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DE  L'AFFAIRE DREYFUS À VICHY :

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE XXe SIÈCLE FRANÇAIS

Si l'Affaire Dreyfus n'avait été qu'une simple erreur judiciaire ou un déni de justice
commis envers un individu au nom de la raison d'État, elle ne serait jamais devenue cet
événement majeur qui ouvre en France une époque nouvelle. L'explosion de l'Affaire
s'explique tout d'abord par le fait qu'elle fait suite au boulangisme et se produit en un terrain
bien préparé par cette première révolte moderne contre la démocratie. C'est alors que, pour la
première fois, on en appelle au peuple souverain contre les institutions de l'État
démocratique : d'un sentiment d'appartenance culturelle, le nationalisme se mue en force
politique. Pour la première fois la démocratie est présentée comme un danger pour la patrie :
pour le bien de la patrie, il faut abattre le régime. Cependant, en dépit du fait que le
boulangisme avait dressé également l'acte de naissance de l'antisémitisme politique, l'ennemi
restait toujours l'ennemi classique, l'Allemand, l'étranger d'au-delà des frontières. Avec
L'Affaire, l'ennemi principal change de nom et de visage : alors que l'Allemand ne faisait
qu'attaquer l'intégrité du territoire ou l'orgueil national, le juif, lui, cet anti-moi barrésien par
excellence, attaque l'âme de la nation et précipite la décadence morale du pays. L'Affaire
approfondit et développe la démarche boulangiste, le nationalisme lance le peuple contre la
démocratie au nom de la nation dans toutes ses classes rassemblées. C'est ainsi que l'Affaire
fait corps avec le boulangisme et constitue un tout qui invente cette grande nouveauté du XX e
siècle: la guerre à la démocratie utilise toutes les armes et tout l'arsenal de la démocratie.
Cette leçon de comportement dictera la démarche de la seconde génération des révoltés et
nourrira la révolte fasciste de l'entre-deux-guerres.
L'outil inventé à cet effet est évidemment l'idéologie d'unité et de rassemblement,
relativement nouvelle, destinée à un grand avenir au 20 e siècle et qui éclate à la face du
pays à l'occasion d'un procès à première vue très ordinaire : l'antisémitisme permet, non
seulement de dépasser les clivages sociaux, mais fournit un mythe mobilisateur d'une
extraordinaire puissance. La force de ce mythe s'était déjà révélée dans le boulangisme : la
violente campagne antisémite de Barrès, à Nancy, aux élections de 1889, est un bon
exemple et les députés boulangistes issus de ces élections font fonction de groupe
parlementaire antisémite. L'Affaire fut l'occasion d'une revanche pour les vaincus du
boulangisme, mais elle prend les dimensions que l'on sait parce qu'elle pose la grande
question qui va dominer l'histoire de France de la première moitié du siècle précédent et que
l'on voit revenir en ce début de notre siècle : qu'est-ce qu'une nation ? La question dite
"identitaire", beaucoup évoquée de nos jours, occupait déjà, au tournant du XX e siècle, le
devant de la scène, mais elle était présente déjà au XVIII e siècle. Seulement, la réponse que
donne à cette interrogation le camp nationaliste est l'inverse de celle que donnaient les
Lumières françaises. En effet, la définition de la nation dans l'Encyclopédie de Diderot et
d'Alembert tient en une phrase : la nation, c'est « une quantité considérable de peuple, qui
habite une certaine étendue de pays, renfermée dans de certaines limites, et qui obéit au
même gouvernement ». Un point, c'est tout. Pas un mot sur l’histoire, la culture, la religion,
l’ethnie. Voilà en quoi consiste l'acte de naissance du citoyen, c'est aussi le fondement sur
lequel reposent les droits de l'homme, cet héritage unique des Lumières françaises.
En revanche, pour les nationalistes, la nation est comme un arbre dont chaque branche
et chaque feuille ne doivent leur existence qu'à l'existence de l'arbre. Et cet arbre est planté
dans un sol particulier, il en tire sa sève. La nation vient du fond des âges, ce n'est pas une
société à actions, à laquelle on adhère ou d'où l'on peut se retirer ou être exclu. On ne choisit
pas son identité nationale comme on ne choisit pas la couleur de ses yeux. Identité nationale
est synonyme de constitution mentale particulière : on peut changer de passeport, on ne peut
2

pas se donner un cerveau de son choix. Le capitaine Dreyfus peut être citoyen français, il
n'est pas Français. Tel était le cadre conceptuel du nationalisme de la Terre et des Morts
développé par Barrès, très proche du sang et du sol allemand. Dans mes Anti-Lumières j'ai
déjà montré, non seulement que Spengler reprenait les classiques thèmes barrésiens et
soréliens, mais que la filiation barrésienne la plus significative, hors de France, est
assurément celle d'Ernst Jünger et de Carl Schmitt 1. C'est sur ces principes que seront
fondées, après, la législation nazie, les lois raciales italiennes et, finalement, les lois de
Vichy.
