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Auteur 

:WILLIAM R. BONNIWELL O. P.
Traducteur de l’américain : E. AIMONT
Auteur du fichier numérique : Christian C.
Titre : Une petite sainte de rien du tout

Bienheureuse Marguerite de Métola


Béatifiée le 19 octobre 1609
Introduction
L’histoire de Marguerite de Metola se situe en Italie, à la veille de la Renaissance. A
cette époque, une furieuse tourmente bouleversait ce pays. Le génies et la stupidité,
l’héroïsme et la plus abjecte lâcheté, la résignation béate et l’ambition la plus effrénée,
l’humanité et la cruauté la plus révoltante, poussés à des limites extravagantes, se côtoyaient
et se succédaient à un rythme vertigineux.
Nulle part en Europe la guerre à mort entre un genre de vie profondément enraciné dans
les siècles passés, et les nouvelles idées révolutionnaires, qui enflammaient les esprits, la
lutte entre l’ancien et le nouvel ordre de choses ne déchaînèrent des violences et des
atrocités plus sauvages qu’en Italie. De la Sicile aux Alpes, le pays fut ravagé par une
interminable série de guerres entre les Guelfes, qui haïssaient la domination étrangère, et les
Gibelins, partisans de l’empereur d’Allemagne. Dans ces farouches conflits, non seulement
les Guelfes s’armaient contre les Gibelins, mais les villes se battaient entre elles, et, dans les
campagnes, la noblesse et les classes populaires discutaient âprement sur la politique, et
chaque partie se divisait invariablement en de furieuses factions.
Ces querelles féroces suscitèrent des aventuriers tels que Ezzelin de Romano, qui fit
subir d’affreuses mutilations à des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, et ordonna
d’horribles massacres ; les Visconti, famille de tyrans, qui par la trahison, la torture,
l’assassinat, essayèrent de s’emparer de toute l’Italie ; les condottieri qui pillaient sans répit
les campagnes, et, par les incendies, les rapts et les meurtres, jetèrent le pays dans la
désolation. Les brutes monstrueuses dépeintes par Dante dans son Enfer n’étaient pas des
fictions de son imagination de poète, mais des personnages réels, qui vivaient dans la
seconde moitié du XIII° siècle et la première partie du XIV° .
Ce fut pourtant dans une pareille atmosphère que l’aimable Nicolas de Pise produisit ses
chefs d’œuvre en sculpture et en architecture ; que Cimabué et son illustre élève Giotto,
encartant le vieux symbolisme, introduisirent le naturalisme en peinture ; que Dante
Alighieri, exilé à Ravenne, composa son immortelle Divine Comédie, que Pétrarque et
Boccace enchantèrent leurs lecteurs, le premier avec ses sonnets amoureux, le second avec
ses satires et ses histoires.
Assurément, nul biographe ne pouvait souhaiter, comme arrière-plan de ses récits,
époque et pays plus hauts en couleurs et plus exaltants. Mais de grands événements
supposent de grands personnages, des hommes réputés dans le monde des arts, de la
littérature ou de la politique ; et, s’il s’agit de femmes, une dame célèbre au moins par sa
beauté, son esprit, ou même par ses crimes. En cela, un biographe de Marguerite de Metola
se trouve désavantagé, car Marguerite ne remplit aucune de ces conditions ; elle ne commit
pas de crime ; elle ne fut pas une femme d’esprit, et certainement elle n’était pas belle. Elle
n’a pas écrit de poème sublime, peint de tableau célèbre, ni occupé une situation politique
éminente. Elle n’a pas non plus entretenu de relations avec de grands hommes et n’a pas été
illuminée par le reflet de leur gloire ; elle ne fut pas l’inspiratrice du génie comme Béatrice
le fut pour Dante et Laure pour Pétrarque.
Au contraire, on la tenait pour si insignifiante que les histoires les plus détaillées de
l’Italie médiévale ne daignent même pas mentionner son nom. Nous nous trouvons,
cependant, devant un fait surprenant : dans l’espace de six cents ans, plus d’une quarantaine
d’écrivains, presque tous d’une rare culture, ont eu, par hasard, entre les mains, le récit
manuscrit de la vie de Marguerite ; l’histoire de cette jeune fille leur a paru vraiment digne
d’être publiée, mais sa physionomie, depuis la fin du XIV° siècle jusqu’à nos jours, a été
constamment défigurée par tous les biographes. La mémoire d’un grand nombre de

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personnages historiques a été altérée par des écrivains hostiles ; ce fut la singulière
malchance de Marguerite d’avoir été ensevelie dans un oubli quasi total par des auteurs
bienveillants. En présentant au public la vie presque incroyable de Marguerite de Metola,
j’essaye de rendre à cette jeune fille une tardive justice.
Sa première biographie importante fut écrite vers l’an 1360 par un chanoine inconnu de
la cathédrale de Città di Castello. Il est probable qu’il vit Marguerite très souvent, quand il
était un petit garçon ; il était déjà un homme entre deux âges quand il se décida à écrire sa
vie. Il s’y sentit poussé par un motif curieux : agacé d’entendre chacun raconter à son sujet
les anecdotes les plus étranges, il prit à cœur de les démasqué comme des impostures. Il
flétrissait avec indignation ces histoires comme autant de mensonges, ou, du moins, comme
de grossières exagérations. Dans l’intérêt de la vérité, il voulut les réfuter.
Bien des gens qui avaient connu Marguerite vivaient encore à Castello ; il se mit à leur
recherche et les interrogea. Puis, il fouilla les registres de l’Hôtel de Ville et y compulsa de
nombreux documents officiels la concernant. Ses investigations achevées, il se vit forcé
d’admettre que les anecdotes étaient véridiques. Alors, probablement pour réparer son
incrédulité première, il écrivit la biographie de Marguerite. En raison de son scepticisme,
son témoignage est d’une valeur inestimable. C’est à cet auteur anonyme que nous
renvoyons chaque fois que, dans notre récit, nous parlons du « biographe ».
Malheureusement, bien que notre chanoine fût un homme cultivé, son latin est plutôt
barbare. Rebuté par son style, un Dominicain, qui lut son manuscrit. traduisit cette vie dans
un latin classique. C’était en 1397. Mais le Dominicain supprima délibérément un certain
nombre de faits qu’il jugea, évidemment, préférable de taire.
En 1400, un autre Dominicain, Thomas Caffarini, rédigea une biographie de Marguerite
en italien. Bien qu’il eût sous les yeux le manuscrit original de 1360 et celui ; de 1397, il se
laissa influencer par l’exemple de son confrères et il omit pareillement un grand nombre de
détails susceptibles. de déplaire. Peu après, les deux versions latines furent perdues, de sorte
que les écrivains qui se sont succédé
n’eurent d’autre source que le texte italien de Caffarini. Il en est résulté que, pendant des
siècles, les biographes, l’un après l’autre, ont présenté une image de Marguerite incomplète,
sinon déformée.
Par bonheur, de nos jours, plusieurs copies de la version latine de 1397 ont été
retrouvées ; puis l’original « barbare », le manuscrit de 1360, a été exhumé au monastère
dominicain de Bologne. Ainsi, il est maintenant possible, pour la première fois depuis cinq
cents ans, de reconstituer l’histoire complète et véritable de Marguerite de Metola.
En outre de ces trois textes anciens, l’historien peut utiliser aujourd’hui d’autres sources
d’information. Un certain nombre de documents médiévaux concernant Città di Castello et
Massa Trabaria (où naquit Marguerite) ont été découverts par les érudits. De plus, il est
maintenant certain que la mystérieuse jeune fille de Città di Castello, que, sans la nommer,
Ubertin de Casale décrit dans son Arbor Vitae, n’est autre que notre Marguerite. L’auteur
franciscain n’était pas seulement son contemporain, mais, de toute évidence, il la connut
personnellement.
Le résultat de mes recherches a été recueilli dans une étude critique sur la vie de
Marguerite, mais son histoire est trop merveilleuse pour demeurer enfouie sous l’amas de
discussions historiques au sujet des manuscrits et des dates. C’est pourquoi j’ai écrit le
présent récit.
Il me reste à exPrimer ma reconnaissance au T. R. P. T. S. Mc Dermott, O. P. , dont
l’actif intérêt m’a permis de compléter mes recherches ; au T. R. P. M. Sparks, 0. P. de
Sainte-Sabine, à Rorne, qui a obtenu pour moi l’accès d’archives privées.

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W. R. B.
Fête de saint Dominique, 4 août 1952.

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I. Le farouche condottiere

Dans les Apennins, en une obscure et solitaire région de l’Italie centrale, juste au sud-est
de la République de Florence, il y avait, aux XIII° et XIV° siècles, un État pontifical
nommé Massa Trabaria. Sa superficie n’était que de 500 kilomètres carrés environ, mais
malgré son peu d’étendue, ses puissants voisins, Florence. Arezzo et Pérouse, le
convoitaient à cause de l’importance de sa position stratégique et de la richesse de ses
forêts.
Le voyageur qui traverse aujourd’hui cette contrée, ne voyant que des taillis, croira
difficilement que ces montagnes étaient réputées, il y a plusieurs siècles, pour leurs
immenses forêts. C’est de là que, dans les temps anciens, les Romains tiraient une grande
partie de leurs bois de construction. Ils traînaient jusqu’au Tibre, qui coulait près de là, les
énormes troncs d’arbres que le courant emportait de Bocca Trabaria à Rome. Même au
moyen âge, les grands bois de Massa Trabaria fournissaient continuellement les bois de
charpente pour les édifices de la Ville Éternelle.
Au commencement du XIII° siècle, le Pape Innocent III réorganisa les États pontificaux
de Rome jusqu’à Ravenne. Massa Trabaria étant au centre de ces États, sa sécurité militaire
offrait un intérêt capital. C’est pourquoi le Pape éleva cette province à la dignité de
République et la fit fortifier solidement. La petite République ainsi organisée réussit à
conserver son autonomie jusqu’en 1443, date à laquelle elle fut absorbée par le duché
d’Urbino.
Pendant plus de dieux siècles, Massa Trabaria repoussa victorieusement les invasions de
ses puissants voisins, grâce, en grande partie, à ses fortifications, mais aussi à l’esprit
guerrier des montagnards et à la nature abrupte et sauvage du terrain. Non seulement la
contrée tout entière était rudement montagneuse, mais elle était aussi profondément boisée.
Les quelques rivières qui y prenaient leur source, trop petites pour être navigables, et les
routes, trop rudimentaires, n’étaient guère fréquentées. Les districts ruraux demeuraient
instables.
***
Le voyageur, parti de Sant’ Angelo in Vado par la route du Sud-ouest, se trouvait,
aussitôt franchies les portes de la ville, devant un paysage qui arrêtait ses regards. Deux
longues vallées s’ouvraient devant lui : celle de droite, toute plate, s’étendait à l’Ouest vers
la ville de Mercatello ; l’autre grimpait toute droite jusqu’au pied d’une haute montagne qui
barrait carrément le sentier. Perchée sur cette crête orgueilleuse, comme un aigle en

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sentinelle, se dressait hardiment dans le ciel bleu italien une énorme forteresse, le château
de Metola.
Déjà à cette époque un épais mystère entourait ce château ; personne ne savait qui l’avait
bâti, ni la date de sa construction. Il était certainement très vieux, puisqu’il est mentionné,
dans des documents, un siècle avant la naissance de Marguerite. L’architecte inconnu, en
choisissant ce site, avait fait preuve d’une remarquable sagacité. Non seulement le château
dominait tout le pays d’alentour, mais, malgré les grandes forêts qui couvraient les
montagnes, il offrait une vue admirable sur les grandes routes qui reliaient les deux villes
principales de Massa Trabaria. Si le voyageur, escaladant l’escarpement de la montagne,
s’était approché du fort, il aurait vu qu’on en avait si habilement aménagé le sommet que le
château était à peu près imprenable ; les pentes des précipices le défendaient sur trois côtés,
tandis que le quatrième, le seul accessible, était protégé par un fossé large et profond.
Les fréquentes tentatives des Républiques voisines pour s’emparer du château de Metola
sont une preuve de son importance stratégique. La République de Gubbio, au milieu du
XIII° siècle, réussit une de ces attaque à la faveur d’une trahison, et la possession du fort lui
resta pendant près d’un quart de siècle. Le Conseil d’État de Massa Trabaria, à la mort de
son vieux capitaine du peuple, choisit son fils, un jeune officier du nom de Parisio, pour lui
succéder.
Le nouveau capitaine se révéla soldat expérimenté et courageux. L’une de ses premières
opérations fut de conduire une armée sur les hauteurs de Metola et d’assiéger le fort. A cette
époque, les moyens de défense étaient de beaucoup supérieurs à ceux de l’attaque, mais le
génie militaire de Parisio était si grand qu’il emporta la forteresse d’assaut.
La reconquête de cette place forte, située au cœur de la région méridionale de Massa
Trabaria, fit de Parisio un héros national. En reconnaissance, les habitants enthousiasmés
firent don, à leur chef victorieux, de la forteresse et du vaste territoire dont elle dépendait.
Ce fut dans ce château de la montagne que Parisio amena sa jeune épouse, Emilia. Ce
couple de nobles personnages présente pour nous un, intérêt exceptionnel parce qu’il occupe
une place prééminente dans notre histoire. Malheureusement, le biographe médiéval a
négligé de nous dépeindre ce noble seigneur et sa femme. Il a omis également un autre
détail d’importance : leur nom de famille, mais cette omission n’est pas le fait d’une
négligence, elle vient plutôt d’un sentiment de discrétion. Parisio était le prénom de
l’homme comme Emilia le nom de baptême de la femme. Sans l’ombre d’un doute, les
noms de famille de ces deux personnages étaient connus du biographe Mais, en ces jours de
violence, où les nobles s’élevaient si souvent au-dessus des lois, il eût été extrêmement
téméraire de faire taxer d’infamie une maison puissante, jalousement fière de son honneur
familial. Depuis, les érudits ont à plusieurs reprises, fouillé les archives les plus véridiques
afin de découvrir le nom de famille de Parisio, mais sans succès.
Le biographe, cependant, nous parle de la supériorité sociale et politique de Parisio. Il
était beaucoup plus qu’un noble ordinaire. Le fait que, non seulement lui, mais un grand
nombre de ses ancêtres, aient occupé le poste de capitaine du peuple, prouve le crédit dont
jouissait cette famille.
Le gouvernement de Massa Trabaria, comme celui d’autres Républiques du moyen âge,
cherchait à équilibrer le pouvoir en partageant les fonctions gouvernementales entre un
podestat, un capitaine du peuple et un Conseil d’État. Le podestat, avec l’aide du Conseil,
gouvernait l’intérieur de la cité ; le capitaine du peuple exerçait l’autorité sur le reste du
territoire et en temps de guerre devenait le chef suprême des armées.
En outre de son autorité politique, Parisio possédait de grandes richesses. Avec son
héritage familial et les émoluments de ses hautes fonctions, il devint, après sa victoire de

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Metola, le châtelain d’une puissante forteresse où il jouissait des ressources d’une vaste et
opulente seigneurie. A elles seules, les forêts de son domaine avaient une valeur
considérable, mais, par-dessus tout, ses revenus s’augmentaient du travail forcé que le
seigneur imposait aux malheureux serfs, et par les taxes et les redevances qu’il exigeait
d’eux. Les preuves abondent de la richesse de Parisio et elles sont confirmées par le
témoignage d’un Franciscain contemporain, Ubertin de Casale, qui connut bien Marguerite
et qui certifie qu’elle était de « noble et riche famille ».
Il semble que Parisio n’avait guère de vertus monstrueusement orgueilleux, sans
scrupule, insensible aux souffrances d’autrui, il était sans pitié pour quiconque se dressait
sur son chemin. Parfaitement égoïste et infatué de lui-même, il n’était capable d’aucune
affection sincère pour personne, sauf dans la mesure où il en pouvait tirer profit. Il ne
croyait pas que Dieu, si tant est que Dieu existât, prît un intérêt quelconque aux humains et
à leurs actes.
De son épouse, Donna Emilia, on sait peu de chose. Elle semble avoir été d’un caractère
faible, complètement et platement soumise à la domination de son mari. Après avoir fouillé
sa vie, le biographe médiéval n’a pu citer à sa louange que deux faits : elle fit baptiser sa
fille et elle la visita quelquefois.
Tels étaient le châtelain Parisio et sa femme Emilia. Indubitablement, si ce couple était
mort sans enfant, son existence même aurait depuis longtemps disparu de la mémoire des
hommes, comme a été oubliée celle de dizaines de milliers d’autres seigneurs et grandes
dames. Mais, au commencement de l’année 1287, la nouvelle se répandit à l’intérieur et
alentour du château de Metola qu’avant la fin de l’année Donna Emilia donnerait naissance
à un enfant.
Parisio était transporté de joie devant la perspective d’avoir un fils qui perpétuerait son
nom. Il convenait de fêter un. événement d’une telle importance.
 Ma chère amie, dit-il à sa femme, j’ai pensé au banquet que nous donnerons en
l’honneur de notre premier-né. Vous n’ignorez pas que plusieurs de nos amis, en particulier
les plus âgés, pourraient difficilement gravir la montagne, et, , d’autre part, nous n’avons
pas assez de chambres pour loger tout le monde. Aussi, pourquoi ne donnerions-nous pas
deux banquets : un ici pour la garnison et, les serfs, et un autre plus soigné, quelques
semaines plus tard, dans notre maison de Mercatello, pour nos amis ?
 Oh ! c’est une idée merveilleuse ! s’écria la dame. Et le banquet de la ville fêtera à
la fois la naissance et le baptême du bébé.
Son baptême ! Parisio n’y avait même pas pensé ! Mais si ses ennemis informaient
Rome que lui, capitaine du peuple dans un État pontifical, avait négligé de faire baptiser son
enfant, cela pouvait entraîner la ruine de ses projets. Sa femme avait eu la riche idée d’y
penser.
Emilia continua
 Nous pouvons tout aussi bien dresser dès maintenant la liste des invités et la
remettre au sénéchal pour qu’il tienne prêtes les invitations. Vous feriez bien de lui dire de
commencer tout de suite les préparatifs.
Quand le sénéchal examina la liste, il écarquilla les yeux. Non seulement toutes les
personnes de qualité de la région, mais encore un grandi nombre de dignitaires des États
voisins y figuraient. Il comprit vite la difficulté d’exécuter l’ordre de Parisio : « Je veux que
vous prépariez la plus belle fête qu’on ait jamais donnée à Massa Trabaria. Ne déshonorez
pas mon nom en lésinant sur quoi que ce soit. »
La fête au château ne préoccupait nullement le sénéchal ; seuls les soldats’ les civils du
fort et les serfs du domaine y participeraient. Il suffirait de leur fournir en abondance du vin,

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du gibier, des cochons, des canards, des lapins et des pâtisseries. Mais celle de Mercatello
exigerait bien davantage.
Le cellier de Parisio, à la ville, était bien approvisionné, mais le sénéchal jugea prudent
d’envoyer à Florence un fournisseur pour ramener un tonneau du meilleur vin qu’il pût
trouver, d’engager des ménestrels de première valeur et des amphitryons (sans quoi aucune
fête ne pouvait être réussie), et d’acheter plusieurs paons qu’on servirait après les autres
mets. Les paons feraient dignement le bouquet. Tandis qu’il revisait son menu, le sénéchal
souriait de satisfaction ; la fête serait vraiment digne du fils premier-né de Parisio. Le
châtelain n’avait pas à se tourmenter.
En vérité, le châtelain ne se tourmentait pas. Son esprit voyageait dans le plus lointain
avenir : la carrière de son fils dans la politique italienne. Ezzelin de Romano avait montré ce
qu’un soldat, ne craignant ni Dieu ni homme, pouvait accomplir. On pouvait conquérir un
royaume aux dépens des États pontificaux, et Parisio rêvait de fonder un royaume pour son
fils.
Tout ce qu’il voyait le ramenait à ses rêveries. Un jour, passant devant la forge d’un
armurier, il remarqua l’habileté de l’ouvrier qui réparait un bouclier.
 Il ne se passera guère d’années maintenant, Paolo, que vous n’ayez à fabriquer
une armure pour mon fils, eh ! observa-t-il.
 Excellence, je ferai une armure complète, du heaume aux éperons, qui sera la plus
belle, de toute l’Italie, répondit l’ouvrier en bombant le torse.
Vraiment toute la population de Metola, y compris les serfs dispersés à travers les forêts
et à demi mourants de faim, s’intéressait de tout son cœur aux projets d’avenir de son
seigneur, mais pour des motifs bien différents. Pour elle, la naissance d’un héritier ne
signifiait pas seulement abondance de bonne chère pendant plusieurs jours, mais aussi
largesses du capitaine et même musique et divertissements. C’est pourquoi avec de grands
espoirs, tous les jours, dans la forêt, les bûcherons interrompaient de temps en temps leur
travail d’abattage des arbres pour se tenir à l’écoute de la grosse cloche du château qui allait
lancer son joyeux message à toute la campagne.
Mais le jour où l’enfant naquit, la cloche du château resta muette, aucun drapeau ne
flotta fièrement au sommet de la haute tour ; nul héraut, monté sur un cheval caparaçonné
aux joyeuses couleurs, ne franchit en trombe, avec un bruit de tonnerre, le pont-levis pour
proclamer la nouvelle. Il n’y eut pas de banquet, pas de divertissements, pas de largesses.
Ce soir, au lieu d’un château embrasé de lumières et retentissant de bruyantes festivités, tout
était silence et obscurité. Silence et obscurité convenaient plus encore au désespoir et à
l’horreur qui broyaient les cœurs de Parisio et de Donna Emilia.
L’enfant était une fille, et cette fille était affreusement difforme.

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II. La difforme cendrillon

La naissance d’un enfant infirme est toujours un coup très douloureux pour les parents.
Mais ordinairement son infortune même touche si profondément les sœurs du père et de la
mère, que dans leur compassion, ils prodiguent au petit malheureux plus d’amour qu’ils
n’en témoignent à leurs enfants normaux. Il y a cependant des parents que l’orgueil et
l’égoïsme rendent incapables de pitié ; repliés sur eux-mêmes, la vue des enfants infirmes
soulève leur colère et leur aversion. Il en fut ainsi pour Parisio et Emilia.
Du seul point de vue matériel, l’attitude des parents de Marguerite n’était pas sans
excuse, car la nature, comme poussée par une méchanceté acharnée, avait accumulé les
infortunes sur la malheureuse enfant. Marguerite était loin d’être belle, mais sa laideur était
le moindre de ses désavantages. Elle était si menue que certainement elle n’atteindrait
jamais uNE taille normale. De plus, elle était bossue. Sa jambe droite étant beaucoup plus
courte que la gauche, la fillette, forcément, serait boiteuse ; tout cela était fort triste. Mais
une semaine ou deux après la naissance, ses parents découvrirent en elle une autre
infirmité : elle était complètement aveugle !
Quand ils furent remis de ce nouveau choc, les parents convinrent de tenir ce malheur
absolument secret. On ne pouvait évidemment cacher le fait même de la naissance, mais on
fit courir le bruit que le bébé était né si souffreteux qu’il ne survivrait pas. Et cela expliquait
aux amis la suppression de toute cérémonie et le chagrin manifesté par les parents.
En même temps, il fut rigoureusement enjoint aux hommes de la garnison de garder un
silence absolu sur cet enfant. C’était la prudence même. Le souvenir des cruautés
révoltantes infligées par Parisio à des prisonniers donnait toute son efficacité à cet
avertissement. La servante chargée du soin et de la garde du bébé avait reçu l’ordre très
strict de le tenir hors de la vue des visiteurs, quels qu’ils fussent, qui monteraient à Metola.
Malgré ces précautions, la première menace contre ce secret vint de l’intérieur même du
château. Le P. Cappellano, qui. semble avoir été à la fois curé de la paroisse de Metola et
aumônier du fort, demanda que le bébé fût baptisé. En fait, cela voulait dire qu’il fallait
porter l’enfant à la cathédrale de Mercatello, car une vieille coutume, encore en vigueur à
Massa Trabaria, voulait que tous les baptêmes (sauf le cas d’urgence) fussent célébrés dans
l’église cathédrale du diocèse.
Parisio refusa obstinément de courir un tel risque, et ce ne fut qu’après avoir gagné à sa
cause Donna Emilia que le prêtre obtint du châtelain un consentement accordé de mauvaise
grâce. Une servante de confiance, escortée de plusieurs loyaux serviteurs, prit le bébé et,

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descendant dans la vallée, le porta à Mercatello. Là, dans la cathédrale Saint pierre d’Ico, il
fut baptisé et reçut le prénom de Marguerite. Connaissant les sentiments des parents pour
leur fille, le choix d’un tel prénom a de quoi surprendre, car dans l’italien du moyen âge le
mot Marguerite signifie « perle ». Quelle différence entre cette petite fille laide, difforme, et
une perle ravissante, symbole de perfection et de beauté ! Sûrement si Parisio et Emilia
avaient pris le temps de réfléchir, ils auraient choisi un autre prénom plus propre à qualifié
leur enfant disgraciée.
On pourrait supposer que, avec les années, la dureté de cœur des parents se serait
adoucie et qu’ils auraient témoigné à leur fillette infirme quelque commisération. Il n’en fut
rien. Le temps, s’il ne l’intensifia pas, maintint leur aversion pour cette enfant. En vain
l’aumônier qui avait commencé de lui enseigner les rudiments de la religion, leur avait il,
avec insistance, signalé l’intelligence extraordinaire de leur fille, son admiration les laissait
froids et ne les intéressait pas.
Dès l’âge de cinq ans, Marguerite sut les noms de tous les hommes, femmes et enfants
de Metola. Elle trouvait, sans guide, son chemin à travers les venelles du fort et les corridors
de chaque bâtiment. Petite créature affectueuse, elle visitait régulièrement tous les gens. Il
n’y avait qu’un endroit qu’elle évitait soigneusement : c’était le quartier où habitaient ses
parents. On l’avait expressément avertie qu’elle eût à se tenir éloignée de cette partie du
château, parce que ses parents ne voulaient pas la voir.
Mais ce caractère affectueux même allait valoir à Marguerite de nouvelles souffrances.
Un jour elle avait alors six ans des visiteurs arrivèrent à Metola, et la nourrice omit, par
mégarde, d’avertir Marguerite de rester dans sa chambre. L’enfant, suivant son habitude, se
rendait à la chapelle pour y prier. En chemin, elle rencontra une des visiteuses qui fut émue
de pitié à la vue de son infirmité :
 Êtes-vous aveugle, petite fille ?
 Oui, Votre Seigneurie.
La visiteuse fut étonnée.
 Si vous ne voyez pas, comment savez vous que je suis une dame ?
 Parce que vous ne parlez pas comme les femmes des soldats. Votre voix
ressemble à celle de ma mère ou de Donna Gemma.
L’étonnement de la dame s’accrut.
 Votre mère ? Quel est le nom de votre mère, ma chérie ?
Avant que l’enfant ait pu répondre, une grosse paysanne surgit en courant dans le
corridor et se jeta brutalement entre la visiteuse et l’enfant.
 Excusez moi, Votre Seigneurie, s’écria-t-elle hors d"haleine, mais cette petite fille
est malade, elle aurait dû garder la chambre. Et vous, méchante enfant, retournez tout de
suite dans votre chambre !
Et en la grondant à grands cris, elle poussa précipitamment Marguerite au fond du
corridor.
Quand Parisio et Emilia apprirent cet incident, ils furent consternés. Ils l’avaient échappé
belle ! Ils tremblèrent à la pensée que la nouvelle allait se répandre dans Massa Trabaria que
le seigneur et, la dame de Metola avaient une fille affreusement difforme. Évidemment, s’ils
permettait, à Marguerite de continuer à jouir de la liberté dans le fort, leur secret risquait
d’être découvert.
Il fallait faire quelque chose. Mais quoi ? Emilia proposa de chercher une paysanne qui
élèverait l’enfant dans quelque endroit retiré de la montagne. Parisio repoussa cette solution
comme trop difficultueuse. Un silence suivit pendant lequel le châtelain se mit à arpenter la
salle de long en large. Tout à coup, il s’arrêta.

