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longévité du pouvoir. En cinquante ans d’existence, il


n’a eu que trois présidents : Antoine Riboud, Franck
Danone: la fin de l’ère Riboud
PAR MARTINE ORANGE
Riboud et Emmanuel Faber.
ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 17 MARS 2021

Conflit entre un actionnariat court-termiste et un


capitalisme responsable ? Ou crise d’un pouvoir
solitaire et purement financier ? Les parties se
déchirent pour savoir quel sens donner à l’éviction du
président Emmanuel Faber, lundi 15 mars. La crise
marque la fin de 50 ans de domination de la famille
Riboud sur Danone. L'ex-PDG de Danone, Emmanuel Faber. © Patrick Kovarik / AFP

Comment tout cela a-t-il pu se briser ? « Emmanuel


Faber est tombé, victime des fonds vautours, d’un
capitalisme court-termiste face à un capitalisme de
long terme et responsable », expliquent de nombreux
observateurs. Le secrétaire général de la CFDT,
Laurent Berger, a repris l’analyse le 17 mars sur
France Inter, rappelant que les administrateurs salariés
L'ex-PDG de Danone, Emmanuel Faber. © Patrick Kovarik / AFP de Danone avaient lors du dernier conseil soutenu
Le replâtrage n’a pas tenu quinze jours. Après six Emmanuel Faber jusqu’au bout.
mois de crise, le conseil d’administration de Danone Le conflit chez Danone illustre, selon eux, les tensions
s’est résolu à une issue qu’il cherchait à éviter à renouvelées qui traversent le monde capitaliste, entre
tout prix. Par dix voix contre cinq, au terme de trois des actionnaires exigeant des rendements toujours plus
heures de discussion, les administrateurs du groupe élevés et immédiats et des directions cherchant à
agroalimentaire ont voté le 14 mars pour la destitution s’inscrire dans la pérennité, à défendre un capitalisme
immédiate du président, Emmanuel Faber. L’ancien responsable et social. Pour eux, l’éviction du président
président de Legrand, Gilles Schnepp, a été désigné de Danone n’est qu’une énième capitulation devant le
immédiatement pour prendre sa succession. pouvoir de l’argent.
Cette éviction brutale a fait l’effet d’un coup Mais chez Danone, le conflit aurait pris des allures
de tonnerre chez Danone. Dans le groupe, de revanche, à entendre des défenseurs d’Emmanuel
les responsables se sont contentés d’explications Faber. Depuis son discours à HEC en 2016, Emmanuel
laconiques, et se terrent. À l’extérieur, le silence est Faber est devenu une sorte de héraut d’un capitalisme
tout aussi assourdissant, tant une telle issue semblait de long terme, contestant le rôle de l’entreprise comme
impensable pour le groupe agroalimentaire. machine à profit. De la tribune de l’ONU au sommet
Danone a toujours eu un statut à part dans le monde de Davos, le PDG du groupe, qui avait déjà marqué
des affaires français. Même s’il n’est pas, même s’il les esprits en associant l’économiste Muhammad
n’a jamais été « la cathédrale de Chartres » vanté Yunus, prix Nobel de la paix, au développement du
par son fondateur Antoine Riboud, il a toujours fait groupe dès 2006, n’a cessé de plaider cette cause :
entendre un discours singulier, iconoclaste parfois la justice sociale doit être au cœur du capitalisme,
dans le monde patronal. Marqué par une forte culture insistait-il.
managériale, le groupe a connu aussi une forte Après avoir renoncé à sa retraite chapeau, il a
tenu à ce que Danone devienne symboliquement la
première entreprise à mission en France, comme le

