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Les germes d'une Internationale fasciste1

On entend de tous côtés des gens expédier le fascisme d'un cœur léger avec cette
remarque qu'il n'en restera rien que l'antisémitisme. Or, en matière d'antisémitisme, le monde
entier, Juifs compris, a bien sûr appris depuis longtemps à faire avec, de sorte que quiconque
s'en inquiète sérieusement de nos jours paraît un tantinet ridicule. Pourtant, l'antisémitisme est
incontestablement le caractère distinctif qui a donné au mouvement fasciste son attrait
international, et dont étaient équipés ses compagnons de route de toutes les classes et de tous
les pays. En tant que conspiration mondiale, le fascisme s'est fondé essentiellement sur
l'antisémitisme. Dire en conséquence que l'antisémitisme sera l'unique vestige du fascisme
revient ni plus ni moins à dire que c'est le fondement majeur de la propagande fasciste et l'un
des plus importants principes de l'organisation politique fasciste qui survivra.
C'est une réussite fort douteuse de la contrepropagande juive que d'avoir dénoncé les
antisémites comme de simples fêlés, et d’avoir ramené l’antisémitisme au niveau d’un banal
préjugé qui ne mérite même pas d'être discuté. Il en résulte que les Juifs n'ont jamais pris
conscience — pas même quand ils étaient déjà blessés à mort — qu'ils étaient entraînés dans
l'œil du cyclone des périls politiques, de notre temps. Du coup, les non-Juifs s'imaginent encore
qu'ils peuvent expédier l'antisémitisme avec quelques mots de sympathie. Les uns comme les
autres s'obstinent à confondre la version moderne de l'antisémitisme avec une simple
discrimination contre les minorités, sans même être rappelés à la réalité par cette réflexion que
l'antisémitisme a explosé de la façon la plus épouvantable dans un pays où il y avait
relativement peu de discrimination contre les Juifs, alors que dans d'autres pays, où régnait une
discrimination sociale bien plus active (aux Etats-Unis par exemple), il n'est pas devenu un
mouvement politique significatif.
En réalité, l'antisémitisme est l'un des plus importants mouvements politiques de notre
temps ; lutter contre lui est l'un des devoirs les plus vitaux de nos démocraties, et sa survivance
est l'un des signes les plus marquants des périls à venir. Pour le juger correctement, il faut se
souvenir que les premiers partis antisémites sur le continent s'étaient déjà fédérés dans les
années 1880 à un niveau international (contrairement à la pratique de tous les autres partis de
droite). En d'autres termes, l'antisémitisme moderne n'a jamais été une pure affaire de
nationalisme extrémiste : dès son origine, il a fonctionné comme une Internationale. Le manuel
de cette Internationale, après la dernière guerre, a été Les Protocoles des sages de Sion, diffusé
et lu dans tous les pays, qu'ils aient abrité beaucoup de Juifs, peu de Juifs, ou aucun. Ainsi,
pour citer un exemple peu connu, Franco fit traduire les Protocoles pendant la guerre civile

1
« The Seeds of a Fascist International », Jewish Frontier, juin 1945
d'Espagne, alors même que l'Espagne, du simple fait de son absence de Juifs, ne pouvait
raisonnablement se prévaloir d'un quelconque problème juif.
Les démonstrations répétées de la fausseté des Protocoles et les infatigables exposés de
sa véritable origine restent à peu près sans effet. Il est beaucoup plus utile d'expliquer non pas
ce que les Protocoles ont d'évident, mais bien plutôt ce qu'ils ont de mystérieux : pourquoi, en
dépit du fait manifeste qu'il s'agit d'un faux, les gens continuent à y croire. C'est là, et
uniquement là, qu'est la clé de la question que plus personne ne semble poser : pourquoi les
Juifs ont-ils été l'étincelle qui a permis au nazisme de s'embraser, et pourquoi l'antisémitisme a-
t-il été le noyau autour duquel le mouvement fasciste s'est cristallisé partout dans le monde ?
