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OCTAVE MIRBEAU ET CONSTANTIN THÉOTOKIS :

AUTEURS DE L’ENFER ET DE L’INJUSTICE

AU TOURNANT DU XXe SIÈCLE

Introduction

Le présent article aspire à mettre en lumière les aspects idéologiques et stylistiques


convergents d’Octave Mirbeau et de Constantin Théotokis1, dont l’œuvre diverse et
multiforme porte l’influence littéraire occidentale au tournant du XX ème siècle en s’inscrivant
dans le courant de la prose réaliste et naturaliste2. Ses Histoires corfiotes évoquent la réalité
cruelle de la vie paysanne à travers un discours vif, direct et caustique usant aussi des
idiotismes corfiotes. Les mentalités étroites, les préjugés et le code d’honneur, qui dominent
dans la société rurale de l’époque, rappellent souvent les Contes cruels de Mirbeau dont
plusieurs traductions grecques sont récupérées dans la presse, surtout de l’hellénisme majeur,
au début du vingtième siècle 3. Pourtant, l’esprit lucide, l’humeur satirique et la plume acérée
qu’ils partagent, en s’affirmant comme des figures littéraires rebelles et intransigeantes,
apparaissent plus clairement dans leur œuvre romanesque, polémique et indignée. Le Journal
d’une femme de chambre, qui constitue l’œuvre la plus célèbre de l’écrivain français, la plus
souvent rééditée et la plus traduite dans plusieurs langues, une œuvre devenue classique, sera
donc mise en relation avec L’Honneur et l’argent4, dont le titre concis suggère l’intrigue du
roman, ainsi que les quêtes spirituelles et sociales du romancier grec.
Chez Mirbeau, « [l]a position de Célestine [...] est fondamentale elle voit la vie de
l’intérieur, sans masques ni subterfuges. Ses déambulations picaresques offrent le prétexte à
une "mise-en-scène" de cette constante dichotomie entre l’apparence et la réalité à partir de
laquelle sont dénoncés sans complaisance tous les vices humains, et plus particulièrement
celui qui dans ce roman représente la cible privilégiée de l’auteur: la profonde perversité
intrinsèque de l’homme. Ce vice est, sans aucun doute, un des thèmes nucléaires de ce roman,
dans lequel, en outre, se reflète l'idéologie décadentiste5. »
À son tour, Théotokis, apparaît comme un auteur naturaliste dont le réalisme
vigoureux met en évidence les mécanismes et les tares d’une société historiquement retardée.
Malgré son origine aristocratique et son aisance économique, ses idées socialistes l’incitent à
dénoncer les mœurs politiques et sociales corrompues comme le clientélisme, le déclin et la
1
Écrivain grec et francophone (Vie de montagne, Paris, Didier Perrin et C ie, 1895), né et mort à
Corfou, 1872-1923. Grâce à ses longues études à l’étranger il a renouvelé la prose grecque et surtout
la littérature régionale, l’étude de mœurs, qui a connu un essor en Grèce vers la fin du XIX ème siècle.
2
Théotokis a traduit plusieurs œuvres françaises, de Balzac, Zola, Flaubert. Il a probablement lu Mirbeau.
Ioannis Dallas signale la liaison étroite entre la traduction de Madame Bovary par Théotokis et ses romans
socialistes. Dallas Ioannis, « Reconstitution de contact avec la prose de C. Théotokis » dans Κατάδικος, Εκδόσεις
Νεφέλη, Αθήνα, (Le condamné, éd. Nefeli, Athènes) 1990, p. 174-176.
3
Samiou Antigone, « La réception d’Octave Mirbeau en Grèce », Cahiers Octave Mirbeau n° 16, mars
2009. Voir aussi https://fr.scribd.com/document/331987688/.
4
Théotokis Constantin, L’Honneur et l’argent, récit traduit du grec (Η τιμή και το χρήμα, 1914) par Lucile
Farnoux, Éditions Hatier, France, 1996, publié d’abord dans la revue Noumas de juillet à décembre
1912 comme Le Journal d’une femme dans L'Écho de Paris, du 20 octobre 1891 au 26 avril 1892.
5
Carrilho-Jézéquel, Maria, « Le Journal d'une femme de chambre: passion, satire et vérité », Cahiers
Octave Mirbeau, n° 1, 1994.
2

spéculation de la caste des bourgeois possédants dont les privilèges s’opposent à ceux des
honnêtes ouvriers travailleurs6.
Loin de se restreindre à une représentation photographique de la vie, les deux écrivains
procèdent à sa représentation psychologique et dramatique à la fois. L’intérêt de l’approche
comparative présente consiste à mettre en lumière l’idéologie commune des écrivains à
travers les techniques narratives diverses dont se servent leurs héroïnes.

