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GENRE, SEXUALITÉ ET HÉTÉROSEXUALITÉ : LA COMPLEXITÉ (ET LES

LIMITES) DE L’HÉTÉRONORMATIVITÉ

Stevi Jackson, Traduit de l’anglais par Christine Delphy

Éditions Antipodes | « Nouvelles Questions Féministes »

2015/2 Vol. 34 | pages 64 à 81


ISSN 0248-4951
ISBN 9782889011162
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2015-2-page-64.htm
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Genre, sexualité
et hétérosexualité :
la complexité (et les limites)
de l’hétéronormativité 1
Stevi Jackson

D’après Steven Seidman, les analystes de l’hétérosexualité institutionnali-


sée «se sont concentré·e·s exclusivement sur son rôle dans la régulation de
l’homosexualité» et, en dépit des approches queer théorisant que « l’homo-
sexualité acquiert sa cohérence par rapport à l’hétérosexualité, l’impact des
régimes de la normativité hétérosexuelle sur l’hétérosexualité elle-même a
été largement ignoré» (2005: 40). Pourtant, au moins depuis la dernière
décennie sinon plus, les féministes ont analysé comment la normativité
hétérosexuelle affecte la vie des hétérosexuel·le·s (voir Wilkinson et Kitzin-
ger, 1993 ; Richardson, 1996 ; Jackson, 1999 ; Ingraham, 1996, 1999). Dans
leur travail, elles ont utilisé celui de féministes d’une génération anté-
rieure, comme Charlotte Bunch (1975), Adrienne Rich (1980) et Monique
Wittig (1992), qui lie l’hétérosexualité à la perpétuation de la division gen-
rée du travail et à l’appropriation masculine des capacités productives et
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reproductives des femmes. De fait, on peut considérer le concept de Rich,
« la contrainte à l’hétérosexualité», comme la préfiguration de celui
d’« hétéronormativité», et j’aimerais préserver un legs souvent négligé de la
formulation de Rich: l’hétérosexualité institutionnalisée, normative, gou-
verne tant ceux et celles à l’intérieur de ses frontières qu’elle marginalise et
sanctionne ceux et celles en dehors. Le terme «hétéronormativité » ne rend
pas toujours compte des deux aspects de cette régulation sociale.

Ce qui se passe dans les relations hétérosexuelles est d’un intérêt


majeur pour les féministes parce que nous sommes concernées par les
façons dont l’hétérosexualité dépend de la division de genre et en même
temps la garantit. L’hétérosexualité n’est cependant pas une entité unique
et monolithique – elle connaît de nombreuses variantes. Comme le fait

1. Stevi Jackson (2006). « Gender, Sexuality and cieusement une licence de publication. Le texte a
Heterosexuality : The Complexity (and Limits) été traduit par Christine Delphy, directrice de Nou-
of Heteronormativity». Feminist Theory, 7 (1), velles Questions Féministes. N.d.l.a. : Ce texte est
105-121. Copyright © 2006 SAGE Publications une version substantiellement récrite d’une contri-
[http://fty.sagepub.com]. N.d.l.r. : Nous remercions bution plénière donnée à la conférence «Hétéro-
l’auteure de nous avoir autorisées à traduire cet normativité : un concept fertile ? », Trondheim :
article, ainsi que SAGE de nous avoir octroyé gra- Norwegian University of Technology, juin 2005.

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Genre, sexualité et hétérosexualité : la complexité (et les limites) de l’hétéronormativité
Stevi Jackson

remarquer Seidman, il existe des hiérarchies de respectabilité entre les


hétérosexuel·le·s, et ce qui tend à être vu comme « la norme» est une
variante très particulière fondée sur des comportements de genre tradition-
nels et sur une monogamie à vie (Seidman, 2005: 59-60 ; voir aussi Seid-
man, 2002). Il nous faut donc repenser l’hétéronormativité du point de vue
de ce qui est sujet à régulation des deux côtés des frontières normatives de
l’hétérosexualité : à la fois la sexualité et le genre.

Cet article réexamine donc les intersections entre le genre, la sexua-


lité en général et l’hétérosexualité en particulier. La façon dont ces termes
sont définis a clairement des conséquences pour l’analyse de leurs liens.
Il n’existe pas de consensus sur la question parce que le genre, la sexualité
et l’hétérosexualité sont étudiés à partir de dimensions du social différen-
tes. La question n’est pas que certaines approches donnent des vues plus
claires, mais plutôt qu’il y a beaucoup de facettes au social et que ce qu’on
voit d’un certain angle peut être caché d’un autre. La sexualité, le genre et
l’hétérosexualité se croisent de façons variables à l’intérieur de chacune
des dimensions du social et entre ces dimensions – et ces intersections
sont sujettes aux changements historiques et à la variabilité culturelle et
contextuelle. Avant d’aller plus loin, il me faut donc expliquer d’abord
comment j’utilise les termes genre, sexualité et hétérosexualité, puis ce que
j’entends par les différentes dimensions du social. Ensuite, je dresserai un
schéma de certaines des intersections qui doivent être explorées si nous
voulons apprécier la complexité des relations sociales hétéronormatives.
Ce faisant, je ne revendique d’aucune façon un point de vue privilégié d’où
je verrais tout, j’essaie simplement de faire quelques suggestions sur ce
qu’on peut découvrir à partir de différents points de vue.
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Sur le genre, la sexualité et l’hétérosexualité

Mes définitions du genre, de la sexualité et de l’hétérosexualité sont assez


larges, mais elles sont néanmoins particulières puisqu’elles résultent de ma
compréhension de la vie sociale. Il deviendra clair que, bien que le genre,
la sexualité et l’hétérosexualité sont tous trois des phénomènes sociaux, il
existe des différences dans la façon dont ils sont construits.

Le genre, dans mon usage, comprend la division ou la distinction entre


les femmes et les hommes, le masculin et le féminin, ces catégories binaires
elles-mêmes ainsi que leur contenu – les caractéristiques et les identités
incarnées qui résultent de l’appartenance à ces catégories. Le genre est
donc une division sociale et une distinction culturelle, qui reçoit sa signifi-
cation et sa substance des actions quotidiennes. Dans la mesure où les
catégories de genre n’ont pas d’existence naturelle, elles ne peuvent pas
préexister à la division et à la distinction qui les construit ; ainsi le «prin-
cipe de partition lui-même» (Delphy, 1993 : 3) est crucial. Cette division est
un trait permanent et durable de la vie sociale et culturelle, et cependant
coexiste avec une variabilité considérable du «contenu » du genre (Delphy,

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1993) 2: la façon dont le genre est vécu varie historiquement et culturel-
lement selon les autres divisions (comme la classe et l’ethnicité) avec les-
quelles il se combine et selon les exigences locales des biographies indi-
viduelles et socialement situées.

