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Humanité et terreur1

L'histoire nous enseigne que la terreur Comme moyen d'effrayer les gens au point de
les amener à la soumission peut apparaître sous une extraordinaire variété de formes, et en
lien étroit avec de nombreux systèmes et partis politiques qui nous sont devenus familiers. La
terreur des tyrans, des despotes et des dictateurs est attestée depuis les temps les plus anciens,
comme la terreur des révolutions et des contre-révolutions, des majorités contre les minorités
et des minorités contre la majorité de l'humanité, la terreur des démocraties plébiscitaires et
des systèmes modernes à parti unique, la terreur des mouvements révolutionnaires et la terreur
des petits groupes de conspirateurs. La science politique ne peut pas se contenter d'établir le
fait que la terreur a été utilisée pour intimider les gens. Elle doit plutôt établir et clarifier les
différences entre toutes ces formes de régime de terreur, qui assignent à la terreur des
fonctions très différentes sous chaque forme spécifique de régime.
Dans ce qui suit, nous ne parlerons que de la terreur totalitaire telle qu'elle apparaît
dans les deux systèmes politiques totalitaires qui nous sont les plus familiers : l'Allemagne
nazie après 1938 et la Russie soviétique après 1930. La différence clé entre la terreur
totalitaire et toutes les autres formes de terreur que nous connaissons n'est pas qu'elle ait
existé sur une échelle quantitativement plus vaste ni qu'elle puisse se prévaloir d'un plus grand
nombre de victimes. Qui oserait mesurer et comparer les peurs des êtres humains ? Et qui ne
s'est pas demandé si le nombre des victimes et l'indifférence croissante des autres à leur égard
ne sont pas étroitement liés à un accroissement de la population qui a nourri dans tous les
Etats de masse moderne une sorte d'indifférence asiatique à la valeur de la vie humaine et la
conviction, qui ne se dissimule même plus, de la superfluité des êtres humains ?
Chaque fois que nous rencontrons la terreur dans le passé, nous la trouvons ancrée
dans l'usage de la force qui trouve son origine en dehors de la loi, et est appliquée dans bien
des cas pour faire tomber les barrières de la loi qui protègent la liberté humaine et garantissent
les libertés et les droits des citoyens. La fréquentation de l'histoire nous a familiarisés avec la
terreur de masse des révolutions, dans la fureur desquelles périssent les coupables comme les
innocents, jusqu'à ce que le bain de sang de la contre-révolution transforme la fureur en
apathie, ou qu'un nouveau règne fondé sur la loi mette fin à la terreur. Si nous distinguons les
deux formes de terreur qui ont été les plus efficaces au plan historique et les plus sanglantes
au plan politique — la terreur de la tyrannie et la terreur de la révolution —, nous ne tardons
pas à constater qu'elles sont dirigées vers une fin et qu'elles trouvent en effet une fin. La
terreur de la tyrannie trouve sa fin une fois qu'elle a paralysé, voire totalement annihilé toute
vie publique, transformant les citoyens en individus dépourvus de tout intérêt pour les affaires
publiques et de tout lien avec elles. Or il se trouve que les affaires publiques recouvrent bien
plus de choses que ce que nous nous entendons généralement par le terme de « politique ». La
terreur tyrannique doit trouver une fin, quitte à imposer la paix des cimetières sur un pays. La
fin d'une révolution est un nouvel arsenal de lois ou contre-révolution. La terreur trouve sa fin
quand l'opposition est détruite, quand plus personne n'ose lever le petit doigt, quand la
révolution a épuisé toutes les réserves de force.
