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DIMANCHE 5 - LUNDI 6 AVRIL 2020

76E ANNÉE– NO 23402


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DU VIEUX FILM­CULTE
2   PA G E S

UN BAC SANS ÉPREUVES, UNE PREMIÈRE HISTORIQUE
▶ Les 740 000 candidats au
baccalauréat ne passeront
▶ Même pendant la se­
conde guerre mondiale,
▶ La solution retenue est
« la plus simple, la plus
▶ Les jurys prendront en
compte les notes du troi­ 1 ÉDITORIAL
cette année ni épreuve l’examen avait eu lieu. En sûre et la plus juste », sième trimestre, s’il est UNE EXCEPTION
écrite ni épreuve orale, Mai 68, il avait été réduit a indiqué, vendredi 3 avril, effectué, les lycées étant
l’examen sera délivré sur la à quelques oraux, appuyés Jean­Michel Blanquer, fermés depuis le 16 mars OU UN EXEMPLE ?
base des notes de l’année sur le dossier scolaire le ministre de l’éducation PAG E 13 PAG E 3 4

International Reportage
Foire d’empoigne  DES AVIS DE DÉCÈS DU COVID­19 PAR MILLIERS Inquiétante 
pour acheter des  surmortalité en 
masques chinois Seine­Saint­Denis
Les gouvernements, mais
aussi les régions, se dispu­
tent les achats de mas­
ques. Il faut payer les
entreprises chinoises
VENDREDI, Les fragilités de ce dépar­
tement populaire, sous­
doté en équipements
médicaux, en font l’un
des plus touchés par l’épi­

MAMAN
à la commande et tenter démie. Le nombre de dé­
de veiller à ne pas se faire cès a augmenté de 63 % en
souffler la cargaison une semaine. Reportage
PAGE 2 à l’hôpital Delafontaine,
à Saint­Denis

EST MORTE
PAGE 10

Diplomatie
Le virus, un coin  Prison
dans la politique  Vives polémiques 
des sanctions sur les détentions 
La vulnérabilité sanitaire ▶ Dans les journaux, ▶ Partout en France, les vi­ ▶ Pascale Robert­Diard, provisoires
de la Syrie, de l’Iran, de sur les réseaux sociaux, vants rendent hommage avec l’ensemble de la ré­
Cuba, du Venezuela, de la les avis de décès forment aux morts du Covid­19, daction du « Monde », s’est Le Conseil d’Etat a validé,
Corée du Nord ou du Zim­ un « océan funèbre », privés de cérémonie plongée dans ces messa­ vendredi 3 avril, la prolon­
babwe relance le débat sur une litanie de noms, avec les familles, les amis ges d’amour et de douleur gation sans débat des dé­
les sanctions imposées par tentions provisoires, pour
les Occidentaux, particu­
de dates et d’histoires et les proches PAGES 1 8- 19
des personnes pourtant
lièrement les Américains présumées innocentes
PAGE 6 PAGE 14

Géopolitique Série « Le Bureau des légendes » : Santé


Les Balkans, la cinquième saison commence ! La semaine noire 
dernière route des hôpitaux
des migrants en Ile­de­France
Cinq ans après la vague Le système hospitalier
migratoire de 2015, l’Eu­ de la région a enregistré,
rope a fermé ses frontiè­ en sept jours, 1 140 morts,
res. La périlleuse traversée et les services de réanima­
de la Bosnie vers la Croa­ tion arrivent à l’extrême
tie se fait dans des condi­ limite de leurs capacités
tions souvent inhumaines PAGES 8 -9
PAGES 22 À 24

Police
Vêtement Le dérapage et les
excuses du préfet
Bataille autour  Didier Lallement
des loyers  sur le Covid­19
commerciaux
PAGE 14
Mathieu Amalric, brillant et glaçant. RÉMY GRANDROQUES

Portrait
Le marché de l’habille­ La série­culte propose, lundi services de renseignement, et a
ment est à l’arrêt depuis 6 avril, sa cinquième saison sur pensé les épisodes au fil de l’ac­
Jean Castex,
le 16 mars, et le poids des Canal+, la dernière pour le réali­ tualité, à travers la Syrie, la Russie le « Monsieur
loyers des magasins dans sateur Eric Rochant. et désormais l’Arabie saoudite,
Il avait commencé à écrire la sé­ avec l’affaire Khashoggi. Les deux Déconfinement »
les centres commerciaux
hypothèque le secteur
rie en 2013, lors de la montée en
puissance d’Al­Qaida, alors que le
derniers épisodes de la saison ont
été confiés à Jacques Audiard.
du gouvernement
PAGE 15 terrorisme mettait en avant les PAGE 26 PAGE 12
Algérie 220 DA, Allemagne 3,70 €, Andorre 3,50 €, Autriche 3,80 €, Belgique 3,10 €, Cameroun 2 400 F CFA, Canada 5,70 $ Can, Chypre 3,20 €, Côte d'Ivoire 2 400 F CFA, Danemark 36 KRD, Espagne 3,50 €, Gabon 2 400 F CFA, Grande-Bretagne 3,10 £, Grèce 3,50 €, Guadeloupe-Martinique 3,20 €, Guyane 3,50 €,
Hongrie 1 330 HUF, Irlande 3,50 €, Italie 3,50 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 3,20 €, Malte 3,20 €, Maroc 22 DH, Pays-Bas 3,80 €, Portugal cont. 3,50 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 400 F CFA, Suisse 4,40 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 4,10 DT, Afrique CFA autres 2 400 F CFA
CORONAVIRUS
0123
2| DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

Ruée mondiale sur les masques chinois
La rivalité entre pays occidentaux, mal préparés à la pandémie, est vive pour se procurer du matériel médical

C’
est la grande cohue
aux portes des
usines chinoises,
auprès desquelles
toute la planète cherche à se pro­
curer des masques de protection
pour freiner la propagation du
Covid­19. Dans cette foire d’em­
poigne se font concurrence les
Etats entre eux, mais aussi les col­
lectivités locales et les entrepri­
ses. Le tout dans l’urgence, car
chacun est confronté à la pénurie
et à des opinions publiques aba­
sourdies par le manque d’antici­
pation de leurs dirigeants, et ce
alors que l’essentiel du trafic aé­
rien à destination de la Chine a été
supprimé. « Il y a une course aux
masques en Chine, il faut être prêt
à dégainer tout de suite pour
réussir à passer une commande »,
résume Alain Rousset, président
de la région Nouvelle­Aquitaine.
Le gouvernement français a
lancé ce qu’il compare à un « pont
aérien » avec la Chine – des vols
cargos payés au prix fort pour im­
porter 600 millions de masques.
Ils doivent notamment approvi­
sionner les hôpitaux. Mais les ré­
gions conservent la responsabi­
lité de trouver des masques pour
les établissements d’héberge­
ment des personnes âgées dépen­
dantes et les soignants à domicile.
La Nouvelle­Aquitaine devait ré­
ceptionner une commande de
2,6 millions de masques ce week­
end, à l’issue d’un parcours du
combattant : la cargaison devait
d’abord décoller de Shenzhen
(sud), grand centre industriel qui L’appareil d’une équipe de football américain décharge sa cargaison de masques chinois à l’aéroport de Boston, le 2 avril. JIM DAVIS/REUTERS
jouxte Hongkong. Mais face à
l’engorgement du terminal cargo
de l’aéroport, elle a été envoyée mais payer rubis sur l’ongle dès Le constructeur automobile peuvent plus exporter de maté­ nov soient tant évoqués, alors
par camion jusqu’à Shanghaï l’ordre passé, parce que les produc­
Le ministre BYD se targue d’avoir lancé en riel médical ou de protection si qu’ils sont à un tarif délirant de
(est). Là, l’attente s’annonçait si teurs peuvent se permettre de de l’intérieur du deux semaines la plus grosse li­ elles n’ont pas reçu la licence les 1,5 million d’euros pièce. »
longue que le tout a finalement l’exiger, mais aussi en raison du gne de production mondiale, et autorisant à vendre sur le La ruée mondiale sur le matériel
été convoyé pour un décollage de­ coût de leurs matières premières.
Land de Berlin, assure au Monde qu’elle sort dé­ marché chinois. Selon une de protection chinois est source
puis Zhengzhou, 950 km à l’ouest. « Auparavant, il fallait un premier Andreas Geisel, a sormais 10 millions d’unités par source au ministère français de la de vives crispations diplomati­
versement, d’environ 30 %, puis le jour. Le géant de l’assemblage des santé, aucun problème de qualité ques. Le ministre de l’intérieur du
« Course contre la montre » reste après livraison. La nouveauté,
accusé les Etats- smartphones Foxconn s’est jeté n’a été décelé sur les premiers ar­ Land de Berlin, Andreas Geisel, a
L’Ile­de­France a connu pire dé­ c’est que les usines veulent 100 % Unis de « piraterie dans la mêlée au même moment. rivages en France, par deux avi­ ainsi accusé les Etats­Unis de « pi­
convenue. Lorsque, le 20 mars, le comptant à la commande, sinon Un producteur de serviettes de ons affrétés lundi 30 mars et raterie moderne » dans un article
gouvernement lève sa réquisition les autres passent avant », explique
moderne » protection contre l’incontinence mercredi 1er avril par la société de vendredi du Tagesspiegel révé­
des masques sur le territoire, Va­ Melvin Gerard, consultant dans de la province rurale de l’Anhui, U­ Geodis, qui ont ramené près de lant qu’une cargaison de masques
lérie Pécresse, présidente de la ré­ l’import­export avec la Chine. Play, explique s’être converti aux 20 millions de masques. de type FFP2 de la marque améri­
gion, se précipite car les besoins L’Ile­de­France a fait appel aux ils prennent conscience avec la masques en trente­cinq jours car caine 3M, produits en Chine à des­
sont grands. Elle procède à une réseaux de ses entreprises, mais crise sanitaire, la République po­ le gouvernement local peinait à L’amertume des pilotes tination des soignants de la capi­
commande de plusieurs millions également à la communauté pulaire se révèle plus incontourna­ en trouver, confronté à la de­ L’autre défi est logistique. Outre tale allemande, a été « confis­
de masques auprès d’un fournis­ d’origine chinoise afin de trouver ble que jamais. Dès janvier, alors mande des autres provinces. Geodis, qui doit affréter une quée » lors d’un transbordement à
seur chinois. Mais très vite, sans un producteur fiable. « Nous nous que le virus faisait ses premiers ra­ Dans cette bataille, la qualité quinzaine de vols Antonov pen­ l’aéroport de Bangkok. L’entre­
nouvelles de la cargaison, la ré­ sommes battus car la recherche de vages, sa propre demande et celle laisse souvent à désirer. Les Pays­ dant ce mois d’avril dans le cadre prise du Minnesota résiste à une
gion se rend compte que le stock a masques est une course contre la de ses voisins asiatiques l’ont Bas ont rappelé 600 000 mas­ du « pont aérien » avec la Chine, injonction de l’administration de
été tout simplement vendu à une montre pour identifier les produc­ poussée à augmenter ses capacités ques FFP2 défectueux, réception­ Air France prévoit six rotations Donald Trump d’expédier l’inté­
autre partie, plus offrante. « Nous teurs et, surtout, faire décoller les de production : 3 000 nouveaux nés le 21 mars d’un fabricant chi­ par semaine. Les deux premiers gralité de sa production asiatique
ne savons même pas qui l’a acheté cargaisons. Nous avons pu sécuri­ fabricants se sont lancés sur un nois. Mais Pékin est soucieux de vols de la compagnie française vers les Etats­Unis et de cesser de
finalement, on parle d’Américains, ser une filière d’approvisionne­ marché qui en comptait déjà son image, et se pose désormais ont eu lieu dimanche 29 mars et fournir le Canada et l’Amérique la­
mais en réalité, c’est difficile à ment grâce à la communauté 4 000. La Chine – qui, l’année der­ d’autant plus en position de sau­ mercredi 1er avril, acheminant tine. Cet ordre, qui aurait des « im­
dire », précise­t­on dans l’entou­ franco­chinoise en Ile­de­France », nière, livrait la moitié des masques veur qu’il a été accusé d’avoir chacun 80 tonnes de matériels plications humanitaires impor­
rage de la présidente. explique Valérie Pécresse. sur la planète – aurait dopé sa ca­ étouffé la révélation, par des mé­ – essentiellement des masques, tantes », selon l’industriel, suscite
Cette situation ubuesque est la Les différents chefs d’Etat, Em­ pacité de production à 110 millions decins de la ville de Wuhan, de près de 8 millions au total – à des­ l’ire du premier ministre cana­
conséquence d’une demande en manuel Macron en tête, ont beau d’unités par jour fin février, selon l’existence d’un nouveau virus, tination de la France. Une grande dien, Justin Trudeau.
flux hypertendu et d’une concur­ promettre de réfléchir à terme à les chiffres officiels, cinq fois plus fin décembre 2019. Depuis mardi partie, le 29 mars, a été importée Les Etats américains eux­mê­
rence impitoyable. Il faut désor­ cette dépendance à la Chine, dont qu’un mois plus tôt. 31 mars, les usines du pays ne à l’initiative du groupe LVMH. Le mes se plaignent de voir l’admi­
prochain vol est prévu le 5 avril. nistration fédérale se montrer
En privé, le président Emmanuel plus offrante à chaque fois qu’ils
La Suède dénonce le blocage de livraisons en France Macron a critiqué la lenteur du
ministère de la santé, qui s’est fait
tentent de passer une commande
aux Etats­Unis. Au point que le
prendre de vitesse, pour des rai­ gouverneur du Massachusetts,
pendant un mois, la suède est restée Mölnlycke tente de négocier. En Italie, Contacté par Le Monde, le ministère sons administratives, dans la Charlie Baker, a utilisé un avion
discrète. Vendredi 3 avril, le ton est monté l’épidémie ne fait alors que commencer. des affaires étrangères fait savoir que le prise en charge des masques sur de l’équipe de football des New
d’un cran. En visioconférence depuis Mais dans les jours qui suivent, la situa­ gouvernement suédois a insisté « à plu­ le terrain, en Chine. England Patriots pour aller cher­
Bruxelles, la commissaire européenne tion change dramatiquement. « L’entreprise sieurs reprises » auprès du gouvernement Les équipages qui participent à cher une livraison en Chine pour
suédoise Ylva Johansson a estimé que les nous a contactés quand sa démarche auprès français pour que les mesures de restric­ ces vols à vide dans le sens de la sa région. Cette concurrence amé­
restrictions imposées par la France sur les des autorités françaises n’a pas abouti », ex­ tions « soient levées le plus rapidement pos­ Chine sont soumis à un proto­ ricaine nourrit la guerre au plus
exportations de matériel médical étaient plique Veronika Wand­Danielsson. sible » et que la France « fasse son maximum cole sanitaire très strict. C’est offrant. Un membre de l’état­ma­
« inacceptables », tandis que le ministère pour garantir la chaîne d’approvisionne­ dans ce cadre qu’un pilote d’Air jor américain, l’amiral John Po­
des affaires étrangères, à Stockholm, ju­ Mesures unilatérales ment et les transports de marchandises ». France a été retenu sur place, se­ lowczyk, chargé de l’approvision­
geait la situation « sérieuse ». Le représentant de la société fait état de La Suède, qui désormais exige une date lon nos informations, confir­ nement, a assumé avoir une
A l’origine de ce « regrettable hoquet dans l’urgence : « Il nous a dit qu’il avait, au bout pour la levée des restrictions, rappelle que mées par Air France. A la suite équipe qui « parcourt le monde »
des relations diplomatiques autrement ex­ du téléphone, des gens qui appelaient d’Ita­ le Conseil européen tenu par visiocon­ d’un test positif au Covid­19, il a pour prendre tous les équipe­
cellentes », selon les mots de l’ambassadrice lie et d’Espagne, en pleurs », raconte l’am­ férence le 26 mars avait appelé à la coopé­ été « placé en observation dans ments nécessaires que les Etats­
de Suède à Paris, Veronika Wand­Daniels­ bassadrice. Des négociations sont enga­ ration. « Ce devrait être dans l’intérêt de la un centre médicalisé » chinois le Unis peuvent récupérer. Il a pré­
son : la décision de la France, le 3 mars, de ré­ gées au niveau ministériel. Finalement, France d’avoir un marché intérieur qui 31 mars, précise la compagnie, cisé que six avions­cargos avaient
quisitionner les stocks et moyens de pro­ deux semaines plus tard, le secrétariat gé­ fonctionne, pour la livraison de matériel qui s’efforce d’obtenir son retour déjà ramené du matériel médical
duction de masques de protection respira­ néral de la défense et de la sécurité natio­ médical », estime Stockholm. « le plus rapidement possible ». et que 28 autres avions étaient
toire, sur le territoire français. nale (SGDSN) accepte de laisser partir la « Nous sommes conscients que la situation Du côté des syndicats de pilotes, prévus dans les jours à venir. Il
Comme le révélait L’Express, mercredi moitié des masques. est très précaire en France, mais nous défen­ une certaine amertume s’ex­ parle lui aussi de « pont aérien ». 
1er avril, 4 millions de masques appartenant Mais, depuis, la situation n’a pas évolué, dons le principe de la solidarité européenne », prime en raison de l’écho donné sarah belouezzane,
au groupe suédois Mölnlycke se retrouvent malgré les pressions de plus en plus explique l’ambassadrice, arguant « qu’un aux vols affrétés par Geodis. « On florence de changy
alors coincés à Lyon, sur la plate­forme lo­ insistantes de Stockholm. Interrogé sur la pays ne devrait pas prendre des mesures uni­ aimerait que le travail d’Air France (hongkong, correspondance),
gistique du géant du secteur médical spé­ radio suédoise, le 3 avril, Richard Twomey, latérales, qui compliquent encore plus la si­ soit davantage mis en valeur par le gilles paris
cialisé dans les produits jetables. Un quart le PDG de Mölnlycke, constate que « n’im­ tuation pour d’autres Etats européens ».  ministère des affaires étrangères, (washington, correspondant),
est destiné à la France, le reste à d’autres porte quelle marchandise qui arrive en anne­françoise hivert dit une source syndicale. On s’of­ piotr smolar
pays européens, dont l’Espagne et l’Italie. France ne peut pas en sortir ». (malmö, suède, correspondante) fusque du fait que les vols d’Anto­ et harold thibault
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4 | coronavirus DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

L’Asie veut éviter une deuxième La pandémie met du sel


sur les plaies de l’Ukraine,
vague de contaminations confinée et fragile
Tous les pays imposent une stricte mise en quarantaine des voyageurs Frappé de plein fouet par la transition des
années 1990 et laminé par la corruption, le
système de santé est mal armé face à la crise
pékin, bangkok ­ 3 000 euros d’amende s’ils s’aven­ Vendredi, c’était au tour des pubs
envoyés spéciaux
Il y a une turent à moins de 100 mètres de et des bars. Le centre de contrôle
semaine, Pékin leur domicile, et de 30 000 euros et de prévention des maladies moscou ­ correspondant
Entre 500 000

L
es diplomates étrangers d’amende si c’est davantage. s’efforce aussi d’informer le pu­
a déjà fermé
basés en Chine mais ac­
tuellement en dehors du
pays ont été encouragés
par le ministère chinois des affai­
res étrangères à ne pas reprendre
le pays
aux étrangers
qui avaient un
« De l’aéroport, on n’a pas le droit
de prendre les transports en com­
mun. Il faut soit que quelqu’un
vienne nous chercher, soit prendre
un taxi dont le chauffeur a été spé­
blic des cas d’infection à bord des
vols arrivés sur le territoire : pen­
dant quatorze jours, il indique
ainsi le vol qu’a emprunté chaque
cas de contamination au Covid­19
L e 1er avril, l’Ukraine a encore
musclé sa réponse à l’épidé­
mie de Covid­19. Selon un
décret gouvernemental, les re­
groupements de plus de deux
et 700 000
personnes ont
été mises au
leur poste avant… le 15 mai. cialement formé. Les bagages sont qui a ensuite été identifié comme personnes dans la rue sont désor­
chômage, avec
« Les diplomates ont l’immunité,
visa permanent désinfectés, ainsi que les habits et tel, ainsi que son numéro de siège. mais interdits, de même que les des indemnités
mais pas contre le virus », s’est per­ les chaussures. Le masque est obli­ En Chine, qui a fait état, ven­ sorties prolongées dans l’espace
mis de plaisanter la porte­parole gatoire », explique Martin Tzou, dredi, d’un total de 870 cas impor­ public sans masque de protection
quasi
Hua Chunying, vendredi 3 avril, en place pour « rappeler les consi­ un expatrié taïwanais rentré de tés dont 160 guéris, la peur du « vi­ ou les sorties d’enfants de moins inexistantes
signalant qu’il y avait eu plusieurs gnes sanitaires pour se protéger du Singapour avec son bébé et son rus venu de l’étranger » cède peu à de 16 ans non accompagnés. Des
cas dans les chancelleries. virus et les bons réflexes à adopter conjoint le 25 mars. Une fois à son peu la place à « la peur de l’étran­ barrages de la police et de la garde
Il y a une semaine, Pékin a déjà en cas de contamination ». domicile à New Taipei City, le cou­ ger ». Pas un jour ne se passe sans nationale ont également été ins­ situations dramatiques. Cinquan­
fermé le pays aux étrangers qui Les pays asiatiques ont, eux, éta­ ple devait informer quotidienne­ que la presse rappelle que les non­ tallés dans plusieurs villes et sur te­sept pour cent d’entre eux
avaient un visa permanent. La bli des protocoles très stricts pour ment de son état, en fonction de nationaux doivent respecter les les principales routes du pays. disposent d’économies qui ne
Chine, comme la plupart des pays les retours au pays de leurs res­ deux prises quotidiennes de tem­ règles sanitaires en vigueur et Dès le 17 mars, Kiev avait intro­ leur permettent pas de passer
asiatiques, ne veut pas prendre de sortissants et de leurs résidents. pératures, et de l’apparition éven­ mette en avant l’exemple d’un duit un confinement généralisé plus d’un mois sans revenus et
risque avec ce que leurs experts « A Taïwan, ce contrôle [des re­ tuelle de six symptômes. étranger puni, voire expulsé, de sa population, accompagné sans travail. Entre 500 000 et
ont appelé la deuxième vague tours] était d’autant plus impor­ pour s’en être affranchi. d’un couvre­feu et d’amendes de 700 000 personnes ont déjà été
d’infections : celle en provenance tant qu’il n’y a pas eu d’épidémie lo­ « La peur de l’étranger » Jeudi 2 avril, le groupe de travail plusieurs centaines d’euros pour mises au chômage, avec des in­
des nouveaux épicentres que cale à proprement parler : 86 % des Les Thaïlandais restés jusqu’à sur la gestion de la crise du coro­ les récalcitrants. Les principaux demnités quasi inexistantes. Se­
sont l’Europe et les Etats­Unis. 339 cas de Covid­19 déclarés à la maintenant à l’étranger ont appris navirus présidé par le premier mi­ transports publics ont aussi été lon une étude de l’Union des en­
C’est de la maîtrise des flux en­ date du 2 avril sont des cas impor­ qu’ils ne pourraient rentrer dans nistre, Li Keqiang, a insisté sur la fermés, dont le métro de la capi­ trepreneurs ukrainiens, 51 % des
trants que dépend en partie le re­ tés. Il n’y a que 48 cas d’infections leur pays que d’ici à deux semai­ nécessité de déceler et de « gérer tale. Ces mesures ont d’ores et déjà entreprises disent ne pas pouvoir
tour à la normale en Chine – et le à Taïwan, dont la moitié était due nes, le temps que des locaux les cas asymptomatiques » en ren­ été prolongées jusqu’au 24 avril. tenir ce rythme plus d’un mois.
déconfinement progressif de la à des contacts avec des cas impor­ spécifiques soient aménagés afin forçant à nouveau les contrôles. Ces prescriptions très strictes Les marges de manœuvre de
ville de Wuhan (province du Hu­ tés », explique Fang Chi­tai, pro­ d’y organiser la mise en quaran­ Problème : la diminution drasti­ sont à la mesure de l’inquiétude l’Etat pour soutenir l’économie
bei) à partir du 8 avril. fesseur d’épidémiologie et de mé­ taine de ceux qui seront rapatriés que des vols internationaux im­ qui pèse sur le système de santé sont limitées, avec une situation
En Asie, les pays qui ont su maî­ decine préventive à l’Université à partir de cette date. posée par la Chine depuis le ukrainien, l’un des plus délabrés macroéconomique guère plus re­
triser l’épidémie – Taïwan, Hong­ nationale de Taïwan. A Hongkong, la majorité des 30 mars – un vol par pays et par d’Europe : frappé de plein fouet luisante. Le produit intérieur brut
kong, Singapour, la Corée du Le pays, qui est un de ceux qui nouveaux cas récents sont dus semaine, soit 134 en tout – péna­ par la transition des années 1990, (PIB), attendu cette année en
Sud – sont très soucieux de ne pas ont le mieux géré la crise grâce à à des personnes qui avaient lise essentiellement les étudiants laminé par la corruption et le hausse de 3,9 %, devrait chuter
« importer » de nouveaux cas. des mesures de prévention prises voyagé. Sur les 43 nouveaux cas chinois à l’étranger qui souhai­ sous­investissement, il paraît d’au moins 5 %. Kiev se retrouve
La question se posera pour les très tôt, a mis en place une qua­ enregistrés le 3 avril – pour un to­ tent rentrer parce que leurs uni­ particulièrement mal armé pour de nouveau exclue de facto des
pays européens : si les frontières rantaine stricte, ce qui permet à tal de 845 – seuls neuf étaient des versités sont fermées et parce affronter la crise. Selon les sour­ marchés financiers. Les aides et
sont fermées, le retour sur le ter­ la majorité de la population de vi­ transmissions locales, dont six qu’ils ont peur d’être contaminés. ces, les hôpitaux ukrainiens dis­ prêts accordés par les partenaires
ritoire de leurs ressortissants ou vre normalement : tous les com­ sont liés à un quartier de bars fré­ Des parents se plaignant que le posent de 600 et 3 500 appareils occidentaux du pays – Allema­
de résidents bloqués à l’étranger merces et les restaurants sont quenté par les expatriés. Ces in­ gouvernement les laisse tomber, respiratoires. gne, Etats­Unis et Union euro­
peut favoriser de nouveaux dé­ ouverts, ainsi que les écoles. Les fections ont en principe eu lieu des charters devraient être mis en péenne, pour les derniers – ne suf­
parts de feu. Sur les 130 000 Fran­ candidats au retour remplissent avant qu’une quarantaine obliga­ place pour faciliter certains re­ Livraisons de matériel chinois fisent pas, et le déblocage d’un
çais qui se déclaraient bloqués à un formulaire en ligne avant leur toire ait été imposée à partir du tours. Or, comme 90 % des cas im­ Cette inquiétude est d’autant plus plan d’assistance du Fonds moné­
l’étranger, 110 000 ont été rapa­ départ. A leur arrivée à l’aéroport, 19 mars pour tous les arrivants. portés émanent de Chinois et no­ légitime que le tableau épidémio­ taire international de 7,3 milliards
triés, a indiqué, le 29 mars, le Quai ils sont accueillis par le personnel Alors que le territoire avait tamment des étudiants revenant logique est difficile à dresser. Se­ d’euros (dont plus de la moitié
d’Orsay. Or, aucun protocole de de quarantaine. Il leur est signifié réussi à garder ouvertes la plupart de l’étranger, cette initiative sus­ lon les chiffres officiels, l’Ukraine pour lutter contre le Covid­19) est
suivi n’est appliqué à leur arrivée qu’ils ne devront en aucun cas des activités commerciales, les cite elle aussi des critiques.  a enregistré 943 contaminations, devenu la grande affaire.
en France : seul un dispositif d’in­ sortir de chez eux durant qua­ cinémas ont été priés, mercredi frédéric lemaître avec un bilan de 23 morts, mais Ce prêt important, prévu à l’ori­
formation des voyageurs a été mis torze jours – sous peine d’environ 1er avril, de fermer leurs portes. et brice pedroletti les autorités sanitaires ont pro­ gine pour relancer le pays, est dé­
cédé à moins de 4 000 tests de­ sormais une question de survie.
puis le début de la pandémie. Pour le sécuriser, les députés ont
Ce chiffre particulièrement bas été sommés de se réunir en ur­
pourrait toutefois s’améliorer gence, masques sur le visage,

En Grèce, alerte dans un camp de migrants avec les livraisons récentes de


matériel chinois – tests, respira­
teurs, équipements de protec­
pour voter deux lois attendues de
longue date par les bailleurs occi­
dentaux. La première rend im­
tion – et des aides venues des possible un retour en arrière
Un site au nord d’Athènes a été mis en quarantaine après le dépistage de vingt­trois cas Etats­Unis et d’Europe. s’agissant de la nationalisation de
Selon une enquête du magazine la PrivatBank, la première banque
Novoe Vremya, une partie de l’épi­ du pays qui appartenait à l’oligar­
athènes ­ correspondance tôme et se portent toutes bien », se­ pour les migrations (OIM), char­ Grèce. Le ministère chargé des mi­ démie est arrivée dans le pays que Ihor Kolomoïsky, l’un des pre­
lon Manos Logothetis, secrétaire gée de ce camp comme des grations a, depuis le début de la après le retour de Courchevel de miers soutiens de M. Zelensky.

V ingt­trois cas de coronavi­


rus ont été détectés,
jeudi 2 avril, dans le camp
de migrants de Ritsona, à une
heure au nord d’Athènes, selon le
général des services d’asile grecs.
Les individus contaminés ont été
évacués, et le camp mis en quaran­
taine pour au moins deux semai­
nes. A Ritsona, les candidats à
30 autres en Grèce continentale,
qui hébergent au total plus de
25 000 demandeurs d’asile. La
capacité d’occupation de ces struc­
tures sur le continent se situe entre
crise, confiné les migrants :
aucune sortie injustifiée n’est per­
mise, le nombre de personnes
pouvant sortir est limité, les activi­
tés des ONG sont arrêtées et les
riches Ukrainiens et de députés.
Les files d’attente aux frontières
occidentales du pays, constituées
par des travailleurs saisonniers
voulant rentrer chez eux, sont
La seconde prévoit d’autoriser la
vente des fertiles terres agricoles
ukrainiennes, et de mettre ainsi
fin à une exception devenue raris­
sime dans le monde : jusqu’à
ministère de la santé. Ce sont les l’asile logent dans 195 conteneurs 85 % et 100 %, il n’y a pas de personnes extérieures ne peuvent aujourd’hui une autre source aujourd’hui, les exploitants agri­
premières contaminations enre­ et 222 petits appartements, dispo­ situation de surpopulation aussi entrer dans l’enceinte. Des clini­ d’inquiétude. Pour l’heure, les ré­ coles ne sont que locataires de
gistrées parmi des demandeurs sent de cuisines, de douches et de critique que dans les îles du nord de ques mobiles ont également été gions de Kiev, Ternopil et Tcherni­ leurs terres, et la vente de celles­ci
d’asile en Grèce, où le coronavirus toilettes. La moyenne d’âge des de­ la mer Egée. » mises en place depuis quelques vtsi sont les plus touchées. est interdite. Face à la crispation
a fait 59 morts et contaminé offi­ mandeurs d’asile est autour de jours à l’entrée des camps. S’agissant des territoires sépa­ suscitée de longue date par cette
ciellement 1 613 personnes. « Si le 30 ans. Mais, selon l’ONG Refugee Conditions d’hygiène déplorables Avec le soutien financier de la ratistes du Donbass, les autorités libéralisation, des garde­fous ont
gouvernement [grec] veut sérieuse­ Support Aegean, 172 personnes Cependant, selon Human Rights Commission européenne, le mi­ autoproclamées évoquent deux été posés : l’ouverture du marché
ment éviter une transmission du ont plus de 60 ans et, surtout, Watch, les conditions d’hygiène nistre grec chargé de l’immigra­ cas, pendant que Kiev assure que a été repoussée à juillet 2021 et li­
Covid­19 aux migrants et deman­ 77,25 % n’ont pas de numéro de sé­ sont aussi déplorables dans les tion et de l’asile, Notis Mitarachi, l’épidémie y est bien plus im­ mitée aux particuliers pour un
deurs d’asile, il doit augmenter le curité sociale, nécessaire pour être centres de Malakassa, dans la ré­ a aussi proposé de louer sur les portante. La situation sur le maximum de 100 hectares. A par­
nombre de tests, donner plus de admis à l’hôpital en Grèce. gion d’Athènes, et de Serres, dans îles des chambres d’hôtel pour front ne s’est pas apaisée à la fa­ tir de 2024, les entreprises ukrai­
tentes, installer plus de toilettes, des « Des tests vont continuer à être le nord de la Grèce. Ils accueillent, transférer les personnes les plus veur de la crise. niennes pourront acquérir jus­
points d’eau, distribuer du sa­ réalisés sur les résidents par depuis le 1er mars, les demandeurs vulnérables se trouvant dans les Selon les sondages, les mesures qu’à 10 000 hectares. L’ouverture
von… », s’alarmait il y a deux jours l’agence grecque publique de santé. d’asile transférés à partir des îles camps. Il s’est retrouvé face à un de confinement sont bien accep­ aux étrangers est conditionnée à
Belkis Willie, chercheuse pour l’or­ Comme ils ne peuvent plus sortir, grecques, au moment où le pays mur : les autorités locales refu­ tées par la population, de même un référendum.
ganisation Human Rights Watch. des repas et des objets de première avait suspendu le droit d’asile face sent de coopérer, excédées depuis que le positionnement du jeune La sensibilité du sujet mais aussi
Aucun membre du personnel du nécessité vont leur être livrés. Des à la menace turque d’ouvrir ses des mois par le gouvernement de président Volodymyr Zelensky en les éternels remous de la vie poli­
camp n’a été touché par le virus. opérations de désinfection sont frontières occidentales. Kyriakos Mitsotakis, qui voulait père de la nation rassurant. De­ tique ukrainienne ont créé des
Le dépistage de ces cas dans le également effectuées sur tout le site Mais avec près de 36 000 deman­ construire de nouveaux centres puis le 29 mars, le président doit dissensions au sein de la majorité
camp de Ritsona fait suite à l’ac­ et douze médecins sont présents en deurs d’asile dans des structures fermés avec une capacité d’ac­ toutefois affronter le premier parlementaire. Une frange favora­
couchement, dans la nuit du 27 au cas de besoin, précise Christine conçues pour en accueillir 6 000, cueil supérieure à celle actuelle. scandale de corruption sérieux au ble à l’oligarque Kolomoïsky y est
28 mars, d’une résidente camerou­ Nikolaidou, porte­parole en Grèce les cinq « hotspots » (centres d’en­ Seule avancée positive pour le sein de son équipe, impliquant le même apparue, poussant le prési­
naise dans un hôpital athénien. La de l’Organisation internationale registrement) face à la Turquie gouvernement grec : la relocalisa­ frère du chef de son administra­ dent Zelesnky à chercher des al­
jeune femme de 22 ans présentait (Lesbos, Samos, Chios, Kos, Léros) tion de 1 600 mineurs non ac­ tion présidentielle, Andriï Yer­ liances ponctuelles, notamment
des symptômes évocateurs du restent la préoccupation première compagnés se trouvant sur les mak, qui aurait tenté de mon­ auprès des forces politiques, con­
Covid­19 (fièvre, toux). Gardée en des ONG et du gouvernement. îles grecques vers huit pays euro­ nayer des positions politiques. sidérées comme prorusses.
observation, elle s’est révélée posi­ Des cliniques « Nous alertons depuis des mois sur péens, dont la France et l’Allema­ Ce relatif consensus ne va pas de Ces remous, que l’épidémie de
tive au coronavirus deux jours le manque d’hygiène dans les gne, qui se sont portés volontai­ soi, tant la quarantaine s’avère coronavirus n’a pas suffi à mettre
plus tard. Inquiètes, les autorités
mobiles camps des îles. Face à cette épidé­ res. Pour Boris Cheshirkov, « il douloureuse pour la fragile éco­ entre parenthèses, ont même
sanitaires grecques ont ordonné ont été mises mie, il devient urgent de transférer faut étendre ce programme de re­ nomie ukrainienne. Le coronavi­ conduit à une situation ubues­
jeudi de retracer l’historique des au plus vite les personnes les plus localisation et accélérer les procé­ rus agit même comme un cruel que : intronisés par le Parlement
contacts de la migrante et d’effec­
en place depuis vulnérables vers le continent, vers dures de réunification familiale. révélateur des diverses faiblesses début mars, deux nouveaux mi­
tuer 90 tests sur les 2 700 rési­ quelques jours des hébergements adaptés », es­ Face à cette épidémie, c’est le mo­ du pays. En l’absence de filet de nistres, dont celui de la santé, ont
dants du camp de Ritsona. time Boris Cheshirkov, porte­pa­ ment où jamais pour l’Europe de sécurité social conséquent, la été limogés par ce même Parle­
Les « 23 personnes testées positi­
à l’entrée role du Haut­Commissariat des montrer sa solidarité ».  mise à l’arrêt de l’économie place ment vingt­six jours plus tard. 
ves ne présentaient aucun symp­ des camps Nations unies pour les réfugiés en marina rafenberg nombre d’Ukrainiens dans des benoît vitkine
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6 | coronavirus DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

Le virus, un coin dans la diplomatie des sanctions


La vulnérabilité des Etats mis à l’index, en particulier par les Etats­Unis, relance le débat sur ces mesures

washington ­ correspondant, (SWP). On ne peut pas seulement Habituellement réservé aux cé­ imposerait l’urgence d’une sortie diatisée à souhait pour dissimuler
attribuer aux sanctions les souf­
L’épidémie nacles des spécialistes et des di­ de ce régime punitif. « Il est facile de leurs propres turpitudes, Washing­

U
n rêve habite le secré­ frances des populations, même si imposerait plomates, le thème des sanctions brandir comme slogan l’idée que les ton instrumentalise la crise sani­
taire général des elles peuvent les accentuer. La dif­ est aujourd’hui mis en avant par sanctions ont des effets catastro­ taire pour suivre son agenda poli­
Nations unies, Anto­ férence entre celles prises par les
l’urgence d’une ceux qui ne se satisfont pas d’une phiques sur les populations et d’in­ tique. Que ce soit au Venezuela ou
nio Guterres : un ces­ Etats­Unis et l’Union européenne, sortie de ce réponse purement sanitaire et criminer les méchants occidentaux, en Iran, l’administration Trump,
sez­le­feu mondial. Une mise en­ c’est que Washington vise plus vo­ économique à la crise. Dans leur souligne un diplomate français. en particulier le secrétaire d’Etat
tre parenthèses des conflits, alors lontiers les institutions qui ont une
régime punitif ligne de mire : les Etats­Unis, et Mais il faut se pencher sur les dé­ Mike Pompeo, continue de croire
que le coronavirus frappe tous les importance systémique dans l’éco­ leur recours fréquent à des sanc­ tails. En Syrie par exemple, ce sujet que l’arsenal de mesures économi­
continents. « La furie avec laquelle nomie du pays concerné. » tions unilatérales sévères, sur­ est instrumentalisé de longue date ques prises contre ces pays peut
s’abat le virus montre bien que Le secrétaire d’Etat des Etats­ tures médicales et aux équipe­ tout depuis l’arrivée à la Maison par le régime, premier responsable contribuer à un changement de ré­
se faire la guerre est une folie », a­ Unis, Mike Pompeo, a tenté d’anti­ ments nécessaires ». Sans aller Blanche de Donald Trump. Pré­ des destructions. En Iran, la ques­ gime, même si elle nie que telle est
t­il dit le 23 mars. De son côté, ciper ces critiques, mardi 31 mars. jusqu’à plaider pour une suspen­ féré à l’action militaire, trop coû­ tion se pose davantage, mais c’est son intention. Le département
Michelle Bachelet, haut­commis­ Interrogé sur une éventuelle sion, il a défendu l’adoption « de teuse et hasardeuse, cet outil de­ une affaire purement américaine. » d’Etat a présenté une nouvelle
saire de l’ONU pour les droits de pause justifiée par la situation sa­ mesures immédiates pour résou­ mande un véritable accompagne­ Même si le Conseil de sécurité feuille de route ces derniers jours
l’homme, a appelé à un assouplis­ nitaire dans un pays placé sous dre ce problème et rationaliser ment politique pour produire, de l’ONU ne siège pas physique­ pour une transition au Venezuela.
sement ou à une suspension des sanctions américaines, il a assuré les canaux d’assistance bancaire éventuellement, des effets. ment, en cette période de confi­ Elle comporte bien une levée de
sanctions qui visent certains pays « évaluer constamment toutes et de santé publique d’autres pays nement mondial, la Russie et la sanctions mais subordonnée à des
parias, comme l’Iran, Cuba, la Co­ [ses] politiques ». Une telle option en réponse à l’urgence sanitaire Dimension idéologique Chine profitent d’une sorte d’ef­ concessions politiques. L’envoyé
rée du Nord, le Venezuela ou le pourrait être théoriquement en­ en Iran ». L’objectif est que ces Option souvent privilégiée par fet d’aubaine pour relancer une spécial de Washington, Elliott
Zimbabwe. L’objectif est identi­ visagée « si nous concluons qu’elle pays ne se sentent pas mena­ défaut, que ce soit par l’Union campagne contre les sanctions, Abrams, a demandé le 31 mars
que : éviter l’effondrement de est dans l’intérêt du peuple améri­ cés par des sanctions secondaires européenne ou les Etats­Unis, l’ef­ selon les informations du Monde. « plus de sanctions économiques »
systèmes médicaux déjà bien mal cain », a­t­il ajouté. « L’aide huma­ américaines. ficacité des sanctions est débat­ Moscou est traditionnellement de la part des pays européens pour
en point, ainsi que la propagation nitaire, les appareils médicaux, Après le tremblement de terre tue sans fin. Elles peuvent être attaché à l’idée de souveraineté accroître la pression sur le régime
du coronavirus dans des sociétés l’équipement, les produits phar­ en 2003 à Bam, en Iran, l’adminis­ adoptées contre des pays, des or­ des Etats. En outre, la Russie s’op­ de Nicolas Maduro.
très fragiles. maceutiques, les choses dont les tration Bush avait accordé pour ganisations non étatiques, des pose à l’idée de mesures unilaté­ Les questions humanitaires n’in­
Un cessez­le­feu planétaire re­ gens ont besoin en ces temps diffi­ trois mois des autorisations (« ge­ personnes morales ou des indivi­ rales, hors du cadre du Conseil de téressent guère Washington à
lève à ce stade du fantasme, ciles ne sont sanctionnés nulle part neral licences ») pour accélérer dus. « Elles ont deux principaux sécurité de l’ONU. Enfin, elle est l’étranger. Les Etats­Unis ont ainsi
même si un certain reflux de vio­ à aucun moment », a­t­il dit à pro­ l’aide aux organisations non gou­ objectifs, rappelle l’analyste Sas­ directement concernée par cette suspendu une partie de leur aide
lence est constaté par endroits. pos des dispositions spécifique­ vernementales engagées sur le cha Lohmann. D’abord, la coerci­ question des sanctions, étant elle­ au Yémen le 27 mars du fait de l’in­
Quant au débat sur les sanctions, ment américaines. Mike Pompeo terrain auprès de la population en tion, pour que l’entité visée change même visée pour l’annexion de la terférence des rebelles houthistes
il est en train de prendre une vi­ a aussi souligné que les sanctions détresse. Joe Biden plaide mainte­ de comportement ou y mette fin. Crimée et la guerre dans le Don­ liés à l’Iran dans la répartition de
gueur inhabituelle. S’il fallait re­ contre la Corée du Nord relevaient nant pour un mécanisme simi­ Puis la communication stratégi­ bass ukrainien. Quant à la Chine, l’aide humanitaire, alors que la si­
présenter une mappemonde de des Nations unies. laire, même si les ONG ont une la­ que, à l’attention aussi de pays son opposition se trouve au cœur tuation sanitaire du pays est très
toutes les mesures de cette na­ Le favori de la course à l’investi­ titude très limitée pour travailler tiers. Washington communique même de sa doctrine de politique dégradée. Selon plusieurs sources,
ture, elle serait chargée de flèches. ture démocrate, l’ancien vice­pré­ en Iran. Vendredi 3 avril, le haut re­ par exemple aux autres son aver­ étrangère, surtout lorsque le pays lors de la visioconférence des pays
« Ce sujet est pertinent, important, sident Joe Biden, a jugé au présentant de l’UE pour la politi­ sion envers le régime iranien, par visé est la Corée du Nord. du G7, le 25 mars, Mike Pompeo ne
et va s’amplifier, affirme Sascha contraire, jeudi 2 avril, dans un que étrangère, Josep Borrell, a sou­ sa politique de sanctions. » Mais la dimension idéologique s’est soucié que de l’Inde, en raison
Lohmann, spécialiste des Etats­ texte publié sur le site Medium, ligné de son côté que « les sanc­ Selon les contempteurs de ces se retrouve aussi du côté améri­ de son importance dans les cir­
Unis au German Institute for In­ que les mesures américaines « li­ tions de l’ONU et de l’UE prévoient sanctions, elles accableraient les cain. Comme le font la Russie et la cuits d’approvisionnement, et des
ternational and Security Affairs mitent l’accès de l’Iran aux fourni­ des exceptions humanitaires ». civils par ricochet. Le coronavirus Chine avec leur aide médicale, mé­ marchés énergétiques, qui pour­
raient être déstabilisés à long
terme. L’Afrique, en revanche, est
En Syrie, l’effet boomerang des restrictions américaines et européennes le cadet de ses soucis, soit l’inverse
de la position française.
Professeur à l’université Colum­
dans le débat sur la syrie, la ques­ Ces restrictions diffèrent de l’embargo ment d’une résolution politique du conflit, « Toutes ces mesures entravent nos bia, Jeffrey Sachs a signé le 25 mars
tion des sanctions est l’un des sujets les onusien imposé à l’Irak à la suite de l’in­ estime Samer Jabbour, un professeur de efforts contre le virus, soupire un méde­ avec son collègue Francisco Rodri­
plus houleux. D’un côté, le régime Assad vasion du Koweït, en 1990. La Syrie con­ santé publique syrien installé à Beyrouth. cin joint à Hama. J’essaie depuis des se­ guez une tribune sur le site Pro­
et ses alliés crient au « terrorisme d’Etat » tinue à commercer avec des dizaines de Reste que les sanctions ne sont pas tou­ maines de faire venir du matériel de labo­ ject Syndicate, pour appeler à une
en assurant que la population civile est la pays. Des exceptions humanitaires sont jours aussi calibrées que le professent ratoire, même la Croix­Rouge interna­ levée des sanctions américaines
principale victime de ces mesures. De théoriquement prévues pour l’alimen­ leurs concepteurs. La pression exercée tionale n’arrive pas à m’aider. » « Où va­ contre l’Iran et le Venezuela. Elles
l’autre, les Etats­Unis et l’Union euro­ taire, le pharmaceutique et le médical. Le par les Etats­Unis sur le secteur bancaire t­on trouver des respirateurs, sachant ont « affaibli les infrastructures de
péenne vantent un dispositif ciblé, qui délabrement du système de santé sy­ syrien a transformé toute importation que le secteur privé est incapable d’en santé des deux pays en limitant
vise uniquement la capacité de répres­ rien, porte ouverte à la propagation du depuis la Syrie en un véritable casse­tête. produire localement ? », s’inquiète un l’accès au marché des devises pour
sion du pouvoir syrien. Dans cette em­ virus, est avant tout le résultat de la poli­ Les entrepreneurs contournaient jus­ homme d’affaires damascène. importer des équipements médi­
poignade, que l’urgence de la lutte contre tique de bombardement tous azimuts que­là cet obstacle en ouvrant des comp­ A défaut d’un allégement des sanc­ caux­clés », écrivent­ils. Les deux
le coronavirus a relancée, chacune des conduite depuis neuf ans par le régime tes à l’étranger, notamment au Liban, la tions, auquel les Etats­Unis et l’Union auteurs soulignent que les sanc­
deux parties dit vrai et faux à la fois. syrien et son allié russe. base arrière de l’économie syrienne. européenne s’opposent pour l’instant, la tions contribuent à faire de ces
Les sanctions de Bruxelles et de Mais cette fenêtre se referme du fait de solution passe par la création d’un mé­ pays des centres de propagation
Washington prennent deux formes : une « Où va-t-on trouver des respirateurs » la crise que traverse le pays du cèdre et canisme de financement ad hoc. En 2017, de l’épidémie. Faute de revenus,
liste noire de plusieurs centaines d’indi­ « Une levée des sanctions est hors de ques­ de l’effet paralysant qu’a eu le vote de la l’ESCWA, Commission économique et en particulier du secteur pétro­
vidus et d’entités, liés au régime Assad, tion tant que le régime ne laisse pas l’aide loi César, en décembre 2019, aux Etats­ sociale des Nations unies pour l’Asie oc­ lier, les deux Etats ne peuvent
qui sont mis à l’index (gel d’avoirs, in­ humanitaire rentrer dans les zones hors Unis, auprès de nombreux établisse­ cidentale, avait suggéré de mettre en compenser par des aides le confi­
terdiction d’entrée sur le sol euro­ de son contrôle, qu’il ne cesse pas ses atta­ ments financiers. Ce texte, modelé sur place un tel système, dans le but d’accé­ nement de salariés privés de leur
péen, etc.) ; et des mesures visant des sec­ ques contre les civils et les structures de les sanctions anti­Iran, menace de repré­ lérer le paiement des importations hu­ activité. Rien ne garantit qu’ils
teurs (banques, pétrole ou électricité), santé, qu’il ne relâche pas les détenus poli­ sailles toute entité étrangère qui « ap­ manitaires. Mais à l’époque, ni Damas ni l’auraient fait. Mais les sanctions
pour empêcher le régime de financer son tiques entassés dans des prisons où le vi­ porte un soutien significatif au gouverne­ Bruxelles n’y avaient prêté attention.  les privent de cette option. 
effort de guerre et le priver de matériel rus risque de circuler à toute vitesse, et ment syrien ou qui conduit des transac­ benjamin barthe gilles paris
pouvant être utilisé à des fins militaires. qu’il n’accepte pas de discuter sérieuse­ tions significatives avec celui­ci ». (beyrouth, correspondant) et piotr smolar

L’Iran espère un répit, Trump maintient sa « pression maximale »


