Vous êtes sur la page 1sur 168

La

Nîmoise


La SAS 2C4L — NOMBRE7, ainsi que tous les prestataires de production participant à la réalisation
de cet ouvrage ne sauraient être tenus pour responsables de quelque manière que ce soit, du contenu en
général, de la portée du contenu du texte, ni de la teneur de certains propos en particulier, contenus dans cet
ouvrage ni dans quelque ouvrage qu’ils produisent à la demande et pour le compte d’un auteur ou d’un
éditeur tiers, qui en endosse la pleine et entière responsabilité.

Jacques Prange

La Nîmoise

Polar social

À l’horizon des Vignobles des Costières, à l’est de Nîmes, le soleil, qui avait
bien rendu lumière et chaleur toute la journée, perdit de l’altitude et alla se poser
sur la crête à l’ouest. Il glissait sereinement sur sa trajectoire d’ellipse, derrière
un voile de vapeurs, comme s’il posait pour D. Hamilton. Les vignes tentèrent de
happer les dernières gouttelettes dans cette fine brume afin de gonfler encore un
peu leurs fruits, avant la récolte, imminente, et de satisfaire, plus tard, les fins
gourmets, les connaisseurs et tous ceux qui les imitent.
En ville, la canicule avait, jusqu’au soir, massacré les glaces, plus ou moins
artisanales, qui pleuraient et ornaient de petites tâches colorées et sucrées les
ruelles autant que les petits pulls, les robes et les chemises.
Les vieilles bâtisses en pierre tenaient le choc contre la chaleur bien mieux
que nombre de climatiseurs. Nos ancêtres avaient investi à long terme et les
seuils de rentabilité économique et écologique de ces murs tenaces avaient été
atteints bien longtemps avant l’invention de la société de consommation.
Les cloches de la grande église, à côté de la gare centrale, qui avaient toujours
et encore leur mot à dire, venaient de sonner à huit reprises et prophétisaient
ainsi, comme tous les soirs, l’avènement précoce des ombres artificielles.

Ce soir-là, fin août 2019, la vie d’Isabelle Garcia allait être secouée. Elle se
retrouvait dans son salon comme tous les soirs. Elle était debout, immobile et
suivait ses propres pensées.
Elle se rappela qu’elle n’avait pas goûté aux caresses d’un homme depuis un
bon moment, et, même si ce n’était pas son souci majeur, un câlin aurait été
opportun en ce moment de tristesse. Elle était en train de faire le deuil de sa
chienne Nora, qui s’était éteinte il y avait trois semaines. En allant chercher des
images et des souvenirs, elle plongea dans son propre passé.
Son mari l’avait quittée pour de bon il y a cinq ans. Angelo. Bien qu’il n’ait
jamais été facile et qu’il l’ait souvent agacée avec ses caprices, il avait été un gai
compagnon avec beaucoup d’humour et il lui manquait. Angelino, petit ange,
comme elle l’appelait parfois pour se moquer de lui, avait toujours été très malin
et elle était persuadée qu’il avait trouvé le chemin du ciel avec une de ses
combines dont il était le capo dei capi.
De souche italienne, il appartenait au clan des di Lippi, très ancienne dynastie
noble de la Lombardie que sa famille avait quittée pour la France depuis deux
générations pour des raisons d’affaires. Ceci n’avait pas empêché le clan di Lippi
de garder un appartement de deux cent cinquante mètres carrés à Milan, des
maisons de vacances à Livigno et à Porto Cervo en Sardaigne, et d’investir dans
le football à Milan et dans les vignobles nobles des Cinque Terre. À son
enterrement, on chuchotait qu’il avait bien connu Silvio B. et qu’il entretenait
même des liens et des ramifications avec certains cardinaux, forces vives et
discrètes du Vatican.
Ils s’étaient rencontrés, lors d’un congrès de la Croix-Rouge à Avignon, voici
trente-cinq ans, et s’étaient installés dans la maison de ville d’Isabelle, belle
demeure au centre de Nîmes, à côté de la préfecture où ils avaient fondé leur
famille avec trois fils Massimo, Giovanni et Lucas, trente, vingt-sept et vingt-
trois ans. Touche de chauvinisme oblige, Isabelle avait pu choisir le prénom du
dernier seulement et sous condition qu’il affichât une sonorité italienne.
Enfant unique, elle avait perdu ses parents dans un accident de circulation
quand elle avait vingt-deux ans. Jusque-là, elle avait eu un soutien
inconditionnel et une éducation très variée et très riche. Elle avait même suivi
des cours de russe pendant sept ans. Les Garcia comptaient parmi la haute
bourgeoisie de Nîmes. Ils étaient fortunés et ils exerçaient de beaux métiers
depuis des générations, professeurs d’université, médecins spécialisés, notaires
et avocats gradés. Ils avaient aussi toujours participé à la vie sociale quotidienne
nîmoise.
Ses parents lui avaient appris à se sentir autant à l’aise dans un bivouac sous
le clair de lune que dans un cinq étoiles. Elle savait bouger aussi bien dans un
gala du Fifty-one au Ritz que dans une fête populaire à Vallauris. Elle avait
connu l’auberge espagnole et avait dîné dans des restaurants de luxe. Pareil avec
sa garde-robe. Elle se sentait aussi belle dans un deux-pièces de la meilleure
couturière du coin que dans un jean et top achetés au hasard chez GAP dans une
malle. Élève de l’école publique, elle avait fini ses études de médecine à vingt-
cinq ans.
Elle était toujours debout, immobile et écoutait la suite de sa propre histoire.
Elle était belle, d’une beauté qui ne la quitterait jamais. Ses yeux très foncés se
mariaient parfaitement bien avec ses cheveux, un peu longs pour son âge, mais
encore naturellement noirs et brillants.

Elle avait cinquante-neuf ans et, quand Angelo disparut, Isabelle, avec ses
hanches un peu élevées et sa silhouette fine, mais sportive, fut très sollicitée par
les hommes. Elle savait combien le charisme de son époux serait difficile à
égaliser et elle ne voulait pas d’un compagnon à ses côtés juste pour pallier sa
solitude. Mais comme elle n’était pas de pierre non plus, pendant les derniers
cinq ans, elle se pardonna facilement et généreusement deux petites faiblesses de
quelques mois, avec des amants un peu plus jeunes.
Elle n’avait pas bougé pendant un bon moment et sa pensée rejoignit de
nouveau Nora, sa chienne adorée qui n’avait pas survécu à cette vilaine attaque
du foie, probablement due à un empoisonnement.
Nora, un demi-pur-sang né d’un Border Collie de race et d’un clébard, avait
un Q.I. de cent quatre-vingts, elle avait l’intelligence du chien berger de race et
la ruse du bâtard. Cette chienne savait tout, et, quand elle ne savait pas, elle
devinait. Impressionnant. Mais parfois il arrivait qu’elle se pointe au milieu
d’une pièce, comme Isabelle maintenant, et qu’elle reste là, sans bouger, pendant
un bon moment, comme pour faire l’analyse et le bilan d’une situation, pour
aussi décharger ses pensées et ensuite continuer son chemin.
Isabelle ressentit comme une présence étrangère à côté d’elle. Pourtant elle vit
encore arriver quelques flashbacks qu’elle dût suivre avant de fermer la boucle et
rejoindre la réalité. Elle s’était fortement attachée à cette chienne, un cadeau
d’Angelo il y a six ans, et, quand Nora avait disparu, la maison était devenue
plus grande, d’un moment à l’autre. Plus vide et tellement plus grande. Plus
silencieuse aussi parce son petit cœur n’y battait plus.
Certains réflexes de sa maîtresse étaient encore actifs. Isabelle laissait la porte
sur le jardin ouverte, comme elle l’avait fait tous les soirs pour la dernière sortie
de sa petite chérie avant qu’elle ne rentre pour se coucher devant le canapé et
suivre des yeux sa maîtresse, attendant qu’elle s’installe à ses côtés.
« Isabelle Garcia », se dit-elle, « tu es observée, mais pas par les grands yeux
noirs de ton petit chiot ! »  
Elle se retourna et elle les aperçut, deux jeunes, arrivés au bout de leur
adolescence, une fille et un garçon, d’une vingtaine d’années tous les deux,
portant des masques de cowboy. Le jeune homme tenait un couteau de boucher à
la main.

Isabelle était toujours calme, enfin, presque toujours. Si ce jeune homme


n’avait pas tenu ce couteau sale dans les mains, elle aurait éclaté de rire
tellement la scène ressemblait à une apparition ratée dans un bal masqué. Elle
réfléchissait un instant à la stratégie à adopter pour négocier avec ces deux
zigotos, quand elle aperçut deux grandes silhouettes bouger à l’ombre sur la
véranda. L’un des deux bougres masqués se cacha à côté du barbecue, à
l’extérieur, côté gauche et l’autre franchit la porte de la terrasse. Il avança de
quelques pas, puis s’immobilisa. La donne avait changé, c’étaient d’autres
gabarits.
Isabelle était en face maintenant des deux jeunes et observait cet inconnu qui
s’était placé derrière eux, sur le côté. Le garçon posa le couteau, sur la table, à sa
droite.
Dans ces moments-là, quand elle n’arrivait pas à cerner la situation en un clin
d’œil, elle pensait toujours à sa grand-mère maternelle, Maria. Elle était partie
depuis longtemps, mais avant le mariage avec Angelo, Maria, qui était aussi sa
marraine, lui disait souvent : « Tu sais, ma petite Isa, tu ne dois pas te cacher
devant cette noblesse milanaise, toi, tu as aussi des origines nobles. Je t’ai déjà
raconté, tu te rappelles ? Tu comptes parmi tes antécédents un Baron Tzigane, de
la Bohême, Pavel von Pâris. Il était premier violoniste et, ensemble, avec
d’autres membres de son clan, ils faisaient partie de la troupe des musiciens de la
cour du roi tchèque au milieu du XIXe. Ils jouaient dans plusieurs cours
aristocratiques, à l’opéra de Vienne, à la Wiener Hofburg, et même au théâtre
Bolchoï à Moscou. Ils n’étaient pas riches, mais ils étaient honorés et surtout ils
étaient fiers. Beaux, forts et fiers. » Comme les archives de la population à
Prague avaient brûlé lors d’innombrables conflits, Isabelle n’avait jamais pu
suivre le lien généalogique jusqu’à ce fameux Pavel. Mais même si sa marraine
en avait rajouté ou peut-être avait inventé l’histoire pour lui plaire, cela lui
importait peu. Quand elle en avait besoin, elle y croyait et elle devenait une
princesse tzigane, une gipsy princess, fière, calme, et sereine.
Ils se regardèrent, tous les quatre, sans dire un mot, pendant de longues
minutes.
Le silence permit à Isabelle de s’armer un peu plus avec le souvenir de
bravoure d’une autre héroïne de son passé familial, celle-là certifiée véridique
par des archives prussiennes. On l’appelait « der schwarze Engel », l’ange noir.
Cette femme, d’une beauté dangereuse, issue d’une famille polonaise
d’industriels qui s’était installée en Allemagne et en France plus tard, en 1840,
vendait du charbon pendant la journée et jouait du piano, le soir, vêtue d’une
robe en lin blanc, devant les garnisons. Elle était surprenante pour cette époque,
sans compromis, ingérable et insoumise et c’était elle qui choisissait ses
hommes. Cette femme farouche avait toujours fasciné Isabelle, qui essayait de
s’en approprier les dons dans des situations délicates. Portée par ces deux esprits
complices, elle se sentit un peu plus courageuse.
Il faut comprendre ce qui se passe et regarder l’adversaire droit dans les yeux.
Dixit Angelo. Il était allé loin avec ces principes. Le troisième homme était trop
loin. Isabelle fixa les deux jeunes, plantés devant elle, à tour de rôle, mais elle ne
vit rien. Pupilles dilatées, fortement. Et quand ils échangèrent leurs regards, elle
put compter les secondes, double ralenti. Étant médecin, elle conclut à la
consommation d’une abondance de drogues ce qui les rendait, à ses yeux, faibles
et imprévisibles. Elle en avait vu, dans les quartiers à côté, des âmes perdues,
comme son psy disait toujours. Mais avant d’avoir le temps de les accuser ou
non, elle sentait monter en elle de la pitié, et plus encore, une profonde tristesse.
Cette jeune femme sale, les cheveux collés, la veste déchirée au bras gauche,
offrait un visage d’ange autour d’un regard de misère, une silhouette svelte dans
une robe trop grande et une peau soyeuse, tachée ici et là par un excès de sueur
séchée. Le jeune homme affichait un physique sportif qu’il gâchait dans un
bermuda aux fibres délavées. Son tee-shirt trop serré cachait des parties de
tatouages de marin, et ses sandales étaient cassées. Il était sale aussi. Sa coiffure
incompréhensible, ses sourcils sauvages et sa barbe de cinq jours accentuaient
son mauvais état. Ces deux grands enfants, perdus peut-être déjà, pour eux et
pour la société, incitaient des flots de larmes à couler des grands yeux humides
d’Isabelle, trop sensible à ce gâchis, mais elle se secoua au dernier moment pour
en bloquer la production.
Elle comprit vite que les deux jeunes allaient jouer les seconds pour participer
à une action encore inconnue. Les tenants des ficelles étaient les deux grands
gaillards qui semblaient être aussi, à première vue, de mauvais garçons. Isabelle
ne savait pas qu’elle n’allait jamais rencontrer ou voir de près le quatrième
homme qui restait en retrait, dehors. Pourtant, elle sentirait la présence de cette
silhouette tout au long de l’odyssée qui l’attendait, la hantant, la contenant, une
ombre à l’ombre. La grande inconnue dans l’équation, pour elle, était, pour
l’instant, l’intrus le plus proche, mais qui restait cloué à quelques mètres d’elle.
Mais même si les envahisseurs n’inspiraient pas du tout confiance, Isabelle ne
sentait aucune agressivité dans la pièce. Ils étaient là, ensemble, depuis un
moment déjà, sans parler, sans bouger, comme s’ils voulaient prendre le temps
de faire connaissance avant de mettre les cartes sur la table. Elle ne ressentait pas
de violence gratuite, spontanée qui allait s’abattre sur elle d’un moment à l’autre.
Cela ressemblait plutôt à une opération planifiée qui allait se jouer entre
personnes adultes. Elle était même persuadée que les apparitions subséquentes
faisaient partie de leur stratégie. Elle ne devinait aucune intention pour l’instant,
mais elle comprit que le massacre n’était pas l’option prioritaire de cette action.
Ce qui la dérangeait était qu’elle n’arrivait pas à nourrir son cerveau avec des
indices sur les deux hommes cagoulés qui n’avaient pas bougé d’un cran.
Soudain, comme s’il était temps de briser le silence, le jeune homme ouvrit la
bouche. À partir de ce moment, les choses commencèrent à prendre forme et
celui qui semblait être le chef de la bande s’approcha et ainsi se découvrit.

— Hi Vincent, here you are! 


Vincent, appelé façon anglaise recula d’un pas et s’exclama : — You don’t
say my name, are you crazy ? 
Isabelle n’en avait pas espéré autant, connaître déjà le nom d’un de ses
agresseurs après quinze secondes.
Le garçon avait juste eu le temps de dire « sorry » que l’autre avança, le
secoua aux épaules et reconnut aussitôt son état. Le brin d’une seconde, il jeta un
regard à la fille et s’exclama :
— Vous avez de nouveau touché à cette saloperie, à ce poison ! C’était prévu
que vous entriez à 20 h 30 pile avant moi, mais pas dans cet état ! You will fuck
it up ! Je vous ai pourtant fait confiance, maintenant c’est fini, plus de shit
pendant toute l’opération, nothing, n o t h i n g, sinon vous êtes out, c’est clair ? 
C’était hyper clair, texte et tonalité. Il afficha, derrière son masque, une voix
rauque, lourde, comme celle du maître quand le chien comprend qu’il ne faut
plus poursuivre le lapin.
Puis, il fixa Isabelle. Même ton, même clarté.
— Safe, coffre-fort ? 
Elle se hâta de répondre :
— Premier étage, chambre au fond, à gauche, derrière le Monet. 
— Code ? 
— 2 4 6 6 4 2 
— Allez-y, ramenez-moi le cash et les bijoux ! 
Le garçon et la fille s’exécutèrent, contents d’avoir une mission et de
disparaître pour un moment, après leur numéro raté.
Le silence remplit de nouveau la pièce.
Isabelle avait pu un peu ranger ses pensées pendant cet entre-acte imprévu. En
plus, elle pouvait épier le gars qui était maintenant à peine à un mètre et demi
d’elle. Pour la police, elle aurait pu le décrire ainsi : 1,85 m, bottines, jean, tee-
shirt blanc, veste en cuir noir, cagoulé trois quarts jusqu’à la hauteur des yeux,
cheveux châtains longs qui sortaient sous une casquette noire, marquée O.M.
Banal quoi, le supporter de foot avec cagoule, un entre dix mille. Signes
spéciaux : bilingue et des yeux profondément bruns baignés dans un blanc très
blanc, pas ordinaires, plutôt doux, des yeux de chevreuil. Un autre signe le
distinguait, une large cicatrice qui sortait de sa veste sur la main gauche. Les
yeux et ses mains, fines et fortes, bronzées et habituées à la manucure, étaient
tout ce qu’il exhibait. Isabelle s’évada un moment dans la pensée que ces mains
étaient peut-être schizophrènes, qu’elles pourraient faire très mal, mais aussi
caresser le corps d’une femme jusqu’au bout de ses désirs.
Mais le courant vint aussi d’en face. Vincent contempla Isabelle, droit dans
les yeux, puis de haut en bas, et il acquiesça de la tête, tout simplement. Il ne
l’avait pas déshabillée des yeux. Elle ne comprenait pas, mais elle avait
l’impression de lui convenir, tout simplement.
Pour le coffre-fort, elle n’avait pas tout dit. Angelo avait parfois bien prévu
les choses. En fait, il y en avait deux dans sa chambre, juste pour l’occasion d’un
braquage, comme celui qu’elle était en train de subir. Dans les deux coffres, il y
avait des espèces, des bijoux, quelques titres et quelques pièces d’or, des Maple
Leaf, des Vreneli et des Krügerrand. Le deuxième coffre-fort était intégré sous le
lit et constituait plutôt une réserve pour elle et les garçons, en cas de pénurie
passagère. La vérité était qu’il servait surtout à remplir les trous de caisse de
Lucas, le plus jeune, éternel étudiant, quand il passait ses vacances à Nîmes et
qu’il ne pouvait s’empêcher de fréquenter ses amis dans les fêtes parfois trop
arrosées.
Les deux jeunes avaient fini de piller la banque au premier étage et
descendirent avec leur butin.
— 9 500 EUR et une boîte à bijoux, rapporta fièrement la fille à Vincent avec
sa petite voix cassée.
— Bien, commenta Vincent et, s’adressant à la fille :
— Toi, tu monteras après avec Madame pour faire ses bagages pour une
semaine, dix jours, et n’oubliez pas de prendre pour elle un tailleur avec tous les
accessoires et aussi une petite laine et une veste, il risque de faire frais en
montagne. Tu assures aussi les chargeurs, cartes de crédit, passeport, clés et
codes bancaires. Mais avant de vous préparer pour le départ, Madame, mettons
certaines choses au clair, je n’aime pas les malentendus. 

Il s’avança vers le mur à côté de la grande cheminée où plusieurs photos de


famille étaient fixées. Il en choisit une, assez rapidement, sortit sur la terrasse et
fit signe à l’autre homme qui approcha, en restant hors de vue. Au bout d’un
moment, après un court échange à voix basse, un flash témoigna à tous que le
mystérieux quatrième homme avait pris en photo le portrait. Vincent rentra dans
la pièce.
Isabelle, connaissant ses photos, avait bien compris qu’il avait choisi le
portrait de sa petite-fille, Laura, la montrant jouant dans le jardin. La petite était
la première et pour le moment la seule enfant dans la famille. Elle était le point
faible d’Isabelle qui vécut en quelques secondes un de ces cauchemars qu’elle
n’arrivait pas à gérer. Aucune sérénité. Elle ne savait pas, en ces moments, si la
cavalerie, ses valeureux ancêtres, la secondait ou non, mais elle remercia ciel et
terre que tous avaient suivi des yeux Vincent, quand il était sorti, ce qui lui avait
permis de légèrement libérer sa gorge serrée et de chasser une partie des millions
de fourmis dans ses genoux pour faire face au bandit qui, tenant la photo dans sa
main, la fixait droit dans les yeux.
— Cute , murmura-t-il gravement, en anglais, avant de remettre la photo à sa
place.
Isabelle attendit la question qui demandait une réponse sans équivoque, non
négociable.
— Vous ne jouez pas les héros, entendez-vous bien, Madame ? 
Il attendit calmement qu’Isabelle, toute pâle, le regard ancré au sol, se
reprenne, lève les yeux pour rencontrer son regard et lui signifier qu’elle avait
bien appris sa leçon en baissant lentement ses paupières jusqu’à leur fermeture.
Contrat conclu et signé.
Un peu faible sur les jambes, Isabelle monta avec la jeune femme pour aller
préparer ses bagages.

Le mystérieux quatrième homme s’éclipsa pour apparaître seulement de


nouveau le lendemain. Il allait refaire surface régulièrement, mais sans vraiment
s’afficher. Qui il était, ce qu’il faisait, ce fantôme, on n’en parlait pas. Son
omniprésence, néanmoins, même à distance, allait constituer une menace
permanente et contrôler le champ d’action d’Isabelle.
Entretemps, le soleil avait laissé sa place à une lune pleine et montante qui
laissait tomber sa chaleur orange sur le quartier.
Pendant toute la scène, une voisine, Odile, la gendarme de la rue qui avait la
fâcheuse habitude de surveiller ses voisins, par ennui, curiosité, jalousie ou pour
tout autre bonne ou mauvaise raison, avait repéré les mouvements inhabituels
chez Isabelle. Elles se connaissaient depuis l’école, mais n’étaient pas copines.
Odile, la soixantaine maintenant, Espagnole par son arrière-grand-mère, avait
bien vieilli. Elle exhibait de toutes petites rondeurs, mais les portait à merveille.
Attractive, fière et vivante, elle n’avait pas eu le temps de compter ses amants,
et, en fin de compte, ils l’avaient tous quittée. Elle était restée sur sa faim, une
belle femme, riche et seule. Comme s’il s’agissait de son ultime trophée, elle ne
rata pas une occasion pour essayer de séduire Angelo et ainsi de punir Isabelle.
Avec elle, Angelo mettait toujours son regard aristocrate, comme la Reine
d’Angleterre, plein de courtoisie et d’indifférence et Isabelle ne pouvait que
secouer la tête quand l’autre tentait sa chance en sortant un de ses numéros. Bien
qu’étant une femme bien éduquée appartenant à la bourgeoisie renommée du
quartier, Odile était connue pour ses faiblesses de voyeuse et sa malignité et
Isabelle avait, depuis longtemps, comme d’autres voisins, fermé autant que
possible les angles d’observation par des rideaux épais et des clôtures élevées.
Mais quand la minuterie s’activa dans le jardin à plusieurs reprises et qu’il y eut
un jeu de lumière trop vive dans la maison, Odile comprit que sa voisine n’était
pas seule. La soirée s’annonçait intéressante. La femme à la fenêtre avait senti le
rôti.
Pendant l’absence d’Isabelle, le garçon et Vincent inspectaient les lieux. Ils
ouvraient toutes les armoires et les tiroirs. Ils posèrent les clés et les deux
téléphones portables d’Isabelle et quelques bouteilles d’eau minérale, trouvées
dans la cuisine, sur la table du salon. Vincent vida un petit flacon dans une des
bouteilles.
Quand les deux femmes descendirent avec le bagage d’Isabelle, Vincent
réunit toute la petite équipe autour de la table.
— Bon, nous allons faire une sortie après, avec votre voiture, Madame. Pour
la facilité de communication, je vous présente mes deux compagnons ici, Justine
et Kevin. I am Vincent, vous le savez déjà. Ces noms seront parfaits pour le
temps de notre rencontre. Mon autre associé, Igor, observe toute l’opération de
l’extérieur et réagit selon les nécessités. Vous allez conduire pour sortir la voiture
du garage et vous irez jusqu’à la gare de bus, pont de Justice. Après nous
verrons. C’est bien clair ? Questions ? 
Si le rappel de l’existence d’Igor n’avait pas de nouveau fait frissonner
d’Isabelle, elle se serait sentie au Club Med, en Corse, les années soixante-dix,
avant le départ d’une escapade d’une semaine en 2 CV dans la Castagniccia :
Présentation des Gentils Organisateurs, itinéraire, premier conducteur, et « 
Questions » ?
Non, pas de questions.
— Avant de partir, Madame, vous allez appeler un de vos deux fils en France,
pour lui signaler que vous serez absente pendant une bonne semaine.
Réfléchissez cinq minutes, trouvez une histoire réaliste pour que vos gamins
nous laissent tranquilles. Pour une urgence, vous leur direz d’utiliser le numéro
de votre vieux portable qui n’est pas traçable. Kevin, tu t’occupes de la BM et
Justine, tu descends les bagages. 
C’était clair, précis et presque convivial.
Isabelle était stupéfaite. Il en savait des choses, ce Vincent. Lucas était rentré
à New Orléans pour ses études deux semaines auparavant et ses deux frères
étaient en ce moment en France.
En s’asseyant pour préparer son appel, Isabelle murmura :
« Tu commences vraiment à être out, tatie Isabelle, jamais encore rien
entendu de l’arnaque crime-vacances ! » 
Elle se concentra et trouva vite la formule trompe-gamin. En plus, elle avait
appris, au cours de sa longue expérience de maman et d’épouse, de ne pas
montrer toujours ses vrais sentiments aux gamins. Elle appela Giovanni, elle ne
risquait pas de réveiller la petite à neuf heures du soir.
Seule dans la pièce avec Vincent, elle appuya sur la touche « Gianni » dans les
favoris.
— Bonsoir, maman, tu es tardive, ça va bien ? 
— Oui mon chéri, ça va, à merveille. C’est juste que j’ai décidé spontanément
d’être absente pour plusieurs jours, une semaine ou un peu plus, je vous tiendrai
au courant. 
Elle savait qu’il allait répliquer illico presto et elle imagina sa question qui
arriva à cent à l’heure.
— Il a quel âge, maman ? 
— Est-ce que ça te regarde, de quoi je me mêle, je n’ai pas le droit de vivre,
moi ? 
— Oui, bien sûr, je suis content pour toi, mais ils en veulent tous seulement à
ton argent ! 
— Seulement à mon argent ? Et moi, ils ne me veulent pas ? Tu y vas un peu
fort là, mon petit. Ne te fais pas de souci, je ne vais pas gaspiller votre héritage
en une semaine, ça va ? 
— Bon, de toute façon, tu fais ce que tu veux, mais fais attention à toi ! Je
dois faire quelque chose ? 
— Tu informes tes frères et tu appelles Pierre pour l’épicerie. Sois gentil, vas-
y dans deux, trois jours. Ah oui, et vous ne m’appelez pas, tu comprends…
j’espère. Je ferme le smartphone pour ne pas être dérangée, mais vous pouvez
me joindre sur l’ancien numéro s’il y a urgence. Je t’appelle pour mon retour.
Merci, et sois bien sage, bonne soirée ! 
— Oui, oui, bien sage, comme toi, maman, comme toi, bye. 
Elle raccrocha.
Pendant toute la conversation, Vincent affichait des yeux gais sous sa cagoule,
comme s’il souriait.
Kevin et Justine emballèrent les derniers articles sur la table dans une
sacoche.
— Prenez un verre d’eau, Madame, vous devez avoir la gorge sèche après ces
bouleversements. Après, nous partons. 
Isabelle attrapa le verre que Vincent lui tendait et le but d’un trait.

Isabelle, désormais consciente qu’il n’y avait pas de danger immédiat si elle
suivait les consignes, chercha dans sa tête qui d’autre pourrait, volontairement
ou non, mettre en danger cette opération. Elle pensa tout de suite à sa voisine qui
était toujours sur le qui-vive et alarma Vincent :
— Écoutez, ma voisine est une garce et elle traîne certainement derrière son
rideau pour nous observer. Alors, sortir du garage, je ne sais pas si c’est une
bonne idée. 
— Oui, nous savons cela. Elle est là tous les soirs et Igor m’a confirmé, avant
de partir, qu’elle est fidèle à son poste. Quand nous serons prêts à sortir en
voiture, Kevin sortira à pied et contournera sa maison. Elle devra changer de
pièce pour l’observer. À ce moment-là, nous partirons et reprendrons Kevin un
peu plus loin. 
Vincent avait vraiment bien fait ses devoirs. Ils sortirent sans problème.
Quand ils prirent Kevin, trois rues plus loin, Isabelle dit à voix basse :
— De toute façon, ma voisine Odile me déteste et elle serait enchantée si
j’avais des problèmes. Je ne pense pas qu’elle aille sonner l’alerte. 
Quand ils arrivèrent au pont de Justice, Isabelle gara la voiture sur le côté.
— J’ai des instructions pour Igor, nous allons l’attendre ici. 
Isabelle ne vit pas Igor arriver. Le petit flacon avait fait ses effets et elle
s’endormit pour une longue nuit de sommeil profond.

8
Quand Isabelle se réveillait dans son lit chez elle, à Nîmes, elle avait
l’habitude de garder les yeux fermés un moment. C’était un professeur de yoga
qui lui avait conseillé d’appréhender la journée ainsi. Il s’agissait de ne pas
mettre en œuvre tous les sens en même temps. Écouter, sentir, toucher et
regarder.
Ce jour-là, après les événements de la veille, elle sut, dès que son cerveau
s’activa, qu’elle n’était pas chez elle. Elle était un peu angoissée, elle ne savait
pas si elle était observée ou non. Elle réfléchit une seconde. Pour ne pas prendre
de risque, elle fit semblant de dormir, n’ouvrit pas les yeux et suivit la logique du
yoga. C’était une façon de se protéger. Il n’y avait pas de bruits proches, sauf sa
propre respiration, très active. Elle était probablement seule. Elle entendait
chanter des oiseaux, trois ou quatre qui alternaient des mélodies pendant leur
petit concert. Elle était à la campagne ou à proximité d’un parc. Pas de bruit de
voiture, ni à côté ni plus loin. Son odorat lui rapportait un parfum de café frais et
d’adoucissant de linge. Elle toucha la couverture et sentit ses mains plonger dans
une couette ou un drap en lin, un lin épais. Elle s’étira et son pied toucha du bois.
Il faisait un peu froid autour d’elle. Puis elle ouvrit les yeux.
Elle était seule, dans un grand lit haut, en bois, couvertures blanches, un
plafond en carreaux de bois et poutres apparentes. Deux petites fenêtres
laissaient apparaître un ciel nuageux et la couronne d’un cèdre qui bougeait
légèrement dans le vent. Elle devait être à l’étage. Les murs étaient en pierre,
couleur sable. Sur sa droite, un rideau cachait une entrée étroite. Une très
ancienne cheminée en calcaire blanc et en pierre occupait un coin. Une porte
lourde en bois plein lui indiquait la sortie. À gauche du lit, une commode élevée
couleur sang-de-bœuf était ornée d’une plaque en vieux marbre. Sur le mur, en
face, elle découvrit un tableau d’antan qui représentait une lisière de forêt. Le
plancher en bois était ciré et brillant. La veste qu’elle avait enfilée en vitesse, en
partant de chez elle la veille, était posée sur une chaise d’antiquaire et ses
sandales l’attendaient, bien rangées, devant une table de chevet à côté du lit.
Tout était parfait, simple, rangé et propre. S’il n’y avait pas eu la bouteille
d’eau minérale et le verre sur la commode pour gâcher le spectacle, Isabelle
aurait parié qu’elle se trouvait sur un des lieux de tournage de « Manon des
Sources ».
Quand elle se redressa pour s’asseoir sur le bord du lit, elle sentit un léger
vertige et elle eut l’impression que son cerveau la trahissait pour un court instant.
Un trou noir traversa sa tête à la vitesse d’un éclair, mais elle reprit le contrôle.
Elle remarqua un large bracelet en bas de son bras gauche. Elle n’arriva pas à
l’ouvrir.
Isabelle avait perdu une séquence de sa vie. C’était la première fois que ça lui
arrivait et, pour elle, c’était grave. Elle avait garé sa voiture au pont de Justice
avec ces inconnus et maintenant elle se retrouvait dans ce lit. Comment y était-
elle arrivée ? Avait-elle été droguée ? Est-ce qu’elle y était montée elle-même
comme un zombie ou est-ce qu’on l’avait ramenée dans cette chambre ? Elle ne
se rappelait rien, nada, vide plein. Dans quel état était-elle ?  Elle était vêtue de
son bermuda bleu et du petit pull en soie qu’elle avait porté le soir chez elle. Elle
se sentait propre, personne ne lui avait fait du mal. Quelqu’un avait dû lui ôter
ses chaussures et sa veste légère avant de la mettre au lit.
Son intuition, qui lui indiquait assez justement l’heure tous les matins, ne la
déçut pas. C’était devenu un sport matinal, un réflexe amusant, qu’elle avait
appris avec Angelo. Elle devina neuf heures, mais, démunie de portable, ne put
le vérifier.
Elle ordonna ses pensées et se dirigea d’abord vers le rideau. Derrière, elle
aperçut une toute petite fenêtre, un point d’eau, cuvette ronde en alu, une petite
douche et des W.C. chimiques. Mignonne, la petite salle de bains. Elle sortit et
avança vers les deux petites fenêtres. Elle voyait vert, campagne, quelques
arbres, campagne encore, et plus loin, des petites vignes suspendues à une pente,
ou plutôt à un faux plat. Au fond du jardin vieillissait une balançoire d’enfants
et, à la barre latérale, il y avait une dizaine de boîtes en alu attachées qui
flottaient dans le vent. Le soleil alterna son apparition avec les nuages qui le
couvrirent parfois en rôdant autour. Un million d’âmes émanaient de la faune et
de la flore, mais aucune silhouette d’homme ou de femme, aucune voiture,
aucun tracteur ou autre engin de fermier ne s’affichait dans le décor. Un câble
électrique fin, comme dans les très anciens films, se hissait d’un poteau à l’autre.
Elle réalisa que la maison, bordée d’un chemin rural qui montait en serpentant,
se trouvait dans une colline. Calme total, sauf les oiseaux, toujours de bonne
humeur, mais qui avaient un peu baissé le volume.
Elle contempla plusieurs fois ce bracelet et se dit que ça devait être une sorte
de GPS qui émanait un signal pour définir sa position. Elle avait vu un gadget
similaire dans un polar.
« Isabelle Garcia », se dit-elle, comme toujours quand la situation était
délicate, « tu as un problème, mais ne perdons pas notre humour et notre
sérénité. Pas de choix, Pavel et Ange noir, mes fidèles compagnons, il faut y
aller et se mettre dans la gueule du loup. »
En s’approchant de la porte en bois pour la bombarder de ses fines mains de
pianiste, elle imagina que les tontons Trigano avaient vendu dans les années
soixante ce paradis à des citadins écrasés par le rythme métro-boulot-métro-
dodo pour cinq mille N.F. la semaine et qu’aujourd’hui cet endroit convenait
parfaitement à guérir des burnouts, des managers perdus dans la dope et à
séduire des fanatiques d’exotisme français. Décidément, les vacances ne la
lâchaient pas.
Comme elle ne voyait pas de serrure sur la porte, elle se dit que ça valait le
coup d’essayer, qu’il ne fallait peut-être pas se casser ses beaux ongles, refaits il
y a deux jours. Elle posa alors sa main sur la poignée. La porte n’était pas
verrouillée et grinça fortement quand elle la poussa de toutes ses forces. Il y
avait d’autres pièces sur le palier, portes fermées et des fenêtres des deux côtés.
Au bout, l’escalier étroit et dangereux, signé Pagnol aussi, l’amena en bas,
craquant à chaque pas, dans une grande pièce. Il n’y avait pas grand monde,
Kevin était seul. Il était assis à une grande table, en bois massif. Kevin avait
entendu descendre Isabelle et leva les yeux. Les pupilles y avaient presque
retrouvé leur place. Il lui adressa la parole, aimablement :
— Bonjour Madame, vous avez bien dormi ? 
Elle avait bien dormi, comme un ours en hiver. Cela lui avait permis aussi de
bien reprendre ses esprits. Pour ne pas faire trop copine, elle ne le regarda pas et
hocha seulement la tête et contempla la pièce, nette et, à première vue,
conviviale. Les trois fenêtres alignées, ornées de petits rideaux en dentelle
blanche et entrouvertes, laissaient entrer la lumière et la fraîcheur matinale. La
pièce n’était pas surchargée : deux armoires, un secrétaire, une grande table avec
huit chaises anciennes, deux portes fermées et une ouverte laissant apparaître
une vieille cuisinière au gaz. Le plancher et le plafond étaient des copies
conformes de la chambre en haut. Un grand poêle en faïence à droite servait à
chauffer la pièce et la cuisine adjacente.
Une horloge murale ancienne affichait neuf heures vingt-cinq.

Ne pouvant plus éviter le regard de Kevin après avoir fait connaissance avec
le salon, Isabelle daigna lui offrir son attention et s’étonna qu’il ne portât plus de
masque. Quand elle était descendue, elle l’avait reconnu intuitivement sans
vraiment le regarder. Elle ouvrit grand les yeux. Kevin avait pris entretemps une
douche et il était agréablement vêtu, jean trois-quarts et pull noir Hard Rock
Café Barcelona. Sa barbe était devenue droite pendant la nuit et ses cheveux
longs et propres pendaient en boucles tout autour de son visage un peu rond.
Isabelle apprécia la métamorphose et décida de prendre une initiative, en face de
ce jeune homme, qui n’avait probablement même pas l’âge de son plus jeune fils
Lucas.
— Je peux avoir un café s’il vous plaît ? 
— Bien sûr, s’exclama le jeune homme qui, d’un pas souple, se dirigea vers la
cuisine pour revenir avec une cafetière italienne dans la main gauche et un
plateau de croissants dans l’autre.
Isabelle n’avait pas raté le derrière de Kevin. Elle ne ratait jamais les derrières
croquants, une petite faiblesse qu’elle avait bien dû cacher à Angelo, toute une
vie. Son réflexe la rassura, elle était bien dans sa peau.
— Je vous en prie, asseyez-vous, Madame, croissant ? 
Isabelle ne comprenait pas. Il sortait d’où ce grand garçon bien éduqué ?
Étonnée, elle lui attribua un upgrade provisoire.
— Oui merci, volontiers, ils ont l’air délicieux. 
— Ils viennent de chez une boulangère du coin, Madame Annie, une amie de
la famille. Ils font du pain ici depuis des générations. 
Isabelle imagina pour un moment Montand et Depardieu s’éclater lors du
tournage de « Jean de Florette » chez Madame Annie en trempant leurs
croissants dans le café des vieilles dames consternées, puis elle enchaîna :
— Vous êtes d’ici alors ? 
— Oui, Madame, je suis un enfant du pays. 
— Et nous sommes où, ici ? 
Elle essaya, mais Kevin sentit bien sûr le piège. En plus, il avait été bien
préparé par Vincent à ce genre de question. Il répliqua aimablement :
— Je ne vais pas tout vous dire, Madame, vous en saurez davantage si
Vincent en décide ainsi. Ce que je peux vous dire, c’est que nous ne cachons
plus nos visages à partir de maintenant et, n’ayez pas peur, il n’est pas prévu de
vous éliminer si vous nous avez vus sans cagoule. Vous allez faire un deal avec
Vincent, un deal bien concret dont je ne connais pas tous les détails. Mais ne
vous y trompez pas, vous n’allez pas voir Igor. Je ne pense pas qu’il ait vendu
son âme au diable, mais Igor est un mec méchant et, en même temps, l’épée de
Damoclès au-dessus de l’opération. Et cela à double sens : il a toujours un pas
d’avance sur vous, même si vous vous évadiez, à cause du bracelet. C’est lui qui
le surveille. Vous ne savez rien sur lui et il sait beaucoup de choses sur vous et
votre famille. Deuxièmement, s’il ne reçoit pas son argent en fin de mission, il
ne va pas faire dans les détails, il n’y va pas de main morte. Il a cinq passeports,
il était tireur d’élite chez des rebelles, apparemment il peut abattre un lapin qui
court à cinq cents mètres. Ce gars est en règle avec la justice française et tant
qu’il court les rues, votre famille n’est pas en sécurité. Pas question de jouer au
plus fin avec lui, c’est perdu. Ici, vous bougez librement, nous sommes à l’écart,
vous ne vous éloignez pas de la maison, vous n’appelez personne et tout se
passera très bien. 
— Vous avez tous l’air bien smart, fit-elle, sauf cet Igor, mais que me voulez-
vous donc ? 
— C’est le job de Vincent de vous expliquer cela, il viendra pour le dîner.
Justine arrivera en fin d’après-midi, elle est partie s’acheter quelques fringues.
Pour l’instant, vous resterez avec moi, nous pouvons discuter, jouer aux échecs,
cuisiner un petit plat pour nous deux si vous avez envie. Nous pouvons nous
installer à la terrasse si vous n’avez pas trop froid. Vous pouvez aussi vous
rafraîchir ou vous reposer si vous préférez. Nous avons un coin bibliothèque si
vous voulez lire. Elle ne ressemble pas à la vôtre que j’ai vue hier, mais il devrait
y avoir des choses à bouquiner. À vous de choisir. 
Il lui versa du café dans un bol qui avait survécu à la Grande Guerre.
Isabelle clôtura cette première conversation en rigolant :
— C’est comme en vacances alors, et, à 17 heures, concert de musique
classique sous la pinède. 
Kevin répondit avec un grand sourire.
Elle n’avait appris que certaines choses. Elle laissa pour le moment Kevin
tranquille et se concentra sur son petit déjeuner.
Kevin débarrassa trois couverts qui avaient déjà servi et Isabelle en conclut
qu’ils avaient pris leur petit déjeuner ensemble.
— Vraiment excellents ces croissants, merci. 
Elle en prit un deuxième puis se leva pour monter à l’étage.
— Je vais me rafraîchir et après j’aimerais bien m’installer à la terrasse. 
— Sans Pilates, je suppose, ricana Kevin, mais alors n’oubliez pas de prendre
une petite laine ! 
Kevin avait bien joué son rôle. Il avait rappelé Isabelle à l’ordre gentiment
tout en restant très courtois et lui avait bien fait comprendre que, lui non plus,
n’était pas tombé de la dernière pluie.