J’utilise le «genre» pour indiquer tous les aspects de la distinction et


de la division binaires entre les femmes et les hommes (et aussi pour les
déviations de ce schéma), et je réserve les termes « sexe» et « sexuel » pour
ce qui touche à l’érotique. Tandis que le « sexe » dénote des actes charnels,
la « sexualité» pour moi est un terme plus large qui dénote tous les aspects
ayant une signification érotique dans la vie sociale, tels que les désirs, les
pratiques, les relations et les identités. Cette définition assume la fluidité,
car ce qui est sexuel (érotique) n’est pas fixe mais dépend de ce qui est
socialement défini comme tel, et ces définitions varient avec l’histoire et le
contexte. Il s’ensuit que la sexualité n’a pas de frontières claires – ce qui
est sexuel pour une personne dans un contexte donné ne l’est pas pour
quelqu’un d’autre ou dans un autre lieu.

Bien que je fasse une distinction analytique entre le genre et la sexua-


lité, il faut explorer les rapports empiriques entre les deux, qui ne sauraient
ni être supposés connus d’avance, ni négligés. Ces rapports empiriques
sont importants si on veut apprécier la façon dont la pratique sexuelle, les
désirs et les identités sont partout mélangés avec des relations sociales non
sexuelles (Gagnon, 2004), dont la plupart sont genrées ; il est clair que ces
liens sont cruciaux pour toute analyse de l’hétéronormativité dans la
mesure où « la régulation du genre a toujours fait partie du travail de la
normativité hétérosexiste » (Butler, 2004 : 186).
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Cependant, étudier ces connections présente des difficultés parce que,
comme je l’ai déjà indiqué, la sexualité et le genre sont des phénomènes
sociaux plutôt différents et qu’on ne peut comparer directement. L’une est
un domaine de la vie sociale, sans frontières définies, tandis que le genre
est une division sociale fondamentale organisée selon une division binaire
très claire. Le genre définit les catégories sociales femmes et hommes et les
place de façon différentielle dans pratiquement toutes les sphères de la vie,
y compris la sexualité. Ce qui est plus comparable avec le genre comme
division sociale, c’est la division binaire entre hétérosexualité et homo-
sexualité. Mais se concentrer sur celle-ci éloigne l’attention d’une vision
plus globale de la sexualité comme sphère de la vie. Même dans ses aspects
genrés, la sexualité n’est pas réductible à la binarité hétéro-homo, et elle
n’est pas non plus réglée uniquement par le genre, mais aussi par d’autres

2. Cela coexiste maintenant avec la visibilité genre ou se positionnent entre «masculin » et


accrue des distances prises par rapport au « féminin » – mais même les personnes les plus
binaire – mais même celles-ci n’échappent pas au radicales sont obligées de se situer en rapport avec
genre (Butler, 2004). Car la conformité a été impo- le genre, comme des «hors-la-loi » du genre
sée aux individus intersexes par l’intervention (Bornstein, 1994).
médicale (Kessler, 1998) ; d’autres changent de

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relations et identités sociales (Whittier et Simon, 2001). C’est une sphère de


la vie qui comprend une multitude de désirs et de pratiques qui ne respec-
tent ni les barrières du genre, ni celles de la division homo-hétéro.

Et cependant, il serait faux de penser l’hétérosexualité simplement


comme une forme [parmi d’autres] 3 d’expression sexuelle. Elle n’est pas
seulement un lieu clé d’intersection entre le genre et la sexualité, mais un
lieu qui révèle les interconnections entre les aspects sexuels et les aspects
non sexuels de la vie sociale. L’hétérosexualité est, par définition, un rap-
port de genre, qui ordonne non seulement la vie sexuelle mais aussi les
divisions du travail et des ressources domestiques et extradomestiques
(Van Every, 1996; Ingraham, 1996). Donc l’hétérosexualité dépend pour sa
légitimité de l’exclusion ou de la marginalisation des autres sexualités,
mais elle n’est pas pour autant synonyme de la pratique sexuelle ou limitée
à celle-ci. L’hétéronormativité ne définit pas seulement une pratique
sexuelle normative, mais aussi un mode de vie normal.

Ce que je suggère ici, c’est que le genre, la sexualité et l’hétérosexua-


lité, bien qu’interconnectés, ne sont pas des phénomènes de même ordre.
Il semble que des dimensions différentes du social soient à l’œuvre dans
chaque cas, compliquant ces liens et donc l’opération de l’hétéronormativité.

Le social et le normatif

Les théoriciennes critiques, féministes, gay 4 et queer, qui cherchent à


dénaturaliser le genre et la sexualité, sont en général partisanes d’une
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ontologie sociale. Cependant, elles s’inspirent d’une grande variété de
perspectives souvent divergentes – le marxisme, la phénoménologie,
l’ethnométhodologie, la sociologie interactionniste, la psychanalyse, le
poststructuralisme et le postmodernisme – qui se concentrent sur des
aspects différents du genre et de la sexualité informés par des conceptuali-
sations du social ; elles ne partagent donc pas une ontologie commune du
social.

Étant venue à l’étude de la sexualité par la sociologie interactionniste,


tout en étant féministe matérialiste, je me suis longtemps trouvée dans une
situation inconfortable, entre deux positions apparemment irréconci-
liables. J’ai fini par voir l’éclectisme théorique comme nécessaire, puisque
le genre, la sexualité et l’hétérosexualité sont constitués à l’intérieur de et
à travers un nombre de dimensions du social qui demandent des modes
d’analyse différents. Dans mes travaux récents, j’ai suggéré que le social
peut être pensé et représenté comme l’intersection de quatre niveaux diffé-
rents (Jackson, 2000, 2001, 2005, 2007), mais le terme «niveaux» s’est

3. N.d.l.t. : Les éléments entre crochets sont des 4. N.d.l.t. : « Gay » en anglais intègre les lesbiennes,
précisions données par la traductrice. donc nous ne le féminiserons pas dans cet article.

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révélé à son tour problématique. Et comme je veux éviter d’impliquer qu’il
existerait un ordre hiérarchique du social lui-même, j’ai adopté le terme
«dimensions».

