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Le vagabond de la charité L’intellectuel engagé au service de la latinité et

de la France

F aisant partie de la génération des « non-confor-


mistes des années trente », qui se sont illustrés
d ans tous les domaines d e la p ensé e, Raoul
F ollereau a conscience de préparer d es temps nou-
ve aux. « Le poète a à remplir un rôle social éminent
et grave. Il est en quelque sorte, plus que tous les
hommes d’a ction, un conducteur, un chef, un
guid e d’âmes ».
Pensant aux « jeunes élites », il fonde la Ligue d’u-
nion latine, et, en moins de 5 ans, édite plus de 100
auteurs et permet à plus de 300 auteurs et interprè-
tes de théâtre de se faire connaître. Il organise aussi
des concerts, des expositions… Il veut aider des
amateurs et de jeunes « professionnels », français et
étrangers, à s’exprimer, à partager leur passion et à
réaliser leurs rêves. Son objectif : contribuer ainsi à
renforcerla paix dans le monde.

L’homme d’action, l’infatigable défenseur des


lépreux

Raoul F ollereau se rend partout où vivent les lép-


reux, pour leur porter secours, espoir, amour, et se
rendre compte lui-même de leur situation. Il fait 32
fois le tour du monde afin de prendre conscience de
Tout devait conduire Raoul Follereau à mener une leurs besoins et d’orienter l’aide dans un sens adap-
existence paisible. Sa foi et surtout les orages du té aux problèmes réels.
XXe siècle en ont décidé autrement. Menant de Dès qu’il entend parler de lépreux, il oublie fatigues
front plusieurs missions importantes, il est parvenu et inquiétudes et se rend dans les endroits les plus
à tout concilier grâce à son exceptionnelle puissan- reculés. Il n’est bien sûr pas le premier à le faire,
ce de travail et à une personnalité hors du commun. mais jusque-là ce genre d’expédition était surtout le
fait de médecins ou de spécialistes. Il écrit dès qu’il
Le chrétien, l’artisan de la civilisation de l’amour, le peut pour témoigner toujours. A la manière d’un
le « vagabond de la Charité » grand reporter, il alerte l’opinion et dénonce l’exclu-
sion dont sont victimes les lépreux : « Ils ne sont pas
« Etre heureux, c’est faire des heureux. », « Vivre, à côté du cimetière. Ils sont dedans… misérables et
c’est aider les autres à vivre. » : pour Raoul F ollereau muets… Ils n’ont pas fait un geste et ils n’ont rien dit.
tout part de Dieu, tout procède de lui. Il n’a pas 15 Ils ont dépassé la limite même du désespoir… ». Il dit
ans mais déjà il propose une spiritualité, indique des à Bao Dai, l’empereur du Vietnam : « Les lépreux de
voies et poursuit une quête, celle de la joie. Une joie Votre Majesté vivent à Saïgon dans des conditions
qui passe par l’attention et l’aide aux autres. F aisant abominables. »
preuve d’une maturité précoce, il devine que la
recherche du sens de la vie et le combat pour la L’éveilleur de consciences, visionnaire de
dignité humaine seront au c œ ur des déchirements l’humanitaire
du XXe siècle.
Il restera fidèle aux idéaux de sa jeunesse sa vie Bien informé de la situation des lépreux, Raoul
durant et ne cessera de prôner la charité : « Je suis F ollereau devient un symbole et une référence : par-
sûr que la charité aura raison, un jour, de la violen- tout où il passe, il travaille à créer des changements
ce, de l’égoïsme, et de l’argent. » de mentalité. Mais son action ne se limite pas aux
lépreux. Il embrasse toutes les souffrances du monde :
« Pour aller d’une léproserie à l’autre, il faut faire du
chemin, et je ne ferme pas les yeux sur la route. »
Allant là où l’on ne va jamais, il révèle des drames
ignorés, des vérités crues. Il réclame de nouveaux
équilibres économiques, sociaux et même politiques
et culturels, et lance un signal d’alerte à la commu-
nauté internationale.

