux3. »
Et franchissant encore un cran, le polémiste lance des attaques ad hominem, qui
peuvent surprendre : « […] Daudet vient de Davidet qui en langue provençale, veut dire :
Petit David ; d’où il résulte que M. Daudet est d’origine juive. Si son nom et le masque de
son visage n’expliquaient pas suffisamment cette origine, son genre de talent et la manière
qu’il a de s’en servir la proclameraient bien haut4. » 
Mirbeau s’en prend plus particulièrement au théâtre de Daudet. Dans l’exemple
retenu, il s’agit de l’adaptation théâtrale des Rois en exil, réalisée par Delair ; la pièce a été lue
chez Daudet, par Coquelin, en présence de Goncourt, Gambetta, etc. Le bruit – probablement
juste – a couru que la pièce avait été jugée peu scénique par certains assistants, et sans doute
par Coquelin, et que Delair aurait alors repris son texte pour l’amender :
Quand on est monsieur Daudet, […] il faut avoir, en même temps que le talent, le
respect de son talent ; il faut avoir pour ses œuvres qui sont enfants de votre esprit, la
même pudeur pieuse que pour ses filles, qui sont enfants de votre chair, et on ne permet
pas au premier Coquelin qui passe de les déshonorer de ses attouchements.
Le métier des Coquelins, c’est de jouer les pièces et non de les faire. Impuissants à
créer, ils ne peuvent qu’obéir. Ils ne sont pas des artistes, ils ne sont que des agents
subalternes de l’art. Quoi qu’ils disent et quelques efforts que certaines gens et certains
journaux fassent pour les relever, ils gardent toujours, même au milieu de leurs

1
Octave Mirbeau, « Coquelin, Daudet et Cie », Les Grimaces, 8 décembre 1883.
2
Ibid.
3
Ibid.
4
Ibid.
2

triomphes, quelque chose du mépris contenu dans ce mot et dans cette chose : le
comédien.5 

Le reproche fait par Mirbeau – sans s’arrêter à la qualité de la pièce de Delair –


interroge les pratiques d’époque. Il était banal de faire appel à un carcassier, qui était
régulièrement accusé par les esthètes d’avoir dénaturé le roman. Mais, il est aussi à replacer
dans le contexte de rapports tendus entre Mirbeau et les comédiens. Daudet, qui a été critique
dramatique pendant huit ans, s’est beaucoup intéressé au travail des comédiens. Il a demandé
au comédien Lafontaine de collaborer à une adaptation de Jack ; il a souvent écrit sur les deux
Coquelin, mais ne leur a jamais demandé de collaborer, ni même de jouer dans ses pièces.
Lettres de mon moulin : un vol ?
Daudet a eu un collaborateur pour les Lettres de mon Moulin, Paul Arène. Mirbeau se
montre d’emblée malveillant en affirmant que cette collaboration est un vol :
Je ne considère point, comme un honnête homme, le monsieur qui persiste à faire
paraître sous son nom, un livre qu’on dit n’être point de lui, un livre d’où lui sont venues
la réputation d’abord, la fortune ensuite, et cette sorte de gloire au milieu de laquelle il
apparaît dans des attitudes ennuyées et méprisantes de demi-dieu. 6 