Convergences idéologiques

Les romanciers s’intéressent à la stagnation et à la pathologie sociale, ainsi qu’à leurs


conséquences désastreuses sur la base de la société. Malgré le cadre régional de l’action, les
antithèses évoquées dans les deux romans concernent la société dans son ensemble et, plus
précisément, les antagonismes des classes sociales, évocateurs des instincts cruels et des
passions, soit entre les domestiques et les bourgeois chez Mirbeau, soit entre les ouvriers et
les bourgeois chez Théotokis.
L’auteur grec dénonce « le poids des préjugés et des traditions qui font qu’une jeune
fille qui s’est compromise si peu que ce soit avec un homme, est définitivement perdue, ou
qu’un homme de la caste d’Andréas, c’est-à-dire un petit propriétaire, fût-il ruiné, ne peut
épouser une fille du peuple sans déchoir; le règne de l’argent, plus fort que l’amour, qui
corrompt les cœurs et gâte les sentiments les plus purs; l’incapacité des individus à renverser
l’ordre des choses et à faire triompher la justice et l’honnêteté 7. » Il s’agit d’une prose dont
l’intrigue, tissée par les faiblesses humaines et les différends sociaux, acquiert un air
dramatique qui reflète parfaitement la dialectique dans l’espace politique, économique et
social de l’époque8. En se présentant comme un des pionniers qui ont lutté pour
l’établissement des idées socialistes et de la langue démotique 9, Théotokis met en lumière un
grand fléau national actuel, la contrebande, qui rapproche les citoyens indépendamment des
idéologies politiques dans les sociétés contemporaines : « Le peuple est comme un troupeau,
il va où on le pousse. C’est nous qui le faisons, aux élections, ce qu’ils appellent le courant;
ça veut dire le flux de l’eau, parce que le peuple quand il va voter, il est comme un fleuve
plein à ras bord ; […] aucun gouvernement ne fait la chasse à la contrebande. Aux
contrebandiers qui ne sont pas de son bord, oui. A la contrebande, non10. »

6
Théotokis, Constantin, op. cit., note du traducteur, p. 8-9.
7
Idem. Résumé de l’œuvre : Rini, issue d’un milieu ouvrier, tombe amoureuse d’un jeune aristocratique ruiné,
Andréas, qui lui demande une dot afin de l’épouser. Siora Epistimi, la mère de Rini, femme du peuple qui gagne
son argent à la sueur de son front, ne peut pas lui donner la somme d’argent demandée, car elle amasse
soigneusement la dot de toutes ses trois filles. Andréas, amoureux de Rini, affronte, donc, le dilemme entre un
mariage d’amour l’obligeant à travailler et un mariage d’argent avec Savaina, une jeune fille riche de son rang,
qu’il n’aime pas, selon l’incitation insistante de son oncle cynique, Spyros. Sa passion amoureuse et jalouse le
pousse à s’emparer de Rini de peur qu’elle ne se marie à son tour avec un jeune de son milieu. Malgré son
indignation pour la compromission de sa fille, Siora Epistimi ne cède aux exigences d’Andréas que lorsqu’il
décide d’abandonner Rini enceinte. Le jeune homme, riche et insouciant maintenant, décide de se marier avec sa
bien-aimée. Pourtant, comme sa dignité ne lui permet pas d’être une marchandise, la jeune fille décide de partir
ailleurs pour chercher du travail et élever seule son enfant.
8
Idem.
9
Chourmouzios, Emilios, « Const. Théotokis, L’initiateur du roman social en Grèce, l’homme,-l’œuvre
», Athènes, Les éditions des amis, 1979, p. 36-46. La liberté linguistique préconisée pendant la Belle
Époque, qui coïncide avec l’impersonnalité de la langue puriste, conduit certains écrivains grecs à
employer la langue parlée en permettant la création d’une langue démotique (standard du grec
moderne, du peuple) cultivée avec le temps.
10
Théotokis C., op. cit. p. 93.
3

