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Les techniques des sciences sociales et l'étude des camps de

concentration1

Chaque science s'appuie nécessairement sur quelques présupposés peu articulés,


élémentaires et axiomatiques, qui ne sont dévoilés et désavoués que lorsqu'on les confronte à
des phénomènes totalement inattendus qui ne peuvent plus être compris dans le cadre de leurs
catégories. Les sciences sociales et les techniques qu'elles ont mises au point au cours des cent
dernières années ne font pas exception à cette règle. J'entends soutenir dans cet article que
l'institution des camps de concentration et d'extermination c'est-à-dire les conditions
sociales qui régnaient en leur sein comme leur fonction dans l'appareil plus vaste des régimes
totalitaires — est très susceptible de devenir ce phénomène inattendu, cet obstacle sur la route
vers la compréhension adéquate de la politique et de la société contemporaines qui obligera
les spécialistes en sciences sociales et les chercheurs en histoire à reconsidérer leurs
présupposés fondamentaux, jamais remis en cause à ce jour, sur l'évolution du monde et le
comportement humain.
Derrière les évidentes difficultés à traiter un sujet où la simple énumération des faits
semble « excessive et non digne foi2 », et où les témoignages dont nous disposons viennent de
gens qui au cours de leur expérience même « n'ont jamais vraiment réussi » à se convaincre «
que c'était réel, que cela se passait vraiment ct que cc n'était pas un simple cauchemar 3», gît le
grave soupçon que, selon un jugement de bon sens, ni l'institution elle-même, ni ce qui se
passait derrière ses grilles soigneusement gardées, ni son rôle politique n'ont de sens. Si nous
supposons que la plupart de nos actions sont de nature utilitaire et que nos mauvaises actions
résultent d'une « exagération » de l'intérêt personnel, nous sommes forcés de conclure que
cette institution particulière du totalitarisme est au-delà de la compréhension humaine. Si,
d'autre part, nous faisons abstraction de tous les critères sur lesquels se fonde notre vie en
général, pour ne considérer que les extravagantes affirmations idéologiques de racisme dans
leur pureté logique, alors la politique d'extermination des nazis ne fait que trop de sens.
Derrière ses horreurs gît la même logique inflexible qui caractérise certains systèmes
paranoïaques où, une fois acceptée la première prémisse folle, tout le reste en découle par une
absolue nécessité. La folie de ces systèmes ne réside pas à l'évidence dans leur seul postulat,
mais dans leur logique même, qui procède sans aucun égard pour les faits et avec un parfait
dédain de la réalité, laquelle nous enseigne que quoi que nous entreprenions, nous ne pouvons
pas le mener à bien avec une perfection absolue. En d'autres termes, ce n'est pas seulement le
caractère non utilitaire des camps eux-mêmes — l'absurdité de « punir » des gens totalement
innocents, l'incapacité à les maintenir dans un état de santé suffisant pour leur extorquer un
travail profitable, la terreur superflue infligée à une population déjà totalement soumise ----
qui leur donne leurs qualités distinctives et perturbantes, mais leur fonction anti-utilitaire, le
fait que même les suprêmes nécessités des activités militaires n'ont pu interférer avec ces «

1
« Social Science Techniques an the Study of Concentration Camps », Jewish Social Studies, vol. 12, no 1, 1950, p. 49-64.
Une autre traduction en a été donnée par S. Courtine-Denamy en 1991.
2
« Si je devais énumérer ces horreurs dans mes propres termes, vous me trouveriez excessif et peu digne de foi »
(Justice Robert H. Jackson dans son discours d'ouverture au procès de Nuremberg). Voir Nazi Conspiracy and Aggression, t.
I, Washington, US Government Printing Office, 1946, p. 140.
3
Voir le récit de Bruno Bettelheim, « On Dachau and Buchenwald », ibid., t. VII, p. 824.
politiques démographiques ». C'est comme si les nazis avaient été convaincus qu'il était plus
important de faire tourner les usines d'extermination que de gagner la guerre4.
C'est dans ce cadre que l'adjectif « sans précédent 5 », appliqué la terreur totalitaire,
prend sa pleine signification. La route vers la domination totale passe par de nombreux stades
intermédiaires relativement normaux et parfaitement compréhensibles. Il n'est pas sans
précédent de déclarer une guerre agressive ; le massacre d'une population ennemie, ou même
d'un peuple simplement perçu comme hostile, apparaît comme une pure affaire de routine
dans le sanglant dossier de l'Histoire ; on a vu l'extermination des indigènes dans le processus
de colonisation et l'établissement de nouvelles colonies en Amérique, en Australie et en
Afrique ; l'esclavage est l'une des plus anciennes institutions du genre humain, et les travaux
forcés, auxquels recourt l'Etat pour l'accomplissement de travaux publics, étaient l'un des
piliers de l'Empire romain. Même la prétention à dominer le monde, un classique dans
l'histoire des rêves politiques, n'est pas le monopole de gouvernements totalitaires et peut
encore s'expliquer par une avidité pour le pouvoir poussée à l'extrême. Tous ces aspects de la
domination totalitaire, si hideux et criminels soient-ils, ont une chose en commun qui les
distingue du phénomène qui nous intéresse ici : à la différence des camps de concentration, ils
témoignent d'un objectif défini et ils bénéficient aux dominants de la même façon qu'un
cambriolage ordinaire bénéficie au cambrioleur. Les motifs sont clairs et les moyens
d'atteindre le but sont utilitaires au sens courant du terme. L'extraordinaire difficulté qui se
présente à nous quand nous tentons de comprendre l'institution du camp de concentration et
de la faire entrer dans l'histoire humaine est précisément l'absence de ces critères utilitaires
absence responsable plus que tout le reste du curieux parfum d'irréalité qui entoure cette
institution et tout ce qui s'y rapporte.