L’homme de communication, le porte-parole de


la jeunesse, le messager de l’espoir

Poète, avoc at, journaliste, orateur d’exc e ption,


Raoul F ollereau développe dès son adolescence un
goût prononcé pour les allocutions en public. Il ne lèpre est incurable et le lépreux rejeté, voire exécuté -
redit jamais la même chose, mais il reprend inlassa- Raoul F ollereau s’en tient pourtant à quelques idées
blement les mêmes idées, et parle sans intermédiaire simples : arrêter d’urgence l’engrenage de l’exclu-
à tous les publics, du plus choisi au plus populaire, à sion avant qu’il devienne inexorable ; donner un sta-
la Sorbonne ou à l’ O N U. tut aux malades de la lèpre ; trouver le nerf de la
E crivain, il crée un style de communication original, guerre, c’est-à-dire l’argent, pour permettre aux
émaillé d’anecdotes lourdes de signification, qui sti- chercheurs de mettre enfin au point un traitement
mule l’intérêt et la générosité du lecteur donateur. efficace contre le fléau millénaire.
Plus que tout, Raoul F ollereau aime les jeunes. Il
veut les sensibiliser à des questions qui ne sont pas Acteur dans la marche du siècle
celles de l’actualité immédiate et brûlante. Il écrit 14
« messages » à leur intention, leur demandant de « Doué d’un fantastique talent oratoire et d’une puis-
ne plus accepter cette forme d’existence qui est une sante force de conviction, Raoul F ollereau veut faire
perpétuelle démission de l’homme… » Il les exhorte réfléchir. Il entraîne l’opinion publique à prendre
jusqu’au soir de sa mort : « Soyez conquis ou soyez conscience de son rôle d’acteur dans la marche du
indignés mais jamais neutres, indifférents, résignés » siècle : c’est aux personnes privées et aux associa-
En 1964, quand il les invite à se joindre à son appel tions d’apporter ce que les Etats ne veulent, ou ne
aux membres de l’ O N U - consacrer le budget d’un peuvent, donner. Et de construire et de jouer le rôle
jour de guerre à la paix - ils sont plus de trois d’une avant-garde qui invente des solutions nouvelles.
millions à le suivre. Trois millions à envoyer une carte
postale à l’ Organisation, véritable pétition internatio- « Donnez-moi un avion »
nale bien différente des pétitions d’intellectuels qui
fleurissaient alors : « Nous, jeunes de 14 à 20 ans, La presse se fait l’écho de ses initiatives et, notam-
faisons nôtre l’appel « Un jour de guerre pour la paix ment, publie intégralement sa lettre ouverte au
»… et nous nous engageons à user, le moment général Eisenhower, président des Etats-Unis, et à
venu, de nos droits civils et politiques pour en assu- G ueorgui Malenkov, président du C onseil de l’Union
rer le succès ». soviétique, le 1er septembre 1954 : « … Vous êtes,
25 ans après sa mort, cette voix résonne encore. Raoul Messieurs, les deux hommes les plus puissants du
Follereau continue de nous interpeller avec insistance… monde… Donnez-moi un avion, chacun un avion…
j’ai calculé qu’avec le prix de deux de ces avions de
mort on pourrait soigner tous les lépreux du monde ».

Précurseur de l’action humanitaire


Toute une vie de combat Pour de nombreuses raisons, le projet n’est pas
retenu. Mais le bombardier sert de plus en plus
comme unité de mesure : l’un des premiers à avoir
En 1943, quand Raoul Follereau prononce la pre- comparé dépenses de guerre et budgets humanitai-
mière des 1200 conférences qui vont lui permettre res, Raoul F ollereau a frappé les esprits et ouvert
de trouver les fonds pour construire le premier une voie nouvelle, en invitant à l’audace, à la média-
village pour des lépreux, personne n’aurait imagi- tisation des actions menées, au « devoir d’ingéren-
né que ce village abriterait le prestigieux Institut ce humanitaire » bien avant que l’expression ne soit
National de la Lèpre de Côte d’Ivoire et que ses à la mode.
habitants seraient un jour guéris.
Une action inscrite dans la durée