L'influence des Protocoles, même dans des pays dépourvus de tout problème juif, est une forte
preuve à l'appui de la thèse avancée dans les années 1930 par Alexander Stein (Adolf Hitler :
Schüler der Weisen von Zion) sans rencontrer le moindre écho : l'organisation des prétendus
Sages de Sion est le modèle de l'organisation fasciste, et les Protocoles recèlent en réalité les
principes adoptés par le fascisme pour s'emparer du pouvoir. Le secret du succès de ce faux n'a
donc pas été en premier lieu la haine des Juifs, mais plutôt une admiration sans bornes pour la
rouerie dont témoigne une technique d'organisation mondiale prétendument juive.
Outre le machiavélisme de bas étage des Protocoles, leur caractéristique essentielle, sur
le plan politique, est d'être par principe antinationaux : ils montrent comment la nation et l'État-
nation peuvent être subvertis ; ils ne visent pas la conquête d'un pays particulier, mais la
domination du monde entier ; enfin, la conspiration mondiale qu'ils décrivent s'appuie sur un
fondement ethnique et raciste, permettant à un peuple sans État ni territoire de dominer le
monde par le biais d'une société secrète.
Pour croire que les Juifs ont réellement utilisé un dispositif aussi ingénieux (beaucoup
de gens croient encore en la vérité essentielle des Protocoles, alors même qu'ils concèdent que
c'est un faux), il n'est nul besoin d'en savoir plus à leur propos que ceci : dispersés partout dans
le monde, ils ont réussi à persister pendant deux mille ans en tant qu'entité ethnique ; pendant
tout ce temps, ils ont joué un rôle nullement négligeable dans le gouvernement des États
nationaux par le biais d'une influence privée ; et ils sont liés au niveau international par les
affaires, la famille et la philanthropie. Il est difficile pour des peuples accoutumés à la politique
de comprendre qu'une si grande opportunité d'exercer le pouvoir politique n'ait jamais été
exploitée, ni même utilisée a minima pour des objectifs de défense. (La difficulté de cette
compréhension apparaîtra à tout Juif lisant attentivement Benjamin Disraeli, l'un des premiers
Européens cultivés à croire en une sorte de société secrète juive intervenant dans la politique
mondiale — et même à en être fier.) Cette petite quantité de faits connus de tous, y compris de
ceux qui n'ont jamais vu un Juif, suffit à donner aux Protocoles une plausibilité considérable,
suffisante en outre pour susciter une imitation de ce modèle dans une compétition imaginaire
pour la domination mondiale avec entre tous les peuples les Juifs.
Un élément des Protocoles plus important encore que la plausibilité de leur peinture des
Juifs, c'est ce fait extraordinaire qu'à leur propre façon de fêlés, ils touchent à un problème
politique absolument essentiel de notre temps. Leur teneur antinationale et leur antagonisme
semi-anarchiste vis-à-vis de l'Etat correspondent de façon remarquable aux développements
majeurs de l'époque moderne. En montrant qu'il est possible de saper l'Etat-nation, les
Protocoles indiquent simplement qu'ils voient en lui un colosse aux pieds d'argile, une forme
dépassée de concentration du pouvoir politique. Ils expriment en cela, à leur manière vulgaire,
ce que les partis et les hommes d'Etat impérialistes ont cherché assidûment à dissimuler depuis
la fin du XIXème siècle sous leur phraséologie nationaliste : la souveraineté nationale n'est
plus un concept politique opératoire, car il n'existe plus d'organisation politique capable de
représenter ou de défendre un peuple souverain à l'intérieur de ses frontières nationales. L'État-
nation, ayant perdu ses fondements mêmes, vit donc comme un mort vivant dont la fallacieuse
existence est artificiellement prolongée par des injections répétées d'expansion impérialiste.