Voilà pourquoi l'Affaire, faisant suite au boulangisme, engendre cette première
grande crise de la démocratie française et la première crise de la démocratie libérale en
Europe. Cette crise éclate en France en premier, car la France est alors la société libérale la
plus avancée du continent. C’est une démocratie qui fonctionne et qui a déjà inscrit à son
palmarès des succès incontestables, ce qui n’est le cas ni en Italie, ni en Allemagne. Les
années vingt et trente ne s’expliquent donc pas par la guerre, mais par ce qui la précède : la
guerre fournit les conditions et souvent les instruments qui permettent à cette idéologie de
rupture déjà en place de devenir une force politique, mais elle n’invente ni la philosophie du
fascisme, ni son idéologie. Contrairement encore à ce que voudraient nous faire croire des
naïfs apologistes, en France comme en Italie et en Allemagne, ce n'est pas l'expérience du
champ de bataille qui entraîne les combattants vers les troupes de choc fascistes, nazies ou
Croix de feu.
Le nationalisme de la Terre et des morts, la guerre à la démocratie, en mettant en
œuvre tous les moyens que fournit la démocratie, est à la base de ce nouveau type de
révolution, la révolution nationale. Ce n'est donc pas la première guerre mondiale qui
constitue le début du XXe siècle : ce siècle commence dans les années 1880, et ce n’est pas,
comme le voudrait Eric Hobsbawm, un « court » siècle qui irait de la Grande Guerre à la
chute du communisme. Une telle périodisation est facile, un peu trop facile, elle est
accessible, mais simpliste : elle pouvait avoir frappé les esprits lors de la chute du mur de
Berlin, mais elle n'a pas de véritable valeur scientifique. Car le XIX e siècle ne s’est pas
terminé au Chemin des Dames, mais avec la construction de la première centrale électrique,
avec l’invention de l’automobile, du téléphone, du télégraphe, du cinéma et du rayon X, et
avec l’inauguration du Métro parisien. Il a fini lorsque le premier véhicule à moteur a
parcouru les rues de Londres, il s'est achevé avec la découverte du bacille de la tuberculose
et des vaccins contre la diphtérie et le typhus. Le XIXe siècle est mort lorsque l’ouvrier
européen, cette bête de somme qui vivait dans des conditions souvent pires que celles des
esclaves noirs aux États-Unis, est devenu un citoyen jouissant du suffrage universel et a
appris à lire et à écrire, le XIXe siècle a fini le jour où ses enfants, au lieu de descendre à la
mine dès l’âge de huit ans, sont allés à l’école, quand, comme en France, l’enseignement était
devenu gratuit et obligatoire.
Cependant, le progrès, scientifique ou social, des vingt dernières années du XIX e
siècle ne constitue qu'une facette des réalités de cette période. Car ces années sont aussi
celles d’une profonde crise de civilisation : le siècle du Capital et de De la Démocratie en
Amérique touche à sa fin lorsque, au cœur même d’une période de progrès technologique et
scientifique sans précédent, le refus des Lumières et de leur héritage, du rationalisme, de
l’humanisme et de l’universalisme, en devenant un phénomène de masse, acquiert sa force de
rupture. Une véritable révolution intellectuelle prépare les convulsions qui, sous peu, allaient
produire le désastre européen du XXe siècle.
Cette guerre livrée aux Lumières françaises fait le fond de l'histoire intellectuelle de la
France de la première moitié du XXe siècle. Assurément, il convient d'y insister avec force,
1
Zeev Sternhell, Les Anti-Lumières : une tradition du XVIII e siècle à la guerre froide, éd. revue et augmentée,
Paris, Gallimard, Folio-Histoire, 2010, p. 570-571.
