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de l'action sociale
Aux origines
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Sous la direction de
Marie-Françoise Chanier
Élise Feller

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Aux origines
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de I'action sociale
L'invention des services sociaux
aux Chemins de fer

eres
Conception de la couverture :

Anne Hébert

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ISBN :2-86586-840-0
ME-1200
o Éditions Érès 2001
11 rue des Alouettes
31520 Ramonville Saint-Agne
Auant-propos

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C'es[ une aventure en vérité peu banale qui, après plusieurs années d'un
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joyeux et sérieux travail collectif, aboutit à cette publication. Susciter dans un ser-
vice de la sucn, peu connu du public et en pleine mutation, l'émergence d'une
" mémoire " jusqueJà négligée, retrouver et comprendre les ressorts d'une action
souvent exemplaire, mobiliser pour cette tâche des hommes et des femmes forte-
ment liés au service lui-même, par leur vie professionnelle, leurs amitiés, et leurs
engagements, l'opération semblait ambitieuse voire hasardeuse. Invitée par Marie-
Françoise Chanier à me joindre, en ant qu'historienne, au collectif de recherche
qu'elle réunissait, seule du groupe à n'avoir aucun lien ni avec l'action sociale ni
avec les chemins de fer, je me passionnais très vite pour I'entreprise. Outre la cha-
leur des rencontres, elle me semblait devoir apporter beaucoup à des champs et à
des approches historiques qui me tenaient à cæur. En effet, I'ouvrage maintenant
terminé répond aux attentes que sa préparation a suscitées. Jalon désormais indis-
pensable pour écrire I'histoire des services sociaux aux Chemins de fer, et plus lar-
gement de la société cheminote, il constinre une contributon originale tant à
I'histoire sociale, qu'à l'histoire des femmes, et à la mise en æuvre d'une histoire
immédiate du ncsiècle.

De f institution aux acteurs :


une contribution à l'histoire sociale

Soucieuse de décrire et d'expliquer l'évolution de nos sociétés, l'histoire


sociale s'est attachée d'abord à en étudier les " avancées , ou les " crises ". Elle s'est
écrite longtemps en terme de conflits, de conquêtes, de lois ou d'institutions. Elle a
12 Aux ortgines de l'action sociale

mis en scène les entités collectives, $oupes professionnels, classes, Éat, dont le jeu
pouvait rendre compte des permanences et des mutatons observées.
Mais une fois les grandes perspectives éablies, alors que sont remises en cause
des catégories d'explication trop rigides, et que de nouvelles méthodes sont
empruntées aux disciplines voisines -
sociologie ou ethnologie -, I'histoire du
social peut diversifier et affiner son approche. Elle se fait histoire des acteurs eux-
mêmes, pour les replacer au cæur de la dynamique sociale, pæ seulement cofirme
enjeux, victimes ou bénéficiaires de tensions qui les dépassent, mais comme sujets.
Elle s'intéresse à leur trajectoire individuelle pour y lire comment se combinent de
façon unique les contraintes du temps etla capacitê de chacun ày fatre face. Elle
reconsdtue des " stratégies , matrimoniales, familiales, professionnelles ou résiden-
tielles, qui donnent au changement social une orientation et un contenu qui éaient

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estompés sur les grandes fresques tracées précédemment.
C'est bien cette double démarche qui est à l'æuvre ici. Tandis que certains se
sont efforcés de saisir les grandes éapes de I'institutionnalisation des services
sociaux dans les entreprises de Chemins de fer, c'est sur la personnalité et le par-
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cours de quelques figures marquantes qu'ont voulu travailler d'autres membres du


groupe. L'itinéraire, à la fois singulier et significatif, des pionnières qui, dès l'entre-
deux-guenes ont créé le service social, a mis en valeur les conditionnements et les
motivations que chacune a pu tirer de sa famille, de son éducaton, de sa religion.
Il a fait comprendre combien les deux guenes ont compté dans leurs engagements.
ll a fait mesurer comment leur aptinrde à saisir les besoins nouveaux et leur volonté
à obtenir les moyens nécessaires, a donné corps au projet social de I'entreprise,
puis à une pratque sociale dont le rayonnement s'est étendu bien audelà. Car le
service social des compagnies de Chemins de fer a souvent, dans ses orientations
et ses réalisations, anticipé les choix faits ultérieurement à l'échelle nationale, et la
compréhension de son histoire éclaire la mise en place de l'État providence en
France.

De I'image maternelle à
la compétence professionnelle :
une contribution à I'histoire des femmes

Les acteurs de cette histoire sont, on l'aura compris, essentiellement des


actrices, et ce sont des histoires de femmes, dans une entreprise d'hommes, qui
nous sont contées, Ces femmes, du fait de la place æsigrée à leur sexe, ont été
appelées à intervenir à I'articulation de plusieurs univers sociaux, et elles ont trouvé
dans cette médiation l'occasion de faire reconnaître une identité professionnelle,
devenue facteur d'émancipation pour beaucoup d'autres femmes après elles. Sur-
Auant-propos 13

intendantes, infirmières, assistantes sociales, psychologues, monitrices d'enseigne-


ment ménager, jardinières d'enfants, bibliothécaires, elles paraissent a priori dou-
blement marginalisées, parce que placées à la périphérie de la sphère productive,
qui seule est magnifiée par la performance technique et I'utilité économique, et
parce que se livrant à des activités spécifiquement " féminines ,, rattachées aux rôles
traditonnels et privés de la femme, Mais elles se trouvent ainsi placées à " l'inter-
face , entre la logique de l'entreprise et les difficultés de vie des cheminots et de
leur famille. Recrutées souvent en fonction de leur appartenance aux milieux
proches de ceux des dirigeans ou des cadres des compagnies, elles partagent leurs
références idéologiques essentielles. Elles communiquent aisément avec ces
hommes de pouvoir, puisqu'elles ont la même éducation, quelquefois le même

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niveau d'étude, et qu'elles ne risquent pas de les concunencer dans des canières
exclusivement masculines. Pourtant elles ont à connaître, à rendre compte et à trai-
ter d'une râalité sociale autrement plus rude, que les ingénieurs ne font au mieux
que côtoyer. Elles se trouvent confrontées jour après jour à des situatons difficiles,
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souvent dramatiques, parfois sordides, dont elles avaient peu d'exemples dans leur
milieu. Elles inventent puis développent au contact de cette realité des moyens
d'approche et des modes d'intervention qui, tout en servant les objectifs de l'entre-
prise, amènent à prendre en compte les besoins des moins favorisés: besoins sani-
taires, besoin de logement, besoin d'éducation, besoins de soutiens de plus en plus
diversifiés. Ce faisant, elles mettent en place les différentes facettes d'un dispositif
social qui s'étendra ensuite à de larges pans de la société française et qui reste une
condition de sa cohésion. En même temps, elles donnent à cette action sociale un
contenu, une rigueur et une qualité, qui la font s'éloigner de la bienfaisance et du
patemalisme qui l'avaient inspirée, pour accéder à la compétence et à l'indépen-
dance de professions reconnues. C'est en ce sens qu'elles sont doublement pion-
nières, et que leur parcours sans tapage nous fascine.

Mémoire et histoire :
une contribution à l'histoire vivante

Pour voir naître, à partir des années vingt, ces actions, ces structures, ces car-
rières, et les suivre jusqu'au milieu du siècle, l'équipe disposait de bien peu de
choses. Comme I'a souligné son historien le plus considérable 1,
la st'tcF a hérité des
anciennes compagnies une véritable culture cheminote mais très peu de traces
écrites, archives, stâtistiques ou documents. les efforts menés depuis 1987 par I'As-
sociation pour I'histoire des chemins de fer sont remarquables, mais ils portent en

Ribeill, IpPerconnpldesconxp*gniesdeCbemindefer,
1. G. Pæis, cnnns-wrc, Jvolumes, 1980-1988 ; LesCbe-
minots,Pans, Ia Découverte, 1984.
I4 Aux origines de I'action sociale

priorité sur le patrimoine architectural et technique qu'il faut très concrètement sau-
ver, ou sur les mouvements sociaux importants qui ont marqué la mémoire chemi-
note. Mais le " patrimoine social , que constitue l'élaboration de l'action sociale
elle-même éait resté jusqu'ici dans I'ombre, et il était à craindre qu'il ne le demeure
à jamais, ce secteur à la fois second et composite, du fait des particularismes de
chaque compagnie en la matière, n'ayant laissé que des archives éparses et notoi-
rement incomplètes z.
Dans ces conditions, et ce fut l'heureuse initiative de Marie-Françoise Chanier
qui dirigeait en 1993 le service, il convenait de faire appel aux sources orales, en
recueillant le plus rapidement possible le témoignage des agents qui avait w naîffe
et s'institutionnaliser I'action sociale. Une douzaine de personnes se portèrent
volontaires pour rencontrer une cinquanaine d'anciens qui acceptaient de se prê-

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ter à I'exercice. Ce furent, là aussi, essentiellement des femmes, récemment retrai-
tées, ayant une bonne connaissance du milieu et de ses complexités, facilement
acceptées par les enquêtés, qui allèrent intenoger des hommes et des femmes dont
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la canière s'était déroulêe de 1920 à 1960.Ia ampagne d'interviews, qui eut lieu
principalement de 1995 à 1997, a êtê préparêe par l'élaborarion d'un questionnaire,
ou plutôt d'un questionnement, très ouvert, construit autour des thèmes retenus
comme essentels par l'équipe. Elle fut suivie d'une longue phase d'exploiation,
pendant laquelle, après la transcription et la relecture collective des interviews, une
grille très fine fut élaborée qui permit d'analyser les contenus, de les comparer, de
les regrouper par thèmes ou par périodes. Cet outil offrit à chacun la possibilité de
puiser commodément dans ces matériaux pour développer le sujet qu'il avait choisi
d'approfondir 3. En effet c'est au terme de cette longue étape de collecte et de trai-

tement des sources orales que se dessinèrent les pistes de recherche. Elles reflétè-
rent d'une part les thèmes dominants dans I'ensemble des matériaux recueillis,
d'autre part les curiosités propres à chacune des personnes impliquées dans le
groupe. I1 n'était pas question pour elles de couvrir tous les champs évoqués, de
suivre toutes les pistes ouvertes ; elles souhaiaient plutôt mettre leurs pas dans
ceux de ces " anciennes , à la fois si proches et si lointaines, et se réapproprier un
hériage, avec ses contradictions, ses zones d'ombre et de lumière.
Mais alors d'autres investigations s'avéraient nécessaires. fallait, par le Il
recours à de nouvelles sources, êtayer, oitiquer, développer les indications réunies

2. Ies fonds provenant des services sociaux des différentes compagnies, puis de la sncr, sont conærvés en par-
tie au dépariement d'action sociale à Paris, et pour l'esentiel aridCsi du Mans. Là, ils ont fait lobiet à'un
inventaire et d'un classement systématique. Tres riches pour la periode qui suit la Seconde Guene mondiale,
les Archives du Mans restent quasiment muettes pour la periode précédente.
3. Ce corpus de textes, d'une richesse considéralile, est lôin d'fuè çuiæ par les travaux presentes ici. Il sera
complété par une autre série d'interviews au début des années 2000, et^formera un ensemble " d'archives
orales ' précieux pour tous les historiens du social. S'adresser à Bemadene Chantal, chef de département
adjoint du département de I'action sociale, 88, rue Saint-lazare, 75436Pans cedex 09.
Aaant-propos 15

dans les interviews. Rien ne fut negligé : vérifications à l'éat civil et dans les
registres des écoles de service social, consultations de fonds privés a, prise de
contâct avec les familles et amis des personnages traités, dépouillement de la presse
et bien sûr des trop rares documents conservés par le service social lui.même. Un
type de sources cependant ne fut pas mis à contribution, auquel ultérieurement des
éclaircissements pounaient être demandés, ce sont les dossiers de retraite qui, pour
ces générations, ne sont pas aisément accessibles 5.

Tout en restant le cæur de la documentation les sources orales sont alors retra-
vaillées en fonction des lignes de force dégagées, des questions restées en suspens
et des sources complémentaires. Le travail de mémoire entrepris par Ia gênêration
la plus âgée est complété et enrichi par Ie tavail d'histoire accompli par la gênêra-
tion suivante. C'est à ce prix que, au-delà de la nosalgie, la mémoire a nouni un

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travail exigeant d'histoire vivante. Remercions celles et ceux qui ont mis au service
de cette aventure la richesse de leur expérience professionnelle, leur capacitê
d'écoute, leur désir de comprendre et leur volonté de faire parlager leurs décou-
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vertes. Ils ont ouvert aux historiens, non seulement un espace nouveau de
recherche, mais encore des voies d'approches inemplaçables.

Élse Feller

4. Archives de R Dautry déposées aux Archives nationales, Archives de la compagnie des filles de la charité de
Saint-Vincent-de-Paul, Archives de I'amicale des assistantes sociales de la sncr, etc.
5. Parmi les " pionnières,, beaucoup ont eu un statut paniculier, en ûurge du personnel cheminot lui-même et
de ses caisses de retraite. Pour les cohortes olus récentes. les dosiers de retraite relèvent de la Caisse de Pré-
voyance et de Retraite sise à Marseille. Irs àrchives de cette caise ont été recemment transférées au C€ntre
d'archives multirégional de la sncr à Béziers, où elles sont en cours d'inventaire et de clæsement.
Introduction

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Pourquoi, maintenant, un livre trairafi des origines et des premiers dévelop-


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pements de l'action sociale dans les anciennes compagnies de Chemin de fer puis
à la sr.rcn ?
Répondre à cette intenogation, c'est revenfu sur I'enchaînement de circons-
tances qui a lait naîtte le besoin de redécouvrir un pæsé proche, mais largement
oublié, pour le confronter à l'évolution actuelle, et mieux comprendre l'un et
I'autre. Les bouleversements induits dans I'action sociale par le nouveau statut juri-
dique de I'entreprise en 1982, puis la grande inquiémde des personnels face aux
changements, enfin la rencontre avec des anciens ayanttavatrIé dans des périodes
bien différentes de la nôtre, mais souvent difficiles, ces trois faits se sont " caram-
bolés, dans mon esprit. Prenant en charge la politique d'action sociale en 1990, je
tentais de faire face aux remous d'un moment délicat de son histoire.
Héritière d'une longue tradition d'entraide au service des cheminots, l'action
sociale à la sr,{cn s'inscrit dans I'histoire même du développement des Chemins de

fer en France. Quelle qu'ait été, selon les époques, la rapidité de l'&olution de l'ac-
tion sociale, la continuité de ses objectifs est lisible au fil des soixante-dix demières
années, au-delà de sa finalité affichée. En effet, les objectifs actuels de prévention,
d'accompagnement et de promotion des personnes dans leurs rôles familiaux, pro-
fessionnels ou sociaux, peuvent apparaître différents de ceux développés à la fin
du siècle dernier. Ils n'en sont cependant pâs totalement éloignés et présentent
bien des similitudes, même si le vocabulaire a changê et même si leur mise en
application et leur développement se sont renouvelés en raison de l'évolution des
conditons de vie et de travail, de la législation, des formations données aux per-
sonnels sociaux, des équipements,.. et du souci permanent des acteurs du social
de " coller " aux réalités du moment dans lequel s'inscrit leur action.
18 Aux origines de I'action sociale

Récemment, le service d'action sociale de la sucn a eu à s'intenoger sur sa


pérennité et, comme dans tous les moments de changement, le sentiment de tout
perdre et I'oubli de ce qui reste permanent, a pu envahir le champ du rationnel.
Mais, si les moments de changement soulèvent peur et émotion, ils dynamisent la
réflexion et permettent de prendre le large au-delà de l'écume des jours.

Trois faits se carambolent...

Jusqu'en 7982,le département des " services sociaux ,, raffachê à la direction


du personnel de la sucr, gérait l'ensemble des activités issues de la longue raditon
patronale et sociale des anciennes compagnies, activités développées et adaptées
au long des années selon les besoins des cheminos, les évolutions de la législation

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sociale et la mise en place des équipements publics. Ces activités faisaient I'objet,
depuis Ia crsanon de la sNcr en 7937 et l'adoption de son statut propre, d'une
concertation entre les dirigeants de l'entreprise (direction du personnel et départe-
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ment des services sociaux) et les représentants du personnel (par le canal des orga-
nisations syndicales). Les relations paritrires nouées dans la longue histoire des
compagnies entre le patronat et les organisations syndicales éaient donc anté-
rieures à celles mises en place dans les entreprises après la Seconde Guene mon-
diale et régies par les conventions collectives. Si bien que dans l'après-guene la
sNCF est autorisée à garder ses propres structures de concertation sans avoir à s'ali-

gner sur les dispositons imposées aux autres entreprises. En ce qui concerne les
activités sociales cette concertation s'est développée, de 1945 à t972, au sein des
comités locaux d'activités sociales (crm), des comités régionaux d'activités sociales
(cnes) au siège des six grandes régtons géographiques, et du comité central des acti-
vités sociales (cces). À partir de 1972, compte tenu de la réforme des strucnrres de
l'entreprise, les insances locales disparaissent et ne subsistent que les cnes (vingt-
cinq au siège des nouvelles regions géographiques plus proches des régions admi-
nistratives) et le cces.
En 1982 est votée la loi d'orientation des transports intérieurs (ron) qui définit
un nouveau statut juridique pour la sNcr. Cette échéance êtait connue de tous
puisque la smcr avait êté créée en 1937 pour quarante-cinq ans. Ia ron stipulait par
ailleurs I'application de la législation exisante sur la création d'un Comité central
d'entreprise (ccs) et de Comités d'éablissement (cr). Parmi les attributions dévo-
lues aux cr et ccrla gestion de certaines activités sociales leur incombait donc. Le
1erjanvier 1985, après qu'une commission mandatée par le Conseil d'État ait rendu
son avis, les actvités sociales, relevant pour les unes du Code du travail (cantines,
bibliothèques, vacances), pour les autres du Code de la sécurité sociale (geston des
Introduction 19

prestations sociales relevant des caisses), éaient réparties entre les cr-ccn d'une
part et le département de l'action sociale d'autre part.
Ce bouleversement radical, souhaité par les uns, honni par les autres, entraî.-
nait donc une partition au sein d'activités sociales liées entre elles par leur histoire,
leur développement ainsi que par une forte tradition de concertation et de pluri-
disciplinarité. Et pour les personnels exerçant dans les activités transférées, le choix
se posa de poursuivre leur activité en changeant d'employeur (en devenant salariés
du cE), ou celui de rester dans I'entreprise et d'opérer une reconversion profes-
sionnelle, ce qui fut aisé pour certains, et douloureux pour d'autres.
Pour les personnels restés au sein du département de I'action sociale, et qui
voyaient leurs champs d'approche sociale se restreindre, les conséquences profes-
sionnelles générées par ce changement furent importantes. Il serait trop fætidieux

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pour les lecteurs de les expliquer de manière déaillée. Retenons que dans leur pra-
tique quotidienne, les personnels sociaux durent s'adapter, quitter certains
domaines d'intervention habinrels, en investir de nouveaux, modifier leur approche
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des personnes en difficulté ou en souffrance, repenser leur mode d'intervention


dans I'entreprise, se former à des méthodes de travail social plus pertinentes. Tout
ceci, on le comprend, n'a pu se faire que parce que les professionnels de l'action
sociale ont saisi l'importance de vivre le changement comme facteur de dévelop-
pement et non comme un inélucable repli. En ant que responsable de la politique
d'action sociale, préoccupée de l'avenir, donc de I'adaptation aux changements en
cours et soucieuse du " moral , des troupes, il, m'apparaissait que comprendre le
passé permettrait aux plus jeunes d'ancrer le changement actuel dans l'évolution
continue du service où l'essentiel des valeurs demeure.
Dans le même temps, la rencontre avec des " anciens , des seryices sociaux et
l'écoute de leur récit de vie professionnelle en particulier pour la période 1931-
1950, le pragmatisme des solutions élaborées, le bon sens dans la recherche de
voies nouvelles, alors que le contexte d'avant et d'après guene était difficile, m'ont
amenée à faire un parallèle entre le pæsé et les années quatre-vingt-dix.

La mémoire : élément fédérateur

L'intérêt d'un travail historique sur les services sociaux résidait non seulement
dans la connaissance de leur évolution mais aussi dans une meilleure compréhen-
sion des mutations en cours. De plus, la reconstitution de la mémoire devenait un
élément fédérateur en dégageant le sens d'une évolution qui échappe parfois aux
personnels pris dans la quotidienneté de leur travail. Ia collecte de témoignages
auprès des anciens et leur confrontation avec les sinrations plus récentes contri-
buaient à donner une cohérence aux vécus successifs et à conforter I'appartenance
20 Aux ortgines de l'action sociale

professionnelle de celles et de ceux qui travaillaient dans ce service. La conserva-


tion et I'analyse du patrimoine du service sont déterminantes dans une période de
mutation et de changement. Et cette préoccupation est rendue d'autant plus néces-
saire dans une phase de questionnement du personnel social sur son identité pro
fessionnelle.
Il me semblait donc nécessaire et vital à la fois de permettre aux acteurs
sociaux d'aujourd'hui de se réapproprier I'histoire et de s'inscrire à leur tour dans
l'évolution.
te projet de collecte de témoignages et d'écriture d'une histoire s'est construit
à partir de la rencontre organisée en octobre 1993 pour les membres du personnel
social retraité et en activité. À la suite de ceffe joumée, un groupe de jeunes retrai-

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tées s'est constitué en vue de recueillir des témoignages oraux auprès des plus
anciens. Anne-Marie Delaporte, Françoise Dulau, Monique Guessard, Élisabeth
Iancrenon, Anne-Marie Lavrillat, Jacqueline Martin, Suzanne Pinel, Madeleine
Pliez, Nicole Riethaeghe et Simone Vigroux ont été les chevilles ouvrières de ce
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long et passionnant traval. Sans leur engagement, leur ténacité et leur enthou-
siasme, ce document n'aurait pu être mené à bien.
L'âge de certains retraités rendait cette tâche d'interview urgente et il semblait
important de collecter cette mémoire vivante d'une époque pionnière. Par ailleurs,
nous étions confrontés à I'absence, dans les archives, de dossiers personnels qui
auraient permis de mener une étude exhaustive sur les parcours professionnels, et
à l'impossibilité de consulter les données de la caisse de retraite. Au demeurant, si
ces données avaient pu apporter une base rigoureuse, elles n'auraient cependant
pas transmis le " vécu , des protagonistes. Les interviews se sont centrés sur la pra-
tique et ses conditions d'exercice plus que sur les déroulements de canière. Près de
soixante entretens ont été enregistrés sur cassettes, saisis, soumis pour validation à
la personne concernée, éventuellement conigés et conservés au service. Ia liste des
personnes interviewées ayant donné leur accord pour la citation de leur nom dans
cette publication est reprise en annexe.
Consciente de I'ampleur de la tâche et de notre inexpérience dans le traitement
des données, j'ai consulté Françoise Cribier, directrice de l'équipe de géographie
sociale et de gérontologie du cNRs, sur l'iruérêt de cette énrde et sur la méthodolo-
gie à suivre. Elle m'a proposé le soutien, les compétences et I'expérience d'Élise
Feller, docteur en histoire, rattachêe à cette équipe du cmns. Par ailleurs, laurent
Thévenet, assistant social dans I'entreprise, entreprenait dans le même temps un
cursus universitaire à I'université de Paris vn, Je lui proposais de rejoindre le
groupe. Il a soutenu, en1997, son mémoire de maîtrise sur Les Assistantes sociales
des Chemins de fa. Émugence et construction d'une identité professionnelle.
1919-1949,, sous la direction d'André Gueslin. Sa contribution à notre travail fut
essentielle.
Introduction 21

les options retenues

Comme les interviews ont été réalisées sur la base du volonariat, la population
qu'ils donnent à voir n'est pas exactement représentative de l'ensemble des anciens
personnels et des zones géographiques. Et il est certain que les animateurs ieu-
nesse, les monitrices d'enseignement ménager, les bibliothécaires, les personnels
des éablissements sanitaires et sociaux y sont insuffisamment représentés. De
même les entretiens qui nous auraient renseignés sur la zone est n'ont pu être
menés à bien. Nous espérons qu'une seconde campagne d'interviews viendra com-
bler ces lacunes.
Le dépouillement des interviews devait très rapidement nous conduire à mesu-

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rer I'ampleur des informations recueillies, et à faire des choix, non sans difficultés.
Ces choix ont été d'éclairer d'abord et surtout la période allant de 1931, date d'em-
bauche des premières assistantes recrutées avec le diplôme d'Etat, aux années
1950, lorsque les formations psychosociales qui révolutionnent les méthodologies
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d'intervention professionnelle sont introduites en France et plus particulièrement à


la sucr. Ia seconde option retenue a êtê de traiter prioriairement le groupe des
assistantes sociales parce que le plus ancien et le plus important en nombre à avoir
accepté les interviews.

Ia période retenue conespond pour I'entreprise sNcn au moment de construc-


tion de son entité et de I'unification des réseaux. Cène cluonologie permet de rap-
peler que I'action sociale au sens où elle est maintenant définie dans son unicité
n'existait pas alors. Chaque réseau de Chemin de fer développait, avantla rnttona-
lisation, son organisation et sa politique propres. Ces organisations auront des simi-
litudes - comme le nord et l'Éat - du fait des responsabilités exercées par Raoul
Dautry sur I'un puis I'autre réseau, mais aussi des différences. À cet égard, I'absence
de témoignages sur la fonction d'ingénieur atrachê à la direction des réseaux nous
a paru regrettable. De la même manière, et la lecture du document le monffe,
chaque réseau avait sa " politique ,. C'est après la nationalisation que M. Flament,
directeur adjoint au service central du personnel, devait, à travers ks Cahim des
saryices socia,ux, définfu une politque sociale axée sur la famille. Les premiers
acteurs de tenain en étaient les assistantes sociales, les autres professionnels venant
par la suite développer certâins volets spécifiçes de cette politique.
Échirant quelques aspects d'une histoire plus vaste, le tene de ce livre est
nouni par les souvenirs parlagês d'une pratque professionnelle, éuyé par le trai-
tement des archives du service qui n'avaient jusqu'alors pas été exploitées. Les
interviews ont peu ou pas fait référence à des données rigoureuses d'effectifs ou de
budget - ce n'était semble-t-il pas encore dans les " gènes professionnels " - et nous
ne disposions pæ de sources fiables. Par ailleurs, les problèmes dominants de
22 Aux origines de I'action soci.ale

l'époque retenue, omniprésents dans la pratique professionnelle et amplement étu-


diés par ailleurs (tuberculose par exemple), n'ont pas été traités de manière spéci-
fique mais rappelés, en particulier dans les trois biographies d'assistantes
principales.