La crise chronique de l'État-nation a pris un tour aigu juste après la fin de la Première
Guerre mondiale. L'échec patent de la tentative de réorganiser l'Europe orientale et du Sud-Est,
avec ses populations mêlées, sur le modèle des États-nations occidentaux, en a été un facteur
significatif. Plus le prestige de l'État-nation s'amenuisait, plus se renforçait l'intérêt populaire
pour les Protocoles. Au cours des années 1920, les masses ont commencé à éprouver une
appétence particulière pour tous les mouvements antinationaux. Le fait que, dans les années
1930, les mouvements fasciste et communiste aient été dénoncés dans tous les pays — à
l'exception de l'Allemagne, de l'Union soviétique et de l'Italie - comme des membres d'une
cinquième colonne, comme l'avant-garde de la politique extérieure des puissances étrangères,
loin de nuire à leur cause, l'a peut-être même aidée. Les masses connaissaient fort bien la
nature et l'objectif de ces mouvements ; mais personne ne croyait de toute façon en la
souveraineté nationale, et l'on tendait à préférer la propagande franchement antinationale de
ces nouvelles Internationales à un nationalisme démodé, jugé à la fois hypocrite et mou.
Le motif de la conspiration mondiale dans les Protocoles correspondait aussi, et
correspond encore, à la situation d'altération du pouvoir dans laquelle s'est menée la politique
au cours des dernières décennies. Il n'y a plus d'autres pouvoirs que des puissances mondiales,
et pas d'autres politiques de pouvoir que des politiques mondiales. Telles ont été les conditions
de la vie politique moderne du siècle passé, conditions auxquelles la civilisation occidentale a
toutefois trouvé une réponse adéquate. À une époque où la pleine information politique, qui a
nécessairement une portée mondiale, n'est accessible qu'aux seuls professionnels, et où les
hommes d'Etat n'ont trouvé pour modèle d'une politique mondiale que l'impasse de
l'impérialisme, c'est presque une évidence pour les autres - qui perçoivent vaguement notre
interdépendance mondiale mais sont incapables de pénétrer le fonctionnement réel de cette
relation universelle — d'accepter l'hypothèse à la fois simple et spectaculaire d'une
conspiration mondiale et d'une organisation secrète mondiale. Donc, s'ils sont sommés de
s'aligner eux aussi sur une autre organisation mondiale, censément secrète et en fait semi-
conspirationnelle, ils sont loin d'être rebutés par cette idée — ou même d'y voir quelque chose
qui sorte de l'ordinaire. Ils pensent à l'évidence que c'est la seule façon possible d'entrer dans
l'action politique.
Enfin, la conception d'une organisation mondiale dont les membres constituent une
entité ethnique dispersée partout sur la planète ne s'applique pas à la seule situation des Juifs.
Tant que la destinée des Juifs était une curiosité singulière, l'antisémitisme s'appuyait sur les
arguments classiques du XIXe siècle contre les intrus et se limitait à la peur de l'étranger
universel. En outre, aucun autre peuple ne se souciait vraiment de spéculer sur la façon dont les
Juifs avaient réussi à survivre sans État ni territoire. Mais depuis la dernière guerre, avec toutes
les questions des minorités et des sans-État qu'elle a suscitées presque tous les peuples
européens ont répété la démonstration juive que la nationalité, le lien à un peuple sans le
bénéfice d'une organisation politique, peut être maintenu sans Etat ni territoire. Ils sont donc
encore plus enclins qu'auparavant à accepter ces méthodes censées avoir préservé le peuple juif
pendant deux mille ans. Ce n'est pas un hasard si les nazis ont connu un tel succès auprès des
Allemands de l'étranger, et si les phases les plus caractéristiques de l'idéologie du national-
socialisme en tant que mouvement international ont été en réalité le fait des Auslands-
Deutschen2.

II

Ce n'est que lorsque le fascisme est compris comme un mouvement international


antinational qu'il devient possible de comprendre pourquoi les nazis, avec une froideur sans
précédent, sans se laisser distraire par une sentimentalité nationale ou de quelconques
scrupules humains sur le bien-être de leur peuple, ont laissé leur pays se transformer en un
champ de ruines. La nation allemande s'est effondrée avec son régime terroriste qui a duré
douze ans, et dont l'appareil politique a fonctionné sans faille jusqu'à la dernière minute. La
ligne de démarcation qui, pour les prochaines décennies, et peut-être plus longtemps encore,
divisera l'Europe plus durement que toutes les frontières nationales du passé, traverse le cœur
même de l'Allemagne.