10

Dans la salle de bains, il y avait un petit transistor qui fonctionnait avec des
piles. Isabelle allait s’amuser un peu. Elle évolua comme une princesse dans
cette salle de bains amusante et y trouva même du gel pour cheveux et corps : « 
Savon de Marseille à la fleur d’oranger ». Elle arriva à mettre Radio Nostalgie,
entama sa douche chaude avec « Nathalie » de Gilbert Bécaud et la finit avec « 
Pas de boogie-woogie avant la prière du soir » d’Eddy Mitchell. C’était trop
marrant. Elle pensait à ses gamins qui, s’ils l’avaient vue ici sautiller, auraient
certainement dit que, là, elle était en train de déjanter complètement.
Elle mit un pantalon blanc, un pull marin rayé bleu et blanc aux manches
longues, des chaussures de sport et prit sa veste. Quand elle arriva en bas, elle vit
Kevin, dehors, qui s’était déjà installé sur la terrasse avec deux verres et une
bouteille d’eau.
Elle le rejoignit.

11

— Vous devez quand même m’expliquer, Kevin. Qu’est-ce qui est arrivé ?
Justine et vous étiez dans un état désastreux hier soir. Des soucis ? 
— Vous pouvez me tutoyer, Madame, tout le monde me tutoie. 
— Volontiers, Kevin, tu peux m’appeler aussi Isabelle au lieu de Madame, si
tu veux. 
Elle savait que le rapport de force avait basculé légèrement. Au cours de sa
vie, elle avait bien compris que le « vous » et l’âge confèrent une certaine
autorité. Elle était persuadée aussi qu’il n’allait pas tout de suite substituer
Madame par Isabelle.
Elle voulut le relancer quand ils entendirent des bruits étranges venant du
fond du jardin. Trois fois de suite, toutes les cinq secondes, un « bing » retentit et
Isabelle questionna Kevin du regard.
— Ce n’est rien, rigola Kevin. Igor s’entraîne avec les canettes suspendues. Il
est à deux cent cinquante mètres avec sa carabine silencieuse derrière un buisson
dans la colline. Quand il s’ennuie, il a envie de s’amuser. 
Isabelle n’était pas amused. En plus, les canettes qu’elle avait prises pour des
épouvantails, flottaient dans le vent. Il tirait bien, Igor, il tirait même très bien.
Elle avait compris le message. Encore un rappel à l’ordre, Vincent n’aimait
vraiment pas les malentendus.
Elle savait qu’elle devait faire avec et comme Igor semblait avoir fini de jouir
de ses petits fantasmes et que la campagne avait repris sa sérénité, elle reprit la
conversation :
— Alors, que s’est-il passé ? 
— Afin de vous observer, Vincent nous avait laissé de l’argent pour rester
dans une petite auberge pendant trois jours. Il avait à faire à Bordeaux. Justine a
un demi-frère, David, huit ans. Il vit dans un foyer. Le soir de notre arrivée, nous
voulions lui faire une surprise et lui rendre visite. Nous avons alors appris qu’il
s’était fait agresser par des inconnus et qu’il avait dû être hospitalisé. Arrivés à
l’hôpital, le médecin nous a expliqué qu’il n’était pas dans un état critique, mais
qu’ils avaient préféré le mettre dans le coma artificiel. Je vous épargne les détails
des blessures. Nous étions clean depuis deux mois, mais nous n’avons pas géré
la situation. Justine a tout le temps répété qu’il allait mourir. Elle a craqué, je
n’ai pas tenu le coup non plus et, comme elle connaît bien le coin, nous avons
facilement trouvé de la cocaïne. Le lendemain, l’aubergiste, pour raison de
tapage nocturne, nous a jetés. Nous sommes restés dans la rue. En deux jours
tout l’argent est parti en came et vous avez vu le résultat hier soir. Ce matin,
Justine a appris que son frère était sorti du coma et qu’il allait assez bien. Nous
avons longuement discuté avec Vincent. Nous allons rester propres, ça va aller.
Nous ne voulons pas rater cette occasion de nous refaire un peu d’argent afin de
pouvoir nous organiser. 
— Mais elle est de Nîmes alors, Justine. Et sa vie n’a pas été que du bonheur
si je comprends bien. 
— Vous lui demanderez, Madame, nous aurons le temps. Elle pourra parler
pour elle-même. 
— Oui, je comprends, Kevin. Mais toi, tu n’as pas grandi dans un foyer
familial classique non plus. Quelle est ton histoire ? 
Kevin n’avait plus envie de parler.
— Je parle beaucoup, conclut-il, j’aime bien, mais je n’ai pas l’habitude.
Peut-être plus tard. Là, je vais bricoler une petite salade. Vous pouvez renifler
l’air montagnard en attendant si vous voulez. Tomate mozzarella avec basilic
maison et baguette de chez Annie, ça vous convient ? 
Elle lui fit un grand sourire. Elle en avait probablement préparé deux mille
pour son amore en trente ans.
— Parfait, lui lança-t-elle et le suivit des yeux jusqu’à la porte.

12

Seule désormais, Isabelle se leva. Elle trébucha et faillit perdre l’équilibre.


Elle n’avait pas perdu la face, mais c’était dur, elle souffrait. Elle ne
connaissait pas les raisons profondes qui étaient à l’origine du gâchis auquel elle
avait été confrontée la veille, mais elle sentait bien que ces deux jeunes gens
avaient déjà subi nombre de coups bas dans leur courte vie. Elle n’avait jamais
été indifférente face à la misère sociale. Elle pensait, comme la veille, aux
pauvres petits qui n’étaient pas bien dans leur peau et qui rôdaient autour de
l’épicerie qu’elle avait créée, derrière le Lycée Daudet. Mais c’était différent.
Kevin et Justine jouaient dans une ligue où trop de coups sont permis. Ils étaient
en danger. Kevin n’avait pas de regret dans sa voix et il ne se plaignait pas. D’un
autre côté, son réalisme, son amabilité, son humour et la petite phrase « nous
allons rester propres et nous en sortir » valaient au moins une lueur d’espoir.
Isabelle voulait penser à autre chose, elle ne pouvait pas changer le monde ici
et maintenant. Elle ne savait même pas encore ce qui allait lui tomber dessus le
soir.
Elle but un grand verre d’eau et ancra ensuite virtuellement ses pieds dans le
sol inégal. Après quelques étirements, elle respira profondément plusieurs fois."
Inspirez-expirez", longuement, comme disait son professeur de yoga. Cela calme
et permet de changer de registre dans sa tête.
Elle pouvait choisir. Aider Kevin en cuisine, monter dans sa chambre, faire un
tour dans le coin bibliothèque. Elle décida de ne rien faire et s’installa sur le
banc, contre le mur. Quelques rayons de soleil lui permirent d’enlever sa veste
en attendant le son de cloche du déjeuner.
Le soir allait arriver et elle comprendrait mieux. Elle verrait à ce moment-là.
C’était son réalisme à elle, ne pas tomber dans le piège de la spéculation et
s’affoler.
Assise là, au milieu de cette immense verdure, Isabelle se sentait abandonnée,
seule. Ce n’était pas son terrain de ville où elle avait l’embarras du choix pour
déjouer sa solitude ou les mauvais moments. Elle pouvait alors appeler une
copine, faire une course, aller fouiner à la Fnac, prendre un café gourmand à une
terrasse, se promener, aller faire un tour dans la salle de gym… Là, sur le
moment, elle avait besoin de bons sentiments. Son plus grand bonheur était bien
sûr sa famille. Comme elle l’avait fait mille fois déjà, elle les fit défiler devant
elle, les garçons, Carla, l’épouse de Massimo et la petite Laura. Sa petite-fille
chérie, avec ses petites jambes, avait logiquement droit à la plus longue
séquence. Mais il arrivait, quand tout le cortège était passé, qu’Isabelle fît
défiler, dans son imagination, derrière eux, une jeune femme sublime qui les
suivait sans jamais les rejoindre. Isabelle avait toujours voulu avoir une fille et
c’était une façon de lui donner une place proche des siens. Elle l’aurait appelée
Lara. Elle avait gardé ce secret pour elle, mais ne se privait pas de faire vivre sa
Lara de temps en temps.
La cloche ne sonna pas, mais Kevin apparut à la terrasse avec un plateau bien
rempli. Il chercha son équilibre sur le sol pierreux jusqu’à la table.
— C’est bon pour vous, dehors, il ne fait pas trop frais ? 
— Très bien, merci, dit-elle poliment, le soleil est sorti et j’ai ma veste au cas
où. 
— Alors on y va, bon appétit, Madame ! 

13

Kevin avait servi deux grandes assiettes dressées de tomate, mozzarella,


basilicum frais, des morceaux de baguette coupés à soixante degrés, des
couverts, des serviettes, un petit bol rempli d’olives et une assiette avec de
minuscules saucissons de différentes couleurs.
— Et voilà votre salade, vert-blanc-rouge, comme le drapeau italien. 
Kevin était à l’aise. Il était fier de sa petite cuisine et ne cachait pas sa gaieté.
Isabelle était attentive à son humeur et lui offrit un petit compliment :
— Là, je suis bien gâtée, merci, Kevin.
Ils dégustaient tranquillement leur plat typique du sud. Ils ne parlaient pas,
mais, quand leurs regards se croisaient, il y avait comme un soupçon de
complicité au fond de leurs yeux.
Quand ils eurent fini, ils restèrent silencieux un moment, puis Isabelle se leva.
— Je vais ranger ça, dit-elle. Merci pour le bon plat et pour l’attention,
j’apprécie. 
Kevin se bouscula, sortant de ses songes :
— Il n’en est pas question, Madame, je vais le faire, mais, réalisant en un tour
de seconde qu’il n’allait pas emporter cette partie, il changea de tactique :
— Allons débarrasser ensemble ! 
Ils ramenèrent tout à l’intérieur. En posant la vaisselle sur l’évier, Isabelle
remarqua un début de larme se former dans l’œil gauche de Kevin.
— Tout va bien ? demanda-t-elle.
— Oui, merci, ça va aller, c’est juste que c’est presque comme dans une vraie
famille et ça me rappelle des moments heureux. 
Il se détourna légèrement, soupira et proposa :
— Café italien ? 
— Oui, volontiers Kevin, et après, si tu veux, tu vas me raconter. 
C’est tout un rituel, le café italien. Ils attendirent que la vapeur transperçât la
poudre pour bouillonner vers le haut à l’intérieur de la petite Bialetti en alu.

14

Installés de nouveau à l’extérieur, Kevin inspira profondément avant de se


lancer dans une longue tirade et Isabelle, en face de lui, patientait, attentive, mais
sans appuyer son regard.
— Vous savez, Madame, euh, Isabelle, je ne suis pas un bon orateur, mais,
avant de vous raconter mon histoire, je dois vous faire une confidence.
Aujourd’hui, j’ai déjà parlé davantage que pendant les deux derniers mois. Dans
notre vie, on n’a pas beaucoup de choses à se dire. Notre situation est claire, on
survit. Les sujets de discussion sont rares et se ressemblent. Et le silence permet
parfois de mieux supporter les coups bas. Dans notre petit monde, nous sommes
tous déstabilisés, par ceci ou par cela. Vous n’imaginez pas combien c’est
agréable pour un garçon comme moi de parler avec une personne comme vous
qui est calme et qui écoute, sans accuser ou juger tout de suite. Je voulais que
vous sachiez que c’est pour cette raison que je me laisse aller. J’ai vingt-deux
ans. J’ai passé une enfance heureuse, exemplaire. Nous habitions à Grenoble,
dans une petite maison avec un petit jardin, pas loin du centre. Mon père
travaillait comme architecte dans une société immobilière et ma mère était
institutrice. Ma grand-mère maternelle m’a souvent gardé. Elle avait soigné mon
grand-père pendant des années. Quand il a été délivré de ses souffrances, j’avais
trois ans et elle était tellement heureuse de pouvoir s’occuper davantage d’un
petit gamin plein d’énergie et de conneries. Elle était très présente dans ma vie et
me révélait son amour presque tous les jours. Nous avions la maison de
campagne ici et nous y passions des fins de semaine et parfois des vacances.
J’aidais souvent mon père à bricoler et, sinon, je regardais tout simplement ma
mère, heureuse dans son transat orange, qui se reposait des caprices des teenies
qu’elle essayait de dompter à l’école. Pendant leur temps libre, mes parents se
sont tous les deux occupés de moi, ensemble et séparément. Ils étaient plutôt
stricts, mais pleins de tendresse. Ils m’ont souvent épaulé dans les études, m’ont
appris les bonnes manières et comment dresser une belle table. C’est en pleine
puberté que l’ambiance a commencé à basculer. J’avais treize ans et avec les
copains, on se disait toujours, pour rigoler, que la puberté est le moment où les
parents commencent à devenir difficiles. J’étais certainement plus sensible en
cette période de bousculement d’hormones, mais j’avais l’impression que mes
parents se regardaient moins, se parlaient moins qu’avant. Ils s’occupaient aussi
moins de moi. Comme enfant unique, je n’avais pas la possibilité de remplir les
vides, surgis soudainement, en me tournant davantage vers une sœur ou un frère.
Quand ma grand-mère est décédée, un an plus tard, la situation a empiré. J’étais
encore plus seul et je voyais bien que ma mère évitait de plus en plus le regard,
le contact et les petits bisous spontanés de mon père. Il en souffrait fortement.
Elle s’est absentée régulièrement et elle rentrait tard. La bombe a explosé une
semaine avant mon quinzième anniversaire. L’ambiance était tendue depuis un
bon moment et un soir, elle est partie, avec une valise, avant que mon père ne
revienne du travail. Sur le seuil de la porte, elle m’a pris dans ses bras, m’a serré
fortement et m’a dit, d’une voix amorphe, que ce n’était pas la faute de mon père
ni de la mienne, qu’elle était une garce et que je devais bien prendre soin de mon
père parce qu’il en aurait besoin. Dans ses yeux, il n’y avait pas de colère, pas de
tristesse, et pas de larmes, il n’y avait rien. Elle est sortie et je ne l’ai jamais
revue. Elle est décédée, un an et demi plus tard, d’une overdose. Mon père
voulait, à sa mort, encore lui sauver la mise en prétendant qu’elle avait pris trop
de médicaments, mais j’avais bien compris qu’elle avait succombé à du plus dur,
j’imagine LSD ou héroïne. 
Kevin prit une gorgée d’eau, avala difficilement et attarda son regard un
moment dans les yeux bienveillants d’Isabelle, rivée à sa bouche pour entendre
la suite. Elle était rentrée dans l’histoire.
— Après le départ de ma mère, la situation devint invivable. Mon père
commença à picoler, souvent déjà le matin. Il ne pouvait pas gérer notre ménage
à deux, il souffrait trop, il ne supportait pas cette séparation. Le plus grave pour
lui était qu’il ne comprenait pas. Elle était partie pour rejoindre un jeune
professeur, plein de sous et de beaux mots, un camé en plus. Elle était tombée
dans la drogue et chaque fois qu’ils étaient obligés de se voir, devant les avocats,
pour régler les finances et le divorce, elle était dans un état minable et mon père
rentrait, ébranlé, écrasé, cassé. Comme il buvait déjà pendant la journée, il a
perdu son travail. Effet contreproductif, il avait encore plus de temps pour boire.
Elle avait raison, maman, il avait besoin que je prenne soin de lui, mais
comment ? Il n’avait plus de lumière dans ses yeux, plus de chaleur dans son
corps, plus de force dans ses mains. Je sentais son amour pour moi, mais il
n’était pas capable de l’assumer. Il n’était jamais agressif envers moi, il ne m’a
jamais fait mal. J’ai souvent pensé que s’il avait aimé un peu moins la garce, ça
nous aurait fait beaucoup de bien. Parfois, il avait des moments de lucidité.
Réalisant, dans ces instants rares, que nous étions en train de bouffer les derniers
sous de la moitié de maison qui avait été mise en vente et que nous ne pourrions
pas convenablement et toujours vivre aux frais de l’État, il faisait des plans. Il se
trouvait alors des petits boulots qui duraient aussi longtemps qu’il arrivait à
retarder sa consommation journalière jusqu’au soir. Mais il a commencé aussi à
magouiller, à emprunter de l’argent et à jouer aux cartes. Après la vente de la
maison à Grenoble, nous avons dû venir nous installer ici et une lueur d’espoir
m’accompagnait. Je croyais que les bons souvenirs allaient nous soutenir, mais
papa ne faisait que parler d’elle, et du bonheur d’antan. Quelques semaines après
notre déménagement, ma mère est décédée et nous a quittés définitivement. Ce
choc a détruit pour mon père toutes les options de futur et le désarroi, la détresse,
la dépression et la consommation excessive d’alcools forts sont venus cohabiter
avec nous. Il s’est alors retrouvé sur la route de la petite délinquance pour
rembourser ses dettes. J’avais tout juste dix-huit ans quand il a été incarcéré,
après plusieurs avertissements pour délits mineurs, pour faux et usage de faux.
Depuis quatre ans maintenant, il alterne entre la prison et ici. Il n’a jamais
agressé quelqu’un. Quand il sort de prison, il est plus ou moins clean, il fait des
efforts pour travailler, il essaie même de s’occuper de moi. Quand on a
l’impression que ça s’arrange un peu, il retombe dans le piège. On nous aime
bien dans le coin, depuis le temps qu’on vient ici. Les gens savent qu’il n’est pas
méchant. Mais les patrons sont réticents à donner un travail à long terme à un
gars instable qui risque de les voler ou de les escroquer. Actuellement, il est
encore en prison pour un mois. Il a pris huit mois pour contrebande de cigarettes,
grand style. 
Kevin n’avait pas remarqué que son pied s’était endormi, faute d’avoir été
bloqué sous son genou pendant qu’il racontait et quand il le bougea, il sentit
mille fourmis y ramener de la chaleur.
— Je pourrais aussi vous parler de mon rôle, dans ce mauvais film, mais ça
doit vous ennuyer tous ces problèmes, tout ce naufrage, ce n’est pas votre
monde. Enfin, c’est vous qui m’avez demandé, mais on peut arrêter si vous
voulez. 
Isabelle n’avait rien raté de son histoire. Elle avait avalé ses mots et les avait
ancrés dans sa mémoire.
— Certainement pas, répliqua-t-elle, c’est ton parcours personnel qui
m’intéresse et ne t’en fais pas, je suis médecin, j’ai l’habitude d’écouter. 

15

— Je reprends au moment où ma mère est partie de la maison. J’avais espéré


qu’elle viendrait pour fêter mes quinze ans et que mon anniversaire deviendrait
peut-être le jour J pour rassembler la famille. Nous n’avons rien fêté. Ma mère
avait mieux à faire, mon père était ivre et, moi, je n’avais plus envie non plus.
Après, quand la galère a commencé, j’ai essayé de suivre mon rythme d’études
et de protéger mon père qui n’allait pas bien du tout. Dans un premier temps,
j’arrivais, tant bien que mal, à le réveiller le matin pour m’assurer qu’il aille
travailler avant de partir moi-même au lycée. Au bout de quelques semaines, il
commençait à ne plus se rendre au travail tous les jours, il se mettait en maladie
et finalement il a été licencié. Je voulais quand même réussir mon année et j’ai
continué à fréquenter les cours tous les jours. En plus, il fallait faire les courses,
laver le linge et ranger la maison parce que mon père n’en était pas capable. Le
soir, à vingt heures, il était normalement déjà éteint pour la nuit, je drapais une
couverture sur son corps frissonnant et je rangeais les bouteilles. J’ai organisé le
déménagement pour venir ici. Je savais que nous ne pourrions pas tenir dans ce
ménage éternellement et quand maman est morte, la situation s’est aggravée et je
me suis attendu au pire. Bien sûr, chaque fois qu’il refaisait surface et tentait de
se réhabiliter avec ce monde, j’avais de l’espoir, et je le soutenais au mieux,
délaissant même mes études. Mais chaque lueur s’est vite éteinte et c’est devenu
vraiment difficile d’y croire. Je manquais d’argent. Il y en avait toujours assez
pour sa saloperie et pour remplir le frigo aux trois quarts. Alors j’ai essayé des
petits boulots, des petites affaires, j’ai porté des petits paquets dont je ne
connaissais pas le contenu. On ne m’a jamais arrêté, mon casier est vierge.
Quand papa a été emprisonné la première fois, j’ai quitté le lycée pour une
formation d’apprenti hôtelier, pour survivre. J’étais très fragile. Un soir j’ai suivi
quelques jeunes, on a fumé plusieurs joints et pris des bières. J’ai essayé la
cocaïne et j’y suis resté collé gravement pendant plusieurs mois. Ensuite, j’ai
assez bien géré ma dépendance et je ne consommais presque plus rien. J’ai réussi
à garder ma formation d’apprenti et j’ai continué à porter des colis fermés pour
arrondir les fins de mois. À chaque sortie de prison de mon père, je laissais la
drogue complètement de côté, c’était le monde à l’envers, je donnais l’exemple,
mais c’est lui qui craquait après quelques semaines, et le cercle vicieux
continuait à tourner. J’étais arrivé sur la dernière ligne droite de ma formation de
réceptionniste hôtelier quand un autre apprenti du groupe s’est trompé de veste à
l’hôtel et a trouvé, dans ma poche, de la poudre blanche que j’allais livrer le soir.
Je n’ai pas pu finir la formation et j’ai raté mon brevet. Les responsables m’ont
dit qu’ils regrettaient vraiment, mais qu’ils n’avaient pas le choix. Je me suis
retrouvé dans la rue, enfin, ici. J’ai répondu à une campagne de la Légion
étrangère, mais ils ne m’ont pas pris. Finalement, j’ai sombré pendant deux mois
dans la drogue avec les réserves que j’avais constituées en transportant les
saloperies des autres. C’est l’agenda de mon père qui m’a sauvé. Je savais qu’il
allait sortir quatre mois plus tard, prématurément, pour bonne conduite et je ne
pouvais pas l’accueillir dans cet état. J’ai décidé alors d’investir mes derniers
sous dans une cure de désintoxication et c’est au cours des réunions de groupe
que j’ai rencontré Justine. Nous sommes tombés amoureux, nous avons réussi à
nous en sortir et sommes restés ensemble. Nous avons trouvé du travail, tous les
deux, des CDD de trois mois dans une auberge de jeunesse, ici, à côté. L’odyssée
a continué, sans drogues et sans le sou. Mon père, après sa libération
conditionnelle retomba vite au trou. Un soir, dans un bar-tabac, Vincent, que
j’avais rencontré lors de ce test de recrutement pour rejoindre la légion, nous
aborda, Justine et moi, et nous demanda si nous n’avions pas envie de nous faire
une belle somme d’argent en participant à une opération un peu folle, mais
propre. La seule condition était de mettre à disposition la cabane, qu’elle soit
nettoyée et rangée et que nous soyons présents quelques jours pour assurer la
surveillance d’une personne. Mon père était sous les verrous et n’allait pas nous
déranger. Nous avons ramené Vincent ici, nous avons discuté et nous avons
accepté sa proposition. Ce qui s’est passé après, vous le savez ! Là, je m’arrête,
je suis fatigué. Merci pour votre patience… Isabelle. 
Isabelle posa sa main sur le bras de Kevin. Ils n’avaient pas besoin de parler
pour se comprendre et ils restèrent ainsi, tranquilles, un bon moment.

16

Kevin bougea le premier. Il enleva doucement la main d’Isabelle et se leva.


— Il est dix-sept heures, j’ai deux trois choses à préparer pour Justine et pour
Vincent. Justine m’a demandé de faire une recherche pour elle et elle ne devrait
pas tarder. Je peux vous laisser seule ?
Isabelle, encore dans l’univers du passé de Kevin, fit un léger oui de la tête et
chercha sa voix :
— Oui, vas-y Kevin, pas de souci. Je reste quelques minutes et je remonte
dans ma chambre.
Elle savait très bien qu’elle n’allait pas décompresser, ni en cinq ni en dix
minutes, ici, dehors et ça l’arrangeait bien de se retirer pour aller faire le ménage
dans sa tête. Avant de franchir la porte d’entrée, elle se permit un petit entracte
dans ses pensées pour réagir à un éclair qui effleura ses neurones :
« Est-ce que j’ai vraiment dit que je remonte dans ma chambre ? »
Sa chambre, comme si cette chambre était le plus naturellement du monde la
sienne, l’endroit dans une maison où on se sent protégé, où on peut se laisser
aller à ses pensées et à ses actes, où on peut faire des choses ? Elle ne connaissait
pas la réponse.
Quand elle avança vers l’escalier, Kevin, assis à la grande table, était en train
de tapoter sur l’écran de son portable. Elle effleura légèrement ses boucles et
chuchota :
— Tu as bien fait de me raconter, ça décharge et ça crée de la confiance. Ne te
fais pas de souci, je suis une maman de trois grands garçons, je sais très bien
garder des secrets.
Elle ne lui laissa pas le temps de réagir et prit l’escalier en bois qui ne lui
inspirait vraiment pas confiance.

17

Arrivée dans sa chambre, Isabelle s’allongea sur le lit. Elle tomba pour
quelques minutes dans ce demi-sommeil pendant lequel on est absent et présent
en même temps.
Elle reprit ses esprits, ordonna ses pensées et la lucidité prit le dessus sur les
sentiments. Elle s’étonnait que deux personnes, qui ne se connaissent pas et qui
n’ont aucun entourage familial et social commun, puissent se sentir assez à l’aise
pour que l’une d’elles déballe toute la saleté des derniers huit ans de sa vie. Elle
était connue pour prêter l’oreille aux gens autour d’elle et elle avait entendu
assez de confidences pour faire chanter la moitié de la haute bourgeoisie de
Nîmes. C’étaient les copines, c’est différent. C’était arrivé peut-être aussi parce
que Kevin n’avait rien à craindre d’elle et que ça lui faisait simplement du bien
de cracher la misère. Il avait utilisé une tactique de yoga sans le savoir. Par
ailleurs, il se peut que cette mère de trois grands garçons, qui lui rappelait celle
qu’il avait connue dans son enfance, lui inspirait confiance. En tout cas, Kevin
était assez confiant pour mettre les cartes de son passé sur la table. C’était un
bon début.
Isabelle s’installa confortablement dans le lin adouci et résuma en quelques
mots le calvaire de Kevin. Deux personnes clés décèdent, mère et grand-mère.
Père alcoolique. Drogues et problèmes financiers. Énergies criminelles. Prison,
récidive et rebelote. C’était beaucoup pour un jeune homme, impuissant, de
perdre sur tous les fronts, c’était trop.
Mais Isabelle ne faisait pas les choses à moitié. Elle fit le bilan, plus court
certes, des choses positives et nota dans sa mémoire que Kevin avait connu une
enfance heureuse, une bonne éducation pendant presque quinze ans. Son père
était très mal, mais il n’avait jamais été violent, ni envers Kevin ni dans ses
actions criminelles. Kevin ne s’était pas fait prendre et avait un bilan propre
devant la justice. Kevin et son père s’aimaient même s’ils n’avaient jamais uni
leurs sentiments réciproques pour les investir dans du concret. Finalement,
Kevin avait su sortir des bas-fonds de la drogue à deux reprises déjà et la
dernière fois pour une période respectable. Enfin il avait rencontré Justine, une
jeune femme qu’il aimait et qui l’aimait.
« Il y a encore des chances qu’il s’en sorte, ce petit », conclut-elle avant de
tomber dans une vraie sieste, tardivement.

18

Quand Isabelle se réveilla, une heure plus tard, le soleil avait franchi la
montagne. Il ne faisait pas encore nuit, mais celle-ci s’annonçait et n’allait pas
tarder. Avant de s’allonger, Isabelle avait fermé les rideaux et elle avait détecté
un système d’éclairage indirect. Quatre petites ampoules étaient installées des
deux côtés des fenêtres derrière des petits supports en bois.
« Travail d’architecte », se dit-elle, « le papa de Kevin ne voulait pas gâcher le
cachet de la pièce ».
Elle trouva même une petite commande à distance dans un des tiroirs de la
commode. Elle tapota dessus et deux points de lumière unirent leur force pour
éclairer, timidement, la chambre. Elle essaya encore et l’autre paire d’ampoules
doubla la mise.
Isabelle soupira : « Difficile de lire avant de s’endormir, avec ces chandelles
de 15 Watt ! »
Elle se rendit compte que la lecture du soir n’était pas la priorité à l’ordre du
jour et rentra dans la salle de bains. Elle y trouva un tube de 25 watts, caché
derrière une bande d’alu et un petit bouton blanc pour l’activer.
Elle perdit ses mains dans ses cheveux pour les arranger. Elle se lava le visage
et les mains. Indécise, elle rentra dans la chambre. Elle savait que le moment de
vérité approchait à grands pas.
Il faisait froid. Quand elle voulut récupérer sa veste sur le lit, elle entendit
l’escalier vibrer, puis des pas lourds sur le palier et une porte qui s’ouvrit.
Effrayée, elle recula d’un pas et bloqua sa respiration.
Silence.
Une porte claqua et les pas s’éloignèrent rapidement. L’escalier grinça à
nouveau.
Silence.
Isabelle expira profondément et s’approcha de la porte. Elle tendit l’oreille et
distingua la voix forte et sombre de Vincent :
— J’ai récupéré le dossier pour Igor, je reviens dans trois quarts d’heure,
préparez tout en attendant ! 
Elle avait quarante-cinq minutes avant d’affronter Vincent.

19

Isabelle décida de descendre tout de suite. Elle ne voulait pas tomber dans le
piège et paniquer toute seule dans la chambre. Il fallait de toute façon gérer la
situation, essayer de rester calme, écouter attentivement et rester polie. Réalisme
et maîtrise de soi. En plus, si elle rejoignait la jeunesse maintenant, elle allait
peut-être apprendre des détails utiles.
Elle avança sur la pointe des pieds vers l’escalier. Elle écouta et capta un
marmonnement joyeux. Quand elle emprunta la première marche, l’escalier, qui
trahissait tous ses utilisateurs, ne l’épargna pas et annonça son arrivée dans le
salon.
Kevin et Justine, enlacés, coquins, échangeaient des baisers fougueux. La
présence d’Isabelle ne les dérangeait pas du tout. Ils continuaient tranquillement
leur petit théâtre.
Justine avait aussi réussi son relooking : elle ne portait pas de masque, ses
longs cheveux étaient lavés et soigneusement mis en chignon, son regard était
vif et sa robe courte affichait à la ceinture le ticket de caisse de H&M. Justine
avait fait faire ses ongles, couleur turquoise.
Elle arrivait presque à la taille de Kevin, elle était grande, grande et belle.
Isabelle n’avait pas envie de s’attarder sur tous ces détails et ouvrit la
conversation :
—  Bonsoir, les enfants, ça va ? 
Ils firent un quart de tour pour se positionner en face d’elle. Ils se tenaient la
main et avaient l’air heureux.

— Bonsoir Madame, répondirent-ils en stéréo, et Justine ajouta :
— Elle vous plaît, ma robe ? 
Isabelle, légèrement énervée, lui lança sèchement :
— Oui, elle est très bien, mais il faut couper les tickets du magasin ! 
— Ah oui, s’exclama Justine, surprise du ton d’Isabelle, et elle alla ouvrir un
tiroir pour sortir des ciseaux.
Le premier contact entre les deux femmes n’avait pas été glorieux et Isabelle
ne s’en félicitait pas. Elle savait qu’il valait mieux s’entendre avec cette fille et
ne pas se faire des ennemis dans ce fief. Elle tenta de rectifier le tir avec un
compliment sur les ongles de Justine, mais celle-ci la devança en lançant à
Kevin :
— Viens dans la cuisine, on ne va pas déranger Madame. Nous avons du pain
sur la planche. 
Des journaux traînaient sur la table. Isabelle s’installa pour y jeter un coup
d’œil. Elle ne savait pas ce qu’ils mijotaient dans leur petite cuisine, mais elle
comprit que la joie et la bonne humeur avaient repris leur cours et que les bisous
et les mots câlins tombaient en abondance.
« Tant mieux », pensa-t-elle, « ça leur fait du bien ! »
Isabelle disait souvent à ses copines :
— Si un homme averti en vaut deux, ça compte aussi pour les femmes. 
Elle était descendue pour entendre un petit détail, apprendre une information
ou happer quelques mots concernant l’action qui l’attendait. Elle appela :
— Kevin, tu peux venir une seconde, s’il te plaît ?
— Oui, j’arrive. 
— Dis-moi, qu’est-ce qui va se passer après, qu’est-ce qui m’attend ? 

— Je n’en sais pas trop, mais je n’ai pas l’autorisation de vous donner des
informations. Il faudra patienter, Isabelle, Vincent va vous expliquer. Je suis
désolé. 
Il disparut dans la cuisine.
Elle aurait dû savoir que Vincent l’avait conditionné et qu’il lui avait demandé
de se taire.
En plus, avec son action, elle avait obtenu un malus imprévu. La bonne
humeur en cuisine avait fait place à une scène de jalousie. Justine ne se cachait
pas pour s’exprimer, ce n’était pas son genre. Son style était plutôt direct :
— Alors, on s’appelle par les prénoms, avec Madame ? Madame tutoie le
petit Kevin ? Vous semblez bien vous entendre, vous deux, vous avez passé une
belle journée ensemble ? Ah, petit salaud ! 
Heureusement, pour Isabelle, ils se livraient leur petite guerre à l’écart, dans
la cuisine. En tout cas, elle avait bien compris qu’il fallait trouver des arguments
de valeur pour remettre les pendules à l’heure entre elle et cette petite.
La soirée ne commençait pas trop fort pour Isabelle.
Elle essaya de refixer ses esprits avec une dizaine de respirations profondes.
Elle en avait compté huit quand la porte s’ouvrit. Vincent entra.

20

Vincent avait également enlevé son masque. Une forte barbe cachait presque
sa bouche. Le nez était fin et busqué. Ses cheveux épais couvraient ses oreilles.
Les os apparents sous les yeux étaient un peu avancés et les côtés qui
descendaient sur la mâchoire étaient légèrement taillés au niveau du bas du nez.
Le visage affichait des bonnes proportions. Difficile de dire si son visage était
beau ou non, à cause de la barbe, mais il avait l’air intéressant. Le reste de son
outfit ressemblait à celui de la veille, casquette, bottines, jean, veste en cuir et
chemise propre.
Il ouvrit poliment la conversation :
— Bonsoir, Madame di Lippi, comment allez-vous ? Kevin s’est-il bien
occupé de vous, vous ne manquez de rien ? 
Une très légère vibration dans sa voix le trahissait, il était agité et Isabelle
préférait faire d’abord du smalltalk. Elle répliqua, d’un ton neutre :
— Oui, merci. Il a été très aimable. 
— Good, continua Vincent, tant mieux. J’espère que les deux jeunes ont bien
repris leurs esprits après la panne d’hier soir. Savez-vous s’ils ont fini la
préparation du dîner ? Est-ce que vous avez faim ? 
— Je ne sais pas s’ils ont fini, mais ils sont dans la cuisine depuis un
moment. 
Oui, elle avait faim, l’histoire de Kevin avait largement brûlé les calories
prises à midi. Mais elle ne voulait pas accorder à Vincent la satisfaction de lui
répondre.
Vincent ne sembla pas lui en tenir rigueur et tourna sur ses talons pour bouger
en direction de la cuisine. Isabelle estima que l’échange des banalités avait assez
duré et qu’il était temps de lancer une pique. Elle l’interpella :
— Ce qui me manque ici, pourtant, c’est ma liberté, même si elle est
mignonne, votre petite baraque-prison. J’aimerais bien savoir où tout cela va
nous mener. 
Vincent freina son pas, se retourna et répondit calmement, presque
sereinement :
— Nous allons discuter, Madame, après, le moment venu. J’aimerais bien que
nous mangions maintenant. 
Il rejoignit Kevin et Justine dans la cuisine.
Isabelle comprit que la nervosité qui l’habitait ne la concernait pas et elle se
résigna à attendre la suite.
Une trêve semblait avoir été signée dans la cuisine à côté depuis que Vincent
parlait avec Isabelle. Les voix étaient devenues plus neutres, presque
mécaniques. Des échanges brefs, comme des consignes, et l’odeur d’un gigot sur
le feu témoignaient, sinon d’un processus de travail harmonieux, au moins d’un
effort commun.
Les apparences sont trompeuses parfois et Isabelle s’en rendit compte quand
Vincent tapa sur la table de la cuisine et cria :
— Vous en êtes seulement là, un lamb stew se prépare deux heures en avance,
je vous ai ramené tout ce matin ! Là, on ne va pas manger avant une heure,
pourquoi vous ne pouvez pas respecter le plan, pourquoi ? 
Il s’arrêta net, un moment, et Isabelle imagina les deux pauvres petits, crispés
au fond de la pièce, en attente de la suite qui n’allait pas leur plaire. Il avait
Justine dans son collimateur et ne la ménagea pas :
— C’est toi, petite garce, tu rates le bus, je dois faire un détour pour te
ramener ici, je suis sûr que tu as fait le défilé de mode, qu’est-ce que tu as
trafiqué avec Kevin pendant une demi-heure ? Je vois que tu as pleuré, tu as
encore fait des scènes ? Et le gigot, comment tu penses qu’il va se transformer en
stew ? 
Il n’attendit pas si l’un d’eux avait le cran de répondre, sortit de la cuisine et
rejoignit la terrasse.
Isabelle avait un peu pitié d’eux dans la cuisine, mais elle ne bougeait pas et
attendait.
Vincent refit surface après dix minutes, ramenant avec lui une forte odeur de
tabac brûlé, comme s’il avait fumé avec deux mains. Il avait eu besoin de cette
sortie à l’air frais pour reprendre son contrôle et prendre une décision. Il se
pointa à la porte de la cuisine :
— Bon, on change de programme et on mange plus tard. Je vais parler avec
Madame di Lippi maintenant, nous allons nous installer dans le petit salon à
côté. Dans une demi-heure, vous présentez une table exemplaire et un plat
réussi. Questions ? 
Il n’était plus en colère, mais le ton fait la musique, et les notes planaient
encore au-dessus de leurs têtes.
Pas de questions.