Les dirigeants iraniens mènent une offensive diplomatique en vue d’alléger des sanctions susceptibles de compliquer la lutte contre le virus

T oujours soumis à un ré­


gime de sanctions éco­
nomiques strict par
Washington, l’Iran peine à appor­
ter une réponse efficace à la crise
sident iranien Hassan Rohani et
son ministre des affaires étran­
gères Mohammad Javad Zarif ré­
pond à un mot d’ordre simple : le
maintien par l’administration
tion américaine rappelle que,
théoriquement, les fournitures
médicales ne sont pas sujettes
aux sanctions. La réalité est
pourtant bien plus complexe.
grand mal à recevoir un paiement
de son client.
Dans leur immense majorité,
les banques ne souhaitent pren­
dre aucun risque. Un transfert
tait sur du matériel médical sans
rapport avec les besoins im­
médiats de l’Iran. Elle a eu lieu
le 31 mars, soit quatorze mois
après la création de l’entité. La
ses comptes à l’étranger où des di­
zaines de millions de dollars som­
meillent, bloqués depuis le dur­
cissement des sanctions améri­
caines en mai 2019. Mais de telles
sanitaire qui continue à faire Trump de sa politique de pression Certains matériels de protection, d’argent venu d’Iran est consi­ puissance des sanctions améri­ mesures, impliquant un change­
des ravages dans le pays. Ven­ maximale tue. Une telle position dont ceux nécessaires à la lutte déré en soi comme dangereux et caines ne peut être contournée ment profond de l’attitude améri­
dredi 3 avril, le bilan quotidien dé­ a l’avantage de faire l’unanimité contre le Covid­19, sont tou­ susceptible d’attirer l’attention que de manière marginale. De caine face à Téhéran, ne sont pas
livré par les autorités iraniennes au sein de la population ira­ jours sanctionnés. L’importa­ du Trésor américain. Courant fé­ fait, la capacité de l’Iran à acquérir envisageables. Elles seraient, de
a atteint les 3 294 morts. Les chif­ nienne au moment où le pouvoir tion d’équipements sophistiqués vrier, alors que l’Europe n’était les équipements dont ses soi­ toute manière, insuffisantes.
fres réels seraient cependant bien souffre d’une grave crise de légiti­ comme les respirateurs artifi­ pas aussi touchée par l’épidémie, gnants ont besoin dépend du bon « Il y a une pénurie mondiale
supérieurs selon l’avis large­ mité. Téhéran y trouve une occa­ ciels requiert par ailleurs des dé­ les restrictions de cette nature vouloir de Washington et des ges­ d’équipements de protection et de
ment partagé de sources médica­ sion de jouer sur les divergences marches compliquées auprès du ont ainsi empêché l’Iran de se tes d’assouplissement que l’ad­ respirateurs artificiels. Les carnets
les iraniennes régulièrement de vues entre Américains et Euro­ Trésor, qui ont de quoi rebuter les fournir en matériels de protec­ ministration Trump à le pouvoir de commande des fournisseurs
consultées par Le Monde depuis péens, partisans d’un assou­ fournisseurs. tion auprès de fournisseurs fran­ de mettre en œuvre. sont pleins et ils n’ont aucune rai­
le mois de février. Les autorités plissement des sanctions. A çais et espagnols. Théoriquement, certains peu­ son de privilégier l’Iran même
ont réagi avec retard et incohé­ Washington, où l’épidémie de Co­ Pas de matériels de protection Les mécanismes portés par des vent prendre effet sans délai. Le dans des conditions plus favora­
rence à l’épidémie de Covid­19. vid­19 est perçue par les tenants Ces lourdes restrictions sont ce­ Etats et censés contourner ce pro­ Trésor américain pourrait ainsi bles », relève un haut responsable
Les dysfonctionnements qui leur des positions les plus dures face à pendant négligeables face à l’obs­ blème sont encore inopérants et publier une liste plus claire et du secteur médical à Téhéran :
sont propres se doublent d’un l’Iran comme une opportunité tacle insurmontable des sanc­ relèvent surtout de l’affichage po­ étendue des biens exemptés de « Le gouvernent iranien va conti­
handicap supplémentaire avec la bénie de mettre le régime à ge­ tions pesant sur les échanges fi­ litique. C’est le cas du lacunaire sanctions, garantir aux banques nuer à condamner les sanctions
poursuite par Washington d’une noux, on se borne à récuser tout nanciers, qui entravent de ma­ canal d’échange mis en place par susceptibles de traiter avec l’Iran américaines pour des raisons poli­
politique de pression maximale lien entre les sanctions et la capa­ nière générale les transactions la Suisse en début d’année. C’est qu’elles ne seront pas sanction­ tiques. Mais si elles étaient levées
contre le pays. Une réalité que Té­ cité des autorités iraniennes à ré­ bancaires avec l’Iran, quel que soit aussi ce que l’on reproche au nées si elles rendent possible des demain, ce ne serait pas beaucoup
héran n’a pas manqué d’exploiter pondre à la crise sanitaire. leur objet. Un fabricant de mas­ mécanisme européen d’échange transactions portant sur des plus facile d’importer les matériels
sur la scène internationale. Le sujet commence pourtant ques ne sera pas inquiété pour avec l’Iran, Instex. La première biens utiles à la lutte contre le dont on a besoin étant donné la
L’offensive diplomatique me­ à faire débat à Washington. avoir envoyé une cargaison en transaction réalisée par cette Covid­19. Washington pourrait demande internationale. » 
née depuis la mi­mars par le pré­ Sur la défensive, l’administra­ Iran. En revanche, il aura le plus chambre de compensation por­ aussi faciliter à Téhéran l’accès à allan kaval
La Poste se mobilise
pour le versement
des prestations sociales
des clients
de La Banque Postale
dès le 4 avril.
Les personnes bénéficiaires des prestations sociales qui souhaiteraient
effectuer des retraits peuvent le faire :
• Dès le 4 avril, uniquement dans les distributeurs automatiques de billets.
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des 1850 bureaux de poste qui seront en priorité réservés à ce service.
La santé de tous est une priorité.
Ensemble, respectons les gestes barrières.
Liste des bureaux de poste ouverts sur laposte.fr
Retrouvez nos services en ligne sur :
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0123
8 | coronavirus DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

Semaine
noire en
Ile­de­France
En seulement sept jours,
le système hospitalier de la région
a enregistré 1 140 morts du Covid­19
et arrive en limite de capacité

C’
était le mo­ mes est décidé, tout comme l’en­
ment le plus voi de renforts soignants depuis
redouté de­ ces régions. Objectif : ouvrir en­
puis le début core de nouveaux lits.
de l’épidémie. En Ile­de­France, la semaine qui
Dans la nuit s’achève a été aussi noire que les
du mardi 31 mars au mercredi hospitaliers le craignaient. En
1er avril, une ambulance, pour la quelques jours, du samedi
première fois, ne trouve pas d’hô­ 28 mars au vendredi 3 avril,
pital où déposer le patient atteint 1 140 patients atteints du Co­
du Covid­19 qu’elle transporte. vid­19 sont décédés dans des hô­ Evacuation
Sur le tableau de l’agence régio­ pitaux. Partout les lits de « réa » d’un patient
nale de santé (ARS) d’Ile­de­ se sont remplis à grande vitesse. par hélicoptère,
France apparaissent encore quel­ « Autant de patients qui arrivent à Orly, le 3 avril.
ques places de réanimation. Mais dans un état aussi grave, c’est du GEOFFROY VAN DER HASSELT/AFP
dans les faits, le régulateur n’en jamais­vu », lâche Lila Bouadma,
trouve plus. Une heure sera né­ réanimatrice à l’hôpital Bichat, à
cessaire pour ouvrir un lit supplé­ Paris. « Des personnes souffrant
mentaire et accueillir le malade. d’une pneumonie qui arrivent en
Dans les hôpitaux franciliens, arrêt cardiaque, on en voit deux­ un coma artificiel, les malades les tirer d’affaire », constate le de temps mais ce sont les fournis­
des centaines de lits de « réa » trois dans l’année, pas des dizaines s’affaiblissent très vite, avec une « NOUS AVONS  médecin, qui enchaîne les jour­ seurs qui n’ont plus de matériel »,
sont déjà occupés par des pa­ par jour », ajoute la médecin. La si­ fonte musculaire qui peut attein­ MALGRÉ TOUT RÉUSSI  nées à rallonge, au point d’avoir raconte une infirmière en réani­
tients souffrant de formes graves tuation est vite devenue intena­ dre 1 kg par jour. « Le diaphragme le sentiment de ne plus rentrer mation d’un hôpital périphéri­
du Covid­19. Et la marée ne cesse ble : « Trouver une place et organi­ se détériore et il est ensuite très dif­ À NE PAS FAIRE DE TRIAGE,  chez lui. La pression ne retombe que de l’AP­HP.
de monter. En quelques heures, ser le transfert nous prend des heu­ ficile de les sevrer du respirateur. » jamais vraiment. « Tout le monde Les renforts ne cessent d’af­
mardi, près de 200 personnes res », relate­t­elle, la voix fatiguée. NOUS N’AVONS  encaisse, tout le monde se tait, fluer. Des chirurgiens font office
supplémentaires sont prises en « Tout aurait pu basculer vers la « TELLEMENT SÉVÈRE » mais c’est dur », admet­il. d’aides­soignants. Des brigades
charge. Dès 16 heures, l’alerte est catastrophe, ma peur était de me Cette difficulté à réveiller les pa­
ABANDONNÉ PERSONNE » L’absence des familles pour ac­ sont montées pour alléger le tra­
donnée : Martin Hirsch, le patron retrouver dans une situation à tients est l’une des raisons de YVES COHEN compagner les malades est vail des infirmières spécialisées.
de l’Assistance publique­Hôpi­ l’italienne, avec un patient à intu­ l’embouteillage qu’a connu l’hô­ chef du service de réanimation d’autant plus pesante pour les Des étudiants en médecine sont
taux de Paris (AP­HP), est in­ ber que je n’aurais pas pu prendre pital dès le début de la semaine. de l’hôpital Avicenne soignants. A la Pitié­Salpêtrière, mobilisés pour « retourner » les
formé que les lits vont bientôt en charge en réa derrière », Pour libérer quelques lits, trois les visites n’ont pas été interdites patients du dos sur le ventre. « Il y
manquer. « Tout ce que nous avi­ abonde Frédéric Adnet, directeur patients ont été envoyés à Saint­ mais limitées à une tous les cinq a pratiquement tout le personnel
ons fait jusque­là, c’était pour évi­ du SAMU 93 et chef du service des Brieuc, trois à Rouen et un à Brest, jours. « On ne peut pas avoir un de l’hôpital affecté à la réanima­
ter ce moment », raconte­t­il. urgences à l’hôpital Avicenne. un moment « difficile » pour les la Pitié­Salpêtrière, huit patients proche dans le coma et ne pas le tion : ceux du bloc, ceux de l’équipe
« L’eau n’était jamais arrivée aussi Ici, à Bobigny, en Seine­Saint­ soignants. « On se battait depuis stabilisés ont été exfiltrés vers voir », justifie Alexandre De­ de remplacement, les intérimaires.
proche du barrage », confirme Denis, l’orage s’est abattu dès le des jours avec eux, et là, on a eu des établissements situés à An­ moule. Un système de vidéocon­ On a doublé l’effectif, il y a la moi­
Aurélien Rousseau, le directeur week­end du 28­29 mars. Des lits l’impression de les abandonner », tony et à Palaiseau (Essonne) férence a aussi été mis en place tié de l’équipe qu’on ne connaît
général de l’ARS Ile­de­France. pleins, sept patients à intuber témoigne Yves Cohen, qui prend pour laisser la place aux cas gra­ pour que les familles puissent pas », remarque l’infirmière. Con­
dans la nuit de vendredi à samedi des nouvelles de « ses » patients ves de la Seine­Saint­Denis. Deux voir le malade et échanger avec séquence : « Il y a beaucoup de
DES CAS DE CONSCIENCE et autant de transferts à organiser tous les deux jours. autres sont partis en train pour la les soignants. brouhaha, tout le monde tâtonne,
A 19 h 40, une réunion téléphoni­ vers d’autres établissements. Le profil de certains malades té­ Bretagne, et un autre en hélicop­ on perd beaucoup de temps à
que est organisée en urgence avec « Nous avons malgré tout réussi à moigne des conditions de vie du tère pour l’Yonne. « Ces départs LES RENFORTS AFFLUENT chercher du matériel, on se re­
le ministère de la santé, Mati­ ne pas faire de triage, nous n’avons département : « A six dans 40 m2, nous ont beaucoup marqués. A travers toute l’Ile­de­France, le trouve avec plein de gens à gérer,
gnon et l’Elysée. « J’ai prévenu que abandonné personne », affirme les membres d’une même famille Nous aurions aimé pouvoir constat est unanime : ces der­ et on finit par perdre en sécurité. »
nous n’allions pas tenir et que avec émotion Yves Cohen, chef du se contaminent très vite », souli­ échanger avec ceux dont nous niers jours, l’hôpital n’a cessé de Pour ouvrir autant de lits en si
nous avions besoin de passer une service de réanimation. gne Yves Cohen. Une femme de avons sauvé la vie », regrette se dépasser. Les problèmes bud­ peu de temps, les vieux clivages
étape supplémentaire », raconte le Il y a malgré tout eu des cas de 63 ans et deux de ses trois en­ Alexandre Demoule, chef de ser­ gétaires qui réglaient la marche ont été mis de côté. « Les frontiè­
haut fonctionnaire. Au plus haut conscience, comme cet homme fants, âgés de 25 et 33 ans, sont vice de réanimation à la Pitié. des établissements depuis des res public­privé ont complètement
sommet de l’Etat, le changement de 79 ans, que l’équipe a décidé de ainsi hospitalisés dans son ser­ Confronté aux cas les plus gra­ années se sont volatilisés. « On a sauté », raconte, enthousiaste,
de doctrine est validé rapide­ réanimer après une longue dis­ vice, ainsi que plusieurs tra­ ves, il s’inquiète de la vitesse tout ce qu’on veut, les vannes sont Jean­Philippe Gambaro, le patron
ment. Le principe d’une évacua­ cussion. « Il est stable, mais il est vailleurs étrangers résidant dans avec laquelle le Covid­19 em­ ouvertes. On nous a livré six lits de la clinique Floréal, à Bagnolet,
tion de plusieurs dizaines de pa­ toujours intubé. Difficile de savoir le même foyer. Très vite, les hôpi­ porte des patients « pas très neufs alors que ça faisait des mois, qui accueille 45 malades du Co­
tients franciliens − soit 163 à ce si nous avons fait le bon choix », taux parisiens ont dû être appe­ âgés ». « La maladie est tellement des années qu’on les demandait. vid­19 en soins critiques. Ces der­
jour − vers des régions encore cal­ souffle le médecin. Plongés dans lés à la rescousse. Pour ce faire, à sévère que nous n’arrivons pas à Les budgets sont signés en un rien niers jours, il a prêté des ventila­

Sous pression, les hôpitaux lyonnais tiennent le choc


Dans la région Auvergne­Rhône­Alpes, la communauté soignante estime que la situation est « sous contrôle », mais redoute les pénuries

U n début de vague, puis


une stabilisation. De­
puis le début de l’épidé­
mie de Covid­19, la région Auver­
gne­Rhône­Alpes voit monter les
« Au début de la semaine, on a
vu le début de la vague arriver
avec, d’un coup, de nombreux pa­
tients dans un état grave nécessi­
tant des soins de réanimation im­
Laurent, relate cette même mon­
tée en puissance. « Les patients
arrivent dans un état critique, ils
vont directement en réanima­
tion », décrit le jeune homme,
Le 1er avril, Guillaume du Chaf­
faut, directeur général adjoint
des Hospices civils de Lyon, cons­
tatait une « croissance impor­
tante de l’occupation des lits ». Il
tion à la Croix­Rousse. Les plans
de montée en charge préparés
pour le week­end ont même pu
être mis en « stand­by », alors
qu’une centaine de lits de réani­
se passe en Ile­de­France ou dans
le Grand­Est. L’espoir est tou­
jours, là, d’échapper à une vague
supérieure aux capacités du sys­
tème hospitalier. D’après l’ARS, la
chiffres des patients atteints par portants, raconte Lucas Reynaud, qui, lors de sa sortie de garde disait craindre « une situation de mation restaient prêts à accueillir « mobilisation et la coopération de
la maladie. Avec 2 706 personnes interne en réanimation à l’hôpi­ jeudi en service de transit − là où tension », tout en reconnaissant des patients supplémentaires à tous les établissements » a permis
hospitalisées au 3 avril, d’après les tal Edouard­Herriot, l’un des les patients attendent leurs ré­ un point de « vigilance » sur le Lyon, ce vendredi soir. « C’est plu­ de doubler les capacités d’accueil
chiffres de l’Agence régionale de principaux établissements des sultats au Covid − n’avait plus matériel de protection, notam­ tôt rassurant, même si on sait que pour les cas graves et de disposer
santé (ARS), elle fait partie des Hospices civils de Lyon. Depuis que quatre patients, pour 22 lits. ment les surblouses, sur lesquel­ tout peut évoluer extrêmement à ce jour de plus de 1 050 lits de
quatre régions les plus touchées, jeudi, ça s’est stabilisé. » Les servi­ S’il a le sentiment que « la situa­ les pèsent des « inquiétudes d’ap­ vite. » Pour le médecin, le Rhône a réanimation dans la région.
particulièrement dans le Rhône ces fonctionnent « à flux tendu », tion reste sous contrôle », l’hôpi­ provisionnement ». eu cette chance d’avoir eu davan­ « Comme partout, on s’inquiète
– qui concentre près de la moitié mais « l’hôpital n’est pas saturé », tal commence à manquer sérieu­ tage de temps que d’autres pour aussi pour l’après, reprend néan­
des patients hospitalisés – et la constate­t­il, grâce à toutes les sement de certains matériels de Collaboration avec le privé se préparer, et de bénéficier d’une moins l’infirmier Thomas Lau­
métropole lyonnaise. La hausse transformations de services et protection : « On est en train d’ar­ « La situation s’est stabilisée, on très bonne collaboration avec le rent. En dehors du coronavirus, on
s’est accélérée ces derniers jours, les réaménagements de lits en river à la rupture de stocks sur les aborde le week­end plus sereine­ secteur privé. risque d’avoir plus de patients qui
avec désormais 700 patients dans soins critiques. gants, et il va falloir laver les blou­ ment que prévu », souffle le doc­ Lui comme d’autres le répètent : ont laissé des pathologies s’aggra­
les services de réanimation, con­ Un collègue infirmier dans le ses qui peuvent l’être pour pouvoir teur Thomas Rimmele, chef du si la situation s’est tendue, rien de ver, à l’issue de cette crise. » 
tre 286 une semaine plus tôt. même établissement, Thomas les réutiliser », rapporte­t­il. service d’anesthésie­réanima­ comparable, à ce stade, avec ce qui camille stromboni
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DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 coronavirus | 9

Dans le Grand­Est meurtri, on entrevoit la fin du pic


Avec près de 1 200 décès, la région a été la première et la plus durement frappée par la pandémie. Massivement
réorganisé dans l’urgence, son système de soins n’a évité la rupture que grâce aux déplacements de patients

U ne lueur au bout du tun­


nel », et une perspective
de fin du pic épidémique
au 25 avril. C’est avec une voix
« NOUS RENVERRONS 
L’ASCENSEUR ET NOUS 
des appels au 15 depuis quelques
jours. « Pour la première fois, on a
eu un lit libre vingt­quatre heures,
aujourd’hui j’en ai même deux »,
109 malades sur les 156 transférés
au­delà des frontières françaises.
Un effort salué par M. Lannelon­
gue, qui promet : « Nous renver­
séjours des patients sévèrement
atteints, anticipe le retour des pa­
tients déplacés ou l’afflux de ceux
venus d’ailleurs dans la région.
quelque peu soulagée que le pré­ NOUS ACQUITTERONS se félicite­t­il, louant notamment rons l’ascenseur et nous nous ac­ Du côté de la médecine de ville
sident de l’agence régionale de l’efficacité du confinement, qui a quitterons de notre dette si néces­ également, la désertion des cabi­
santé (ARS) du Grand­Est, Christo­ DE NOTRE DETTE  permis, en limitant les transmis­ saire. » Une centaine de patients nets médicaux du fait du confine­
phe Lannelongue, a enfin pu an­ sions, de diminuer la « vague ». ont également été accueillis dans ment fait craindre « un rebond,
noncer quelques bonnes nouvel­
SI NÉCESSAIRE » Il y a de quoi : la région a frôlé la les régions moins touchées, Cen­ avec tous les gens qui ont été mal
les, lors d’un point presse par télé­ CHRISTOPHE LANNELONGUE catastrophe sanitaire à plusieurs tre­Val de Loire, Nouvelle­Aqui­ suivis, ce qui peut avoir des consé­
phone vendredi 3 avril. président de l’agence régionale reprises. Avant la crise, elle comp­ taine ou Occitanie, pour partie quences », redoute le docteur Kief­
« Je pense qu’on va passer le pic, de santé du Grand-Est tait 465 lits équipés pour la réani­ grâce à l’aide de l’armée dans le fer­Desgrippes, qui regrette que la
les conditions restent très dures mation, un nombre largement in­ cadre de l’opération « Morphée ». médecine de ville ait été la
dans la région, dans beaucoup des suffisant pour faire face à un af­ « Sans cet effort nous n’aurions pas « grande oubliée » de la crise.
grands hôpitaux on est sur le fil du La situation reste contrastée : flux de patients sans précédent. réussi », reconnaît le directeur de En ville ou à l’hôpital, les méde­
rasoir, on tient par les transferts de l’ouest de la région, de Metz à Cette capacité a été presque tri­ l’ARS. Ce qui n’a pas empêché cer­ cins de l’Est, qui ont souffert,
patients (…). Mais les indicateurs et Reims (Marne), demeure en forte plée en quelques semaines, avec tains couacs. Un transfert entre comme partout en France, du
modèles nous montrent qu’on ap­ tension, au point qu’une dizaine désormais 1 170 lits ouverts, au les hôpitaux de Reims et de Tours manque chronique de matériel de
proche du turning point », a as­ d’élus de Moselle ont solennelle­ prix d’une réorganisation mas­ a ainsi été annulé sur ordre du protection, ont payé un lourd tri­
suré le directeur régional, qui pré­ ment interpellé, lundi, le ministre sive et rapide des grands hôpi­ gouvernement, les patients ont but : quatre sont décédés des sui­
voit cependant encore « dix jours de la santé Olivier Véran sur la « si­ taux régionaux de Mulhouse, Col­ dû faire demi­tour. tes de la maladie.
d’efforts considérables ». tuation très critique » des hôpitaux mar, Nancy ou Metz. Un « effort Les acteurs locaux se gardent ce­ Reste désormais à envisager
L’annonce était d’autant plus at­ de leur territoire et ont demandé incroyable », « sans précédent », as­ pendant de tout triomphalisme, l’après et le déconfinement. Là
tendue que la situation ces der­ plus de transferts. Mais les dépar­ sure M. Lannelongue. car la situation de crise risque de encore, la région sera sans doute
nières semaines dans la région tements les plus à l’est, notam­ durer. « Il faudra du temps avant la pilote : « On est en attente de tests
était des plus noires : à l’avant­ ment le Haut­Rhin et le Bas­Rhin, Un lourd tribut normalisation », prévient le doc­ sérologiques », confirme Gui­
garde de l’épidémie avec l’un des connaissent désormais un « pla­ Dans la plupart des établisse­ teur Cerfon, qui, outre les longs laine Kieffer­Desgrippes. L’ARS
premiers « clusters » de contami­ teau fragile et récent, une ligne de ments, les interventions prévues évoque la question de la « protec­
nation – le fameux rassemble­ crête », se félicite Guilaine Kieffer­ ont été retardées, les patients tion des plus âgés » contre un re­
ment évangéliste de La Porte Desgrippes, présidente de l’Union transférés, tous les locaux pou­ bond de l’épidémie, qui passe là
ouverte chrétienne qui s’est tenu régionale des professionnels de vant accueillir des respirateurs et DU CÔTÉ DE LA MÉDECINE  encore par des dépistages mas­
à Mulhouse (Haut­Rhin) entre le santé (URPS) médecins libéraux. des lits adaptés réquisitionnés au DE VILLE, LA DÉSERTION  sifs. A Colmar, Jean­François Cer­
17 et le 24 février –, l’est de la « On peut enfin commencer à service de la lutte contre l’épidé­ fon, qui n’a pas dételé depuis
France a particulièrement souf­ souffler », confirme, soulagé, mie. Et ces efforts n’auraient sans DES CABINETS DU FAIT trois semaines et enchaîne une
fert. Vendredi 3 avril, on y dénom­ Jean­François Cerfon, anesthésis­ doute pas suffi sans les transferts nouvelle garde ce week­end, a
brait 1 178 décès, alors que te­réanimateur à Colmar et prési­ de patients dans d’autres régions DU CONFINEMENT  d’autres désirs, plus modestes :
4 657 personnes y sont toujours dent du conseil régional de l’or­ françaises ou à l’étranger. L’Alle­ « Je rêve d’aller marcher dans les
hospitalisées pour cause de Co­ dre, qui note une baisse des ad­ magne voisine a été particulière­
FAIT CRAINDRE  Vosges, au grand air. » 
vid­19, dont 949 en réanimation. missions aux urgences comme ment accueillante, en recevant « UN REBOND » samuel laurent

teurs à l’hôpital public Avicenne,


donné 600 masques à celui de
Montreuil, et fourni du matériel
pour retourner les patients adul­
Un bus de transfert de patients sommé de faire demi­tour
tes à l’hôpital pédiatrique Robert­
Debré, à Paris. Un groupe What­ Parti du Grand­Est pour emmener huit malades vers Tours, ce transport n’a pas été jugé prioritaire par le ministère
sApp réunissant six hôpitaux pu­
blics et sept privés a été créé. « On
échange en direct, et on essaie de
trouver une solution entre nous »,
relate M. Gambaro.
La fin de semaine s’achève sur
une accalmie. Depuis deux jours,
L’ histoire illustre les diffi­
cultés de coordination
qu’il peut y avoir entre
Etat, régions et administrations
dans cette crise sanitaire sans pré­
bout d’une heure trente de route,
le chauffeur reçoit un appel du
CHU de Reims, lui ordonnant de
faire demi­tour. A bord du bus,
c’est la stupéfaction. A Tours et à
lits de réa, c’est incompréhensible »,
dénonce le professeur Stéphane
Larré, urologue au CHU de Reims.
Qui a ordonné ce demi­tour ?
Contactée par Le Monde, l’Agence
Ce transfert a été suspendu car il
nécessitait d’être mieux coor­
donné », explique également la di­
rectrice du CHU de Tours, Marie­
Noëlle Gérain­Breuzard.
n’est « pas le cas partout ». « J’es­
père qu’on n’a pas cherché à privi­
légier la région Ile­de­France »,
s’interroge l’élu, pour qui il fau­
dra, après la crise, tirer le bilan et
le rythme des arrivées s’est ra­ cédent. Mardi 31 mars, aux alen­ Reims également. Et depuis, la co­ régionale de santé du Grand Est « donner plus de responsabilités
lenti. « Je ne sais pas si le pic est tours de 10 heures, un bus de la lère ne retombe pas. Louis Ber­ admet un « couac », dommagea­ « Manque de visibilité » aux collectivités ».
derrière car les variations d’un jour compagnie d’autocars Schidler, nard, chef du service des maladies ble tant pour les patients que Le maire de Reims, Arnaud Robi­ Contactée, la direction générale
sur l’autre sont très importantes », aménagé en transport médica­ infectieuses de l’hôpital de Tours, pour l’image donnée de désorga­ net, pharmacologue de formation de la santé assume avoir « annulé,
précise prudemment Martin lisé, part du CHU de Reims. A son a expliqué son incompréhension nisation. Dans un communiqué, et président du conseil de sur­ et pour de très bonnes raisons (…)
Hirsch, sans s’avancer davantage bord, huit patients atteints du Co­ lors d’une téléconférence de elle a expliqué mercredi 1er avril veillance du CHRU de Reims, dé­ de sécurité sanitaire » ce transfert.
sur le nombre de lits qu’il faudra vid­19 et considérés en « pré­réa­ presse : « Nous avions tous ac­ que les patients transportés nonce « un couac administratif et Une opération menée, selon elle,
encore ouvrir. « Nous sommes nimation », ainsi que trois méde­ cepté, la direction générale du n’étaient pas prioritaires. « Ce non médical » : « Le transfert devait « de façon unilatérale, sans concer­
déjà bien au­delà du scénario le cins. Ils font route vers l’hôpital CHU et nous, médecins, d’accueillir sont les services de réanimation avoir lieu avec l’accord de l’ARS des tation », par le CHU de Reims. « Des
plus pessimiste établi il y a dix­ de Tours, qui a accepté de les pren­ ces patients de Reims, qui étaient qui sont les plus en tension en ce deux régions, mais la directrice de patients étaient déjà prévus pour
quinze jours », ajoute­t­il. dre en charge pour délester les hô­ dans le couloir de leur hôpital. » moment, donc on privilégie les l’hôpital de Reims a reçu un mes­ être transférés sur le site identifié
Vendredi soir, 2 375 lits de réani­ pitaux de Reims, saturés comme transferts de malades en réanima­ sage du cabinet du ministre. » Un par le CHU de Reims, qui ne pouvait
mation étaient occupés en Ile­de­ nombre d’autres établissements « Bureaucratie » tion », a précisé Christophe Lan­ geste qu’il ne comprend pas : « Je pas en accueillir en avance de phase
France par des patients atteints de la région Grand­Est. Un trans­ « Quand la réactivité des profes­ nelongue, directeur de l’agence. trouve inconscient de faire revenir sans compromettre les transferts
du Covid­19, soit 790 de plus que fert annoncé la veille par le CHU sionnels de santé de terrain se Surtout, « les échanges interré­ ce bus », fustige­t­il, regrettant le prioritaires à venir », justifie­t­elle.
samedi dernier. Les prochains de Reims dans un communiqué. heurte à la bureaucratie pari­ gionaux sont préalablement sou­ « manque de visibilité » sur la ques­ Et d’assurer que la stratégie de
jours seront décisifs. « Je suis téta­ Quelques jours plus tôt, le sienne. Juste honteux ! », a réagi, mis à l’autorisation du centre de tion des transferts de patients. transferts de patients, « essentielle
nisé par un confinement qui se re­ 27 mars, un autre autocar avait sur Facebook, la section CGT du crise sanitaire du ministère de la Pour le maire de Reims, qui pré­ pour pouvoir assurer la prise en
lâcherait, confie Aurélien Rous­ déjà fait la route jusqu’à Orléans CHU de Reims. « Imposer le retour santé, ce qui n’était pas le cas ». side également la Fédération hos­ charge » de tous, « se déroule bien »,
seau. A la moindre vague de plus, pour transporter six autres pa­ d’un bus Covid de huit malades qui « C’est le PC de crise à Paris, auprès pitalière de France (FHF) dans la mais nécessite « une organisation
on va être en danger. »  tients. Mais, si ce premier trans­ a nécessité un gros travail d’équi­ du directeur général de la santé région, si « les établissements de fine, qui associe une régulation ré­
françois béguin port s’est déroulé sans problème, pes surchargées alors que le CHU M. Salomon, qui pilote les trans­ l’Est ont su anticiper et tripler le gionale, et un pilotage national ». 
et chloé hecketsweiler ce n’est pas le cas du second : au de Reims et la région manquent de ferts entre différentes régions (…). nombre de lits de réanimation », ce samuel laurent

Epidémie de Covid-19 : situation au 3 avril, 14 heures


DÉCÈS À L’HÔPITAL HOSPITALISATION HOSPITALISATIONS PAR DÉPARTEMENT COMPARATIF EUROPÉEN
ET RÉANIMATION pour 100 000 habitants

5 091
Italie France Espagne
27 302 Guadeloupe 14 000
Allemagne Royaume-Uni
14 681 morts
de 150 à 154,8 en Italie 12 000
de 100 à 150
11 198 morts
depuis le 1er mars Personnes de 50 à 100 Martinique en Espagne 10 000
hospitalisées
de 25 à 50
de 10 à 25 8 000
RETOUR À DOMICILE Mayotte Les données 6 507 morts*
moins de 10 en France
14 007 commencent au 10e décès. 6 000
En réanimation 1 275 morts
La Réunion en Allemagne
et en soins intensifs 4 000
2 972 Petite couronne 3 611 morts
au Royaume-Uni
6 556 Guyane (jour 20) 2 000
816
771
0
18 mars 3 avril 18 mars 3 avril Jour 0 Jour 10 Jour 19 Jour 27 Jour 38

Infographie Le Monde Sources : Santé publique France, Johns Hopkins University * Chiffre comprenant les 5 091 décès à l'hôpital et les 1 416 décès en Ehpad (chiffres encore partiels)
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10 | coronavirus DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

A l’hôpital de Saint­Denis, le désarroi des soignants


Face au Covid­19, le personnel souffre du « même sentiment d’impuissance qu’au début du sida »

REPORTAGE La chambre

L
a veille encore, tous les
lits étaient occupés par
mortuaire est
des patients infectés par saturée. Il a fallu
le Covid­19, et le person­
nel soignant courait de l’un à
louer trois
l’autre. « C’était dingue, une vraie camions
fourmilière, avec des bip­bip de
partout », raconte un médecin. En
frigorifiques
ce vendredi 3 avril, le calme est
brièvement revenu dans la salle
de déchocage des urgences de rement. Les aides­soignantes
l’hôpital public Delafontaine, à doivent désormais laver et ha­
Saint­Denis (Seine­Saint­Denis). biller le défunt avec ses vête­
Une jeune infirmière en blouse ments, ce qu’elles n’avaient ja­
verte en profite pour trier le ma­ mais eu à faire jusqu’ici − les
tériel avant un nouvel afflux. C’est pompes funèbres s’en char­
son premier jour de reprise, après geaient. Elles doivent ensuite
avoir été elle­même frappée par le mettre le corps dans une housse
Covid­19. « J’appréhende ce retour, mortuaire, puis laver la housse à
le flux des patients, leur état de la javel.
gravité, surtout chez les personnes « Tu te rends compte ? On doit le
jeunes », confie Meriem Mefrou­ mettre dans un sac ! Et en plus pas­
che, les traits tirés derrière son ser le pschitt de javel dessus… Ça
masque de ski − un don reçu la déshumanise », s’étrangle Sabira
veille pour pallier la pénurie de Blaszezykowska, aide­soignante
lunettes de protection. Avant de de 51 ans. Sa collègue Geneviève
partir en arrêt­maladie, la jeune Jahns, infirmière « diplômée
femme avait dû intuber un pa­ en 1984 », opine : « D’habitude on
tient de 27 ans sans antécédents voit ça à la télévision. C’est du ja­
médicaux. « Ça m’a beaucoup per­ mais pratiqué. »
turbée. On se dit que ça peut mal se Les deux soignantes, pyjama
passer pour nous aussi, pas seule­ bleu et charlotte sur la tête, ont en
ment pour les personnes âgées. » revanche refusé de faire ce qu’on
C’est la première fois qu’elle est leur a demandé ces derniers
aussi déstabilisée, dit­elle. jours : prendre des photos des pa­
Cette infirmière a pourtant tients, malades et morts, pour en­
connu les attentats du 13 novem­ voyer une dernière image aux fa­
bre 2015 et l’afflux des blessés de­ Sabira Blaszezykowska (assise), aide­soignante, à l’hôpital Delafontaine de Saint­Denis, le 3 avril. BENJAMIN GIRETTE POUR « LE MONDE » milles. Elles ont prévenu leurs
puis le Stade de France, situé à chefs : « Hors de question. »
deux pas. « Mais là, c’est encore
une autre médecine de guerre, de nombreux soignants ont reçu le matin même par l’hôpital. réa, c’est très compliqué, parce que Face à l’arrivée massive et conti­ « Sentiment d’impuissance »
assure­t­elle. Pendant les atten­ changé de discipline médicale. « C’est bien, mais il manque des les procédures habituelles sont nue des malades, les critères de L’idée est venue de la responsable
tats, il y avait la peur et l’horreur, Une prouesse. D’un étage à poches, c’est pas pratique », re­ souvent des échecs », reconnaît, gravité ont été revus à la baisse. de l’équipe de soutien et d’accueil
mais on savait comment soigner. l’autre, pourtant, c’est le désarroi marque la jeune femme. Elle s’en décontenancé, le chef du service, « Les capacités sont si limitées et des familles des malades, Isabelle
Là, on tâtonne. » Tous les person­ qui domine. contentera malgré tout : l’établis­ Jérôme Aboab. « On est complète­ l’épidémie si imprévisible qu’on Marin. Pour cette jeune retraitée,
nels de cet hôpital disent leur « Les trois derniers jours ont été sement est en rupture de stock, ment démunis face à ça, renchérit laisse des personnes dans les éta­ revenue en renfort au début de la
sentiment d’impuissance face extrêmement difficiles, avec des et a décidé de se fabriquer lui­ sa collègue. On essaye, mais ça ges alors qu’il y a trois semaines, crise, c’est une façon d’aider les
au nouveau coronavirus. patients présentant des symptô­ même des surblouses avec des marche pas. » Malgré l’assistance avec les mêmes critères, on les proches à faire le deuil.
Depuis le 13 mars, la vague des mes de détresse respiratoire sacs plastiques. des respirateurs, les patients aurait envoyées en réa », recon­ « Des Africains étaient horrible­
personnes contaminées a sub­ aigus », explique Simon Escoda, meurent du manque d’oxygène. naît Jérôme Aboab. Pour l’heure, ment choqués qu’on leur propose,
mergé l’établissement, installé pédiatre reconverti temporaire­ « On essaye, mais ça marche pas » « Mais ils ne suffoquent pas, pré­ seuls « trois ou quatre » malades donc on n’a pas insisté, mais en réa,
dans le désert médical de la Seine­ ment en chef des urgences adul­ Dans la salle de réanimation, pas cise le médecin réanimateur. Ils sont sortis de réanimation. d’autres familles nous l’ont de­
Saint­Denis. « On voit beaucoup tes. « Sur 100 à 120 passages quoti­ un bruit, ou presque. Les cinq in­ sont dans un coma profond et ne Les morts, eux, s’accumulent. mandé, dit­elle. Quand vous ne
de familles où plusieurs généra­ diens, 60 % à 70 % nécessitent firmières et aides­soignantes en se rendent comptent de rien. » Depuis le début de la crise, 45 pa­ pouvez pas guérir quelqu’un, le plus
tions vivent ensemble pour des rai­ d’être hospitalisés. D’habitude, blouse verte surveillent les Moyenne d’âge des personnes tients sont décédés du Covid­19 important, c’est tout le reste : les
sons culturelles, remarque Fran­ c’est autour de 20 %. » L’angoisse écrans. Un brancard passe discrè­ en réa : 65 ans. « C’est largement dans l’hôpital. La chambre mor­ proches, la famille, les symboles… »
çois Lhote, directeur médical de le réveille la nuit, d’autant que, tement. Les surchaussures en pa­ plus jeune que d’habitude, entre tuaire est saturée, au point qu’il a Isabelle Marin a aussi mis sur
la cellule de crise. Ces “clusters” pour l’heure, le pic épidémique ne pier étouffent le bruit des pas. Le 70 et 80 ans », observe Solène, lu­ fallu louer trois camions frigorifi­ pied des conversations entre les
familiaux sont renforcés par la semble pas encore atteint. Les pa­ silence est d’autant plus grand nettes rondes et masque FFP2 ques pour entreposer les corps. malades et leur famille sur What­
précarité : beaucoup de logements tients, entre 40 et 70 ans, arrivent qu’avec le risque de contagion, bien en place. Un patient de Les véhicules sont postés à l’en­ sApp. Une mère et sa fille ont ainsi
sont suroccupés et insalubres. » la peur au ventre : « Ils nous de­ aucune famille n’est autorisée à 40 ans, sans antécédent, a suc­ trée, entre deux tentes de fortune, pu échanger à distance. « C’était
Face à l’afflux de malades, le mandent si certains sortent vi­ venir à l’hôpital, sauf quand leur combé. « Il s’est dégradé relative­ pour que le personnel puisse tra­ très émouvant, elles pleuraient et se
centre hospitalier a dû se réorga­ vants de l’hôpital. » L’établisse­ proche est en fin de vie, ou mort. ment brutalement », se souvient vailler à l’abri des curieux. Les dé­ souhaitaient du courage mutuelle­
niser intégralement. En dix jours, ment comptait, jeudi, 235 mala­ Sur les chambres, des affichettes Jérôme Aboab. Il n’a pas d’expli­ cès sont si nombreux et rappro­ ment. » Elle qui travaillait en soins
six « unités Covid­19 » ont été des du Covid­19. Il est désormais indiquent le traitement : « cura­ cation. « Ce qu’on constate, c’est chés que des soignants disent palliatifs observe le désarroi des
créées, soit 150 lits. Le service de au maximum de ses capacités. risé ». « Tous nos patients sont que les formes graves sont vrai­ avoir l’impression d’être « débor­ soignants. « On retrouve le même
réanimation est passé de 18 à Dans les couloirs, une infir­ dans un coma artificiel », précise ment très graves, et que le désen­ dés par une masse ». sentiment d’impuissance qu’on
32 lits. Recomposées, les équipes mière profite d’un bref moment Solène, l’une des infirmières. gagement de la réa est très lent. » La mort a envahi leur quoti­ avait au début du sida. Sauf que là,
médicales se sont, elles aussi, de répit pour essayer une sur­ Ici aussi, le personnel soignant Chaque patient reste en dien. Le protocole pour les décès ça concerne tout le monde. » 
adaptées : du jour au lendemain, blouse blanche zippée, un don est désemparé face au virus. « En moyenne quatorze jours. du Covid­19 leur pèse particuliè­ faustine vincent

La Seine­Saint­Denis confrontée à une inquiétante surmortalité


Les fragilités sociales de ce département populaire, sous­doté en équipements médicaux, le rendent vulnérable à l’épidémie

L e directeur général de la
santé, Jérôme Salomon,
l’a annoncé jeudi 2 avril :
la Seine­Saint­Denis fait partie
des départements les plus tou­
Selon Santé publique France,
208 personnes sont mortes du
Covid­19 en Seine­Saint­Denis
(département qui compte 1,6 mil­
lion d’habitants) entre le 1er mars
« Il est très
difficile de
s’isoler, y
se mettre en place » dans certains
quartiers, concède la maire de
Bondy, aujourd’hui, elles sont
« relativement bien respectées »,
souligne Stéphane Peu, député
Saint­Denis, Stéphane Troussel.
D’où la présence de « clusters fa­
miliaux ».
Autre réalité trop souvent ba­
layée : « Les infirmières, les caissiè­
faillite de l’Etat » dans ce départe­
ment. Le 93 compte en effet trois
fois moins de lits de réanimation
qu’à Paris. Les patients n’en res­
tent pas moins orientés vers des
chés par un excès de morta­ et le 2 avril. C’est moins qu’à Paris compris au sein communiste de Seine­Saint­De­ res, les aides­soignantes, les agents hôpitaux qui disposent de davan­
lité « exceptionnel » lié à l’épidé­ (455 décès pour 2,3 millions d’ha­ nis, qui dit ne pas avoir été d’entretien, les intérimaires, les tage de capacités d’accueil.
mie de Covid­19. bitants) et dans le Val­de­Marne
des familles » « étonné » par l’annonce de Jé­ agents de sécurité, les livreurs… Mais les « grandes fragilités » des
Derrière cette déclaration, un (211 pour près de 1,4 million d’ha­ STÉPHANE TROUSSEL rôme Salomon. bref, tous ceux qui font tenir la habitants issus des quartiers po­
chiffre, celui de l’Insee : + 63 %. bitants), mais plus que dans président du conseil La multiplication des inhuma­ France debout aujourd’hui, tous pulaires en font un public « à ris­
C’est la hausse des décès trans­ l’Essonne (80 pour 1,3 million départemental de Seine- tions au cimetière intercommu­ ceux qui vont au front et se met­ que, souligne Olivier Klein, maire
mise par voie dématérialisée en­ d’habitants). Saint-Denis nal des Joncherolles, à Ville­ tent en danger, ils viennent des socialiste de Clichy­sous­Bois. Ils
tre la semaine du 14 au 20 mars Plusieurs facteurs expliquent taneuse, l’a incité à demander au quartiers populaires, ce sont des souffrent davantage de diabète,
et celle du 21 au 27 mars. Il s’agit cette progression. Deuxième préfet du 93 à ce qu’une en­ habitants du 93 ! », martèle M. Peu. d’obésité et de diverses maladies
de la plus forte progression heb­ département le plus peuplé d’Ile­ Corrèze », relève Mme Thomassin, treprise soit réquisitionnée chroniques, ce sont des facteurs
domadaire, devant la Haute­ de­France après Paris, le 93 est qui pointe une autre difficulté. afin de construire au plus vite des « Un désert médical » aggravants du Covid­19 ». « Ils ont
Marne (+ 54 %), le Val­d’Oise aussi le plus jeune : 30 % de la Avec la fermeture des mar­ caveaux. L’épidémie de Covid­19 creuse les par ailleurs tendance à attendre
(+ 47 %) ou encore la Moselle population a moins de 20 ans. Un chés alimentaires, ces popula­ Le « retard à l’allumage » du inégalités sociales et met en lu­ avant d’aller chez le médecin ou à
(+ 45 %). « D’ordinaire, je signe facteur qui pourrait être favorable tions se concentrent de fait sur confinement n’explique pas à lui mière les inégalités sanitaires. l’hôpital, car ils craignent notam­
trois à quatre certificats d’inhu­ – les jeunes étant moins touchés un ou deux points de ravitail­ seul cette « surmortalité ». « Loge­ « La Seine­Saint­Denis est un dé­ ment que ça coûte trop cher, expli­
mation par semaine, raconte par le coronavirus que les person­ lement. Bondy Nord compte ments exigus, familles nombreu­ sert médical, nous sommes sous­ que Mohamed Gnabaly, maire
Sylvine Thomassin, maire socia­ nes âgées – mais qui se révèle épi­ ainsi 21 000 habitants et un seul ses… Il est très difficile de s’isoler, y dotés en tout », tonne le député, (sans étiquette) de l’Ile­Saint­De­
liste de Bondy. Depuis deux semai­ neux. « Il est plus difficile de confi­ supermarché. compris au sein des familles », rappelant les conclusions du rap­ nis. Résultat, ils sont souvent pris
nes, j’en signe trois à quatre par ner des jeunes de 20 ans en zone Si le respect des règles du confi­ fait observer le président du con­ port parlementaire publié en en charge très tard. » 
jour, je n’ai jamais vu ça. » urbaine dense que des retraités en nement a mis « un peu de temps à seil départemental de Seine­ mai 2018 pointant du doigt « la louise couvelaire
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DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 coronavirus | 11

Pourquoi il faut intensifier l’effort de « guerre »


Avant d’évoquer les modalités du déconfinement, la priorité doit être de limiter les chaînes de contamination

ANALYSE il ne faudrait alors plus parler


d’épidémie, mais d’endémie. Pour
Avec, à la clé, des dizaines, des cen­
taines de milliers de décès. Pour ce
« Il faut tester, auraient été infectées, même si le
résultat du test est négatif) ; troisiè­
pour tous les patients diminuera
les risques de transmission au sein