L'opinion publique mondiale a du mal à comprendre cette mise en scène d'une
autodestruction. Celle-ci ne peut s'expliquer qu'en partie par les tendances nihilistes depuis
longtemps dénoncées du nazisme, par son idéologie de Götterdâmmerungs3 dont les
innombrables variations annoncent toutes un désastre cataclysmique en cas de défaite. Ce qui
reste inexpliqué, c'est que les nazis n'ont apparemment laissé aucun des pays occupés aussi
ravagé que l'Allemagne elle-même. C'est comme s'ils n'avaient maintenu leur machine
terroriste, et grâce à elle une résistance totalement inutile (du point de vue militaire), que pour
se donner tous les moyens de provoquer une destruction complète. Si l'on a raison de voir dans
la tendance purement destructrice du fascisme l'une des forces les plus actives du mouvement,
2
Les Allemands de l’étranger
3
« Crépuscule des dieux ». Il s'agit aussi du quatrième drame musical de Richard Wagner qui clôt le cycle de l'Anneau
des Nibelungen (N.d.É.).
il serait dangereusement trompeur de s'imaginer que ces pulsions destructrices ont culminé
dans un désir théâtral, suicidaire, dirigé contre le mouvement lui-même. Les nazis ont pu
planifier la complète destruction de l'Allemagne, ils ont pu calculer d'appauvrir tout le
continent européen en ruinant l'industrie allemande, ils ont pu espérer laisser aux Alliés le
fardeau et la responsabilité de gouverner un chaos ingouvernable, mais ils n'ont certainement
jamais souhaité liquider le mouvement fasciste4. Il est évident que, pour les nazis, une simple
défaite de l'Allemagne aurait signifié la ruine du mouvement fasciste ; mais d'autre part, la
complète destruction de l'Allemagne offre au fascisme l'opportunité de transformer le résultat
de cette guerre en une défaite purement temporaire du mouvement. En clair, les nazis ont offert
l'Allemagne en sacrifice à l'avenir du fascisme - bien que la question demeure, bien sûr, de
savoir si ce sacrifice sera «payant » à long terme. Toutes les discussions et tous les conflits
entre le parti et le haut commandement, entre la Gestapo et la Wehrmacht, entre les
représentants des prétendues classes domi nantes et les véritables chefs de la bureaucratie du
parti n'avaient pas d'autre objet que ce sacrifice qui était une nécessité aussi évidente pour les
stratèges politiques nazis qu'elle était inimaginable pour leurs compagnons de route militaires
et industriels.
De quelque manière qu'on évalue les chances de cette politique pour la survie de
l'Internationale fasciste, il est apparu nettement juste après l'annonce de la mort de Hitler que la
ruine de l'Allemagne, c'est-à-dire la destruction du plus grand et du plus puissant centre de
pouvoir du mouvement fasciste, ne signifiait en rien la disparition du fascisme de la scène
internationale. Nullement découragé par l'actuelle situation de pouvoir, le gouvernement
irlandais a exprimé sa sympathie au gouvernement allemand (qui n'a plus d'existence), alors
que le Portugal proclamait deux journées de deuil une initiative qui aurait été des plus
inhabituelles dans des circonstances ordinaires. Ce qui est frappant dans l'attitude de ces pays «
neutres », c'est qu'à une époque où il semble qu'on ne tienne rien à plus haut prix que la
puissance brute et la réussite pure, ils aient osé agir de façon si cavalière envers les grandes
puissances victorieuses. De Valera et Salazar ne sont pas des idiots donquichottesques. Ils
évaluent simplement la situation de façon tant soit peu différente et ne croient pas que la
puissance soit synonyme de force militaire et de capacité industrielle. Ils spéculent sur le fait
que le nazisme et tous les éléments idéologiques qui lui sont affiliés ont perdu une bataille,
mais pas la guerre. Et comme ils savent par expérience qu'ils ont affaire à un mouvement
international, ils ne considèrent pas la destruction de l'Allemagne comme un coup décisif.