Écrit par les membres du goupe à une ou deux voix, dans des styles naturel-
lement propres à chacun, avec parfois des répétitions, I'ensemble est délibérément
hétérogene. Nous avons tenu à rester proches à la fois de la mémoire collectée
auprès des anciens, et des intenogations ou des curiosités exprimées au sein du
groupe de travail. Nous avons voulu conserver le ton souvent familier et complice
des entretiens. Et nous n'avons pas voulu goflrmer l'admiration, parfois la dévotion,
que certâins " auteurs , ont conçues pour leur " héroïne , !

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Nous avons fait le choix d'un plan en deux parties. Ia première regroupe des
études globales, présentant à partr des interviews et des archives les lignes de force
de notre sujet: création du service social, invention d'activités de plus en plus nom-
breuses, professionnalisation des métiers. Ia seconde traite des acteurs de I'action
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sociale au travers de biographies consacrées à des personnalités qui ont durable-


ment marqué les témoins de cette période et laissé une forte empreinte dans les ser-
vices.
D'autres étr.rdes suggérées par les interviews n'ont pas pu être développées
dans ce volume. Nous avons I'intention de poursuivre ce travail pour la période
1950-L985,longue période de développement et de sabilité puis de changements
instinrtionnels et d'adaplation permanente des activités au service des agents et des
pensionnés de I'entreprise. Cette contribution à I'histoire de la sNcr, née d'une pré-
occupation inteme au service de I'action sociale, rejoint les recherches menées
actuellement par I'ensemble des professions sociales et s'inscrit donc dans I'histoire
du travail social en France.
Ce travail collectif de recherche et d'écriture n'aurait pu se faire sans la contri-
bution, à des degrés divers, des retraités qui ont accepté de dire leurs souvenirs
professionnels et souvent personnels, des membres du groupe et d'Élise Feller pour
leur engagement, des secrétaires pour la saisie des interviews, du secteur informa-
tique pour l'élaboration d'un logiciel de traitement des données, de Jacques
Trouche chef du département de I'action sociale qui a accepté l'idée de cene érude
en 1993, deJean-Piene Capel et Serge Gayraud qui lui ont succédé de 1995 à ce
iour pour leur intérêt au développement de ce îavail. Que tous soient très chaleu-
reusement remerciés.

Marie-Françoise Chanier
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La naissance des services sociaux

et leur institutionnalisation
aux Chemins de fer
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Chapitre 1

ConTextes et jalons

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De la bienfaisance aux droits sociaux, la première moitié du lx siècle voit


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émerger lentement en France ce que l'on appellera l'Émt providence. Les compa-
gnies de Chemins de fer ont joué dans ce processus un rôle majeur. Certes elles ne
sont pas les seules grandes entreprises à avoir constitué très tôt un système d'enca-
drement de la main-d'æuvre susceptible d'impliquer durablement les travailleurs et
leurs familles dans le projet industriel poursuivi. Le système Michelin étudié par
A. Gueslin est exemplaire à cetêgard t. Mais l'extension des réseaux fenoviaires sur
I'ensemble du tenitoire, la mission de " service public , qu'assurent les compagnies
concessionnaires sous la tutelle de l'Éat, donnent vite à la sitr.ration sociale des che-
minots une visibilité exceptionnelle et un écho national.Enl93T,lorsque les com-
pagnies sont nationalisées, la srvcn constituer comme Renault un peu plus tard, une
référence pour I'amélioration de la condition ouvrière.
Tous ceux qui s'intéressent à I'histoire de la protection sociale en France sui-
vront donc avec attention le cheminement qui conduit les compagnies fenoviaires
du patemalisme, ou même du patronage le plus traditionnel, à une action sociale
,.
" d'avant-garde Dans quel contexte s'est produite cette évolution ? Dans quelles
mesures les séquelles de la Première Guene mondiale onrelles posé en termes
nouveaux les problèmes de gestion de la main-d'æuvre, et amené le patronat des
Chemins de fer à prendre des initiatives sociales, souvent en avance sur leur temps ?
Comment le souci philanthropique de certains dirigeants a-t-il rejoint leur volonté
d'organisation du travail et de paix sociale ? Quelle a êtêla part des premières sur-
intendantes, infirmières et assistantes dans I'extension de leurs prérogatives et de

1. André Gueslln, Ic Michelin; A. Gueslin et P. Guillaume, De


Système social Ir Cbarité nédieuale à la sécu-
rité sociale, Paris, ks Editions ouwières,1s2, p.222-235,
26 Aux origines de I'action sociale

leurs moyens ? Comment, à partir des missions ponctuelles qui leur était dévolues,

ont-elles fait affleurer des besoins beaucoup plus larges ? Ont-elle fait reconnaître
des compétences professionnelles ? Ont-elles imposé un cadre insttutionnel pour
développer leur action ? Ce sont les questions qui courent tout au long de cette pre-
mière partie, à travers la diversité des auteurs, de leurs centres d'intérêt, de leurs
obiectifs.
Iaurent Thévenet, avec sa double compétence de travailleur social et d'histo-
rien, tente de dégager les lignes de force qui sous{endent, sur plus d'un demi-
siècle, l'instifutionnalisation des services sociaux. I1 montre comment au cours de
I'entre-deux-gueres, les préoccupations sociales des compagnies, d'abord délé-
guées à des æuvres de bienfaisance souvent religieuses, sont progressivement inté-
gées dans l'entreprise, et donnent naissance à un ensemble de structures qui

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constituent au milieu du siècle un rouage à part entière de la jeune Société natio-
nale des Chemins de fer français. Il brosse ainsi la toile de fond sur laquelle peu-
vent se détacher les motifs particuliers auxquels se consacrent les autres auteurs.
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Madeleine Pliez, avec le recul que lui donne sa longue pratique profession-
nelle, a voulu revenir sur la période d'effervescence, d'improvisation, mais aussi de
création, qui a précédé la normalisation du métier d'assistante sociale.
Monique Guessard et Françoise Dulau, amenées à éntdier, dans le cadre du
cEDIAs, le développement du case-work, ont tenu à retracer comment cette métho-
dologie avait êtê introduite en France, en particulier par les services sociaux de la
sNCF, et combien elle avait renouvelé l'approche du travail social pour plusieurs
décennies.
Anne-Marie Delaporte, qui a participé pendant de longues années à la vie du
mqs, le Bureau d'étude des questions sociales, éait particulièrement bien placée
pour rappeler les origines et le rôle d'un service de documentation qui incarne dès
la Ubération la volonté de professionnalisation et de perfectionnement de services
sociaux devenus adultes.
Les compétences et la culnrre d'Anne-Marie lavnllat lui ont permis de revenir
sur le long parcours qui, des tests d'embauche aux centres d'orientation, condui-
sent conseillères d'orientation, psychologues, psychiatres ou neuropsychiatres à
collaborer pour aider les familles cheminotes dans leurs choix.
Malgré la raretê des témoignages recueillis, et en espérant en susciter de nou-
veaux auprès des professionnels concemés, Madeleine Pliez et Suzanne Pinel se
sont attachées à deux domaines d'intervention très symptomatiques des capacités
d'adzpaion et des nécessités d'évolution de I'action sociale. Avec I'enseignement
ménager c'est toute I'histoire des rôles familiaux, des formes de consommation, des
niveaux d'équipement ménager, qui défile sous nos yeux. Quant au secteur de " la
jeunesse,, fils â la fois du Front populaire et du baby-boom, il ouvre à des person-
Contextes et jalons

nels masculins la porte des services sociaux, avant de leur échapper pour refoindre
le domaine des loisirs sous la houlene du comité d'entreprise.
Le nom des éablissements dont la présentation conclut cette première partie
éveillera pour beaucoup ces sortes de souvenirs qui, partagés par une génération
et un goupe professionnel, cimentent ce sentiment d'appartenance si caractéris-
tique de la société cheminote. Avoir été à I'origine de ce réseau d'aide et d'accueil
n'est pas le moindre titre de gloire de l'action sociale.

ÉIse Feller

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Chapitre2

Aux origines de l'acTion sociale


aux Chemins d,e fer

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Ia " société cheminote, constitue un microcosme dense et diffus à la fois, aux


particularismes forts, aux pesanteurs historiques et culrurelles accusées. Il est essen-
tiel de prendre en compte les aspecs saillants de l'évolution des compagnies et de
la condition du personnelpour comprendre I'attention précoce portée par les diri-
geants à I'encadrement social.
Dès le rur. siècle, caisses de secours, caisses de retraite, services médicaux, et
ceuvres sociales encadrent une main-d'æuvre puisée dans les campagnes, qu'il
s'agit de retenir et de discipliner. Mais les premières décennies du nc siècle voient
se créer des services sociaux professionnels dans les six grandes compagnies qui se
partagent alors le réseau fenoviaire : la compagnie du Nord, fief des Rothschild, le
ruvt (Paris-Lyon-Méditenanée) où æuvrèrent des saint-simoniens, la compagnie de
l'Ouest devenue réseau de l'Éat en 1908, celle de l'Bt, la compagnie du Paris à
Orléans (po), celle du Midi, enfin, appartenant aux frères Pereire. Ia contestation
ouvrière, la montée des idées socialistes et le développement dans les classes
populaires de " fléaux sociaux, cofftt€ I'alcoolisme, la tuberculose ou la dênatahté
inquiètent alors les classes dominantes et les pouvoirs publics. Les compagnies de
Chemin de fer, fortes de 511 000 employés enL)22, sont parties prenantes d'un
vaste mouvement que la Première Guene mondiale ne fait qu'amplifier. [a guene
de 191Ç19L8, par les effets qu'elle produit sur l'organisation et le fonctionnement
de la société comme sur les mentâlités, accélère la mise en place d'un outillage
social de plus en plus différencié et professionnalisé. Les compagnies éprouvent
alors la nécessité de changer le contenu et la forme d'une aide sociale assumée
jusque-là par les Filles de la charité et les dames patronnesses. Avec les surinten-
30 Aux origines de l'action sociale

dantes, les infirmières-visiteuses ou les assistantes sociales, les années 1920 voient
apparûtre les premières travailleuses sociales. C'est le législateur qui tranche en
1932 pour ne retenir que le terme d'assistante sociale. Il consacre l'émergence
d'une nouvelle profession qui va transformer une forme traditionnelle d'assisance
en un métier reconnu et laïc.
l'édification progressive de services sociaux professionnels aux Chemins de
fer est une création à la fois originale et pionnière si on la compare à I'action sani-
taire et sociale nationale qui, dans le même temps, accuse un retard dramatique.
Quels ont été les bus poursuivis par le patronat fenoviaire ? Esrce la volonté de
paix sociale face àl'agitation ouvrière ou I'inquiénrde face aux fléaux sociaux qui
a dominé ? Quelles tâches et quelles missions ont été dévolues aux premières assis-
tantes et aux services qu'elles mettent en place ? Comment ces femmes, souvent

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considérées comme les exécutantes d'une politique sociale élaborée par les ingé-
nieurs, se saisissent-elles de cette occasion pour construire - solrs le regard des
hommes - des métiers qui se diversifient et se codifient ? Comment s'impose, dans
I'entreprise même, après la nationalisation, un nouveau rouage accepté par ses par-
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tenaires ?

En soulevant ces questions nous voulons dessiner les grands traits d'une aven-
ture dont d'autres ensuite évoquerons les péripéties et les acteurs,

Les hommes du rail

L'extension des réseaux

Instruments de la révolution industrielle, les Chemins de fer contribuent à I'or-


ganisation du tenitoire national. Des vingt-trois kilomètres de la " ligne de fer "
Saint-Étienne-Andrézieux autorisés par I'ordonnance royale du 26 février 1823 aux
13273 kilomètres exploités par les six grandes compagnies en 1865 1, les réseaux
fenés quadrillent et iniguent la France autant qu'ils contribuent au désenclavement
des provinces par les possibilites d'échanges entre les hommes et les marchandises.
Le premier rail est posé sous la monarchie de Juillet. L'impulsion est donnée avec
un mélange de financement privé et public. Poussés par un appétit de profits gann-
tis et cautionnês patl'fltat,les capiaux venus de l'industrie et de la finance fondent
les premiers réseaux, mais l'Éat gardela maîtrise de la politique des Chemins de
fer. Le second Empire voit la constitution d'un réseau fené en étoile à partir de Paris
et le regroupement des nombreuses compagnies pour des raisons économiques.
Six grandes compagnies issues de nombreuses frrsions vont donc se partager le ter-

l. Georges Nhr:il,, La Réaolutionfmouiaire, Paris, Belin, 1993, p.17


Aux origines de I'action sociale aux Cbemins defer 31

ritoire national.[e secteur privé se charge de l'exploiation tout en subissant le


poids des contraintes liées à la concession d'exploiution parl'f)tat. Le Chemin de
fer connaît un développement continu qui influence en profondeur et durablement
l'économie française : désenclavement des marchés, accroissement de la mobilité
de la main-d'æuvre, impulsion donnée à la méallurgie pour la construction du
matériel roulant et des ouvrages d'art.
Peu à peu, se forge un concept de service public qui doit offrir des garanties
tant du point de vue des dessertes que de la sécurité. Ce régime d'économie mixte
peut se résumer en quelques notions clés : régime de concession avec garanties,
concentration et monopole des compagnies, charges de service public, et contrôle
éatique z. Ce régime mixte durera jusqu'en 7937, exceptton faite de I'ancien réseau
de l'Ouest qui a été étatisé dès 1908 et a pris le nom de réseau de l'Éat 3.

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L'ensemble des compagnies organise en quatre branches distinctes le fonc-
tionnement des Chemins de fer : le service " traction et matériel,, qui couvre les
dépôts de locomotives et les ateliers de réparation, le service " exploitation , qui
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coiffe deux catégories de personnels, les agents de gare et les agents de train, le ser-
vice de la " voie, qui, d'un côté, s'occupe de la surveillance de la voie, et de l'auffe,
se charge de son entretien, enfin le service de " I'administration centrale ". Ces " divi-
sions ", selon le terme consacré, sont dirigées par des ingénieurs. Tandis que les
ingénieurs des Ponts et Chaussées dominent à la tête de la " ysig,, les ingénieurs
du corps des Mines ou les Centraliens exercent leur suprématie à la tête du " maté-
riel et tractior ,. Iz culture technique de ces cadres prend une place considérable
dans la direction des compagnies qui doivent fare face à des problèmes tout à fait
inédits : la conception d'une division du travail adzptêe aux exigences de I'exploi-
ation fenoviaire, à ses multiples impératifs de renabilité et de sécurité, et le recru-
tement d'agents dont les profils professionnels requis n'existent pas encore sur le
marché du travail.
L'organisation de l'exploitation, réglée comme un système d'horlogerie, dont la
régularité même est une condition essentielle de la sûreté des trains, impose à tous
les agents une extrême disponibilité et une " exactitude à la minute 4 ,. Au détermi-

nisme de l'exploitation technique lait lace la nécessité d'une discipline contrai


gnante pour les agents. Raoul Dautry, ingénieur sur le réseau Nord, signifie
nettement ces exigences : " L'effort désagréable, nuisible ou stérile, a été banni de
nos organisations parce qu'il n'est nulle part plus dangereux qu'en matière de Che-
min de fer où I'attention, le sang-froid et la précision sont des nécessités 5. ,

2. Georges Ribeill, op. cit., p.14.


3. Nicolas Neiertz, Ies Cbemtux dp f% histoire d'une qntreprise (1919-193î, mémoire de maîtrise, Paris IV,
1989, p.11-36,
4. Georges Ribeill, op. cit,, p.336.
5. Raoul Dautry, Conférence au congrès de I'babinilon, Iile, 1972, p. 6
4) Aux origines de l'action socinle

Le cheninot

Ie poids des origines rurales est à souligner. Les cheminots sont en majorité
des déracinés des campagnes. Leurs premiers contacts avec les compagnies ont été
les chantiers de construction de lignes. Les compagnies y puisent jusqu'en 1880,
nombre de leurs agents. L'exode rural, provoquê par des difficultés socio-écono-
miques, conduit une part des ruraux " sans travail, à échapper à une précarité crois-
sante et à tenter de trouver un emploi meilleur. Ces catégories de population
aspirent avant tout à gagner en sécurité matérielle : la sabilité de I'emploi fait figure
de paradis ! Mais le niveau scolaire minimum fait souvent défaut, c'est pourquoi, les
compagnies qui offrent un statut protegé proche de celui du fonctionnaire, sans
requérir un niveau d'instruction êIevê, appanissent comme un espoir ungible. Les

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institutions patronales, les garanties sociales, parachèvent une représenation plu-
tôt privilégiée du statut de cheminot pour ces ruraux en quête de travail.
De plus, l'obtention d'un emploi sur le réseau de leur région leur permet un
déracinement géographique limité. Une assistante sociale en poste à Nevers en
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1939 dêcft certaines familles : " Beaucoup d'entre elles éaient nées à la umpagne
et n'avaient pas encore été beaucoup scolarisées, L'intimité familiale éait très pro-
tégée sous I'autorité du père de famille et il fallait vaincre ce mur de réserve pour
se faire accepter 6. " Bien des familles conservent des pratiques rurales, aidées en
cela par les horaires décalés qui permettent de continuer à entretenir un jardin ou
un potager pour compléter des revenus souvent modestes. À la voie, les agents
viennent plutôt du monde de la tene. Ce sont bien souvent des journaliers qui par-
courent la campagne et se louent sur les chantiers de la ligne. Au matériel et à la
traction, le personnel est issu des méters du méal, de la forge. Ce sont d'anciens
compagnons, fiers de leur savoir-faire. Dans les ateliers, l'entretien du matériel
remorqué est exercé par d'anciens artisans, menuisiers, bouneliers, chanons. Dans
les gares, les personnels en contact avec le public doivent savoir lire, écrire et por-
tent I'uniforme. Ce sont les " messieurs du Chemin de fer 7. ,
Plus le Chemin de fer se développe, plus il a besoin d'une main-d'æuvre
importânte et formée, l'ingénieur en chef adjoint de I'Entretien du Nord déclare en
1930 : " Un pareil organisme emploie de multiples categories d'ouvriers, La
conduite et la rêparatton des véhicules de toutes sortes, locomotives, voitures et
wagons, I'entretien des voies, des signaux, des bâtiments, des insallatons de toute
nature, exigent des ouvriers de toutes professions, L'exploiation d'un grand réseau
ne peut se faire qu'avec du personnel spécialisé et entraîné, et sa valeur n'est que
celle de tous les agents chargés de manier un outil, aussi complexe par son éten-

6. Interview de Renee laugerotte.


7. Brigitte Mauti, " Quand prévention du risque alcool rime avec securité ,, La Santé de la famille, 1D3, p. 5.
Aux origines de l'action sociale aux Cbemins d.e fer 33

due et le déuil de ses ramificatiors 8. , Les conditions de travail sont difficiles ; aussi,
le patronat des gandes compagnies doit " attirer ", mais aussi " attacher " les chemi-
nots au Chemin de fer. De fait, une æsistance patronale se met en place ; elle se
compose de garanties à la fois matérielles et morales pour I'agent et sa famille.

La sécurité : une ualeurfondamentale

Le système technique fenoviaire, conçu etr nibilo, moblisant des technologies


inédites, est particulièrement exposé aux risques. De nombreux facteurs imprévi-
sibles, incidents techniques, eûeurs humaines, dégâts naturels, saboages, colli-
sions ou déraillements, menacent la crédibilité de ce mode de transport. Ainsi, sur
le réseau Nord, enffe 1900 et 1910, il y eut en moyenne un accident par jour.

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Dès la création du Chemin de fer, I'organisation et la réglemenution du îavaù,
la parcellisation des tâches, ont preparé les critères de prévention et d'imputation
des responsabilités en cas d'accident. Les risques sont augmentés parla multiplicité
et la forte interdépendance des gestes de |ravaiI, ceux<i éant coordonnés mais
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souvent éloignés les uns des autres. Chaque cheminot, du haut en bas de l'échelle,
est considéré coûrme responsable " d'un petit bout de Chemin de fer e,. Il fait corps
avec sa machine, avec sa portion de voie fenée, avec s
gare. Bien souvent, son
logement se trouve le long des voies ou près des enceintes fenoviaires. Cette proxi-
mité permet une surveillance et une vigilance quasi continuelle et la prise en
compte du moindre risque. Le Chemin de fer et ses employés vivent à un rythme
qui leur est propre : permanence de I'activité fenoviaire jour et nuit, obligation
d'horaires décalés tant pour les charges de service public que pour des raisons de
sécurité. Ces exigences ainsi que le travail d'équipe contribuent à la formation
d'une culture professionnelle fondée sur des valeurs de régularité et de ponctualité,
associées à une solidarité sans faille dans les moments difficiles. Par son tenitoire
géographique délimité et ses rythmes propres, le système fenoviaire tend à isoler
le cheminot d'un environnement professionnel et social plus large.
L'univers cheminot se partage en multiples métiers, tenitoires, fonctions. De la
locomotive avec les. aristocrates du rail, que sont les mécaniciens et les chaufeurs,
au personnel des gares en passant par les cantonniers de la voie, une hiérarchie
existe qui doit coexister avec des relations de travail horizonales nécessitées par la
circulation des trains et la sécurité, Ces facteurs concourent à déterminer des ani-
tr.rdes professionnelles marquées par une conscience collective des solidarites
nécessaires entre agents et métiers. Un système d'amendes sanctionne les retards,
I'insubordination, I'ivrognerie ou toute autre faute professionnelle. Cette discipline

8. Henri Flament, Conlermce à I'acposition internationale de Liege, 1930, p. 2.


9. Cette organisation est trà bien déoite dans Ia Bête hunaine de Zola.
14 Aux origines de I'action sociale

rigoureuse, alhêe à un respect sacré du règlement donne un caractère presque mili-


taite à la corporation, trait encore accentué par une hiérarchie omniprésente.

La, grandefamille,

Le monde cheminot vit dans un isolement géographique qui favorise l'élabo-


ration d'une forte identité profesionnelle et la création de " familles cheminotes ,
où, sur plusieurs générations, les pères, puis les fils entrent aux Chemins de fer,
Apres la Première Guene mondiale, les cités font leur apparition, particulièrement
sur les réseaux Nord et Est. Ces cités contribuent à couper les cheminots du monde
extérieuq d'autant qu'elles sont souvent construites autour de dépôts, en rase cam-
pâgne, pour des raisons de raviaillement des locomotives. Des écoles d'apprentis

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sont créées très rapidement sur toutes les compagnies pour favoriser une formation
précoce aux métiers du rail. Ce sont des " pépinières " d'agents, très convoitées par
les cheminots pour leurs enfants, dans la mesure où elles assurent automatique-
ment l'accession à un poste au sein de la compagnie. Ainsi les garçons des familles
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cheminotes peuvent dès 13-14 ans faire partie de la'grande famille ,. Un délégué
de la compagnie du Nord, explique au Congrès international des Chemins de fer de
1887, cette hérédité professionnelle : " Nous tâchons d'élever les enfants de nos
employes de façon qu'ils puissent devenir les employés de nos successeurs to. " Un
ingénieur du pru exprime plus précisément cette politique : " Les compagnies trou-
vent dans ce choix une garantie précieuse pour le goût du métier et la conservation
de I'esprit de tradition : on suppose les fils d'agents déjà formés en partie pæ
l'exemple paternel sinon aux déails de leur service, du moins à l'esprit général qui
devra présider à toute leur canière 11. ,
Les femmes, dans leur grande majorité, ne travaillent pas hors du foyer. Elles
préparent " la gamelle , pour leur mari ou leurs fils et s'occupent des enfants. Elles
connaissent les horaires décalés, le travail de nuit, I'absence du mari plusieurs jours,
et sont très concrètement dans l'incapacité, pour ces raisons et à cause de l'éloi-
gnement, de ffouver un emploi. Seules, les veuves et les filles majeures d'agents
décédés en service peuvent Mnéficier d'emplois réservés, une manière de com-
penser une situation critique impuableau métier de l'agent. Cette pratique se per-
pénrera longemps au sein de la sNcn.
Les compagnies sont donc conduites à favoriser le recrutement fondé sur I'hé-
rédité ou la parentê, facteurs jugés favorables à I'apprentissage long que nécessi.
tent les métiers du rail, Ce phénomène mal chiffré prend réellemenr de
I'importance d'une part dans les cités bâties en lointaine périphérie urbaine où I'ac-

10. Georges Ribeill, op. cit., p.414.


11.IUd.
Aux origines de I'action socinle aux Cbemins deJer 35

tivité fenoviaire occupe la majoitê de la population active, et d'autre part au cours


de la période de l'enffe-deux-guenes lorsque les effectifs sont à leur apogêe.

Un statut protecteur

les compagnies ont largement contribué à forger I'identité cheminote par le


biais des institutions patronales. En effet, à I'insar du patronat des mines ou de cer-
taines grandes entreprises, leurs dirigeants ont très vite êlaborê un statut du per-
sonnel relativement avantzgeux. Puis, progressivement, se sont ajoutées de
nombreuses æuvres sociales plus ou moins autonomes, encadrant la vie profes-
sionnelle et familiale des cheminots. Le commissionnement, l'institution des Caisses
de retraite et l'assistance médicale sont déià au début du rx. siècle des élémens

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essentiels du statut ; ils restent en vigueur encore aujourd'hui.

Le commissionnement
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Au-delà des nécessités de l'organisation du travail et de la sécurité, l'apprentis-


sage de métiers particuliers avec I'intériorisation lente de normes pratiques, jusqu'à
leur transformation en actes réflexes efficaces, doit être amorti sur le long terme.
Les spécificités des métiers du rail font préférer les jeunes recrues, jugées plus mal-
léables, aux adultes trop marqués par une expérience professionnelle différente. À
cet effet, le commissionnement, instauré par les compagnies, avec une période
d'essai d'un an pour juger de la conduite de l'agent et de ses capacités profession-
nelles, intervient à un âge limite maximum de 30 ans. Après sa période probatoire,
l'agent accède à un statut spécifique : agent commissionné du cadre permanent. Ce
statut lui assure la garantse de l'emploi, sauf fautes professionnelles qui peuvent
entraîner la révocation. C'est le prix à payer par les compagnies pour anirer une
main-d'æuvre, qui sans cela aurait été plus rétive à entrer aux Chemins de fer, Ies
conséquences sont une forte rigidité dans la geston des effectifs. Toutefois, pour
limiter les effets de ces dispositions, les compagnies créent le régime des auxi-
liaires, volant de main-d'æuvre ne bénéficiant pæ des drois et avantages du satut.
Durant l'entre-deux-guenes, le nombre d'auxiliaires a oscillé entre 20 000 et
30 000 agents. Le statut, qui demeure dans sa globalité, est le " sésame, qui trans-
forme I'homme du rail en cheminot à oart entière.