21

Vincent désigna le fond du salon à droite et fit signe à Isabelle de le rejoindre.


Il ouvrit la porte et la laissa passer devant. Il mit la lumière et ferma les rideaux
de la petite fenêtre qui donnait sur la partie arrière de la terrasse. L’éclairage
indirect jeta un jaune fade sur les deux fauteuils et la table basse en bois clair. Un
petit poêle en fonte, quelques pièces de bois coupé et une petite armoire antique
ornée de fer forgé décoraient la pièce.
Vincent invita Isabelle à s’asseoir.
Il ouvrit l’armoire et sortit une bouteille et deux verres à cognac en cristal.
— Un grand cru de 1975, il a presque cinquante ans. Le grand-père de Kevin
avait mis de côté quelques grandes réserves que Kevin a trouvées et qu’il a
toujours cachées devant son père. Vous imaginez ? Vous en prenez un avec moi,
non ? 
Isabelle n’avait pas trop l’habitude du cognac, mais comme les vieux l’ont
considéré comme un remède universel, elle tendit son verre et indiqua de son
doigt un demi-centimètre.
Vincent s’exécuta sans exagérer et leva son verre théâtralement :
— Nous allons bien nous entendre, Madame, je vais vous expliquer. 
— C’est un peu tôt pour trinquer, vous ne pensez pas ?
Elle leva son verre et prit une petite gorgée.

Vincent n’avait pas raté le soupçon d’insulte et d’arrogance dans la voix
d’Isabelle, mais il avala la pique avec une gorgée de cognac et ouvrit son
discours :
— J’ai vu Igor cet après-midi. Nous avons revu une dernière fois notre plan
en détail pour éviter tout désagrément. Nous ne voudrions pas que l’opération
risque de déraper. Si chacun suit les consignes, il n’y aura pas de pépins. Si vous
ne jouez pas votre rôle ou si vous faites foirer l’action, vous risquez de graves
conséquences pour votre famille. Igor m’a confirmé qu’il sera prêt pour réagir
dans tous les cas de figure. Juste pour être clair là-dessus, Madame di Lippi. 
Isabelle ne s’attendait pas à cette introduction. Elle imagina Igor, avec sa
boîte à violon, se balader à Grenoble, un écouteur dans l’oreille et prêt à faire un
massacre si nécessaire. Il ne fallait pas se faire d’illusions ou se mettre dans un
mauvais état émotionnel, elle devait accepter leurs exigences et espérer qu’elles
ne soient pas trop exagérées.
Vincent lui laissa le temps nécessaire pour bien avaler la pilule et enchaîna :
— Je veux trois millions. Un million et demi en espèces et la deuxième partie
versée sur un compte chiffré aux Bahamas. 
Isabelle ne dit rien. Elle avait en tête l’image d’Igor. Elle saisit son verre, le
vida et le remit à côté de la bouteille.
Les cellules de son cerveau ne révélèrent aucune activité et elle se tut.
Vincent rompit le silence :
— Écoutez, je sais que, du côté de votre mari défunt, vous valez quinze
millions à peu près sans les immeubles, les insignes et les brevets. Et je suis sûr
que, outre le patrimoine di Lippi, vous disposez d’une fortune privée très
confortable. Je pense que vous pouvez tranquillement remplir les frigos du clan
Di Lippi-Garcia pendant des générations sans que personne ne travaille. 

Isabelle essaya d’oublier Igor et de réfléchir. Elle n’avait même pas un
sentiment de dégoût ou de révolte. La première idée qui lui vint fut qu’il s’était
peut-être trompé dans les zéros.
Elle pointa de son index le verre vide et avança timidement :
— Trois millions ? Pourquoi pas cinq, ou dix ?
Vincent lui versa un centimètre de cognac cette fois-ci et s’empressa de
répondre :
—  Écoutez, j’ai bien fait mon calcul. J’ai promis de payer une cure de
désintoxication de six mois dans l’Appenzell en Suisse dans une des meilleures
cliniques au père de Kevin. Même s’il sort plus ou moins propre de prison dans
quelques semaines, il en aura besoin. J’ai décidé aussi de sortir le petit David de
ce foyer merdique où il est régulièrement maltraité et de lui trouver un endroit
respectable pour grandir. Je vais donner les moyens nécessaires à Kevin et
Justine pour survivre, finir leurs formations respectives et démarrer leurs vies
professionnelles. Enfin, j’ai mon partenaire Igor qui observe l’opération de loin
et qui est bien sûr rémunéré princièrement pour en assurer la réussite. Et… 
Isabelle le coupa net :
— Oui, mais c’est énorme, trois millions, je ne pourrai pas, c’est trop.
— Écoutez, nous ne sommes pas dans un souk en Tunisie ni dans un marché
aux puces ou un vide grenier à Montpellier, on ne négocie pas. Trois millions,
pas un sou de plus, ni un sou de moins.
La tension d’Isabelle avait baissé niveau combativité et son cerveau produisait
de la logique, celle dont elle avait voulu se doter pour cette réunion
d’information, celle d’une businesswoman, d’une femme responsable et active
qui se bat pour ses droits. La princesse tzigane et l’Ange Noir s’étaient réveillés.
— Oui, bon. Je ne sais pas comment je ferai, on verra. Mais qui me garantit
qu’en contrepartie vous laisserez ma famille tranquille et que vous ne
recommencerez pas le même cirque dans trois mois ? 
Elle arrivait de nouveau à choisir les mots qu’elle voulait pour appuyer ses
interventions.
La réponse de Vincent ne se fit pas attendre :
— C’est une transaction singulière. Je ne vais pas recommencer à jouer les
mères Teresa dans trois mois. Je donne un coup de main maintenant à ces jeunes
et à leur famille parce que cette société pourrie et ses décideurs gâtés ne les
aident pas. Deuxièmement, j’ai fait mes calculs pour mes besoins.
Troisièmement, je ne rependrai pas de risques parce que je suis absolument
conscient que vous avez, avec vos moyens et vos relations, la possibilité de
protéger et de mettre toute votre famille à l’abri. Là, je vous ai enlevée à
l’improviste, personne n’est au courant et c’est pour cela que ça fonctionne. Pour
gérer le risque qui subsiste, vous devez me faire confiance. 
— Bon, comment ça se passera concrètement ? Je ne peux pas libérer tous
mes avoirs à distance ou par simple appel. Il y a des mécanismes de protection
où mes fils sont impliqués. 
— Vous allez puiser dans les comptes di Lippi pour le cash, d’abord. Vous
appellerez demain matin votre banquier à Nîmes. Vous avez toute la nuit pour
réfléchir à quelles actions vous allez vendre. Vous allez faire livrer les espèces à
la filiale à Grenoble. Nous allons les récupérer ensemble et, sur place, vous allez
lancer la deuxième transaction, si besoin avec signature à distance de vos fils.
Dès que le produit sera transféré sur mon compte offshore, nous vous
ramènerons sur l’autoroute et vous rentrerez tranquillement à Nîmes. Voilà, c’est
l’alpha et l’oméga de toute l’opération ! 
Isabelle baissa les yeux. C’était bien réfléchi, bien présenté, ça pouvait
marcher.
Vincent regarda sa montre.
— Je ne crois pas que nous ayons le temps de prendre un apéro, on verra,
mais, ah oui… j’y pense, je voulais encore vous dire que j’étais chez le dentiste à
Grenoble cet après-midi. Sympa, votre fils, et très professionnel. Il s’en tire bien,
je pense. Et voici quelques clichés de la petite, euh... Laura, je crois. Pendant que
j’étais chez votre fils, Igor l’a photographiée dans le jardin de leur maison avec
un zoom très puissant. Ne vous effrayez pas, personne ne l’a vu. 
Il jeta une enveloppe ouverte sur la table. Deux des quatre photos de la petite
Laura glissèrent devant les yeux d’Isabelle.
— Je vous laisse seule, Madame, prenez un moment pour vous.
Son ton n’était pas méchant. Il sortit en disant :
— Vous nous rejoignez dans cinq, dix minutes ? 
La menace avait de nouveau trouvé la cible, mais l’effet n’allait pas durer.
Cette deuxième tentative ne la déstabilisa pas.
Elle regardait les photos, tranquillement, en sirotant le cognac qu’elle avait
complètement oublié.
« Ah, qu’est-ce qu’elle est belle, cette petite », soupira-t-elle et
ajouta calmement, « oui, mais, c’est logique qu’il me fasse peur, il me cuit à petit
feu, je ferais pareil à sa place. » 
Isabelle avait refait surface et retrouvé sa sérénité. Il s’agissait de rester lucide
maintenant.
Elle rangea les photos et se rendit dans le salon.

22

Le dîner était prêt.


Kevin avait une fois de plus fait jouer ses talents et dressé une belle table. Sur
un fond de lin blanc, ils avaient placé, au centimètre près, les assiettes, verres,
serviettes en lin et couverts. Quelqu’un avait placé des petites pierres blanches et
bleues comme décoration autour des deux bougeoirs antiques en argent massif.
Les chandelles élégantes allumées crépitaient légèrement. Avec la lumière
orange pastel indirecte, qui ornait les murs, l’ambiance était festive.
— C’est beau, Kevin, dit Isabelle, mais ce n’est pas Noël ! Est-ce que vous
vous moquez de moi ou quoi ?
Elle décida de faire la lippe et de manquer de courtoisie. Elle ne se fit pas
inviter, elle prit place sans attendre. Vincent, qui tapotait sur son portable se mit
en face d’elle. Justine et Kevin ramenèrent le fameux lamb stew et la purée de
pommes de terre fait maison. Une bouteille de Nuits-Saint-Georges, débouchée
proprement, attendait docilement qu’on s’occupât d’elle.
— Tu viens à côté de moi, Kevin, tu dois charger une app sur mon portable. 
Justine servit le dîner et se mit à côté d’Isabelle. Kevin se chargea du vin.
La viande, qui avait mijoté dans les légumes, fondait sous la langue. On
arrivait à la couper avec le revers du couteau. Les légumes, cuits al dente,
ornaient les grandes assiettes, bleu foncé, de petits tableaux multicolores. La
purée, onctueuse et lisse, se maria à la sauce fine et brune.
Isabelle était épatée, mais elle se taisait. Ce cirque ne lui convenait pas du
tout.
La réponse à la question qu’elle n’avait pas posée arriva promptement :
— Je vois que vous appréciez, dit Kevin, sur un ton joyeux. Vous savez, à
l’hôtel, on avait un ancien cuisinier étoilé qui m’a montré comment faire. Il en
savait des choses, je ne vous dis pas. 
Isabelle n’avait aucune rancune contre Kevin et elle ne voulait pas l’offenser.
— Oui, Kevin, c’est vraiment excellent, merci. 
Elle retomba dans le silence et écouta. Elle se posait vraiment des questions.
Ils parlaient de tout et de rien, de la guitare que Kevin allait reprendre, de
David qu’il fallait sortir de son foyer, des bons petits plats de Kevin, du papa de
Kevin et de la petite Fiat 500 que Justine voulait s’acheter un jour. Elle apprit
aussi que Vincent avait vingt-sept ans et Justine dix-neuf.
Mais Vincent ne parlait pas beaucoup. Ses pensées étaient ailleurs. Il avait
reçu trois textos pendant le dîner et, chaque fois, il touchait son front et de
l’autre main pianotait sur la table. Les nouvelles qu’il recevait ne semblaient pas
lui plaire. Son visage s’assombrit, il avait hâte de finir son assiette.
Kevin et Justine avaient fini.
Vincent attendait qu’Isabelle ait posé ses couverts. Il jeta un bref « excusez-
moi » dans le salon, saisit son portable et disparut dans la porte d’entrée.
Ils l’entendirent discuter à l’extérieur à voix élevée et ils voyaient, par la
petite fenêtre, la fumée de sa cigarette voler dans tous les sens.
Kevin se leva.
— Restez assise, Isabelle, il reste le dessert de chez Annie. Nous deux, on va
vite débarrasser et préparer les cafetières. 
Isabelle, toujours silencieuse, n’avait pas prévu de donner un coup de main.
Elle resta tranquillement assise et dressa, en une seconde, un bilan
intermédiaire : la conversation à table n’avait pas été éloquente et le chef n’était
pas de bonne humeur.
Quand Vincent apparut dans le salon, après dix minutes, il avança d’un pas
léger vers la table. L’air frais avait fait son effet et remis du rouge sur ses joues.
— C’est fâcheux, dit-il, mécaniquement, il y aura peut-être des ajustements à
faire pour notre opération, mais on devrait y arriver. Le café est prêt ? 
—  Oui, ça vient, répondit Justine, le dessert est servi. 

23

Pendant le repas, une deuxième bouteille de vin avait fait le tour. Isabelle, qui
voulait garder la tête claire s’était arrangée pour prendre seulement un verre.
Vincent, qui n’était pas trop à l’aise, n’y avait pas beaucoup touché non plus. La
jeunesse avait bien picolé et Justine était un peu grise.
Ils finirent leur dessert dans un silence total. Vincent n’arrêtait pas de jouer du
piano sur son portable. Justine appuyait sa tête contre le haut de sa chaise, les
yeux fermés à moitié. Kevin était gai et cherchait le regard d’Isabelle.
« Un silence trompeur », pensa Isabelle.
Kevin capta son regard et lui envoya un clin d’œil, visant avec son index
Justine, qui, à ce moment précis, ouvrit les yeux. Elle entendait vraiment
éternuer les puces celle-là, et la réaction fut imminente :
— Tu complotes avec elle, je l’ai vu. Vous avez vos petits secrets, je l’ai bien
compris ! 
Elle avait des larmes dans les yeux.
Vincent fut debout en une seconde. Justine n’avait pas choisi le bon moment
pour faire son numéro. La voix de Vincent était grave et expéditive :
— You stop it, now ! Finie la comédie ! Maintenant ça suffit ! Hier, ce soir
déjà, encore maintenant, et tu n’arrêtes pas ! Je ne peux pas te faire confiance
pour notre opération, tu es trop instable ! Je dois mettre quelqu’un d’autre sur le
coup. Fais tes valises, tu auras trois mille euros, tu vas où tu veux, Kevin va
t’amener à la gare. Il y a encore des trains et des bus qui partent, il n’est pas trop
tard. Kevin pourra t’appeler dans deux semaines s’il veut, c’est sa décision !
Basta, prends tes affaires et sors de ma vue, je ne veux plus te voir ! 
Isabelle avait vu le coup venir. Elle était une fine stratège dans les situations
de conflits. Les garçons et Angelo, ça n’avait pas toujours été facile et elle avait
souvent dû sortir ses meilleurs coups pour calmer les esprits.
Ils avaient les nerfs à blanc tous les deux. En plus, Justine avait trop bu. Et
cette énigme d’Igor rôdait dehors. Il fallait intervenir, vite.
Elle se plaça entre Vincent et Justine et ordonna, d’un ton ferme à Justine et
Kevin :
— Vous buvez maintenant un grand verre d’eau, un café et vous ne bougez
pas d’ici.
Elle tourna de cent quatre-vingts degrés sur ses talons et sut qu’elle allait
jouer à quitte ou double. C’était son autorité contre la colère de Vincent.
— Écoutez, Vincent, je ne sais pas comment vous dire autrement, je ne
connais pas votre nom. Maintenant vous vous calmez, nous allons dans le petit
salon à côté. Vous allez me faire confiance. Il est temps de discuter. Après, vous
aurez toujours le temps de prendre de grandes décisions. 
Vincent, qui ne s’était pas attendu à cette réaction, sortit un bout de phrase :
— De toute façon, avec la petite... 
Il se tut et suivit Isabelle à côté.

24

Isabelle prit la parole.


— Asseyez-vous, s’il vous plaît. 
Le cognac n’avait pas été rangé. Elle en servit à Vincent sans compter les
gouttes.
Vincent n’était pas à l’aise, mais il essayait de se contrôler.
Elle s’assit en face et commença son plaidoyer :
— Si vous jetez la petite, vous mettez en danger toute l’opération. Je vous
explique pourquoi. 
— Mais vous n’avez pas vu comment elle se comporte. Elle dérape pour un
rien, je ne peux pas lui faire confiance ! Je dois mettre quelqu’un d’autre sur le
coup ! 
— Écoutez Vincent, nous ne savons pas comment Justine va réagir, elle est
très fragile et elle connaît assez l’opération et l’endroit ici pour faire des ennuis.
Imaginez qu’elle déjante et qu’elle raconte des histoires. 
— Elle ne va rien raconter du tout, elle ne va pas trahir Kevin ! 
— Et la drogue ? Je pense que vous savez ce que la came fait avec les gens,
nous l’avons vu hier soir ! En plus, ils doivent rester ensemble, car Kevin est son
seul support. Et lui, il pensera tout le temps à elle, il aura peur que, toute seule,
elle coule et ne sera alors pas en possession de tous ses moyens. En plus, il
risque de craquer dans des situations extrêmes.
Il y a un autre problème. Votre petite équipe peut fonctionner. Never change a
winning team ! Si vous impliquez une nouvelle personne, il y aura des risques de
tension et d’échec.

— Je ne sais pas, bon, je préfère ne pas changer l’équipe, mais, en ce qui la
concerne, je dois réfléchir. 
— D’autre part, et c’est important, il ne s’agit pas seulement de vous et de vos
acolytes. Ma famille et moi sommes également concernés. Je ne ferai pas
facilement confiance à un deuxième choix que vous allez mettre sur le coup,
faute de mieux. 
Vincent se débattait de moins en moins.
— Et puis, vous. V o u s êtes toujours à la barre de cette galère, v o u s
décidez et v o u s mettez les pions, même si je vous remets à votre place ici,
entre quatre yeux. Vous êtes beaucoup trop nerveux pour mener à bien cette
opération. Vous devez vous ancrer fermement dans les planches du bateau,
comme un rocher dans les vagues. Vous ne devez pas vous laisser provoquer par
une fillette de dix-neuf ans, c’est vous l’adulte dans ce conflit. Une petite fille,
jalouse, qui a trop bu, et qui n’a aucune confiance en elle. Pourquoi pensez-vous
qu’elle s’imagine que j’ai manigancé avec son petit chéri ? Elle n’a pas de
colonne vertébrale, cette fille. Vous devez vous contrôler, Vincent. Je ne sais pas,
respirez dix fois dans ces situations, chez moi, ça fonctionne. 
Vincent ne respirait presque pas. Il attendait si le plaidoyer était fini ou s’il
allait encore recevoir une leçon.
Isabelle ajouta une dernière remarque :
— Ah oui, j’allais oublier. Réduisez la consommation d’alcool dans cette
baraque, cette saloperie y a déjà fait assez de misère. Si vous êtes d’accord, vous
me l’envoyez maintenant, elle doit comprendre la situation. Si je me mets
d’accord avec elle, elle ne va plus broncher, vous lui donnerez alors une dernière
chance.
Vincent avait bien reçu les arguments. Il était étonné de la prestation
d’Isabelle, mais venait de comprendre que c’était elle qui allait lui sauver la
mise. Il essaya de maîtriser la vibration de ses cordes vocales quand il répliqua :

— Oui, je sais, je suis trop nerveux. J’ai reçu des mauvaises nouvelles ce soir
et je me suis laissé emporter. J’y travaille, à ce tempérament fort, j’en suis
conscient. 
— Bon, allez fumer une cigarette ou deux tranquillement à la terrasse, prenez
Kevin avec vous et expliquez-lui qu’il doit aussi cesser de provoquer la petite.
Moi, je vais la calmer en attendant. 
Il vida son verre d’un coup sec et se leva :
— Je vous l’envoie tout de suite. 

Isabelle se servit un centimètre de cognac et mit la bouteille et le verre de
Vincent de côté.
Justine entra, les yeux rouges, et prit place timidement. Elle avait mis une
petite couverture sur ses épaules, elle frissonnait légèrement.
Isabelle attaqua :
— Écoute petite, il est temps de régler d’emblée certains petits détails.
Comme Kevin, je vais te tutoyer et, comme Kevin, tu peux m’appeler Isabelle,
mais tu me vouvoies. Vous avez le même statut. J’ai entendu pendant le repas
que Kevin partait demain avec Vincent toute la journée. Tu seras avec moi.
Chacun son tour. 
Justine regarda Isabelle avec ses yeux humides. Elle pleurait parce qu’elle
paniquait, mais elle n’avait pas tué tout le fauve qui s’était emparé d’elle. Elle
tenta donc de placer une remarque :
— Je sais que j’ai la langue quelquefois fourchue, mais pourquoi il s’acharne
sur moi ? Ce n’est pas ma faute non plus si, lui, il n’est pas bien ! Il exagère ! 
— Écoute, ma petite, tu l’as cherché, tu l’as trouvé ! Cool ou pas cool, ce
n’est pas la question maintenant. Je lui ai dit qu’il doit mieux contrôler son
adrénaline. Te concernant, maintenant, écoute bien. J’ai convenu avec Vincent
que si tu lui garantis de rester tranquille, il ne va pas te jeter. Il faudra nous
promettre que tu vas compter jusqu’à dix et te mordre les lèvres avant d’ouvrir la
bouche si tu te sens offensée. Tu as dix-neuf ans. Je suis passée par là. Je te
comprends, mais il faut gérer à un moment et là, ce soir, le moment est opportun
pour commencer. En plus, tu n’as aucune justification pour tes scènes de
jalousie. Kevin est un garçon charmant, adorable. Il faudra bien faire attention à
lui, mais tu n’imagines pas combien de fois dans ta relation tu devras serrer les
dents et freiner ton imagination. Si tu l’attrapes un jour au lit avec une autre
femme, il ne faudra pas le tuer, mais ce sera différent.
Regarde-moi. J’ai presque soixante ans, j’ai été enlevée et je ne savais pas,
durant toute la journée, ce qui m’attendait ici. Tu penses vraiment que je n’ai
rien d’autre dans ma tête que de me farcir ton petit Kevin ? Tu sais comment font
mes copines si elles ont des envies de chair fraîche ? Elles partent en vacances,
sans leur conjoint et s’achètent un beau gars, costaud et bien dopé qui les attaque
de tous les côtés. Je n’en suis pas encore là, mais c’est facile, très facile. Il est
évident, Justine, qu’il faut être à deux pour faire des conneries. Si vous vous
faites vraiment confiance, le risque est déjà bien limité. Kevin n’a pas l’air d’être
un papillon qui se pose sur toutes les fleurs et je pense bien avoir compris que,
pour lui, votre relation est plus qu’une histoire d’amour. Vous êtes complices,
vous vous soutenez, vous rêvez d’un futur commun, vous vous protégez. C’est
fort, tous ces liens, c’est très fort.
Les scènes de jalousie rongent ces cordes, ces liens, crois-moi, j’en ai vu, des
relations impeccables qui ont été détruites par ce sale caprice. Voilà, tu n’as plus
quatorze ans, tu gardes tes fantasmes pour votre plaisir à deux et tu restes calme.
S’il y a un problème apparent, vous vous installez confortablement, vous mettez
votre amour et votre confiance en avant et vous réglez les différends. On
discute ? 
Isabelle avait sciemment changé de registre, restant simple, mais choisissant
des mots un soupçon osés. Elle ne connaissait pas cette fille et voulait surtout
éviter les malentendus. Pendant toute la litanie, Justine regardait Isabelle avec
des grands yeux. Elle s’était, entretemps, installée plus confortablement et elle
ne semblait plus avoir froid. Elle savait qu’Isabelle avait raison, mais elle avait
aussi le sang chaud et il fallait vraiment commencer à gérer. Elle répondit
brièvement :
— Non, je ne discute pas. Vous savez, j’ai des problèmes avec mon petit frère,
j’ai trop bu ce soir et puis vous êtes une jolie femme, alors j’ai eu ces sautes
d’humeur déplacées et je n’en avais pas le droit. Mais ça ira, je vais rester calme,
je vous le promets. 
Et elle ajouta, avant de se lever :
—  Merci d’avoir parlé avec Vincent. 
Elles rejoignirent Vincent et Kevin dans le salon. Ils étaient en train de
discuter à l’entrée de la cuisine. Ils avaient l’air calmes et cools, tous les deux.
Justine approcha Vincent et dit simplement, avec un léger appui dans la voix :
— Je reste calme, ne te fais pas de soucis, tu peux compter sur moi. 
Isabelle les avait rejoints :
— C’est bon, nous nous sommes mises d’accord. 
— Tant mieux, conclut Vincent, alors il est peut-être temps de fermer la
séance et d’aller nous coucher. 
Kevin prit le bras de Justine et l’emmena, après un modeste « Bonne nuit »,
dans la pièce à gauche de la grande table.
Isabelle n’avait plus envie de discuter, mais elle avait envie de boire un autre
petit verre de cognac. Elle allait le prendre en haut, elle pourrait en avoir besoin
si elle n’arrivait pas à s’endormir. Vincent était en train de mettre sa veste et de
poser deux sacoches sur la table. Il allait partir.
« Comme une alcoolique », murmura-t-elle quand elle récupéra la bouteille et
son verre ; elle pensa alors à ses fils et à leur réaction la voyant sur l’escalier
vibrant avec la bouteille.
Elle fit le lien avec son téléphone et demanda à Vincent :
— Est-ce je peux jeter un œil sur mon vieux portable ? Je voudrais juste me
rassurer que tout va bien. 
Vincent sortit l’appareil de sa poche et lui demanda le code. Il regarda et
montra à Isabelle, il n’y avait pas de messages.
—  Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, remarqua-t-elle. Je m’éclipse. 
— Bonne nuit, Madame, dit Vincent poliment.
Elle n’avait pas envie de dire au revoir, mais, là, elle ne pouvait pas faire
autrement.
— Bonne nuit, bafouilla-t-elle discrètement et elle entama la première
marche.
Elle dut se battre pour atteindre l’étage les mains pleines, mais elle y arriva.

25

Isabelle enleva ses chaussures et tira la couverture sur ses jambes jusqu’à sa
taille. Adossée contre le haut du lit, l’oreiller dans le dos, elle fit le bilan de la
soirée en une minute.
La bonne nouvelle était qu’elle avait sauvé in extremis Justine et qu’elle avait
ainsi récupéré au moins une partie du malus qu’elle s’était infligé elle-même. Le
lendemain, elle serait seule avec la petite et il s’agirait de conclure et de gagner
un peu sa confiance.
En plus, par son initiative, elle avait montré sa force de caractère et ce round
était pour elle.
La mauvaise nouvelle était le prix qu’elle devrait payer pour protéger sa
famille et retrouver sa liberté. Le clan Di Lippi-Garcia était très fortuné, mais
trois millions constituaient une belle somme d’argent. Son vieil ami Pierre, à
l’épicerie, aurait sorti, en rigolant, un de ses dictons préférés :
« Pour une telle somme, une vieille femme doit tricoter longtemps. »
« Concluons », se dit-elle, « si c’est trois millions, c’est trois millions ! De
toute façon, ce n’est pas négociable. Si je sais qu’une partie de la rançon va peut-
être aider à soutenir quatre personnes dans leur situation précaire, ça fait déjà
moins mal. Pour la vente, c’est clair, je vais d’abord me débarrasser du
portefeuille de pharmaceutiques, de toute façon je n’ai jamais soutenu cet
investissement. Les lobbies des pharmas sont comme ceux de l’automobile, du
pétrole et de bien d’autres secteurs. Ces compagnies peuvent se permettre,
comme certaines banques et assurances, de diriger le monde parce qu’elles sont
too big to fail. Le produit devrait suffire pour couvrir la partie cash du deal. Pour
la deuxième partie, on verra, il y a plusieurs options. » 
Isabelle n’était pas le genre à jouer les Don Quichotte. Elle n’aimait pas non
plus spéculer pour défier les évidences. Le matin, elle avait été impressionnée
par la performance d’Igor et elle devait en accepter les faits. Elle avait les mains
liées. Il n’y avait plus aucune raison de gaspiller de l’énergie pour pleurer la
situation.

Elle se redressa et saisit la bouteille qu’elle avait entreposée sur la commode.
Elle se versa un petit centimètre et leva son verre :
« Vente conclue, bye la pharma et soirée clôturée ! »
Elle humidifia juste ses lèvres et se remit au lit. Elle posa le verre sur la petite
table de nuit.
Isabelle n’était pas fatiguée. Comme elle venait de prendre les décisions qui
s’imposaient et d’expédier la soirée, elle n’allait plus penser ni à l’enlèvement ni
à son coût.
La vente des pharmas l’avait mise sur une piste qui la ramenait dans son
passé.
Pourquoi son petit Angelo a-t-il toujours pris les décisions importantes tout
seul ? Il a toujours parlé, comme un maître de conférences, de la pyramide
d’Abraham Maslow, de la théorie des quatorze besoins primaires de Virginia
Henderson pour expliquer qu’il fallait investir dans les domaines qui
subsisteraient dans des crises majeures, guerres, pandémies ou autres fléaux.
Même dans une situation exceptionnelle, on devait survivre, manger et boire, se
chauffer, avoir un toit sur la tête, mourir et guérir. Il fallait donc, selon lui, mettre
ses sous dans les supermarchés, les diverses énergies, l’immobilier, les pompes
funèbres, les pharmaceutiques et l’armement. Et pourquoi, ce cher Angelo, a-t-il
mentionné l’industrie de l’armement ? Parce qu’il avait bien compris que les
conflits ne s’arrêtent jamais ? Il avait achevé ou bien acheté son master en
économie à Paris, mais il mélangeait les choses comme bon lui semblait. La
mort et la guerre comme besoins primaires, il fallait avoir de l’imagination.
Isabelle avait compris depuis longtemps que les lobbies avaient bien réussi à
intégrer les pharmaceutiques dans la consommation de masse et que les gens
étaient dupes et se gavaient de saloperies. Elle avait plusieurs copines qui, après
avoir avalé toutes les pilules au petit matin, n’avaient plus besoin de croissant
pour combler leur petite faim. Les vieux à l’hôpital, où elle travaillait de temps
en temps, possédaient assez de médicaments pour s’amuser à les interchanger
dans leur petite boîte qui contenait la ration pour la semaine.
Et puis, Angelo avait eu besoin, comme tous les grands garçons, de son petit
joujou à lui. Il payait ses impôts, mais pour l’adrénaline, le risque et son égo
surdimensionné, il avait ses caisses clandestines. Elles servaient à graisser des
pattes en cas de besoin. Il investissait dans des gîtes, du vin et des tableaux. Avec
ses petits copains impliqués dans la politique et les multinationales, il avait
souvent une longueur d’avance sur la Bourse et il s’en était bien servi. Une fois
pourtant, il était parti en Espagne pour une histoire de vignobles exquis. Il était
rentré trois jours plus tôt que prévu, le nez cassé et avec une valise en moins. Il
s’était fait dérober l’équivalent de 350 000 EUR, et même avec des caisses bien
remplies, ce n’était pas de la menue monnaie. Il avait remarqué en rigolant que,
là où il n’y a pas de risque, il n’y a pas de plaisir.
Finalement, Isabelle n’avait jamais eu son mot à dire dans ces domaines parce
qu’elle n’avait pas assez d’énergie pour se battre aussi sur ce front-là. En plus,
Angelo ne voulait pas que sa femme travaille, noblesse oblige, ou qu’elle se
mêle de ses affaires. Elle s’était limitée à rester quelque peu active à l’hôpital
comme médecin pour ne pas perdre la main et pour participer à la vie sociale,
hors de son monde un peu artificiel. Après de longues négociations, et
l’argument de poids apporté perfidement quant à ses obligations de mère, ils
s’étaient mis d’accord pour six heures par semaine.
Oui, elle avait éduqué ses trois gamins, quasiment toute seule, elle travaillait
ces six petites heures et elle participait, selon ses disponibilités et pendant la
journée, à des œuvres de bienfaisance dans plusieurs associations. Les soirées
finissaient souvent au restaurant avec Angelo, où elle devait l’accompagner dans
des présentations et des dîners de travail.
En repensant à tous ces moments délicats, elle se dit que le pire souvenir qui
lui restait de cette période est qu’elle n’était pas parvenue à réaliser, déjà à ce
moment-là, son rêve de créer une épicerie sociale. À ce sujet, Angelo avait été
intraitable et elle ne le lui avait jamais pardonné.
Isabelle prit une petite gorgée et, pour équilibrer les mauvais sentiments
remontés à la surface, elle puisa dans des sujets plus gais. Angelo, à côté de tous
ses dérapages, dus à son éducation très influencée par une grand-mère italienne,
certainement plus macho que lui, avait aussi un côté très drôle. Dans le
quotidien, il faisait beaucoup rire Isabelle et les enfants. En public, il pouvait
improviser, en un tour de main, de courtes séquences de théâtre et ses talents
d’animateur éblouissaient souvent son public. Pour un bon italien, de surcroît
noble, les grandes fêtes étaient à l’ordre du jour et rassemblaient souvent la
famille, les amis et les partenaires d’affaires.
Isabelle se rappelait les couleurs, les endroits charmants, les orchestres qui
jouaient, les invités qui dansaient toute la nuit, les performances d’artistes
engagés et de nombreux autres petits détails. Il y eut aussi, bien sûr, les abus
d’alcool, les scènes de ménage et les disputes, mais elle ne s’y attarda pas.
Depuis le début de la maladie d’Angelo, il y a dix ans, ces grandes fêtes
n’existaient plus, et Isabelle n’avait plus revu nombre de personnes qui y
participaient régulièrement. Elle voulut se remémorer les têtes qu’elle y avait
souvent vues.
Le frère de son mari, de sept ans son cadet, Paolo, était resté célibataire toute
sa vie. Jusqu’à sa mort, il n’avait jamais raté une fête. Il avait la cote chez les
femmes. Il était beau, charmant et intelligent. Quand une belle femme l’attaquait,
il ne se faisait pas prier, il disparaissait avec elle pour deux ou trois heures. Mais
il revenait toujours à la fête, le regard brillant. Il avait heureusement échappé à
l’influence de sa sorcière de grand-mère et il était un fidèle compagnon, pas du
tout conventionnel et toujours prêt à piquer les cerises du voisin. Quand Angelo
était assez éloigné, il disait souvent à Isabelle, tout en la caressant de ses yeux
couleur chocolat et sans la mettre mal à l’aise : « Isabella, ti adoro, sei la più
bella » ! Mais il était aussi un dingue de vitesse et, il y avait quinze ans, il s’était
littéralement cassé le cou dans une course de hors-bord avec des copains.
Certains amis d’Angelo étaient des bons vivants, riches la plupart et qui,
mariés ou pas, cherchaient souvent l’aventure. Les uns et les autres, Carlo,
Gianluca, Antonio et Franco ramenaient des amies dans les fêtes et les invités
arrivaient la plupart du temps à leurs fins. Angelo avait un arrangement avec ses
petits copains. Dans toutes les fêtes, chez lui et chez les autres, il y avait toujours
plus de femmes que d’hommes.
C’est pour cette raison aussi qu’Angelo, qui avait une cousine, Anna, tolérait
qu’elle emmenât ses trois copines dans les feste. Il y avait donc toujours du
monde pour « discuter » pour ses copains. Anna n’était pas bien vue par la
famille parce qu’elle s’était mariée avec un espagnol qui picolait, qui la trompait
et qui jouait au casino. Mais elle était du sang des di Lippi et il n’était pas
question de la laisser tomber. Son Don Juan régla son problème lui-même. Un
jour, il avait trop joué et se tira une balle dans la tête.
Anna, financièrement sur les gencives après ce coup bas qui avait coûté la
maison et la grande Alfa, trouva du soutien chez Angelo qui lui avait installé un
compte d’épargne qui lui permettait de vivre convenablement, sans tomber dans
les excès. Elle était de la famille, c’était normal. Après la mort de son mari, elle
continua à venir dans les fêtes avec ses copines. Elle s’était endormie,
paisiblement, il y avait à peine trois mois.
Les copines d’Anna étaient un trio infernal. Pour se repérer dans les fêtes,
elles portaient toujours les mêmes couleurs, mais des coupes d’habits différentes.
Elles alternaient avec trois coiffures, toujours les mêmes, entre elles. Elles
avaient plus ou moins les mêmes tailles, les mêmes rondeurs et le même âge. Il
arrivait souvent que les hommes, qui ne les connaissaient pas bien, les
confondissent, d’une fête à l’autre. En tout cas, à côté d’Anna, qui était plutôt
calme, avec elles, il y avait de la rumba dans l’air. Isabelle les avait toujours à
l’œil parce qu’elles étaient amusantes et différentes des taties nobles et
bourgeoises qui comparaient les couleurs de leurs ongles et qui se vantaient du
dernier cri trouvé en ville.
L’une des copines d’Anna était, comme les autres, un tourbillon sur la piste de
danse, mais elle était plus réservée avec les hommes. On lui avait donné le
surnom de Blanche Neige et, quand on parlait d’elle, on l’appelait la Hayek.
Apparemment, elle était venue chaque année en France avec ses parents
tchèques qui y travaillaient la saison d’été, et un jour, après la récolte, elle était
restée. Elle avait à peu près l’âge d’Isabelle, elle était sexy et presque trop fine
pour sa taille. La Hayek avait disparu, après cinq, six ans et on ne l’avait jamais
revue.
Les deux autres amies d’Anna étaient deux cousines, d’origine basque, qui
avaient atterri au sud de la France pour leurs études et y étaient restées vingt ans.
Elles étaient sveltes aussi et avaient toutes les deux le sang en feu. Elles
s’appelaient Xana et Maïka. Dans toute leur splendeur et leur euphorie, elles ne
réalisaient pas les explosions des libidos autour d’elles, mais elles ne rataient
jamais les attaques malsaines et tapaient sur tous les doigts qui partaient dans la
mauvaise direction. Après le départ de Blanche Neige, elles signèrent présentes
dans les fêtes encore pendant de longues années et continuèrent à faire les
derviches sur la piste de danse.
Des rumeurs coururent que les trois beautés n’étaient pas des femmes faciles
ou légères, mais un brin courtisanes quand même. Isabelle disait toujours que
tous ces ragots émanaient des spéculations d’esprits déçus ou pervers d’hommes
qui n’avaient pas pu atterrir chez elles. En tout cas, et bien qu’on pût les
considérer comme des femmes fatales, rien ne dit jamais que les trois copines
d’Anna avaient fait exploser des couples ou avaient été indécentes, même si,
probablement, encore des jaloux disaient qu’elles devaient bien connaître les
fonds des sièges arrière des limousines appartenant aux messieurs qui les
ramenaient à la maison.
Pour Isabelle, assoupie, l’essentiel était qu’ils avaient tous bien rigolé avec
ces trois folles et que leur extravagance n’avait fait de tort ni de mal à personne
même si elles avaient mis en miettes un peu le mainstream de la haute volée et
dispersé un petit grain de sel dans les plaies des aristocrates et des bourgeoises.
Isabelle n’eut pas le courage de se déshabiller et de se lever pour aller se
brosser les dents. Elle finit le fond de cognac et posa son verre. Elle eut beau
chercher une excuse pour sa négligence, elle ne la trouva pas, car elle était déjà
partie, partie dans le noir, jusqu’au lendemain matin.