Pour comprendre plus clairement la différence entre le compréhensible et
l'incompréhensible, c'est-à-dire entre les données qui répondent aux concepts et aux
techniques de recherche scientifiques communément acceptés, et celles qui font exploser tout
ce cadre de référence, il peut être utile de rappeler les différents stades par lesquels est passé
l'antisémitisme depuis le moment de la prise du pouvoir par Hitler en 1933 jusqu'à la création
des usines de mort au milieu de la guerre. L'antisémitisme en soi a une histoire si longue et si
sanglante que le fait même que les usines de mort aient été essentiellement nourries avec du «
matériel » juif a quelque peu oblitéré la singularité de cette « opération ». L'antisémitisme
nazi a montré en outre une absence presque frappante d'originalité ; il ne contenait pas un seul
élément, ni dans son expression idéologique, ni dans son application à la propagande, qui
n'aurait pu se retrouver dans un mouvement précédent et qui ne constituait pas déjà un cliché
de la littérature sur la haine des Juifs avant qu'on ait jamais entendu parler des nazis. Les lois
antijuives de l'Allemagne hitlérienne des années 1930, qui ont culminé dans les lois de
Nuremberg en 1935, étaient nouvelles pour le XIXè et le XXe siècle ; elles n'avaient rien de
nouveau en tant qu'objectif avoué des partis antisémites partout en Europe, et rien de nouveau
pour l'histoire juive. L'impitoyable élimination des Juifs de l'économie allemande entre 1936
et 1938, comme les pogroms de novembre 1938, restaient de l'ordre de ce que l'on pouvait
attendre si un parti antisémite gagnait le monopole du pouvoir dans un pays européen. L'étape
suivante, la création de ghettos en Europe orientale et la concentration de tous les Juifs à
l'intérieur dans les premières années de la guerre, ne pouvait guère surprendre un observateur
attentif. Tout cela apparaissait hideux et criminel, mais entièrement rationnel. Les lois
antijuives en Allemagne visaient à satisfaire des revendications populaires, l'élimination des
4
Goebbels rapporte ceci dans son Journal à la date de mars 1943 « Le Führer est content A que les Juifs aient été […]
évacués de Berlin. Il a raison de dire que la guerre nous a permis de résoudre toute une série de problèmes qui n'auraient
jamais pu être résolus en temps normal. Les Juifs seront certainement les perdants de cette guerre quoi qu'il arrive. » ( The
Goebbels Diaries 1942-1943, Louis P. Lochner (éd.), New York, Doubleday, 1948, p. 314).
5
Robert H. Jackson, Nazi Conspiracy,
Juifs de professions surpeuplées semblait destinée à faire de la place pour une génération
d'intellectuels gravement sous-employés ; l'émigration forcée, avec tout son corollaire de vols
purs et simples après 1938, était calculée pour répandre l'antisémitisme partout dans le
monde, comme l'indiquait succinctement un mémorandum des Affaires étrangères allemandes
à tous ses responsables à l'étranger6 ; l'enfermement des Juifs dans les ghettos d'Europe
orientale, suivi de la distribution de leurs possessions à la population indigène, semblait un
merveilleux stratagème politique pour gagner les vastes segments antisémites des peuples
d'Europe orientale, pour les consoler de la perte de leur indépendance politique tout en les
effrayant par l'exemple d'un peuple livré à un sort bien pire que le leur. On pouvait encore
s'attendre, en sus de ces mesures, à un régime de famine d'un côté et de travail forcé de l'autre
pendant la guerre ; en cas de victoire, toutes ces mesures apparaîtraient comme des préparatifs
pour le projet annoncé d'établir une réserve juive à Madagascar 7. En fait, de telles mesures (et
non les usines de mort) étaient attendues non seulement par le monde extérieur et le peuple
juif lui-même, mais par les agents les plus haut placés de l'administration des territoires
orientaux occupés, par les autorités militaires et même par des responsables de haut rang dans
la hiérarchie du parti nazi8.
Ni le sort des Juifs en Europe ni la création des usines de mort ne peuvent s'expliquer
ou se comprendre pleinement en termes d'antisémitisme. Ces deux éléments transcendent
aussi bien le raisonnement antisémite que les motifs politiques, sociaux et économiques qui
sous-tendent la propagande des mouvements antisémites. L'antisémitisme n'a fait que préparer
le lancement de l'extermination des peuples avec celui du peuple juif. Nous savons à présent
que ce programme d'extermination n'avait pas empêché Hitler de planifier la liquidation de
vastes sections du peuple allemand9.
Les nazis eux-mêmes, ou plutôt cette section du parti nazi qui, sous l'inspiration de
Himmler et avec l'aide des troupes SS, lança en réalité les politiques d'extermination, ne
6
La circulaire de janvier 1939 du ministère des Affaires étrangères à toutes les autorités allemandes à l'étranger sur « la
question juive comme facteur dans la politique étrangère allemande pour l'année 1938 » affirmait : « Le mouvement
d'émigration de 100 000 Juifs a déjà suffi à éveiller l'intérêt, voire la compréhension de nombreux pays sur le danger juif.