Trouver le nerf de la guerre Il est, également, l’un des premiers à s’être préoc-
cupé de la pérennité de son action. Il ne veut pas
C onsidéré alors comme un utopiste - à l’époque la d’une « initiative qui, née dans des circonstances
particulières, disparaîtra avec celles-ci. Mais [d’]une Eveilleur de conscience
oeuvre. Une oeuvre qu’il faut bâtir pour toute la Terre
et pour des siècles… il y aura toujours… des mal- Raoul F ollereau a toujours encouragé les participa-
heureux à secourir, des malades à soigner, des petits tions actives et suscité des engagements massifs en
enfants pauvres à élever. » : structurée par André faveur d’une conscience morale universelle. C ette
Récipon, l’initiative individuelle devient une œ uvre. « citoyenneté est un appel à l’imagination et à la
Nous avons ouvert des yeux et des coeurs qui ne recherche de solutions originales pour des problè-
peuvent plus oublier. Le mouvement est irréversible ». mes insolubles en apparence : « Tant qu’il y aura sur
la terre un innocent qui aura faim, qui aura froid, ou
Collecter - coordonner - contrôler qui sera persécuté ; tant qu’il y aura sur la terre une
famine évitable ou une prison arbitraire, ni vous, ni
Raoul F ollereau est encore à l’origine de la plupart moi nous n’aurons le droit de nous taire, ni de nous
des associations européennes qui luttent contre la reposer ».
lèpre : une « véritable union européenne » de l’aide
aux lépreux d’abord en Europe, puis au-delà. C ette Une oeuvre universelle
coordination, unique, fonde sa réussite sur l’efficaci-
té de la collecte de fonds et de la gestion, la compé- L’espérance est la clé de son engagement et le mes-
tence de commissions médicales où siègent les plus sage qu’il adresse tout particulièrement aux jeunes «
grands spécialistes internationaux, le dynamisme de de droite, de gauche… qu’importe ! ». C ’est à eux
représentants permanents sur le terrain qui veillent à qu’il confie son œ uvre, au soir de son existence rem-
la bonne utilisation des fonds, et sur une logistique plie de son mieux « mais qui demeurera inachevée »
adaptée. Le développement d’associations africai- : « Le trésor que je vous laisse, c’est le bien que je
nes est l’un des faits importants des dernières n’ai pas fait, que j’aurais voulu faire, et que vous
années de vie de Raoul F ollereau. ferez après moi ».

Petite biographie d’un homme d’action


• 17 août 1903 - N aissance à N evers
• 1918 - Première conférence, « Vivre c’est aider les autres à vivre » : le cri de ses 15 ans, la devi-
se de toute sa vie
• 1923 - Licences de droit et de philosophie à la Sorbonne. Il délaisse la carrière d’avocat pour le
journalisme, et épouse Madeleine B oudou en 1925. « La chance de [sa] vie », Madeleine partage
et encourage son combat pour la dignité humaine pendant plus de 50 ans.
• 1930 - Il étudie l’influence de la culture française à travers le monde. Avec Madeleine sur ses
genoux - passagers exceptionnels de l’Aéropostale – il traverse la C ordillère des Andes avec
Mermoz.
• 1936 - Le choc de sa vie : il rencontre des lépreux au cours d’une panne de voiture, lors d’un
reportage sur C harles de F oucauld au Sahara.
• 1942 - En pleine guerre, il donne la première de ses 1 200 conférences pour collecter les fonds
nécessaires à la construction du premier village de lépreux, à Adzopé en C ôte d’Ivoire. Puis il fait
32 fois le tour du monde pour défendre la cause des lépreux. Il devient celui que les Américains
surnomment « Le vagabond de la charité ».
• 1943 - Il lance l’H eure des pauvres (chacun est invité à offrir une heure de son salaire aux déshé-
rités) et, plus tard, dans le même esprit, le Noël du Père de F oucauld et la Grève de l’égoïsme, le
jour du Vendredi Saint.
• 1954 - Il crée la Journée Mondiale des Lépreux : un jour de prière et de solidarité dans le monde
entier. Il écrie aux deux « grands », Eisenhower et Malenkov, afin d’obtenir le prix d’un avion pour
« soigner tous les lépreux du monde ».
• 1962 - Il demande à l’ O N U « un jour de guerre pour la paix » : à sa suite, trois millions de jeunes
adressent une pétition à l’organisation internationale. Il adresse le premier de ses 14 discours à la
jeunesse du monde, lui offre un idéal et l’invite à s’engager à « servir ».
• 1966 - Il suscite une fédération européenne, puis mondiale, des associations de lutte contre la
lèpre, connue aujourd’hui sous le nom d’ILE P.
• 1968 - Il crée l’Association Française Raoul F ollereau, avec André Récipon, son fils spirituel, puis
l’Union Internationale des Associations Raoul F ollereau, en 1971.
• 1977 - Eveilleur de conscience, témoin de son temps, homme de bien et homme d’action, Raoul
F ollereau s’éteint à Paris, le 6 décembre. Il lègue à chacun la mission d’accomplir le bien qu’il n’a
pas pu faire, qu’il aurait voulu faire et que chacun pourra faire après lui…
Petite bibliographie

• Aimer, Agir, Raoul F ollereau, Flammarion, 1974


• Vous aurez 10 ans en l’an 2000, Raoul F ollereau, Flammarion 1986
• Le livre d’amour, recueil des principales citations de Raoul F ollereau : les idées qui ont mené,
conduit et éclairé la vie de Raoul F ollereau. B eaucoup y ont puisé joie, réconfort et peut-être cou-
rage. Traduit en plusieurs langues, il tient dans la poche et il est gratuit.
• Raoul Follereau, le vagabond de la charité, Fleurus-Mame. La vie de Raoul Follereau en BD. Un exem-
ple, qui continue d’éveiller au malheur des hommes et, plus particulièrement, de la détresse des lépreux.