La première de ces dimensions est la dimension structurelle : les rela-


tions sociales qui forment l’ordre social à un niveau macro, là où le genre
est une division sociale hiérarchique et où l’hétérosexualité est institution-
nalisée par la loi et l’État. Deuxièmement, toutes les relations sociales sont
pleines de sens 5, ce sens étant présent dans le langage et les discours qui
constituent notre compréhension générale du genre et de la sexualité, ainsi
que les sens plus liés au contexte qui sont négociés dans les interactions
sociales de tous les jours. Troisièmement, il y a le «quotidien », les pra-
tiques sociales routinières par lesquelles le genre et la sexualité sont cons-
tamment constitués et reconstitués dans des contextes locaux et des rela-
tions proches. Enfin, dans le social (et comme parties du social), nous
trouvons les agents ou sujets sociaux, des «moi » sexués et genrés qui, à
travers leurs activités incarnées, construisent, agissent l’interaction genrée
et sexuelle quotidienne et lui donnent un sens.

C’est pour explorer les façons diverses dont le genre, la sexualité et l’hé-
térosexualité sont imbriqués que je fais ces distinctions, et non pour ébau-
cher une théorisation totale du social ou une sorte de synthèse théorique par
laquelle les différentes dimensions formeraient un tout unifié. Au contraire,
bien que ces dimensions du social soient parentes, elles se combinent mais
aussi s’entrechoquent, produisant des disjonctions entre elles et à l’intérieur
de chacune. De plus, il est difficile, si ce n’est impossible, de se concentrer
sur toutes en même temps, ce qui fait que nous n’avons en général qu’une
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vision partielle des processus multidimensionnels. Quand on se concentre
sur un aspect du social, les autres disparaissent, et les outils analytiques qui
permettent d’illuminer un point risquent de mal éclairer un autre.

Où situons-nous l’hétéronormativité là-dedans? Ce concept est


devenu largement utilisé comme un raccourci pour indiquer les nom-
breuses façons dont le privilège hétérosexuel est tissé dans la fabrique de
la vie sociale, dirigeant d’une manière perverse et insidieuse notre vie quo-
tidienne. Cependant, le même concept est souvent utilisé comme syno-
nyme de l’hétérosexualité institutionnalisée. Pourtant en tant qu’institu-
tion, l’hétérosexualité, bien qu’excluante [des autres sexualités], gouverne
aussi la vie des personnes incluses dans ses frontières, sur des modes qui
ne peuvent pas être expliqués par la seule hétéronormativité. On comprend
généralement les normes comme des ensembles de sens, de valeurs, de
croyances, de présupposés qui guident l’action humaine. Et à partir de là,
on peut penser que les présupposés qui informent certaines pratiques et
certaines institutions sont normatifs. De plus, comme on pense que les
normes sont contenues dans les pratiques quotidiennes, dans «comment on

5. Le terme «sens» est délibérément préféré à des en raison de leurs connotations théoriques plus
mots comme «le symbolique» ou « signification», spécifiques.

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fait les choses normalement », on peut voir certaines pratiques comme


étant elles-mêmes hétéronormatives. La subjectivité, elle aussi, peut être
conçue comme étant affectée, et créée, par les normes. Les normes peuvent
donc être vues comme opérant dans un certain nombre de dimensions du
social. Cependant, dire d’un phénomène tel que l’hétérosexualité ou le
genre qu’il est normatif ne revient pas à offrir une analyse complète de ce
phénomène, et cela peut même être vu comme trop déterministe.

Il vaut la peine de prendre en considération l’histoire du concept de


« norme» dans la théorie du social, histoire qui a laissé des traces dans
l’usage contemporain du terme «hétéronormativité ». Jusque dans les
années 1950 et 1960, «les normes » avaient une place centrale dans le
vocabulaire de la sociologie et étaient considérées comme expliquant ce
qui soudait l’ordre social. L’approche dominante à cette époque était celle
des «systèmes sociaux» et, dans cette approche, les normes étaient vues
comme LE facteur d’intégration, ce qui présupposait un degré élevé de
consensus; même la déviance pouvait être expliquée comme un ordre de
normes alternatives. Une critique influente de l’époque disait que les nor-
mes étaient postulées comme extérieures aux individus, mais aussi comme
« intériorisées» par elles et eux et « donc constitutives, et pas seulement
régulatrices, du moi » (Dawe, 1970: 210, italiques de l’auteur) ; de ce fait, les
normes étaient également constitutives de l’action sociale. À la fin des
années 1960, cette perspective fut attaquée. Pour les marxistes, l’ordre
social était fondé sur le conflit entre des intérêts de classe et, du coup, le
terme «idéologie » remplaça la notion d’ordre normatif – tout en accep-
tant que l’idéologie, comme celui-ci, était extérieure, contraignante, et que,
dans les célèbres mots d’Althusser (1971), elle constituait les individus en
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sujets. Un autre défi au « paradigme normatif » (Wilson, 1971) vint des
adeptes du «paradigme alternatif», qui arguaient que le moi, la conduite
sociale et, en fait, la réalité sociale, étaient le produit de processus d’inter-
prétation locaux, contextualisés, engendrés par l’interaction beaucoup plus
que par des normes externes. Quand l’existence d’un « ordre normatif » était
admise, son rôle était vu comme celui d’une ressource pour l’interprétation
et l’action locales (i.e. ce qui est communément connu), et non comme un
facteur déterminant du sens et de l’action.

C’est Foucault qui a réintroduit le terme «normatif » sur un mode cri-


tique (1979). Cependant, dans cette perspective critique, des échos trou-
blants de l’ancienne sociologie conservatrice demeurent, comme l’externa-
lité – «la norme semblant avoir un statut et un effet indépendant des
actions qu’elle gouverne» (Butler, 2004 : 42) – et comme l’idée que les
normes sont aussi bien constitutives que régulatrices, laissant peu de place
à l’agentivité. Ici, néanmoins, la normalisation comme processus remplace
la vue statique de l’intégration normative (voir Butler, 2004). Ainsi, il
existe une certaine convergence entre ce nouveau paradigme et la tradi-
tion sociologique interprétative qui postule que le statut normatif de
l’hétérosexualité est (re)produit à travers l’interaction quotidienne (voir par
exemple Kitzinger, 2005).