4
Peu avant la défaite allemande, des rapports furent publiés indiquant que des gens nouveaux et inconnus avaient été
choisis pour organiser et diriger un mouvement fasciste clandestin. Il semble probable que Himmler et certains de ses
collaborateurs les plus proches avaient espéré entrer dans la clandestinité, conserver une direction illégale, et faire de Hitler un
martyr. Quoi qu'il en soit, la rapide capture par les Alliés des leaders de premier plan du parti et de la police indique que
quelque chose a cloché dans leur plan. Les événements des dernières semaines n'ont pas encore été éclaircis et ne le seront
peut-être jamais. L'explication la plus plausible, cependant, se trouve dans le rapport de la dernière réunion tenue par Hitler
immédiatement avant sa mort, au cours de laquelle il aurait affirmé qu'il n'était plus possible de se fier aux troupes SS.
III

C'est un aspect trop négligé de la propagande fasciste qu'elle ne se contentait pas de


mentir, mais envisageait délibérément de transformer ses mensonges en réalité. Ainsi, Das
Schwarze Korps ( Une publication nazie (N.d.É.) reconnaissait quelques années avant le début
de la guerre que les peuples étrangers ne croyaient pas réellement les nazis quand ils
prétendaient que tous les Juifs sont des mendiants et des vagabonds qui ne peuvent subsister
que comme des parasites sur l'économie des autres nations ; mais, prophétisait-il, l'opinion
publique étrangère aurait en l'espace de quelques années l'occasion de s'en convaincre, quand
les Juifs allemands auraient été poussés hors des frontières précisément comme un tas de
mendiants. Personne n'était préparé à ce type de fabrication d'une réalité menteuse. La
caractéristique essentielle de la propagande fasciste n'a jamais été ses mensonges, car le
mensonge est un caractère à peu près commun de la propagande, partout et en tous temps. Ce
qu'exploitait essentiellement cette propagande, c'était l'antique préjugé occidental qui confond
la réalité et la vérité, rendant ainsi « vrai » ce qui ne pouvait jusque-là être donné que comme
un mensonge. C'est pour cette raison que toute argumentation contre les fascistes — la
prétendue contre-propagande — est si profondément dépourvue de sens : c'est comme si l'on
débattait avec un meurtrier potentiel pour savoir si sa future victime est vivante ou morte, en
oubliant complètement que l'homme est capable de tuer et que le meurtrier, en tuant la
personne en question, peut à tout instant démontrer la justesse de son affirmation.
C'est donc dans cet esprit que les nazis ont détruit l'Allemagne — pour démontrer qu'ils
étaient dans le vrai : un atout qui peut se révéler d'une valeur inestimable pour leur activité
future. Ils ont détruit l'Allemagne pour démontrer qu'ils avaient raison de dire que le peuple
allemand luttait pour son existence même ce qui était au départ un parfait mensonge. Ils ont
institué le chaos pour démontrer qu'ils avaient raison de dire que l'Europe n'avait d'autre
alternative que la domination nazie ou le chaos. Ils ont fait traîner la guerre jusqu'à l'arrivée des
Russes sur l'Elbe et l'Adriatique pour donner à leurs mensonges sur le danger bolchevique un
fondement post facto dans la réalité. Ils espèrent bien sûr qu'à court terme, quand les peuples
du monde auront compris l'ampleur de la catastrophe européenne, leur politique se révélera
complètement justifiée.