Si l'on confond si souvent la terreur totalitaire avec les mesures d'intimidation de la
tyrannie, ou avec la terreur des guerres civiles et des révolutions, c'est parce que les régimes
1
Discours en allemand pour RIAS Radio University, 23 mars 1953, traduit en anglais par Robert et Rita Kimber et
publié sous le titre de « Humanity and Terror ». Texte inédit en français.
totalitaires que nous connaissons se sont développés directement à partir de la guerre civile et
de dictatures à parti unique, et qu'à leurs débuts, avant qu'ils ne deviennent totalitaires, ils ont
utilisé la terreur exactement de la même façon que d'autres régimes despotiques déjà connus
dans l'histoire. Le tournant qui décide si un système à parti unique restera une dictature ou se
développera en une forme de régime totalitaire survient toujours quand les dernières traces
d'opposition active ou passive dans le pays ont été noyées dans le sang et la terreur.
Cependant, l'authentique terreur totalitaire ne s'installe que lorsque le régime n'a plus
d'ennemis qu'il puisse arrêter et torturer à mort, et lorsque toutes les classes de suspects sont
éliminées et ne peuvent même plus être arrêtées « pour leur propre protection ».
De cette première caractéristique de la terreur totalitaire — au lieu de s'amenuiser, elle
s'accroît à mesure que l'opposition se réduit — découlent les deux caractères clé suivants. Le
premier, c'est que la terreur qui n'est dirigée ni contre des suspects ni contre des ennemis du
régime ne peut que se tourner vers des gens absolument innocents qui n'ont rien fait de mal, et
n'ont aucune idée, au sens strict du terme, de la raison pour laquelle ils sont arrêtés, déportés
dans des camps de concentration ou liquidés. Le second, qui découle du premier, c'est que la
paix des cimetières qui s'étend sur un pays sous une tyrannie pure ou sous le régime
despotique des révolutions victorieuses, durant laquelle le pays peut récupérer, n'est jamais
garantie dans un pays sous régime totalitaire. Il n'y a pas de frein à la terreur, et c'est une
question de principe avec les régimes de ce type qu'il ne peut pas y avoir de paix. Comme le
promettent les mouvements totalitaires à leurs adhérents avant d'arriver au pouvoir, tout doit
demeurer dans un flux permanent. Trotski, qui fut le premier à forger l'expression « révolution
permanente », ne comprenait pas plus sa réelle signification que Mussolini, à qui nous devons
le terme d'« Etat total » ne savait ce que signifiait le totalitarisme.
Cet état de fait apparaît clairement en Russie comme en Allemagne. En Russie, les
camps de concentration construits à l'origine pour des ennemis du régime soviétique ont
commencé à prendre une ampleur considérable après 1930, c'est-à-dire à une époque où non
seulement la résistance armée de la période de la guerre civile avait été écrasée, mais où
Staline avait liquidé les groupes d'opposition au sein même du parti. Au cours des premières
années de la dictature nazie en Allemagne, il existait tout au plus une dizaine de camps,
abritant tout au plus une dizaine de milliers de prisonniers. Mais en 1936, toute résistance
efficace au régime était épuisée, en partie parce que la terreur précédente, extraordinairement
sanglante et brutale, avait détruit toutes les forces actives (le nombre de morts dans les
premiers camps de concentration et dans les cellules de la Gestapo était extrêmement élevé) et
en partie parce que la résolution apparente du problème du chômage avait gagné au régime
beaucoup de gens de la classe ouvrière qui s'étaient au départ opposés aux nazis. Ce fut à ce
moment précis, dans les premiers mois de 1937, que Himmler prononça son fameux discours
à la Wehrmacht, sur la nécessité d'agrandir considérablement les camps de concentration, où
il annonçait que ce serait chose faite dans un avenir proche. Lors du déclenchement de la
guerre, il existait déjà une centaine de camps de concentration, qui à partir de 1940 abritèrent
à eux tous une population constante proche d'un million de prisonniers. Les chiffres
équivalents pour l'Union soviétique sont nettement plus élevés. Nous en avons différentes
estimations, dont la plus basse tourne autour de 10 millions de gens, et la plus haute autour de
25 millions.