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 Emilia ! Quelle est cette histoire stupide que l’aumônier nous racontait hier
pendant le dîner ? je n’y prêtais pas une grande attention.
 De quelle histoire stupide voulez vous parler ?
 Ne vous rappelez vous pas ? Une folle qui s’était enfermée dans une prison
quelque part, près de Florence.
 Vous voulez parler de sainte Véridienne ?
 C’est ce nom. Quelle est son histoire ?
Emilia, les yeux grands ouverts, regardait son mari. Plaisantait-il ou voulait-il à ce
moment entendre un pieux récit ?
 Eh bien ! dit Parisio impatienté. Ne vous souvenez-vous pas ?
Emilia, n’en croyant pas encore ses oreilles, débuta machinalement :
 L’aumônier disait que cette sainte, pour faire pénitence, avait fait construire une
petite cellule près d’une église.
Elle s’arrêta, indécise, mais Parisio voulait évidemment la suite de l’histoire. Elle
continua :
 Une petite fenêtre pratiquée dans, le mur de l’église permettait à la recluse de voir
l’autel et de suivre la messe, mais les assistants ne pouvaient la voir. A l’opposé, il y avait
une autre petite fenêtre par laquelle on lui passait de la nourriture. Un rideau noir suspendu
devant cette seconde fenêtre la cachait aux regards des gens. L’aumônier disait qu’elle vécut
là pendant plus de trente ans et que, une fois, saint François d’Assise. . .
 Peu importe la suite, interrompit Parisio avec humeur.
Il reprit sa promenade à travers la salle. Enfin, se tournant vers sa femme, il dit
lentement : .
 Savez-vous ? je pense que notre aumônier a trouvé la solution de notre problème.
 Mais, je ne vois pas..., commença Emilia, effarée.
 Voyons. Vous m’avez dit que Marguerite était très pieuse, qu’elle aimait rester
des heures entières en prière à la chapelle. Eh bien ! Nous ferons son bonheur en lui
permettant de prier tout le long de la journée dans une église.
Un coup d’œil au visage d’Emilia lui révéla qu’elle n’avait pas la moindre idée de ce
qu’il voulait dire. Parisio, alors, se planta devant elle et patiemment, comme s’il expliquait à
un enfant une chose élémentaire, il lui dit :
 Ma chère amie, nous construirons une petite cellule. tout près de l’église,
exactement comme celle de la sainte. . . Comment l’appelez-vous ?
 Véridienne.
 Nous installerons Marguerite dans cette cellule et nous en ferons une recluse.
 Mais, Parisio, haleta sa femme, vous ne pouvez pas l’emprisonner ainsi 1 Elle
n’est qu’une enfant, elle n’a que six ans 1 L’Église ne permettra pas à une enfant de devenir
une recluse !
 L’Église n’a rien à voir à cela. C’est une affaire de famille, une affaire privée.
Vous pouvez expliquer à Marguerite la grande faveur que nous allons lui accorder. Elle
pourra prier du matin au soir sans être dérangée par personne. Et puis, c’est pour son bien :
elle sera à l’abri des dangers. En s’égarant dans les chemins du fort, elle pourrait se blesser
grièvement. Dans cette cellule, elle sera en sécurité. Et il n’y aura plus de risque que des
visiteurs la voient. Demain, j’ordonnerai au maçon de bâtir la cellule.
L’église dont parlait Parisio n’était pas la chapelle du château, où la cellule aurait été
remarquée des visiteurs, mais une petite église dans la forêt, distante d’environ 400 mètres ;
on l’appelait « l’église Sainte-Marie de la forteresse de Metola ». C’était l’église paroissiale

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du territoire. Elle correspondait admirablement au plan de Parisio, car la rudesse de la
montagne découragerait immanquablement les hôtes du château qui auraient la curiosité de
la visiter.
Comme l’a construction projetée par Parisio était petite et peu élevée, le maçon put
l’achever en quelques jours. Alors le châtelain, après une courte cérémonie, introduisit
l’enfant dans cette prison et ordonna au maçon d’en murer la porte.
Jamais plus la petite infirme ne jouerait avec les autres enfants sous les chauds rayons du
soleil ; désormais elle serait séparée du reste des hommes, comme une criminelle invétérée
ou une dangereuse lépreuse. Car son père avait l’intention de la laisser emmurée là jusqu’à
ce que la mort vînt la délivrer. Après tout, un noble et éminent personnage tel que Parisio
pouvait-il tolérer que son honneur familial fût terni par cette tare ?

11
III. Cette timide souris

Du jour où Marguerite fut enfermée, la vie reprit son, cours ordinaire dans la forteresse.
Personne, en apparence, ne remarqua rien, et personne assurément ne dit rien ; il eût été
imprudent de faire autrement. Mais dans leurs quartiers privés, les soldats et leurs femmes
n’arrêtaient pas de chuchoter avec indignation.
Nulle part la conversation ne fut plus animée et plus prolongée que ce soir dans la
demeure du chevalier Leonardo Peneto, commandant en second de la forteresse. Après le
souper, les serviteurs partis, le chevalier poussa le verrou et barra la porte extérieure, puis,
traversant la salle, il prit un siège et vint s’asseoir devant le foyer, près de sa femme, Donna
Gemma.
 Oh ! Leonardo, s’écria-t-elle, les yeux pleins de larmes. Je pense à cette
malheureuses enfant, toute seule, loin d’ici, dans la forêt, grelottant dans cette froide prison.
C’est horrible ! Horrible !
 C’est horrible, en effet, répondit tristement son mari, car il aimait cette enfant. Les
hommes de la garnison sont furieux.
 Ils sont furieux, répéta Gemma avec mépris, mais en dehors de vous, qui avez
essayé de dissuader Parisio, personne n’a osé élever la voix en faveur de cette petite.
 Quelqu’un l’a fait. je l’ai entendu.
 Qui ? Qu’a-t-il dit ? demanda Gemma avidement.
Le chevalier baissa encore la voix.
 Cet après-midi, j’étais de faction sur les remparts. Le P. Cappellano, rentrant de
son voyage à Milan, arrivait au fort. Il surgit près de moi, et, comme une flèche, il courut au
château et entra dans la grande salle. Ce ne fut pas long, j’entendis le Père et le châtelain se
disputer à grands cris.
 Cette timide souris ? demanda Gemma, incrédule. Il n’aura pas osé affronter
Parisio !
 Votre timide souris, Gemma, a jeté à la face de Parisio qu’il était plus vil qu’une
brute en emprisonnant sa fille, et il exigea qu’elle fût relâchée tout de suite !
 Je ne puis le croire, dit Gemma, effarée. Le Père a toujours été un bonhomme si
timoré !
 Mais attendez ! Il y a pire. Parisio se mit à hurler que Marguerite resterait là où il
l’avait mise, et il ajouta : « Mêlez-vous de vos affaires, sinon je vous arracherai la langue. »

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je pensais que cette, menace réduirait le Père au silence. Au contraire, il appela la
malédiction de Dieu sur Parisio et sur sa femme.
Gemma devint toute pâle et fit hâtivement le signe de la croix. Il lui semblait qu’une
présence terrible et maléfique avait pris possession du château, et pendant un moment ses
lèvres remuèrent dans une prière silencieuse. Puis, à voix basse, elle dit :
 Leonardo, je me tourmente pour Marguerite. Être jetée ainsi dehors, savoir que ses
parents la détestent ! Et elle n’est pas forte ; si elle doit rester dans cette misérable cellule
humide, j’ai peur qu’elle ne tombe malade.
 Je m’inquiète davantage pour son moral que pour sa santé. Il eût mieux valu pour
elle être anormale mentalement comme elle l’est physiquement. Leonardo, remontra sa
femme, comment pouvez-vous dire une chose pareille ?
 Si son intelligence n’était pas développée, Gemma, elle serait moins sensible à la
souffrance. Mais, vous le savez, elle est d’une intelligence extraordinaire, ce qui veut dire
qu’elle sentira d’autant plus vivement les douleurs physiques, sans compter que son cœur
doit souffrir horriblement dans son amour pour ses parents ; cela veut dire aussi que, à
mesure qu’elle grandira, elle souffrira davantage en apprenant de quoi elle est privée dans la
vie.
 Peut-être le sait-elle déjà, insinua sa femme.
 Non, chère amie, elle ne le sait pas. J’ai connu autrefois une femme aveugle ; elle
prétendait que, dans son enfance, elle croyait tous les enfants nés aveugles comme elle. Elle
avait douze ans quand elle apprit la vérité.
 Je ne voulais pas vous le dire, Leonardo, mais Marguerite sait déjà qu’elle est
anormale, intervint résolument Gemma.
 Mais ce n’est pas possible ! Qu’est-ce qui vous le fait croire ?
 Un jour, je l’embrassai et je lui dis que je j’aimais. Elle me demanda, étonnée : «
Mais comment pouvez-vous m’aimer ? Mon papa et ma maman m’ont dit que personne ne
pouvait m’aimer parce que je suis une vilaine. »
 Gemma, c’est incroyable
 Je vous répète textuellement ce que la petite m’a dit. Marguerite demanda alors ce
que c’était qu’une vilaine, et on lui répondit que les autres enfants n’étaient pas aveugles, ni
avortons, ni boiteux, ni bossus ; qu’elle était tout cela, et pour couronner le tout, laide
comme le péché.
Le soldat devint pâle de colère. D’une voix forte, furieuse, il s’écria :
 Quels vils et méprisables chiens ! Pourquoi Dieu ne les étend-il pas raide morts ?
Gemma, terrifiée, lui ferma la bouche avec ses mains.
 Chut ! chéri, chut ! Si quelqu’un nous entendait.
Comme une réponse à cet avertissement, des coups répétés retentirent à la porte. Le
chevalier se leva et à grands pas traversa la salle. Il débarra la porte et l’ouvrit.
 Oh ! S’écria-t-il avec soulagement. C’est vous, Père, entrez.
En franchissant le seuil, le prêtre, avec un pauvre sourire, remarqua :
 J’ai entendu parler à haute voix ; j’ai su, ainsi, que vous n’étiez pas encore
couchés.
Tandis, que Leonardo refermait la porte, le prêtre posa sa lanterne sur un banc et,
traversant la salle, alla s’asseoir près du foyer. Le chevalier s’assit, à côté de lui et dit à voix
basse :
 Nous parlions de la petite Marguerite.
Le prêtre hocha la tête.

13
 Dites-moi, Père, continua le soldat, savez-vous que ses parents lui ont révélé
combien elle diffère des enfants normaux ?
 Oui, je l’ai appris il y a peu de temps, répondit-il paisiblement.
 Ils auraient montré plus de pitié pour cette enfant, murmura le chevalier, en lui
coupant le cou.
 Père, que va devenir cette pauvre créature ? demanda Donna Gemma. Ses
infirmités l’ont séparée du reste des hommes plus encore que ne le font les murs de sa
prison. Elle sait qu’elle ne pourra jamais mener la vie normale d’une femme. Elle ne pourra
ni se marier ni fonder un foyer. Elle se sait in : désirable. Quel horrible avenir lui est
réservé ! Retenez mes paroles, Père ; un jour, cette malheureuse fille deviendra folle.
 C’est très vraisemblable, accorda son mari. Ou elle perdra la tête, ou, si elle vit,
elle sera cruellement malheureuse, se haïssant elle-même et haïssant le genre humain’
 Je sais que je ne devrais pas parler ainsi, s’écria Donna Gemma en, éclatant en
sanglots, mais il vaudrait mieux que cette pauvre enfant meure afin d’être délivrée de sa
misère.
Un silence suivit. L’aumônier attendit un instant que l’émotion de Leonardo et de sa
femme se fût calmée. Puis, de sa voix timide, il parla comme s’il s’excusait.
 N’est-il pas étrange de voir combien peu de chrétiens, parmi nous, mettent
réellement en, pratique ce que notre foi nous enseigne ?
 Comment, que voulez-vous dire..., mettre en pratique ?
 Eh bien, répondit le prêtre, notre foi enseigne que Dieu nous a créés pour l’aimer,
et trouver, dans cet amour, le bonheur éternel et parfait. Notre premier souci, dans une vie
remplie de toutes sortes d’embûches et de vicissitudes, devrait donc être de développer au
plus haut degré notre amour pour Dieu. Pour cela, nous n’avons pas besoin de la vue, ni
d’un corps, normal, ni de l’amour ou de l’affection de nos semblables, si, agréables et si
bonnes que soient toutes ces choses.
Le prêtre regardait fixement, dans l’âtre, les bûches qui flambaient, et il semblait parler à
soi-même plus qu’à ses amis.
 Maintenant, Marguerite comprend clairement ces choses. Elle sait aussi que l’un
des meilleurs moyens de rendre l’amour plus profond, plus fort et plus pur, c’est la
souffrance. Notre Sauveur nous a enseigné que la voie royale qui mène à l’amour parfait,
c’est la croix. Tout le monde a remarqué à quel point Marguerite a toujours été heureuse et
gaie, c’est qu’elle regarde ses désavantages et ses difformités simplement comme des
moyens qui lui permettront d’atteindre plus sûrement son Dieu.
Le prêtre se tourna vers la femme du chevalier.
 Donna Gemma, vous avez dit tout à l’heure qu’il vaudrait mieux que cette enfant
mourût. Vous avez tort. Il est meilleur, mille fois meilleur, pour elle-même et pour
d’innombrables âmes, qu’elle vive.
 Mais, Père, protesta Gemma, pensez à toutes les joies dont elle sera privée dans la
vie et à toutes les souffrances qu’il lui faudra endurer !
 Mon enfant, Dieu vaut bien tous les prix que nous pouvons payer. je vous accorde
qu’un lourd fardeau a été, placé sur ses jeunes épaules, mais Marguerite est douée d’un
esprit pénétrant, lumineux, grâce auquel elle saisit la valeur de l’intérêt en jeu. Bien plus,
elle a reçu les grâces nécessaires pour porter sa croix. Si elle ne faiblit pas, une victoire
glorieuse sera un jour la sienne. Oui, le temps viendra où elle bénira le jour où elle naquit
aveugle et infirme. Prions, nous qui sommes ses amis, comme nous ne l’avons encore
jamais fait, pour que sa foi et son courage ne défaillent pas.
Le soldat eut un mouvement d’impatience.

14
 Père, vous espérez qu’une simple fillette pourra faire ce qu’ont fait saint François
ou saint Antoine ? Soyez raisonnable !
 Messire Leonardo, répliqua le prêtre, cet après-midi, en rentrant de voyage, je
venais à peine d’arriver chez moi, qu’une foule de gens accourut pour m’annoncer la
conduite de Parisio. Tous ont admiré le courage de Marguerite. Elle n’a pas versé une
larme. Après mon entrevue avec Parisio, je suis allé la voir. Elle sanglotait comme si son
cœur se brisait. Naturellement, s’écria le chevalier. C’est justement ce que je vous
reproche : vous attendez trop d’une enfant !
 Mais savez-vous pourquoi elle pleurait ? continua le prêtre.
 La réponse est claire. Le coup est effrayant pour cette petite Marguerite, si
tendrement affectueuse : être emprisonnée par ses parents !
 Oui, accorda l’aumônier. Ce fut pour elle une indicible agonie. Et je pensais que
c’était le motif de ses larmes. Mais bien vite elle me désabusa.
La voix du prêtre trembla soudain. Pour cacher son émotion, il se leva, et posant une
main sur l’épaule du chevalier, il poursuivit :
 Telle que je connais Marguerite, sa réponse m’a bouleversé : « Père, m’a-t-elle dit,
quand on m’a amenée ici, ce matin, je n’ai pas compris — à cause de mes péchés sans doute
— pourquoi Dieu permettait cela. Maintenant, il m’a éclairée. Jésus 1ui-même fut rejeté par
son peuple, et Dieu veut que je sois traitée pareillement afin de me rapprocher de Notre-
Seigneur. Oh ! Père, je ne suis pas assez bonne pour être si près de Dieu. »
Et la pensée de l’amour de Dieu pour elle la saisit, tellement qu’elle ne put continuer.
Allons, bonsoir, mes amis. Que Dieu vous bénisse et vous garde !
En hâte, il traversa la pièce. Sans bruit, Leonardo débarra la porte, et le prêtre, sa
lanterne à la main, s’en alla en trébuchant le long du corridor sombre.

15
IV. Le tocsin

En qualifiant de « lumineux » l’esprit de la jeune aveugle, le prêtre avait employé le mot


juste. Marguerite avait une compréhension vraiment extraordinaire de la vie et de ses
problèmes. Elle la devait en partie aux instructions du patient aumônier. Mais il ne fait pas
de doute qu’elle était bien davantage l’œuvre de la grâce divine. Le souvenir s’impose ici
d’une intelligence pareillement précoce chez Catherine de Sienne, Catherine de Ricci et
Rose de Lima, quand ces saintes avaient le même âge. L’enseignement qu’elle recevait au
cours de ces instructions, Marguerite l’assimilait si profondément et si complètement que,
quelques années plus tard, les Frères Dominicains de Città di Castello seront stupéfaits de
l’étendue et de la profondeur de sa science théologique.
Pour Marguerite, savoir, c’était agir. Naturellement très généreuse, elle estimait n’avoir
rien donné à Dieu tant qu’il lui restait quelque chose à donner. Aussi, avec elle, jamais de
compromis ni de demi-mesure. Ayant choisi de servir Dieu, elle voulut le servir de tout son
cœur, de toute son âme, de tout son esprit.
 Ce n’est pas le corps qui compte, Marguerite, disait l’aumônier. Peu importe la
forme de celui que vous avez, parce que, dans quelques brèves années, il tombera en
poussière. Ce qui compte, c’est votre âme, elle vivra éternellement. Dieu l’a créée à son
image et à sa ressemblance. Pensez-y, Marguerite. Dieu est réellement votre Père. Il vous
aime tendrement et il vous demande de l’aimer en retour.
Ces instructions remplissaient de joie et d’espérance le cœur de l’enfant. Elles
protégeaient ses bonnes dispositions contre les cruels sarcasmes de ses parents sur son
aspect physique. Elles enflammaient sa résolution de faire tout ce qu’elle pourrait pour se
rendre digne de l’amour divin.
L’exemple du Sauveur, endurant volontairement les plus grands tourments pour le salut
de l’humanité, l’impressionnait douloureusement. Elle le méditait souvent et elle
commençait à comprendre, ce que Notre-Seigneur s’efforçait d’enseigner aux hommes
assoiffés de plaisirs. Elle comprit de plus en plus l’immensité de l’amour de Dieu qui
poussa Jésus à une telle extrémité pour arracher ses enfants à leur folie.
Il n’y avait rien de morbide dans le tempérament de Marguerite. Elle était d’un naturel
gai et rayonnant, et devant la peine et la douleur elle se contractait instinctivement. Mais
elle savait que, pour croître en vertu, et par là se rapprocher de Dieu chaque jour davantage,
la voie où elle devait marcher était celle que son Sauveur avait tracée. Voulant Dieu plus
que tout au monde, elle était décidée à accepter l’invitation divine et à suivre son Seigneur

16
jusqu’au Calvaire. Aussi, bien que la conduite de ses parents torturât son cœur, Marguerite
comprit que Dieu avait permis pour son bien ce qui lui arrivait, et elle réprimait les
répugnances de la nature qui refusait d’accepter, comme un, don particulier de sa
Providence, le coup qui la frappait.
Moins que jamais elle ne négligea rien de ce qui pouvait l’aider à atteindre son but. Non
seulement elle acceptait les Souffrances qui s’imposaient à elle, mais même elle en chercha
d’autres. Ainsi, elle s’engagea dès l’âge de sept ans à pratiquer strictement le jeûne
monastique qui durait de la fête de la Sainte Croix (mi-septembre) jusqu’à Pâques de
l’année suivante.
Mais cette pénitence ne suffisait pas à la fillette, brûlante d’amour pour Dieu ; elle
inventa un jeûne de sa façon, qui englobait le reste de l’année, c’est-à-dire de Pâques à la
mi-septembre ; pendant cette période, elle jeûnait quatre jours par semaine. Tous les
vendredis de l’année, elle n’acceptait pour toute nourriture qu’un peu de pain et d’eau.
Et encore, elle se lamentait de n’en pas faire assez. Elle se procura secrètement, on ne
sait commente un cilice et commença de porter ce vêtement de pénitence avant d’avoir
atteint sa septième année. Son biographe mentionne que, lors des visites pourtant rares de sa
mère, Marguerite craignait que celle-ci ne remarquât l’épaisseur de sa robe et ne fût prise de
soupçons. Mais Donna Emilia, fâchée d’avoir mis au monde une créature comme
Marguerite, était bien trop occupée de sa propre infortune pour faire sérieusement attention
à son enfant. Aussi le secret de Marguerite demeura-t-il caché.
Un matin de la neuvième année de sa réclusion, Marguerite tressaillit soudain en
s’apercevant que les vents d’hiver avaient cessé de hurler et de gémir à travers les arbres,
chargés de neige, de la forêt. Ils avaient fait place à une brise agréable et douce. Elle perçut
les murmures précipités des ruisseaux formés dans la montagne par la fonte des neiges et
elle aspira l’arôme balsamique des pins qui s’infiltrait furtivement dans sa cellule comme
pour partager sa captivité. Mais, pardessus tout, le chant joyeux d’innombrables grives
faisait déborder son cœur, car ces oiseaux semblaient lui conter leur hâte à revenir des pays
du Sud, dès que la température l’avait permis, pour tenir compagnie à leur petite amie
aveugle.
Pour Marguerite, c’était Dieu qui lui parlait par les mille voix de la nature et elle était
profondément émue par ces délicates attentions de son Ami divin. Mais cette année en
particulier, le miracle annuel du renouveau ne devait apporter à Marguerite qu’une joie de
courte durée. En effet, peu de semaines après le retour des oiseaux migrateurs, le bruit
courut soudain que de nouveaux malheurs menaçaient le pays.
Ce bruit fut d’abord si faible que la jeune aveugle, qui se fiait tant à son sens de l’ouïe,
ne pouvait l’entendre que lorsque le vent le lui portait directement. C’était comme si. les
cloches de Sant’ Angelo in Vado sonnaient très loin vers le Nord ; mais alors, pourquoi
cette sonnerie sitôt après Tierce ? Un vague malaise s’insinua dans l’esprit de Marguerite.
Le son des cloches devint bientôt plus net. Les regards perçants de la sentinelle, qui
guettait sur les tours du château de Metola, aperçurent, dans le lointain, sur les frontières de
Massa Trabaria, la fumée des fermes incendiées s’élever dans le ciel. A tue-tête, il décrivit à
Messire Leonardo ce qu’il découvrait. Un moment après, l’énorme bourdon du château
lança son cri d’alarme : Massa Trabaria est envahi. Aux armes !
Pour la tremblante prisonnière, c’était comme si cette cloche frénétique ne devait jamais
cesser son refrain déchirant. Ses yeux s’emplirent de larmes à la pensée de tous les péchés
et de la misère, compagnons inséparables de la guerre ; puis une idée, qui la glaça d’horreur,
surgit dans son esprit : son père ! Il était capitaine du peuple. Son devoir lui commandait de
mener les habitants de Massa Trabaria contre l’envahisseur ! Il pouvait être fait prisonnier,

17
blessé, tué ! La fillette épouvantée tomba à genoux, les larmes ruisselaient sur son visage,
elle supplia Dieu avec ferveur de sauver son pays et de veiller à la sécurité de son père.
***
Le château offrait le spectacle de fiévreux préparatifs de défense. Avant même l’arrivée
du messager du Conseil d’État annoncent à Parisio l’invasion soudaine du pays par les
armées de Montefeltro, le capitaine avait déjà pris les premières dispositions. Tandis que
son écuyer l’aidait à coiffer son haubert et attachait son épée à son ceinturon, Parisio ne
cessait de donner des ordres à ses lieutenants.
Sur son commandement, des estafettes quittaient le château à bride abattue pour
parcourir les forêts et enjoindre aux serfs de rallier immédiatement la forteresse afin de
remplir leur devoir militaire et féodal ; quiconque refusait ou hésitait était pendu sur-le-
champ pour servir d’exemple aux autres. Les jeunes soldats devaient partir sans délai, tandis
que les vieux restaient pour former l’ossature d’une garnison. On ouvrit le magasin de la
cour extérieure et on distribua les armes. Le sénéchal alla réquisitionner dans les campagnes
voisines et saisir tous les grains et les stocks de vivres des paysans, de manière à
approvisionner abondamment le fort en cas de siège.
Dès que les ordres nécessaires eurent été donnés, le châtelain se hâta de rejoindre sa
femme. Il la trouva debout à la fenêtre cintrée de son appartement, qui regardait apeurée les
sinistres colonnes de fumée qui montaient au loin.
 La situation est-elle grave ? demanda-t-elle anxieuse.
 Oui !. Montefeltro a franchi la frontière de l’Est avec de grandes forces. Vous
feriez bien d’empaqueter ce dont vous avez besoin et de quitter le château le plus vite
possible.
 Allez-vous abandonner le fort, Parisio ?
 Non, mais je suis obligé d’emmener les meilleurs soldats. Il faut que vous alliez à
Mercatello, la ville est bien fortifiée et sa garnison puissante. Vous serez beaucoup plus en
sécurité qu’ici.
Les yeux de Donna Emilia eurent un éclair de joie. La vie à Mercatello serait beaucoup
plus agréable qu’à la forteresse. Elle se retourna pour appeler sa camériste, quand une idée
la frappa soudain.
 Parisio, que ferons-nous de Marguerite ?
 Vous emmènerez avec vous cette petite fantasque, répondit le châtelain avec
impatience. Nous ne pouvons pas la laisser ici, dans quelques jours les patrouilles ennemies
fouilleront la forêt et trouveront l’enfant.
 Mais il sera impossible de la cacher à Mercatello. Notre maison regorgera de
visiteurs !
 Avez-vous oublié qu’il y a des caves sous le palais ? Enfermez-la dans l’une
d’elles.
 Mais elle voudra entendre la messe et recevoir les sacrements !
Parisio éclata. Il était à bout de nerfs. Il avait bien d’autres choses à penser : dans un jour
ou deux il aurait à affronter sur le champ de bataille les chefs militaires les plus habiles de
l’époque. Il s’écria en colère :
 Alors, menez votre chère fille sur la place publique, en plein midi ; présentez-la à
tout le monde ! Vous pourriez tout aussi bien charger le curé de la cathédrale, ce vieux
bavard, de l’annoncer en chaire à la population. . . Marguerite ne quittera pas les sous-sols
et ne recevra pas de visites !

18
C’est ainsi qu’après neuf années de claustration Marguerite fut arrachée à sa cellule
solitaire. Mais ce fut pour être transférée dans une autre plus sévère, à Mercatello. Elle fut
portée à la ville, recouverte d’un. voile épais et descendue en toute hâte dans le cellier du
palais de son père. La cave aménagée pour la recevoir n’avait pour tout mobilier qu’un
misérable grabat et un vieux banc.
Puis, selon la coutume dans la plupart des geôles, elle fut réduite au régime de sa
nouvelle prison. On lui apportait sa nourriture deux fois par jour ; si elle avait besoin de
quelque chose, elle devait attendre l’heure des repas pour le demander. Sous aucun prétexte
elle ne devait appeler. Tout le temps elle devait garder le silence. Quand ce règlement fut
établi, la lourde porte de bois de la cave fut brutalement fermée, les verrous poussés, et
Marguerite se trouva seule encore une fois.
A Mercatello, Marguerite souffrit plus, que jamais. Pendant sa longue captivité à Metola,
les secours de la religion, la messe, les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, les visites
et les encouragements de l’aumônier l’avaient soutenue. Maintenant, d’un seul coup, elle
était privée de tout cela, et le vide creusé par cette privation plongeait son âme dans
l’agonie.
A ses souffrances spirituelles s’ajoutaient les malheurs de la guerre qui déchiraient sa
sensibilité naturelle. Elle aimait ardemment son pays natal et ses compatriotes, la cruauté de
son père n’avait pas réussi à diminuer son affection pour lui. Une domestique lui apprit que
sa patrie allait perdre la guerre, que ses compatriotes subissaient de lourdes pertes et que la
vie de son père était constamment en grand péril.
Le biographe médiéval observe que l’esprit du mal s’acharnait à briser le moral de la
jeune fille par cette accumulation de douleurs. Mais bien que Marguerite fût cruellement
éprouvée par la tentation, sa foi, son courage lui permirent d’en triompher. Elle était même
mûre pour affronter le drame dont le allait se lever bientôt.