26

Isabelle entendit d’abord les oiseaux. Elle les écouta quelques minutes. Ils
tweetaient plein de messages désordonnés. Ils ne chantaient pas comme la veille,
ils papotaient.
Elle ouvrit les yeux et vit une jambe, dans un pantalon blanc, étalée sur le
bord du lit.
« Ah non, Isa », murmura-t-elle, « tu as de nouveau dormi avec tes fringues,
ça fait deux jours de suite. » 
Elle n’aimait pas quand ses petits s’endormaient habillés, mais comme elle
faisait la voiture-balai tous les soirs dans les chambres, elle les mettait en
pyjama. Ils ne se réveillaient même pas.
La méditation ne figurait pas au programme, mais le sens du goût, bien actif,
lui rappela que le dentifrice n’avait pas été son dernier plaisir de la veille et
qu’un film de vieux raisins fermentés couvrait l’intérieur de sa bouche.
« Oh non », soupira-t-elle, « mais j’ai tout raté hier soir. »
Elle bâilla deux fois, longuement, s’étira les bras, les jambes et la colonne
vertébrale et s’assit sur le bord du lit. Elle n’avait pas l’habitude de trouver le
matin un verre de cognac sur sa table du chevet. Elle se faufila jusqu’à sa petite
salle de bains, prit une bonne gorgée d’eau fraîche, déviée de la source dans le
jardin par le papa de Kevin, et se brossa les dents comme si elles n’avaient
jamais été nettoyées.
Elle alluma la radio et la valse de 1947, « Voulez-vous danser grand-mère ? »
qui retentit lui coupa toute envie de chant et de musique. Elle ferma et alla
prendre sa douche sans fredonner.
La fleur d’oranger l’avait rafraîchie. Elle s’habilla en vitesse et se couvrit de
sa veste. Il ne faisait pas chaud. Elle ouvrit la porte et entendit des voix en bas.
Comme elle n’avait pas envie de les voir tous, elle s’installa auprès de la fenêtre
et attendit.
Dehors, même scénario que la veille, pas âme qui vive … Ou si, quand
même ? Une silhouette sur un vélo tout-terrain, sur la route qui monte en
serpentant. Il était trop loin pour reconnaître des détails, mais il était costaud et
portait une casquette et un sac à dos bien large. Igor ? Elle ne pouvait pas en être
sûre, mais c’était une éventualité.
Les pointes du grain flottaient dans le vent et le tweet-meeting des oiseaux
avait dû être concluant parce qu’ils avaient repris leur concert matinal.
Isabelle se rappela qu’elle avait demandé à Gianni de passer à l’épicerie. Elle
avait convenu, depuis le début, avec Pierre et Agnès, qu’elle allait être absente
régulièrement. Le commerce était organisé de façon pragmatique, mais ils
avaient prévu de disposer, à tout moment, de mains suffisantes pour en assurer le
bon fonctionnement.
Les dernières semaines n’avaient pas été faciles. Pierre était malade et les
médecins n’arrivaient pas à formuler un diagnostic. Il arrivait à travailler, mais il
avait des problèmes de respiration qui se manifestaient de plus en plus souvent.
Il attendait des résultats de tests et tous les examens n’avaient pas encore été
suivis.
Elle savait que les deux gérants, qui étaient aussi ses amis, allaient se réjouir
de la visite de Giovanni. Ils connaissaient bien ses gamins. Pierre et Agnès
Mercier avaient habité toute leur vie dans le même quartier que les di Lippi.
Pierre, pendant quarante ans, avait travaillé au commissariat de la police
municipale et Agnès à l’Armée du Salut.
Après le décès de son mari, Isabelle avait décidé de réaliser son projet, une
épicerie de quartier, petite supérette sociale, en faveur des personnes chez qui les
problèmes de mettre les bouts ensemble commençaient au début du mois après
qu’ils avaient payé leur loyer et leurs deux ou trois petits prêts personnels.
Pierre était alors à quelques mois de sa retraite et il fut enchanté quand
Isabelle lui proposa de gérer l’affaire. En pleine forme, il s’y était lancé à cent à
l’heure et, avec Agnès, qui l’avait rejoint, ils avaient monté la supérette
ensemble. Isabelle, Giovanni et les Mercier se voyaient toutes les deux semaines,
pendant une heure et demie, et définissaient les grandes lignes de
fonctionnement du commerce. Les Mercier étaient autonomes pour fixer les
détails pratiques et l’organisation journalière. Ils s’occupaient aussi de dresser la
liste hebdomadaire des équipes de support en cas de besoin. Pierre adorait cette
épicerie. Ensemble, avec sa femme, ils pouvaient prendre des initiatives,
expérimenter, ils connaissaient la clientèle du quartier et ils jouissaient de la
pleine confiance d’Isabelle qui finançait le projet. Après cinq ans, l’épicerie avait
fait des bénéfices modestes seulement deux fois à la fin du mois, mais le
rendement n’était pas prioritaire. Isabelle avait réalisé son rêve et de nombreuses
personnes en difficulté y trouvaient des mots gentils, des bons conseils et si
nécessaire un sandwich et une bouteille d’eau offerts.
Isabelle avait ouvert la fenêtre pour ne pas rater le départ de Vincent et Kevin,
mais personne ne bougeait en bas. Elle ne descendrait que quand ils seraient
partis. Elle se remit alors à ses réflexions sur son beau petit projet.
Depuis l’ouverture de l’épicerie, la rue où elle était située avait changé. Il y
avait plus de monde, les gens discutaient, se donnaient conseil, s’entraidaient
aussi et la police y passait de moins en moins souvent. Bien sûr, il y avait des
rixes, des interventions musclées et parfois des blessés. Ce n’était pas
principalement le quartier des enfants de chœur et des valets du curé.
À l’épicerie et aux alentours proches, il n’y avait pas de soucis majeurs. Les
loubards avaient trop de respect pour les Mercier qui les avaient presque tous
secourus à un moment donné de leur vie, en réglant un conflit à l’amiable, sans
procès-verbal ou avec un bon bol de soupe à l’Armée du Salut. Ils s’étaient
même organisés pour les protéger. Le téléphone arabe fonctionnait bien et les
habitués du coin s’occupaient des nouvelles têtes qui s’aventuraient dans les
parages. Parmi les jeunes, certains qui n’avaient pas de travail, donnaient un
coup de main au magasin si nécessaire ou se rassemblaient à côté de l’épicerie
au cas où un groupe externe aurait l’intention de faire une descente sur les lieux
pour créer des ennuis. Une certaine solidarité régnait dans le coin, mais il restait
beaucoup à faire.
Isabelle avait les deux pieds sur terre. Elle était pleinement consciente qu’elle
ne pouvait pas réaliser l’impossible. Elle ne pouvait pas assurer que le trafic de
drogue allait disparaître. Dans ses rêves les plus osés, elle ne s’imaginait pas non
plus que tous les habitués des alentours danseraient, un jour, la main dans la
main, autour de la petite fontaine au milieu de la rue.
Les idées pour bousculer le climat social ne manquaient pas. La première
démarche à suivre était de rassembler les soucis majeurs des clients dans le
besoin. Isabelle avait souvent fait l’expérience que si on trouve des solutions aux
problèmes graves, les soucis secondaires se règlent en même temps. La consigne
était de faire un inventaire des déficits sociaux en intégrant les personnes
concernées. Ils ne voulaient pas fonctionner comme une administration publique.
Pierre et Agnès avaient appris, sur le terrain, qu’il n’y avait rien de plus
démotivant pour une personne en détresse que de se trouver devant un agent qui
s’intéresse davantage à son deuxième prénom qu’à son problème. Ce n’était pas
leur rôle de définir les besoins des uns et des autres. Pierre disait toujours que
s’ils vomissaient leur misère, cela avait un triple effet positif : ils s’en
débarrassaient un peu en la crachant, ils retrouvaient le droit d’expression et ne
se sentaient pas prisonniers d’un formulaire standard qui ne convenait pas à leur
personne. Se sentant moins marginaux parce qu’on les écoutait, ils confiaient
souvent des informations intéressantes les concernant. La communication devait
être la clé des opportunités à saisir plus tard. Pour ceux qui ne voulaient pas
parler, parce qu’ils avaient honte ou parce qu’ils n’étaient pas prêts tout
simplement, il y avait du papier blanc, des crayons et des enveloppes. En plus,
ils avaient demandé à tous les clients qui le voulaient, de formuler un C.V.
informel où ils mettaient un maximum d’informations sur leur personne.
Ils ne pouvaient pas réaliser ces campagnes sociales tout seuls. Isabelle ne
passait pas tous les jours à l’épicerie et les Mercier étaient souvent bloqués avec
les tâches quotidiennes. Isabelle avait trouvé des bénévoles dans son entourage à
l’hôpital, un sociologue, deux infirmières et un éducateur. Ils donnaient un coup
de main, selon leurs disponibilités. Elle avait également engagé trois experts, un
assistant social, un pédagogue et un infirmier qui parlaient avec les clients et leur
proposaient des pistes à suivre. Ils venaient à l’épicerie chacun quatre heures par
semaine. Ils exerçaient au tarif standard et leur présence légitimait les
campagnes sociales lancées par Isabelle et ses amis.
Le respect envers les vieux dans le quartier était une règle d’or. Dès
l’ouverture, les personnes âgées des rues voisines, qui devaient compter leurs
sous avec leurs petites pensions, se réjouissaient qu’il y ait une supérette pas
chère dans le coin et ils y venaient, parfois plusieurs fois par jour, pour les
courses, pour laisser leur solitude seule à la maison, pour se sentir vivants et bien
sûr, pour les ragots. On ne les importunait pas, d’aucune manière. Question
d’honneur. Jamais, ou presque. Pierre et Agnès les connaissaient tous et les
dorlotaient. Ils les aidaient à traverser la rue et les remettaient dans la bonne
direction s’ils n’étaient plus très concentrés. Ils écoutaient maintes fois leurs
histoires, donnaient des conseils et leur proposaient des jeunes pour des petits
travaux à la maison ou des services. Outre le soutien social, et cela ne concernait
pas seulement les vieux, ils étaient banquiers, rendaient du cash sur un paiement
avec carte de crédit et autorisaient jusqu’à une certaine mesure les ardoises. Ils
vendaient les cigarettes à l’unité et expliquaient, à tous ceux qui ne se
débrouillaient pas, les formulaires administratifs. La dernière initiative était une
petite start-up informelle, gérée par deux adolescents malins qui assuraient des
actions, impossibles sans internet, pour les clients qui n’avaient pas d’accès au
net et pas d’ordinateur chez eux.
Un bruit de moteur effraya légèrement Isabelle, qui s’était évadée
profondément dans l’univers de son petit commerce. Elle observa un instant la
voiture qui descendait la pente pour rejoindre le chemin principal, ferma la
fenêtre et rejoignit le palier pour descendre dans le salon. Un goût de café frais
l’attendait dans l’escalier et elle avait envie d’un bon croissant de chez Annie.

27

Isabelle franchit l’escalier facilement et jeta un regard sur la petite horloge. Il


était dix heures trente. Justine avait entendu le grincement du bois et sortit de la
cuisine.
— Bonjour, Madame, dit-elle poliment, vous prenez un café ? 
— Bonjour Justine. Oui, volontiers, et un croissant s’il te plaît, s’il en reste. 
Elle avait vu du pain frais sur la table et supposa que Vincent était passé chez
la boulangère.
— Tout de suite, s’exclama Justine, qui avait déjà mis la cafetière sur la table.
Justine portait une robe rouge, légèrement décolletée, descendant jusqu’aux
genoux. Quelques faux plis confirmaient à Isabelle qu’elle devait faire partie des
acquisitions de la veille. Les trois sacs de courses étaient proprement rangés sur
la commode.
« Elle n’a rien fait d’autre que de prendre une douche, brosser ses cheveux et
sauter dans cette petite robe », constata Isabelle, « pas de talons, pas de
maquillage, aucun petit bijou et elle est fraîche comme une enfant et belle
comme le printemps de Provence. »
Isabelle se demanda même si elle n’était pas un peu jalouse. Il ne fallait pas.
Elle savait bien qu’à dix-neuf ans, les excès du soir s’effacent en quelques
heures de sommeil. La peau retrouve son teint de rose et les yeux la clarté des
lacs de montagne.
Elle avait fini son premier croissant.
— Montre-moi tes yeux, s’il te plaît, demanda-t-elle gentiment.
Justine avança, légèrement amusée. Elle était bien consciente que ses yeux
éblouissaient les hommes, mais aussi ses copines, et même ses concurrentes.
— Alors, je vois, autour de la pupille, un mélange de vert clair et d’un gris
timide presque bleu. L’iris est orné, en plus, autour de son cercle intérieur, de
minuscules étoiles en argent qui brillent. Ils sont sublimes tes yeux, tu sais ? 
— Oui, merci Madame, et vous savez, les gens me font souvent la blague en
me citant Jean Gabin, dans le « Quai des brumes », quand il dit à Michèle
Morgan « t’as d’beaux yeux, tu sais ? »
Isabelle pensa à un autre film, mais ne dit rien. Les cheveux blonds et les
yeux captivants de Julie Christie se posèrent durant un petit moment comme un
copier-coller sur le visage de Justine. C’était en 1979 qu’elle avait vu au cinéma
« Le docteur Jivago ». Elle avait dix-huit ans et avait, de ce fait, décidé de
donner à sa première fille qui allait naître, le nom de Lara. Heureusement,
l’image se dissipa rapidement et Justine réapparut devant elle. Isabelle se secoua,
elle était bien consciente qu’il ne fallait pas se laisser entraîner dans ce rêve-là,
ce n’était vraiment pas le moment. Elle savait pourtant que c’était un de ces
rêves qu’on n’oublie pas et qui allait la rattraper.
— Pourquoi vous tremblez, Madame ? s’étonna Justine.
— Je pensais à quelqu’un, ça va aller.
Elle avait repris ses esprits. Elle ajouta, pour changer de thème :
— Et toi, tu arrêtes de m’appeler Madame, je me sens vraiment vieille.
Elle montra du doigt les sacs.
— Et ces fringues ? Tu veux bien me montrer ta nouvelle garde-robe ? En
attendant que le défilé commence, je reprends du café et j’attaque un deuxième
croissant !
— Avec plaisir, s’esclaffa Justine, oui, mais, ah, j’y pense, heureusement j’y
pense, Vincent m’a dit de vous rappeler que vous deviez appeler votre banquier. 
—  Oui, c’est vrai, moi aussi, ça m’était sorti de la tête. Je vais le faire tout de
suite si tu me donnes les codes et mon portable. 

28

— Je vous donne ça. En attendant que vous établissiez la communication avec


votre banquier à Nîmes avec vos codes et votre mot de passe, je m’éclipse deux
secondes. Mais je devrai écouter la conversation, vous comprenez. 
— Pas de souci, Justine, je vois que Vincent t’a bien expliqué la procédure. 
Justine posa le téléphone et le carnet sur la table et disparut.
Isabelle appela Monsieur Morin à Nîmes. Quand elle l’eut en ligne, elle suivit
la procédure habituelle pour garantir la sécurité de l’appel. Elle venait juste
d’indiquer le dernier code à Monsieur Morin quand Justine réapparut avec un
paravent usé et s’assit à côté d’elle.
— Bon, Monsieur Morin, nous y sommes. Écoutez, vous allez me liquider
tout le portefeuille de pharmaceutiques, il devrait valoir à peu près un million
sept cent mille. Vous envoyez un million et demi sous forme d’espèces dans
votre filiale au centre de Grenoble et vous placez le reste sur mon compte
courant. Je suis à côté de Grenoble et j’ai besoin de l’argent ici. 
Silence.
— Je vous ai perdu, Monsieur Morin ? Quoi ? Pourquoi j’en ai besoin ? Je ne
pense pas que ça vous regarde, mais je peux vous dire qu’il s’agit d’une histoire
de famille. Vous le faites ou est-ce qu’il y a un problème ? Je dois appeler
Jonathan ? 
Isabelle entendit une voix hésitante :
— Non, non, mais c’est une grosse somme d’argent et pour les mettre à
disposition nous avons besoin de deux jours. Et les billets, quels billets ? 
— Merci, Monsieur Morin, vous voyez, vous faites du bon boulot et c’est
pour cela que je suis cliente chez vous. Des grosses coupures, bien sûr, pour
cette somme. C’est réglé ? Confirmation texto sur mon portable comme
toujours ? 
— Oui, Madame Garcia, confirmation de l’ordre de bourse dans les dix
minutes et pour l’exécution et le transfert le plus vite possible, nous sommes
d’accord. Je peux faire autre chose ? 
— Non, c’est parfait, Monsieur Morin, merci beaucoup et bonne journée. 
Elle raccrocha. Justine l’avait observée de près. Elle avait apprécié la scène.
Elle n’avait jamais vu de vraie businesswoman en action, convaincante et
expéditive.
— Ah, ces gestionnaires, soupira Isabelle, on a toujours l’impression que c’est
leur propre argent qui sort de la banque. Bon, à nous. On va recevoir le texto
dans les dix minutes et tu reprends mon portable. Je suppose que tu feras un
message à Vincent et le tour est joué. Nous pourrons nous consacrer à la
mode après ? 
Au moins, il travaillait bien ce Morin. Le texto arriva cinq minutes après.
Justine informa Vincent.
Entretemps, elle avait déjà dressé le paravent à côté du mur à droite.

29

Isabelle ouvrit le show :


— Que la fête commence, mais passe d’abord avec la belle robe que tu
portes ! 
Justine ne se fit pas prier. Elle sautilla de gauche à droite.
— Pas mal pour une débutante, pas mal, la loua Isabelle, mais tu dois relever
la tête, un top-modèle est grand et fier. 
Justine s’exécuta. Elle regarda droit devant elle et heurta une chaise avec son
pied gauche.
— Tu as les pieds trop écartés, tu dois marcher comme sur une ligne. Si tu
poses les pieds l’un devant l’autre, tes hanches vont automatiquement se
mouvoir en demi-cercle. 
Justine alla se cacher derrière le paravent pour changer de tenue. Elle n’était
pas sophistiquée et n’avait pas réellement besoin d’une séparation pour se
changer. Elle l’avait seulement ramené pour témoigner son respect à Isabelle.
Elle dut se concentrer sur plusieurs gestes et les coordonner. Ce n’était pas
évident. Quand elle remarqua le regard amusé d’Isabelle, elle se dit que sa
prestation devait être un délice pour les dieux et elle commença à rigoler comme
une folle.
— Stop, il faut de la musique, proposa Isabelle.
Elles ne trouvaient pas ce qu’elles cherchaient parmi les quelques CDs qui
traînaient dans une armoire. Tant pis, mais, même sans chants et trompettes, la
bonne humeur ne les lâcha pas et Justine réalisa huit passages en tout. Pour les
deux dernières performances, elle se débrouilla très bien.
Après le spectacle, elles éprouvèrent toutes les deux un petit creux, une faim
de mannequin bien sûr.
« On a bien rigolé », pensa Isabelle, « c’est bien parti. » 

30

Isabelle et Justine décidèrent de manger un plat froid. Une bonne baguette, un


saucisson du terroir, un fromage de brebis artisanal au lait cru allaient faire
l’affaire. Elles ajoutèrent une tomate et quelques cornichons pour se donner
conscience et s’installèrent sur la terrasse.
Le thermomètre fixé sur le mur affichait vingt degrés. Le soleil en ajouta trois
ou quatre, c’était parfait.
Justine démarra la conversation à table :
— Écoutez Madame, euh, Isabelle, pour hier soir, je voulais…
Isabelle, qui attendait cette remarque, l’interrompit :
— Non, Justine, ce qui est arrivé est réglé. Hier soir, c’est de la past value,
comme disent les Anglais. Je te fais confiance et nous n’avons plus besoin d’y
revenir. 
Elle avait bien choisi ses mots, elle savait que les personnes comme Justine
n’avaient pas l’habitude qu’on leur dise qu’on leur fait confiance. L’effet se
miroita dans la réponse de Justine :
— Merci, Isabelle, je ne vais pas vous décevoir.
— Parlons d’autre chose, attaqua Isabelle, alors, tu es de Nîmes ? Tu habitais
de quel côté ? 
— Vers Hoche, là où il y a les petites ruelles, au-delà des Impôts, à droite,
vous voyez ? 
—  Oui, oui, dans le labyrinthe, entre l’église Saint-Baudile et l’ancienne
gare. Tu aimais ? 
— Non, mais ce n’était pas à cause du quartier. Il y a des magasins et on est
proche du centre. Non, j’étais malheureuse à la maison, c’est tout. Et encore, je
n’y étais pas beaucoup, parce que, la plupart du temps, j’ai vécu dans des
familles d’accueil ou dans des foyers où j’étais malheureuse aussi. Jusqu’à l’âge
de neuf ans, ça allait, c’était même bien. C’est à ce moment-là que ma vie a
explosé si on peut dire ainsi. Après, c’est parti dans tous les sens. Mais ce n’est
pas très intéressant, c’est même banal. 
Elle évitait le contact visuel.
— Mais ce n’est pas vrai, ce que tu dis, chaque vie est précieuse, l’encouragea
Isabelle. Regarde-moi, tu veux me raconter un peu ? 
— Oui, mon enfance, jusqu’à l’âge de neuf ans, je veux bien. Pour la période
difficile, vous aurez la version courte, je n’ai pas trop envie de me rappeler toute
cette saleté. 
— Comme tu voudras, finis ton sandwich tranquillement, je vais chercher
l’eau minérale que nous avons laissée à l’intérieur. 
Installée de nouveau à la table de la terrasse, Isabelle laissa le temps à Justine
d’être prête.
Un peu embarrassée, et regardant dans tous les sens, Justine commença par la
structure de sa famille.
— Ma mère était orpheline. Les parents et une grand-tante de mon père
vivaient en Australie. Je n’avais donc pas de grands-parents à mes côtés. Mon
père travaillait à la SNCF et ma mère par-ci par-là. On était une famille standard,
pas spectaculaire, mais heureuse. On partait pour de brèves vacances, de temps
en temps. Ma meilleure copine s’appelait Océane. Sa mère préparait les
meilleurs babas au rhum du monde, version enfant, sans rhum bien sûr. Bref, le
premier bouleversement survint un matin quand j’avais huit ans et demi. Mon
père était parti. Ma mère me dit que la grand-tante était décédée à soixante-dix
ans et qu’elle avait légué une partie de ses biens à mon père. Pour régler
l’héritage, mon père a dû partir en Australie pour un mois. Il n’est pas revenu.
Ma mère m’a expliqué que tout était réglé, qu’il avait hérité de cent vingt mille
dollars australiens, que c’était beaucoup d’argent et qu’il avait décidé de rester
là-bas trois mois. Mon père passerait du temps avec ses parents, il irait ensuite
chasser le crocodile et participerait à une expédition de fouilles pour retrouver
des traces de dinosaures. Vous imaginez une petite fille de huit ans avec un papa
au bout du monde qui chasse les fauves et sauve l’histoire ? Pour moi, il était
Crocodile Dundee et Indiana Jones en une personne et on s’est amusées, avec
Océane, à inventer des histoires à raconter aux copines. Il me manquait bien sûr,
mais qu’est-ce que j’étais fière de lui ! Quand il n’est pas rentré, au bout de trois
mois, j’ai commencé à avoir des doutes. J’ai posé des questions à ma mère, mais,
comme elle était ma seule référence, j’ai dû accepter sa version. De toute façon,
à huit ans, on n’a pas le choix. J’ai trouvé la réponse moi-même, quelques mois
plus tard, je venais juste de fêter mes neuf ans. Un jour, comme toujours ma
mère était en retard pour prendre son bus et elle était partie en laissant tout
traîner. J’allais rejoindre Océane, comme d’habitude quand j’étais seule, et, en
passant devant la table du salon, je repérai le classeur rouge, ouvert. Ce fameux
classeur rouge était sacré, il était défendu de le toucher au risque d’attraper une
décharge de cinquante mille volts ou de se choper un interdit de regarder la télé
pour au moins six mois. Quand j’y risquai un regard, je vis une annonce, en noir
et blanc, avec une photo de mon père et la date de la veille. Je savais lire assez
pour comprendre que c’était un avis mortuaire. Je n’étais pourtant sûr de rien, et,
comme ma mère était partie, je sortis l’extrait du journal et je l’emportai chez
Océane pour le montrer à sa mère. La maman d’Océane était délicieuse, mais
toute sa gentillesse ne l’aidait pas à gérer la situation. Elle a téléphoné à ma mère
pour lui demander de rentrer tout de suite. La vérité a vu le jour et ma mère a fait
son mea culpa qui ne servait plus à personne. Mon père avait une liaison avec
une collègue et il avait tout simplement quitté ma mère, six mois avant. Il
travaillait à Montpellier et il habitait avec sa nouvelle compagne à Sommières.
Comme il avait de la famille en Australie, tous nos voisins et connaissances ont
cru les histoires à dormir debout que ma mère avait inventées pour cacher sa
honte. Elle l’avait transformé en héros pour moi et elle avait sans doute l’espoir
de le récupérer. La réalité est qu’il est tombé malade plusieurs mois après son
départ et une saloperie de leucémie lui a arraché la vie en quelques semaines. La
honte face aux copines fut le moindre mal. Papa était mort, le héros n’avait
jamais existé, la relation avec ma mère en avait pris un vilain coup. Mais le pire
était de constater que s’il n’avait pas éprouvé l’envie de me voir durant ces six
mois, moi, sa petite fille de huit ans, c’est qu’il ne m’aimait pas, tout
simplement. Voilà, la partie soft de ma vie. Vous voulez vraiment en savoir
plus ? 
Isabelle posa sa main sur l’épaule de Justine et dit calmement :
— Bien sûr, mais sans stress. Fais quelques pas et respire profondément,
astuce de yoga. Je nous prépare un bon café et je rapporte le dessert. 
Dix minutes après, la table dessert était dressée. Isabelle avait déniché, ironie
du sort, des babas de chez Annie et avait rajouté un peu de rhum qu’elle avait
trouvé sur une étagère dans la cuisine.
Le vent s’était posé. On sentait bien les arômes du café et du rhum. Justine,
alléchée, rejoignit la table.
— Oh, il a pris des babas ce matin Vincent ! Mais c’est sympa, je les adore
toujours et puis les souvenirs, ça me fait vraiment plaisir ! On est un peu copines
alors, Isabelle ? 
Isabelle ne put s’empêcher de la regarder comme une maman, ce qui
n’échappa pas à Justine.
— Nous allons bien nous entendre, nous deux, dit-elle calmement, avec une
once de douceur dans sa voix.
Justine sentit que ses glandes lacrymales s’activaient et elle attendit que les
vannes s’ouvrent. Elle ne voulut pas retenir ses larmes et laissa les flots couler
sur sa peau douce. Isabelle n’avait pas vu quelqu’un pleurer comme une
madeleine, depuis très longtemps. Aussi l’exhibition de ces émotions et cette
sincérité nue d’un moment de bonheur la stupéfiaient. Elle revoyait Lara, avec
qui elle aurait tant voulu vivre l’expérience de cette démonstration singulière et
totale.
Le bruit de moteur d’un tracteur les réveilla toutes les deux. Le chauffeur
agitait les bras comme s’il voulait sonner l’alarme pour un incendie. Justine lui
rendit le bonjour et il continua sa route.
— Il s’appelle Bernard, dit-elle. C’est un bon gars. Il est un de ces rares
copains qui ne vous laissent pas tomber, plutôt un ami, je dirais. Mais il est
curieux. Chez le boucher, il a demandé à qui était la grosse BM derrière la
cabane. Kevin avait anticipé ce genre de question. Vous êtes une petite cousine
de son père, directrice de banque et vous venez finir une cure suite à un burnout
grave, ici. Pour cela, aucune personne n’a le droit de nous rendre visite. Si ça
arrivait quand même, maintenant, vous êtes briefée ! 
Une fraction de seconde, Isabelle pensa aux trois millions qu’elle payerait
pour quelques jours dans cette cabane, c’était un burnout de luxe.
Elle ne voulait pas brusquer Justine, après son éclat de larmes, et lui
demanda :
— Tout va bien, préfères-tu qu’on change de sujet, qu’on se balade ou es-tu
prête pour la suite, brève, si possible, et sans douleur ? Si tu ne veux plus, je le
comprendrai. 
— Non, j’ai l’habitude de raconter cette partie de ma vie. Je l’ai fait tellement
souvent ! De toute façon c’est long, mais je ne réfléchis pas, je bloque les
ressentiments et je raconte, mécaniquement. Bon, je me lance. J’avais donc neuf
ans. Mon père était décédé. Ma mère trouvait des petits jobs à gauche et à droite,
mais l’argent était compté. Parfois, elle buvait trop et criait. Les enfants n’aiment
pas quand les mamans crient. Nous avons dû déménager à cause des frais et nous
avons vendu des meubles. On ne se parlait presque pas. Je suis devenue un cas
social, mal habillé, mal nourri et souvent seul le soir. Ma mère sortait pour se
trouver un mec, mais, dans son état, elle pouvait toujours chercher. Après
quelques mois de misère sociale et morale, les voisins ont sonné l’alarme et un
assistant social s’est pointé chez nous. J’avais dix ans et ils ont estimé que ce
n’était pas responsable de laisser une enfant dans ce ménage indigne. Le
lendemain, je suis arrivée au foyer la première fois. Trois mois plus tard, ma
mère avait rencontré un homme, Robert, qui n’était pas très malin, mais qui
s’était épris d’elle parce qu’elle était belle ma mère, belle comme la rosée du
matin quand elle était sobre et soignée. Il avait dû la rencontrer dans un de ses
rares moments d’éclat. Il avait décidé de s’occuper d’elle. Il avait un job régulier
et quand il est venu habiter chez maman, elle a repris goût à la vie, elle ne
picolait presque plus. Je pouvais revenir à la maison. J’y suis restée un an et
demi. Mais au lieu de la sauver, il lui a fait un bébé, David. Maman lui était
acquise et il commença à sortir avec des copains, pendant la grossesse. Après
l’arrivée de David, Robert ne sachant aucunement s’occuper d’un nourrisson,
tout le travail pour s’occuper du petit et d’une fille prépubertaire incomba à ma
mère. Il disparaissait de plus en plus souvent le soir. Ma mère a craqué et la vie a
repris son cours prédestiné. Elle picolait de nouveau, elle était débordée et les
chemises de Robert sentaient souvent le parfum de femme quand il rentrait tard
le soir. Un jour, il n’est plus revenu. Les deux cent cinquante euros qu’il allait
envoyer tous les mois pour David ne suffirent même pas pour la vodka. Après
deux mois, l’assistance sociale nous a sortis de ce taudis tous les deux, David et
moi. Ils nous ont mis ensemble dans un foyer. Jusqu’à ma majorité, je suis allée
dans trois foyers et dans deux familles d’accueil. Je n’ai pas compté les baffes.
Les attouchements ont fait très mal, même si, au début, vous ne savez pas trop ce
qui vous arrive. Vous promettez de garder le secret, mais c’est un deal inégal qui
vous déchire. J’ai échappé au viol, de justesse, un soir. Une de mes mamans,
Sophie, m’a sauvée in extremis, parce qu’elle est rentrée trop tôt et a surpris son
mari dans ma chambre, en train de mettre sa main dans ma culotte. Elle l’a
chassé de la maison, sur le coup, sans hésiter. Comme elle ne pouvait pas me
garder en tant que famille monoparentale, elle a dû demander le lendemain au
placeur de me trouver un autre endroit où rester. Elle était très gentille, Sophie,
j’étais vraiment à l’aise chez elle et, plus tard, je suis allée lui rendre visite, de
temps en temps. Dans l’autre famille d’accueil, j’avais deux frérots jumeaux qui
étaient aussi très intéressés par ma petite culotte et ils se sont pointés un soir
dans ma chambre pour essayer de me l’enlever. J’ai crié comme une folle et les
parents, alarmés, les ont sortis de ma chambre en les tirant par les oreilles. Ils ont
dû bien leur expliquer les choses parce qu’ils ne m’ont plus emmerdée. Ils m’ont
ignorée tout simplement, ça aussi, ça m’a fait mal. Vous savez, Isabelle, il n’y a
pas que les coups et les mains qui s’égarent... À onze ans, vous souffrez
énormément si on ne vous estime pas. Pour la société, vous êtes une marginale,
qu’il faut aider parce qu’on est des gens bien et qu’on ne laisse pas crever les
enfants dans la rue. Parmi les lieutenants du système, il y a deux catégories, les
bons et les mauvais. Heureusement, il y a les idéalistes et j’en vois quelques-uns
encore régulièrement aujourd’hui. Pour les autres, vous êtes une non-valeur.
Quand vous rentrez chez eux la première fois, au bureau d’accueil, vous avez
l’impression d’être la fille du diable. Vous ne bénéficiez d’aucune présomption
d’innocence, vous venez du mal et vous portez le mal. Et le mal n’a pas de
valeur. La première question posée dans les foyers par les cuisiniers et les
femmes de ménage est souvent : « pourquoi elle est là, cette petite, qu’est-ce
qu’elle a fait ? », ou bien « regarde dans quel état elle est » ! Mon bonheur, au
début de cette période, était Océane et sa maman. Les Gravier ne pouvaient
malheureusement pas m’adopter parce Monsieur Gravier avait un petit salaire
dans un supermarché et parce que le frère d’Océane était épileptique. Il n’a
jamais fait de crise, mais soit. J’avais un deuxième chez-moi chez eux et, quand
ils ont dû partir, à cause du travail de son père, à Brest, j’ai pleuré pendant deux
semaines. On a essayé de garder le contact, mais, comme je n’avais pas de
portable, on s’est perdues. Maman est morte quand j’avais presque quinze ans.
Elle s’est suicidée. Elle n’avait plus cherché à nous voir ou à savoir comment on
allait, David et moi. Si elle nous avait sortis, de temps en temps, un dimanche
après-midi pour prendre une glace ensemble ou nous prendre dans ses bras, tout
simplement, ça ne nous aurait pas sauvés, mais on se serait sentis un peu moins
seuls dans ce monde morose. On avait beaucoup de chagrin, mais, elle, je crois
qu’elle en était morte. Cette réflexion me faisait de la peine parce que je me
disais qu’elle avait été peut-être plus faible et plus sensible que mauvaise. Dans
mon quotidien, ça ne changeait pas grand-chose. David avait quatre ans et son
père a continué à payer les deux cent cinquante euros, sans plus. Un an plus tard,
quand j’avais seize ans, un garçon de vingt ans, qui avait déjà dû faire mal à
d’autres jeunes filles, m’a volé ma virginité. Le mec conduit une Mini Cooper
Cabriolet, il vous charme, il vous achète un petit collier en toc, il vous amène au
restaurant trois fois et hop le tour est joué. Il vous prend sur un banc dans le parc
et c’est là que vous vous rendez compte que tout son romantisme se résume en
quelques va-et-vient maladroits. Vous n’avez pas le temps de constater la
déchirure et vous soignez vos blessures toute seule parce que le gars, après sa
clope, a dû rejoindre ses copains pour prendre tranquillement des verres. J’ai
toujours ressenti cette action comme un viol consenti. Cette expérience m’a
ébranlée et quasiment anéantie les premières années de ma vie sexuelle. C’est
avec Kevin, qui est vraiment doux et sensible, que j’ai eu des sentiments plus
concrets, du désir à nouveau. Finalement, nous avons conclu ensemble et je ne le
regrette pas. Pendant tout ce temps de galère, j’ai suivi, tant bien que mal, une
formation de coiffeuse. Je l’ai interrompue, mais il me manque une année à faire
seulement. À dix-sept ans et demi, comme apprentie coiffeuse, je savais
comment me faire belle. Mon physique était un cadeau de la nature et les
accessoires, je les trouvais au salon où nous avions aussi un institut de beauté.
Quand j’avais presque dix-huit ans, j’avais le droit de dormir de temps en temps
chez une copine. Je n’allais pas rater cette opportunité pour me montrer le soir
en ville ! Je manquais de fringues à la mode des riches, mais cela ne m’a pas
empêchée de m’infiltrer dans la société des enfants gâtés de Nîmes. J’étais
exotique pour eux, mais, si vous êtes canon, ils vous pardonnent beaucoup et ils
m’ont invitée à leurs fêtes où, évidemment, l’herbe et la cocaïne ne faisaient pas
défaut. Je suis devenue accro, mais pas au point de facilement succomber aux
avances des chauds lapins de la bande. Vous allez être étonnée, mais c’est mon
père décédé qui m’a sauvée, enfin, pour un moment, parce que, un peu plus tard,
j’ai vraiment plongé, toute seule dans mon petit studio. Mon père avait mis sur
un compte-épargne une somme de quinze mille euros que j’avais le droit de
toucher à ma majorité. Je ne savais pas si ma mère était au courant pour ce
compte, elle ne m’en avait jamais parlé. Avec les intérêts courus, le dernier
extrait indiquait dix-neuf mille quatre cents euros et des poussières. Vous me
voyez, moi, avec cette somme ? Je me sentais plus riche que les princesses de
Monaco réunies. En plus, je pouvais payer mes excès moi-même et je disais aux
gamins bourgeois d’aller se faire refroidir ailleurs. J’ai pu louer un studio parce
j’ai payé le loyer de toute l’année en avance. J’avais ma petite piaule à moi. Je
me suis dit alors que mon père m’avait quand même aimée, un tantinet, à sa
façon. Je ne dois pas vous dire que l’argent est parti dans tous les sens. J’ai payé
des petites dettes que j’avais contractées avant ce temps et, au bout de trois mois,
j’étais presque redevenu la fille paumée que j’avais été avant l’arrivée de ce
cadeau inattendu. J’ai quitté la scène des riches éternels, je me suis
recroquevillée dans mon alcôve et j’ai réfléchi. J’avais deux choix : attendre
quelques mois et, au plus tard, à la fin de mon bail, rester dans la rue ou bien me
payer une cure de désintoxication et essayer après de démarrer une petite start-up
avec moi-même comme atout. C’est pendant la cure que j’ai rencontré Kevin.
Souvent, nous n’avions pas d’argent, mais nous étions amoureux et nous n’étions
pas seuls. Pour compléter l’histoire, David et moi avons été une seule fois
ensemble dans le même foyer. Après, ils nous ont séparés et je pouvais le voir de
temps en temps, mais sans plus. Je l’aime beaucoup mon frérot, il est tout ce qui
me reste de ma famille. Voilà Isabelle, mon petit parcours merdique, finie
l’odyssée ! 
Isabelle ne la lâchait pas des yeux, mais elle savait qu’elle devait laisser le
temps à Justine de fermer la porte derrière son récit.
La gravité du discours de Justine se reflétait dans le regard d’Isabelle qui avait
posé sa main ouverte sur la table pour témoigner sa compassion. La scène ne
dura pas.
Justine avait appris, après la énième fois, de faire la paix avec son calvaire.
Elle ouvrit son visage et son sourire attachant témoigna de la gratitude. Elle leva
les yeux et caressa doucement, avec trois doigts, la paume de la main tendue.
— Merci de m’avoir écoutée, dit-elle, toujours souriante.
Elle retira lentement sa main et se leva pour rejoindre l’intérieur de la cabane.
Elle frissonnait.
Isabelle resta assise, sans broncher, comme une pierre.
Le bilan du passé de Justine se faisait vite. La misère dans laquelle elle avait
grandi, jusqu’à l’âge de ses dix-neuf ans, était assez chargée pour remplir trois
vies entières. Heureusement, elle avait croisé des personnes bienveillantes qui
avaient quelque peu allégé ses souffrances. Outre cela, elle avait pleinement
senti la méchanceté de ceux qui avaient voulu la posséder, le mépris de ceux qui
se perdent dans les préjugés et les limites de la société qui n’est pas capable de
protéger ses enfants.
« Cette petite n’est pas mauvaise », se dit Isabelle, « elle n’a aucun tort si elle
a perdu le nord. Ce qui est certain, c’est qu’elle est en train, et cela depuis dix
ans, de boire le calice jusqu’à la lie. Il y a déjà des petits points noirs sur son âme
et ce n’est pas tolérable. » 
Elle chargea le plateau et se dirigea vers la porte.
Le soleil se perdait derrière des nuages de voile.