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Je suggère pour ma part que l’ordonnancement social du genre, de la
sexualité et de l’hétérosexualité ne peut être réduit à la seule hétéronorma-
tivité. De plus, il est nécessaire de prendre en considération les différentes
dimensions du social pour évaluer les effets (et les limites) de l’hétéronor-
mativité. Et si celle-ci repose sur le fait que l’hétérosexualité, normalisée,
est privilégiée, on ne peut le comprendre qu’en regardant de près ce qu’elle
gouverne, à la fois dans le genre et dans la sexualité, et aussi comment
chacun d’eux (genre et sexualité) est imbriqué avec l’institutionnalisation,
le sens et la pratique de l’hétérosexualité, ainsi qu’avec la production de
sujets ou de moi genrés. Je n’offre ici qu’un plan encore sommaire et en
évolution 6 du tableau complexe qui commence à émerger quand les diffé-
rentes dimensions du social sont prises en compte, un tableau des
connexions entre le genre, la sexualité et l’hétérosexualité qui se manifes-
tent différemment dans et entre les dimensions, qui ne sont pas toujours
unidirectionnelles, et dans lequel les liens sont plus forts à certains
endroits qu’à d’autres.

Une vue d’en haut : la dimension structurelle

Alors que le genre était considéré comme un phénomène structurel dans


les débats féministes sur le patriarcat, implicitement dans le passé, et
explicitement dans les récentes analyses féministes matérialistes (e.g. Del-
phy, 1993; Ingraham, 1996), la sexualité et l’hétérosexualité sont plus
rarement approchées sous cet angle. Chris Ingraham, qui considère l’hété-
rosexualité comme une «structure institutionnelle organisatrice», constitue
une exception (1996 : 187). La rareté de telles analyses reflète le rempla-
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cement du concept de structure sociale par le scepticisme postmoderne et
l’insistance sociologique récente sur la fluidité du social (voir Adkins,
2002). J’aimerais arguer que sont encore nécessaires une « vue d’en haut »,
le moyen d’évaluer les inégalités non aléatoires dans la distribution des
ressources, les divisions du travail et les hiérarchies de l’avantage et du
désavantage, qui placent les hommes et les femmes dans une relation hié-
rarchique et qui privilégient l’hétérosexualité.

Quand je parle du structurel, je ne pense pas aux soubassements fixes


[plus ou moins « naturels»] qui fonderaient les relations sociales et cultu-
relles, comme le développent certaines formes de structuralisme, ni à
quelque structure sociale fondamentale qui déterminerait tous les aspects
de la vie sociale. Les structures sociales changent avec l’histoire et la géo-
graphie: par exemple le capitalisme, bien qu’il soit un phénomène global,
n’a pas des formes identiques même dans les pays riches à partir desquels
le capital transnational est contrôlé. Les structures sociales – ce qu’Ingra-
ham appelle les « totalités sociales » 7 «ne sont pas monolithiques, mais

6. Pour des versions plus anciennes de cette ana-


lyse, voir Jackson (2000, 2001, 2005, 2006).

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consistent en des patterns instables d’interrelations et de déterminations


réciproques» (1996: 171).

Je penche pour appréhender le genre et l’hétérosexualité comme des


phénomènes structurels. En dépit des changements et de la variabilité des
façons dont le genre est vécu, la division du genre demeure enracinée et
continue d’être associée à des inégalités matérielles. Si les changements
vers des droits citoyens pour les gays ont rendu plus facile de vivre en
dehors de l’hétérosexualité, ils n’ont cependant pas subverti sérieusement
la dominance de l’hétérosexualité (Seidman, 2002). Comme le souligne
Seidman, l’hétérosexualité normative « non seulement établit une hiérar-
chie hétérosexuelle-homosexuelle, mais crée aussi des hiérarchies au sein
des hétérosexualités », ce qui résulte en «des formes hégémoniques et
subordonnées d’hétérosexualité » (2005 : 40). La forme hégémonique
contemporaine ne requiert plus nécessairement le mariage, mais privilégie
cependant le couple monogame comme idéal et cela est sanctuarisé dans
de nombreuses politiques d’État et dans les pratiques institutionnelles qui
définissent les relations sociales validées (Richarson, 2005). Ici, on voit que
l’hétéronormativité, bien que sensible au changement, continue de légiti-
mer des formes spécifiques de relations.

À l’intérieur de la dimension structurelle du social, les connexions


entre le genre et l’hétérosexualité sont particulièrement fortes – d’où la
notion d’hétérogenre qu’a développée Ingraham pour définir « la stratifica-
tion asymétrique des sexes en rapport avec les institutions de l’hétéro-
sexualité patriarcale qui varient historiquement » (1996 : 169). Certes
l’hétérosexualité institutionnalisée est par définition genrée et le contrat
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hétérosexuel est un mécanisme puissant pour garantir la hiérarchie de
genre (cf. Wittig, 1992). On en voit la manifestation non seulement dans
les relations hétérosexuelles de couple (qui sont encore le nœud des rela-
tions familiales en dépit de leur croissante variabilité et instabilité), mais
aussi dans le fait que les marchés du travail sont genrés. En dépit du déclin
du « gagne-pain » masculin, les structures professionnelles et les différences
de salaire qui leur sont associées ont continué à être ségréguées par le
genre, reliées qu’elles sont aux rapports économiques et de travail spéci-
fiques des familles hétérosexuelles. Cependant, même dans ce contexte, il
est sage de garder la distinction entre le genre et la sexualité pour faciliter
l’exploration des façons dont les deux se soutiennent mutuellement.

De plus, même si l’attention portée au social nous permet de «relier le


niveau local au niveau macro d’analyse» (Ingraham, 1996 : 171), on ne
peut pas assumer que des liens structurels spécifiques entre le genre et
l’hétérosexualité déterminent d’autres points de connexion dans d’autres

7. (Note de la p. 70.) J’évite le terme de « totalités » perspective déterministe totalisante. Pour une dis-
car, en dépit des précautions d’Ingraham, il est cussion plus détaillée de l’approche d’Ingraham,
trop souvent mal compris comme impliquant une voir Jackson (2005, 2007).

NQF Vol. 34, No 2 / 2015 | 71.


dimensions du social. Même si des inégalités genrées dans le travail sala-
rié sont associées, comme je l’ai suggéré, à des inégalités dans le partage
du travail domestique, il est impossible de déduire des premières comment
vit chaque couple hétérosexuel. Comment les contraintes structurelles
affectent la vie quotidienne, permettant ou interdisant de manières diffé-
rentes nos modes de vie, voilà ce qui doit être étudié.