Aimer-Agir : un message Aimer-Agir.

pour notre temps Destiné à une action qui mobilisa le monde, Raoul
F ollereau part de la poésie et de la défense des
valeurs attachées à notre patrimoine culturel. Aimer-
« J’ai tenté, dans une vie d’homme, Agir, les deux verbes ont rythmé toute sa vie.
de mettre en pratique ce que j’avance. C onciliant sentiment et efficacité, l’intellectuel est
Car aimer sans agir, cela ne signifie rien. devenu un homme d’action : « Les murs sont tom-
Comprenez-vous ? » bés. L’amour a vaincu. », diront les médecins, en
Raoul Follereau reconnaissant le rôle de celui qui osa renverser les
tabous et mettre fin à l’ignorance et à la lâcheté, en
donnant un statut aux malades de la lèpre.

Comment le contact entre rêve et réalité


peut-il s’opérer ?
Faut-il rêver pour transformer la réalité ?

Le rêve n’est jamais


trop grand
« Trouverai-je jamais un rêve à la hauteur de mon
désir ? ». Ce rêve, Raoul Follereau l’a porté, mûri
en lui et, lorsque l’occasion s’est présentée, il l’a
transformé, pour des millions d’êtres, en réalité et
en victoire. Avec des mots choisis, Jacqueline de
Romilly ouvre des pistes et brosse le portrait de
celui qui puisa dans sa foi, dans la poésie, dans les
valeurs attachées à notre patrimoine culturel, la
force de mener « la grande cause qu’il devait ser-
vir avec tant d’éclat ».
« Vivre, c’est aider les autres à vivre ! », s’écrie Raoul
F ollereau à l’âge de 15 ans. Sa quête d’absolu, son
regard sur les autres tissent déjà la trame de sa vie
et de son oeuvre.
Quand d’autres dénoncent l’absurdité de l’existence,
Raoul Follereau prend le risque de croire, et défie l’im-
possible - la misère, la désespérance et la haine.

A la fugacité du bonheur, il oppose la pérennité de la


solidarité et propose à des milliers d’hommes et de
femmes d’oser former avec lui le dessein de sauver
des hommes - proches et lointains - inquiets, mal-
heureux, malades, abandonnés - exclus d’ici et de
partout - lépreux de toutes les lèpres.
Naissance d’une vocation Une production riche et variée