31

Isabelle ferma la porte derrière elle avec le pied. Elle entendit des bruits dans
la cuisine et posa le plateau sur la table du salon. Elle pensa qu’après le discours
sur son destin malheureux, Justine n’aurait peut-être pas envie de parler. Pour la
tester, elle choisit le registre de la petite causette. Elle s’appuya contre le cadre
de la porte de la cuisine et demanda :
— Qu’est-ce que tu fais ? 
— Oh, je coupe les légumes pour une salade. Je suis de corvée ce soir pour
les préparations. Kevin rapportera des côtes à l’os et des épis de maïs pour le
barbecue. 
Elle était parfaitement sortie de son passé et se concentrait sur son travail.
— Je vois que tu as la main avec les légumes, remarqua Isabelle.
— Oh, vous savez, Isabelle, les enfants des pauvres cuisinent souvent mieux
que les enfants gâtés. D’abord parce que les frigos sont presque vides, il faut
donc être créatif, et deuxièmement parce que les parents sont souvent absents, ou
ivres. 
— Oui, confirma Isabelle, c’est ce qu’on appelle faire de nécessité vertu, tu as
bien raison. 
— De toute façon, moi, je suis l’assistante. Kevin cuisine, c’est lui le chef. 
— Bien, conclut Isabelle, en tout cas, je vois que tu te débrouilles très bien.
Écoute, je vais me retirer un moment. 
Avant de franchir la porte, elle se retourna et chuchota, avec une pointe
d’humour sur sa langue :
— Tu restes calme ce soir, hein ?
Justine lui rendit un regard complice :
— Promis. Sage comme un agneau. 
Isabelle rejoignit le salon et emprunta les marches de l’escalier.

32

Arrivée dans sa chambre, Isabelle voulut saisir son portable pour regarder
l’heure. Elle était bien consciente depuis deux jours qu’elle en était privée, mais
ne l’avait pas encore intégré. Si elle avait été maligne, elle aurait mis une montre
dans ses bagages.
Elle mit le transistor pour happer l’heure et Maxime le Forestier l’accueillit
avec « Toi le frère que je n’ai jamais eu ». Isabelle éteignit et murmura :
— Non, quelque chose de léger aurait été sympa, mais pas ce thème.
Décidément, le DJ qui avait préparé la musique pour la journée n’était pas son
copain.
Elle s’allongea sur le lit et se demanda si les portables confisqués lui
manquaient beaucoup. Les enfants ne se manifestaient pas, les copines
n’appelaient pas, Pierre non plus, les partenaires d’affaires, pareil, et les appels
imprévus brillaient par leur absence. Elle n’y avait pas pensé toute la journée
donc elle se dit qu’elle n’était pas encore esclave des marchands de la
communication. En plus, elle n’avait pas éprouvé le besoin de joindre qui que ce
soit non plus.
Isabelle imagina son petit Lucas deux heures sans téléphone. Pour lui, ce
serait l’agonie, le déluge et l’apocalypse en même temps. Elle avait déjà pensé
l’envoyer dans un camp de vacances, sans portables, pour une semaine. Elle
avait lu des statistiques à ce sujet. Si les participants étaient bien encadrés et ne
s’ennuyaient pas, la désintoxication débutait au bout d’un jour et demi ou deux
jours.
Elle conclut que, seule sur une plage, elle aurait souffert, mais dans
l’entourage où elle avait atterri, il n’y avait pas un gros risque de tomber dans la
dépression à cause d’un manque de portable.
La nuit s’installait tranquillement et Isabelle était légèrement assommée. Un
microsommeil s’empara d’elle et elle ne se débattit pas.
Étant restée dans la pénombre, elle fut surprise et sursauta légèrement quand
Justine frappa à la porte pour lui demander de descendre pour dîner.

33

Kevin s’affairait dans la cuisine. Vincent fumait sur la terrasse, et téléphonait.


La table était mise, moins festive que la veille. Des serviettes en papier
reposaient dans les assiettes qui n’étaient pas placées en ligne ni à des distances
mathématiquement équitables. La deuxième bouteille de vin rouge manquait au
rendez-vous.
Avant de s’asseoir, Isabelle regarda l’horloge. Les aiguilles vert terne
affichaient vingt heures trente. Elle rejoignit la même chaise que la veille et
attendit la suite des événements.
Vincent poussa la porte d’entrée, affichant sa bonne humeur.
— Bonsoir, tout le monde, aujourd’hui je rapporte de bonnes nouvelles. La
police municipale va réduire ses effectifs au centre-ville à partir de demain. Nous
pourrons, donc, comme prévu, conduire en ville après-demain, jeudi. 
La tête de Kevin apparut dans le cadre de la porte :
—  Les annonces d’un cortège-surprise pendant la semaine des gilets n’ont
pas été confirmées ? 
— Non, notre indic à la police a vu un courriel du chef régional de la police
qui renseigne le préfet que la manifestation a été annulée par les gilets eux-
mêmes. 
« En plus, ils ont un indic à la police, les petits mafieux », constata Isabelle.
— Alors, on mange, Kevin ?  lança Vincent d’un air joyeux, le barbecue est
prêt  ?
— On y va, tu m’aides, mon chéri ? 
Justine prit deux plats et Kevin la suivit dehors.
— Alors, Madame, la journée s’est bien passée avec la petite ?
— Oui, elle était impeccable. Elle m’a un peu parlé d’elle et nous avons
papoté, sans plus. 
Isabelle n’avait pas envie d’en dire plus. Son ton était neutre.
Justine et Kevin déposèrent des plats remplis sur le bord de la table.
— Je ne sais pas comment vous faites chez vous, Isabelle, précisa Kevin, chez
nous, on mange le maïs grillé avec du beurre et du sel. 
Les deux côtes à l’os étaient cuites, l’une, à point, et l’autre, saignante. Elles
étaient coupées diagonalement en tranches fines et garnies avec des morceaux de
parmesan et des feuilles de roquette. Chacun se servit à sa guise et comme le vin
était compté, les verres furent remplis seulement à moitié.
Isabelle se taisait. Elle avait atteint son but de se rapprocher de Justine. Pour
le reste, elle ne pouvait pas faire grand-chose et elle savoura le bon plat sans
pour autant complimenter Kevin. Peut-être allait-elle apprendre des détails
concernant Vincent. Elle n’arrivait pas à cerner ce grand gaillard, gai sur le
moment, mais mystérieux dans son ensemble.
Kevin et Justine dirigeaient la conversation.
— Ah oui, cet après-midi, Bernard est passé avec son gros tracteur, il nous a
fait un coucou. Tu te rappelles, Kevin, comme il s’était occupé de ton père, en
hiver, quand il l’avait trouvé en train de mourir de froid ? 
— Oui, répondit Kevin, il nous a beaucoup aidés ce garçon, il est vraiment
adorable ! 
— Tu as vu aussi Igor dans le coin, Justine ?  interrompit Vincent.
— Oui, je l’ai aperçu plusieurs fois, il est passé sur la colline avec son vélo et
son sac à dos. 
Isabelle ne broncha pas. Elle savait que Vincent profitait de chaque occasion
pour mettre Igor dans la balance.
Vincent retomba dans le silence et l’observa. Il commença à gratter la
cicatrice qu’il avait au bras. Isabelle se demanda s’il n’était pas, nonobstant sa
bonne humeur, un peu provocateur. Elle avait son opinion quant à cette cicatrice,
mais elle se tut.
Kevin et Justine évoquèrent les résolutions qu’ils avaient prises pour l’après-
opération enlèvement. Ils voulaient tous les deux d’abord finir leurs formations
respectives s’ils trouvaient, avec leur C.V. difficile, un patron qui les engagerait.
Les diplômes en poche, ils trouveraient du travail pour s’établir et créer leur chez
eux avec une chambre, en vue de s’occuper du petit David si l’administration
était d’accord.
Pour être proches du père de Kevin, qui allait sortir de sa cure en Suisse, ils
s’installeraient dans les environs de la cabane.
Kevin avait aussi l’intention de rejoindre ou de fonder une band avec
quelques musiciens pour se défouler sur sa guitare et Justine passerait son permis
de conduire pour être plus indépendante.
— Si nous arrivons à réaliser tout ce programme dans les deux, trois ans, ce
serait génial, conclut Kevin.
Vincent leva la tête :
— Oui, vous avez raison. Vous allez vous établir et vous occuper de vos
proches. Croyez-moi, les enfants, ce ne sera pas évident. Vous rencontrerez
souvent des situations où quelqu’un vous mettra des bâtons dans les roues. C’est
là qu’il faudra tenir et persévérer. Plus tard, dans plusieurs années, vous serez
prêts pour d’autres étapes. Chaque chose en son temps. 
Sa voix affichait un mélange de bienveillance et d’amertume. Isabelle sentit
que Vincent aimait beaucoup ses deux compagnons, mais sa façon de leur
adresser son opinion était très personnelle. Il était peut-être né sous une
mauvaise étoile et dans un entourage peu conventionnel… Elle n’avait pas
attribué jusque-là ce réalisme, ce bon sens et ce sérieux à Vincent.
Isabelle s’étonna quand il retrouva, en un tour de bras, la légèreté qui l’avait
accompagné toute la soirée. Un tel changement d’humeur était un don
qu’Isabelle avait souvent remarqué dans le clan des Italiens.
— Bon, on s’offre un bon dessert de chez Annie ? lança-t-il à la ronde, Justine
ou Kevin, pouvez-vous vous en charger, s’il vous plaît ? En attendant, je vous
donne votre portable, Madame di Lippi, pour que vous soyez rassurée au sujet de
vos chéris !
Justine et Kevin s’éclipsèrent et Vincent rapporta le téléphone.

34

Il se souvenait bien sûr du code.


Il cherchait les messages entrants et, après trois secondes, il s’exclama, tout
en regardant Isabelle, comme si elle l’avait trahi :
— Il y a trois messages, un de Massimo, un de Gianni et le troisième de
Piccolino ! C’est quoi ça, ils ont tous des urgences à manifester ? Et puis, c’est
qui le dernier ? 
Isabelle avait choisi un autre nom pour son plus jeune fils parce qu’elle avait
déjà un Lucas, un cas compliqué, parmi sa clientèle à l’hôpital. Comme son
Lucas était le petit dernier, elle l’avait baptisé Piccolino.
— C’est Lucas, le plus jeune de mes fils, mais je suis vraiment étonnée qu’il
envoie un texto. 
— Bon, ben, on va les regarder ensemble, venez à côté de moi. Voyons ce que
Massimo a sur le cœur. 
Kevin et Justine avaient posé le dessert et suivaient le spectacle, la main dans
la main.
Le texte de Massimo était court et confus :
« Écoute maman, je ne sais pas ce que ça veut dire, mais je n’ai vraiment pas
le temps de m’occuper de lui. Tu peux regarder s’il te plaît ? » 
— Bon, pas très clair, mais pas de drame non plus, je pense. Voyons ce que
Gianni écrit. 
Gianni avait écrit quelques mots en plus, mais sans être éloquent non plus :
« Excuse-moi maman si je te dérange, mais tu devrais voir pour le petit, je
peux lui refiler quelques sous, mais sinon j’ai plein de rendez-vous les prochains
jours. Après, je pourrai prendre du temps, mais là, c’est difficile, tu
comprendras. Merci. »
— Mais ils parlent tous les deux du petit, s’énerva Isabelle.  Qu’est-ce qu’il a
encore manigancé celui-là ? Il n’a pas fini de m’étonner, le filou, je m’attends
toujours au pire avec lui. Ouvrez son message, s’il vous plaît ! 
Lucas avait écrit un beau petit pavé, dans son propre genre :
« Hi mum, I am back from the States, surprise. J’ai arrêté les études, ça ne
donnait rien. Tu comprends, il ne faut pas que je gâche mon temps si les Yankees
ne me comprennent pas. Je suis à la maison. Ils m’ont dit que tu es partie et que
tu es seulement joignable en cas d’urgence. Est-ce que tu ne peux pas rentrer ?
Tu sais que je n’aime pas être seul ici. J’étais dans ta chambre, le coffre au mur
était ouvert, je l’ai fermé. Est-ce que c’était toi ou est-ce que nous avons été
cambriolés ? Il faut que j’appelle la police ? Je l’ai dit à Gianni, il m’a dit de
rester calme, je ne comprends rien. Réponds-moi s’il te plaît, mum ! »
— Povero piccolo, je dois avoir pitié ou quoi ? Petit Angelo craché, tu peux
vraiment être un emmerdeur, toi ! Et les études, finies et ratées, et puis quoi,
encore ? 
Elle savait qu’elle n’allait pas avoir de réponse, mais il fallait que sa colère
sorte.
— Bon, qu’est-ce qu’on fait avec lui ? Faut que je lui réponde, il faut
d’ailleurs peut-être répondre aux trois, non ? 
Vincent n’avait pas perdu sa bonne humeur.
« Il vaut son pesant d’or ce mec », pensa Isabelle, « ou bien il a des nerfs
solides, ou bien il n’en a pas. »
Vincent dit calmement :
— Écoutez, on va rester sur notre ligne stratégique. Vous leur écrivez à tous
les trois que vous avez sorti l’argent pour vos dépenses personnelles, les bijoux
pour être belle et que vous n’avez pas touché au reste, donc qu’ils restent calmes
avec la police. Après vous leur dites que vous allez bientôt rentrer, que votre
dernier mot concernant la fac n’est pas dit et qu’à vingt-trois ans, on ne pleure
pas après sa mère si on reste seul quelques jours. Qu’il se débrouille ! P.S. Mon
mec est beau, gentil et intelligent, ciao ! 
Isabelle se cassa presque les ongles sur sa vieille bécane de téléphone.
— Là, j’ai galéré, je n’ai plus envie de dessert. Je monte. 
Elle n’attendit aucune réaction, posa le portable et disparut.

35

Arrivée dans sa chambre, elle se brossa les dents, enfila une chemise de nuit
et s’installa dans le lit.
« Ce petit vaurien de Lucas », se fâcha-t-elle. « Il m’en fait voir de toutes les
couleurs celui-là. Et hop, rebelote, encore une année de gâchée. Faudra quand
même que je le mate un jour ! » 
Elle savait qu’il était indomptable, son Piccolino. À l’âge de cinq ans, Lucas
avait un jour bien expliqué à sa mère comment il fonctionnait. Il avait annoncé,
aussi solennellement que l’on peut le faire à son âge :
— Quand je ne veux pas, je ne veux pas. 
Depuis lors, il avait suivi son dicton à la lettre.
— Bon, passons, on traitera tout ça le moment venu. J’ai d’autres soucis
maintenant.
Elle contemplait le bracelet à sa main gauche. Contrôle total. Elle était esclave
de la technologie moderne. Pourquoi pas un chip comme les chiens ? Et puis ce
bougre d’Igor qui rôdait autour de la cabane, qui avait exhibé encore, la veille,
ses compétences de tireur d’élite, qui avait grandi dans un trou où les massacres
constituaient le quotidien et pour qui un lapin et un gamin bourgeois
s’équivalaient s’il recevait l’ordre de les abattre ! Elle n’avait aucune option et ça
la démangeait.
Il fallait jouer leur jeu, tout simplement.
Elle sentit une vague de fatigue s’emparer d’elle. Elle n’arriva même pas à
finir sa phrase :
« Ah, il m’a encore mis un somnifère dans m… »
Elle plongea dans les profondeurs de la nuit.

36

Isabelle se réveilla parce qu’une douleur s’était infiltrée dans son poignet
gauche. Elle avait dû se coincer la peau avec ce bracelet maudit pendant qu’elle
dormait. Outre la douleur physique que ce gadget lui infligeait, il réduisait
Isabelle, trop sensible, en même temps, psychiquement, à son statut de
prisonnière.
Elle, la capa du clan di Lippi-Garcia, était enfermée dans cette cage d’or. Elle
qui dormait dans du lin qui sentait la fraîcheur des alpes et qui mangeait les
meilleurs croissants de la république et des plats presque étoilés, était privée de
sa liberté qui lui était si chère.
Rappelée à l’ordre, dès le petit matin, elle se dit que la vie devait continuer et
se frotta l’avant-bras, tout rouge.
L’ambiance autour d’elle était plutôt gaie. Les oiseaux donnaient le meilleur
d’eux-mêmes et le ciel était bleu, de ce bleu unique que seules les montagnes
peuvent projeter. Les Autrichiens auraient dit qu’il faisait un temps d’empereur,
le fameux Kaiserwetter.
Comme Angelo avait toujours dit, en bon descendant des Romains, qu’il ne
faut pas se lever du pied gauche le matin, Isabelle posa doucement, pour éviter
un deuxième drame matinal, la pointe de son pied droit sur le sol frais.
Elle avança vers la fenêtre pour regarder la position du soleil. Vu qu’elle
n’avait pas de montre, elle devait chercher loin dans sa mémoire les techniques
des scouts pour s’orienter. Comme le soleil se trouvait plus au moins à la même
hauteur que le jour précédent, elle en conclut qu’il devait être à peu près dix
heures et demie. Âme qui vive ou non, elle ne regarda pas plus loin pour ne pas
apercevoir Igor en train de se taper la colline la énième fois pour les surveiller.
En se dirigeant vers la salle de bains, elle se demanda si elle allait donner une
nouvelle chance au petit transistor. Elle tomba sur un Spécial Aznavour et une de
ses chansons préférées du grand Charles, « She », l’accompagna sous la douche.
Quand elle ouvrit le rideau pour sortir, elle fut accueillie par un des tubes les plus
connus de l’artiste, « La Bohème », qu’elle aimait autant que l’autre.
Comme le soleil brillait dans un ciel dégagé, elle choisit une blouse légère,
couleur cerise et l’assortit avec un pantalon trois quarts, en lin beige.
Isabelle s’apprêtait à descendre quand elle entendit des voix en dessous de la
fenêtre. Elle s’approcha pour écouter. Elle sourit quand elle s’imagina un
moment être une princesse enfermée dans sa tour épiant à sa fenêtre un prince en
train de jeter des cailloux contre les volets en bois.
C’est une voix de jeune homme qu’elle entendit et la réponse de Kevin qui
semblait contrarié, leva le voile sur le mystère matinal.
— Arrête Bernard, non, mais tu es un filou, toi, tu sais que notre porte est
toujours ouverte pour toi, mais, là, je t’ai expliqué la situation. 
Il parlait à voix basse et Isabelle tendit l’oreille pour tout entendre. Kevin
continua :
— Écoute, mon ami, elle est en train de méditer, le matin elle a un programme
spécialement conçu pour le leadership dans les grandes entreprises. Tu ne peux
pas rester ici. Tu reviendras dans trois jours, nous serons dispo toute la journée.
Allez, ciao amigo ! 
Isabelle n’avait jamais compris comment on peut dire amigo après ciao, mais
Bernard avait bien compris et le moteur non discret de son tracteur, deux minutes
plus tard, en était la preuve.

« La vie à la campagne n’est pas triste » se dit Isabelle, se dirigeant vers les
escaliers, « les oiseaux font la fête, le soleil se met dans son plus beau costume et
les copains passent à l’improviste le matin. À Nîmes, les oiseaux se cachent dans
les parcs, la canicule nous assomme et les connaissances s’annoncent au
téléphone pour passer au plus tôt en fin d’après-midi et vous demandent encore
trois fois si vous êtes sûr qu’ils ne vous dérangent pas. Oui, ça peut être
compliqué, les bourgeois. »
Quand elle arriva en bas, il n’y avait personne. Elle aperçut Justine assise à la
terrasse et Kevin qui la rejoignait. Quand elle sortit, elle happa les derniers mots
que Kevin adressait à sa copine :
—  … coquin, il se croit tout permis, celui-là ! 
Pour cette journée de transition, il n’y avait pas de programme et Isabelle
avait décidé, avant de descendre, de rester discrète, avec un livre peut-être, et
que pour le reste, elle s’évaderait dans ses pensées. Neutre et polie, telle était sa
devise pour la journée.
Ces jours-là, où le soleil brillant gâtait son monde avec sa chaleur supportable
de début d’automne, étaient les plus beaux de toute l’année et il n’était pas
question de les passer à l’intérieur, ni à Nîmes, ni ailleurs. Il fallait donc partager
la terrasse si les gamins s’y étaient installés pour la journée.
—  Salut la jeunesse, il reste des croissants et du café ? 
Elle avait vu plein de gâteaux sur la table du salon, mais elle s’offrait le plaisir
de faire marcher la jeune génération. Le service trois étoiles et demie ne se fit
pas attendre. Justine sauta sur ses pieds et chercha ses mots :
— Bonjour Mad… Isabelle, un ou deux croissants ? 
Elle allait grossir dans ce bled, mais, comme elle n’y resterait pas pour
l’éternité, elle lui montra le signe de la victoire, donc deux.
— Bonjour, Isabelle, asseyez-vous s’il vous plaît. Vous avez vu cette belle
journée ? Vous savez que les vieux ont toujours dit que, quand les anges
voyagent, le soleil sourit ? Je pense que les jours
comme celui-ci, tous les nouveau-nés ont la peau soyeuse et rose et toutes les
femmes sont belles.
— C’est ton copain Bernard qui t’a inspiré, Kevin ? Et, tu as inventé une
nouvelle formule de yoga pour moi, ce matin ? 
— Oh, vous savez, les Tavernier n’ont pas la bouche cousue et les idées ne
leur ont jamais manqué. Je peux vous vendre aussi un verre à demi rempli pour
un verre à moitié vide. 
— Alors tu es un bon commercial, si je comprends bien, Kevin. Tu as des
mains de décorateur, tu es un chef béni, un petit poète et tu as le sens du
commerce. 
Une flèche avec un message attaché frappa le cerveau d’Isabelle.
— Et pourquoi pas ?! dit-elle à voix réduite, question ou affirmation, ce
n’était pas discernable.
— Vous dites ?  questionna Kevin, déboussolé par la réaction d’Isabelle.
— Non, rien, ça va. Ouvre la porte à Justine, elle n’a pas de main libre. 
— Voilà, s’il vous plaît, ça a pris un moment, j’ai refait du café frais pour
vous. 
— Merci, c’est gentil, Justine, répondit Isabelle, courtoisement, mais sans
plus.
Isabelle, qui voulait prendre son petit déjeuner en toute tranquillité, ignora ses
compagnons de table et s’occupa de son croissant. Son deuxième péché était un
pain au chocolat, Justine avait bien rempli le panier.
Elle suivait à peine la conversation à côté. Kevin expliquait des techniques de
cuisine et invoquait les faux-pas des grands chefs. Elle ne rata pourtant pas la
question de Justine qui avait enroulé son bras autour de la taille de Kevin quand
elle lui demanda :
— T’en prends un autre, Kev ? 
Isabelle avait tout le temps été étonnée qu’ils ne se fussent jamais trompés
avec les noms que Vincent leur avait attribués pour la bonne forme. Là, elle
comprenait, on ne dit pas Kev à un faux Kevin.
Elle regarda Justine, qui n’avait pas remarqué sa bavure, d’un air amusé et la
taquina :
— Alors, ma petite, Justine est ton vrai nom, n’est-ce pas ? 
Justine ne réagit pas, elle resta bouche bée. Kevin avait remarqué, comme
Isabelle, le faux-pas de Justine, mais il resta cool :
— Oui, et il fallait que ça sorte tôt ou tard. C’était pour vous tromper et pour
ne pas nous égarer, nous. Ainsi vous connaissez nos noms, sauf celui d’Igor. Lui,
je ne connais pas son vrai nom, mais ce n’est pas Igor, c’est sûr. 
Isabelle se tut.
« Laissez-moi tranquille avec votre Igor, ou Sergéi ou Ivan le Terrible ! Qu’il
pourrisse sur sa colline là-haut ! » se fâcha sa voix intérieure.
Kevin et Justine s’apprêtaient à apporter les plateaux à l’intérieur. Isabelle
stoppa Kevin :
— Dis, avec ce bracelet merdique, j’ai le droit d’aller où ? 
— Vous restez à l’intérieur de la clôture, il n’y a pas de souci. Aucun bip ne
se déclenchera. 
— Écoute, je ne mange rien à midi, sauf, peut-être, une profiterole plus tard,
ne comptez pas avec moi. 
— Oui, bien reçu. Ah oui, Isabelle, Vincent va passer vers deux heures pour
discuter de la suite de l’opération avec vous. 
— Je serai là, ricana Isabelle, je ne vais nulle part. 
Elle n’aimait pas cette ambiance artificielle, ce n’était pas son genre. Elle
avait envie d’être seule et de mettre de l’ordre dans ses sentiments.

37

Elle contourna la cabane. Sa voiture était garée à l’ombre, sur des vieux
pavés, indémodables. À côté, une vielle moto, toujours immatriculée, qui avait
survécu à plus d’une génération d’hommes, attendait, selle ouverte, qu’on
s’occupât d’elle.
Après trois quarts de tour, Isabelle tomba sur un banc, ensoleillé et à l’ombre
du vent. Elle s’assit pour réfléchir.
Il faudrait d’abord traiter avec Vincent, à quatorze heures. Le but était de
transférer un million et demi aux Bahamas. Une telle transaction prend en
principe vingt-quatre à trente-six heures. Si elle donnait l’ordre de transfert à
quinze ou seize heures à Morin, il y avait des chances que l’argent arrivât le
lendemain en fin d’après-midi ou en début de soirée à Nassau et Isabelle pourrait
plier bagage encore le même soir. Dans les comptes des di Lippi, il n’y avait pas
assez de liquidités et, pour une deuxième vente de titres de cette envergure, elle
aurait besoin de l’aval de ses trois fils. Dans son propre portefeuille, elle
disposait d’un dépôt à terme de deux millions qui attendait à être liquidé pour
être réinvesti à long terme. Même si Vincent avait décidé qu’elle devait sortir les
trois millions des comptes de son mari défunt, elle décida de puiser cette partie
dans ses propres réserves. Ce serait plus rapide et elle n’aurait pas besoin des
garçons. Adjugé.
Isabelle posa ses pieds sur le banc et tira, les jambes pliées, ses genoux
jusqu’à son menton, les entourant avec ses bras. C’était sa position favorite
quand elle avait un débat intérieur à gérer.
Elle n’était pas contente de son propre comportement envers Kevin et Justine.
Cette ambiance malsaine n’avait pas lieu d’être. Il lui manquait le fil rouge.
Que faire ?
Brainstorming.
Ils étaient des escrocs qui participaient à une opération qui allait lui coûter
une grande somme d’argent. Elle avait fait la fine bouche, elle avait été polie,
neutre, attentive, arrogante, compréhensive, autoritaire et moqueuse. Elle avait
témoigné de la compassion sincère à l’écoute de leurs tragédies. Elle avait
construit avec Kevin une certaine complicité et avec Justine une sorte d’amitié
mère-fille.
Quand Isabelle avait réalisé le projet de son épicerie, un de ses buts
principaux était d’aider les jeunes à se construire un futur. Elle investissait de
l’argent dans du concret et disait :
— Je donne, tu assumes, tu concrétises et je donnerai encore. 
Elle n’avait jamais donné un rond au curé dans le but de témoigner du
repentir et elle n’avait jamais signé des dons pour paraître dans le journal, avoir
bonne conscience ou faire partie des gens bien. Elle faisait des deals, donnant,
donnant, en confiance réciproque jusqu’à preuve du contraire.
Elle détestait la méchanceté, la violence gratuite. Certaines pratiques la
dégoûtaient, comme envoyer les jeunes faire les coursiers de came parce que,
étant mineurs, on ne pouvait pas les emprisonner.
Alors, avec ses deux compagnons d’aventure, entre adolescents et jeunes
adultes, elle en était où ? Pour Isabelle, Justine et Kevin n’étaient ni mauvais, ni
méchants, ni pourris. Le Bon Dieu ou quelqu’un d’autre les avait mis dans des
situations difficiles et les autorités sociales avec leurs représentants ne les
avaient pas sauvés lorsqu’ils en avaient besoin. Le système avait échoué et leur
destin se chargerait de mettre leur âme à nu.
Elle en conclut que les deux jeunes acolytes de Vincent n’avaient pas décidé
de le suivre parce qu’il leur avait offert une solution de facilité. Ils avaient
accepté pour la bonne et simple raison que c’était leur seul choix et que cela leur
permettrait de redevenir des enfants du système qui suivent une formation, qui
travaillent et qui respectent les règles. Ils n’étaient pas poussés par une
quelconque énergie criminelle, mais par l’espoir de survivre, et de vivre.
Elle plaida non coupable pour tous les deux et décida donc de laisser de côté
les humeurs up and down et de garder un ton amical et complice, sans exagérer
bien sûr.
Cet après-midi, elle leur expliquerait ses principes et ses arrangements.

38

Le soleil avait continué son chemin et laissa le banc à l’ombre. Isabelle finit le
tour de la maisonnette et entendit la jeep de Vincent.
Ils se saluèrent, sans trop de façons, et s’installèrent à la table, au soleil.
— Alors, Madame di Lippi, laissons les banalités, j’ai rendez-vous avec Igor
dans vingt-cinq minutes. Comment ferez-vous pour la deuxième transaction ? 
Elle lui expliqua en quelques mots, mécaniquement, comme un conseiller en
placements.
— Mais, j’avais dit, je crois, que je ne connaissais pas exactement votre
situation et que vous deviez sortir les trois millions des comptes di Lippi ! 
Isabelle s’énerva :
— Écoutez Vincent, c’est comme vous voulez. Nous traînerons avec les
signatures des garçons, nous ferons la vente, J + 2, nous ferons le transfert et
nous attendrons un jour. Pendant quatre ou cinq jours, vous voulez organiser un
tournoi d’échecs ou de pétanque ici, ou quoi ? Je pense que ça vous arrange,
comme nous tous, si l’argent est sur votre compte chiffré demain soir, non ? 
Il baissa la tête :
— Oui, ça va, vous pourrez arranger vos comptes plus tard. Et votre seule
signature à distance suffit pour transférer une somme pareille ? 
— Oui, c’est mon argent, j’en dispose comme je veux. 
Kevin avait ouvert la porte :
— Je vous ramène un café et une profiterole ? 
— Oui, merci, et le téléphone et le sac de Madame ! 
Kevin s’exécuta et deux minutes plus tard, Vincent composa le code.
— Ah, un message ! Morin, qui confirme que le cash est disponible ! 
Isabelle ne le félicita pas et démarra la procédure de sécurité pour parler avec
Monsieur Morin.
— Monsieur Morin, bonjour, merci pour la confirmation, du bon boulot ! 
— Bonjour Madame Garcia, quel bon vent vous amène ? 
— Monsieur Morin, vous brisez mon dépôt de deux millions valeur
aujourd’hui et vous transférez un million et demi à Nassau aux Bahamas pour le
compte chiffré que je vous envoie en ce moment par texto. Après les deux
confirmations comme toujours. 
Silence.
C’était presque un rituel.
Quand la banque recevait de l’argent, Monsieur Morin s’exaltait et quand
l’argent quittait la banque, il s’effondrait.
— Monsieur Morin, vous êtes là, ça va bien ? 
— Oui, oui, balbutia Morin, évidemment consterné, mais, Madame, vous ne
faites jamais des transactions de ce genre. C’est bien, euh un million et demi, et
les Bahamas ? 
— Vous avez très bien compris, Monsieur Morin, c’est pour cela que j’adore
faire des transactions avec vous, merci, et bonne journée ! 
Elle lui raccrocha au nez. Monsieur Morin n’allait pas en mourir, et il
s’appliquerait comme toujours pour envoyer le premier texto de confirmation
dans les dix minutes.
— Je dois y aller, s’empressa Vincent, dernière visite des lieux avec Igor. 
Il finit son café et sauta dans sa Jeep.

39

Isabelle rejoignit le coin bibliothèque. Elle venait d’expédier un million et


demi d’euros chez les requins dans les Caraïbes et elle n’était pas bavarde.
La menace ne la quittait plus désormais. Elle devait assumer ce chantage, elle
venait d’envoyer une moitié de la rançon et elle récupérerait l’autre partie
demain à la banque.
Elle fouinait dans l’étagère bibliothèque et tomba sur un bouquin dont elle
avait entendu parler, mais qu’elle n’avait jamais lu. « Au nom de Dieu » de
David Yallop, un journaliste d’investigation anglais, était un documentaire qui
évoquait des doutes sur la mort naturelle du pape Jean-Paul 1er, alias Albino
Luciani. David Yallop, après de longues recherches, le considérait comme un
pape humaniste qui était descendu d’un petit village montagnard au nord de
l’Italie, où il avait connu la vraie vie, et qui avait eu l’intention de bousculer le
mainstream au Vatican.
« Tiens, Isa », murmura-t-elle, « pour toi, qui n’aimes pas trop les servants de
luxe du Bon Dieu ou de quelqu’un d’autre, ça peut constituer une lecture qui te
change la tête. Tu ne finiras pas le livre, mais, pour le prix payé, ils pourront t’en
faire cadeau. »
Comme il n’y avait pas signe de vie devant la cabane, elle prit place à la
terrasse, consomma tranquillement son café et sa profiterole et se lança dans la
lecture.
Évidemment, le silence ne s’éternisa pas. La jeunesse avait envie de happer
quelques-uns de ces rayons de soleil précieux. Kevin et Justine se dirigeaient
vers la balançoire, au fond du jardin.
Isabelle contempla le tableau avec intérêt. Avec ses trois polissons de gamins,
elle avait développé au cours des années un septième sens qui lui annonçait, en
avance, les catastrophes imminentes. Amusée, elle observait Kevin qui enlevait
les trois dernières canettes suspendues et les sauvait ainsi d’une attaque tardive
d’Igor, qui pourrait être motivé en cette fin de journée par un caprice incontrôlé.
Isabelle savait que cette construction pourrie n’allait pas supporter le poids de
deux adultes, mais, comme s’ils voulaient en avoir le cœur net, ils s’assirent en
chœur et le craquement du bois rongé par l’intrusion de dix mille vers, ne se fit
pas attendre. Appuyés sur leurs pieds, ils ne tombèrent pas de haut et, après un
moment d’étonnement, ils s’esclaffèrent comme des gamins qui avaient joué un
tour à quelqu’un. Ils se relevèrent, se frottèrent réciproquement les fesses et
allèrent s’asseoir plus loin, sur la clôture en bois.
Isabelle se replongea dans son documentaire et essaya d’ignorer les
plaisanteries et la bonne humeur ambiante.
La concentration, son compagnon fidèle en temps calme, lui faisait défaut et
elle décida, tout en faisant sembler de tourner les pages, de les observer. Ils
couraient l’un après l’autre, à présent.
En les voyant ainsi rigoler, insouciants et coquins, elle se disait que,
nonobstant leur passé peu glorieux, si jamais ils avaient perdu la foi dans la
société, ils croyaient toujours à l’amour et au bonheur qui s’en dégage.
Là, dans ce pré, ils étaient détachés de toute contrainte, mauvaise conscience
et angoisse qui les guettaient dans les petites et grandes cités de béton.
Kevin fit mine d’attraper des papillons et les offrit à Justine qui les caressa un
moment dans la paume de ses mains avant de les poser doucement dans leur
boîte virtuelle de bonheur. Il cueillit trois fleurs minuscules, les enlaça avec un
brin d’herbe et les fixa dans la boutonnière qui délimitait la blouse et le
décolleté. Elle était aux anges.
Justine sautillait autour de lui comme une princesse comblée. Elle rayonnait.
La légèreté de ses mouvements et l’innocence pure dans ses yeux replongèrent
Isabelle dans son fantasme de la fille qu’elle n’avait jamais eue. Cette jeune
femme sublime avait une nouvelle fois pénétré dans le monde des secrets
d’Isabelle et effacé les images de sa petite chérie de rêve. Cette fois-ci, Isabelle
accepta volontiers les traits fins du visage de Justine pour les coller sur celui de
Lara qu’elle n’avait jamais vue de face. Elle suivait les sauts de gazelle de
Justine et de Lara confondues, jusqu’au moment où Kevin, qui s’était, on ne
savait pas comment, éclipsé de cette scène où il était de trop, lui demanda :
—  Est-ce que nous pouvons vous poser une question, Isabelle ? 
Isabelle était partie très loin et elle eut besoin d’un moment de répit pour
ancrer ses pieds dans le sol en dessous de la table.
—  Vous allez bien ?  demanda Kevin, intrigué par le regard évasif d’Isabelle.
— Oui, ça va aller, ça va aller, mon petit Kevin, ça va aller. 
Elle le dit trois fois, alors pour Kevin, ça devait être bon. Il fit signe à Justine
d’approcher.
— Nous avons entendu que vous gérez une épicerie sociale, à Nîmes. Qu’est-
ce que vous y faites exactement ? 
Isabelle, qui vit, au loin, sa Lara franchir l’horizon de son imagination,
démarra lentement et expliqua d’abord la structure et le rôle des intervenants,
des gérants et du personnel auxiliaire. Ensuite, ayant retrouvé ses repères, elle
leur parla longuement de la vision, à long terme, des fondateurs et des missions
mises en œuvre pour atteindre les buts que la petite entreprise s’était fixés. Elle
insista sur le fait que l’épicerie n’avait pas l’intention de faire le travail du
ministère et des administrations adjacentes, mais qu’elle mettait à disposition des
structures plus accueillantes, plus ouvertes et plus flexibles que l’État, souvent
très carré dans ce domaine. Une des idées principales était de substituer aux
formulaires rigides un certain pragmatisme.
Isabelle avait prévu, en fin de matinée, de parler avec Justine et Kevin
justement de ses principes en matière d’affaires. Elle saisit l’exemple de
l’épicerie pour introduire le sujet :
— Vous imaginez que le tact et l’écoute sont des compétences indispensables
pour gérer une entreprise à caractère social. Ce sont la compréhension et la
communication qui font fonctionner la structure dans le quotidien. Mais quelles
sont les valeurs humaines qui portent l’entreprise, qui sont à la base du succès de
l’entreprise ? Qu’est-ce que vous pensez ? 
Justine osa d’abord :
— Solidarité ? Honnêteté ? 
Kevin suivit de près :
— Transparence ? Respect ? Éthique ? 
— Et ?  insista Isabelle,  on ne va pas écrire un doctorat, il y en a d’autres,
mais une valeur essentielle manque, allez ! 
— La confiance ? 
— Bravo, Justine, bravo, Kevin, que de belles valeurs vous avez énumérées !
Elles sont toutes mariées un peu entre elles, elles constituent la base de toutes les
relations saines et elles sont inscrites dans les premiers articles de toute charte
d’une entreprise sociale. Il y en a plein d’autres, générosité, tolérance, fidélité et
la liste n’est pas exhaustive. 
Kevin et Justine ne dirent rien. Ils attendaient la suite du plaidoyer d’Isabelle.
— Mon paradigme se résume ainsi : je fais un contrat de travail ou
d’investissement. Si les deux parties respectent les valeurs fondamentales, le
contrat fonctionne. Je donne, la contrepartie exécute, selon les conditions
signées. Notre collaboration porte ses fruits. Les deux parties y gagnent et sont
satisfaites et on peut signer un nouveau contrat. C’est simple et c’est très
effectif. 
— Oui, protesta Kevin, tout cela est très beau en théorie. Si vous êtes marqué,
même avec un casier vierge, on profite toujours de la situation pour vous mater.
Vous ne rencontrez pas de fair-play. 
— C’est pour cela qu’on existe, dans notre petit fief, c’est pour cela que les
écoles de la deuxième ou de la dernière chance existent, même si l’État leur met
à disposition des immeubles insalubres et des salles de sport crasseuses et mal-
équipées. Toutes les œuvres de charité sont louables, Kevin, mais le problème est
qu’il s’agit souvent d’institutions qui limitent les dégâts, mais qui ne réussissent
pas à éliminer les causes. C’est une discussion éternelle et elle n’est que très
rarement tenue avec toutes les parties impliquées. L’école publique est là, pour
tous. Mais il n’y a pas que l’école, tout ce qu’il y a autour doit fonctionner.
Malheureusement, ce n’est pas le cas et le système échoue. Voilà, nous n’allons
pas continuer la discussion jusqu’à demain matin.
Maintenant, question, à vous deux : si on vous donnait cette deuxième chance
de finir vos formations et de décrocher un contrat de travail, et ce sur une base
nue, à zéro, et sans préjudice, est-ce que vous seriez prêts à l’assumer ? 
Justine répondit la première :
— Oui, ce serait trop beau pour être vrai, on ne demande que ça finalement,
c’est vrai Kevin, non ? Moi, je serais enchantée de signer ce contrat. 
— Oui, moi pareil, ajouta Kevin, ce serait une veine, mais oui, je prends tout
de suite ! 
— Bon, les enfants, je vais vous faire une proposition, vous déciderez plus
tard. D’abord, qu’une chose soit dite et je ne vais pas me répéter. Je n’ai pas
l’intention de vous mettre sous les verrous un jour et de vous voir descendre la
pente après. Je vous ai écoutés tous les deux et je vous ai trouvé une petite place
dans mon cœur même si on ne va pas devenir copains dans la situation actuelle.
De toute façon, si j’ai bien compris, vos formations seront payées avec mon
argent. Je peux considérer cet état comme un début de contrat. Si, à un moment
donné, vous avez vos brevets en poche, vous êtes clean, vous avez réglé vos
soucis familiaux et vous êtes prêts pour prendre des responsabilités, je pourrai
probablement vous aider pour trouver du travail. Vous avez mon numéro, les
conditions sont claires et vous ferez votre choix. 
Kevin s’empressa de répondre :
— Merci beaucoup, Mad, euh, Isabelle, ce serait une opportunité énorme et
nous vous serions très reconnaissants. En fait, nous voulons travailler et suivre
nos formations à côté, nous sommes vraiment motivés pour sortir du trou le plus
vite possible et nous n’avons pas l’intention de gaspiller l’argent que nous
recevrons de Vincent, enfin de vous. Nous aurons aussi des frais avec David et
mon père et, si nous travaillons tout de suite, c’est un effort supplémentaire,
certes, mais nous y arriverons, j’en suis persuadé. 
Justine avait serré la main de Kevin et elle le regardait avec beaucoup
d’admiration et de confiance. Elle était cent pour cent avec lui.
—  J’ai bien écouté ton discours, Kevin et je vois que tu n’es pas seul avec ton
initiative plus que louable. Vous verrez. Je ne veux pas spéculer, je vous répète
que si vous jouez le jeu, je ne vais pas vous laisser moisir sous la pluie. Dixit
Isabelle. 
Pour elle, la discussion était close. Elle se leva, et avant de les quitter, se
retourna et montra le bouquin :
— Je peux le garder ? 
— Bien sûr, répondit Kevin, souriant, vous pouvez prendre toute la
bibliothèque, si vous voulez, merci, Isabelle ! 
« Ils ne sont vraiment pas pourris, ces deux petits », pensa Isabelle, avant de
s’allonger pour s’offrir une petite sieste.