La première “erreur” porte sur la prétendue révélation qu’il ferait au public : Alphonse
Daudet a révélé cette collaboration au grand jour dans La Nouvelle revue le 1° juillet 1883,
soit six mois avant l’article de Mirbeau dans Les Grimaces. :
Les premières Lettres de mon moulin ont paru vers 1866, dans un journal parisien où
ces chroniques provençales, signées d’abord d’un double pseudonyme emprunté à Balzac,
« Marie-Gaston », détonnaient avec un goût d’étrangeté :. « Gaston c’était mon camarade
Paul Arène qui […] vivait près de moi, à l’orée du bois de Meudon. Mais quoique ce parfait
écrivain n’eût pas encore à son acquit Jean des Figues, ni Paris ingénu, ni tant de pages
délicates et fermes, il avait déjà trop de vrai talent, une personnalité trop réelle pour se
contenter longtemps de cet emploi d’aide meunier. Je restai donc seul à moudre mes propres
histoires, au caprice du vent, de l’heure, dans une existence terriblement agitée7. »
En outre, les Lettres de mon moulin n’ont valu aucune « gloire » à Daudet avant le
succès de Fromont jeune en 1874, soit presque dix ans après leur publication, et les grosses
ventes du recueil ne seront une réalité qu’au XXe siècle.
La deuxième erreur de Mirbeau concerne l’attribution de chaque conte... Considérant
comme nulle et non avenue la lettre ouverte où Paul Arène s’explique sur la collaboration
avec Daudet et en fixe les limites : « Sur vingt-trois nouvelles conservée dans ton édition
définitive, la moitié à peu près fut écrite par nous deux [...] », Mirbeau écrit :
Plus loin, M. Paul Arène cite les nouvelles qui, suivant ses souvenirs, sont l’œuvre
exclusive de M. Alphonse Daudet. Nous n’avons éprouvé aucune surprise en ne trouvant
pas dans cette énumération limitative : « La Diligence de Beaucaire », « Le Curé de
Cucugnan », « Les Vieux », et « La Chèvre de monsieur Seguin », ces petits chefs-
d’œuvre d’une absolue perfection, quintessence du volume.8 

La mauvaise foi de Mirbeau est absolue. En effet, il se base sur l’ordre retenu pour le
volume de 1869, qui regroupe la première série des 12 lettres parues à L’Événement et la

5
Ibid.
6
Ibid.
7
« Histoire de mes Livres », Nouvelle Revue, 1er juillet 1883.
8
« Lettres de leur moulin », Les Grimaces,, 22 décembre 1883.
3

seconde série écrite sans la collaboration de Paul Arène. Or, en 1869, Daudet compose le
recueil sans tenir compte de la chronologie de parution des nouvelles dans la presse. Il est aisé
de rétablir l’ordre de douze lettres « litigieuses » et de les examiner sur le plan de la
collaboration :
…………………………………………………………………………………………
Tableau de parution des Lettres de mon Moulin à L’Événement

Presse Recueil
- 18 août 1866 :
« De mon moulin, À M. H. de Villemessant » Non reprise en volume
- 23 août 1866 :
« Il était un petit navire » Démembrée : début dans « Le Phare des
Sanguinaires » ; fin dans « Le Brise
Cailloux » ; in La Fedor, 1896
- 31 août 1866 :
« À mademoiselle Navarette » « L’Arlésienne »
La nouvelle s’inspire du récit que Mistral a fait à Daudet du suicide de son neveu. Celui-ci
écrira à Daudet : « Tu devais avoir pris des notes car cela s’est passé comme tu le racontes. »
- 7 septembre 1866 :
« Nostalgie de caserne » Placée en fin de volume pour faire pendant à
« Installation »
- 14 septembre 1866 :
« À monsieur Pierre Gringoire, poète « La Chèvre de Monsieur Seguin »
lyrique »
Le motif de la liberté est au cœur de l’imaginaire de Daudet ; il a fait l’objet de la réécriture
du conte du « Chaperon rouge  », paru sous le titre Le Roman du Chaperon rouge, en 1862,
ainsi que de la fable de La Fontaine, Le Chien et le loup, paru en 1860.
- 21 septembre 1866 :
« Le Livre de l’hiver prochain » « Le Poète Mistral »
Il s’agit d’un reportage fictif, mais construit à partir d’événements réels comme l’explique
Roger Ripoll, qui cite cette lettre de Daudet à Mistral, écrite en provençal : « Les articles de
mon moulin ont pris un bon départ, et celui qui te concerne, que j’ai fait avec tout mon cœur
et toute ma science, secondé un tantinet par Paul Arène, a eu force retentissement9. »
- 29 septembre 1866
« À la dame qui demande des histoires « La Légende de l’homme à la cervelle d’or »
gaies »
Le texte avait déjà paru dans le Monde Illustré en 1860
- 7 octobre 1866 :
« L’Agonie de la Sémillante »
Daudet transcrit un récit fait oralement à Paul Delvau lors de leur voyage en Alsace en
1865 et rapporté par ce dernier dans « Du Pont des Arts au pont de Kehl » Il s’agit de
souvenirs du voyage fait par Daudet en Corse en 1862-1863
- 13 octobre 1866 :