3

la tradition anti-Lumières française n'a jamais pris le pouvoir avant le désastre de 1940, mais
la défaite a simplement fourni les conditions qui permirent l'installation du nouveau régime,
et n'a pas produit l'idéologie qui était sa force motrice. Le régime de Vichy n'est pas tombé
du ciel, la dictature n'a pas été imposée par le vainqueur, tout comme la défaite militaire sur
le continent n'obligeait en aucune façon la capitulation totale de la France. L'Empire restait
intact, la flotte française n'avait pas été touchée, le gouvernement pouvait s'installer à Alger
ou à Dakar et poursuivre le combat. Au lieu de cela on choisit la capitulation ; qui avait le
grand avantage, non seulement de cesser les combats, mais de se débarrasser de la
République. L'armistice et l'instauration de la dictature venaient ensemble en une sorte de
"package deal" qui, non seulement libérait la France de la guerre, mais aussi des droits de
l'homme, des principes de 89 et de l'héritage dreyfusard. Cette capitulation constituait une
désertion qui, en frappant l'Angleterre, laissée seule au combat, contribuait grandement à
sceller ce qui apparaissait à l'époque comme la victoire finale de l'Allemagne. Pourtant, à
peine cinq ans plus tard, la France émerge de la guerre comme l'un des grands pays
vainqueurs, avec un siège permanent au Conseil de Sécurité. Il sera encore question plus loin
de ce retournement à tous égards peu ordinaire.
Contrairement à ce que prétend encore aujourd'hui l'école apologétique française, on
n'en est pas arrivé à l'instauration de la dictature par accident. Si la défaite a fourni l'occasion
d'abattre l'héritage des Lumières et de la Révolution française, des droits de l'homme et de la
démocratie tant honnie, elle n'a pas produit l'armature conceptuelle du nouveau régime. La
"Révolution nationale" fut le résultat de l'idéologie nationaliste et historiciste du temps de
l'Affaire, développée et exploitée à grande échelle dans l'entre deux-guerres. Telle était bien
« la route de Vichy », pour reprendre le titre d'un livre que publie en 1941, à Montréal, Yves
Simon, philosophe thomiste, disciple de Maritain, lecteur fidèle de Péguy, proche de la
démocratie chrétienne du Sillon de Marc Sangnier.
Son important ouvrage, intitulé La Grande crise de la République française, traduit
un an plus tard en anglais sous le titre The Road to Vichy2, constitue un document d'un grand
intérêt. Coupé de son pays par la guerre, Yves Simon se fixe aux États–Unis, notamment à
l'Université catholique de Notre Dame, et laisse un aperçu pénétrant de la dérive
intellectuelle qui finit par engendrer Vichy. Cette analyse, qui est restée pratiquement
inconnue en France, faite par un penseur d'envergure, s'inquiète particulièrement de la
contribution de la bourgeoisie catholique et de la droite inspirée par l'Action Française, qui
« avait conquis une partie considérable du monde intellectuel », à la chute de la démocratie 3.
En fait, c'est précisément ce "climat" ou cet « esprit d'une époque », dont parle Yves Simon,
qu'invoquait Mitterrand, peu de temps avant sa mort, pour expliquer ses années passées sur
les marges de la droite fascisante de Thierry Maulnier et Maurice Blanchot, ainsi que plus
tard sa période vichyssoise. Le premier président socialiste de la V e République n'était pas le
seul à penser pouvoir se libérer ainsi de toute responsabilité personnelle dans les évènements
survenus en France. Tous les catholiques n'avaient pas la sensibilité d'un philosophe thomiste,
ni celle du père jésuite Gaston Fessard, l'auteur du fameux manifeste, « France, prends garde
de perdre ton âme », qui devait lancer la Résistance catholique. Pour Simon, les signataires
du fameux manifeste « Pour la défense de l'Occident », d'Henri Massis, étaient « déjà, en
1935, mûrs pour la politique de "collaboration" avec les nazis 4 ». En effet, le thème principal
de cet ouvrage qui mériterait bien une nouvelle édition, est l'avènement en France de la
politique de la peur, de la haine et du désespoir : c'est bien cette « étrange débauche de
2
En sous-titre Observations sur la vie politique des Français de 1918 à 1938, Éditions de l'arbre, 1941 ; Yves
R. Simon, The Road to Vichy, 1918-1938, trad. James A. Corbett et George J. McMorrow, New York, Sheed &
Ward, 1942.
3
La Grande crise, p. 50
4
Ibid., p.131-132. Voir, également d'Yves R. Simon, The Ethiopian Campaign and French Political Thought,
éd. par Anthony O. Simon, Notre Dame, University of Notre dame Press, 2009.
4

bassesse » qui explique l'emprise de l'esprit de la Révolution nationale dans l'entre-deux


guerres et creuse la route de Vichy 5. Ici réside l'essentiel : depuis le boulangisme et l'Affaire,
la politique de la haine des nationalistes durs, avec les maurrassiens en tête, tient le haut du
pavé et est non moins puissante et destructrice en 1936 qu'elle ne l'avait été autour de 1900.