Nous pouvons estimer que la question juive s'élargira à un problème de politique internationale quand un grand nombre de
Juifs d'Allemagne, de Pologne, de Hongrie et de Roumanie seront expédiés. t...] L'Allemagne est très intéressée à poursuivre
la dispersion des Juifs C...] l'afflux de Juifs dans toutes les parties du monde suscite l'opposition de la population du monde
et constitue donc la meilleure propagande pour la politique juive allemande. Plus les Juifs immigrants sont pauvres, et donc
plus ils sont un embarras pour le pays qui les absorbe, plus fortement ce pays réagira. » Voir ibid., t. VI, p. 87 sq.
7
Ce projet fut propagé par les nazis au début de la guerre. Alfred Rosenberg annonça dans un discours du 15 janvier 1939
que les nazis demanderaient que « ces peuples bien disposés envers les Juifs, surtout les démocraties occidentales qui ont
tellement d'espace [ ...] établissent un secteur ou une zone en dehors de la Palestine pour les Juifs, afin bien sûr d'y établir une
réserve juive, et non un État juif » (ibid., t. VI, p. 93).
8
Il est très intéressant de voir dans les documents nazis publiés dans Nazi Conspiracy and Agression et Trial of the Major
War Criminals (Nuremberg, 1947), combien peu de gens dans le Parti nazi lui-même étaient préparés à la politique
d'extermination. L'extermination fut toujours menée par les troupes SS, à l'initiative de Himmler et de Hitler, en dépit des
protestations des autorités civiles et militaires. Alfred Rosenberg, chargé de l'administration des territoires russes occupés, se
plaignait en 1942 que « les nouveaux plénipotentiaires en chef [c'est-à-dire les officiers SS] entrepre[nnent] de se charger
d'actions directes dans les territoires de l'Est occupé, négligeant les dignitaires appointés par le Führer lui-même » [c'est-à-
dire les responsables nazis en dehors des SS] (voir Nazi Conspiracy, op. cit., t. IV, p. 65 sq.). Des rapports sur la situation en
Ukraine lors de la chute en 1942 (ibid., t. III, p. 83 sq) montrent clairement que ni la Wehrmacht ni Rosenberg ne
connaissaient les plans de dépopulation de Hitler et de Himmler. Hans Frank, gouverneur général de Pologne, osa même dire
en septembre 1943, alors que la plupart des cadres du parti avaient été amenés à la soumission par la terreur, lors d'un
meeting du Kriegswirtschaftsstabes und des Verteidigungsauschusses : « Sie kennen ja die torichte Einstellung der
Mindenvertigkeit der uns unterworfenen Volker, und zwar in einem Augenblick, in welchem die Arbeitskraft dieser Volker
eine der wesentlichsten Potenzen unseres Siegringens darstellt » (Trial of the Major War Criminals, t. XXIX, p. 672).
9
Lors d'une discussion à son quartier général sur les mesures à mettre en œuvre après la fin de la guerre, Hitler proposa une
loi de santé nationale : « Après un examen national aux rayons X, le Führer devra recevoir une liste des personnes malades,
notamment celles qui souffrent de maladies des poumons et du cœur. Sur la base de la nouvelle loi de santé publique du Reich,
[...] ces familles ne pourront plus être a u contact du public et ne seront plus autorisées à avoir d'enfants. Ce qui arrivera à ces
familles sera l'objet d'un ordre ultérieur du Führer » (Nazi Conspiracy, op. cit., t. VII, p. 175 [non daté]).
doutaient pas qu'ils étaient entrés dans un tout autre domaine d'activités, qu'ils étaient en train
de faire quelque chose que même leurs pires ennemis ne s'attendaient pas à les voir faire. Ils
étaient persuadés que l'une des meilleures chances de succès de cette entreprise tenait à
l'extrême improbabilité que quiconque dans le monde extérieur puisse croire à sa réalité 10. Car
la vérité, c'est qu'alors que toutes les autres mesures antijuives faisaient du sens et étaient
susceptibles de bénéficier à leurs auteurs d'une façon quelconque, les chambres à gaz ne
bénéficiaient à personne. Les déportations elles-mêmes, durant une période de pénurie aiguë
de matériel roulant, la construction d'usines coûteuses, l'emploi d'une main-d'œuvre, si
nécessaire alors à l'effort de guerre, leur effet démoralisant sur les forces militaires allemandes
et sur la population des territoires occupés tout cela interférait de façon désastreuse avec la
guerre à l'est, comme ne cessaient de le souligner les autorités militaires et les responsables
nazis qui protestaient contre les troupes SS11.
Mais ces considérations n'étaient pas simplement négligées par ceux qui s'étaient
donné à eux-mêmes la charge de l'extermination. Même Himmler savait qu'à une époque de
pénurie critique de main-d'œuvre, il éliminait une grande quantité de travailleurs qui auraient
pu au moins travailler à mort au lieu d'être tués sans aucun objectif productif. Et son bureau
publiait un ordre après l'autre avertissant le commandement militaire et les responsables de la
hiérarchie nazie qu'aucune considération économique ou militaire ne devait interférer avec le
programme d'extermination12 .