9
Lettres de mon moulin, édition critique de Roger Ripoll, Pléiade, t. I. p. 1344.
4

« À M. H. de Villemessant » « Ballades en prose »


Malgré leur titre, ce sont des poèmes, un genre que ne pratique pas Paul Arène
- 20 octobre 1866
« Le Secret de maître Cornille » Idem
En 1864 dans une lettre à Timoléon Ambroy, Daudet annonçait qu’il allait écrire une pièce
intitulée L’Honneur du moulin, qui s’inspire de l’histoire du moulin Tissot ;
cette histoire n’a pas été écrite sous forme de pièce, mais elle occupe partiellement une
nouvelle publiée en 1865, « Lettres sur Paris et lettres du village »
- 28 octobre 1866 :
« L’Almanach provençal » « Le Curé de Cucugnan »
Il s’agit de la traduction en français d’un conte écrit par Roumanille dans L’Almanach
provençal, mais celui-ci reprenait un conte de Blanchot de Brenas,
publié en 1859 dans la France littéraire, « Un voyage dans les Corbières ».
- 4 novembre 1866
« À George Sand, directeur du théâtre de Nohant »
[ce texte bascule dans Le Petit Chose]
La forme poétique du dialogue en vers, a été pratiquée par Daudet dans ses premiers écrits.
…………………………………………………………………………………………… …
L’analyse des douze Lettres de mon moulin écrites en collaboration avec Arène montre
à l’évidence que le choix des sujets et l’agencement du récit reposaient sur le seul Alphonse
Daudet. Les sujets et motifs sont liés à ses expériences personnelles (suicide du neveu de
Mistral, voyage en Corse, etc.) et certaines lettres sont des réécritures de textes déjà parus ou
racontés oralement. Par ailleurs, l’affirmation de Mirbeau est totalement fausse pour deux
lettres qui appartiennent à la deuxième série des Lettres de mon moulin, qui sont postérieures
au mariage de Daudet, et auxquelles Paul Arène n’a absolument pas participé. Nous disposons
du manuscrit qui porte des retouches dues à Julia Daudet. Il faut donc penser que – comme
c’est le cas pour les autres collaborateurs de Daudet 10 –, Paul Arène a assuré relectures et
réécritures ponctuelles. « La Diligence de Beaucaire » a été écrit en 1868 et est inspiré sans
doute par un drame de village évoqué par Timoléon Ambroy 11. « Les Vieux », rédigé en
octobre 1868, raconte la visite que Daudet a faite en 1863 aux parents d’un ami qui habitaient
Chartres et qu’il évoque dans une lettre à Mistral, le 17 septembre 1863.
Les accusations de Mirbeau n’ont pourtant pas été sans conséquences. Le précepteur
de Lucien Daudet, Louis Pilate dit de Brinn Gaubast, a volé chez Daudet le manuscrit des
Lettres de mon moulin pour le vendre. Or, comme ce manuscrit porte des traces de
collaboration, l’accusation de vol a été réactivée mais quand le manuscrit a été retrouvé, on
s’est aperçu qu’il s’agissait de l’écriture de Julia ! Les accusations de Mirbeau ont été reprises
par les ennemis de Daudet : les Félibres, dans la décennie 1890, ou encore les Symbolistes,
dans les petites revues d’avant-garde.
Pourquoi tant d’animosité ?
On peut s’interroger sur les raisons d’une telle d’animosité. Mirbeau a-t-il appliqué
une stratégie qui consiste à se faire connaître en « tapant » sur un maître ? On sent chez lui
10
Celle-ci a été la collaboratrice de son mari, ce que développe la dédicace du Nabab en 1877. La nature de cette
collaboration a été parfaitement étudiée par Roger Ripoll, qui s’est livré à l’étude génétique des manuscrits,
rédigés après le stade des carnets. Les époux écrivent sur le même cahier : à Alphonse, l’invention et les scénarii
sur la page de gauche ; à Julia, la réécriture sur la page de droite, puis la rédaction finale appartient à Alphonse
seul, sur un autre cahier.
11
Alphonse Daudet, Les Lettres de mon moulin, Pléiade. t. I, p. 1282-1284.
5