Voilà un aspect capital de la continuité dans laquelle se situe Vichy.
Cependant, contrairement à l'Allemagne du XXe siècle, où dominait une seule grande
tradition politique, la tradition nationaliste et historiciste qui va de Herder, en passant par
Ranke et Mommsen jusqu'à Meinecke, en France deux traditions politiques s'affrontaient :
face à la tradition organiciste, antirationaliste, historiciste, nationaliste, antisémite, la
tradition de la terre et des morts, très proche de la tradition völkisch en Allemagne, se dresse
la tradition des Lumières.
L'un des grands dreyfusards, qui avait eu un profond sentiment de l'urgence qu'il y
avait à faire face à ces nouvelles forces de rupture, Octave Mirbeau, le dit magistralement:
« Et les bandes sont là, prêtes à se ruer sur quiconque osera encore affirmer un idéal,
opposer la vérité au mensonge, le droit au crime, crier la justice ! » Tout de suite vient la
raison du désastre qui allait frapper le XX e siècle : la démocratie ne peut plus remplir son
rôle de barrage contre le mal, car le peuple souverain vient de montrer son vrai visage : il
n'est rien d'autre que ce « troupeau aveugle, indolent bétail… machine à bulletin, chair à
menaces… » Face au vide, l'auteur du Journal d'une femme de chambre en appelle aux deux
forces sociales qui restent encore debout : les intellectuels et le prolétariat. Seulement,
l'ouvrier doit encore s'affranchir du carcan où l'enferme le simplisme de classe de Jules
Guesde : pour Mirbeau, les valeurs universelles doivent l'emporter toujours sur les intérêts de
classe, vrais ou faux. Et il conclut dans un appel aux armes, qui aurait pu trouver sa place en
première page du Populaire à la veille du Front populaire, ou, mieux encore, être lu à la
tribune de la Chambre en juillet 1940, par l'un des 80 députés qui avaient refusé les pleins
pouvoirs à Pétain, ou bien, comme il est probable qu'il en aurait été empêché par la meute
des démissionnaires, de le distribuer sur les marches du Palais Bourbon :
Eh bien, nous ne nous soumettrons pas, ça, je le dis ! La résistance sera longue, peut-
être ; peut-être se produira-t-il de terribles convulsions sociales, comme il se produit de
grands remous sur la mer, alors que sombre un transatlantique désemparé ; peut-être,
aussi, en coûtera-t-il à beaucoup d’entre nous leur liberté, et au train dont vont les
choses, leur vie. 6

Un texte écrit au temps de l'Affaire pouvait sonner, quarante ans plus tard, comme s'il avait
été conçu pour lancer la Résistance : rien ne symbolise mieux la continuité qui sous-tend
l'histoire de ce premier demi-siècle français.
Mais, en cet été de 1940, la tradition des Lumières succombe et la tradition
historiciste, ce moteur intellectuel de la Révolution nationale, prend le pouvoir. Elle tient
encore dans l'entre deux- guerres et ne succombe qu'à la faveur de la défaite : c'est alors que
la tradition historiciste, ce moteur intellectuel de la Révolution nationale, prend le pouvoir.
C'est alors que trouve sa concrétisation l'idée fondamentale qui chemine depuis un demi-
siècle selon laquelle ne peuvent participer du même héritage culturel que des hommes et des
femmes unis par des liens de sang.
C'est pourquoi, l'argument selon lequel la chute de la démocratie en France comme
ailleurs en Europe tient à la Première guerre mondiale est totalement déraisonnable. Le
nationalisme du sang et du sol en Allemagne, le nationalisme de la terre et des morts en
France, la critique féroce de la démocratie et des Lumières françaises faite par Croce,
5
Ibid., p. 130, 157, 171, 175, 196. On consultera également A General Theory of Authority, Notre Dame,
Notre Dame University Press, 1980 ; Philosophy of Democratic Government, Chicago, Notre Dame, Notre
Dame University Press, 1993, ainsi qu'un certain nombre d'autres ouvrages importants.
6
Octave Mirbeau, "Trop Tard!" et "À un prolétaire", L'Aurore, 2 et 8 août 1898.