19
V. Les cinq pèlerins allemands

Comme toutes les villes du moyen âge, Mercatello avait une place publique en forme de
grand quadrilatère, et comme dans la plupart des cités italiennes, la cathédrale, l’Hôtel de
Ville et les résidences, ou palazzi, des citoyens les plus cossus l’encadraient. C’était le
centre de la vie citadine, et les gens vêtus d’étoffes chatoyantes et bariolées s’y
rassemblaient en foule chaque jour, les hommes pour discuter politique, les femmes pour
faire leurs achats et échanger leurs bavardages. Les marchands et les porteballes y vendaient
leur camelote ; les moines adressaient des prêches à tous ceux qui voulaient les écouter ; les
mimes et les acrobates ambulants y montaient leurs tréteaux et donnaient leurs
représentations. Tous les jours, quand le temps était beau, on pouvait être sûr de trouver sur
la place un spectacle plein de couleur et d’animation.
Le jour de la fête de saint Nicolas de l’an de grâce 1303, la place présentait une agitation
inaccoutumée. Vers midi. on vit s’approcher de la ville, en direction de la porte du Sud, un
groupe de cinq hommes pareillement vêtus de robes grises, de manteaux gris, de chapeaux
de feutre ronds, munis de longs bâtons, d’une besace ou d’un petit sac de cuir suspendu à
l’épaule : c’étaient des pèlerins. Cette sorte de gens étaient toujours bien accueillis parce
qu’ils apportaient des nouvelles des villes lointaines. Plusieurs groupes de citoyens se
mirent à les accaparer, quand un homme remarqua les insignes de plomb cousus à leurs
chapeaux. Tout ému, il s’écria :
 Les clés croisées et le « Véronique »1 Ces pèlerins viennent de Rome !
A cette exclamation, presque toutes les personnes qui flânaient sur la place se
précipitèrent vers, les nouveaux venus et les assaillirent de questions sur le nouveau Pape,
Benoît XI.
Le pèlerin qui paraissait être le chef du groupe leva la main pour réclamer le silence et,
quand il l’eut obtenu, s’écria :
 Le Saint-Père vient de s’enfuir à Pérouse Stupéfaits, les gens se turent un moment.
Puis un rugissement sortit des poitrines.
 Qu’est-il arrivé ? Qui l’a attaqué ? Sa vie est-elle en danger ?
Les pèlerins ne parvenaient plus à se faire entendre dans ce tumulte et ils attendaient
vainement que le vacarme s’apaisât, quand derrière la foule une voix de stentor retentit :
 Silence ! Silence, tout le monde ! Silence !

1
Sorte de voile rappelant celui de sainte Véronique.

20
L’interrupteur était un homme de haute taille, corpulent, vêtu avec recherche. Il portait
une longue toge de soie jaune et un manteau rouge pardessus, un capuchon rouge lui
couvrait la tête et les épaules.
Ces vêtements étaient bordés d’hermine ; de toute évidence, ce personnage était un
homme riche et important. En réalité, c’était tout simplement Messire Rainaldo, magistrat
de Mercatello. Il s’avança, et s’adressant aux étrangers :
 Ce que vous dites est incroyable, pèlerins ! Le nouveau Pontife est un homme bon,
ami de la paix, et il n’est Pape que depuis deux mois à peine. Qu’est-il arrivé ?
Le pèlerin répondit tristement
 Le Pape a essayé de mettre fin aux discordes, à Rome, en invitant chacun des
partis à abandonner en faveur de la paix quelques-unes de ses revendications. Le résultat,
c’est que tous se sont retournés contre lui. Et si violemment que le Pape n’avait d’autre
alternative que de verser le sang pour se défendre ou de quitter la ville. Il a préféré fuir.
Les habitants de Mercatello, loyaux sujets du Pape, se regardèrent consternés. Un Frère
Franciscain leva les bras en s’écriant :
 La malédiction est sur l’Italie à cause de tout ce sang versé ! La colère de Dieu
nous châtie à cause de nos péchés !
 Un fils de saint François ne devrait pas parler ainsi, répondit le pèlerin avec
douceur. Quand on voit ce qu’accomplit, non loin d’ici, un Franciscain, il est certain que la
colère de Dieu ne s’étend pas à toute l’Italie.
 Que voulez-vous dire ? demanda le religieux étonné.
 N’avez-vous pas entendu parler du Fr. Giacomo, de Città di Castello ? Non ? Il
était pourtant membre de votre Ordre, un Tertiaire. je dis « était », car il est mort
récemment. Et depuis sa mort, des miracles fleurissent sur sa tombe.
 Des miracles à Città di Castello ? protesta un marchand qui croyait bien aux
miracles, mais quand ils se produisaient ailleurs, au loin, et non tout près de là.
 Qu’y a-t-il de si étrange à cela ? demanda Messire Rainaldo indigné. Le Poverello
n’a-t-il pas lui-même opéré des miracles à Città di Castello ?
 Oui, s’écria joyeusement le Frère. Et maintenant nous avons, près d’ici, un autre
Franciscain qui opère des merveilles
***
Les pèlerins allemands avaient repris leur voyage depuis plusieurs jours que la
population de Mercatello discutait encore sur les merveilles qu’ils avaient racontées. Puis,
brusquement, on oublia les pèlerins et leur histoire. Des nouvelles venues de l’armée
annonçaient que les troupes de Montefeltro battaient en retraite et s’éloignaient de Massa
Trabaria. Mais l’allégresse se fit moins exubérante, par la suite, quand on apprit que
Montefeltro avait simplement retiré ses troupes pour faire face à une attaque imminente des
Pérugiens. Cependant, les gens de Massa Trabaria purent jouir de quelques mois de répit.
Parisio licencia son armée. Les troupes régulières furent réparties entre les divers postes,
de la région et les serfs et les volontaires furent autorisés à retourner chez eux. Alors le
capitaine du peuple rejoignit sa femme à Mercatello. Emilia s’empressa de mettre son mari
au courant des commérages de la petite ville. Elle n’omit aucun détail de la visite des
pèlerins et de l’étrange histoire qu’ils avaient colportée. Parisio éclata de rire.
 Ne me dites pas, ma chère amie, que vous croyez aux miracles, maintenant !
 Eh bien, après tout, répliqua-t-elle en se rebiffant, tout le monde admet que saint
François possédait un remarquable pouvoir de guérison.

21
 C’est vrai, quand il était vivant. Il paraît que quelques rares hommes ont eu ce
pouvoir. Mais puisque ce Giacomo est mort, cela signifierait qu’il fait des miracles. Les
miracles présupposent que Dieu s’intéresse vraiment à nous, ce qui, vous le savez aussi bien
que moi, est une absurdité.
Absurdité ou non, des nouvelles toutes fraîches ne cessaient d’arriver à Mercatello avec
chaque voyageur. Plusieurs étaient fort instruits ; il se présentait, par aventure, un
professeur, un magistrat ou même un médecin. Quand des personnes de cette qualité
soutenaient que des guérisons s’opéraient au tombeau du Fr. Giacomo, Parisio sentait
vaciller son scepticisme. Sa femme s’empressait de tirer parti de ce changement d’attitude.
 Parisio, pourquoi ne pas mener Marguerite à Città di Castello ? Qui sait ? Peut-
être serait-elle guérie à la fois de sa cécité et de ses infirmités ? Du moins il y a une chance.
 Le voyage à travers les montagnes est rude et pénible, répondait son mari,
hésitant.
 Je puis le supporter. En partant d’ici de bon matin, par exemple vers l’heure de
Prime, nous arriverions là-bas certainement vers l’heure de None.
Emilia attendait anxieusement une réponse. Elle n’avait jamais visité Città di Castello et,
pour cette raison, elle mourait d’envie d’y aller. Naturellement, on ne sait jamais, il se
pourrait que Marguerite y fût guérie. Mais Parisio hésitait encore.
 Franchement, ma chère amie, je ne sais quoi faire de cette créature. Nous ne
pouvons pas la laisser ici, c’est trop dangereux. D’autre part, je ne veux pas risquer de la
ramener à Metola, car cette prétendue paix ne durera pas longtemps.
 Raison de plus pour saisir l’occasion de partir maintenant. En tout cas, nous
n’avons rien à perdre !
Parisio, qui faisait les cent pas dans la salle, s’arrêta net, et, jetant à sa femme un regard
qui l’effraya, il répéta comme pour lui-même :
 Nous n’avons rien à perdre !
Après quelques instants de réflexion, il ajouta vivement :
 Très bien, nous irons. C’est aujourd’hui mardi, serez-vous prête jeudi ? Bon !
Nous partirons dès l’aube, avant que les gens soient levés.
Donna Emilia avait enfin gagné la partie, mais soudain une inquiétude la saisit :
 Évidemment, Parisio, nous ne sommes pas sûrs que Marguerite sera guérie. Mais
j’ai entendu le Frère Franciscain, qui prêchait sur la place, déclarer que ce qu’il faut, c’est
avoir la foi. Marguerite en a certainement beaucoup.
 Ma chère amie, quand nous serons au bord du fossé, nous le sauterons, répliqua
son mari qui se sentait tout à coup d’humeur à plaisanter. Rappelez-vous : jeudi matin à
l’aube. Emilia, je sens, et même je suis sûr, que ce pèlerinage résoudra définitivement nos
difficultés.
Le capitaine quitta la salle.
Donna Emilia frissonna comme si un froid glacial avait subitement envahi
l’appartement. Elle ne comprit pas cette remarque et elle n’osa pas en demander
l’explication, mais le souvenir des nombreux actes de brutalité de son mari n’était pas de
nature à la rassurer.

22
VI. La course au miracle

La nuit qui précéda le départ, Donna Emilia dormit mal. La perspective de ce voyage
sensationnel, par delà les Apennins, vers une cité qu’elle n’avait jamais vue, et l’espérance
d’être délivrée, par un miracle ou de quelque autre manière, du cauchemar que lui donnaient
les difformités de sa fille, la plongeaient dans un tel abîme de sentiments qu’elle fut
longtemps à trouver le sommeil. Néanmoins, dès le premier chant du coq, elle fut debout et
se hâta de réveiller son mari et sa fille.
Elle fut bientôt prête ; tous les préparatifs, du reste, avaient été faits la veille. Une escorte
montée, d’une douzaine d’hommes d’armes soigneusement choisis par Parisio, avait déjà
gagné la porte principale ; les chevaux, impatients de partir, hennissaient et frappaient le sol
de leurs sabots. La vue des soldats rassura Donna Emilia : elle n’aurait pas à craindre les
bandits qui, aux aguets près des carrefours solitaires de la forêt, s’apprêtent à attaquer les
voyageurs sans défense.
La cloche de l’église venait à peine de sonner Prime que Parisio jeta un ordre et tous
sautèrent en selle. Dans la clarté faible et incertaine, du petit matin, la troupe approchait de
la porte méridionale de la ville quand une sommation retentit. Les voyageurs firent halte
instantanément. Alors Parisio avança d’un pas lent ; d’une secousse, il rejeta en arrière son
capuchon bordé de fourrure, afin de montrer aux gardes son visage. L’officier qui
commandait le poste se porta à sa rencontre pour l’interroger, mais dès qu’il reconnut son
commandant, il le salua :
 Votre Excellence ! Le capitaine du peuple !
 Ouvrez la poterne, ordonna Parisio sèchement, et baissez le pont-levis. Vite, je
suis pressé !
Les soldats se hâtèrent d’obéir et ils regardèrent avec curiosité défiler en silence cette
petite troupe dont chaque homme était emmitouflé dans son manteau pour se protéger de
l’air froid du matin. Les soldats remarquèrent les deux femmes et ils supposèrent, car ils ne
pouvaient voir leur visage, que c’étaient Donna Emilia et sa suivante qui retournaient au
château de Metola. Mais, contrairement à leur attente, ils virent les voyageurs prendre la
direction opposée et s’enfoncer bientôt dans le brouillard matinal. Tant que le soleil levant
n’eut pas dissipé la brume, l’allure fut lente, à cause du mauvais état de la route.
Aujourd’hui, le touriste qui va de Mercatello à Città di Castello chemine sur une voie
large, magnifique, qui franchit la chaîne des Apennins par de longues rampes en pente
douce. Mais à cette époque, l’unique route praticable était un misérable chemin sans pavés,

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tout juste assez large pour une charrette. Il n’y avait pas de ponts pour franchir les torrents ;
heureusement, en automne les eaux sont basses. Mais la route, toute droite jusqu’à Città di
Castello, avec ses côtes escarpées et ses descentes rapides, était très dangereuse. Ce voyage
mit à une rude épreuve l’endurance des chevaux et la sûreté de leurs pas.
Quand le capitaine et sa troupe eurent enfin atteint le sommet de la dernière montagne,
un panorama splendide s’offrit à leurs regards et leur fit oublier un instant les désagréments
du voyage. Au-dessous d’eux s’étendait une vallée longue, large, pittoresque, au milieu de
laquelle coulait le Tibre. Nichée dans la plaine sur la rive gauche du fleuve, la ville
historique de Città di Castello, le Tifernum Tiberium des anciens Romains ; des remparts
hauts et puissants l’encerclaient complètement ; des tours se dressaient de proche en proche
le long de ces murs ; des palais et des églises avec leurs tourelles et leurs flèches
orgueilleuses, tout cela formait un tableau impressionnant. Au contraire de Pérouse et
d’Assise, la ville était posée sur un soi plat, et les voyageurs purent découvrir la cité tout
entière étalée à leurs pieds.
Le premier soin de Parisio, en y entrant, fut de se procurer un logement dans la meilleure
hôtellerie, car Donna Emilia se déclara épuisée par cette longue et pénible randonnée.
Pendant que les deux femmes se reposaient, le capitaine partit à la recherche de
renseignements concernant le sanctuaire du Franciscain. Il commença son enquête à l’église
Saint-François. Il n’avait pas achevé ses investigations, qu’il avait déjà parcouru la plus
grande partie de la ville. Il acquit la certitude que des cures merveilleuses s’opéraient au
tombeau du Fr. Giacomo. Pour la première fois, il accueillit l’espoir d’une guérison possible
de Marguerite.
Revenu à l’hôtellerie, il raconta à sa femme et à sa fille ce qu’il avait appris.
 J’ai interrogé trois personnes qui prétendent avoir été guéries. J’ai contrôlé leurs
déclarations avec leurs parents et leurs voisins, et, pour deux d’entre elles, avec leur
médecin. je suis maintenant convaincu que des miracles authentiques se sont accomplis.
 N’est-ce pas merveilleux, Marguerite ? s’écria Donna Emilia. Il y a tout lieu
d’espérer que ce saint Franciscain vous guérira aussi !
 Demain matin, Marguerite, ajouta Parisio, votre mère et moi nous vous
conduirons à l’église des Franciscains. Nous pourrons nous confesser et communier avant
de prier pour votre guérison.
Donna Emilia regarda son mari avec des yeux éberlués. Confession ? Communion ?
Remarquant sa stupéfaction, Parisio la rassura d’un geste. Avec soulagement, Emilia
comprit qu’il n’avait parlé des sacrements que pour leurrer leur fille.
 Je désire, ma chère enfant, poursuivit Parisio, que vous priiez, ce soir et demain
matin, de tout votre cœur et de toute votre âme pour obtenir une guérison complète. Vous
m’obéirez, n’est-ce pas, Marguerite ?
 Oh ! oui, père, de tout mon cœur !
C’était la première fois que son père l’appelait « ma chère enfant » ; mais ce qui, pour
elle, était le plus émouvant, jamais jusqu’à ce jour elle ne les avait entendus parler de
confession et de communion. Elle en éprouva une telle joie que ses larmes coulèrent. Quel
bonheur d’avoir des parents si admirables !
Le lendemain matin, le petit groupe se rendit à l’église à l’heure de Tierce. La jeune
aveugle ne se douta jamais qu’elle avait été seule à se confesser et à communier. La messe
finie, ses parents la placèrent tout près du tombeau du Fr. Giacomo, et, de nouveau, à voix
basse, lui recommandèrent de prier de toutes ses forces. Puis ils se retirèrent à quelque
distance, à cause de l’affluence des pèlerins. Ils remarquèrent que leur fille s’absorbait tout
de suite dans la prière, totalement inattentive au bruit et à la confusion qui l’entouraient. Ils

24
l’observèrent pendant quelque temps, puis ils s’ennuyèrent et sortirent pour aller flâner par
la ville.
 Il faut être raisonnable, Emilia, disait Parisio. Il doit falloir à Dieu un certain
temps pour accomplir le miracle que nous demandons. Mais, maintenant, je suis sûr que
nous l’obtiendrons.
 Qui vous rend si confiant ?
 Quelque chose que j’ai remarqué dans la foule qui se presse autour du tombeau.
Vous et moi, Emilia, appartenons aux deux meilleures familles de notre République. Ce
n’est pas tous les jours que des gens de la plus haute noblesse visitent ce sanctuaire. Si Dieu
écoute ces petites gens, il est certain qu’il nous écoutera !
 C’est vrai, s’écria Emilia, je n’y avais pas pensé.
Quand tous deux eurent à loisir visité les curiosités de la ville, ils retournèrent à l’église,
pleins d’espoir. En rentrant dans l’obscurité du sanctuaire après avoir erré dans les rues
violemment ensoleillées, ils ne purent tout de suite distinguer Marguerite dans la foule qui
entourait le tombeau. Ils la virent enfin, toujours plongée dans une ardente prière,
inconsciente du bruit et du remue-ménage qui l’environnaient. Parisio et Emilia
s’approchèrent et ils ne comprirent qu’une chose. le miracle ne s’était pas produit !
Le gentilhomme et sa femme restèrent cloués sur place. Enfin, le capitaine tira Emilia
par la manche et lui fit signe de le suivre. Arrivés dans la rue, ils s’arrêtèrent et se
regardèrent. Ils étaient absolument écœurés que Dieu n’ait pas eu égard à la dignité de leur
rang.
Emilia était près de pleurer.
 Qu’allons-nous en faire, Parisio ? gémit-elle. Nous ne pouvons la ramener à
Mercatello !
 Non, il n’en est pas question. Puisque Dieu ne nous aide pas, nous résoudrons
nous-mêmes la difficulté. Venez !
Sans même jeter un dernier regard à l’église où ils laissaient leur fille, ils retournèrent à
l’hôtellerie. Leur escorte reçut l’ordre de se tenir prête à partir. Parisio régla la note ; le
détachement se mit en route et quitta la ville par la porte du Nord, la porte Sant’ Egidio.
Les aveugles ont l’ouïe extrêmement affinée lorsqu’on les approche, ils reconnaissent
ordinairement leurs amis à la démarche. Pendant le reste de sa vie, Marguerite écoutera les
pas de milliers de gens. Mais aussi longtemps et aussi attentivement qu’elle prêtera l’oreille,
jamais plus elle n’entendra les pas des deux êtres qu’elle connaissait bien. Car le noble
seigneur et la noble dame de Metola avaient abandonné leur fille.
Déjà, ils avaient parcouru plusieurs kilomètres, éperonnant sans ménagement leurs
montures et avançant aussi rapidement que le permettait l’état des chemins. Ils avaient hâte
d’arriver à Mercatello avant la nuit, car il était dangereux de chevaucher dans l’obscurité sur
cette route montagneuse. Peut-être aussi le capitaine et sa femme cherchaient-ils à fuir leur
conscience ? Mais quelle qu’ait été la rapidité de leur course, Parisio et Emilia ne pourront
plus jamais chasser cette image qui les poursuivra jusqu’à leur mort : leur malheureuse fille
aveugle, seule dans une ville étrangère, attendant avec confiance le retour d’un père et d’une
mère qu’elle aimait plus que la vie.

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VII. C’est l’heure, on ferme !

En plaçant Marguerite tout près du tombeau du Fr. Giacomo, ses parents lui avaient dit
qu’ils l’attendraient dans une autre partie de l’église pour ne pas gêner les pèlerins.
Excellent prétexte pour ne pas rester à ses côtés. De fait, une foule de malades et d’infirmes
s’y pressaient et il en venait continuellement.
Par obéissance envers ses parents, Marguerite s’était tout de suite tournée vers Dieu pour
implorer sa guérison. Mais elle y mettait une condition :
 Accordez-moi cette faveur, je vous en prie, mon Dieu bien-aimé, mais seulement
si c’est votre volonté. Si vous voulez que je porte cette croix jusqu’à ma mort, j’en suis
contente. je demande seulement que votre volonté soit faite.
Pendant ses années de réclusion, Marguerite avait progressé extraordinairement dans son
amour de la prière. Aussi, tandis que les autres solliciteurs se lassaient peu à peu et
quittaient le sanctuaire, Marguerite persévérait. Au cours de ses longues oraisons, elle ne
cessait de répéter ce même refrain :
 Je vous demande cette faveur, seulement si c’est votre volonté.
Les heures s’écoulaient. A midi, l’horloge sonna Sexte ; puis, au milieu de l’après-midi,
None. Marguerite se sentait faiblir, car elle n’avait pris aucune nourriture depuis le souper
de la veille. Enfin, les cloches de la ville, carillonnant à toute volée, annoncèrent Vêpres,
marquant ainsi la fin du jour. Et ses parents ne revenaient toujours pas !
L’étrangeté de leur conduite la harcelait avec une insistance grandissante, mais chaque
fois la loyale jeune fille repoussait la tentation en se disant que des raisons plausibles
justifiaient, sans doute, leur retard. Ses dix années de claustration lui avaient appris la
patience. Quand ils seraient prêts, ses parents l’appelleraient certainement. Aussi reprit-elle
tranquillement ses méditations.
Enfin, une voix la fit sursauter, mais ce n’était pas celle de son père ni celle de sa mère.
C’était le Frère sacristain qui annonçait :
 C’est l’heure ! On ferme ! Tout le monde doit sortir, s’il vous plaît. C’est l’heure,
on fermer
A ces mots, Marguerite comprit la gravité de sa situation et son cœur se glaça d’effroi :
ses parents n’étaient pas dans l’église ! Elle admettait volontiers qu’ils aient été fatigués
d’attendre, peut-être aussi avaient-ils des affaires à régler en ville. Quoi qu’il en soit, ils
étaient sortis sans lui parler, sans doute pour ne pas la déranger dans ses dévotions. Mais

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pourquoi n’étaient-ils pas revenus ? Et si un motif sérieux les avait retenus, pourquoi
n’avoir pas envoyé vers elle un des soldats ? Ses pensées étaient en tumulte.
Pendant ce temps, le, sacristain continuait sa ronde en faisant cliqueter bruyamment son
trousseau de clés et en psalmodiant son signal comme une réponse à des litanies.
Brusquement le refrain changea.
 Petite fille ! Que faites-vous ici à cette heure tardive ? Vous devriez être rentrée
chez vous depuis longtemps ! Allez !
La voix était si proche que Marguerite comprit qu’on s’adressait à elle. Se relevant avec
difficulté, à cause de sa fatigue et de son engourdissement, elle tendit la main et dit :
 Frère, je suis aveugle. Conduisez-moi jusqu’à la porte, s’il vous plaît.
Ces paroles éveillèrent l’attention du Frère convers. Il leva sa lanterne pour éclairer le
visage de la jeune fille et demanda :
 Quel âge avez-vous ?
 J’ai dix-sept ans.
Puis, se souvenant qu’il l’avait appelée « petite fille », elle ajouta en souriant :
 Vous voyez, Frère, je suis un avorton. je suppose que ma taille vous a trompé.
Confus de son erreur, le Frère, hâtivement, lui prit le bras et la guida vers la porte, tout
en se demandant si elle était réellement aveugle. Les innombrables mendiants qui se
pressaient tous les jours à la porte de l’église ne l’intéressaient guère : fripons qui feignaient
d’être estropiés, filous si habiles à simuler des infirmités qu’ils paraissaient plus pitoyables
que les véritables infirmes, le mettaient en colère. Cette jeune fille n’avait pas la mine d’un
imposteur, cependant on n’est jamais sûr ! Il demanda, incrédule :
 Si vous êtes aveugle et étrangère, comment avez-vous trouvé la première fois le
chemin du tombeau ?
 Mes parents m’y ont amenée.
 Vos parents ? fit-il comme un écho. Et où sont-ils, je vous prie ?
 Je ne sais pas
Le Frère hocha la tête. Comme on arrivait à la porte, il s’arrêta, indécis. Il y avait chez
cette, infirme quelque chose qui la distinguait des autres gens. Était-ce sa politesse
manifeste ou quelque chose d’insaisissable qu’il ne pouvait préciser ? Il se surprit à dire :
 Je suis désolé, mais je dois vous laisser sur le seuil de l’église. Vous comprenez,
n’est-ce pas, il faut que je ferme et que je verrouille les portes. Des voleurs, qui ne craignent
ni Dieu ni diable, traînent sur la place et ils n’hésiteraient pas à cambrioler l’église. Pas plus
tard que la semaine dernière, une paire de chandeliers en argent a été volée dans la chapelle
de la Madone par quelque, quelque. . .
Le Frère, outré, bégayait en cherchant un terme capable de qualifier un être assez
dépravé pour dévaliser la chapelle de la Madone,
 Je comprends, Frère, répondit gentiment Marguerite. Ne vous tourmentez pas pour
moi. Mes parents seront ici, certainement, dans quelques instants.
Tout en poussant les verrous, le sacristain ne pouvait s’empêcher de réfléchir : quel
contraste entre l’aspect pitoyable de cette jeune fille et sa voix aimable et douce ! Mais,
repris par l’urgence de ses fonctions, il oublia bientôt sa présence.
Marguerite attendit quelque temps sous le porche. Puis, se sentant très fatiguée, elle
s’assit sur une marche.
Le froid qui devenait, plus vif lui apprit que la nuit avançait. Si ses parents ne revenaient
pas ! Où irait-elle passer la nuit ? Elle ne pouvait demander à personne de la ramener à
l’hôtellerie, elle n’en savait pas le nom. Elle se souvenait bien d’avoir interrogé ses parents,
mais ils n’avaient pas répondu à sa question. Elle ne pouvait non plus aller dans une autre

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hôtellerie, elle n’avait pas d’argent. Frapper de porte en porte, dans l’espoir qu’une âme
compatissante lui donnerait un refuge pour la nuit, c’était s’aventurer dans des rues
étrangères et inconnues, démarche pleine de risques pour une aveugle.
Seul un aveugle peut comprendre la tragique situation dans laquelle la jeune fille se
trouvait, et aussi, mais dans une mesure moindre, ceux qui connaissent le monde des
aveugles. Contrairement à une croyance trop répandue, la nature ne compense pas le sens
dont l’aveugle est privé en le dotant d’un « sixième sens ». Les gens qui jouissent de la vue
n’imposent à leurs autres facultés qu’une activité limitée ; l’aveugle, au contraire, à cause de
son infirmité, doit les faire agir davantage et, naturellement, il en obtient un meilleur
rendement. Ordinairement, l’aveugle peut évoluer sans hésitation dans une chambre ou dans
une maison qui lui sont familières, et trouver son chemin dans une ville, à condition d’y
avoir été guidé assez souvent pour se souvenir de leurs particularités. Mais dans une localité
nouvelle, étrangère, l’aveugle, séparé de son guide, est tout à fait perdu.
Il eût donc été extrêmement imprudent pour Marguerite de s’aventurer, sans assistance,
dans les rues, car elle se serait jetée dans des dangers que l’on rencontre rarement dans nos
cités modernes. Città di Castello, comme la plupart des villes du moyen âge, n’avait que de
rares rues pavées ; les autres, en terre battue, étroites et sans trottoirs, se transformaient en
ruelles boueuses et glissantes quand il pleuvait. Les gravats et les détritus qu’on y jetait les
rendaient dangereuses non seulement pour les aveugles, mais même pour les piétons ayant
bonne vue. Ce n’est pas tout : toutes sortes d’animaux, chiens, cochons, chèvres et même
vaches erraient dans ces rues, renversant tout sur leur passage. La nuit amenait un autre
danger : les rues n’étant pas éclairées, un promeneur attardé risquait de tomber sous les
coups des coquins qui rôdaient dans l’obscurité.
Mais si sérieux qu’ils fussent, ces dangers n’étaient pas la principale raison qui retenait
Marguerite sur les marches de l’église. Lorsque ses parents reviendraient, ils s’alarmeraient
de ne pas la rencontrer là et ils ne sauraient où la trouver. Certainement, ils entreprendraient
des recherches affolées et ils passeraient ainsi la nuit dans une mortelle anxiété, à cause
d’elle. Plutôt que d’exposer ses parents à une si cruelle détresse, elle préféra rester à la porte
de l’église, malgré le froid, la faim et la peur, qui la torturaient.
Sachant que ses parents ne l’aimaient pas, il lui vint la pensée qu’ils l’avaient
abandonnée, mais elle la repoussa aussitôt. Non, quelque chose de tragique avait dû se
produire. Peut-être s’étaient-ils aventurés dans une de ces fréquentes et sanglantes querelles
entre Guelfes et Gibelins, et avaient-ils été grièvement blessés. Peut-être aussi, puisque
Massa Trabaria était souvent en guerre contre Città di Castello, un seigneur de la région
avait-il reconnu Parisio et sa femme et les avait capturés pour assouvir quelque vieille
rancune. A cette supposition, Marguerite frissonna. Elle n’ignorait pas que les nobles
avaient l’habitude de se faire justice et de tirer de leurs ennemis une vengeance terrible.
« Aussi bien, il me faut envisager une chose, se dit la jeune fille : peut-être ne reverrai-je
jamais plus mon père ni ma mère. Dorénavant, je dois faire seule face à l’avenir. »
Rien ne la prédisposait à une pareille situation. Dès son enfance, on lui avait procuré les
choses essentielles : nourriture, vêtement, abri, sécurité. Pendant les longues années qu’elle
avait vécues dans sa cellule, elle n’avait jamais éprouvé le besoin ni eu l’occasion :
d’exercer ses facultés en ce sens. Maintenant, sans préparation, elle se trouvait dans
l’obligation de compter uniquement sur ses propres efforts pour tout ce qui lui serait
nécessaire. Elle se rendit compte que, sans argent, dans cette ville étrangère où elle n’avait
ni parents ni amis, elle serait obligée de mendier son pain. Il lui faudrait aussi coucher dans
les rues, en compagnie d’hommes et de femmes qui étaient le rebut de la population :

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mendiants professionnels, coquins, voleurs et même pire. La perspective d’un tel avenir,
pouvait bien remplir d’horreur et de désespoir une femme jeune et cultivée.
Les bruits qui commençaient maintenant de monter aux oreilles de Marguerite lui
annonçaient que la nuit touchait à sa fin et que la ville endormie se réveillait. Pour la jeune
aveugle, ce fut l’aube d’une terrible appréhension, car avant la fin de la journée elle
connaîtrait certainement la réponse aux craintes qui l’avaient obsédée pendant cette longue
nuit. Malgré son courage, elle ne pouvait s’empêcher de redouter cette réponse.