une envie certaine, car ses articles renvoient l’image de la réussite de Daudet et d’un certain
dévoiement … « Quand on est monsieur Daudet… » revient en anaphore signifiante. Mais on
doit aussi s’interroger sur une possible vengeance de Mirbeau. Pierre Michel attribue à
Mirbeau la paternité de La Maréchale, un roman signé d’un pseudonyme Alain Beauquenne,
qui est celui de André Bertera. Ce roman, dédié à Daudet, est publié avec une lettre préface de
ce dernier datée de 1883. ll y souligne toutes les réminiscences qui traversent le roman ou,
pour parler plus cru, les « plagiats » : la maréchale est un type de Balzac ou de Dickens ;
Chantal ressemble à Renée Mauperin ; un des épisodes est calqué sur La Faustin... Alphonse
Daudet conclut : « [...] ne lisez plus rien mon camarade. Tâchez au contraire d’oublier vos
admirations et vos lectures ; elles-seules me gâtent votre joli roman12. »
Le lecteur de La Maréchale peut aussi y reconnaitre l’influence de Daudet lui-même et
surtout du Nabab... Indubitablement cette Lettre-préface est « vache », ce qui appelle
plusieurs questions. Pourquoi Daudet aurait-il préfacé le livre de quelqu’un qu’il ne
connaissait pas ? Pourquoi choisir Daudet, qui ne pouvait que voir dans le roman une sorte de
plagiat ? Une fois la préface obtenue, pourquoi la publier si elle n’est pas louangeuse ? Les
éditeurs demandaient des lettres à des écrivains reconnus – et l’autorisation de les utiliser en
guise de préface – pour des lancements publicitaires. Daudet avait bien peu de raisons
d’attaquer Mirbeau, qu’il connaissait à peine avant d’être attaqué par lui, et rien ne dit qu’il ait
su qui signait Alain Beauquenne. En fouillant plus loin, on peut imaginer qu’il a été vexé de
ne pas être invité au dîner Trapp, où les jeunes écrivains – dont Mirbeau – avaient convié
Goncourt et Zola …

« Réconciliation cahin-caha »

Il eut une réconciliation entre les deux hommes et on peut en suivre les étapes que
Léon Daudet résume dans ses Souvenirs :
Mirbeau avait commencé par attaquer vivement et iniquement mon père dans Les
Grimaces, le petit pamphlet hebdomadaire à couverture rouge qu’il publiait vers 1885
et auquel collaboraient Grosclaude et Hervieu. Ensuite la réconciliation se fit entre eux
cahin-caha et Goncourt y fut pour beaucoup, car il aimait Mirbeau, Mirbeau l’aimait,
leur fréquentation fut sans nuages. La chose vaut la peine d’être notée. 13

Certains amis communs jouèrent le rôle d’intermédiaires. On cite Hervieu à qui


Mirbeau écrit : «  […] voilà que vous allez me donner Daudet 14», ce qui pose problème, car
Hervieu n’appartient pas au premier cercle de Daudet. Il serait plus facile de penser à Edmond
de Goncourt, rencontré par Mirbeau en 1886 et avec qui se sont nouées des relations amicales.
Mirbeau figure sur la liste des académiciens Goncourt sur tous les testaments rédigés par
Edmond. Mais jamais, ni dans le Journal, ni dans la correspondance entre Daudet et
Goncourt, il n’est question de Mirbeau, en lien avec Daudet. Tout juste peut-on trouver la
trace d’une invitation à Auteuil, de Léon Daudet et de Mirbeau, le 6 juillet 1895.
Il semble plus aisé de penser que les revirements de Mirbeau, qui frisent la palinodie,
furent plus efficaces que les intermédiaires. On peut les examiner. Commençons par les
élections et candidatures à l’Académie Française. Dans Le Gaulois, du 2 novembre 1884,
Mirbeau réagissait à la lettre ouverte de Daudet disant qu’il ne serait jamais candidat à
l’académie française par un virulent article titré « Tant pis pour Monsieur Alphonse
Daudet » :
12
La Maréchale, Lettre-préface ,
13
Léon Daudet, Souvenirs littéraires, « Fantômes et vivants », éd. Bouquins, p. 116