Le monde entier connaît l’œuvre de Raoul Follereau En 1927, il fonde la Ligue d’Union latine avec son
contre la lèpre ; le monde entier connaît la générosité organe, un journal qui s’appelle L’ O euvre latine.
enthousiaste avec laquelle il mena ce combat et en fit C ertes, cette nouvelle fondation continue en un
un triomphe. On sait moins ce qui précéda et le pré- sens l’oeuvre amorcée dan la Jeune Académie : on
para à cette action… trouve dans ce journal des publications de poèmes
Q uand on découvre ces débuts, on peut d’abord ; il y aura aussi, à côté de ce journal, des publica-
être surpris. C ar cet homme d’action est parti de la tions de recueils de poèmes. En 5 ans, il édite 150
poésie et d’une défense des valeurs attachées à volumes de 100 poètes différents. D’ailleurs, Raoul
notre patrimoine culturel. Mais, à y regarder de plus F ollereau écrit aussi pour le théâtre ; il a des pièces
près, on découvre entre ces moments divers de la jouées parfois avec un grand succès (Petite Poupée
vie de Raoul F ollereau une continuité qui me semble a eu mille représentations) ; il s’adresse donc direc-
profondément émouvante… C ette continuité de fait tement à un large public.
compte cependant moins que la continuité intérieure De même il y aura, organisées par la Ligue d’Union
d’un dévouement au cours duquel il n’a cessé de se Latine, des conférences, il y aura des pièces de
préparer et de s’armer pour la grande cause théâtre, il y aura des concerts avec des
qu’il devait servir avec tant d’éclat. exposés les précédant : toute une
activité qui élargit le premier dessein
Une âme qui se cherche ; mais il y a aussi dorénavant une
doctrine précise qui s’est élaborée.
L a p o é sie vie nt d ’ a b ord ; elle vie nt O n en trouve le contenu dans une
tout d e suit e . R a oul F ollere a u n’ a v ait célèbre conférence qu’il a donnée en
p a s vingt a ns q u a n d il fon d a e n 1920 1930 à la Sorbonne où il évoque tou-
la J e un e A c a d é mie ; et, a ujourd ’hui, le tes les valeurs que représente notre
m e m bre d e la vieille A c a d é mie s e civilisation.
plaît à s alu er c ett e cré ation d e
q u elq u e s a d ole s c e nts â g é s d e Du métissage à l’esprit latin
16 à 17 a ns. C ett e cré ation
ét ait d e stin é e à faire c onn aît- Les études gréco-latines comp-
re l’o e uvre d e s p o èt e s ; et tent b e auc oup p our R a oul
lui-m ê m e ét ait un p o èt e . Il F ollere au puisqu’il fond e un
a v ait d éjà c o m p o s é d e s Institut d’Union Latine pour la
p o è m e s n o m bre u x e t allait rénovation d es étud es clas-
c ontinu er - d e s p o è m e s d ’ a - siques. Il a conscience de ce
m our, p our c elle q ui d e v ait être la qu’elles apportent et il le dit avec
c o m p a gn e d e tout e s a vie et q u’il fermeté. Il va jusqu'à déclarer ces
a v ait aim é e alors q u’ils n e c o m p - études nécessaires et indispensables.
t aie nt à e ux d e ux q u e tre nt e a ns, D’autres l’ont dit ou le diront : les défen-
m ais a ussi d ’ a utre s p o è m e s […] où l’on voit ses de ces études peuvent venir de divers bords […]
un e â m e q ui s e c h erc h e et e x prim e d éjà , d e Et j’aime que tant de voix s’entendent pour montrer
fa ç on in c ert ain e , m ais trè s fort e , son b e soin les valeurs qui ont trouvé dans les premiers textes
d ’ a b solu. J’ ai lu plusie urs d e c e s re c u eils, j’ ai p u de notre civilisation, que j’appellerais européenne,
y voir c ett e ins piration lyriq u e s a ns d out e et c h a - une formule initiale et un élan valable pour toujours.
le ure us e , m ais si sin c ère q u’ elle sonn e souv e nt Raoul F ollereau, en effet, est de ceux qui ont cons-
c o m m e un e c onfid e n c e . J’y ai vu p araître c e s cience que ces études apportent non seulement la
a ng e s - l’ a ng e a ux c h e v e ux bla n c s ou l’ a ng e noir clarté de l’esprit, mais une réelle formation pour l’in-
- q ui c ons eille nt, et lui q ui s e re b elle c ontre le s dividu et pour la société. La latinité est, dit-il héritiè-
a vis in q uiét a nts. « M ais fa ut-il é c out er le s a ng e s re et continuatrice des civilisations antiques. «
? ». D’ailleurs, qu’était-ce donc que la race latine, sinon