Les camps d'extermination apparaissent dans le cadre de la terreur totalitaire comme la
forme la plus extrême des camps de concentration. L'extermination concerne des êtres
humains qui dans la pratique sont déjà « morts ». Les camps de concentration existaient bien
avant que le totalitarisme n'en ait fait une institution centrale de gouvernement 13. Ils ont
toujours été caractérisés par le fait qu'ils n'étaient pas des institutions pénales et que leurs
prisonniers n'étaient accusés d'aucun crime, mais qu'ils étaient destinés à traiter des «
éléments indésirables » en général, c'est-à-dire des gens qui pour une raison ou une autre
étaient privés de leur identité judiciaire et de leur juste place dans le cadre légal du pays où ils
se trouvaient vivre. Il est intéressant de noter que les camps de concentration totalitaires
avaient d'abord été établis pour des gens qui avaient commis un « crime », c'est-à-dire le
crime d'opposition au régime en place, mais qu'ils commencèrent à prendre de l'ampleur alors
que l'opposition politique faiblissait et se généralisèrent quand le réservoir de gens
authentiquement hostiles au régime était épuisé. Les premiers camps nazis étaient certes durs,
mais ils étaient parfaitement compréhensibles : ils étaient dirigés par les SA avec des
méthodes bestiales et avaient pour but évident de semer la terreur, de tuer les politiciens
connus, de priver l'opposition de ses leaders, d'effrayer suffisamment les futurs leaders pour
10
« Imaginez seulement que ces événements soient connus de l'autre côté et exploités par lui. Le plus probable est que
cette propagande n'aurait aucun effet, parce que les gens qui l'entendraient et la liraient ne seraient tout simplement pas
disposés à le croire. » Issu d'un rapport secret concernant le meurtre de 5 000 Juifs en juin 1943 (ibid., t. I, p. 1001).
11
Il faut noter que les protestations des autorités militaires étaient moins fréquentes et moins violentes que celles des anciens
membres du parti. En 1942, Hans Frank affirmait avec emphase que la responsabilité de l'annihilation des Juifs revenait aux
« hautes sphères ». Et il poursuivait en disant : « J'ai pu démontrer l'autre jour [...] que [l'interruption d'un grand programme
de construction] n'aurait pas eu lieu si les milliers de Juifs qui y travaillaient n'avaient pas été déportés ». En 1944, il se
plaint à nouveau en ces termes : « une fois que nous aurons gagné la guerre, en ce qui me concerne, on peut bien faire des
conserves des Polonais, des Ukrainiens et de tous les autres qui se promènent par ici... » (ibid., t. IV, p. 902 et 917). Lors
d'une réunion officielle à Varsovie en janvier 1943, le secrétaire d'État Kruger énonça la préoccupation des forces
occupantes : « les Polonais disent : quand les Juifs auront été détruits, ils emploieront les mêmes méthodes pour faire sortir
les Polonais de ce territoire et les liquider exactement comme les Juifs ». C'était en effet la prochaine étape envisagée, ce qui
ressort clairement d'un discours de Himmler à Cracovie en mars 1942 (ibid., t. IV, p. 916, et t. 111, p. 640 Sq).
12
Il fallut sans cesse répéter à partir de 1941 que « les considérations économiques doivent fondamentalement reste r
ignorées dans le règlement de la question [juive] » (ibid., t. VI, p. 402).
13
Les camps de concentration apparurent pour la première fois pendant la guerre des Boers, et le concept de « détention
préventive » fut d'abord utilisé en Inde et en Afrique du Sud.
qu'ils se tiennent tranquilles, et de satisfaire le désir des SA de se venger non seulement de
leurs opposants immédiats, mais aussi des membres des classes supérieures. A cet égard, la
terreur des SA constituait un clair compromis entre le régime, qui ne souhaitait pas à l'époque
perdre ses puissants protecteurs industriels, et le mouvement, qui avait été dressé à attendre
une véritable révolution. La pacification complète de l'opposition antinazie semble avoir été
atteinte en janvier 1934 ; telle était du moins l'opinion de la Gestapo elle-même et des
responsables nazis de haut rang14. En 1936, le nouveau régime s'était gagné la sympathie de
l'écrasante majorité des gens : le chômage était éradiqué, le niveau de vie des basses classes
montait régulièrement, et les sources les plus puissantes de ressentiment social avaient été
asséchées. En conséquence, la population des camps de concentration atteignit son étiage le
plus bas, pour la simple raison qu'il n'existait plus d'opposition active, ni même suspectée, à
expédier en « détention préventive ».
C'est après 1936, c'est-à-dire après la pacification du pays, que le mouvement nazi se
fit plus radical et plus agressif sur la scène nationale et internationale. Moins le nazisme
rencontrait d'ennemis en Allemagne, plus d'amis il gagnait à l'étranger, et plus le « principe
révolutionnaire » devint intolérant et extrémiste 15. Les camps de concentration
recommencèrent à gonfler en 1938 avec l'arrestation en masse de tous les Juifs allemands de
sexe masculin lors des pogroms de novembre ; mais ce développement avait déjà été annoncé
par Himmler en 1937, dans un discours devant l'état-major de la Reichswehr où il expliquait
qu'il faudrait compter avec « un quatrième théâtre d'opérations en cas de guerre, l'Allemagne
intérieure16 ». Ces « craintes » ne correspondaient à rien de réel, et le chef de la police
allemande le savait mieux que quiconque. Quand la guerre éclata un an plus tard, il ne
chercha même pas à sauver les apparences en assignant ses troupes SS à des tâches de police
en Allemagne : il les envoya aussitôt dans les territoires de l'Est, où elles arrivèrent une fois
les opérations militaires achevés avec succès, afin d'entreprendre l'occupation des pays
vaincus. Plus tard, quand le parti eut décidé de placer toute l'armée sous son contrôle exclusif,
Himmler n'hésita pas à envoyer ses compagnies SS sur le front.