14
Octave Mirbeau, Correspondance générale, t.1, 6 ou 7 août 1887.
6

Et pour mon compte, je confesse que ces quarante académiciens représentent encore ce
que nous avons de mieux dans les lettres, dans les sciences et dans la politique. […]
M. Alphonse Daudet n’en veut point. Tant pis pour M. Alphonse Daudet.15

Mais en juillet 1888, Daudet envoie un exemplaire de l’Immortel à Mirbeau, qui lui
répond une lettre qui déborde d’enthousiasme :

Mon bien cher maître,


Je suis ébloui, ravi, conquis dans toutes mes fibres et dans toutes mes pensées, par ce
terrible et superbe Immortel. De vos œuvres pourtant si belles, c’est peut-être la plus
belle et la plus puissante. Livre d’un art supérieur, d’une admirable bravoure et d’un
haut dégoût : la plus fière révolte du talent créateur et du libre esprit qui ait jamais
éclaté contre la routine, contre la malpropreté, l’abêtissement de cette institution
tardigrade et respectée. Ce que j’admire, c’est tout ce que vous avez su dégager de
tragique humain, sous les charmes infinis de votre ironie, l’ironie qui décidément, est
la meilleure qualité de l’artiste. […]
Je vous aime et je vous admire, mon cher maître, non seulement parce que vous avez
créé un chef d’œuvre nouveau, mais parce que ce chef d’œuvre, vous avez voulu qu’il
fût un abîme entre vous et l’académie ! Et vous avez donné un bel exemple de dignité,
qui vous vaudra bien des colères, mais aussi bien des respects.
Je vous remercie de votre dédicace généreuse. Elle m’a été au cœur ; et, en la lisant
j’avais une émotion à la fois douloureuse et très douce. C’est que je pensais à bien des
choses, et que je disais que vous êtes le meilleur et le plus noble des hommes.
Je vous embrasse.  16

En outre, alors que le roman est très attaqué dans la presse, Mirbeau lui consacre dans
Le Figaro, le 16 juillet 1888, un article très favorable. Il emploie vis-à-vis de l’Académie des
termes plus durs encore que ceux de Daudet. Ce dernier écrit donc à Mirbeau pour le
remercier et s’étonner que Magnard ait laissé passer dans l’article, le qualificatif « la vieille
sale » pour désigner la docte assemblée
Les réactions de Mirbeau, lors de la parution du second volume de la trilogie de
Tartarin, sont également placées sous le signe de la palinodie. À la sortie de Tartarin sur les
Alpes, en 1885, Mirbeau attaque violemment le livre dans un article paru au Matin :
M. Alphonse Daudet avait jusqu’ici imité Roumanille, Dickens, Goncourt, Zola,
Feuillet ; aujourd’hui il imite Chavette ; non pas même le Chavette des Petites
Comédies du vice, mais le Chavette quelconque, le sous-Chavette des réunions
d’épiciers et des corps de garde. Jadis il écrivait pour tout le monde ; maintenant il
n’écrit plus que pour les commis-voyageurs. Il ne rit plus, il rigole. M. Alphonse
Daudet s’en est allé dans les Alpes, et là devant le terrible et formidable spectacle de la
montagne, il s’est mis à pouffer de rire de ce rire, ainsi que disent les Goncourt, de ce
rire « riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur de la sainteté, de la majesté, de
la poésie de toutes choses ». […]
Ah ! la nature sait parler un gai langage à ce cœur de poète, à cette âme d’artiste que
ne ronge pas la lèpre du pessimisme.17 