De même, dans Le Journal Mirbeau met en évidence la perversité de la classe


bourgeoise à travers la remarque pertinente de Célestine qui signale les apparences
trompeuses dans la vie de ses maîtres et maîtresses : « Ah! ceux qui ne perçoivent, des êtres
humains, que l’apparence et que, seules, les formes extérieures éblouissent, ne peuvent pas se
douter de ce que le beau monde, de ce que la “haute société” est sale et pourrie11. »
Il exerce une critique féroce sur l’institution de la domesticité dans la société
corrompue de son époque : « Un domestique, ce n'est pas un être normal, un être social...
C'est quelqu'un de disparate, fabriqué de pièces et de morceaux qui ne peuvent s'ajuster l'un
dans l'autre, se juxtaposer l'un à l'autre... C'est quelque chose de pire : un monstrueux
hybride humain12… » Cette corruption, présente dans toutes les classes sociales, trouve son
origine surtout dans le culte outré de l’argent. Théotokis nous révèle l’angoisse de Siora
Epistimi qui, à part son travail, coopère avec des contrebandiers pour assurer la dot de ses
trois filles : « D’ici après-demain, samedi, il y en aura trois douzaines en tout, trente-six
drachmes. Elles iront rejoindre les autres dans la commode 13. » De même, la maîtresse de
Célestine garde soigneusement son argenterie et ses francs : Les Lanlaire — est-ce pas à vous
dégoûter ? — ont donc plus d’un million. Ils ne font rien que d’économiser… et c’est à peine
s’ils dépensent le tiers de leurs rentes14. »
Si le milieu ouvrier en a besoin pour des raisons de survie et de dignité humaine, les
bourgeois attribuent à l’argent une force divine qui abolit tout sentiment humain et surtout
l’amour. En effet, lorsque Andréas maudit les écus qui le privent du bonheur conjugal, social
et professionnel, son oncle, Spyros, lui répond d’un air caustique : « Tu dis ça parce que tu
n’en a pas. Prends celle que je te dis, mon gars, et tu verras si tu ne les bénis pas, les écus. À
toi la belle vie! Les écus, tu dis? Mais ce sont eux les dieux ici-bas! L’amour ne se mange
pas15 ! »
Identique est l’approche idéologique de Mirbeau, qui avoue franchement le rôle
catalyseur et la force perverse et dangereuse de l’argent : « L’argent est devenu la valeur
suprême, où tout est soumis à la loi de l’offre et de la demande, et où le prolétaire — ouvrier,
domestique, prostituée ou professionnel de la plume — n’est qu’une marchandise qu’on
échange, qu’on consomme, et qu’on jette après usage16. »
Cependant, dans l’œuvre de Théotokis, une contradiction forte entre l’argent et
l’amour devient transparente, quand Andréas souhaite que Rini ait été riche et d’origine
noble : « Ah ! Si ma maison n’était pas dans cet état, elle pourrait bien ne rien avoir que ce
qu’elle porte sur le dos tous les jours, je la prendrais, parce qu’elle a des cheveux blonds et
de ces yeux… Et son regard est si doux, si innocent ! C’est maintenant que je me rends
compte qu’elle est belle. Quelle jolie fille elle est devenue ! Elle a poussé d’un coup. Même en
ville elle n’a pas sa pareille. Mais que ne font pas les écus, maudits soient-ils et avec ceux,
celui qui les a inventés17 ! » La beauté extérieure, l’honneur et l’innocence se confrontent ici
avec le rang social et la condition économique. Par ailleurs, l’argent est comparé à la beauté
du corps et au plaisir sexuel.
Le corps féminin a un sens symbolique élargi dans les deux romans à travers plusieurs
références au désir et à l’amour. La femme est considérée comme une marchandise ; elle vaut
l’argent et le plaisir sexuel qu’elle peut procurer à l’homme. La vritique de la domination
11
Mirbeau Octave, Le Journal d’une femme de chambre, Éditions du Boucher - Société Octave
Mirbeau, 2003, p. 132.
12
Ibid, p. 169.
13
Théotokis C., op. cit p. 16.
14
Mirbeau O., op. cit., p. 64.
15
Théotokis C., op. cit, p. 45.
16
Mirbeau O., op. cit., p. 16.
17
Théotokis C., op. cit., p. 45.
4