A
dire vrai, l’on a parfois filer la métaphore guerrière, on fi­ faire, a­t­il insisté en se référant à tracer, isoler mement, ceux qui ont été exposés ; d’une famille. Convertir les hôtels
du mal à comprendre nirait par s’installer dans une ce qui se fait actuellement en Espa­ quatrièmement, ceux qui n’ont pas aujourd’hui vides en des centres de
la stratégie suivie par le forme de cohabitation avec l’en­ gne, « les personnes positives doi­
et mettre été, à notre connaissance, infectés quarantaine pour héberger ceux
gouvernement pour nemi. Cela arrive dans certains cas. vent être hébergées dans des struc­ en quarantaine ou exposés ; et cinquièmement, qui ont été exposés et les séparer
lutter contre l’épidémie de Co­ Le parasite de la gale, les poux, les tures telles que des hôtels ». « On ceux qui ont guéri après avoir été de la population générale pour
vid­19. Le président de la Républi­ lentes sont endémiques. C’est en­ peut casser cette épidémie si l’on
ceux qui infectés et qui ont développé une deux semaines ; ce type de quaran­
que avait expliqué qu’il s’agissait nuyeux, chacun le sait, mais ce isole les personnes positives, ainsi doivent l’être » immunité adéquate. » taine restera une solution envisa­
d’une « guerre » qu’il importait de n’est pas mortel. A la différence du que celles qui ont été en contact « Nous devons agir, poursuit­il, geable tant que l’épidémie n’aura
ÉRIC CAUMES
gagner. « A n’importe quel prix », coronavirus. M. Philippe va donc avec elles », a­t­il ajouté. en nous basant sur l’observation pas explosé dans la région ou la
chef du service des maladies
avait ajouté Emmanuel Macron. un peu vite en besogne en évo­ des symptômes, sur des examens, ville environnantes. »
infectieuses à l’hôpital
L’emploi de ce mot avait été criti­ quant dès à présent les modalités « Six conditions » des tests (pour le moment, l’ana­ « Pouvoir identifier ceux qui ap­
de la Pitié-Salpêtrière
qué, mais il disait bien quel est du déconfinement. Un peu Sur le même plateau de télévision, lyse d’une réaction en chaîne par partiennent au cinquième groupe
l’objectif final : vaincre l’épidé­ comme si, en 1915, Clemenceau le professeur Eric Caumes, chef du polymérase pour détecter l’ARN du – ceux qui ont été infectés, sont
mie, sinon terrasser le virus, au s’était concentré sur la reconstruc­ service des maladies infectieuses à virus) et l’identification des per­ guéris et ont développé une immu­
moyen d’un traitement ou d’un tion de la France. l’hôpital de la Pitié­Salpêtrière (Pa­ La quatrième condition vaut sonnes entrées en contact avec des nité adéquate – nécessite le déve­
vaccin efficaces. L’heure est à la mobilisation gé­ ris), a martelé un message simi­ d’être citée in extenso. Elle est ti­ malades, nous pourrons ainsi sa­ loppement, l’homologation et le
Devant la mission d’information nérale. De plus en plus de voix, laire. « Il faut tester, tester, tracer, trée : « Classer la population en voir qui appartient à chacun des déploiement de tests sérologiques,
sur le Covid­19, qui s’est réunie aujourd’hui, s’élèvent pour que isoler et mettre en quarantaine » cinq groupes et définir ce qui con­ quatre premiers groupes. Hospita­ précise­t­il. Prendre de telles me­
pour la première fois le 1er avril, à soient mises en œuvre au plus vite ceux qui doivent l’être, a­t­il dé­ vient à chacun ». « Premièrement, liser ceux qui sont sévèrement ma­ sures permettrait de faire un
l’Assemblée nationale, le premier des stratégies dites « d’épidémio­ claré. « Dans une ville comme Paris, écrit le professeur Fineberg, nous lades ou les plus à risque. Etablir grand pas en avant et de redémar­
ministre a usé d’un autre vocabu­ logie d’action ». Jeudi 2 avril, sur les hôtels sont sous­utilisés de ma­ devons identifier ceux qui sont in­ des infirmeries dans les palais des rer certains secteurs de l’économie
laire. « Il est probable que nous ne LCI, le professeur William Dab, an­ nière incroyable », a dit le profes­ fectés ; deuxièmement, ceux que congrès inoccupés, par exemple, rapidement et sans danger. »
nous acheminions pas vers un dé­ cien directeur général de la santé seur Caumes, ajoutant en subs­ l’on soupçonne d’être infectés pour soigner ceux qui ne sont que C’est ainsi que l’on doit se battre
confinement général, en une fois, et épidémiologiste de renom, a tance qu’en ne cassant pas ces mi­ (c’est­à­dire, les personnes qui pré­ faiblement ou modérément mala­ contre le coronavirus. En appli­
partout et pour tout le monde », a ainsi déclaré qu’en étant « sérieux crochaînes de contamination, au sentent des signes et des symptô­ des ou à faible risque ; mettre sur quant avec le maximum de rigu­
déclaré Edouard Philippe, ajoutant et rigoureux », nous pourrions évi­ sein des familles, mais surtout au mes laissant penser qu’elles pied une infirmerie d’isolement eur des stratégies globales que
que plusieurs « hypothèses » préva­ ter qu’in fine « 60 % de la popula­ sein d’institutions telles que les connaissent bien les épidémiolo­
lent. « Nous avons demandé à plu­ tion » finisse par être infectée. Ehpad, on laisserait se développer gistes d’action, seule manière de
sieurs équipes de travailler sur cette d’innombrables foyers infectieux. Edouard Philippe en « territoire inexploré » préserver autant que faire se peut
question, a­t­il ajouté, en étudiant Au moment où ces deux méde­ le système de prise en charge hos­
l’opportunité, la faisabilité d’un dé­ cins réputés s’exprimaient, le Le premier ministre, Edouard Philippe, a prévenu, lors d’une réu- pitalier, et, singulièrement, la ca­
confinement qui serait régionalisé, « Les personnes New England Journal of Medicine, nion en ligne avec les députés de La République en marche (LRM) pacité de prise en charge des servi­
qui serait sujet à une politique de la plus prestigieuse revue médi­ vendredi 3 avril, qu’avec le coronavirus, « nous sommes entrés dans ces de réanimation. Ensuite seule­
tests, en fonction, qui sait, de clas­
positives doivent cale au monde, mettait en ligne un territoire inexploré », sur lequel pèsent de « lourdes menaces sa- ment, on pourra songer à déconfi­
ses d’âge. » être hébergées un éditorial signé par le « pape » nitaire, économique, politique », selon l’AFP. « Il n’y a aucun précé- ner, pourquoi pas de façon
Mettons de côté la faisabilité de de la santé publique américaine, dent à une épidémie de cette ampleur, à un arrêt aussi brutal et progressive, région par région. En
ce qu’envisage le premier minis­
dans des l’ancien directeur de la Harvard massif de l’économie française et de l’économie de nos partenai- sachant que rien ne sera acquis
tre, sur laquelle il y aurait beau­ structures telles School of Public Health, Harvey V. res », a souligné M. Philippe. Les députés LRM vont engager de fa- jusqu’à la découverte d’un traite­
coup à dire, et concentrons­nous Fineberg. Il y récapitule les six çon informelle « une réflexion sur l’après, le jour d’après », a indiqué ment et d’un vaccin efficaces. Sans
sur les « buts de guerre ». Le but, le
que des hôtels » conditions qui permettraient leur patron Gilles Le Gendre, selon lequel, après la crise, « nous de- ces derniers, il y restera un risque
seul but, est de tenter de venir à WILLIAM DAB d’« écraser la courbe » de l’épidé­ vrons concilier une obligation de réparation du pays » et une « trans- pour que l’épidémie redémarre. 
bout de l’épidémie. Faute de quoi, épidémiologiste mie en dix semaines. formation longue » sur l’écologie, l’éducation ou l’économie. franck nouchi
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12 | coronavirus DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

Le monde politique frappé


le Covid­19 à l’issue de la campa­ patron des députés LRM, Gilles Le
gne électorale et du premier tour Gendre. Quand il dispose d’infor­
des municipales. Dès le 18 mars, le mations fiables sur l’état de santé
député « insoumis » de Seine­ d’un député infecté, il prévient le

par la maladie et la mort


Saint­Denis, Eric Coquerel, s’in­ reste du groupe, à l’occasion
quiétait de cette étrange période d’une de leurs réunions par visio­
ayant précédé le confinement : conférence. « On est tous dans
« On a été prudents mais on a une forme de gravité, ajoute M. Le
continué à faire des réunions, à Gendre. Cela crée un climat d’an­
Les partis politiques ont vu le Covid­19 contaminer plusieurs faire campagne… Aujourd’hui,
c’est une hécatombe chez les mili­
xiété, que l’on apprend à dépasser
en étant dans l’action. »
de leurs membres. Et ils ont perdu quelques­unes de leurs figures tants. »
A la colère se mêle une interro­
Au Rassemblement national, on
touche du bois. « On a l’impres­
gation : ont­ils été imprudents ? A sion d’être passés entre les gout­
Paris, sur la liste de LRM dans le tes », affirme le conseiller de Ma­

I
ls se sont levés dans un Hé­ A l’Assemblée nationale, qui fut date LR à Paris, et les ténors du 16e arrondissement, 9 des 39 co­ rine Le Pen et député européen
micycle triste et froid, aux un foyer d’infection important, on parti, il n’était pas question de ra­ « On ne peut pas listiers ont été infectés par le Co­ Philippe Olivier. Le parti d’ex­
trois quarts vide. Au banc ne compte plus les parlementaires ter le show de Nicolas Sarkozy, se laisser vid­19, dont la chef de file, Hanna trême droite compte bien deux
des ministres, ce mardi malades. Le dernier bilan, établi dont la présence sur scène est Sebbah. Tous sont guéris ou en jeunes conseillers régionaux ma­
31 mars, le chef du gouverne­ mi­mars, faisait état de 18 députés rare, désormais. Pour se confor­ submerger par passe de l’être, mais l’épidémie a lades dans le Grand­Est, mais
ment, Edouard Philippe, visage infectés. Mais beaucoup n’ont pas mer aux règles d’alors, pas plus l’émotionnel. assombri la fin de la campagne. « pas de cadre » à ce stade.
marqué et barbe blanchie, la tête cherché à se faire dépister ou sont de mille militants ont pu entrer. « Cette épidémie nous confronte à Au­delà des effets du virus lui­
baissée, le ministre de la santé, tombés malades depuis, sans le Et chacun a tenté de respecter les Il y aura encore notre vulnérabilité », résume le même sur les corps et les esprits,
Olivier Véran, droit comme un pi­ dire. Au Sénat, le patron des séna­ gestes barrières, en évitant de se beaucoup de maire (LR) d’Antibes, Jean Léo­ le monde politique s’interroge
quet, et, juste derrière, un pas en teurs La République en marche saluer de trop près. Mais « on netti, qui se souvient avoir décidé sur son utilité dans cette période
retrait, le ministre des relations (LRM), François Patriat, recense de était tout de même assis les uns à tristes histoires », de faire médecine après avoir lu confinée. « C’est quoi le devoir
avec le Parlement, Marc Fesneau. son côté 3 sénateurs infectés sur côté des autres », rappelle le vice­ dit un conseiller La Peste d’Albert Camus. d’exemplarité de l’élu dans un mo­
Au­dessus d’eux, disséminés, une 24, au sein de son groupe. « La président de la région Ile­de­ ment où l’on demande de rester
dizaine de députés, pas davan­ classe politique n’est pas au­dessus France, Frédéric Péchenard, an­ de l’exécutif « Un climat d’anxiété » chez soi ?, interroge le maire de
tage, pour d’évidentes raisons sa­ de la vague, observe­t­il. Pour une cien directeur général de la police Depuis l’annonce du confine­ Crest (Drôme), Hervé Mariton.
nitaires. Au perchoir, le président fois, le peuple ne pourra pas dire : nationale. ment, les QG des partis ont été dé­ C’est quoi le courage dont la dé­
de l’Assemblée nationale, Richard tous planqués ! » Ce soir­là, se sont croisés au pied des dans notre entourage », té­ sertés. Mais les responsables de monstration ne peut pas être phy­
Ferrand, évoque les morts du Co­ Particulièrement touché, le de la scène, le président du parti, moigne la présidente, Brigitte ces derniers tentent malgré tout sique ? » Certains maires ont
vid­19, et leurs familles désolées. parti Les Républicains (LR) a enre­ Christian Jacob, l’ancienne plume Klinkert, qui se démène pour de maintenir le lien avec élus et tranché la question en refusant
« La pandémie a aussi endeuillé gistré 15 députés malades, parmi de Nicolas Sarkozy Henri Guaino, trouver des lits, des masques ou militants. Tiré d’affaire, le patron de quitter leur bureau et leur
notre République », ajoute­t­il en lesquels Christian Jacob, Michel le député du Val­de­Marne Michel des surblouses pour les hôpi­ du parti Les Républicains, Chris­ mairie fantomatique. C’est no­
rendant hommage à l’ancien dé­ Herbillon, Constance Le Grip et Herbillon, ou le maire de Meaux, taux. Le département a perdu un tian Jacob, l’un des premiers à tamment le cas du maire (UDI) de
puté LR Patrick Devedjian, prési­ Valérie Boyer. Mais aussi des élus Jean­François Copé. Certains sont habitant sur mille depuis le dé­ avoir contracté le virus, s’emploie Laon, Eric Delhaye, dont les ad­
dent du conseil départemental locaux comme le maire de Nice, tombés malades quelques jours but de l’épidémie. « On dit que la désormais à « remonter le moral joints ont été confinés, dont
des Hauts­de­Seine, décédé dans Christian Estrosi, ou encore la après le meeting. « Impossible de mort fait partie de la vie mais des troupes ». Il fait le tour des pré­ deux avec les symptômes du Co­
la nuit du 28 au 29 mars. Et puis, candidate LR à Marseille, Martine dire si j’ai contracté le virus ce pour un responsable politique, sidents de fédérations, pour pren­ vid­19. « Nous sommes des fantas­
le silence se fait. Vassal. Mais c’est surtout la mort jour­là », tempère l’un d’eux, qui elle représente un drame, un dre le pouls du terrain et des élus sins de la République, proclame­
Depuis le début de l’épidémie, le de l’ancien ministre Patrick Deve­ confie en avoir « bavé » pendant échec », poursuit l’élue. contaminés. t­il. On croule sous les demandes
monde politique n’échappe pas djian qui a été un choc. « Ça me dix jours au fond de son lit, avec Il y a quelques jours, Brigitte Même chose au PS, où l’on dé­ des administrés. Le fait que des
au Covid­19. Et doit apprivoiser la fait penser à la grippe espagnole une fièvre entêtante. Klinkert a téléphoné au président plore le décès de deux maires. élus ou des agents municipaux
maladie, parfois la mort. En pre­ qui a emporté Apollinaire, observe de l’Assemblée des départements Confiné chez lui, en Seine­et­ soient malades est le signe cet en­
mière ligne sur le terrain, après le député LR de Vaucluse, Julien Hôpitaux débordés et saturés de France (ADF), Dominique Bus­ Marne, le premier secrétaire, Oli­ gagement. »
avoir été très exposés pendant la Aubert. Toutes les morts sont tra­ Depuis le début de l’épidémie, la sereau, pour lui raconter ce qui se ver Faure, passe ses journées au Au sommet de l’Etat, les
campagne municipale, les élus lo­ giques mais quand une personne France compte déjà plus de passait dans les hôpitaux alsa­ téléphone pour s’enquérir des conseillers de l’exécutif chargés
caux sont particulièrement tou­ connue de tous s’en va, cela de­ 6 500 morts. Et la peur du virus ciens, débordés et saturés. Le récit uns et des autres. « Depuis la débâ­ des élus reçoivent des informa­
chés. Souvent âgés, une dizaine vient plus réel encore. » continue de se propager, insi­ de cette « détresse » a fait pleurer cle électorale de 2017, celles et ceux tions des préfets ou appellent les
de maires contaminés par le virus Premier parlementaire à avoir dieuse. « Ça crée une ambiance, l’ancien ministre. qui sont restés au PS y sont atta­ maires, patrons de collectivités
ont déjà succombé. D’autres, en contracté le virus, le député LR du quelque chose qui rôde… Comme Au Parti communiste, on pleure chés et ont des relations amicales ou parlementaires, pour prendre
nombre, maires ou adjoints, se Haut­Rhin, foyer de l’épidémie, une peste dans toutes les têtes », aussi. En un seul week­end, le entre eux, relate un permanent. des nouvelles des malades,
trouvent en réanimation, à l’hôpi­ Jean­Luc Reitzer, 68 ans, est tou­ observe un ministre. Le prési­ vieux parti a perdu deux figures : Alors, tout le monde prend des « quelle que soit l’étiquette politi­
tal. « Chez les élus locaux, ça tape jours hospitalisé à Mulhouse en dent de la région PACA, Renaud Daniel Davisse, qui fut maire de nouvelles. » Au siège à Ivry­sur­ que ». « Nous ne sommes pas diffé­
dur », admet un ministre. réanimation, dans un état sé­ Muselier, reconnaît qu’il a eu Choisy­le­Roi (Val­de­Marne), fief Seine (Val­de­Marne), un petit rents devant le virus, observe l’un
Au sommet de l’Etat, trois mem­ rieux. Parmi les élus LR contami­ peur quand il a ressenti les pre­ du communisme municipal, en­ groupe de salariés appellent quo­ d’eux. Mais on ne peut pas se lais­
bres du gouvernement ont an­ nés, un certain nombre s’était miers symptômes, en février. tre 1996 et 2014, et Jean­Charles tidiennement les secrétaires fé­ ser submerger par l’émotionnel, il
noncé qu’ils avaient été contami­ rendu le 9 mars au dernier mee­ « Pas pour moi, assure le méde­ Nègre, cadre historique du PCF, déraux pour relayer les informa­ faut avancer, gérer. Il y aura en­
nés : Franck Riester, Emmanuelle ting de Rachida Dati, dans l’im­ cin, mais pour tous ceux que j’ai l’une des éminences grises de la tions du parti et s’inquiéter des core beaucoup de tristes histoi­
Wargon et Brune Poirson. Pre­ mense salle Gaveau, au cœur du vus, je me suis demandé si je n’al­ place du Colonel­Fabien. Le dé­ malades. Installée au lendemain res. » Lui aussi en lien avec de
mier atteint, le ministre de la cul­ 8e arrondissement. Pour la candi­ lais pas être un foyer à moi tout puté de La France insoumise (LFI) du congrès de 2018, une boucle nombreux parlementaires, le mi­
ture a repris le travail. Tous les seul. » Début mars, un membre de Seine­Saint­Denis, Alexis Cor­ WhatsApp permet également aux nistre Marc Fesneau observe que
mercredis, il se rend place Ven­ de son équipe − qui avait rendu bière, a été très affecté par la mort premiers fédéraux de garder le « la mort a fait une apparition bru­
dôme chez sa collègue de la jus­ visite à un parent à l’hôpital – a de ce dernier, à 71 ans, qu’il fré­ lien avec l’exécutif socialiste. tale et rôde dans une société qui
tice, Nicole Belloubet, pour assis­
Parmi les élus LR été testé positif. Puis pas moins quentait à Montreuil (Seine­ Au sein du groupe LRM à l’As­ n’avait de cesse de vouloir
ter au conseil des ministres par contaminés, un de 21 personnes ont été dépistées Saint­Denis), où Jean­Charles Nè­ semblée, une quinzaine de dépu­ l’oublier ». Mais, insiste­t­il, « les
« visio », dont son ministère n’est au siège de la région, qui fut aus­ gre venait d’être réélu dès le pre­ tés macronistes sont touchés par jours heureux reviendront ». 
pas équipé. Il lui a raconté la
certain nombre sitôt bouclé, avant même l’an­ mier tour, sur la liste du commu­ l’épidémie, dont Sandrine Mörch, sarah belouezzane,
« phase difficile » par laquelle il est s’étaient rendus nonce du confinement. niste Patrice Bessac. « On sent que Raphaël Gérard, Elisabeth Tou­ denis cosnard,
passé, au cours des dernières se­ Au conseil départemental du les morts vont se multiplier », sou­ tut­Picard ou Guillaume Vuille­ benoît floc'h,
maines. « Du point de vue des ris­
au dernier Haut­Rhin, l’un des départe­ pire le député. tet. Mais avec la propagation de alexandre lemarié,
ques, des angoisses et des espoirs, meeting de ments les plus durement éprou­ A LFI, ce n’est pourtant pas la l’épidémie, les priorités ont abel mestre,
nous ne sommes pas différents du vés par le Covid­19, un tiers des peur qui domine. Mais la colère. changé. « Le sujet n’est plus “qui solenn de royer,
reste de la population », observe
Rachida Dati, à élus ont également été contami­ Celle d’apprendre qu’autant de est infecté ou non” mais de savoir lucie soullier,
Nicole Belloubet. la Salle Gaveau nés. « Nous avons tous des mala­ « camarades » ont été touchés par s’il y a des cas graves », résume le et sylvia zappi

Jean Castex, le « M. Déconfinement » du gouvernement


L’ex­secrétaire général adjoint de l’Elysée sous Nicolas Sarkozy a été chargé par Edouard Philippe de préparer la sortie de crise à long terme

U n haut fonctionnaire qui


connaît parfaitement le
monde de la santé et qui
est redoutable d’efficacité. » C’est
ainsi qu’Edouard Philippe a pré­
lourd de la majorité. Concrète­
ment, cet énarque, passé par la
Cour des comptes, doit prendre
en main les personnels qui tra­
vaillaient déjà sur le sujet sous
déconfinement, ça n’est pas pour
demain matin », assurant que la
date du 15 avril sera « probable­
ment » repoussée. Mais cela n’em­
pêche pas de se préparer dès
En octobre 2018,
la rumeur de
sa nomination
tion, à la création de la tarification
à l’acte, à une logique de coût dans
l’hôpital… C’était un sarkozyste
pur et dur, ce qui n’augure rien de
bon pour la protection des libertés
lippe, aujourd’hui député euro­
péen] », note un soutien de
M. Philippe. Thomas Fatome, di­
recteur adjoint du cabinet du pre­
mier ministre, est un de ses proté­
senté Jean Castex au grand pu­ l’égide du directeur général de la maintenant à l’« après ». à l’intérieur fondamentales. » gés : M. Castex l’avait fait embau­
blic, jeudi 2 avril, sur le plateau de santé, Jérôme Salomon. « Jean Un son de cloche isolé, veut­on cher comme conseiller social à
TF1. Le premier ministre a an­ Castex doit bâtir une équipe, une « Expert des questions sociales »
en remplacement croire à Matignon, où l’on jure l’Elysée, en 2010. L’homme a aussi
noncé que l’actuel délégué inter­ organisation, agréer l’ensemble Le nom de Jean Castex n’est pas de Gérard que « le choix de Castex a tout de gardé ses entrées en Sarkozie. « Il
ministériel aux grands événe­ des compétences interministériel­ inconnu en Macronie. En octo­ suite fait consensus ». « Le pre­ n’était pas dans le cercle très in­
ments sportifs, âgé de 54 ans, a les pour préparer avec le gouver­ bre 2018, la rumeur de sa nomi­
Collomb avait mier ministre a une grande time, mais il est fidèle », souligne
été chargé de coordonner le tra­ nement la future feuille de route », nation comme ministre de l’inté­ agité la majorité confiance en lui, c’est un homme Franck Louvrier, ancien commu­
vail de réflexion du gouverne­ explique­t­on à Matignon. rieur en remplacement de Gérard de mission, de confiance, un nicant de l’ex­chef de l’Etat.
ment sur les stratégies de dé­ Le déconfinement − que le pre­ Collomb avait agité la majorité. grand serviteur de l’Etat, qui a des Les connaissances du « M. Dé­
confinement de la population mier ministre imagine « progres­ L’ex­socialiste Christophe Casta­ s’émouvaient d’une tentative de compétences multiples », assure confinement » du gouvernement
française, invitée à rester chez sif » − devra­t­il être régionalisé, ner avait finalement été préféré à « putsch » de la part de la droite un proche de l’ancien maire le décrivent comme un « Méridio­
elle depuis le 17 mars pour endi­ effectué par classe d’âge, ou bien cet homme encarté au parti Les philippiste. du Havre. Notamment celle de nal chaleureux », « vrai élu de ter­
guer la propagation du Covid­19. en fonction des capacités à tester Républicains (LR), conseiller dé­ Aujourd’hui encore, l’arrivée de savoir parler le langage des res­ rain et homme affable », jouissant
« Plusieurs scenarii possibles » la population ? Faudra­t­il per­ partemental des Pyrénées­Orien­ Jean Castex dans l’écosystème ponsables politiques. Le locataire d’« une grosse expérience adminis­
sont à l’étude, a souligné le chef mettre le traçage numérique du tales et maire de la commune de macroniste ne fait pas que des de Matignon souhaite en effet trative ». « C’est un grand expert
du gouvernement, et charge est parcours des citoyens, sur la base Prades (il a été réélu dès le pre­ heureux. « Je ne vais pas lui faire que la stratégie de déconfine­ des questions sociales », note
donnée à cet ancien directeur du du volontariat, porte ouverte par mier tour lors des élections mu­ de procès, mais je suis très cir­ ment soit « discutée » avec l’en­ Claude Guéant, qui l’a connu à
cabinet de Xavier Bertrand au Edouard Philippe ? « C’est une sé­ nicipales, le 15 mars, avec 75 % des conspect sur cette nomination, semble des forces en présence. l’Elysée. « Il ne tire pas la couver­
ministère de la santé de les dé­ rie de points d’interrogation sur voix). Le profil de cet ancien se­ souffle un député. Nous parlons Jean Castex n’arrive pas, quoi ture à lui, mais il a de l’autorité et
broussailler. « Castex est lesquels nous n’avons pas beau­ crétaire général adjoint de l’Ely­ d’un homme qui a adopté les dé­ qu’il en soit, en terre inconnue. sait faire preuve de franchise »,
conforme à la jurisprudence que coup de réponses », reconnaît­on sée du temps de Nicolas Sarkozy crets d’application de la loi hôpital « La Juppéie le connaît très bien, ajoute un ancien du quinquennat
l’exécutif va appliquer désormais : dans l’entourage du chef du gou­ avait alors soulevé des critiques en 2005, aboutissant à une con­ depuis Mathusalem, que ce soit Sarkozy. Ce qui peut avoir son uti­
des experts, mais avec un bagage vernement. Ce dernier a néan­ parmi les soutiens de la première centration des pouvoirs dans les Alain Juppé ou Gilles Boyer [ancien lité par temps de crise. 
politique », souligne un poids moins prévenu, jeudi soir, que « le heure d’Emmanuel Macron, qui mains des directeurs d’administra­ conseiller spécial d’Edouard Phi­ olivier faye
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DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 coronavirus | 13

Blanquer opte pour le bac par « contrôle continu »


Le diplôme sera attribué en fonction des résultats de l’année de terminale, sans épreuve écrite ou orale

C’
est désormais offi­
ciel : les 740 000 can­
L’assiduité des
didats au baccalau­ élèves entre la
réat ne passeront
aucune épreuve écrite ou orale
reprise des cours
cette année. L’examen sera délivré et le 4 juillet sera
par « contrôle continu » – autre­
ment dit, sur la base des résultats
« une condition
obtenus au cours des trois trimes­ sine qua non
tres de l’année de terminale, hors
temps de confinement. Le minis­
de la réussite
tre de l’éducation, Jean­Michel à l’examen »
Blanquer, a détaillé les modalités
de cette session 2020, inédites
dans l’histoire du baccalauréat, Dans les cercles syndicaux, on
lors d’une conférence de presse, accueille plutôt favorablement la
vendredi 3 avril. décision. Y compris du côté de la
Les épreuves prévues dans l’en­ FSU qui a, ces derniers mois, porté
semble des séries – baccalauréat haut et fort la mobilisation contre
général, technologique, profes­ le « bac Blanquer » censé intro­
sionnel – sont supprimées, ainsi duire dans la note à l’examen, à
que celles, communes, de contrôle compter de la session 2021, 40 %
continu de première (les « E3C ») et de contrôle continu (30 % sur la
l’écrit anticipé de français – seul base des épreuves E3C, 10 % à par­
l’oral sera maintenu, dans une ver­ tir des bulletins de l’année). Une lycéenne,
sion allégée, sauf si « la situation « La priorité va à la santé de tous, confinée chez
sanitaire ne le permet pas ». Sans personnels et élèves, reconnaît Fré­ elle près de
s’engager sur une date de reprise dérique Rolet, du SNES­FSU. On ne Tours, suit ses
des cours, M. Blanquer a prévenu sait rien de la durée du confine­ cours sur le
que le calendrier serait a priori le ment, rien non plus du déconfine­ site du CNED,
même qu’à l’accoutumée : des ré­ ment ; le recours aux notes s’im­ le 27 mars.
sultats début juillet, et des oraux pose. » D’autres syndicats, à ALAIN JOCARD/AFP
de rattrapage dans la foulée. l’image du SGEN­CFDT ou du SE­
Le ministre de l’éducation a donc UNSA, n’auraient pas été contre
tranché en faveur du contrôle con­ « remonter » aux notes de pre­ Le gouvernement en a décidé sième trimestre… sous réserve de terminale ES et S concernant les Autre source de crispations po­
tinu « complet », la solution « la mière. Les proviseurs du SNPDEN, autrement. « La communauté qu’il ait lieu. De même, l’assiduité notes − celles du confinement, celle tentielles, la crainte de voir le bac
plus simple, la plus sûre et la plus eux, se disaient prêts à aller jus­ éducative, à défaut de pouvoir dis­ des élèves entre la reprise des des bacs blancs – ainsi que sur les « bradé ». « Dans cette période si
juste dans les temps difficiles que qu’à un « bac sur dossier ». poser d’un calendrier, a besoin de cours et le 4 juillet sera « une con­ coefficients, témoigne Stéphane particulière, il faut absolument
nous vivons », a­t­il argué ven­ réponses claires, souligne Jean­ dition sine qua non de la réussite à Rio, enseignant à Marseille. La s’éviter les polémiques classiques
dredi. La possibilité de maintenir Inquiétude des élèves Rémi Girard, du Snalc. On lui de­ l’examen » – si tant est qu’ils puis­ pression est très forte de leur côté. » sur la dévalorisation du bac », pré­
une ou deux épreuves écrites était Ces derniers jours, une autre op­ mande beaucoup – “continuité pé­ sent reprendre le chemin du col­ « Je suis soulagée de l’annulation vient Alexis Torchet, secrétaire na­
portée entre autres par le SNES­ tion était soufflée à l’oreille du mi­ dagogique”, prise en charge des en­ lège ou du lycée d’ici là. des épreuves écrites mais inquiète tional du SGEN­CFDT. M. Blanquer
FSU, majoritaire dans le second nistre Blanquer par ses conseillers. fants de soignants… Elle est lasse La prise en compte du troisième pour mes élèves les plus fragiles s’est efforcé de rassurer sur ce
degré, mais le premier ministre, Option prudente : « On lui suggé­ des ordres et des contre­ordres qui trimestre constitue un « point de qui avaient des résultats faibles en point, vendredi, en assurant qu’il
Edouard Philippe, n’avait pas ca­ rait de communiquer en restant sur s’accumulent depuis le début de la vigilance » pour les syndicats, qui début d’année et auraient eu be­ garantirait « la qualité et l’équité »
ché, jeudi sur TF1, sa préférence deux alternatives [contrôle con­ crise sanitaire. » plaidaient pour ne retenir que les soin d’un troisième trimestre com­ du bac 2020.
pour un contrôle continu sans tinu complet et contrôle continu Reste à trouver la formule pour notes des premier et deuxième plet, pour que leurs efforts com­ Ce discours sera­t­il jugé con­
épreuves terminales. Cela permet avec une ou deux épreuves termi­ aménager l’examen sans démobi­ trimestres. A les écouter, le risque mencent à se voir dans les notes, vaincant par les lycéens ? « La ré­
au gouvernement d’aborder avec nales], en expliquant que le choix fi­ liser les élèves, alors que les éta­ est grand de voir les dernières se­ témoigne Solène, enseignante en ponse ministérielle n’épuise pas
souplesse la fin de l’année scolaire, nal dépendrait des conditions de blissements sont fermés depuis le maines se transformer en « course Seine­Saint­Denis qui a requis toutes les questions des candidats
alors que le scénario d’un « décon­ gestion de l’épidémie à partir de 16 mars. Les jurys devront pren­ aux notes ». « J’ai déjà reçu ce ven­ l’anonymat. Sans compter qu’il va au baccalauréat », réagit Héloïse
finement progressif » se dessine. mai », dit une source informée. dre en compte les notes du troi­ dredi trois courriels de mes élèves y avoir de grosses inégalités entre Moreau, de l’Union nationale ly­
classes et établissements, en fonc­ céenne (UNL). Elle en cite une,
tion des modalités d’évaluation « très relayée » dit­elle : « Si l’on
« Même en pleine guerre, en juin 1940 ou 1944, cela n’a pas eu lieu » des collègues. »
Une source de mécontente­
maintient des oraux pour les élèves
de 1re, pourquoi ne pas en conserver
ment pourrait naître des différen­ aussi en terminale au moins dans
claude leliève est historien et spécialiste En 1968, les mouvements de grève ont pa­ On a beaucoup dit du baccalauréat 1968 ces de notation entre lycées, cer­ les matières à gros coefficients ? »
de l’éducation. Il revient sur le réaménage­ ralysé les lycées et les services administra­ qu’il avait été donné… tains notant plus « dur » que D’autres situations restent en
ment sans précédent des épreuves du bac. tifs un mois et demi avant les dates de la ses­ Le taux de reçus au baccalauréat a été de d’autres. « Pour nos élèves, il est suspens. Quid de ces élèves un peu
sion normale. Mais la situation était pour 82 % en 1968, contre 62 % en 1967 puis 63 % courant qu’un 14/20 en cours d’an­ « dilettantes » qui comptaient « ba­
Le baccalauréat a­t­il déjà connu un tel l’essentiel libératrice, joyeuse, avec des pro­ en 1969. Ce différentiel d’une vingtaine de née vaille un 16/20 le jour du bac », choter dans la dernière ligne
réaménagement de ses épreuves ? jections positives vers l’avenir et des échan­ points a beaucoup impressionné les con­ prévient ainsi Chantal Ananou, droite » ? Leurs résultats en cours
Même en pleine guerre, en juin 1940 ou ges publics nombreux. En ce printemps, on temporains. Il ne risque pas de se repro­ enseignante en mathématiques d’année s’en ressentent, et peu­
1944, cela n’a pas eu lieu. Le seul cas est la est enfermé, confiné dans des espaces do­ duire en 2020 car, ces dernières années, le au lycée Louis­le­Grand, à Paris, vent peser sur la note au contrôle
session de juin 1968, réduite à des épreuves mestiques, dans une atmosphère anxio­ pourcentage de reçus dépasse les 90 % en où « la proportion de mentions continu. Les enseignants défen­
orales passées en une journée par chaque gène, voire délétère. Même le rite de pas­ séries générales et technologiques. On peut “très bien” peut être de 50 % par dent leur droit à « se mobiliser au
candidat, les membres du jury ayant à leur sage inscrit dans la passation des épreuves ajouter – même si c’est contre­intuitif – classe ». Un problème qui inquiète dernier moment » pour décrocher,
disposition le dossier scolaire, avec l’avis terminales, qui pourrait rassurer, n’aura pas qu’une étude du suivi de ces cohortes par la déjà les parents d’élèves de l’éta­ eux aussi, leur diplôme. « Il y a ra­
des professeurs et du proviseur et la men­ lieu. Et l’on se retrouve replié sur un con­ très respectable Ecole d’économie de Paris a blissement, rapporte l’ensei­ rement des miracles, concède une
tion des parties du programme non faites. trôle continu ordinaire devenu hégémoni­ montré que la nette augmentation des re­ gnante, qui font valoir le poids de professeure de français. Mais pour
que, alors même que son importance a tou­ çus en 1968 a été suivie d’une augmenta­ la mention dans l’admission à certains, c’était encore possible. » 
La paralysie des établissements scolai­ jours été jusqu’ici tout à fait marginale, tion des parcours universitaires réussis.  certaines formations – notam­ mattea battaglia
res est­elle similaire à celle de Mai 68 ? même en 1968. propos recueillis par m. ba. ment à l’étranger. et violaine morin

Ce que la crise sanitaire liée au Covid­19 change, filière par filière


Le ministre de l’éducation a annoncé, vendredi, les nouvelles modalités pour le bac, le bac de français, le CAP et le brevet

L a suppression des épreuves


pour 2,1 millions d’élèves
doit leur permettre de re­
prendre les cours à la fin de l’an­
née. En effet, si le retour en classe
la fois les notes obtenues au cours
des trois trimestres de l’année de
terminale, hors période de confi­
nement, auxquelles s’appliquent
les coefficients des différentes
nels qui n’ont pas terminé leurs
périodes de formation en milieu
professionnel, ils devront « avoir
réalisé a minima dix semaines sur
l’ensemble de la scolarité pour l’ob­
notes aux E3C1 (passées entre jan­
vier et mars de cette année) et aux
E3C3 (qui se tiendront en fin de
premier trimestre de l’année de
terminale). S’agissant de l’épreuve
juillet est le suivant : les candidats
qui disposent d’un livret scolaire
(notes et appréciations) peuvent
prétendre à l’obtention du di­
plôme sur la base du contrôle
septembre sera également
ouverte aux candidats dont la
moyenne est inférieure à 8/20, si
le jury d’examen estime qu’ils ont
fait preuve d’« assiduité » et de
se fait le 4 mai − hypothèse la plus disciplines de chaque filière, ainsi tention du baccalauréat ». de spécialité que l’élève ne pour­ continu, par décision du jury. « motivation ».
optimiste − les élèves auront déjà que les appréciations du livret suivra pas en terminale, ainsi que Les inscrits au CNED, s’ils dispo­
raté cinq semaines. scolaire, y compris sur l’assiduité Pour les élèves de première pour l’épreuve de sciences, on sent d’un livret, pourront donc L’équité des notes Le principe
Voici les nouvelles modalités et l’engagement durant le confi­ L’oral du bac de français est main­ comptera la moyenne de l’année être diplômés dès la fin de l’année des mentions est maintenu, dans
annoncées par le ministre de nement. tenu du 26 juin au 4 juillet, sauf si dans la discipline. scolaire. S’ils n’en ont pas, ou s’il les conditions habituelles. « Le
l’éducation nationale, Jean­Mi­ Les notes obtenues pendant la le confinement court toujours. Le est insuffisant, ils devront se pré­ jury est souverain pour hausser la
chel Blanquer, vendredi 3 avril, période de l’enseignement à dis­ programme sera allégé : 15 textes Pour les élèves de troisième Le senter à la session de rattrapage note selon les éléments dont il dis­
pour les baccalauréats, les CAP et tance ne seront pas prises en seront présentés en série géné­ diplôme national du brevet sera en septembre, tout comme les pose grâce au livret scolaire », a
BEP, les épreuves anticipées de compte. Dans le cas d’un retour rale, 12 en série technologique. délivré sur la base du contrôle candidats libres, selon les mêmes précisé M. Blanquer.
première et le diplôme national en classe en mai, l’assiduité des L’épreuve écrite de français est continu. Les épreuves, écrites et modalités. Les jurys, présidés par un ins­
du brevet. élèves jusqu’au 4 juillet sera remplacée par la note de contrôle orales, sont annulées. Les modali­ Jean­Michel Blanquer a précisé, pecteur général de l’éducation na­
considérée comme une condi­ continu. tés « doivent être précisées dans les vendredi soir sur France 2, la si­ tionale dans chaque départe­
Pour les élèves de terminale, de tion d’obtention du diplôme. Les La deuxième session des épreu­ jours qui viennent » avec les syndi­ tuation des lycéens hors contrat : ment, doivent garantir « l’équité »
BEP et de CAP Les diplômes sont élèves dont les moyennes se si­ ves communes de contrôle con­ cats, précise­t­on rue de Grenelle. dans la mesure où ils disposent entre les candidats, a aussi précisé
délivrés uniquement par le tuent entre 8/20 et 9,9/20 pour­ tinu (E3C) est annulée. A la place : d’un livret, la session de juin­ le ministre. Ils s’assureront de
contrôle continu. Il n’y a donc ni ront se présenter à un oral de rat­ pour les épreuves d’histoire, lan­ Pour les candidats libres et les juillet leur est ouverte, même s’ils « l’harmonisation pour tenir
oral ni écrit du baccalauréat pour trapage, entre le 8 et le 10 juillet, gues vivantes A et B, et mathéma­ inscrits au CNED, dits « candi­ sont habituellement accueillis compte des différences de nota­
les 740 000 élèves de terminale. dans les conditions habituelles. tiques en série technologique, la dats individuels » Le principe de comme candidats libres aux exa­ tion entre établissements. » 
Ce contrôle continu comprend à Quant aux lycéens profession­ note retenue sera la moyenne des la session exceptionnelle de juin­ mens. La session de rattrapage de v. m.
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14 | coronavirus DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

A Notre­Dame­des­ La prolongation de la détention


Landes, inquiétudes pour
les petits producteurs provisoire sans juge validée
et l’agriculture locale Le Conseil d’Etat a confirmé que les détenus non jugés, et donc
Les néopaysans et agriculteurs historiques présumés innocents, peuvent être maintenus en prison sans débat
de la ZAD respectent le confinement mais
déplorent la fermeture de marchés à ciel ouvert

L
e ministère de la justice a tions judiciaires sur des délits. Le ciaires… alors que le détenu était
fait savoir vendredi 3 avril délai supplémentaire est de six
« En temps présent. La décision du Conseil
que le nombre de person­ mois pour les procédures crimi­ ordinaire, d’Etat crée aussi des remous
nantes ­ correspondant nes détenues dans les nelles. La circulaire de la garde des parmi les juges d’instruction,
Des incertitudes prisons a baissé de 6 266 entre le sceaux, Nicole Belloubet, diffusée
cette affaire pourtant souvent les premiers de­

C e qui frappe, ce jeudi 2 avril,


dans la ZAD de Notre­Da­
me­des­Landes, commune
située à une trentaine de kilomè­
tres au nord de Nantes (Loire­At­
pèsent aussi
sur le maintien
du traditionnel
16 mars et le 1er avril. Mais ceux
qui sont présumés innocents
parce qu’ils n’ont pas encore été
jugés ne sont pas près de sortir.
Le Conseil d’Etat a rendu le
le 26 mars en application de cette
ordonnance, précise qu’« il n’est
pas nécessaire que des prolonga­
tions soient ordonnées par la juri­
diction compétente pour prolonger
serait venue
à l’audience »
LOUIS BORÉ
président de l’ordre
mandeurs d’un maintien en dé­
tention provisoire des personnes
qu’ils ont mises en examen.
« Nous sommes inquiets d’une ap­
plication extensive et systématique
lantique), c’est la sérénité de la
rassemblement même jour en référé une décision la détention en cours ». des avocats au Conseil d’Etat de cette mesure alors que, d’après le
bande­son des lieux. Ça pépie dans d’été, prévu qui fait grand bruit en validant Les avocats sont unanimes pour et à la Cour de cassation texte, le débat devant le JLD reste
les arbres, ça meugle mollement l’une des mesures les plus contes­ dénoncer ces mesures. La plus possible », affirme Marion Cackel,
dans les champs. Ambiance classi­
les 4 et 5 juillet tées prises par le gouvernement haute juridiction administrative a juge d’instruction à Lille et prési­
que d’un bocage en plein réveil, le dans le cadre des ordonnances de ainsi également été saisie par l’As­ mandes de référés ont été enre­ dente de l’Association française
printemps arrivé. « Le confinement l’état d’urgence sanitaire : la pro­ sociation des avocats pénalistes, gistrées depuis 16 mars et 27 or­ des magistrats instructeurs.
à la campagne doit être sensible­ service : « On est plus âgés qu’eux, longation de plein droit et sans l’Union des jeunes avocats, le Syn­ donnances rendues sur des sujets « Les juges ne sont pas d’accord
ment moins dur qu’ailleurs, ima­ ils redoublent donc de précautions. débat des détentions provisoires. dicat des avocats de France. Ils ont liés à l’épidémie de Covid­19, ap­ entre eux. Certains estiment que la
gine Antoine, figure de la lutte On marque largement la distance « C’est la première fois depuis la été rejoints par le Syndicat de la prend­on auprès de l’institution circulaire de la chancellerie inter­
ayant abouti à l’enterrement du de sécurité quand on se voit, mais loi des suspects de 1793 que l’on or­ magistrature, la Ligue des droits du Palais­Royal. prète de façon extensive l’ordon­
projet d’aéroport, il y a deux ans. ça n’arrive pas tous les jours. » donne que des gens restent en pri­ de l’homme et l’Observatoire in­ Christian Saint­Palais, président nance du 25 mars, alors que c’est
Les activités ne peuvent pas s’arrê­ « Entre habitants de collectifs dif­ son sans l’intervention d’un juge », ternational des prisons. de l’Association des avocats péna­ au juge d’interpréter la loi, pas au
ter, il faut que les bêtes sortent de férents, on ne se fait pas la bise, on dénonce Louis Boré, président de Pourtant, le Conseil d’Etat les a listes (ADAP), se dit inquiet que le ministre », dénonce un juge d’ins­
l’étable, de la bergerie. Et nous fait gaffe », énonce Erwan Joyeau, l’ordre des avocats au Conseil éconduits sans même tenir Conseil d’Etat rejette le recours truction, qui ne souhaite pas être
aussi, par la force des choses, pour 35 ans, qui cultive blé, cameline et d’Etat et à la Cour de cassation. Il d’audience. Il juge tout simple­ sans répondre complètement cité. Il affirme qu’au sein de sa ju­
les semis… »« On est sans doute sarrasin sur 25 hectares pour pro­ défendait le recours déposé par le ment « manifeste que les deman­ aux arguments déposés. « Nous ridiction des « pressions hiérarchi­
moins à plaindre, sourit Marcel duire près de 800 galettes par se­ Conseil national des barreaux, la des en référé ne sont pas fondées ». ne sommes pas fermés aux adap­ ques totalement inhabituelles
Thébault, paysan historique, qui maine. Asthmatique et donc « per­ Conférence des bâtonniers et le Le président de la section du tations aux circonstances de la sont venues pour convaincre les
gère avec sa femme une exploita­ sonne à risques », cet ingénieur bâtonnier de Paris. contentieux, Jean­Denis Com­ crise sanitaire, ni contre la possibi­ JLD de se ranger derrière l’inter­
tion assurant la production de agronome a quitté le site de la Hu­ brexelle, a en effet le pouvoir de lité d’allonger les délais de déten­ prétation de la chancellerie ».
290 000 tonnes de lait par an. On lotte, dans la ZAD, pour poser ses Limiter les extractions de prison choisir les référés qui viennent à tion provisoire, mais nous som­ Une telle situation interdit les
fait le métier qu’on a choisi, celui bagages dans un camion aménagé L’ordonnance du 25 mars modi­ l’audience devant le juge et ceux mes opposés à ce que cela se puisse recours. Les JLD préviennent ainsi
qu’on aime, et on est au soleil. » « afin de pouvoir prendre [ses] re­ fiant la procédure pénale adapte qu’il rejettera sans débat. La juri­ se faire sans débat devant un les maisons d’arrêt et les avocats
La crise liée au Covid­19 a frappé pas seul », durant le confinement. ses dispositions au confinement diction suprême de l’ordre admi­ juge », dit­il. Une solution comme par téléphone que la détention
alors que de nombreux néopay­ qui impose aux magistrats nistratif juge en l’occurrence que des audiences par visioconfé­ est prolongée, sans débat. Il n’y a
sans de la zone ont déposé des per­ « Des bâtons dans les roues » comme à l’ensemble des citoyens l’ordonnance allongeant les délais rence, contre laquelle est ordinai­ pas, comme en temps normal,
mis de construire afin de régulari­ Ici, le vrai sujet d’inquiétude, de rester chez eux, sauf urgence. de détention provisoire « ne peut rement l’ADAP, aurait pu être rete­ d’ordonnance du juge, un acte
ser la situation de leur habitat. Iné­ source d’incompréhension et de Pour limiter les audiences dans les être regardée, eu égard à l’évolution nue, plaide son président. susceptible de recours devant les
vitablement, l’instruction des dos­ colère, c’est la fermeture de mar­ tribunaux et les extractions de dé­ de l’épidémie, à la situation sani­ chambres de l’instruction des
siers est en suspens. chés locaux à ciel ouvert. « Le gou­ tenus pour y assister d’une part, et taire et aux conséquences des me­ « Pressions hiérarchiques » cours d’appel.
Pour l’heure, aucun malade n’est vernement déroule le tapis rouge limiter le risque d’annulation de sures prises pour lutter contre la M. Saint­Palais relate le cas d’un Certains juges des libertés choi­
recensé dans la ZAD, assure­t­on. A pour la grande distribution et l’in­ procédures ou de libération de propagation du Covid­19 sur avocat qui, accompagné d’un dé­ sissent néanmoins de prolonger
l’heure du confinement, le terri­ dustrie agroalimentaire comme personnes considérées comme le fonctionnement des juridictions, tenu extrait de sa cellule, attendait les détentions au moyen d’une or­
toire, habitué aux brassages et au s’ils étaient les sauveurs, fustige dangereuses ou susceptibles de (…) comme portant une atteinte lundi 30 mars une audience de­ donnance. Plusieurs font déjà
partage d’expériences, aurait pu M. Joyeau. Et on nous met des bâ­ faire pression sur des témoins, manifestement illégale aux libertés vant le juge des libertés et de la dé­ l’objet de contestations en appel.
apparaître comme un jardin tons dans les roues alors qu’en cette faute, pour les juridictions, d’avoir fondamentales ». tention (JLD) de Nanterre. « Le JLD Il est probable que certaines de ces
d’Eden où se réfugier. Mais la quié­ période de crise, la demande de la pu tenir une audience dans les « En temps ordinaire, cette af­ leur a dit de repartir, la détention procédures finissent devant la
tude des lieux est préservée. « On a population pour les produits lo­ délais d’autre part, l’article 16 de faire serait venue à l’audience », af­ provisoire étant prolongée sans dé­ chambre criminelle de la Cour de
communiqué en amont sur le site caux, les produits sains et bio, va l’ordonnance prolonge de deux ou firme Louis Boré. Mais en ce bat », raconte l’avocat, qui souli­ cassation. Celle­ci n’est en rien te­
de la ZAD pour rappeler qu’il était croissante. » trois mois, selon les cas, la durée temps d’état d’urgence sanitaire, gne l’absurdité de l’application nue par la décision du Conseil
plus responsable de respecter la li­ Installé dans la ZAD depuis 2012, maximale des détentions provi­ le Conseil d’Etat croule sous les d’une disposition exceptionnelle d’Etat de vendredi. 
mitation des mouvements. Deux Guillaume Clavier, boulanger de soires ordonnées lors d’informa­ procédures. Pas moins de 56 de­ censée éviter les extractions judi­ jean­baptiste jacquin
personnes arrivées sur la zone pour 35 ans, ne cache pas sa « sidéra­
donner un coup de main avant que tion » face à la situation. Le « petit
la crise éclate ont demandé si elles marché » nantais sur lequel il
pouvaient passer le confinement écoule d’ordinaire deux tiers de la
ici, note Antoine. Personne n’a rien
trouvé à y redire. »
Les habitants, indique­t­on sur
centaine de kilos de pains qu’il pé­
trit chaque semaine est pour
l’heure fermé au public. « Tous les
Didier Lallement contraint de s’excuser après
place, suivent les précautions étals étaient pourtant espacés d’au
d’usage, adoptant mesures barriè­
res et distances pour parler.
Comme ailleurs, tous les événe­
moins deux mètres, les gens res­
taient à distance, et la fréquenta­
tion était bien moindre que dans un
un dérapage sur les malades du Covid­19
ments – chantiers communs, con­ supermarché, même avec les res­
certs, fêtes – ont été annulés. trictions actuelles », fait valoir M.
Critiqué et recadré par le ministre de l’intérieur, le préfet de police n’a pas démissionné
M. Thébault travaille sans mas­ Clavier, qui dénonce « un très mau­
que mais « nettoie tout au désinfec­ vais coup porté aux petits produc­
tant, suivant à la lettre les recom­
mandations de la laiterie ». En ces
temps chamboulés, ses voisins de
la ZAD, dit­il, « réfléchissent à trois
fois » avant de lui demander un
teurs et à l’agriculture paysanne ».
Des représentants de Gaec
(Groupement agricole d’exploita­
tion en commun), des militants de
la Confédération paysanne et des
L e léger sourire arboré au
moment de prendre la pa­
role ne trompe personne.
Didier Lallement vit en ce ven­
dredi 3 avril l’une des journées les
Une déclaration totalement
fausse, qui fait par exemple abs­
traction des nombreuses conta­
minations de personnes conti­
nuant à travailler, de soignants, ou
tourage de M. Castaner, on pré­
cise : « Ce propos du préfet de police
était inexact. Ce qui est vrai, c’est
que le bon respect du confinement
est un enjeu sanitaire majeur. »
blique en marche du Val­d’Oise,
ont lancé des appels à la démis­
sion. Comme un révélateur du
ressentiment que suscite ce préfet
de police depuis plusieurs mois.
producteurs bio du département plus compliquées depuis qu’il a de membres d’une même cellule Ce n’est pas la première fois que
de Loire­Atlantique se sont fédérés pris la tête de la Préfecture de familiale… La sortie du « PP » n’est Remontrances Didier Lallement se prend les
avec les habitants de la ZAD pour police de Paris, en mars 2019. Il est pas passée inaperçue du côté du Recadrage ferme mais sans pieds dans le tapis devant les
trouver de nouveaux points de 16 heures et le haut fonctionnaire gouvernement. Le ministre de conséquence. La Place Beauvau caméras. En novembre 2019 déjà,
vente, tels que des épiceries bio ou doit battre sa coulpe publique­ l’intérieur, Christophe Castaner, a ne souhaitait pas aller plus loin : une séquence captée par une jour­
- CESSATIONS DE GARANTIE des magasins à la ferme. « Il y a sur­ ment, une première pour cet décroché son téléphone pour lui l’intéressé n’a pas été incité à naliste de BFMTV lui avait valu les
tout moyen, pour les pouvoirs pu­ homme habituellement si sûr de demander de corriger. L’intéressé démissionner. Alors que le doute remontrances des autorités,
LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET blics, de maintenir des marchés lo­ lui. « Je regrette d’avoir tenu ces a immédiatement fait publier un planait en début d’après midi, il a jusqu’à Emmanuel Macron lui­
D’APPLICATION N° 72-678
DU 20 JUILLET 1972 - ARTICLES 44 caux ouverts en respectant la sécu­ propos, je comprends les réactions communiqué d’excuse : « Didier lui­même confirmé qu’il restait même. On y voyait le « PP » s’ac­
QBE EUROPE SA/NV, sis Cœur Défense rité de tous, fait valoir M. Joyeau. qu’ils suscitent et je présente mes Lallement, préfet de police, regrette en poste : « Cet après­midi, demain crocher avec une femme arborant
– Tour A – 110, Esplanade du Général de C’est uniquement une question de excuses », énonce­t­il. les propos qu’il a tenus ce matin et dans les jours suivants, les fonc­ un pin’s « gilet jaune ». « Nous ne
Gaulle – 92931 La Défense Cedex ( RCS volonté. Ne pas le faire, c’est opter Le matin même, Didier Lalle­ lors d’une opération de contrôle tionnaires de la Préfecture de po­ sommes pas dans le même camp,
Nanterre 842 689 556), succursale de la
societé de droit belge QBE Europe SA/NV, pour un choix de société aberrant. » ment s’est laissé aller devant les des mesures de confinement et lice seront à nouveau à leurs pos­ madame », avait­il lancé, sortant
dont le siège social est situé 37 boulevard Des incertitudes pèsent aussi sur caméras des chaînes d’informa­ tient à les rectifier. Son intention tes de travail au service de l’ensem­ de la réserve que doit s’imposer
du Régent, 1000 Bruxelles – Belgique, les le maintien du traditionnel ras­ tion en continu, en établissant un n’était pas d’établir un lien direct ble de nos concitoyens avec un seul un haut fonctionnaire.
garanties financières dont bénéficiait la :
BIZNESS CONSEIL
semblement d’été, prévu les 4 et lien direct entre le non­respect entre le non­respect des consignes but : les protéger. Cette action, je Six mois plus tard, cette nouvelle
79 Avenue de la Cour de France 5 juillet, moment d’échanges et de des règles de confinement et le sanitaires et la présence de mala­ vais la continuer en exerçant mes sortie polémique tombe au plus
91260 JUVISY SUR ORGE débats : « On n’est pas devin mais fait de tomber gravement ma­ des en réanimation. » Dans l’en­ responsabilités avec gravité et mauvais moment. Bousculé par
SIREN : 499 083 418 on a quelque chose à défendre sur le lade. « Ceux qui sont aujourd’hui puissance. C’est la mission que m’a les questions sur les stocks de ma­
depuis le 01 Janvier 2016 pour son activité de
: TRANSACTION SANS PERCEPTION
plan politique, reprend Antoine. hospitalisés, ceux qu’on trouve fixée le ministre de l’intérieur et je tériel de protection et sur la straté­
DE FONDS cesseront au 31 Décembre Même s’il n’y a pas de lien de causa­ dans les réanimations, ce sont vais la poursuivre. » gie sanitaire en termes de test,
2019. Les créances éventuelles se rapportant lité direct entre le Covid et la situa­ ceux qui, au début du confine­ Ce n’est pas En quelques heures, Didier Lalle­ l’exécutif n’avait pas besoin d’un
à ces opérations devront être produites dans tion dans laquelle on se trouve, la ment, ne l’ont pas respecté, c’est ment s’était pourtant attiré les cri­ nouveau départ de feu. Lundi,
les trois mois de cette insertion à l’adresse
crise interroge notre système de très simple, il y a une corrélation
la première fois tiques de tous les bords politiques. Edouard Philippe avait fait passer
de l’Etablissement garant sis Cœur Défense
– Tour A – 110, Esplanade du Général de production alimentaire mondialisé très simple », a­t­il expliqué, lors que M. Lallement Jean­Luc Mélenchon (La France in­ un message à tous ses ministres,
Gaulle – 92931 La Défense Cedex. Il est et nos modes de vie toxiques. Il est d’un déplacement sur des opéra­ soumise), Olivier Faure (Parti so­ sommés de limiter les prises de
précisé qu’il s’agit de créances éventuelles impensable de revenir à la “norma­ tions de contrôle routier, desti­
se prend cialiste), Eric Ciotti (Les Républi­ parole et d’adopter un ton adapté
et que le présent avis ne préjuge en rien du
paiement ou du non-paiement des sommes lité” d’avant. Au sortir du confine­ nées à dissuader les personnes les pieds dans cains), Marine Le Pen (Rassemble­ à la gravité de la crise sanitaire. La
dues et ne peut en aucune façon mettre en ment, il faudra avoir le courage de désireuses de partir en vacances, ment national)… Même des mem­ consigne n’était pas parvenue jus­
cause la solvabilité ou l’honorabilité de la traiter ces questions. »  malgré l’épidémie de Covid­19 qui
le tapis devant bres de la majorité, comme qu’à la Préfecture de police. 
Société BIZNESS CONSEIL. yan gauchard continue à faire rage. les caméras Aurélien Taché, député La Répu­ nicolas chapuis
0123
DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 coronavirus | 15