Le fait que la terreur devienne totalitaire après la liquidation de l'opposition politique
ne veut pas dire que le régime totalitaire renonce complètement aux actes d'intimidation. La
terreur initiale est remplacée par une législation draconienne qui définit ce qui sera considéré
comme des « transgressions », qu'il s'agisse d'entretenir des relations sexuelles interraciales ou
d'arriver en retard au travail — signe d'une obéissance insuffisante au système bolchevique,
où les travailleurs appartiennent corps et âme à un processus de production guidé par des
principes de terreur politique — et légalise ainsi de façon rétroactive le règne de la terreur.
Cette légalisation rétroactive des conditions créées par la terreur révolutionnaire est une étape
naturelle de la législation révolutionnaire. Les nouvelles mesures draconiennes sont censées
mettre fin à la terreur illégale et établir la nouvelle loi de la révolution. Ce qui caractérise les
régimes totalitaires n'est pas qu'ils passent eux aussi de nouvelles lois de ce type, comme les
lois de Nuremberg, mais que loin de s'en tenir là, ils conservent la terreur comme un pouvoir
fonctionnant en dehors de la loi. En conséquence, la terreur totalitaire ne se soucie pas plus
des lois décrétées par le régime totalitaire qu'elle ne se soucie des lois en vigueur avant que le
régime ait pris le pouvoir. Toutes les lois, y compris les lois bolcheviques et nazies,
deviennent une façade qui sert de rappel constant à la population que les lois, quelles que
soient leur nature ou leur origine, n'ont pas réellement d'importance. Ce n'est que trop
manifeste dans les documents du IIIè Reich qui montrent les juges nazis, et souvent même des
agences du parti, en train de chercher désespérément à juger des crimes selon un code
spécifique et à protéger les gens condamnés en bonne et due forme des « excès » de la terreur.
Pour ne citer qu'un exemple : nous savons qu'après 1936, les gens condamnés pour des
violations raciales qui se voyaient infliger une peine d'emprisonnement par des procédures
juridiques normales étaient envoyés en camps de concentration après avoir déjà purgé leur
peine de prison.
Du fait de son idéologie raciale, l'Allemagne nazie pouvait remplir ces camps de
concentration d'une majorité de gens innocents bien plus facilement que ne pouvait le faire
l'Union soviétique. Elle pouvait maintenir un certain sens de l'ordre sans devoir adhérer à
aucun critère de culpabilité ou d'innocence, simplement en arrêtant certains groupes raciaux
sur la seule et unique base de la race : d'abord, après 1938, les Juifs ; ensuite, de façon
indiscriminée, certains membres des groupes ethniques d'Europe orientale. Le simple fait que
les nazis aient désigné ces groupes ethniques non allemands comme des ennemis du régime
leur permettait de soutenir la fable de leur « culpabilité ». Hitler, qui sur cette question comme
sur toutes les autres envisageait toujours les mesures les plus radicales et à plus long terme,
voyait venir après la guerre une époque où ces groupes auraient été éradiqués et où
apparaîtrait le besoin de nouvelles catégories. Dans un brouillon de 1943 pour une loi de santé
publique du Reich, il laissait donc entendre qu'après la guerre, tous les Allemands subiraient
une radiographie et que toutes les familles dont un membre d'une maladie pulmonaire ou
cardiaque seraient incarcérées dans des camps. Si cette mesure avait été mise en œuvre –– et il
fait peu de doute que si la guerre avait été gagnée, elle aurait été en tête de l'agenda d'après-
guerre ––, la dictature de Hitler aurait décimé le peuple allemand exactement comme le
régime bolchevique a décimé le peuple russe. (Et nous n'ignorons pas que les décimations
systématiques de ce type sont bien plus efficaces que les guerres, même les plus sanglantes.
Plus de gens sont morts chaque année dans la période de famine artificiellement imposée à
l'Ukraine et de prétendue dékoulakisation de la région, que dans la guerre impitoyable et
sanglante menée en Europe orientale.)