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permet désormais la loi Pacte. Une évolution dans le partent en guerre contre cela est à contre-courant
droit fil de la culture de Danone : dès 1972, Antoine des évolutions du monde financier », relève un ancien
Riboud avait fait scandale dans le monde patronal en responsable de Danone.
expliquant que les profits devaient être mieux partagés « Les fonds n’ont jamais demandé des dividendes
entre le capital et le travail, et que la responsabilité de ou des rachats d’action. Ils ont demandé des
l’entreprise ne s’arrêtait pas aux portes de l’usine. investissements, de l’innovation et de la croissance, ce
C’est tout cet édifice culturel qui est menacé, selon qu’Emmanuel Faber, en dépit de ses beaux discours,
eux. Des fonds activistes, notamment le fonds Artisan a renoncé à faire », poursuit un salarié de Danone.
Partners, conseillé par un ancien dirigeant de Danone, Il y a bien eu des signaux avant-coureurs à cette crise
Jan Bennink, et le fonds Bluebell Capital, qui se sont au cours des deux dernières années. À peine nommé
invités au capital du groupe ces derniers mois, ont à la présidence de Danone en 2017, les salariés ont
commencé à faire pression pour pousser Danone à commencé à remarquer combien Emmanuel Faber a
renoncer à sa vision, accusent-ils. Ils ont exigé la fait le vide autour de lui. Des responsables dans le
démission d’Emmanuel Faber, des rendements et des groupe, parfois depuis vingt ou trente ans, ont été
dividendes. Et le conseil d’administration a fini par écartés sans grand ménagement. Le comité exécutif a
plier face à l’argent. été entièrement renouvelé et le président a nommé des
Les détracteurs d’Emmanuel Faber, et ils sont hommes à sa main.
nombreux, ne partagent pas l’analyse, estimant que la Tandis qu’Emmanuel Faber disserte sur le capitalisme
mise en scène d’un conflit entre actionnaires avides responsable et la justice sociale à l’intérieur, les
et capitalisme responsable est un alibi commode. À salariés, eux, constatent le hiatus : ils vivent avec
écouter des salariés du groupe, d’anciens dirigeants, un management brutal, absolu et solitaire. « Certes,
des conseillers, la crise de Danone vient d’ailleurs : Emmanuel Faber a mis en place des comités
d’un exercice trop solitaire et trop brutal du pouvoir réfléchissant sur les moyens à mettre en œuvre pour
d’Emmanuel Faber, d’une gestion par trop financière, une agriculture responsable et durable, à sortir des
d’une rupture de confiance entre le PDG et le conseil, produits plastiques, pour préserver les écosystèmes.
d’un management qui ne le suit plus et même s’oppose Mais dans l’état actuel, peu de choses ont vraiment
à lui. À cela s’ajoutent aussi sans doute les vieilles changé sur ces sujets essentiels », constate cet ancien
tares de la gouvernance à la française où les conseils dirigeant du groupe.
n’imaginent le pouvoir qu’absolu et donnent quitus au
« Il vivait la cause de la responsabilité sociale comme
président jusqu’au jour où tout déraille. Et Danone a
un missionnaire, comme s’il en avait le monopole.
déraillé.
Donner à Danone le statut d’une entreprise à mission,
« Je comprends la lecture d’une revanche d’un par exemple, n’a jamais été discuté. Alors que c’est un
capitalisme court-termiste. Mais cela ne correspond projet qui se construit par l’élaboration collective, qui
pas à la situation chez Danone. Les fonds qui doit emmener toute l’entreprise, Emmanuel Faber a
ont investi dans le groupe – Artisan a quand décidé cela seul, à la dernière minute. Cela a été voté
même mis 1,5 milliard d’euros – le connaissent, en catimini », se souvient un témoin.
savent son histoire et ses engagements. De
Pendant ce temps, Danone roule sur son erre.
plus, les critères de responsabilité sociale et
Les dépenses de recherche et développement,
environnementale sont désormais déterminants dans
d’innovation, sont en baisse, les dépenses de
les choix d’investissements financiers. Des groupes
publicité, déterminantes dans ces secteurs de la grande
comme Nestlé ou Unilever ont pris des engagements
consommation – tant que d’autres modèles ne se
comparables à ceux de Danone. Penser que des fonds
sont pas imposés –, chutent à leur plus bas niveau,
les investissements aussi. Pour améliorer les résultats

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et masquer les faiblesses, la direction a recours – démissionnent et donnent le signal de la rébellion.