Mais la tâche principale des SS était et demeura même pendant la guerre le contrôle et
l'administration des camps de concentration, d'où les SA furent totalement éliminés. (Il fallut
attendre les dernières années de la guerre pour voir les SA jouer à nouveau un rôle mineur
dans le système des camps, mais ils étaient alors sous la supervision des SS.) C'est ce type de
camp de concentration, plutôt que sa forme précédente, qui nous frappe comme un
phénomène nouveau et à première vue incompréhensible.
Seule une fraction des prisonniers de ces nouveaux camps, en général des survivants
des guerres précédentes, pouvaient être considérés comme des opposants au régime. Ces
camps contenaient un bien plus grand pourcentage de criminels, envoyés là après avoir purgé
leur peine de prison, et d'éléments dits asociaux — homosexuels, vagabonds, tire-au-flanc,
etc. L'écrasante majorité des gens qui formaient la population des camps était complètement
innocente du point de vue du régime, totalement inoffensive à tous égards, et n'était coupable
ni de convictions politiques ni d'actes criminels.
14
En 1934, le Reichsminister de l'Intérieur, Wilhelm Frick, un vieux membre du parti, tenta de publier un décret « déclarant
que, "au vu de la situation nationale en voie de stabilisation", et pour "réduire les abus liés à l'application de la détention
préventive", "le Reichsminister avait décidé" de mettre des restrictions à l'exercice de la détention préventive ». Voir ibid., t.
II, p. 259 ; voir aussi t. VII, p. 1099. Ce décret ne fut jamais publié et la pratique de la « détention préventive » s'accrut
considérablement en 1934. Selon une déclaration sous serment de Rudolf Diels, ancien chef de la police politique à Berlin
agissant comme chef de la Gestapo en 1933, la situation politique s'était totalement stabiliSée en janvier 1934 (ibid., t. V, p.
205).
15
Selon les termes de Wilhelm Stuckart, ministre de l'Intéreur (ibid., t. VIII, p. 738).
16
Voir Heinrich Himmler, « On Organization and Obligation of the SS and the Police », National-politischer Lehrgang der
Wehrmacht vom 15-23 Januar 1937 (réservé aux Forces armées), traduit dans Nazi Conspiracy, op. cit., t. IV, p. 616 sq.
Une seconde caractéristique des camps, tels qu'ils avaient été établis par Himmler sous
la domination SS, était leur nature permanente. Par rapport à Buchenwald, qui en 1944
abritait plus de 80 000 prisonniers, tous les camps précédents perdent leur signification 17. Plus
évident encore est le caractère permanent des chambres à gaz, dont l'appareillage coûteux fit
quasiment une nécessité de la chasse au nouveau « matériel » pour la fabrication de cadavres.
Le nouveau type d'administration des camps n'était pas moins important pour le
développement de la société concentrationnaire. La cruauté des SA que l'on avait autorisés à
sombrer dans la folie et à tuer tous ceux qu'ils voulaient, fut remplacée par un pourcentage de
morts régulé18 et une organisation fortement structurée, calculée non pas tant pour infliger la
mort que pour placer la victime dans un état permanent d'agonie. De grandes sections de
l'administration interne étaient laissées aux prisonniers eux-mêmes, contraints de maltraiter
leurs codétenus de la même façon que les SS. À mesure que le temps passait et que le système
s'affermissait, la torture et les mauvais traitements devinrent de plus en plus la prérogative des
Kapos. Ces mesures n'étaient pas accidentelles et ne tenaient pas à l'accroissement en taille
des camps. Dans bien des cas, les SS reçurent expressément l'ordre de ne faire procéder aux
17
Le tableau suivant montre l'expansion numérique et le taux de mortalité du camp de Buchenwald durant les années
1937-1945. Il a été compilé à partir de plusieurs listes, indiquées in ibid., t. IV
p. 800 sq. :

Note 1 : C'étaient bien sûr des Juifs pour la plupart.


Note 2 : Le total des décès est certainement plus élevé et est estimé à 50 000.
Note 3 : Ce chiffre montre l'afflux de prisonniers issus des territoires orientaux occupés.
Note 4 : La différence entre les arrivées et la force du camp, ou entre Haut et Bas, n'indique plus les libérations, mais les
transports vers d'autres camps ou vers des camps d'extermination.
Note 5 : Pour les trois premiers mois de 1945.
Note 6 : Force du camp au moment de la libération.
18
Voici un extrait d'une lettre datée de décembre 1942 d u Bureau central SS de l'administration économique à tous les
commandants de camp : « C...] une compilation des arrivées et des départs actuels dans tous les camps de concentration C...]
révèle que sur 130 000 arrivés, environ 70 000 sont morts.