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VIII. La grâce d’une étable

C’était la fête de saint Amantius, l’un des patrons de Città di Castello. Naturellement, il
était moins important que saint Floridus, le patron principal, mais beaucoup de fidèles
venaient à l’église en son honneur. C’est pourquoi deux mendiants, Robert et Hélène, se
hâtaient de bon matin vers l’église des Franciscains, espérant arriver les premiers afin
d’avoir le monopole des aumônes.
Bien que les premières lueurs de l’aube parussent dans le ciel, les rues étaient encore
sombres. Malgré le froid pénétrant, les deux mendiants trottinaient gaiement lorsque, au
tournant de la rue, en débouchant sur la petite place, devant l’église Saint-François, ils
s’arrêtèrent net ; en dépit de l’heure matinale, quelqu’un était arrivé avant eux et allait et
venait sous le porche, essayant de se réchauffer.
Hélène l’observa curieusement, dans la lueur faible et incertaine.
 C’est une femme, une infirme, dit-elle, je ne la reconnais pas, ce doit être une
étrangère.
L’homme et la femme se regardèrent, interloqués. Ils connaissaient tous les habitués de
cette église et il n’y avait pas de femme infirme parmi eux. Cette créature était sans doute
une mendiante qui venait voler leur pain.
 Nous allons la renvoyer d’où elle est venue ! s’exclama Robert, indigné. Quelle
impudente ! S’introduire sur notre territoire ! Viens, Hélène.
Outrés de colère, ils s’avancèrent tous deux vers l’intruse. Mais leur hostilité cessa bien
vite quand ils s’aperçurent que cette jeune fille aveugle et infirme n’était pas une mendiante.
L’étrange histoire de la disparition de ses parents les stupéfia. Tout en écoutant ce récit,
Hélène, à la clarté grandissante, avait examiné la robe et le manteau de l’aveugle. Elle tira
Robert un peu à part et chuchota :
 Ses habits ont dû coûter cher, ses parents doivent être riches. Si nous la leur
ramenons, peut-être recevrons-nous une belle récompense.
Stimulés par cette bonne aubaine, ils témoignèrent à Marguerite le plus vif intérêt et
l’accablèrent de questions, mais elle ne pouvait pas leur dire grand-chose, sinon qu’elle
venait de Atercatello et avait passé une nuit dans une hôtellerie, non loin de la porte de la
ville.
 Per Bacco ! dit Robert désolé. Nous voilà bien avancés, il y a une vingtaine
d’auberges ; dans la ville !

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 Attends un peu, s’écria Hélène. Vous dites qu’après avoir franchi la porte vous
n’avez pas mis longtemps pour gagner l’hôtel ? Et quand vous êtes venue à l’église, hier,
était-ce à pied ou à cheval ?
 A pied.
 Le trajet vous a-t-il semblé long ?
 Non.
 Ça y est, Robert, cria Hélène, triomphante, ils sont descendus à l’Ours Bleu.
Robert, lent à comprendre, était éberlué.
 Voyons, Robert. Ils ont dû entrer en ville par la porte Sant’ Egidio qui est toute
proche. Ils sont venus pour visiter le tombeau, et naturellement ils ont choisi un logement
pas trop éloigné. Maintenant, il n’y a que deux endroits dans ce quartier où les gens riches
veuillent remiser : le Lion Rampant et l’Ours Bleu. Le Lion est assez loin d’ici ; s’ils y
étaient descendus, il leur aurait fallu venir à l’église à cheval, puisque la jeune fille boite
affreusement. Tandis que l’Ours Bleu est beaucoup plus près. je te dis, Robert, ce doit être
l’Ours Bleu.
Les déductions d’Hélène se révélèrent exactes. L’hôtelier reconnut Marguerite, mais il
dit :
 Les personnes qui vous ont amenée sont parties hier, et comme elles se dirigeaient
vers la porte Sant’ Egidio j’en ai conclu qu’elles quittaient la ville.
 Oh ! ce n’est pas possible, s’écria Marguerite. Il doit y avoir une autre explication.
 Il n’est pas difficile de savoir si elles sont parties, déclara Robert. La porte Sant’
Egidio est près d’ici. Nous allons demander aux gardiens.
L’idée était bonne. En ces jours où les ennemis employaient toutes sortes de ruses pour
s’emparer d’une ville, sans même lancer une déclaration de guerre, la sécurité militaire
exigeait que tous les étrangers fussent soumis à une stricte surveillance. Par conséquent, si
Parisio et Emilia étaient sortis de la ville, les gardes s’en souviendraient.
Marguerite, toute tremblante, interrogea l’officier du poste. La réponse fut brève et la
stupéfia :
 Ils sont partis hier, un peu après midi, et ils ont pris la route de Mercatello. A la
manière dont ils éperonnaient leurs chevaux, on aurait dit que le diable était à leurs
trousses !
A ces mots, tout s’écroula autour de Marguerite. Depuis son enfance, elle savait que ses
parents ne l’aimaient pas ; aujourd’hui, pour la première fois, elle apprenait qu’ils la
détestaient et avaient décidé de se débarrasser d’elle à jamais.
Voyant la jeune fille assommée par ce coup, Hélène, la mendiante, émue de pitié, la prit
dans ses bras en s’écriant :
Pauvre enfant abandonnée 1 Comment ont-ils pu être si cruels envers vous !
 Oh ! Oh ! murmura Robert, désespéré. Voilà encore le cœur tendre d’Hélène.
Chaque fois que cette femme rencontre un chien affamé ou une marmaille famélique, elle
trouve de quoi les nourrir avant de penser à elle-même ! Maintenant, elle va s’occuper de
cette infirme jusqu’à ce que la malheureuse créature puisse se tirer d’affaire par ses propres
moyens.
Anéantie par cette nouvelle, Marguerite fut un moment sans rien entendre de ce qui
l’entourait. Même à cette heure, comme elle, se remettait un peu de ce choc, elle avait peine
à y croire. Elle comprit alors qu’une nouvelle occasion lui était offerte de ressembler au
Sauveur. Lui aussi avait été abandonné par ses amis. Quoique ce rude coup eût brisé son
âme jusqu’en ses profondeurs, Marguerite, héroïquement, obligea sa volonté rebelle à
accepter cette croix. Dans son agonie, elle supplia Dieu de lui donner la force de se

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consacrer plus parfaitement à lui, son Père céleste, maintenant qu’elle n’avait plus son père
de la terre.
Pendant ce temps, une foule sympathique s’était attroupée autour d’elle et exprimait,
sans y mettre des formes, son opinion sur les parents de Marguerite. Mais. ayant repris le
contrôle d’elle-même et entendant les reproches dont on accablait son père et sa mère, la
jeune fille prit aussitôt leur défense. N’avaient-ils pas eu soin d’elle pendant dix-sept ans ?
Pourquoi se seraient-ils imposé toute la vie un tel fardeau ? Il était grand temps pour elle de
se débrouiller, et c’est précisément ce qu’elle avait l’intention de faire.
 Avez-vous des amis ici, à Città di Castello ? demanda Hélène qui avait le sens
pratique. Non ? Avez-vous de l’argent ? Non ? Dans ce cas, ce que vous avez de plus pressé
à faire, c’est d’apprendre à mendier. Venez, je vais vous indiquer une bonne place, et si ça
n’allait pas, les autres mendiants s’efforceront de vous aider, c’est la règle chez nous.
Ainsi, ses nouveaux compagnons, les proscrits de la cité, signalèrent à Marguerite les
rues de la ville, la guidant à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’elle les connût suffisamment
pour y trouver son chemin toute seule. Ce furent ces épaves humaines qui lui désignèrent
l’emplacement des fontaines où elle pourrait se laver et boire, et les seuils les mieux abrités
où elle pourrait dormir, la nuit, sans risquer d’être emmenée par les patrouilles.
Cette année-là, l’hiver fut particulièrement rigoureux. Même avant le 1er novembre, les
montagnes environnantes se couvrirent de neige ; puis, en la fête de saint Martin, tandis que
les habitants se groupaient frileusement autour de leurs foyers, une furieuse tempête de
neige fit rage sur Città di Castello. Tard dans l’après-midi, Hélène se mit en quête de
Marguerite, la cherchant dans ses refuges habituels ; elle la trouva enfin couverte de neige et
recroquevillée au seuil d’une porte.
 Petite Marguerite, vous ne pouvez dormir ici cette nuit, vous mourrez de froid ; j’ai
demandé à Pietro, le charpentier, si nous ne pourrions pas coucher dans son étable ce soir, et
il m’a dit oui.
 Dormir dans une étable ! s’écria Marguerite d’une voix émerveillée.
 Oui, répliqua Hélène, étonnée. L’endroit est sale et sent terriblement mauvais, bien
sûr, mais, après tout, nous autres mendiants, nous ne pouvons guère faire les difficiles.
 Oh ! Hélène, ce n’est pas ce que je voulais dire. je pensais que Notre-Seigneur est
né dans une étable, et Dieu va nous faire la grâce de passer la nuit, comme lui, dans une
étable. Ce sera tout à fait comme à Bethléem ! Comme Dieu est bon pour nous, Hélène !
Hélène, la bouche grande ouverte, regardait son amie avec des yeux ronds.
 Dieu ? Qu’est-ce que Dieu vient faire là ? C’est le charpentier qui est bon pour
nous.
 Chère Hélène, c’est Dieu qui vous a inspiré cette idée, et c’est Dieu qui a poussé le
charpentier à vous accorder la permission. Dieu vous bénira sûrement tous les deux pour
votre bonté.
 Dieu ne sait même pas que j’existe, dit Hélène amèrement, et s’il me voyait venir,
il tournerait les talons ; je suis tout simplement une sale petite vagabonde.
Marguerite pressa affectueusement le bras de sa compagne.
 Très chère Hélène, je vous aime comme si vous étiez ma vraie sœur. Et ce qui est
plus important, Dieu vous aime malgré tout ce que vous avez pu faire. Très chère amie, si
vous vouliez seulement essayer d’aimer Dieu, qui a faim aussi, même de l’amour des «
vagabonds », vous trouveriez la paix et le bonheur.
Hélène ne répondit pas. Toutes deux, en silence, se dirigèrent vers l’étable.
Aucun habitant de Città di Castello n’aurait jamais songé que l’étable délabrée de Pietro
serait un jour montrée aux visiteurs comme un des lieux historiques les plus célèbres de la

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ville, car en cette mémorable nuit glaciale d’hiver se renouvela dans cet humble abri du
moins pour un seul être humain la merveille qui s’accomplit il y a plusieurs siècles, dans
une autre étable, pour le salut de l’humanité tout entière.
Longtemps les deux proscrits reposèrent sur la paille, chacun feignant de dormir pour ne
pas déranger l’autre. Marguerite pensait à la scène de Bethléem au moment de la naissance
du Christ. Si fervente était sa méditation qu’elle sentit comme une présence réelle du
Sauveur, avec sa Mère et saint Joseph. A ce moment, elle entendit un murmure, si faible,
que ses oreilles, en dépit de la finesse de son ouïe, le saisirent à peine.
 Mon Dieu, je ne savais pas que vous vous occupiez de moi ; je regrette toutes les
vilaines choses que j’ai faites. Mon Dieu, s’il vous plaît, ne permettez pas qu’il arrive
d’autres chagrins à cette petite Marguerite, elle n’est pas comme moi.
Hélène alors s’endormit, mais Marguerite se souvint de ces paroles du Dominicain, Fr.
Luigi, dans son sermon du dimanche précédent :
« Quand nous cessons de faire de notre personne le centre de nos préoccupations et que
nous envisageons comment nous pourrions aider véritablement nos frères, alors nous nous
rapprochons de Notre-Seigneur. »
La « petite vagabonde » avait retrouvé le droit chemin. Marguerite comprenait
maintenant avec certitude pourquoi sa méditation sur Bethléem avait été si ardente, c’était
parce que le Sauveur venait de nouveau de visiter une étable.
***
 Je ne comprends pas, Maria, comment vous pouvez rester toute une demi-journée à
causer avec cette infirme à l’aspect si affreux !
 Je ne lui ai pas parlé longtemps et elle n’est pas affreuse, protesta Maria, la
femme, de Carlo, le notaire. je la trouve intéressante. Savez-vous, Antonina ? Cette jeune
fille est vraiment admirable, admirable !
 Qu’a-t-elle de si admirable ? Ce n’est qu’une mendiante de plus. Et si vous me
demandez mon avis, il y en a déjà trop dans la ville.
D’ordinaire, Antonina n’était pas méchante, mais bien que son mari fût un riche
marchand drapier, elle était furieuse parce que le prix de la viande venait d’augmenter de
trois deniers par livre.
 Pensez un peu, Antonina ! Elle n’a rien, pas même une chambre pour dormir la
nuit, et elle est heureuse autant que le jour est long.
 Je n’en crois rien ! Voyons, qu’a-t-elle pour être heureuse ?
 Elle est heureuse, m’a-t-elle dit, parce que le bon Dieu nous aime tellement.
 Maria ! s’écria Antonina, impatientée. Ayez un peu de bon sens. Personne ne
pourrait endurer les souffrances de cette infirme et prétendre être heureuse ! Mamma mia !
Même un saint trouverait cela impossible !
Sa compagne s’arrêta, médusée, et fixa son amie avec des yeux ébahis.
 Qu’y a-t-il, Maria ? Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
 Excusez-moi, chère amie, dit Maria, suffoquée. Cela vous est égal de rentrer seule
chez vous, n’est-ce pas ? Il faut que je retourne auprès de Marguerite. Je crois que vous
avez mis le doigt dessus.
Sur ces mots, elle partit et descendit la rue en courant.
Antonina, interdite, resta un moment à la regarder. Puis, hochant la tête, elle reprit le
chemin de sa maison ; intriguée par la conduite étrange de son amie, elle ruminait en s’en
allant :
« J’ai mis le doigt dessus ! Que diable a-t-elle voulu dire ? »

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IX. Ils retrouvaient la joie

Maria et Antonina n’étaient pas seules à Città di Castello à se disputer à propos de


l’infirme ; les discussions prenaient de l’ampleur. Marguerite était-elle vraiment sincère ou
seulement très habile, se rendant compte que la bonne humeur, l’indulgence et la patience
lui vaudraient des secours bien plus généreux que ne feraient le désespoir et l’amertume ?
On se mit à l’épier étroitement ses amis, toujours plus nombreux, avec admiration les
sceptiques, avec méfiance.
Les mois s’écoulèrent et Marguerite soutint victorieusement cette épreuve de la
suspicion publique ; l’attitude de la population se mua peu à peu en une ardente vénération.
Les gens riches s’écartaient encore de cette mendiante, mais les pauvres, qui avaient «
découvert » Marguerite, décidèrent de ne plus la laisser vivre comme une misérable
vagabonde.
Ils résolurent le problème en l’invitant à habiter chez eux. Mais la bourse des pauvres
n’était pas si riche que leur cœur, aucune famille ne pouvait se charger d’elle en
permanence. Chacune fit simplement de son mieux et l’hébergea tour à tour, aussi
longtemps que ses moyens le lui permettaient ; quand la charge, devenait trop lourde pour
les maigres ressources d’une maisonnée, une autre famille venait à son, aide et invitait la
jeune fille à partager son humble logis. Pendant plusieurs années, Marguerite passa ainsi de
maison en maison et d’une famille à une autre.
Curieuse situation, une mendiante, sans domicile, pratiquement adoptée par les pauvres
d’une ville ! On ne connaît aucun autre exemple de ce genre dans les annales de l’histoire.
Marguerite avait bien perdu sa demeure familiale, mais elle avait acquis, en échange, un
grand nombre d’autres. Si les maisons des pauvres n’étaient pas aussi spacieuses ni aussi
richement meublées que le château de son père, du moins ce n’étaient pas des prisons. Dans
les logis des miséreux, la jeune aveugle goûta pour la première fois ce dont son cœur avait
eu faim toute sa vie, ce que ses parents lui avaient refusé : un accueil chaleureux, une
affection sincère et un amour désintéressé.
Quand ils virent Marguerite habiter continuellement chez les pauvres, les plus sceptiques
n’eurent plus de doutes sur la sincérité de ses vertus. Demeurer si longtemps dans de pareils
taudis était une épreuve vraiment corrosive pour une personne raffinée. Exigus et
surpeuplés, ils retentissaient, tout le long du jour, des criailleries d’une nombreuse
marmaille ; aucune retraite où se réfugier ; la chambre à coucher était, elle aussi, occupée
par huit ou dix personnes, dormant toutes à même le sol.

34
Ce n’était pas tout : un amalgame de sable et de joncs, durci par le piétinement, servait
de parquet ; les chiens, les chats, les poules, les gorets y circulaient en toute liberté, et cette
litière n’étant que rarement, sinon jamais, renouvelée, l’odeur devait être extrêmement
désagréable pour une jeune fille élevée à l’air pur des montagnes balayées par le vent. Le
foyer, qui servait à la fois pour la cuisine et le chauffage, consistait en une dalle de pierre ou
une caisse remplie de terre, placée au milieu de la pièce. Il n’y avait pas de cheminée ni,
d’ouverture pour la ventilation, aussi la maison était-elle ordinairement enfumée, ce qui
peut-être avait l’avantage, au moins dans une certaine mesure, de chasser les mouches et
d’étouffer la vermine.
Mais le manque de confort matériel était pour Marguerite beaucoup plus supportable que
la promiscuité sociale et morale. Dans beaucoup de maisons, les gens se querellaient
continuellement ; chez d’autres, la suspicion, la mésentente, la haine même rendaient la vie
familiale intenable ; l’indifférence religieuse régnait presque partout, et l’hostilité envers
l’Église, chez quelques-uns. Mais quelque déplaisantes que fussent ces conditions
d’existence, Marguerite conservait la paix. Même dans les circonstances les plus difficiles,
son amabilité, sa patience, sa gaieté semblaient vraiment inépuisables.
Puis une chose étrange se fit jour, mais on ne la remarqua pas tout de suite. Dans
chacune des maisons où Marguerite recevait l’hospitalité, un changement notable s’opérait
peu à peu : Mario, le boulanger, et sa femme, qui se querellaient du matin au soir, avaient
fini par se supporter ; Pietro, le charpentier, et sa femme, complètement découragés par une
malchance persistante, retrouvaient la joie et la confiance ; des voisins qui vivaient en
mauvaise intelligence redevenaient amis, et des familles irréligieuses pensaient enfin
sincèrement à leur salut éternel.
Les transformations qui semblaient accompagner le séjour de Marguerite dans ces
demeures n’étaient pas seulement d’ordre moral. Des indigents voyaient, contre toute
raison, leur situation matérielle s’améliorer au lieu d’empirer. Quand ils s’aperçurent de ce
phénomène, les gens l’attribuèrent aux prières de Marguerite demandant à Dieu de
récompenser ses bienfaiteurs.
Ces faits et d’autres semblables, colportés par toute la ville, éveillèrent un intérêt
particulièrement vif chez les religieuses cloîtrées du monastère Sainte-Marguerite, vieux
couvent situé près de la porte Santa-Maria, au sud-est de la ville. Le biographe médiéval
s’est abstenu par délicatesse de mentionner le nom de l’Ordre auquel ces religieuses
appartenaient. Un historien moderne de Città di Castello, le savant évêque Giovanni Musi,
pense qu’elles étaient Dominicaines, mais c’est là une erreur, des recherches récentes l’ont
démontré d’une manière concluante. Ce monastère avait été fondé avant l’arrivée des
Dominicains à Città di, Castello. Il y avait bien, à cette époque, des Mantellate
dominicaines (nous en parlerons plus loin), mais ces femmes habitaient chez elles et non
dans un couvent. Assez étrangement, le monastère de Sainte-Marguerite devint un couvent
de Sœurs Dominicaines, mais ce fut quelques années après la mort de Marguerite.
Notre biographe est particulièrement avare de dates, mais il semble bien que ce fut un an
ou deux après le début de son séjour chez les pauvres que Marguerite fit l’objet d’un
important débat dans cette communauté. Des bienfaiteurs influents avaient signalé aux
religieuses l’état pitoyable de cette infirme et insinué qu’une jeune fille de cette éducation et
de cette vertu ne devrait pas être ballottée de maison en maison, qu’il conviendrait de
l’accueillir dans le monastère. Finalement, sur leurs instances, la prieure réunit son Conseil
pour en délibérer.
Il n’était pas facile de prendre une décision dans cette affaire. Les règlements de l’Église,
aussi bien que la pratique de l’Ordre, exigeaient des candidates certaines qualités : vie

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irréprochable, naissance légitime, absence de graves infirmités physiques. La première de
ces conditions ne rencontrait aucune difficulté, il n’en était pas de même des deux autres.
On craignait que Marguerite ne devînt un poids mort pour la communauté, mais la
question de sa naissance présentait un obstacle plus sérieux. Était-elle une fille légitime ?
On ignorait tout de sa famille, et de toute évidence la jeune aveugle éludait délibérément les
questions qu’on lui posait sur ses parents, le lieu de sa naissance, sauf quelques détails
insignifiants sur son existence avant son arrivée à Città di Castello. Son souci manifeste de
couvrir ses parents fit naître des soupçons sur la légitimité de sa naissance.
A la suite d’une longue délibération, on résolut de soumettre le cas à l’évêque du diocèse
et de lui laisser endosser la responsabilité de la décision. Après un mûr examen, l’évêque
prononça l’admission de Marguerite dans la communauté.
Il n’est pas besoin de dire avec quelle joie Marguerite accueillit l’invitation. Elle ne
serait plus une charge pour les pauvres qui l’avaient secourue avec un si grand
désintéressement ; elle n’aurait pas à les priver de la nourriture dont ils avaient eux-mêmes
besoin, ni à les embarrasser plus longtemps en occupant une place dans leurs logis déjà
surpeuplés. De plus, elle pourrait désormais se vouer à une vie de prière et de travail, et
profiter de la paisible solitude du couvent, luxe qu’elle n’avait pas connu dans la demeure
des indigents.
Le jour où ses amies la conduisirent au monastère et où les Sœurs l’accueillirent dans
leur communauté fut pour Marguerite un jour d’indicible bonheur. De leur côté, les
religieuses furent émues par la sincérité de son affection, par l’élan de sa reconnaissance et
par son émerveillement devant l’amabilité que tout le monde lui témoignait.
Les Sœurs furent très étonnées de la voir se familiariser si rapidement avec les diverses
salles et les corridors du couvent. Comme la plupart des gens qui n’ont eu aucun contact
avec les aveugles, elles s’étaient attendues à la servir comme une impotente. Leur surprise
s’accrut quand elles constatèrent que non seulement elle pouvait se soigner, mais encore
faire les chambres, aider à la préparation des repas, mettre la table au réfectoire, laver la
vaisselle et remplir quantité de tâches similaires.
Marguerite était si heureuse qu’elle en éprouva bientôt un malaise. Elle était venue au
couvent pour travailler au salut des âmes par la prière et le sacrifice, et non pour être
inondée d’un bonheur accablant. Elle en vint à craindre de n’être plus digne de souffrir,
peut-être à cause de ses péchés. Mais, sur ce point, elle allait être bien vite éclairée.