aux techniques comptables les plus éculées : la « Les managers ne l’ont pas suivi. C’est pour cela qu’il
réorganisation permanente. est tombé », analyse un observateur.
L’ADN de Danone Un vent d’inquiétude en tout cas s’installe au conseil.
« Faber, c’est un financier pur et dur. Il n’a aucune Celui-ci tente de reprendre les choses en main, remet
patience, aucun sens du long terme. Il est sur des en place un comité d’exécutif, suggère à Emmanuel
résultats immédiats. Ses discours sur le capitalisme Faber de nommer un directeur général pour l’épauler.
durable, c’est de l’hypocrisie, une tartufferie », assure Mais Emmanuel Faber résiste. « Il est persuadé que
une salariée de Danone. Pour elle comme pour seule sa vision est la bonne », dit un autre responsable
d’autre salariés, les engagements d’Emmanuel Faber, du groupe.
catholique traditionaliste, qui, à ses heures perdues, a Pour faire taire la contestation montante, il promet
soutenu par le biais de sa fondation « Fondation des de verser des dividendes encore plus plantureux, au
bois » le mouvement La manif pour tous et Frigide moment de la présentation des résultats en février. Des
Barjot, ont eu du mal à passer. résultats décevants : pour la première fois, Danone
En moins de cinq ans, trois plans de réorganisation n’est plus un groupe à l’abri de la conjoncture. Il a
se sont ainsi enchaînés. Il y a eu « One Health », été touché par la crise sanitaire, notamment dans son
puis « Protein », en attendant « Local First ». De activité Eaux, la vache à lait du groupe.
ce dernier, conçu dans la plus grande discrétion sous
l’égide du cabinet McKinsey à partir de mars, en
pleine période du confinement, les responsables de
Danone découvrent l’ampleur à partir de l’été. « Ce
plan est complètement calqué sur l’organisation de
Nestlé. Mais Danone, ce n’est pas Nestlé »,relève un
salarié. « Il touchait à l’ADN de Danone », poursuit
Antoine et Franck Riboud lors de la passation de pouvoir
cet ancien dirigeant du groupe. à la tête de Danone en 1996. © Pierre Verdy / AFP

En lieu et place d’entités très décentralisées, très Mais la crise enfle. Les fonds exigent le départ
autonomes, Emmanuel Faber propose une fusion de du PDG. Le 1er mars, les administrateurs tentent
toutes les entités par pays, une recentralisation des d’élaborer un compromis : Emmanuel Faber ne sera
marques et des métiers dans une seule structure, la plus que président, un directeur général sera nommé
disparition des responsables intermédiaires. Tout le pour s’occuper de l’opérationnel. En contrepartie, le
monde lit aussi le sous-texte : un pouvoir encore plus conseil accepte les deux conditions posées par le PDG :
centralisé dans les mains du PDG. Et surtout, en dépit le maintien du plan et la nomination de Jean-Michel
des promesses faites au début du Covid, il prévoit une Severino, un de ses proches, comme administrateur
nouvelle saignée sociale : 2000 emplois dont 500 en référent du groupe, au lieu de Gilles Schnepp, comme
France, essentiellement des postes de cadres, doivent cela était prévu initialement.
être supprimés dans le groupe.
Dès la publication du communiqué du groupe,
C’est la bronca. Deux figures historiques de Danone et plus encore après les premières déclarations
– Cécile Cabanis, chargée des finances et considérée d’Emmanuel Faber, les administrateurs de Danone
comme numéro deux du groupe, et Francisco comprennent que la tentative de conciliation a échoué.
Camacho, directeur des produits laitiers et d’origine À l’extérieur, les actionnaires dénoncent la mascarade.
végétale dans le monde chez Danone depuis vingt ans À l’intérieur, loin d’amender ses projets, le PDG se