Les retraites

Les caisses de reffaite sont les institutions patronales les plus anciennes des
Chemins de fer. Dès le milieu du ruc siècle, les compagnies concessionnaires, en
organisant elles-mêmes leurs propres instinrtions de retraite, se sont donné un
moyen puissant pour contrôler leur personnel et favoriser son intégration profes-
36 Aux origines de I'action sociale

sionnelle. Elles se résolvent donc à mettre en place progressivement des avanrages


que la main-d'ceuvre ne peut trouver dans d'autres branches de I'industrie et créent
ainsi des instruments sur le long terme. Henri Hatzfeld, historien, explique que " les
compagnies ont besoin d'un personnel nombreux et dispersé, un personnel dont
une partie est mobile et en quelque sorte abandonnée à elle-même, un personnel
enfin, dont on puisse attendre une exacte discipline, une parfaite régularité tz,. fl
ajoute que par le choix d'un régime d'entreprise les dirigeants des réseaux " accep-
taient des sacrifices financiers qui payaient en quelque sorte I'autorité accrue qu'ils
obtenaient ainsi sur leur personnel ",
Chaque compagnie invente son propre système de retraite plus ou moins dis-
socié de celui des caisses de secours. Ia compagnie du Nord a misé sur un prélè-
vement qui, opéré sur le salaire, est géré par la caisse nationale des retraites pour

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la vieillesse, elle-même émanant de la loi de 1850 sur les retraites. Le pru a opté
pour un système mixte, couvrant la retraite et la maladie, alimenté par des prélève-
ments sur salaire et des dons annuels du Conseil d'administration de la compa-
gnie t:. Le réseau Est, à l'inverse, a alimenté seul le fonds de sa caisse de retraite,
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mais avec des conditions très strictes, telle la nécessité d'avoir vingt-cinq ans de ser-
vice Par ailleurs, une cotisation pariaire agent-compagnie finance la caisse de
14.

prévoyance maladie de I'Est. Finalement la loi du 21 juillet 7909, rêclamêe par les
syndicats, instaure un régime commun aux six compagnies, régime particulière-
ment avanageux, avec des seuils d'âge plus bas (50-55 ans) et une réversibilité
mieux assurée que chez les fonctionnaires t5. Ces avantages sont aussi des instru-
ments de discipline et de fidélisation puisque I'agent perd tous ses droits en cæ de
démission ou de révocation.

[a protection médicale
Les compagnies ont très vite compris que leur intérêt était de coniger ou de
compenser I'exposition élevée de leurs agents aux risques de maladie et d'accident
par des mesures préventives.
Les caisses de secours ou caisses de prévoyance sont mises en place progres-
sivement. Dès 1870 à la compagnie de l'État 16, il est prévu une obligation de sous-
cription pour tous les agents déjà affiliés à la caisse des retraites. Peu à peu, les
mesures de prévention et de protection sont développées et enL935,le starut du
personnel, qui constime un des éléments du contrat de travail, donne des garanties
importantes aux agents malades. Les agents blessés en service voient leur traite-

12. Henri Hatzfeld, Du Paupérisme à la sécurité sociale, Paris, Colin, 1971, p. 120-121.
13. Georges Ribei!, op. cit.,79q3, p.408ll09.
t4. Paul Depreg Etude sur l'æuttre sociale de la conpagnie de I'I,s;t, Verdun, 1936, p. 95.
15. MusÉE soctar, L'ffirt social da grands réseaux de Cbemirs defer, Pads, 1935, p. 96.
t6. Paul Depret, op. cû., p. 44.
Aux origines de I'action sociale aux Cbemins de fer 37

ment garanti jusqu'à la reprise du travail ou jusqu'à la réforme pour incapacité. les
maladies ou blessures contractées en dehors du service donnent droit, moyennant
quelques contrôles, aux soins gratuits par le médecin du réseau, au traitement
garann pendant quatre mois et à la moitié du salaire pour les trois mois suivants. Ia
gratuité des médicaments prescrits par le médecin de la compagnie est accordée
aux agents commissionnés dont le traitement ne dépasse pas un certain montant 17.
Les services médicaux attachés aux compagnies sont charges d'æsurer les
soins aux agents malades ou blessés, de vérifier les aptinrdes physiques des candi.
dats à I'embauche, de contrôler la persistance de l'aptitude physique des agents en
activité, tout particulièrement celle des agents affectés aux services de sécurité, et
d'organiser les secours pour les voyageurs et les agents en cas d'accident. Le suivi
médical et la prise en charge des soins ont pour contrepartie un contrôle souvent

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mal ressenti, ainsi que I'obligation de se faire soigner par un médecin de la com-
pagnie. De ce fait, les médecins des Chemins de fer ont été souvent perçus par les
syndicats comme des auxiliaires d'une politique repressive des compagnies.
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Économats et coopératives

En ce qui concerne la pane la plus concrète de la vie quotidienne, les inter-


ventions des compagnies sont nombreuses, notamment dans le domaine de I'ali-
mentation. Dès 1857, le po éablit à Ivry un réfectoire tenu par les sæurs de
Saint-Vincent-de-Paul, où les femmes-agents ne seront admises qu'à partir de
pç ta, Progressivement, le système des cantines se généralise à l'ensemble des
compagnies. Plus importante, sans aucun doute, est I'insttution des économats,
dont une fois de plus le ro prend l'initiative en 1855. Ia hause du coût de la vie
résulant de l'afflux constant d'ouvriers de province à Paris et dans sa banlieue
I'amène à créer un magæin à I'intention de son personnel. [e succès rencontré par
la formule provoque dans les années suivantes la crânon d'installations sem-
blables à Orléans, Bordeaux, Périgueux et Tours. Les denrées éaient vendues au
prix coûanq les achats se faisaient sur tout le réseau, les frais éAient limités par la
gxatuité du transport et la possibilité de disposer de wagons et de magæins.
L'exemple du po fut suM par les autres compagnies à I'exception de celle de I'Est
et du pru. Ces deux réseaux ne considéraient pas coiltme indispensable ce système
dans un pays où I'infrastructure commerciale paraissait suffisante. Pourtant, sur ces
deux réseaux des coopératives d'agents se créèrent; elles remplirent le même rôle
dans d'autres conditons. Les coopératives sont doublées par des centrales d'achat
dont quelques-unes sont dénommées " Unions libres ". Les compagnies leur appor-
tent leur aide sous la forme de regroupement gratuit des denrées dans les gares :

17. MusÉE socrÀr, op. cù., p.7V92.


18. Archives de la Cie St-Vincentde-Paul, Traité d'accord Cie du po et Cie St-Vincentde-Paul. 1857.
38 Aux ortgines de l'action sociale

celle de Lyon compte 12 000 adhérents 1e. Christian Chevandier précise dans sa
thèse sur les cheminots de I'atelier d'Oullins au début du siècle QUe, " 521t être pour
les ouvriers mêmes un des éléments fondateurs de leur identité, la coopérative n'en
contribue pas moins à accréditer I'idée d'une communauté ayant son propre carac-
tère 20 ,.

Dans le contexte du rucsiècle et des premières décennies du ncsiècle, le sta-


tut du personnel et les avzntzges en termes de retraite, de maladie et d'équipements
sociaux, apparaissent importants et vont au-delà d'un simple contrat de travail. Cet
ensemble peut être comparé avec les insttutions patronales mises en place pour les
mineurs ou les marins. Si dans ce " filet de chaînes dorées 21 " oll peut ne pas voir
quelque philanttropie gratuite des compagnies, il faut se garder aussi d'en faire
l'instrument machiavélique de l'exploiation accrue des travailleurs du rail. Des exi-

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gences et des contraintes propres à I'exploiaton fenoviaire et à sa rationalité éco-
nomique découle une certaine originalité. Ce sont les fondations d'une
coflrmunauté de travail et d'une identité professionnelle ajustées à des impératifs
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technicoéconomiques. Ces fondations ont êtê êlaborêes progressivement par les


compagnies et sous la pression d'une corporation très vite organisée, arachêe à
défendre et promouvoir ses avantages stâtutaires.
Les instinrtions de secours et de prévoyance, gérées par le patronat, visent
donc deux objectifs : répondre à certains besoins conformément au devoir social,
à la responsabilité morale que le patronat estime avoir et satisfaire à certains impé-
ratifs en matière de main-d'æuvre : recrutement, stabilité, discipline.

La Grande Guene et la reconstruction

Ia guene de 191,41918 marque un tournant décisif en entraînant la fondation


de services sociaux professionnels au sein des compagnies. Ia partie nord-est du
pays est dévastée, les conditions saniaires sont déplorables et le déclin démogra-
phique inquiète les élites. Les ingénieun des Chemins de fer, dans la continuité
d'une action sociale traditionnelle pour les agents des compagnies, posent les pre-
mières fondations d'un service social. Le réseau du Nord, sous I'impulsion de Raoul
Dautry, conçoit une politique sociale êlaborêe, développant notaflIment un urba-
nisme novateur. C'est la crêation des cités-jardins, où I'ensemble des équipements
sociaux et des professionnels de I'intervention sociale sont représentés. C'est I'ap-
parition de travailleuses sociales dont certaines ont été infirmières zur le front ; mar-

r9. B. Baroli, Ies Chetninots, Pans, 1987, p.77 .


20. Chdstian Chevandier, thèse de doctorat, Cberninots m usine,Paris,1990, p.445,
21. Georges Ribeill, op. cit., 1D3, p.416.
Aux origines de I'action sociale aux Cbemirn defer 39

quées par les atrocités et les souffrances, elles continuent leur engagement de ser-
"
vice , en devenant des professionnelles de I'assistance.
Malgré leur couverture médicale et sociale, les cheminots sont exposés aux
crises économiques et sociales, ainsi qu'aux fléaux sociaux comme la tuberculose,
la syphilis ou l'alcoolisme. De plus, la corporation n'a pas été mobilisée dans les
mêmes proportions que les autres Français lors de la Grande Guene puisqu'il éait
nécessaire de continuer à fake fonctionner le réseau fené, mais elle en a subi,
comme toute la population, les conséquences. Si les difficultes sociales préexistent
à I'entre-deux-guerres, ces années-là sont riches d'événements explicatifs d'une
volonté de favoriser I'encadrement social et sanitaire des populations. Cet encadre-
ment est un des " chantiers de la paix sociale 22 ", dont les infirmières-visiteuses, les
surintendantes, les assistantes sociales et les monitrices d'enseignement ménager,

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sont les actrices sur le tenain.

Ies conséquences du conflit


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Ia guene de L9LÇ1918 a sugnê la France à blanc. Près d'un homme sur cinq
a été mobilisé soit 10,5 0/o de la population active mæculine du pays. Un million
quatre cent mille soldats sont morts et plus d'un million sont revenus gazés, muti-
lés, estropiés ou défigurés æ. À ces pertes s'ajoute le manque de naissances pen-
dant ces années de camage, estimé à 1,4 million. Moins de naissances, moins de
mariages, c'est un déclin démographique imporant qui touche la France. Suzanne
Termat, assistante sociale à la sncn sur le sud-est, exprime le sentiment de beaucoup
de Français dans un livre publié en 1945: " La guene de 191,Ç1918 a épuisé nos
forces [...] et diminué notre potentiel général, natzlitê, puissance de travail, pro-
duction, force vitale 2a. "
Les Chemins de fer sont le secteur dont les conditions d'exploitation ont été les
plus bouleversées, non seulement du fait de la destruction des insallations feno-
viaires mais aussi en raison des contraintes éatiques d'une économie de guene.
Pendant les opérations le trafic s'est intensifiê; I a doublé sur le réseau Nord et a
dépæsé le trafic en temps de paix de 66Vo zur le ro, de 49 Vo sur le puvr et de 46 Vo
sur le réseau de l'Éat 25. L'orientation du trafic a également été modifiée. Les trans-
ports de guere ne convergeaient plus vers Paris, et le commerce extérieur n'em-
pruntait plus les mêmes circuits. Les régions du nord et de l'est ont été très
touchées : usines en ruines, maisons éventrées, ponts effondrés, ouvrages d'art

22.Y.Cohen;RBaudouï, LesChantiercdelapaircsociûle,éd.Fontenay/Saint-Cloud, 1995,p.7-ZZ.


23. E. Veber, La France dæ anrææ 1930,P^ns,1994, p. 21 et suiv.
24. SunrneTermat, LAssistante sociale, sa mission,Pans,1945, p.7.
25. funie Y.ljegel, I-a Grèae des cbeminots 1920, Paris, 1988, p. 2j et s.
40 Aux origines de I'action sociale

détruits. Cinq mille kilomètres de voies fenées sont à reconstruire dans cene région,
sans compter les bâtiments et toutes les insullations nécessaires à la sécurité.
Le 1.' janvier 1914, les compagnies dénombraient 355 000 agents dont
30 000 auxiliaires. Sur ce nombre, 26 000 ont été mobilisés aux armées, 13 000 sont
restés en tenitoire envahi, 9 000 sont décédés ou réformés. En novembre L9I7,Ies
effectifs ont diminué de 17 0/0. Des retraités, des cheminots belges, des prisonniers
et des travailleurs coloniaux ont comblé le déficit. Les femmes ont, elles aussi, été
appelées. En I91,4,1e personnel féminin ne constifuait que 8,2 % des employés,
alors qu'à la fin de la guene il représente 13 0/o de l'effectif.
En 1918, I'armistice pose de nouveaux problèmes avec le raviaillement des
armées françaises en Allemagne, la démobilisation des réservistes et le retour des
évacués dans les régions libérées. Le matériel, les voies, I'ensemble des infrastruc-

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tures sont fatigués, et les effectifs sont insuffisants. Dès l'armistice, le nombre
d'agents croît très rapidement, Le 1.' janvier 1919,391000 agents sont recensés et
le 1.' janvier 1920, leur nombre est de 465 914, soit une augmentaton de plus de
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300/o.Enl922,le chiffre de 511 000 agents est atteint. Ces embauches massives sont
loi du23 avrl,1919 qui instaure la joumée de huit heures.
en partie suscitées par la
Cefie disposition entre en vigueur le 1.'mai dans les ateliers, en juin dans les
grandes gares, et se généralise à l'ensemble du personnel des réseaux en octobre 26.

Ia crise et Ia reconstruction

À l'insuffisance du matériel, aux difficultés de circulation pour les marchan-


dises et les voyageurs, s'ajoutent le manque de personnel qualifié et une crise finan-
cière pour les compagnies qui se voient dans I'obligation d'investir pour la
reconsffuction, tant sur le plan des installations fenoviaires que sur celui des loge-
ments pour le personnel. Oq soucieuses de leurs intérêts, les compagnies enten-
dent rejeter sur l'Éat la chmge du redressement et par ailleurs limiter l'évolution des
frais de personnel. En comparaison avec l'industrie privée, Ia part des salaires et des
traitements dans les dépenses totales d'exploiation des cinq compagnies privées
n'excède pas 40,93 %, alors que dans d'autres secteurs elles oscillent aux alentours
de 60 vo 27. les cheminots se refusent à supporter les efforts qu'exigent à la fois le
renflouement des dettes contractées en temps de guene, la reconstitution des
réseaux et leur modemisation. D'autant que les conditions de vie s'avèrent diffi-
ciles, particulièrement pour le ravitaillement; les problèmes de logement se posent
avec acuité et le coût de la vie ne cesse d'augmenter. Pendant I'année 1919, I'indice
des prix à la consommation passe de deux cent trente huit à deux cent quatre vin$

26.Henry Peyreç Histoire dæ Cbemins de fer. Paris. 1949, p. 280.


27.Hertry Pelret, op. cit.,p.280.
Aux origines de I'action sociale aux Cbemins d.e Jer 41

neuf et le mouvement se poursuit en 7920 28. Cette situation provoque un malaise


dans tout le monde ouvrier et particulièrement chez les cheminos.

Une politique nataliste

À cette tâche de reconstruction, s'ajoutent des actions de longue haleine néces-


sitées par l'éat saniaire et social des populations. Sur le réseau Nord, Raoul Dau-
try fait appel à une infirmière de guene, Mll. Grange, qui anime L'G,uure des secours
d,'urgence depuis la fin des hostilités. Elle a pour mission d'aider les familles à se
réinsuller dans les départements dévastés. Dès 1919, elle est nommée surinten-
dante des cités du nord avec pour objectif de créer, de développer, et d'animer un
nombre important d'organisations sociales : consultations d'enfants et de nounis-

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sons, jardins d'enfants, bibliothèques, enseignement ménager pour les jeunes
femmes...
Si la compagnie du Nord est la première à poser les fondations d'un service
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social, les autres réseaux sont tout aussi conscients des problèmes causés par la
tuberculose, le manque d'hygiène, les maladies infectieuses, l'alcoolisme et les
fléaux sociaux en général. Des dispensaires sont ouverts par la compagnie du Midi,
et des postes de surintendantes sont créés par le po en 1921..1a compagnie du pru
continue à subventonner de nombreux dispensafues, ouverts dès 1880 pour les
agents et leurs familles, en accord avec Ia compagnie des Filles de la charité de
Saint-Vincent-de-Paul2e. k
pm commence aussi dans les années 1920 à embaucher
des infirmières spécialisées et des surintendantes.
Pour luffer contre la dênalailiÉ un conseil supérieur de la natahtê est créé en
1920 et la loi de juillet de la même annêe, votée par la majorité du bloc national,
réprime toute propagande en faveur de la contraception et renforce la répression
contre I'avortement. les dirigeants des réseaux adhèrent à ce combat. Ils y consa-
crent nombre de leurs conférences et les rapports sur les cités cheminotes font état
des taux de naalité ou de mortalité, lesquels se distinguent de la moyenne natio-
nale. Ainsi Raoul Dautry se félicite-t-il le 9 décembre 1922 du fait que " si Ia natalitê
est deux fois plus grande dans certaines de nos cités que dans les agglomérations
qui les entourent, par contre, la mortalité infantile est neuf fois moins gr?nde lo ,.
8n1923, dans un discours aux Éus généraux de la famille franpise, il met en relief
la forte nuptialité et I'importante nataltê des cheminots du nord en les comparant
aux cheminos du réseau Midi : " Au réseau Nord, 12 % des agens sont célibaaires
contre 38 0/o au réseau du Midi eT 23 0/o ont un enfant contre 31. 0/o au Midi, tandis

28. J.-J. Becker; S. Berstein, Wtoire etfrustrations 1914-1929, Paris, Le Seuil, 1D0, p.182.
29. Archives de la compagnie des Filles de la charité, traité d'accord entre la Cie pw et les Saurs de St-Vincent-
de-Paul conclu en 1880.
30. PaoulDauty, Conférence au congrès de I'babitation, Lille, décembre 1922, p.1.4.
42 Aux origines dp l'action sociale

que 50 % ont deux enfants conffe 30 %o seulement au Midi, 75 0Â ont plus de deux
enfants contre 5 %o au Midi et dans \es I0 452 familles qui ont plus de deux enfants,
266 en ont plus de huit 31. . , , il poursuit en soulignant les aides pécuniaires appor-
tées aux familles par la compagnie : " Dès la naissance, elle accorde une allocation
de 50 frana pour le premier enfant, de 75 francs pour le deuxième, de 100 francs
à partn du troisième. Lorsque les accouchements sont difficiles, la compagnie
ajoute à ces allocations des secours complémenaires. Elle aide ensuite à l'élevage
des enfants par un sursalaire annuel de 330 francs 32... ,EnI)27, on dénombre
ving-cinq consultations de nounissons sur le réseau Nord. Ainsi les moyens sont
mis en place pour favoriser la reprise de la naalité, améliorer les conditions sani-
taires des naissances et la surveillance des nounissons.
Cependant, si le réseau Nord est à la pointe, les autres compagnies offrent des

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prestations quasi similaires. Ia compagnie de I'Est verse à ses agents des allocations
familiales périodiques (majorées dans les grandes villes), et des prestations pour la
naissance 33. En 1932, avec la loi sur les allocations familiales, se met en place une
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réelle politique familiale et nataliste au plan national. Le complément familial versé


par les compagnies est une mesure préconisée par les milieux catholiques depuis
la fin du rur. siècle pour favoriser la naralitê. Mais ce supplément de salaire, basé
sur le nombre d'enfants, n'est pas approuvé parlaccr, qui considère que " ces libé-
ralités patronales " sont prélevées sur la rémunération du travail, et que cette
mesure entretient la domination patronale 34.

L'essor des cités

Durant l'entre-deux-guerres, la pénurie de logements se fait durablement sen-


tir en particulier dans les grandes agglomérations. Les compagnies, de par des sujé-
tions particulières à I'exploiation des réseaux, ont, bien avantla Première Guene
mondiale, mis en æuvre des politiques de construction de logements pour leur per-
sonnel, mais le nombre de logements construits est resté limité. Cependant dès
1919,1a nécessité se fait sentir d'accroître le patrimoine locatif des compagnies pour
loger un nombre grandissant d'agents et favoriser ainsi leur intégration aux Che-
mins de fer. C'est donc un effort massif et immédiat qui est consacré au logement
des agents. De plus, coûime nous l'avons déjà évoqué, les notions d'hygiène et de
salubrité sont d'acfualité et influencent les choix d'urbanisme. Une reflexion impor-
affe est conduite dans les milieux philanttropiques et hygiénistes sur le logement
ouvrier. À la même époque, le maire socialiste de Suresnes, Henri Sellier, fait

31. Raoul t\alirty, Confhmce aw Êat GénAaux de k famille française, 1923, p. 3.


32. Raoul Dautry, op, cit.,1923, p.4.
33. Paul Depret, op. cit.,p.149-163.
14.A.Gueslin, L'Efû, I'êcowmieetlnsociétéfrançaisexÉ-xf siècla,Paris, 1D2,p.114
Aux originæ de I'action sociale aux Cbemirs defer 43

construire ses cités-iardins. En outre, la peur du désæuvrement et de l'agiution


ouvrière pousse les dirigeans à concevoir des quartiers où chaque ouvrier dispose
d'un jardin ou d'une basse-cour et où il lui est permis, par I'installation d'équipe-
ments adéquats, de pratiquer des disciplines sportives.
L'accession des agents à la propriété est traitée par des avances ou des prês
hypothécaires 35. L'origine rurale de nombreux cheminots est un argument mis en
avant par les compagnies pour promouvoir les cités-jardins, les jardins ouvriers ou
I'accession à la propriété. Raoul Dautry exprime cene idée aux Etats généraux de la
famille française en 1923: " Faire des agents et de leur famille des populations mi-
industrielles, mi-rurales, c'est leur conserver les anciennes vertus du paysan fran-
çais, leur donner le moyen de s'occuper, de se délæser, les fortifier et leur procurer
un revenu supplémentaire 36. " Ainsi donc, loin des agitations ouvrières ou des esta-

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minets, le cheminot-paysan devient le travailleur idéal et Dautry de poursuivre :
. Ce n'est pas seulement I'oxygène, le soleil et le toit qui ont été procurés à toutes
les familles, c'est aussi du confort, de la beauté, un ensemble de conditions telles
que les fautes de service sont plus rares qu'avant guene, I'ivrognerie beaucoup
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moins fréquente, les démissions moins nombreuses qu'elles ne le seraient dans des
régions où manque la main-d'æuvre,la mtalité est augmentée et la mortalité dimi-
nuée. , Ces propos révèlent combien le souci du bien-être des cheminots rejoint
l'intérêt bien compris des employeurs. De fait, les familles logées dans les cités
bénéficient d'un confort largement supérieur à celui de la moyenne des popula-
tions ouvrières du pays. Ces cités, d'une concepton particulière, au lieu d'être un
ensemble de logemens s'incorporant à une agglomération préexisknte, consti-
tuent de vériables villes créées de toutes pièces. Les compagnies meffent à dispo-
sition les bâtiments nécessaires à la collectivité : écoles, éablissemens de bains et
douches, services d'hygiène et d'assistance sociale, consultations médicales, salles
des fêtes, tenains de sport, bibliothèques, cours d'enseignement ménager, etc,
Ce mouvement est général. Sur le réseau du Nord, trente-deux cités-jardins
sont construites de 1919 à 1921; elles permettent de loger 31 435 personnes 37. Sur
l'Est, 5 000 logements et 1 500 chambres de célibataires sont construits de 1920 à
1930 dont 800 à Vaires-Brou (Seine-et-Marne) 34. En 1920, le pru édifie la cité de Vil-
leneuve-Saint-Georges le long du triage et construit, en plus de la zone pavillon-
naire, quatre tours de six éages, ainsi qu'un centre médicosocial modeme et un
immeuble regroupant quarante chambres de célibaaires et des bains douches. Ce
bâtment benéficie du chauffage central et d'un confort jusque-là inconnu. Le
réseau de l'Éat est plus ardif, mais bénéficie, avec l'anivée de Raoul Dautry

35. MusÉr socw, L'Elfort social des grands révaux de cbenirn de fer, Pans, 1935, p. 4547.
36. Raoul D^vjxy, Rapport aux Etats génêraux de la famille française, Pans, 1923, p. 6-7 .
37. Raoul ùa:uty, IaCitâ-jardirs, congès de I'alliance d'hygiène sociale, Strasbourg,1923, p.1.
38. Paul Depret, op. cil., p. l8l'
44 Aux origines de l'action sociale

comme directeur général en 7929, d'un programme de construction achevé en


L931. Ia même année, ving-quatre assistantes sociales sont nommées dans ces
nouvelles cités. L'organisation et la mise en fonctionnement des installations exi-
gent la participation de travailleuses médico-sociales. Imposées par les directions
dans une optique de contrôle et d'encadrement, elles tendent progressivement, par
une volonté de reconnaissance de leur qualification et au contact de la rêaIirê
ouvrière, à se dégager de I'image patronale qui leur est souvent accolée.