J’y ai vu a ussi c ett e att e nt e d ’un d e stin q ui s erait déjà la résultante intellectuelle, et physique aussi,
le sie n. « R elè v e -toi et att e n d s p our fix er ton d e s- d’influences et de métissages grecs et peut-être
tin : d a ns le ciel in c onnu, d e s étoile s c ons pire nt même égyptiens ? Il n’y a plus de race latine, nous
». sommes tous des métis. Mais il y a un esprit latin ».
D a ns d e t els t e xt e s, on voit la forc e int érie ure q ui Et il aime à citer les témoignages disant qu’en elle le
s e pré p are et l’ a m our q ui pre n d c ons cie n c e d e raisonnement, l’imagination et la sensibilité se déve-
s e s e xig e n c e s. M ais e n m ê m e t e m p s, il fa ut loppent parallèlement. Dans ce cas l’oeuvre littérai-
re c onn aître d a ns c e s p u blic ations p o étiq u e s le re peut donc devenir formation morale. En somme,
d é sir d ’ aid er et d e p art a g er. E t surtout il p u blie ces études jouent un rôle contre ce « mal du siècle
le s a utre s et c h erc h e à le s faire c onn aître . N ’ a -t- » d’une société « sans idéal, vouée à des dieux tri-
il p a s é crit plus t ard : « P ersonn e n’ a le droit d ’ ê - stes : science, progrès, humanité. » C ette crise, je
tre h e ure ux tout s e ul » ? M ais, bie ntôt, c e d é sir crois est loin d’être dominée aujourd’hui.
d ’ aid er pre n d un e form e nouv elle .
De l’intellectuel à l’homme d’action sans encombre à Santiago. A l’arrivée, toujours
aussi calme, Mermoz dira au jeune couple : « Moi
[…] F ollereau remplit la tâche que tentent à leur tour aussi, j’ai eu peur et j’ai eu froid. Le courage c’est
de remplir les Directions des relations culturelles ou d’avoir peur mais de marcher quand même. » Une
bien de la francophonie. Il s’occupe de tous les pays règle que, comme Mermoz, Raoul Follereau fera
[…] Partout il s’intéresse à la création de collèges sienne toute sa vie. »
[…] Partout il fonde des bibliothèques de livres fran-
çais. Et c’est une joie de le voir, dès novembre 1931, Raoul Follereau - Hier et aujourd’hui, par Etienne
célébrer la création de 32 bibliothèques publiques et Thévenin - Ed. Fayard - Extraits.
gratuites où se sont accumulés 25 000 volumes et
c ela continuera : d’autres bibliothè ques seront Une rencontre fortuite
créées, malgré les difficultés, à coup d’obstination
et de générosité : « Il faut les créer : nous les crée- En dix ou quinze ans, le poète est devenu un
rons ! C e qui nous paraissait impossible sera fait ». homme d’action. Il manque encore à cette action un
Et cette fierté peut sonner haut, car cela effectivement but précis et déterminé auquel consacrer de telles
a été fait. Dans cette action menée au nom de l’idéal, ressources intérieures. Et là encore j’aime marquer
on reconnaît toute la ferveur de celui […] qui dorénavant la continuité. C ’est parce qu'il avait été envoyé en
répétait inlassablement autour de lui les mots de paix et Argentine, en partie par le G ouvernement français et
de joie. J’avoue que j’aimerais qu’en notre monde d’au- par l’Alliance française, pour s’occuper des ques-
jourd’hui des voix s’élèvent parfois pour faire rayonner tions que je viens d’évoquer, que ces qualités sont
à nouveau de tels mots et de telles ferveurs. apparues, qu’un journal argentin, La N acion, l’a
chargé d’une enquête sur le travail du Père de
Au-dessus des Andes avec Mermoz F oucauld. Avec son enthousiasme habituel, il se
lançait dans cette affaire : ce qui l’a amené à de
Il faut se représenter toute la volonté, tout le besoin nouveaux voyages en Afrique cette fois. […] Or,
de donner qui a animé cette action. Il faut se repré- c’est dans un des voyages consacrés au Père de
senter F ollereau traversant ces pays ; par exemple, F ouc auld que, en 1936, aux environs d e
on le voit, une certaine fois, partir de Rio de Janeiro Tamanrasset, Raoul F ollereau fit une rencontre déci-
sive qu’il a lui-même racontée : à l’occasion d’une
panne de voiture, il rencontra les victimes du pire
crime contre ces valeurs qu’il avait si passionné-
ment défendues, les plus malheureux, les plus reje-
tés de tous - les lépreux. A partir de ce moment-là,
sa vie leur a été consacrée.