En Russie aussi, dans des périodes qui autorisent de tels comportements, la catégorie
des condamnés innocents est déterminée par certains critères. Ainsi, il n'y eut pas que les
Polonais pour fuir la Russie, mais aussi des Russes d'ascendance polonaise, allemande ou
balte, qui peuplèrent tous en grand nombre les camps de concentration pendant la guerre et
qui y moururent. C'est également un fait établi que les gens qui sont liquidés, déportés ou
incarcérés dans des camps sont soit étiquetés membres des « classes moribondes » — comme
les koulaks ou la petite-bourgeoisie –– soit déclarés membres d'une des prétendues
conspirations contre le régime trotskistes, titistes, agents de Wall Street, cosmopolites,
sionistes, etc. Que ces conspirations existent ou non, les groupes liquidés n'ont rien à voir
avec elles, et le régime le sait parfaitement. Certes, nous n'avons pas de documentation à ce
sujet, alors que nous en avons à présent pour le régime nazi en une abondance déprimante,
mais nous avons assez d'informations pour savoir que ces arrestations sont décidées au niveau
central, avec un certain pourcentage requis pour chaque région de I'Union soviétique. Cela
fait beaucoup plus d'arrestations arbitraires que dans l'Allemagne nazie. Pour donner un
exemple typique, si un prisonnier dans une colonne en marche s'effondre et reste mourant sur
le bord de la route, le soldat en charge arrêtera quiconque passe le long de cette route et le
forcera à entrer dans la colonne pour maintenir son quota.
Enfin, en lien étroit avec l'intensification de la terreur totalitaire à mesure que
l'opposition s'amenuise, et donc avec l'accroissement massif de victimes innocentes, il faut
compter une dernière caractéristique ayant des conséquences à long terme pour la mission et
les objectifs profondément altérés de la police secrète dans les gouvernements totalitaires. Il
s'agit d'une forme moderne de contrôle de l'esprit, moins intéressé par ce qu'il y a réellement
dans l'esprit du prisonnier qu'à le contraindre à confesser des crimes qu'il n'a jamais commis.
C'est aussi pourquoi la provocation ne joue pratiquement aucun rôle dans le système policier
totalitaire. Qui est la personne à arrêter et liquider, ce qu'elle pense et ce qu'elle projette
réellement tout cela est déjà déterminé d'avance par le gouvernement. Une fois la personne
arrêtée, ses pensées et ses projets réels n'ont absolument aucune importance. Son crime est
objectivement déterminé, sans l'aide d'aucun facteur « subjectif ». Si c'est un Juif, c'est un
membre de la conspiration des Sages de Sion ; s'il a une maladie cardiaque, c'est un parasite
sur le corps sain du peuple allemand ; s'il est arrêté en Russie dans une période de politique
anti-Israël et pro-arabe, alors c'est un sioniste ; si le gouvernement est occupé à éradiquer la
mémoire de Trotski, alors c'est un trotskiste. Et ainsi de suite.
Ce qui rend si difficile de comprendre cette forme très nouvelle de domination
difficulté qui est en même temps la preuve que nous sommes face à quelque chose de nouveau
et non à une simple variante de la tyrannie — c'est que non seulement tous nos concepts et
définitions politiques sont insuffisants pour appréhender le phénomène totalitaire, mais que
toutes nos catégories de pensée et tous nos critères de jugement semblent se dissiper dès
l'instant où nous essayons de les appliquer. Si, par exemple, nous appliquons au phénomène
totalitaire la catégorie des moyens et des fins, selon laquelle la terreur serait un moyen de
conserver le pouvoir, d'intimider les gens, de les effrayer et ainsi de les contraindre à se
comporter de certaines façons et pas d'autres, il devient clair que la terreur totalitaire sera
moins efficace que toute autre forme de terreur pour atteindre cette fin. La peur ne peut pas
être un guide fiable si ce que je redoute constamment peut m'arriver quoi que je fasse. La
terreur totalitaire ne se donne vraiment libre cours qu'une fois atteint le moment où le régime
s'est assuré par une vague de terreur extrême que l'opposition est de fait devenue impossible.