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X. Une nonne qui retarde

Malgré sa jeunesse et son inexpérience, Marguerite comprenait la nature de la vie


conventuelle. Elle savait qu’une jeune fille entrait au couvent, non pas précisément parce
qu’elle était une sainte, mais parce qu’elle désirait le devenir. Elle était trop intelligente
pour partager l’illusion populaire que la prise du voile déracine, pour ainsi dire
automatiquement, les défauts d’une personne. Elle se rendait compte que, normalement, la
perfection spirituelle ne peut s’acquérir qu’au bout de nombreuses années d’une dure
abnégation de soi. Aussi les imperfections et les faiblesses de quelques-unes de ses
compagnes ne troublèrent pas le moins du monde sa tranquillité d’esprit.
Mais vint une période de sa vie religieuse où Marguerite se trouva devant un problème
qui la laissa perplexe : le même qui, avant comme après cette époque, devint une cause de
trouble pour quelques Ordres religieux, et de relâchement sensible de la discipline
qu’avaient pratiquée les premiers profès.
Dès son entrée dans la communauté, Marguerite s’était appliquée à vivre conformément
à la Règle. Cette Règle avait été écrite par un saint animé d’un grand idéal et du courage
nécessaire pour rester fidèle à cet idéal. Du vivant de ce saint, le zèle et l’enthousiasme de
ses disciples s’étaient maintenus à un niveau très élevé, et, pareillement, l’obéissance à la
Règle. Mais après sa mort, il était inévitable étant donné la nature humaine que les sévères
exigences et les rudes austérités de la Règle primitive se fussent peu à peu et presque
imperceptiblement affaiblies, et la décadence aggravée, au cours de plusieurs siècles. Une
novice ordinaire, qui remarquait la différence entre la Règle et la façon dont la pratiquaient
présentement les Sœurs, s’entendait rassurer par cette explication.
 La Règle a été écrite il y a très longtemps ! Aujourd’hui, il n’est plus possible de
la suivre dans tous ses, détails. Les temps ont beaucoup changé.
Malheureusement, pour sa paix intérieure, Marguerite était d’une intelligence très
supérieure à la moyenne, et, de plus, sa droiture n’admettait aucune échappatoire là où un
principe moral était en jeu, de sorte qu’elle ne parvenait pas à concilier les explications et
les faits.
Ainsi, la Règle insistait sur l’importance du silence à certaines heures du jour et de la
nuit ; cependant, ce point de la Règle était méconnu. Marguerite entendait les nonnes
bavarder continuellement à propos de choses insignifiantes, tenir librement des
conversations dans les corridors, dans les chambres et même au réfectoire, pendant les
repas, contrairement à la Règle qui prescrit le silence absolu dans ces trois endroits. La

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maîtresse des novices expliquait à la jeune aveugle qu’il était plus important de se montrer
sociable que de garder le silence. (La charité, n’est-ce pas, est la plus grande des vertus !)
Mais Marguerite ne comprenait pas pourquoi il était impossible d’être charitable et, en
même temps, fidèle à la Règle.
Au sujet des séances fréquentes au parloir et des entretient avec les visiteurs, la Règle
était très stricte. Or, tout le long du jour, un défilé ininterrompu de parents et d’amis y
retenait les religieuses ; de longues heures étaient ainsi perdues en conversations oiseuses.
On justifiait cette pratique en prétextant que les Sœurs, en encourageant ces visites, avaient
l’occasion de donner de sages conseils à leurs visiteurs et de leur faire du bien. Marguerite
pensait — car elle avait trop de tact pour le dire — que la direction des âmes devrait être
laissée à ceux qui ont étudié la théologie morale, aux prêtres, et que les nonnes feraient
mieux de les aider de leurs prières et de leurs sacrifices.
La Règle interdisait encore aux Sœurs d’accepter des cadeaux de prix, mais la coutume
s’était établie dans ce monastère de recevoir de ces dons. Marguerite reçut l’assurance que
cette pratique n’avait rien de mauvais, « pourvu qu’on ne s’attachât pas aux objets eux-
mêmes ». Bref, la jeune aveugle trouva que tout relâchement avait sa justification.
Elle réfléchit longuement sur ce problème. Elle savait que ces errements n’étaient pas le
fait de ses compagnes et qu’ils étaient très anciens. Mais une coutume depuis longtemps
établie justifie-t-elle les abus ? Il lui paraissait de la plus haute inconséquence de se vouer à
suivre une Règle qu’il était impossible, assurait-on, de pratiquer dans les temps modernes !
Si elle était impraticable, pourquoi alors l’Église ne l’avait-elle pas révisée pour l’adapter
aux conditions présentes ?
Après de longues et sérieuses méditations, Marguerite chercha la lumière dans la prière
et dans les conseils de son confesseur, et elle prit une décision elle avait promis à Dieu de
vivre selon la Règle elle s’efforcerait, avec son secours, d’y réussir.
Si le relâchement et l’esprit mondain du cloître la choquaient, les nonnes de leur côté
étaient étonnées des efforts de la nouvelle novice pour observer la Règle à la lettre. Sœur
Emérentienne glosa là-dessus :
 Sa « première ferveur » dure bien longtemps, n’est-ce pas ? Je pensais que cela lui
passerait au bout de quatre ou cinq semaines, mais elle est ici depuis bientôt dix mois !
 Je crains qu’elle ne soit une cause de désordre, répondit Sœur Lucie. J’aime cette
petite Marguerite, mais elle exagère ! Pas plus tard que ce matin, la femme du podestat est
venue au monastère et lui a offert un magnifique Crucifix d’argent. Marguerite lui a
répondu qu’elle ne pouvait l’accepter, car ce serait contraire au vœu de pauvreté ! Son
Excellence a été très offensée, car notre prieure en a accepté tin semblable, l’année dernière.
 J’ose espérer que Marguerite deviendra plus raisonnable, dit Sœur Emérentienne
qui aimait aussi beaucoup la jeune aveugle.
 Elle le deviendra. Donnez-lui un peu plus de temps et elle retrouvera le bon sens.
***
Malheureusement le temps passait et Marguerite ne « retrouvait pas le bon sens ». La
chose cessa d’être drôle, et la jeune infirme fut dès lors taxée de singularité et
d’excentricité, et accusée de devenir un élément de trouble dans le couvent. Son obéissance
totale à la Règle était un blâme muet mais effectif, pour ses compagnes, car elle démontrait,
par le fait, la possibilité de retrouver la « ferveur primitive ». Son héroïque et heureuse
tentative de vivre selon la Règle qu’elle avait juré de suivre tracassait la conscience des
autres religieuses. Marguerite devint bientôt la Sœur la plus impopulaire de la communauté.
Si elle avait conscience de l’orage, qui montait, elle n’en laissait rien paraître.
Naturellement sincère et loyale, elle était persuadée que lorsqu’une jeune fille avait renoncé

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au monde par son entrée au couvent, elle voulait s’efforcer, fidèlement et pendant toute sa
vie, d’atteindre le but de sa vocation. La petite infirme était profondément reconnaissante
aux Sœurs de l’avoir accueillie, elle les aimait d’un amour profond et vrai. Mais cet amour
était tout spirituel, et c’est pourquoi la négligence des religieuses, négligence indigne de leur
vocation, la désolait.
Marguerite désirait vivement les payer, jusqu’à un certain point, de leur bonté en les
amenant à une plus parfaite fidélité à la Règle. Elle essaya d’abord, aimablement et avec
tact, d’influencer les Sœurs qui lui témoignaient le plus d’attachement. L’entreprise était
délicate et Marguerite ne l’ignorait pas, aussi mit-elle son principal espoir dans l’exemple
qu’elle donnerait elle-même, espérant que là où les paroles échoueraient, le bon exemple
triompherait.
On voudrait avoir la joie de rapporter que sa diplomatie et son calme exemple
rappelèrent enfin la communauté au sentiment de ses devoirs, et que l’esprit de charité et la
stricte observance de la Règle fleurirent de nouveau dans le monastère de Sainte-
Marguerite. Mais la vérité historique nous oblige à déclarer que notre petite réformatrice
aboutit à un échec complet. Bonnes intentions, paroles aimables, exemple sans défaillance,
rien ne réussit. Le relâchement persista.
Son habile et discrète tentative n’eut d’autre effet que de soulever contre elle l’hostilité
de toute la communauté. Les nonnes irritées se plaignirent à la Mère prieure. La pauvre
supérieure convoqua Marguerite.
 Sœur Marguerite, dit la prieure, je vous ai fait venir à cause des nombreuses
plaintes que j’ai reçues concernant votre conduite ; je dois dire que vous m’avez grandement
déçue. Dans une précédente occasion, je vous ai expliqué que notre sainte Règle a été écrite
il y a plusieurs siècles. Depuis lors, les conditions de vie ont considérablement changé :
nous avons aujourd’hui l’esprit plus large que les gens de ce temps là. Un vieil axiome dit :
« La coutume est le meilleur interprète de la loi », et c’est ce principe qui nous sert de
guide.
Je vous ai déjà dit tout cela, ma Sœur, mais vous persistez dans une impossible tentative
d’accomplir tous les détails de notre Règle. je sais que vos intentions sont bonnes, mais
votre conduite singulière détruit la paix de la communauté. je dois donc insister pour que
votre comportement quotidien se conforme à celui des autres Sœurs.
 Ma Révérende Mère, répondit la novice toute tremblante, j’ai parlé souvent de
cette affaire avec mon confesseur, et il m’assure que ce que je fais est très agréable à Dieu.
 Quel visionnaire ! s’exclama la prieure avec dédain. C’est un bon prêtre, mais il
vit dans les nuages. S’il nous fallait suivre ses conseils idéalistes, nous mourrions bientôt de
faim 1 Ma Sœur, je n’ai pas l’intention de discuter davantage là-dessus. J’attends un
changement immédiat de votre conduite.
Bouleversée, Marguerite se rendit à la chapelle et s’agenouilla devant le Saint
Sacrement. Elle voyait venir la crise. En obéissant à la prieure, elle regagnerait l’amitié des
Sœurs et s’assurerait une demeure permanente. En suivant sa conscience, elle serait
certainement expulsée du couvent.
Sans jamais rien laisser paraître de ses sentiments, elle avait intensément souffert de
l’hostilité de ses compagnes. Toute sa vie, son cœur avait eu faim de tendresse et
d’affection ; après avoir été rejetée par ses parents, elle aspirait à la sécurité. Elle aurait ces
deux choses en restant au couvent, aussi la tentation était-elle grande de transiger avec sa
conscience pour ne pas compromettre son avenir.
Mais malheureusement, tandis qu’elle désirait la paix et l’harmonie avec ses sœurs en
religion, son honnêteté foncière ne lui permettait pas d’échapper à une issue fatale. Dès son

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enfance, elle avait pris la résolution de servir Dieu de tout son cœur, de tout son esprit, de
toute son âme, et depuis elle s’était efforcée d’y être fidèle. Elle n’avait pas le cœur à
n’accorder maintenant à Dieu qu’un service amoindri. A n’importe quel prix elle devait
obéir à la voix de sa conscience.
Tout le couvent sut que Marguerite avait reçu un ultimatum de la prieure. Aussi quand
on la vit continuer, avec calme et sérénité, à observer la Règle comme si rien ne s. était
passé, les nonnes furent exaspérées : la désobéissance était formelle. Alors une véritable
tempête éclata sur la tête de la jeune religieuse, et elle atteignit une telle violence que la
malheureuse fut sommairement chassée du couvent.
Quand elle entendit les portes se fermer derrière elle, la rejetant à la rue, elle fut un long
moment complètement désemparée. Pour la seconde fois, tout sombrait autour d’elle ; pour
la seconde fois, elle était repoussée par ceux qu’elle aimait. Un profond désespoir la saisit.
 Marguerite, que vous êtes sotte ! Ne voyez-vous pas que plus vous essayez de
servir Dieu, plus vous rencontrez de misères ? Qu’avez-vous gagné à être si méticuleuse
toute votre vie ? Après dix ans de réclusion, vous avez été abandonnée par vos parents ;
vous avez dû mendier votre pain et dormir dans les rues. Réveillez-vous, Marguerite ! S’il
vous faut servir Dieu, faites-le avec modération, comme tout le monde. La vie sera plus
agréable pour vous. Il faut transiger, Marguerite, il faut transiger !
Les nuages sombres et menaçants du doute et de la peur déferlaient en tornades sur son
âme, cherchant à la désemparer. Courageusement, désespérément. la malheureuse se
débattait : mais I’Ennemi, sachant qu’il ne retrouverait jamais une occasion aussi favorable
de l’engloutir, redoublait ses assauts ; avec une force écrasante, il l’obsédait avec la pensée
que ce n’étaient pas les Sœurs qui l’avaient rejetée, mais Dieu, Dieu qui la châtiait.
 Il ne vous sert de rien de persister, Marguerite. Dieu ne veut pas de vous.
Pourquoi ne cédez-vous pas ? Vous aurez la paix.
Une désespérance et un découragement absolus s’abattaient sur la jeune fille. Elle luttait
de toutes ses forces pour prier, mais ses prières lui semblaient vides, des paroles dénuées de
sens ; pire encore, Dieu infiniment lointain. Mais bien qu’elle parût abandonnée de Dieu
comme des hommes, elle ne combattait pas seule.
Au plus fort du combat, juste au moment où elle se sentait dangereusement proche de la
défaite, une nouvelle grâce divine se glissa dans son âme, lui rappelant que depuis
longtemps elle s’était offerte à Dieu, lui avait demandé de faire d’elle ce qu’Il voudrait.
Sachant, dès l’enfance, la valeur suprême de la souffrance, elle s’était engagée délibérément
sur le chemin du Calvaire. Maintenant que Dieu la prenait au mot, allait-elle revenir en
arrière ? Dans ses méditations, elle avait profondément réfléchi sur l’agonie physique et
spirituelle du Christ, particulièrement lorsqu’il expirait sur la croix, abandonné par ses
disciples. Ce fut comme si le Sauveur mourant lui disait du haut de son gibet :
 Marguerite, veux-tu, toi aussi, me quitter ?
Instantanément le combat prit fin. Marguerite se baissa pour ramasser sa canne qui était
tombée à terre. Quand elle se redressa, son visage inondé de larmes était redevenu serein.
La tête droite, le sourire familier aux lèvres, l’infirme sans domicile s’en alla lentement,
cherchant son chemin à tâtons dans les rues étroites, prête à accepter tout ce que Dieu lui
réservait. Elle voulait Dieu toujours, coûte que coûte, à tout prix.

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XI. « Voilà la bossue »

Antonina se disposait à partir pour le marché, comme de coutume, avec son amie Maria,
quand cette dernière surgit en trombe dans la maison,
 Antonina ! s’écria-t-elle. Savez-vous la nouvelle ? Le bruit court que notre petite
Marguerite a été chassée du monastère !
Antonina fut un moment sans retrouver la parole. Enfin, elle murmura :
 C’est ridicule ! Il doit y avoir erreur !
 Eh bien, décida Maria, il n’y a qu’un moyen de s’en assurer. Allons au monastère.
Mais en chemin elles sentirent leur cœur défaillir. Les uns après les autres, les gens
qu’elles rencontraient, sachant que les deux femmes étaient des amies intimes de
Marguerite, leur demandaient si la chose était vraie. Quand elles entrèrent au parloir du
couvent, elles virent plusieurs personnes qui causaient avec une religieuse.
 C’est très regrettable, disait la Sœur, mais cette petite Marguerite ne pouvait
s’adapter au régime du couvent. Elle avait des idées particulières sur la vie religieuse. C’est
en vain que notre Mère prieure l’a raisonnée. Sa conduite était devenue si excentrique
qu’elle bouleversait toute la communauté. A notre grand regret, nous avons dû la renvoyer.
La mort dans l’âme, Maria, touchant du coude Antonina, murmura :
 Allons-nous-en
En silence et bouleversées, elles descendirent la via Santa Margherita, et, comme elles
approchaient du coin de la rue, Maria s’arrêta, prenant le bras de sa compagne :
 Allons chercher Marguerite, dit-elle, nous apprendrons d’elle la vérité sur cette
histoire.
Elles la trouvèrent dans son église préférée, la chiesa della Carita, à genoux, priant avec
ferveur. A cette vue, la fidèle Maria fondit en larmes.
 Oh ! Marguerite ! Marguerite ! Que vous ont-elles fait ?
 Ne pleurez pas, je vous en prie, chère Maria, dit l’aveugle. Les Sœurs ne sont pas
à blâmer. Ce qui arrive est de ma faute. Les religieuses ont été très aimables avec moi et
d’une patience admirable.
 Aimables ! Patientes !
Antonina suffoquait de colère.
 Chut, Antonina ! Il ne faut pas parler ainsi. Elles ont vraiment été bonnes pour
moi. Ce qui m’étonne, c’est qu’elles m’aient supportée si longtemps. J’ai peur de n’être pas
assez bonne pour être une religieuse.

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Maria et Antonina se regardèrent, confuses.
 Écoutez, Marguerite, sanglota Maria, vous êtes assez bonne pour nous. Venez
avec nous, notre maison sera la vôtre.
Marguerite allait subir un nouveau genre de souffrances : la dérision. et le mépris
publics. La plupart des habitants de Città di Castello n’avaient vu Marguerite qu’une fois ou
l’autre ; un petit nombre seulement, quelques centaines probablement, avaient eu avec elle
des relations d’amitié. L’attitude des gens à l’égard de l’aveugle était en général dictée par
ce qu’ils avaient entendu dire et répéter sur sa foi extraordinaire, son courage, sa bonne
humeur, et ces récits n’ayant pas rencontré de contradicteurs, la population avait fini par les
accepter et par tenir Marguerite en haute estime.
Mais, comme tout le monde, les gens de Città di Castello étaient plus prompts à croire le
mal que le bien. Et c’est ainsi que les accusations que l’on portait contre la jeune fille se
répandirent à travers la ville :
 Après tout, disait-on, ce n’est pas une sainte ! La discipline du couvent a été la
pierre de touche qui a révélé ses défauts cachés. Elle était têtue, autoritaire, indisciplinée et
occasion de désordre.
Bien des personnes se réjouissaient en secret de ces accusations, qui justifiaient leurs
propres manquements, et elles hochaient la tête d’un air attristé en soupirant
 C’est la vieille, vieille histoire ! Mettez un gueux sur un cheval, vous en faites un
parvenu !
Les enfants écoutaient les conversations de leurs aînés, et avec la cruelle désinvolture de
leur âge, lis se mirent à harceler la pauvre fille. Dès que Marguerite paraissait dans les rues,
les gamins criaient :
 Voilà le moustique ! La boiteuse ! La bossue Voilà la sainte !
Quand on l’avait renvoyée du couvent, Marguerite avait cru que son calice était plein à
déborder. Elle se rendait compte maintenant que la coupe n’avait pas été remplie tout à fait :
il y avait encore de la place. Même à l’église, elle n’était pas à l’abri des mauvaises
langues ; souvent, en passant près d’elle, des femmes lançaient des sarcasmes assez haut
pour qu’elle les entendît.
Dans son agonie, Marguerite ne cessait de raffermir silencieusement sa foi et sa
confiance en la sagesse et en l’amour de Dieu. Son divin Maître avait servi de cible aux
traits de la calomnie, pourquoi en serait-elle exempte ? C’était une étape de la montée au
Calvaire. Elle s’était remise entre les mains de Dieu, elle n’allait pas perdre confiance.
Plusieurs mois passèrent, et les gens au jugement droit se mirent à comparer le
comportement de Marguerite avec celui des nonnes. Ces dernières qui, en raison de leur
vocation, auraient dû observer un silence charitable même si leurs griefs étaient fondés,
insinuaient des accusations graves contre Marguerite, tandis que la jeune fille, qui avait
naturellement le droit de se défendre, non seulement refusait de se disculper, mais au
contraire s’efforçait, de justifier les Sœurs.
Les gens se mirent alors à examiner avec une curiosité plus attentive les dames du
couvent. D’après les griefs portés contre Marguerite, ils n’eurent pas de peine à deviner,
d’où provenaient les vraies difficultés. Peu à peu le vent de l’opinion publique tourna ;
l’estime que la population témoignait au couvent déclina sensiblement, tandis que le crédit
de Marguerite grandit plus que jamais. Ainsi, non seulement la confiance de Marguerite
dans la protection divine se trouva pleinement justifiée, mais elle lui valut, en récompense
de sa foi et de son courage, un don qui devait lui procurer un bonheur inaltérable jusqu’à la
fin de sa vie.

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Ce fut vers le temps où presque tout le monde la couvrait de ridicule et de mépris que
Marguerite rencontra les Mantellate. Son église préférée était l’église de la Charité, située,
comme le monastère et non loin de lui, au sud-est de la ville. Ce vocable d’église de la
Charité lui venait d’une association charitable connue sous le nom de « Fraternité de la
Charité », dont elle était le sanctuaire attitré. A cette époque, cette église était desservie par
les Dominicains et en même temps était devenue le quartier général des Mantellate. Comme
Marguerite s’y rendait tous les matins pour entendre la messe, elle y fit inévitablement la
connaissance de quelques membres de cette association.
Mantellate — ce terme est particulier à l’Italie — désignait des femmes laïques
appartenant à l’Ordre de la Pénitence de Saint-Dominique, organisation qui, par la suite, se
transforma en l’actuel Tiers-Ordre de Saint-Dominique. Les femmes qui désiraient mener
une vie chrétienne plus fervente, mais qui pour un motif quelconque ne pouvaient entrer au
couvent, avaient la possibilité de s’affilier à l’Ordre dominicain en adhérant à l’Ordre de la
Pénitence. Ce faisant, elles continuaient de vivre chez elles, mais elles s’engageaient à
suivre une règle de vie plus pieuse et en tout temps, dans leur demeure comme au dehors,
elles portaient l’habit dominicain : tunique blanche, ceinture de cuir, la tête couverte d’un
voile long, léger, oblong, en forme d’écharpe ; au lieu du scapulaire, un manteau noir ou
mantella, d’où le nom populaire de Mantellate donné à ces Sœurs.
Connaissant le désir de Marguerite d’appartenir à un Ordre religieux, des Mantellate
pensèrent que la bonne solution serait de l’admettre dans l’Ordre de la Pénitence de Saint-
Dominique. Mais le prieur du monastère des Dominicains, Fr. Luigi, leur tint ce
raisonnement :
 Pourquoi avez-vous mis cette idée dans la tête de cette pauvre fille ? objecta-t-il.
Vous savez bien que seules les veuves d’âge mûr peuvent être admises ? je sais bien que, à
l’occasion, une exception peut être faite en faveur d’une femme mariée depuis longtemps,
pourvu que son mari y consente publiquement, mais des femmes jeunes, mariées ou
célibataires, jamais !
La remarque du Père prieur était légitime. Il invoquait la même Règle qui, un demi siècle
plus tard, devait empêcher longtemps sainte Catherine de Sienne d’être admise au nombre
des Mantellate. Mais les amies de Marguerite insistèrent :
 Certainement, Père, quand la Règle a été faite, les législateurs ne pensaient pas à
une personne aussi affligée que notre petite Marguerite. Les jeunes filles sont frivoles et
elles peuvent causer du scandale, mais Marguerite n’est pas de cette espèce et ses
difformités physiques excluent tout danger de scandale.
Finalement cette considération prévalut. Mais Fr. Luigi insista sur l’obéissance stricte
aux autres articles du règlement. En conséquence, on chargea un Comité de femmes de faire
une enquête sévère sur la foi, le caractère et la moralité de Marguerite. Le rapport ayant été
favorable, Marguerite fut avisée qu’elle était admise dans la « Fraternité » et qu’elle pouvait
se présenter le dimanche suivant, dans l’après-midi, à l’église de la Charité, pour la
cérémonie de réception. Cette nouvelle remplit d’une joie sans borne le cœur de la pauvre
fille. Cette décision marque une date dans les annales de l’Ordre de la Pénitence de Saint-
Dominique, car, aussi loin que remontent les souvenirs, on ne rencontre aucun exemple
antérieur de l’admission d’une femme jeune et célibataire.
Le jour de sa réception resta à jamais sacré dans la mémoire de la jeune aveugle. Les
Frères Dominicains, les Mantellate et les amis de Marguerite remplissaient l’église. Le
prieur, en personne, présidait. Un trône avait été dressé sur le marchepied de l’autel. Fr.
Luigi y prit place. L’habit dominicain que devait revêtir la postulante était déposé, plié, sur

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l’autel même. L’aveugle, conduite au pied des marches de l’autel, s’agenouilla, et le prieur
commença la cérémonie par la question rituelle :
 Que cherchez-vous ?
La jeune fille répondit, conformément au rituel :
 La miséricorde de Dieu et la vôtre.
Le prieur lui adressa alors ces paroles solennelles :
 Sœur Marguerite, vous allez devenir membre de l’Ordre de Saint-Dominique. Une
pareille démarche entraîne les plus graves obligations. A partir d’aujourd’hui, tout en vivant
dans le monde, vous n’êtes plus du monde. Votre habit religieux signifie par lui-même
l’engagement solennel et le mémorial permanent de votre consécration au service et à
l’amour de Dieu, sans réserve ni conditions autres que celles qui sont exprimées dans la
Règle écrite. A partir ; de ce jour, ma Sœur, votre plus grande affaire doit être de servir
Dieu le plus parfaitement possible, et votre prochain pour l’amour de Dieu. Vous ne pourrez
atteindre cet idéal que si vous faites de votre vie une prière continuelle, une mortification
constante et un sacrifice joyeux. Puissiez-vous garder sans tache, jusqu’à la mort, l’habit
blanc que vous allez revêtir.
Se tournant vers l’autel, Fr. Luigi bénit l’habit religieux et le tendit aux deux Mantellate
qui se tenaient debout à côté de Marguerite. Elles revêtirent la jeune fille de la robe blanche
et du manteau noir de l’Ordre, tandis que l’assemblée tout entière chantait le Veni Creator
Spiritus.
Le déroulement de la cérémonie ressemblait d’une manière frappante à celle du chevalier
prononçant le serment de fidélité à son seigneur.
Fr. Luigi s’assit sur le trône. Guidée par ses deux compagnes, Marguerite gravit les
marches de l’autel et vint s’agenouiller devant le prêtre ; elle plaça ses mains dans les
siennes et d’une voix tremblante d’émotion elle fit sa profession.
 A la gloire de Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, et de la bienheureuse
Vierge Marie et de saint Dominique, et en présence de votre personne, Très Révérend Père
prieur de l’Ordre de Saint-Dominique à Città di Castello, moi, Sœur Marguerite, je fais
profession.
Tout à coup sa voix se brisa. Elle sentit que, si son bonheur s’intensifiait, elle allait en
mourir. Au bout de quelques secondes, elle reprit possession d’elle-même, et alors sa voix,
ferme et fervente, résonna à travers l’église :
 Et je promets de vivre, dès cet instant, conformément au rite et à la Règle dudit
Ordre de Pénitence de Saint-Dominique, jusqu’à ma mort.
Tandis que, aidée par les deux Sœurs, Marguerite redescendait les marches de l’autel, les
Mantellate s’avancèrent en foule, empressées de lui donner le baiser de paix, car, à partir de
ce moment et à jamais, la mendiante sans logis devenait véritablement leur sœur dans le
Christ.
Le prieur, debout au pied de l’autel, levant les bras au ciel, appela la bénédiction de Dieu
sur la nouvelle Mantellata.
 Que Celui qui a commencé en vous cette oeuvre excellente la perfectionne
jusqu’au jour du Christ Jésus !