Mode : bataille autour des loyers commerciaux


Les bailleurs rechignent à supprimer les charges dues par des magasins à l’arrêt depuis le 16 mars

Z
éro recette. Depuis la fer­
meture des magasins
« L’Etat a joué son
non alimentaires en rôle en prenant
France, le 16 mars, le
marché de l’habillement est à l’ar­
en charge
rêt. La panique gagne la filière, qui les salaires.
emploie des dizaines de milliers
de personnes. Le chômage partiel
C’est maintenant
concerne déjà 10 000 salariés au tour
chez Inditex France, la filiale du
groupe espagnol qui exploite
des bailleurs »
320 magasins, notamment sous RODOLPHE DEVEAUX
les enseignes Zara, Massimo PDG d’ArmandThiery
Dutti et Bershka. Tous sont fer­
més. Le groupe Armand Thiery­
Jacqueline Riu a renvoyé 90 % de Phalsbourg, qui chiffre à « 12 mil­
ses 3 000 salariés chez eux. lions d’euros » la perte induite.
Vivarte a tiré le rideau de ses Pourquoi les URW et Klépierre
1 181 magasins : « 96 % de n’y procèdent­ils pas ? « Ce serait
nos 8 136 salariés sont au chômage trop cher », convient M. Thüring.
technique », précise Patrick Puy, De fait, chez ces bailleurs interna­
président du groupe qui détient tionaux, cotés et fortement en­
La Halle, Caroll et Minelli. Etam a dettés, le risque est gros. Concé­
fait de même. « Seuls 12 de nos Au Forum der une baisse de loyers mainte­
1 397 magasins dans le monde sont des Halles, nant, sans connaître la date de
ouverts », déclare Laurent Mil­ à Paris, réouverture ni le niveau de fré­
chior, cogérant du groupe. Fin le 19 mars. quentation à venir, pourrait affec­
mars, plus de 70 % des 5 000 ma­ PHILIPPE LOPEZ/AFP ter la valeur de leurs actifs, com­
gasins H&M étaient fermés ; les pliquer leur remboursement
ventes ont chuté de 46 %. d’emprunt et dégrader leur cours
Faute de recettes, toutes les en­ de Bourse, estime un analyste fi­
seignes dilapident leur cash. Vi­ nancier, qui souhaite garder
varte, dont la dette a été convertie l’anonymat. Le rôle des banques
en actions fin 2019, disposait de devient alors crucial. « Les fonciè­
178 millions d’euros de trésorerie res doivent obtenir d’elles le report
fin août 2019. Mais le mouvement du remboursement de leurs em­
des « gilets jaunes », en 2018, les prunts pour pouvoir supprimer les
grèves dans les transports, en dé­ loyers de leurs locataires », affirme
cembre 2019, et, « maintenant, la M. Deveaux.
crise liée au Covid­19 » ont fait fon­ Le CNCC préfère une autre op­
dre ses recettes et mis à mal ses li­ tion. Il suggère à l’Etat de requali­
quidités, assure M. Puy. fier la pandémie due au coronavi­
rus en « catastrophe naturelle sa­
« C’est non » nitaire », afin de pouvoir « activer
Il est « impératif que les enseignes la couverture du sinistre corres­
réduisent leurs charges », explique pondant » et imputer « les charges
Laurent Thoumine, directeur du d’exploitation des commerçants
pôle mode chez la société de con­ pendant la période de fermeture »
seil Accenture. Tous les postes de à la Caisse centrale de réassurance
dépenses sont comprimés. Les gérée par l’Etat. La grève des
campagnes de publicité ont été loyers va­t­elle gagner la France ?
gelées, tout comme l’expansion. Pour l’heure, les bailleurs de cen­ dant la période de fermeture des son rôle en prenant en charge les « d’ores et déjà lancé un plan d’éco­ Au Royaume­Uni, Primark a dé­
« Les commandes en cours pour tres commerciaux font la sourde magasins. salaires. C’est maintenant au tour nomies drastique dans les dépen­ claré ne plus payer ses loyers. En
l’été et l’hiver [2020] ont été rédui­ oreille. « La suppression des loyers, Les foncières Carmila et Klé­ des bailleurs », affirme­t­il. ses de fonctionnement de [ses] cen­ Allemagne, grâce à une loi, Adi­
tes », ajoute M. Puy. Au risque de c’est non », précise au Monde Gon­ pierre ont annoncé les suspendre. A en croire ces dirigeants, les fon­ tres, qui seront autant de baisses de das et H&M les ont différés. En
compliquer l’approvisionnement tran Thüring, délégué général du « Ce n’est pas suffisant », estime cières ont, pourtant, toutes les li­ charges pour les locataires ». France, Vivarte a renoncé à les
des magasins. « De toutes les fa­ Conseil national des centres com­ Rodolphe Deveaux, PDG d’Ar­ quidités nécessaires pour suppor­ payer « en concertation avec les
çons, on n’a pas de quoi le finan­ merciaux (CNCC). Cette fédéra­ mandThiery et Jacqueline Riu. « Si ter cette charge. URW, qui exploite « Ce serait trop cher » bailleurs », assure M. Puy.
cer », déclare M. Puy. tion, qui défend les intérêts d’Uni­ vous voulez tuer un secteur, il n’y a les plus gros centres commer­ Ni URW ni Klépierre n’ont ré­ Et, à mots couverts, les diri­
Car le sort des loyers en cours bail­Rodamco­Westfield (URW), pas mieux ! », avance même le di­ ciaux, dont le Forum des Halles et pondu à nos appels. Seules une geants contraints de déclarer leur
n’est pas réglé. Ce poste de dépen­ Klépierre ou Carmila, a prôné la rigeant d’une enseigne de mode Westfield Les 4 Temps, à la Dé­ poignée de foncières ont décidée entreprise en cessation de paie­
ses pèse lourd. Il représente l’équi­ mensualisation de loyers d’habi­ étrangère, sous le couvert de fense (Hauts­de­Seine), est un co­ la suppression des loyers. Parmi ments dénoncent désormais le
valent de 24 % du chiffre d’affaires tude trimestriels, pour en alléger l’anonymat. Car « l’incidence éco­ losse. La valeur de ses actifs s’élève elles : Ceetrus, filiale d’Auchan, et manque de responsabilité des
d’Armand Thiery­Jacqueline Riu, le fardeau. Mais pas moins de sept nomique serait colossale d’avoir à à 65,3 milliards d’euros. En Bourse, la Compagnie de Phalsbourg. bailleurs. C’est le cas d’André
contre 17 % pour les charges sala­ fédérations, dont l’Alliance du payer ces loyers, même ultérieure­ la foncière pèse près de 7 milliards « Question d’éthique : comment en (600 salariés) ou du groupe Or­
riales. Inditex y consacre environ commerce et la Fédération natio­ ment », confirme M. Deveaux, en d’euros. Klépierre, son concurrent, serait­il autrement, alors que chestra (2 900 employés). Tous
15 % de ses recettes. Chez Etam, nale de l’habillement, exigent da­ jugeant très incertain l’espoir détenu par l’américain Simon Pro­ nos 85 centres commerciaux sont deux sont en redressement judi­
« deux mois de loyers, c’est 25 mil­ vantage de « solidarité », en annu­ d’une relance au lendemain de la perty, en vaut plus de 5 milliards. fermés ? », dit Philippe Journo, ciaire depuis fin mars. 
lions d’euros », dit M. Milchior. lant les loyers et les charges pen­ fin du confinement. « L’Etat a joué Pour l’heure, ce dernier dit avoir fondateur de la Compagnie de juliette garnier

Immersion dans la crise avec le distributeur textile Beaumanoir


En Chine d’abord, puis en Europe désormais, le groupe malouin est confronté à l’impact de la pandémie, qui provoque l’assèchement de ses recettes

RÉCIT nuler les commandes de vête­


ments destinés aux points de
les charges financières demeu­
rent. Pékin exige que les entrepri­
vers une fermeture des magasins
en France », prévient le directeur
de direction et Jocelyne et Roland
Beaumanoir, actionnaire et fon­
rayons, sous peine de « courir
après la marchandise » au

L e mercredi 22 janvier 2020


est gravé dans la mémoire
de Jérôme Drianno. La célé­
bration du Nouvel An chinois se
prépare. A Shanghaï, dans les bu­
vente chinois. Inutile d’« approvi­
sionner des magasins fermés ». Le
28 janvier, la quarantaine con­
cerne 16 autres villes. Commence
« la deuxième vague de la crise, celle
ses continuent de payer leurs sa­
lariés. Et les bailleurs font la
sourde oreille aux demandes de
report de paiement des loyers.
Dès lors, M. Drianno protège le
général, qui passe alors en « mode
action ». « On avait déjà vu le film
une première fois, en Chine », souli­
gne le dirigeant. Début mars, pour
faire entrer du cash et écouler au
dateur du groupe en 1981, définis­
sent les modalités de recours au
chômage partiel. M. Beaumanoir
annonce aux salariés par vidéo
que l’entreprise compense à
deuxième semestre. Beaumanoir
maintient ses ordres d’achat, sans
relocaliser sa production, cette
fois. Car, en Chine, les « usines tex­
tiles tournent » à nouveau et
reaux de Beaumanoir, et à Saint­ de l’approvisionnement ». cash. Il obtient des délais de paie­ plus vite pulls, blousons ou jeans, 100 % la perte de rémunération ailleurs, en Tunisie ou au Maroc, le
Malo (Ille­et­Vilaine), siège de ce Beaumanoir exploite les ensei­ ment auprès de ses fournisseurs et les 1 500 magasins de France et des employés renvoyés chez eux. sourcing est « trop incertain » puis­
distributeur d’habillement, le di­ gnes Cache­Cache, Bonobo, Bréal ferme plusieurs de ses succursa­ d’Espagne consentent des promo­ que les fabricants y sont
recteur général et ses équipes ont et Morgan. Toutes se fournissent les. Ses franchisés chinois font de tions. Car ces articles de fin d’hiver « Besoin en fonds de roulement » contraints au confinement. Tous
les yeux rivés sur « les chiffres ». en Chine. A la hâte, les équipes sur même. Au total, 100 points de sont périssables ; les clients n’en Le 16 mars, la plupart des cadres les autres budgets sont coupés. Et,
La période est celle du pic des place (300 personnes à Shanghaï) vente auront tiré le rideau au prin­ voudront plus aux beaux jours. passent au télétravail. Alors que le avec ses banques, Beaumanoir
ventes dans l’ex­empire du Mi­ revoient les plannings de fabrica­ temps. L’activité des 600 autres re­ M. Drianno « partage l’urgence » groupe n’a plus de recettes, tous met en place des prêts garantis par
lieu. Beaumanoir y exploite 700 tion et les réorientent vers l’Eu­ prend mollement depuis la réou­ à s’adapter à la future situation surveillent le cash. Ces liquidités l’Etat pour financer ces achats.
de ses 2 200 magasins. Le groupe, rope de l’Est. Une cellule de crise verture des magasins, mi­février. avec tout le personnel. Les cadres sont nécessaires pour financer les Reste un point épineux : le poste
qui réalise 1,2 milliard d’euros de est mise en place autour du direc­ Aujourd’hui, elle est en deçà de balaient tous les sujets : la fi­ commandes de marchandises des loyers à payer aux bailleurs de
chiffre d’affaires, est en plein teur général en Chine, Jérôme 30 % des standards. « Ce sera – 10 % nance, les ressources humaines, vendues six à huit mois après leur centres commerciaux français. Il
rush, « un peu comme en France à Cambounet, confiné dans son ap­ à – 15 % au mois d’avril », prédit­il. les achats. Au siège, les informati­ achat. « Le besoin en fonds de rou­ pèse autant que celui des salaires.
la veille de Noël », note le diri­ partement shanghaïen. ciens préparent les ordinateurs lement, c’est le premier des sujets « Aucun commerce ne pourra tenir
geant. Mais tout s’arrête net. Dans A Saint­Malo, une autre équipe « C’est le choc » pour ceux qui vont travailler à d’une enseigne », résume le diri­ si les foncières ne suppriment pas
la nuit, Pékin met en quarantaine est montée avec « les patrons des Rétrospectivement, cette crise en distance. Chacun rassemble ses geant. Et, dans le cas d’une réou­ les loyers à valoir sur les mois de
la ville de Wuhan, épicentre de marques ». M. Drianno « prépare Chine aura permis « de se préparer dossiers. Le 12 mars, le président verture des magasins au mieux fermeture des magasins », juge
l’épidémie due au coronavirus. A les esprits » ; il partage des photos à ce qui va potentiellement se pas­ de la République, Emmanuel Ma­ « début mai », le manque à gagner M. Drianno. A défaut, dans cette
10 heures, le 23 janvier, la métro­ « pour que tous les employés com­ ser en Europe », où le groupe ex­ cron, annonce aux Français les s’élèverait à 150 millions d’euros entreprise qui basculera dans le
pole est bouclée, puis l’ensemble prennent » la situation en Chine. ploite 1 200 magasins. Au 14 fé­ mesures de confinement. sur 2020, estime M. Drianno. rouge en 2020, l’impact de la crise
de la province du Hubei. Car, peu après, le pays est à l’arrêt. vrier, la France déplore le premier « C’est le choc, mais ce n’est pas Comment financer l’achat des sanitaire pourrait devenir social.
« Depuis, la crise du coronavirus Les ouvriers des usines textiles décès d’un malade du Covid­19 ; le une surprise », assure le dirigeant. collections à venir qui doivent im­ Elle emploie 6 000 personnes et
ne nous a pas lâchés », raconte rentrent chez eux et les centres 24, l’Italie met en quarantaine le Les magasins ferment au soir du pérativement être fabriqués et li­ 5 000 chez ses partenaires. 
M. Drianno. Première mesure : an­ commerciaux sont fermés, mais nord du pays. « Attention, on va 14 mars. Le lendemain, le comité vrés à temps pour garnir les ju. ga.
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16 | coronavirus DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

« Tout a été annulé » : en Grèce, En Chine, la reprise se


fait à un rythme modéré
le secteur du tourisme est à l’arrêt Les consommateurs, toujours prudents, ne
se ruent pas dans les magasins traditionnels
La pandémie liée au coronavirus annule la légère reprise de l’économie
hellène, qui sortait de quelque dix années de crise
shanghaï ­ correspondance tuelle des week­ends, quand ils
envahissent lits et canapés pour

REPORTAGE
athènes ­ correspondance
« Il n’y a plus
de résistance
aide de 1,8 milliard d’euros de la
Banque européenne de dévelop­
pement. D’après le ministère du
Anthony Kollidas, qui a ouvert
une agence de voyage Elysium
Travel, il y a cinq ans, craint de de­
D ans la rue Julu, une ve­
nelle commerçante au
cœur de la concession
française de Shanghaï, où se pres­
des siestes improvisées. « Cela re­
prend, mais cela reprend très dou­
cement », précise un vendeur.
L’inquiétude des clients est parta­

A
quelques encablures travail, 41 000 licenciements ont voir mettre la clé sous la porte : saient autrefois les acheteuses de gée par les commerçants. Les in­
du Stade panathénaï­
possible dans la été enregistrés au cours des deux « Nous commencions à avoir un mode, une boutique sur cinq ou connus sont perçus comme une
que et du plus grand société grecque. premières semaines de mars. « La retour sur investissement, nous six a baissé le rideau. « Tous les menace potentielle. « On ne sait
hôpital d’Athènes, situation du marché du travail étions confiants, le tourisme se commerces physiques vont mourir pas si les gens ont voyagé récem­
Evangelismos, Charilakis Dallas se
Beaucoup sont pour mars est tragique, estime le portait bien en Grèce… Quand tu si ça continue, soupire Stella Liu, la ment. J’ai surtout des habitués. Si
sent bien seul dans son café­pâtis­ partagés entre la ministre du travail Ioannis Vrout­ as dû, pendant huit ans, faire patronne de Magpie, un salon de des gens que je ne connais pas ap­
serie d’ordinaire pris d’assaut par sis. Les entrepreneurs ne doivent preuve de patience en attendant massage. Nous, on ne gagne même pellent pour un massage, je les re­
les habitués. Depuis la mi­mars,
colère et la peur » pas procéder de manière injusti­ des jours meilleurs, c’est dur de plus de quoi payer le loyer. J’ai li­ fuse », lance Stella Liu.
tous les magasins, exceptés les su­ VASSILIS KORKIDIS fiée à des licenciements. » devoir envisager la fermeture de cencié la moitié de mes employés. » Dans la même rue, une ven­
permarchés et les pharmacies, président de la chambre Athènes a d’ailleurs affirmé que ton entreprise. » Alors que la vie a peu à peu re­ deuse d’une boutique de prêt­à­
sont fermés en raison de la pandé­ de commerce du Pirée toutes les entreprises qui licencie­ Vassilis Korkidis, le président de pris depuis la mi­février, après porter féminin, qui préfère garder
mie de Covid­19, qui a fait, au ront en cette période ne bénéfi­ la chambre de commerce du Pirée, trois semaines de fermeture for­ l’anonymat, indique que son sa­
3 avril au soir, 59 morts, avec cieront pas des aides de l’Etat. craint la faillite de milliers d’entre­ cée pour cause d’épidémie due au laire a été divisé par deux : de
1 613 personnes testées positives cialisés ont été fermées. Pour Le secteur le plus affecté est le prises : « Nous avons survécu à dix coronavirus, la consommation 9 000 yuans (1 160 euros) par
en Grèce. Les cafés et les restau­ faire face à la crise sanitaire, le tourisme, qui représente près ans de crise, il n’y a plus de résis­ tarde à repartir en Chine. Encore mois à environ 4 500 yuans. Elle
rants sont seulement autorisés à ministère de la santé a annoncé d’un quart du produit intérieur tance possible dans la société grec­ prudents, les Chinois sortent à travaille un jour sur deux, contre
effectuer des livraisons et des ven­ l’embauche de 4 200 médecins et brut (PIB) du pays et emploie que. Beaucoup de mes concitoyens pas comptés, hésitant à se rendre six jours sur sept auparavant.
tes à emporter. « Nous guettons les personnels hospitaliers, et le plus de 20 % des Grecs. « Sur les sont partagés entre une immense dans les commerces tradition­
clients. Je sers tout au plus 10 cafés nombre de lits en réanimation 10 000 hôtels du pays, 9 700 ont dû peur et la colère. » Le ministre grec nels. Les services qui impliquent Chute des ventes physiques
ou gâteaux par jour depuis le confi­ est passé de 565 à 870. fermer en raison des mesures de des finances, Christos Staïkouras, une proximité avec les clients Si les ventes se reportent en par­
nement de la population », dit en M. Dallas suit avec angoisse les confinement, explique Grigoris a prévenu jeudi 26 mars : la Grèce sont particulièrement touchés. tie sur Internet, cela ne compense
soupirant Charilakis Dallas, qui a informations et se demande à Tasios, président de l’Union grec­ sera de nouveau en récession L’épidémie apparue à Wuhan en pas, observe la vendeuse : « En li­
créé cette entreprise familiale il y a quoi ressemblera le jour d’après que des hôteliers. Nous sommes en 2020, le PIB pourrait reculer de décembre 2019 a d’abord mis le gne aussi, les ventes ne sont pas
vingt­cinq ans. « Mais le plus im­ le confinement. « Nous avons ré­ dans l’incertitude totale. Même « 1 % à 3 % », alors que l’Etat misait pays à l’arrêt. Au premier trimes­ très bonnes, parce qu’on a moins
portant, c’est que la Grèce ne sisté à la crise économique et tra­ pendant la crise économique, nous sur une croissance de 2,8 %. Mor­ tre 2020, l’économie nationale, de nouveaux produits qui arrivent.
connaisse pas une situation aussi versé une période très difficile, sur­ pouvions faire des plans sur plu­ gan Stanley prévoit même une ré­ ébranlée par les mesures de La production a aussi été pertur­
tragique qu’en Italie, s’inquiète le tout en 2015, avec l’imposition du sieurs mois. Mais, dans les circons­ cession de 5,3 %. confinement, devrait connaître bée ». A la boutique d’à côté, la pa­
quinquagénaire. Notre système de contrôle des capitaux. Allons­nous tances actuelles, nous ne savons L’Union européenne a annoncé une croissance négative. Sur les tronne, Phoenix Li, explique
santé a été laminé par des années survivre à une nouvelle crise ? » pas comment la pandémie va évo­ qu’Athènes n’aurait pas à respec­ deux premiers mois de l’année, qu’elle réalise désormais 70 % de
de coupes budgétaires. Les méde­ Le gouvernement grec a an­ luer et si la saison touristique va ter ses engagements d’excédent les ventes au détail, qui permet­ ses ventes sur le Web, contre
cins qui viennent prendre un café noncé une série de mesures pour vraiment pouvoir commencer. » budgétaire primaire (hors char­ tent de mesurer la consomma­ moins de la moitié auparavant.
me racontent qu’ils manquent soutenir les entreprises et les sa­ ges de la dette) de 3,5 % du PIB tion, ont chuté de 20,5 %. Toutefois, le compte n’y est pas.
de matériel basique, qu’ils font lariés : allocation de 800 euros Crainte de faillites cette année en raison de la pandé­ Le ministère du commerce a af­ « On fait de très mauvaises affai­
des heures supplémentaires jus­ par mois pour tous les tra­ Selon la Chambre des hôteliers de mie. Mais la fragilité de son éco­ firmé, le 26 mars, que la consom­ res. Vous voyez, plusieurs de mes
qu’à épuisement… » vailleurs dont le contrat n’a pas Grèce, les pertes pour la branche nomie risque de se faire sentir mation s’était stabilisée, mais la voisins dans cette rue ont déjà mis
Depuis le début de la crise éco­ été renouvelé ou qui ont dû se devraient s’élever à 522 millions lorsqu’il faudra mettre en place moitié des magasins n’ont pas de la clé sous la porte. »
nomique, en 2010, la baisse du mettre au chômage partiel ; d’euros. La baisse du chiffre d’af­ un plan de relance. « Sa dette quoi survivre plus de six mois, Sur les deux premiers mois de
budget pour les hôpitaux publics paiement par l’Etat des cotisa­ faires pourrait atteindre entre étant déjà très élevée, il sera dif­ d’après une étude de Bloomberg 2020, les ventes en ligne sont les
et la fuite à l’étranger de plus de tions sociales ; report de quatre 36 % et 51 % cette année, par rap­ ficile de prendre la décision publiée le 20 mars. Surtout, alors seules à avoir crû en Chine, mais
18 000 médecins ont lourdement mois du paiement des impôts et port à 2019. Eva Vrontinakis, guide de l’alourdir davantage, estime que Pékin affirme avoir réussi à de 3 % seulement, d’après le mi­
touché ce secteur. Entre 2009 et des dettes des sociétés. touristique, s’apprêtait au mois de Christopher Dembik, analyste reprendre le contrôle sur l’épi­ nistère du commerce. Pas assez
2015, les dépenses publiques de Le gouvernement va aussi sou­ mars à commencer la saison avec chez Saxo Bank. La question de la démie, le reste du monde est dé­ pour compenser la chute des ven­
santé par tête ont chuté de 37,7 % tenir la liquidité des entreprises, des groupes scolaires : « Tout a été solidarité européenne devra de sormais gravement touché. Un tes physiques, et bien peu en
et plus de 20 % des unités de notamment en leur accordant annulé. Je vais perdre sans doute la nouveau être posée. »  nouveau coup dur pour l’écono­ comparaison de l’augmentation
soins intensifs ou de soins spé­ des prêts de trois mois grâce à une moitié de mon revenu ! » marina rafenberg mie chinoise, qui demeure très des ventes en ligne sur l’année
dépendante des exportations. 2019 (elles avaient bondi de plus
En vue de relancer la consom­ 20 %). Dans le détail, les Chinois
mation, les autorités locales ont ont déboursé davantage en ligne
annoncé une batterie de mesures pour des courses type épicerie,

L’économie européenne connaît le plus fort censées inciter les Chinois à met­
tre la main au portefeuille. Dans
le Zhejiang, la province située
avec une hausse de 26 % des ven­
tes de produits alimentaires.
Les marques et les distributeurs
juste au sud­ouest de Shanghaï, espèrent voir arriver la fin de la

ralentissement de son histoire moderne les entreprises ont été poussées à


accorder une demi­journée de
congés supplémentaires par se­
crise sanitaire, et un phénomène
de compensation des consomma­
teurs frustrés, qui se jetteraient
maine à leurs salariés, en espé­ sur des produits. Mais ces espoirs
Si l’ampleur de la récession reste impossible à mesurer, les premiers indicateurs rant qu’ils en profitent pour sortir s’amenuisent, car l’épidémie est
économiques sont les pires jamais enregistrés sur le Vieux Continent et dépenser davantage. difficile à contrôler totalement.
A Hangzhou, la capitale de la En Chine, la peur d’une deuxième
province, bus et métro sont gra­ vague et le danger que représen­
tuits. A Nankin, au nord de Shan­ tent les patients asymptomati­
londres ­ correspondance Ces indicateurs restent cepen­ au deuxième trimestre va proba­ me­Uni, 950 000 personnes se ghaï, la municipalité a distribué ques sont au cœur des débats. De
dant trop optimistes, puisque la blement être catastrophique. » sont inscrites aux « crédits uni­ des bons d’achat pour une valeur quoi alimenter la vigilance.

L’ économie européenne
est en arrêt cardiaque.
Vendredi 3 avril, les indi­
ces PMI des acheteurs, qui sont
des sondages menés auprès de
collection des données a été en­
treprise entre le 12 et le 26 mars,
en partie avant le confinement de
certains pays. Etant donné que les
économies ont été mises volon­
Les économistes reconnaissent
tous qu’il est aujourd’hui illusoire
de chercher à sérieusement chif­
frer la récession : − 10 % de PIB ?,
− 15 % ?, − 20 % ? Tout va dépendre,
versels », l’allocation sociale de
base, pendant les deux dernières
semaines de mars. C’est quinze
fois plus que la normale. En Ir­
lande, le nombre de bénéficiai­
de 41 millions d’euros, à dépenser
en activités touristiques, sporti­
ves, ou achats de biens de con­
sommation. Afin de montrer
l’exemple, les dirigeants locaux
« Les dépenses compensatoires
ne vont pas devenir un phéno­
mène de masse, estime Gao Ming,
vice­président pour la Chine de la
société américaine de conseil Ru­
plus de 5 000 entreprises de la tairement à l’arrêt pour enrayer la en définitive, de la durée du confi­ res d’allocations chômage a plus ont tombé le masque pour aller der Finn Group. Certains types de
zone euro pour mesurer leur acti­ pandémie, ces niveaux catastro­ nement et de la vitesse à laquelle que doublé au mois de mars, aug­ dîner dans un restaurant de produits peuvent progresser, mais
vité, ont été publiés pour le mois phiques « ne sont guère surpre­ l’activité reprendra ensuite. mentant de 330 000 personnes, nouilles au sang de canard, une les marques vont devoir faire face
de mars. A l’exception de l’Ir­ nants », explique Chris William­ « Dans certains scénarios, on peut pour atteindre un peu plus d’un spécialité de la ville. à un défi plus profond pour survi­
lande, ils sont tous au pire niveau son, économiste en chef à IHS imaginer des rebonds en 2021 de demi­million. Convaincre les Chinois n’a rien vre à la réduction des dépenses »,
de leur histoire, bien au­dessous Markit, la société qui produit l’in­ l’ordre de 20 % », souligne David L’Espagne, quant à elle, a perdu d’évident. Au grand Ikea de Shan­ explique­t­il à Jing Daily, un mé­
de ceux de la crise de 2008. dice PMI. Les magasins sont fer­ Owen, économiste à Jefferies. His­ 900 000 emplois en mars, dont ghaï, le dimanche 29 mars, les dia en anglais spécialisé sur la
En Italie, l’indice PMI du secteur més, le tourisme a disparu, les toriquement, l’économie a ten­ 350 000 de façon permanente, les clients sont là, tous masqués, mode en Asie. 
des services est de 17 points, sa­ usines non essentielles ne tour­ dance à redémarrer rapide­ autres ayant été placés en chô­ mais on est loin de la foule habi­ simon leplâtre
chant qu’un niveau au­dessus nent pas… La chute actuelle n’a ment après une épidémie. Cepen­ mage partiel. Ce ratio espagnol,
de 50 points est synonyme de rien à voir avec une récession dant, les comparaisons sont rares avec un peu plus du tiers de l’im­
croissance et au­dessous, de classique. Plus que l’image d’un et lointaines. pact sur l’emploi qui sera durable,
contraction. Jamais, dans l’his­ arrêt cardiaque, il faudrait sans donne un possible aperçu de la PÉTROLE de Covid­19 et d’une offre
toire des indices PMI, qui remonte doute parler d’un placement en Entreprises renflouées crise à venir. Réunion de l’OPEP surabondante sur fond de
aux années 1990, un niveau aussi coma artificiel. La véritable question est de savoir En Autriche, le nombre de chô­ et de ses alliés, le 6 avril guerre des prix entre Riyad
bas n’avait été enregistré. En fé­ L’ampleur du choc n’en de­ si l’intervention des gouverne­ meurs, dont les statistiques sont L’Organisation des pays ex­ et Moscou. – (AFP.)
vrier, l’indice italien était de 52. meure pas moins majeure, le ments va permettre d’empêcher publiées quotidiennement, a pro­ portateurs de pétrole (OPEP)
niveau des indices étant « con­ les dommages de long terme. En gressé de 66 % en mars. La ferme­ a confirmé, vendredi 3 avril, C INÉMA
Niveaux catastrophiques forme à un taux de contraction renflouant les entreprises et en ture des stations de ski a en parti­ la tenue d’une réunion de Disney repousse la
Partout ailleurs, la chute est simi­ annuel du produit intérieur brut indemnisant généreusement le culier fait des ravages chez les ses membres et alliés, lundi sortie de plusieurs films
laire. En France, l’indice des servi­ [PIB] proche des 10 % », poursuit chômage partiel, les Etats euro­ nombreux travailleurs saison­ 6 avril. Jeudi 2 avril, Donald Le numéro un mondial du
ces est ressorti à 27, au plus bas de­ M. Williamson. « Après des semai­ péens s’efforcent d’éviter les failli­ niers. En Allemagne ou en France, Trump avait annoncé de pos­ divertissement, Disney, a
puis sa création, en 1998. En Espa­ nes à attendre l’inévitable effon­ tes et les licenciements. Si le les seules statistiques disponibles sibles coupes des produc­ décidé de repousser la sortie
gne, il est de 23, en Allemagne, de drement des données économi­ confinement ne dure pas trop concernent pour l’instant le tions saoudienne et russe, d’une douzaine de films
32. Sur l’ensemble de la zone euro, ques, nous voyons finalement les longtemps, l’économie mise en nombre de chômeurs partiels, et ce qui avait dopé les cours Marvel et autres grosses pro­
l’indice « composite » (qui com­ premiers chiffres qui confirment sommeil pourrait repartir assez il est trop tôt pour en tirer du brut. Le marché de l’or ductions, mais espère main­
prend les secteurs industriels et l’ampleur des dommages causés rapidement. des conclusions. Mais personne noir subit toujours la pres­ tenir Mulan pour cet été,
celui des services) chute à 29,7, par la pandémie due au corona­ Malheureusement, les pre­ ne se fait d’illusion : quand les sion d’une demande atone, malgré l‘épidémie due au
contre 51,6 en février. En 2008, virus en Europe, détaille Angel miers indices sont inquiétants. chiffres seront publiés, ils seront une partie de l’économie coronavirus, qui a contraint
il était resté en permanence au­ Talavera, analyste chez Oxford Beaucoup d’emplois sont perdus catastrophiques.  mondiale étant à l’arrêt la plupart des cinémas à fer­
dessus de 35 points. Economics. La chute de l’activité de façon permanente. Au Royau­ éric albert à cause de la pandémie mer leurs portes. – (AFP.)
0123
DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 coronavirus | 17

MATIÈRES PREMIÈRES
Risque d’explosion de l’extrême PAR LAURENCE GIRARD

pauvreté dans les pays émergents ont leLes apiculteurs


bourdon
Les travailleurs du secteur informel sont particulièrement fragilisés
Le miel a toutes les vertus pour montée à 59 °C, et les cires ont
adoucir cette âpre période de fondu, tuant les abeilles », raconte

E
n Inde, l’arrêt brutal de cheur au Center for Global Deve­ doublement de l’aide alimentaire confinement. Les gourmands ou M. Pons, dont les ruches n’ont
l’activité économique qui
Deux milliards lopment, un centre de réflexion qui bénéficie déjà aux deux tiers autres ours mal léchés l’ont bien produit que 2 à 3 tonnes, soit un
a coïncidé avec le confine­ de personnes sis à Washington, mais il peut s’ap­ de la population, et des transferts compris, qui ont rangé en bonne tiers d’une récolte normale. Il de­
ment général visant à puyer sur les communautés loca­ de liquidités. « Mais c’est trop peu, place dans leurs réserves des vrait être indemnisé au titre des
endiguer la pandémie de Covid­19,
dans le monde les et les ONG. » Le secteur infor­ estime l’économiste indien Jean pots de ce nectar. Mais d’autres calamités agricoles, mais la procé­
fin mars, a provoqué un exode ur­ exercent une mel est structuré autour d’asso­ Drèze. Les transferts d’argent ne ne l’ont pas inscrit dans leur liste dure est toujours en cours.
bain massif. Des centaines de mil­ ciations ou de communautés qui permettent pas à une famille de de courses faites dans la panique, L’UNAF estime que les butineu­
liers de migrants tombés au chô­
activité sans pourraient servir de relais aux survivre et, surtout, il n’y a rien de aux côtés des pâtes, du riz et ses françaises n’ont produit que
mage n’ont plus les moyens de vi­ protection gouvernements. W. Gyude Moore prévu pour l’aide d’urgence. » du papier toilette. Et aujourd’hui, 9 000 tonnes de miel en 2019
vre en ville, sans argent de côté ni cite l’exemple des organismes de L’Inde souffre d’un déficit budgé­ alors que foires, marchés de plein soit deux fois moins qu’en 2018.
aide financière de l’Etat. Ils sont
sociale ni contrat microcrédit, qui peuvent recevoir taire élevé d’environ 7,5 % de son air de petits producteurs et Sachant que comme la consom­
partis à pied, prêts à parcourir des l’aide de l’Etat pour accorder aux produit intérieur brut (PIB), ce qui salons sont au point mort, mation reste stable, à près de
centaines de kilomètres pour re­ petites entreprises des reports réduit ses marges de manœuvre. les apiculteurs s’inquiètent. 40 000 tonnes, il faut importer à
joindre leurs villages et profiter de annoncé la création de fonds spé­ d’échéances, ou procéder à la dis­ Une contrainte que M. Drèze ba­ L’Union nationale de l’apicul­ tour de bras. De quels pays ? La
la solidarité de leur famille ou de ciaux ou de comités pour venir en tribution de coupons servant à laie d’un revers de main : « Le ture française (UNAF) tire la son­ question a suscité moult débats.
leur communauté. aide à ces derniers. En Argentine, payer les factures d’électricité. montant du plan d’aide corres­ nette d’alarme. « Les apiculteurs Car les Français souhaitent con­
La crise ne les épargnera pas. Se­ le gouvernement leur a promis pond à la perte des recettes fiscales se retrouvent comme leurs naître l’origine du produit qu’ils
lon les chiffres de l’Organisation des allocations de 151 dollars (en­ Fardeau de la dette enregistrée l’année dernière du fait abeilles… En danger, s’émeut­elle. mettent sur leur tartine, d’autant
internationale du travail, près de viron 140 euros) et a gelé les prix Dans certains Etats pauvres tels de la baisse de l’impôt sur les socié­ Cette rupture liée au confinement que les industriels butinent aux
60 % de ceux qui travaillent dans de milliers de produits de pre­ que le Nigeria, les dépenses ali­ tés. Or nous sommes dans une si­ a déjà des conséquences majeures quatre coins de la planète, de la
le monde appartiennent au sec­ mière nécessité. Le Pérou a égale­ mentaires représentent plus de la tuation d’urgence humanitaire. » et inédites en termes de survie des Chine à l’Urugay, en passant par
teur informel. Autrement dit, ment promis de verser 108 dollars moitié du budget du foyer. Et dans Une première estimation du exploitations, [en raison de] l’im­ l’Ukraine pour remplir les pots.
deux milliards de personnes aux foyers les plus pauvres. un monde où 821 millions de per­ FMI évaluait, le 27 mars, les be­ possibilité de vendre le miel. » Les Finalement, un décret a été
exercent une activité sans protec­ Avec un secteur privé presque à sonnes souffrent de sous­nutri­ soins des pays émergents à apiculteurs ont le bourdon… adopté, dans le cadre de la loi ali­
tion sociale ni contrat. Rien qu’en l’arrêt, la puissance publique joue tion, d’après l’Organisation des 2 500 milliards de dollars pour mentation. Il oblige l’importa­
Asie, la Banque mondiale estime un rôle clé pour combattre la pau­ Nations unies pour l’alimentation faire face à la crise. Problème : ils « Nos ventes ont chuté de 80 % » teur à indiquer les pays d’origine
que la pandémie va accroître le vreté, d’autant que les transferts et l’agriculture, la crise pourrait sont déjà très endettés. Entre 2010 « Sur la deuxième quinzaine de par ordre d’importance, mais
nombre de pauvres de 11 millions. d’argent issus de la diaspora de aggraver la situation. « L’aide ali­ et 2018, la dette publique est pas­ mars, après l’arrêt des marchés de Bruxelles a retoqué la mention
Alors que la planète se dirige l’étranger se sont taris. Mais com­ mentaire compte autant que l’aide sée de 40 % à 59 % du PIB dans les plein vent, nos ventes ont chuté de du pourcentage. Et l’obligation
vers l’une des pires crises écono­ ment l’Etat peut­il aider les plus financière », insiste W. Gyude pays d’Afrique subsaharienne. 80 % », témoigne Christian Pons, ne concerne que les miels
miques depuis la seconde guerre vulnérables dans des pays qui, Moore, qui suggère que des écoles La moitié des pays africains a dé­ apiculteur associé avec sa femme conditionnés en France.
mondiale, le Fonds monétaire in­ comme en Afrique, n’ont pas la soient transformées en centres de passé la limite recommandée par et sa fille à Cournonsec, dans l’Hé­ Beaume au cœur, toutefois,
ternational (FMI) a rappelé, le capacité administrative de le faire distribution alimentaire. Pendant le FMI en matière de dette publi­ rault. Il va faire la demande d’aide, pour les apiculteurs, les mesures
16 mars, que tous les pays devai­ et où les filets sociaux de sécurité le temps du confinement, la fer­ que. Les ministres des finances du fixée à 1 500 euros par mois, à la­ de confinement ne les empê­
ent « accorder une aide considéra­ sont quasiment absents ? meture des établissements va pri­ G20 se sont engagés, le 31 mars, à quelle les exploitations agricoles chent pas de continuer leur acti­
ble aux personnes et aux entre­ « L’Etat a des capacités réduites, ver les enfants de millions de re­ aider les pays pauvres à supporter sont éligibles. Et espère bénéficier vité. Un feu vert d’autant plus at­
prises les plus touchées, y compris surtout pour ceux qui habitent loin pas scolaires gratuits. le fardeau de leur dette. Des pro­ du report des charges. La situa­ tendu que l’heure est aux trans­
dans les secteurs informels les plus des villes, reconnaît W. Gyude L’Inde a levé le voile sur un plan messes qui tardent à se concréti­ tion est d’autant plus tendue que humances pour aller polliniser
difficiles d’accès. » Plusieurs pays, Moore, ancien ministre des tra­ d’aide de 20 milliards de dollars, ser, malgré l’urgence.  2019 a été catastrophique. « Lors les vergers. Les butineuses sont
comme l’Egypte ou le Maroc, ont vaux publics au Liberia et cher­ lequel prévoit notamment un julien bouissou de la canicule, la température est au turbin… 

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18 | récit 0123
DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

Carnet national Dans les journaux, sur les réseaux sociaux, les avis de décès
forment un « océan funèbre », une litanie de noms et de dates.
Partout en France, les vivants rendent hommage aux morts
du coronavirus, privés de cérémonie