Où figure alors la sexualité en tant que telle dans ce tableau ? Selon


moi, la sexualité n’est pas en elle-même un phénomène structurel, bien
qu’elle soit ordonnée de façon cruciale par l’intersection de l’hétérosexua-
lité et du genre. De plus, si les phénomènes structurels ont des effets qui à
la fois favorisent et contraignent d’autres dimensions du social, la sexua-
lité ne saurait être épargnée, d’autant plus qu’elle est toujours présente
dans des relations plus vastes, non sexuelles. Elle est aussi affectée par des
divisions sociales autres que le genre et l’hétéro/homosexualité. L’un des
exemples illustrant cela concerne la classe. Le capitalisme consumériste
s’est étendu aux pratiques queer en tant que styles de vie (Evans, 1993 ;
Hennessy, 2000), mais ces styles de vie ne sont pas accessibles à tous ; par
exemple, des lesbiennes prolétaires ne se sentiront pas à l’aise dans des
espaces queer à la mode et n’auront ni les accoutrements matériels, ni le
capital culturel qui facilite l’entrée dans de tels lieux (Taylor, 2004). La
célébration des styles de vie queer par les personnes économiquement pri-
vilégiées repose sur l’exploitation du travail des personnes défavorisées,
celles qui produisent les conditions matérielles dont les styles de vie
dépendent (Hennessy, 2000). Parmi les hétérosexuel·le·s aussi, il existe des
différences de classe concernant le degré auquel les femmes, en particulier,
peuvent échapper aux règles qui norment la conduite sexuelle. Par exem-
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ple, les femmes de classe ouvrière qui sont trop «sexuelles » courent plus de
risques de provoquer le malaise public, et même le dégoût, que les femmes
de classe moyenne ayant des styles de vie indépendants (Skeggs, 2003).
Les types de capital culturel qui nous sont disponibles en vertu de notre
position de classe affectent aussi les ressources que nous pouvons trouver
pour comprendre notre vie sexuelle et pour fabriquer un moi sexuel
(Skeggs, 2004). Certains de ces effets structurels ont peu à voir avec l’hété-
ronormativité elle-même, mais ils suggèrent que les possibilités d’échapper
à ses formes les plus conventionnelles ne sont pas également distribuées.

Connexions significatives

Les modèles structurels et institutionnels à la fois donnent naissance et


sont nourris par des types de compréhension qui les font paraître naturels
ou inévitables – et c’est là que l’effet normalisant de l’hétéronormativité
devient évident. La dimension du sens [de la compréhension] s’insinue
dans le structurel-institutionnel, mais aussi dans la pratique quotidienne
comme faisant partie du monde-pris-pour-acquis, et cette dimension du
sens est impliquée dans la construction de la subjectivité. Le sens est donc
présent dans les aspects aussi bien micro que macro des relations sociales.

72. | NQF Vol. 34, N o 2 / 2015


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Genre, sexualité et hétérosexualité : la complexité (et les limites) de l’hétéronormativité
Stevi Jackson

Au niveau de la société et de la culture, prises comme un tout, le genre, la


sexualité et l’hétérosexualité sont constitués comme des objets du discours
et sont assujettis à la régulation effectuée par des discours spécifiques à
tout moment historique. Au niveau le plus fondamental, ces discours ser-
vent à distinguer les hommes des femmes [ou le masculin du féminin], à
définir ce qui est sexuel, à distinguer le normal du déviant.

Là, fluidité et changement peuvent trouver place, et on en a des preuves,


surtout dans les formes populaires de la culture publique (Roseneil, 2000).
Malgré tout, l’admission d’une plus grande diversité culturelle a des limi-
tes. Par exemple, Steven Seidman suggère que la « normalisation» des per-
sonnages gay dans le cinéma américain exige qu’ils soient «convention-
nels dans leur genre, adeptes déclarés des valeurs de romantisme, de
compagnonnage et de famille, patriotes et détachés de toute sous-culture »
(2002: 160). Ainsi, être gay devient «normal » sans trop bousculer l’idéal
hétéronormatif. On a dit parfois que les frontières du normatif sont en
train d’être redessinées, séparant le «bon homosexuel » ou le «gay normal »
du «dangereux queer » ou du mauvais citoyen (Smith, 1997 ; Seidman,
2002, 2005). Les droits citoyens des gays ont, de plus, été accompagnés de
façon parallèle par une plus grande acceptation de l’idée que l’homosexua-
lité et l’hétérosexualité sont des dispositions innées, idée qui pose que les
gays et les lesbiennes sont des minorités permanentes (Rahman et Jackson,
1997 ; Seidman, 2002; Richardson, 2005).

Cependant, il est indéniable que des changements considérables se


sont produits dans la signification tant des sexualités normatives que des
sexualités non normatives. On ne peut expliquer de tels changements si les
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normes sont vues comme les propriétés d’un ordre culturel qui nous serait
extérieur. Toute norme, comme le dit Butler, «rend le champ social intelli-
gible et le normalise pour nous » (2004 : 42). Si l’hétéronormativité et les
normes de genre ont cet effet, c’est parce qu’elles circulent non seulement
dans la culture commune mais aussi dans les pratiques interprétatives de
tous les jours. Mais, si elles gouvernent l’intelligibilité à ce niveau, la
signification n’est pas simplement dictée par les normes culturelles, elle est
aussi négociée dans et produite par l’interaction ordinaire à travers
laquelle chacun·e de nous comprend sa vie sexuelle et genrée et celle des
autres. Ici, le normatif est mobilisé comme une condition de l’intelligibilité
du social, informant «l’attitude naturelle» (Schutz, 1972; Kessler et
McKenna, 1978), mais cette intelligibilité est aussi produite, néanmoins, en
tant que «réalisation pratique» (Garfinkel, 1967). Par exemple, la plus grande
partie de la population, la plupart du temps, prend l’existence des «hommes»
et des «femmes» comme des catégories données de personnes qui contrac-
tent de façon «naturelle» des liaisons sexuelles avec les membres du «sexe
opposé». Pourtant, « faire» le genre et l’hétérosexualité dans le sens ethno-
méthodologique, produisant une compréhension du monde selon un ordre
genré et hétérosexuel, requiert un grand nombre de compétences culturel-
les et des processus complexes d’interprétation 8 ; et cela même dans l’acte
simple d’attribuer un genre à une autre personne (Kessler et McKenna,

NQF Vol. 34, No 2 / 2015 | 73.