L’ire de Mirbeau s’explique parce que le roman de Daudet, une satire des touristes
dans les Alpes, montre aussi un personnage d’alpiniste pessimiste, que Tartarin s’efforce de
ramener à la joie de vivre. Pour le créer, il s’inspire de son propre fils Léon, très frappé par les
cours de philosophie schopenhauerienne de Burdeau. Mirbeau expose, dans la suite de

15
Octave Mirbeau, Le Gaulois, du 2 novembre 1884
16
Octave Mirbeau, Correspondance générale, le 10 juillet 1888, t. I. p. 828-829,
17
Octave Mirbeau, « Tartarinades », Le Matin, 25 décembre 1885.
7

l’article, son pessimisme et sa conception du rire inspirée de Baudelaire. Il attaque


l’insensibilité de Daudet incapable de ressentir une émotion triste…
En 1890, lorsque Daudet fait paraître le troisième et dernier volume de la trilogie Port
Tarascon, le point de vue de Mirbeau a changé, les attaques contre la « blague » supposée de
Daudet ont laissé place à l’enthousiasme pour la « gaieté » :
Le rire si gai, si plein de grâce, l’ironie charmante s’y mouille de vraies larmes. La fin
du bon Tartarin est d’une tristesse suprême.
Comme votre livre fourmille de choses admirables, mon cher maître, et d’observations
puissantes sous la séduction de la gaieté.18 

Un revirement ?
Le jugement de Mirbeau sur le talent de Daudet est totalement renversé. Dans
« Quelques opinions d’un Allemand » au Figaro en 1889, il relaie le jugement de Georg von
Bunsen : « Il [Alphonse Daudet] a la clarté, l’élégance, la tendresse et l’admirable ironie,
qui sont les qualités de votre sol intellectuel19. » Il met aussi en exergue le fait que
Daudet a « l’intelligence de la vie interne de l’homme20 ».
Dans une lettre au romancier sur La Petite Paroisse (5 février 1895), Mirbeau reprend
à son compte le compliment fait au sens de la psychologie de l’écrivain :
La Petite Paroisse m’a remué jusqu’au plus profond de mon cœur. Je ne veux pas
vous parler de l’art suprême avec lequel vous faites revivre la vie des êtres et des
choses. Toutes les qualités supérieures qui ont fait votre gloire, on les retrouve dans ce
livre, agrandies, embellies encore par une sérénité qui donne à chaque page un charme
si personnel et si poignant… […]21 

Quelle sincérité pour un rabibochage « cahin-caha » ?


Daudet adresse des compliments à Mirbeau à la publication de Sebastien Roch :
« Votre plus belle œuvre, et une de celle qui m’ont le plus remué depuis que je sais bien
lire22 », et celui-ci répond que cela le « console de l’indifférence complète dans laquelle mon
livre est accueilli ». Les deux écrivains se côtoient au Grenier de Goncourt, mais il n’y pas de
traces d’échanges entre eux… Sur le plan des rapports humains, il est difficile de se faire une
opinion en raison du silence du Journal de Goncourt – une mine de renseignements sur
Daudet – et de l’absence de toute mention de Mirbeau dans la correspondance Goncourt-
Daudet. On sait que Julia refuse de recevoir Alice Regnault, mais que la famille a été très
touchée de la sollicitude d’Octave envers Léon, malade de la typhoïde.
Si les rapports sont normalisés entre les deux écrivains, cela n’implique pas une
entière sincérité. Mirbeau peut émettre des réserves. Ainsi, écrivant à Hervieu, il confie :
« Notre Daudet est une brute23 », se plaignant du peu de sensibilité vis-à-vis de la nature de
l’auteur des Lettres de mon moulin. Dans une lettre à Léon Hennique, au lendemain du four
de La Menteuse, Mirbeau, rejette la responsabilité de l’échec sur Daudet et l’accuse de se
désolidariser de Hennique. Ce qui surprend, dans cette lettre de Mirbeau datée du 6 février
1892, c’est qu’il semble ignorer que La Menteuse est l’adaptation d’une nouvelle de Daudet
parue au Bien public en 1873 et reprise dans Femmes d’artistes en 1874. Il faut donc y voir