E
ux, sur la photo. Pierrette se L’Alsace. Quatre, cinq, six pages pleines par Suzanne et Robert et Simone et Michel et (Hauts­de­Seine). Son fils, Pavel Chinsky, vit
pend au cou de Raoul, leurs che­ jour, quand d’ordinaire, elles ne sont que Monique et Fabrice. Et aussi Marie­Rose et en Russie. Quand il a été prévenu que sa
veux blancs se confondent, elle deux. Un « océan funèbre », lit­on dans L’Al­ André, 82 et 85 ans. Aloyse et Alice, « partis mère était atteinte par le virus, il était trop
ferme les yeux en déposant un sace, qui a enquêté auprès du service com­ ensemble comme ils étaient dans la vie. tard pour rejoindre la France, les vols étaient
baiser sur sa joue, il sourit de ce mercial concerné dans les deux titres régio­ Après soixante ans de vie commune ». Tant déjà supprimés. « Vendredi, maman est
grand sourire des vieux qui ne naux. « Sur l’ensemble de la semaine, on est à d’autres encore. morte, a­t­il écrit sur Facebook, et je ne garde­
montrent plus leurs dents. Sous son gilet à plus de 80 % de hausse par rapport à l’an der­ Les familles annoncent invariablement que rai en guise de dernière image d’elle qu’une
carreaux noir et blanc, Pierrette porte un che­ nier », ont répondu les DNA. L’Alsace a, pour sa « la cérémonie religieuse est reportée à une capture d’écran de mon téléphone portable,
misier rose boutonné jusqu’au col, son cou part, publié 620 avis de décès dans ses édi­ date ultérieure », qu’un « hommage sera lorsque son infirmière, admirable de dévoue­
maigre flotte dedans. Raoul semble noyé tions du 18 au 28 mars, il y en avait 241 aux rendu dès que les circonstances le permet­ ment et d’abnégation, m’eut appelé de sa
dans son pull de laine vert anis. Juste en des­ mêmes dates en 2019. « On ne fait plus que ça, tront », ou « en des temps plus sereins », que chambre par FaceTime. Inconsciente, en respi­
sous, une autre photo, en noir et blanc. Qua­ à l’atelier, en s’y mettant à quatre. De toute fa­ « l’inhumation se fera dans la stricte intimité ration artificielle, ses traits délicats rendus à la
tre hommes debout, quatre autres age­ çon, il n’y a presque plus d’annonces légales ni familiale, selon les directives gouvernementa­ finesse et la netteté d’avant la maladie, elle
nouillés regardent fièrement l’objectif. Ils ont de publicités commerciales, vu que quasiment les ». Elles remercient d’avance les personnes n’était déjà plus tout à fait là. Son infirmière le
des bérets et des grosses galoches. « Qua­ tout est fermé. » La fréquentation du site In­ « de ne pas se déplacer et de s’associer à [leur] comprenait alors mieux que moi, qui m’avait
trième section du maquis Vasio », indique la ternet Libra Memoria, sur lequel on peut pu­ peine par leurs pensées et leurs prières ». proposé, à l’heure des communications vir­
légende de l’édition Drôme­Ardèche du Dau­ blier ou consulter les avis de décès de la ré­ Nommer ou ne pas nommer le Covid­19, tuelles, cette dernière entrevue. Madame,
phiné libéré. Raoul est le premier en haut, à gion ou encore déposer un mot de condo­ telle est la question. « Plus on avance dans le soyez­en remerciée. »
gauche. Il a 19 ans. Raoul et Pierrette Cros léances, a augmenté de 600 % à 700 %. temps, et plus les avis sont explicites », cons­
étaient mariés depuis soixante et onze ans, tate le journaliste Emmanuel Delahaye, de TOMBEAUX DU XXIE SIÈCLE
ils résidaient ensemble à l’Ehpad Le Rivoly de « UNE VAGUE DÉFERLANTE » L’Alsace. Parce que les autres le font ? Parce Pavel Chinsky avait gardé en mémoire un
La Voulte­sur­Rhône (Ardèche). Le virus a em­ On lit. Arturo Donati, dit Carlo, 85 ans, grand qu’il faut bien répondre à la question ? Parce voyage en Bulgarie, quinze ans plus tôt, où
porté Pierrettte en premier, le 24 mars, elle amateur de pétanque et responsable associa­ qu’on n’écrit pas, dans un avis de décès, que les arbres, les murs, les lampadaires, les po­
avait 90 ans. Raoul en avait 94, il l’a suivie tif, « enlevé brutalement à leur tendre affec­ son père, sa mère, son frère, sa grand­mère, teaux électriques étaient couverts d’affichet­
quatre jours plus tard. tion par le Covid » ; Alice Dupuis, née Crochet, son compagnon ont été emportés par des tes représentant chacune le portrait en noir
La mort de Maria­Teresa de Bourbon­ 92 ans, « a quitté sa famille dans les circons­ « facteurs de comorbidité », comme disent les et blanc d’un défunt. « Eh bien, poursuit­il, à
Parme, 86 ans, est survenue pile entre les tances dramatiques que nous traversons en ce autorités ? Parce que le virus rend la mort l’heure du Covid­19, Facebook, c’est un peu la
deux, le 26 mars. Maria­Teresa, précise Le moment » ; Claude Peitz, 82 ans, ancien princi­ également injuste, que l’on ait 30, 40, 50 ou Bulgarie. De page en page, des visages, des
Berry républicain, est la « première représen­ pal de collège, maître du polar régional, « em­ 98 ans ? Qu’a­t­on écrit, qu’écrirait­on, noms et des dates. Et des litanies de condo­
tante d’une famille royale victime de la pandé­ porté par la maladie en trois petits jours » ; Bri­ qu’écrira­t­on (soi­même ou pour soi­même) léances que l’on déroule à la souris comme un
mie de coronavirus ». C’est son frère, le prince gitte Gaser­Ubl, née Willing, 78 ans, « le Covid dans l’annonce ? parchemin médiéval. »
Sixte­Henri, propriétaire du château de a osé nous la prendre » ; Serge Baumann, Les pensionnaires des Ehpad victimes du Les réseaux sociaux sont les tombeaux du
Lignières (Cher), où elle lui avait rendu visite 67 ans, amateur de rugby, « décès survenu Covid­19 qui, jusqu’à ces derniers jours, n’en­ XXIe siècle. Ils ont leurs rois – Pape Diouf,
le 8 mars, qui a annoncé la nouvelle. Descen­ brusquement lors de cette pandémie qui nous traient pas dans la funeste comptabilité na­ Manu Dibango –, Aïcha, la caissière de Carre­
dante d’Henri IV, nièce et filleule de la der­ bouleverse tous » ; Yves Foucrier, 74 ans, psy­ LA PRINCESSE  tionale, figurent depuis bien plus longtemps four, y est consacrée reine. On y célèbre Geor­
nière impératrice d’Europe, Zita d’Autriche, chiatre retraité, cofondateur et vice­prési­ dans les pages carnets des quotidiens régio­ ges Merlot, encadrant au dépôt de bus
Maria­Teresa était la troisième des six en­ dent de l’association humanitaire Cœurs MARIA­TERESA,  naux. A Cornimont, dans les Vosges, on d’Aubervilliers (Seine­Saint­Denis) – « C’est
fants de Madeleine de Bourbon­Busset et de pour le monde, « enlevé par le coronavirus » ; compte 21 décès parmi les résidents du bien la première fois que tu nous lâches, tu as
François­Xavier de Bourbon­Parme. Elle était Gérard Schenck, 78 ans, ancien directeur CHARLINE ET BRUNO  Couarôge – « le nom, en vosgien, signifie une dû te battre comme à ton habitude, mais, cette
célibataire, comme ses sœurs Marie des Nei­ d’école, décoré des Palmes académiques, fon­ SONT LA CHAIR DE  causette entre anciens dans un coin conforta­ fois, ce n’était pas des budgets, des projets ou
ges et Cécile­Marie, on la surnommait « la dateur du club d’athlétisme de Lingolsheim ble », nous précise notre correspondante Ka­ des imbéciles. C’était plus rude, plus sournois,
princesse rouge », elle avait dîné avec Arafat et (Bas­Rhin), « terrassé par le Covid­19 » ; Odile CES CHIFFRES  trin Tluczykont. Parmi eux, Michel Buraschi, et c’est cette saloperie qui a gagné », écrit le
parlé des Frères Karamazov avec Chavez. Libé­ Roland, née Waechter, 71 ans, « enlevée cruel­ 87 ans, qui jouait de l’accordéon, avait animé syndicat SUD –, même ses adversaires politi­
ration, qui lui avait consacré un portrait lement par le Covid­19 à sa famille bien­ QU’ÉGRÈNE CHAQUE  de nombreux bals et mariages et appartenu ques tissent des louanges à Patrick Devedjian.
en 2014, n’était pas peu fier de la compter aimée » ; Lydie Heitz, née Tomat, 92 ans, « à la à la troupe de théâtre, Les Tréteaux Coune­ Surtout, aux réseaux sociaux, on confie
parmi ses abonnés, « notre seule altesse suite de la vague déferlante du coronavirus » ;
JOUR, À 19 H 30, LE  hets ; Yvonne Mougel, 93 ans, qui avait fabri­ son chagrin familial. « Parmi les morts
royale, à notre connaissance ». Yolande Kuhne, 93 ans, « par ce virus insi­ DIRECTEUR GÉNÉRAL  qué toute sa vie du munster dans la ferme fa­ d’aujourd’hui, tués par le Covid­19, il y a ma
Longtemps, Charline a été secrétaire de dieux » ; Pierre Fridolin Hengy, 86 ans, « après miliale, aimait beaucoup les jeux de cartes et grand­mère, Denise Millet, annonce Pierre
mairie. Elle avait pris sa retraite dans le petit un ultime combat contre cet implacable vi­ DE LA SANTÉ,  le Scrabble ; elle avait neuf enfants, dix­sept Millet. Elle laisse mon grand­père Claude
village de Quérénaing, près de Valenciennes rus » ; Suzanne De Bock, née Fehlmann, petits­enfants et vingt­trois arrière­petits­ tout seul. Et Claude et Denise Millet, vous les
(Nord). Charline mettait un point d’honneur 85 ans, touchée à mort « par le Covid­19, ce ter­ JÉRÔME SALOMON enfants. Jeanne Valentin, 83 ans, une as du connaissez peut­être. C’était un peu les Ca­
à s’occuper de son fils Bruno, handicapé. Au rible fléau qui fait tant de victimes » ; comme tricot et des tartes aux fruits. Madeleine net­Cotillard de l’illustration jeunesse, il y a
village, on le surnommait « le glouton » ou Jeannine Haas, née Sonnet, 98 ans ; Danielle Humbertclaude, 98 ans, qui avait été institu­ vingt­trente ans. » « Haj Mohamed Tayeb Me­
« baraque à frites » parce qu’il adorait man­ Roux, née Ruffenach, 76 ans, et son mari Ber­ trice, puis directrice d’école et aussi bénévole zeraï, c’était mon grand­père. Un homme bon.
ger. De son aîné, Fabrice dit qu’« il lui man­ nard, 85 ans ; André Bihl, 61 ans ; Henri Bos­ à la Croix­Rouge, au don du sang et à la bi­ Il avait 85 ans. Il est mort, entre autres, du Co­
quait une petite étincelle pour être normal sert, 93 ans, doyen du village de Reguisheim bliothèque municipale. vid à Tremblay­en­France. On n’a pas pu le
parce qu’il avait été asphyxié à l’accouche­ (Haut­Rhin) ; Monique Grimsinger, née Per­ A La Riviera, l’Ehpad de Mougins (Alpes­Ma­ voir, ni lui dire au revoir. Repose en paix, Jede »,
ment. A l’époque, il n’y avait pas de respira­ ret, 80 ans ; Jacky Hartmann, 53 ans, gérant de ritimes), dix­neuf personnes – soit 20 % des ré­ signe son petit­fils Mohamed.
teur ». Mercredi 1er avril, Fabrice était seul au la société de mécanique industrielle T Méca ; sidents – sont morts du virus en quinze jours, « Mon Papa est mort du Covid­19 cet après­
cimetière pour enterrer sa mère, qui avait Rafael Gomez, 99 ans, « dernier survivant de dont Jean­Luce, un ancien chauffeur routier midi. Merci aux professionnels de la Maison
80 ans, et son frère qui en avait 60. la Nueve, compagnie de la 2e DB composée de de 79 ans. Il n’était là que depuis un an. Avant, Ferrari, à Clamart, pour leurs soins et leur ac­
Pierrette et Raoul, la princesse Maria­Te­ républicains espagnols, la première à rentrer il vivait près d’un terrain vague entouré de dé­ compagnement. Il se passe de très belles cho­
resa, Charline et Bruno sont la chair de ces dans Paris en 1944 » ; Fabrice Obrist, 56 ans, in­ chets. Un jour qu’il pleuvait des cordes et qu’il ses en Ehpad », se console Antoine Perrin. Lio­
chiffres qu’égrène chaque jour, à 19 h 30, le di­ formaticien, ancien conseiller municipal ; marchait seul sur la route, Claudia et Cyril nel Feuerstein a envoyé ce Tweet à 23 h 36, le
recteur général de la santé, Jérôme Salomon. Francis Rapp, 93 ans, universitaire strasbour­ s’étaient arrêtés et lui avaient proposé de le ra­ 27 mars : « Ça me fait juste du bien d’écrire
Des centaines d’autres suivent. Affleurent geois spécialiste de l’histoire religieuse et mé­ mener chez lui. Quand ils avaient découvert encore un peu son nom : Daniel Feuerstein.
des vies et des visages. Des célèbres et des in­ diévale ; Jean­Jacques Siegel, 72 ans, ancien son mobil­home déglingué, ils avaient lancé C’était mon père. Il est mort du Covid
connus. Enflent les pages d’un carnet natio­ professeur de français au collège, ancien un appel aux bénévoles sur les réseaux so­ aujourd’hui à Colmar, il avait 71 ans. » « Faites
nal inachevé. Parfois juste un prénom, un maire de Diebolsheim (Bas­Rhin) ; Xavier Hu­ ciaux pour l’aider à le retaper. La santé de Jean­ des doua’a [invocations] pour mon oncle,
nom, un âge, un lieu. L’important est de mler, 73 ans, choriste dans la chorale parois­ Luce s’était dégradée, Claudia et Cyril avaient mort aujourd’hui du Covid­19. », lit­on un peu
nommer. « La nomination est la sépulture siale du village ; Joseph Hong, 78 ans, ancien obtenu pour lui une place à La Riviera. Ils plus loin. « Lulu » lance un appel : « SVP, je
même », disait Claude Lanzmann. conseiller municipal ; Jean­François Brunner, s’étaient encore tous retrouvés, peu de temps vous demande de prier pour mon père mort de
Il a bien fallu commencer par l’Est. Par ces alias Poupoul, 72 ans, président de l’associa­ avant Noël, pour fêter son anniversaire. Le Covid. Pas de djanaza [prière], C vraiment
départements du Haut­Rhin et du Bas­Rhin, tion de pêche de son village, Ueberstrass groupe Facebook « Soutien pour Jean­Luce » malheureux, ma mère n’arrête pas de pleuré sa
surtout, qui « paient un lourd tribut », comme (Haut­Rhin). Gérard Barbier, 92 ans, œnolo­ compte 1 205 membres. Ce sont eux qui vont façon de mourir. Merci. » Brûlent les bougies
on le disait à propos des guerres au siècle der­ gue, qui avait rédigé l’AOC Alsace. se cotiser pour lui offrir une pierre tombale. virtuelles, pleurent les émojis.
nier. Il a suffi de plonger dans les avis de décès Et puis Jacqueline, 85 ans, Berthe, 93 ans. Elle s’appelait Natacha, elle avait 76 ans et En attendant « le retour des jours plus lumi­
des Dernières nouvelles d’Alsace (DNA) et de Et Gérard et Armand et Joseph et Lydie et résidait aux Sarments, un Ehpad de Suresnes neux », les très nombreux amis du prêtre­
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DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 récit | 19

Journal du Diois et de la Drôme. Le journal ful­


mine parce que, « sur les réseaux sociaux où
on partage tout plus vite que son ombre », on a
osé annoncer sa mort alors que l’ami Popol
respirait encore. Un monument, Jean­Paul
Chevrot. Demi de mêlée puis talonneur dans
l’US Die. Pâtissier – « il avait obtenu la pre­
mière place de Rhône­Alpes et la deuxième au
niveau national du concours du meilleur
ouvrier de France », précise le journal – puis
forestier. Militant CGT, délégué au conseil
des prud’hommes et membre actif de la fan­
fare. De lui, sa fille Valérie raconte : « Mon
père, c’était Peppone, un communiste croyant.
Quand il y avait un match de rugby important,
il allait en cachette allumer un cierge. Son
meilleur copain, c’était le curé. Il allait voir la
cathédrale de Die pour la reproduire entière­
ment en sucre, pour faire les pierres et les vi­
traux. » Valérie n’a pas eu le droit de voir son
père dans le cercueil, elle a fait promettre à
l’employé des pompes funèbres de glisser
dedans une petite radio avec des piles. C’était
le souhait de Popol, « il voulait pouvoir écou­
ter les matchs de rugby ».

HÉROS TOMBÉS AU FRONT


Le virus a ses héros, tombés au front. Chaque
annonce de la mort d’un médecin, d’un infir­
mier, d’un aide­soignant provoque à l’arrière,
chez les confinés, la terreur qu’en d’autres
temps on devait éprouver en apprenant l’of­
fensive victorieuse de l’adversaire sur des
troupes épuisées. Sylvain Welling, 60 ans,
exerçait encore dans la commune de L’Hôpi­
tal (Moselle), quatre jours avant son décès ;
Mahen Ramloll, 70 ans, qui, après plusieurs
nuits de garde lors de remplacements à
Guebwiller et à Fessenheim (Haut­Rhin), où il
avait fait hospitaliser des patients atteints du
coronavirus, a lui­même ressenti les symptô­
mes et est décédé une semaine plus tard ; Oli­
vier Schneller, 68 ans, généraliste à Couthe­
nans (Haute­Saône), 780 habitants. « On est à
quarante minutes de Mulhouse, on a des per­
sonnes qui travaillent à Mulhouse », explique
le maire ; Jean­Marie Boeglé, 66 ans, gynéco­
logue obstétricien à Mulhouse, recevait en­
CHRISTELLE ENAULT core des patientes le 12 mars. Il n’a pas eu le
temps de revenir de sa résidence secondaire,
où il était parti se reposer ; Patrick Lihau,
44 ans, père de trois filles, infirmier en psy­
chiatrie à l’hôpital André­Grégoire de Mon­
treuil (Seine­Saint­Denis), mort chez lui, en
ouvrier Louis Teknayan se sont retrouvés sur Fousseret veut nous « faire bien comprendre le toutes les synagogues de la ville avaient déjà vingt­quatre heures. Il avait travaillé la nuit,
la page Facebook qu’ils lui ont dédiée. Louis bonhomme ». « Par exemple, à l’église, il portait fermé, on priait encore à Zekhout Abot. Elie eu du mal à dormir le matin, avait 40 de fiè­
qui rit, Louis qui fait le clown, Louis qui parle une simple aube blanche et une croix de bois, il Cohen est mort dans la nuit du 29 au 30 mars. vre le soir, s’est écroulé le lendemain.
au micro, Louis en aube, la couverture du li­ était pieds nus dans ses sandalettes. Les gens Il avait 82 ans. Comme on dit dans les discours officiels,
vre de Louis, Itinéraire d’un ouvrier prêtre – il l’aimaient, l’adulaient, parce qu’il parlait sim­ Au couvent des capucins, à Crest (Drôme), on ne peut pas citer tout le monde. Monsieur
aimait se définir dans cet ordre­là –, Louis ple, naturel, populaire. Quand il célébrait des où Henri Grouès, le futur abbé Pierre a fait ses le maire de Saint­Nabor (Bas­Rhin), François
sous un béret noir, avec sa mince barbe blan­ obsèques, à la fin, il faisait applaudir. Il disait : études de théologie de 1931 à 1938, ils étaient Lantz, 74 ans ; Monsieur le maire de Saint­Bri­
che sur un visage rond, une cigarette coincée “On pleure, mais on applaudit aussi une belle onze moines. Ils ne sont plus que sept. Em­ ce­Courcelles (Marne), Alain Lescouet, 74 ans ;
entre le pouce et le majeur de la main droite, vie.” Un jour, il mariait des amis, au village, il LE QUOTIDIEN  manuel Fabre, 94 ans, s’est éteint le 25 mars Monsieur le maire de Beurey­Bauguay
la gauche glissée dans la poche de son blou­ leur a demandé de retourner leurs sièges en di­ dans sa cellule, après avoir été soigné par ses (Côte­d’Or), Jacques Lajeanne, 81 ans. Mon­
son de cuir. Louis avait 88 ans, il était né à Bel­ rection du public. “Ils ne viennent pas pour voir « L’ALSACE » A  frères. Pierre Mazoué est mort à l’hôpital de sieur le maire honoraire de Choisy­le­Roi
fort (Franche­Comté) et ne l’avait pas quittée. votre dos, ils viennent pour voir votre bonheur.” PUBLIÉ 620 AVIS  Crest, le 28. C’était le jour de son quatre­vingt­ (Val­de­Marne), Daniel Davisse, 82 ans ;
« Son défaut, c’était d’aller voir les gens. Il est C’était ça, Louis. Vous voyez ? On était deux cent cinquième anniversaire. Armand Donou, Monsieur l’ancien garde champêtre de Marle
parti avec son peuple, avec tous les anonymes cinquante à son jubilé l’an dernier. On n’a pu DE DÉCÈS DANS  79 ans, le frère qui accueillait les visiteurs, ré­ (Aisne), Patrick Massart, 70 ans ; Mesdames
qui meurent à l’hôpital et auxquels il rendait être qu’une poignée à son enterrement. » pondait au téléphone et était chargé du gîte et Messieurs les conseillers municipaux.
toujours visite. Il y a encore quelques semai­ A Grenoble (Isère), une autre communauté SES ÉDITIONS  réservé aux routards, est parti le 29. Le doyen, Et puis, il y a Eliane, 89 ans. Son décès est
nes, il avait voulu forcer les portes d’une mai­ est touchée. Depuis une trentaine d’années, Marcel Connault, 99 ans, les a rejoints le annoncé dans le carnet de La Provence. « Ce
son de retraite pour voir ses vieux », raconte Elie Cohen présidait l’association culturelle
DU 18 AU 28 MARS,  3 avril. Deux autres moines ont de la fièvre, n’est pas le Covid qui a eu raison d’elle », a
son ami Alain Fousseret. Zekhout Abot, responsable de la plus petite IL Y EN AVAIT  l’un est hospitalisé. tenu à préciser la famille dans son avis. On a
Louis Teknayan était devenu prêtre à 37 ans, des cinq synagogues de la ville. Chaque se­ A Die, bourgade drômoise, tout le monde presque souri. 
sans jamais cesser de travailler comme électri­ maine, il mettait un point d’honneur à réunir 241 AUX MÊMES  connaissait Jean­Paul Chevrot, dit Popol. Il pascale robert­diard,
cien, puis comme régisseur d’une maison au moins dix personnes à l’office, seule et présidait une bonne partie des clubs de sport avec l’ensemble de la rédaction
pour tous. Il avait milité au PS, puis chez les unique condition pour que « la prière puisse DATES EN 2019 locaux, rédigeait chaque semaine un compte du « monde », du monde.fr
Verts, s’était présenté aux cantonales. Alain porter », disait­il. Dimanche 15 mars, alors que rendu sur les activités sportives dans le petit et de nos correspondants régionaux
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DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

L
undi 23 mars, 19 h 30. Le pire du petite paire de gants et pas de masque. Mal­
pire, en médecine, c’est d’avoir à heureusement, c’est souvent le cas. Je lui dis
décider de la vie ou de la mort de qu’elle doit rentrer chez elle, prendre une dou­
quelqu’un. Nous sommes con­ che et se changer, puis appeler l’organisme
frontés à des questions encore dont elle dépend pour exiger du matériel.
inimaginables il y a quelques se­ Mais du coup, la fille du malade est catastro­
maines : nous savons que nous n’aurons pas phée, ne sachant pas comment se débrouiller
les moyens de nous occuper de tous les pa­ sans l’auxiliaire. Elle­même semble avoir en­
tients de la même façon. Il va falloir expli­ tre 50 et 60 ans. Si elle reste avec sa mère, elle
quer très tôt à certains d’entre eux qu’ils ne s’expose à une forme grave de Covid­19.
peuvent être orientés vers la réanimation.En Ensuite, comme entre chaque intervention,
temps normal, la durée moyenne d’un pas­ nous retournons à notre base, dans les locaux
sage en réanimation pour une infection res­ de Lariboisière. D’abord, on prend un
piratoire est relativement courte, et même moment pour faire le bilan de l’opération.
des personnes de plus de 80 ans peuvent en Normalement, cette réunion a lieu dans le
bénéficier. Avec le Covid­19, en revanche, camion, mais pour des raisons de sécurité, on
l’infection est telle que l’on compte en se­ la fait désormais à l’intérieur du bâtiment.
maines, ce qui représente un choc énorme Ensuite, on désinfecte le véhicule et on renou­
pour l’organisme : des durées pareilles, c’est velle le matériel. Tous ensemble, sans hiérar­
violent, il faut pouvoir les encaisser. Du chie. Aux heures de repas, nous mangeons en
coup, les personnes âgées, qui ont des orga­ respectant les distances de sécurité. Pendant
nismes fragiles, risquent de ne pas le sup­ ce temps, aux urgences, presque tous les
porter. Et comme les places seront rares… Un patients qui arrivent sont là pour des suspi­
collègue d’Avicenne, à Bobigny, m’a dit que, cions de Covid­19. On intube à tour de bras. Le
là­bas, l’âge moyen des admis en « réa » était plus compliqué, c’est de trouver des lits. Cer­
déjà en train de s’effondrer. tains traînent des heures dans les couloirs ou
Notre priorité reste quand même de prendre même, avant cela, dans les camions du SMUR.
en charge tous les patients. Ce matin, nous Ceux­là seront plus difficiles à traiter.
avons admis un homme de 84 ans, autonome
et lucide, mais souffrant d’insuffisance cardia­ Jeudi 26 mars, 13 heures. Ma garde s’est ter­
que. D’après son scanner, il était atteint du minée ce matin chez un homme de 60 ans
Covid­19. Tous ceux que nous recevons en ce atteint de difficultés respiratoires aiguës.
moment pour des gênes respiratoires présen­ Même avec un apport massif d’oxygène, il
tent des images similaires : un aspect de verre continue à « désaturer » – son taux d’oxygène
dépoli, très caractéristique. Que faire ? Avec un dans le sang dégringole sans arrêt. Il faut l’in­
réanimateur et un cardiologue, nous optons tuber sur place, mais impossible d’installer
finalement pour un traitement médical maxi­ tout le matériel dans un logement aussi exigu.
mum, comprenant oxygène à haut débit et Nous avons donc fait ça sur le palier, devant
antibiotiques, mais pas de réa : on aurait eu l’ascenseur. Normalement, le manque d’oxy­
l’impression de s’acharner. gène provoque des sensations angoissantes et
Quand je dis antibiotiques, je ne parle pas l’idée d’être intubé en urgence, donc endormi
d’hydroxychloroquine. Aux urgences, depuis avant même d’arriver à l’hôpital, encore plus.
72 heures, nous avons pour consigne d’en En temps ordinaire, le patient aurait posé
administrer aux patients graves, mais ceux­ci 50 questions. Surtout avec sa femme pleu­
ne restent pas. Ils sont très vite transférés dans rant à chaudes larmes près de lui. Pourtant,
d’autres services, dont certains responsables chose bizarre, il ne montre aucun signe d’an­
ont décidé d’attendre des informations com­ xiété. Comme si quelque chose dysfonction­
plémentaires. Le débat est ouvert, les données nait dans sa perception de la réalité. Et ce
dont on dispose sont encore insuffisantes. n’est pas un cas isolé. Nous sommes plu­
Paradoxalement, la fréquentation des sieurs à l’avoir observé sur d’autres patients,
urgences de Lariboisière est en baisse. L’hôpi­ y compris une de mes consœurs qui se
tal est situé près de la gare du Nord et de Bar­ trouve en ce moment au Canada.
bès, deux endroits denses où vivent et transi­ Arrivés à l’hôpital Georges­Pompidou, où il
tent un nombre de précaires et de toxicos plus doit être pris en charge, nous faisons la queue
important qu’ailleurs. D’habitude, nous rece­ Maxime Gautier devant l’hôpital Lariboisière, à Paris, le 30 mars. JULIEN DANIEL/MYOP POUR « LE MONDE » avec d’autres camions. En une demi­heure, la
vons entre 260 et 300 personnes par jour, réa a reçu pas moins de quatre ambulances,
mais depuis une petite semaine, ce nombre a toutes pour des suspicions de Covid­19.

Un urgentiste
baissé de moitié. Non seulement les gens ont Pourtant, bien sûr, les gens continuent de
peur d’être contaminés à l’hôpital (et ils n’ont mourir d’autre chose. L’appel précédant
pas tout à fait tort), mais on constate aussi que concernait un arrêt cardiaque. Un homme de
le confinement produit ses effets sur tous les 76 ans, que nous n’avons pas réussi à réani­
compartiments de la vie urbaine, y compris mer. Aucun lien avec le Covid­19, en appa­
les bagarres, les accidents de la circulation, les rence, mais indirectement, l’épidémie conta­
overdoses, etc. L’ennui, c’est que des malades mine tout. Car au lieu d’être entourée d’êtres à

parisien face
atteints d’autres pathologies que le Covid­19 l’apparence humaine, l’épouse de ce défunt
risquent de subir une perte de chance en ne n’a eu en face d’elle que des extraterrestres au
venant pas. En attendant, notre service, d’ha­ visage dissimulé par des protections. Pour
bitude chroniquement saturé, est devenu elle, qui voyait son monde s’écrouler, cela ren­
assez vivable. On a de nouveau le temps de dait la situation encore plus difficile.
parler entre nous et avec les patients. Heureusement, tous les cas ne sont pas dra­

à l’hécatombe
matiques. Cette nuit, nous sommes même
Mardi 24 mars, 17 heures. J’ai pris un jour de intervenus chez un jeune homme qui dor­
repos pour garder ma fille de 4 mois, pendant mait. Il allait très bien, mais sa copine s’inquié­
que Clara, ma femme, soutenait sa thèse de tait pour lui. De retour chez moi, je prends le
médecine en visioconférence. Moi au premier relais de ma femme, partie pour son premier
étage de notre maison, elle au rez­de­chaus­ jour aux urgences de la Pitié­Salpêtrière.
sée. Tout s’est bien passé, elle a lu son Power­
Point devant les membres du jury, eux aussi Lundi 30 mars, 20 h 30. Normalement, nous
confinés. Ensuite, nous avons bu du champa­ devions partir en Auvergne pour une semaine
gne et communiqué avec la famille en visio.
C’était bien, mais quand même assez bizarre.
PAROLES DE SOIGNANTS 3|5 Dans une série en cinq épisodes, de vacances. On avait loué un gîte, on se
réjouissait de pouvoir faire découvrir la forêt à
Dans la vie d’un médecin, la thèse est un
moment symbolique et solennel, on fait
des professionnels de santé évoquent leur quotidien notre fille. Mais pour le moment, bien sûr, ça
n’a plus aucune importance. Après trois jours
généralement une grande fête pour marquer
le coup. Moi, c’était il y a sept ans. On s’était
au temps de la pandémie. Maxime Gautier, 35 ans, de repos, j’ai donc repris le chemin de l’hôpi­
tal, où on évolue vers des urgences spécifiques
retrouvés sur les bords du canal Saint­
Martin, avec la famille et les amis. Cette fois,
praticien hospitalier aux urgences de l’hôpital pour le Covid­19, mais en butant sur le man­
que de place et la vétusté des locaux. Je viens
pour Clara, tout était prévu. Ses parents
devaient nous prêter leur appartement, mais
Lariboisière, à Paris, raconte au « Monde » comment en renfort, car c’est l’hécatombe parmi le per­
sonnel médical et paramédical. Moi­même, je
évidemment, c’est tombé à l’eau. A la place,
on a passé un petit moment au soleil, dans
le Covid­19 a phagocyté son service et sa vie privée tousse un peu depuis quelques jours, je res­
sens une légère gêne respiratoire, et surtout,
notre jardin, à 25 km de Paris. ce week­end, j’ai perdu l’odorat puis le goût.
Cela dit, les jours off n’existent plus, ces Ce matin, vers 9 heures, je subis donc un test.
temps­ci : je reçois continuellement des nou­ Sept heures plus tard, le résultat tombe :
velles de l’hôpital, surtout par WhatsApp. de l’hôpital public ne se sont pas volatilisés Paris. Déclenché par le SAMU, il intervient Covid­19. A quel moment ai­je été contaminé,
Aujourd’hui, j’ai partagé une idée intéres­ avec l’épidémie. Dans certains cas, la gestion « CERTAINS  directement au domicile des gens. Nous som­ en dépit de toutes les précautions que nous
sante, venue de Mulhouse : nous devrions
créer un service d’urgences spécial Covid­19,
de cette crise par le gouvernement les a
même aggravés. Que le président de la Répu­
PASSANTS  mes quatre : un médecin, un ambulancier, un
infirmier et un étudiant en médecine. On
prenons ? Je l’ignore, mais ce truc est telle­
ment contagieux ! Il reste vivant sur n’im­
comme là­bas. C’est vital pour éviter de trans­ blique annonce le confinement sans parve­ VIENNENT NOUS  arrive tout équipés, casaque de bloc, charlotte, porte quelle surface pendant des jours. Imagi­
mettre la maladie à des patients qui ne l’ont nir à prononcer le mot lui­même, cela en dit lunettes et masque. Habillés en cosmonautes nez tout ce qu’on touche : les vêtements, les
pas… Les urgences sont un endroit particulier, long. Nous allons avoir besoin de vérité, dans FÉLICITER, D’AUTRES  dans les rues désertes et parfaitement silen­ murs, les téléphones, les poignées de porte…
pris en tenaille entre l’amont et l’aval. Celles les temps à venir. cieuses de Paris, on a l’impression d’être dans Alors, même avec les litres de détergent que
de Lariboisière, où je suis en poste depuis six
FONT DEMI­TOUR  un film catastrophe. Les voisins nous regar­ nous utilisons ici, et même si nos mains sont
ans, ont été motrices dans la création du Col­ Mercredi 25 mars, 18 heures. Quand je suis EN NOUS  dent derrière leurs fenêtres fermées, certains plus dégradées qu’après dix ans de savon de
lectif inter­urgences (CIU), à partir du prin­ parti de chez moi, ce matin à 6 h 30, j’étais fati­ passants viennent nous féliciter, d’autres font Marseille, le risque zéro n’existe pas. Mainte­
temps 2019. Je l’ai soutenu sans réserve. Cette gué. Mon père est un peu malade, ma mère est APERCEVANT » demi­tour en nous apercevant. nant, je dois rester à la maison pendant une
association a été créée par les paramédicaux, stressée, toute la famille m’appelle pour avoir MAXIME GAUTIER Nous allons d’abord à Montmartre chez un semaine. Ma fille ? Impossible de pratiquer les
qui sont maintenant les plus exposés au vi­ des conseils médicaux. Surtout, j’étais triste urgentiste à l’hôpital couple âgé. L’homme souffre de problèmes gestes barrières avec un bébé de 4 mois. Elle va
rus : ce sont eux, infirmiers et aides­soignants, de laisser ma femme et ma fille pour 24 heu­ Lariboisière respiratoires. L’équipe de la protection civile faire son immunité avec moi… 
qui sont le plus en contact avec les malades. res de garde au SMUR. Le service mobile d’ur­ l’évacue assez vite, sous les yeux de son propos recueillis par raphaëlle rérolle
Chacun fait son boulot le mieux possible, gence et de réanimation, c’est le petit camion épouse en larmes. L’auxiliaire de vie qui nous
mais les mécontentements liés à la situation blanc que vous voyez parfois dans les rues de a appelés n’est pas assez protégée, à peine une Prochain article En « réa », la course à la vie
0123
DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 carnet | 21
Pierre, Jean-Claude Coquet, La FIDH Nantes. Paris. Mulhouse. Le 6 avril 2005, le
son époux, son mari, Strasbourg. Allemagne.
Emily, Michèle et Pascale, docteur Férit ZHEPOVA
sa fille, ses filles, a appris avec tristesse la disparition Mme Françoise Tardivel,
Le Carnet Samuel, Fiammetta et Corentin, de née Boulmer, a quitté ce monde.
son petit-fils, ses petits-enfants,
son épouse,
Paule, En 2019, ses frères
Claire et Jean-Marie Fermaut,
Merci de nous adresser sa sœur, ont la tristesse de faire part du décès Me Daniel JACOBY,
Daniel, de Anne et Alain Ramamonjy-Ratrimo,
avocat Nexhip et Gilbert
vos demandes par mail son frère, ses filles et leurs conjoints,
en précisant impérativement Toute sa famille, Micheline COQUET, à la Cour d’appel de Paris Etienne et Jullianna Fermaut, l’ont rejoint.
Ses amis, née BATISSE, et ancien président Marion et Clément Dietschy, Laure
votre numéro Fermaut et Marc Pauli, Sophie Leur famille,
de téléphone personnel, ont l’immense tristesse de faire part survenu à l’âge de quatre-vingt-onze de la FIDH. Fermaut et Benjamin Ferry, Leurs amis
du décès de ans, le 1er avril 2020, des suites du Maeva et Laurent Mellon,
votre nom et prénom, Covid-19, à l’EHPAD Jean-Rostand de
Et ceux qui les ont aimés.
La FIDH exprime son affectueuse Christophe Ramamonjy-Ratrimo
adresse postale et votre Mme Anne BEUCHOT, Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine). et Camille Aubert,
éventuelle référence sympathie à sa famille et à ses Souvenir
Que soit remerciée toute l’équipe ses petits-enfants et leurs conjoints,
survenu à Paris, le 27 mars 2020, proches.
d’abonnement. à l’âge de soixante-dix-sept ans. de l’EHPAD. Gabriel et Camille Dietschy,
5 avril 1990 - 5 avril 2020,
Natalia, Yvan et Aurore Mellon,
camion fou,
L’équipe du Carnet Compte tenu des circonstances, Un hommage lui sera rendu ses arrière-petits-enfants
La Tronche (Isère). Et toute la famille,
reviendra vers vous l’inhumation aura lieu le 7 avril, ultérieurement. AYMERIC,
au cimetière de la Pommeraye, dix-sept ans,
dans les meilleurs délais. à Saint-Désir (Calvados), dans la plus
Marie-Annick Dejean de la Bâtie,
ont la douleur de faire part du décès
née Guillois, sa musique,
stricte intimité. son épouse, Le président de l’université Paris II de son sourire.
Panthéon-Assas,
carnet@mpublicite.fr Une cérémonie y sera organisée Hervé et Elisabeth M. Jean TARDIVEL, « Ton rire en moi comme un sanglot. »
ultérieurement. Ses collègues, ingénieur agronome
Dejean de la Bâtie, Charles Le Quintrec.
Arnaud et Agnès L’ensemble du personnel, AGRO Paris - 1952,
AU CARNET DU «MONDE» « Qu’est-ce que cela fait ? Dejean de la Bâtie, ancien directeur Bruxelles (Belgique).
Tout est grâce. » Delphine et Pierre-Marie Schatz, Heyrieux (Isère).
ont la tristesse de faire part du décès des Financements et des expertises
Journal d’un curé de campagne. ses enfants,
Georges Bernanos. immobilières
Naissance de du Crédit Foncier de France,
Caroline Dejean de la Bâtie, Prix de thèse
Clémentine PERRIN Thibaut et Romy
Dejean de la Bâtie, Philippe MALAURIE, survenu à Nantes, le 1er avril 2020, Prix de thèse 2020
et Benoît CHALHOUB Hélène BEUCLER,
ont la joie d’annoncer la naissance Clément Dejean de la Bâtie (†), à l’âge de quatre-vingt-huit ans. du Défenseur des droits :
née VERDIER, professeur émérite
de leur fille, commandeur Alice et Tom Theuns, appel à candidatures.
Ariane Dejean de la Bâtie, de l’université. L’inhumation aura lieu dans la
de l’ordre national du Mérite,
Iris, officier Clotilde, Jean, Paul, Laure (†) plus stricte intimité familiale. Le Défenseur des droits
dans l’ordre des Palmes et Ghislain Schatz, décerne annuellement un prix
ses petits-enfants, Ils s’associent à la douleur de sa
le 22 mars 2020. académiques, Une cérémonie religieuse destiné à distinguer des thèses
ancien proviseur famille et de ses proches auxquels en sa mémoire sera organisée intéressant l’un de ses domaines
des Lycées Laetitia-Bonaparte Adèle, Hippolyte, Adrien, Noël, ils présentent leurs plus sincères ultérieurement. de compétences : défense des droits
51, rue Froidevaux, Palmyre, Diane et Armand,
(Ajaccio), des usagers des services publics,
75014 Paris. ses arrière-petits-enfants, condoléances.
Gabriel-Guist’hau (Nantes) Cet avis tient lieu de faire-part défense et promotion des droits
et Maurice-Ravel (Paris), et de remerciements. de l’enfant, lutte
ont la tristesse de faire part du décès
Décès de
Jacqueline Morisi, contre les discriminations
s’est éteinte à Paris le 1er avril 2020. et promotion de l’égalité, respect
Micheline Morisi, 28, boulevard Albert-Thomas, de la déontologie des professionnels
Jean-François Guthmann, Noël DEJEAN de la BÂTIE, 44000 Nantes.
président de l’OSE, Elle sera inhumée dans le caveau ses sœurs, de la sécurité, orientation
professeur honoraire 2, rue de la Sinne, et protection des lanceurs d’alerte.
Patricia Sitruk, familial de Reilhac (Lot), auprès à la faculté de droit Mathieu Cosse, Aurélie Gauthier
de son mari 68100 Mulhouse.
directrice générale, de l’université de Grenoble, et leurs enfants, jean-marie.fermaut@wanadoo.fr Ce prix, d’une valeur de 10 000 €,
Les membres
Jacques-Henri BEUCLER Emmanuelle Cosse, Denis Baupin 5, rue Rébeval - Appart. 21, récompense des travaux menés
du conseil d’administration, survenu le 25 mars 2020, dans sa
et leurs enfants, 75019 Paris. dans une discipline juridique,
Les membres de l’Amicale des quatre-vingt-douzième année.
anciens et sympathisants de l’OSE, et de ses parents annetardirama@gmail.com ou des sciences humaines, sociales
Ses neveux et nièces, et politiques (économie, géographie,
14, rue Boileau,
Jean et Marguerite VERDIER, 38700 La Tronche. histoire, sociologie, anthropologie…).
s’associent à la douleur de la famille Mme Jean-Pierre Ulmann,
et des proches de ma.dejeandelabatie@gmail.com ont la douleur de faire part du décès née Aliette Pfeiffer,
dans la plus stricte intimité familiale, Les étudiantes et les étudiants ayant
compte tenu du confinement, du son épouse, soutenu leur thèse entre le 1er janvier
Dora AMELAN-WERZBERG, le 6 avril. Christiane, Rémi et Catherine Ulmann, 2019 et le 31 décembre 2019
sa compagne, Yves Ulmann, peuvent se procurer le formulaire
décédée mercredi 1 avril 2020,
er
Que vos pensées l’accompagnent. Marie, Bernard, Thomas, Ellen, père ses enfants, de candidature et toutes les
à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans. Martine, Jean-Yves, Matthieu René MORISI, Constance et Jean-Michel, informations nécessaires au dépôt
Alain, Anne, Jean-Jacques et Pascal, et Isabelle, Valentine, Paul, sur le site : https://www.
Infirmière et assistante sociale de ses enfants. ses enfants et beaux-enfants, ses petits-enfants, defenseurdesdroits.fr/fr/le-prix-de-
formation, Dora Amelan-Werzberg, Théophile, David, Louise, Cécile, survenu le 2 avril 2020, these-du-defenseur-des-droits
engagée pendant la Seconde Guerre Martin, Elsa, Julie, Lucie, Samuel, à l’âge de quatre-vingt-six ans.
Nous avons appris avec une Marguerite, Elise, Elie et Adèle, ont le chagrin de faire part du décès
mondiale par l’Œuvre de Secours aux de Date limite de dépôt
grande tristesse la disparition, ses petits-enfants,
Enfants, est internée volontaire dans survenue le mardi 31 mars 2020, de des candidatures :
les camps de Rivesaltes et de Gurs, Les obsèques auront lieu dans la 30 avril 2020, à minuit.
jusqu’en 1943. Elle accompagne ont la tristesse d’annoncer le décès Jean-Pierre Emile ULMANN,
de plus stricte intimité. chevalier de la Légion d’honneur,
ensuite des convois d’enfants et Michel CHODKIEWICZ, Défenseur des droits
d’adultes jusqu’à Annemasse, point officier DPEAD – Prix de thèse
président des Editions du Seuil Geneviève DELZANT, dans l’ordre national du Mérite,
de passage pour la Suisse. de 1979 à 1989. Une célébration sera donnée 3, place de Fontenoy, 75007 Paris.
née LANG,
professeur émérite ultérieurement. Contact :
Le 12 mai 2016, Jean-François survenu le 28 mars 2020, marielle.chappuis@
de médecine interne,
Guthmann, président de l’OSE, lui Cette grande figure intellectuelle, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. defenseurdesdroits.fr
avait remis les insignes de chevalier spécialiste de la mystique islamique survenu à Paris, le 2 avril 2020. Des dons peuvent être adressés
de la Légion d’honneur pour son rôle à laquelle il a consacré plusieurs aux associations d’aide aux plus 15, rue Théodore de Banville,
dans le sauvetage des enfants juifs livres, était entrée au comité de Christiane Charmasson, 75017 Paris. Communications diverses
démunis.
pendant la Seconde Guerre lecture du Seuil en 1955. Il est 16 rue d’Assas,
mondiale. nommé directeur général en 1977, 75006 Paris. Liliane et Jean,
Dora Amelan-Werzberg était une après avoir fondé deux revues qui Nos remerciements aux soignants
ont durablement marqué l’histoire c.charmasson@orange.fr ses enfants,
femme forte, courageuse et engagée. de l’hôpital Robert Ballanger Les familles Umansky, Shettle
du Seuil, La Recherche et L’Histoire. b.perdrisot@cerb.cernet.fr
delzant@math.unistra.fr d’Aulnay-sous-Bois. et Poujade,
Yves, Au terme d’un mandat de dix martine.lambert25@gmail.com
son époux, années à la présidence du Seuil, mdelzant@gmail.com ont la tristesse de faire part du décès
Tom, Léa et Christine, il est élu directeur d’études à l’EHESS Familles Morisi-Cosse, de
ses enfants et sa belle-fille, où il poursuit ses recherches. En 160, avenue Daumesnil, Envie d’être utile ? Rejoignez-nous !
Eliott, Mila, Dahlia, Jaho, 1992, il publie notamment un Océan Geneviève Yannou, Françoise
Mauro et Isabelle Petersen, 75012 Paris. Joseph UMANSKY,
ses petits-enfants, sans rivage. Ibn Arabi, le Livre Les bénévoles de SOS Amitié
Sa famille de France et du et la loi, dans la collection « Librairie ses filles prenemorisi@gmail.com
et leurs conjoints, Anastase, Natan survenu le 1er avril 2020. écoutent
Venezuela, du XXe siècle ». par téléphone et/ou par internet
Ses amis, et Jens,
Georges, Sandra et Stefan, Nicole Paoletti, Résistant, croix de guerre, il était ceux qui souffrent de solitude,
Son immense culture et son sens de mal-être et peuvent avoir
ont la grande douleur de faire part de la rigueur, son austérité même, ses petits-enfants son épouse, né le 26 septembre 1919, à Odessa.
et leurs conjoints, Devy, Niels et Turi, des pensées suicidaires.
du décès de non dénuée d’humour, ont marqué Anne, Odile et Laurent, Patrick
toutes celles et ceux qui ont travaillé Jona, Katla, Helga et Theodore, Famille Umansky,
ses arrière-petits-enfants, et Christine, 162, rue de Silly, Nous recherchons des écoutants
Hilcia à ses côtés.
bénévoles
d’AUBETERRE LICHTENBERGER, ses enfants, 92100 Boulogne-Billancourt.
sur toute la France.
artiste, Nos pensées vont à sa famille ont la profonde tristesse de faire part
et à ses proches. du décès de Noée, Paul, Andrea, Eva, L’écoute peut sauver des vies
comédienne et peintre,
elle a animé pendant vingt ans ses petits-enfants, Anniversaires de décès et enrichir la vôtre !
Jacqueline DONEL, Choix des heures d’écoute,
le club des Peupliers, Armelle Comeliau Moreau,
lieu d’ouverture pour des malades Il y a dix ans, le 5 avril 2010, formation assurée.
son épouse, ont la douleur de faire part du décès
mentaux, survenu à Paris, le 31 mars 2020, dans
Jean-Loup et Laurent, Josephte HIDALGO-PESSEY
cofondatrice d’Empreintes & Arts, sa quatre-vingt-dix-neuvième année. du En IdF RDV sur
ses enfants
et leurs familles, www.sosamitieidf.asso.fr
survenu le 26 mars 2020. Une messe sera dite plus tard. s’en est allée. En région RDV sur
colonel
ont l’immense chagrin de faire part www.sos-amitie.com
Elle a été inhumée dans l’intimité du décès de g.yannou@yahoo.fr François PAOLETTI, « Tu n’es plus où tu étais
au cimetière parisien de Bagneux. frdonel@hotmail.com Saint-Cyrien Tu ES partout où nous sommes
Christian COMELIAU, isabelle.mauro.petersen@gmail.com Nous t’aimons tant. »
17, rue Buot, promotion lieutenant-colonel
économiste
75013 Paris. et professeur d’Université, Amilakvari, Alex, Rudolph et Pierre.
hilcia@orange.fr Jean-Pierre Guéroult,
son époux, chevalier de la Légion d’honneur,
survenu à Paris, le 30 mars 2020, Muriel et Franck Nickaës,
à l’âge de quatre-vingt-deux ans. chevalier
Stéphane Guéroult et Julie Ricour,
Société éditrice du « Monde » SA Ariane et Arnaud Freyder, de l’ordre national du Mérite, Pierre Alain SCHIEB
Président du directoire, directeur de la publication Christian Comeliau était docteur ses enfants, (avril 1948 - avril 2018),
Louis Dreyfus en droit, en sciences économiques Romane, Alexandre,
Directeur du « Monde », directeur délégué de la et spécialiste de l’économie du Emmanuelle, Manon et Raphaël, survenu le 28 mars 2020, à Paris. a laissé une empreinte indélébile
publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
développement. Il fut ses petits-enfants, auprès de La Fédération des Aveugles
successivement chercheur et Nicole Rogliano, de France
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions
professeur à l’université de Kinshasa, Il a lutté courageusement contre
Françoise Tovo sa sœur Ses collègues, rend hommage
Direction adjointe de la rédaction économiste à la Banque mondiale Et l’ensemble de la famille, le Covid-19. à ses généreux bienfaiteurs.
Grégoire Allix, Philippe Broussard, Emmanuelle à Washington D.C., membre de Ses ami(e)s
Chevallereau, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Et de sa compagne, Marie Claude.
Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot, l’équipe du projet « Interfuturs » ont la tristesse de faire part du décès En désignant notre association
Cécile Prieur, Emmanuel Davidenkoff (Evénements) puis du Centre de développement de Il sera inhumé dans l’intimité
Directrice éditoriale Sylvie Kauffmann Dans le cadre du programme comme bénéficiaire
Rédaction en chef numérique
à l’OCDE, à Paris, chargé de mission compte tenu de la crise sanitaire. de leur patrimoine,
Hélène Bekmezian au Commissariat du plan, à Paris, Simonne GUÉROULT, de l’OCDE pour l’avenir (OECD
ils contribuent à améliorer
Rédaction en chef quotidien enseignant à l’Ecole des hautes sculpteur, International Futures Programme),
Michel Guerrin, Christian Massol, Camille Seeuws, études en sciences sociale, à Paris Une messe du souvenir sera la vie quotidienne
Pierre Alain a coordonné différents
Franck Nouchi (Débats et Idées)
et enfin professeur à l’Institut des personnes aveugles
survenu le 22 mars 2020, des suites organisée ultérieurement et sera projets sur les risques sociétaux
Directeur délégué aux relations avec les lecteurs
universitaire d’études du d’une longue maladie. et malvoyantes.
Gilles van Kote
annoncée dans ces pages. majeurs. Deux publications sont Leur mémoire restera à jamais
Directeur du numérique Julien Laroche-Joubert développement, à Genève. Il a publié d’une actualité brûlante : « Les
Chef d’édition Sabine Ledoux une quinzaine d’ouvrages, qu’il a Nos cœurs resteront emplis ancrée dans nos souvenirs.
Directrice du design Mélina Zerbib risques émergents au XXIe siècle : Nous ne les oublierons jamais.
rédigés ou dont il a dirigé la de sa lumière, de sa joie de vivre A ceux qui l’ont connu et aimé,
Direction artistique du quotidien Sylvain Peirani
rédaction. vers un programme d’action, OCDE :
Photographie Nicolas Jimenez et de son sourire.
Infographie Delphine Papin que vos pensées et prières 2003 » et « Future global shocks : Fédération des Aveugles
Directrice des ressources humaines du groupe Un hommage lui sera rendu dans La cérémonie a eu lieu, dans improving risk governance (Les de France,
l’accompagnent.
Emilie Conte le courant de l’été. l’intimité familiale, en l’église Saint- futurs chocs mondiaux : comment 6, rue Gager Gabillot,
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Germain-l’Auxerrois de Fontenay- améliorer la gouvernance des 75015 Paris.
Sébastien Carganico, vice-président Cet avis tient lieu de faire-part. sous-Bois, le 27 mars 2020. aopaoletti@yahoo.com risques), OECD : 2011 ». Tél. : 01 44 42 91 91.
GÉOPOLITIQUE
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22 | DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