5

Mosca, Pareto et Michels en Italie, la révolte des futuristes et vorticistes précèdent et


enjambent la Guerre. La crise structurelle de la démocratie, le déni de la "sécheresse"
rationaliste – « la raison, cette petite chose à la surface de nous- mêmes », disait Barrès - la
haine des maurassiens envers tout ce qui touchait de près ou de loin au XVIII e siècle
français, à la Révolution et à la République, commencent avec l'Affaire et se poursuivent
bien au-delà de la Grande Guerre. La politique de haine, de ressentiment et de rancœur de
tous les nationalistes qui éclate à Vichy, leur antisémitisme viscéral, qui se traduit tout de
suite par les lois raciales d'octobre 40, ne sont pas nés sur les champs de bataille de la Marne,
pas plus que le nationalisme et l'antisémitisme. Y a-t-il beaucoup d'éléments du nationalisme
pervers et haineux des quarante premières années du 20 e siècle français qui ne se retrouvent
pas à Vichy ? La hantise de la décadence que l'on constate un peu partout en France à la
fin du XIXe siècle, puissamment alimentée tant par Renan et que par Taine, fait tache d'huile
avec Bourget, Barrès, Drumont et Maurras et pénètre la plupart des champs d'activité
intellectuelle, de la littérature à la presse populaire. C'est bien ce sentiment très répandu qui
nourrit, dans les années trente, le dégoût et la haine du libéralisme et de la démocratie.
L'Ami du peuple, porte-parole typique de la droite des faubourgs, au tirage deux fois
supérieur à celui du Populaire socialiste, avait acquis « une sorte de prise passionnelle sur
ses lecteurs, et, par conséquent sur une portion appréciable de l'opinion 7 », dit Léon Blum à
la mort de Coty. Les petites revues fascisantes comme Combat, de Thierry Maulnier, ou La
Lutte des Jeunes, de Bertrand de Jouvenel, alimentaient la presse populaire de grand tirage.
Les révoltés du tournant du 20e siècle comme ceux de l'entre-deux-guerres étaient en
réalité tous très proches de Maurras, même s'ils ne pouvaient adhérer au royalisme, qui de
toute façon n'était pas essentiel dans son système. Or, le maurrassisme, nous dit en 1991
Pierre Chaunu, membre de l'Académie des Sciences morales et politiques, « c'est l'histoire
intellectuelle d'une bonne moitié de la France », et il ajoute : « Et une bonne moitié de la
France a respiré cet air, sans s'en porter nécessairement plus mal 8 ». Il convient de bien
méditer sur cette affirmation de la part d'un grand universitaire faite un demi-siècle après la
Seconde Guerre mondiale : une bonne moitié de la France a pu être violemment antisémite,
vomir les droits de l'homme, les Lumières et tout ce qui touchait, de près ou de loin, à
l'héritage révolutionnaire et à la démocratie, sans que le pays puisse avoir quoi que ce soit à
regretter ou, à plus forte raison, à se reprocher. Cet air, c'est bien le climat intellectuel de
Vichy, et Vichy n'a pas été une erreur mineure ou un moment d'égarement chez les
maurrassiens, mais l'expression de leurs intimes convictions ; ainsi que de la volonté d'une
grande partie de l'opinion.
Cet air n'était pas très éloigné de ce que l'on appelait en Europe le fascisme. Mais le
maître, avec Barrès, le plus influent des antidreyfusards de son temps, était un publiciste, un
penseur si l'on veut, qui, on l'a déjà dit maintes fois, n'a jamais su faire descendre dans la rue
autre chose que du papier imprimé. Cependant, non seulement l'idéologie était au rendez-
vous, et c'était déjà une idéologie moderne, les troupes à commencer par la jeune génération
d'intellectuels, depuis Henri Massis, Thierry Maulnier et Robert Brasillach jusqu'aux
Camelots du Roy et les étudiants d'Action Française aspiraient à l'action : on l'a bien vu le 6
février 1934, mais, chez Maurras et son entourage, manquait cruellement le savoir faire
politique. Maurras n'était pas le seul, La Rocque était un autre leader incapable de mener ses
troupes ardentes au combat. À toute la droite manquait un leader né, capable de fédérer les
ligues et les faire marcher à la conquête de la rue. Le nationalisme intégral ne savait pas

7
Cité in Zeev Sternhell, Ni Droite ni gauche : l'idéologie fasciste en France, Paris, Gallimard, Folio-Histoire,
2012, p. 800-801.
8
Pierre Chaunu, Préface, in Victor Nguyen, Aux Origines de l'Action Française :Intelligence et politique à
l'aube du XXe siècle, Paris, Fayard, 1991, p. 8 et 21.