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XII. « Mantellata »

Marguerite s’était toujours sentie seule au monde. Même au couvent de Sainte-


Marguerite, cette impression d’isolement avait persisté. Maintenant, sous l’habit
dominicain, elle avait la certitude de posséder ce qui lui avait manqué dans la vie. Pour la
première fois, elle sut ce que c’était que d’appartenir à une famille, une grande famille
religieuse dont tous les membres, religieux et religieuses, étaient vraiment ses frères et ses
sœurs par un lien plus fort que celui du sang.
Mais une autre chose, s’ajoutant à ce sentiment d’ « appartenance », enchantait le cœur
de l’infirme. C’était l’idéal de l’Ordre qu’elle avait embrassé. Elle n’entendit jamais plus le
conseil étrange qui avait blessé ses oreilles :
 Marguerite, il faut servir Dieu avec modération. La Règle a été écrite il y a des
siècles... Les temps ont changé. Aujourd’hui, nous avons l’esprit plus large...
Au contraire, jour et nuit, les paroles énergiques du prieur dominicain semblaient se
répercuter dans son âme comme un écho :
 Votre habit dominicain représente l’engagement solennel et le mémorial
permanent de votre consécration, sans réserve ni condition, à l’amour et au service de Dieu.
Servir Dieu sans réserve, sans conditions ! Ce langage, elle avait longtemps désiré
l’entendre. Et il allait lui être répété sans cesse et de mille manières, dans les instructions
données aux Mantellate. Marguerite les écoutait avec l’attention la plus vive, et elle
s’assimila bien vite et parfaitement la méthode dominicaine de spiritualité.
La Règle insistait sur trois points : l’étude, la prière et la pénitence. L’étude évidemment
concernait les religieux du premier Ordre, mais la prière et la pénitence s’imposaient à tous
les Dominicains, qu’ils fussent du premier, du second ou du Tiers-Ordre.
Marguerite, depuis son enfance, avait la plus ferme confiance dans le pouvoir
d’intercession de la prière, aussi l’insistance de la Règle dominicaine sur ce point lui parut-
elle s’adresser à elle spécialement. En plus des prières prescrites, elle récitait tous les jours
les cent cinquante psaumes de David, l’office de la Sainte Vierge et l’office de la Sainte
Croix. Elle devait forcément les dire de mémoire. Le biographe du moyen âge assure, sans
préciser, qu’elle les apprit d’une manière miraculeuse.
Marguerite consacrait chaque jour de longues heures aux prières vocales, mais il n’est
pas exagéré de dire qu’elles n’étaient que les interludes d’une forme de prière plus élevée,
celle de la méditation. Elle ne semblait jamais lasse de considérer les divers épisodes de la
vie du Sauveur. La pensée d’un Dieu tout-puissant se faisant homme sous l’aspect d’un

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faible enfant, et se confiant à la sollicitude de deux êtres humains, Marie et Joseph, la
ravissait.
Il ne fait pas de doute que, du jour où elle fut devenue une Mantellata, Marguerite
s’éleva progressivement de la prière mentale à la plus haute forme de prière, la
contemplation. Mais si l’idéal dominicain de la prière trouva une adhésion parfaite au cœur
de l’aveugle, celui de la pénitence, mis en lumière dans une des premières conférences
qu’elle entendit à l’église de la Charité, ne fut pas accueilli avec moins d’empressement.
On avait expliqué comment, toute sa vie, saint Dominique s’était nourri de la lecture des
Épîtres de saint Paul, et combien profondément l’avait impressionné l’insistance de l’Apôtre
sur la nécessité de la mortification si l’on veut vaincre les affections déréglées de la nature
humaine corrompue et gagner ainsi une « couronne incorruptible ».
 C’est pourquoi, déclarait Fr. Luigi, le Saint adopta pour lui-même et pour son
Ordre certaines pénitences déterminées : emploi quotidien de la discipline, interruption du
sommeil à minuit pour réciter Matines et Laudes, jeûne de septembre à Pâques, et, enfin,
chant de l’Office divin, plus pénible que sa récitation en privé.
Mais, continuait le prieur, une mortification que saint Dominique n’imposa pas à ses
religieux et qu’il se réserva, la plus dure de toutes, fut la privation de sommeil. Chaque nuit,
alors que les Frères regagnaient leur couche, Dominique revenait à l’église, et là, devant le
Saint Sacrement, il passait en prière les longues heures de la nuit. Quand la nature, enfin
épuisée, l’obligeait à prendre un peu. de repos, il s’allongeait à même le pavé du sanctuaire
pour un court sommeil.
Cette conférence fit sur Marguerite une impression si profonde qu’elle persista jusqu’à
sa mort. Après l’office, les autres Mantellate étant parties, elle resta dans l’église
silencieuse, méditant sur ce qui venait d’être dit et qui provoquait en elle des pensées que,
suivant son habitude, elle voulait approfondir avant de prendre une décision.
Elle commença par les Matines et les Laudes. Tous les jours de l’année, les Frères se
levaient un peu après minuit pour réciter ces Heures. Les Mantellate n’étaient tenues à cet
exercice que les dimanches et à certains jours de fêtes (environ soixante-dix). Après la
récitation des prières prescrites, elles repartaient se coucher.
Mais du jour où elle eut entendu le Père prieur énumérer les mortifications de saint
Dominique, Marguerite estima qu’elle ne faisait pas assez. « Il convient, pensa-t-elle, que
les autres Mantellate. , qui sont des femmes déjà âgées et la plupart chargées de famille,
usent des dispenses accordées par la Règle. Mais ce serait certainement paresse de ma part,
jeune femme, de passer la nuit à dormir, pendant que, dans les monastères et les couvents
du monde entier, mes frères et mes sœurs en religion chantent, au chœur, les louanges de
Dieu. Si je ne puis vivre dans un couvent, je puis du moins en suivre les exercices de mon
mieux. »
En conséquence, chaque nuit, dès que la cloche du monastère sonnait Matines,
Marguerite se levait pour s’unir en esprit aux prières des religieux. Mais la pensée des
veilles prolongées de saint Dominique l’incitait à faire davantage encore. Elle cessa de se
rendormir après ses prières nocturnes et passa le reste de la nuit à méditer.
Non contente de cette longue et fatigante veillée, dès que sonnait l’heure de Prime,
Marguerite, agenouillée, se relevait et, cherchant son chemin en tâtonnant avec sa canne, à
travers les rues noires et désertes, elle se dirigeait vers l’église de la Charité où, tous les
jours, elle se confessait et entendait la messe. Ce remarquable programme de mortification,
la jeune infirme le remplit fidèlement jusqu’à sa dernière maladie.
Dans sa conférence aux Mantellate Fr. Luigi avait parlé de l’usage que saint Dominique
faisait de la discipline :

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 Non seulement notre saint Père se flagellait, mais il le faisait trois fois par jour : la
première, pour les fautes qu’il aurait commises ; la seconde, pour le salut du prochain ; la
troisième, pour les âmes du purgatoire.
Quand Marguerite eut obtenu la permission de son confesseur, elle se mit à imiter la
pénitence de son saint patron. Après sa mort, quand les Mantellate apprêtèrent son corps
pour l’ensevelir, elles furent effrayées de voir les épaules de l’infirme couvertes de
cicatrices, preuves muettes que la jeune fille avait pratiqué cette mortification sans
ménagement.
En un mot, Marguerite, non seulement observait fidèlement les moindres détails de la
Règle dominicaine, mais elle allait souvent au-delà de ses exigences. Elle tendait de toutes
ses forces à la perfection, et sa nature généreuse se refusait à lésiner dans le service de Dieu.
Grâce à ses austérités, elle réussit à réduire son corps dans une servitude si absolue qu’elle
garda toute sa vie le vœu de virginité qu’elle avait prononcé dès l’âge de sept ans. La lutte
n’avait pas été facile, car la nature, comme pour se moquer de ses infirmités, l’avait douée
d’un tempérament passionné. Pourtant, après sa mort, tous ses confesseurs furent unanimes
à affirmer que sa vie avait été véritablement d’une angélique pureté.
Les amies de Marguerite n’approuvaient pas toutes la voie héroïque qu’elle avait choisi
de suivre. Plusieurs pensaient que la nature, aussi bien que ses parents, lui avaient infligé
assez de souffrances sans qu’elle en ajoutât. Une de ces amies, Antonina, la suppliait
d’abandonner son régime d’austérités.
Antonina, répondait Marguerite, ce que je fais est si peu comparé à ce que je voudrais
faire pour Dieu et pour les âmes ! Il y a tant d’âmes en danger de mort éternelle ! Pensez
aux hommes et aux femmes qui vivent comme si Dieu et l’éternité n’existaient pas. Pensez
à tant de chrétiens qui vivent continuellement en état de péché grave. Toutes ces âmes ont
été créées par Dieu à son image et à sa ressemblance, âmes si précieuses que le Fils de Dieu
est descendu du ciel et est mort sur la croix pour les sauver ! Et elles restent indifférentes !
Oh ! Antonina, si par ma souffrance je pouvais aider au salut d’une seule de ces âmes, je
voudrais endurer joyeusement la pire agonie jusqu’à la fin de ma vie.
Il est inutile de discuter avec elle, pensait Antonina, désolée. Son cœur déborde d’un si
grand amour pour le prochain qu’elle n’a pas le temps de penser à elle-même.
D’autres amies bien intentionnées entreprirent des démarches analogues sans obtenir de
meilleur résultat : l’aveugle continua ses austérités, sans interrompre ses multiples oeuvres
de miséricorde.
Si loin que demeurassent les, malades, elle allait, en clopinant, les visiter. Pour
s’acheminer au chevet des agonisants, aucune heure du jour ou de la nuit ne l’incommodait.
Elle ne négligeait rien pour procurer aux malades et aux indigents les médicaments et la
nourriture dont ils avaient besoin.
Aux mourants, elle s’efforçait de communiquer la résignation et le courage. Elle
suppliait avec compassion les impénitents de faire leur paix avec Dieu ; si ses appels
n’obtenaient pas de réponse, elle avait recours à la prière. Les pécheurs les plus endurcis
résistaient rarement à ses instances, et après chaque combat, Marguerite, pâle et épuisée, se
rendait à l’église pour remercier le Dieu des miséricordes.
Mais l’infirme ne bornait pas son apostolat aux malades et aux mourants. Quand une
personne daignait engager avec elle la conversation, Marguerite tâchait, de la récompenser
de sa bonté en remplissant à la lettre cette exhortation de saint Dominique : « Ne parler qu’à
Dieu ou de Dieu. » Invariablement, elle passait du sujet de l’amour de Dieu à celui de
l’Incarnation, puis à Marie et à joseph. Le biographe du moyen âge remarque, avec une

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pointe d’humour, que sur saint Joseph elle était intarissable, elle en parlait aussi longtemps
qu’on voulait bien rester à 1’écouter.
A cela, il y avait une raison.
La dévotion à saint Joseph était alors inconnue dans l’Église d’occident. Contrairement à
la croyance populaire, ce ne fut que vers la fin du XIV° siècle que ce culte commença de
s’implanter et de s’étendre. Marguerite fut donc un des pionniers de cette dévotion.
Depuis son enfance jusqu’à sa mort, elle eut véritablement la plus grande admiration
pour ce Saint silencieux et volontairement effacé, que sa foi héroïque et sa profonde
humilité préparèrent si parfaitement à cette vocation unique : veiller sur un Enfant qui était
Dieu et sur une Femme qui fut la Mère de cet Enfant ! Marguerite n’était pas naturellement
loquace, mais ses amies apprirent très vite que, si elles étaient pressées, il était imprudent de
parler de saint joseph en sa présence.
Les habitants de Città di Castello, à la vue de cette jeune aveugle se traînant clopin-
clopant au chevet des malades et des mourants et s’évertuant à soulager les misères d’autrui,
alors qu’elle-même était affligée de tant d’infirmités, furent tout d’abord remplis
d’étonnement. Finalement, devant son héroïque abnégation et son dévorant amour du
prochain, ils manifestèrent leurs sentiments par une attitude de respect et de vénération. Il
n’est pas surprenant que son biographe qualifie de simplement « merveilleuse » la beauté de
son caractère, la population de Città était bien de cet avis.
Et cette admiration ne se borna pas aux limites de la ville, elle gagna la campagne, et
bien des pauvres gens désespérés par les épreuves de la vie, en écoutant le récit de la
conduite courageuse de Marguerite, s’émerveillaient et sentaient une vigueur nouvelle
pénétrer leur cœur ; puis, honteux de leur faiblesse, ils reprenaient encore une fois leurs
fardeaux avec une confiance et une espérance raffermies. Ainsi la réputation de Marguerite
s’étendit au dehors, et partout ce fut comme une bénédiction qui se répandait sur le pays.

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XIII. La vie de château

L’existence pitoyable que Marguerite avait menée jusqu’alors prit fin du jour où elle
devint Mantellata. Une famille riche, les Offrenduccio, l’invita à venir habiter chez elle.
Cette demeure, comme quelques autres résidences fastueuses de la ville, portait une
épigraphe, inscrite en grandes lettres sur le fronton
DOMUS PACIS
(Maison de la paix.)
Les Offrenduccio comme les Macreti qui vivaient avec eux appartenaient
vraisemblablement aux plus hautes classes de la société, car les femmes avaient le titre de «
Donna », appellation ordinairement réservée alors aux femmes nobles. La première famille
comprenait Messire Offrenduccio, sa femme Donna Béatrice, et un grand fils ; la seconde :
Messire Macreti, . sa femme Donna Ysachina (probablement sœur de Béatrice), et une fille
unique, Francesca, qui répondait au diminutif de Ceccha.
Le vieux biographe nous informe que tout n’allait pas pour le mieux dans la Maison de
la paix. L’ennui, pour Marguerite, fut de se trouver mêlée à des conflits orageux. Ceccha en
était la cause. Marguerite et Francesca étaient devenues de grandes amies. L’aveugle n’avait
pas tardé à constater l’ignorance religieuse de la jeune fille, et dans son zèle elle entreprit de
combler cette lacune. Tous les jours elle expliquait le catéchisme à son amie, elle lui apprit
même l’Office de la Sainte Vierge et plusieurs psaumes de David. Ceccha, qui avait
maintenant seize ans, ne s’était pas confessée depuis son enfance et elle ne savait plus
comment s’y prendre. Marguerite le lui indiqua et lui apprit aussi à faire une confession
générale.
Messire Macreti et Donna Béatrice aimaient beaucoup Marguerite, mais ils
s’inquiétèrent bientôt de voir l’influence qu’elle exerçait sur leur fille. Bien qu’indifférents
en matière de religion, ils ne s’étaient pas opposés à ce que Ceccha reçut une bonne
instruction religieuse, car, en vérité, la réputation de piété chez une jeune fille ne pouvait
que l’aider à trouver un bon mari. Mais Messire Macreti avait remarqué que, à l’exemple de
Marguerite, Ceccha se sentait de plus en plus attirée vers la vie religieuse, et ni lui ni sa
femme n’avaient l’intention de lui permettre d’entrer au couvent. Comme presque tous les
parents, ils avaient à cœur d’arranger pour leur fille un mariage avantageux. Même ils
avaient en vue un fiancé possible, un beau jeune homme d’excellente et riche famille.
Messire Macreti avait même fait aux parents de ce jeune homme des ouvertures discrètes
qui avaient reçu un accueil encourageant. Si Macreti avait agi comme beaucoup de pères de

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ce temps-là, il aurait fait sur-le-champ des propositions officielles de mariage, et, de retour à
la maison, signifié à Francesca d’épouser à telle date le jeune homme, bien qu’elle le connût
à peine. Mais, bon papa indulgent et tout dévoué à sa fille, il ne voulut pas la forcer à un
mariage qui pouvait lui déplaire.
Néanmoins, il était grand temps que Ceccha fixât son choix pour la vie, elle avait seize
ans et toutes ses compagnes étaient déjà mariées ! Aussi le père, embarrassé, entretenait
souvent sa fille de ce mariage en perspective. Il insista sur la noblesse de la famille, sa
richesse, les solides qualités du « fiancé », le courage qu’il avait déjà montré dans les
combats et, enfin, combien il était beau garçon ! Ceccha avait respectueusement écouté son
père, non sans laisser paraître un manque d’intérêt décourageant.
Son indifférence à l’égard du mariage s’était accentuée depuis qu’elle était devenue
l’amie intime de Marguerite. Les parents soupçonnèrent cette amitié de faire obstacle à leurs
projets. Ils ne se trompaient pas. Dans ses conversations avec Ceccha, Marguerite avait si
éloquemment dépeint le vide du monde et la gloire de servir Dieu, que la jeune fille désira
vivement devenir, elle aussi, une Mantellata. Francesca comprit parfaitement qu’il serait
inutile de demander une telle permission à ses parents. Marguerite, décida alors de faire la
démarche, mais sachant qu’elle se heurterait à une forte opposition, elle attendit
prudemment une occasion propice.
Un jour, les Macreti reçurent des amis. Marguerite était présente. Après les futiles
bavardages d’usage, la conversation se porta naturellement sur la nouvelle Mantellata et sur
l’association à laquelle elle appartenait. Par politesse envers Marguerite, chaque invité se
sentit inspiré de citer quelque exemple de la charité de ces religieuses. Après avoir écouté
plusieurs de ces faits, Messire Macreti se tourna vers Marguerite.
 Vous devez être fière de vos sœurs Mantellate, Marguerite, car elles font une
oeuvre vraiment splendide. On les voit, même par les plus mauvais temps, visiter les
malades et assister les mourants.
 Oui, acquiesça Donna Ysachina. On ne peut que les féliciter de leur
désintéressement et de leur courage. Nous sommes très heureux d’avoir dans notre maison
une de ces admirables Sœurs.
Et se retournant, elle sourit à Marguerite.
 Alors je vous demande, Madame, intervint aussitôt l’aveugle, de permettre à votre
fille de se joindre à nous.
Suffoqués par cette requête inattendue, Messire Macreti et sa femme restèrent sans voix.
Ysachina fut la première à se remettre.
 Taisez-vous, Marguerite, gronda-t-elle, notre fille ne portera jamais l’habit
religieux !
Les amis gardèrent un silence embarrassé, mais ce refus catégorique ne troubla pas
Marguerite. Elle poursuivit avec calme, comme si Ysachina n’avait rien dit :
 En vérité, Madame, vous ne tarderez pas, toute deux, vous et votre fille, à devenir
des Mantellate  !
Malgré le sérieux avec lequel Marguerite avait parlé, les visiteurs saluèrent cette
déclaration d’un éclat de rire si spontané que Macreti et sa femme ne purent s’empêcher
d’en faire autant. Les amies de Donna Ysachina la savaient très mondaine et fort peu
dévote. Mais Marguerite restait grave.
Quand Messire Macreti put parler, il remarqua :
 Marguerite, c’est la première fois que vous vous laissez emporter par votre
enthousiasme 1 Ma femme, une Mantellata  ! Quand ce jour arrivera, j’entrerai chez les
Cisterciens !

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 Je ne plaisante pas, répéta Marguerite tranquillement. Toutes deux, Ysachina et
votre fille, revêtirez bientôt l’habit dominicain et vous porterez cet habit tant que vous
vivrez.
Quelques mois plus tard, Messire Macreti tomba malade subitement et mourut peu après.
Donna Ysachina, brisée par cette mort imprévue, abandonna les plaisirs mondains et
chercha sa consolation dans la religion. Elle et sa fille sollicitèrent leur admission dans
l’Ordre de la Pénitence de Saint-Dominique. Pour Ysachina, aucune difficulté, mais Fr.
Luigi hésitait à admettre la jeune Francesca, la Règle s’y opposait. Mais quand il connut la
prédiction de Marguerite, il comprit qu’une nouvelle exception était voulue de Dieu.
Comme l’aveugle l’avait annoncé, Ysachina et sa fille devinrent des Mantellate et le
restèrent fidèlement jusqu’à leur mort.
***
On relate un autre incident survenu pendant le séjour de Marguerite chez les
Offrenduccio. Un tourment beaucoup plus grave que le précédent vint troubler la Maison de
la paix. mais cette fois la prédiction de Marguerite fût mieux accueillie.
Le fils de Messire Offrenduccio fut accusé d’un crime et arrêté. Le biographe ne précise
ni la nature de l’accusation ni le motif de l’arrestation. Au commencement du XIV° siècle,
deux nouveaux partis politique divisaient l’Italie centrale : les Noirs et les Blancs. Ils se
haïssaient avec une féroce intolérance, et quand l’un détenait le pouvoir, l’autre, aussitôt,
complotait de l’abattre. Le gouvernement de Città di Castello était à ce moment entre les
mains des Noirs ; par conséquent, les Blancs cherchaient, légalement ou par la force, à le
renverser.
Le jeune Offrenduccio s’était si fort compromis avec les meneurs des Blancs, qu’il fut
impliqué dans un complot et arrêté. Ses parents furent atterrés, et à juste raison, par le
danger qu’il courait. S’il était reconnu coupable, la sentence la plus sévère entraînait la
torture et la mort ; la plus légère consistait en une forte amende ; faute de payer cette
amende, pour quelque motif que ce soit, leur fils serait fouetté et promené
ignominieusement par les rues de la ville, puis marqué au fer rouge ou amputé d’une main.
De plus, lui-même et les membres de sa famille pouvaient être bannis.
Offrenduccio et sa femme, Béatrice, avaient bien sujet de s’alarmer, car, de l’avis
unanime, le jeune homme serait déclaré coupable. La mère épouvantée confiait ses
angoisses à Marguerite, et la détresse de sa bienfaitrice bouleversait la jeune fille. La vie de
Marguerite abonde de ces curieux paradoxes : elle-même souffrait cruellement, néanmoins
elle ressentait douloureusement les malheurs d’autrui. Sa bonté native ne pouvait résister à
un appel au secours.
Toujours, en présence d’une difficulté, elle se tournait instinctivement vers Dieu pour lui
demander aide et conseil. En cette circonstance, après avoir beaucoup prié, elle s’efforça de
consoler Béatrice en l’assurant qu’il n’arriverait aucun mal à son fils. Puis, devant le
scepticisme de cette mère, elle s écria avec ferveur :
 Croyez-moi, Béatrice. Aucune amende ne vous sera infligée et personne n’aura à
pâtir de cette affaire. Cela, je vous le promets.
Cette prédiction se réalisa. Le biographe médiéval déclare que le jeune homme, à la
grande surprise de ses amis, fut acquitté. Il n’y eut ni amende ni exil.
On ne dit pas combien de temps Marguerite demeura dans la famille Offrenduccio, ni
pourquoi elle la quitta. Il est probable que la mort soudaine de Messire Macreti disloqua le
ménage. Quoi qu’il en soit, la jeune aveugle fut recueillie finalement par la famille
Venturino. Ce devait être son dernier domicile ici-bas.

51
XIV. Le réduit sous les toits

En arrivant chez Venturino, Marguerite avait véritablement parcouru tout le cycle de la


fortune. Née dans le château d’un riche capitaine du peuple, elle avait dormi, tel un proscrit,
sur le seuil des maisons et dans des étables, puis elle avait habité la demeure des pauvres ;
maintenant, hôtesse bien accueillie, elle allait passer les dernières années de sa vie dans le
palais d’un noble et riche seigneur.
La résidence des Venturino, en effet, était un vrai palais. De magnifiques tapisseries —
quelques-unes importées de France — ornaient les murs des nombreuses chambres ; de
lourdes draperies pendaient aux portes ; des carpettes et des tapis — et non pas des nattes de
joncs — recouvraient les parquets. Chaque chambre avait son foyer avec sa cheminée par
où s’échappait la fumée ; toutes les fenêtres avaient des vitres de verre au lieu de l’habituel
carré de toile huilée. Un grand jardin, entouré de murs, avec une fontaine jaillissante,
ajoutait une dernière note de luxe à cette maison princière.
On avait attribué à Marguerite l’une des plus confortables chambres d’amis spacieuse et
ensoleillée. L’ameublement, tout en restant de bon goût, était restreint. Donna Gregoria
jugea utile de guider la jeune aveugle plusieurs fois autour de la chambre pour lui indiquer
l’emplacement des. divers objets la table à trois pieds, entre la porte et la cheminée le banc
devant le foyer ; le lit immense, surchargé de couettes empilées les unes sur les autres, et
entouré de lourds rideaux afin de la préserver de l’air nocturne, très malsain, au dire des
médecins.
Elle lui montra ensuite la predella, escabeau qui servait à grimper plus facilement sur le
lit ; un grand coffre, garni de ferrures, pour ranger les vêtements, complétait le mobilier de
cette chambre. Donna Gregoria plaçait la main de Marguerite sur ces différents objets ; les
doigts sensibles de l’aveugle les exploraient prestement, tandis que sa mémoire fidèle
enregistrait l’image exacte, les dimensions, la forme et l’emplacement de chaque chose.
Les amies de Marguerite furent ravies en apprenant quel était son nouveau domicile.
Sûrement leur chère compagne serait parfaitement heureuse désormais ; son ardent désir
d’être membre d’un Ordre religieux avait été réalisé, et elle avait maintenant une demeure
permanente, pourvue de tout le confort.
Heureuse, en réalité, Marguerite ne l’était pas. Ayant fait le serment de marcher sur les
traces du Christ, elle se sentait mal à l’aise au milieu de tout ce luxe. Un jour, elle trouva le
moyen de résoudre cette difficulté. Ayant appris, par hasard, qu’il y avait au grenier une

52
petite chambre inoccupée, elle partit à la recherche de son hôte et lui demanda d’échanger
cette chambre contre celle qu’elle habitait.
Messire Venturino fut abasourdi.
 Vous voulez loger au grenier ? s’écria-t-il, n’en pouvant croire ses oreilles.
Marguerite, cette chambre ne convient pas à une créature humaine ! C’est très petit, à peine
plus grand qu’un vaste placard. Le plafond est très bas, directement sous le toit : on y gèle
l’hiver et on y étouffe l’été.
Marguerite assura que c’était précisément le local qu’il lui fallait : « une vraie cellule
toute simple, hors des allées et venues de la maisonnée ». Venturino désirait vivement faire
l’impossible pour contenter Marguerite, mais il refusa de la reléguer dans un pareil réduit.
Au cours des semaines suivantes, un incident l’amena à changer d’avis. Sa femme lui
rapporta un fait étonnant auquel il ne parvenait pas à ajouter foi. Il s’arrangea alors pour se
trouver chaque jour à la maison à l’heure où ses garçons revenaient de l’école.
Sa femme n’avait pas exagéré. Dès que les enfants arrivaient, Marguerite leur faisait
réciter les leçons qu’on leur avait désignées en classe, et à la moindre erreur elle rectifiait. Il
n’y aurait eu là rien d’extraordinaire si les écoliers n’avaient fait que des études
élémentaires, mais leurs cours comprenaient la logique, la géométrie, l’astronomie, la
musique et la grammaire latine.
Discutant le fait, seul avec sa femme, Venturino lui demanda :
 Est-ce que Marguerite aurait eu un précepteur ?
 Non, répondit Gregoria. Même si elle en avait eu, cela ne lui aurait guère servi
puisque sa cécité lui interdit la lecture.
 Je n’y comprends rien, dit Venturino, troublé. Nous savons qu’elle est très
intelligente et que sa mémoire est prodigieuse, mais certainement elle ne pouvait amasser
des connaissances si parfaites et Si étendues en écoutant seulement les conversations des
gens !
 Peut-être, suggéra sa femme, a-t-elle acquis ce, savoir de la même manière qu’elle
a appris le psautier. L’après-midi où elle a été reçue Mantellata, Marguerite ne savait par
cœur qu’une douzaine de psaumes ; le lendemain matin, elle récitait de mémoire les cent
cinquante psaumes, l’Office de la Sainte Vierge et l’Office de la Sainte Croix !
 Comment explique-t-elle cela ?
 Tout ce qu’elle a voulu dire, c’est que cette connaissance lui est venue tout d’un
coup.
Cette conversation laissa Venturino rêveur. Après le souper, il annonça à Marguerite
qu’elle pouvait à son gré occuper la chambre qu’elle voudrait dans la maison. Ce soir là,
l’aveugle, ses quelques affaires sous le bras, monta au grenier.
L’attitude de Messire Venturino envers Marguerite, pendant les années qu’elle vécut
sous son toit, démontre que cet homme jouissait à juste titre, dans toute la ville, d’une
grande réputation de prudence, de bonté et de jugement droit. Le biographe relate ensuite un
autre incident qu, . révèle sa grande confiance en Dieu et sa charité presque héroïque.
Un jour, à la fin du printemps, par une journée très chaude, Donna Gregoria et sa
servante s’étaient installées dans le jardin pour travailler à l’un de ces interminables
ouvrages de dames, spéciaux au moyen âge : elles tissaient de la toile. Elles s’activaient à
leur besogne quand Marguerite, revenant de visiter des malades, arriva à la maison. Elle
s’arrêta près de la porte et prêta l’oreille un instant ; saisissant le bruit des métiers dans le
jardin, elle s’avança dans cette direction et s’assit sur un banc de pierre auprès de Gregoria.