Avec un taux de mortalité aussi élevé, le nombre de prisonniers ne peut jamais revenir au chiffre ordonné par le
Reichsführer des SS. [ ...J Le Reichsführer a ordonné que le taux de mortalité soit absolument réduit. » (ibid., t. IV, annexe
II).
exécutions que par les prisonniers. De même, le meurtre de masse, sous forme de gazages
mais aussi d'exécutions de masse dans les camps ordinaires, devint aussi mécanisé que
possible19. Le résultat en fut que la population dans les camps SS vivait bien plus longtemps
que dans les camps précédents ; on a l'impression que les nouvelles vagues de terreur ou de
déportation vers les camps d'extermination ne survenaient que quand de nouveaux
approvisionnements en matériel étaient assurés.
L'administration fut remise entre les mains de criminels qui formèrent l'aristocratie
incontestée du camp jusqu'au moment où, au début des années 1940, Himmler céda à
contrecœur aux pressions extérieures et autorisa l'exploitation des camps pour du travail
productif. Dès lors, les prisonniers politiques, qui étaient souvent les plus anciens détenus,
furent promus à la position d'élite du camp, les SS ayant rapidement découvert qu'il était
impossible d'obtenir un travail quelconque dans les conditions chaotiques de l'ancienne
aristocratie de criminels. En aucun cas l'administration ne fut placée entre les mains des
groupes les plus vastes, et à l'évidence les plus inoffensifs, de prisonniers totalement
innocents. Au contraire, cette catégorie appartint toujours au plus bas niveau de la hiérarchie
sociale des camps, souffrit des plus lourdes pertes et fut la plus exposée à la cruauté. En
d'autres termes, dans un camp de concentration, il valait bien mieux être un meurtrier ou un
communiste qu'un simple Juif, Polonais ou Ukrainien.
Quant aux gardiens SS eux-mêmes, nous devons hélas écarter l'idée qu'ils constituaient
une sorte d'élite négative de criminels, de sadiques et de demi-fous ce qui est largement vrai
des anciennes sections de SA qui étaient volontaires pour servir dans les camps. Toutes les
preuves pointent vers le fait que les SS en charge étaient des hommes tout à fait normaux ;
leur sélection s'effectuait selon toutes sortes de principes fantaisistes 20, dont aucun ne pouvait
assurer la sélection d'hommes particulièrement cruels ou sadiques. En outre, l'administration
des camps était dirigée de telle sorte qu'il semble hors de doute que de bas en haut du
système, les prisonniers accomplissaient les mêmes « tâches » que leurs propres gardiens.
Le plus difficile à imaginer et le plus horrible à comprendre est peut-être l'isolement
complet des camps par rapport au monde environnant, comme si les camps et leurs
prisonniers ne faisaient plus partie du monde des vivants. Cet isolement, déjà caractéristique
de toutes les formes précédentes de camps de concentration, mais porté à la perfection
uniquement sous les régimes totalitaires, ne peut pas se comparer à l'isolement des prisons,
des ghettos ou des camps de travail forcé. Les prisons ne sont jamais totalement à l'écart de la
société, dont elles forment une partie importante, ni des lois et des contrôles que la société
exerce sur elles. Le travail forcé, comme les autres formes d'esclavage, n'implique pas une
ségrégation absolue ; les travailleurs, du fait même qu'ils travaillent, sont en contact constant
avec le monde qui les entoure, et les esclaves n'ont jamais été réellement éliminés de la
société. Les ghettos de type nazi sont ce qui se rapproche le plus de l'isolement des camps de
concentration ; mais c'étaient des familles, et non des individus, qui y étaient mises à l'écart,
de sorte qu'elles constituaient une sorte de société fermée où une apparence de vie normale se
poursuivait, et où il existait suffisamment de relations sociales pour créer au moins une image
d'identité et d'appartenance commune.
19
Ernest Feder, dans un « Essai sur la psychologie de la Terreur », publié dans Synthèses (Bruxelles, 1946) mentionne
un ordre des SS de tuer chaque jour plusieurs centaines de prisonniers de guerre russes en les abattant à travers un trou, sans
voir la victime.
20
Himmler décrivait ses méthodes de sélection (ibid.) comme suit : « je n'acceptais pas les gens en dessous de 1 m 70
[…] parce que je sais que les gens qui ont atteint une certaine taille doivent posséder à un certain degré le sang désiré ». Il se
faisait aussi remettre des photographies des candidats, qui étaient priés de remonter dans leur généalogie jusqu'en 1750, de
n'avoir dans leur famille aucun membre ayant une mauvaise réputation politique, de « se procurer des pantalons et des bottes
noires sur leurs propres deniers » et, enfin, de se présenter devant une commission raciale.
Rien de tout cela n'est vrai des camps de concentration. De l'instant de son arrestation,
plus personne dans le monde extérieur n'était censé entendre à nouveau parler du prisonnier ;
c'était comme s'il avait disparu de la surface de la terre, et il n'était même pas déclaré mort.
L'ancienne habitude des SA d'informer la famille de la mort d'un prisonnier au camp en lui
expédiant un cercueil en zinc ou une urne fut abolie et remplacée par de strictes instructions
précisant que « les tiers (doivent être laissés) dans l'incertitude quant au sort des prisonniers.
[...] Cela inclut aussi le fait que les parents puissent être laissés dans l'ignorance quand ces
prisonniers meurent dans les camps de concentration21 ».