Les " manaines de la pax sociale ,

Le climat social des Chemins de fer durant l'entre-deux-guenes, les contesta-


tions syndicales et la volonté des directions d'y répondre, nous permettent de com-

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prendre dans quel contexte se place la ct&tton de services sociaux professionnels.
les cheminots s'engagent fortement au cours de cette période, tout particulière-
ment dans les grèves de 1910 et 7920, qui leur ont laissé un souvenir amer et para-
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doxalement glorieux, Reconnue comme " l'âme du mouvement ouvrier 39 ,, cette


corporation paye aussi très cher (18 000 révocations en 1920) son engagement dans
la grève, andis que le patronat des compagnies en tire la leçon et comprend l'inté-
rêt d'un effort social destiné à ses agents et à leur famille.

ks contestations ouwières

Le haut degré de syndicalisation des cheminots situe cette corporation parmi


les plus fortement organisées. Depuis la fin du xnesiècle, le syndicalisme cheminot
présente des particularités prononcées et, sous I'effet de l'autoritarisme des direc-
tions, des formes d'organisation ouvrière voient le jour et s'insallent dans le pay-
sage fenoviaire. L'appartenance à un syndicat est aussi une façon d'intégrer à la
communauté des ruraux déracinés. Christian Chevandier insiste sur le fait que, " la
syndicalisation n'est pas inscrite dans une seule stratégie, qui ne serait que reven-
dicative. Une stratégie personnelle d'intégration est à prendre en compte ". Il pré-
cise même que, parmi les agents de I'atelier d'Oullins en|920, " qui n'â pas sa carte
syndicale est considéré comme ayant un comportement étrange,. cet historien voit
le syndicat comme un " lieu indéniable de solidarité, âvec uo€ forte " dimension de
sociabilité ao,.
Dès 1848, " I'aristocrate du rail ,, c'est-à-dhe les conducteurs de locomotives,
élabore des revendications sur le recrutement des mécaniciens avec la Société fra-
temelle des mécaniciens français. À la fin du rur. siècle sont fondées des organisa-

39. Annie Kriegel, op. cit.,p.7.


40. Cttdsrian Chevandier, op. cit., p. 457 et s.
Ar,tx origines de I'action sociale aux Cbemins defer +)

tions par branche, plus ou moins rivales, et qui s'élargissent ensuite à l'ensemble du
personnel. En 1893, Le Syndicat national des travailleurs des Chemins de fer fait éat
de 42 310 membres et élabore un progranme de revendications corporatives et
sociales. Ia liberté du choix du médecin en cas de maladie figure parmi les reven-
dications. Ce syndicat adhère en 1896 à la ccr. Peu avant la grève de 1910, la Fédé-
ration des mécaniciens et chauffeurs et le Syndicat natonal signent un accord
élaborant un prografirme coflrmun de revendications.
En 1910, la " gève pour la thune , éclate. À des exigences portant sur les trai-
tements s'ajoutent des réactions face à I'augmentation des peines disciplinaires pro-
noncées par les directons. Après une période d'affolement, la réponse des
compagnies et du Gouvemement est bruale et se traduit par plus de 3 000 révoca-
tions 41. Les révoqués seront d'ailleurs réintégrés en août 7974. L'êchec de cette

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grève secoue gravement les organisations syndicales.
Pendant la guene de 191ÇL918, le milieu cheminot, mobilisé sur place, reste
relativement sable. De fait, les nouvelles reoues anivent dans un milieu assez for-
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tement structuré pour les intégrer, les assimiler. Dans ce renouvellement, la corpo
ration ne se trouve pas affaiblie dans son originalité, mais au contraire renforcée.
Ia guene n'a pæ désorganisé la corporation, ni son organisation syndicale. Cepen-
dant, comme le reste du monde du travail, les cheminots ont accepté I'Union
Sacrée. Le 28 janvier 1917, intervient la fusion des organisations syndicales exis-
tantes en une Fédération nationale des travailleurs des Chemins de fer. L'unification
donne une impulsion considérable au mouvement d'adhésions : de 69 600 à la date
de la fusion, les syndiqués passent à 138 500 en janvier 1918 et ls ler j2nvier 1!20,
la puissante Fédératon compte 351922 adhérents. Mais I'unification syndicale ne
supprime pas l'existence de tendances antagonistes. Des divergences existent entre
les tenants d'un syndicalisme traditionnel et pragmatique, et les partisans de la
révolution bolchevique, majoriuires chez les travailleurs du ral, 42.
læ 25 fêvier L920,Ia Fédération nationale dirigée par Gaston Monmousseau
déclenche une grève gênêrale des Chemins de fer. Celle-ci est brisée par le Gou-
vernement Millerand qui fait voter au Parlement une loi permettant la mobilisation
par I'Étztde certains ,é.t um des réseaux. 18 000 cheminôtr ront révoqués, certains
sont chassés de leur logement et les sanctions pleuvent. Ia dêfafte suscite un pro-
fond désanoi et désorganise le mouvement syndical et ouvrier, undis que le patro
nat des Chemins de fer prend conscience de la nécessité d'une action sociale plus
efficace, antidote à I'agitation sociale.
L'échec des grèves de 1910 et de 1920, réprimées énergiquement, ont inter-
rompu la montée en puissance du syndicalisme cheminot. Toutefois, le conflit de

41, Sur les conflits du début du siècle voir Annie [lnegel, op. cil
42, J.-J. Becker ; S. Berstein, op. cit., p. 202-203,
46 Aux origines de I'action sociale

1920 a eu pour effet la généralisation du principe des délégués du personnel sur


I'ensemble des réseaux. Ce nouvel espace de négociation paritaire, déjà en place
sur le réseau de l'Éat, légitime définitivement la présence syndicale dans I'entre-
a:'
Prise

La néponse des directions

Depuis I'immédiat après-guene, le monde patronal est agité par la crainte


d'une révolution sociale et la peur d'une contagion venue de la " patrie du socia-
lisme,. Ainsi aux yeux de l'historien Rémi Baudouï, l'édification des cités chemi-
notes se justifie : " Construites à l'écart des agglomérations, encastrées dans le

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maillage sené des voies fenées, les cités-jardins de cheminots constitueraient des
îlots protégés des risques de pollution idéologique de cette tene historique du syn-
dicalisme et du socialisme par la ceinture des équipements sociaux et éducatifs la
composant 44
". Les nécessités fenoviaires semblent là rejoindre les préoccupations
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patronales. Cet auteur insiste sur la volonté des directions de créer un encadrement
social qui détournerait le cheminot du socialisme ou, du moins, du syndicalisme.
Au-delà de la répression bruale, à un moment de contestation ample et récunent,
force s'impose aux directions de trouver des réponses à des problèmes qui remet-
tent en cause leur autorité et menacent le fonctionnement des compagnies.
Raoul Dautry participe à cette réflexion et promeut ses idées sur le logement
social ou sur la conduite des hommes dans le milieu professionnel. 8n1922, à Lille,
lors d'une conférence au congrès de I'habitation, il énonce les principes et les
objeaifs de son action. Prônant l'hygiène, la tempérance, le jardinage, les valeurs
familiales, il développe I'idée que, par le contrôle des " pulsions " du cheminot-
ouvrier, il est possible de transformer radicalement la mentalité des agents et de
" fabriquer " le cheminot idêal. Les " avancées morales et sociales , induites par la
cité cherchent à procurer la patx,la discipline, la confiance dans les chefs et l'amour
du métieç et par là à tempérer la contestation ouvrière. Thème récunent chez Dau-
W, p f les jardins-ouvriers il espère ramener le cheminot vers les joies de la tene
et l'éloigner de I'estaminet. En faisant coexister dans la même cité agents et cadres,
c'est l'écho de la lutte des clæses qu'il pense en éloigner. Ia compagnie du Nord
lui a confié en 79791a construction de plus de 12 000 maisons pouvant loger envi-
ron 60 000 personnes, familles de cheminots comprises.
Ia formule du sociologue Robert Castel : " Faire du social, ou comment faire
l'économie du socialisms 45 ,, pounzit résumer le projet de l'ingénieur Dautry.

43. Georges Ribeill, op. cit.,19M, p.102.


44. Rêm Baudour, Raoul Dautry, Pans, 1992, p. 63.
4i. Robert Castel, Ia Mélamorpbose de la question socinle, Paris, Fayard, 1995, p.214
Aux origines de l'action sociale aux Chemins defer 47

L'État n'est pas alors à même de promouvoir un système de protection sociale effi-
cace, ni même d'impulser un progamme de constructions sociales suffisant. D'où
I'aspect novateur de " I'ensemble social " mis en place par les compagrries. Cela sou-
ligne le paradoxe du " patronat social , de l'entre-deux-guenes qui, par peur du
socialisme, envisage d'améliorer la condition ouvrière selon ses conceptions et ses
intérês propres.

Læ æuwes socialæ

Complémentaires des institutons de retraite et de protection médicale, les


æuvres sociales, recouvrent une série d'équipements, de prestations, d'aides, de
services, ainsi que diverses associations en partie financées par les réseaux. Aucune

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structure nationale ne lie les différentes æuvres opérant pour les cheminots, cha-
cune étant spécialisée dans sa partie, sans vision globale des besoins. Les æuvres
ont fonctionné dans un premier temps avec des religieuses ou des dames d'ceuvres,
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mais durant I'entre-deux-guenes, les premières travailleuses sociales sont appelées


pour les faire fonctionner ou créer des services et former le " trait d'union " entre les
æuvres et les agents.
Chaque compagnie crée ses propres æuvres ou utilise des æuvres privées. Ces
dernières sont progressivement intégrées aux services sociaux des compagnies ou
gérées par des associations. En 7928,1a compagnie du Nord fonde L'Guare des
grands m,alades, destinée à venir en aide aux tuberculeux. Une CÛuwe des pupilles
est aussi créée sur ce réseau en 1929 pour les enfants d'agents tués en service a6.
D'anciennes infirmières ayantexercê pendant la Première Guene mondiale anivent
dans les cités du nord. Ainsi Marguerite Grange crée en 1930 L'CEuwe du petit lit et
de ln layette qui fait confectionner par des femmes ou veuves d'agents des objets
de layene distribués ensuite aux futures mères par les assistantes sociales a7.
I'Guure du prêt d'bonneur, créée le 24 janvier 1930, peut " au moyen d'avances
sans intérêts, venir efficacement en aide aux agents bien notés se trouvant dans une
sinration lourdement oberée pour des motifs reconnus entièrement dignes d'inté-
rêt ,. Par ailleurs, des æuvres privées telles que la Nouuelle étoile des petits enfants
de France, font fonctionner des dispensaires-cantines dans certaines cités ae.
Le réseau Nord diversifie ses æuvres sociales en les confiant à des la'iques. De
leur côté, les compagnies pw et po continuent de s'en remettre aux Sæurs de Saint-
Vincent-de-Paul auxquelles elles font appel depuis la seconde moitié du rucsiècle.
Un traité d'accord a été conclu, aux termes duquel ces religieuses se chargent des

46. M. IÊ Grix, chef adjoint du service du personnel, Ca.userie 6ux nttacbés sortant des grandps écola sur Ia
æunæ sociales de la Cie du Nord. o.18.
47. Ibkt.. o. 14.
4s. Raoulbautry, Raryrt aw( Et6ts génhaux de la famille française, 1923, p. 13.
48 Aux origines de I'action sociale

centres d'æuvres, où coexistent des " ouvrohs pour la confection ou la réparation


de vêtements, des gouttes de lait, des jardins d'enfants, des patronages, des colo-
nies de vacances, des orphelinats, des dispensaires, des consultations de nounis-
sons et les visites des pauvres 49 ,. Ainsi en 1881, le pn,I a passé un accord avec les
Filles de Ia chaitê pour faire fonctionner un centre d'æuvre à Laroche-Migennes,
comprenant un jardin d'enfants, une école technique, un dispensaire d'hygiène
infantile, un ouvroir, des visites aux pauvres et des soins à domicile lo. À Paris-Che-
valeret en1925, près de la gare dAusterliu, les Filles de la charité, présentes depuis
1853, reçoivent 310 bébés à la goutte de lait, donnent 2 004 consultations d'enfants,
comptent 122 inscrits au jardin d'enfants, logent 60 orphelins, font partir
195 enfants dans cinq colonies de vacances dont deux appartiennent à la compa-
gnie 51. Citons également les cours d'enseignement ménager aux jeunes filles, la

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pharmacie et les pansements, les cercles d'études, les ateliers professionnels ainsi
que les visites aux malades et le fonctionnement des réfectoires pour les agents, qui
servent 315 222 repas en 1925 sx trois sites parisiens, rue du Chevaleret, gare
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d'Austerlitz et rue de Londres 52.


Quelles que soient les formules utilisées par les compagnies, les æuvres
sociales couvrent les besoins médicosociaux du personnel et de leur famille. Les
différences persistent cependant entre réseaux puisque le po et le rru font appel
dès 1921 pour la première, eT 1929 pour la seconde, à des " dames surintendantes ,
spécialisées dans I'action sociale en usine. On note que les réseaux Nord et État sol-
licitent plus rapidement des assisantes sociales dont la formation les oriente vers
un travail auprès des familles. Celles-ci sont trente-deux en 1930 sur le réseau Nord
et trente sur le réseau de l'Éat en 7932. Les treize surintendantes du pru et les onze
du po de 1938 sont moins nombreuses proportionnellement aux effectifs, mais
secondées fortement par des religieuses. Ia compagnie du Midi fait figure d'excep-
tion jusqu'à la nationalisation et I'unification des réseaux en 1937, dans la mesure
où elle n'emploie que sept infirmières-visiteuses. Ia compagnie de I'Est embauche
sa première assistante sociale en 1932, elles sont teize en 7938.
Entre 1920 e11940, plusieurs colonies de vacances ouvrent. [e réseau de l'État
acquiert dès 1930 le château de la Motte (Vendée) où deux cents enfants de che-
minots passent leurs vacances pendant les congés scolaires. Hors ces périodes, ce
centre reçoit des enfants dans un êtat de santé ou une situation sociale et familiale
précaires. En 1927,Ia compagnie du Midi ouvre une maison de repos pour agents
à Enveitg (Pyrénées-Orientales), puis trois colonies de vacances de 1929 à 1933. Le
Paris-Orléans subventionne les centres de vacances des Filles de la charité dès 1912

49. Archives Cie St-Vincent-de-Paul, traité d'accord entre Cie du po et Cie des Filles de la charité, 1857.
50. Archives Cie St-Vincent-de-Paul, traité d'accord entre la Cie puvr et la Cie des Filles de la charité, 1881.
51. Camet de compte de la cantine des Filles de la charité, Paris, gare d'Austerlitz, 1853.
52. Archives Cie St-Vincentde-Paul, rapport d'activité à la Mère superieure, 1926, p.3-5.
Aux origines de I'action sociab aux Cbemins defer 49

et achète la colonie de Sermaise en 7925. Sur le réseau Nord, Marguerite Grange,


surintendante des cités, amênage à Croui-sur-Ourcq (Aisne) une maison d'accueil
pour enfants en difficultés. Au total et sur I'ensemble du tenitoire, selon Henri Fla-
ment, directeur adjoint du selice du personnel, 6 500 enfants partent en centres de
vacances en 7937 53. Nous ne pouvons citer I'ensemble de ces réalisations qui, en
fonction des nouveaux besoins liés à la Seconde Guene mondiale, se développent
entre 1939 et 1945.11 est à souligner la multiplicité des activités socioculnrrelles
créées, telles que les biblioùèques, les cours de gymnastique inspirés de la
méthode du commandant Hébert, le cinéma social, les écoles d'enseignement
ménager, les centres d'apprentissage, les cercles d'études, ou les arbres de NoëI.
En complément des æuvres sociales, se créent de nombreuses associations
plus ou moins contrôlées et financées par les compagnies. Celles-ci se situent dans

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un champ très large qui s'étend de la mutualité aux activités artistiques ou sportives.
Citons les plus représentatives : l'Association fratwnelle des employés et ouurim
des Cbemins de fer, la Société d'Iury et h, Protection mutuelle, qui sont des
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mutuelles complémenutes;l'Union naliona.le des cheminolg qui fonde le sana-


torium de Ris-Orangis (Seine) ;I'Association artistique et littéraire des agmts des
Cbemins defer, qui regroupe des amateurs de divers geffes artistiques. Des Har-
rnonies, très en vogue durant cette période, comptent de nombreux musiciens. Une
foule de $oupes et comités sportifs se constituent ; ils sont soutenus par les com-
pagnies et regroupés dzns l'Union Qortiue des Cbemins de fu.Ia Santé de la
famille, société de lutte anti-alcoolique, est également subventionnée. Pour les
questions de I'enfance, se créent l'Orpbelinat du Cbemin de .fu, ainsi que les
Enfants des Cbemins defwfrançaig qui viennent en aide aux orphelins et gèrent
des préventoriums ou aériums. Parmi les groupements issus de la guene de L939-
1945, citons Ie Comité nûtional de soli.darité des cberninofs, constitué lors de la
déclaration de guene, à l'insar du comité qui avait fonctionné pendant la guene de
19L+1918. Tous les deux regroupaient I'ensemble des organisations syndicales, les
associations mutualistes, artistiques, sportives, et d'anciens combatknts cheminots.
Le rôle du comité de 1939-1945 est de distribuer des secours aux veuves, orphelins,
sinistrés et expulsés, et d'envoyer des colis aux prisonniers. Ce comité, indépendant
du secours national mis en place par Vichy, dirigé par des ingénieurs sur toutes les
" régions 5vçp ", €st très sollicité par les assistantes sociales pendant I'Occupation.

Des religieuses aux assistantes sociales

L'ensemble de cette action sociale est menée, selon les compagnies, par des
religieuses, des infirmières salariées ou des dames d'æuvre bénévoles, souvent

53. Henri Flament, Conférenæ aw é|,èuæ de l'êcole spciale des trauaux publics, 1941, p.1.1..
50 Aux origines de l'action sociale

issues de milieux bourçois et philanttropiques. Inès de Bourgoing, l'épouse du


gênêraI lyautey, auteur du Rôle social del'fficierdont s'inspire Raoul Dautry, a été
présidente d'honneur du comité de patronage des cités du Nord. Marguerite
Grange, a été infirmière de guene et, d'après certains témoignages, êtaithêe aux
Rothschild. Suzanne Umbdenstock, directrice du service social sur le réseau de l'É-
rat, êtait la nièce d'un grand architecte, professeur et collaborateur de Raoul Dau-
ty.Ia mznzine de la cité de Tergnier (Aisne) est la fille d'un ami de Raoul Dautry :
ancienne infirmière de guene à Dinard, elle fut animatrice des æuvres du buffet de
la gare de I'Est pendant la Première Guene mondiale.
Il s'agit donc d'un personnel peu coordonné et aux pratiques empiriques.
Cependant, dès les années 1920, les compagnies commencent à recnrter des diplô-
mées auprès des écoles de service social apparues dans l'entre-deux-guenes : sur-

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intendantes, assisaffes sociales et infirmières-visiteuses pour la tuberculose. Les
premières surintendantes se chargent d'organiser le service social sur le Paris-
Orléans, et leurs directives sont très précises : " Collaborer avec le service médical
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[...], surveiller l'hygiène des locaux, entrer en relation avec les autorités adminis-
tratives et les æuvres privées ou publiques [,.,], faire pénétrer dans les foyers les
trésors de la vie morale et matérielle résumés dans ces deux mots hygiène sociale
[..,], ouvrir un secrétariat familial où les agents qui le désirent pounont venir
demander des conseils sur leurs affaires privées 5a. , Toutefois, en I)22, Le com-
mandant Huc, inspecteur du service du personnel note : " Les débuts furent diffi-
ciles. Les chefs locaux, absorbés par les questions techniques ne se rendaient pas
bien compte du rôle de ce nouveau rouage qui n'avait rien de Chemin de fer. Les
médecins dont vous n'ignorez pas la susceptibilité professionnelle, n'inclinaient
guère à prendre la surintendante comme collaboratrice et ne se hâaient pas de I'en-
voyer dans les familles 55. , MaIgrê ces difficultés, le ro recrute trois nouvelles sur-
intendantes un an après. Les réticences envers ces nouvelles venues sont
nombreuses et durables. Ainsi, une æsistante sociale, nommée en 1941, à Iaroche-
Migennes raconte son anivée : " En janvier I94I, je fus nommée dans I'un des
grands centres de triage du Sud-Est : un gand atelier, une cité cheminote de
1 500 familles, un dispensaire pour les agents avec une infirmière résidente, un
centre d'æuvre hérité du ptM avec cinq ou six religieuses, cantine, école enfantine,
centre ménager, petit dispensaire où I'on pesait les nounissons. Il s'agissait impé-
rativement de m'y introduire. Pour me présenter, s'étaient déplacés : le chef du per-
sonnel, le médecin-chef, I'assisante principale !J'avais compris que mettre là une
assistante sociale larque éait un événement. Je n'avais qu'à bien me tenir 56. ,

54. Cdt Huc, Raryn à I'assunbl.ée génerale des surintenlantæ de France. 1922,Pans, p,3.
55. Cdt Huc, op. cit., 1)22, p.'12.
56. Interview de Simone Miodon.
Aux origines de l'action sociale aux Cbemins d,e fer 51

Si la volonté des directions des compagnies, puis de la sncn, éait de faire naître
un vrai service social, ce mouvement s'est produit de manière progressive. Suzanne
Termat résume ainsi le rôle de ce service : " Il est à la fois le bræ et le cæur de ce
vaste mouvement social. Chargê d'en harmoniser l'exécution, de la rendre
meilleure, de l'adapter à chaque cas particulier, il le concrétise 57. , Effectivement, il
faut rationaliser et organiser I'action sociale, et professionnaliser ses acteurs. Cette
assistante précise : " Sur le double plan de la logique et de la morale, le service
social exige une formation sérieuse et exclut tout travail d'amateur. , Elle évoque la
" nécessité d'une lutte rationnelle contre la maladie, la misère ,. Il s'agit donc de
mettre en place une action concertée nécessitant des techniciens de I'interventon
sociale.
Ia constitution du service social est très avancée dès les années 1930. tes diri-

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geants souhaitent une assistance plus " enveloppante ", plus suivie et plus êclarêe.
Aux institutions et aux pratiques élaborées dès le milieu du rucsiècle s'ajoutent les
méthodes et les techniques propres au service social, faites de visites, enquêtes,
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dossiers, fiches, satistiques et documentation.EnIg23, Raoul Dautry confirme que


" cette méthode nouvelle s'oppose donc complètement à la méthode des æuvres
qui, mésestimant l'individu, le dispense de I'effort, et l'habinre à la passivité ta ,.Ia
volonté de préserver la patx sociale exige une politique attentive et suMe ; I'assis-
tante sociale est une spécialiste, appointée, donc contrôlée, et pourvue de
méthodes, Sa foncton nouvelle doit créer un lien ou des ooints de contact entre
ouvriers et chefs, et elle doit intervenir lors de situations dé crise que " I'ingénieur
social " ne peut régler. Les " manaines de la paix sociale , entrent dans I'univers fer-
roviaire, portées par des influences où se croisent le christianisme social, la culture
des ingénieurs et les idées des réformateurs sociaux. " Ni religieuse, ni ouvrière, ni
femme du monde, ou peut-être tout cela ensemble, l'assistante sociale est, entre la
famille ouvrière et nous, le meilleur agent de liaison, Ia manaine de la paix
sociale 5e. , Trois ans après la grande grève de 1920, lingénieur chargé des æuvres
sociales sur le po énonce ainsi le rôle des assistantes. Mais en quoi ces " manaines,
peuvent-elles contribuer aux " chantiers de la paix sociale , ? S'agit-il pour le patro-
nat de créer des trais d'union et de favoriser une entente corporatiste ou bien s'agit-
il de mettre en place des instruments pour faire entrer les cheminots dans le moule
de I'ouvrier partait? Ia première hypothèse se fonderait sur le milieu d'origine des
assisantes assez proche de celui des ingénieurs et également sur leur pratique pro-
fessionnelle qui les font évoluer à I'intérieur du monde ouvrier, La peur du socia-
lisme chez les dirigeants des compagnies pousserait àla crêauond'æuvres sociales

57. Suzanne Temat, L'Asistante sociale, sa nissio4 Pæis, 194>.


58. Raoul Da::rtry, Ies Citæ-jardins, congrès alliance d'hygiène sociale, Strasbourg, 1923, p. 27 .
59. Cdt Huc, Discoun à kfête de cbarité au profit dæ rruu'æ socinles du po, Paris, 1923, p.7
<) Aux origines de l'action sociale

et à I'embauche d'" agents de liaison, pour les faire fonctionner. Ia deuxième hypo-
thèse s'appuierait sur les thèses de Raoul Dautry et les discours des ingénieurs qui
insistent sur l'éducation des cheminots, visant à les élever au rang de travailleur
idéal. Cette " éducation, devient le fait et la mission des æsistantes et des services
sociaux.

Missions et tâches des services sociaux

La religion de Iafamille

Les missions des assistantes ont été progressivement élaborées par les ingé-
nieurs. Si des disparités existent entre les compagnies, la famille demeure la cible

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des assistantes. Le sarut des surintendantes du po indique enI924 que " I'assistance
au foyer de I'agent est le principal rôle de la surintendante,. Il lui est demandé de
créer des secrétariats familiaux afin que les agents et leur famille aient la possibilité
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de venir consulter la surintendante pour des affaires privées. Celle-ci est appelée à
" pénétrer dans les foyers des agents pour y apporter les trésors de la vie morale et
matérielle ". Pour I'ensemble des professionnelles, il n'existe qu'un seul credo, la
famille I Citant l'æuvre des assistantes du Nord, Dautry parle même de " religion de
la famille ". Selon lui " sans familles saines et stables, pæ de sociétés et de nations
possibles. Ia solidité et la prospérité du groupe familial sont la base de la solidité
et de la prospérité nationales 60 ,,Ia position de I'Est en 1936 est parfaitement lim-
pide à ce sujet : " C'est surtout pour la famille que I'assistante sociale est créée, pour
la mère, cæur et force viale de la famille, pour I'enfant, espoir du foyer et de la
patris 6t. ,
Dans le groupe familial l'attention se concentre d'abord sur la jeune femme, " le
plus souvent maiêe, à peine sortie de I'adolescence, ou n'ayant eu avant le mariage
que peu de loisirs par le fait d'un travail iruens( très vite chargée d'enfants, qui voit
sa préparation à la matemité, à ses devoirs d'épouse et de maîtresse de maison très
restreinte, sinon nulle ; elle n'a ffès souvent que des notions très incomplètes de
puériculture 62 ". Cette ciation met en lumière une des fonctions principales de I'as-
sistante sociale : aider les femmes d'agents à être de " bonnes mères ,. Elle est " la
conseillère à laquelle on ose demander service et encouragement ; aux femmes,
elle apprend les principes essentiels de puériculture et d'hygiène, à d'autres, les
notons indispensables à la bonne tenue du foyer,. Elle visite la famille en cæ de
naissance ou de maladie, et propose ses services.