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 Tout à l’heure, dit-elle, j’ai rencontré Sœur Venturella et elle m’a dit que des
Sœurs visitent tous les jours les prisons de la ville. J’ai insinué que j’aimerais les
accompagner, elle m’a fait une réponse évasive. Pourquoi ne veut-elle pas que j’y aille ?
 Parce que c’est un endroit épouvantable, Marguerite !
 N’est-ce pas une raison de plus pour que je le visite ? Grigia, mon coeur saignait
en l’entendant décrire ces horribles cellules, quelques-unes sont des souterrains sans air et
sans. lumière. Beaucoup de prisonniers n’ont ni matelas ni paille, et doivent dormir sur le
sol froid et humide. Ils n’ont pas assez de vêtements et il y en a qui meurent littéralement de
faim.
Elle disait qu’on ne soigne pas les malades, pas même les mourants. Et, ô mon Dieu !
ces misérables créatures sont enchaînées nuit et jour aux murs comme des bêtes féroces. On
leur inflige des traitements inhumains et beaucoup ont cessé de croire en Dieu.
 Sur ce, la jeune fille se mit à pleurer. Gregoria posa la main sur le bras de
Marguerite et lui dit : J’éprouve pour ces malheureux la même compassion que vous,
Marguerite. Nous, les Mantellate, nous avons protesté à plusieurs reprises auprès des
autorités, mais sans résultat.
 Mais comment les autorités peuvent-elles rester indifférentes ? demanda
Marguerite.
 Ce n’est pas tout à fait de leur faute. Il n’y a que des hommes dégradés pour
accepter d’être geôliers. Leur salaire étant minime, ils essayent de l’augmenter par des
rapines ; ils demandent un pourboire au prisonnier qui désire être désentravé pendant
quelques instants ; mais le pire, c’est qu’ils vendent, aux détenus qui ont de l’argent, les
vivres apportés par des personnes charitables.
 Mais ceux qui n’ont pas d’argent, que reçoivent-ils ?
 Les restes, répondit Gregoria. S’il ne reste rien, ils meurent de faim.
 0 mon Dieu ! murmura Marguerite.
 Vous m’avez demandé pourquoi Sœur Venturella a éludé votre requête ? Elle ne
voulait pas vous le dire, de crainte que vous ne pensiez qu’elle faisait quelque chose
d’héroïque. Faute de mesures sanitaires, une épouvantable puanteur emplit la prison. et, ce
qui est pire, c’est un foyer d’épidémies. Chaque année, plus de la moitié des détenus
meurent de la fièvre des prisons.
 Ah ! s’écria Marguerite. je comprends maintenant pourquoi vous ne m’y avez
jamais emmenée. Vous pensez à votre mari et à vos enfants....
 Oui, avoua Gregoria. C’est pour cette raison que j’ai hésité à demander à mon mari
la permission de m’y rendre. Il n’aurait pas été prudent, à cause de mes enfants, de...
Elle ne continua pas.
Après un moment de silence, Gregoria, levant les yeux de dessus son métier, regarda
Marguerite. Au mouvement des lèvres silencieuses de l’aveugle, elle comprit que, suivant
son habitude, Marguerite portait sa cause devant une autorité plus haute pour solliciter une
solution.
Ce soir-là, quand la famille se réunit autour du foyer, Marguerite demanda à Venturino
s’il ne pourrait pas user de son influence auprès du gouvernement pour faire améliorer la
condition des prisonniers. Comme elle s’attardait longuement sur ce sujet — chose très rare
chez elle, sauf quand elle parlait de saint Joseph, — Venturino devint songeur. Le silence de
sa femme, depuis que Marguerite avait abordé la question, le convainquit que la jeune fille
avait en tête quelque chose qu’elle n’osait pas formuler. A la fin, il dit :
 Petite Marguerite, désireriez-vous visiter les prisonniers ?
 Oh ! oui, mais seulement si vous m’y autorisez, répondit la jeune fille.
54
Pendant un moment, le silence régna dans la chambre, rompu seulement par le
pétillement des bûches qui brûlaient dans la cheminée. Venturino paraissait absorbé dans la
contemplation de la lueur vacillante du foyer. Quand il parla, ce fut d’une voix basse,
solennelle :
 Quand je mourrai, commença-t-il, je ne veux pas que Notre-Seigneur me dise : «
Venturino, sur terre, j’ai, eu faim et tu ne m’as pas donné à manger ; j’ai eu soif et tu ne
m’as pas donné à boire ; j’ai été malade et prisonnier et tu ne m’as pas visité. » Puis, se
tournant vers sa femme, il ajouta :
 Gregoria, depuis quelque temps, j’ai deviné que vous désiriez, vous aussi visiter
les prisonniers. Aujourd’hui, je donne à toutes deux, à vous et à Marguerite, la permission
de le faire.
C’est ainsi que, malgré l’état repoussant des prisons, Marguerite, Gregoria et d’autres
Mantellate visitèrent les détenus malheureux et affamés et leur apportèrent des vivres, des
vêtements, de la literie. Elles s’efforcèrent aussi de les réconcilier avec Dieu, spécialement
les mourants.
Chaque jour, on pouvait voir ces héroïnes en robe blanche entrer dans les prisons, les
bras chargés de nombreux paquets. Mais de tous leurs dons, aucun n’égalait celui de rendre
à ces malheureux la conscience de leur dignité d’hommes. Car les Mantellate leur
enseignaient que la plus écœurante saleté, pas plus que la brutalité la plus inhumaine, ne
peuvent détruire une dignité créée par Dieu et ennoblie par le Fils de Dieu.

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XV. L’incendie du palais

Toute enfant, Marguerite avait entrepris le long et pénible voyage au bout duquel elle
espérait voir Dieu. Les années s’étaient écoulées et elle avait cheminé avec persévérance
vers ce grand, cet unique but de son existence, utilisant tous les moyens possibles,
ordinaires et extraordinaires, susceptibles de !’aider à l’atteindre. Les coups assénés par le
sort l’avaient cruellement meurtrie, mais ils n’avaient jamais pu fléchir sa résolution ; au
contraire, sachant que la souffrance purifie et intensifie l’amour, Marguerite avait accepté
toutes les épreuves et toutes les fatigues afin de donner à son amour pour Dieu une pureté et
une ferveur toujours plus grandes.
Et maintenant, après tant d’années de patience, d’humiliations et de souffrances,
affluaient les signes qui la montraient vraiment près, très près du Dieu qu’elle aimait si
ardemment. On ne peut approcher Dieu au point où Marguerite était parvenue sans que se
manifestent des preuves d’une action surnaturelle.
Deux fois, chez Offrenduccio, elle avait prédit l’avenir, et deux fois ses prédictions
s’étaient réalisées. Maintenant, chez Venturino, d’autres témoignages de son intimité avec
Dieu allaient surgir.
Le vieux biographe raconte la guérison d’une fillette, petite nièce de Donna Gregoria, à
l’article de la mort. Marguerite s’intéressait particulièrement à cette enfant qui était sa
filleule. Cette petite fille tomba malade au début du printemps et, malgré les soins les plus
diligents, son état ne fit qu’empirer rapidement. Vers le dernier jour de la saison, la mort
s’annonçait imminente, et les parents, assurés que la malade ne passerait pas la nuit,
décidèrent de veiller à son chevet. Ils remarquèrent Marguerite, à genoux dans le couloir,
près de la porte de la chambre, priant sans arrêt.
Un peu après minuit, on entendit la cloche de l’église voisine inviter les moines à chanter
Matines. Cet appel réveilla la mourante. Elle reconnut ses parents debout autour de son lit,
leur sourit et leur dit :
 Ne vous tourmentez plus. je suis guérie, grâce aux prières de ma marraine,
Marguerite.
Et elle se rendormit. Le lendemain matin, elle se leva, complètement guérie.
***
Le fait suivant est encore plus merveilleux. Pendant les hivers apennins, lorsque le froid
mordait et transperçait, on avait l’habitude, dans les riches demeures, d’allumer des feux
énormes dans les cheminées. Un poète contemporain décrit :

56
Le feu puissant des bûches empilées
Comme des montagnes dans les halls.
Coutume particulièrement dangereuse, parce que, à cette époque, beaucoup de maisons
étaient construites en bois, et même les toitures des maisons en pierre étaient faites de bois
ou de chaume. L’étroitesse des rues et les balcons de bois, si populaires dans les villes
italiennes au moyen âge, permettaient aux flammes de jaillir facilement à travers une rue et
de porter l’incendie dans les quartiers avoisinants. En raison de tels risques, une loi obligeait
strictement tous les hommes valides à quitter leur travail à la première alerte pour se
précipiter vers le lieu du sinistre.
Un jour d’hiver, un de ces incendies éclata dans la maison de Venturino. Les
domestiques s’efforcèrent d’abord de l’éteindre, mais devant l’insuffisance de leurs moyens,
l’un d’eux s’élança dans la rue en criant à tue-tête :
 Au feu ! Chez Venturino ! Au feu
De partout, les hommes accoururent, chacun portant un seau d’eau. Deux chaînes
s’organisèrent aussitôt : la première passant les seaux pleins d’eau, la seconde les renvoyant,
vides, vers les fontaines, et les citernes. Pendant ce temps, l’anziano ou gardien en chef du
district, chargé de la conduite des opérations, dépêchait un homme à l’Hôtel de Ville pour
sonner la grosse cloche afin d’alerter la population. A mesure que le cri : « Au feu ! » se
répercutait, les volontaires accouraient de plus en plus nombreux pour combattre l’incendie.
Le feu s’était déclaré au rez-de-chaussée, les amas de fumée illuminée par le
jaillissement des étincelles et le ronflement des flammes qui consumaient les vieux bois
secs, avertissaient du danger la foule restée au dehors. Les habitants des maisons voisines se
hâtaient de déménager leurs affaires les plus précieuses et de les mettre en lieu sûr.
L’anziano, épouvanté par la violence du feu, se démenait le long des deux chaînes, incitant
les sauveteurs à redoubler leurs efforts.
 Passez plus vite les seaux ! Messires ! Les flammes gagnent sur nous !
Apercevant Donna Gregoria debout sous une porte et accablée de douleur devant la ruine
de sa maison, l’anziano alla vers elle.
 J’en suis bien peiné, gracieuse Dame, dit-il, mais j’ai grand’peur que votre maison
ne soit détruite. Heureusement, il n’est resté personne dans les chambres du haut ?
 Non, répondit Gregoria. Mon mari et les enfants sont absents pour la journée.
Elle s’arrêta soudain, haletante :
 Marguerite ! Sainte Mère, de Dieu ! Elle n’est pas encore partie pour l’hôpital !
L’instant suivant, elle courait à toute vitesse vers la maison, dans la pensée désespérée de
gagner la chambre de l’aveugle. Des hommes la saisirent au moment où elle posait le pied
sur la première marche de l’escalier, et ils refusèrent de la lâcher. C’était vouloir se suicider.
Incapable de s’arracher de là, Gregoria se mit à crier :
 Marguerite ! Marguerite ! La maison est en feu ! Descendez vite ! Vite !
L’aveugle parut au haut de l’escalier. Les tourbillons de fumée tantôt la cachaient, tantôt
la montraient dans la lumière livide des flammes bondissantes. Marguerite ne fut pas prise
de panique, elle ne semblait même pas impressionnée. Tranquillement, bien que la fumée la
suffoquât, elle s’adressa à Gregoria en l’appelant par son diminutif :
 Grigia, n’ayez pas peur ! Ayez confiance en Dieu ! Voici mon manteau, prenez-le
et jetez-le dans les, flammes !
Elle ôta son manteau noir, le roula en un ballot et le lança au bas de l’escalier. Puis elle
rentra dans sa chambre, au grenier, pour reprendre sa méditation. Gregoria, terrifiée, fit ce
que Marguerite lui avait commandé. Le biographe médiéval ajoute : « Lorsque Gregoria eut
jeté dans les flammes le manteau de Marguerite, le feu, qui faisait rage, s’éteignit

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instantanément, à la stupéfaction de la foule qui s’était amassée devant la maison de
Venturino pour lutter contre l’incendie. »
Les miracles obtenus par les prières de Marguerite mettaient en évidence les
incommensurables progrès spirituels réalisés par elle. Plus elle se rapprochait de Dieu, plus
la flamme de l’amour divin brûlait dans son cœur. A cause de cet ardent amour, elle se
réjouissait de ses infirmités ; elle était heureuse d’accueillir avec joie toute souffrance. Elle
était un frappant exemple de la vérité exprimée, il y a des siècles, par saint Augustin : «
Quand on aime, on ne souffre pas ; ou si l’on souffre, on aime sa souffrance. »
Vraiment, sa joie de souffrir était l’expression d’un amour sans limite pour Dieu et le
prochain. Cette parfaite et joyeuse conformité à la volonté divine trompait beaucoup de ses
amies qui en étaient arrivées à s’imaginer qu’elle ne souffrait pas de sa cécité ni de ses
autres infirmités. Ce fut le cas de Sœur Venturella, une Mantellata.
***
Venturella était affligée d’une tumeur à l’œil, qui menaçait de la rendre aveugle. Elle alla
consulter un médecin réputé, « le fils de Maître Imberti ». Après avoir examiné la tumeur, le
praticien ne cacha pas ses doutes sur la possibilité de lui sauver la vue. Il proposa,
néanmoins, de tenter la chance, mais les honoraires qu’il fixa dépassaient absolument les
moyens de Sœur Venturella.
Dans l’impossibilité de suivre un traitement si onéreux, et remplie d’angoisse devant la
menace de la cécité, la malheureuse femme s’empressa d’accourir près de Marguerite.
L’atroce ironie de la situation ne lui vint probablement pas à l’esprit ; elle cherchait
consolation et secours pour conserver la vue auprès d’une personne qui n’en avait jamais
joui ! Mais Marguerite se garda d’attirer l’attention de Venturella sur cette anomalie. Au
contraire. elle écouta son amie avec sympathie.
Quand la femme, angoissée, eut fini ses doléances, Marguerite lui dit doucement
 Ma Sœur, Dieu vous fait une grande faveur, un don merveilleux.
 Un don merveilleux ? La cécité ? haleta Venturella.
 Oui, il vous offre une occasion de vous rapprocher de lui. Oh ! ma chère amie,
acceptez-le Acceptez-le !
 Accepter d’être aveugle ? jamais ! Oh ! Comment Dieu pourrait-il être si cruel ?
Marguerite resta un moment silencieuse, puis de sa voix la plus aimable, elle demanda :
 Ma Sœur, n’avez-vous pas amené votre petit Carlo chez le chirurgien pour lui faire
subir une douloureuse opération ? Comment avez-vous pu être si cruelle ?
 Mais je l’ai fait pour qu’il ne soit pas estropié toute sa vie ! je l’ai fait par amour
pour lui !
 Dieu ne veut pas non plus que vous soyez, toute votre vie, une estropiée
spirituelle ! Lui aussi agit par amour pour vous. Ma Sœur, réfléchissez. La souffrance ne
durera que quelques brèves années, mais ce que vous, gagnerez par le sacrifice sera vôtre
pour toujours.
 Non, non, Dieu me demande trop, éclata la femme, prête à piquer une crise de
nerfs. Ne plus jamais voir le visage de mes enfants ? Dio mio ! je préférerais mourir la
première !
Marguerite soupira. Combien de gens, avec de bons yeux, sont aveugles sur les choses
qui importent réellement ! Il était Inutile de prolonger la discussion, . Marguerite étendit la
main droite.
 Ma Sœur, voulez-vous, s’il vous plaît, mettre ma main sur votre oeil ?

58
Pensant que l’aveugle voulait se rendre compte des proportions de la tumeur, Venturella
fit ce que Marguerite lui demandait. « Dès l’instant où la main de Marguerite eut touché
l’œil malade, raconte le biographe, la tumeur disparut et la vue de Venturella redevint
parfaite. »
Naturellement, lorsque Marguerite prédit deux fois l’avenir, l’une concernant Dame
Ysachina et sa fille, l’autre au sujet de l’acquittement, du fils Offrenduccio, bien des gens,
sans chercher plus loin, pensèrent qu’elle avait simplement rendu service à ses heureux
hôtes. Mais quand son manteau éteignit le feu chez Venturino, et quand sa main eut guéri
les yeux de Venturella, les plus sceptiques comprirent que ces faits étaient dus à un pouvoir
surnaturel. Marguerite fuyait la publicité, mais comme elle continuait d’opérer miracle sur
miracle, il lui devint impossible de demeurer cachée aux regards du public.
Le biographe médiéval, avec la fâcheuse sobriété qu’il se permet si souvent, ne relate pas
ces autres miracles, il dit seulement qu’ils rendirent Marguerite célèbre dans tout le pays, et
il ajoute qu’il pourrait citer « beaucoup d’autres faits véridiques comme preuves de sa
sainteté ». Évidemment, il ne crut pas nécessaire de consigner par écrit ces faits
extraordinaires dont, après un quart de siècle, les habitants de Città di Castello
s’émerveillaient encore.

59
XVI. Les geôles du moyen âge

Les Mantellate, par leurs bons offices, gagnaient le c des prisonniers découragés et
amenaient un grand nombre d’entre eux à accepter leurs souffrances avec résignation. Mais
beaucoup d’autres, Victimes de monstrueux dénis de justice, avaient perdu sinon la foi en
l’existence de Dieu, du moins la croyance en son amour et sa miséricorde.
Alonzo di San Mario était de ceux-là. Il avait été arrêté quand son frère, soupçonné de
trahison, s’était enfui au moment où on allait l’appréhender. En vain Alonzo protestait de sa
propre innocence et assurait ne rien savoir des activités de son frère. Suivant la coutume
admise dans tous les pays à cette époque, on le mit à la question pour le forcer à révéler la
retraite du fugitif. Mais, Alonzo ne pouvait faire connaître ce qu’il ignorait. Finalement,
définitivement perclus à la suite des tortures qu’on lui fit subir, on le jeta dans un cachot.
Quand la nouvelle lui parvint que sa détention prolongée réduisait sa femme et son, petit
garçon, Antonino, à un complet dénuement, Alonzo sombra dans un désespoir facile à
imaginer. Quelques mois plus tard, l’enfant mourait d’inanition. Quand il l’apprit, le père
devint comme fou. Ses divagations blasphématoires contre la justice et la miséricorde de
Dieu glaçaient le sang des criminels les plus endurcis. A plusieurs reprises, dans sa frénésie,
il tenta de se suicider. Un jour qu’une Mantellata essayait de le réconforter en lui parlant de
l’amour de Dieu pour les hommes, il tint des propos, si effrayants que la pauvre femme
s’enfuit, horrifiée.
Averties par les autres Mantellate qu’Alonzo ne blasphémerait pas en leur présence si
elles ne lui parlaient pas de Dieu, Marguerite et Gregoria, lors d’une première visite,
évitèrent soigneusement la moindre parole qui pût réveiller la fureur de ce malheureux.
Mais en s’agenouillant près de lui pour le soigner à cause de ses blessures il était prostré sur
le sol, Marguerite et Gregoria s’affligeaient davantage de la misère morale et spirituelle de
ce prisonnier que de ses souffrances physiques.
A la visite suivante, elles comprirent, à la brusquerie de ses réponses, qu’Alonzo avait
peine à retenir ses habituels blasphèmes. Tandis que Gregoria, à genoux près ide lui,
continuait de laver ses plaies avec de l’eau chaude, Marguerite se remit debout. joignant les
mains devant sa poitrine et inclinant la tête, elle se mit en prière. Quelque chose dans cette
attitude rappela vivement à Alonzo son fils mort. Peut-être était-ce le souvenir de son petit
Antonino récitant sa prière du soir avec les mêmes gestes ? Toujours est-il que le pauvre
homme en ressentit un chagrin si violent qu’il tourna la tête contre le mur pour cacher sa
douleur aux autres prisonniers.

60
Soudain, de gros soupirs, de pieuses exclamations, des cris de frayeur lui firent relever la
tête et regarder autour du cachot. Il y avait de l’épouvante dans ces cris de « Dio mio !
jésus, ayez pitié ! Madre di Dio ! », et aussi sur le visage de ses compagnons tournés vers
lui et qui, les yeux grands ouverts, regardaient dans sa direction. Intrigué par cet effroi subit
il tourna davantage la tête et ce qu’il vit le stupéfia à en perdre la respiration.
Tout à l’heure, il avait vu Marguerite debout près de lui. maintenant, son corps immobile
restait suspendu dans le vide, sans aucun appui, à environ 50 centimètres au-dessus du sol.
Les mains jointes, dans l’attitude de la prière, et la tête rejetée en arrière, elle semblait fixer
un. objet à travers la voûte de la prison. Au bout d’un moment, qui leur parut une éternité,
les prisonniers, épouvantés, la virent redescendre lentement et reprendre pied. C’est alors
qu’ils remarquèrent son visage, visage ordinairement très laid, maintenant transfiguré et
resplendissant d’une beauté qui n’était pas de la terre.
Alonzo, comme privé de sentiment, regardait Marguerite. Le rempart d’amertume et de
haine de Dieu et des. hommes, qu’il avait édifié autour de son cœur pendant ses douze
années de détention, s’écroulait devant le phénomène dont il venait d’être témoin. Gregoria,
encouragée par ce qu’elle remarquait dans les yeux de cet homme, murmura :
 Très cher frère, vous avez fait attendre longtemps, bien longtemps, notre doux
Seigneur !
Machinalement, par la simple force de l’habitude, Alonzo essaya de blasphémer, mais
aucune parole ne sortit de ses lèvres. Il chercha à réveiller ses griefs contre Dieu, ils lui
parurent tout à coup illusoires. Alors, comme Marguerite, une fois de plus, s’agenouillait
près de lui, il hoqueta d’une voix étranglée :
 Petite Marguerite, priez pour moi, s’il vous plaît !
Cette prière extatique suivie de lévitation n’était pas une exception chez Marguerite. Dès
l’enfance, elle s’était continuellement adonnée à la prière. Maintenant elle était emportée,
tous les jours, sur les sommets de la contemplation. On avait remarqué que cette
contemplation profonde survenait souvent lorsque Marguerite se trouvait en présence d’une
grande misère ou d’une grande douleur, car alors sa pensée évoquait instantanément les
souffrances endurées sur la terre par le Sauveur, et, dans l’intensité de sa vision, elle oubliait
tout ce qui l’entourait. Cela se produisait presque à chacune de ses visites à la prison. Les
détenus n’en furent pas les seuls témoins, plusieurs personnes dignes de foi l’affirmèrent
sous serment. De fait, comme l’histoire s’en répandait par la ville, bien des gens, même des
incrédules, surmontant leur répugnance, se mirent à fréquenter la prison afin d’assister à ce
phénomène extraordinaire. Le biographe du moyen âge fait observer que, par son union
avec la divine Bonté, Marguerite, qui cherchait à se libérer de toute attache terrestre, ne
pouvait pas être complètement captive de la terre.
***
Afin de purifier de l’ombre même d’une imperfection sa conscience sans tache,
Marguerite se confessait tous les jours et recevait la sainte communion aussi souvent qu’on
le lui permettait. Dans les dernières années de sa vie, elle révéla à son confesseur que,
chaque fois qu’elle assistait à la messe, elle voyait sur l’autel le Christ incarné. Le prêtre
n’accordait à cette déclaration qu’un sens simplement spirituel.
 VouIez-vous dire, Marguerite, que vous avez, d’une certaine manière, conscience
de la présence divine ?
 Non, répondit Marguerite. Ce n’est pas ce que je veux dire. je vois Notre-
Seigneur.
 Mais comment cela est-il possible puisque vous êtes aveugle ?
 Je ne sais pas, répondit-elle tranquillement.
61
Le confesseur resta un moment silencieux, réfléchissant sur cette réponse. Puis il dit :
 Marguerite, voyez-vous, sur l’autel, le Crucifix, le missel, les chandeliers ?
 Non, mon Père.
 Voyez-vous le prêtre ou l’autel lui-même ?
 Non, mon Père.
 Nous y voilà, s’écria-t-il triomphant. Vous ne voyez pas réellement notre bien-
aimé Sauveur ; vraisemblablement, vous sentez, en quelque sorte, sa présence. je comprends
cela. On rencontre souvent des cas analogues et d’une authenticité bien certaine chez
quelques... (il allait dire « saints », mais il savait que Marguerite protesterait énergiquement
s’il employait ce terme), chez de pieuses personnes qui ont bénéficié de cette faveur.
Marguerite se taisait.
 Mon explication n’est-elle pas juste, Marguerite ?
 Mon Père, répondit-elle avec le plus grand calme, vous m’avez ordonné de vous
révéler en confession les secrets les plus intimes de mon cœur. Puisque je suis obligée de
parler, je dois répéter ce que j’ai déjà dit : depuis la Consécration jusqu’à la Communion, je
ne vois pas le prêtre, ni le Crucifix, ni le missel, ni rien d’autre. Mais je vois Notre-Seigneur
Jésus-Christ.
Le confesseur n’était pas, seulement un docte théologien, mais aussi un directeur d’âmes
expérimenté, capable, par conséquent, de distinguer un vrai phénomène mystique d’une
hallucination. Pendant des mois, comme son devoir de confesseur le lui ordonnait, il soumit
Marguerite à une série d’épreuves sévères, pressantes, afin de connaître clairement l’état de
cette âme qu’il voyait parvenue sur les hauteurs enivrantes de la spiritualité. Comme il
importait de bien préciser les déclarations de la jeune fille, il reprit ses interrogations par un
autre biais.
 Dites-moi, Marguerite, à quoi Notre-Seigneur ressemble-t-il quand vous le voyez
pendant la messe ?
 Oh ! mon Père, s’écria-t-elle avec effroi, vous me demandez de décrire la Beauté
infinie !
Mais, malgré ses protestations, son brûlant amour de Dieu la força de chanter, avec toute
la ferveur de son âme, son cantique d’amour. Tandis qu’il écoutait, en critique, cette ardente
tentative de décrire la Beauté divine, le Dominicain sentait le monde matériel et grossier
d’ici-bas s’évanouir cri une vapeur irréelle, et les voiles de l’éternité s’écarter l’un après
l’autre, laissant filtrer quelques lueurs des lointaines splendeurs surnaturelles. Les dernières
ombres du doute s’effacèrent de son esprit et, avec une crainte respectueuse, il se rappela
cette parole de Notre-Seigneur : « Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. »
***
Au début de l’année 1320, les amies de Marguerite comprirent qu’elle ne resterait guère
plus longtemps parmi elles. Son pauvre corps s’affaiblissait rapidement et ne pouvait plus
retenir son âme. Les présages ne trompaient pas. Marguerite, dès lors, était tellement
transformée qu’elle ! s’oubliait complètement et ne pensait plus qu’à Dieu et à sa gloire.
Les théologiens enseignent que lorsque l’amour de Dieu envahit une âme totalement
vide d’elle-même, et parvient à son maximum de ferveur, le corps qu’elle habite ne peut
plus la retenir. L’âme de Marguerite avait atteint ce degré et chaque jour cette âme luttait de
plus en plus vigoureusement pour se libérer. Dans ses extases, Dieu, évidemment, lui
révélait quelque chose de lui-même. Ce qu’il lui avait été donné de voir des perfections
infinies de la Beauté éternelle l’avait enflammée d’amour à un tel point que son corps
épuisé en éprouvait comme une fièvre violente.

62
La véhémence même de ce combat aggravait la maladie, mais bien que souffrant
atrocement Marguerite ne laissa jamais échapper une plainte ni une expression de douleur.
Son regard serein et le sourire qui éclairait constamment son visage ne trompaient pas
son entourage. Marguerite elle-même voyait venir la mort avec une joie paisible, son long
exil loin de Dieu arrivait à son terme. Elle pria Dame Gregoria d’envoyer chercher un Frère
Dominicain afin que, fille de saint Dominique, elle pût recevoir les derniers sacrements des
mains d’un fils de saint Dominique.
La nouvelle se répandit rapidement par la ville.
 Petite Marguerite est mourante !
Les Mantellate accoururent chez Venturino pour assister leur compagnie de leurs prières
à ses derniers moments. Hommes et femmes se réunirent en dehors de la maison, attendant
anxieusement des nouvelles de leur amie. Les uns, parlant à voix basse, rappelaient des
traits. de sa bonté inépuisable, de sa patience inlassable, de son courage admirable.
D’autres, à genoux dans la rue, priaient, sans avoir honte de laisser couler leurs larmes.
On entendit bientôt, dans le lointain, un faible murmure qui, en, grandissant peu à peu,
devint assez distinct pour que l’on pût reconnaître des voix d’hommes chantant des psaumes
du Graduel. Puis une procession de Frères Dominicains apparut, escortant le prieur qui
apportait à la mourante la sainte Eucharistie.
Le vieux biographe confesse son impuissance à décrire j’amour suprême et la piété avec
lesquels Marguerite reçut les derniers sacrements. Après les onctions, le prêtre éleva devant
la mourante l’Hostie sainte et, conformément au rite dominicain, il demanda
solennellement :
 Croyez-vous que ceci est le Christ, le Sauveur du monde ?
Marguerite, le visage irradié d’amour, répondit avec ferveur :
 Oui, je le crois.
Le prêtre déposa alors l’Hostie sur sa langue en disant :
 Que le corps de Notre-Seigneur Jésus vous garde pour la vie éternelle !
Puis les Frères et les Mantellate commencèrent les prières des agonisants, mais
Marguerite ne les entendait pas. Elle était dans l’amoureuse contemplation du Dieu qui était
venu en elle par la sainte Eucharistie. Elle ne pouvait supporter d’être de nouveau séparée
de Celui qu’elle aimait si parfaitement ; il lui tardait de se dissoudre et d’être à jamais unie à
l’éternel Amour.
La chair et le sang ne pouvaient plus retenir une âme si ardente, et l’âme de Marguerite,
enfin libérée de ses entraves, prit son essor et s’élança vers Dieu.
C’était le 13 avril 1320, deuxième dimanche après Pâques.
Marguerite avait trente-trois ans.