Poète et guide d’âmes

Il y a eu cependant encore un intervalle avant que


son action se précise. C et intervalle, on en devine
l’explication : la rencontre est de 1936 ; or la guerre
pour Montevideo, puis pour Buenos Aires, et, de là, désormais s’annonçait. Après toute son activité au
traverser la C ordillère des Andes avec Mermoz : service de la civilisation, de la paix et aussi de la
Raoul et Madeleine sont les premiers passagers France, F ollereau ne pouvait pas ne pas tout tenter
civils de l’Aéropostale. J’aime, au passage, m’arrê- pour servir passionnément ces causes dans le
ter à cette association de deux hommes qui furent domaine politique. « Le poète a à remplir un rôle
amis, unis par leur extrême courage et leur abnéga- social éminent et grave. Il est en quelque sorte, plus
tion : F ollereau et Mermoz. Mais je pense aussi à la que tous les hommes d’action, un conducteur, un
fatigue et aux épreuves de tous ces voyages qui chef, un guide d’âmes ».
préparent les voyages futurs dans les pays d’Afrique Mais après sept ans (sept ans comme le délai qui
ou d’ Orient contre la lèpre. Dans ces voyages sépare la Jeune Académie de la Ligue d’Union
comme dans ceux de plus tard, sa femme fut tou- Latine), l’action contre la lèpre est lancée. O n est en
jours associée à ses efforts, à ses dangers… 1942, cela ne s’arrêtera plus - même si l’ancien idéal
survit dans la formulation même de l’oeuvre, puis-
« Au cœur des Andes, tout devient hallucinant. qu’il s’agit de lutter « contre la lèpre et contre toutes
Toute forme de vie a disparu, des vents glacés les lèpres ».
secouent l’appareil. Alentour, ce ne sont que préci-
pices, pics, laves, éboulis, neige. Une seule erreur Un rêve à la hauteur de son désir
du pilote et surtout une seule défaillance du fragile
appareil, et c’est la mort assurée au milieu de ces En tout cas, on aura perçu comment, même dans
éléments déchaînés. Le froid et la peur paralysent les faits et dans l’enchaînement tout simple qui lie
Raoul et Madeleine, mais ils ne peuvent reculer dés- une activité à une autre, il y a vraiment continuité
ormais. Mermoz ne dit mot et reste imperturbable. Il pratique entre son action au service de la civilisation
finit par trouver des passages et l’avion parvient et son action contre la lèpre. C ’est un enchaînement
rationnel de faits qui le conduit de l’une à l’autre. « Grâce à Raoul Follereau, la lèpre qu’il a combattue
Mais c’est aussi, je crois, un enchaînement plus pro- dans l’esprit des hommes, avec comme seule arme
fond. Et cet enchaînement nous révèle que la for- l’amour, a désormais un visage plus humain. Le suc-
mation par les lettres, par la poésie, par la culture cès de son action a ainsi contribué, de façon détermi-
n’est point par essence opposée à une action géné- nante, à donner un sens à la vie de milliers d’hommes
reuse, qu’elle peut, au contraire, lui préparer et lui et de femmes qui auraient été irrémédiablement
donner son véritable éclat et son efficacité. condamnés du fait de l’ignorance et de la peur ».
Dans le cas de Raoul F ollereau, cette préparation a Abdou Diouf, Président de la République du Sénégal
mené à la plus magnifique action qui se puisse ima-
giner. C ertes, il n’en est pas ainsi pour tous ; mais « Il y a longtemps, Raoul Follereau nous quittait, et le
cet exemple limite nous rappelle une règle valable monde perdait une personnalité hors du commun, un
pour tous : on ne saurait conduire bien sa vie ni ser- homme de bien et de bonté, un homme qui avait érigé
vir bien une cause, quelle qu’elle soit, si l’on n’a pas le « devoir d’ingérence humanitaire » en principe de
d’abord pris conscience de l’idéal que l’on veut ser- vie, bien avant que cette expression soit à la mode ».
vir et développé les forces intérieures que l’on met- Elias Hraoui, Président de la République libanaise
tra à la suivre. L’occasion des belles actions peut se
présenter ou ne pas se présenter : l’essentiel est de De nombreuses années ont passé depuis que la
s’y être préparé. Raoul F ollereau, on l’a vu, s’y était voix prophétique de Raoul F ollereau dénonça l’a-
préparé. bandon inhumain dans lequel se trouvaient les lép-
Je voudrais, pour conclure, citer une phrase qui me reux, d es anné es durant lesquelles l’attention
semble annoncer en quelque façon cette vie excep- envers la lèpre s’est certes accrue. B eaucoup fut fait
tionnelle qui fut la sienne. pour guérir cette maladie. C ela demeure néanmoins
C ’est dans le recueil des « Iles de la Miséricorde », un scandale qu’elle continue de frapper tant de vic-
ce vers tout simple : « Trouverai-je jamais un rêve à times pour le seul manque de soins adaptés.
la hauteur de mon désir ? ». C e rêve, Raoul C ombien de souffrances seraient évitées, ou au
F ollereau l’a porté et mûri en lui, et lorsque l’occa- moins limitées, si les égoïsmes diminuaient et si
sion s’est présentée, il l’a transformé, pour des croissait la solidarité ».
millions d’êtres, en réalité et en victoire. Jean-Paul II
C es débuts de Raoul F ollereau ajoutent donc enco-
re à l’immense dette de reconnaissance que le
monde a envers lui.
Jacqueline de Romilly - 6 décembre 1997.