Le but suprême de tous les gouvernements totalitaires n'est pas seulement l'ambition à
long terme, ouvertement reconnue, de dominer le monde, mais aussi la tentative jamais
reconnue mais immédiatement mise en pratique de la domination totale de l'homme. Les
camps de concentration sont les laboratoires de l'expérience de la domination totale, car la
nature humaine étant ce qu'elle est, ce but ne peut être atteint que dans les circonstances
extrêmes d'un enfer créé par l'homme. La domination totale est atteinte quand la personne
humaine, qui est toujours un mélange spécifique de spontanéité et de conditionnement, a été
transformée en un être totalement conditionné dont les réactions peuvent être calculées même
quand il est conduit à une mort certaine. Cette désintégration de la personnalité se poursuit à
travers différents stades, dont le premier est le moment de l'arrestation arbitraire, quand la
personne juridique est en cours de destruction, non du fait de l'injustice de l'arrestation, mais
du fait que celle-ci n'a strictement aucun lien avec les actes ou les opinions de cette personne.
Le second stade de la destruction concerne la personnalité morale et il est atteint en isolant les
camps de concentration du monde, ce qui rend le martyre dépourvu de sens, vide et ridicule.
Le dernier stade est la destruction de l'individualité elle-même, qui est infligée par la
permanence et l'institutionnalisation de la torture. Le résultat final est la réduction des êtres
humains au plus petit dénominateur commun possible de « réactions identiques ».
C'est une société de tels êtres humains, chacun à un stade différent sur la voie qui le
conduit à devenir un paquet de réactions prévisibles, que les sciences sociales sont appelées à
traiter quand elles tentent d'étudier les conditions sociales qui prévalent dans les camps. C'est
dans cette atmosphère que se produit l'amalgame des criminels, des opposants politiques et
des gens « innocents », que les classes dirigeantes montent et chutent, que les hiérarchies
internes émergent et disparaissent, que l'hostilité contre les gardiens SS ou l'administration du
camp laisse place à la complicité, que les prisonniers assimilent le point de vue sur la vie de
leurs persécuteurs, même s'il est rare que ces derniers tentent de les endoctriner 22.
L'atmosphère d'irréalité qui entoure l'expérience de l'enfer, si fortement ressentie par les
prisonniers eux-mêmes, et qui fait oublier aux gardiens, mais aussi aux prisonniers, qu'un
meurtre est en train d'être commis quand quelqu'un ou une masse de gens sont tués, est un
handicap aussi fort pour une approche scientifique que le caractère non utilitaire de
l'institution. Seuls des gens qui, pour une raison ou une autre, n'étaient plus guidés par des
motifs communs d'intérêt personnel et par le sens commun pouvaient se laisser aller à un
fanatisme de convictions pseudo-scientifiques (les lois de la vie ou de la nature) qui étaient à
l'évidence contreproductives pour tout objectif pratique (gagner la guerre ou exploiter la
main-d'œuvre). « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible », disait l'un des
survivants de Buchenwald23. Les chercheurs en sciences sociales, étant des hommes normaux
21
Voir Nazi Conspiracy, op. cit., t. VII, p. 84 sq. L'un des nombreux ordres interdisant de fournir des informations sur
l'endroit où se trouvaient les prisonniers en donnait l'explication suivante : « L'effet dissuasif de ces mesures tient au fait (a)
de permettre de faire disparaitre l'accusé sans laisser de traces, (b) et que donc aucune information ne puisse être donnée sur
leur lieu de séjour et sur leur sort » (ibid., t. I, p. 146)
22
Sous le régime de Himmler, « tout type d'instruction ayant une base idéologique » était expressément interdite.
23
David Rousset, L'Univers concentrationnaire, Paris, Editions du Pavois, 1946.
auront bien du mal à comprendre que des limites considérées en général comme inhérentes à
la condition humaine ont pu être franchies, que des modèles de comportement et des
motivations qui sont en général attribués non pas à la psychologie d'une nation ou d'une classe
spécifique à un moment spécifique de son histoire, mais à la psychologie humaine en général,
ont été abolis ou ont joué un rôle tout à fait secondaire, que des nécessités objectives conçues
comme des ingrédients de la réalité elle-même, auxquelles il semble une simple question de
santé mentale de s'adapter, ont pu être considérées comme quantité négligeable. Vus de
l'extérieur, la victime et son bourreau semblent aussi fous l'un que l'autre, et la vie intérieure
des camps ne rappelle rien tant à l'observateur qu'un asile d'aliénés. Rien n'offense davantage
notre sens commun, formé à la pensée utilitaire où le bien et le mal ont un sens, que l'absence
totale de sens, dans un monde où le châtiment s'applique à l'innocent plus qu'au criminel, où
le travail ne porte pas, et n'est pas conçu pour porter de fruits, où les crimes ne rapportent rien
et ne sont même pas calculés pour rapporter un bénéfice à leurs auteurs. Car un bénéfice dont
on espère qu'il se réalisera dans des siècles 24 ne peut guère être appelé une motivation, et
surtout pas dans une situation de grande urgence militaire.
Le fait que par une folie d'une parfaite cohérence, tout ce programme d'extermination
et d'annihilation ait pu être déduit de prémisses racistes est encore plus troublant, car le sens
idéologique suprême trônant, semble-t-il, sur un monde de non-sens fabriqué, explique « tout
», et donc rien. Pourtant, il fait peu de doute que ceux qui ont commis ces crimes sans
précédent l'ont fait au nom de leur idéologie, qu'ils pensaient démontrée par la science,
l'expérience et les lois de la vie.