18
Octave Mirbeau, Correspondance générale, t. II., p. 300 [5 novembre 1890]
19
Octave Mirbeau, Le Figaro, 4 novembre 1889.
20
Ibid.
21
Correspondance générale, t. III, p. 54-55 [5 février 1895].
22
Correspondance générale, t. II ; p. 228.
23
Correspondance générale, 1er novembre 1891.
8

attaque contre la personnalité de Daudet, que Mirbeau accuse d’être mauvais camarade, de
s’attribuer le mérite des succès et de rejeter les échecs sur ses collaborateurs.
Après la mort de Goncourt, Mirbeau deviendra un allié de Daudet dans le combat pour
la création de l’Académie Goncourt. Il refusera cependant d’écrire la préface d’un des
catalogues de vente et Daudet s’interroge sur les vrais motifs de ce refus. Il demandera l’aide
de Daudet pour que Descaves ne soit pas élu, ce qui ne peut manquer de surprendre, quand on
pense aux opinions politiques de ce dernier.
Motifs et thèmes croisés

L’inspiration autobiographique est présente chez les deux écrivains. Le Petit Chose
(1868) et Sébastien Roch (1890) sont deux romans de l’enfance malheureuse. Ces romans
d’apprentissage se déroulent tous deux dans un collège : les situations familiales sont proches.
Sébastien est orphelin, ce qui n’est pas le cas de Daniel, mais, dans le roman de Daudet, c’est
le frère qui assume le rôle paternel. La durée des deux séjours, la nature de l’institution
scolaire (école religieuse/lycée), le traitement du motif de l’éducation sentimentale et de
l’éveil à la sensualité sont autant d’éléments communs. On pourrait ajouter la reprise du
roman d’enfance avec Jack (1876), en insistant sur l’incipit où les Jésuites rejettent l’enfant,
un fils de cocotte, ou sur l’épisode de la pension Moronval, où les élèves subissent de mauvais
traitements. Au-delà des différences et ressemblances de détail, un élément essentiel domine :
le sentiment d’humiliation ressenti par l’enfant.
La scène du viol, capitale dans le roman de Mirbeau, n’a pas d’équivalent dans
l’œuvre de Daudet. De même on ne trouve guère de traces d’un antimilitarisme chez
Alphonse Daudet, même si les Contes du Lundi, Robert Helmont, Les Lettres à un absent,
sont une dénonciation de la guerre. On peut aussi noter une forme de flamboyance – même au
niveau du style – dans le roman de Mirbeau, qui contraste avec l’ironie de Daudet.
Sapho, 1884, Le Calvaire (1886) racontent un collage et s’inscrivent dans la lignée des
romans d’amour entre une femme galante et un jeune homme de la bonne société : Manon
Lescaut, La Dame aux Camélias, etc. Ils retracent le déroulement d’une liaison impossible à
rompre, où le protagoniste est pris au piège rt dont Adolphe est le personnage modèle.
Sapho et Le Calvaire sont également des récits d’inspiration autobiographique,
racontés sur un mode réaliste – sinon naturaliste –, sans les fadeurs de Feuillet, sans
considérations sentimentales. Les deux jeunes gens sont la proie d’un esclavage sensuel qui
les dégrade et ruine leur existence. Ils tentent d’échapper en quittant Paris : mais ni la
Provence natale de Gaussin, ni la Bretagne de Mintié ne les « guériront » de ce que les deux
auteurs caractérisent comme une pathologie. Vu du côté de Jean Gaussin, le roman peut se lire
comme une variation sur le thème de L’Arlésienne : « C’est un peu fort que le mépris ne
puisse pas tuer l’amour. »
Les deux romans affichent une volonté pédagogique : la dédicace de Sapho – « Pour
mes fils quand ils auront vingt ans » – est sans équivoque, cependant l’idée d’expiation,
présente chez Mirbeau, est tout à fait étrangère au récit de Daudet.
Le cadre des deux histoires présente des analogies : le milieu artiste chez Daudet et
chez Mirbeau, où Jean est écrivain, tandis que Lirat est peintre. (Rappelons que le couple du