On peut dire bien sûr, et cela a souvent été dit, que dans ce cas le moyen est devenu une fin.
Mais ce n'est pas vraiment une explication. C'est seulement un aveu, déguisé sous la forme
d'un paradoxe, que la catégorie de moyen et de fin ne fonctionne plus ; que la terreur n'a
apparemment pas de fin ; que des millions de gens sont absurdement sacrifiés ; que, comme
dans le cas des meurtres de masse pendant la guerre, les mesures adoptées vont en réalité
contre les véritables intérêts du criminel. Si le moyen est devenu une fin, si la terreur n'est
plus un simple moyen d'assujettir les gens par la crainte, mais une fin à laquelle des gens sont
sacrifiés, alors la question du sens de la terreur dans les systèmes totalitaire doit être posée
différemment et trouver une réponse hors de la catégorie des moyens et des fins.
Pour comprendre le sens de la terreur totalitaire, nous devons nous tourner vers deux
faits remarquables qui peuvent sembler totalement dépourvus de lien. Le premier est le soin
extrême que prennent les nazis et les bolcheviks à isoler les camps de concentration du monde
extérieur et à traiter ceux qui y ont disparu comme s'ils étaient déjà morts. Les faits sont trop
bien connus pour qu'on s'y attarde davantage. Les autorités se sont comportées de la même
façon dans les deux cas de régime totalitaire que nous connaissons. On ne donne même pas
notification des décès. Tout est fait pour créer l'impression non seulement que la personne en
question est morte, mais qu'elle n'a même jamais existé. Toute tentative pour apprendre
quelque chose sur son sort devient donc totalement inutile. L'idée souvent avancée que les
camps de concentration bolcheviques sont une forme moderne d'esclavage et ainsi
fondamentalement différents des camps de la mort nazis, qui fonctionnaient comme des
usines, est donc erronée sur deux points. Aucun propriétaire d'esclaves dans l'histoire n'a
jamais usé ses esclaves à une vitesse aussi effrayante. À la différence d'autres formes de
travaux forcés, ce mode d'arrestation et de déportation coupe en outre ses victimes du monde
des vivants et s'assure qu'elles « s'éteignent » sous le prétexte qu'elles appartiennent à une
classe moribonde ; en somme, il est justifié de les exterminer parce que leur mort, bien que
peut-être par d'autres moyens, est de toute façon ordonnée d'avance.
Le second fait frappant et qui se vérifie sans cesse, surtout sous le régime bolchevique,
est que personne à part le leader au pouvoir à ce moment n'est indemne de la terreur, que les
exécuteurs d'aujourd'hui peuvent aisément devenir les victimes de demain. On a souvent
rappelé l'observation que la révolution dévore ses propres enfants pour rendre compte de ce
phénomène. Mais cette observation, qui remonte à la Révolution française, s'est révélée
dépourvue de sens quand la terreur s'est poursuivie après que la révolution eut déjà dévoré
tous ses enfants, les factions de droite et de gauche, et ce qui restait des centres de pouvoir
dans l'armée et dans la police. Les fameuses « purges » sont évidemment l'une des institutions
les plus frappantes et les plus persistantes du régime bolchevique. Elles ne dévorent plus les
enfants de la révolution, parce que ces enfants sont déjà morts. Elles dévorent à la place les
bureaucraties du parti et de la police, même au plus haut niveau.