60. R. Dautry, ConJérmce au congrès de I'habitation, ûlle, décembre 1922, p. 14.


61. Paul DepreL Etudp sur l'ær.r,ure sociale de ln compagnie de l'fsit, Verdun, 1936, p. 68.
62. rbid.
Aux originæ de I'action sociale aux Chemins de fer 53

Par ailleurs les dirigeants ne souhaitent pas voir les assistantes empiéter sur le
travail des chefs locaux, Il n'est donc pas question d'insaller un nouveau pouvoir
au sein des ateliers ou des dépôts. Les æsistantes sociales doivent rester à leur place
et ne pas interférer dans la sphère professionnelle. En 7929, Dauty diffuse auprès
de tous les services une note stipulant à propos de l'attribution des secours aux
agents que " les assistantes ne doivent intervenir en auûne manière dans I'instruc-
tion des affaires administratives'. Leur rôle doit donc être uniquement orienté vers
la vie des foyers, et l'action sociale doit rester essentiellement familiale. Ainsi, l'as-
sistante sociale demeure dans le registre traditionnel des figures féminines de la
bienfaisance : célibaaire, sans enfant, elle doit cependant être la conseillère de la
mère au foyeç dispensatrice des regles d'hygiène et de morale. L'univers fenoviaire
mæculin ne saurait accepter en son sein une médiation féminine perçue cofiIme

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perturbatrice et indigne des convenances sociales de l'époque,
Cinq principes dictent le rôle des assisantes. Le premier vise à pénétrer la
famille pour y prodiguer aide, conseil et assistance. Le second est de ne jamais s'im-
poser aux familles. Ia liberté de choix du cheminot doit rester entière, même s'il en
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va différemment dans la pratique, ou en raison de sitr.rations particulières, tels le


décès des agents, I'alcoolisation ou la maladie, Le troisième principe est basé sur la
confiance que I'assistrnte doit inspirer aux familles. La discrétion, la compétence,
le dévouement et I'indépendance sont les qualités requises pour insaurer ce rap-
port de confiance. Dès 1922,1e po recommande que " la pénétration du foyer soit
faite avec la plus gande discrétion. Il sera prescrit formellement que la surinten-
dante ne puisse se présenter que dans les familles où elle est envoÉe par le méde-
cin ou bien appelée par l'agent lui-même 63 ".la quatrième règle investit I'assisante
du rôle de guide ou de conseillère. Celle-ci doit être une pédagogue et foumir
I'exemple d'un comportement prompt à éviter ou à pallier les difficultés de la vie.
Sa mission se distingue de la bienfaisance, puisqu'elle doit être éducative, préven-
tive, et non uniquement curative. Elle doit s'abstenir de toute action chariable
visant seulement à atténuer les conséquences de I'adversité. [e cinquième principe
s'attache à dénoncer la spécialisation des assistantes. Celles-ci doivent être polyva-
lentes sur un secteur donné. Leur première tâche sur un poste consiste à connaître
l'ensemble des organisations sociales susceptibles d'aider les cheminos, et à se
faire connaître par les familles. Dans le cas où les organisations sociales sont inexis-
tantes, leur rôle est de s'employer à en provoquer la création, à rechercher le per-
sonnel qualifié et à en assurer le contrôle. Ces cinq mots d'ordre reflètent les
souhaits des dirigeans. C'est une vision de I'assistance organisée qui se différencie
du caractère chariable de l'æsistance traditionnelle. Ces principes induisent la
nécessité de professionnelles formées, aguenies et encadrées, même si la nou-

63. Cdt Huc, Reryort à I'assenblée gênérale dæ surintend.antes de France. 1922. Pais, p. 3.
54 Aux origines de I'action sociale

veauté de ce méter a permis de laisser une large place à linitiative, une des mis-
sions principales des assistantes est donc d'éduquer la famille cheminote, c'est-à-
dire de lui foumir des règles de bon sens et de moralité, de rectifier ses prejugés,
de lui apprendre la rationalité et de la " discipliner, dans la tenue de sa maison et
de son budger
Les conditons concrètes du travail des assisantes permettent de voir conrment
s'est élaborée cette éducation. Si une assistante intervient dans une famille pour un
cas de tuberculose, ses soins s'accompagnent de conseils d'hygiène ou de propo-
sitions faites aux enfants de participer à des activités éducatives. Les jeunes filles
des foyers visités se voient proposer des cours ménagers et les garçons des cours
de débrouillage. les mères de jeunes enfants sont orientées vers les consultations
de nounissons. Chaque occæion de rencontre avec les cheminots permet aux assis-

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antes de prodiguer conseils et directives. si les modes d'intervention sont les
mêmes, (visites à domicile, enquêtes, peflnanences, dossiers sociaux), les actions
peuvent se différencier selon que I'approche est à caractère social ou médico-
social. Dans le premier cas, il s'agit de construire des formes de rencontres qui favo-
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risent la mise en confiance, le dialogue, et permettent ensuite d'envisager une


action éducative. Dans le second cas, les modes d'approche de la population sont
autant de moyens pour détecter les maladies, soigner, et éduquer la famille, mais
aussi pour rechercher les agents contaminants et proteger I'entourage. Aux che-
mins de fer, les deux approches sont très liées, d'autant que la plupart des æsis-
tantes ont obtenu leur diplôme d'infirmière.

La lutte contre les " fléaux sociaux ,

L'étendue des problèmes

Lors de I'appariton des æsistantes dans le monde fenoviaire, la lutte contre les
fléaux sociaux et la mortalité infantile constituent une priorité. Le contexte sanitaire
de l'époque requiert des connaissances médicales solides. sur chaque réseau des
assistantes sont attachées à des consulations de phtisiologie ou à des dispensaires
généralistes : présentes aux consultations elles organisent le suivi médical des
agents et de leur famille. Elles visitent les malades dans les sanatoriums ou les hôpi-
taux. Les placements en éublissements sont nombreux. Les enfants sont aussi
envoyes de manière préventive dans des aériums ou des préventoriums. Les visites
à domicile sont courantes pour détecter ou suivre les malades,
sur certaines régions, l'assistante parcourt les villages pour rencontrer les
familles en difficulté. Ainsi en Bretagne en7933, " le travail social dans I'anondis-
sement de Rennes fonctionne encore pour une grande part sorls la forme des pre-
mières urgences. ceci, je pense, du fait que la Bretagne est particulièrement atteinte
Aux originæ de I'action soci.ale aux Cbemins defer 55

par I'alcoolisme et la tuberculose, aniérée encore dans certains endroits. les


familles pauvres sont nombreuses, disséminées loin des grandes villes, vivant dans
des taudis et d'une façon extrêmement primitive. Nous avons quantité de cas
lamenables qui demandent au service social un temps assez long de démarches et
visites pour la famille avant de pouvoir être solutionnés & ,. Suit une longue énu-
mération de cas dont voici quelques exemples : o Mm'M., mari décédé de tubercu-
à
lose, huit enfants charge, demandons l'obtention d'un PN (poste de
garde-banière) pour cette veuve, Mm'[. illettrée, ne parle pas français, mari et fille
de 8 ans décédés de tuberculose à une semaine d'intervalle, femme atteinte de
pleurésie, habiant à 4klrî d'un village, trois enfants chétifs. ,
Un rapport de 1935 montre l'étendue des interventions dans la région de
Caen65. " C'est l'agent L. de Couliboeuf, veuf avec trois enfants qui, dans une crise

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alcoolique, tente de se suicider. Nous intervenons aussitôt pour placer les enfants
en nounice, réconforter l'agent, concilier avec le chef I'intérêt familial et celui du
réseau, et renflouer la situation en payant des dettes. C'est I'agent B. de Surdon,
envoyé dans la gare de cette ville par mesure disciplinaire. Trop tard hélas ! pour
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protéger sa femme qui, tuberculeuse pulmonaire, décède au cours de I'année lais-


sant des orphelins que nous plaçons à Caen dans une bonne institution. C'est
I'agent D. d'Avranches, mort il y a un an d'une congestion alcoolique, Iaissant cinq
orphelins, dont une fille de 5 ans, placée par nous dans un sanatorium de Berck. Ia
mère alcoolique et indigne (avaitabandonné son foyer) allait devenir tutrice légale.
J'ai dû intervenir auprès du Parquet pour protéger ces petites, faire prononcer la
déchéance maternelle et les faire admenre dans une insttuton chariable. C'est tou-
jours à Granville, I'agent L. qui, faute de soins prodigués à temps laisse sa femme
mourir des suites d'une double naissance, Nous intervenons pour nous occuper des
sept enfants, placer les jumelles en nounice, donner des vêtements, du lait, payer
les dettes, etc. Encore à Granville, c'est l'agent D. dont la femme est décédée de
misère auant que de tuberculose à l'hôpial où je I'avais fait transporter pour que
les enfans échappent à la conagion. Le bébé de 9 mois vivait avec sa mère épui-
sée, ses frères et sæurs ont été placés par nos soins. , Le vocabulaire, " cas lamen-
table ,, " mère indigne ,, fait preuve d'un regard moralisateur. Les actions sont
volontiers autoritaires : placements d'office des enfants, déchéance matemelle.
Cependant, le dépisage, les soins, les placements, les vaccinations, font des assis-
tantes sociales I'instrument de la médicalisation des classes populaires, et les pla-
cent en première ligne dans la lutte contre les fléaux sociaux.

64. Rapport d'activité d'une æsistante sociale de Rennes, réseau fuat,1933, archives du département d'action
sociale.
65. Rapport d'activité d'une assistante sociale de Caen, réseau Êtat, 1935, archives du département d'action
socnle.
)0 Aux origines de I'action sociale

Ia lutte antialcoolique
L'alcoolisme en ant que pathologie spécifique apparût avec la civilisation
industrielle. Ia diminution du prix des boissons alcoolisées, I'allégement de la fis-
calité mais aussi la circulation des produis par les Chemins de fer favorisent la
consommation d'alcool sur tout le tenitoire. Ce fleau qui touche particulièrement la
classe ouvrière déjà frappée par le paupérisme, devient une priorité sous la troi-
sième République. Avec plus de 500 000 bistrots ou cafés, la France compte enl937
un débit de boissons pour quatre-vingt-un habiants. Le personnel fenoviaire n'est
pas épargné. Pour se prémunir, les compagnies, puis la sllcr, mettent en place des
politiques de prévention et de répression. En effet, la consommation excessive d'al-
cool, par ses conséquences sur la sécurité et le bon fonctionnement des machines,

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est considérée cornme un risque extrême pouvant entraver la bonne marche du
Chemin de fer ; elle est jugée incompatible avec I'exigence de sécurité, valeur fon-
damentale des Chemins de fer.
Henri Vincenot dans son ouvrage Ia Vie quotidienne dans les Cbemins de fer
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au xw siècle témoigne de cette alcoolisation massive. Il souligne qu'au début de ce


siècle, les mécaniciens, tractionnaires, ouvriers, pouvaient consommer jusqu'à
quatre litres de vin par jour, En 1900, le secrétaire gênêral de la compagnie de I'Est
rappelle à I'attention des agents " les dangers de l'alcoolisme sous toutes ses formes :
abus de vin ou de bière, habitude du petit verre ou de la goutte du matin, usage
même modéré des liqueurs spiritueuses, consommation même accidentelle des pré-
tendus apéritifs en gênêraI, et de l'absinùe en particulier ,. Dâns le même rapport
destiné aux agents, il précise que " la compagnie a décidé de poursuivre cette cam-
pagne et de la renouveler s'il y a lieu, pour prémumr, auant qu'il dépend d'elle, ses
employes et ouvriers conre un des périls les plus gmves qui puissent les mena-
cer 66 ". [e président des æuvres sociales du Paris-Orléans n'est pas en reste. Il
montre enr925,le souci pennânent des dirigeants pour la lutte contre l'alcoolisme :
" Puisque nous sommes dans un milieu cheminot, précisons, en ce qui conceme le
mécanicien, I'aiguilleur, la funeste influence que peut exercer I'alcool, même à
petite dose, sur ces organes si importants de sécurité, en raison des milliers de voya-
geurs qui circulent sur nos voies fenées, , Et de rappeler que " I'usage des boissons
alcoolisées par les employes en service actif est interdit ; leur usage habituel ou la
fréquentation des lieux où on le vend est une cause suffisante pour amener un ren-
voi,. il termine son intervention par un " appel à la collaboration de la femme,, " si
elle veut avoir des enfants sains et bien constinrés, si elle veut que I'intimité et la joie
règnent à son foyer, si elle veut que la caisse du ménage reçoive réellement Ia paie
du mari, elle doit être dans cette lutte contre I'alcool, endormeur, épuiseur de la

66. Paul Depret, op. cn.,p.73.


Aux origines de I'action sociale aux Cbemins de fer 57

race, le meilleur et le plus actf propag ndiste. Elle travaillera ainsi plus efficacement
au relèvement de la santé physique et de la santé morale de la Nation ,.L'afiic\e 4 67

du règlement de la caisse de prévoyance de la compagnie du Midi édiaé en 1931


stipule clairement que " n'ont pas droit aux secours médicaux les employes et
ouvriers dont les maladies ou blessures sont le résultat de I'inconduite, de l'intem-
pérance, de vices ou de rixes 68 ". Ces déclarations montrent la vigueur de la lune
antialcoolique aux Chemins de fer et, en anière-plan,les valeurs morales qui orien-
tent les discours des dirigeants et les pratiques des acteurs sur le tenain,
Sur chaque réseau, s'élabore un cadre répressif basé sur le respect du règle-
ment et le contrôle de la hiérarchie en collaboration avec les médecins. En paral-
lèle, une politique de prévention animée par les assistantes et les associations
d'anciens buveurs se construit peu à peu. Ces dernières sont alors largement sub-

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ventionnées par les directions. la SociéTé antialcoolique des employés et ouurias
dæ Cbemins de fera êtê créêe en 1896, et prend le nom de La santé de lafamille
des Cbemins deferfrançaisen1920. Elle est l'une des premières associations pro-
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fessionnelles en France qui vont s'intéresser à l'alcoolisme et venir en aide aux per-
sonnes en difficultés.
Les assistantes sont appelées à participer à la lune antialcoolique en s'appuyant
sur l'épouse et le groupe familial. 8n1941, Henri Flament, chef adjoint du service
du personnel de la sNcn, souligne leur utilité dans ce domaine lors d'une conférence
donnée aux futurs cadres : " C'est ainsi que la sNcr pénètre jusqu'au cæur du foyer,
par I'intermédiaire du corps des assistantes sociales dont le rôle multiple est aussi
complexe que varié. C'est à l'assistante sociale que la mère de famille doit pouvoir
s'adresser dès qu'un nuage, qu'une inquiétude surgit dans la vie d'un ménage.
Grâce au centre d'hygiène, l'assistante sociale peut agir et toucher de façon plus
large les groupes d'agents auxquels elle s'adresse dans les grands centres, et faire
pénétrer au sein des foyers les notions utiles d'hygiène et de prévention, pour lut-
ter efficacement contre les maladies sociales 6e. , Dans les cités-jardins, le débit de
boisson est exclu et des équipements collectifs, culnrrels ou sportifs, sont créés.
C'est donc sur tous les réseaux et sur tous les fronts cue se mène la lutte anti-alcoo-
lique.

Ia " croisade , contre la tuberculose


Plus meurtrière encore, la tuberculose fait des ravages dans la population fran-
çaise. En t91,6,1a loi Léon Bourgeois impose la création de dispensaires antituber-
culeux sur le tenitoire. En 1919, un Comité national de lutte contre la tuberculose

67. Cdt Huc, Allacution à lafête dæ æuwæ nciales du po,Pans, D25, p. T4,
6s. ReglenÊnt de la caisse de préuoyance de ln Cie du Mid.i, Bordeaux, 1931, p.7.
69. Henri Flament, Conférmce aux élèues dz l'école Eéciale des trauaux publics, Paris, 1941, p. 9.
58 Aux origines de I'action sociale

est créé avec le souten de fondations américaines. Ia Mission RocKeller et la Croix-


Rouge américaine financent de nombreux dispensaires, des équipements sanitaires
ainsi que des formations d'infirmières-visiteuses. Dans le département de l'Aisne en
1919, les Américaines du comité pour les régions dévætées financent des postes
d'infirmières-visiteuses dans des dispensaires de la compagnie du Nord 70.
Les compagnies se veulent à la pointe de ce combat par une politque de
dépisage, par I'ouverture de dispensaires et de centres de cure, par l'embauche de
personnels qualifiés. Des wagons aménagês en salle d'examen circulent sur tous les
réseaux, de gare en gare, pour examiner les agents et leur famille. Des consulta-
tions de phtisiologie ouvrent dans les grands centres fenoviaires avec des spécia-
listes reconnus. Des sanatoriums sont construits pour les agents et gérés par les
compagnies. Sur la compagnie du Midi, en 1925, à Bordeaux et à Toulouse, des dis-

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pensaires spécialisés sont ouvefis et sept infirmières-visiteuses sont réparties dans
les grandes agglomérations fenoviaires. Selon les régions, les " premières sociales,,
infirmières-visiteuses, surintendantes, assistantes sociales sont recrutées et chargées
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d'assister aux consultatons, de suivre les agents malades et de les envoyer en sana-
torium le cas échéant. Ia politique de protection de la famille et de I'enfance incite
les réseaux à créer des aériums, des préventoriums afin de placer les enfans et
d'éviter les risques de conagion,
Dès 1929, sur le réseau de l'Éat, dirigé par Raoul Dautry, les æsistrantes se
relaient pour suivre le wagon-radio. L'une d'entre elles se souvient del'arnêe 7935 :
" Dans le wagon-radio, il,y avait des agents, un manipulateur électricien pour I'ap-
parerllage et un accompagnateur de la voinrre parce que, quand on allait en pro-
vince, on couchait dans la voiture. IIy avait le médecin, une ou deux æsistantes
sociales de Paris et l'assistante locale. On a fait toute la région Ouest ! Dieu sait si
on a dépisté ! On est amvê à soigner tout de même un certain nombre de malades,
mais enfin beaucoup ont disparu aussi,.. lly
avait toute l'histoire des contamina-
tions familiales. les agents malades éaient signalés et après, les assistantes sur
place s'occupaient des familles, des enfans et de faire passer les testsTt. , Une autre
assistante relate le passage du train radio dans son secteur: " On avait beaucoup de
tuberculeux parmi les femmes et les enfants. Ce qui m'a beaucoup aidée, c'est le
wagon-radio. J'ai eu la chance qu'il soit anivé à Argenteuil en mai. Il sationnait
pendant plusieurs jours. J'avais les ateliers, le dépôt, le triage etla gare banlieue [...]
Alors, nous étions là toute la journée, pendant que tous les agents passaient. Ils
étaient convoqués par fournée et on leur faisait des scopies. Si le phtisiologue avait
un doute, aussitôt on nous renvoyait I'agent, Àprès nous avions la joumée du jeudi,
où les familles pouvaient venir avec les enfants, passer la scopie. Et nous, tous ceux

70. E. Diebolt ;J.-P. Iaurant, Anne Morgan, une amdcaine m Soissonnais, Soisson, l!!0, p. 45.
Tl.Interview de Geneviève Baan. o.7f.
Aux origines de I'action sociale aux Cbemins defer 59

qu'on connaissait à la consulution de nounissons, on le leur disait 22... , À linté-


rieur du cenre d'hygiène ambulant, l'assistante disposait d'un bureau situé entre la
salle d'attente et le cabinet du médecin, et d'une chambre pendant les tournées.
Certaines se souviennent des difficultés rencontrées : " Il y avair des villages com-
plètement aniérés où le sorcier jouait un rôle important. J'ai lu une femme, pour
qui je me suis donnée entièrement, qui n'a jamais voulu faire soigner son fils parce
qu'il avait reçu un sort. Il était ruberculeux et il en est mort 73. ,
Les assistantes s'occupent particulièrement des suites à donner à la consula-
tion et à l'examen. Elles placent en sanatorium, visitent les malades, dirigent les
enfants vers des éablissements saniuires. Elles sont dans ce combat les auxiliaires
des médecins et celles qui restent au plus près des familles pour prévenir la conta-
gion en enseignant les règles élémenaires d'hygiène coflrme laver à part la vaisselle

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du malade, la rincer à I'eau de Javel.
Ainsi la lutte contre la tuberculose contribuet-elle à une professionnalisation
des " sociales o, sous I'impulsion des dirigeants et du fait des besoins d'encadrement
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saniaire dans un pays où I'on souffre cruellement du manque d'équipements et de


la sous-adaptation des structures sanitaires ou hospialières. Ce n'est pas sans
conséquence pour les assistantes qui vont devoir se différencier et se qualifier par
rapport au corps médical : leur formation les rend particulièrement aptes à contri-
buer à l'éducation sanitaire, mais ce rôle d'appoint nuit à la reconnaissance de leur
spécificité professionnelle.
À I'occasion d'une visite dans une cité du Nord en 79}4,PaoulDautry, alors
ingénieur en chef de l'entretien sur le réseau Nord, contribue en s'adressant aux
habiants, à la lutte pour l'hygiène : "Je dois dire aux grands, qui créent les petits et
qui leur servent ensuite d'exemple, d'avoir une hygiène attentive. Une vie digne,
pas d'excès, pas d'alcoolisme, pas de négligence dans la tenue des maisons, des
fenêtres ouvertes, beaucoup de jardinage et d'exercices physiques, des bains et des
douches, une alimentation raisonnée, voilà ce que vous devez faire pour avoir une
santé parfaite 74., Cette déclaraton illustre la menalité des dirigeans, proches en
cela des réformateurs sociaux et des hygiénistes, qui confient ces tâches d'éduca-
tion aux assistantes et aux monitrices d'enseignement ménager insallées au cæur
des cités. Ia thèse hygiéniste est reprise dans les discours ou les textes des ingé-
nieurs des Chemins de fer. Une note de Raoul Dautry, rédigée en 1929 et citée par
Rémi Baudouï, éclaire l'objectif désigné aux futures assistantes par un pacte fonda-
teur : " Pour réaliser ce double rôle de soins et de prévention, un des meilleurs
moyens est de créer un corps de dames surintendantes, ayant servi dans les hôpi-

72. Interview de Hélène Monleau, p. 15-16.


73. Interview de Jeanne-Marie Ciraid, p. 4.
74. Raoul Dautry, Allacution, cite de Liile-Délivrance, 6 avnl1924, p.3.
60 Aux origines de I'action sociale

taux ou les organisations sanitaires, possédant des connaissances étendues d'hy-


giène et offrant, au point de vue moral, toutes garanties nécessaires pour remplir
utilement leur rôle. Elles conseilleront les agents et leur famille et leur indiqueront
les hôpiaux, cliniques, préventoriums, sanatoriums. Elles s'occuperont particuliè-
rement de ces trois ordres d'activités essentielles : les soins à apporter aux enfants
des agents et à tout ce qui concerne la puériculture ; les soins à apporter aux agents
et à leur famille au suiet de la nrberculose et des maladies vénériennes 75. "

Le combat contre la mormlfté infantile

Ia lutte contre la mortalité infantile est au même titre que celle contre la tuber-
culose une préoccupation primordiale de la gênêration des travailleuses médico-

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sociales de I'entre-deux-guenes. Les élites du pays ont le souci, après I'hécatombe
de la Première Guene mondiale, de favoriser le redressement démographique du
pays. Il est à noter que les compagnies versent depuis de longues années des
primes ou allocations familiales à leurs agents 76, sans qu'il soit possible de déter-
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miner si ces allocations relèvent d'un souci démographique, de pensées morales


inspirées par le christianisme ou d'une politique d'attachement et de stabilisation
de la main-d'oeuvre. Leurs préoccupations pour l'enfance préexistent à la Grande
Guene, mais sous des formes très disparates et non organisées. Sur le eo, dès 1911,
les Sæurs de SainrVincençde-Paul ont été chargées par I'administration de la com-
pagnie de faire fonctionner des gouttes de lait, c'est-à-dire de stériliser des biberons
et de les distribuer aux mères de famille n. Mais après la Première Guene mondiale
se généralisent et s'installent durablement les équipements indispensables aux
objectifs de prévention.Enl)2Z,lorsque les premières cités-jardins sont construites
par la compagnie du Nord, des consultations prénaales et de nounissons voient le
jour dans les dispensaires insallés au cæur des cités. Des satistiques éablies par
les compagnies révèlent que, quelle que soit la région considérée, les cæ de mor-
alité infantile sont nettement moins nombreux parmi le personnel fenoviaire que
dans I'ensemble de la population française.
Dautry, dans son allocution au congrès de I'habiation à Lille, en 1)22, se féli-
cite des résulats obtenus dans les cités du Nord où la mortalité infantile est parti-
culièrement basse : " Ce n'est certes pas dans cette régron qu'il faut renoncer à voir
se perpénrer des familles nombreuses ; mais le meilleur moyen de les encourager
n'est-il pas, ici comme ailleurs, de conserver toutes les jeunes vies qui éclosent ?
C'est la première tâche que les cités ont remplie. Des consultations de nounissons
sont organisées à Tergnier, Béthune, Busigny, Longueau, I^aon, St-Pol-sur-Mer, Lille-

75. Rémi Baudoui, Un Tecbnicim socinl du seruice public, les cbantien de ln paix sociale, Pans, 1995, p.2(A.
76. MUsEE sc,cw, L'EJfort social dæ grands réseaux de Cbcnins de fer, Paris, 1935, p.2TZ4.
z. M. Viel, Conférmce sur les senicæ sociaux aux futurc cadres s,vcr, Paris, 1942, p. 6-7.
Aux origines de l'action sociale aux Cbemins defer 61

Délivrance. Elles sont complétées à SçPaul-sur-Meç laon, Longueau, et Valen-


ciennes, par des gouttes de lait ; et à Longueau par un dispensaire infantile modèle
qui comporte tous les services spéciaux pour le premier âgen.,
A la fête de charité des æuvres sociales du Paris-Orléans en 1923,1e coilmun-
dant Huc, en présence d'un membre du gouvernement, du président du conseil
d'administration de la compagnie et du directeut recense les réalisations liées à
I'enfance : " Huit consultations de nounissons fonctionnent acnrellement. Ces
consultations donnent un total de 5 530 inscrits depuis I'origine, cinq gouttes de lait
ayant alimentê 2 580 enfants, cinq écoles ménagères distribuant I'enseignement à
plus de 300 jeunes filles ze. , Sur la compagnie du luta, les centres d'æuvres qui
regroupent les différents équipements médico-sociaux fonctionnent dans les
grands næuds fenoviaires. Le premier a été ouvert en 1897 à laroche-Migennes

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avec des religieuses de la compagnie des filles de Ia chaitê. En 7932,1e premier
dispensaire d'hygiène infantile ouvre ses portes à Villeneuve-Saint-Georges avec
des médecins spécialistes et une surintendante chargée du fonctionnement et de
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l'organisation du Centre. En 1936,1931 enfan6 y sont inscrits 80. Sur le réseau pLM,
neuf dispensaires d'hygiène infantile sont ouverts entre 1938 et1940.
A Brou-Vaires, important centre fenoviaire sur le réseau Est, se met en place
dès 1932, la première consultation de nounissons. Elle sera suivie par deux autres,
en 1933, à Blainville et Nouvion-sur-Meuse.
Le réseau de l'Éat est aussi à la pointe de la prevention et embauche, de 1929
à L938, trente-neuf assistantes sociales réparties sur tout le réseau avec pour mis-
sion principale : I'action médico-sociale auprès des enfans de cheminots.
Les techniciennes du social sont ainsi appelées partout à des tâches de crêa-
tion, d'installation, de coordination . En 1937, soixante-dix-neuf assisantes, ving-
sept surintendantes et quatoïze infirmières-visiteuses sont actives dans les centres
médico-sociaux installés sur tous les réseaux français 8t. Les dispensaires créés par
les compagnies sont d'autant plus utilisés par les familles d'agents que l'équipe-
ment médical et sanitaire français est loin de répondre aux besoins des populations.