Si le national-socialisme était vraiment par essence un mouvement national allemand —
comme l'a été par exemple le fascisme italien dans sa première décennie — il n'aurait guère à
gagner avec ce genre de preuves et d'arguments. Dans ce cas, seule la réussite serait une
démonstration décisive — et son échec en tant que mouvement national a été écrasant. Les
nazis eux-mêmes en sont parfaitement conscients, et ils se sont donc retirés voilà quelques
mois de l'appareil gouvernemental, séparant une fois de plus le parti de l'État et se débarrassant
ainsi de tous les éléments nationalistes chauvins qui les avaient rejoints en partie pour des
raisons opportunistes, en partie sur la base d'un malentendu. Mais les nazis savent aussi que
même si les Alliés étaient assez fous pour s'acoquiner avec de nouveaux Darlan, l'influence de
ces groupes resterait vaine, simplement parce que la nation allemande elle-même n'existerait
plus.
En réalité, depuis la fin des années 1920, le Parti national-socialiste n'était plus un parti
purement allemand, mais une organisation internationale ayant son siège en Allemagne. La fin
de la guerre lui a fait perdre la base stratégique et les équipements d'une machinerie étatique
particulière. Mais la perte d'un centre national n'a pas que des inconvénients pour la
continuation de l'Internationale fasciste. Libéré de tout lien national et des inévitables
préoccupations extérieures qui les accompagnent, les nazis peuvent tenter une fois encore de
s'organiser dans le monde de l'après-guerre sous la forme de cette véritable et pure société
secrète, dispersée partout dans le monde, qui a toujours été le modèle d'organisation auquel ils
aspiraient.
Ils y seront puissamment aidés par l'existence factuelle d'une Internationale communiste
en pleine expansion. Ils soutiennent depuis longtemps (et ces derniers mois leur propagande
s'est fondée uniquement là-dessus) qu'elle n'est rien d'autre que la conspiration juive mondiale
des Sages de Sion. Nombreux sont les gens qu'ils pourront convaincre que le seul moyen de
faire face à cette menace mondiale est de s'organiser sur le même mode. Le danger d'un tel
développement ne peut que s'accroître, dans la mesure où les démocraties continuent de
fonctionner sur la base de concepts purement nationaux, renonçant à toute stratégie
idéologique de guerre et de paix, et donnant donc l'impression qu'à l'opposé des Internationales
idéologiques, elles ne servent que les intérêts immédiats de peuples particuliers.
Dans cette entreprise, bien plus dangereuse qu'un simple mouvement de résistance de
caractère purement allemand, le fascisme trouvera extrêmement utile l'idéologie raciste qui
n'avait été développée dans le passé que par le national-socialisme. Il est déjà manifeste que les
problèmes coloniaux resteront sans solution, et qu'en conséquence les conflits entre peuples
blanc et de couleur — ce que l'on appelle les conflits raciaux — prendront de plus en plus
d'acuité. En outre, la compétition entre les nations impérialistes restera un caractère marquant
de la scène internationale. Dans ce contexte, les fascistes qui même dans leur version
allemande n'ont jamais identifié la race supérieure à une quelconque nationalité, mais parlaient
d'«aryens » en général, pourraient aisément devenir les instigateurs d'une stratégie unifiée de
Suprématie blanche capable de surenchérir sur n'importe quel groupe qui ne plaiderait pas en
faveur d'une égalité de droits inconditionnelle pour tous les peuples.
La propagande antijuive restera certainement l'un des premiers points d'attraction du
fascisme. Les terribles pertes des Juifs en Europe nous ont occulté un autre aspect de la
situation : bien que numériquement affaibli, le peuple juif émergera de la guerre bien plus
dispersé géographiquement qu'auparavant. Au contraire de l'époque qui a précédé 1933, il n'y a
quasiment plus d'endroit sur la terre où des Juifs ne vivent pas, en plus ou moins grand nombre,
mais toujours considérés avec une certaine méfiance par leur environnement non-juif.
En tant que contrepartie d'une Internationale fasciste aryenne, les Juifs, considérés
comme les représentants ethniques de l'Internationale communiste, sont peut-être encore plus
utiles aujourd'hui qu'autrefois. C'est particulièrement vrai pour l'Amérique du Sud, dont on
connaît suffisamment les puissants mouvements fascistes.