1978; West et Zimmerman, 1987). Le travail d’interprétation requis est
invisible parce qu’on assume qu’on se contente de reconnaître un fait
naturel. Ainsi, l’hétéronormativité ne persiste dans la fabrication quoti-
dienne du sens que dans la mesure où elle est constamment réaffirmée :
elle peut donc être potentiellement dérangée ou renégociée – bien que
nous devions être conscient·e·s que ces défis peuvent être récupérés par
« l’attitude normale».

Dans la dimension du sens, on peut voir comment le genre et la


sexualité se recoupent sans arrêt, comment la construction de la différence
de genre est mélangée avec la présomption de la complémentarité de
genre, avec l’idée que les femmes et les hommes sont «faits les uns pour les
autres» (Katz, 1995; Ingraham, 1999). Ainsi, les frontières de la division de
genre et l’hétérosexualité normative se renforcent mutuellement. Cepen-
dant, comme le suggèrent Kessler et McKenna (1978), dans l’interaction
quotidienne l’attribution du genre apparaît comme première, dans le sens
que nous «faisons » d’abord le genre: nous reconnaissons une personne
comme «mâle » ou « femelle» avant de faire des hypothèses sur l’homo-
sexualité ou l’hétérosexualité – nous ne pouvons pas logiquement faire
autrement. La distinction homo/hétéro dépend de l’existence de ces deux
catégories ayant un sens social, de la capacité de « voir» deux hommes ou
deux femmes comme «pareils », et de «voir » un homme et une femme
comme « différents » (et donc de sélectionner et d’interpréter beaucoup de
différences et/ou de similitudes entre les individus avant de «reconnaître»
celles qui signifient le genre).

La division binaire homo/hétéro, cependant, n’épuise pas les significa-


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tions genrées de la sexualité. En ce qui concerne l’hétérosexualité, le pré-
supposé normatif que les femmes et les hommes sont « faits les uns pour les
autres» se fonde sur la définition du sens commun de «l’acte sexuel »
comme étant la pénétration vaginale par le pénis. Les féministes, avec cer-
tains militants du combat contre le sida, ont essayé de perturber ce présup-
posé, mais, à l’ère du Viagra, il est plus enraciné que jamais. L’idée de la
complémentarité de genre présuppose de plus que les hommes et les femmes
sont naturellement différents dans leurs goûts et leurs tendances sexuels.
Bien que les stéréotypes familiers aient subi une certaine érosion, ce sont
le degré de différence et les formes de différence qui changent – et non
l’idée qu’il y a une différence. Les best-sellers de « développement per-
sonnel » (self-help manuals) pour les couples hétérosexuels continuent de
promouvoir l’idée que la sexualité féminine et la sexualité masculine
sont naturellement différentes et que nous devons faire avec (voir par
exemple Gray, 1996) ; la vulgarisation scientifique continue de promou-
voir comme un « fait » la psychologie évolutionniste, fondée sur l’impéra-
tif de reproduction.

8. (Note de la p. 73.) Garfinkel énumère sept pré- tion pour nous-mêmes d’une vision genrée du
supposés allant de soi mobilisés dans la produc- monde (1967 : 122-123).

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Genre, sexualité et hétérosexualité : la complexité (et les limites) de l’hétéronormativité
Stevi Jackson

L’interaction et la pratique quotidiennes

Il est virtuellement impossible de séparer les significations ordinaires [de


tous les jours] des pratiques que ces significations gouvernent et par les-
quelles elles sont gouvernées. Le genre, la sexualité et l’hétérosexualité
sont ainsi produits et reproduits dans la troisième dimension du social, par
les pratiques d’individus réels. Dans la vie de tous les jours, nous «faisons »
le genre, la sexualité et l’hétérosexualité dans deux sens. Dans le premier
sens, ethnométhodologique, ce « faire » implique la production d’une
«réalité» intelligible grâce à des interprétations interactives (Kessler et
McKenna, 1978; West et Zimmerman, 1987). Dans le second sens, ce
« faire» implique des activités pratiques – qu’il s’agisse de faire l’amour, de
s’habiller pour aller au travail ou d’organiser une sortie –, pratiques qui
construisent une performance genrée, sexuelle ou hétérosexuelle. Dans les
deux sens, cependant, l’interaction sociale avec d’autres est essentielle à la
pratique, à notre capacité de négocier et de nous intégrer dans des activités
sociales.

On peut voir le «faire» de la vie sociale (dans les deux sens) comme
commandé par l’hétéronormativité. Butler commente que, quand les normes
« opèrent comme le principe normalisateur de la pratique sociale, elles
demeurent d’habitude implicites, difficiles à lire, discernables le plus clai-
rement et dramatiquement par les effets qu’elles produisent» (2004: 41).
Mais une attention poussée à ce qui se passe réellement dans la pratique
sociale conduit à considérer que les normes ne sont alors plus visibles uni-
quement par leurs effets, et qu’on peut les voir en train de se reproduire.
Un excellent exemple en est la discussion récente par Celia Kitzinger
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(2005) des manifestations d’identité hétérosexuelle par la parole. En utili-
sant les techniques d’analyse des conversations 9, elle démontre comment
les personnes hétérosexuelles se produisent et se reproduisent continuel-
lement les unes les autres comme hétérosexuelles dans les conversations
ordinaires; bien que celles-ci ne portent pas sur la sexualité ou les rela-
tions amoureuses et que «rien de spécial» ne soit en train de se passer,
l’hétérosexualité est sans cesse manifestée, de façon routinière et répétée.
Cette analyse nous permet de voir le processus de normalisation en action,
dans le processus quotidien de sa production; l’hétérosexualité normative
est toujours une ressource disponible, elle est aussi une action non-stop
assumée par ses acteurs et ses actrices.

L’hétéronormativité est mobilisée et reproduite dans la vie de tous les


jours non seulement en mots, mais aussi par des activités routinières dans
lesquelles le genre, la sexualité et l’hétérosexualité sont interconnectés.
L’asymétrie de genre figure au premier plan ici, mais prend des formes

9. L’analyse de conversations étudie, de façon préparés mais la conversation ordinaire, de tous


extrêmement détaillée, le discours « naturel » les jours. Cela rend l’analyse de Kitzinger trop
– c’est-à-dire non pas des entretiens ou des scripts complexe pour être facilement résumée.