" Un nouveâu fouzge,

L'ampleur et la diversité de ces tâches posent la question de la qualification er


de I'autonomie des personnels qui les conduisent. Dans les premières décennies du
nc siècle se forge une identté professionnelle qui s'appuie sur des compétences

78. Raoul Dautry, Rapport sur,l'æuue socialp de la Cie du Nord au congrù dz I'habinilnn, Iile, 1922, p. 19
79. CdI Huc, Allocutinn à lnftte dE charité des æuurq socinla du po,Pans, 1923, p.7.
80. Rapport sur le fonctionnement du on de Villeneuve-St4eorges, 1936, p. 2-9.
81. Rapport sur I'eruemble des seryices sociaux, Paris, 1937.
62 Aux origines de l'action sociale

reconnues, ou à reconnaître, et sur une légitimité du projet professionnel, à I'op-


posé d'un pæsé marquê par le bénévolat. À partir de multiples initiatives, dans un
univers fenoviaire dominé par les contraintes techniques, se constitue progressive-
ment ce que certains voient comme ufl " Itouvۉu rouage ,, susceptible d'assurer la
cohésion sociale recherchée par les dirigeants, tout en affirmant son autonomie.
S'imposant cofirme un partenaire à part entière aux différents acteurs du I'entre-
prise, ingénieurs, médecins, syndicas, le service social finit par être intégré au
cadre permanent de la société nationalisée.

Une identité en construction

L'assistante, un double laïc des religieuses

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?

" Chaque jour I'altruisme gagne du tenain, la bonté s'étend partout grâce àla
participation des femmes. Félicitons les assistantes sociales d'avoir permis à la tech-
nique de la philanthropie de réaliser des progrès comparables à ceux que les infir-
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mières ont apporté grâce à la technique des soins aux malades 82 ". Ce propos d'un
sénateur illustre ce que l'on attend de ces femmes. L'assistance est un des secteurs
d'activité où le " féminin traditionnel, semble à même de développer ses qualités.
Les activités soignantes des religieuses, l'enseignement congréganiste, les æuvres,
ont dessiné les contours d'un nouveau marché du travail féminin. Secourir, soigner,
éduquer sont des modes d'exercice d'une " maternité symbolique " quirevient aux
femmes. Ces champs d'activité offrent à celles qui y accèdent un accès privilé$é à
la vie publique ou professionnelle. Ces femmes inaugurent de nouvelles formes
d'existence en renforçant les acquis obtenus par la scolarisation de plus en plus
longue des jeunes filles. Les mouvements féminins d'action catholique contribuent
au développement de cette culture féminine qui intègre la participation à l'espace
public, sous réserve de n'y défendre que ce qui touche aux domaines " réseryés,
de la femme. Ia culture du sacrifice, de l'oubli de soi, le modèle de femmes céliba-
uires, débordent largement les limites de la vie religieuse. L'assistante devient un
double, laïc et rémunéré de la religieuse, Mais sa formation, les acquis d'une expé-
rience professionnelle, I'exercice de responsabilités, et la confronation aux pou-
voirs masculins, la font évoluer vers une tout autre direction.

Entre ingênieurs et médecins, leur reconna,issance est d'abord dfficile

Du polltechnicien au cantonnier, en passant par le mécanicien, nous avons vu


que le monde du Chemin de fer est exclusivement masculin. En outre les médecins

s2.Efirait du discours d'ouverture du Énateur Strauss au congrès intemational de service social de 1928, cttê
dans Guerrand et Rupp, Hisloire du seruice socinl en France, 18%-1939, Toulouse, Privat, 1978, p. 183,
Aux ortgines de l'action sociale aux Cbemins de fer 63

qui y exercent, sont presque uniquement des hommes. Les infirmières sont sous
leur coupe et n'ont pas d'autonomie réelle. L'assistante quant à elle, souvent isolée,
se ffouve en contzct direct avec les agents, les ingénieurs, les médecins, auxquels
elle doit démontrer ses capacités.
Le chargé des æuvres sociales du po insiste en 1923 sur " la méconnaissance
des chefs locaux de ce nouveau rouage qui n'avait rien de Chemin de fer,. Cette
ciation met en lumière la difficulté pour les æsisaffes à se faire accepter par les
autoritfo fenoviaires locales. Il leur faut donc combattre les réticences, s'intégrer à
la sphère fenoviaire, respecter les us et coutumes et conserver leur propre tenitoire
d'actions et d'investigations sans perdre la confiance que les cheminots ou leur
famille mettent en elles. En t945, Suzanne Termat 83 clæse en trois catégories les
ingénieurs, chefs de service et médecins selon leur comportement à l'égard du ser-

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vice social et des assistantes. Il y a " ceux, lamaioité, qui le connaissent peu, mais
font confiance à celles qu'ils engagent, ceux qui sont sceptiques mais laissent tra-
vailler, et les hostles qui, par indifférence, intérêt ou nonchalance, préfèrent fermer
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les yeux sur les problèmes sociaux et les déclarer sans solution ,. À cela s'ajoutent
les a priori sur la valeur professionnelle des femmes.
Dans ce contexte, les atouts des assistantes sont quelquefois maigres. Leur ori-
gine sociale, leur méconnaissance du milieu cheminot pour certaines, les handica-
pent. Elles se doivent de rester prudentes, voire disantes envers l'encadrement
pourtant plus proche d'elles, pour préserver l'indépendance et la confidentialité de
leurs interventions. Elles élaborent des stratégies alternant respect envers les chefs
et préserrration d'une autonomie professionnelle, avec une " retenue , qui, en1946,
se transforme en secret professionnel, dans le cadre de la reconnaissance du
diplôme d'Éntpar le législateur.
les rapports avec les médecins sont d'une autre nature. EnI922, sur le po la
surintendante reçoit dans un bureau voisin du cabinet médical les agents que le
docteur lui envoie. Le Cdt Huc précise : " Elle sera I'infirmière, mais non pas I'infir-
mière se contentânt d'appliçer les prescriptions du médecin, mais une amie sui-
vant avec intérêt I'amélioration de ses blessés. On le voit donc, le rôle d'infirmière
que joue la surintendante est surtout un moyen de contact avec le personnel, un
moyen de se faire connaître dans le but d'aider plus tard ceux qui auraient besoin
d'elle 84. , Ies relations avec les médecins oscillent donc entre subordination et
complémenarité. Sur ce tenain, il semble que les responsables des services sociaux
aient toujours soutenu I'indépendance du service social. Là encore, face au pouvoir
des médecins, les assisantes doivent démontrer leurs compétences. En s'appuyant

83. Suzanne Termat, I'Assistante sociûle, sa missian, Pads, 1945, p. 40.


84. Cdt Huc, Comment le cbef peut concilier son ôle techni4ue u son deuoir socialPans,1924, p. 14, archives
du département d'action sociale.
64 Aux ortgines de I'action sociale

sur leur insertion dans la vie familiale, elles se forgent une spécificité sociale dans
le cadre de l'action médico-sociale. Cette confronation aide les assistantes à se dis-
tinguer du service médical, à construire les bases d'une intervention sociale pure et
à faire preuve d'invention et d'ambition dans la mise en valeur de leur métier.

Ambition et dynamisme
Bien que les objectifs et les consignes soient élaborés par les ingénieurs, les
,
" sociales ont une assez grande latitude pour développer leur action. A I'exaltation
du service d'autrui s'ajoute bientôt l'ambiton de réussir leurs missions. Elles puisent
leur dynamisme dans la position qu'elles occupent au sein d'un domaine peu struc-
turé, où prendre un poste signifie le créeq où les tâches imparties et le mandzt

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confié ne peuvent être ni complètement définis, ni extrêmement codifiés.
Pour répondre aux besoins souvent immenses tout est à inventeç à crêer par-
fois avec les moyens du bord. Suzanne Termat explique que I'action doit " être ima-
ginative dans le détail quotidien pour le débrouillage, le dépannage, dans I'action
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plus large pour susciter des réalisations nouvelles, les adapter aux besoins ". En
7947,une assistante sociale principale stimule ses troupes : "Je vous renouvelle nos
recommandations. En dehors des visites à domicile, le service social a besoin pour
atteindre son plein développement, de locaux qui lui soient propres : écoles fami-
liales ménagères, bibliothèques, consulations de nounissons, tenains de jeux, jar-
dins d'enfants, salles de réunion et de spectacle. Il est indispensable qu'au bout de
quelques années chacun de nos centres soit doté des insallations appropriées, Il
faut les rechercher, saisir toutes les occasions possibles 85. , Ainsi se constitue un
noyau de dirigeantes ambitieuses pour leurs services qui régentent de main de
maître le personnel social et un nombre important d'équipements.

Une neutralité affichée

L'indépendance technique revendiquée est largement reconnue même si loca-


lement des difficultés et tensions peuvent exister. [a position sociale et familiale des
intéressées apporte une garantie aux dirigeants. Bien avant les stratégies de forma-
tion continue développées dans les années cinquante, les méthodes sont mises en
avant pour conférer au ffaval, de l'assistante les valeurs d'un vrai métier, différent
en cela du bénévolat ou de la charité. Ia volonté de reconnaissance professionnelle
nécessite une neutralité affichée dans l'entreprise qui situe les assistantes au-dessus
des classes ou des groupes d'intérêts, au service de I'individu et de la famille. Ce
choix de neutralité, jugée fictive par I'historienne Jeanine Verdes-Leroux, permet
aux æsistantes une autonomie, accentuêe par leur isolement. Un contrat de ttavatl

85. S. Termat, op. cit., p. 20.


Aux origines de l'action sociale aux Cbemins deJer 0)

de 1937 stipule : " Dans I'exercice de vos fonctions, vous êtes placée sous les ordres
de la directrice du service social du réseau. , Il est donc entendu que la ligne hié-
rarchique reste au sein du service social. Un aûre parugaphe du contrat nous
informe sur la neutralité : " Vous devrez observer strictement le secret professionnel
et conserver une neutralité absolue tant au point de vue religieux qu'au point de
vue politique. Dans cet ordre d'idées, vous aurez à vous abstenir de toute propa-
gande, à ne participer à la distribution d'aucun tract et à n'effectuer aucune quête
ou collecte. , Exclues du champ politique, puisque en tant que femmes, elles ne
peuvent nivoter, ni être élues, le champ professionnel devient un lieu possible de
liberté, dans la mesure où elles sont actives, ambitieuses, dotées pour certaines
d'une forte personnalité. Cene anirude de neutralité affichée est en fait aussi une
stratégie à l' êgard de I'encadrement,

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En 194I un dirigeant s'adresse aux fr:turs cadres : " Si vous voyez votre agent
s'enfoncer lentement dans I'inquiétude ou dans le découragement, n'attendez pas
trop longtemps pour voir vous-même I'assistante sociale et lui parler du cæ qui
vous préoccupe. Elle saura trouver le moyen d'aborder la famille eI d'agt au mieux
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de son expérience et de ses possibilités, dans le calme et la discrétion. Ses


démarches doivent être nombreuses, cefies, mais autant que possible, passer
inaperçues. Les résulas ne doivent en être connus que des seuls intéressés ; vous
ne vous étonnerez donc pas d'ignorer souvent ou de ne pas voir toujours l'action
du service social apprécié dans son ampleur et à sa juste valeur. , Il s'agit-là de pré-
server I'independance des assistantes, les futurs responsables en sont donc avertis.
Un autre passage souligne l'indépendance technique des assistantes : " Veus vous
souviendrez que le service social est nettement séparé et complètement indépen-
dant de celui de votre personnel ; mais il est indispensable pour faire æuvre utile,
gtâce à son action, que nos agents aientla certitude absolue que l'assistante à qui
ils ont demandé un conseil ou un avis, ou qu'ils ont priée de venir à leur foyer pour
les aider, les éclairer, ne dir,ulguera pas les soucis ou les préoccupations qui lui ont
été confiés : sa discrétion, son secret en quelque sorte professionnel, est le gage de
sa réussite et de la confiance qui lui est témoigrée 46. "
Pour Suzanne Termat, I'impératif est clair : " Le service social est un service
indépendant. Parce qu'il est celui de tous, il doit échapper aux influences diverses :
aux influences d'argent, aux influences politiques ou confessionnelles, aux
influences patronales. Il pounait y avoir si grande tentation de s'en servir comme
moyen de propagande, de persuasion, d'action que seule une farouche intégrité lui
permet une égale sérénité dans les heures difficiles ou faciles. Sa porte reste

86. Extrait d'une conférence aux agents sucr déachés à l'école spéciale des travaux publics, mai 1941, archives
département de I'action sociale.
66 Aux origines de l'action sociale

ouverte à tous. Ceci n'exclut pas une certaine hiérarchie, l'assistante dépendra d'un
chef, mais son service restera libre et sa devise sera saair sans être asseruie\7.,

Ia découverte des réalités ouvrières


La neutralité nécessaire des assistantes, affichée et revendiquée, est le résulat
d'une option qui s'avère opérante aux Chemins de fer où le climat social est tou-
jours tendu et où les organisations syndicales sont fortes,
Ia rencontre de ces femmes avec la réalité ouvrière les amène à dépasser les
prejugés de leur milieu d'origine. l'obligation de résider dans le dispensaire, les
visites à domicile, les soins aux agents ou aux enfants, les déplacements dans le
secteur, leur permettent de découvrir un monde qu'elles fréquenuient peu et des

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difficultes qu'elles n'imaginaient pas. Vivant au milieu des cheminots, elles parta-
gent leurs conditions de vie et apprennent à connaître les différents métiers du rail,
la dureté des conditions de travail, les horaires décalés. Sur le tenain, dans leurs
multiples déplacemens, ce qui les frappe c'est la convivialité et la solidarité que
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manifestent les cheminos à leur égard.


Immergées dans les cités, dans les familles, elles doivent mobiliser toutes leurs
ressources pour éablir des relations de confiance. En Bretagne : ^lly avait des per-
sonnes qui ne parlaient pæ français. Un jour je suis anivée chezlagrand-mère d'un
pupille. Elle faisait la lessive sa brouette chargee de linge. Je lui parle en fran-
et elle dit en breton :
^vec
Comment ferais-je pour m'entendre avec celle<i ? ,J'ai
çais "
tout de suite répondu en breton. De savoir que j'étais de la même origine qu'eux
faciliait les contacts s8. ,la proximité pefinanente entre les cheminots et les assis-
tantes donne à celles-ci le sentiment d'appartenir à la " grande famille ". Dans ce
contexte, le parti pris de la neutralité peut se comprendre aussi comme un com-
promis, partagêes qu'elles sont entre la compassion pour les souffrances qu'elles
voient et les présupposés de leur éducaton. Cependant, elles croient à leur action
et, au-delà, à une conciliation possible entre les directions et les cheminots, ce en
quoi elles suscitent la méfiance des syndicats.

Les positions des syndicats


et leurs relations auec les seruices sociaux

Dès L922, une infirmière de la crrc déclare : " Il reste à souhaiter que les syn-
dicas à tendance sociale mettent à I'ordre du jour de leurs revendications Ia crêa-
tion d'un service social qui aurait pour but, non seulement de seconder le service
médical, mais encore d'étudier, de prévoir les besoins du personnel et de les conci-

82. S. Termat, op. cit., p.19.


88. lnterview de M.-L. laurent.
Au.x origines de I'action sociale aux Cbemins de fer o/

lier avec les nécessités du uavail et du droit des employeurs, au double point de
vue de la lutte contre la tuberculose et contre la mortalité infantile. On voit tout de
suite quelvaste programme pounait embrasser ce service social... Nous sommes
loin de la réalisation de ce beau rêve 8e. , Cette miliante appartient au syndicat chré-
tien minoritaire.
la position de la ccr est beaucoup plus critique. En 1928, un article intinJé :
" Philanthropie ? Non.., Lutte de classe ! ,, s'en prend aux æuvres sociales du pru et
dénonce vigoureusement - les mauvais desseins que cache cette philantluopie étz-
lée dans les livres e0 ". Efl 1938, Piene Sémard, dirigeant de la ccr, rédige un article
intitulé " [a défense de la famille " el. Inquiet dela dênatzlité, ce dirigeant souligne
la nécessité d'un grand effort social pour la famille. Il prône la lutte contre le loge-
ment insalubre et multiplie les propositions d'équipements médicaux et sociaux

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devant faciliter la vie des agents et des mères de famille. Il demande dans ce but un
" personnel suffisant et expérimenté ,. Cependant, il précise que cet . effort doit
venir de l'Éat pour la plus Iarge part,. il dénonce le peu d'écoles d'æsistantes et
préconise qu'elles soient municipales ou d'Éat. il conclut que " le caractère privé
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des centres de formation, fait que l'f*zt a très peu de surveillance sur leur activité.
les assistantes n'ont pas toujours la formaton qu'il faudrait, parfois loin d'aider de
façon désintéressée les travailleurs, elles ont pour mission d'aggraver leur dépen-
dance à fégard du patronat,. Ces propos, s'ils ne remettent pas en cause l'utilité des
services sociaux, ils montrent la méfiance des syndicas face à un personnel qu'ils
ne maîtrisent pas et dont ils soulignent la dépendance envers le patronat. Cepen-
dantla ccr ne traite pas cette question comme un enjeu majeur dans le combat syn-
dical, et sa presse est quasiment silencieuse sur les activités sociales. Il faut attendre
1951 pour découvrir un article oùil est écrit que " les activités sociales sont de plus
en plus connues et appréciées des cheminots et de leur famille, bien qu'elles soient
loin d'être ce qu'elles devraient èîee2 ,.
L'évolution est sensible de Ia part de ce syndicat et conespond à la mise en
place après la Uberation des comités locaux des activités sociales, organismes pari-
taires chargés de contrôler les activités sociales. Sans æcendant hiérarchique sur les
assistantes, ces crAs les sollicitent pour des enquêtes et des avis à propos de cas
individuels. Ie pouvoir de ces cms est limité, puisque la Direction a le pouvoir de
décision et la maîtrise du financement. Cependant une habitude de gestion paritaire
s'installe pour les activités sociales, amenant les nouveaux partenaires à négocier
Affichant une neutralité officielle dans un milieu où les syndicas sont très
implantés, les services sociaux sont confrontés à ce pouvoir idéologiquement hos-

89. Le Cbeminot de France, organe de la fédération crrc-Cheminot, sept. 1922.


90. InTribune du cbeminot, organe de la fédération ccru-Cheminot, mai1928.
91. Ia Trihtne ùt cbeminot. organe de la fédération ccr-Cheminot, avril 1938.
92. rbid.,1951..
06 Aux origines de l'action sociale

tile, mais complémentaire de leur propre action. Facteurs d'intégration sociale, les
syndicas peuvent voir les services sociaux comme des concunents. Mais il s'avère
que leur " clientèle " n'est pas forcément la même. Les services sociaux s'adressent
aux familles, mères et enfants, et au personnel le plus fragile : cantonniers, gardes-
banières, ouvriers sans qualification, ainsi qu'âux pensionnés et aux pupilles. Les
syndicats, eux, sont mieux représentés dans la traction ou dans les ateliers. la crêa-
tion des cLAs permet d'éablir des liens entre les uns et les autres. Les récits sur cette
période oscillent entre conflits ouverts, circonspection prudente, ou compréhen-
sion des rôles définis de chacun et confiance mutuelle. " C'est le gars communiste
du cus qui m'a aidee le plus. Il m'avaitdemandé de faire partie de son mouvement.
J'ai dit non, car je devais m'occuper de tout le monde et il ne m'a jamais embêtée "
relève une assistante 93. Une autre se souvient de ses " excellentes relations avec les

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délégués qui venaient me voir avanl et après les réunions du cres. Ils me tradui-
saient les besoins des cheminots 94. ,
Une forme de panenaiat s'instaure entre le délégué et I'assistante, chacun
ayantà sa charge un champ particulier de la vie du cheminot: au syndicat,la prise
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en charge des intérêts professionnels des agents (notation, avancement, sanctions),


au service social la prise en charge des problèmes familiaux. Ce parage est syno-
nyme d'un double patronage plutôt complémentaire que concurentiel. Si les assis-
tantes décrivent généralement les syndicats comme trop politisés, leur regard
évolue. Quelques-unes même se syndiquent à la cmc dès leur admission au cadre
perrna,nent. Parmi celles<i beaucoup sont des chrétennes pratiquantes.

Vrrs I'intégration à l'entreprise

[a nationalisation puis la guene sont des moments importants dans le proces-


sus d'intégation des personnels de I'action sociale à I'entreprise.

Ia nationalisation
En 1937, la nationalisation trouve les réseaux en possession de services
sociaux ayant chacun des caractères propres. Mais ils doivent désormais s'organi-
ser d'une manière nationale. Ils sont rattachés au service du personnel dirigé par un
ingénieur. Celui-ci délègue les affaires sociales, sur chaque région, à un ingénieur
secondé par une æsistante principale. Trois sections structurent le service : l'æsis-
tance sociale qui regroupe les æsistantes, les jardins d'enfants et les écoles ména-
gères ; la jeunesse qui réunit les activités d'éducation physique, l'enseignement, les
colonies et les bibliothèques ; enfin la section chargêe de la gestion. Cette dernière

93. Interview de Denise lesur.


94. Interview de Colene Tssier.
Aux origines de l'action sociale atm Cbemins de fer 69

s'occupe plus particulièrement des relations avec les æuvres privées et les associa-
tions, ainsi que de l'exploiation du wagon radiologique ambulant et du service
cinéma.
Sur chaque ancien réseau, les services sociaux se structurent selon cette orga-
nisation. Toutefois, les particularismes perdurent, accentués par la désorganisation
de la période d'occupation etla sêparation de la France en trois zones. Ies spécifi-
cités des réseaux sont jalousement gardées, chacun souhaitant conserver ses habi-
tudes de tavai. Cependant, la tendance gênêrale est à I'unification des procédures
et à un modèle collectif d'organisation, Des réunions communes entre le directeur
du service du personnel, les ingénieurs chefs des services sociaux et les æsistantes
principales de chaque région sont régulièrement organisées à partir de 1943. Ces
rencontres permettent aux dirigeants de donner les consignes générales quant aux

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missions et attributs du service social. Dans chaque région, I'ingénieur supervise et
contrôle les trois sections. L'assistante principale anime le service et administre les
assisantes, les monitrices, les jardinières d'enfants, les secrétaires et les infirmières.
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L'expansion des services pendant la guene

Dans Ia France des années noires le service social de la sNcr connaît une phase
de développement massif. L'exode et I'accueil des réfugiés, l'aide aux familles de
prisonniers, les problèmes de raviaillement, les pénuries, les bombardements,
autant de circonstances dramatiques qui sollicitent I'action sociale. Pendant cette
période, les æsistantes sont au plus près des populations sinistrées. Elles montrent
une énergie sans défaillance pour affronter les difficultes quotidiennes et chercher
des solutions, tout en rassurant les personnes déplacées. Elles manifestent de
réelles capacités d'organisation dans un moment de désordre généralisé. les témo!
gnages qu'on lira plus loin montrent comment ces moments ont cimenté, si besoin
était, leur liens avec la " grande famille " cheminote.
Prenant appui sur les besoins du moment et relayant la poltique sociale du
régime, la direction de la sNcr favorise alors I'extension des services. De 1939 à
1945, quatre-vingt assistantes sociales sont recrutées dont certaines ne possèdent
pas le diplôme d'Éut. En 1946, deuxcents sont à pied d'æuvre pour la reconstruc-
tion. Ces embauches massives, reflet des nécessités, continueront après-guene
pour atteindre un effectif de trois cents personnes en 1952. L'essor du service va de
pa]f avec sa structuration commencée depuis la nationalisation.
Il est à mettre en parallèle avecla politique sociale de Vichy et le développe-
ment du secours national. Sur le plan idéologique, les idées maîtresses du service
social, attachement aux valeurs morales traditionnelles, célébration de la famille,
collaboration de classe, sont proches du credo officiel du régime. Cependant,
absorbés par l'urgence des tâches, les personnels sont préservés d'un enrôlement
70 Aux origines de l'action sociale

dans les services de Vichy par leur appartenance à la sucr. Dans le cadre de la
Charte du travail, l'Éat franpis souhaite organiser la profession et la placer sous
son contrôle par I'intermédiaire de I'Union nationale des assistantes sociales. Dans
les dispositions prélues, I'inscription à l'Union est obligatoire, les assistantes doi-
vent " servir avec dévouement et discipline, et sont soumises au strict contrôle des
insânces de cette Union avec la possibilité de radiation en cN de " faute profes-
sionnelle,. Certains points du projet de loi répondent aux souhaits des assistantes :
le secret professionnel est reconnu et le tiffe d'assistante sociale est protegé, " nul
n'ayant le droit de s'en prévaloir s'il n'est pæ muni du diplôme ,. Le secrétariat
d'fitxà la famille écrit au président du conseil d'administration de la sucr pour étu-
dier les modalités d'organisation de cette Union, compte tenu de l'implanution
d'un service social à la sNcr. Dans sa réponse, avec des précautions de langage, le

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directeur génêral de la sxcr déclare souhaiter conserver ses assistantes sous son
contrôle direct. Les responsables fenoviaires protègent, de fait, l'indépendance de
leurs assistantes en souhaitant garder leurs prérogatives sur I'ensemble du person-
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nel fenoviaire. L'option des dirigeants entre dans le cadre d'une politique d'oppo-
sition pasive à certains choix du gouvernement de Vichy, Il est éabli que la sncn
sut " réduire au nuximum les cas d'application des lbis antijuives et aider à la
cachene et à I'exode de nombreux agents traqués e5,. De même elle s'est efforcée
d'éviter le sro à son personnel. Dans ce contexte, les assistantes bénéficient d'une
tutelle qui les garde institutionnellement indépendantes de Vichy. Quelques-unes
s'engagent danslzRésisance. Plusieurs d'entre elles seront d'ailleurs décorées pour
leurs actes de bravoure et leur courage. Elles attestent d'une prise de conscience et
d'un engagement, certes minoritaires, mais exemplaires au sein de ce milieu pro-
fessionnel peu porté à I'action politique.
Ces années d'épreuves, de travail de proximité, de longs déplacemens et par-
fois d'aide à la Résistance confèrent aux " sociales , uil€ nouvelle image et surtout
une insertion plus forte dans l'univers fenoviaire. Les ambiguïtés corporatistes et
I'idéologie familialiste qui ont pesé sur la profession durant cette période laissent
des traces sur le plan national. Mais les æsistantes de la sncr en ont été " préservées ,
et pounont se prévaloir de leurs actions et initiatives pour continuer le développe-
ment du service social. Leur identité professionnelle sort renforcée de la guene.
Outre le soutien des ingénieurs, elles acquièrent une légitimité par l'action. Ce sont
les deux atouts des assistantes dans la baaille pour I'intégration définitive au statut
d'agent ùt cadre pwmanent.