En Europe même, les opportunités pour une organisation fasciste internationale délivrée
des problèmes d'État et de territoire sont encore plus grandes. Les populations dites réfugiées,
issues des révolutions et des guerres de ces vingt dernières années, augmentent chaque jour.
Poussées hors de territoires où elles ne désirent pas ou ne peuvent pas retourner, ces victimes
de notre temps se sont déjà établies comme de petits fragments de groupes nationaux dans tous
les pays européens. La restauration du système national européen signifie pour ces petits
groupes une absence de droits qui fait apparaître les prolétaires du XIX e siècle comme des
privilégiés. Ils auraient pu devenir la véritable avant-garde d'un mouvement européen — et
beaucoup d'entre eux, en effet, ont joué un rôle de premier plan dans la Résistance ; mais ils
peuvent aussi être une proie facile pour d'autres idéologies susceptibles d'avoir un attrait
international. Les 250 000 soldats polonais qui ne se sont vu offrir d'autre solution que le statut
précaire de mercenaires sous commandement britannique pour l'occupation de l'Allemagne en
sont une parfaite illustration.
Même sans ces problèmes relativement nouveaux, la « restauration » serait
extrêmement dangereuse. Déjà, dans toutes les zones qui ne sont pas immédiatement sous
influence russe, les forces d'hier se sont remises en selle sans être particulièrement inquiétées.
Cette restauration, qui s'effectue par le biais d'une propagande chauviniste nationaliste
intensifiée, notamment en France, est en opposition ouverte avec les tendances et les
aspirations engendrées par les mouvements de résistance, qui étaient des mouvements
authentiquement européens. Ces aspirations ne sont pas oubliées, même si pendant un temps
elles ont été repoussées à l'arrière-plan par le soulagement de la libération et par les difficultés
de la vie quotidienne. Au début de la guerre, il était évident pour tout observateur de la
situation européenne, y compris pour les nombreux correspondants américains, qu'aucun
peuple en Europe n'était plus disposé désormais à entrer en guerre sur des conflits nationaux.
La résurrection de vieilles disputes territoriales peut assurer aux gouvernements victorieux de
brefs succès de prestige et donner l'impression que le nationalisme européen à l'ancienne, qui
seul pouvait offrir un fondement sûr pour une restauration, est revenu à la vie. Mais il se
révélera bientôt que tout ceci n'est qu'un bluff à court terme dont les nations se détourneront,
avec un fanatisme redoublé par leur amertume, au profit de ces idéologies capables de proposer
des solutions pseudo-internationales, c'est-à-dire le fascisme et le communisme.
Dans ces conditions, il peut se révéler avantageux pour les nazis de pouvoir opérer
partout à la fois en Europe, sans la contrainte d'être liés à un pays particulier ou de s'appuyer
sur un gouvernement particulier. N'ayant plus à se soucier du bien-être ou du malheur d'une
nation, ils pourraient prendre d'autant plus rapidement l'apparence d'un authentique mouvement
européen. Le danger existe que le nazisme parvienne à se poser comme l'héritier du
mouvement de résistance européen, en reprenant son slogan d'une fédération européenne et en
l'exploitant à ses propres fins. Il ne faut pas oublier que même lorsqu'il n'y avait plus l'ombre
d'un doute sur ce que pourrait être une Europe dirigée par les Allemands, le slogan d'une
Europe unie s'est révélé pour les nazis l'arme de propagande la plus efficace. Il a peu de
chances de perdre de son pouvoir dans l'Europe appauvrie de l'après-guerre, dirigée par des
gouvernements nationalistes. Tels sont, de façon générale, les périls de demain.
Incontestablement, le fascisme a été battu une fois, mais nous sommes loin d'avoir
complètement éradiqué ce mal suprême de notre temps. En effet, ses racines sont puissantes et
leurs noms sont l'antisémitisme, le racisme et l'impérialisme.