masculine dans la société contemporaine constitue encore une idée socialiste commune que
partagent les deux auteurs ; que ce soit l’amant qui s’empare la femme, la compromet dans
son entourage local, ne reconstitue pas sa réputation et, enfin, l’abandonne à cause de sa
pauvreté ; que ce soient des maîtres qui obligent leurs servantes à devenir leurs amantes, les
exploitent économiquement et les humilient. Leur prose vibre, donc, des réactions psychiques,
qui, loin d’être arbitraires, sont socialement déterminées. La boulimie érotique et biotique,
l’intérêt et la soif de l’imposition y sont présentes. Les riches qui veulent s’imposer aux
pauvres et aux faibles, les hommes aux femmes, et enfin, les maîtres et les maîtresses aux
servantes.
En bref, l’amour et l’intérêt jouent un rôle catalyseur dans le déroulement de l’intrigue
et influencent largement son dénouement dans les deux livres. Il s’agit d’une relation
conflictuelle qui, remontant jusqu’à son origine biologique où les instincts dominent, revient à
la surface d’une manière explosive comme une agressivité existentielle, et non plus seulement
sociale. Andréas vise à restituer son prestige économique et social tout en jouissant de
l’amour de Rini. C’est le même motif qui va pousser Joseph à voler l’argenterie des Lanlaire
sans remords et à se marier avec Célestine.
En outre, les romanciers aspirent à suggérer la reconstitution des structures et des
classes sociales en fonction de l’ordre irréfutable des évolutions historiques. Pourtant, les
deux héroïnes adoptent une attitude évocatrice de leur esprit révolutionnaire qui va contre les
normes sociales familières de leur époque. Les deux femmes sont librement vouées à leurs
amants, loin d’être présentées comme des prostituées en dépit des mœurs sociales de
l’époque. Rini, dont la priorité est l’amour, s’insurge contre le stéréotype de la domination
masculine selon lequel le travail féminin est considéré comme une honte insupportable et
inadmissible dans le milieu aristocratique ou bourgeois, si on s’appuie sur les paroles de
l’oncle Spyros : « Elle veut travailler elle aussi. Mais qui supporterait pareille honte18 ! »
Dans le but d’améliorer leurs revenus, elle exprime franchement à son futur mari Andréas sa
volonté de travailler : « Je travaillerai moi aussi à tes côtés, je connais l’art de ma mère, et
nous nous battrons unis tous les deux. Ne t’inquiète pas, Dieu nous aidera. Devant le
bonheur, maudits soient les écus19. »
D’ailleurs, son discours traduit son sens de dignité et d’autonomie. Enfin, rompra avec
le monde retardé et clos de son île à travers se décision de renoncer à l’argent et à l’amour
véritable et d’élever même seule son enfant : « Et l’amour aussi tu le rachètes? lui dit
amèrement Rini. “Oh ! Qu’as-tu fait?” Et elle se mit à pleurer. […] Tu étais prêt à me vendre
pour un peu d’argent, et sans les écus tu ne m’épouserais pas ; il n’y a plus d’amour
maintenant. L’oiseau s’est envolé20 ! » Son dynamisme et sa force d’âme se manifestent, En
effet, elle rejette la proposition de mariage d’Andréas une fois qu’il a assuré la dot souhaitée,
afin de ne pas commettre une injustice contre ses sœurs. Sa vie acquiert un code moral aux
valeurs élevées d’autant plus qu’elle brise les chaînes étouffantes de son milieu en ignorant
les conséquences sociales de sa révolte21.
Les deux livres révèlent le dilemme de leurs héroïnes courageuses, Rini et Célestine,
qui, après des conflits intérieurs, font un choix de vie définitif. Célestine a « une alternative
entre deux voies: devenir "servante-maîtresse" et succéder à Rose auprès du capitaine
Mauger ou s’associer avec un alter ego, un autre domestique et accéder dans un même