Migrations
L’odyssée balkanique
sarajevo, bihac, velika kladusa
(bosnie­herzégovine) et subotica (serbie) ­
Charly finit de grignoter les lambeaux de
peau et de gras lancés sur le sol humide.
Cinq ans après la vague
envoyé spécial Deux autres jeunes Afghans ont fait cuire le
poulet. Faisant mine d’avoir oublié qu’ils
migratoire de 2015, l’Union
n’ont déjà qu’une cuisse pour deux, Firuz européenne s’est muée

S
es camarades allument le feu pour demande en souriant : « Souhaitez­vous
faire cuire le dîner et lavent les
cuisses du poulet surgelé acheté à
partager notre repas ? » en forteresse. La seule route
l’épicerie du coin. Arman lance
des bouts de peau et de gras de
MOUCHOIRS ET PARE-BRISE
Cinq ans après que l’arrivée d’une vague de
possible pour les réfugiés
volaille à un chien errant. « Il est
sympa, ce chien… Je l’ai appelé Charly. » Le froid
réfugiés eut déstabilisé, en 2015, les pouvoirs
politiques et les opinions publiques de
passe désormais par la Bosnie­
est mordant en cette soirée de mars, peu
avant que la crise liée au coronavirus n’attei­
l’Union européenne (UE), les pays placés en
première ligne ont fortifié leurs frontières.
Herzégovine, vers la Croatie. Une
gne les Balkans. Pour la seconde fois de sa vie,
Arman emprunte la route de l’Europe. Il a
Face à Subotica, le chemin vers la Hongrie est
devenu infranchissable, hérissé de clôtures
traversée périlleuse, dans des
quitté son village de la province de Baghlan,
dans le nord de l’Afghanistan, il y a un an.
munies de radars, de caméras et de détec­
teurs en tout genre. Au milieu d’un champ
conditions souvent inhumaines
Là­bas, la vie est « impossible ». Là­bas, il n’y d’herbes folles, loin du village d’Horgos et de
a « ni travail ni avenir ». Le village est en tout poste de police, c’est un haut­parleur,
outre situé dans un territoire sous contrôle juché sur les barbelés et relié à des capteurs,
des rebelles talibans, même si le jeune qui ordonne d’une voix métallique aux mar­
homme considère avec gravité que « les vrais cheurs de faire demi­tour.
talibans, ceux d’Allah, sont morts depuis long­ Au­delà de la politique résolument anti­ difficile de passer de Serbie en Roumanie, en l’autobus, sur une route près de Kljuc. Nul ne
temps… Aujourd’hui ce sont des “money­tali­ migrants du premier ministre hongrois, Hongrie ou en Croatie, au moins 50 000 mi­ parvient à expliquer pourquoi la police
bans” [« des talibans pour l’argent »], entre­ Viktor Orban, l’UE s’est fortifiée partout. grants ont transité par la Bosnie ». bosnienne agit ainsi, car nul ne leur interdit
tenus par l’occupation américaine et payés Désormais, la Bulgarie et la Roumanie ne C’est la première fois que les Sarajéviens ensuite de poursuivre leur chemin. Toujours
par le Pakistan ». sont plus guère des points de passage pratica­ voient des migrants de Syrie, d’Afghanistan est­il qu’il leur reste entre un et trois jours de
Quoi qu’il en soit, Arman cherche un pays bles. Ceux qui quittent la Grèce pour rejoin­ ou d’Iran arpenter les rues de la capitale marche. « C’est une histoire de business,
européen qui lui accordera l’asile politique. dre, plus au nord, d’autres pays de l’Union bosnienne. Beaucoup sont postés aux carre­ pense un humanitaire. On voit les plus
La première fois qu’il a pris la route de européenne n’ont plus le choix : qu’ils transi­ C’EST LA PREMIÈRE  fours où l’on rencontrait auparavant des miséreux marcher le long des routes, mais
l’Europe, il y a douze ans, avec son frère, il a tent par la Macédoine du Nord, le Kosovo et la FOIS QUE LES  enfants roms. Ils vendent des paquets de on ne voit pas tous ceux qui font ce trajet en
atteint Calais. « Là, j’ai fait l’erreur de passer en Serbie, ou par l’Albanie et le Monténégro, la mouchoirs en papier ou proposent de laver taxi privé, dont les chauffeurs sont de mèche
Angleterre, raconte­t­il. J’y ai vécu six ans, plu­ seule route ouverte passe par la Bosnie­Her­ SARAJÉVIENS  les pare­brise des voitures. D’autres ne quit­ avec les policiers. »
tôt bien, mais sans jamais obtenir de papiers. zégovine. L’objectif est d’entrer, après le nord tent pas le centre de réfugiés de Blazuj, où ils A Bihac, une ville qui fut, comme Sarajevo,
Alors j’ai fini par être déporté en Afghanistan. » de la Bosnie, dans l’espace communautaire VOIENT DES  se reposent, se nourrissent et se soignent, assiégée durant la guerre et conserve encore
Retour à Baghlan. « Mon frère, lui, a eu de la par le dernier pays à avoir rejoint, en 2013, notamment en période hivernale, avant de les stigmates du conflit, les plus chanceux
chance : il est tombé amoureux d’une Fran­ l’Union européenne – la Croatie – puis d’at­
MIGRANTS DE SYRIE, reprendre la route vers le nord du pays. trouvent un lit dans le centre de réfugiés de
çaise à Calais, il a obtenu l’asile, et il y vit très teindre le premier pays sur le chemin à déli­ D’AFGHANISTAN Bira, tandis que les autres se dispersent dans
heureux depuis. » vrer des documents d’asile – l’Italie. DÉFI HUMANITAIRE des squats, dorment dans la rue ou dans les
Arman affirme qu’on ne l’y reprendra plus : « Les migrants qui arrivent en Bosnie­Herzé­ OU D’IRAN  Les chiffres n’ont rien à voir avec ceux de forêts environnantes. Le squat le plus vaste
même s’il y a davantage de travail outre­ govine, raconte Peter Van der Auweraert, le 2015. Depuis 2018, moins de 10 000 réfugiés est situé dans l’ancienne usine de métaux de
Manche et surtout que la langue y est un chef de l’Organisation internationale des ARPENTER LES RUES  (environ 7 500 en mars) séjourneraient au Krajinametal, qui n’a pas rouvert depuis la
facteur d’intégration plus rapide, il est cette migrations (OIM) de l’ONU, à Sarajevo, ont DE LA CAPITALE  même moment en Bosnie­Herzégovine, et guerre.
fois résolu à vivre dans le nord de la France et déjà séjourné dans l’UE, en Grèce, qu’ils ont environ 25 000 seraient parvenus à franchir, Dans les allées, des Pakistanais jouent au
à apprendre le français. « J’aimerais bien vivre quittée pour tenter leur chance dans d’autres BOSNIENNE chaque année, la barrière de la forteresse cricket. Plus loin, sur l’herbe, des Kurdes
à Lille, rêve­t­il. C’est une jolie ville et, comme pays », supposés plus libéraux sur l’obtention Europe. Mais pour ce pays à l’économie mori­ jouent au football. Dans un coin, des
ça, je ne serais pas trop loin de mon frère et de du droit d’asile. Après l’hypothétique entrée bonde et aux infrastructures chancelantes, Afghans se partagent un joint, acheté au
son épouse. » en Croatie, il faut encore traverser la Slovénie qui ne s’est toujours pas remis de la guerre prix fort à un gars de la ville. « Je suis sur la
En attendant que son rêve se réalise, ou pas, et rejoindre l’Italie. C’est ce pays que visent la (1992­1995), cela relève du défi. C’est la pre­ route depuis deux ans, et en Bosnie depuis
Arman dort dans une ancienne remise déla­ majorité des réfugiés pour s’installer, avec mière « crise » humanitaire, même si son trois mois, dit Javid, un Afghan. Je veux aller à
brée de la gare de Subotica, dans le nord de la aussi l’Allemagne, la France ou la Belgique, ampleur n’est absolument pas comparable, Paris, où j’ai deux cousins et où on nous
Serbie, de l’autre côté des rails, dans un ter­ parfois les Pays­Bas, ou certains pays de depuis que la Bosnie a elle­même compté accorde l’asile politique. D’autres veulent aller
rain vague avec une dizaine de compagnons Scandinavie. plus de 2 millions de réfugiés lors du carnage en Allemagne. En Grèce, j’avais un bon job
de route. Il n’y a ni eau, ni électricité, ni portes, Contrairement à ce que prétend la Croatie de la fin du XXe siècle. dans une ferme, je ramassais les kiwis, les
ni fenêtres. La veille, la police a embarqué tout lorsqu’elle s’adresse à Bruxelles, et en dépit De Bihac à Velika Kladusa, dans le nord­ patates, les raisins, mais ce pays ne nous
le monde, mais ne les a pas emprisonnés ni de multiples témoignages sur la violence des ouest du pays, la situation est plus chaotique donne pas de papiers. Alors la France est mon
conduits de force dans un centre de réfugiés. arrestations à la frontière croate, « cette route qu’à Sarajevo. Les réfugiés arrivent à pied, dernier espoir… »
La vie de misère continue donc, en attendant est ouverte depuis fin 2017, constate Peter Van ayant été débarqués par les forces de l’ordre Les conditions de vie au squat de Krajina­
de poursuivre la route vers l’eldorado. der Auweraert. Depuis qu’il est devenu très du train en gare de Bosanska Otoka, ou de metal sont effroyables. Non seulement il n’y
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DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 géopolitique | 23

En haut, de gauche
à droite : dans le
centre de réfugiés
de Bira (Bosnie),
le 9 mars ; la gare
de Subotica
(Serbie), où des
migrants afghans
ont trouvé refuge
dans une vieille
remise, le 11 mars ;
Tibor Varga,
le pasteur serbe,
le même jour.

En bas : à Bihac,
en Bosnie,
non loin de la
frontière croate,
des réfugiés se
sont installés
dans une ex­usine
reconvertie
en squat.

PHOTOS DAMIR SAGOLJ


POUR « LE MONDE »

tants repoussant violemment un canot, espère même, à la fin de l’actuelle prési­


comme on a pu le voir sur une île grecque ; dence croate de l’UE, le 30 juin, faire avancer,
pas de milice armée, comme à certaines en guise de récompense, son entrée dans
frontières de l’Union européenne ; pas de l’espace Schengen, à laquelle le pays est
fréquentes manifestations d’extrême droite, candidat depuis 2015.
comme en Serbie, où l’on a récemment Le fait que la Bosnie­Herzégovine soit
brandi des drapeaux serbes et grecs, ainsi désormais, excepté quelques passages
que des portraits du général Ratko Mladic, clandestins ici ou là, l’unique route vers
condamné pour « crimes contre l’huma­ l’Union européenne démontre pourtant
nité » par la justice internationale, avec des que la frontière croate est tout sauf imper­
pancartes « Terrorists not welcome ! » (« Les méable. « La violence inouïe exercée à la
terroristes ne sont pas les bienvenus ! »). frontière est d’autant plus incompréhensible
Dans une Bosnie­Herzégovine divisée en que la Croatie est, en réalité, une passoire,
deux entités politiques et trois territoires s’indigne un défenseur des droits humains
ethniques depuis la guerre qui a opposé de l’ONU. Les chiffres parlent d’eux­mêmes :
Serbes, Croates et Bosniaques musulmans, près de 60 000 migrants sont arrivés en
c’est principalement le chef nationaliste Bosnie en deux ans, et moins de 8 000 y rési­
bosno­serbe Milorad Dodik qui, de son fief de dent actuellement. Même si l’on sait que quel­
Banja Luka, mène la croisade antimigrants. Il ques­uns, éparpillés dans des forêts, ne sont
se pose en défenseur du « monde chrétien », pas répertoriés, cela veut quand même dire
affirmant que le président turc, Recep Tayyip que, dans cette même période, la Croatie en
Erdogan, qui menace de laisser les réfugiés a laissé passer plus de 50 000 vers la Slovénie
présents en Turquie envahir l’Europe – en et l’Italie. »
dépit de son accord de 2016 avec l’UE – si les
capitales européennes refusent de soutenir TENTER ET RETENTER LE « GAME »
sa politique en Syrie, mène « un grand jeu A Velika Kladusa, un homme familier du
stratégique » visant à « islamiser » le conti­ monde des trafiquants confirme que « des
nent européen. policiers croates ferment les yeux si les
« Ce n’est plus la même solidarité qu’il y a migrants payent le bon passeur, et ne
cinq ans. L’atmosphère politique et dans les renvoient que les miséreux qui tentent le game
médias a changé », déplore le pasteur Tibor sans payer personne ». Il affirme aussi que,
Varga. Cette figure de Subotica, en Serbie, se « pour 3 000 euros, un taxi peut vous prendre à
consacre depuis trente­cinq ans à l’aide aux Velika Kladusa et vous déposer à Trieste, en
plus démunis, aux sans­domicile­fixe, aux franchissant les frontières croate, slovène et
Roms. C’est donc naturellement qu’il porte italienne sans encombre », grâce à un réseau
secours aux réfugiés venus d’Orient et de policiers et de douaniers corrompus. Le
d’ailleurs. « Mon rôle n’est pas de juger, ni les « jeu » n’est à l’évidence pas le même pour
habitants de la région ni les migrants, mais de tout le monde.
tendre la main, dit­il. La Bible dit de nourrir Aux Afghans, Pakistanais, Syriens et
même son pire ennemi. Eux, ce sont juste de Kurdes irakiens ou iraniens, déjà très pré­
braves gens qui cherchent une vie meilleure. » sents depuis 2015, se sont ajoutés des
Aux yeux des migrants qui l’ont rencontré, le Algériens et des Marocains : cette route est
pasteur est devenu un héros, à tel point que moins onéreuse et surtout moins dange­
des Iraniens parvenus en Allemagne et qu’un reuse que la traversée de la Méditerranée. Et
Pakistanais installé en Italie ont promis que, puis il y a d’autres réfugiés : Sarajevo a
une fois leurs documents légaux et le droit de récemment vu passer des Somaliens, des
voyager librement en Europe obtenus, ils re­ Erythréens, des Rohingya birmans, des
viendraient de temps en temps à Subotica Sri­Lankais tamouls, des Nigérians et trois
pour l’aider bénévolement dans ses tâches Cubains. Un soir, un Américain se déclarant
a ni eau, ni électricité, ni toilettes, ni aucune pourquoi nous jeter de nuit dans la rivière quotidiennes. horrifié par son président, Donald Trump,
sorte d’infrastructure, mais une bonne partie glacée ? Nous ne sommes pas des esclaves, ni Tibor Varga s’indigne des raids de la police s’est présenté aux gardes ahuris d’un centre
de l’usine a brûlé, et les réfugiés vivent dans des terroristes. Nous voulons juste changer serbe, qui a délogé, la veille, des dizaines de de réfugiés, affirmant qu’il ne souhaitait pas
une suie noirâtre à l’odeur âcre. Ils dorment à notre destinée. » migrants de leurs squats. Des batteries de entrer dans l’UE, mais demander l’asile poli­
même le sol sur des bouts de carton. Ils cuisi­ B. renchérit : « Si nous sommes arrêtés, nous voiture, sur lesquelles ils s’alimentent un tique… en Bosnie. Puis, au bout de trois
nent, aussi, sur le même sol noirci. sommes systématiquement battus à coups de peu en énergie, ont été volées. « N’importe nuits, il a disparu aussi mystérieusement
L’autre principal squat du nord de la poing et de matraque. Ils nous forcent à nous qui, ayant faim et froid dans un pays étranger qu’il était apparu.
Bosnie est situé à Velika Kladusa, dernière allonger dans des flaques d’eau glacées, le SANS MÊME PARLER  où personne n’ouvre sa porte, est en droit de Dans une rue de Velika Kladusa, un groupe
bourgade avant la frontière croate, égale­ visage contre terre, et ils tapent. Certains DES CRIMES  chercher un abri, dit le pasteur. Normale­ de Syriens s’apprête à tenter le game pour la
ment dans une usine désaffectée. Les condi­ d’entre nous sont blessés. Puis ces policiers ment, nos Etats devraient le leur fournir. Pas énième fois. Ils sont six, originaires des
tions de survie y sont identiques, à cela près nous jettent nus dans la rivière. Si tu ne sais ET TORTURES,  les pourchasser. » villes d’Alep, de Homs, de Rakka et de Deir
que les réfugiés s’entassent sur quelques pas nager, tu meurs. Ils n’ont rien d’humain. Ils ez­Zor. Ils ont fui la terreur du régime de
dizaines de matelas. n’ont aucune pitié. » LA TECHNIQUE  LE « REFOULEMENT » CROATE Bachar Al­Assad et, pour celui venu de
Avant de retourner dans le squat infâme de Dans le nord de la Bosnie, des humanitaires Rakka, celle de l’organisation Etat islamique
« JETÉS NUS DANS LA RIVIÈRE » Velika Kladusa, il faut trouver des vête­
GÉNÉRALISÉE À LA  et des volontaires bosniens et étrangers (EI), à l’époque où les djihadistes occupaient
C’est là que commence ce qu’ils appellent ments. « En sortant de la rivière, nous avons FRONTIÈRE CROATE  aident aussi les migrants à survivre au rude la ville, de l’automne 2013 à la fin 2017. « Sans
tous le « game », le « jeu » de la traversée de la marché jusqu’à une mosquée et avons dormi hiver balkanique. Un humanitaire pointe « le Bachar, nous serions restés en Syrie. Avant la
frontière, avec ses hasards, ses caprices du à huit, serrés dans les toilettes, pour nous te­ DU « PUSHBACK »  paradoxe de cette Union européenne qui paye guerre, nous n’avions jamais envisagé de
destin, ses gagnants et ses perdants. Certains nir chaud, poursuit B. Le matin, des villageois les pays frontaliers pour garder ses frontières venir en Europe », dit Zakaria. Ils fument une
essayent de franchir le mur de la forteresse m’ont donné ces chaussures et ces vêtements. VERS LA BOSNIE mais ne respecte aucune règle de droit cigarette à six, et se racontent des blagues.
de l’UE depuis des semaines, d’autres depuis Je dois dire que, de tous les pays traversés, EST ILLÉGALE  européen et international ». De fait, sans Ils sont brillants et drôles. Presque tous
des mois. Six Marocains et deux Algériens c’est en Bosnie que les gens sont le plus atten­ même parler des crimes, tortures et mauvais diplômés, ils rêvent d’exercer leur métier
reviennent du game. Ils témoignent anony­ tionnés, le plus solidaires. » En deux ans et AU REGARD  traitements, sans même évoquer le fait de – du boulanger au chimiste – quelque part.
mement : « Des policiers croates avec des ca­ après un accueil initial très bienveillant de la jeter des êtres humains nus dans des rivières Ils se sont rencontrés dans un camp de réfu­
goules noires nous ont arrêtés près de Glina et population, les autorités de la région de DES CONVENTIONS  glacées, la technique généralisée à la fron­ giés en Grèce, et ont décidé de poursuivre la
ont tout brûlé : notre argent, nos vêtements, Bihac ont toutefois constaté la montée de DE GENÈVE tière croate du « pushback », c’est­à­dire du route ensemble. Ils partagent aventures et
nos téléphones, la nourriture, raconte M. Puis tensions entre habitants et migrants. Des « refoulement » vers la Bosnie, est illégale au mésaventures, repas et pushback. L’un d’eux
ils ont pointé un revolver sur nos visages et élus sont allés à Sarajevo demander davan­ regard des conventions de Genève et des lois a eu un bras cassé par un policier serbe.
nous ont ordonné de sauter dans la rivière. » tage de moyens au gouvernement, sans être européennes. « Les pushbacks illégaux ont Leurs destins sont temporairement liés,
« Les policiers croates sont des criminels, particulièrement entendus. commencé dès l’accord UE­Turquie en 2016 », jusqu’au passage. Ensuite ils se sépareront,
des racistes. Ils nous traitent comme des La situation en Bosnie n’est cependant pas témoigne un activiste. « Les violences sont car leurs chemins et leurs rêves divergent,
animaux, pas comme des êtres humains, comparable au climat politique qui, cinq ans devenues systématiques », reconnaît Peter selon les villes d’Europe où ils ont de la
raconte A., l’un des nombreux jeunes hom­ après la vague migratoire, prévaut ailleurs, Van der Auweraert, de l’OIM. famille ou des amis : Milan, Berlin, Paris,
mes, ici, venus de Tizi Ouzou, en Kabylie. de la Grèce à la Croatie, en passant par des L’UE, officiellement satisfaite des efforts Amsterdam, ou Oslo. Cinq destinations pour
Nous venons en paix et aucun d’entre nous pays de transit tels que la Serbie ou la de la Croatie en matière migratoire, a décidé six hommes, si leur odyssée balkanique
n’a l’intention de rester en Croatie, alors pour­ Hongrie, caractérisé par la nette augmenta­ de fermer les yeux sur la brutalité et l’illéga­ s’achève un jour. 
quoi nous battre, pourquoi nous torturer, tion des actes xénophobes. Ici, pas d’habi­ lité en vigueur à cette frontière. Zagreb rémy ourdan
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24 | géopolitique DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

Slovénie La Bosnie, nouveau goulet d’étranglement


Croatie pour 7 500 migrants
Principale route migratoire depuis 2018
Velika Kladusa Camp de réfugiés, centre de transit
Miral Prijedor ou d’hébergement temporaire.
Tous sont surpeuplés
Hôtel Sedra Banja Luka
Borici Tuzla Banja Ville où nombre de migrants vivent
Bira
Koviljaca dans la rue, dans des abris de fortune
Vucjak Ljubace
Xxx Pays de l’Union européenne (UE)
(fermé depuis Bosnie- Serbie
décembre 2019) Herzégovine Renvoi illégal de migrants
3,9
par la police croate millions
Bihac Sarajevo (dont 3,5 millions
Sarajevo Est Migrants et réfugiés de Syriens)
Usivak
présents, mars 2020
Blazuj En provenance
Delijas de la Bulgarie et
de la Macédoine du Nord
Salakovac
M

Mostar
er

Monténégro Iran et
é
M

d 9 600 Afghanistan
it
er Kosovo dans le reste
ra des Balkans
née France
Turquie

Albanie 7 500 Irak


Bosnie- Syrie
Herzégovine
41 000
Iles grecques

La Bosnie, nouvelle impasse pour les migrants


Des milliers de réfugiés se retrouvent bloqués aux frontières dans leur route vers l’Union européenne

2015 -2016
La route des Balkans se ferme peu à peu 2018 -2020
En 2015, un million de migrants empruntent cette route La Bosnie, une route alternative
en direction de l’Europe, notamment de l’Allemagne.
Face à cet afflux, les Etats de la région ferment leurs frontières Avec la fermeture des frontières, notamment
les uns après les autres. En mars 2016, de celles de la Hongrie, les migrants se dirigent
l’accord migratoire entre l’UE vers d’autres routes, en particulier
Route des Balkans, couloir migratoire via la Bosnie-Herzégovine.
et la Turquie « clôt »
toléré par les Etats jusqu’en mars 2016
la route des Balkans.
Pologne Barrière antimigrants, Slovaquie
Rép.
construite à la suite de
tchèque
Ukraine la « crise migratoire » de 2015
Slovaquie Autre barrière Autriche
Allem. Hongrie
antimigrants
Hongrie Slovénie Roumanie
Autriche
1 250
Slovénie Italie
377 Roumanie Croatie Bosnie-
Italie Xxx Herzégovine Serbie
Croatie 1 258 Pays de l’UE
Monténégro
157 Bulgarie Mer
Serbie Bulgarie
Mer
Espace Schengen
Noire
Bosnie- Noire
de libre circulation
Herzégovine des personnes
Albanie
1 199

Macédoine
Mer du Nord
Méditerranée
Turquie
Turquie
Route des Balkans Grèce
Grèce « close » à la suite Mer
de l’accord de mars 2016 Méditerranée
entre la Turquie et l’UE
Malte
Route migratoire alternative
Malte empruntée après mars 2016
579 518
Serbie 51 601 ... empruntée depuis mi-2017

556 830 Nombre de migrants


Croatie bloqués dans chaque pays
à la fin mars 2016

378 604
Slovénie
102 275
Evolution du nombre de migrants en situation
98 975 99 187 irrégulière, recensés à leur arrivée

Serbie Croatie Slovénie


Bosnie-Herzégovine
Albanie Monténégro Kosovo

16 099
29 196 569 (janvier
831 5 435 19 683
8 827 23 859 uniquement)
Albanie 2 479 807 17 611 3 067
8 092 3 399 2 280
279
1 934 752 8 477 8 695 4 073 1 181
4 645 4 538
Kosovo 755 150 594 984 519 826

2015 2016 2017 2018 2019 2020 (janvier-mars)

Sources : OIM, Flow Monitoring Europe ; ECHO, Commission européenne ; Caritas ; Le Monde Infographie Le Monde, Francesca Fattori et Floriane Picard
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DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 géopolitique | 25

Mark Lowcock
«Sans considérables
investissements,
nous resterons
vulnérables aux
pandémies»
Pour le diplomate de l’ONU, il faudra
tirer les leçons de l’impréparation à
l’épidémie de Covid­19, du manque
de coopération entre Etats et de
l’insuffisance des moyens dans
les systèmes de santé publique

ENTRETIEN La situation dans la province syrienne


d’Idlib, considérée comme la pire
« Apocalypse 9 »
(sérigraphie, 1988),
ront à contrôler rapidement l’épidémie. Par
conséquent, viendra le jour où ils auront
le monde en fasse davantage, pas seulement
par générosité, mais aussi par intérêt person­
genève ­ correspondance
catastrophe humanitaire du XXIe siècle, de Keith Haring. KEITH moins besoin de ces matériels médicaux. Ce nel pour mettre un terme à cette pandémie.
est particulièrement inquiétante, avec HARING/GEORGETOWN FRAME qui permettra d’en laisser une proportion

M
ark Lowcock est secré­ une dizaine de cas déjà détectés… SHOPPER plus élevée aux pays pauvres. Comment expliquez­vous la multi­
taire général adjoint des Quatre millions de personnes vivent dans plication des crises humanitaires
Nations unies chargé cette région située dans le nord­ouest de la Keith Haring Les risques pandémiques étaient­ils ces dernières années ?
des affaires humanitai­ Syrie, dont un million de déplacés qui ont dû Né à Reading (Pennsylvanie, pris en compte dans les plans d’urgence Il y a trois raisons. La première est d’ordre
res (OCHA) depuis 2017. fuir leur domicile au cours des trois ou qua­ Etats-Unis), en 1958, Keith des Nations unies ? géopolitique : les conflits sont plus nom­
Son agence coordonne tre derniers mois. Ils sont dans des camps Haring commence par Non, mais ce constat vaut pour l’ensemble breux, ils durent plus longtemps, et le
les efforts de l’ONU aux côtés des ONG pour bondés, ouverts aux quatre vents, avec très étudier le dessin publicitaire des Etats. Nous connaissions les risques de monde peine davantage à gérer l’émergence
combattre le Covid­19 dans les pays les plus peu d’accès aux services de santé, d’hygiène à Pittsburgh, avant de gagner pandémies. Dans nos prévisions pour 2020, de groupes terroristes non étatiques. La
vulnérables. Cette crise sanitaire survient et d’assainissement des eaux. Il s’agit cepen­ New York pour se consacrer nous avions d’ailleurs souligné les risques deuxième raison résulte de la crise climati­
alors que l’assistance humanitaire dans le dant d’une population relativement jeune, à l’art. C’est là, dans la épidémiques, notamment du virus Ebola que. Il y a eu environ 300 urgences liées au
monde a déjà atteint un niveau historique de­ donc peut­être moins susceptible d’être culture underground du – dont nous venons à bout –, ou de la rou­ climat en 2019, soit deux fois plus qu’il y a
puis la fin de la seconde guerre mondiale. atteinte par le virus, même si l’on observe un début des années 1980, geole. Mais personne n’a vu venir un pro­ vingt ans. Je suis très inquiet de l’invasion de
Aujourd’hui, une personne sur quarante­cinq problème croissant de malnutrition chez les qu’il rencontre notamment blème aussi exceptionnel que celui du criquets en Afrique de l’Est, qui met en péril
a besoin d’une aide. enfants. Les défis sont colossaux et nous Jean-Michel Basquiat, Andy Covid­19. Aucun pays au monde n’était suf­ la chaîne alimentaire de cette région. Enfin,
faisons notre possible pour intensifier la Warhol ou Madonna. fisamment préparé ni n’avait anticipé ou pla­ le troisième moteur des conflits procède des
Vous avez lancé un appel, le 25 mars, pour livraison d’aide à travers la frontière turque. En 1988, il collabore avec nifié une crise d’une telle envergure. pandémies. Il y a eu cette épidémie d’Ebola
réunir 2 milliards de dollars afin de com­ le romancier William en République démocratique du Congo
battre la propagation du Covid­19 dans L’instrumentalisation est une constante Burroughs, icône de la Beat Quelles seront les conséquences du [RDC] qui a été difficile à gérer, essentielle­
les pays fragiles. Quelles sont les urgen­ du gouvernement de Bachar Al­Assad generation : des poèmes de Covid­19 dans la pratique humanitaire ? ment en raison de l’insécurité et des conflits
ces auxquelles vous devez faire face ? depuis le début de la guerre, en 2011. l’écrivain accompagnent Cela va avoir des implications énormes qui nous ont empêchés de vacciner les en­
Notre premier défi est logistique. Toutes les Craignez­vous une utilisation de l’aide alors une série de dix dessins pour tous les pays, même si, pour l’instant, le fants et les personnes vulnérables. Depuis, il
mesures et restrictions de voyage mises en pour lutter contre le Covid­19 en Syrie ? baptisée « Apocalypse ». temps est à la lutte contre l’épidémie. J’espère y a aussi les risques de voir apparaître de nou­
place par les gouvernements pourraient à Le gouvernement syrien continue de nous L’artiste, homosexuel militant, que cette pandémie encouragera la recherche veaux virus, comme le Covid­19. C’est pour
terme perturber notre assistance humani­ refuser l’accès à Idlib depuis Damas. Notre vient d’être diagnostiqué et la science, et que le développement de trai­ cette raison que l’ONU a appelé à un cessez­
taire et notre accès aux communautés affec­ unique porte d’entrée est la Turquie. En ce séropositif. Il mourra deux ans tements, de vaccins et de tests sera accéléré. le­feu mondial, de sorte que les pays puissent
tées. Ce n’est pas encore le cas actuellement, qui concerne le nord­est de la Syrie, la ferme­ plus tard, à New York, à l’âge Dans l’avenir, il faudra investir beaucoup plus concentrer leurs efforts sur la lutte contre le
grâce à des milliers de travailleurs humani­ ture du point de passage d’Al­Yaroubiya [ville de 31 ans. Avec son art dans les systèmes de santé publique, dans les virus. Il serait bon de saisir cette opportunité
taires postés dans leurs pays et qui conti­ syrienne frontalière de l’Irak] expose davan­ résolument politique, inspiré pays riches comme dans les autres. Sans pour mettre fin aux conflits, et pour trouver
nuent à travailler, mais il est absolument vi­ tage encore les populations au coronavirus. du graffiti, Keith Haring est investissements considérables, nous reste­ des solutions à la menace plus grande encore
tal de maintenir les approvisionnements Nous savons que des médicaments et des devenu mondialement rons aussi vulnérables aux pandémies que que constitue cette pandémie. Car il est tout à
dans les pays en crise et de faciliter la circula­ anesthésiants commencent à manquer. célèbre. Il est resté fidèle à les systèmes de santé les plus fragiles. Si le fait possible que ce virus entraîne de nom­
tion des biens et des personnels humanitai­ Nous continuons à négocier avec les dif­ l’East Village, dont certains monde veut se prémunir de futurs problè­ breux problèmes et conflits.
res. La fermeture de nombreuses lignes com­ férents acteurs [syriens et irakiens] pour murs sont toujours ornés mes, il faudra aussi aider les pays les plus pau­
merciales va aussi nous contraindre à utiliser convoyer de l’aide et du matériel pour ces po­ de ses œuvres. vres à améliorer leur système de santé. Cette crise sanitaire survient alors que
les services aériens des Nations unies pour pulations, mais, pour l’instant, nous n’obte­ Un grand nombre de pays ont déjà fait face à les humanitaires travaillent déjà dans
transporter les personnels, les soignants et nons que des refus. C’est très préoccupant. des épidémies et leur exemple peut servir de des conditions de plus en plus périlleu­
les matériels médicaux dans les endroits où leçon. Comme pour Ebola, il faudrait tester ses, avec des hôpitaux bombardés en
cela s’avérera le plus nécessaire. Parvenez­vous à constituer des stocks massivement les gens, retracer les chaînes de Syrie et au Yémen, des personnels assas­
Notre deuxième défi est lié aux caractéristi­ de matériels essentiels alors que contacts et de transmission, isoler les mala­ sinés en RDC… Pourquoi les humanitai­
ques du virus du Covid­19, très contagieux, les pays les plus riches rencontrent des. Ce sont des techniques que nous avons res sont­ils devenus des cibles ?
qui pourrait se propager très rapidement dans des problèmes d’approvisionnement déjà utilisées, même si ce virus est différent et Après la seconde guerre mondiale, les pays
des environnements déjà fragilisés par des cri­ et se livrent à la concurrence ? que son étendue [planétaire] est unique. se sont rassemblés pour rejeter ces atrocités
ses humanitaires, le manque d’hygiène et des La première chose dont nous avons besoin, et demander que des règles s’appliquent en
maladies sous­jacentes qui amoindrissent le c’est évidemment de fonds. Depuis le lance­ On évoque de plus en plus la « diplomatie temps de guerre. C’est ainsi que les
système immunitaire. Nous essayons donc ment de notre appel pour réunir 2 milliards de sanitaire » ou la « route de la soie de la conventions de Genève ont été créées. Cela a
d’anticiper toutes les actions possibles pour dollars (1,8 milliard d’euros), nous avons déjà santé » pour faire référence à l’aide mas­ été la norme pendant ces soixante dernières
retarder sa propagation, à travers des campa­ récolté 362,5 millions, et nous en attendons sive de la Chine, notamment à des pays années. Essentiellement depuis cinq ans,
gnes d’information aux populations, l’instal­ davantage. Pour l’instant, aucun pays ne dis­ développés. Le Covid­19 peut­il bousculer avec l’expansion de groupes terroristes
lation de stations pour se laver les mains, la pose de suffisamment de kits de test, de mas­ le leadership sur l’aide humanitaire ? transfrontaliers, le respect du droit de la
livraison de matériel médical et de protection. ques de protection, d’équipements et de venti­ Nous vivons sur une petite planète, de plus guerre et du droit international humani­
C’est une véritable gageure quand cela lateurs. Du matériel a été livré aux pays les en plus peuplée et avec des problèmes glo­ taire s’est érodé. Nous avons, par exemple,
concerne des populations vivant dans des plus pauvres, mais cela ne sera pas suffisant. baux. La collaboration est donc une exi­ enregistré près de 800 attaques contre des
endroits clos, tels que les camps de réfugiés, Nous espérons assister à une forte hausse de gence, et non une option. J’aimerais voir plus personnels et des établissements de santé
où il sera difficile de procéder à de la distancia­ la production de tous ces matériaux, et que de pays faire davantage. La Chine est une au cours des neuf premiers mois de l’année
tion sociale. Nous savons aussi qu’il sera dif­ des mesures spéciales seront prises pour gar­ grande puissance économique et je pense 2019. Aujourd’hui, travailler dans l’humani­
ficile d’organiser des programmes de dépis­ der ouverts les flux de transport des marchan­ qu’il faut se féliciter qu’elle apporte son aide à taire signifie prendre de plus en plus de
tage à grande échelle. En étant réaliste, on dises. Enfin, nous espérons que les pays d’Eu­ d’autres Etats pendant cette pandémie. Les risques pour sa vie. Le monde doit en pren­
peut imaginer que le Covid­19 va impacter nos rope et d’Amérique du Nord, qui connaissent FABRICE COFFRINI/AFP pays du G20 pourraient faire plus que ce dre conscience. 
programmes d’aide sur la durée. actuellement les plus gros problèmes, réussi­ qu’ils font actuellement. Il faudrait que tout propos recueillis par marie bourreau
CULTURE
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26 | DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

« J’ai toujours voulu transmettre la série »
Le réalisateur Eric Rochant évoque la cinquième saison du « Bureau des légendes », qui arrive sur Canal+

ENTRETIEN

E
ric Rochant n’ira plus au
« Bureau ». Le réalisateur
de cinéma devenu le pre­
mier showrunner de
France est formel : la cinquième
saison du Bureau des légendes,
dont la diffusion commence lundi
6 avril sur Canal+, sera la dernière
pour lui. Au moment d’abandon­
ner vétérans (Mathieu Kassovitz)
et nouveaux venus (comme Louis
Garrel) de la clandestinité, leurs
supérieurs de la caserne des
Tourelles (Florence Loiret­Caille,
Mathieu Amalric…), le créateur re­
vient sur le processus par lequel
lui et ses convives de la « table »
(d’écriture de la série) se sont em­
parés du flot de l’actualité pour
construire l’univers du « Bureau ».

Comment avez­vous
déterminé à l’origine
le rapport entre la fiction
de la série et le monde réel ?
On ne voulait pas d’un monde
imaginaire, ou même d’un
monde passé. On voulait inscrire
la série dans un monde contem­
porain pour que les gens y croient
vraiment, pour partager les vrais
enjeux de la vie des agents du ren­
seignement. L’écriture réaliste ne
passe pas seulement par le traite­
ment du comportement, mais
aussi par l’inscription dans un
monde qui est le nôtre, dont on
connaît les enjeux.

Vous avez commencé à écrire


en 2013 ?
En juin 2013, à cette époque on Mathieu Amalric (JJA), à droite ; Jules Sagot (Sylvain Ellenstein), au centre ; Jonathan Zaccaï (Sisteron). REMY GRANDROQUES/TOP THE OLIGARCHS PRODUCTIONS/CANAL+
parlait d’Al­Qaida. La dimension
antiterroriste était déjà très pré­
sente dans le travail des services gnement, mais beaucoup moins libanais à Riyad, en 2017), il y avait beaucoup de scènes comme ça. m’entourent. Les gens qui ont
de renseignement. Les attentats qu’aujourd’hui. Nous avons mis déjà une interrogation sur
« On voulait Quand on a commencé à écrire la travaillé autour de ma table vont,
contre Charlie Hebdo ont eu lieu un peu de temps à l’intégrer, alors « MBS » (le prince Mohammed Ben inscrire la série saison cinq, on s’est dit qu’on al­ après le confinement, arriver
au moment où nous préparions qu’on parlait déjà beaucoup de Salman), sur la réalité du pouvoir. lait changer la donne, éclater les avec leur propre projet de série.
la série. Les attaques terroristes, technologies dans la première sai­ Côté écriture, on était en train de
dans un monde choses, pousser les murs. On ne J’ai toujours eu le désir de trans­
qui ont contribué à mettre les ser­ son, de « nuages de points », de big confier à Mille Sabords la mission contemporain sera pas obligés de parler de tous mettre la série elle­même à
vices de renseignement en avant, data. Nous avons abordé ce thème de recruter des agents du service les personnages à tous les épiso­ quelqu’un qui pourrait la repren­
en particulier les services fran­ de front dans la saison quatre, en de renseignement saoudien.
pour que les gens des, on va faire des flash­back. dre. J’ai toujours pensé que
çais, ont été concomitantes de même temps que le retour de la Arrive, à ce moment­là, l’affaire y croient Dès le départ, nous avons moins Jacques Audiard pouvait le faire.
l’écriture de la série. Entre l’entrée Russie sur le terrain géopolitique. Khashoggi. Il n’est pas question parlé de la vie intime des gens que Tous les ans, je demande à
et la sortie de la série, Daech est pour nous d’en faire une trame
vraiment » ce qu’on aurait voulu, parce que Arnaud Desplechin aussi.
née et a perdu une bataille ma­ Parmi les éléments de l’actua­ narrative. En revanche, une fois l’espionnage est un genre qui de­ A part ça, je savais que la cin­
jeure sur le terrain. On a suivi lité récente explicitement qu’on a vu que le pouvoir saou­ mande de la tension, du suspense, quième saison serait la dernière
cette montée et ce reflux. Dans la mentionnés, il y a l’assassinat dien devait, pour une question ploité à des fins de renseignement des enjeux narratifs forts. Plus que pour moi. J’arrive au bout de mon
première saison, il est question du journaliste saoudien d’image, se retourner contre les ou de manipulation. de savoir comment un person­ inspiration et je ne voulais pas la
d’Al­Qaida, dès la deuxième sai­ Jamal Khashoggi par les servi­ gens qui avaient participé au com­ nage gère la scolarité de ses en­ terminer moi­même. Ça voulait
son, on parle de Daech à travers ces secrets de son pays. mando, on s’est dit qu’il y avait Trois épisodes de cette saison fants… Mais ça nous intéressait. dire parler de moi, courir le dan­
ces vidéos morbides, dans les­ Comment l’avez­vous intégré ? une vraie opportunité narrative. commencent par des plans de Dans cette saison, on a fini par y ar­ ger de faire du sentimentalisme,
quelles le bourreau français est L’affaire Khashoggi est arrivée Ces gens qui reviennent en couples en train de faire river un peu. Pas assez, il faudra voire du symbolisme, que toutes
inspiré d’un bourreau anglais. En­ alors qu’on avait déjà décidé de Arabie saoudite et sont exécutés l’amour. Une transgression ? peut­être six ou sept saisons pour les scènes que j’allais écrire
suite, la saison trois nous fait sui­ faire de l’Arabie saoudite l’un des pour avoir obéi aux ordres, c’est ty­ Pour nous, c’est une transgres­ s’émanciper du genre, en conti­ auraient évoqué le fait que j’arrê­
vre la captivité de Malotru terrains narratifs de cette saison, piquement le genre de situation sion par rapport aux premières nuant à parler du renseignement. tais, ce qui n’a pas d’intérêt. En­
(Mathieu Kassovitz) dans les à travers le personnage de Mille qui génère une frustration et une saisons, on ne l’avait jamais fait core une fois, l’idée était de trans­
camps de Daech. Enfin, dans la Sabords (Louis Garrel). On avait amertume qui peuvent être ex­ avant. C’est l’effet cinquième sai­ D’où vient et où conduit l’idée mettre à quelqu’un comme
saison quatre, on parcourt avec le déjà décidé que tout son itinéraire ploitées par des services secrets à son, on se sent assez sûrs de nous de confier à Jacques Audiard Jacques Audiard. C’est extraordi­
personnage de Jonas (Artus) le servait à approcher les services des fins de recrutement. A chaque pour aller sur des terrains qui ne ces deux derniers épisodes qui naire qu’il mette sa poésie au ser­
terrain syro­irakien en ruine, pen­ saoudiens, afin d’en recruter cer­ fois qu’arrive une affaire comme le sont pas. J’ai eu envie de mon­ sont un long post­scriptum à vice de la série. Miraculeusement,
dant et après la défaite de Daech. tains éléments. A ce moment­là, il celle­là, on parvient, peut­être par trer l’intimité des gens, de sur­ l’intrigue proprement dite ? ça s’est fait. 
Quand la série a débuté, on par­ y avait déjà eu l’affaire Hariri (la une déformation intellectuelle, à monter ma pudeur habituelle. Depuis toujours, je veux propos recueillis
lait déjà un peu de cyber­rensei­ séquestration du premier ministre voir comment ça peut être ex­ Dans mon cinéma, il n’y a pas transmettre. D’abord à ceux qui par thomas sotinel

Un nouveau cercle de l’enfer, toujours plus éloigné de la lumière


Le Bureau étend son emprise sur tous les continents, continuant d’explorer les reins et les cœurs des espions d’aujourd’hui

C ette saison, la machine


s’est détraquée. Pas la
DGSE : dès le premier épi­
sode du Bureau des légendes, le
fonctionnement du service de
le pouvoir (et, en plus, ces catégo­
ries ne sont pas étanches, y com­
pris les deux premières). Plus les
enjeux se font formidables (proté­
ger le processus démocratique
dans le personnage de Mille Sa­
bords (pour mémoire, tous les
alias des clandestins du Bureau
des légendes sont tirés du thésau­
rus des jurons du capitaine Had­
du boulevard Mortier, dirige dé­
sormais une ferme de trolls pour
le compte du FSB russe. Au Caire,
Marie­Jeanne Duthilleul (Flo­
rence Loiret­Caille), qui a fui la ca­
çon de désinvolture (certains
personnages disparaissent sans
dire au revoir, quelques points
mineurs de l’intrigue restent
sans réponse), mais il s’agit bien
Et puis il y a ces deux derniers
épisodes, confiés à Jacques
Audiard. Ils sont presque vierges
d’enjeux dramatiques, un long
coda situé dans un temps sus­
renseignement français a été contre les cyberattaques, péné­ dock) qu’incarne Louis Garrel. serne des Tourelles à l’arrivée de moins de paresse que de faire de pendu, plein d’espoir et de mena­
grippé par les embardées du pro­ trer l’appareil d’Etat saoudien), Celui­ci sillonne le désert arabi­ JJA (Mathieu Amalric), nouveau la place à ce qui intéresse vrai­ ces. On reviendra sur ce moment
tagoniste de la série, Guillaume plus les acteurs semblent dérisoi­ que dans une camionnette, ven­ directeur du Bureau des légendes, ment Eric Rochant et sa bande : qui – quel que soit l’avenir du
Debailly, dit Malotru (Mathieu res. Cette cinquième saison est dant au plus offrant du matériel dirige la sécurité d’un grand hôtel les reins et les cœurs des espions Bureau des légendes – assure défi­
Kassovitz). Non, cette fois, c’est la comme un nouveau cercle de d’espionnage. Rimbaud 2.0 qui et sonde les reins et les cœurs des d’aujourd’hui. nitivement la place de la série au
mécanique helvétique de la plus l’enfer, toujours plus éloigné de la aurait oublié qu’il a été poète, le tribus du Sinaï. Pendant ce temps, Le cas de JJA, le russomaniaque panthéon du genre. 
prestigieuse des séries françaises lumière du jour. jeune homme va et vient entre à Moscou, Malotru navigue au paranoïaque, est à cet égard t. s.
qui se dérègle, et le Bureau en de­ Si Le Bureau des légendes a pu rebelles houthistes et aristocra­ près entre ses ex et nouveaux col­ exemplaire. Présenté au départ
vient encore plus fascinant. parfois prendre les accents d’une tie saoudienne. lègues, ceux de la DGSE qui le comme une variation française Le Bureau des légendes, série
Au fil des quatre saisons déjà dif­ apologie lucide de son sujet (la considèrent comme un traître, sur le modèle de James Jesus créée par Eric Rochant. Avec
fusées, les épisodes se sont agen­ DGSE) – à l’instar de son modèle, Un soupçon de désinvolture ceux du FSB qui le soupçonnent Angleton, le maître espion améri­ Mathieu Kassovitz, Mathieu
cés en un vaste labyrinthe peuplé La Trilogie de Karla, de John le Le Bureau étend sa fragile em­ d’en être un. cain qui sombra dans la folie, le Amalric, Florence Loiret­Caille,
de fantômes et d’êtres de chair et Carré – l’écriture et la mise en prise sur tous les continents, ou Il faut huit épisodes à la série personnage que façonne Ma­ Sara Giraudeau (Fr., 2020,
de sang, de clandestins qui ne sa­ scène prennent désormais un presque. A Phnom Penh, César pour défaire les nœuds de cet thieu Amalric est à la fois plus 10 x 52 min). A partir du 6 avril
vent plus qui ils sont vraiment et tour résolument romanesque. (Stefan Crepon), qui fut l’étoile de écheveau. Les scénaristes s’ac­ proche et plus impénétrable que sur Canal+, deux épisodes
de bureaucrates qui luttent pour Celui­ci trouve son incarnation la salle des machines numériques quittent de la tâche avec un soup­ son modèle. tous les lundis à 21 heures.
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DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 culture | 27