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s'emparer du pouvoir, mais quand l'occasion s'en présente et cette “surprise, divine” ou non,
arrive, l'arsenal forgé depuis de longues années est tout prêt à être utilisé.
Ce nationalisme de la terre et des morts, qui exècre les Lumières franco-kantiennes,
de Descartes à Voltaire et Rousseau, après approfondissement et maturation dans l'entre-
deux-guerres, après avoir mordu sur une partie importante de l'opinion publique et de la
jeunesse cultivée, devient, à l'occasion de la défaite, régime de la Révolution nationale :
combien furent-ils les opposants actifs à Vichy avant novembre 1942 ? La colère, le dégoût,
le mépris et le ressentiment avaient des racines trop profondes pour qu'une résistance à
Vichy puisse voir le jour avant que la défaite allemande, après Stalingrad et le débarquement
américain en Afrique du Nord, ne commence à devenir une certitude. De nos jours, refuser
de le reconnaître revient à pervertir sciemment la vérité pour sauver ce que certains
considèrent encore comme l'honneur national.
Les efforts de refoulement se situent à des niveaux différents, mais complémentaires,
et la France n'est pas le seul pays européen, loin s'en faut, où ils se produisent. Après la
guerre, la volonté d'oubli était présente partout en Europe, avec l'Allemagne, dont Saul
Friedländer, dans son magnifique Où mène le souvenir, paru en septembre 2016, trace un
portrait saisissant, venant en tête. En France, l'ouvrage de René Rémond, La Droite en
France de 1815 à nos jours, affichait, lors de sa publication en 1954, les caractéristiques
d'un véritable coup de génie et avait atteint d'emblée son objectif : son succès répondait à un
besoin profond et sa thèse verrouillait, non seulement l'histoire de la droite, mais la
signification du XXe siècle français, plus hermétiquement et d'une manière de loin plus
efficace que ce qu'avaient pu accomplir Croce pour l'Italie ou, on le voit encore mieux
aujourd'hui, Arendt pour l'Allemagne. C'était la raison de son adoption comme manuel – la
bible, dira Pierre Birnbaum – dans les universités. Sous sa plume, les trois droites qui
occupaient le terrain depuis la Restauration étaient devenues impénétrables et immuables, ce
qui signifie que ni l'éclosion, ni, à plus forte raison, le développement autonome de cette
nouveauté que fut le fascisme, étaient devenus quasiment impossibles en France. À la fin du
nouveau chapitre I de la dernière édition, parue en 1982 sous le titre Les Droites en France,
intitulé « À la recherche de la droite », Rémond répond à ma Droite révolutionnaire : il est
conscient du fait que tout n'est peut-être pas parfait dans son explication, mais tout compte
fait, à son sens, on en est encore et toujours dans le bonapartisme (p. 44-45).
Cependant, les évènements de France, la chute de la démocratie et l'instauration de la
dictature en 1940 frappaient l’imagination tout autant que dans les deux pays voisins. En
effet, la Révolution de 1940 prenait des dimensions comparables à celles des révolutions
fasciste et nazie; il était donc urgent de les minimiser à l’extrême et d’en faire très vite un
épisode malheureux, sans véritable lien avec l’histoire nationale. C'est bien ce que répètent de
nos jours les Winock, Jeanneney et Berstein9 : car, comment expliquer autrement qu’en
l’espace de six mois, entre juillet et décembre 1940, en vertu d'une dynamique interne propre
à la révolution en marche, un siècle et demi d’histoire de France ait été balayé, et qu'un
régime, à qui il ne manquait de fasciste que le nom, se soit instauré ? Comment expliquer que
la République se soit effondrée comme un château de cartes ?
La France fascine pour deux raisons supplémentaires : tout d'abord, en 1945, ce
n'était pas encore un pays comme les autres, c'était le pays des principes de 89, des droits de
l'homme et, au XIXe siècle, le pays de tous les combats pour la liberté. Paris n'était pas
seulement la « capitale du XIXe siècle », comme le pensait Walter Benjamin, c'était encore,
avant que New York ne prenne la relève, le centre mondial de la vie culturelle. L'Italie et
l'Allemagne passaient pour deux pays problématiques, à l'unité nationale récente, qui
n'avaient pu produire que des systèmes démocratiques chancelants, alors que, à cet égard
9
Fascisme français? La Controverse (sous la dir. de Serge Berstein et Michel Winock), Paris, CNRS Éditions,
2014.
7

aussi, la France était exemplaire. Et pourtant cette culture politique s'effondre en 1940 pour
engendrer une dictature souvent plus dure que la dictature italienne. Pouvait-on tout mettre
sur le compte de la défaite ? Michel Dobry a déjà observé qu'une période de crise est
précisément un excellent moment pour mesurer ce que valent réellement les valeurs10.