18
Ibid, p. 98.
19
Ibid, p. 111.
20
Ibid, p. 147.
21
Zavridou, Evangelia, L’Honneur et l’argent de Constantin Théotokis, livre de l’enseignant, Ministère
d’éducation et de civilisation de Chypre, Nikosia, 2010, p. 36.
5

mouvement à la respectabilité de l’épouse et de la commerçante 22. » Ayant connu le


déchirement et l’humiliation dès son enfance, elle est facilement séduite par ses maîtres. Elle
cherche le soin et l’amour dont elle a été privée. Le fait de devenir écrivain lui accorde un
statut élevé et pas du tout ordinaire. Dans sa quête d’identité pendant son cheminement de
femme picara, qui vit dans l’instabilité spatiale et psychologique, elle ressent le besoin d’avoir
des repères stables23 . Son rythme intense de vie suscite en elle des sensations fortes et des
souvenirs inoubliables qui, une fois enregistrés sur le papier, constitueront sa propre
personnalité concrète et stable et sa vérité à elle. On dirait que le journal apparaît comme un
contrepoids à sa vie baroque pleine d’antithèses.
En somme, les deux femmes élèvent leur voix personnelle dynamique en faisant
preuve d’une confiance en soi originale, malgré les circonstances défavorables. La différence
avec Rini réside dans le fait que Célestine préfère son indépendance à la domesticité, mais à
côté d’un homme qui l’installe dans un café comme maîtresse à son tour, tandis que Rini sera
seule dans la nouvelle étape de sa vie. Peut-être que leurs rôles s’inversent lors du
dénouement : Rini deviendra la femme picara qui doit déambuler dans des endroits différents,
des entreprises diverses confrontée à l’opprobre et à l’évaluation négative de ses maîtres. Il
existe de fortes probabilités qu’elle devienne servante elle-même, dans sa lutte juste et sacrée
pour élever son enfant hors mariage. Pourtant, elles regardent toutes les deux les choses en
face, ce qui leur permettra probablement de les transformer.

Convergences stylistiques

En ce qui concerne les approches stylistiques de deux œuvres, les similitudes


remarquées constituent les fruits du bagage idéologique commun des écrivains. En partageant
les mêmes angoisses sociales, Mirbeau et Théotokis visent à dénoncer les maux de la société
locale dans laquelle ils vivent, comme les espaces textuels coïncident avec leurs espaces de
séjour. En bref, la force montante de la passion, l’abus du dynamisme et la crudité des
réactions des héroïnes tissent une psychologie particulière en conduisant l’action vers des
dénouements imprévus et extrêmes.
Les deux romans ont premièrement paru en feuilleton dans la presse de l’époque. En
dépit de leur longueur différente (le roman de Mirbeau est beaucoup plus long que le roman
de Théotokis) et de la particularité générique du Journal d’une femme de chambre qui
rappelle souvent un journal, leurs titres sont audacieux et possèdent un dynamisme latent
annonçant ainsi celui des héroïnes principales. D’une part, le titre grec réunit les deux
extrêmes thématiques et idéologiques, l’honneur et l’argent24, et, d’autre part, un journal écrit
par une femme de chambre constitue un acte de révolte et témoigne d’une originalité aussi
sociale que stylistique. Dans les deux cas, la contradiction ou le paradoxe contenus dans les
titres annonce une intrigue au moins intéressante, sinon prometteuse de conflits idéologiques
et sociaux pour les héroïnes, ce qui provoque la curiosité du lecteur.
Les écrivains réussissent parfaitement à créer des énigmes et à susciter des doutes chez
leur lecteur qui ressent de la curiosité pour le dénouement de l’intrigue. Le choix final des