peintre et de l’écrivain est présent dans L’Œuvre de Zola.) Les deux héros vont être conduits à
abandonner ce qui leur tenait à cœur : pour Jean Mintié, outre l’honneur, la création littéraire ;
pour Jean Gaussin, la famille et le bonheur simple d’un mariage heureux.
Des différences marquantes concernent les deux héroïnes : Juliette est vénale, ce que
n’est pas Fanny. Le rapport passionnel des deux amants est inversé : Fanny – de vingt ans
plus vieille que Jean – lui est passionnément attachée, il est son dernier amour, elle l’a initié et
dépravé – presque innocemment – en même temps. Elle est capable de sacrifices pour lui,
mais ne peut renoncer à lui. Juliette n’est pas follement amoureuse de Jean Mintié, qu’elle
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trompe par vénalité. Elle le méprise même à la fin de leur liaison, quand il est devenu une
sorte de proxénète. La différence la plus profonde touche l’imaginaire des deux écrivains :
chez Mirbeau, on trouve une dimension onirique, une rêverie sadique, qui trouvera à
s’épanouir dans Le Jardin des supplices, et qui est absente de l’œuvre de Daudet.
Ni Daudet, ni Mirbeau ne méconnaissent le poids de l’inconscient dans la sexualité :
un détail est significatif. La malle de l’abbé Jules, d’où s’échappe « un flot de papiers, de
gravures étranges, de dessins monstrueux […] d’énormes croupes de femmes, des images
phalliques, des nudités prodigieuses, des seins, des ventres, des jambes en l’air, des cuisses
enlacées, tout un fouillis de corps emmêlés, de ruts sataniques, de pédérasties extravagantes
[…] 24 », trouble le jeune héros. La malle, où le gardian du Trésor d’Arlatan conserve des
images pornographiques, est comparée par Daudet à « notre imagination composite et
diverse, si dangereuse à explorer jusqu’au fond ? On peut en mourir ou en vivre25 ».
Daudet et Mirbeau sont également proches par leur sens de l’ironie. Tous deux en
utilisent le scalpel pour « dévoiler les apparences » Dans Le Nabab, le journal de Passajon,
concierge à la Caisse Territoriale, présente des analogies avec Le Journal d’une femme de
chambre. Comme Célestine, Passajon dévoile l’envers d’une société « brillante » et en montre
la vérité nue. Mais, chez Daudet, le Journal de Passajon est intercalé dans une narration à la
troisième personne, il apporte un point de vue parmi d’autres. Daudet comparait son roman
choral à une tapisserie, où tous les fils se mêlent pour créer le dessin. Mirbeau, polémiste
engagé, adopte un point de vue, celui de l’héroïne, même si celle-ci n’est pas exempte
d’ambiguïtés.
La légende du doux Daudet vole en éclats pour peu qu’on lise son œuvre… Mirbeau et
lui ont en commun une agressivité assumée, mais Daudet se pose en moraliste, féroce quand il
est en face d’une injustice ou d’une action inique. On pourrait comparer Les affaires sont les
Affaires (1903) et La Lutte pour la vie (1889), deux pièces « à thèse » où les deux auteurs
tracent des portraits satiriques acides. La différence est moins dans l’attaque que dans
l’esthétique dramatique ; la thèse exige une sanction, mais Daudet préfère punir le méchant
par un coup de pistolet un peu mélodramatique, alors que Mirbeau propose une fin onirique et
presque symboliste.
Cependant, Daudet reste fondamentalement un écrivain sceptique alors que Mirbeau
défend des idées, ce que sa carrière démontre. Il ne recule pas devant le pamphlet, et c’est
peut-être ce qui explique sa paradoxale amitié,– malgré l’Affaire Dreyfus, avec Léon Daudet,
lui aussi pamphlétaire engagé.
Anne-Simone DUFIEF
Université d’Angers,
CIRPAL

24
O. Mirbeau, L’Abbé Jules, in Œuvre romanesque, Buchet/Chastel, 2000, t. I, p. 514.
25
Alphonse Daudet, Le Trésor d’Arlatan, Pléiade. t. III. P. 1050