95. Paul Durand, Ia svcn pendant la gueffe, s6 résistance à l'occupant, Paris, rur, l9$, p.313.
Aux origines de I'action sociale aux Cbemirx defer 71

l'intégration au cadre permanent


Ia décision que la direction a prise enl943, de structurer les services sociaux
autour de trois sections, est appliquée après la Libération sous l'autorité d'Henri Fla-
ment. Cette réforme est I'aboutissement de longs pourparlers. Le principal point
d'achoppement éait le lien hiérarchique entre les services sociaux et la direction
nationale. Les responsables régionaux s'insurgent conffe l'article du projet qui pré-
voit de " créer des services sociaux indépendants des services locaux ". Ils redou-
tent le risque de scission entre le service social et le service tout court, la limiation
du rôle des chefs locaux, le désintérêt qui s'ensuivrait chez eux pour I'action
sociale, et ils insistent pour garder le contrôle des jardins d'enfants ou des écoles
ménagères. Finalement le service du personnel rejette les différentes objections. Le
choix d'un service social directement rattaché au niveau national repose sur la

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nécessité pour les responsables nationaux de maintenir une unité face aux tenta-
tives d'autonomie des anciens réseaux. De plus, Henri Flament, convaincu de I'in-
térêt du service social, souhaite être le " patron , de cette entité qu'il entend
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développer selon ses propres conceptions. Ces mois d'intenses négociations entre
dirigeans et responsables de région, nous suggèrent des enjeux eKérieurs aux ser-
vices sociaux eux-mêmes. Mais en même temps, I'attention portée par l'encadre-
ment à ces services illustre leur intégration dans la vie de l'entreprise.
Dès 1943, les consignes de structuration nationale des services sociaux ont été
envoyees aux régions fenoviaires. L'armature est maintenant définie, andis que le
budget des activités sociales, jusqu'alors financé par les filières, est organisé plus
rigoureusement. Les assistantes principales sont invitées à respecter des règles de
fonctionnement tout en ordonnant le travail des assistantes. Leurs secteurs sont
délimités précisément et de multiples permanences ouvrent dans le moindre lieu
d'activité. Chaque région dessine sa carte des secteurs calquée sur le découpage
des lignes fenoviaires. Ia guene et le recrutement massif masquent quelque peu
ces innovations, mais, progressivement, les choix initiaux se concrétisent.
Parallèlement à ce mouvement, des prestâtions nouvelles se mettent en place.
C'est, en 1942, l'ouvernre officielle d'un cenffe d'orientationàla gue de Lyon. Au
lendemain de la guene s'installent des consulations de neuropsychiatrie infan-
tile e6. Se crée également le Bureau d'étude des questons sociales (sses), chargê
d'offrir aux services sociaux la documentation législatve et juridique que nécessite
leur travail eT. Enfin c'est la diffrrion du case-workcornme méthode oour traiter les
situations apportées par les familles e8.

%. Voir chapitre 7 " Des 'psys' au sewice social ,.


rz. Voir chapitre 5 " Au service de I'action social : le atqs '.
ç4. Voir chapitre 4 'Iæ case-worket son introduction à la sxcr ',
1) Aux origines de l'action sociale

Atin de compléter cet ensemble, alors sans commune mesure avec l'équipe-
ment sanitaire et social dont dispose le reste de la population, Henri Flament, en
collaboration avec les assistantes principales, publie une série de cahiers censés
donner un corpus théorique et pratique aux intervenants de I'action sociale. De
t944 à 7948, douze cahiers sont publiés et distribués à I'ensemble du personnel
social et aux principaux dirigeants. Les deux premiers cahiers portent sur I'organi-
sation des services sociaux, I'action sociale dans le domaine professionnel, I'acton
sociale dans le domaine familial. Le troisième cahier s'étend sur le rôle et les tâches
des assistrntes sociales à la sNcn. Les grands principes ne sont pas nouveaux mais
délimitent en six points I'acton de I'assistante : " Elle ne doit jamais s'imposer, elle
est liée par le secret professionnel, elle doit agir en toute indépendance, son travail
doit être essentiellement familial, elle doit savoir être le guide de la femme et de la

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mère au foyer, et elle se doit d'être une vériable éducatrice familiale. " Les autres
cahiers sont plus orientés vers les activités de loisir, d'enseignement ménager ou
d'éducation physiçe.
C'est donc un vaste dispositif dont le fonctionnement se précise et se perfec-
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tionne. Les assisantes sociales sont au centre de ce dispositif, bien que les activités
de loisir leur échappent partiellement. Pourtant cet ensemble intégé à l'entreprise,
mais relativement autonome, gère un personnel hors statut. En effet depuis la nato-
nalisation, les assistantes dépendent du cadre latéral, qui les apparcntc aux auxi-
liaires non affiliés au régime spécial. EnI94&1949, la " bataille du cadre, va les faire
sortir de cette situation marginale.
Si le terme de baaille peut sembler impropre au combat qu'ont mené les assis-
tantes pour accéder au satut de cheminot, en raison du caractère discret qu'a
revêtu leur démarche, il est cependant adéquat, car c'est la première action reven-
dicatrice d'ampleur qu'elles conduisent en tant que groupe professionnel constitué
dont l'effectif en 7949 se situe aux alentours de 260-280, Le projet de la direction
concernant les modalités d'affiliation au cadre pwmanent des assistantes date de
1945. I répond au souhait des " sociales , et à la volonté de la direction d'intégrer
une partie du personnel relevant d'un statut appelê à disparaître, le cadre latéral.
Cependant ce projet présente des dispositions, dont la possibilité de licenciement,
qui sont difficilement acceptâbles. Dans ce conlexte, un $oupe d'assistantes crée
une amicale. Sur chaque région, les adhérentes élisent une déléguée chargee d'être
l'interprète du groupe professionnel auprès de la direction et des syndicats. L'an-
nêe lgt8 est fertile en réunions diverses et la majorité des assistantes se retrouve
pour obtenir I'admision au ca.dre perrnanent. L'amicale demande à être consultée
et met au point un contre-projet, soumis aux délégations syndicales et à la direc-
tion. Ce document élargit les conditions d'admission, particulièrement sévères dans
le texte de la direaion, et æsouplit les modalités applicables pour bénéficier de la
pension de retraite. En juin 1949,le service du personnel détermine la liste des
Aux origines de I'action sociale aux Cbemins de fer 73

agents pouvant bénéficier des nouvelles dispositions. Si les assistzntes, dans leur
majorité, relèvent du nouveau statut, les monitrices, les jardinières d'enfants et les
moniteurs d'éducation physique en sont exclus. Le protocole d'accord est signé par
les représentants syndicaux et la direction en juillet I949.Étornêes de leur succès,
frappées du souten des syndicas à leur cause, les assistantes sont intégrées aux
Chemins de fer par leur volonté et leur unité professionnelle. Cet apprentissage
d'un combat revendicatif laisse des traces au sein du $oupe professionnel où l'on
remarque les premières adhésions syndicales.
Avec le passage au cadre pwrnanent une éape importante est franchie dans
le processus d'intégration des " sociales , au monde fenoviaire, après trente ans de
présence. Leur identité professionnelle qui conjugue valeurs du travail social et
fierté d'appartenance à la ^ société cheminote , est maintenant élaborée et

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construite. Tant par la croissance régulière du service social que par la reconnais-
sance professionnelle obtenue, les assistantes ont réussi à transformer un ensemble
disparates de gestes patemalistes en un seryice cohérent et autonome.
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Conclusion

Nés de la volonté patronale, s'appuyant d'abord sur le " monde des æuvres "
traditionnellement religieux et charitable, les services sociaux des Chemins de fer
prennent leur essor dans l'entre-deux-guenes. Ils enrôlent cofiIme " manaines de la
paix sociales,, des femmes énergiques et compétentes, qui orientent rapidement
leurs services vers la professionnalisation et I'autonomie. Surintendantes et assis-
tantes sont partie prenante de la transiton entre une bienfaisance paternaliste et
une action sociale qui repose sur des méthodes d'intervention de plus en plus éla-
borées, S'appuyant sur des compétences reconnues, elles ont posé les bases d'une
identité professionnelle originale. Les solides fondemens de cette identité ont per-
mis aux assistantes de continuer leur insertion tout en respectant la doctrine des
dirigeants: être à I'interface de la sphère privée et du monde profesionneldans le
service direct aux cheminots. Cette première êtape a permis d'édifier les bases de
la profession et a donné les moyens indispensables pour faire évoluer le contenu
du métier en fonction des intérês de la sNcr et des besoins des cheminots. Les ser-
vices sociaux sont alors à même d'aborder les évolutions rapides des " Trente Glo-
rieuses ,, zyzrrt d'affronter les crises de la fin du ncsiècle.

Laurent Thèvenet
Chapitre 3

Le métier d'assistante sociale eT

son éuolwrion aux Chemins d,e fer :

d'une acfiuiTé pragmatique


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à wn professionnalisme éclairé
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la recherche entreprise sur I'histoire du service social srucr est source d'éton-
nement si I'on regarde la nature des personnalités, acteurs de I'action sociale, et
leur pratique au fil des décennies. Ces deux facteurs évoluent considérablement en
même temps que I'entreprise, objet de restructuratons importantes à des dates
chamières, telles 1938 : la nationalisation ; L972 : la régionalisation. Ces change-
ments nous paraissent suffisamment importants pour susciter une analyse qui s'at-
tachera à en comprendre les causes et leurs effets.
Nous constatons que les premières générations de travailleuses sociales 1 assu-
ment des responsabilités et vivent leur autonomie dans une solitude fréquente sur
des tenitoires d'intervention étendus, d'autant qu'elles exercent dans un service où
la hiérarchie professionnelle est peu manifeste, cela jusque après la Seconde
Guene mondiale. Cette hiérarchie va progressivement se confirmer. Ia création
d'activités et leur fonctionnement - activités qui, pour la majorité sont lancées avant
1945 - ne seront plus le seul souci des responsables. Ia qualité du travail social et
les moyens pour y parvenir deviennent I'objectif prioriaire. Seront alors initiés des
formations et un encadrement technique permanent conduisant à une réorganisa-

1. Les travailleuses sociales comprennent: les surintendantes, les inlirmières-visiteuses, les assistantes sociales.
En 1932, le législateur tranchera en gardant le terme d'assistante sociale, tout en maintenant les infirmières-visi-
teuses jusqu'en 1938.
to Aux origines de I'action sociale

tion institutionnelle. Aussi, Ia responsabilité et I'autonomie des professionnelles


changeront considérablement de nature.
Notre étude s'étendra de L93I, date d'embauche des premières assistantes
sociales interviewées, à 1950, moment où sont introduites en France et particuliè-
rement à la sllcn, les formations psychosociales dites case-workqui révolutionne-
ront les méthodologies d'intervention. Nous essayerons d'expliquer les raisons qui
ont conduit ces " pionnières , à prendre des responsabilités, parfois très lourdes,
assumées avec un esprit d'initiative surprenant, puis à vivre nécessairement une
évolution ant instinrtionnelle que professionnelle.
Pour ce faire, nous regarderons ces changements sous quatre angles. Nous
examinerons d'abord la mise en place du cadre insdnrtionnel, Puis nous nous atta-
cherons aux travailleuses sociales elles-mêmes, aux formations, aux personnalités.

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Nous découvrirons leur effervescence créatrice pendant deux ou trois décennies,
pour enfin nous intenoger sur les raisons du changement qui s'opère à partir de la
Ubération.
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Le cadre institutionnel

Le chapitre précédent a expliqué les différentes phases, variables suivant les


réseaux, de l'évolution des æuvres sociales vers une organisation insérée dans I'en-
treprise.
En 1938, les Chemins de fer vivent un moment important de leur histoire. Les
six compagnies privées et le réseau Éat sont regroupés au sein d'une société
dénommée Société nationale des Chemins de fer français. " Cette nationalisation a
trouvé les principaux réseaux en possession d'un service social avec ses caractères
propres. Cependant, elle marque une étape importante dans le développement des
services sociaux. solidement basés sur son passé de bon sens et de solidarité, ces
services s'installent dans I'organisation de la sNcr qui a su leur réserver son indé-
pendance, tout en les rattachant aux destinées du rail 2 ,,
Le service social subit alors une resffucturation, unifiée pour I'ensemble des
anciens réseaux. comme précédemment, le fonctionnement pouna conserver,
pendant un certain temps, des particularismes liés à l'histoire de chacun d'eux. Mais
I'organigramme officiel est partout le suivant:
- un ingénieur chef des services sociaux ;
- une assistante sociale principale ;
- une ou deux æsistantes adiointes ;

2. Suzanne Teûnaq assistante sociale principale à la région Méditerranee, texte inteme au ærvice publié en
1954.
Le métier d'assistante sociale et son éuolution aux Cbemins de fer 77

- des assistantes sociales de secteur et des assistantes sociales spécialisées ;

- des secrétaires.
Du fait des particularités de lhistoire des services sociaux aux Chemins de fer,
l'ingénieur des services sociaux est bien un ingénieur, ex-chef d'un établissement
issu d'une des grandes fonctions sNCF (matériel
transport - exploitation - voies et
-
bâtiments), choisi par la direction pour ses qualités humaines et son intérêt parti-
culier pour les problèmes sociaux. Il a eu, de ce fait, à traiter de ceux-ci en relation
ou non avec des assistantes sociales.
Dans les Cabiers des seruices sociaux no 3-1946, nous avons une description
précise de I'organisaton du service social. " [a subdivision de I'assistance sociale est
dirigée dans chaque région par une assisaffe principale résidant à Paris et dépen-

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dant directement du chef des services sociaux. Une ou deux assistantes principales
lui sont adjointes pour la seconder. L'étendue du tenitoire de chaque région est
fractionnée en secteurs et chacun d'eux est confié à une assistante chef de secteut
directement responsable à I'êgard de I'assisante principale et aidée s'il le faut,
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d'une adlointe ou d'une secrétaire. L'assistante chef de secteur conespond directe-


ment avec les chefs dirigeans ou locaux des divers services et avec les représen-
tants de toutes les organisations ou services administratifs étrangers à la sNcr. Elle
examine et règle au mieux tous les cæ particuliers qu'elle est amenée à connaîme
sauf, bien entendu, à soumettre à l'assistante principale, les questions de principe
ou les cas délicas qui peuvent se poser. ,
L'organisation décrite plus haut va perdurer jusqu'en 1972, date de la régiona-
lisation c'est-à-dire de la décentralisation d'un certain nombre de responsabilités
d'administration et de gestion des sièges parisiens aux vingt-cinq entités régionales.
Pour le service social, la mise en place des régions, l'évolution des méthodes
d'intervention, nécessitent un autre mode de gestion et un réel encadrement tech-
nique du personnel, d'où la création d'une fonction régionale qui élargit le rôle de
I'assistante d'anondissement existant.
Nous venons de voir les différentes éapes de la construction du service social.
Il est à présent intéressant de s'attarder sur ses acteurs.

Qui sont ces travailleuses sociales


et quelle est leur formation ?

l'analyse des interviews nous donne une photographie fort intéressante des
assistantes sociales nées avant 1930. D'autres chapitres, dans la seconde partie, s'at-
tarderont sur leurs motivations, sur le milieu dont elles sont issues, ou sur leur vie
quotidienne. Nous voulons ici insister sur les formations reçues et les qualités pro
fessionnelles exigées.
78 Aux origines de I'action sociale

Les formations sont données, dès le début du siècle, par des écoles spéciali-
sées à orienution médicale puis médico-sociale. Une série d'événements semble
avoir conduit à la nécessité d'un enseignement spécifique pour le travail social. Cer-
tains praticiens s'aperçoivent qu'aider n'est pas aussi simple qu'on I'imagine, Cela
devient difficile si l'on veut être efficace. Ainsi, les États-Unis ont, dès 1891, avec
Mary Richmond, créé une école de philanthropie appliquée, dispensant une théo-
rie basée sur les sciences humaines. Amsterdam et Londres organisent à leur tour
un enseignement " académique " mais avec des théories économiques et sociales
sans lien entre les études et la pratique. En France, également, de multiples facteurs
poussent à cette évolution : " Le creuset philanttnopique, I'avènement progressif de
la politique sociale de I'Etat, le développement des sciences humaines et sociales,
le féminisme 3,. L'idée de la professionnalisation de I'intervention sociale se pré-

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cise pour faire évoluer l'æsistance vers une fonction éducative et préventive,
Les fondateurs sont des figures emblématiques connues pour leur charisme et
leurs options syndicales ou militantes. Ils vont influer sur le caractère des éablisse-
ments que I'on peut classer en trois groupes, d'après l'étude du cnores.
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1. le groupe d'origine confessionnelle, catholique ou protestante : l'École normale


sociale, l'École pratique de service social, l'École dê Lile, l'École du sud-est à
Lyon...;
2. le groupe philanthropique laique: l'École pratique de formation sociale de Cha-
ronne, l'École de formation sociale de Strasbourg, l'École Pro Gallia qui deviendra
l'École d'action sociale de Levallois... ;
3. le groupe la'ique républicain : l'École des surintendantes, l'École de service social
de Nice...
En 1932,la majoitê de ces écoles sont officiellement reconnues pour former
des infirmières-visiteuses et des assistantes sociales. Elles ont été repertoriées par le
comité d'entente des écoles de service social mis en place en 1923 et elles prépa-
rent au brevet de capacité professionnelle autorisant le titre d'assistant ou d'assis-
tante de service social diplômé de l'Éat français, crêê à cette date. Quelques
précisions sur chacune de ces écoles vont illustrer leurs orientations.

Ie groupe , confessionnel,

L'abbê Thellier de Poncheville est I'un des fondateurs de l'École normale


sociale en 1911. Au cours d'une conférence aux Semaines sociales, il expose sa
conception d'une formation sociale. Il oppose " la femme agitée qui fait de tout,
entend tout, papillonne partout, touche à tout... à la femme instruite qui éablit
avec soin le diagnostic social de son milieu pour en découvrir les malaises profonds

3. Colleaif de professionnelles, Histoire da pranièrq écol.a de seruice social m France, croles, 1995, p. 8.
Ie métier d'assistante socinle et son êuolutinn aux Cbenxins defer 79

et rédiger I'ordonnance des remèdes qui amèneront une amélioration progres-


sive... Les délicatesses de la charité traditionnelle s'allient en sa conduite aux ingé-
niosités de la technique modeme. Pour être cela, pour faire tout cela, il faut
beaucoup savoir... Ia chaité est une conseillère insuffisante, le sentimentalisme,
un guide téméraire. Malheur à I'amour social qui ne s'inspirera pas d'un peu de
sciences 4 !" Deux sections sont ouvertestles prornotrices,flles ou femmes d'in-
dustriels, formées à I'esprit social, qui n'ont pas besoin de gagner leur vie mais qui
ont le devoir de se former et de travailler au bien coûlmun ; Ies propagandistes,
c'est-à-dire surtout de jeunes " ouvrières d'élite " qui seront formées sur le plan éco-
nomique, intellecnrel et moral pour être capables de susciter dans leur milieu de
îaval, un esprit " syndical ,.
L'École pratique de service social voit le jour en 1973, sous l'impulsion d'un

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pasteur de l'Église réformée de France, Paul Doumergue. Dès 1898, il crée une
revue bimensuelle Foi et Vie pour développer ses idées sur les grands problèmes
de l'époque. Ce mode de communication lui paraissant insuffisant, ilfait des confé-
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rences mais il est déçu par le peu d'assiduité des auditeurs : " En somme c'était du
temps perdu. Je compris qu'il fallait se tourner vers le groupe des bonnes volontés
I
dêjà engagêes dans l'action ou préoccupées de "réalisation" : y avait là besoin,
attente, recherche ; l, fallait faire une école pour la pratique ; il fallait des auditeurs,
,
faire des élèves 5. L'obiectif de l'école est essentiellement de former des aides
sociales, qui, avec le diplôme de l'école, pounont entrer dans toutes les organisa-
tions de service social, soit à titre rétribué, soit comme volontaires, et de former des
jeunes filles qui se destinent à être infirmières-visiteuses, infirmières scolaires, sur-
intendantes d'usine.
Eugène Duthoit, fondateur de l'École des sciences sociales et politiques de Lille
dépendant des facultés catholiques, secondé par Valentine Chanondière, inspec-
trice du travai, ouvrent une nouvelle section, en7932: l'École de service social.
Celle-ci s'adresse " à toute jeune fille désireuse de posséder des idées directrices
pour comprendre les problèmes de notre temps, de parfaire ainsi sa préparation à
la vie et d'accroître ses possibilités d'action bienfaisante dans la famille, dans la
société 6
".
L'École de service social du sud-est à Lyon, dite Fochier (du nom de la rue où
elle est installée) ouvre en 1933, pour compléter les organisations existantes for-
mant aux fonctions d'infirmières et de visiteuses, une école sociale féminine pré-
paranl à d'autres formes de service social. Elle se développera ultérieurement dans
les secteurs sanitaire et éducatif. Les perspectives de départ prennent en compte les

4. Ibid., p.48.
5.Ibid.
6. Collectif de profesionnelles, op. cit., p. 97,
80 Aux origines de I'action sociab

aspimtions personnelles de la femme, comme I'exprime la directrice, " le moyen


d'utiliser ce besoin inné de dévouement que possède le cæur de toute femme... et
les besoins sociaux réels et urg€nts 7 ,'.

Parmi le groupe pbilantbropique latque

L'École pratique de formation sociale de Charonne est créée en 1907 par Marie
Gabêry, cofondatrice des résidences sociales. Elle veut une école " où I'on apprend
non seulement à se dévoueq mais encore et surtout à bien utiliser son dévouement,
à l'éclairer et à le féconder par la méthode et la science éducatives I ,.
En1927, Paul Gemaehling, docteur en droit, ouvre l'École de formation sociale
à stræbourg. Le but est de donner aux jeunes, à la sortie de leurs études, une cul-

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ture générale permettant la connaissance des besoins de la société, " la formation
sociale ,, et de preparer aux canières sociales.
L'École " Pro Gallia ", en L919, est créée avec I'accord des écoles existantes,
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pour assurer I'enseignement de bæe dispensé alors par chacune d'elles. Les fonda-
teurs sont I'abbé viollet, Marie Diemer, Apolline de Gourlet. L'objectif de l'école est
de " donner à tout Français conscient des besoins de l'heure actuelle, l'éducation
sociale qui lui est indispensable, soit qu'il cherche à servir le pays, soit qu'il parti-
cipe de façon immédiate àla création, à la direction ou au fonctionnement des ser-
vices sociaux e,. cette école deviendra l'École d'action sociale de Levallois en 1930.

Dans la catégorie du " groupe latque népublicain,

l'École des surintendantes ouvre ses portes en19l7. Les conditions de travail
des femmes dans les usines d'armement pendant la guene suscitent une prise de
conscience dans tous les pays concemés par les hostilités. En Angletene, il existe
depuis 1913 des lad,ies supu intendantes. l'initiative de cette école qui se veut
larque, revient à cinq femmes, de confessions différentes, très engagées dans des
æsociations à caractère social et ayant une grande expérience des problèmes du
t'rzvail, de l'æsisance et de l'hygiène : Marie Diemer, Renée de Monfort, Marie Rou-
tier, cécile Brunswick, Henriette viollet. Elle forme des professionnelles spécia-
listes des problèmes de I'industrie, au service du personnel. " Les surintendantes
sont des ouvrières de préservation morale et de paix sociale ; préservation morale
par la lutte contre l'alcoolisme, la prostitution, le néomalthusianisme ; paix sociale

7.IUd.
8. Christine Rater-Garcette, Ia Profæsionnalisation du trauail social,pans,L'Harmatan, p.722.
9. Collectif de profesionnelles, op. cit., p.74,
Le metier d'assMante sociale el son êuolution aux Cbemins de fer 81

car la surintendante n'est placée ni contre le patron ni contre I'ouvrière, elle est leur
auxiliaire à I'un comme à I'autre 10.
"
L'École de service social de Nice, voulue par le député-maire Jean Médecin
débute en 1937 . C'est la seule école à être municipale. Le maire pense que le social
relève autant du service public que des æuvres privées.
Ily eut, bien sûr, d'autres écoles : l'École libre d'assisuntes privée fondée par
I'abbé Viollet en 1908, l'École d'application de service social sous I'impulsion de
Léonie Chapal en 7927,1'École de Provence à Marseille en 7928,1es Écoles natio-
nales de I'ouest à Angers et du sud-ouest à Bordeaux en 1941.