40

Les rêves d’Isabelle étaient toujours circonstanciels. Quand une situation ou


un événement lui lançaient un défi, elle réveillait pendant son sommeil son
subconscient pour qu’il lui donne un coup de main pour résoudre le problème.
Elle était très douée aux échecs, mais, quand elle affrontait, le soir, un adversaire
redouté, elle rejouait les moments cruciaux de cette partie pendant toute la nuit.
Juste avant la fin de sa sieste, elle se retrouva sur un plateau en moyenne
montagne, face à un rocher élevé contre lequel se plaquait un grand gaillard qui
portait une longue chemise de cosaque, blanche, et une chapka. À gauche, près
du précipice, elle détecta un VTT, un grand sac à dos et une carabine. Elle en
conclut qu’il devait s’agir d’Igor. Autour de lui, en demi-cercle, six femmes,
dont elle, toutes en colère, l’assiégeaient et lui barraient le passage. Elle les
connaissait toutes. Six femmes, trois visages, trois paires de jumelles ! À sa
droite, sa jumelle, la princesse tzigane, à sa gauche, l’ange noir doublé en
charbonnière et en musicienne, et tout à gauche Justine, et Lara ! Quel beau
spectacle ! Igor consterné, sidéré, ne comprenait pas ce cirque et il attendit
qu’elles se ruent sur lui, toutes en même temps, pour l’exécuter. Les six femmes
avaient fait une ronde et l’insultaient de tous les côtés :
— Espèce de lâche, caché dans la colline, maintenant, tu ne vaux rien sans ta
carabine, elle est où ta fierté, fils de guerrier … tirer sur des enfants innocents,
salaud, assassin ! 
Quand la princesse tzigane fouilla dans la poche gauche de sa splendide robe
couleur rubis pour sortir une corde en cuir pour le ligoter, Igor reconnut tout de
suite la faille dans la chaîne humaine qu’elles formaient et se précipita pour
passer, agitant ses bras dans tous les sens, entre Isabelle et la gipsy princess. Il
disparut à une vitesse fulgurante comme s’il avait hâte de retrouver son pays
natal.
Un battement de la fenêtre contre le cadre ramena Isabelle de la colline à son
lit et, le cœur battant à cent soixante, elle dit à voix haute pour être bien
convaincante :
— On lui a quand même bien foutu la trouille, les filles, on ne va plus le
revoir, celui-là. 
Mais dès qu’elle posa les deux pieds sur le sol pour se lever, elle toucha le
monde réel et murmura, pour que personne ne l’entende :
— Bullshit, wishful thinking. 
Si Igor la poursuivait maintenant jusque dans ses rêves, il était temps que ce
cauchemar s’arrêtât et Isabelle pria le Bon Dieu ou quelqu’un d’autre pour que le
pognon trouvât son chemin vers les Caraïbes à la même vitesse que celle à
laquelle Igor avait déguerpi à la fin de son rêve.

41

La nuit commençait à engloutir cette belle journée et aucun bruit ne


retentissait du rez-de-chaussée. Isabelle en déduisit que Vincent n’était pas
encore rentré et que les jeunes s’étaient peut-être mis en la position « petites
cuillères » pour bien s’unir en face des défis qui les attendaient.
Elle paria que le petit transistor allait lui rester fidèle après les belles chansons
de Charles. Oui, effectivement, Radio Nostalgie honorait son nom et des titres de
Stone et Charden, Patricia Kaas, Dalida et Serge Lama passaient, c’était
agréable.
Isabelle adorait les ciels étoilés. En montagne, les étoiles sont plus proches et
cette journée écoulée durant laquelle le soleil avait excellé et qu’aucune brume
du soir n’était venue déranger, devait se transformer en une nuit splendide, un
tableau vertigineux de mille étoiles dans le délire de vouloir être chacune plus
belle que les autres.
Quand elle se pencha à la fenêtre pour apprécier la scène divine, elle entendit
un bruit de moteur qu’elle connaissait. Vincent arrivait. Isabelle pensa un instant
que si on reconnaît les voitures qui arrivent, c’est presque comme à la maison.
Elle n’alla pas chercher plus loin parce qu’elle ne voulait pas rater les astres au-
dessus d’elle. En plus, rien ne l’obligeait à se présenter au garde-à-vous à
l’arrivée de Monsieur, sinon peut-être de sauver, encore une fois, les deux petits
qui se cajolaient sous leur couette. Elle préféra se tordre le cou pendant un bon
moment pour se remémorer toutes celles qu’elle connaissait, la Voie lactée, les
deux chariots et l’étoile Polaire. Le spectacle valait une séance de méditation et
Isabelle était prête, surtout depuis qu’elle avait rencontré ses compagnes dans
son rêve, à affronter la soirée.

42

L’atmosphère qu’elle capta quand elle ouvrit la porte de sa chambre était


conviviale. Il ne semblait pas que Vincent les eût sortis du lit, mais leur gaieté
allait de pair avec les traces de bonheur dans leurs yeux qui témoignaient qu’ils
avaient vraiment profité de leur sieste.
La bonne humeur était au rendez-vous et Isabelle, qui n’avait pas envie de
tensions malsaines, était prête à jouer le jeu. Elle ferait une petite exception s’ils
recommençaient à évoquer Igor. Elle était en contact virtuel avec le méchant
bougre maintenant et elle n’avait plus besoin d’eux pour assurer sa propre
angoisse.
Kevin préparait des tomates crevettes avec une mayonnaise maison pour
l’entrée et Vincent avait ramené une belle tranche de Prince Orloff avec les
garnitures d’un traiteur de Grenoble. Justine avait dû redemander des babas à
Vincent parce que la boîte à desserts de chez Annie sentait bon le rhum.
Ils se faisaient plaisir avec l’argent du coffre-fort, mais Isabelle avait fait déjà
le deuil de tout cet argent qu’elle perdrait dans cette escapade.
Quand ils eurent tous pris place à la grande table, décorée simplement avec
les chandeliers et sans autre chichi, Vincent prit la parole, sur un ton aimable et
presque magistral :
— Demain matin, nous partons à neuf heures et demie pour être à la banque
vers onze heures. Vous connaissez votre charge, tous les deux. Vous faites le guet
aux endroits indiqués et, s’il y a besoin, vous m’envoyez un texto. Nous avons
évoqué longuement les différentes éventualités et vous savez comment vous
devrez réagir. Vous et moi, Madame di Lippi, nous entrons à l’intérieur de la
filiale et nous nous présentons au guichet UHNI de la clientèle privée.
Officiellement, je suis votre chauffeur et je vous accompagne parce que vous
retirez une somme importante en espèces. Vous recevez l’argent, vous signez le
reçu et vous demandez l’original de l’ordre du transfert aux Bahamas pour le
signer également. L’argent est en route, cet après-midi j’ai vu le texto de
confirmation. Après on s’éclipse, on rejoint la voiture et on rentre ici. 
Silence.
— Questions ? 
« Les rituels s’accumulent dans cette aventure », pensa Isabelle.
Elle posa une question :
— Morin est fiable, et la banque aussi. Normalement, ça passe comme du
beurre. Si maintenant, pour une raison imprévue, l’argent ou l’ordre de transfert
n’est pas disponible, qu’est-ce qu’on fait ?
— Dans ce cas, je vous fais confiance. J’ai assisté à votre entretien avec
Monsieur Morin et j’ai vite compris que vous savez parfaitement gérer ces
financiers. Au pire des cas, s’ils veulent jouer les malins pour des raisons qui
nous échappent, vous pourrez toujours leur dire que, si les choses ne s’arrangent
pas sur-le-champ, vous allez transférer tous les avoirs di Lippi et Garcia à la
banque d’en face, spécialisée en Private Banking et concurrente, en plus. Là, ils
vont s’appliquer, vous allez voir. Ils vont être réalistes, vous ne faites pas de
magouille, tout est réglo et ils ne risqueront pas de vous perdre comme client. 
— Pas d’autres questions, conclut Isabelle pour sa part.
Kevin intervint :
— Tu confirmes encore une fois que nous avons bien protégé nos arrières,
que… 
— Oui, l’interrompit Vincent gentiment.
— C’est bon Kevin, je crois que Madame di Lippi a bien compris que notre
partenaire Igor est en contact avec moi via un deuxième portable, ouvert en
permanence. La situation est très transparente et nous n’allons plus revenir sur le
rôle d’Igor. 
— OK ! 
Kevin proposa alors :
— Je vous sers l’Orloff ? 
Le plat était délicieux et Isabelle demanda le nom du traiteur. Elle connaissait
les goûts de son fils aîné et elle était sûre que Massimo irait visiter cette boutique
exquise.
Ils mangèrent tranquillement « le prince garni » et la bonne humeur resta de
mise. Justine parlait déjà des babas quand son assiette était encore à moitié
remplie et Kevin ne la rata pas :
— Oh, toi, avec tes babas ! Finie la gazelle, si tu continues à te les injecter en
intraveineuse, nous pourrons te faire rouler un jour ! 
Vincent était différent ce soir du J-1. Il était calme, équilibré. Il était peut-être
content que cette odyssée aboutisse le lendemain, content pour tous les
protagonistes.
Il regardait les jeunes amoureux avec une grande bonté qui contrastait avec le
caractère sévère de ses sourcils drus, mais qui était un signe sincère de sa
bienveillance envers eux. Ce regard dérouta Isabelle, elle ne savait vraiment pas
où chercher, mais elle avait la nette impression que cette tendresse dans les yeux
ne lui était pas totalement étrangère.
Vincent avait aussi réglé le cas d’Igor, comme s’il avait pressenti qu’il ne
fallait plus importuner Isabelle avec le bougre au deuxième plan. Cette dernière
aurait parié plutôt sur une certaine sensibilité naturelle que sur un calcul
psychologique.
Elle voulait en savoir davantage sur Vincent. À part sa barbe vraiment
sauvage qui faisait un peu peur, il n’avait rien d’un bandit. Sa cicatrice
cependant pouvait résulter d’une attaque à main armée ou bien d’un accident
malheureux.
Quand Kevin et Justine ramassèrent les assiettes, Vincent lança une petite
pique à la jeune femme :
— J’ai ramené un baba par tête, ceci dit pour que tu ne fasses pas la mangeuse
clandestine dans la cuisine ! 
Elle continuait de rigoler. Ce soir-là, l’ambiance était nette, inébranlable.
Comme ils s’affairaient dans la cuisine, Isabelle attaqua, mais sans aucun
soupçon de drague dans sa voix :
— Dites, est-ce que vous ne voulez pas les envoyer au cinéma, ou manger une
glace quelque part ? J’aimerais bien parler avec vous, seule. 
— Ils peuvent aller au lit après le dessert, ils ne vont pas s’ennuyer, je pense. 
— Oui, ce n’est jamais de trop, l’addiction la plus saine qui existe, comme dit
une de mes copines, mais je crois qu’ils se sont déjà assez éclatés aujourd’hui. 
— On peut aller dans le petit salon. 
— Le salon des mauvais souvenirs, non, ni eux ni nous ! 
— Alors, laissez-moi réfléchir, rigola Vincent.
— Je vais trouver une solution. Ah, le dessert et le café qui arrivent ! 
Justine, en cuisine, avait résisté à la tentation et il y avait des babas pour tous
ceux qui en avaient envie.
Vincent leur adressa un clin d’œil et dit :
— La jeunesse, il fait encore chaud dehors et le ciel est d’un romantisme rare
ce soir. N’avez-vous pas envie de vous raconter une belle histoire sous une
couverture et de faire des vœux quand les étoiles filantes voleront ? Et un bol
d’air frais, pour avoir la tête claire demain matin, ça ne peut pas nuire, non ? 
Isabelle sourit. Regardant Vincent de travers, Kevin rigola et le taquina :
— On a compris, on se prend un café et on est dehors ! 
Deux minutes plus tard, ils étaient installés sur la terrasse.
— S’ils ont de la chance, ils vont voir plein de lucioles, j’en ai vu en
rentrant ! 
— En plus, vous êtes un romantique, je ne vous reconnais pas, des dons
cachés ? 
— Non, pas de grands dons, mais que voulez-vous, ce n’est pas si évident de
faire des deals douteux et en même temps de faire connaissance de façon
classique. Vous avez pu approcher les deux amoureux parce que vous avez passé
des journées entières avec eux et cela leur a fait beaucoup de bien, mais, avec
moi, c’est différent. Ils sont des victimes de la société et, moi, je suis un méchant
garçon. 
— Je n’en suis pas vraiment persuadée, mais j’aimerais en savoir plus.
Voudriez-vous me raconter un passage de votre vie, un qui vous a marqué ? Je ne
vais pas vous poser mille questions. 
—  Nous n’allons pas faire le tour de ma vie, mais je vais vous parler de mon
quatrième père, le seul vrai papa que j’ai eu et qui vit encore. Il est à Bristol, en
Angleterre, dans une maison de soins. Il est en chaise roulante depuis deux ans
maintenant. Mais revenons en arrière un moment. J’avais donc quatre pères. Le
premier a quitté ma mère pendant sa grossesse et je ne l’ai jamais connu. Le
deuxième avait rencontré ma mère quand j’étais tout petit et je n’ai aucun
souvenir de lui. Ma mère m’a raconté plus tard qu’il avait été un profiteur et
qu’elle l’avait envoyé balader un jour. Le troisième de mes pères était aimable
avec moi, mais sans plus. Il m’apportait souvent des cadeaux et me disait que si
je jouais dans ma chambre, il serait logique que les adultes fassent de même dans
la leur. Il n’a jamais invité ma mère au restaurant, il ne sortait pas avec elle et
n’aimait pas ses amies. Il voulait seulement traîner à la maison et maman l’a jeté
un jour parce qu’il était trop possessif. Le dernier des concubins de ma mère,
Tom, était un vrai papa pour moi. D’abord, il aimait énormément maman et je
vous dis, un garçon de douze ans adore voir sa mère heureuse après tant
d’années de galère. Maman n’était pas plus folle des hommes que les autres
femmes, mais elle était plus rassurée, ayant un enfant à sa charge, avec un
compagnon à la maison. Tom était simple et honnête. Il gagnait sa vie dans les
docks à côté de Bordeaux comme ouvrier et il en était fier. Avec lui, pas besoin
de cadeaux pour me consoler. Il jouait au foot avec moi et il m’amenait à la
pêche. Il m’offrait une partie de son temps libre et son amitié. En été, on passait
les vacances tous les trois chez lui en Angleterre, à Bristol, tout au sud de l’île.
Chaque année, jusqu’à mes dix-neuf ans, ma mère repartait de Bristol deux
semaines plus tôt que nous pour préparer la rentrée, elle était couturière à mi-
temps. Là, c’était la fête, Tom et moi dans sa petite cabane près de la mer. Vous
ne pouvez pas savoir toutes les conneries qu’on a faites ensemble. Quand nous
étions seuls là-bas, il appelait maman tous les soirs. C’est pendant ces longs
séjours en Angleterre que j’ai approfondi mon anglais. Tom disait toujours : « si
on est chez les British, on parle British ». Quand je suis parti pour rejoindre la
Légion étrangère la première fois, à vingt ans, après un cycle complet de
formation de « personal trainer », que j’ai achevé en partie en Angleterre, Tom a
commencé à souffrir de maux de dos. Il a été opéré de trois hernies discales en
moins de trois ans et il n’arrivait plus à tenir debout correctement. Il a quand
même continué son travail d’ouvrier dans les docks. Un jour, il a glissé, est
tombé du haut d’une remorque et s’est brisé trois vertèbres. Les fractures étaient
tellement complexes qu’une intervention chirurgicale n’était pas possible. Il s’est
retrouvé en chaise roulante après trois mois d’hôpital. Son patron était un type
bien et, après trente-sept ans de service, il lui a proposé de travailler encore trois
ans dans les bureaux pour remplir ses années de service et pour partir à la retraite
réglementaire. Je n’ai pas beaucoup vu ma mère et Tom pendant cette période
parce j’ai souvent signé des termes de trois ou six mois dans la légion. Je leur ai
rendu visite le plus souvent possible, mais, à chaque rencontre, ils étaient plus
fatigués que la fois d’avant. D’un autre côté, et c’était extraordinaire, leur
parcours de souffrance commune était accompagné d’une complicité hors pair et
une tendresse infinie ne quittait pas leurs regards, entre eux et aussi envers moi.
Ils sont partis vivre à Bristol il y a deux ans, parce que Tom voulait s’installer de
temps en temps devant sa cabane et contempler l’immense force de l’océan,
celle qui nous rappelle que nous ne sommes que de petites choses en face de
cette nature grandiose et qui, quand elle éclate, nous apprend que nous sommes
tous à sa merci. C’est à Bristol que ma mère, qui a partagé, jusqu’à la fin, une
grande chambre avec Tom, s’est éteinte après une courte maladie incurable. J’ai
visité Tom il y a quatre semaines maintenant et, bien qu’il ne se plaigne pas, je
vais lui offrir plus de confort et engager une personne fiable qui pourra le
ramener une ou deux fois par semaine dans son endroit de rêve où il va
probablement mourir, triste, mais apaisé, pour rejoindre maman dans des cieux
qu’ils auront mérités tous les deux. 
Vincent arrêta de parler. Une légère douleur et une pointe de nostalgie se
lisaient dans son regard perdu dans le lointain. Il n’était pas mélancolique, mais
il avait perdu un peu ses repères. Isabelle captura son regard errant et ne le lâcha
plus. Ils se regardaient, immobiles, et ils avaient, tous les deux, envie de se
rapprocher, mais ils n’en firent rien.
La jeunesse, avec son don éternel de déranger dans des situations
intéressantes, bouscula leur intimité.
— On passe juste, il commence à cailler dehors, nous allons dans notre
chambre, bonne nuit et ils disparurent, aussi vite qu’ils avaient surgi.
— Vous voyez, enchaîna Vincent, de nouveau bien ancré dans le sol en bois,
ils ont besoin de conclure ce qu’ils ont commencé, sous la couverture, dehors. 
— Eh oui, soupira Isabelle, ils ont de la veine ces deux-là, pourvu que ça
dure. 
Vincent se leva pour attraper son sac à dos et sortit le portable.

43

Il s’assit au bout de la table, à quatre-vingt-dix degrés d’Isabelle et posa le


téléphone sur la diagonale qui les séparait. Après ce moment confidentiel avec
elle, il avait retrouvé son enthousiasme et tapa sur le clavier avec gaieté, comme
un gamin.
— Alors, quelle surprise aujourd’hui ? Oui, la banque a confirmé, on le sait
et, ah un message vocal de Massimo. 
— Ce n’est pas bon signe, intervint Isabelle, qui connaissait bien ses fistons,
s’ils ont fermé la bouche au petit et si l’aîné de la fraternité prend les choses en
main, il y a un souci. Bon, allons-y ! 
Vincent poussa le bouton et la voix de Massimo s’activa :
« Salut maman. Lucas s’est affolé ce matin parce que deux policiers ont sonné
à la porte. Apparemment, Odile, notre chère voisine pourrie, les a alarmés parce
qu’elle trouvait louche que tu aies disparu pendant la nuit il y a quelques jours et
que Lucas, qui devrait être aux États-Unis, soit tout seul, sans nouvelles de toi.
Le junior a informé la police que le coffre-fort était ouvert à son retour de New
Orléans et qu’il ne savait pas où tu étais depuis son arrivée. Le capitaine Jouvier,
un excellent policier, le chef de l’ancienne équipe de Pierre, tu sais, celui qui te
reluquait, a pris le dossier en main et m’a appelé. Je lui ai dit que tout était en
ordre, selon tes dires, mais il a conclu qu’il fallait quand même, pour être
rassuré, faire des recherches et essayer de te localiser par ton smartphone et le
GPS de ta BM. Je ne peux l’empêcher de briller par son excès de zèle, mais je
pense qu’il va un peu loin et que c’est une intrusion dans ta sphère privée. Même
s’il est très enthousiaste à ton égard, les quelques indices sont ridicules et il
faudra peut-être le remettre à sa place. Il va arriver demain soir à la maison à
vingt heures pour parler tranquillement, et, comme je ne sais pas si tu seras
rentrée, je vais me libérer en fin d’après-midi pour rejoindre Nîmes et l’accueillir
avec Gianni. En plus, Morin m’a appelé pour me dire que tu jongles avec des
millions, du cash et des transferts aux Bahamas, et que tes transactions lui
semblent tellement étranges qu’il devait absolument m’en informer. Je l’ai remis
à sa place et je lui ai dit que quand tu appellerais Jonathan au sujet de son
intervention, il aurait intérêt à se recroqueviller sous son bureau de banquier
médiocre. Voilà, tu es informée, j’attends ton message. Ciao, je t’aime. »
Isabelle et Vincent se fixaient et ne savaient pas s’ils devaient pleurer ou
éclater de rire. Chez elle, la colère prit le dessus et elle donna libre cours à son
mépris :
— Mais qu’est-ce qu’ils s’imaginent, les apôtres de la morale d’Isabelle ? Que
le Morin se mêle des dépenses de sa tatie et qu’il laisse tranquille mes enfants !
Qu’est-ce qu’ils croient maintenant, les trois gamins ? Que leur maman est tarée
et qu’elle est en train de gaspiller la fortune de la famille ? Et cette garce, la
sorcière d’Odile, pourquoi elle s’occupe de choses qui ne la regardent pas ? Et ce
flic, moche, en plus, qui croit que tout lui est permis parce qu’il a fait disparaître
les procès-verbaux des excès de vitesse d’Angelo ? Angelo lui a certainement
glissé des pots-de-vin en or sous l’arbre de Noël. C’est incroyable, non ?
Vincent ne rata pas l’intervention énergique d’Isabelle, mais il faisait en
même temps le bilan pour comprendre en quoi ce vacarme pouvait influer sur
l’opération. Il était devenu très sérieux.
— Isabelle, euh, excusez-moi, Madame di Lippi, vous avez bien raison, ce
sont de beaux crétins. Je vous donne mon avis. La police ne va pas vous localiser
parce que votre smartphone n’a pas de carte et Kevin a débranché votre GPS,
mesure de sécurité. Demain soir, à la limite, vous pourriez être chez vous. Sinon,
vos fils vont se débrouiller, on va leur répondre. Ce qui me chagrine davantage,
c’est l’intervention de Morin. Est-ce que vous pensez qu’il pourrait faire capoter
nos transactions ? 
Il avait dit Isabelle. Elle l’avait bien entendu, mais comme ce n’était pas le
moment d’explorer cette piste, elle se concentrait quelques secondes et répondit :
— Non, il n’osera pas, il sait que mes transactions sont légitimes, il ne va pas
intervenir dans les circuits de la banque. Cela lui coûterait son job et, à
cinquante-quatre ans, dans les finances, il est définitivement grillé. Maintenant,
qu’est-ce que je réponds à mon fils ? 
— Il a bien réagi, Massimo. Il a fermé son clapet à Morin. Il vous explique la
situation, il ne vous critique pas, il vous protège. C’est un sacré signe de
confiance, chapeau. Alors, je pense qu’il faut lui dire qu’ils peuvent vous faire
confiance, comme toujours, que vous serez demain soir ou au plus tard vendredi
vers midi à Nîmes et que vos manipulations financières s’expliquent. Après,
vous ajoutez un PS où vous écrivez qu’il est vraiment beau, fort et intelligent et
que vous les adorez ! 
Isabelle s’empressa de faire sa petite gymnastique du soir sur son écran
minuscule et expédia le texto. En l’envoyant, elle constata qu’ils étaient bien
solidaires, le bandit et la victime, pour duper ces moralistes arrogants. Elle
sourit.
—  J’ai un calvados centenaire en réserve, proposa Vincent, il ne faut pas
abuser avec le programme de demain, mais…vous voulez prendre un petit
verre ? 
— Si vous ne me versez pas une de vos saloperies dans le verre, je veux bien,
mais juste un centimètre. 
Les verres se touchèrent et firent légèrement « bling » cette fois-ci. Ils finirent
tranquillement leur centimètre de vieux calvados timbré jaune princier et
moelleux qui caressait la langue, tout en s’épiant, sans parler. Isabelle se sentait
attirée par cet homme, sans visage, qui était beaucoup trop jeune pour qu’elle
imagine, avec lui, quelques péchés de chair (et après tout, pourquoi pas ?) et qui
allait l’alléger de trois millions.
Avant de défier les escaliers insidieux, elle lui envoya un de ces sourires
magiques qu’on ne risque pas d’oublier.
Le calvados centenaire avait fait son effet et Isabelle arriva tout juste à ôter
ses vêtements, au ralenti.
Vincent l’avait appelée Isabelle, et, sur ce constat, elle ferma les yeux et
tomba dans le noir.

44

Quand Isabelle sortit d’un beau rêve dont elle n’allait malheureusement pas se
rappeler, elle comprit que la journée allait démarrer sans méditation et
probablement, sans concert, ni d’oiseaux, ni de Brel ou de Piaf.
Justine frappa à la porte et s’empressa d’expliquer qu’il était déjà un peu tard
et qu’il fallait se lever.
Isabelle savait qu’elle avait besoin d’un peu de temps pour se préparer pour la
sortie à la banque. Elle sauta dans les habits de la veille, peignit ses cheveux en
vitesse avec les mains et ouvrit la porte.
— Bonjour, Justine, comme il est déjà tard, tu es gentille, tu me rapportes un
café et un croissant ? Je vais les manger ici, pendant que je mets ma tenue de
femmes d’affaires. 
Elle sortit le tailleur pour l’occasion et choisit les accessoires.
Justine avait réussi à monter les escaliers avec son plateau qu’elle posa sur la
commode.
— Pas de stress, Isabelle, il est huit heures et quart, rien ne presse !
— Oui, ma petite Justine, mais tu sais, une businesswoman, à mon âge, ne se
produit pas en quinze minutes, il faut mettre du zèle. Tu es splendide toi, dans ta
petite robe, et je parie que tu n’as même pas mis dix minutes ! 
Justine rougit légèrement :
— Mais vous êtes belle, pourquoi vous dites une chose pareille ? 
— Tu comprendras plus tard, merci pour tout et maintenant, dehors, je dois
me concentrer. 
Elle avait dix minutes pour prendre son petit déjeuner et elle avait droit à
quelques chants d’oiseaux, il ne fallait pas se priver des plaisirs du matin quand
même.
Isabelle se fit belle en moins de trente minutes et son horloge interne lui
indiqua qu’elle avait cinq minutes avant de descendre.
« Bon, faudra être vigilante dans les escaliers avec cette jupe étroite. Après,
on va en quelque sorte dévaliser une banque et on va arroser tout ce beau monde
avec les billets de banque. On reviendra ici et on attendra que le dernier texto
sonne le glas pour clôturer l’histoire. Je suis rassurée, les filles, vous êtes avec
moi ! » 
Isabelle était sublime dans sa tenue, assortie avec goût et talent.
Elle entreprit calmement la descente vertigineuse et atterrit indemne dans le
salon.
Kevin et Justine l’attendaient et une bonne ambiance régnait. Ils étaient
habillés comme les autres jours. Vincent était sorti et fumait.
Elle avança prudemment avec ses talons de huit centimètres sur le bois et
sortit.
Vincent s’était relooké et même sa barbe était plus légère. Il avait mis un
costume d’une marque italienne prestigieuse et les accessoires étaient bien
choisis. Il était, comme on dit, tiré à quatre épingles. Isabelle hocha la tête. Avec
ce chauffeur-là, elle ferait bonne impression, elle ne trouvait rien à lui reprocher.
Ils montèrent dans la Jeep et, après avoir demandé à Isabelle de mettre des
lunettes opaques et fermées sur le côté, la voiture descendit la pente pour
rejoindre des routes moins pierreuses.
Après une demi-heure, ils rejoignirent l’autoroute pour Grenoble et ils
libérèrent Isabelle de sa cécité temporaire.
— À gauche, c’est vers Nîmes, à droite, Grenoble. Dans une heure, nous
sommes arrivés. 

45

Le trafic, au centre de Grenoble, força Vincent à faire du stop and go. Il avait
calculé généreusement la durée du trajet et ils arrivèrent devant le parking du
centre à dix heures quarante-cinq.
Justine et Kevin descendirent de la voiture pour aller occuper leurs positions
respectives.
Vincent salua quelqu’un dans la foule, sur la place à gauche, probablement
Igor. Il emprunta la pente pour descendre dans le parking et se gara au premier
sous-sol. Il fit le tour de la voiture et ouvrit courtoisement la porte à Isabelle.
— Voilà, chère Madame, vous êtes superbe, lui dit-il, charmeur.
Elle aima bien son compliment, mais il n’était pas question de réagir. Elle
savait que le tour était joué, sauf si, à l’intérieur de la banque, une surprise les
attendait. L’argent était de toute façon dépensé, alors pourquoi ne pas jouer les
grandes dames et se moquer un peu de son chauffeur stylé ?
— Nous ne jouons pas dans un vaudeville, Vincent. L’affaire est sérieuse et
coûteuse. Vous avez pris une valise pour notre butin ? 
— Oui, pas de souci, je la sors du coffre de la voiture. 
Il poussa sur un bouton et sortit une mallette noire, chic, avec des serrures
dorées.
— On y va, vous êtes prête, je crois !
Elle avança, laissant Vincent quelques pas derrière elle. Il tapotait sur son
portable et Isabelle se retourna :
— Alors, Chaarles, vous vous activez ? Nous avons encore un apéro avec le
préfet et un lunch avec Madame la Maire.
Vincent la fixa, déconcerté. Au bout de trois secondes, il avait compris le jeu.
Il sourit.
— Oui, Madame la Baronne, je vous suis. 
Ils montèrent les prestigieux escaliers de l’immeuble ancien qui logeait la
banque et ils entrèrent dans le hall. Des colonnes en marbre portaient le plafond,
haut et vouté.
Vincent indiqua le fond à droite et ils avancèrent jusqu’au guichet marqué
UHNI.
Isabelle, une vraie femme d’affaires dans son deux-pièces exquis, posa son
passeport, sa carte bancaire et ordonna :
— Je viens récupérer un million et demi en espèces, la transaction est
confirmée. Ensuite, je signe un ordre de transfert de la même somme envoyée
hier sur un compte chiffré aux Bahamas. 
La dame en face, glaciale, la regarda, prit les papiers et disparut.
— Pourquoi elle part ? chuchota nerveusement Vincent, positionné derrière
Isabelle.
— Elles s’enfuient toujours, les femmes. Elles ont peur de moi. Avec les
hommes, c’est différent. Ils me dévorent d’abord et disparaissent ensuite,
répondit-elle, amusée.
Vincent n’était pas du tout dans le même mood.
— Il y a un problème ? insista-t-il.
— Non, mon petit Chaarles, vous devez encore apprendre à jouer les riches
avec vos petits sous. Ils ont besoin de faire signer les papiers de retrait et de
transfert par deux personnes responsables ayant des signatures A, à cause des
montants élevés. 
La dame réapparut, aussi froide qu’avant sa disparition, et indiqua un guichet
un peu plus loin :
— C’est le guichet numéro quatre, l’argent est prêt. Vous signez le reçu là-
bas. Pour la signature du transfert, vous revenez ici, le papier arrive. 
Le caissier du guichet UHNI-retraits prit les papiers et ouvrit une petite
fenêtre pour sortir les trois grandes enveloppes avec l’argent. Isabelle
contresigna le reçu et pressa Vincent :
— Vous rangez ça dans votre valise, Chaarles, faut qu’on y aille ! 
Ils revinrent vers la dame. Elle tendit l’original de l’ordre du transfert à
Isabelle qui le contempla un moment, signa et lui rendit poliment. Isabelle reçut
sa copie pour sa comptabilité.
— On y va, Chaarles, vous êtes prêt ? 
Vincent ne dit rien et ils sortirent de la banque avec un million et demi en
espèces.
— Belle prestation, Madame di Lippi, vous vous amusez toujours dans les
banques ? 
— Non, pas toujours, mais pour ce prix-là, je peux me faire plaisir quand
même. Et comme pour une fois je ne suis pas seule pour effectuer mes
transactions, c’est plus gai. Alors, pourquoi pas ? 
Kevin et Justine les virent sortir et les rejoignirent à l’entrée de l’escalier du
parking.
Ils repartirent, et, suivant le même scénario qu’avant, Isabelle enfila les
lunettes noires après une heure de route.
Elle avait mal aux pieds avec ses huit centimètres de talons. À Nîmes, elle les
mettait pour une ou deux heures grand maximum mais elle n’était pas souvent
sortie en femme d’affaires, ces dernières semaines. Elle voulait aussi quitter son
tailleur et mettre une robe et une petite laine. Elle enleva ses chaussures avant de
monter les escaliers trompeurs.
Arrivée dans la chambre, elle entendit la voiture de Vincent qui partait. Elle
imagina Vincent et Igor, en pleine euphorie avant de mettre le pognon en
sécurité.

46

Elle changea de vêtements et donna un coup de peigne à ses cheveux pour les
désordonner légèrement. Elle n’avait plus besoin de la coupe « banquière ». Elle
garda son maquillage délicat brun-mauve et son rouge à lèvres pourpre. Elle
s’était trop appliquée le matin pour s’en débarrasser déjà.
Isabelle ne voulait pas descendre tout de suite, elle devait éliminer certaines
ambiguïtés dans ses pensées.
Elle défia le transistor qui lui sortit la belle chanson « Just a gigolo » et elle
pensa :
« Vincent, dans son costard, ferait un beau gigolo. Mes copines à Nîmes ne le
lâcheraient pas, c’est sûr ! »
Oui, ce Vincent ! Il lui plaisait bien, ce grand garçon qui était tout jeune, mais
qui avait déjà bien vécu.
À part son visage, trop caché par cette barbe immense, qui restait une énigme,
son regard plein de fidélité, d’amitié, de confiance enfantine ressemblait à celui
d’un chevreuil. Isabelle les avait repérés dès leur première rencontre.
Il n’était pas trop grand et son dos en forme de V affichait un beau gabarit.
Ses mains hyper soignées et ses doigts fins de pianiste ne ressemblaient pas à
celles d’un bandit, bien que le voleur Arsène Lupin et d’autres eussent déjà
prouvé le contraire.
Il protégeait Justine, Kevin et leurs familles, il leur donnerait un fond de
caisse pour qu’ils retrouvent un chemin accessible à la vie sociale et il se souciait
de Tom, esseulé à Bristol. La gentillesse et l’amour qu’il témoignait quand il
parlait de sa mère et de Tom étaient des signes de maturité de sentiments. En
plus, il était smart. Il avait emballé son escroquerie de trois millions dans une
ambiance de bonne famille, dans un cadre accueillant et il n’avait en aucun cas
voulu confronter Isabelle à la menace, à la terreur, à Igor.
En dehors de tout ce bilan positif, Vincent cachait bien son secret, ce petit
plus qu’on ne comprend pas, mais qui est réel. Isabelle décida de laisser la
question ouverte et se concentra sur un autre point qu’elle n’avait pas réglé.
Pierre était malade et Isabelle ne savait pas s’il pouvait, avec Agnès, continuer
à gérer l’épicerie. Elle risquait de les perdre tous les deux si Agnès devait partir
pour soigner Pierre.
Isabelle était une femme prévoyante, et, bien que, pour rien au monde, elle ne
voulait se dispenser de leur aide, elle cherchait, en permanence, qui, dans le pire
des cas, serait capable de reprendre leurs charges à l’épicerie.
Le message éclair qui l’avait heurté, quand elle avait parlé avec Kevin de ses
compétences de commercial entre autres, avait projeté dans sa tête l’image de
Kevin et de Justine derrière le comptoir de l’épicerie. Elle avait garé cette idée
dans un fichier en suspens et elle n’en avait pas encore exploité les options
concrètes.
Finalement, pourquoi ne pas leur donner cette chance ? Si Pierre arrivait à
tenir un an avec sa maladie, Kevin et Justine pourraient clôturer leurs formations
et reprendre l’affaire. Il y avait même assez de place dans une pièce adjacente
pour installer deux chaises de coiffeuse. Ils sont très jeunes, mais les
responsabiliser ne les boosterait-il pas ? Si Pierre et Agnès ne pouvaient pas
accompagner le fameux overlapping, ce serait Isabelle qui devrait investir le
temps nécessaire à remplir cette tâche.
Justine et Kevin devraient se battre afin d’avoir l’autorité nécessaire pour
gérer cette entreprise. Justine était une fille de Nîmes, pleine de bonne volonté,
qui connaissait bien le terrain et qui avait d’autres atouts à investir. Kevin était
un garçon intelligent et vif, mais est-ce que leurs compétences réunies suffiraient
pour marcher dans les traces d’Agnès et de Pierre ? Il faudrait, au début en tout
cas, les accompagner et retravailler les règles.
Ils avaient dit tous les deux qu’ils aimeraient travailler et étudier
parallèlement. Ce serait une autre option, les engager tout de suite, leur donner
une chambre en haut et leur apprendre le métier au rythme d’une cadence qui
leur permettrait de suivre correctement leurs études. Cela permettrait de les
introduire sous les ailes de Pierre et d’Agnès.
Les deux options étaient bien sûr liées aux conditions explicites de leur
persévérance exemplaire et de leur sens des responsabilités à la hauteur de la
tâche.
Isabelle leur avait déjà proposé de les aider. Là, elle avait commencé à
concrétiser un concept qu’elle allait élaborer, en temps utile.