La seconde grande raison est la métamorphose subie par la France au sortir de la
guerre : écrasée par l'Allemagne, en partie occupée, en partie soumise au régime de Vichy
et engagée de façons diverses dans la collaboration active avec les nazis, la France émerge,
le lendemain de la victoire, comme un des cinq grands pays vainqueurs, avec un siège
permanent au Conseil de sécurité de la nouvellement créée O.N.U.. Le génie politique d'un de
Gaulle, tout comme l'épopée de la Résistance, dont le poids moral, en dépit de sa contribution
plus que modeste à la victoire, n'avait pas de prix, ne pouvaient pas avoir tout fait tout seuls ;
c'était la crainte de voir éclaboussée cette extraordinaire gardienne d'un patrimoine
intellectuel et culturel unique, symbole de la civilisation des Lumières et de la culture
occidentale, qui a permis la fabrication de cette double fiction : la France en guerre était à
Londres, à Bir-Hakeim et dans le Vercors, et Vichy n'appartenait pas à l'histoire nationale.
Au lendemain de la guerre il ne restait qu'à reprendre le fil des événements momentanément
rompu, en évacuant de l'histoire nationale la fascination fasciste des années trente, tout
comme l'intermède fasciste vichyssois : ici se trouvait l'origine de l'idée de l'exception
française. La Résistance des années 1943-1944 devait racheter toutes les erreurs et tous les
péchés et comme les effacer de la conscience nationale.
Mais il ne s'agissait pas seulement de Vichy : il fallait expliquer le rôle des
intellectuels dans le long travail de sape de la démocratie française tout au long du demi-
siècle qui a précédé 1940. Il fallait expliquer la démission des élites, aussi bien devant
l'occupant que devant le nouveau régime français : dans sa version la plus vulgaire, cette
démarche produit la version post-rémondienne de la thèse immunitaire, celle de Berstein,
Jeanneney et Winock. À la thèse immunitaire en France fait pendant la thèse “accidentelle”
en Italie et en Allemagne. Le “fascisme – parenthèse” dans la péninsule, le “nazisme
imitation du stalinisme”, réponse au danger bolchévique et simple produit de la Première
guerre mondiale, remplissent la même fonction salvatrice que la thèse immunitaire française.
Il en a été question plus haut : le réflexe de refoulement, le refus de prendre pour ce qu’elle
était, la guerre à la démocratie livrée dans les années trente, non seulement par des
intellectuels, mais par un mouvement de masse comme les Croix de Feu, la vision de Vichy
comme un simple accident à effacer de la conscience nationale, le rejet dans l’oubli de la
participation des élites au projet de Révolution nationale, jouent en France le même rôle que
dans les pays voisins.
Ce sont d’abord les idées qui expliquent pourquoi ni l’enthousiasme populaire, ni la
collaboration des élites ne font défaut à un régime venu au pouvoir pour édifier, sur les ruines
de la démocratie, une France nouvelle. À cette œuvre révolutionnaire les élites s’attellent
avec empressement. Il en est ainsi pratiquement dans tous les domaines: dans
l’administration, dans l’enseignement, de l’école primaire aux universités et au Collège de
France, dans le barreau, dans l’édition, les arts et les lettres. Il faut dire les choses comme
elles sont : la France de 1940 à 1943 était pétainiste.
Claude Singer s’est penché sur l’université et mis en évidence le manque d’une
volonté d’opposition commune. Son livre porte essentiellement sur l’université et les juifs,
mais il a une signification plus large. Dans le cas des juifs, Singer a signalé les manifestations
de soutien aux professeurs destitués, mais il note leur nombre limité et leur timidité. Il est
vrai que le pouvoir intervient pour juguler toute tentative de protestation, notamment dans
l’enseignement primaire. Ces mesures portent leurs fruits, mais il est difficile de mettre sur le
10
Michel Dobry , « Février 1934 et la découverte de l’allergie de la société française à la “Révolution
fasciste” », Revue française de sociologie, XXX, 3-4, 1989, p. 532.