Les millions de gens emprisonnés dans les camps de concentration doivent se
soumettre à la première de ces mesures parce qu'il n'existe aucun moyen de se défendre contre
la terreur totale. Les fonctionnaires du parti et de la police se soumettent à la seconde, parce
que, éduqués dans la logique de l'idéologie totalitaire, ils sont aussi bien formés pour être les
victimes du régime que ses exécuteurs. Ces deux facteurs, ces caractères récurrents des
systèmes de gouvernement totalitaire, sont étroitement liés. L'un et l'autre visent à rendre
superflus des êtres humains dans leur infinie variété et leur individualité unique. David
Rousset a appelé les camps de concentration la « société la plus totalitaire », et il est vrai que
ces camps servent, entre autres choses, de laboratoires où les êtres humains de l'espèce la plus
variée sont réduits à un simple paquet de réactions et de réflexes. Ce processus est poussé si
loin que n'importe lequel de ces paquets de réactions est interchangeable avec n'importe quel
autre ; au point que ce n'est pas un individu spécifique que l'on tue, une personne dotée d'un
nom, d'une identité propre, d'une vie d'un certain type ou d'un autre, dotée d'attitudes et de
pulsions propres, mais plutôt un spécimen totalement indifférencié et indéfinissable de
l'espèce homo sapiens. Les camps de concentration ne se contentent pas d'éradiquer les gens ;
ils poussent plus loin la monstrueuse expérience consistant, dans des conditions
scientifiquement astreignantes, à détruire la spontanéité en tant qu'élément du comportement
humain et à transformer les gens en quelque chose qui n'est même pas un animal : un simple
paquet de réactions qui, placé dans les mêmes conditions, réagira toujours de la même façon.
Le chien de Pavlov, entraîné à manger non pas quand il avait faim, mais quand il entendait
sonner une clochette, était un animal perverti. Pour qu'un gouvernement totalitaire atteigne
son objectif de contrôle total sur les gouvernés, il faut que les gens soient privés non
seulement de leur liberté, mais aussi de leurs instincts et de leurs pulsions, qui ne sont pas
programmés pour produire des réactions identiques chez chacun de nous, mais pour pousser
sans cesse des individus différents à des actes différents. L'échec ou le succès d'un
gouvernement totalitaire dépend donc en dernière instance de sa capacité à transformer les
humains en animaux pervertis. En temps normal, ce n’est jamais tout à fait possible, même
dans des conditions de terreur totalitaire. La spontanéité ne peut jamais être totalement
éradiquée, parce que la vie elle-même, en tout cas la vie humaine, en dépend. Mais dans les
camps de concentration, la spontanéité peut être éradiquée dans une grande mesure ; du
moins, les expériences menées à cette fin ont fait l'objet de grands efforts et de l'attention la
plus soigneuse. Pour y réussir, il faut bien sûr dépouiller les gens de toute trace d'individualité
et les transformer en des collections de réactions identiques ; il faut les couper de tout ce qui a
fait d'eux des individus uniques, identifiables au sein de la société humaine. La pureté de
l'expérience serait compromise si l'on admettait même comme une lointaine possibilité que
ces spécimens d'homo sapiens aient pu exister en tant que véritables êtres humains.