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montre encore plus intransigeant. Il fait savoir que la Avec Lionel Zinsou, ancien de Danone devenu
nomination d’un directeur général ne se fera pas avant banquier d’affaires, et à un degré moindre Benoît
la fin de l’année, au moins. D’ici là, il restera PDG. Potier (Air Liquide) et Michel Landel (ex-Sodexo),
Mais la volonté de pouvoir d’Emmanuel Faber ne il met en branle le conseil. Par deux fois, les 12 et
s’arrête pas là. La tentation de prendre le contrôle total 13 mars, les administrateurs de Danone se réunissent
du groupe est là, une sorte de putsch rampant, à en sans Emmanuel Faber. « Cela a été des séances de
croire certains. « Six administrateurs doivent quitter catharsis. Les membres du conseil se sont dit tout
le conseil ou être renouvelés lors de la prochaine ce qu’ils avaient sur le cœur. Il y a eu beaucoup
assemblée générale. Emmanuel Faber a voulu en d’humiliation, beaucoup de mépris à leur égard
profiter pour pousser d’autres membres du conseil, ses durant ces derniers mois », poursuit ce témoin.
opposants, à la démission, afin d’avoir un conseil à sa Au cours de ces séances, plusieurs administrateurs,
main », raconte un connaisseur. jusque-là soutiens d’Emmanuel Faber, revoient leur
position.
Cela passe d’autant plus mal que les administrateurs
découvrent d’autres faits gênants. Notamment le cas Le samedi soir, à la sortie de la réunion, si les
de Jean-Michel Severino. Censé être le garant de la jours d’Emmanuel Faber semblent comptés, rien n’est
bonne gouvernance et de l’indépendance du groupe, définitivement arrêté. « Dimanche matin, Emmanuel
ce proche d’Emmanuel Faber est financé depuis des Faber a essayé de reprendre la main. Il a adressé
années par Danone. « C’est contraire à toutes les un mail à l’ensemble des administrateurs, en se
règles de bonne gouvernance, au code Afep-Medef. En plaignant du manque de solidarité du conseil. Il a
tant qu’inspecteur des finances, Jean-Michel Severino particulièrement visé Franck Riboud », raconte un
ne pouvait ignorer ces incompatibilités. Cela dénote témoin mis dans la confidence. Mais Emmanuel Faber
un mépris total pour les règles de gouvernance », n’a plus la main. Après cette lettre, le sort du PDG
poursuit ce connaisseur. de Danone est définitivement scellé : une majorité
s’accorde sur son éviction immédiate.
Mais le constat vaut aussi pour Clara Gaymard,
fidèle soutien d’Emmanuel Faber, partageant avec Si le départ d’Emmanuel Faber clôt cette période de
lui les mêmes convictions religieuses. Au conseil, crise aiguë, il ne règle pas l’avenir de Danone. Au-
l’ancienne vice-présidente de GE International – elle delà de la nomination d’un directeur général que le
a négocié à ce titre le rachat d’Alstom en 2014 – conseil promet de désigner dans les meilleurs délais,
est classée comme administratrice indépendante. Mais il lui faut redéfinir un projet qui soit vraiment en ligne
après avoir quitté le groupe américain, celle-ci a avec les engagements sociaux et environnementaux
fondé la société Raise, pour soutenir un capitalisme qu’il affiche et retrouver une vraie cohésion dans
responsable. Danone figure comme un des premiers l’entreprise.
donateurs de l’entreprise. Car le groupe ressort de cette crise traumatisé, plein
Franck Riboud a hésité pendant longtemps, semble-t- de doutes. Beaucoup de salariés redoutent que sa
il, avant d’intervenir. Cela aurait été se déjuger : c’est conclusion ne conduise à une forme de banalisation
lui qui a choisi Emmanuel Faber pour lui succéder. du groupe. Ils ont le sentiment qu’une page de leur
Mais au cours des derniers quinze jours, selon histoire est en train de se tourner, celle de la longue
plusieurs témoignages, il a fini par arriver au constat empreinte intellectuelle et managériale de la famille
que la situation n’était plus tenable. Laisser la crise Riboud qui, en dépit d’une faible participation au
perdurer, c’était l’assurance d’arriver à l’assemblée capital, a dominé pendant cinquante ans la vie de
générale avec un groupe et un conseil au bord de l’entreprise. Même si l’intervention de Franck Riboud
l’explosion, de perdre le contrôle de Danone. a empêché une prise de contrôle du groupe et s’est

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conclue par l’éviction d’Emmanuel Faber, la crise


que traverse Danone signe aussi l’épuisement de ce
pouvoir familial, jusque-là incontesté.

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