22
Not, André, « La satire sociale dans Le Journal d'une femme de chambre – Les caractéristiques de
la narration dans Le Journal d'une femme de chambre », CTEL, Marseille, cours de LMD 140, 2001-
2002, p. 29.
23
Duret, Serge, « Le Journal d’une femme de chambre, ou la redécouverte du modèle picaresque », Cahiers
Octave Mirbeau, n° 2, 1995 : « Le motif picaresque de la roue de la Fortune est clairement au cœur de la
dynamique romanesque du Journal d’une femme de chambre. […] Sa destinée lui apparaît comme le jeu d’une
puissance capricieuse, qui ne lui accorde des bienfaits que pour avoir le plaisir de les lui retirer aussitôt. »
24
Dallas, Ioannis, op. cit., p. 171.
6

héroïnes fait preuve d’une subversion de l’ordre ordinaire des choses d’autant plus que les
auteurs aspirent à insuffler l’esprit de révolte et de dignité dans la classe ouvrière contre la
corruption de la bourgeoisie. Les deux dénouements se rapprochent par l’ouverture et
l’incertitude sur l’avenir. D’ailleurs, l’optimisme et l’esprit décisif de Rini et de Célestine
témoignent d’un certain renouvellement dans l’esthétique narrative courante.
Dans une tentative de repérer des techniques narratives similaires, la polyphonie de
voix s’avère comme la caractéristique commune principale qui met en lumière les conflits et
les troubles sociaux de l’époque : « Pour proche qu’il soit du vécu où il se situe, Le Journal
d’une femme de chambre est le lieu d’une transposition. Il est aux frontières du public et du
privé, de la fiction et du réel, du journal intime et du roman 25. » La focalisation narrative est
ambiguë, car Célestine est l’auteure de surface, une narratrice textuelle, à travers un texte
homodiégétique, tandis que Mirbeau se constitue comme un vrai sujet de discours, un
narrateur paratextuel à travers un procès hétérodiégétique. Ce journal anti-conventionnel avec
de nombreux dialogues au style direct, des dialectalismes, des incorrections, des tics et des
silences se transforme ainsi en une polyphonie de voix. La langue parfois soutenue, l’usage de
mots rares, les analyses clairvoyantes, les jugements morbides et les souvenirs indélébiles de
Célestine renvoient souvent à l’auteur caché de l’œuvre : « On n’a point le temps d’être
malade, on n’a pas le droit de souffrir… La souffrance, c’est un luxe de maître… Nous, nous
devons marcher, et vite, et toujours… marcher, au risque de tomber… Drinn !…drinn !…
drinn !… Et si, au coup de sonnette, l’on tarde un peu à venir, alors, ce sont des reproches,
des colères, des scènes26. » Il faut remarquer que le portrait de Célestine est plutôt esquissé à
travers l’image négative d’elle que projettent ses interlocuteurs, ses maîtres ou ses amants et
ses maîtresses. Elle « est considérée comme un “monstrueux hybride humain”27. »
Mirbeau, en tant que romancier impressionniste, se déguise en une femme vulgaire qui
laisse ses impressions subjectives et discontinues sur la réalité pourrie de la Belle Époque,
accompagnées d’une spontanéité frappante et d’une naïveté vraisemblable : « Avec ses
lourdeurs, ses redites insistantes, Le Journal d’une femme de chambre, […] n’est-il pas […]
comme un écho ressuscité des affirmations et des doutes de l’âge baroque, un livre singulier
où Mirbeau se joue à plaisir des lignes logiques, des règles de composition, des perspectives
claires, leur préférant la ligne fuyante et emmêlée, le composite et le décomposé, le regard
incertain sur un monde flou, chatoyant, éphémère, douloureusement insaisissable28 ? »
D’autre part, dans le roman grec, le narrateur omniscient enregistre les mouvements,
les actions et les pensées de ses héros à travers des monologues intérieurs ou un discours
conflictuel accompagnés de ses propres impressions29. Situant son récit dans un cadre spatial
et temporel précis, le romancier peint objectivement ses caractères dans un style plutôt réaliste
tout en ajoutant certains détails naturalistes. À l’aide de l’art discursif, il assure l’économie du
récit et anime d’une manière naturelle la société de son temps. Sa langue sobre, vigoureuse et
merveilleusement colorée renforce l’authenticité et la clarté de la narration par le dialecte
corfiote.