NQF Vol. 34, No 2 / 2015 | 75.


variées. Dans leur vie quotidienne, les femmes sont fréquemment identi-
fiées et évaluées en fonction de leur disponibilité et de leur attractivité
sexuelles pour les hommes et de leur « rôle » présumé dans les relations
hétérosexuelles en tant qu’épouses et mères. Au travail par exemple, la
sexualisation et l’esthétisation croissantes du travail peuvent avoir pour
résultat que des critères spécifiques d’attractivité (hétéro)sexuelle s’im-
posent et interfèrent avec la manière dont les femmes se présentent et
avec leurs possibilités d’emploi (Adkin, 1995 ; Black, 2004), tandis que les
présupposés sur leurs responsabilités domestiques affectent à la fois la
mise en œuvre des politiques d’égalité des chances et la résistance à celles-
ci (Cockburn, 1993). Ici, les présupposés genrés semblent sous-tendus par
les présupposés hétérosexuels. Mais cela ne s’applique pas de la même
façon aux hommes hétérosexuels. Tandis que la «féminité » est presque
toujours identifiée à l’attractivité (hétéro)sexuelle et à la domesticité (hété-
rosexuelle), la « masculinité» peut être validée non seulement par des actes
(hétéro)sexuels, mais aussi par des prouesses mentales ou physiques, le
courage ou des capacités de leadership (Connell, 1995, 2000). Quand
l’hétérosexualité d’un homme n’est pas mise en doute, son genre est moins
délimité et défini par l’(hétéro)sexualité que dans le cas d’une femme.
Quand soit des hommes, soit des femmes outrepassent les conventions
hétérosexuelles, ils/elles sont susceptibles à égalité d’être définis par leur
sexualité et réduits à celle-ci.

Si on se concentre sur la façon dont la sexualité en actes confirme la


féminité et la masculinité, l’asymétrie de genre fonctionne autrement. Chez
les jeunes, le premier acte hétérosexuel fait d’un garçon un homme, mais
ne fait pas d’une fille une femme (Holland et al., 1996). L’impuissance,
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aujourd’hui renommée « dysfonctionnement de l’érection », est réputée
rabaisser un homme : la promesse du Viagra est qu’elle rendra les hommes
«pour toujours fonctionnels » (Marshall et Katz, 2002) – mais il n’y a
aucune preuve que les partenaires de ces hommes estiment que leur fémi-
nité est diminuée par le manque de sexualité pénétrative (Potts et al.,
2002). On peut considérer ces présupposés sur l’activité sexuelle comme
hétéronormatifs. Cependant, il se passe bien plus que de l’activité sexuelle
dans les couples hétérosexuels : ils «font» l’hétérosexualité (et le genre en
même temps) tout autant par la division du travail et la distribution des
ressources du foyer que par des pratiques sexuelles. Le concept d’hétéro-
normativité nous en dit peu sur les façons dont les couples pratiquent,
négocient et parfois se battent à propos de leurs habitudes quotidiennes
genrées et hétérosexuelles.

La socialité du moi

Comment en arrivons-nous à être des individus incarnés, genrés et sexuels


qui accomplissent ces pratiques, mais qui ont néanmoins la capacité de
négocier les divisions de genre et de résister aux constructions dominantes
de la sexualité ? Comment l’hétéronormativité est-elle reproduite au niveau

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Genre, sexualité et hétérosexualité : la complexité (et les limites) de l’hétéronormativité
Stevi Jackson

de la subjectivité alors qu’elle ne peut enfermer tout le monde à l’intérieur


de ses frontières? Répondre de façon adéquate à ces questions exige, à mon
sens, une conceptualisation du moi sociale plutôt que psychanalytique.

L’idée d’un moi social, qui vient du travail de G. H. Mead (1934), comble
le fossé entre une compréhension de la subjectivité comme fracturée et
décentrée, et la notion d’un moi consciemment modelé comme on en
trouve dans certaines théories de la modernité 10, tout en mettant l’accent
sur les pratiques interprétatives, ce qui laisse une place à l’agentivité. Dans
son modèle, le moi n’est pas une structure fixe, il est toujours «en proces-
sus » grâce à sa constante réflexivité 11, elle-même produite par nos biogra-
phies dans lesquelles notre passé et notre présent sont en dialogue. Le
passé certes modèle le présent, mais le présent remodèle le passé aussi dans
la mesure où nous reconstruisons sans cesse nos souvenirs, le sens de ce
que nous sommes et de qui nous sommes en rapport avec le présent. Le
moi n’est pas séparé du social mais est une dimension de celui-ci […].

Cette tradition de la sociologie interactionniste permet de séparer les


aspects genrés et sexuels du moi, et de les voir comme reliés entre eux de
façon empirique et contingente, et non nécessaire (Gagnon et Simon,
1974, 2004; Jackson, 2007). Cela veut dire que des formes particulières
d’identité genrée et sexuelle sont culturellement et historiquement spéci-
fiques: des modes particuliers de construction du moi deviennent possibles
à des moments différents de l’histoire et dans des endroits sociaux spéci-
fiques (Plummer, 1995 ; Whisman, 1996). De plus, les moi [ou « identités »]
genrés et sexuels ne sont jamais fixés pour toujours et continuent d’être
renégociés ou reconfirmés au long de leurs vies, ce qui implique une varia-
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tion considérable. Cela ne signifie pas que nous sommes libres de faire et
de refaire nos identités sexuelles comme nous les voulons – nous sommes
limité·e·s par les ressources culturelles dont nous disposons et par ce qui
est considéré comme « l’attitude naturelle» dans le milieu social où nous
vivons, mais dans la mesure où il s’agit de ressources plutôt que de déter-
minants, la variabilité est possible et l’agentivité est un facteur, même
quand elle est favorable à la conformité au modèle dominant 12.

Dans les sociétés modernes occidentales, l’attribution d’un genre sem-


ble être le fondement du moi, dans la mesure où, dès le moment où nous
naissons, on nous assigne à un genre, par un acte crucial de catégorisation
sociale (Kessler et McKenna, 1978 ; Kessler, 1998). C’est l’une des premières

10. J’ai discuté cela en détail ailleurs (Jackson, Pour une excellente discussion de ce point, voir
2007). Crossley (2001 : 146-149).
11. Il existe des versions trop simplifiées de la 12. Beaucoup de théories récentes comprennent
conceptualisation par Mead de la réflexivité qui l’agentivité comme étant à l’œuvre seulement dans
assument un «je» présocial et un « moi » social. la résistance, mais nous faisons tou·te·s des choix
Dans les écrits de Mead, le « je » n’est jamais qu’un et comprenons nos mondes sociaux de façon
moment de mobilisation du soi. Il est plus exact de réflexive, même quand ces choix et cette réflexi-
concevoir le «je» et le « moi » non comme des « par- vité ne sont mobilisés que vers la conformité et
ties » différentes, mais comme des moments du soi. l’acceptation.