La mort de Bill Withers, voix suave de la soul


S É L E C T I O N   A L B U M S

Pour la plupart, les albums de cette sélection peuvent être écoutés


et/ou commandés (sous réserve des capacités et autorisations
à délivrer) sur les sites des artistes, de leur maison de disques,
ainsi que sur les principaux services de diffusion en streaming
par abonnement (Qobuz, Deezer, Spotify…) et de vente en ligne. Le chanteur compositeur était l’auteur notamment de la chanson « Ain’t no Sunshine »
G I OVA N N I B AT T I STA P E RG OL ES I
Stabat Mater
Avec Sandrine Piau, Christopher Lowrey,
Les Talens lyriques, Christophe Rousset
DISPARITION
(direction).
Ce sommet du répertoire sacré qu’est
le Stabat Mater de Pergolèse a parfois
essuyé les reproches d’une théâtralité
par trop profane. Ce ne sera pas le cas de la version proposée
I l s’était volontairement retiré
du monde de la musique
en 1985, mais au cours d’une
courte carrière commencée
en 1970, Bill Withers, voix suave et
par Sandrine Piau, Christopher Lowrey et Christophe Rousset, pleine de swing, aura été l’auteur,
à la tête de ses Talens lyriques. Cette fois, c’est le drame de la compositeur et interprète de
Passion qui s’opère dans tout son réalisme brutal, entre dou­ quelques hymnes de la soul
leur, compassion et espoir. Dès le duo initial, le ton est donné : music : Ain’t no Sunshine, Lean on
justesse des intentions, perfection des voix magnifiquement Me et Use Me. Le musicien est
accordées, ce Stabat Mater marie évidence charnelle et éléva­ mort, lundi 30 mars, à Los Ange­
tion de l’âme. En subtile tragédienne, la soprano habille de noir les (Californie), à l’âge de 81 ans,
et de pourpre chaque mot, variant les teintes à l’infini, un art des suites de complications car­
que partage le souffle chaud de Christopher Lowrey, entre diaques, a fait savoir sa famille
incarnation et dépouillement, soutenu par la direction dans un communiqué envoyé
inspirée de Christophe Rousset. Les pièces complémentaires vendredi 3 avril à l’agence Asso­
permettront à Sandrine Piau de conquérir le ciel du Salve ciated Press.
Regina de Porpora, tandis que l’alto du contre­ténor américain Né le 4 juillet 1938 à Slab Fork
convole avec le Beatus Vir de Leo.  marie­aude roux (Virginie­Occidentale), petite ville
1 CD Alpha Classics/Outhere Music. minière, William Harrison Wi­
thers Jr., qui raccourcira son pre­
C L AU D I A S O L A L / B E N O Î T DEL B E CQ mier prénom en Bill, est le plus
Hopetown jeune des six enfants d’une fa­
Hopetown sous pochette RogueArt, tout mille ouvrière. Son père meurt
un enchantement soufflant : Claudia Solal alors qu’il est âgé de 13 ans. Bill Wi­
(voix, poèmes) et Benoît Delbecq (piano thers souffre d’asthme et d’un bé­
préparé, bruits en tout genre), poésie gaiement qui vont perturber ses
exacte, son des galaxies, ciels en mouve­ années à l’école puis au collège.
ment, double entente à sens unique, En 1956, à 18 ans, il s’engage dans
intimité troublante. Claudia Solal précipite les rencontres « off­ la marine des Etats­Unis. Il com­
shore » en tous sens : avec Baptiste Trotignon, Benjamin mence à composer des chansons,
Moussay, Didier Petit, Sylvain Kassap, Médéric Collignon, Jeanne son bégaiement s’atténue. Il ap­
Added – on voit le genre, « constamment appliquée à donner du prend aussi la mécanique, ce qui
sens au son » (selon le journaliste Stéphane Ollivier). Hopetown, lui permettra, lorsqu’il quitte la Bill Withers en 1971. COLLECTION GILLES PÉTARD/DALLE
avec Delbecq, est une réussite radicale. Vous n’avez jamais marine, en 1965, d’être embauché
entendu ça. Pièces brèves, étourdissante densité des humeurs, dans diverses sociétés de cons­
la façon dont les mots se faufilent dans les silences déplacés du truction navale et aéronautique. d’exemplaires, l’album grimpe 4 JUILLET 1938 Naissance à bia,’Bout Love (1978), dont la plu­
piano trafiqué a quelque chose de poignant. On plonge vite dans dans les classements. Et Bill Wi­ Slab Fork (Virginie-Occidentale) part des chansons sont écrites
le rêve et les questions de Claudia Solal : « Suis­je déjà devenue Succès renouvelés thers, prudent, guère impres­ 1971 Premier album, avec le claviériste Paul Smith, et
moi ?/Quand finirai­je par devenir moi­même ?/Quand saurai­je A Los Angeles, sur son temps libre, sionné par ce succès – une cons­ Just as I Am, et succès Watching You Watching Me, qui
que je suis devenue moi ? » Elle l’écrit, le murmure ou le clame il fréquente les clubs de jazz, avec tante chez lui –, va hésiter plu­ du single Ain’t no Sunshine n’est publié qu’en mai 1985, après
dans la langue de Whitman et d’Emily Dickinson. Evidemment, l’idée de se mettre à chanter ses sieurs mois avant de quitter son 1972 Nouveau succès de l’album plusieurs années de conflits artis­
il faut aimer la beauté et celle des nuages.  francis marmande compositions. Fin 1970, il finance travail de mécanicien. Il finit par Still Bill et des singles Use Me et tiques avec les responsables de
1 CD RogueArt. l’enregistrement de quelques­ accepter de partir en tournée, et il Lean on Me Columbia. Entre­temps, Bill Wi­
unes de ses chansons pour les pré­ sera récompensé par un Grammy 1981 Cosigne Just the Two of Us thers signe, avec William Salter et
TO M P O I SS O N senter à des maisons de disques Award pour sa composition Ain’t pour le saxophoniste Grover Ralph MacDonald, l’énorme tube
Se passer des visages indépendantes. Sussex Records, no Sunshine. Son album suivant, Washington Jr. Just The Two of Us pour le saxo­
Voici un disque de chansons aux textes qui a une poignée d’artistes de Still Bill, toujours pour Sussex Re­ 1985 Après un dernier album, phoniste et chanteur de jazz pop
qui fourmillent de jolies formules, de rhythm’n’blues et de soul à son cords, sort en mai 1972. La face A il arrête les concerts Grover Washington Jr., qui est pu­
phrases qui, pour certaines, se suffisent catalogue, est intéressé. se termine avec les chansons Use et les enregistrements blié en février 1981 chez Elektra
à elles­mêmes, suscitant des images L’organiste et producteur Boo­ Me, sur tempo moyen, un peu fu­ 30 MARS 2020 Mort Records. Ce qui lui vaut un autre
étranges, poétiques. Les mots de Ma peur, ker T. Jones, qui vient de quitter le nky, et Lean on Me, une ballade, à Los Angeles (Californie) Grammy Award.
« viens me montrer tes dents », de Déjà loin prestigieux label Stax (Otis Red­ avec des éléments de gospel. Après une dernière tournée aux
avec son « tour de magie qui tombe à tes pieds », de Se passer des ding, Sam & Dave, The Staple Sin­ Deux succès renouvelés. Etats­Unis, en 1985, Bill Withers
visages, « arrachés au rivage », de Menteuse qui « invente à dormir gers, Isaac Hayes…), va produire Après un disque en public, enre­ nely et Paint Your Pretty Picture décide d’arrêter les concerts et
debout »… C’est à Tom Poisson qu’on les doit dans ce fin et bel les séances du premier album de gistré au Carnegie Hall en 1972, et reste de bonne facture, tout d’enregistrer. Il fonde avec sa se­
album, le septième sous son nom depuis 2004. Dans une Bill Withers, Just as I Am, qui sort un dernier album en studio pour comme Naked & Warm, en conde femme une compagnie
manière folk, teintée de pop, sa voix douce qui se promène en mai 1971. Il s’ouvre avec Har­ Sussex Records, +’Justments juin 1976, avec la chanson­titre, le d’édition pour gérer ses composi­
sur la musicalité des mots, est mise en valeur par un accompa­ lem, emporté par une rythmique (juin 1974), avec en particulier les presque psychédélique Dreams et tions, et ne fera par la suite que
gnement de guitares, percussions, quelques effets de claviers ici puissante, un ensemble de cordes, sobres ballades Stories, Liza et City of the Angels. En revanche, quelques apparitions, sans chan­
et là (Alexandre Léauthaud, à la réalisation, Fred Pallem aux contient une excellente reprise de Make a Smile for Me, où le chan­ Menagerie, en décembre 1977, ter, lors de cérémonies profession­
arrangements de la moitié des dix chansons, celles qui Let it be, des Beatles, et surtout la teur est particulièrement émou­ manque de chansons marquan­ nelles ou pour des associations ca­
s’approchent le plus de la pop).  sylvain siclier romance pour celle qui est partie, vant, Bill Withers signe avec Co­ tes, avec plusieurs virées disco ritatives. Il s’était régulièrement
1 CD Super-Chahut !/Kurokeno Medias. Ain’t no Sunshine, avec son motif lumbia Records (Miles Davis, guère inspirées. Il en sortira tou­ montré réticent à la publication
vocal répétitif « And I know, I know, Duke Ellington, Bob Dylan, San­ tefois le dernier succès de Withers d’inédits enregistrés durant sa
PA RTY N E XT D O O R I know, I know, I know… », qui est tana, Barbra Streisand, Weather sous son nom, Lovely Day, coécrit carrière, et continuait de temps à
Partymobile choisie comme single. Report…). Making Music, en avec Skip Scarborough. autre d’écrire des chansons, les
Protégé du rappeur Drake, le chanteur Le single se vend en quelques se­ juillet 1975, avec les chansons Bill Withers enregistre encore gardant pour lui. 
R&B PartyNextDoor, de son vrai nom maines à plus de 1 million Make Love to Your Mind, She’s Lo­ deux albums pour Colum­ sylvain siclier
Jahron Anthony Brathwaite, 26 ans, prend
bien plus son temps que son mentor pour
publier ses albums. Son dernier disque,
PND3, date d’il y a quatre ans, une éternité
à l’échelle du rap. Lui qui a l’habitude de tailler des tubes sur
mesure à Rihanna a bien fait de fignoler son disque. Les quinze
titres installent une ambiance apaisante et sensuelle. PartyNext­
Retrouvez la troupe du Français sur le Net
Door a tellement inspiré Drake que des titres, tels Nothing Less
ou The News, semblent tout droit sortis des sessions d’enregis­ La Maison de Molière se déploie en numérique pour pallier la fermeture des salles
trement des précédents albums de la star canadienne. En revan­
che, les racines trinidadiennes et jamaïcaines de PND se font
entendre sur le très réussi Eye on It. Ses collaborations avec
Drake, Loyal, et Rihanna, Believe It, font partie des meilleurs
THÉÂTRE cinq minutes de poésie, a donné
lieu à un moment de grâce : la co­
70 métiers différents, il y aura de
quoi faire. Aux environs de
tacle. Après La Double Incons­
tance, de Marivaux, mis en scène
morceaux de ce Partymobile.  stéphanie binet
1 CD Ovo Sound/Warner Music.

S IB US I L E X A B A
Ngiwu Shwabada
I maginez que la Comédie­
Française ouvre ses malles
remplies de trésors… En ces
temps de confinement, c’est un
peu ce que fait la Maison de Mo­
médienne Anne Kessler, qui est
aussi metteuse en scène et pein­
tre, a offert deux dessins animés
artisanaux et délicats, sur les poè­
mes Sensation, d’Arthur Rim­
17 heures, place aux enfants, avec
des lectures de contes, qui peu­
vent être réécoutées à l’heure du
coucher.
Vient ensuite le moment du
par Anne Kessler et Les Trois
Sœurs, de Tchekhov, par Alain
Françon, on pourra voir, d’ici au
dimanche 5 avril, Le Misanthrope
de Molière, par Clément Hervieu­
Après Unlearning/Open Letter to Adoniah, lière, qui a lancé, lundi 16 mars, La baud, et L’Age héroïque, d’Henri « Foyer des comédiens », qui se Léger, Trois hommes dans un sa­
un double album avec lequel l’Europe Comédie continue !, une chaîne Michaux. décline en plusieurs pastilles : lon, le spectacle Brel­Brassens­
le découvrait en 2017, l’artiste sud­africain en ligne accessible sur son site In­ Le deuxième rendez­vous est, « Mon alexandrin préféré », Ferré créé par Anne Kessler, L’Hô­
Sibusile Xaba propose une nouvelle plon­ ternet et sur sa page Facebook. paraît­il, « celui qui fait trembler « L’enfance de l’art » et « Ma cui­ tel du libre échange, de Feydeau,
gée dans son monde singulier. Accompa­ Le premier trésor de la maison, tous les membres de la troupe ». sine d’acteur ». Pour inaugurer le par Isabelle Nanty, Peer Gynt,
gné au chant par Kholofelo « Naftali » c’est d’abord sa troupe de comé­ Intitulé « Les comédiens repas­ premier, Denis Podalydès a été d’Ibsen, par Eric Ruf ou encore La
Mphago sur un jeu de guitare dépouillé à l’extrême, il chante un diens, qui s’est mobilisée pour of­ sent le bac français », il a vu Coraly brillant, en évoquant « Le prin­ Forêt, le film réalisé par Arnaud
folk­blues incantatoire et hypnotique. Des chansons empreintes frir des rendez­vous variés, tout Zahonero et Véronique Vella s’en temps adorable a perdu son Desplechin d’après la pièce
d’une aura mystique, dédiées à ses ancêtres, à la nature, à la vie. au long de l’après­midi à partir de tirer brillamment, la première, odeur », tiré du Goût du néant, de d’Alexandre Ostrovski.
Il adresse aussi un hommage, sur le dernier titre, à Madala 16 heures chaque jour, avant que qui n’a jamais eu son bac, avec Les Baudelaire. Dans « Ma cuisine On nous promet aussi la diffu­
« Bafo » Kunene, un inspirant guitariste de Durban. Enregistré ne soit diffusée, en soirée, l’une Liaisons dangereuses, de Laclos, la d’acteur », le sociétaire Christian sion de spectacles historiques de la
en une journée, il y a juste un an, au Studio Pigalle, à Paris, signé des créations du « Français ». seconde, dûment diplômée, avec Gonon racontait sa rencontre maison, la Comédie continue, oui,
sur le label français Komos, l’album est présenté sous une po­ Lundi 30 mars à 16 heures, c’est Une charogne, de Baudelaire. avec un maître du kathakali même dans les temps difficiles. 
chette magnifique, due à l’artiste Manyaku Mashilo, du Cap, qui le 521e sociétaire de la troupe, l’im­ indien. fabienne darge
représente le « grand esprit féminin » auquel il est dédicacé. Les périal Serge Bagdassarian, qui est De nombreuses surprises Les surprises devraient être
versions vinyle et digitale sont augmentées d’une improvisation apparu sur l’écran pour annoncer L’administrateur général, Eric nombreuses au fil des jours, La Comédie continue !, tous
avec le saxophoniste Shabaka Hutchings.  patrick labesse le menu du jour, tandis que le len­ Ruf, est ensuite venu parler de avant que ne démarre la soirée les jours à partir de 16 heures
1 CD Komos/L’Autre Distribution demain officiait la pensionnaire son métier, remplacé le lende­ proprement dite, à 18 h 30, avec sur le site de la Comédie­
Claire de La Rüe du Can. Le pre­ main par Agathe Sanjuan, con­ un portrait d’acteur, un spectacle Française (Comedie­francaise.fr)
 Lire aussi sur Lemonde.fr la critique de l’album mier rendez­vous du jour, inti­ servatrice­archiviste de la mai­ jeune public ou un seul en scène, et sur sa page Facebook
« La Passione », de Barbara Hannigan. tulé « Le 4 h de Ragueneau », soit son. Celle­ci comptabilisant suivis par la captation d’un spec­ (comedie.francaise.officiel).
28 | télévision 0123
DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

La vie au quotidien d’une mère de famille trentenaire VOS


SOIRÉES
TÉLÉ
Fiction radiophonique devenue BD et pièce à succès, les aventures de Brigitte Tornade se réécoutent avec plaisir

FRANCE CULTURE le sourire quand la directrice de la


PODCAST crèche laisse entendre que ça ne DIMANCHE  5  AVRIL
doit pas être facile d’abandonner TF1

A
u départ, ça devait être ses petits et quand votre cher con­ 21.05 Baby Boss
une microfiction, cinq joint attend d’être félicité à cha­ Film d’animation de Tom McGrath
épisodes de sept minu­ que fois qu’il les dépose à l’école. (EU, 2017, 105 min).
tes diffusés à l’heure Cette matière nourrit des dialo­ France 2
du déjeuner sur France Culture. gues savoureux, parfaitement 21.00 Neuilly sa mère !
Sauf que La Vie trépidante de joués et mis en sons, à même de Film de Gabriel Julien-Laferrière.
Brigitte Tornade a fait un carton, susciter quelques éclats de rire Avec Samy Seghir, Rachida Brakni
et compte à ce jour dix saisons, cathartiques, tant chacun y retrou­ (Fr., 2009, 97 min).
soit pas moins de cinquante épi­ vera un peu de lui­même. Coller au France 3
sodes. Adaptées au théâtre à Paris, plus près à la « vraie » vie, jusqu’à 21.05 Inspecteur Barnaby
les aventures de cette trentenaire donner l’impression que des Série. Avec Neil Dudgeon (RU, 2020).
au bord de la crise de nerfs ont fait micros ont été posés à domicile, le Canal+
le plein jusqu’en février et la pièce défi est relevé par Camille Kohler 21.00 Best of Ligue 1 :
aurait dû tourner en province si le et son réalisateur, Cédric Aussir. les derbies Saint-Etienne-Lyon
confinement n’avait pas renvoyé Récompensée par le prix Nou­ Retour sur les meilleurs moments.
tout le monde à la maison. C’est veau Talent Radio de la SACD France 5
l’occasion ou jamais de redécou­ en 2014, adaptée en bande dessi­ 20.50 L’Avare
vrir cette fiction radiophonique née avant de l’être au théâtre, Pièce de Molière mise en scène
primée, créée par Camille Kohler. Brigitte Tornade se pose beaucoup par Catherine Hiegel enregistrée
Traductrice et auteure de livres de questions depuis le confine­ à la Comédie-Française en 2009.
pour enfants (sous le pseudo­ ment. Dont celle « d’avoir, ou non, Arte
nyme de Mim), ancienne assis­ de l’humour en ces circonstances », 20.55 La Veuve Couderc
tante d’édition chez Grasset, Brigitte Tornade sur scène, en 2019, au Théâtre Tristan­Bernard, à Paris. FABIENNE RAPPENEAU admet Camille Kohler. Quand elle Film de Pierre Granier-Deferre.
Camille Kohler se souvient que, le peut, quand elle le sent, elle Avec Simone Signoret, Alain Delon
quand Céline Geoffroy, con­ prend des notes parce que la vie de (Fr., 1971, 85 min).
seillère littéraire à France Culture, est parfois moins glorieuse que Despentes dans King Kong Théo­ « tout va très bien, madame la famille est un « réservoir inépuisa­ M6
lui a demandé d’écrire une fiction les fictions qu’on (se) raconte. Dit rie (2006), n’existe pas. marquise ») alors que, « quand on ble d’histoires », mais avoue que 21.05 Zone interdite
humoristique, elle s’est d’abord autrement : que la femme idéale, est mère de famille, la survie, c’est la trouver le bon ton n’est pas chose Magazine présenté
sentie perplexe et impressionnée. sociable et salariée, bien épilée et Dialogues savoureux schizophrénie », s’amuse Brigitte. évidente en ce moment.  par Ophélie Meunier.
Nous sommes en 2012 (avant aussi souple qu’un yogi, amatrice C’est cela que raconte si bien cette Surtout quand les injonctions émilie grangeray
#metoo et le confinement, il y a de grands crus mais qui boit du fiction : le fossé – intersidéral – en­ se (dé)multiplient : ne pas laisser
un siècle donc) quand naît thé vert, « celle à laquelle on tre rêve et réalité, entre la famille ses enfants devant les écrans sous La Vie trépidante de Brigitte LUNDI  6  AVRIL
Brigitte Tornade, 35 ans, un mari, devrait faire l’effort de ressembler, fantasmée que les contes nous peine d’en faire des débiles, man­ Tornade, écrit par Camille TF1
Paul, quatre enfants et un lapin. à part qu’elle a l’air de beaucoup vendent et celle que l’on tente de ger des légumes – bio, évidem­ Kohler, réalisé par Cédric Aussir. 21.05 Les Bracelets rouges
Et ce n’est rien divulgâcher que s’emmerder pour pas grand­ construire. Entre les discours que ment –, aller au musée ET prati­ Avec Eléonore Joncquez (Brigitte) Série. Avec Audran Cattin (Fr., 2020).
de préciser d’emblée que la réalité chose », comme l’a écrit Virginie l’on tient pour (se) rassurer (le quer une activité sportive, garder et Yannick Choirat (Paul). France 2
21.00 Meurtres au paradis
Série. Avec Ardal O’Hanlon,
Tobi Bakare (Fr.-RU, 2020).
France 3

Denis Podalydès, « avare » paranoïaque et virtuose 21.05 L’Epopée


des gueules noires
Documentaire de Fabien Béziat
L’acteur excelle dans la pièce de Molière, mise en scène par Catherine Hiegel à la Comédie­Française, en 2009 et Hugues Nancy (Fr., 2017, 95 min).
Canal+
21.00 Le Bureau des légendes
Série. Avec Mathieu Kassovitz,
FRANCE 5 jouée, derrière Tartuffe : 2 538 re­ pendant vingt ans, avec Michel d’une vaste entrée aux fenêtres tude, écartée par la mise en scène, Sara Giraudeau (Fr., 2020).
DIMANCHE 5 - 20 H 50 présentations pour l’un, 3 115 pour Aumont dans le rôle­titre. Denis barrées de grillage. Harpagon s’an­ il possède la force de jeu d’un ac­ France 5
THEÂTRE l’autre. On le sait grâce au pré­ Podalydès lui succède dans cette nonce par un rire en coulisse, un teur de génie, comme on en voit 20.55 Rocco et ses frères
cieux registre de La Grange, le mise en scène de Catherine Hiegel « ah ! ah ! » sardonique et un peu un tous les trente ans. Et si, autour Film de Luchino Visconti.

D ans l’espoir de rendre le


confinement moins long
et de convaincre les élè­
ves de ne pas baisser les bras face à
leur pile de devoirs, France 5 dif­
compagnon de scène de Molière
qui a institué, en 1659, une tradi­
tion, jamais interrompue depuis,
de consigner jour après jour les re­
présentations et faits marquants
en 2009, qui procure un plaisir
simple et joyeux, comme la lec­
ture d’un classique scolaire éclai­
rée par un professeur amoureux
du théâtre. L’Avare a toujours os­
fou, qui jamais ne se dément au
cours de la représentation.
Ce père monstrueux, prêt à ven­
dre ses enfants en mariage, res­
semble, dans l’interprétation de
de lui, la distribution est inégale,
Denis Podalydès offre, avec Domi­
nique Constanza en Frosine l’en­
tremetteuse, une scène qui vaut à
elle seule une leçon de théâtre. 
Avec Alain Delon, Katina Paxinou
(It.-Fr., 1960, 185 min).
Arte
20.55 Habemus Papam
Film de et avec Nanni Moretti.
fuse chaque dimanche soir une de la troupe, qui a pris le nom de cillé entre une vision sombre, Denis Podalydès, à un insecte noir brigitte salino Avec Michel Piccoli, Jerzy Stuhr
captation d’un spectacle de la Co­ Comédie­Française en 1680. presque tragique, et une tonalité capable de glisser entre les grilla­ (It.-Fr., 2011, 100 min).
médie­Française, sous la bannière Rien qu’au XXe siècle, trois nou­ plus heureuse, railleuse. Catherine ges son corps mince jusqu’à la ra­ L’Avare, de Molière, mis en scène M6
« Au théâtre chez soi ». L’Avare, de velles mises en scène de L’Avare Hiegel a choisi d’aller de ce côté­là. dinerie. Sa frénésie paranoïaque par Catherine Hiegel. Avec Denis 21.05 Le gendarme se marie
Molière, ouvre le bal ce dimanche. ont été présentées salle Richelieu. Il n’y a rien, dans la maison lui confère une virtuosité ges­ Podalydès, Dominique Constanza, Film de Jean Girault.
A la Comédie­Française, L’Avare La plus fameuse reste celle de Jean­ d’Harpagon vue par le décorateur tuelle qui rappelle celle de Louis de Suliane Brahim (enregistré en 2009 Avec Louis de Funès, Claude Gensac
est la pièce de Molière la plus Paul Roussillon, qui a été jouée Goury, sinon les murs de pierre Funès. S’il lui manque l’inquié­ à la Comédie­Française, 140 min). (Fr., 1968, 100 min).

0123 est édité par la Société éditrice


HORIZONTALEMENT du « Monde » SA. Durée de la société :

I. Découpage et récupération, quand SUDOKU 99 ans à compter du 15 décembre 2000.


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0123
DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 l’époque | 29

ENQUÊTE

La grande vadrouille nostalgique


Beaucoup d’entre nous espéraient profiter
du confinement pour s’offrir une remise
Nicolas Santolaria
à niveau télévisuelle, à base de grands films
U
n des effets collatéraux
inattendus de l’épidémie de
Covid­19 aura été la muta­
tion soudaine de nos grilles
de programmes télévisés.
et de documentaires. Mais, pour l’heure,
En parallèle des inamovi­
bles journaux d’information qui battent
des records d’audience, on a vu proliférer,
ce sont les grandes comédies populaires
et réconfortantes qui font de l’audience
en après­midi comme en soirée, sur TF1,
France 2, M6, des films dits « de patri­
moine », qu’une catégorisation moins
amène qualifie parfois de « comédies fran­
chouillardes ». Par un beau dimanche de
confinement, il m’a ainsi été possible d’en­
chaîner L’Aile ou la cuisse, Papy fait de la gies contemporaines. Médias, cultures et
Résistance et Twist Again à Moscou, technologies (Presses universitaires du
comme si j’avais soudain été téléporté Septentrion, à paraître). La télé, précise la
dans un espace­temps immuable où Louis chercheuse, réalise une opération de ma­
de Funès ne cesse de survivre à une indi­ gie complexe sur les cerveaux confinés :
gestion d’huîtres toxiques. « Pour rempla­ alors que nos repères sont brouillés, elle
cer les émissions de flux devenues difficiles nous réinscrit dans un flux temporel avec
à produire, on a décidé de programmer en sa grille structurée autour de rendez­vous,
début d’après­midi des films­cultes qui per­ tout en nous soustrayant à l’angoisse du
mettent de se changer les idées, de s’évader présent, via son envoûtante programma­
après le JT. L’ambition était de contenter une tion aux vapeurs d’encaustique (et de
audience familiale, deux fois plus nom­ Soupe aux choux).
breuse devant le poste », explique Florent « Même si elles témoignent d’une
Dumont, directeur de la stratégie des pu­ époque particulière, ce sont des œuvres qui
blics à France Télévisions. sont hors du temps. Quand l’avenir est
Jusqu’alors structurellement en sombre, ça offre une véritable respira­
perte de vitesse, le petit écran a vu ses tion », résume Grégoire, policier à la re­
audiences dopées par le confinement. traite, qui vient de revoir Le Grand Restau­
D’après Médiamétrie, les Français ont ainsi rant. Zidi, Lautner, Poiré, Robert, Oury ne
passé 4 heures 29 en moyenne devant leur seraient­ils que les viatiques d’un « c’était
poste durant le mois de mars, soit 44 minu­ mieux avant » un peu rance ? Bien au
tes de plus qu’à la même période en 2019. contraire. Prospective, cherchant dans le
« Il est clair qu’après un tunnel d’infos sur la passé les ferments d’un futur meilleur,
pandémie je n’ai surtout pas envie de voir un cette cinéphilie en apparence régressive
téléfilm suédois anxiogène, avec des eaux s’inscrit dans une période où l’utopie ne
glacées et des histoires d’inceste. Je préfère se déploie plus psychiquement vers
regarder Mais où est donc passée la 7e com­ l’avenir, mais, comme le soulignait le dé­
pagnie ?, qui évoque une sorte de résistance funt sociologue Zygmunt Bauman dans
à la française, ne renonçant jamais au plaisir son ouvrage Retrotopia (Premier Paral­
et à la rigolade. Quand Jean Lefebvre essaie lèle, 2019), en direction du passé. « La
de se procurer du saucisson à l’ail dans un petite vague nostalgique émanant avec le
village occupé, c’est grandiose ! », confie Mi­ Covid­19 se joint à une plus grande, qui a
chel, ingénieur, qui assume ouvertement commencé depuis une dizaine d’années et
un attrait pour le divertissement populaire, Louis de Funès s’étend dans tous les domaines, analyse
vécu jusque­là de manière « coupable ». dans « L’Homme Mme Niemeyer. L’essentiel me semble que
Alors que le génie gesticulatoire de orchestre », l’on devrait retenir la force créative et
de Serge Korber.
Louis de Funès devait être célébré à La Ciné­ réflective de la nostalgie. »
PROD DB/GAUMONT
mathèque française (la rétrospective a été Aujourd’hui, comme le montre
reportée en raison de l’épidémie), ces films également le challenge épidémique où
picaresques, qu’il a longtemps été de bon chacun est invité à poster ses photos d’en­
ton de mépriser, sont en pleine réévalua­ fance sur Facebook, la pandémie nous
tion esthétique. Habituellement program­ conduit à nourrir activement un senti­
més durant les vacances scolaires, ils ren­ ainsi attiré plus de 4 millions de téléspecta­ A l’heure de la distanciation sociale, ment d’appartenance à une histoire à la
contrent en temps de pandémie un incroya­ teurs à 14 heures le 29 mars, contre 2,8 mil­ NOUS PUISONS ces images vues et revues évoquent le havre fois personnelle et commune au grain
ble succès d’audience. L’Aile ou la cuisse a lions lors de sa dernière diffusion en prime réconfortant d’une communauté mythi­ sépia. Face au caractère carcéral du pré­
time. « Dans ces films, les protagonistes UN PEU DE FORCE fiée. « La force curatrice de la nostalgie a été sent et à la noirceur annoncée du futur,
voyagent, ce qu’on ne peut plus se permettre ; DANS CETTE démontrée par des psychologues universitai­ nous tentons de puiser un peu de force au
ils rient franchement, ce qu’on a de plus en res, en Angleterre, dans les années 2000. Les cœur de cette paradoxale utopie natio­
plus de mal à faire. Ça permet de se replonger UTOPIE films, ou encore la musique, peuvent fonc­ nale rétro, où seul hier semble avoir la
dans un hédonisme réconfortant, une sorte NATIONALE tionner comme des “médi­ (a)­caments”, des capacité d’être un autre jour. Comme
de pays imaginaire où il ne pleut jamais, RÉTRO pansements momentanés », analyse la pro­ dirait Louis de Funès dans La Grande
même si je ne suis pas sûr que cette France­là fesseure en théorie des médias Katharina Vadrouille : « Comment ça, “merde alors” ?
ait vraiment existé », ajoute Michel. Niemeyer, coauteure de l’ouvrage Nostal­ But alors, you are French ! »

L A GU ER R E DE S MOU TONS

A la maison, une bourrasque hygiénique


O
n pensait faire un sort à la pile de livres Avec la multiplication des repas et des miet­ ménagère trois heures par semaine pour l’aider de réenchanter un peu notre quotidien alimentaire,
entassés depuis l’été dernier sur la table de tes qui vont avec, les va­et­vient incessants entre le dans l’entretien de son 70 m², situé à Bourg­la­ mais aussi de maintenir propre et à peu près rangé
chevet, lire ou « relire » Marcel Proust, Tho­ salon et les chambres, les consignes d’hygiène et la Reine (Hauts­de­Seine). Travailleuse indépendante, notre intérieur », témoigne Béatrice, professeure de
mas Mann ou Victor Hugo, rattraper le retard de peur qui poussent à récurer plus que d’habitude les habituée « à bosser seule à la maison », la mère de théâtre parisienne. Forcément, c’est difficile de dire
séries, ressortir ses pinceaux à poils de petit­gris endroits stratégiques (cuisine et salle de bains deux fillettes de 8 et 13 ans a vu sa charge mentale que tu n’as pas le temps, que tu as autre chose à faire,
pour rêver en aquarelle à un paysage bucolique, notamment), le ménage est devenu un sport natio­ s’alourdir depuis quelques semaines. « Malgré un que tu n’es pas chez toi. Et puis, tu culpabilises de lais­
mais en guise de moutons, c’est ceux de poussiè­ nal. Et la désinfection des surfaces une obligation mari qui aide beaucoup en cuisine », la cadence s’est ser le boulot pour les autres. Résultat, la journée est
res que l’on ramasse à la pelle. Quant à la recher­ chronophage et souvent féminine. Car période de accélérée, d’autant que son activité professionnelle rythmée par un flux d’activités dédiées à la maison. »
che, elle se limite bien souvent à celle de l’embout confinement ou pas, l’inégale répartition des tâches n’a pour l’instant pas diminué. « Le confinement, Manier balai et brosse n’est pourtant pas
de l’« aspi » et de la montagne (tout sauf magique) domestiques perdure. Spray javel dans une main, c’est plus de préparation de repas, de passage d’aspi­ toujours vécu comme une corvée. La période se
des draps à plier. éponge dans l’autre, Lucia, guide touristique trilin­ rateur, de poussières, énumère­t­elle. C’est aussi révèle être également l’occasion d’un grand tri sal­
O confinement ! suspends ton vol et vous, gue, raconte ce quotidien rythmé par les rangements gérer le travail scolaire des enfants et leur consacrer vateur. « Une façon de se vider la tête », « une satisfac­
balais­brosses et lingettes désinfectantes, votre à n’en plus finir et le lavage du sol au plafond. « Mon du temps pour les occuper. Alors les suggestions de tion face au résultat », voire « un rituel de pleine
course infernale. Soucieux de nous préserver du activité professionnelle est complètement à l’arrêt. Du lecture, les représentations d’opéra en ligne ou les conscience pour réfléchir ». Laëtitia, professeure de
Covid­19, nous voilà plongés depuis près de trois coup, pendant que mon mari télétravaille, que les ados visites virtuelles de musée, je n’ai pas le temps d’en piano, a entrepris « un grand ménage de confine­
semaines dans une fièvre ménagère aux relents suivent leurs cours, les tâches domestiques me revien­ profiter. » Un constat partagé, très loin de la paren­ ment. » Meubles, placards, tiroirs, vitres, moulures…
d’essence de pin. « Profiter du temps libéré, retrou­ nent », raconte la quadragénaire italienne, avec l’im­ thèse épanouissante espérée. et même plantes ont essuyé sa bourrasque hygié­
ver le sens de l’essentiel, des vœux pieux, soupire pression de revivre sa « période noire », lorsqu’elle ne Conscients de la nécessité de préserver du niste. L’occasion, quand même, d’allier « petite
Astrid, un mari et trois enfants âgés de 10 à 16 ans, travaillait pas à l’extérieur, et « s’étiolait en femme au chaos domestique leurs quelques mètres carrés de séance d’exercice » et écoute de « l’intégrale pour
le tout en circuit fermé dans leur 80 m² bordelais. foyer avec enfants en bas âge ». liberté, nombre de confinés, d’ordinaire peu mania­ piano de Robert Schumann ». Soit 13 heures de musi­
Pour l’instant, j’ai surtout l’impression d’être une Avant le confinement, Mara, architecte d’in­ ques, se retrouvent à courir au train de la chiffon­ que et autant de murs lessivés.
fée du logis H24. » térieur, pouvait compter sur les services d’une aide nette microfibres. « Pour garder le moral, on essaie Catherine Rollot
0123
30 | l’époque DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

BALAYAGE
PARENTOLOGIE
Journal d’un parent confiné, semaine III.
Où le fils de Nicolas Santolaria se transforme
en super-héros du calcul mental, et l’ordinateur
La frange familial en objet multiconvoité

insoumise Jeux, tests et maths


Couleurs et coupes se dégradent, et chacun
fait comme il peut avec ses cheveux

XAVIER LISSILLOUR

A
tembre », s’excuse presque San­ lors que mon fils aîné, au cation nationale, Jean­Michel Blanquer,
dra, tandis que sa collègue de début du confinement, de 5 % à 8 % des élèves auraient déjà été
travail évoque ses « satanées ra­ traînait les pieds pour « perdus » par leurs professeurs, tombés
cines », qui n’ont rien de généalo­ faire ses devoirs – une au champ d’honneur du confinement,
giques, et qu’elle va gommer à confusion semblait happés par des tunnels de dessins ani­
l’aide d’une coloration vendue s’être installée dans son més, démotivés par la langueur des jour­
en supermarché. Laura, elle, at­ esprit entre vacances et télétravail –, son nées sur canapé. « Imagine, si je prends
tendra. « J’ai de la chance, car mes comportement a radicalement changé tous les diamants, j’aurai les doubles tirs
cheveux blancs sont en dessous, du jour au lendemain. A tel point qu’il sif­ et je vais les défoncer ! », s’écrie mon fils,
nombreux, mais cachés. Je de­ flote désormais au moment de s’y met­ qui vient de résoudre des opérations lui
vrais pouvoir tenir jusqu’à la tre, petit artisan soudain heureux de permettant de renforcer son armement.
libération ! » Plus téméraire, Lau­ s’attaquer à une pile austère de multipli­ Heureusement, au cœur de cette
rence a coupé sa frange qui la cations. La fée de la « continuité pédago­ boucherie galactique, d’autres missions
gênait. « Si c’est bancal, m’en gique » se serait­elle penchée sur sa ont des visées plus écologiques, propo­
fous. » Christine Page, proprié­ nuque harassée ? Pas tout à fait. En réa­ sant d’arroser des arbres ou d’éteindre
taire d’un salon de coiffure à lité, mon garçon a découvert Mathéros, des incendies. Au bout du compte, les
Nancy, trente ans de pratique un outil conçu pour étudier le calcul points accumulés lors de ces épopées
derrière elle, entend ses clientes mental à distance et mis à disposition mathématiques permettent à l’enfant
lui dire à longueur d’année que par l’éducation nationale dans le cadre de d’étoffer l’équipement de super­héros de
leurs cheveux ne poussent pas la vaste opération de maintien à domi­ son avatar, en acquérant un masque, une
assez vite. « Et lorsqu’il est ques­ cile de presque 13 millions d’élèves. nouvelle paire de collants ou une cape
tion de les laisser pousser, respi­ Au début du confinement, dans dernier cri, qu’il peut ensuite comparer à
rer, elles n’en profitent pas ! » la confusion qui régnait alors, l’intérêt de ceux des autres personnages représen­
Le cheveu n’est pas qu’af­ la chose nous avait échappé et nous en tant les élèves de sa classe (à l’heure où
Extrait de la série faire féminine. David est passé à étions restés aux fichiers de devoirs en­ j’écris ces lignes, certains de ces super­
« Perfect l’acte. « J’ai tenté de me couper les voyés par courriel, en pièce jointe, par héros sont encore en slip). On peut donc
Imperfect », cheveux tout seul… Je n’aurais pas l’enseignante. Puis, en parcourant à nou­ se dire que, en raison de cette dynamique
France, mai 2014.
dû. Heureusement que ça re­ veau les messages de l’école, un peu capitalistique, ce jeu éducatif, où il s’agit
MAIA FLORE/AGENCE VU
pousse », se console cet amateur comme on mettrait la main sur une un peu schématiquement de sauver la
de mangas et de coupes angulai­ vieille malle oubliée, nous sommes re­ planète tout en continuant à entretenir
res. « Le problème avec les coups tombés sur le lien vers ce qui pourrait sa fièvre pour le shopping, n’est pas
de ciseaux approximatifs, c’est s’apparenter à un Jumanji éducatif, du exempt d’idéologie.
qu’on ne le sait qu’après les avoir nom de ce film où Néanmoins,
donnés, reconnaît Christine Page. les protagonistes quand mon fils
Si cela s’arrête à une petite coupe
des pointes, même si ce n’est pas
du monde réel sont
absorbés dans un
Absorbé par vient me demander
spontanément de
ce space opera

L
e 17 mars, les salons de italien Sergio Mattarella, inter­ droit, c’est toujours rattrapable. immense jeu vidéo. lui faire réviser la
coiffure, commerces pellé par son conseiller, Giovanni Pour ce qui est des enfants, prenez « Deviens un super­ table des multiples
jugés non indispensa­
bles en France, ont été
Grasso, qui lui suggérait d’aplatir
une mèche rebelle avant son allo­
des photos… Cela sera l’occasion
d’en rire plus tard », ajoute­t­elle.
héros du calcul
mental », tel est le
arithmétique, de 7, je ne peux que
constater l’effica­
contraints de fermer, cution télévisée du 27 mars. Pour Serge, cadre dans une slogan inaugural de il reproduit des cité presque mira­
et les coiffeurs à domi­ Sur le plan strictement entreprise d’audit et de conseil, cette expérience culeuse de cette
cile de ranger leurs ciseaux. Une
pause à laquelle cheveux et poils,
hygiénique, l’heure est aux es­
sais. Agathe se lave les cheveux
hors de question de ressembler à
Chewbacca. « Encore une semaine
d’apprentissage lu­
dique par écran
bruits de tirs usine à gaz, qui ré­
sume à elle seule à
rebelles à toute idée de confine­
ment, s’opposent, poussant les
« tous les quatre jours au lieu de
tous les deux. Pas par flemme,
et je peux faire une croix sur les
appels vidéo, mesure le quinqua,
interposé, dans la­
quelle mon fils
de mitrailleuse, la fois l’intérêt et les
limites de l’éduca­
personnes de tout crin à assaillir
les réseaux sociaux, messageries
mais parce qu’ils regraissent
beaucoup moins vite », souligne
crinière poivre et sel en bataille.
Les tutos, non ! Etre coiffeur ne
s’immerge avec avi­
dité chaque matin.
signe que, tion numérique à
distance. Là où l’ap­
instantanées et échanges télé­
phoniques de leurs préoccupa­
cette quadra à queue­de­cheval.
Vanessa, sa voisine de palier, lor­
s’improvise pas, je vais sagement
opter pour la casquette. » Plus
Ses céréales
à peine englouties,
sur le front prentissage classi­
que repose avant
tions capillaires et autres créa­ gne d’un sale œil les cheveux de radical, Hichem, lycéen de 18 ans, il me pique mon scolaire aussi, tout sur les subtili­
tions humoristiques. son adolescente qui a décidé de a devancé le « boule challenge » iPod pour se passer tés de la relation hu­
S’il peut prêter à rire –
« Après deux mois sans coiffeur,
faire une cure de sébum et a
adopté la méthode dite « no­
lancé par des footballeurs
comme Morgan Sanson, An­
en boucle la musi­
que du film Les Gar­
nous sommes maine, ces disposi­
tifs ont pour pilier
90 % des blondes auront disparu
de la surface de la Terre » –, le che­
poo » pour « no­shampoo ». « Si
j’ai bien compris le principe – et
thony Martial, Paul Pogba ou
Eden Hazard, qui ont dégainé la
diens de la Galaxie
(ça le galvanise) et
« en guerre » central une écono­
mie de la récom­
veu est sur toutes les langues. j’ai bien peur de l’avoir compris –, tondeuse pour une boule à zéro. allume l’ordi comme on démarrerait une pense que l’on peut considérer comme
Rien de futile à cela. « Du défrisage c’est de ne plus se laver les che­ Pour déjouer la morosité am­ console Switch. Prisé des jeunes généra­ plus ou moins pavlovienne. C’est ce que
au bouclage, du lissage à l’ébourif­ veux pendant plusieurs semai­ biante, « et mettre un peu de légè­ tions, l’univers des comics sert ici à les spécialistes nomment la « pointifica­
fage, de la décoloration à la tein­ nes… Beurk… Et après tu as de su­ reté à cette situation de confine­ emballer des missions où la résolution tion », soit le recours à des mécanismes
ture, de la coupe à la pousse, on ne per­cheveux, tente­t­elle de se ment », Eric s’est, lui, teint en d’opérations de calcul permet de progres­ de motivation ludiques dans des univers
cesse d’agir sur la nature de notre convaincre. On en est à quatre blond peroxydé. D’abord, « pour ser dans une aventure protéiforme. Rapi­ qui ne sont pas initialement ceux du jeu.
cheveu pour manifester, dire, si­ jours et j’envisage déjà de lui pas­ tenter quelque chose qui ne sera dement, le cerveau de l’enfant comprend « Papa, tout le monde est sur les
gnifier quelque chose de personnel ser la tête de force sous l’eau. » pas vu de grand monde, si ce n’est que 4 × 3 n’est plus seulement égal à 12, écrans et pas moi, c’est pas normal ! », se
à ceux qui nous entourent, écrit le Les chevelus confinés se de mon cercle intime et de proches mais lui octroie aussi un gallon d’essence plaint alors mon plus jeune garçon. Un
sociologue Michel Messu dans Un divisent en deux camps : ceux qui collaborateurs. Et pour les éclats pour aller de l’avant. « Waouh, je suis dans autre des aspects importants de ce nou­
ethnologue chez le coiffeur (Fayard, agissent et ceux qui s’arment de de rire de ma femme. Dans un l’espace, je pilote un vaisseau ! », s’enthou­ veau type de scolarisation est qu’il fait de
2013). De là, cet enjeu permanent patience. « Je ne vais chez le coif­ autre contexte, je n’aurais pas as­ siasme l’écolier, occupé à slalomer au l’ordinateur (lorsqu’on a la chance d’en
que représente le cheveu. Enjeu feur qu’une fois par an… en sep­ sumé », admet­il. milieu d’astéroïdes incandescents et avoir un) une ressource stratégique, que
individuel pour se conformer à la « Le pire, c’est qu’après le d’ennemis hostiles. tous se disputent âprement. Entre la
norme, fût­elle “sa” norme, et en­ confinement, tweete Quentin, étu­ Est­il en train de jouer ? De faire rédaction d’un article sur le confinement
jeu collectif pour conforter ou diant en histoire, ça sera plus sim­ des maths ? Les deux, mon général ! Tota­ et le visionnage d’un film sur Netflix, je
infléchir cette norme. » Confine­ « ENCORE UNE ple d’aller chez l’ophtalmo que lement absorbé par ce space opera arith­ prête donc également mon Mac portable
ment ou non. chez le coiffeur. » Autre consé­ métique, il reproduit avec sa bouche des à mon fils cadet pour qu’il puisse se
Comment dompter cette SEMAINE ET JE quence prévisible, cette réflexion bruits de tirs de mitrailleuse, signe que, connecter à Lililo, « une solution d’appren­
frange rideau ou cette mèche re­ PEUX FAIRE UNE d’un sociologue et chercheur au sur le front scolaire aussi, nous sommes tissage de la lecture à distance ». Dans un
belle ? Comment éradiquer cette CNRS, postée sur Twitter par son « en guerre ». D’après le ministre de l’édu­ décor de forêt pastel l’accueille un grand
tignasse hirsute et ces racines à CROIX SUR LES voisin de balcon : « Le fait que les cerf. « Félicitations, tu as gagné un badge,
découvert ? Le salon de coiffure APPELS VIDÉO » gens se coupent les cheveux eux­ car tu as appris quelque chose de nouveau
fait parfois défaut en haut lieu. mêmes va produire une diminu­ aujourd’hui », le congratule, quelques ins­
Serge, quinquagénaire
« Eh, Giovanni, moi non plus je ne tion du nombre de selfies sur les tants plus tard, le système d’encourage­
poivre et sel
vais pas chez le coiffeur !… », s’est réseaux sociaux ! » ment automatique. « Super, moi aussi j’ai
défendu, hors champ, le président Marlène Duretz un jeu électronique ! », exulte l’apprenant.
IDÉES
0123
DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 | 31

Klaus Regling Face au coronavirus,


il faut utiliser la boîte à outils européenne
Pour le directeur général du Mécanisme

L
a pandémie de Covid­19 est
européen de stabilité (MES), les Etats pour financer leurs prêts supplé­ européennes à se remettre du choc
un choc mondial qui frappe membres de l’Union européenne n’ont mentaires. La BEI et, dans une moin­ provoqué par la pandémie. Comme
toutes les économies euro­ aucun intérêt à jouer la carte individuelle dre mesure, la Commission euro­ l’a annoncé la présidente de la Com­
péennes. L’Europe fait face à péenne émettent depuis de nom­ mision, Ursula von der Leyen, le
sa pire crise sanitaire depuis l’épi­ pour surmonter la crise breuses années déjà de la dette pour prochain cadre financier plurian­
démie de grippe espagnole il y a un l’ensemble des vingt­sept Etats nuel de l’UE sera dédié à la lutte con­
siècle. Les économies du continent membres de l’UE, et le MES pour les tre les conséquences économiques
vont en souffrir bien plus qu’on ne dix­neuf pays de la zone euro. C’est de la crise du coronavirus.
le pensait au départ. Quelles autres mesures devraient destiné à sécuriser les marchés du une dette mutualisée, une dette Nous pourrions par exemple dé­
Cette situation appelle une ré­ être prises immédiatement et dans travail tout au long de la crise du européenne. terminer quels Etats membres doi­
ponse politique concertée et soi­ un futur proche à l’échelon euro­ coronavirus. En outre, son « Initia­ Aujourd’hui, l’encours de la dette vent faire face à des conséquences
gneusement coordonnée, à la fois au péen, afin de compléter les mesures tive d’investissement en réponse européenne de ces trois institu­ économiques négatives particulière­
niveau national et à l’échelon euro­ prises au niveau national ? Com­ au coronavirus », d’un montant de tions est d’environ 800 milliards ment lourdes. L’Italie ne devrait pro­
péen, afin de limiter les dommages ment l’Europe peut­elle mobiliser 37 milliards d’euros, apportera un d’euros. Toutes trois fournissent bablement pas être, ces prochaines
infligés à la vie économique, préser­ rapidement des financements com­ soutien aux systèmes de santé, aux des financements à des taux d’in­ années, un contributeur net au bud­
ver la stabilité financière et préparer plémentaires afin de soutenir les petites et moyennes entreprises térêt nettement inférieurs aux get de l’UE. Par ailleurs, la BEI pour­
le redressement économique une gouvernements, les entreprises et (PME) et aux marchés du travail en coûts de financement de la plupart rait augmenter son capital, ce qui lui
fois la crise sanitaire sous contrôle. les personnes dans l’ensemble des leur réallouant des financements des Etats membres de l’Union permettrait d’octroyer plus de prêts
La gravité de la situation médicale et Etats membres de l’Union ? prévus à l’origine pour les fonds européenne pris individuellement, tout au long des années à venir.
l’étendue des dégâts économiques et structurels. et elles ont fait la preuve de leur ef­ Quant au MES, il dispose déjà d’une
sociaux auxquels il faut s’attendre Puissance de feu inutilisée La Banque européenne d’inves­ ficacité et de leur réussite, y com­ capacité de prêt disponible.
requièrent d’urgence une solidarité A court terme, au moins pour l’an­ tissement a proposé la création pris dans des circonstances défavo­ Le temps d’une solidarité euro­
européenne, maintenant. née 2020, la solidarité européenne d’un fonds de garantie paneuro­ rables. Et elles pourraient faire péenne est venu. Si nous voulons
Les gouvernements de l’Union devrait prendre forme en recou­ péen. D’un montant de 25 milliards plus, tout de suite. protéger le marché unique, il ne suf­
européenne (UE) ont commencé à rant rapidement aux institutions d’euros, il serait soutenu par des Certains ont proposé de créer de fit pas que chaque pays sauve sa
mettre en œuvre des mesures desti­ existantes – la Commission euro­ contre­garanties des Etats mem­ nouvelles institutions ou de nou­ propre économie. Chaque membre
nées à endiguer les répercussions péenne, la Banque européenne bres de l’Union, qui pourraient être veaux instruments, mais cela prend a un intérêt à ce que tous les autres
économiques de cette crise. La ré­ d’investissement (BEI) et le Mé­ utilisées comme levier pour mobi­ du temps – un temps dont, pays de l’Union puissent également
ponse budgétaire totale apportée canisme européen de stabilité liser 200 milliards supplémentai­ aujourd’hui, nous ne disposons pas. surmonter cette crise. 
jusqu’à présent devrait atteindre, (MES) – et à leurs instruments exis­ res à destination des PME, des en­ Aux débuts de la crise de l’euro, il fal­ (Traduit de l’anglais par
en 2020, 2,3 % du produit intérieur tants. La Commission européenne treprises de taille intermédiaire et lut au premier fonds de sauvetage Frédéric Joly)
brut (PIB) de l’UE, en moyenne. Les a annoncé la création d’un système des entreprises non financières. temporaire de la zone euro – le
mesures de soutien à la liquidité de réassurance chômage européen Le Mécanisme européen de stabi­ Fonds européen de stabilité finan­
– garanties publiques et impositions lité, avec sa puissance de feu inutili­ cière – sept mois pour émettre sa
différées pour les entreprises et les sée d’un montant de 410 milliards première obligation. Ce fut là une vi­
personnes – s’élèvent à plus de 13 % d’euros, pourrait accorder des li­ tesse record en comparaison d’insti­
du PIB. gnes de crédit à des taux d’intérêt tutions similaires qui, pour ce type Klaus Regling est directeur
Afin de compléter les mesures bas. La « boîte à outils » du MES d’opération, mettaient jusqu’à trois général du Mécanisme
nationales et de montrer que la so­ comprend divers instruments années. européen de stabilité
lidarité européenne n’est pas un financiers destinés à être utilisés Cette tribune est publiée
vain mot, une approche coordon­ CERTAINS ONT dans différentes circonstances. A Augmenter le capital de la BEI conjointement par quatorze
née est indispensable. La Commis­
sion européenne a considérable­
PROPOSÉ DE CRÉER l’heure actuelle, les lignes de « cré­
dit de précaution » – jamais utili­
Créer une nouvelle dette euro­
péenne requiert du capital, des ga­
journaux européens : « El Pais »
(Espagne) ; « Luxemburger Wort »
ment assoupli les règles relatives DE NOUVELLES sées dans le passé – semblent être ranties ou des recettes affectées, et (Luxembourg) ; « Le Monde »
aux aides d’Etat et, de concert avec l’instrument le mieux approprié à un système juridique et de gouver­ (France) ; « Verslo Zinios »
le Conseil européen, elle a activé la INSTITUTIONS OU la situation. De telles lignes de cré­ nance en bon ordre de marche. En (Lituanie) ; « Frankfurter
clause dérogatoire générale (« Ge­ dit n’ont pas forcément besoin conséquence, il est préférable de Allgemeine Zeitung »
neral Escape Clause ») du Pacte de
DE NOUVEAUX d’être utilisées, mais elles ont faire un prompt usage de toutes les (Allemagne) ; « De Tijd/L’Echo »
stabilité et de croissance, afin de INSTRUMENTS, MAIS l’avantage de pouvoir débloquer de institutions et de tous les instru­ (Belgique) ; « The Irish Times »
permettre la nécessaire augmenta­ l’argent très rapidement lorsqu’un ments existants qui, depuis des an­ (Irlande) ; « Il Sole 24 Ore »
tion des dépenses publiques. CELA PREND DU pays a besoin d’un soutien urgent, nées déjà, ont permis de lever avec (Italie) ; « NRC Handelsblad »
Quant à la Banque centrale euro­ parce que les conditions de leur oc­ succès des fonds considérables. (Pays-Bas) ; « Die Presse »
péenne (BCE), elle a un rôle crucial TEMPS – UN TEMPS troi sont fixées à l’avance. Au­delà de cette année, des solu­ (Autriche) ; « Kauppalehti »
à jouer dans le maintien du fonc­ DONT NOUS NE Pour augmenter le volume de leurs tions de plus grande envergure peu­ (Finlande) ; « Expresso »
tionnement du secteur bancaire et interventions, la BEI et le MES ont vent être conçues. Elles seront né­ (Portugal) ; « Phileleftheros »
des marchés financiers. DISPOSONS PAS besoin d’émettre des obligations cessaires pour aider les économies (Chypre) ; « I Kathimerini » (Grèce)