Confrontés aux nombreux témoignages de survivants qui, avec une remarquable
monotonie, « racontent mais ne communiquent pas25 » les mêmes horreurs et les mêmes
réactions, on est presque tenté d'établir une liste de phénomènes qui ne cadrent pas dans nos
notions les plus générales de l'être humain et de son comportement. Nous ne savons pas, et
nous ne pouvons que deviner, pourquoi les criminels ont résisté aux influences
désintégratrices de la vie des camps plus longtemps que les autres catégories, et pourquoi les
innocents dans tous les cas étaient ceux qui se désintégraient le plus rapidement 26. Il semble
que dans cette situation extrême, il était plus important pour un individu de pouvoir
interpréter sa souffrance comme la punition d'un crime réel, ou d'un réel défi contre le groupe,
que d'avoir une « bonne conscience L'absence totale du moindre regret du côté des
bourreaux une fois la guerre terminée, quand un mouvement de repentir aurait pu les aider
lors de leurs procès, ainsi que les assurances maintes fois répétées que la responsabilité des
crimes appartenait à des autorités supérieures, semble toutefois indiquer que la peur de la
responsabilité n'est pas seulement plus forte que la conscience, mais même plus forte, dans
certaines circonstances, que la peur de la mort. Nous savons que l'objet des camps de

24
C'était la spécialité de Himmler de penser en termes de siècles. Il estimait que les résultats de la guerre ne se réaliseraient
que des siècles plus tard sous la forme d'un « Empire germanique mondial ». Voir son discours à Kharkov, en avril 1943, in
Nazi Conspiracy, op. cit., t. IV, p. 572 sq. ; lorsqu'il était confronté à « une déplorable perte de main-d'œuvre » provoquée par
la mort de dizaines et de centaines de prisonniers, il se bornait à dire qu'« il n'y a rien à regretter dans cette pensée en termes
de générations ». (Voir son discours à la réunion de l'état-major SS à Posen, octobre 1943, ibid., p. 558 sq) Les troupes SS
étaient formées sur des bases similaires. « Les problèmes quotidiens ne nous intéressent pas […] nous ne nous intéressons
qu'aux questions idéologiques dont l'importance s'étend sur des décennies et des siècles, de sorte que l'homme […] sait qu'il
travaille pour une grande tâche qui ne lui échoit qu'une fois en 2 000 ans » (voir son discours de 1937, loc. cit.).
25
Voir The Dark Side of the Moon, New York, 1947, un recueil de témoignages de Polonais survivants des camps de
concentration soviétiques.
26
Ce fait est omniprésent dans de nombreux témoignages publiés. Il a été interprété notamment par Bruno Bettelheim,
dans son « Behavior in Extreme Situations », Journal of Abnormal and Social Psychology, xxxviii, 1943. Bettelheim se
trompe toutefois quand il pense que cela tient à l'origine des « innocents » — à cette époque essentiellement des Juifs de la
classe moyenne ; nous savons, grâce à d'autres témoignages, notamment d'Union soviétique, que les « innocents » des basses
classes se désintègrent tout aussi vite.
concentration était de servir de laboratoire pour former les gens à devenir des paquets de
réactions, à les faire se conduire comme le chien de Pavlov, à éliminer de la psychologie
humaine toute trace de spontanéité ; mais nous ne pouvons que deviner jusqu'à quel point c'est
en effet possible — et la terrible docilité avec laquelle tous les gens allèrent à une mort
certaine dans les conditions des camps, ainsi que l'étonnant petit nombre de suicides sont des
indications effrayantes27 de ce qui arrive au comportement humain social et individuel une fois
que ce processus a été mené à la limite du possible. Nous connaissons l'atmosphère générale
d'irréalité dont les survivants donnent des récits si uniformes ; mais nous pouvons seulement
deviner sous quelles formes la vie humaine est vécue quand elle l'est comme si elle se
déroulait sur une autre planète.
Si notre bon sens est choqué quand il est confronté à des actes qui ne sont inspirés ni
par la passion ni par un souci utilitaire, notre éthique est incapable de gérer des crimes que les
dix commandements n'avaient pas prévus. Il ne fait pas de sens de pendre un homme pour
meurtre quand il a pris part à la fabrication de cadavres (même si bien sûr nous n'avons guère
d'autre choix). Ce sont là des crimes auxquels aucun châtiment ne semble convenir, parce que
tout châtiment est limité par la peine de mort.
Le plus grand danger pour une exacte compréhension de notre histoire récente est la
tendance fort compréhensible de l'historien à tirer des analogies. Hitler en effet ne ressemblait
pas à Gengis Khan et il n'était pas pire que certains autres grands criminels : il était
entièrement différent. Ce qui est sans précédent, ce n'est ni le meurtre lui-même, ni le nombre
de victimes, et pas même le « nombre de personnes qui se sont unies pour le perpétrer ». C'est
plutôt le non-sens idéologique qui les a provoqués, la mécanisation de leur exécution, et
l'établissement soigneux et calculé d'un monde d'agonisants où plus rien n'a de sens.

27
Cet aspect est particulièrement souligné in David Rousset, Les Jours de notre mort, Paris, Éditions du Pavois, 1947.

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