NQF Vol. 34, No 2 / 2015 | 77.


catégories sociales qu’apprend une enfant, la première identité qu’elle
adopte. Elle forme la fondation des façons dont nous nous situons dans un
ordre sexuel genré et pouvons nous comprendre nous–mêmes comme des
êtres incarnés, genrés et sexuels. De ce point de vue, un sens genré de soi
précède la conscience d’être sexuel·le (voir Gagnon et Simon, 1974,
2004) 13. Le tableau change, cependant, dès que le regard se tourne vers
l’hétérosexualité, parce que les enfants arrivent à comprendre les aspects
non sexuels de l’hétérosexualité – les familles, les mères et les pères, par
exemple – longtemps avant d’avoir accès à des scénarios ou des discours
spécifiquement sexuels. Cet ordonnancement hétéronormatif du social est
pris au cours du temps comme allant de soi, une ressource disponible pour
la reconceptualisation des mêmes éléments comme sexuellement signi-
fiants une fois que les enfants comprennent la sexualité.

L’ordre hétéronormatif, cependant, n’est d’aucune façon absolu, l’hété-


rosexualité n’est pas garantie et il n’y a pas une seule forme d’hétéro-
sexualité (ou d’homosexualité, de lesbianisme, de bisexualité) – la forma-
tion du moi permettant des variantes. Ce qui est significatif, néanmoins,
c’est à quel point le genre continue d’être central, quel que soit le résultat
de cette formation et bien qu’il existe de nombreuses façons d’être mascu-
lin/un homme ou féminin/une femme. Pour les jeunes hétérosexuel·le·s,
devenir sexuel·le est profondément genré (Holland et al., 1998 ; Wight,
1996; Tolman, 2002), comme le sont leurs relations sexuelles plus tard.
Devenir lesbienne ou gay n’implique pas une perte du genre puisque
l’homosexualité, tout autant que l’hétérosexualité, est définie par le genre.
En revanche, cela requiert de négocier des façons différentes d’investir le
genre de signification érotique, ainsi que des formes différentes de défini-
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tion de soi genrée. Les gays et les lesbiennes racontent fréquemment des
histoires dans lesquelles ils/elles « ont toujours su» qu’ils/elles étaient les-
biennes ou gays ou ont fini par « réaliser » que c’était le cas – souvent en
se fondant sur le fait d’avoir senti, enfants, qu’ils/elles n’étaient pas nor-
malement (normativement) genré·e·s. Ces récits ne sont pas, comme le dit
Vera Wishman, de simples reflets de leur expérience mais «sont racontés
pour faire rentrer ces expériences dans une histoire cohérente, rendue en
quelque sorte conventionnelle» (Wishman, 1996 : 181). Que les hétéro-
sexuel·le·s n’aient pas à raconter des histoires de ce type est révélateur des
effets de l’hétéronormativité, mais nous ne devrions pas négliger la signifi-
cation de la normativité de genre dans les contextes hétéronormatifs qui
forment nos moi.

13. Je ne suggère pas que les enfants sont intrin- d’hui ont plus de connaissance en matière de
sèquement a-sexuels (ni intrinsèquement sexuels). sexualité que dans le passé récent, le modèle
Plutôt, que la distribution du savoir sexuel dans demeure et modèle justement les façons dont les
notre société et la définition des enfants comme enfants deviennent sexuels; ce modèle contribue
des innocents a-sexuels ont pour effet que leur aussi à la construction sociale de l’enfance (voir
accès à des éléments cruciaux de la connaissance Jackson et Scott, 2000, 2004, pour un développe-
sexuelle adulte est limité. Si les enfants aujour- ment de ces idées).

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Stevi Jackson

Conclusion

Les présupposés hétéronormatifs sont reliés à l’institutionnalisation de


l’hétérosexualité et sont la matrice du «faire » de l’hétérosexualité, ainsi
que de « l’être» et du «devenir » hétérosexuel·le – et ils jouent le même rôle
pour les sexualités alternatives. J’ai soutenu, cependant, que nous ne pou-
vons pas considérer le genre, la sexualité et l’hétérosexualité comme étant
des phénomènes de même ordre, qui se combineraient aisément les uns
avec les autres. En particulier, nous ne pouvons pas nous permettre de
réduire la sexualité à l’axe hétérosexualité-homosexualité, ou à n’importe
quel autre moyen de classer les sexualités, ou de réduire l’hétérosexualité à
la seule sexualité et à une forme de sexualité parmi d’autres. Les rapports
entre l’hétérosexualité et le genre sont bien plus étroits et plus réciproques
que les liens entre le genre et la sexualité ou entre la sexualité et l’hétéro-
sexualité – précisément parce que l’hétérosexualité n’est pas seulement
sexuelle. Cela ne veut pas dire que le « sexuel » est sans importance dans
l’hétérosexualité – car ce sont les formes de la pratique sexuelle (et
d’autres pratiques non sexuelles) qui contribuent à définir ce qui constitue
un·e hétérosexuel·le […].

C’est ici que le concept d’hétéronormativité a le plus d’importance.


Mais se concentrer sur la seule hétéronormativité ne nous dit pas tout ce
qu’il y a à apprendre sur l’institution et la pratique de l’hétérosexualité.
Pour mettre en valeur son utilité en tant que concept critique, il faut pen-
ser l’hétéronormativité comme définissant des façons de vivre normatives,
autant qu’une sexualité normative. Les limites du concept doivent aussi
être évaluées en prenant en compte les aspects des liens entre genre,
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sexualité et hétérosexualité qui ne sont pas réductibles à l’hétéronormatif.
Si ces complexités sont sous-évaluées, nous risquons soit de voir l’hétéro-
normativité comme si fluide et contingente qu’elle peut être facilement
déstabilisée, soit de retourner aux pires côtés du vieux paradigme normatif
et de la poser comme une norme monolithique si enracinée qu’elle est
inexpugnable. n

Traduit de l’anglais par Christine Delphy

NQF Vol. 34, No 2 / 2015 | 79.


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