Serge Guérin et Véronique Suissa La situation dramatique des


Ehpad nous oblige à reconsidérer notre rapport au « grand âge »
Le sociologue et la psychologue estiment que le manque de considération pour les personnes âgées est l’un des points noirs de la crise sanitaire

A
ctuellement, plus de tes » et « personnes âgées », « ma­ française dans son ensemble. Les pacité de dépister des résidents d’un accompagnement physique nir l’essor des dispositifs de soins
6,5 millions de Français lades » et « résidents »… La pénurie situations aberrantes induites potentiellement atteints du adapté à distance (Siel bleu), spécialisés tels que les PASA (Pole
ont plus de 75 ans. Ils de masques – au­delà de l’impré­ par ce flottement politique impo­ Covid­19, ou encore à l’impossibi­ convoyage gratuit de masques d’activités et de soins adaptés),
seront 12 millions en 2060. paration qu’elle symbolise – sent de repenser – ou plutôt d’ini­ lité de les hospitaliser en raison depuis la Chine (société But), etc. accompagner les aidants, sont
Et sont particulièrement frappés pointe une réalité violente consis­ tier – une politique du « grand de la saturation des hôpitaux. Si l’Etat a peu à peu pris la me­ autant de pistes potentiellement
par cette pandémie… Cela étant, la tant à livrer prioritairement le âge ». En effet, sur le terrain, la sure des enjeux, la crise met en structurantes. Libre à nous de
façon dont les plus âgés, et les monde hospitalier au mépris des « course aux masques » au sein Fragilité structurelle du système exergue la fragilité structurelle du construire collectivement une
professionnels qui les accompa­ besoins tout aussi urgents du sec­ des Ehpad est venue s’ajouter à la Face à la situation dramatique système médico­social. Elle pointe société du care fondée sur une
gnent, ont été (dé)considérés lors teur médico­social. Des milliers pénurie d’équipements de pro­ des Ehpad, la mobilisation salu­ la nécessité de considérer les culture du soin personnalisé et
de la crise du Covid­19, risque bien d’alertes, concernant les Ehpad tection individuelle (EPI), au taire de la société civile (don de corollaires de l’avancée en âge ré­ solidaire non pas pour, mais avec
de rester comme l’un des points comme les dispositifs de services manque de personnels, aggravée matériels de protection, fabrica­ clamant une attention accrue à l’ensemble des citoyens. 
les plus noirs de cette période. à la personne, sont longtemps res­ par les contaminations, à l’inca­ tion artisanale de masques, l’égard des aînés. L’accompagne­
Cette réalité désolante contraste tés sans réponses, laissant ainsi implication de professionnels de ment, au sens du « prendre soin »,
pourtant avec l’épisode de la cani­ des professionnels démunis, des santé retraités…) est malheureu­ est au cœur du débat : c’est la
cule, durant lequel les Français se aînés déstabilisés, des aidants et sement loin d’avoir pu compen­ « culture du soin » qu’il importe
sont montrés globalement sou­ des familles angoissées. ser le chaos à l’œuvre. Parallèle­ de repenser collectivement, de
cieux des aînés. Dans les Ehpad, le retard d’ap­ ment, le monde institutionnel même que le rapport de la société Serge Guérin est professeur
Comme si l’intérêt légitime provisionnement en masques (associations, entreprises, com­ aux personnes âgées. Une culture de sociologie, Inseec SBE
porté à la condition des malades a inévitablement conduit à des C’EST LA « CULTURE munes, en particulier celles du qui ne pourra se développer en et directeur du MSc « Directeur
hospitalisés s’était déployé au dé­ « contaminations en chaîne », Réseau villes amies des aînés) l’absence d’une meilleure consi­ des établissements de santé »,
triment des résidents de maisons tandis que l’Etat, pendant de lon­ DU SOIN » QU’IL s’est peu à peu organisé pour dération pour les métiers du soin, Inseec
de retraite. Cette frontière entre gues semaines, n’intégrait pas à étendre la dynamique de solida­ notamment en Ehpad. Véronique Suissa est doc-
« secteur sanitaire » et « secteur sa comptabilité quotidienne le IMPORTE DE rité : mise en place de dispositifs S’ouvrir pleinement à la préven­ teure en psychologie clinique
médico­social » traduit une idéo­ nombre de décès parmi les rési­ REPENSER d’écoute dédiés aux soignants tion, revaloriser les salaires des au sein du laboratoire de psy-
logie opposant « centres de soins » dents. Ce constat bouscule le (association Soin aux profes– professionnels de santé, renfor­ chopathologie neuropsycholo-
et « lieux de vie », « jeunes adul­ monde de la santé et la société COLLECTIVEMENT sionnels de santé), instauration cer les équipes soignantes, soute­ gie à l’université Paris-VIII
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32 | idées DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

L’ÉCONOMIE OU LA MORT
En mettant le monde à l’arrêt pour sauver des vies, nous
donnons implicitement un prix à l’existence. Mais la crise
aussi a un coût, qui aura des répercussions sur nos vies

Christian Gollier et James Hammitt


Si l’existence m’était comptée…
Les économistes détaillent les différentes approches

C’
est bien connu, la vie n’a pas
qui permettent de donner, consciemment ou mas Schelling (Prix Nobel d’économie voudrions que l’Etat agisse pour le
de prix. Et pourtant, la crise inconsciemment, un prix à la vie des individus 2005) ont forgé le concept de « valeur bien de son peuple. Ce qui oblige ce
aiguë dans les services de de la vie statistique » (VVS), en s’inter­ dernier à arbitrer sur la base des
réanimation nous rappelle rogeant non pas sur la valeur de la vie, valeurs révélées par ce peuple. Ainsi,
tous les jours que nous mais sur celle d’une réduction du si le passage à 80 km/h est une bonne
aurions pu payer plus d’im­ d’euros pour une vie entière chaque l’air américaine afin de définir la risque de perdre la vie. Si je suis prêt à décision en prenant une VVS de
pôts pour mieux financer ces services, fois qu’il doit justifier une politique meilleure stratégie de première payer 1 000 euros pour réduire ma 3 millions, il faudrait peut­être des­
mais que nous ne l’avons pas fait. Qu’on publique affectant la santé ou la lon­ frappe nucléaire sur l’URSS, en utili­ probabilité de mourir demain de cendre à 60 km/h si l’Etat adoptait
le veuille ou non, nous avons collective­ gévité. C’est cette valeur qui a par sant les premiers gros ordinateurs. 0,1 %, cela veut dire que j’accorde une une VVS de 10 millions…
ment arbitré entre la vie et la fin du exemple permis de justifier le passage Compte tenu du faible nombre de VVS de 1 million d’euros à ma vie rési­ Il existe certes des impératifs
mois. Nous le faisons aussi à titre indi­ de la vitesse sur nos routes nationales bombes disponibles, la solution de la duelle. Choisir une occupation pro­ moraux, comme la justice et les droits
viduel, quand il s’agit de changer les de 90 à 80 km/h. Renforcer les nor­ Rand Corp consistait à envoyer une fessionnelle moins dangereuse pour fondamentaux, qui doivent transcen­
pneus de notre voiture, d’installer des mes de sécurité dans le transport myriade d’avions­leurres peu sophis­ sa santé ou acheter son logement der nos préférences individuelles. Les
détecteurs de fumée ou d’acheter bio. aérien ou la force de dissuasion mili­ tiqués pour submerger la défense so­ dans un lieu moins pollué relèvent, riches s’accordent une VVS plus
Parce que nous ne sommes pas prêts taire, investir dans les services d’ur­ viétique, au grand dam de l’état­ma­ par exemple, de ce raisonnement importante, mais leurs euros ont aussi
à tout sacrifier pour augmenter notre gence et lutter contre le tabagisme et jor, dont beaucoup de membres probabiliste. une valeur sociale plus faible, de telle
espérance de vie, cela signifie que l’alcoolisme obligent aussi à faire des étaient d’anciens aviateurs. Car la manière que toutes les vies se valent
notre vie a une valeur, et que celle­ci arbitrages collectifs entre la vie et l’ar­ Rand Corp ne tenait compte des vies Impératifs moraux du point de vue de la communauté.
est finie. Puisque la vie consciente est gent. Aux Etats­Unis, cette valeur est perdues dans ses calculs qu’à travers Les économistes se sont ainsi mis à Il existe aussi un courant « paterna­
l’art de la décision, et puisque la déci­ fixée à 10 millions de dollars [9,15 mil­ le seul coût de formation pour rem­ estimer la VVS des citoyens à partir de liste », notamment soutenu par le
sion est l’art de comparer les valeurs, lions d’euros] ; elle est massivement placer les aviateurs abattus ! Con­ leurs comportements effectifs. On a philosophe et politiste américain
les êtres humains n’ont d’autre choix utilisée pour déterminer les normes fronté à la question éthique de com­ ainsi estimé la VVS en regardant la dif­ Michael Sandel, qui érige la sagesse
que de donner une valeur relative à de pollution dans les villes et dans parer des dollars et des vies, la Rand férence de valeur des logements selon d’Etat au­dessus des vertus individuel­
toute chose. Il n’y a tout simplement l’industrie. C’est donc un niveau supé­ Corp laissa tomber son ambitieux le degré de pollution locale, ou les « sa­ les. Les gens étant imprudents ou
pas d’alternative. Le sage qui s’y refuse rieur à celui établi en France, les Amé­ projet. A l’époque, les économistes se laires de la peur » pour les métiers les court­termistes, l’Etat paternaliste doit
est respectable, mais il laisse le déci­ ricains semblant ainsi accorder une tenaient prudemment à distance de plus risqués. C’est cette approche qui a corriger ces « travers » dans sa politi­
deur devant l’abîme de ses choix. valeur supérieure à la vie au détri­ ce sujet moralement explosif… permis de calculer un « prix de la vie » que. Mais peu d’économistes osent en­
Avoir un débat démocratique pour ment du pouvoir d’achat. Pour se décharger partiellement de statistique de 3 millions d’euros en trer dans ces considérations morales
déterminer cette valeur serait fort ces aspects éthiques, les économistes France. Une valeur bien supérieure à qui mériteraient, elles aussi, un débat
utile. La crise actuelle nous y oblige. Comparer des dollars et des vies belge Jacques Drèze et américain Tho­ l’estimation fondée sur l’approche par démocratique. C’est très bien ainsi.
Beaucoup de gens associent l’idée de Jusque dans les années 1960, les éco­ le capital humain. Après tout, définir nos préférences
la valeur de la vie à celle de la marchan­ nomistes utilisaient le concept de « ca­ Les polémiques répétées sur le prin­ collectives et agir en conséquence,
disation du vivant. Beaucoup de cho­ pital humain » pour donner un prix à cipe de précaution – grippe H1N1, va­ n’est­ce pas là l’essence même de tout
ses ont pourtant de la valeur sans qu’il la vie. La valeur de la vie se limiterait à che folle, glyphosate, etc. – indiquent gouvernement ? 
leur soit associé un marché, ou une la somme actualisée du flux de revenu que nous exigeons parfois que l’Etat
possibilité d’échange. L’amitié, le don du travail. En moyenne, au niveau du soit plus prudent que les citoyens.
de sang et d’organes, voire même un PIB actuel projeté sur quatre­vingts
EN FRANCE, Mais les économistes de la santé ont
beau paysage, en font partie. L’exis­ ans, cela donne une valeur légèrement UNE VIE « VAUT » mesuré que certaines politiques sani­
tence d’un marché facilite simplement supérieure à 1 million d’euros. Les taires engendrent des coûts de l’ordre
l’estimation de la valeur que les gens systèmes d’indemnisation des juges et 3 MILLIONS D’EUROS ; de plusieurs dizaines de millions Christian Gollier est professeur
accordent aux choses, mais, heureuse­ des assureurs utilisent encore d’euros par vie sauvée. Nous aurions d’économie à l’Ecole d’économie
ment, toutes ces choses ne font pas aujourd’hui ce calcul d’indemnité, à AUX ÉTATS-UNIS, donc une attitude différente envers la de Toulouse
l’objet d’échanges commerciaux. laquelle est ajouté un pretium doloris. C’EST 10 MILLIONS vie selon que la décision est prise par James Hammitt est professeur
L’Etat français utilise, pour sa part, Au début de la guerre froide, la Rand nous­mêmes ou déléguée à l’Etat. d’économie à l’université Harvard
une valeur tutélaire de 3 millions Corp avait travaillé pour l’armée de DE DOLLARS Bien qu’héritiers des Lumières, nous (Massachusetts)

Denis Kessler actes terroristes, crises bancaires systémi­


ques, catastrophes naturelles de grande
ampleur… De tels chocs créent des
Tout d’abord, son « espace­temps » est
très particulier. Il est à proprement parler
mondial : il n’est pas géolocalisé, contrai­
l’amiante, le sida, l’atome et, antérieure­
ment dans l’histoire, la peste, le choléra, la
lèpre, ou encore la grippe espagnole.

L’ère de la vulnérabilité
« disruptions » qui produisent des déséqui­ rement à beaucoup d’autres chocs. Il se Ce sentiment général, mondial, de vulné­
libres dans le fonctionnement des sociétés déploie au cours du temps en suivant des rabilité se traduit par des comportements
et marquent l’histoire des civilisations. courbes exponentielles vertigineuses. que l’on peut qualifier de tétaniques, en
Le choc de la pandémie actuelle est diffé­ Une pandémie est l’essence même d’un partie dus à une gestion anxiogène de la
rent de ceux que le monde a récemment risque sériel qui se déploie comme une part des pouvoirs publics – surpris par ce
La pandémie est un événement d’ampleur connus : l’attentat du World Trade Center avalanche : le choc global se fragmente choc dont tant l’ampleur que la gravité ont
de 2001, la crise financière de 2008, le et se refragmente en milliards de micro­ été sous­estimées. Tous les acteurs éco­
historique pour les professionnels du risque, séisme et la catastrophe nucléaire de chocs. Ensuite, ce choc n’a pas de « res­ nomiques sont concernés, la demande
explique le PDG du réassureur Scor Fukushima en 2011. Il est beaucoup plus ponsable » identifié. Il présente un risque comme l’offre sont profondément affec­
profond, plus grave, plus durable. à la fois collectif et individualisé – il est à tées, les transactions se tarissent, les pro­
la fois exogène et endogène : le risque est jets s’évanouissent, les Bourses s’effon­
Un choc très spécifique bien externe à la personne qui le subit, drent… Face à cela, on recourt aux grands

T
Les chocs pandémiques sont connus. Ils mais dépend aussi du comportement de moyens monétaires et budgétaires, qui
oute évolution économique est la sont rares, ils sont graves. Les risques de fai­ chacun en matière de protection et de certes amortiront le choc, mais n’empê­
combinaison complexe de phéno­ ble fréquence et de forte intensité sont par précaution. Sa transmission à autrui est cheront pas un changement de trajectoire
mènes prenant la forme de tendan­ nature les plus déstabilisants. Dans la carto­ en partie aléatoire, mais elle dépend éga­ de l’économie mondiale.
ces lourdes, de cycles récurrents et graphie de tous les risques, les pandémies lement du comportement de chaque per­ L’aversion aux risques des populations
de quasi­constantes, accompagnés de sont les plus menaçantes. D’après les modé­ sonne infectée ou encore, à l’évidence, de va significativement augmenter avec des
mouvements aléatoires finalement assez lisations mathématiques, une grande pan­ l’efficacité du système de soins et des poli­ conséquences économiques, sociales et
marginaux. L’ensemble des variables­clés démie mondiale, dont la probabilité d’oc­ tiques publiques adoptées. politiques. Ce choc pandémique révèle, par
– épargne, consommation, investissement, currence est d’une fois tous les deux cents Enfin, le risque pandémique a surtout exemple, que la valeur attribuée à l’ab­
productivité… – interagissent mais, au total, ans, pourrait entraîner plus de 10 millions comme caractéristique d’être invisible. sence de souffrance et à la vie a très forte­
on note une relative stabilité, et donc une de morts à l’échelle de la planète. Pour des Les risques invisibles sont les plus pré­ ment progressé partout dans le monde.
LA VALEUR certaine prévisibilité de l’économie prise probabilités encore inférieures – dans la gnants. Ils renvoient au concept­clé de L’intégrité physique a fait un bond histori­
ATTRIBUÉE dans sa globalité. Cela est d’autant plus vrai « queue de distribution », pour utiliser le vulnérabilité. Tout le monde a le senti­ que dans l’échelle des valeurs.
que la gestion des fluctuations au travers jargon probabiliste –, le bilan pourrait être ment de pouvoir être atteint, de pouvoir L’ère de la vulnérabilité placera la gestion
À L’ABSENCE des politiques monétaires et budgétaires infiniment plus grave. Nous n’en sommes souffrir, de pouvoir mourir… mais re­ du risque au cœur de toutes les respon­
s’est considérablement améliorée. Il en va évidemment pas là dans la situation pré­ doute aussi de contaminer autrui, et donc sabilités. L’humanité, finalement, sem­
DE SOUFFRANCE de même de la compréhension des facteurs sente : la comptabilité macabre montre que, de participer à la diffusion de ce danger ble tenir… à elle­même. Qu’elle s’en donne
ET À LA VIE A de croissance à moyen et long termes. Si pour l’instant, le nombre de victimes n’est mortel. On craint infiniment plus le dan­ les moyens ! 
bien que les prévisionnistes se battent fort heureusement qu’une fraction de ces ger que l’on ne voit pas que celui que l’on
TRÈS FORTEMENT souvent au niveau des décimales… 10 millions de décès. D’autres fléaux morti­ peut identifier. L’angoisse face à ce que
Mais cette vision d’un système économi­ fères frappent bien plus durement les po­ l’on ne peut cerner – liée à la vulnérabi­
PROGRESSÉ que suivant un couloir d’évolution finale­ pulations mondiales. Mais la spécificité du lité – est beaucoup plus dévastatrice que
PARTOUT ment assez étroit est mise en défaut à cha­
que fois que se produit un choc majeur, qui
choc actuel et sa « résonance » tiennent
peut­être moins au nombre de victimes
la peur devant une menace identifiée.
Beaucoup d’autres risques invisibles ont Denis Kessler est PDG du groupe
DANS LE MONDE peut être de différentes natures : guerres, – décédées ou malades – qu’à sa nature. créé un tel sentiment de vulnérabilité : de réassurance Scor
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DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020 idées | 33

LA  CHRONIQUE
Jacob Lundberg « La Suède va Et quelle est­elle ?
Nous avons besoin de plus de
données pour pouvoir le dire. Par
DEJEAN PISANI­FERRY

perdre 460 000 années de vie »


exemple, dans le cas de la ferme­
ture des écoles : quel est le coût
d’une éducation perdue pour la
société, sur le long terme ? C’est
L’art du déconfinement

O
un des éléments qui doivent être
pris en compte dans le calcul. C’est n ne sait pas encore quand
Pour l’économiste suédois, les conséquences des mesures prises pour un choix politique, mais qui doit commencera le déconfine­
être fait sur la base d’informations ment, mais on sait, depuis les Jean Pisani-
lutter contre le coronavirus pourraient être pires que celles de l’épidémie fournies par les experts. En Suède, déclarations du premier minis­ Ferry est profes-
il semble que la discussion se soit tre, qu’il se fera pas à pas. On connaît seur d’économie à
un peu ouverte ces dernières se­ déjà les questions qu’il va poser : quel­ Sciences Po, à la
maines, quand on a commencé à les contraintes lever et à quel rythme ? Hertie School de
ENTRETIEN de ces années perdues pour la so­
ciété suédoise. Je suis parti sur un
baisse de la production. Alors
peut­être que cela ne vaut pas le
réaliser l’importance des consé­
quences économiques.
Comment minimiser les risques
sanitaires d’une reprise du travail ? Et, a
Berlin et à l’Institut
universitaire euro-
malmö (suède) ­ correspondante
régionale
montant de 700 000 couronnes coût, en tout cas selon les valeurs contrario, comment tirer le meilleur péen de Florence

J
(64 000 euros) par an, en me ba­ que nous avons l’habitude d’utili­ Certains de vos collègues parti économique des marges de
acob Lundberg, écono­ sant sur les chiffres officiels utili­ ser dans ce genre de calculs. Mais, estiment que le remède, s’il manœuvre que dégagera le ralentisse­
miste en chef du groupe de sés par la direction des affaires so­ en réalité, on voit bien qu’on ne plonge le monde dans une dé­ ment de la pandémie ?
réflexion libéral Timbro, à ciales ou l’Agence de prestations peut pas choisir entre un recul du pression, pourrait être plus Il ne s’agira pas – comme l’avait suggéré Donald Trump le
Stockholm, a calculé le coût dentaires et pharmaceutiques, PIB et de nombreux morts. On dommageable que l’épidémie. 22 mars, avant de se raviser – de choisir entre l’économie et
de l’épidémie pour la société sué­ pour évaluer ce que nous sommes aura les deux. Partagez­vous ce point de vue ? la santé. Les pressions des milieux d’affaires seront fortes,
doise, en nombre d’années de vie prêts à payer pour une année de On parle d’un scénario où le PIB mais aucun responsable ne peut délibérément conduire
perdues, qu’il compare au coût vie supplémentaire. C’est en fonc­ La Suède refuse pour le reculerait de 10 % ou plus, ce qui les hôpitaux au point de rupture et voir la mortalité tripler
des mesures prises pour lutter tion de ce barème qu’on décide, moment le confinement... mènerait à une très forte augmen­ en conséquence. Ce serait d’ailleurs un bien mauvais calcul :
contre l’épidémie. par exemple, si un nouveau traite­ En effet, la Suède n’a pas pris de tation du chômage. Or on sait aux Etats­Unis, lors de la grippe espagnole de 1918­1920,
ment contre le cancer est suffi­ mesures particulièrement res­ qu’une dépression a des consé­ les Etats et villes qui ont opté pour un confinement précoce
Pourquoi avoir fait ce calcul ? samment rentable et doit être ap­ trictives. Et pourtant, nous allons quences importantes sur la santé et strict ont fini par créer plus d’emplois que les autres, selon
Je voulais avoir un chiffre, en prouvé. Pour 460 000 années de quand même devoir faire face à publique. Il y a aussi le risque de une étude menée par les chercheurs Sergio Correia, Stephan
couronnes, qui dise combien al­ vie perdues, le coût pour la société une chute importante du PIB. conséquences politiques, avec Luck et Emil Verner.
lait coûter l’épidémie à la société, est de 320 milliards de couronnes. Cela montre que le comporte­ une progression du populisme. C’est seulement une fois la progression du virus stoppée (c’est­
en années de vie perdues. Mon ment des gens pour limiter la Cela pourrait déboucher sur un af­ à­dire après que la distanciation sociale aura ramené au­dessous
calcul est approximatif, car il y a C’est une somme que vous propagation du virus et se proté­ faiblissement de l’Etat­providen­ de 1 le nombre de personnes qu’un porteur du virus infecte lui­
énormément d’incertitudes. Mais comparez au coût du ralentis­ ger d’une contagion suffit à ra­ ce. Ce sont des aspects qu’il faut même) qu’il sera légitime de raisonner économie. Cette étape
il est important d’utiliser toutes sement économique, causé par lentir l’activité économique. Si prendre en compte. est attendue pour la fin du mois, c’est à cette échéance qu’il faut
les informations dont nous dispo­ l’épidémie, ce qui peut paraître nous devions, cependant, adop­ imaginer la stratégie de déconfinement.
sons pour avoir l’image la plus extrêmement cynique... ter des mesures plus dures, dans Mais cela veut­il dire qu’il faut Dans un mois, la chute de l’activité sera sans doute plus forte
juste possible de la situation. Il faut avoir en tête que l’écono­ le sens de ce que la France a fait faire un choix entre sauver les que les – 35 % estimés fin mars par l’Insee : hors administra­
mie n’est pas juste une affaire de par exemple, il faudra que nous gens maintenant, ou plus tard ? tions, elle approchera sans doute les – 50 %. Sur les quelque
Comment avez­vous procédé ? gros sous. Il s’agit de la vie des sachions ce qu’elles rapportent, Je ne le formulerais pas ainsi. Il 20 millions de salariés de droit privé du début 2020, une moitié
Je suis parti du principe que la gens. Si les mesures qui sont pri­ en termes de vies épargnées, con­ faut se rappeler que, si le risque environ seront sans doute en activité, très majoritairement en
moitié de la population suédoise ses pour lutter contre le virus dé­ tre leur coût économique. C’est que représente l’épidémie pour la télétravail. Pour l’autre moitié, ils seront soit en chômage par­
serait contaminée. Je me suis bouchent sur des licenciements, un calcul compliqué, mais qui société est très lourd, ce n’est pas tiel (ils sont déjà 4 millions, et l’OFCE
fondé sur l’étude des chercheurs la détérioration du niveau de vie, ressemblerait à ce que j’ai fait. le cas au niveau individuel, car UNE FLAMBÉE  en attend près de 6 millions), soit en
britanniques de l’Imperial Col­ une baisse des perspectives pour même les personnes de plus arrêt maladie pour s’occuper de leurs
lege London, qui évalue la morta­ les jeunes, alors ce sont des élé­ Ne doit­on pas tout faire 80 ans ont 90 % de chance de s’en TEMPORAIRE DE  enfants, soit sans emploi, selon les
lité pour chaque groupe d’âge, ce ments qu’il faut prendre en pour sauver une vie ? sortir si elles sont contaminées. projections de l’Observatoire français
qui donne environ 70 000 morts. compte. L’objectif n’est pas de vi­ L’impact sur la société va être Ce qui nous attend c’est une aug­ CERTAINS PRIX EST  des conjonctures économiques. Si la
Or, statistiquement, on peut dire vre le plus longtemps possible à énorme. Nous parlons d’un demi­ mentation de la mortalité à À PRÉVOIR, QU’IL  France avait réagi comme les Etats­
combien d’années de vie il reste à n’importe quel prix. La qualité de million de vies perdues. En Suède, l’échelle de toute la population, Unis, nous aurions déjà 2 millions de
chacun, en fonction de son âge. Il vie est aussi importante. Cela cela voudrait dire une baisse de mais de courte durée. Si le risque FAUDRA S’ATTACHER  chômeurs de plus. L’activité partielle
est donc possible de calculer le rend ce genre de calcul nécessaire, l’espérance de vie de 82 à 76 ans. Si de mourir risque de doubler cette nous l’évite – même si les CDD, intéri­
nombre d’années perdues : envi­ afin de pouvoir faire des choix. les chiffres se confirment, cela si­ année, par rapport à une année À LIMITER maires et autoentrepreneurs subis­
ron 460 000, pour la Suède. gnifie une détérioration dramati­ normale, il concerne essentielle­ sent le choc de plein fouet.
Lesquels ? que de la santé publique et un très ment des personnes dont l’espé­ Il ne sera évidemment pas possible de remettre en marche
Vous êtes allé plus loin ? Eh bien, par exemple, si nous grand nombre de morts, ce qui rance de vie était déjà bien plus li­ d’un seul coup cette France en panne. La priorité, ce sera
Comme je suis économiste, je pouvions, théoriquement, éviter justifie des mesures très impor­ mitée que chez les autres. C’est à d’abord la sécurité de celles et ceux qui sont restés sur leur lieu
voulais avoir un prix en couron­ complètement ce virus, mais que tantes pour l’éviter au maximum. prendre en considération.  de travail : soignants, caissières, transporteurs. C’est à eux qu’il
nes qui permette de se faire une cela coûte 500 milliards de cou­ Mais peut­être pas à n’importe propos recueillis par faudra destiner les premiers tests disponibles. Puis, progressi­
idée de ce que représente le coût ronnes à la société, en raison de la quel prix. Il y a une limite. anne­françoise hivert vement, on pourra faire redémarrer des entreprises. Pour
rassurer des salariés amenés à se côtoyer quotidiennement, il
faudra faire pratiquer sur le lieu de travail des tests fiables par
des professionnels indépendants. Ce sera long.

Alain Trannoy Le coût du confinement


Si les travailleurs immunisés sont suffisamment nombreux,
et si l’on dispose de tests sérologiques permettant de les identi­
fier, ils pourront reprendre le travail en toute sécurité. Mais les
estimations actuelles suggèrent qu’ils restent très minoritai­
res : de 1 à 7 % de la population française au 26 mars, selon les
chiffres publiés par l’Imperial College de Londres, le 30 mars.
Cependant, rien ne permet d’assurer que la pandémie, dont les
paramètres sont cernés avec encore beaucoup d’imprécision,
La France doit s’attendre personnes sont décédées sur les 3 700 person­ les pays procèdent plus ou moins de la même soit en fait plus contagieuse et moins létale qu’on ne le croit.
à un recul de 12 % de son PIB nes présentes à bord, soit un taux de mortalité façon, les investisseurs du monde entier vont
d’environ 3 pour 1 000. Les calculs les plus opti­ être extrêmement sollicités pour souscrire Capital limité de « rapprochement social »
et à un creusement du déficit mistes ne descendent jamais en dessous de aux émissions de dette publique. Or, la capa­ Le plus probable est donc que la reprise de l’activité sera
public de 10 points de PIB, 1 pour 1 000. Rapportés à la population fran­ cité d’endettement des Etats de la zone euro très graduelle. En ce cas, le défi pour les responsables publics
çaise, ces ratios porteraient le nombre de décès est très hétérogène entre ceux du Nord et sera d’allouer au mieux un capital terriblement limité de
estime l’économiste à une fourchette comprise entre 67 000 et ceux du Sud. La dette publique allemande ne « rapprochement social », dans le but de maximiser l’impact
200 000, soit un tiers du nombre habituel de représente que 55 % de son PIB, contre 135 % économique de leurs décisions.

D
décès annuel pour l’estimation haute. pour l’Italie et 100 % pour la France. Le problème est redoutable. Ce n’est pas tant la fermeture des
ans cette guerre sanitaire, compter les En comparaison, on a décompté, le 1er avril, Si la zone euro veut survivre à ce choc de commerces et des spectacles qui explique aujourd’hui le bas
morts tous les soirs est devenu le cri­ 4 000 décès, auxquels il faudra malheureuse­ grande ampleur, deux solutions se présentent, niveau de l’activité économique que la fermeture des écoles,
tère des gouvernants, en minimiser le ment ajouter la moitié des 6 000 personnes en avec un panachage possible. Soit la zone euro l’indisponibilité des salariés et les effets en retour de la chute
nombre leur stratégie, quoi qu’il en réanimation, puisque leur taux de survie est à emprunte globalement sur les marchés pour de production des secteurs amont, comme l’ont montré les
coûte à l’économie aujourd’hui, et demain aux peu près de 50 %. En supposant que le pic ait faire face à cette crise. Soit la BCE achète direc­ chercheurs Jean­Noël Barrot, Basile Grassi et Julien Sauvagnat.
finances publiques. La bonne nouvelle, même été atteint, qu’un confinement strict soit appli­ tement les émissions de titres d’Etat des pays Face à un tel système surcontraint, il est facile de se tromper et
pour un économiste, est de constater que qué et maintenu tout le mois d’avril, suivi de de la zone euro (et non plus seulement sur le de lever des contraintes dont l’effet est marginal. Alors qu’à
notre santé est vue comme plus importante mai à début septembre, d’une stratégie « à la marché secondaire, comme elle l’a annoncé le l’inverse d’autres limitations ont un caractère critique.
que toute autre chose, y compris l’économie. coréenne » (dépistage précoce, traçage, prise en 15 mars), tant que dure cette crise sanitaire. Le Sera­t­il, par exemple, utile de favoriser le retour dans leurs
C’est une bonne nouvelle, car transposée à charge rapide des malades, confinement effi­ retour de l’inflation associé au fonctionne­ bureaux de salariés des entreprises qui fonctionnent aujour­
l’enjeu environnemental, elle laisse augurer cace des personnes en contact avec ces der­ ment de la planche à billets s’effectuera dans le d’hui largement en télétravail ? A priori, ces entreprises ont
des décisions fortes pour éviter justement que niers), on pourrait espérer limiter le bilan hu­ contexte actuel d’une si faible hausse des prix réussi à maintenir un niveau élevé d’activité, et ce ne sera pas
le changement climatique ne se transforme en main autour de 15 000 morts, soit le bilan de la que le spectre de l’hyperinflation, qui hante prioritaire. Mais certaines fonctions peuvent être critiques, et
catastrophe sanitaire, ce qu’il ne manquera pas canicule de 2003. l’Allemagne depuis la République de Weimar, leur absence peut handicaper la productivité de tous.
de faire si nous continuons sur notre lancée. ne peut pas être invoqué sérieusement. Qui plus est, il est probable que, lorsque les ménages pour­
Il n’est pourtant pas totalement indécent de Survivre au choc A défaut, une crise des dettes souveraines ront se remettre à consommer autre chose que des produits
tenter de chiffrer les bénéfices du confine­ Mais le coût économique de cette stratégie, lui, européennes se profile à court ou moyen alimentaires et du numérique, ils se précipiteront sur les pro­
ment, c’est­à­dire le nombre de décès évités, et est, mieux connu. L’Insee et l’Observatoire des terme, avec, à l’horizon, un éclatement de la duits dont ils auront été privés. Ils auront du pouvoir d’achat,
de les mettre en rapport avec les risques écono­ conjonctures économiques s’accordent à dire zone euro. Le choc représenté par la seconde car les revenus des trois quarts d’entre eux (télétravailleurs,
miques, budgétaires et politiques encourus. qu’un mois de confinement coûte environ 3 % guerre mondiale nous a apporté le magnifi­ travailleurs non confinés, fonctionnaires, retraités, chô­
Non pour remettre en cause les choix effec­ de produit intérieur brut (PIB). Au coût des que espoir de la construction européenne. meurs…) auront été préservés, quand leur consommation aura
tués, mais pour bien mesurer les gains et les mois de mars et d’avril va s’ajouter celui de Que la guerre contre cette épidémie puisse baissé d’au moins un tiers. Une forte demande risque donc
coûts associés à l’optique de la minimisation quatre mois de stratégie « à la coréenne », que nous l’enlever et consacre le retour du cha­ de se déverser sur une offre sectorielle très peu élastique.
du nombre de décès. Nous limitons notre hori­ l’on peut chiffrer à 1,5 point de PIB par mois. Au cun­pour­soi serait une tragédie pour tout le Une flambée temporaire de certains prix est à prévoir, qu’il
zon à début septembre 2020, en espérant total, un recul de 12 % du PIB sur l’année. continent. Une famille qui ne se réunit pas faudra s’attacher à limiter. Mais le contexte global restera cer­
qu’au­delà un traitement sera disponible. Le manque à gagner pour les finances publi­ autour de ses morts n’est pas une famille.  tainement déflationniste et, passé cet épisode, il faudra sans
Quel serait le nombre de morts si, à l’instar ques, auquel s’ajoute un surcroît de dépenses doute soutenir la demande.
du choix fait par la Suède, on laissait le (santé, chômage, aides aux entreprises) qui se Jamais, depuis 1944, la politique économique n’a été confron­
Covid­19 se répandre pour favoriser l’immu­ chiffre à 0,5 point de PIB par mois, générera tée à de telles questions. Le tâtonnement est inévitable, il y aura
nité de groupe ? L’exemple du bateau de croi­ un besoin de financement d’au moins 10 % peut­être même un « stop and go » des mesures sanitaires. Mais
sière Diamond­Princess, au large du Japon, du PIB, soit 240 milliards d’euros, en plus des s’il n’y a pas de stratégie sans erreur, il y a au moins une priorité :
fournit un exemple d’expérience naturelle, sur 200 milliards d’émissions d’obligations du Alain Trannoy est directeur mieux connaître et comprendre une réalité aujourd’hui opa­
une population certes relativement âgée. Onze Trésor déjà prévus cette année. Comme tous d’études à l’EHESS que. Car, sans données, la politique sera aveugle. 
0123
34 | 0123 DIMANCHE 5 ­ LUNDI 6 AVRIL 2020

L’AIR DU TEMPS  | CHRONIQUE LE BAC 2020, 


par fr é dér ic p ote t
EXCEPTION 
gatoire et la fermeture des établissements Personne ne peut prévoir en quoi la forme
OU EXEMPLE ?
Confinement scolaires, destinés à ralentir la propagation
d’un virus planétaire. La décision du minis­
tre apparaît comme un compromis pragma­
exceptionnelle que revêt le bac 2020 impré­
gnera les évolutions à venir. Il se trouve que
la pandémie survient alors qu’est engagée
à plusieurs tique entre deux exigences : la préservation
de la santé des élèves et celle de leur avenir.
Les notes des trois trimestres, hors période
par Jean­Michel Blanquer une réforme des
lycées intégrant un allégement de cet exa­
men­phare. La souplesse dont font preuve
de confinement, seront prises en compte. les syndicats hostiles au contrôle continu
Pour tenter d’éviter l’effet de démobilisa­ peut s’expliquer en partie par leur souci

A
u premier étage d’un ILS CRAIGNAIENT  tion, M. Blanquer assure que les jurys inté­ compréhensible d’éviter que le bac n’em­
appartement du cen­ greront les notes obtenues après une reprise piète sur les congés d’été. Rien ne dit que la
tre­ville de Tours, six DE BROYER DU  – hypothétique – des cours en mai, et que contestation ne reprendra pas ensuite.
étudiants, moyenne l’assiduité jusqu’au 4 juillet sera prise en Epreuve à laquelle les Français sont très atta­
d’âge 20 ans, « confinent » ensem­ NOIR SEULS DANS  compte. A la veille de vacances scolaires con­ chés, le baccalauréat commande aussi l’ar­
ble. Sans lien familial entre eux, ils finées, alors qu’angoisses et incertitudes chitecture de l’enseignement secondaire, en
LEUR CHAMBRE 
ont décidé, au premier jour de la
mise en place des mesures de dis­
tanciation sociale destinées à frei­
ner la propagation du Covid­19, de
vivre sous le même toit, tant que
D’ÉTUDIANT

ril de contaminer les autres ?


L orsque, dans quelques années, on
dressera la liste des mutations que la
pandémie de Covid­19 aura générées
ou accélérées, le baccalauréat, monument
français par excellence, y figurera sans
sont omniprésentes, élèves et parents sa­
vent au moins à quoi s’en tenir sur le bac.
Signe de temps extraordinaires, les syndi­
cats d’enseignants, dont certains vouaient
M. Blanquer aux gémonies il y a peu, admet­
particulier le statut et le prestige des profes­
seurs, à travers le type d’épreuves retenu, le
poids des différentes disciplines et les coeffi­
cients qui y sont attachés.
Mais l’« accident » de 2020, en mettant en
durera l’épidémie. Ils n’étaient que « Oui, répond­il. Tout le monde a doute. L’annonce, vendredi 3 avril, par le tent unanimement la solution retenue. « Le lumière la déconnexion entre le bac et les
deux, au départ – l’un inscrit en adhéré en parfaite connaissance ministre de l’éducation nationale, Jean­Mi­ recours aux notes s’impose. C’est la moins procédures d’admission dans l’enseigne­
histoire, l’autre en géographie –, à des risques encourus. » chel Blanquer, de la suppression des tradi­ mauvaise solution », reconnaît le SNES­FSU, ment supérieur, devrait alimenter la ré­
louer ce 80 m² situé dans un im­ Trois semaines plus tard, l’expé­ tionnelles épreuves de fin d’année et de pour qui le contrôle continu constituait jus­ flexion sur la fonction sociale de cet exa­
meuble collectif. Les ont rejoints rience n’a pas tourné au cluster. leur remplacement par la prise en compte qu’à présent le comble de la régression, un men. Non seulement sur l’importance
d’autres camarades de fac (psy­ Aucun symptôme de fièvre ni de des notes obtenues tout au long de l’année symbole de « démagogie » et l’ultime d’épreuves marquant une étape de la vie.
chologie, histoire de l’art), ainsi toux au sein de la mini­commu­ scolaire, constituerait une révolution si elle « piège du bac Blanquer ». Le premier syndi­ Mais aussi sur l’hypocrisie qui présente le
qu’un volontaire du service civi­ nauté, qui respecte à la lettre les intervenait en période normale. Ni l’occu­ cat de l’enseignement secondaire est en bac comme la porte d’entrée dans le supé­
que travaillant dans une troupe de mesures de confinement. Une pation nazie ni Mai 68 n’avaient entraîné pointe dans la défense des épreuves termi­ rieur, alors que tout se joue désormais
théâtre. seule sortie est ainsi effectuée l’interruption totale des épreuves. nales organisées nationalement au nom de avant. Et sur la prétendue égalité que sym­
La raison de ce confinement à quotidiennement afin de faire les Le recours au contrôle continu est destiné l’égalité entre les élèves, tandis que le SGEN­ bolise un examen final national qui mas­
plusieurs, a priori contraire au courses au supermarché le plus à répondre à une situation exceptionnelle CFDT est favorable au contrôle continu en que des inégalités abyssales entre lycées,
principe du « rester chez soi » proche ; de la sorte, chaque rési­ d’un tout autre ordre : le confinement obli­ cohérence avec l’enseignement supérieur. une plaie à traiter en priorité. 
prôné par le gouvernement, n’est dent ne franchit la porte d’entrée
autre que de parer aux effets liés à de l’immeuble qu’une ou deux
l’isolement. Craignant de broyer fois par semaine. Une cour, à l’in­
du noir dans leur chambre d’étu­ térieur du bâtiment, permet néan­
diant, ou de devoir rentrer chez moins de s’aérer et de pratiquer la
leurs parents afin de confiner en marche ou la corde à sauter.
leur compagnie, un certain nom­ Perçu comme un mal néces­
bre de jeunes ont ainsi opté pour saire, ce confinement en équipe Cahier numéro un de l’édition n° 2891 du 2 au 8 avril 2020
ce type de regroupement dans les n’est pas sans procurer une cer­

EHPAD CHLOROQUINE
grandes villes. A Tours, au moins taine quiétude, de l’avis de tous.
une demi­dizaine de colocations, « J’ai l’impression de vivre une
NOS AÎNÉS LANÉBULEUSE
ABANDONNÉS P. 32 DES“RAOULTIENS” P. 42
créées dans la foulée du Covid­19, seule et même journée, longue de
communiquent entre elles par plusieurs semaines », confie Ben­
l’intermédiaire de Discord, le ré­ jamin, 18 ans. « On n’a pas encore
seau social des adeptes de jeux vi­ trouvé le temps de s’ennuyer »,
déo. Leurs noms : « La moindre des abonde Anas. Quand ils ne révi­
choses », « La coloc Saucisse », sent pas leurs cours sur Internet,
« L’escargoloc », « Le confinement les colocataires vaquent à des oc­
sur l’océan »… cupations semblables à celles qui
Composée de joueurs de guitare occupent généralement un long
et de mélodica, celle­ci s’appelle week­end pluvieux.
« L’Anarchomusicoloc », comme
l’indique un logo dessiné à la hâte, « Aucune engueulade »
orné du portrait de Louise Michel, Ils jouent à Minecraft et à Super
punaisé dans le salon au­dessus Smash Bros. ; visionnent des films
du tableau des corvées à effectuer sans distinction de genre, de
(cuisine, vaisselle, ménage). Shaun le mouton à Portrait de la
L’orientation très à gauche de ce jeune fille en feu ; se coupent les
petit groupe d’amis transparaît cheveux les uns les autres ; noir­
également dans la « bibliothèque cissent au feutre un « mur d’ex­
partagée », composée d’ouvrages pression » ; et cuisinent frénéti­
apportés par les uns et les autres : quement des cookies et des rou­
le géographe anarchiste Pierre lés à la cannelle. « On passe notre
Kropotkine (Agissez par vous­ temps à manger », reconnaît Ca­
même) y côtoie l’essayiste alter­ mille, l’étudiante en géographie.
mondialiste Naomi Klein (Tout On ne peut que les croire quand,
peut changer). cet après­midi­là, au milieu d’un
C’est dans un amphithéâtre de entretien réalisé sur Skype, tous
la faculté des Tanneurs, « occupé » soutiennent qu’« aucune engueu­
pour protester contre la précarité lade n’a eu lieu » à ce jour. « Notre
étudiante et contre la réforme des système, visant à respecter scrupu­
retraites, qu’est née l’idée de cette leusement les tâches ménagères et
quarantaine collective. Une réu­ les règles de confinement, permet
nion en plein air, à deux mètres de désamorcer les tensions », as­
l’un de l’autre, a ensuite entériné sure Alice. Tout l’art consiste « à
le projet, et dissipé les craintes : se dire les choses sans être
« Nous nous sommes bien sûr de­ vexant », résume Camille.

GÉOLOCALISATION | TRAÇAGE | DRONES

BIG BROTHER
mandé si notre démarche était L’expérience, au final, a de va­
vraiment pertinente sur un plan gues airs de phalanstère en mode
purement sanitaire. Il se trouve cocooning, où chaque décision
qu’il y avait peu de cas de corona­ est prise collégialement. Voir que
virus détectés en Touraine à ce cela fonctionne, « qui plus est au
moment­là, et qu’il était admis beau milieu d’une crise qui a ten­
que les jeunes en bonne santé dance à raviver l’individualisme »,
avaient moins de risques de déve­ ne surprend pas ces disciples de
lopper la maladie que les person­ l’autogestion. Les uns et les autres
nes âgées. On s’est finalement re­ rêvent de voir émerger des modè­
groupés, comme l’auraient fait les les de société fondés sur le vivre­
SERGE RICCO D’APRÈS GETTY IMAGES/TETRA IMAGES RF

membres séparés d’une même fa­ ensemble et la solidarité quand le


mille », explique Anas, 20 ans. Covid­19 sera vaincu.

PEUT-IL NOUS SAUVER ?


Contrarier les effets de l’isole­ « Le problème est que nous
ment individuel – repli sur soi, n’échapperons pas, entre­temps, à
dépression, alcoolisation… – ne une crise économique et politique
fut pas le seul motif, cependant. bien sévère », qui retardera l’avène­
« Le but, poursuit cet étudiant en ment d’un monde nouveau, re­
licence d’histoire, était aussi d’être doute l’aîné du groupe, Florentin,
entouré, au cas où l’un d’entre 22 ans. Ses parents lui avaient dé­ P. 22
nous tomberait malade et serait conseillé de confiner de manière
victime de complications. » Au pé­ groupée. Aujourd’hui, c’est lui qui
s’inquiète pour eux. Son père, me­

EN VENTE CHEZ VOTRE


nuisier dans une entreprise de
L’EXPÉRIENCE,  BTP, a dû reprendre le travail fin
mars, à la demande de son patron.
AU FINAL, A 
MARCHAND DE JOURNAUX
« Il a beau me répéter qu’il n’y a
aucun danger et qu’il se protège, je
DE VAGUES AIRS DE  ne suis pas rassuré, dit­il. Je ne crois
PHALANSTÈRE EN  pas que ce genre d’activité profes­
sionnelle soit essentielle à la survie
MODE COCOONING de la nation. » Confiné militant. 

Tirage du Monde daté samedi 4 avril : 158 228 exemplaires