Conclusion
25
Boustani, Carmen, « L’Entre-deux dans Le Journal d’une femme de chambre », Cahiers Octave Mirbeau, n°
8, 2001.
26
Mirbeau O., op. cit., p. 93.
27
Boustani C., op. cit., p. 6.
28
Duret, Serge, « Le Journal d’une femme de chambre, œuvre baroque ? », Cahiers Octave Mirbeau, n° 4, 1997,
29
Symeou, Revekka, La Formations des héros dans la prose de Constantin Théotokis (De L’honneur et l’argent
aux Esclaves dans leurs chaînes), thèse soutenue à l’Université de Chypre, 2012. Voir le monologue d’Andréas
dans Théotokis, op. cit., p. 45
7

Force est de constater que les deux romanciers ont suivi des chemins idéologiques et
esthétiques assez similaires à une époque d’égoïsmes intenses et d’idéologies contradictoires.
Mirbeau et Théotokis ont partagé des inquiétudes sociales et politiques et ont osé dénoncer
des vices humains odieux en mettant en lumière la société sale et pourrie de leur temps. De
plus, à travers leurs héroïnes courageuses et audacieuses, ils ont effectué une critique austère
des mœurs contemporaines et ont tenté de mettre en évidence une voie alternative, celle de la
dignité et de la révolte contre la corruption sociale. La démystification de la société par une
femme de chambre qui n’est pas censée prendre la plume et la perception des êtres et des
choses par le trou de la serrure confèrent à cette exploration pédagogique de l’enfer social un
avantage incomparable : « Mirbeau-Célestine arrache avec jubilation le masque de
respectabilité des puissants, fouille dans leur linge sale, débusque les canailleries camouflées
derrière des "grimaces" qui ne trompent que les naïfs 30. » D’autre part, dans le roman grec, le
départ de Rini, qui prend dignement son destin en main tout en ignorant les conséquences
sociales négatives, loin d’attribuer une fin tragique à l’intrigue de l’œuvre, signale sa
détermination de lutter contre les injustices et les tares sociales. À l’aide de la polyphonie de
voix, des monologues intérieurs et des dialogues conflictuels, les deux romanciers réussissent
parfaitement à transmettre leurs idées socialistes en évoquant des scènes vivantes de la vie
régionale quotidienne, représentatives de l’hypocrisie et de la corruption sociale. Leur
discours aspire, quand même, à signaler l’éventualité optimiste d’une subversion de l’ordre
des choses dans l’avenir aussi proche que lointain.
Antigone SAMIOU
Université Ouverte Grecque

Bibliographie

Boustani, Carmen, « L’Entre-deux dans Le Journal d’une femme de chambre », Cahiers Octave
Mirbeau, n° 8, 2001.
Carrilho-Jézéquel, Maria, «Le Journal d'une femme de chambre: passion, satire et vérité », Cahiers
Octave Mirbeau, n° 1, 1994.
Dallas, Ioannis, « Reconstitution de contact avec la prose de C. Théotokis », Κατάδικος, Εκδόσεις
Νεφέλη, Αθήνα, (Le condamné, éd. Nefeli, Athènes) 1990.
Duret, Serge, « Le Journal d’une femme de chambre, œuvre baroque? », Cahiers Octave Mirbeau, n°
4, 1997.
Duret, Serge, « Le Journal d’une femme de chambre, ou la redécouverte du modèle picaresque »,
Cahiers Octave Mirbeau, n° 2, 1995.
Théotokis, Constantin, L’honneur et l’argent, récit traduit du grec (Η τιμή και το χρήμα, 1914) par
Lucile Farnoux, Éditions Hatier, France, 1996.
Kritikoun Maria, « La revue Anthologie corfiote. Étude introductive et mise en catalogue de la
revue », DEA, Patras, 2011.
Michel, Pierre, « Le Journal d’une femme de chambre, ou Voyage au bout de la nausée », préface du
roman, Éditions du Boucher, 2003.
Mirbeaun Octave, Le Journal d’une femme de chambre, Charpentier-Fasquelle, Paris, 1900.
Mirbeau, Octave, Le Journal d’une femme de chambre, Éditions du Boucher, Société Octave Mirbeau,
2003.
Symeou, Revekka, La formations des héros dans la prose de Constantin Théotokis (de L’honneur et
l’argent aux Esclaves dans leurs chaînes), thèse soutenue à l’Université de Chypre, 2012.
Zavridou, Evangelia, L’honneur et l’argent de Constantin Théotokis, livre de l’enseignant, Ministère
d’éducation et de civilisation de Chypre, Nikosia, 2010.

30
Michel P., op. cit., p. 5.

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