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seul compte de l’intimidation, somme toute assez bénigne et sans sanctions autres que, dans
des cas extrêmes, le déplacement, le manque d’un véritable mouvement collectif. Un tel
mouvement a bien existé dans les pays voisins, y compris en Italie fasciste après
l’introduction des lois raciales de 1938. Les étudiants hollandais observent deux journées de
grève pour protester contre le renvoi de leurs professeurs juifs, des professeurs et des doyens
qui refusent d’appliquer des mesures anti–juives sont arrêtés et déportés, le conseil
d’administration de l’Université libre de Bruxelles émet une protestation solennelle : « Les
ordonnances contre les juifs sont la violation des principes de justice, de tolérance et
d’égalité des citoyens devant la loi dont la défense a été et est la raison d’être de
l’Université Libre de Bruxelles. Une protestation s’impose dès à présent. L’Université ne
pourra, en aucun cas, participer à l’exécution de ces ordonnances11. »
En revanche, rien de tel au Collège de France. L’exclusion des juifs ne provoque
aucune sorte de protestation, individuelle ou collective, aucun acte de refus de principe
comparable à celui du doyen Clevering, de l’Université de Leyden, la plus ancienne
université des Pays–Bas, qui sera déporté, ou du conseil d’administration de l’Université libre
de Bruxelles. Au contraire: l’administrateur du Collège de France, Robert Faral, tient à
souligner en janvier 1941, qu’« aucun juif n’a donné aucun enseignement au Collège de
France depuis le début de l’année scolaire. La décision a été prise avant même qu’eût paru
la loi du 3 octobre 194012 ». Son comportement montre bien, nous dit Philippe Burrin, grâce à
quels relais de volonté, parfois anticipatrices, se met en œuvre la politique de discrimination,
et il est celui de presque tous les cadres universitaires. Roger Seydoux, sous- directeur de
l’École libre de Sciences politiques, après un simple entretien avec Karl Epting, sans attendre
une injonction des occupants ou une directive de Vichy, élimine des enseignants juifs ou anti-
allemands13. Ce qui n'empêchera pas ce haut fonctionnaire de faire une belle carrière dans
l'après-guerre.
Robert Badinter constate le même phénomène chez les avocats et il s'interroge :
« Comment en est-on arrivé là, à cette acceptation complaisante ou résignée d’une
législation raciste dans une France hier encore républicaine et patrie des Droits de
l’homme14 ? ». De son côté Marc-Olivier Baruch montre la docilité de l’administration qui,
dit-il, partagea d’emblée le choix de la présence. Non seulement la révolte de conscience ne
fut pas à l’ordre du jour, mais nombre de hauts cadres administratifs du régime, faisant leur la
volonté de régénération, se réjouirent de l’aubaine qui leur était offerte par le nouveau mode
de gouvernement du pays. Voilà pourquoi la législation antijuive fut appliquée à la lettre,
sans que, du Conseil d’État aux services administratifs, les fidèles serviteurs de l’État français
acceptent de s’accorder la moindre marge de manœuvre 15. La France de Vichy n’était pas
occupée, comme la Belgique et les Pays-Bas, et aucun danger véritable ne guettait les
protestataires potentiels. La faillite des élites, leur engagement au service de la « Révolution
nationale », le chemin et l'exemple qu'elles montraient ne pouvaient tromper personne.
En effet, le comportement des élites a été fonction d’une certaine idéologie, de
l’adoption d’un certain nombre de critères intellectuels et moraux, qui répondaient largement
aux aspirations de la société, non pas de choix individuels. Les rapports qui existent entre une
société et ses élites sont des rapports dialectiques. Si les élites françaises, dans leur majorité
se rangent du côté du nouveau régime, ou s’installent dans une bienveillante neutralité, ce
n’est pas par simple conformisme, mais parce qu’elles s’identifient à des degrés divers avec
11
C. Singer, Vichy, l’Université et les Juifs. Les silences et la mémoire, Paris, les Belles Lettres, coll. Pluriel,
1992, 173-177. Pour tout ce qui suit, je me permets de renvoyer à la Préface, p. 11 à 166 de la plus récente
édition (2012) de Ni Droite ni gauche : l'idéologie fasciste en France.
12
Ph. Burrin, La France à l’heure allemande, op. cit., p. 312.
13
Ibid., p. 313.
14
R.Badinter, Un antisémitisme ordinaire. Vichy et les avocats juifs (1940 – 1944), Paris, Fayard, 1997, p. 15.
15
M.-O. Baruch, Servir l’État français, op., cit., p.577-578.
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le refus de la démocratie et l’œuvre de la refonte des institutions et de la société lancée, avec


une extraordinaire vigueur, dès les premiers jours de la Révolution nationale. La longue
guerre aux Lumières françaises avait fini par façonner un comportement et modeler une
politique.
Zeev STERNHELL
Professeur émérite à l'Université  hébraïque de Jérusalem

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