À l'autre extrême de ces mesures et des expériences qui y sont liées, il y a les purges,
qui reviennent à intervalles réguliers et font des tortionnaires d'aujourd'hui les victimes de
demain. Il est décisif pour une purge que ses victimes n'offrent aucune résistance, acceptent
leur nouveau destin sans discuter, et coopèrent dans les procès à grand spectacle durant
lesquels elles renient leur vie passée. En confessant des crimes qu'elles n'ont jamais commis,
et que dans la plupart des cas elles n'auraient jamais commis, les victimes proclament
publiquement que ces gens que nous croyions connaître depuis tant d'années n'ont en réalité
jamais existé. Ces purges aussi sont une sorte d'expérience qui permet de vérifier si le
gouvernement peut réellement dépendre de la formation idéologique de sa bureaucratie, si la
coercition interne créée par l'endoctrinement correspond à la coercition externe de la terreur
qui contraint l'individu à participer sans discuter aux procès et ainsi à rester dans la ligne du
régime, quelque monstruosité qu'il puisse commettre. Une purge qui transforme
instantanément l'accusateur en accusé, le bourreau en victime, l'exécuteur en exécuté soumet
les gens à ce test. Les communistes « convaincus » qui ont disparu sans bruit par milliers dans
les camps de concentration de Staline parce qu'ils refusaient de passer aux aveux n'ont pas
passé le test, et seul un individu capable de le réussir appartient pleinement au système
totalitaire. Les purges servent aussi à débusquer précisément ces adhérents « convaincus » au
régime. Quelqu'un qui soutient une cause de sa propre volonté peut changer d'avis demain. Ce
n'est pas un membre fiable de l'équipe totalitaire. Les seuls qui soient vraiment fiables sont
ceux qui en savent suffisamment ou sont assez bien formés pour ne pas avoir d'opinion, et qui
en outre ne savent même plus ce que c'est que d'avoir une conviction. Les expériences des
purges ont montré que le type idéal de fonctionnaire totalitaire est celui qui fonctionne quoi
qu'il arrive, celui qui n'a aucune vie en dehors de sa fonction.
La terreur totalitaire, donc, n'est plus un moyen pour une fin ; c'est l'essence même d'un
gouvernement de ce type. Son objectif politique ultime est de créer et de maintenir une société
— qu'elle soit dominée par une race particulière ou qu'elle soit celle où les classes et les
nations n'existent plus –– dans laquelle chaque individu ne serait rien d'autre qu'un spécimen
de l'espèce. L'idéologie totalitaire conçoit cette espèce de la race humaine comme
l'incarnation d'une loi omniprésente et toute-puissante. Qu'elle soit perçue comme une loi de
la nature ou une loi de l'histoire, c'est en fait la loi d'un mouvement qui fait rage à travers
l'humanité, qui trouve son incarnation dans l'humanité et est constamment mis en action par
des dirigeants totalitaires. Les classes moribondes ou les races décadentes sur lesquelles le
jugement de l'histoire et de la nature est passé d'une manière ou d'une autre seront les
premières à être livrées à la destruction déjà décrétée pour elles. Les idéologies portées par les
gouvernements totalitaires avec une cohérence sans faille et sans précédent ne sont pas
totalitaires de façon inhérente et sont bien plus anciennes que les systèmes dans lesquels elles
ont trouvé leur pleine expression. Au sein de leur propre camp, Hitler et Staline ont souvent
été accusés de médiocrité, parce que aucun des deux n'a enrichi son idéologie d'un iota de
nouvelle absurdité. Mais c'est négliger le fait que ces politiciens, en suivant les prescriptions
de leur idéologie, n'ont pu s'empêcher de découvrir la véritable essence des lois du
mouvement dans la nature et dans l'histoire, mouvement qu'ils avaient pour tâche d'accélérer.
Si c'est la loi de la nature d'éliminer ce qui est nuisible et inapte à la vie, une politique raciale
logique et cohérente ne peut pas être bien servie par une unique éradication terroriste de
certaines races, car s'il se révélait impossible de trouver une nouvelle catégorie de parasites et
d'inaptes à la vie, cela signifierait la fin de la nature tout entière ou du moins la fin d'une
politique raciale qui cherche à servir une pareille loi de mouvement dans la nature. Ou, si c'est
la loi du mouvement de l'histoire que dans une guerre de classes, certaines classes doivent «
s'éteindre », ce serait la fin de l'histoire humaine si le gouvernement totalitaire ne parvenait
pas à découvrir une nouvelle classe à amener à son point d'extinction. En d'autres termes, la
loi du massacre, la loi par laquelle les mouvements totalitaires arrivent au pouvoir, demeure
effective en tant que loi des mouvements eux-mêmes ; et il en irait de même si l'extrêmement
improbable venait à se produire, c'est-à-dire s'ils atteignaient leur but d'amener toute
l'humanité sous leur emprise.

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