63
XVII. « Enterrez-la dans l’église »

On pourrait croire que Marguerite, morte, ses restes furent portés à leur dernière
demeure en toute paix et tranquillité. Il n’en fut rien. Il était dans la logique que ses
obsèques fussent tourmentées comme l’avait été sa vie. Elles furent, en effet, troublées par
un violent incident.
Conformément à la Règle, les Mantellate s’occupèrent de l’enterrement ; elles lavèrent le
corps et le revêtirent de l’habit religieux des Mantellate mais elles ne l’embaumèrent pas,
car l’unique procédé alors employé était si onéreux que, seuls, les riches pouvaient se le
permettre. On ne le mit pas non plus dans un cercueil, cela aussi coûtait trop cher. Comme
les Dominicains étaient, de par leur Règle, tenus d’observer la pauvreté volontaire pendant
leur vie, morts, ils devaient être enterrés comme les pauvres. On n’avait donc pas prévu de
cercueil pour Marguerite. Elle fut simplement enveloppée dans son manteau noir
dominicain qui lui servit de linceul.
C’était la coutume, à cause de la chaleur, sous ces climats, d’enterrer les morts le jour
même du décès, sauf, naturellement, s’il survenait tard dans l’après-midi ou dans la soirée.
Par conséquent, sans plus de délai, le convoi funèbre se forma comme à l’ordinaire. Les
Mantellate marchaient en tête, chacune tenant un cierge allumé. Venaient ensuite les
porteurs du brancard de bois sur lequel était le corps de Marguerite. La foule en deuil
terminait le cortège.
Ordinairement, le défunt était conduit à l’église de sa paroisse pour la cérémonie
funèbre, mais. Marguerite avait exprimé le désir d’être portée à l’église des Dominicains,
privilège qu’elle pouvait revendiquer au titre de Mantellata. Elle fut donc amenée à l’église
de la Charité. Quand le cortège y arriva, un grand nombre de gens s’y étaient déjà précipités
pour rendre à leur amie les suprêmes devoirs. Marguerite était morte depuis quelques heures
seulement, et la nouvelle s’en était répandue avec une étonnante rapidité. Aussi la foule était
si dense que beaucoup de personnes ne purent entrer dans l’église et durent rester dans la
rue.
Les prières achevées, les Frères soulevèrent le brancard sur lequel reposait le corps de
Marguerite et se dirigèrent vers la porte latérale de l’église pour gagner le cloître. Ils allaient
lentement, car il leur fallait se frayer un passage dans la foule. Du reste, ils n’allèrent pas
loin. Dès que les fidèles s’aperçurent de la direction que prenaient les porteurs, des
protestations s’élevèrent :

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 Ne la portez pas dans le cloître ! Enterrez-la dans l’église ! C’est une sainte !
Enterrez-la dans l’église !
Cette exclamation déchaîna un concert unanime.
Toute l’assemblée, y compris celle qui se trouvait dans la rue, se mit à crier.
 Enterrez-la dans l’église ! C’est une sainte Enterez-la dans l’église !
Les porteurs regardèrent le prieur, attendant sa décision. Il fit de la tête un signe négatif.
Les Frères voulurent poursuivre leur chemin. La foule, déclare le biographe médiéval,
voyant qu’on ne lui donnait pas satisfaction, se mit à pousser une formidable et
assourdissante clameur :
 C’est une sainte ! Elle a droit à être enterrée dans l’église ! Enterrez-la dans
l’église !
Elle ne faisait plus une proposition, elle exigeait maintenant. Résolument, elle se massa
entre les Frères et la porte du cloître et refusa de bouger. Les Frères, ne pouvant plus
avancer, durent faire halte. De nouveau, ils regardèrent le prieur. Ce dernier se démenait et
agitait les bras en réclamant le silence. Finalement, il obtint un peu de calme.
 Mes bons amis, criait-il, nous croyons, comme vous, que la petite Marguerite était
une personne très sainte. Mais actuellement nous n’avons pas le droit de décider si elle est
sainte ou non : cette décision n’appartient qu’à l’Église. Mais n’ayez crainte. En temps
voulu, l’Église fera une enquête et rendra, ensuite son jugement. En attendant, je vous prie,
mes chers amis, de cesser ce désordre insensé. Laissez-nous déposer Marguerite dans le
cimetière du cloître auprès des autres Mantellate décédées. Nous pourrons facilement
transférer son corps dans un. tombeau à l’intérieur de l’église après que Rome aura fait une
enquête et approuvé...
Le prieur n’en put dire plus long. Un admirateur enthousiaste de Marguerite, Maître
Orlando, professeur de droit civil à la célèbre Université de Bologne, l’interrompit et
s’écria, sarcastique :
 Et combien de temps, Père, l’Église mettra-t-elle à faire cette enquête ?
Le prieur, bien ennuyé, flaira le piège, mais il n’osa pas refuser de répondre. Peut-être
aurait-il la chance de trouver une échappatoire.
 Le temps varie, Maître. Saint François a été canonisé deux ans après sa mort.
Saint Antoine de Padoue, un an. C’est pourquoi je vous demande, chers amis, de patienter...
 Patienter ! Voilà le mot juste, vociféra le professeur, furieux. Thomas d’Aquin,
Albert le Grand, Marguerite de Hongrie, des saints s’il en fut jamais, sont morts depuis un
demi-siècle, et Rome, parbleu, enquête toujours ! Nous serons tous morts et enterrés avant
que Rome s’occupe de Marguerite ! Nous, citoyens de Città di Castello, savons très bien
que la petite Marguerite est une sainte. je vous le dis, cessez cette folie et enterrez-la dans
l’église !
Orlando était très estimé des habitants de Città en raison de son grand savoir, et son
algarade passionnée était bien de nature à déchaîner une nouvelle manifestation encore plus
bruyante, Soulevés. par cette intervention, les gens répétèrent leur clameur :
 C’est une sainte ! Enterrez-la dans l’église !
En vain le prieur et ses assistants essayaient d’obtenir le calme encore une fois. La foule
ne voulut rien entendre. Les femmes se disputaient avec les Frères ; les hommes discutaient
et même commençaient à tendre le poing vers les Dominicains. Mais les Frères ne cédaient
pas, ils craignaient de compromettre la cause même de Marguerite par une résolution hâtive,
irréfléchie. Et d’autre part, le peuple était également décidé à ne pas reculer.
Les porteurs, fatigués de tenir le lourd brancard de bois sur lequel gisait le corps de
Marguerite, le déposèrent à terre, attendant que la discussion prît fin. Mais aucun

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arrangement ne s’annonçait et l’effervescence populaire s’échauffant de plus en plus, la
situation risquait de dégénérer en bagarre. Soudain l’obstacle fut renversé d’une manière
foudroyante.
Un homme et une femme avaient porté à l’église leur fillette infirme. Elle était muette.
Mais ce n’était là qu’une de ses infirmités, elle souffrait aussi d’une déviation très
prononcée de la colonne vertébrale, de sorte qu’elle n’avait jamais pu marcher. Les parents,
leur fille sur les bras, essayaient de se frayer un, passage dans la foule pour arriver auprès de
Marguerite, mais ils n’y réussissaient pas. Ils finirent par se fâcher, en donnant la raison de
leur insistance. Alors les gens massés devant eux s’écartèrent lentement pour leur permettre
d’avancer.
Le père et la mère, portant leur pitoyable fardeau, atteignirent enfin l’endroit où le corps
de Marguerite était posé. Ils étendirent doucement leur fille douloureuse sur le sol à côté
d’elle, et, tombant à genoux, ils se mirent à implorer l’intercession de Marguerite pour
obtenir la guérison de leur enfant. Les larmes ruisselaient sur le visage de ces parents
angoissés ; les gens qui se trouvaient près d’eux furent pris de pitié et joignirent leurs
prières à celles du père et de la mère. La dispute fut un, moment oubliée. Tous, Frères et
fidèles, les bras levés vers le ciel, imploraient la guérison de la petite fille.
 Marguerite ! Petite Marguerite ! Vous aussi, vous étiez infirme, ayez pitié de cette
pauvre petite ! Petite Marguerite ! Vous êtes la bien-aimée de Dieu, demandez-lui d’avoir
pitié de cette malheureuse !
Ce peuple, à l’âme simple et bonne, laissait déborder son coeur. Marguerite était leur très
chère amie, n’est-ce pas. ? Oublierait-elle ses amis maintenant qu’elle était au paradis ?
N’avait-elle pas le cœur le plus tendre qu’on puisse imaginer ? N’était-elle pas toujours
prête à faire du bien ? Certainement elle les écouterait aujourd’hui. Tout bonnement, elle ne
pouvait refuser. Alors, comme soulevées par une puissante vague de confiance, les
supplications redoublèrent de ferveur et montèrent avec une force irrésistible jusqu’au trône
de la Miséricorde.
Tout à coup, un profond silence tomba sur la foule. Les gens regardaient fixement
comme s’ils n’en pouvaient croire leurs yeux. Le bras gauche de Marguerite se levait et se
posait sur la petite infirme allongée près d’elle. A ce moment, la fillette, qui n’avait jamais
pu marcher, se dressa sur ses pieds, sans l’aide de personne. Elle se tint debout, un instant,
comme égarée, ayant peine à rassembler ses esprits, puis elle poussa un cri perçant qui se
répercuta dans toute l’église :
 Je suis guérie ! je suis guérie par Marguerite Riant et pleurant à la fois, elle se jeta
dans les bras de ses parents.
Alors un enthousiasme formidable éclata dans l’église.

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XVIII. La floraison des miracles

La guérison de la petite infirme-muette mit fin à la dispute quant au choix de la sépulture


de Marguerite. Le prieur envoya chercher un cercueil. Quand, enfin, on en eut trouvé un, le
corps y fut déposé pieusement, puis, à la joie et à la satisfaction générales, le cortège
regagna le sanctuaire.
Pendant ce temps, la nouvelle du miracle s’était répandue comme une traînée de poudre.
Le Conseil de Città di Castello, assemblé au palais du podestat, ou Hôtel de Ville, décida de
faire une enquête officielle sur cet événement extraordinaire. Elle révéla que la fillette avait
bien été infirme et muette depuis sa naissance et incapable de marcher ; que maintenant elle
était guérie de ces deux infirmités et que cette guérison avait eu lieu à l’église de la Charité,
aux funérailles de Marguerite. Le rapport contenait le témoignage, affirmé sous serment, de
citoyens éminents qui avaient assisté à la guérison de l’enfant. A la suite de ce rapport, le
Conseil émit l’avis que Marguerite, bienfaitrice du pays, ’avait droit à la reconnaissance
spéciale du gouvernement. Il fut décidé qu’elle serait embaumée aux frais de l’État, et,
puisqu’on avait maintenant la certitude qu’un jour sa cause de canonisation serait introduite,
l’évêque de la ville nomma plusieurs témoins officiels, clercs et laïques, pour assister à
l’embaumement.
En prévision de ce qui sera dit plus loin, il est bon de noter ici une différence essentielle
entre l’embaumement moderne et celui du moyen âge. Le procédé moderne emploie des
produits chimiques qui, dans des conditions favorables, peuvent conserver un cadavre
pendant une douzaine d’années. Mais au moyen âge on n’employait aucun préservateur
chimique, on ne cherchait qu’à retarder la corruption en enlevant le cœur et les viscères. Les
aromates mis dans le corps n’avaient que peu ou pas d’effet de préservation. Faite dans les
meilleures conditions, la méthode médiévale pouvait retarder la décomposition seulement
pendant une semaine ou. deux, rarement davantage.
Après l’embaumement, le corps de Marguerite fut placé dans une des chapelles de
l’église des Dominicains, où le peuple qui l’aima pendant sa vie pouvait la visiter, morte, et
il s’empressa d’en profiter, car il était convaincu, que si l’intercession de Marguerite auprès
de Dieu avait été si efficace pendant qu’elle était sur la terre, elle le serait bien davantage
maintenant qu’elle était au ciel. Tous les jours, des foules venaient, non seulement de la
ville, mais aussi des pays voisins, pour vénérer son tombeau. De nombreux documents de
cette époque, où sont consignées, sous la foi du serment, par des notaires publics, les

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déclarations de nombreux miraculés, prouvent que la confiance populaire en Marguerite ne
fut pas déçue.
Un homme nommé Jacopo Cocci, natif du pays même de Marguerite, Massa Trabaria,
avait une fille atteinte d’un cancer de la face ; le mal avait envahi une grande partie du
visage et même détruit un des yeux. Le père avait mené sa fille à plusieurs médecins, ils
n’avaient pu la guérir, ni même enrayer les progrès de la maladie. Ils la déclaraient
incurable.
Ce fut alors que Jacopo et sa fille Bernardine entendirent parler des merveilles opérées
par Marguerite. Ils se mirent à la prier. Le huitième jour de leur neuvaine, le cancer disparut
complètement. Non seulement Bernardine fut guérie, mais elle recouvra aussi le parfait
usage de son œil.
Et Bernardine, fille de Jacopo Cocci, de Badia Tedalda, à Massa Trabaria, jure la
vérité des déclarations ci-dessus, en présence de témoins, devant moi,
Ser GIACOMO DI SAN BENEDETTO,
notaire public.
A Castel Durante, près de Sant’ Angelo in, Vado, un homme nommé Federico Binoli
était depuis l’enfance paralysé des bras. D’abord, ses bras seulement furent atteints ; mais
quelques années plus tard, des rhumatismes articulaires l’empêchèrent de marcher, il lui
fallait l’aide d’une autre personne. Ayant prié Marguerite, d’avoir pitié de lui, il fut
instantanément guéri.
Et Federico Binoli, de la villa Santa Cecilia, près de Castel Durante, en présence de
témoins, jure la vérité des déclarations ci-dessus, devant moi,
Ser ORLANDI FRANCISCI,
notaire public.
A l’est de Borgo San Sepolcro, en un lieu appelé Scalocchio, un certain Muzio avait un
fils de cinq ans, Ceccolo. Le malheureux enfant, depuis, sa naissance, était si infirme qu’il
ne pouvait marcher. Les médecins avaient déclaré son cas désespéré. Le père, poussé par la
foi qui transporte les montagnes, amena son petit garçon à Città di Castello et le plaça près
du tombeau de Marguerite. Il n’avait pas plutôt commencé sa prière que l’enfant fut guéri.
Et Muzio, de Scalocchio, père du  garçon Ceccolo, en présence de témoins, jure la vérité
des déclarations ci-dessus, devant moi,
Ser MUTERO GIOVANNI DE MONTONE,
notaire public.
Sur la rive droite du Tibre, à l’ouest de Città di Castello, se trouve le village de Monte
Santa Maria. Là vivait Giovanni Cambi qui souffrait d’une arthrite osseuse de l’épine
cervicale très avancée, de sorte qu’il lui était impossible de remuer la tête sans mouvoir tout
le corps. Du mois de septembre au mois de mai, une fièvre persistante accrut encore ses
souffrances. Un de ses amis, venu à Città di Castello pour affaires, lui dit à son retour toutes
les merveilles qui se produisaient grâce à l’intercession de Marguerite. L’invalide résolut de
la prier. Il pria si longtemps qu’à la fin il s’endormir ; quand il se réveilla, il se trouva guéri.
Et Giovanni Cambi, de Varciano, de Monte Santa Maria, en présence de témoins, jure
la vérité des déclarations ci-dessus, devant moi,
Ser CORO DE CITTA DI CASTELLO,
notaire public.
Donna Zinocia, femme noble de Paterno, amena son fils, Narni, au tombeau de
Marguerite. Le jeune homme, depuis longtemps, souffrait atrocement d’un ulcère situé entre
les épaules. Les remèdes prescrits par divers médecins ne réussirent pas à soulager le
malade. Au tombeau de Marguerite, il fut guéri instantanément.

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Et Donna Zinocia, de Paterno, en présence de témoins, jure la vérité des déclarations
ci-dessus, concernant son fils Narni, devant moi,
Ser RAYNERIO DE CITTA DI CASTELLO,
notaire public.
Dans le quartier même de la ville où Marguerite avait vécu, près de la porte Santa Maria,
il y avait un infirme délaissé, Venturrucio Aldobrandini. Il était si perclus qu’il ne pouvait
pas monter les marches d’un escalier ; même sur un terrain plat, il fallait l’aider à se traîner,
sur une certaine distance. Convaincu qu’il avait particulièrement droit à l’attention de
Marguerite, puisque elle-même avait été infirme, et qu’il avait été son voisin, il l’assaillit de
prières. Lui aussi fut complètement guéri.
Et Venturrucio Aldobrandini, en présence de témoins, jure la vérité de la déclaration ci-
dessus, devant moi,
Ser BLASIO DE CITTA DI CASTELLO,
notaire public.
La liste de ces documents est longue et chaque déclaration est formulée sous serment,
devant un notaire public.
Un bûcheron fut tué par des ours ; quelques heures plus tard, ses compagnons
découvrirent son corps, horriblement déchiré. Ils le portèrent chez lui. Sa femme et ses
enfants, agenouillés autour du cadavre, se mirent à implorer Marguerite d’intercéder devant
le trône de Dieu, pour que ce père fût rendu à sa famille, et l’homme revint à la vie.
Un petit garçon tomba dans la rivière et se noya. Quand le corps fut retrouvé, sa mère, le
cœur brisé de douleur, implora Marguerite, et l’enfant revint à la vie. Un autre enfant se tua
en tombant dans la rue du haut d’un balcon. Par l’intercession de Marguerite, l’enfant fut
ramené à la vie, sans blessure. La liste est vraiment étonnante : les morts étaient rendus à la
vie, les aveugles, les muets, les sourds, les boiteux, les paralysés, en un mot, toutes sortes de
malades et d’infirmes, étaient guéris à la suite de fervents appels à Marguerite.
Les étrangers de passage à Città étaient avides de savoir tout ce qui se rapportait, de près
ou de loin, à la jeune aveugle. Ils visitaient l’église des Franciscains où ses parents l’avaient
abandonnée, les maisons où elle avait habité, la prison de la ville où elle allait si souvent, et
ils regardaient avec le plus vif intérêt les quelques objets quelle possédait au moment de sa
mort.
De plus en plus, les Frères dominicains regrettaient de n’avoir pas conservé son cœur
dans un reliquaire, pour pouvoir l’offrir à la vénération des pèlerins. Finalement, ils
décidèrent de vider l’urne scellée dans laquelle il avait été enfermé lors de l’embaumement.
L’évêque nomma, de nouveau, un important Comité officiel comprenant trois médecins
et des prêtres et dies laïques bien connus. Ils trouvèrent le coeur en parfait état de
conservation, mais un examen attentif révéla qu’il contenait des objets étrangers. On fit une
incision et trois petites boules, semblables à des perles, s’en échappèrent. On les examina
très minutieusement ; dans la première, on découvrit l’image d’un bébé dans une mangeoire,
entouré d’animaux ; dans la seconde, une femme portant, sur la tête, une couronne ; la
troisième contenait deux images : l’une représentait une jeune fille vêtue de l’habit
dominicain, agenouillée devant un vieillard ; l’autre, une colombe blanche, symbole,
évidemment, du Saint-Esprit.
La découverte de ces trois petits globes remit en mémoire la grande dévotion de
Marguerite pour l’Incarnation et la naissance de Notre-Seigneur. On se souvint qu’elle
méditait sans cesse sur la nativité du Sauveur et sur l’amour et le dévouement dont Marie et
joseph avaient entouré l’Enfant-Dieu. Tous les membres du Comité se rappelèrent avec

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quelle ferveur Marguerite en parlait à quiconque voulait l’écouter, et ils se souvinrent des
paroles qu’elle redisait souvent :
 Oh ! si vous, saviez seulement ce que je porte dans mon coeur, vous seriez
émerveillés !
Le sens de cette mystérieuse exclamation leur était, enfin, révélé.

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XIX. Une petite sainte de rien du tout

En présence de nombreux miracles dus à son intercession, on pouvait naturellement


s’attendre à voir la cause de béatification et de canonisation de Marguerite aboutir d’une
manière toute simple, mais une suite de fâcheux évènements s’acharna à la contrarier.
La première difficulté fut d’ordre politique. Quand Marguerite mourut, Città Dieu
Castello était gouvernée par le Guelfe Brancaleone. Il se fit tellement détester, que les
citoyens livrèrent la ville aux Gibelins d’Arezzo ; ainsi Città Di Castello passa, pour de
nombreuses années, dans les rangs des ennemis de l’Église. La situation s’était à peine
améliorée quand améliorée quand la terrible peste noire ravagea l’Italie. Le pays
commençait à se relever de cette calamité, lorsqu’une nouvelle série de guerres se déchaîna.
Mais le plus grand obstacle à la canonisation de Marguerite, ce fut l’inertie de l’Ordre
auquel elle appartenait. Individuellement, plusieurs Dominicains travaillèrent activement à
l’introduction de la cause, mais une tâche de cette envergure ne pouvait être menée à bien
que par l’Ordre lui-même. Malheureusement, il n’y avait pas, alors, de postulateur général,
personnage officiel dont la fonction particulière, en pareil cas, était de faire avancer
l’enquête. En conséquence, cette cause traîna puis fut oubliée.
Ce ne fut qu’au XVI° siècle qu’elle attira de nouveau l’attention. Au milieu de ce siècle,
on s’aperçut que le cercueil de Marguerite pourrissait et qu’il fallait, de toute urgence, le
remplacer par un neuf. C’est pourquoi, le 9 juin 1558, l’évêque autorisa le transfert des
restes de Marguerite dans une nouvelle bière et nomma un Comité officiel pour surveiller
cette opération.
Quand le cercueil fut ouvert, les témoins, stupéfaits, n’en pouvaient croire leurs yeux.
Les vêtements de Marguerite, après deux cent trente-huit ans, étaient en poussière, mais son
corps était intact. Il semblait aux spectateurs, saisis d’une crainte respectueuse, que
Marguerite venait seulement de mourir. Avec une profonde émotion, ils se rendirent compte
qu’ ils la voyaient exactement comme ses amis l’avaient vue le jour de son enterrement,
environ deux siècles et demi auparavant.
Ils constatèrent qu’elle était naine, sa taille n’était que de 1 m. 20 ; elle était très mince.
Sa tête, trop grosse par rapport au reste du corps, était du type triangulaire, front large et
visage se terminant en pointe au menton. Le nez était excessivement aquilin. Les dents,
petites, étaient dentelées, en forme de scie, symptôme de rachitisme ; il ne semble pas,
cependant, que, Marguerite ait jamais souffert de cette maladie. Ses mains et ses pieds

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étaient petits et étroits ; la jambe droite était de 6 centimètres plus courte que la gauche, ce
qui la faisait boiter énormément.
Les témoins remarquèrent que ses bras étaient croisés sur sa poitrine, le bras et la main
gauches légèrement plus élevés, sans aucun support ; c’était la position qu’ils avaient prise
au moment de l’embaumement. Les médecins, après examen du corps, déclarèrent qu’on
n’avait pas utilisé de produit chimique pour le conserver. Quand cet examen fut achevé, le
corps fut revêtu d’un habit neuf et placé dans un autre cercueil.
Les nombreux miracles qui accompagnèrent cette cérémonie ramenèrent enfin l’attention
de l’Ordre dominicain sur la cause de Marguerite. Un Chapitre général, tenu en 1601,
chargea le Maître général d’insister auprès de la Sacrée Congrégation des Rites pour qu’elle
l’introduisît.
A la suite de cette intervention, une enquête fut menée sur la vie et les miracles de
Marguerite, et le 19 octobre 1609 l’Église reconnaissait officiellement la sainteté de
Marguerite et autorisait la célébration de sa fête, chaque année, le 13 avril.
***
Le voyageur qui, de nos jours, visite Città di Castello peut voir le corps de Marguerite
toujours intact sous le maître-autel de l’église Saint-Dominique. Il constate aussi que le
peuple ne l’a pas oubliée ; la foule se presse à son tombeau, implorant conseil et réconfort.
Il verra même quelque chose de plus touchant encore : les jeunes aveugles de l’asile voisin,
fondé en l’honneur de Marguerite, venir à l’église pour prier leur patronne et lui demander
un peu de son héroïsme.
Telle est l’histoire de Marguerite de Metola, histoire d’une personne dont la vie, suivant
la logique ordinaire, aurait dû être une faillite. Mais l’aumônier de Metola ne fut pas trompé
par l’aspect extérieur de cette infirme ni par son malheureux sort. Il sut découvrir ce que
cette double misère cachait de divin. Assurément, le plus sombre avenir se présentait devant
elle, mais le prêtre entrevit la possibilité de faire monter cette âme jusqu’aux sublimes
sommets de la grandeur morale et du bonheur, si seulement elle voulait y consacrer sa foi et
son courage. Mais les chances contraires étaient énormes.
Marguerite n’eut pas seulement à lutter contre ses graves difformités physiques, mais
aussi contre les faiblesses de son tempérament. Elle n’était pas de ces enfants favorisés qui
viennent au monde avec un penchant naturel à la bonté. Elle eut à lutter durement pour
demeurer vertueuse. Ce fut, déclare son biographe, un combat qui dura depuis son enfance
jusqu’à sa mort.
***
Aujourd’hui, les grandes forêts qui faisaient autrefois la gloire de Massa Trabaria ont
disparu. Disparue aussi la forteresse de Metola qui dominait si fièrement la campagne. Les
grands murs, cible des canons pendant les guerres napoléoniennes, ont été rasés jusqu’à la
base, et les broussailles ont recouvert ses pierres. Seule, la tour découronnée accroche, au
loin, les regards du voyageur.
Mais parfois, quand la lune, avec une rare beauté, baigne de sa clarté les pics des
Apennins, et qu’une brume légère s’étend sur Metola, ces ruines, par une étrange magie, se
transforment et reprennent la silhouette du château médiéval. Par une telle nuit, les
montagnards au cœur simple lèvent les yeux et l’illusion les emplit d’un certain malaise,
comme s’ils redoutaient le retour du méchant châtelain.
Et si le vénérable curé se trouve au milieu de ses paroissiens, ordinairement dispersés,
les fidèles, rassemblés autour de lui, en profitent pour lui demander de raconter encore une
fois l’histoire souvent répétée de la courageuse jeune fille. Les montagnards, les vieux

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comme les jeunes, l’écoutent avec une grande attention, car ils ne se lassent jamais
d’entendre l’épopée de leur petite héroïne.
Si un enfant oublie de le questionner, alors un des anciens ne manquera certainement pas
de le faire, parce qu’ils aiment entendre la réponse :
 Père, pourquoi ses méchants parents l’ont-ils appelée Marguerite, une perle, alors
qu’elle était si laide et si difforme ?
Et le vieux curé de redire la parole que les générations se sont transmises à travers les
siècles :
« Mes amis, Dieu donne souvent nom spécial à ceux de ses enfants qu’il appelle à une
vocation particulière dans la vie. C’est Dieu qui mit dans l’esprit des parents l’idée de
l’appeler Marguerite. Et comme ce nom lui convenait ! Car une perle, aussi, est petite ; elle
grandit, aussi, dans l’obscurité. Et la coquille, laide et même grotesque qui la renferme, ne
donne aucune idée de sa beauté. »

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