Raoul Follereau raconté


par…
Son action en faveur des lépreux, ses appels à l’o-
pinion et aux pouvoirs de toutes sortes, ses
démarches inédites ont fait de Raoul Follereau
une des consciences morales mondiales. Sa noto-
riété est telle à la fin des années cinquante qu’il
apparaît comme un prix Nobel de la paix possible.
Plus d’une personnalité à reconnu, et continue de
reconnaître, son rayonnement… « Martin, l’homme du manteau partagé, emblème de
la charité, de la générosité, de la fraternité chrétien-
nes qui inspirèrent, au long des siècles, tant de mes
c om p atriotes, d e Vinc ent-d e-P aul à Fré d éric
O z ana m, d e M onseigneur Rho d ain à R a oul
F ollere au, d e l’A b b é Louis Roussel à S œ ur
Emmanuelle ».
Jacques Chirac

« O n peut, à première vue, être surpris quand on


regarde les débuts de Raoul F ollereau : cet homme,
destiné à une action qui mobilisa le monde, est parti
de la poésie et de la défense des valeurs attachées
à notre patrimoine culturel. »
J acqueline de Romilly, de l’Académie française
« Il voulait informer, faire comprendre, susciter la Jean, responsable d’un mouvement pour la jeunesse
générosité, non la pitié mais la compassion, une
charité c om préhensive et a ctive. A près l’avoir « Brillant orateur, il fascinait les foules. Il avait des
entendu, on considérait la lèpre et les lépreux d’une paroles fortes, percutantes, appelant à la solidarité
autre façon ; ce n’est que bien après que venait l’ad- pour les plus pauvres parmi les pauvres… J’entends
miration pour son courage, son amour… C e n’est encore son solennel appel aux jeunes du monde
pas ce qu’il cherchait, il se serait plutôt effacé en entier : « N e cédez pas, ne composez pas, ne recu-
tant qu’acteur… » lez pas. Riez au nez de ceux qui vous parleront de
Christiane, bénévole à Marmande prudence, d’opportunité,… les minables champions
du « juste milieu ». Et puis, surtout, croyez en la
« 20 ans après sa mort, le souvenir de Raoul bonté du monde. Il y a dans le c œ ur de chaque
F ollereau reste vivant dans la mémoire des fils et homme des trésors prodigieux d’amour : à vous de
des filles de notre pays comme celui du grand com- les faire surgir. Le plus grand malheur qui puisse
battant contre la maladie, la misère et l’égoïsme, vous arriver, c’est de n’être utile à personne, c’est
celui qui a réussi à vaincre l’un des fléaux les plus que votre vie ne serve à rien. » Merci, Raoul
terrifiants de notre époque. […] L’héritage qu’il nous F ollereau, de m’avoir communiqué ta passion pour
a laissé… c’est la bataille contre la lèpre et la pro- la défense des exclus. »
motion d’un monde d’amour, de solidarité et de André, quêteur à Grand-Couronne
tolérance. »
Mathieu Kerekou, Président de la République du Bénin

« J’étais jeune étudiante (j’ai 70 ans)… Je revois cet


homme, arrivant avec son grand chapeau… Puis,
sur l’estrade, cet enthousiasme, cette chaleur… Il
nous a expliqué qu’il envoyait une lettre à chacun
des deux « grands » pour leur demander simple-
ment de supprimer un bombardier et d’en donner le
prix pour sauver des milliers de lépreux. J’ai été
vraiment abasourdie, enthousiasmée devant tant de
détermination, d’imagination… C ’est à partir de là
que j’ai été fidèle - dans la mesure de mes moyens,
hélas ! - à tout ce qui a touché - et touche - l’oeuv-
re de Raoul F ollereau. »
Malou, fidèle donatrice, à Lyon

« Il est remarquable de constater comment cette


approche, humanitaire avant l’heure et mise en
place pour soulager les malades les plus démunis, a
évolué avec le temps vers un mouvement social glo-
bal ayant pour objectif d’éliminer la lèpre, afin que
plus aucun être humain ne soit affecté par les rava-
ges qu’elle est capable de causer. »
Dr Hiroshi Nakajima, Directeur général de
l’Organisation Mondiale de la Santé

« Q uelques chrétiens héroïques avaient cependant


ouvert une autre voie, celle de la charité, de la com-
p assion humaine et d e l’assistanc e fraternelle.
Raoul F ollereau, pour sa part, sut mobiliser de par le
monde les immenses moyens qui seuls pouvaient
permettre d’affronter le mal dans toute son étendue,
et de soulager ceux qui en étaient atteints, leur
ouvrant ainsi le chemin de la guérison. »
Henri Konan Bedie, Président de la République de Fondation raoul Follereau
Côte d’Ivoire 31, rue de Dantzig - 75015 Paris

« La meilleure « idée » vient d’un groupe d’étudiants


qui voudraient affréter un autobus pendant les gran-
des vacances et aller de ville en ville donner chaque
soir une veillée sur les grands problèmes auxquels
vous vous affrontez. Je souhaite que cela se réalise
et je ferai tout pour les y aider… C ’est un grand
souffle qui parcourt notre coin grâce à vous. »

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