L’heure de départ d’Isabelle dépendait du texto de confirmation de la banque


qui devait arriver dans la journée.
La troisième question à régler était celle de l’attitude à adopter à son retour à
Nîmes.
Elle avait vite décidé au sujet d’Odile, son odieuse voisine. Elle lui battrait
définitivement froid à celle-là.
Pour le policier responsable, Jouvier, qui était un peu trop enthousiaste, elle
trouverait les mots qu’il faut.
Monsieur Morin, à la banque, devait déjà trembler, après l’intervention de
Massimo. Isabelle ne le dénoncerait pas. De cette façon, il lui devait une fière
chandelle. Isabelle aimait bien l’idée d’avoir son banquier à sa merci.
Et ses trois fils Massimo, Gianni et Lucas ? Que devraient-ils apprendre ?
En gros, elle n’aimait pas mentir à ses garçons. Elle trichait un peu, avec ses
rendez-vous ou quand elle voulait avoir la paix. Un pieux mensonge servait
parfois à les égarer, ils n’avaient pas besoin d’être au courant de tout.
Inversement c’était pareil, il existait certainement des secrets de ses fistons qui
lui échappaient.
Alors, comment faire ?
Elle leur parlerait de l’enlèvement et des trois millions de rançon qui sont
perdus. Elle leur expliquerait le chantage et les moyens de pression. Elle
insisterait même sur la menace qui existe post-opération, par la présence d’Igor,
pour qu’ils ne nourrissent pas l’idée d’ouvrir une enquête policière.
Concernant les informations sur le village, style « Chez Annie » ou les noms
de ses agresseurs, elle les garderait pour elle pour l’instant. Le nom de famille de
Kevin, Tavernier, ne lui avait pas échappé quand il s’était vanté que, dans sa
famille, on n’a pas peur d’ouvrir la bouche.
Elle leur épargnerait les détails de sa relation élaborée avec Justine et Kevin et
ses réflexions sur le futur éventuel de l’épicerie.
En dernier lieu et bien sûr elle ne dirait mot de son léger flash pour Vincent.

Avant de s’allonger pour régler les questions ouvertes, Isabelle avait baissé le
son de la radio. Comme elle avait fini de penser à haute voix, elle restait dans le
calme complet et elle entendait de loin « La mer du nord » de Brel. Cette
chanson la rendait tout simplement heureuse.
Quand elle entendit du bruit en bas, elle décida de descendre. Aussitôt que le
message de confirmation arriverait, elle pourrait faire ses bagages et ils la
conduiraient sur l’autoroute pour qu’elle puisse rentrer tranquillement à Nîmes.
« Et si Vincent ou Igor avaient changé d’avis ? » se demanda-t-elle.
« Alors, les filles, vous êtes toujours avec moi, on va les mater ! » 
Cette incertitude passagère ne la déstabilisait pas.
« Vincent ne prendra pas de risque, avec la police sur le coup et il tiendra ses
promesses. Ce n’est pas son genre. »
L’escalier n’était toujours pas ergonomique, mais elle réussit à le maîtriser
sans mal.

47

Ils étaient assis à table, dans la joie et la bonne humeur. Kevin et Justine se
taquinaient et Vincent avait posé devant lui le portable d’Isabelle, prêt à sauter
dessus dès qu’il émettrait un son. Kevin avait improvisé un déjeuner tardif avec
divers plats, une soupe froide, du salé et du sucré. Ils buvaient du thé et du café,
mais le calvados centenaire était solennellement placé au milieu de la table
attendant son heure de gloire.
« Les centimètres vont couler à flots aujourd’hui », se dit Isabelle. « Pour trois
millions, on peut se permettre de savourer un calva de dix ou quinze mille
euros. »
— Alors, vous êtes content, Vincent, vous êtes fier de votre opération qui a
allégé Isabelle Garcia de trois millions ? 
Elle voulait le provoquer.
— Je pense que ce sont les Garcia et les di Lippi qui ont investi dans des
bonnes causes. Ne le prenez pas mal, on aurait pu vous voler beaucoup plus.
Mais les comptes sont faits maintenant, je vous l’ai déjà dit, on s’arrête là. 
— Vous ne voulez pas sortir sur la terrasse cinq minutes, j’aimerais vous
poser une question personnelle. 
— Oui, pourquoi pas ? riposta Vincent, visiblement joyeux.
—  Les enfants, nous sommes dans la fourchette du temps d’attente de cette
confirmation. Dès que ça bouge, vous m’appelez ! 
Ils sortirent et Vincent fouilla dans sa poche pour trouver ses cigarettes.
— Dites-moi, franchement, Vincent, pourquoi avez-vous entrepris cette
opération ? Ce n’est pas votre business, vous n’êtes pas un escroc et puis,
pourquoi moi ? 
— Vous savez, Isab… excusez-moi, Madame, il arrive dans la vie qu’on n’ait
pas le choix et je n’en dirai pas plus, ça doit vous suffire comme réponse. 
— C’est la deuxième fois, maintenant, alors, dites Isabelle si mon nom vous
vient facilement. J’ai bien compris que vous n’avez pas un cœur en bois et je
n’ai pas caché que je pourrais être sensible à vos charmes, mais notre petite
escarmouche s’arrête ici et maintenant. J’aimerais seulement comprendre, voilà. 
— Je vois.
Vincent ne sourit plus, mais son ton aimable et convivial ne lui faisait pas
défaut quand il dit, soucieux :
— Écoutez Isabelle, ne vous tracassez pas. Vous devriez rentrer, vous avez
froid. Mangez un bout, vous n’avez rien pris. Kevin a bien préparé la table. Je
fume une dernière clope et je vous suis. 
Cette fois, le nom d’Isabelle était choisi. Vincent avait accepté l’invitation.
Isabelle comprit qu’il n’allait pas en dire davantage et elle rentra à l’intérieur,
au chaud.

48

Isabelle s’assit et se servit un bol de gaspacho. Elle était au bout de la table et


grignotait en toute tranquillité.
Vincent avait raison, elle avait faim et elle avait eu froid à l’extérieur. Elle
n’avait pas grelotté de froid en face de lui, comment pouvait-il savoir ?
Kevin et Justine s’embrassaient, encore et encore.
Une sonnette retentit. Alarme ? Confirmation ?
Pas pour Isabelle, ce n’était pas la sonnerie de son antiquité de téléphone.
— C’est moi, s’exclama Kevin, c’est le mien qui sonne ! 
Il le saisit et l’activa.
Isabelle l’observa du coin de l’œil et s’occupa en même temps d’un morceau
de tomate mayonnaise garni avec deux crevettes.
Quand elle vit l’effroi sur le visage de Kevin, elle changea d’angle de vue et
le regarda en face. Il était pâle comme le lin qu’elle tacha en laissant tomber sa
tomate. Justine, qui sentait que Kevin allait très mal, saisit son bras. Kevin
n’arrivait pas à s’exprimer clairement. Il balbutia des bouts de phrases :
— Quoi, alcool ? Qui lui a donné ? Forcé ? L’ont forcé à boire, salauds ? Mon
père a donné des baffes ? Il veut me voir ? 
Kevin était toujours assis, consterné. Il tremblait.
Isabelle crut comprendre que le père de Kevin, en prison, avait été forcé de
boire et qu’il avait tapé sur quelqu’un. Elle avait déjà entendu parler de ces
intrigues dans les prisons. Des détenus, qui s’ennuient, donnent des drogues à
ceux qui sont en convalescence et le résultat est aberrant.
Elle n’eut pas le temps de finir sa réflexion parce que Kevin, effrayé, se leva
d’un coup sec et renversa le sac ouvert de Vincent qui atterrit à côté d’Isabelle.
Plusieurs papiers et documents s’éparpillèrent sur le sol, presque devant ses
pieds.
Elle regarda Kevin qui, colérique, criait qu’ils devraient protéger les
prisonniers dans le centre pénitencier et elle aperçut Vincent, affolé par les cris,
franchir la porte en gueulant :
— Shut up, Kevin, what’s going on here? 
Kevin n’avait plus personne en ligne, le centre avait raccroché. Il grelottait
toujours, il s’assit, les larmes aux yeux. Justine se serra contre lui.
Vincent avait remarqué que son sac s’était vidé et se précipita en direction
d’Isabelle. Elle avait repéré deux pièces d’identité et les ramassa devant le regard
alarmé et ahuri de Vincent. Il lui tendit la main pour récupérer les cartes, mais
elle avait déjà remarqué le nom de Vincent sur les deux documents et que les
deux photos, une avec et l’autre sans barbe ne correspondaient pas.
L’une des photos ressemblait à Vincent, logique.
L’autre photo la frappa, elle était sidérée, ce n’était pas possible.
Il y avait dans ce visage un mélange d’Angelo, de Paolo, de Gianni et de
Lucas. Elle ne comprenait pas, mais c’était sûr et certain que, ce Vincent-là,
c’était un di Lippi.
Isabelle n’était pas encore échec et mat et elle n’avait pas cerné l’entière
étendue de sa découverte, mais elle sentait approcher un mistral diabolique qui
allait la frapper à trois cents à l’heure. Les trois millions étaient peanuts par
rapport au tsunami qui la guettait.
Comment, un di Lippi, un Vincent avec une tête di Lippi ? Elle tourna les
documents qui affichaient deux pays différents, la République tchèque et la
République française. Elle regarda de nouveau l’autre face et chercha les noms
de famille sur les deux
cartes d’identité. Hayek et Hayek – Vincent Hayek et Vincent Hayek. C’est à
ce moment que le mystère se dévoila, elle avait compris et, s’adressant à
Vincent, elle explosa.
— La Hayek, alias Blanche Neige est votre mère et Angelo est votre père !
Ah, ce salaud ! Vous êtes né trois semaines après Gianni, ce qui veut dire que ce
crétin a semé son sperme dans deux jardins en même temps ! Bravo, Angelino,
tu peux être fier ! Faire l’hypocrite avec la voisine et dès que l’on a tourné le dos,
tu fricotes avec la Hayek ! Tu m’as bien baisée en la baisant, cretino. Et cette
salope, qu’est-ce qu’elle... ? 
Vincent lui coupa la parole, toujours déboussolé, mais déterminé :
— Vous ne parlez pas de ma mère de cette façon, je vous le défends. Oui,
c’est vrai, mais, si vous voulez vous acharner sur quelqu’un, tapez sur mon con
de père, qui nous a laissé tomber, après cette escapade. Oui, il faut être deux et
ils ne se sont pas couverts de gloire ce soir-là. Mais ma mère a assumé. Votre
Angelo a ignoré, trahi son propre fils et la femme qui avait succombé, comme
lui, à un moment de faiblesse. 
Isabelle avait craché son premier dégoût, mais elle continua, les yeux
enflammés :
— Toute cette misère explique pourquoi votre mère a disparu d’un jour à
l’autre. Le conte de Blanche-Neige, le prince ou le destin tragique qui prend le
dessus. On en a causé dans le coin !
Elle s’attaqua à elle-même, tapant du doigt sur sa tempe :
— Mais qu’est-ce que je peux être bête parfois, c’est impardonnable ! Il est
parti à la chasse, avec ses copains, deux trois jours, je n’ai jamais cherché la
petite bête, je lui faisais confiance, aveuglée. Je suis malade, non, mais je suis
incorrigible ! 
Elle sentit le besoin d’expulser sa colère, qui sortait en dessous de son
maquillage fondu, elle prit sa tête entre ses deux mains et alla droit vers le mur
en pierre de la cheminée.

— Isabelle, vous n’allez pas vous cogner ? sursauta Vincent, arrêtez, venez,
asseyez-vous ! 
Elle stoppa net. La furie en elle ne disparut pas, mais un réflexe ou une
réflexion l’avaient freinée dans son élan émotionnel.
— Il m’a trahie, il m’a humiliée jusqu’au fond de mon âme, mais je ne vais
pas m’abîmer le visage pour cette abominable créature, non, certainement pas ! 
Elle revint vers la table et s’assit, les poings serrés sur ses genoux pour ne pas
se taper sur les joues avec les deux mains.
Après un moment de vide, d’absence de regard, elle continua à s’acharner
contre elle-même :
—  Isabelle Garcia, tu penses que tu sais jouer aux échecs, toi, tu es une belle
connasse, voilà tout ! 
— Écoutez, Isabelle, calmez-vous maintenant, s’il vous plaît, prenez un doigt
de calvados, nous prendrons le temps de parler un peu plus tard. Si vous n’y
voyez pas d’inconvénient, j’aimerais écouter Kevin pour apprendre ce qui s’est
passé en prison avec son père. 
Elle tremblait moins, mais elle était loin d’être calmée :
—  Oui, consentit-elle, si après vous me dites tout ce que vous savez ! 
Il versa un bon centimètre dans un verre pour Isabelle.
Justine et Kevin n’avaient pas bougé pendant l’intervention d’Isabelle. Ils
étaient enlacés comme s’ils avaient froid tous les deux. Isabelle n’était pas sortie
de son désarroi et se taisait. Vincent, qui essayait de deviner les pensées de ses
jeunes amis, se décida de faire parler Kevin :
— Ils n’ont rien de mieux à faire que de gaver un des leurs de Schnaps pour
s’amuser après ? C’est la deuxième fois maintenant, non ? 
Kevin racontait, hésitant et pleurnichant, quelques détails qu’il avait appris au
téléphone avec le centre pénitencier. Ce qui le hantait le plus était que son père
avait été clean pendant plusieurs mois et que cet événement pouvait le
déstabiliser de nouveau complètement.
Vincent essaya de le consoler :
— Écoute, Kevin, nous ne pouvons pas changer la situation. Je suis persuadé
que les gardiens vont le tenir à l’écart maintenant. C’est bien malheureux, mais
la partie n’est pas perdue pour autant. Si tu veux, nous allons le voir demain.
Dans un mois, nous allons le récupérer à sa sortie de prison et nous le conduirons
directement en Suisse dans ce centre de réhabilitation. Là-bas, il ne lui arrivera
rien, ce sont des professionnels et ils vont lui donner tous les soins dont il aura
besoin pendant six mois. C’est après sa convalescence que vous devrez être
disponibles pour lui. Il devra se sentir protégé et trouver des moyens pour
remettre du sens dans sa vie. Vous le soutiendrez et vous allez réussir. 
Kevin avait attentivement écouté les propos de Vincent, mais il n’avait pas
l’air vraiment rassuré. Sa voix monotone prononça juste quelques mots :
— J’espère que tu as raison. 

49

La sonnerie du portable d’Isabelle retentit. La petite horloge affichait dix-sept


heures quinze. Vincent, qui vit l’appareil vibrer sur la table, témoigna à Kevin
toute sa compassion et démontra tout son tact en concluant, provisoirement et
prioritairement, avant de se lever pour lire le message tant attendu :
— On en reparlera tranquillement, Kevin, tout se passera bien, tu verras ! 
« Quel doigté, ce Vincent », pensa Isabelle, alarmée, au milieu de son
désarroi, par le comportement du jeune homme, « il entretient à merveille la
confiance de ce garçon, ce sont des personnes comme lui qu’on devrait engager
à l’épicerie. »
Vincent saisit le portable et lit, pas trop théâtralement, à cause de l’ambiance :
— Argent arrivé, confirmé. Je prends mon PC pour voir si l’argent est sur
mon compte à Nassau et on passe à autre chose. Après je parlerai avec vous,
Isabelle, quand vous voudrez.  
Il prit le sac, qui était toujours au sol, et sortit une tablette. Après trois minutes
de silence, il confirma :
— C’est bon. 
Isabelle, qui n’arrivait pas à contrôler son cerveau comme elle le désirait,
avait assez d’expérience pour savoir qu’elle avait besoin d’un temps mort pour
retrouver ses esprits. Elle vida son verre et annonça :
—  Prenez votre verre de réussite, je sors sur la terrasse, j’ai besoin de
réfléchir. Ne me dérangez pas s’il vous plaît. 

50
L’air frais lui faisait du bien. Elle respira profondément, sans compter,
plusieurs fois. Elle appela ses anges gardiens et la réunion put démarrer.
Elle prit l’ange noir et la Tzigane par les mains et se posa la première
question, celle qu’elle mettait toujours devant :
— Est-ce que c’est ma faute ? 
Elle n’avait jamais négligé Angelo, ni dans le quotidien à la maison, ni en
société, ni sexuellement. Il avait ses caprices, mais elle l’avait toujours aimé et
les quelques fantasmes qu’elle s’était permis, étaient tout simplement humains.
Elle avait eu beaucoup d’opportunités, mais elle n’avait jamais conclu un acte,
même léger, avec un autre homme.
Peut-être était-elle trop naïve ou simplement trop candide pour ce monde
pourri, étant positive et confiante. Ou bien avait-elle été trop généreuse quand
elle le laissait partir avec ses copains, parfois louches ? Ne le protégeait-elle pas
assez, au risque de le dominer ? Quand elle faisait les boutiques avec lui, elle lui
choisissait toujours les plus beaux costumes et les plus belles cravates pour qu’il
soit beau. Beau pour qui ? Pour les autres femmes ?
Isabelle ne pouvait pas se reprocher de lui avoir laissé ses libertés et de l’avoir
dorloté pour qu’il soit impeccable. S’il en avait fait mauvais usage et s’il n’avait
pas pris ses responsabilités, c’était lui le fautif.
La question de la culpabilité était réglée, sans équivoque.
Sur le moment, il s’agissait de décider si elle allait partir tout de suite ou non.
L’opération enlèvement avait abouti. La nouvelle de la journée avait
complètement changé la donne. Si elle partait, elle ne connaîtrait pas la version
de Vincent. Le mal était fait, mais elle voulait savoir et comprendre. L’autre
problème, si elle rentrait ce soir : qu’est-ce qu’elle raconterait à ses fils ? Elle ne
leur mentirait pas, à ce sujet, c’était sûr, et, pour l’instant, elle n’était pas au
courant des détails. Que faire, les mettre devant le fait accompli, sans
explication ? Non, il n’en était pas question.
Il fallait aussi décider comment se comporter maintenant en face de Vincent,
Justine et Kevin. Est-ce qu’ils étaient des voleurs ? Est-ce que Vincent n’avait
pas droit à beaucoup plus ? La façon de se procurer une partie de son héritage
n’était pas orthodoxe, mais quel juge le condamnerait pour son geste ? Kevin
avait dit que Vincent les avait engagés pour participer à une opération propre. À
part cette ombre omniprésente d’Igor qui planait dans les parages, il n’y avait
pas eu d’agressivité, à aucun moment.
En ce qui concernait Justine et Kevin, il ne fallait pas les prendre autrement.
Isabelle mettrait les options concernant l’épicerie sur la balance le moment venu.
Avec Vincent, c’était différent. Elle était devenue sa belle-maman en quelque
sorte et ses trois fils avaient hérité d’un demi-frère ce jour J. Elle devait parler
avec Vincent, écouter son odyssée et voir par la suite.
Isabelle remercia ses deux compagnes :
— Merci, les filles, il n’y a plus de danger. Je souffrirai, mais je vais gérer la
suite toute seule. Vous avez bien mérité de vous reposer et vous pouvez rentrer
dans votre siècle. Quand j’aurai besoin de vous, je vous appellerai. Au revoir,
mes valeureuses ancêtres, prenez garde à vous ! 
Sur cet adieu, Isabelle avait retrouvé ses esprits. Elle entra et avança jusqu’à
la table où ses trois compagnons d’aventure l’attendaient.
— Est-ce je peux rester une nuit supplémentaire pour le prix que j’ai payé ? 
demanda-t-elle ironiquement.
Elle connaissait la réponse, elle était la bienvenue. Ils n’allaient rien fêter
ensemble, mais il y avait une situation à régler entre elle et Vincent et tous les
deux en étaient pleinement conscients.
Kevin démontra qu’il avait un bon feeling pour des situations délicates :
—  Je propose de laisser tomber le dîner. Je prépare un petit buffet vite fait où
chacun se sert quand il voudra. Après Justine et moi disparaissons pour vous
laisser parler tranquillement.
Isabelle n’avait pas faim et elle avait la tête ailleurs. La formule de Kevin
l’arrangeait et elle l’approuva. Vincent n’avait pas d’objections non plus.
Adjugé.
Isabelle ne savait pas si elle avait envie de pleurer, mais si elle était gagnée
par les larmes, elle préférait rester seule. Sous prétexte d’aller préparer sa valise
pour son départ le lendemain matin, elle disparut dans sa chambre.
Elle n’avait pas envie de s’allonger sur le lit, de voir défiler devant ses yeux,
des images blessantes et d’attendre de succomber à une réelle tristesse et aux
pleurs abondants qui en résulteraient.
Elle n’était pas non plus encline à spéculer sur le passé et elle attendrait les
explications de Vincent.
Ce qui lui aurait plu, pourtant, aurait été de tuer Angelo une deuxième fois,
mais le Bon Dieu ou quelqu’un d’autre avait bien arrangé sa disparition et sa
fuite avant le jugement dernier d’Isabelle et la sentence méritée.
Elle décida d’écouter Radio Nostalgie pour passer le temps restant. Le Spécial
Édith Piaf avec « Milord », « La vie en rose », « Je ne regrette rien » et « À quoi
ça sert l’amour » ne la consolèrent pas, mais quand elle pensa à la Môme et
toutes ses souffrances, elle se dit que, même si Angelo avait, post mortem,
renversé sa vie, elle serait capable de gérer la situation la tête haute et elle ne
tomberait pas dans les ténèbres de la dépression.
Quand Justine frappa à sa porte pour lui dire que le buffet était prêt et qu’ils
partaient au village, Isabelle descendit.

51

Isabelle regarda l’heure. Dix-neuf heures quarante-cinq.


Elle se rappela, un peu alarmée, que le chef de police avait rendez-vous chez
elle avec ses deux fils Massimo et Gianni à vingt heures. Elle demanda son
portable pour voir s’il y avait eu de nouveaux messages après celui de la banque
pour pouvoir réagir éventuellement.
Vincent le lui rendit et s’activa, avec une petite télécommande, à débloquer le
bracelet qu’Isabelle portait encore.
— Vous n’en aurez plus besoin, dit-il aimablement.
— Alors, des messages ? 
Elle se débarrassa du bracelet qui s’était ouvert et contempla le petit écran :
— Juste un texto de Gianni qui demande si je rentre ce soir. 
Silence, Vincent attendait.
Isabelle enchaîna :
— Je propose de lui écrire que j’arriverai demain pendant la journée, que je
suis occupée toute la soirée. Si ce flic collant insiste, je dis à Gianni de le
renvoyer dans son commissariat et que je passerai le voir demain à mon retour.
Pour conclure, j’ajoute un bref PS pour leur demander de me laisser tranquille ce
soir. Qu’est-ce vous en pensez ? 
Vincent répliqua que c’était parfait et Isabelle se cassa une dernière fois les
ongles pour taper le message.
La réponse vint promptement.
— Jouvier est déjà ici et il dit qu’il devrait au moins parler avec toi au
téléphone pour se rassurer. Il ne nous fait pas confiance. 
Isabelle n’avait pas besoin de se concerter avec Vincent et prit l’initiative en
main. Cela lui épargnerait le passage chez Jouvier le lendemain.
— Appelle-moi et donne-lui ton portable, Gianni ! 
Vincent adorait quand Isabelle parlait au téléphone. Elle était délicieuse quand
elle expédiait des affaires.
— Oui, bonsoir, Madame Garcia, capitaine Jouvier en ligne. Vous allez bien ? 
— Cela ne pourrait pas aller mieux, mon cher capitaine. Laissez mes garçons
tranquilles, tout est parfait et je vous dis seulement quelques mots pour vous
rassurer définitivement : je suis en escapade amoureuse et mon prince est beau,
fort et intelligent. Bonsoir capitaine. 
Elle lui raccrocha au nez et grogna :
— Là, il aura compris, le con. Enfin, j’espère qu’il ne va plus m’importuner ! 
— Bien fait pour lui, conclut Vincent.
Il se tourna vers Kevin :
— Est-ce que tu nous fais encore un café avant de partir, s’il te plaît ? 
— Il est déjà préparé, répondit Justine, je le ramène. 
Elle apparut avec la cafetière et une assiette de profiteroles.
Justine et Kevin prirent leurs vestes :
— À plus, nous prendrons notre macchiato à la cafétéria du cinéma et nous
nous offrirons un bon film. Apparemment, il y a des nouveautés parues il y a
peu. 
Kevin piqua la clé de la voiture et ils sortirent.

52

Le silence qui s’installa n’avait rien d’accablant.


Ils s’étaient regardés la première fois dans le salon d’Isabelle pour
s’apprivoiser.
Là, quelques jours plus tard, ils allaient faire connaissance. Vincent allait
dévoiler la vérité sur son enfance, sur sa vie et sur les conséquences de l’adultère
d’Angelo tel jour d’été, vingt-huit ans auparavant.
Vincent brisa le calme :
— Avant de me lancer dans mon histoire, j’aimerais dire quelques mots en
préambule, si on peut dire ainsi. Kevin et Justine étaient au courant pour Angelo.
Dès le début, ce n’était pas prévu que vous l’appreniez et ils ont bien joué leur
rôle. Ils n’ont rien inventé concernant leur parcours, mais ils ont menti plusieurs
fois pour la bonne réussite de notre opération. Cela faisait partie du plan.
En ce qui me concerne, j’ai…
Isabelle l’interrompit :
— OK, Vincent, les deux petits ont mon absolution dans cette histoire. Avant
de parler de vous, et ça va être long, je suppose, parlons du mystérieux
quatrième homme qui m’a hantée pendant plusieurs jours. Je veux avoir le cœur
net avec cette menace. Qui est Igor et où est-il maintenant ? 
— Je sais que nous vous avons fait peur avec la présence de cet Igor terrible
en deuxième ligne. Il le fallait pour que vous suiviez les consignes. Je vous prie
de m’en excuser, j’ai essayé de le tenir bien à l’écart, sauf une ou deux fois
quand son apparition était stratégique.
Igor existe, mais il n’a pas participé à notre opération. Je me suis laissé
inspirer par le vrai Igor qui a servi avec moi dans la légion. C’est un méchant
garçon, mais un soldat exemplaire. Je lui ai sauvé la vie et, lui, il m’a secouru,
sous les balles de l’ennemi, quand mon bras gauche était presque tranché. Ces
actions vécues sur le champ de bataille créent des liens.
Mais là, je m’égare, passons au faux Igor, enfin celui que vous avez pris pour
le vilain Igor. C’est Bernard, le copain de Kevin qui a représenté Igor, à Nîmes et
après, autour de la cabane.
Il avait fini la moisson, avec son père, et il était en congé. Comme c’est un
coquin, et toujours prêt à jouer des tours, il a accepté avec plaisir ce rôle pour
gagner une belle somme d’argent. Comme il a l’habitude de faire du vélo, c’était
facile pour lui de se mettre un gros sac à dos vide et de se balader avec son VTT
à proximité.
Chaque fois que je suis parti pour rencontrer Igor, on s’est pris des bons cafés
chez Annie. 
— Et les canettes qui ont explosé ? le coupa Isabelle, cette action m’a
vraiment fait peur. 
— Oui, nous devions vous impressionner pour maintenir la tension. Bernard
est champion de tir dans un club à côté d’ici et il s’est glissé derrière la maison à
quinze mètres de la balançoire pour tirer. C’était un jeu d’enfant pour lui. 
— Alors, poursuivit Isabelle, si cet Igor est un fake, je peux vous dénoncer, je
ne dois plus avoir peur qu’il arrive du malheur à ma famille. 
À peine eut-elle fini sa phrase qu’elle comprit qu’elle tapait dans le vide.
Vincent avait une réponse toute prête :
— J’ai aussi réfléchi à cette éventualité, dans le cas présent où si nous avions
fait d’autres erreurs. Si je vais en prison, pour enlèvement, sans armes, basé sur
la persuasion, je vais prendre combien, trois mois, six mois, ou bien un sursis ?
Après je sors et je déshabille le clan di Lippi jusqu’à sa dernière chemise. J’ai
droit à sept, huit, neuf millions je pense. Est-ce que cette option
arrange quelqu’un ? 
— Non, certainement pas, affirma Isabelle, et il est vrai que vous n’aurez pas
besoin de jouer à l’avocat du diable pour vous défendre. Racontez-moi ce qui
s’est passé, enfin votre version ou celle que vous connaissez. 
Elle montra la bouteille et ajouta :
— Et j’aimerais bien prendre un calvados centenaire, s’il vous plaît. 
Vincent remplit généreusement les verres quand Isabelle joua sa dernière
carte, celle qui pourrait à la limite lui épargner toute la honte qui allait s’abattre
sur elle et sa famille :
— Je sais que les gènes ne se transmettent pas toujours en ligne directe et
peuvent sauter une ou plusieurs générations. Si, en plus je me rappelle les dons
de séduction des autres di Lippi, pourquoi êtes-vous si sûr que ce n’est pas
l’oncle Paolo, le coureur de jupons par excellence, qui est votre père ? Le beau
Paolo n’était pas très sage et s’est permis quelques escapades, c’est bien connu. 
— Encore un di Lippi qui ne contrôle pas ses désirs, et vous offensez ma mère
en disant cela. Ce sont justement ces charmeurs irrésistibles comme Paolo
qu’elle évitait comme la peste malgré son regard de velours qui faisait fondre les
cœurs de toutes les bourgeoises et autres petites nobles fragiles. Non, avec
Angelo, c’était différent, il n’était pas dangereux et c’est pour cela que c’est
arrivé. Et, il y a eu un témoin ce soir-là, une femme, qui est décédée mais que
vous connaissez très bien. 
Isabelle avait investi sa dernière cartouche et elle avait perdu le pari en misant
sur Paolo. Elle savait qu’un test de comparaison avec ses trois fils confirmerait la
vérité et elle ne pensait pas que Vincent ait menti. Et puis un témoin, qu’elle
connaîtrait en plus, une personne qui était au courant de la vérité depuis le début
et qui avait eu vingt-sept ans d’avance sur elle. Il s’agissait de qui ? Isabelle
avala une bonne gorgée de calva et s’attendit à entendre le pire.
Elle osa poser la question qui allait provoquer une litanie de saloperies et de
surprises qu’elle ne pourrait pas éviter :
— Un témoin ? C’est qui ?
Le moment était venu pour Vincent de déballer son histoire. Il savait qu’elle
briserait Isabelle et détruirait quelques jolis souvenirs qu’elle avait gardés de son
défunt mari. Il essaya d’être léger dans le choix de ses mots, mais il ne pouvait
pas adoucir la vérité brute et brutale.
— Écoutez, Isabelle, ce qui est arrivé n’est pas votre faute et il n’y a aucune
raison que vous portiez un jour le chapeau pour ce que mon salaud de père a fait.
Vous êtes une victime, comme toute la famille, et, même si de mauvaises langues
vont essayer de vous noircir, vous êtes une femme droite, forte et intelligente qui
est au-dessus de tous ces ragots. 
Il leva son verre, ce qui permit à Isabelle de penser :
« Merci, ce sont des mots gentils, Vincent, mais ils ne vont pas effacer la
honte et la désillusion. »
Vincent posa son verre et rentra dans le vif du sujet :
— Ce que je vous dis maintenant, Isabelle, est invraisemblable, jusqu’à en
pleurer. Ne condamnez pas les personnes impliquées qui n’avaient pas le choix
avant d’avoir écouté l’odyssée entière.
Le témoin de cette soirée était Anna, la cousine d’Angelo. C’est elle qui m’a
raconté toute l’histoire il y a quelques mois, avant de décéder. Je la connaissais
bien, Anna, la Zia Anna, elle était souvent venue chez nous. Quand maman est
tombée très malade, d’un jour à l’autre, on m’a remplacé à la légion et j’ai pu
ainsi partir pour Bristol. Je l’ai retrouvée, mourante, avec, à ses côtés, Tom et
Anna. Elle a été une des meilleures amies et la confidente de maman pendant
toute sa vie. Ma mère lui avait demandé de venir la voir à Bristol pour prendre
des décisions au sujet d’Angelo au cas où je n’arriverais pas à la rejoindre à
temps. Maman a tenu ma main, pendant ses dernières heures, mais elle n’arrivait
plus à parler.
Anna était aussi atteinte d’un cancer, mais elle tenait encore debout et elle a
décidé de me dire toute la vérité sur mon père. Ses premiers mots étaient :
— Mon petit Vincent, je brise le silence maintenant. Ton crétin de père nous
a demandé de nous taire pendant vingt-sept ans, à ta mère et à moi, parce qu’on
dépendait de lui, financièrement et psychologiquement. Il nous a vraiment mises
au creux de la vague. Quand il est mort, c’est le responsable de ses caisses
clandestines, Conti, son ami d’enfance qui a continué à faire pression sur nous.
Maintenant, il me reste deux ou trois mois à vivre et j’ai mis assez d’argent de
côté pour survivre si ce Conti me coupe mon bakchich mensuel. Je n’ai plus le
temps d’attendre, parce que si je meurs, tu ne connaîtras pas le nom de ton père,
défunt, mais ton père quand même. Il était très riche et tu as droit à ton héritage. 
— Mais pourquoi votre mère n’a rien réclamé ? Elle aurait eu droit au moins à
une pension alimentaire. 
— Je vous explique. Oui, elle aurait eu droit, si elle avait gagné le procès
contre Angelo et sa horde d’avocats. Quand Angelo a appris que maman était
enceinte, il l’a convoquée avec Anna pour un entretien. Comme elles étaient les
seules personnes au courant de la grossesse, il leur mettait la pression. Anna,
qu’il entretenait déjà avec des virements mensuels, allait recevoir cinq cents
euros en plus si elle donnait un coup de main à ma mère et si elle se taisait. Si
elle n’acceptait pas l’arrangement, il devrait prendre des décisions et elle et ma
mère devraient en porter les conséquences. Il n’a pas précisé la menace, mais sa
façon de parler était archiclaire pour Anna qui savait de quoi son cousin était
capable. Ma mère eut droit à un plaidoyer qui aurait pu sortir de la bouche de la
grand-mère d’Angelo :
« Écoute, Hannah. Tu n’avortes pas, on ne tue pas un di Lippi de ligne directe,
même s’il n’est pas bienvenu. Je ne serai pas le papa de ce petit, ça ne m’arrange
pas, ça me dérange. Je veux que tu t’en occupes et que tu en gardes le secret. Tu
t’installeras de l’autre côté, dans les Landes, où mon ami Conti gardera un œil
sur toi. Il habite à côté de Bordeaux. J’installe un compte avec un montant
substantiel, qui sera géré par le même Conti, et dont tu pourras prélever jusqu’à
2 000 euros chaque mois, en cas de besoin et au moins jusqu’à l’âge des dix-huit
ans ou la fin des études du petit. De temps en temps, je ferai un geste
supplémentaire. Si tu as des problèmes financiers, tu me le feras savoir par Anna
et je déciderai alors de ce qu’il faut faire. Sinon… »
Isabelle l’interrompit :
— Mais c’est dégoûtant, toute cette attitude. Il fait chanter sa propre famille et
il refuse la paternité de l’enfant. En plus, il parle d’un petit garçon, quelle
arrogance, ce macho pourri pouvait seulement concevoir des mâles ou quoi ? 
—  Ce que je vous dis maintenant, continua Vincent, est plus abject encore. Il
énuméra les conséquences que maman subirait si elle avortait ou si elle n’était
pas d’accord avec sa proposition. Si elle choisissait l’avortement, il la briserait.
Dans l’autre cas, il assumerait la paternité et il prendrait le petit sous son aile. Ce
serait un jeu d’enfants pour lui et ses avocats de détruire la vie de ma mère et de
démontrer qu’elle n’avait rien et qu’elle ne pouvait, par conséquent, pas
s’occuper d’un enfant. Qu’aurait-elle pu faire, maman ? Elle était une excellente
artisane, mais elle n’avait pas de brevet. Elle avait deux, trois amies. Angelo
avait le bras long et il aurait toujours trouvé un moyen pour la détruire. En plus,
le salaud avait expliqué à ma mère et à Anna que, si l’une d’elles parlait, il les
anéantirait toutes les deux. La seule échappatoire possible pour ma mère eut été
un mariage avec un homme assez puissant qui aurait pu défier Angelo di Lippi.
Avec les papas que j’ai eus, vous avez compris que, financièrement, ma mère
était toujours à la limite de la survie. Alors, elle a joué le jeu. Le pouvoir et le
fric avaient encore une fois gagné la partie, comme toujours. 
Vincent se tut et fixa Isabelle, qui avait croisé les mains et ne regardait nulle
part. Elle n’était même pas pâle, sa peau était transparente. Elle secoua la tête
plusieurs fois, et dit :
— Ce sont les trois cent cinquante mille euros des caisses clandestines qu’il
s’était apparemment fait piquer en Espagne lors de ce fameux cambriolage.
C’était exactement à ce moment-là. Je suis sûre qu’il s’est tapé le front contre un
lampadaire pour être plus crédible avant de rentrer pour se faire soigner par moi,
en plus. Ah, il est beau, le salaud ! Voilà à quoi les fameuses caisses lui
servaient, j’espère qu’il n’y a pas d’autres enfants qui vont apparaître pour
demander leur part. 
Silence prolongé.
Elle rangeait tous les mauvais sentiments dans un coin de sa mémoire. Elle
créait ainsi de la place pour les saloperies qu’elle allait encore entendre. Une
question au moins restait ouverte :
— Et comment cet accident est-il arrivé, c’était à une de nos fêtes
mémorables ? 
— Non, mais je peux seulement répéter ce que la Zia m’a raconté. Je pense
qu’elle m’a épargné certains détails. Elle accompagnait ma mère, qui n’était pas
bien, pour prendre des verres dans le bar d’un grand hôtel à Montpellier pour se
changer les idées. Angelo et deux de ses amis s’offraient la tournée des grands-
ducs ce soir-là, après une partie de chasse réussie. Ils sont entrés dans ce bar, par
hasard, et ils ont tous picolé abondamment. Les deux copains d’Angelo sont
partis ailleurs et Angelo est resté avec ma mère, dont il appréciait la compagnie.
Comme il se faisait tard et qu’ils n’étaient plus en état de conduire tous les trois,
Angelo a réservé auprès du barman trois chambres. La Zia n’était pas bienvenue
au bar, comme toujours, et elle est montée pour aller se coucher. Elle s’est
réveillée une heure plus tard et a entendu un vacarme énorme dans la chambre
d’à côté, celle de ma mère. Elle se disait que le bar avait fermé et qu’ils étaient
en train de vider le minibar. Elle se rendormit et, le matin quand elle s’apprêtait à
descendre pour aller prendre un café, elle évita de justesse la collision avec
Angelo qui sortait de la chambre de ma mère. Que voulez que je vous dise, c’est
tout ce que je sais. Angelo n’a pas nié l’accident six semaines plus tard quand il
a monté tout un cirque pour sortir indemne de ce gâchis.
Pas de détails, pas d’images précises et blessantes. Anna a dû en savoir plus,
sinon Angelo, le crétin qu’il était, aurait certainement nié les faits.
« Elle a bien fait de garder l’entière vérité pour elle », pensa Isabelle, « pour
nous, il n’est pas essentiel de savoir comment s’est déroulée la partie de jambes
en l’air. C’est arrivé, c’est grave et c’est tout. »
Vincent exprima quasiment la même pensée avec d’autres mots :
— Écoutez Isabelle, les circonstances de l’accident m’ont moins touché que
l’après, il a dû arriver quelque part, ce faux-pas qui s’est transformé en drame,
c’est un fait. Au bout de six mois, je me suis un peu habitué à la situation, mais
le soir où j’ai écouté Anna, j’étais dans le même monde surréel que vous
maintenant et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. 
Isabelle commençait à sentir de nouveau le sol en bois sous ses pieds. Cela
l’avait bouleversée sur le moment, mais elle n’allait pas devenir quelqu’un
d’autre, ni à cause de cette trahison ni à cause du comportement infâme et
irrespectueux de cet homme qui avait été son mari et qui s’était tout permis dans
son monde merdique.
— Écoutez Vincent, tout cela fait très mal, mais ça va aller. Si je l’avais appris
il y a vingt-huit ans, je ne sais pas comment j’aurais réagi. J’étais enceinte,
comment j’aurais pu le regarder en face, mon mari ? J’aurais été trop fragile
pour vivre ce cauchemar quotidiennement. Je ne serais pas restée avec lui, même
s’il avait été honnête. 
Elle se tut. Vincent attendait la suite, il sentait qu’elle n’avait pas fini son
raisonnement.
— Mais je n’arrive même pas à imaginer la scène concrètement, alors je ne
veux pas me lancer dans des spéculations. Je vais devoir gérer les élans
émotionnels qui vont revenir, digérer tous ces mensonges et retrouver mon
chemin. Ce n’est pas correct de partir et de laisser le déluge aux autres, mais
croyez-moi Vincent, ce n’est pas le premier drame dans ma vie et ce ne sera
peut-être pas le dernier. Vous voyez, je suis contente de retrouver un peu mes
esprits et je dois vous poser une dernière question qui reste en suspens pour moi.
Après, je veux bien finir avec ou sans vous ce quart de calvados, centenaire,
pour embaumer mon cœur qui a beaucoup pleuré aujourd’hui, et pour
anesthésier mon cerveau. Je voudrais dormir, cette nuit, contrairement à vous, il
y a six mois. 
Ils levèrent leur verre ensemble et Vincent imagina la question qui allait
tomber.
— Pourquoi n’avez-vous pas, il y a six mois ou, après la mort d’Anna, fait
valoir vos droits d’héritage ? Pourquoi ce théâtre avec moi, mes gamins, ma
petite-fille ? 
— Au début, je ne savais pas quoi faire. Cette nouvelle avait créé des
horizons inconnus pour moi. J’allais pouvoir aider Tom à Bristol, m’offrir toutes
les formations du monde, ne plus travailler, ne plus me battre dans la légion avec
de bons et de sales caractères, bref vous voyez le genre de portes qui s’ouvrent.
Toute cette richesse qui tombait du ciel ne faisait pas le poids face à mon
ressentiment. Je n’avais jamais connu mon père naturel, mais j’ai eu, pendant de
nombreuses années, un père qui était en plus un ami, mon meilleur ami et qui
était simple, correct et droit. Maintenant, après ce changement radical, j’avais en
moi les gènes méchants de ce crétin immonde qu’était mon géniteur, et je ne
voulais pas de ce père, j’aurais préféré ne jamais le connaître. Je n’avais pas
envie de raconter cette histoire et de devenir le fils de cet homme, vous
comprenez ? J’ai eu besoin de plusieurs semaines pour me convaincre que je ne
portais pas forcément tous ses gènes, car je suis aussi le fils de ma mère qui avait
un cœur grand comme le Capitole à Rome. Ensuite, je me suis familiarisé avec
l’idée que son fric pouvait aider d’autres personnes dans le besoin. J’ai réussi à
mettre les deux idées ensemble et j’ai décidé d’agir. Vous m’avez demandé
pourquoi je ne suis pas directement passé par la justice pour faire valoir mes
droits. Je préférais épargner la honte à toutes les personnes impliquées. Je vous
ai tous observés, vous, Massimo, Gianni, Lucas dans ses fêtes, le brouhaha à
l’épicerie, Pierre et Agnès, la petite Laura. Vous êtes une famille remarquable,
vous êtes très éduqués, vous exercez des métiers de valeur et vous investissez
votre temps et votre argent dans des œuvres sociales. Qui suis-je, moi, Vincent
Hayek pour fouiner dans cette famille, la briser, financièrement et
émotionnellement ? Pourquoi mettre toute cette misère sur la table et perturber
mes demi-frères qui n’ont pas besoin de moi ? Avec, en plus, Tom sur le dos ? Je
viens d’un autre monde où règnent d’autres valeurs. Vos fils ont fréquenté
l’université, moi, j’ai fait la guerre. Ils ont de beaux diplômes, j’ai un petit
brevet. Je n’en suis pas moins fier, ce n’est pas la question. Je crois qu’avec les
moyens que nous avions, nous nous sommes bien débrouillés, maman, moi, et
Tom plus tard ! 
Il prit une gorgée avant de continuer. Isabelle en fit de même, elle était très
attentive.
— Un des buts recherchés était de reprendre une partie de ce que mon père
m’avait volé et rien de plus. Un autre était de faire mieux que lui avec une partie
de son argent. Au lieu de vouloir le beurre et l’argent du beurre, je voulais
investir pour changer le destin d’hommes et de femmes qui n’avaient pas la
chance d’être nés riches comme Angelo. C’est pour toutes ces raisons que j’ai
choisi la formule de l’enlèvement, pour éviter le scandale pour votre famille, la
honte pour vous et tous les parents de sang d’Angelo et pour reprendre une partie
de mon héritage légitime qui servira à réaliser des projets qui me tiennent à
cœur. Le seul point qui me dérangeait était que la vérité serait ainsi étouffée,
mais il fallait faire un choix. Voilà, vous comprenez ma motivation ou je
continue ? 
Ils reprirent une gorgée tous les deux, ils buvaient en tandem maintenant.
— Vincent, je pense que j’ai compris. Je vais te tutoyer maintenant, tu es le
frère de mes enfants, je pense en avoir le droit. J’aimerais juste te donner mon
opinion, ensuite on arrête la discussion et on finit cette bouteille.
D’abord, tout cela n’est pas ta faute non plus. On n’est pas responsable des
conneries de ses parents, de ses frères et sœurs et de ses enfants. La vérité, et tu
l’as dit, devrait voir le jour. Ce n’est pas honnête de garder ce secret. Et tu sais,
Vincent, mes garçons aimeraient peut-être avoir un nouveau frère, surtout aussi
différent d’eux. Et toi, tu ne veux pas les connaître, Massimo, Gianni et la petite
peste de Lucas ? Nous avons tous été trahis, pourquoi ne pas parcourir ensemble
ce marathon ? Réfléchis tranquillement, chez moi, tu es le bienvenu, je le dis
maintenant, dixit Isabelle ! 
— Oui, j’ai déjà pensé que ce serait sympa de retrouver une famille où on a la
place qu’on mérite, comme chez ma chère mère. Mais j’ai Tom encore, la seule
famille qui me reste depuis que maman est partie. Quand j’ai pris la décision de
vous enlever, je n’étais pas prêt en tout cas. Je ne sais pas, faut voir. 
Isabelle lui montra, pour le faire taire, sa main ouverte.
— Finie la comédie, mon petit Vincent, levons notre verre à nous qui sommes
vivants ! 
— Et à maman, ajouta Vincent.
Cette fois-ci, les verres étincelèrent dans la lumière indirecte et un « bling »
cristallin résonna.

53

Isabelle et Vincent n’éprouvaient plus le besoin de parler. Ils sirotaient le


calva ancien et se regardèrent, songeurs. Isabelle ne savait pas à quoi pensait
Vincent, mais elle se consolait à l’idée que son beau-fils, de par son
comportement, avait hérité de bons gènes, d’un côté ou de l’autre, elle ne le
savait pas.
Sa dernière pensée, concernant Angelo, ce soir-là, fut la bonne relation qu’il
entretenait avec le Vatican. Le curé de l’église voisine n’aurait pas assez de
pouvoir pour donner l’absolution à un pécheur tel que lui. Pour le laver de son
crime, il fallait au moins traiter avec des serviteurs de luxe, noblesse de l’église
et noblesse mondaine obligent. Isabelle n’avait jamais compris pourquoi le Bon
Dieu, ou quelqu’un d’autre, tolérait ces tractations.
Vincent étira ses bras, très haut, au-dessus de sa tête, et proposa à Isabelle de
sortir :
— Est-ce que vous n’avez pas envie de prendre les deux derniers centimètres
dehors ? J’ai envie de fumer. Prenez ma veste, elle est étanche. Je vous dirai
sinon quand vous aurez froid. Une bonne bouffée d’air frais double les effets de
ce bon compagnon de calva et vous aurez une nuit paisible, je pense. 
Isabelle ne voyait aucune objection à passer une nuit de sommeil profond, elle
se leva, prit la veste et suivit Vincent dehors.
Ils venaient juste de lever la tête pour regarder le ciel quand la jeunesse
apparut et s’infiltra dans le spectacle. Kevin sauta à l’intérieur et revint avec un
verre pour prendre au moins une dernière goutte de la boisson exquise de son
arrière-grand-père. Isabelle, qui sentait déjà l’effet apaisant de l’air frais et de
l’alcool, partagea son verre avec Justine.
Après quelques minutes, ils rentrèrent parce que le froid commençait à
mordre.
Isabelle dut vraiment se concentrer pour monter les escaliers, et Vincent se
positionna en bas, au cas où. Elle réussit la montée vertigineuse et fut contente
de se retrouver seule en haut pour rejoindre sa chambre, non sans toucher deux
ou trois fois les murs à gauche et à droite.
Assise sur le lit, elle enleva ses mocassins, releva ses jambes et n’essaya
même pas de réfléchir. Elle tomba sur le côté, attrapa un bout de couverture et
partit dans une nuit paisible. Comme son corps affaibli n’avait plus la force de
produire des rêves, elle dormit d’un trait jusqu’au chant matinal des oiseaux.

54

La journée était merveilleuse, le soleil tourna de l’orange au jaune et le chœur


chantait tellement fort qu’Isabelle pensa que du renfort l’avait rejoint et qu’ils
voulaient tous lui offrir un concert magistral pour son réveil.
Grâce à la bonne qualité du calvados, Isabelle n’avait pas mal à l’estomac.
L’alcool avait laissé des séquelles au niveau du cerveau, mais une poudre
blanche dans sa trousse allait régler ce problème. Comme médecin, elle avait ses
petites potions magiques.
Elle pouvait regarder l’heure sur son portable. Il était neuf heures et demie.
« Quel luxe » ! pensa-t-elle.
Ils avaient convenu d’activer le smartphone et le GPS de la voiture seulement
à l’arrivée à l’autoroute au cas où le capitaine Jouvier jouerait au détective.
Isabelle prendrait Justine avec elle et Vincent et Kevin les devanceraient avec la
Jeep.
« Finies les vacances », constata-t-elle.
Impossible de réfléchir avant son café matinal. Elle aurait le temps, en
descendant vers Nîmes, de préparer sa stratégie pour son arrivée.
Le concert s’arrêta soudainement à cause de deux chats qui avaient un
problème de territoire à régler. Isabelle décida de défier une dernière fois Radio
Nostalgie pour l’accompagner le temps de prendre sa douche et de finir son
bagage.
Le DJ de la chaîne avait mis au programme « Besame Mucho », « That’s
amore », « Gigi l’amoroso », « L’accordéoniste » et « La chanteuse a vingt ans ».
« I did it my way » ne trouva pas l’approbation d’Isabelle et elle éteignit
définitivement le transistor.
Son bagage était ficelé en cinq minutes et elle s’apprêtait à descendre quand
Kevin appela d’en bas :
— Bonjour Isabelle, je vais prendre votre bagage, ne vous faites pas mal pour
votre dernière descente. 
Elle arriva en bas sans trop de problèmes, bien que la tête un peu chargée par
les dernières traces de calvados. L’effet de sa potion n’allait pas se faire attendre,
elle avait envie d’un bon croissant de chez Annie et d’un café italien.
Vincent avait rapporté les gâteaux et ils avaient déjà fini leur petit déjeuner.
Isabelle s’offrit le luxe de sortir sur la terrasse pour déguster une grande tasse de
café et deux croissants.
Kevin avait garé la BM devant la cabane et rendit la clé à Isabelle.
Elle n’avait plus reçu de message, tout semblait calme.
Avant de prendre place dans sa limousine, Isabelle se retourna et prit une
photo virtuelle de la demeure d’un autre temps qui l’avait hébergée pendant
plusieurs jours. Elle y avait passé des bons moments, mais y avait aussi ressenti
l’angoisse, la tristesse, le dégoût et l’humiliation. La maisonnette avait servi de
pied-à-terre, elle sentait bon le bois et le rhum et elle était charmante. Isabelle
aimait bien cette cabane.
Le trajet jusqu’à l’autoroute fut calme, pas de contrôle, pas de Jouvier avec
ses jumelles derrière un mur de maison.
Justine était de bonne humeur, mais elle respectait le silence d’Isabelle qui
suivait tranquillement la Jeep et observait du coin de l’œil sa petite protégée sans
perdre de vue la route et la voiture de Vincent.
Cette fraîcheur, l’enthousiasme et la bonne humeur qui émanaient de Justine
depuis deux jours impressionnaient Isabelle et correspondaient exactement à
l’image qu’elle s’était faite de Lara. Allait-elle pouvoir offrir à Justine tout
l’amour qu’elle rêvait de donner à Lara ? Un coup de frein inattendu les
bouscula et Isabelle retrouva Justine à sa droite. Ses pensées ne s’étaient pas
encore évaporées et elle se dit :
« De toute façon, si je vais monter une association avec Justine et Kevin un
jour et si je les accompagne, au moins au début, pour les guider et leur apprendre
le job, ce sera presque comme une adoption informelle. Ils feront partie de la
famille, comme Pierre et Agnès. » 
Justine avait compris l’absence d’Isabelle.
— Ne me regarde pas comme si j’étais un fantôme, Justine, je me suis juste
égarée dans un songe. Ne pense pas que je n’avais pas envie de parler avec toi
pendant le trajet, mais parfois il faut suivre ses idées. Nous allons bientôt arriver
à l’autoroute et nous allons nous séparer. J’ai une journée difficile devant moi.
Kevin et toi, vous avez bien compris ma proposition, tu vas noter le numéro de
mon portable principal et vous allez réfléchir tranquillement à comment vous
voulez vous organiser. J’en ferai de même. Vous m’appelez, mais pas dans la
semaine parce que là j’ai une démarche délicate à gérer avec mes fils et je ne
veux pas tout mélanger. Ces décisions prennent du temps, ne vous stressez pas.
Questions ? 
Elle imitait Vincent.
— Non, pas de questions, nous avons bien compris la situation. Nous vous
sommes reconnaissants. Vous êtes vraiment une femme exceptionnelle. 
— On se calme. Travaille pour moi un jour et tu verras comment je peux être
difficile et chiante. Je crois qu’on arrive, trois km jusqu’à l’autoroute, ils vont se
garer, je suppose. 
Elle avait bien vu. Trois cents mètres plus loin, Vincent se gara à droite sur le
parking d’un supermarché. Tout alla très vite. Justine nota le numéro et Kevin
remit en marche, en deux minutes, le GPS de la BM. Kevin et Justine
remercièrent tous les deux Isabelle pour sa gentillesse et disparurent dans la
voiture de Vincent. Isabelle et Vincent n’avaient pas parlé depuis la veille. Ils
n’avaient pas considéré tous les aspects de leur destin commun. Est-ce qu’ils
allaient traiter ces sujets plus tard ou non ? Si Vincent s’occupait maintenant
pendant un mois à soutenir Kevin et Justine et s’il mettait Tom à l’abri, il
pourrait de nouveau rejoindre la légion. Il avait beaucoup de portes ouvertes.
Isabelle n’aimait pas les adieux. Ce garçon l’avait impressionnée avec sa
façon d’agir et sa maturité et elle le respectait beaucoup. Elle décida de lui offrir
encore une fois l’hospitalité de la famille di Lippi-Garcia :
— Je te l’ai dit, Vincent et le redis. Notre porte est ouverte pour toi, quand tu
voudras. Prends bien soin de toi. 
— Laissez-moi un peu de temps, Isabelle. Je ne dis pas catégoriquement non. 
Il la serra contre lui, très légèrement. Elle ne se débattit pas.
— Tant mieux, Vincent, et maintenant je pars, au revoir j’espère. 
Elle le poussa gentiment, rejoignit sa voiture et démarra.

55

Isabelle avait passé presque six jours en leur compagnie, comme en famille,
avec des hauts et des bas.
Elle se sentait seule maintenant, énormément seule.
Elle mit le code du smart. Elle avait reçu cent vingt messages.
Il lui restait deux heures de route pour arriver à Nîmes. Elle pourrait rajouter
une heure si elle mangeait en chemin. Si elle n’était pas prête en approchant
Nîmes, elle pourrait faire un tour du côté du Gardon. Il y avait un endroit qu’elle
aimait beaucoup à côté de Collias où elle s’était déjà retirée pour se replier et
s’assembler.
Elle décida d’éteindre ses portables pour ne pas être dérangée et pour ne pas
avoir un des garçons en ligne. Elle devait profiter de chaque minute pour se
préparer parce qu’elle les connaissait bien, ses fistons. Ils l’attendraient tous les
trois et poseraient des tas de questions.
Pour être moins seule, elle chercha les ondes de Radio Nostalgie. Elle avait
toujours écouté la radio quand elle étudiait et la musique ne l’avait jamais
empêchée de se concentrer sur les sujets traités au lycée et à la fac.
La chaîne avait au programme des musiques de film des années soixante. Elle
allait s’offrir quelques séances de musique et baisserait le ton après pour
s’adonner à ses réflexions.
Plusieurs titres de « My fair Lady » passaient d’abord. Elle adorait cette
comédie musicale qu’elle avait vue au cinéma deux fois. Ensuite, ils diffusaient
quelques chansons du musical « Hair » qui avait fait son procès à la bourgeoisie
vieux jeu. Isabelle se rappelait bien la scène où ils dansaient sur la table. « Born
to be wild » et un autre titre du Road Movie « Easy Rider » convenaient
parfaitement pour la suite.
L’ironie du sort n’épargna pas Isabelle quand les grandes distances du Far
West furent projetées inopinément à l’est de l’Europe, dans les plaines de Russie.
Le titre principal « Lara’s theme » du film « Dr. Jivago » de David Lean la
catapulta pour un instant dans un autre monde qu’elle adorait explorer, mais le
moment était mal choisi pour s’évader. Elle baissa le son et la musique sembla
aussi lointaine que les grands espaces dans lesquels elle était née.
« Finies les musiques de film », se dit-elle, « s’ils enchaînent avec les années
soixante-dix, je me taperai « Love Story » et « Le parrain », je n’en ai vraiment
pas envie ».
Elle devait prendre une décision parce que le temps avançait. L’enseigne à
droite signalait la sortie pour Montélimar-sud. Comme elle avait des problèmes
de concentration, elle recourut à une astuce et se projeta dans son salon, en face
de ses enfants, avides d’apprendre où elle et l’argent de la famille étaient partis.
Elle n’allait pas leur mentir au sujet de Vincent, avec ou sans l’accord de
celui-ci.
La constellation future de la famille di Lippi-Garcia dépendrait de la décision
de Vincent. S’il faisait ses adieux avec, seulement, une fraction de son héritage,
ce serait son choix et il faudrait le respecter. Ce n’était pas l’option préférée
d’Isabelle et elle essaierait certainement de l’influencer pour qu’il change d’avis.
Elle était consciente que la nouvelle situation ne serait pas facile non plus pour
ses fils, mais elle ferait de son mieux pour qu’ils ne s’opposent pas à accepter
Vincent comme leur frère.
Isabelle décida de ne pas leur dire l’entière vérité tout de suite. Elle leur dirait,
sans mentir, que l’escapade amoureuse faisait partie du chantage, que dès le
début une menace réelle planait sur l’enlèvement et qu’elle leur raconterait tous
les détails, quelques jours plus tard, après avoir eu des renseignements
supplémentaires. Elle savait qu’ils lui feraient confiance.
Cette stratégie lui permettrait de rencontrer Vincent et de discuter avec lui de
la suite des événements.
Au moment où elle conclut, elle avait déjà bifurqué à droite direction
Espagne. Elle serait rentrée dans une demi-heure.
À l’entrée de Nîmes, le trafic devint plus dense et elle prit les petits chemins
pour retrouver sa maison.

56

Dans son garage, elle respira profondément plusieurs fois avant de monter
pour regagner le salon.
Ils n’étaient que deux. Massimo avait dû rester à Grenoble à cause de
plusieurs urgences dans son cabinet de dentiste.
Gianni se leva de la grande table quand elle entra au salon. Lucas traînait dans
un fauteuil et ne bougea pas. La petite peste, comme Isabelle l’appelait souvent,
faisait honneur à son nom.
Elle serra Gianni contre elle, l’embrassa affectueusement et fixa Lucas,
attendant une réaction.
— Oui, mman, j’me lève. 
Il décida de se lever, non sans peine, et vint saluer sa mère.
Gianni suivit la scène avec amusement. Il était toujours de bonne humeur et
aimait lancer des piques :
— Alors junior, toujours pas sorti de la puberté ? Il serait temps que tu t’y
mettes !
La petite peste fit un geste de la main que personne ne comprit et se laissa
retomber dans le fauteuil.
Gianni se tourna vers Isabelle qui attendait, amusée elle aussi, sa question de
fin stratège.
Il réfléchit quelle dose d’ironie il allait mettre sur sa langue et il attaqua :
— Alors maman, d’abord, est-ce que tu vas bien ? 
Il avait choisi la convivialité pour lui arracher les mots.
Elle joua le jeu.
— Merveilleusement bien quand je vous vois tous les deux. 
Elle s’étonna elle-même du superlatif qui lui était naturellement venu quand
la deuxième question la défia :
— Je suis content de l’entendre. Raconte-nous ton escapade et les transactions
louches que tu as manigancées. Est-ce qu’il y a une relation entre ta fugue et les
trois millions ? 
C’était Gianni, son deuxième fils, direct, concis et précis dans ses propos,
Gianni life.
— Je vais vous raconter, les enfants. J’appellerai votre frère ce soir pour le
tenir au courant. Je n’ai pas mangé à midi, tu peux nous commander un plat chez
l’Italien, Lucas, celui qui fait l’aller-retour deux fois par jour quand je ne suis
pas là. Ce n’est pas trop demandé ? Je prends une Margherita avec anchois. 
Quand il s’agissait de manger, Lucas s’appliquait. Gianni choisit une Diavola
et le junior appela pour passer la commande.
Lucas jubila, après son effort :
— Dans vingt minutes, le shop est à côté. 
— Bien, je vais me rafraîchir, dressez la table en attendant s’il vous plaît, et
après on parle. 
Quand elle réapparut, la table était dressée, pas comme chez Kevin, mais
Gianni s’était appliqué pour bien poser les assiettes, les verres et les serviettes en
tissu. Lucas s’était installé devant la porte pour ne pas rater le pizzaiolo.
— Fallait quand même que je l’attende, qu’on mange chaud, non ? 
Il avait toujours des excuses, le Piccolino, pour ne pas participer aux tâches
quotidiennes.
— Toi, Pinocchio, tu m’as menti au sujet de la fac, tu as dit il y a quelques
semaines que tout baignait, alors ne me pompe pas les godasses ! Nous deux,
nous allons discuter sérieusement ce soir, ou demain. 
—  Pas c’soir, mman ! Il y a une fête, à la fac à Vauban, je dois y aller. Peut-
être, je pourrais avoir des renseignements pour la rentrée. Je crois que je vais
m’inscrire en psychologie. 
— Parle correctement, Lucas, et cherche-toi une fac où tu veux, mais pas ici,
à Nîmes. Je n’ai pas envie de te voir sortir dans des boums cinq fois par semaine,
oublie ce rêve. Et tu veux me pourrir la vie pendant cinq ans, ou six, ou sept ?
Nous en reparlerons, basta. 
— Oh, toi, avec tes boums et tes godasses, maman, rigola Lucas en souriant
gentiment, je ne comprends rien du tout.
Gianni sourit et servit les pizzas.
—  Alors, maman, je suis curieux. Tu nous racontes ? 
— Voilà. J’ai été enlevée et notre famille était menacée si je ne respectais pas
les consignes. J’ai été bien traitée, il n’y a rien à dire. Après, l’histoire est
devenue compliquée. Maintenant, je vous demande de me faire confiance.
J’attends encore quelques nouvelles dont j’ai besoin avant de mettre tous les
détails sur la table. Mercredi soir, je veux vous voir, tous les trois, disons à vingt
heures. Je cuisinerai un bon petit plat que vous aimez. Nous aurons à parler. Il
n’est pas impossible que je vous présente quelqu’un. Je verrai cela. Ne me posez
pas de questions maintenant, je n’ai pas les réponses. Il s’agit d’une histoire de
famille, une histoire personnelle, qui nous concerne tous. 
Ses deux fils savaient qu’elle devait avoir ses raisons pour reporter la
discussion à mercredi et qu’elle n’allait pas revenir sur le sujet avant le rendez-
vous fixé.
La perte des trois millions leur posait cependant un sérieux problème et les
mettait en colère.
—  Vous voyez, clôtura Isabelle, je ne me suis pas trop amusée ces derniers
jours. 
Gianni changea de sujet :
— Tu informes Massimo, alors je peux y aller ? J’ai à faire. Ne me regarde
pas de travers, s’il y a quelque chose d’intéressant à raconter, tu seras la première
à le savoir. 
— Vas-y, répondit Isabelle, souriante, je connais cette musique. Mais, dis-moi
avant de partir, tu es allé à l’épicerie ? 
— Ah oui, j’oubliais, avec toute cette agitation, oui, j’y suis allé, deux fois, et
je crois que Pierre ne va pas bien. Il a demandé à te voir, assez rapidement, si
possible. 
— Merci, je passerai demain chez eux. 
Gianni partit et Lucas alla dans sa chambre pour se reposer.
Isabelle rangea la table et monta pour défaire ses bagages et s’allonger pour
une sieste.

57

Quand Isabelle ouvrit les yeux, elle était chamboulée. Elle s’attendait à voir
au-dessus d’elle un plafond en bois et deux petites fenêtres à sa gauche.
Elle sourit et descendit pour boire un café et appeler son fils aîné.
Massimo était fatigué. Après l’aller-retour de la veille et une rude journée de
travail, il avait du mal à suivre Isabelle, qui parlait assez vite. Le téléphone n’est
pas le moyen idéal pour ce genre de conversation. Ils y arrivèrent, avec un peu
de bonne volonté, et Massimo confirma sa présence pour la réunion de famille
de mercredi.
Isabelle avait à peine raccroché quand la sonnerie du téléphone fixe retentit.
Très peu de gens utilisaient ce numéro.
— Bonsoir, Isabelle, c’est Pierre. Tu es de retour ? Ton voyage s’est bien
passé ?
Gianni la protégeait toujours. Elle pouvait lui faire confiance. Il avait dit
qu’elle était en voyage.
— Bonjour Pierre, ravi de t’entendre. Oui, ça va bien, merci. Et chez toi et
Agnès ? 
— Agnès va bien, merci. Pour moi, c’est compliqué. Le résultat des dernières
analyses n’est pas concluant, les médecins discutent entre eux, mais n’arrivent
pas à établir un diagnostic. Moi, si je suis assis, ou allongé, je ne souffre pas.
Pour l’épicerie, tu dois prévoir la suite, je ne sais pas combien de temps je peux
encore travailler, trois, six mois peut-être, en y allant doucement. Je me fie à mes
sentiments, je sens mon corps et je constate qu’il s’affaiblit, un peu plus, tous les
jours. 
— Je suis désolée, Pierre. Je vais parler avec d’autres confrères demain. Je
passerai après à l’épicerie. Si tu ne te sens pas en forme, reste quelques jours à la
maison, je n’ai pas prévu une absence prolongée, je suis disponible pour vous
donner un coup de main.
— Bon, ben, alors à demain, bonne nuit. 
— Bonne nuit, Pierre, et un bonjour à Agnès, à demain. 
Il n’était pas dans son assiette, Pierre. Il ne se plaignait pas, mais Isabelle
sentait l’immense effort qu’il faisait pour assumer son rôle. Elle allait s’adresser
le lendemain à un collègue spécialisé en homéopathie afin qu’il reçoive Pierre
dans son cabinet pour une consultation. Peut-être une médecine alternative serait
plus performante, ça vaudrait le coup d’essayer.
La soirée était avancée, mais Isabelle n’avait pas faim. La Pizza Margherita
avait été copieuse et elle allait tenir, sans manger, jusqu’au matin. Un baba au
rhum ou un amuse-bouche auraient été parfaits, mais le frigo était vide parce que
Lucas avait, comme toujours, oublié de faire des courses.
Elle l’entendit descendre pour partir à sa fête. Il lui offrit un grand sourire et
disparut.

58

Isabelle aimait bien rester seule en fin de soirée. Elle avait décidé de ne pas
succomber à son chagrin parce qu’Angelo ne valait pas une larme. C’était un de
ses principes. Les gens qu’elle ne respectait pas ou, dans son cas, qu’elle ne
respectait plus n’avaient pas assez de poids pour lui faire mal. Il avait tout
bousculé autour d’Isabelle et, émotionnellement, elle l’avait classé comme un
non event.
Elle voulait suivre la piste des irrégularités qu’elle avait relevées, mais qu’elle
avait ignorées.
Isabelle avait enfermé, sous clé, quelques vieilles bouteilles à l’insu de Lucas,
très friand de ces douceurs-là. Les ancêtres Garcia avaient dégusté les bonnes
gouttes eux-mêmes, mais il restait, parmi d’autres breuvages nobles, un cognac
trentenaire qu’elle décida de se servir, dans un verre adéquat. Un centimètre ou
deux pour accompagner son introspection.
Pourquoi avait-elle été si naïve ?
Sans le soutien de ses fées, elle cherchait dans sa courte mémoire les
anomalies qu’elle y avait garées. Elle retrouva facilement plusieurs indices et les
analysa un par un :
« Il savait tout sur moi et ma famille, c’était louche, j’aurais dû chercher plus
loin. Je suis sûre qu’il savait que je me fais appeler par mon nom de jeune fille
Garcia et il m’a cependant dit, Madame di Lippi. Il était exclusivement
concentré sur le clan di Lippi. Ses mains extrêmement soignées ne
correspondaient pas à son statut de bandit. Ah oui, ce regard bienveillant, je
l’avais repéré. Il me rappelait une personne que je n’arrivais pas à cerner, le
pauvre Paolo, mon gendre, qui malheureusement n’est plus, un pur-sang
di Lippi, mais le seul avec ces yeux pleins de bonté. » 
Après une courte réflexion, elle poursuivit :
« Cette facilité de changer d’humeur était très répandue chez les di Lippi et
aurait pu me mettre sur une piste. Et quand il m’a regardée, de haut en bas, dans
mon salon, son regard, qui n’était ni ambigu ni méchant, m’avait frappée.
J’aurais dû être alertée. Et les artistes di Lippi ! Vincent a la même facilité de
jouer des rôles, comme son père. Quand il donnait ses instructions, c’était
théâtral et, à la banque il a tellement bien improvisé le chauffeur soumis et
humble. »
Elle respira profondément plusieurs fois, leva son verre, et enchaîna :
« L’indice le plus frappant, qui m’est passé devant le nez deux fois, c’est
quand Vincent a insisté sur la provenance de la rançon. Il ne voulait pas toucher
la famille Garcia, c’est le clan di Lippi qui était visé. »
Elle dénicha encore deux indices récents, qui étaient apparus la veille. Elle
n’avait pas cherché d’explication quand Vincent lui avait dit qu’il n’avait pas pu
choisir le terrain de l’enlèvement. Elle n’avait pas interprété non plus, et pourtant
elle s’était posé la question, comment Vincent avait su qu’elle allait avoir froid.
C’était un don qu’il partageait avec Angelo. »
Isabelle s’interrompit. Elle voulait bien choisir ses mots pour exprimer son
dernier argument, mais ses cordes vocales flottèrent quand elle dit à voix haute :
« Un indice phare était bien sûr son petit plus, que je n’arrivais pas à saisir
parce que je ne cherchais pas du tout dans cette direction. »
Le bilan des indices était fait. Isabelle savait que cet exercice de gymnastique
intellectuelle ne l’avançait pas vraiment, mais elle avait trouvé intéressant
d’assembler ainsi ses idées.
Isabelle était fatiguée. Son junior chéri allait rentrer tard comme toujours, et
comme elle n’avait pas envie qu’il la réveille, au risque de la confronter à de
mauvaises pensées, elle prit quelques gorgées de trop du bon cognac et elle
monta se coucher.
Elle s’endormit tout de suite après s’être fait la réflexion qu’elle se permettait
de picoler tous les jours maintenant et elle se réveilla, samedi matin, avec un
léger mal de tête, mais dans le calme. Les oiseaux brillaient par leur absence. Ils
chantaient probablement dans les Jardins de la Fontaine.

59

Isabelle trouva un yaourt non périmé et le mélangea avec un Muesli bio et une
cuillère de miel du terroir. Il faudrait de toute façon se guérir des croissants de
chez Annie si elle ne voulait pas perdre la belle ligne de sa silhouette élancée.
La journée était chargée.
Elle fit un détour à la clinique, mais, comme il était samedi matin, son
collègue homéopathe était absent et elle dut remettre cette conversation à plus
tard.
Comme elle ne trouvait pas tous les produits à l’épicerie et parce que son petit
Lucas mangeait pour deux, elle alla faire d’abord des courses au supermarché et
les rapporta à la maison avant de partir voir Agnès et Pierre.
L’épicerie était très sollicitée en début de weekend. Deux jeunes garçons
aidaient à remplir et ranger les étalages et Pierre et Agnès s’affairaient derrière le
comptoir qui abritait les fromages et les charcuteries.
Isabelle décida de rester jusqu’à la fermeture pour avoir un œil sur Pierre. Elle
savait qu’il allait tout faire pour cacher ses problèmes de respiration. Pierre
n’avait jamais été malade depuis l’ouverture. Il était un battant, un dur comme
on disait dans le coin.
Elle les remplaça, alternativement, derrière le comptoir, ce qui leur permit de
trouver un moment de répit dans la pièce à côté, celle qui pourrait
éventuellement devenir un mini salon de coiffure ou servir à une autre activité.
Agnès était pleine d’énergie, comme d’habitude. Elle avait toujours un mot
gentil pour les clients.
Pierre s’efforça de paraître serein comme toujours, le sourire aux lèvres, mais
Isabelle n’était pas dupe. Elle le connaissait bien et elle savait qu’il ne voulait
afficher aucune faiblesse pour ne pas lui faire de la peine. Pierre avait dit au
téléphone la veille ce qu’il avait à dire et le sujet était clos. Son sourire était
moins rayonnant et, quand il partit chercher dans les stocks un article manquant,
il fut absent longtemps. Quand il rejoignit sa place derrière le zinc, comme il
aimait appeler le comptoir, il grommela des excuses… les produits n’étaient pas
bien rangés… il avait dû chercher avant de les trouver.
Isabelle respecta son silence, mais elle attendit jusqu’à dix-huit heures pour
s’assurer qu’ils fermeraient à l’heure affichée. Si elle n’avait pas été sur les
lieux, ses deux amis auraient servi les clients tardifs jusqu’à dix-neuf heures ou
même plus tard. La fermeture en temps et en heure assurait à Agnès et à Pierre
une vraie plage d’un repos mérité avant le lendemain matin, dimanche, journée
durant laquelle l’épicerie était aussi ouverte jusqu’à treize heures.
Avant de partir, elle acheta les fruits et légumes frais de la région ainsi qu’un
beau rond de chèvre avancé, presque brun, un de ceux qu’ils appelaient entre eux
les sauvages.
La fermeture était effective à dix-huit heures quinze et Isabelle rentra à la
maison.
Elle avait l’intention de retrouver Lucas pour discuter enfin avec lui, mais il
avait déjà fugué pour la soirée après avoir laissé un papier sur le bord de la
plaque en marbre, à côté de son verre sale. Le message était court et explicite :
« Bonjour maman, j’ai dû partir, on parlera demain ! »
Isabelle ne voulait pas se fâcher. Elle rangea le verre et les achats à leur place.
Après sa longue journée, elle n’avait pas envie de préparer un plat seulement
pour elle, même si elle avait gardé l’habitude de cuisiner quand Lucas était parti
à l’université à l’étranger. Elle appela un excellent take out indien pour se faire
livrer un de ses menus préférés, un tandoori chicken aux épices légères
exotiques.
En attendant son dîner, elle suivit les nouvelles de vingt heures. Elle était
étonnée que le monde n’ait pas changé pendant son absence prolongée. Les
gilets jaunes étaient à l’affiche, mais elle avait l’impression que les images
diffusées étaient le copier-coller des semaines précédentes. Sinon, les quelques
décideurs étaient toujours les mêmes riches et puissants et les nombreux pauvres
courbaient le dos pour que le monde ne change surtout pas.
Le livreur arriva à vingt heures quarante-cinq et elle s’offrit, pour
accompagner son repas délicieux, un verre de rouge léger pour ne pas être
assommée déjà en début de soirée.
Elle débarrassa son assiette et s’installa sur le canapé, à l’endroit où elle avait
imaginé, une semaine auparavant, couchée à ses pieds, sa chienne Nora.
Isabelle décida rendre hommage à Nora plus tard. Impatiente de nature, elle
voulait prendre une décision concernant les jours à venir, dès ce soir.
Elle rangea son rouge léger dans l’armoire à vins et sortit le cognac sans être
sûre qu’elle allait en prendre.
La situation était relativement simple, mais les conséquences qui en
résulteraient pourraient être très lourdes.
Elle résuma :
« Mercredi, je leur dirai la vérité. Je dois parler à Vincent pour connaître ses
intentions. »
Sur le coup, elle se rendit compte qu’elle n’avait aucun numéro pour joindre
Vincent, Justine ou Kevin.
« Bon, je vais les retrouver. Vincent avait dit, au sujet d’une rencontre avec
ses frères, qu’il faudrait voir et qu’il ne serait pas catégoriquement contre. Je
pense que j’ai quand même une petite chance de le convaincre. »
Elle se décida à verser un centimètre dans son verre à cognac et se tourna vers
l’autre problème.
« Pierre est malade. Il ne tiendra pas longtemps si les médecins ne trouvent
pas rapidement une solution. D’un autre côté, il a plus que mérité sa retraite
définitive et pareil pour Agnès. Alors, Justine et Kevin, tout de suite ? Ils ont
clairement défini leur préférence, travailler et étudier en même temps. Mais est-
ce qu’ils sont vraiment fiables ? Ce sont d’anciens consommateurs de cocaïne,
ils sont tous les deux des éléments à risque, comment vont-ils gérer l’argent
gagné ?
Mais ils devraient être motivés à cent pour cent. Nous pourrions alors occuper
Pierre à temps partiel, il pourrait ainsi s’occuper de sa santé et donner un coup de
main, avec Agnès, pour les mettre dans le bain. »
Elle prit une bonne gorgée et creusa le fond du canapé.
« J’ai un coup de pompe maintenant, peut-être le cognac, qu’importe »,
constata-t-elle, « je vais dormir là-dessus et je reprendrai mes réflexions
demain. »
Le deuxième centimètre de cognac absorba le peu d’énergie qu’il lui restait et
elle s’endormit facilement, sereine et satisfaite de ses initiatives.

60

Quand elle se réveilla, Isabelle se sentit en pleine forme, s’étant couchée assez
tôt. Elle descendit et prit son petit déjeuner nîmois, comme la veille.
« Fini, ma petite Isa, on passe à l’acte. Le junior va se débrouiller sans moi. Je
m’offre un aller-retour Nîmes-Cabane et on verra ce que ça donnera. Mais ce
n’est pas gagné d’avance ! »
Elle trouva le numéro de « Chez Annie » et une dame très aimable lui
confirma que les trois compagnons étaient bien présents au village. Ils avaient
passé plusieurs commandes pour les prochains jours.
Isabelle pensa aux babas et monta afin de se préparer pour son expédition
improvisée. Elle laissa un papier à Lucas pour l’informer qu’elle était absente
jusqu’au soir et ferma ses portables pour ne pas être dérangée. Confiante, elle
démarra sa BM. Isabelle était une femme forte et en était consciente. Elle allait
mener cette opération à bien, sans l’aide du Bon Dieu ou de quelqu’un d’autre.
Quand elle sortit du garage, elle emmenait avec elle des sentiments profonds
qui, elle le savait, ne la trahiraient pas. Elle continua vers la « Ville Active » et
s’engagea sur l’autoroute pour Lyon. Elle était motivée et les mots qu’elle
prononça étaient pesés, clairs et précis :
« Tu as pris la bonne résolution, Isabelle. Il est temps de mettre les jeunes au
travail et de réunir la famille. »

FIN



Vous avez aimé ce livre ?
Flashez ce code, donnez votre avis
et partagez-le sur www.babelio.com

contact@nombre7.fr - 04 66 05 87 18

Imprimé en France — Octobre 2020


Dépôt légal second semestre 2020

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce
soit, sans le consentement de l’éditeur est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les
articles 425 et suivants du Code pénal.