Pour toutes, les programmes d'mseignemunt,Iibres au moment de leur crea-


tion, ont été progressivement modifiés en fonction des connaissances nouvelles et

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du développement des législations ; par ailleurs, la durée des études a êtê allon-
gée passant de six mois à trois ans, quatre ans pour l'Ecole des surintendantes.
Toutes les disciplines suivantes sont abordées :
- la législation : notions de droit civil, social, pénal, administratif, constitutionnel ;
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- la doctrine sociale, la philosophie sociale, la psychologie sociale, l'économie, les


grands fléaux sociaux, la pratique sociale, la formation à la rédaction et à la parole,
l'hygiène sociale...;
- les sciences humaines : l'étude de I'homme, des facteurs de son développement
physique, physiologique, psychologique ; l'étude des milieux de vie, des cadres
institutionnels et des systèmes économiques ; les relations interfamiliales, I'aspect
culturel des conflits, des genres de vie, des systèmes de valeur.,. ;
- la connaissance des problèmes du travail, de I'entreprise, de la production ;
- la morale professionnelle.
Suivant l'orientation propre à chaque école, tel ou tel aspect de I'enseignement
est privilégié, mais elles sont à I'unisson sur le principe de la professionnalisation :
" ... Elles cherchent à former des personnalites capables d'assurer des tâches très
diverses qui pouvaient leur être confiées, en donnant pour base à leur enseigne-
ment, l'étude de la sociologie (familiale et économique) qui permet de mesurer I'in-
fluence du milieu social sur lindividu 11...,,. S'y s'ajoutent: I'apprentissage de
pratiques sociales, rapports, enquêtes, monographies, conférences, sans compter
des stages de plus ou moins longue durée dans les instinrtons sociales ou en usine,
suivant l'école concernée. L'âge d'admission varie de 20 à 26 ans et la sélection, à
I'entrée, est rigoureuse. Un diplôme de fin d'études est délivré par chaque école
création du diplôme d'fitat en t932.
^varfiIa

to. tbid, p.63


11. IUd. p.15.
82 Aux ortgines d,e l'action sociale

À partir de 1922,1es écoles, organisées pour faire reconnaître la profession par


les instances ministérielles au sein du comité d'entente des écoles de service social,
obtiennent des décisions ministérielles importantes. En 19221e décret du 27 luin
institue le brevet de capacité des infirmières professionnelles, dont une option infir-
mières-visiteuses. En 19241e ministère refuse de créer un diplôme national pour les
assistantes sociales. Mais le 12 janvier 1932|instaure le Brevet de capacité profes-
sionnelle d'assistante sociale. Et le décret du 18 février 1938 fusionne les diplômes
d'infirmière-visiteuse et d'assistante. En 19461e diplôme d'Éat d'assistante sociale
devient obligatoire pour exercer la profession.
Le survol de l'histoire de ces premières écoles fait apparûtte quelques points
intéressants : I'enseignement médical, peu dispensé dans les écoles citées, l'est sou-

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vent dans les écoles de la Croix Rouge qui délivrent le diplôme d'infirmière ou d'in-
firmière-visiteuse ; beaucoup d'assistantes ont d'ailleurs leur diplôme d'infirmière
avant guene. Toutefois, les grands fléaux sociaux de l'époque sont largement abor-
dés : tuberculose, alcoolisme, mortalité infantile... Dans toutes les formations, I'ac-
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cent est mis particulièrement sur I'apprentissage de la pratique mais il est peu
question de méthodes de travail.
Ia nature des formations données par ces écoles, où sont formées les assis-
tantes sociales sNcF, est très éclairante. Les personnalités fondatrices, leur inspira-
tion religieuse protestante, catholique, ou leur conviction la'içe, les idéologies
véhiculées dans I'enseignement, les exigences morales et intellectuelles à l'égard
des candidates, comme le contexte sociopolitique de I'entre-deux-guenes ont tout
naturellement influencé les professionnelles de I'action sociale. Ainsi, à la sortie de
ces écoles, les candidates sont susceptibles de conespondre au profil attendu par
les directeurs des compagnies.
En effet, certains d'entre eux recherchent tout d'abord des professionnelles for-
mées aux problèmes médicaux; d'autres, celles qui ont reçu une solide formation
sociale comme celle donnée à l'École des surintendantes. René Doumic, secrétaire
perpénrel de I'académie française, décrivait ainsi la figure de I'assistante sociale
idéale : " Ni religieuse, ni ouvrière, ni femme du monde ou peut-être tout cela
ensemble, elle est entre la clæse ouvrière et la nôtre, le meilleur agent de liaison,
la manane élue de Ia pax sociale tz. " Les directeurs du Nord en 1921, du po en
1922, du plM en 1929, partagent cette conception et recrutent des surintendantes
d'usine, étendant leur action, non plus auprès des seuls agents, mais de leur famille,
comme le précise M. Flament : " Dans nos gares, nos chantiers, nos bureaux,la prê-
sence ou l'acton d'une surintendante d'atelier ou d'usine ne saurait véritablement
se justifier. la sucr a donc pris comme règle de limiter au foyer le domaine d'action

i2. R.-H. Guenand et M.-4. Rupp, Brèae bistoire du seruice socinl, éd. Ie Centurion, p. 62.
Le métier d'assistante sociale et son euolution aux Cbemins de fer 83

de ses assistantes et d'assigner à celles-ci un rôle qui vise avant tout à faciliter aux
cheminos I'organisation d'une vie familiale saine, heureuse et prospère t3. , Le
commandant Huc, lors d'une conférence à l'assemblée généra\e des surintendantes
en 1922, définit leurs missions : elles doivent collaborer avec le service médical,
surveiller I'hygiène des locaux, être en relation avec les autorités administratives
publiques et privées, veiller à l'hygiène sociale... tout cela dans le respect de la vie
privée de I'agent et de sa famille.
S'informant au cours de leurs rencontres avec d'autres patrons de I'industrie,
les directeurs connaissent la qualité de ces professionnelles, et les espérances qu'ils
mettent en elles sont grandes. Raoul Dautry va jusqu'à affirmer : " Lorsqu'on aura
fait du service social pendant deux ou trois siècles, il n'y aura vraisemblablement
plus de grèves nulle part t4 ! "

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Ia compétence professionnelle éant un préalable, les qualités humaines évo-
quées précédernment paraissant indispensables, le recrutement procède souvent
par I'intermédiaire de tout un réseau de relations : la parenté, la connaissance anté-
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rieure d'un chef de service, d'un personnage important qui connaît..., d'une assis-
tante sociale appréciée âu cours d'un stage, etc. mais assez rarement par voie
directe. Cela peut donner un profil particulier aux nouvelles recrues : on trouve la
sæur d'un directeur du personnel, la fille d'un général, d'un amiral, d'un médecin-
chef.,.
Un grand nombre d'entre elles, étudiantes de l'École des surintendantes,
posent leur candidature au po ou au prM : " Fortes personnalités, âgées d'au moins
27 ans, puisque les études ne pouvaient pas se faire avant 25 ans, puis deux ans
d'étude. On les affeoait dans les grandes villes,.,, sans consigne précise, du fait de
leur formation. Si elles éaient entrées en usine, elles se seraient occupées des
apprentis, de I'hygiène... elles sont donc transposées à la smcr. Nllle lvlhsl les laissait
défricher le tenain et s'organiser - c'est pour cela qu'il n'y avait pas d'encadrement
puisqu'elles étaient seules 15... ,
Les admissions sont effecnrées selon une réglementation précise mais nous
n'avons retrouvé aucun texte officiel avant 1942: Ordre régional no 54 du 4 juin
1943 (voi annexe 1). On sait toutefois qu'une organisation nationale est instaurée,
dès 1938, unifiant les pratiques de recrutement et clarifiant les missions essentielles,
tout en laissant aux anciennes compagnies leurs spécificités : Iraval, en cités et
centres sociaux dans le nord, travail social plus développé avec les éablissements
fenoviaires au PrM.

13, Cabisls d6 seruic$ sociaux, no 3,7946.


14. R.-H. Guerrand et M.-4. Rupp, Brèue bistoire du smtice social, Le Cenrurion, p. 62.
15. Interuiew de Simone Renaud.
84 Aux origines de l'action sociale

Un lettre du chef de service précise les drois et devoirs de la candidate de


façon très explicite, même si les assistantes interviewées en gardent peu le souve-
nir (voir annexe 2). Mais certains aspects ne sont pas nommés alors qu'ils appa-
raissent dans I'entretien d'embauche, lorsqu'il y en a. Il est intéressant de les
examiner pour mieux comprendre certains comportements, surprenants de nos
jours.
Il en est ainsi de la " qualité civile, où le statut de célibataire est privilégié par
rapport à celui de femme mariée. Dans les écrits sur le service social français de
l'entre-deux-guenes, on trouve des textes éloquens sur ce sujet. L'Abbé Charles
Grimaud, I'un des spécialistes les plus réputés de la famille catholique, écrit dans
Ies non-mariées,4.édition 1933:. Les æsistantes sont des jeunes filles qui, après
des études assez poussées d'hygiène, de sociologie, de prophylaxie, de morale, de

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soins aux enfants, sont chargées par des administrations occupant un nombreux
personnel de pourvoir aux besoins moraux et sociaux des employes et de leurs
familles. L'assisanrc est toujours une non-mariée. Si elle se décide à prendre un
époux, elle cesse son service. On considère qu'elle doit toute sa vie à la charge
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qu'elle assure, et que toujours elle devra l'accomplir avec un toal dévouement t6. "
Le bon abbê aurait même qualifié l'assistante sociale de " mère universelle , et
" d'ange qui apparaît dans les familles !
,
Sous le régime de Vichy, le nouveau pouvoir reglemente les admissions dans
les administrations, y compris le service social qu'il a pris sous ses ordres. Il fait
voter une loi le 11 octobre 1940, qui interdit la titularisation des femmes mariées
dans les administrations de l'État.
Même après la libération, Henri Flament, directeur du service central du per-
sonnel, par une note du 26 jun 1946 adressée aux ingénieurs en chef, écrit : " Ia
question s'est posée à plusieurs reprises, de savoir dans quelles conditions il
convient d'utiliser les services d'assisanrcs sociales qui sont mariées. Je crois devoir
vous préciser qu'il est a priori désirable d'éviter pour diverses raisons de leur confier
la direction et le service d'un secteur. D'une part, la nature et les particulæités de
leur tâche sont, en pareil cas, en opposition avec celles de leur situation personnelle
et elles ne peuvent pæ, de ce fait, répondre à la fois à toutes les exigences de leur
service et à celles de leur foyer. D'auffe part, devant inéviablement sacrifier
quelques-unes des obligations qui concement leur propre foyer, elles sont hors
d'êttt, à moins de ne pas remplir toutes celles de leur service, de donner à nos
familles, dont elles doivent être les vériables éducatrices, l'exemple qui convient
d'une longue présence à leur foyer. Il peut n'en être pæ de même d'une æsistante
qui assure des fonctions de caractère sédenaire autres que celles d'un service de
secteur, par exemple dans un centre d'hygiène ou un éablisement de cure, parce

i6. Christine Rater-Gæcette, Ia Profæsionnnlisation du trau6.il social,Pais, L'Harmattan, p. 11G111.


Le rnétier d'assistante sociale et son éuolut'bn aux Cbemins de fer 85

que ces fonctions ne sont pas touiours incompatbles avec les charges de la vie nor-
male d'une famille. Je ne puis donc, dans un tel domaine, que vous laisser prendre
ou provoquer toute décision que vous jugerez opportune en vous demandant de
vouloir bien vous inspirer de ces considérations pour régler au mieux par cas d'es-
pèce et après en avoir parlé aux intéressées, les situations qui peuvent se présenter. ,
Ceci est largement confirmé dans les interviews que nous avons menées. La
patronne m'a dit : " Je vous aime beaucoup mais vous avez des intentons de
maiage, donc partez ! À ce momenrlà au Sud-Ouest, on n'acceptait pas d'assistante
mariée t7. , "J€ fus le premier agent du service à me marier, notre chef m'ayanrfair
remarquer que des insffuctons de la direction générale interdisaient le mariage du
personnel social. Heureusement je n'éais pas assistante sociale 18, , " Non ça n'êtzit
pas interdit de se marier tout de même. En fait, l, y avait fort peu d'assistantes

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sociales mariées à ce moment-là, mais je dirais que cela venait surtout des condi-
tions générales de vie. Il faut penser tout de même qu'après la guene de 1914,ù'y
eut beaucoup de filles restées célibaaires. Ce n'était pas obligatoire pour être assis-
tante sociale, mais c'éait quand même dans I'air du temps 1e, ,
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Par ailleurs, certaines assistantes chefs considèrent que I'apparence extérieure


est importante pour exercer la profession. Dans Brèue histoire du seruice social,la
tenue est " la troisième variable indispensable à une assistante, celle qui distingue
une bourgeoise d'une femme "en cheveux" puisque le chapeau est un élément de
différenciation des classes au moins jusqu'en 1945... Une taille au moins moyenne
en imposera davanage qu'une stature trop petite. Un genre "très comme il faut"
oblige au respect. [a tenue inéprochable est de rigueur puisque I'assisante doit
être un modèle, un exemple, Point d'assistante digne de ce nom, courant les rues,
tête nue, sans bas, négligée en somme, comme sur une plage au sortir du bain pré-
cise Yvonne Bouge dans, Preparations et actiuités de I'assistante sociale 20.,
Sans tomber dans ces excès, on trouve quelques exemples de cette exigence
dans I'entreprise. Certaines se souviennent : " Quand je suis anivée à Nevers, je me
suis fait faire un chapeau par une modiste. On ne m'a rien précisé, mais il ne me
serait pas venu à l'idée de partir sans chapeau. |',{lle plsdd a rcgardê mes ongles
peints, avec réprobation 21... , Et un peu plus tztd, " 2tr niveau vestimentaire, ma
génération n'était plus au chapeau "miss" et au manteau bleu marine, mais une
tenue très stride éait de mise, une tenue passe-partout. Le panulon n'éait pas
encore admis 22 ,.

17. Interview de J.-M. Girard.


18. Interview anonyme.
19. Interview de Genevieve Bazin.
20. Yvonne Pr:rsge, Préparation et actiuités de l'assistante sociale,1944
21. lnterview de Simone Renaud entrée à la sncn en 1942.
22. Interview de Suzanne Pinel entree à la sncr en 1948.
86 Aux origines de I'action sociale

voici donc campés les acteurs sociaux de l'époque. Ia description des forma-
tions reçues, des qualités exigées va nous permettre d'éclairer les pratiques.

Une effervescence créatrice.


Regard sur les pratiques dans les années trente et quarante

Dans le choix de la profession, analysê par Anne-Marie Delaporte, nous


constatons qu'il repose souvent sur le désir d'agir au service des autres. Les écoles
ont longuement débattu au sujet du terme adêquat qualifiant le travail social : est-
ce une vocation, une profession, une canière, une mission, un apostolat... ? Ie pæ-
teur Doumergue s'exprime ainsi : " si donc le service social exige encore de la
bonté, du dévouement, du cæur, il nécessite en même temps du savoir et beau-

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coup, une formation technique. Il reste une vocation mais il est devenu une pro-
fession [...] plus qu'un métier, c'est une mission, qui en marquant son caractère
élevé, fixe ainsi les conditions dans lesquelles on peut I'embrasser... et c'est rabais-
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ser la mission de I'assisante au rang d'une occupation vulgaire et machinale que de


la considérer comme "une canière" par laquelle on puisse supputer des avantages
matériels enviables 23. ,, Les missions demandées par le service vont s'exercer dans
cet esprit de grande générosité, de dévouement, de disponibilité quasi totale envers
l'employeur (voir annexe 2).
L'exercice de ces qualités entraîne automatiquement une responsabilité et une
marge d'autonomie presque sans limite, sur de vastes tenitoires d'intervention où
la hiérarchie se manifeste peu. la tâche est écrasante lVoici un texte édifiant, à nou-
veau extrait des Cabierc des sentices sociaux swcpde janvier 1946, no 3 :

" Modalités de I'action de I'assistante sociale :

I'action sociale de I'assistante ne doit jamais s'imposer, celle-ci est tenue par le secret pro-
fesionnel et doit agir en toute indépendance. Son aclion doit être essentiellement familiale.
l'assistante doit savoir être le guide de la femme et de la mère au foyer et être une vériable
éducatrice familiale... Des épreuves subies, elle doit, après avot fait se redresser les âmes, se
raffermir les volontés, savoir atténuer les conséquences et sutout bien faire comprendre les
leçons qui en découlent afin d'en éviter le retour. Cetle tâche est incontestablement la plus
ardue et elle exige sans cesse des assistantes de la penévérance, de la délicatesse et de la clair-
voyance. ,

Ainsi averties et " mises en condition ", les assisaffes vont bien peu se préoc-
cuper de tout ce qui concerne les aspects pratiques importants de leur siruation per-

23. Christine Rater-Garcene, op. cit., p. 113-115


k métier d'assistante sociale et son êuolution aux CbeTnins d.e fer 87

sonnelle, à savoir : leur statut, la rémunération, les congés, les horaires de travail,
les déplacemenb, À ce propos, tous les témoignages convergent : " Avec Mll'Umb-
denstock les horaires de travail, cela ne compait pas. C'éait complètement exclu
de compter ses heures de présence. C'était comme cela, il n'y avait pas de régle-
mentation 24... , n Il n'a jamais été question d'horaire de travail, il fallait répondre
aux urgences, se déplacer 25. , " Ofl avait chacune un week-end de service. C'est-à-
dire qu'on avait altemativement un samedi après-midi et le dimanche d'ætreinte
toujours sans aucune récupération et sans aucune compensation. C'était Ia menta-
lité de l'époque, En fait on ne faisait plus de bénévolat mais on continuait dans I'es-
prit du Mnévolat 26,,,, o Il n'y avait pæ d'horaire et on travaillait comme des
folles... En ant qu'm, j'éais toujours disponible. Une fois on m'a appelée d'urgence
parce qu'il y avait une catasffophe dans une famille, il était 11 h du soir 27... , " Des

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horaires de travail, je n'en avais pas éant donné que je vivais au milieu des voies
28 ! , En prévision des horaires
et avec les gens ; ils me réveillaient aussi bien la nuit "
tardifs, chaque service disposait d'un de ces fameux canapés-lits, très appréciés,
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recouverts d'une bure kaki et confectionnés par les ateliers de Villeneuve-Voi-


tufes 29. ,
Les conges, semble-t-il, ne sont pas considérés comme essentiels. Les quelques
notes officielles font état d'un droit de 28 jours ouvrables par an, ausi bien avant
la nationalisation qu'après. Mais les souvenirs des assistantes sont très flous pour la
période précédant 1945 : " Je n'ai jamais eu de congés jusqu'en 1939 30, " " Les
congés, on en prenait peu 31... ,'
L'étendue des missions à remplir, des besoins à détecter, des réponses à appor-
teç accroît lourdement le poids de la responsabilité professionnelle, lorsqu'on est
seule sur son secteur. L'assistante nouvellement embauchée est envoyée sur un sec-
teur ou dans une cité, sans l'accompagnement d'un responsable, sans même avoir
été mise au courant par I'assistante parlante. Si par hæard celle-ci intervient, la " for-
mation, est vite faite et notre novice va devoir se débrouiller ! Pour la débutante,
c'est une expérience qui ne s'oublie pâs : " Il était 19 h et elle m'a envoÉe à
Mm. Veyrières. J'anive dans un endroit complètement mort. Elle était toute seule
dans son bureau parce que tout le monde êtait pam depuis longtemps. J'ai discuté
un peu et tout de suite elle a été catégorique et elle m'a dit : "Quelles sont vos dis-
ponibilités ? Je veux embaucher quelqu'un qui puisse se déplacer comme je veux."

24. Interview de Geneviève Bazin.


25, Interview de Madeleine Champel.
26. Interview de Jeannene Coulon.
27. Interview de Jeanne-Marie Girard
28. Interview de Colette Tissier
29. Interview de Simone Renaud.
30. Interview de Jeanne Benabenq.
31. Interview de Simone Renaud.
88 Aux origines de I'action sociale

Elle m'a envoyée quinze jours avec M'. Étienne. Elle me disait : 'Je n'ai rien à vous
apprendre Morizet, vous allez me suivre !" Je lui disais "mais je ne connais rien aux
Chemins de fer, apprenez-moi". Nous nous sonrmes baladées cornme cela pendant
quinze jours. 14t Etienne a dit à M.. Veyrières "vous pouvez la mettre en poste
quelque part, elle se débrouillera bien toute seule !".,. En juillet 1940, j'ai êté
envoyée à Tours. L'assisante que je remplaçais n'est restée que 24h avec moi. Je
devais avoir triste mine, j'avais maigi de douze kilos. Elle me dit : "Une seule chose
compte, c'est la présenation. Soyez toujours correcte et bien coiffée quand vous
vous présentez devant quelqu'un". Je n'apprends touiours rien du Chemin de fer.
Je me suis dit, il faut quand même que je réagisse, que je sache en quoi consiste
Tours. Quelqu'un frappe à ma porte, c'éuit l'infirmier qui me dit : 'Je connais la
personne qui vient de partir, elle n'a dû vous donner aucun renseignement. Avez-

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vous dix minutes à me consacrer ?" Il est venu avec un plan et il m'a dit qu'il fallait
cofirmencer par fake des visites 32... ,
Peut-être fauçil relativiser ces pratiques d'encadrement étant donné la période
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des hostilités ? Mais, même après la guene, les responsables hiérarchiques sont
davantzge évoquées au travers de relations sympathiques, conviviales, I'assistante
venant chercher auprès d'elles un accord, une approbation mais très peu de
conseils ou de directives. Les sanctions ne sont pas citées bien qu'on reçoive par-
fois quelques réprobations verbales...
Des réunions, mensuelles et/ou annuelles, permettent des échanges et sont
I'occasion de connaître le " chef , ; des rapports avec ou sans statistiques sont
demandés, rarement exigés... Peu de contrôle I Les assistantes se souviennent avoir
été livrées à elles-mêmes le plus souvent. " L'assistanrc principale, très proche phy-
siquement au début et pendant la mise en place des premiers équipements, espa-
cera les visites quand le service prendra une expansion importante. Nous la venons
à ses passages dans les anondissements ou en demandant un rendez-vous à Paris,
soit avec elle-même, soit avec son adjoirue qui ne refuse jamais et reçoit dans un
délai très court. Les relations avec les chefs de subdivision sont pendant quelques
années distantes, hiérarchiques et de simple courtoisie, Elles s'assouplissent pro-
gressivement pour devenir plus conviviales 33. ,
" Oui, il fallait se débrouiller complètement et trouver des solutions immé-
diates. Je suis sûre que j'ai fait des eneurs. C'est certain, parce que j'allais vraiment
à I'instinct. C'êtaitla période de guene... J'ai vraiment l'impression d'avoir fonc-
tionné comme... je ne dirais pas, libérale, mais enfin presque ! Je ne peux pæ dire
que j'aie senti une directive quelconque, j'avais surtout une grande autonomie.
Mm. Veyrières venait tout de même sur place et je me souviens I'avoir reçue à péri-

32. Interview de Madeleine Morizet


33. Interview de Renée Laugerotte.
Ie méti.er d'assistante soci.ale et son euolution aux Cbemins de fer 89

gueux... elle voulait qu'on s'occupe des familles, on s'en occupait comme on vou-
lait mais toujours dans l'esprit du service 34. "
"J'ai donc écrit sur le conseil fls l\4lle Penaud de Brest à Ml'Umbdenstock, qui
m'a convoquêe. J'ai fait un stage de quinze jours à Paris. J'ai asisté à diverses
consultations. J'ai dû prendre le service à Brest, ville sinistrée, les premiers jours de
juillet. J'avais demandé à Paris "mais enfin, donnez-moi tout de même des indica-
tions" ... j'ai eu à me débrouiller sur place !... Il n'y avait pas d'infirmière pour faire
les soins à domicile. Ily avait peu de médecins. Un jour, j'étais en tournée sur la
ligne Chateaulin-landerneau. J'entre dans une famille que je ne connaissais pas et
j'ai trouvé devant moi une jeune femme qui venait d'accoucher au huitième mois.
Elle faisait de la rétention d'urine et sa mère essayait de la sonder depuis une heure.
éait très occupé et venait un jour sur deux. il,avait donné ses consignes

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Le médecin
à la mère. avait laissé une sonde. Quand j'ai vu p, je me suis mise tout de suite
Il
au travail, J'ai réussi du premier coup grâce aux très bons sages hospitaliers reçus
à Nantes. Je venais ensuite par le train, une fois sur deux pour la sonder. C'était à
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Hanvec. C'est pour vous dire qu'on se trouvait face à des problèmes qu'on était
obligé de résoudre sur place 35, ,
Après un apprenrissage soliaire et empreint de difficultés, l'assistante poursuit
son action avec détermination, dynamisme, et un sens aigu de sa responsabilité.
Cette responsabilité développe un esprit d'initiative permanent, une créativité
très riche, rendue possible grâce à la forte personnalité des professionnelles,
aidées, il est vrai, par la collaboration des responsables institutionnels et adminis-
tratifs bienveillants à l'êgard du service social.
Les souvenirs de certaines assisantes sociales montrent ce qu'elles ont pu réa-
liser, souvent sans grands moyens, particulièrement pendant la guene, en raison
des besoins des familles justifiant des réponses urgentes appropriées et en I'ab-
sence d'équipements publics. De la laverie à la bibliothèque, de la consultation pré-
rntale au jardirnge,les initiatives foisonnent. " Au départ, je faisais tout, c'est-àdire
que j'avais la direction du centre avec tout ce que cela comportait. Nous avions créé
une laverie automatique pour les familles, les familles n'ayant pas encore de
machine à laver; nous avions les douches tous les vendredis soir et les samedis 36. ,
" Dans le centre d'æuvres, avec les religieuses, la sage-femme et un médecin
pédiatre venant chaque jeudi, nous avons développé les consultations médicales,
pour les nounissons, les enfants d'âge scolaire, puis des consultations prénaules
pour les jeunes femmes, et pour les quarante apprentis du dépôt une surveillance
médicale par trimestre avec le Dr Lesur, spécialiste en particulier de la colonne ver-

34. Interview de Jeanne Martin.


35. Interview de Marie-Louise laurent.
36. Interview de Hélène Monleau.
90 Aux ortgines de I'action sociale

tébrale. Pour les apprentis également, on a $êê une bibliothèque que j'ouvrais
deux fois par semaine. Un professeur d'enseignement ménager nous était envoÉ
de Paris, pour les jeunes filles et les dames dela citê 37. , " Les agents étaient inoc-
cupés, on a donc créé une bibliothèque. Au début, je m'occupais seule de la biblio-
thèque, des consulations et des visites. Ensuite, j'ai eu une secrétaire deux jours par
semaine 38... o n À Moulin-Neuf, en plus de l'École ménagère ouverte aux jeunes

filles, il y
avait quelques enfants. J'avais créé un cours de gymnætique le jeudi.
Nous faisions tous les ans une exposition où venait le directeur. J'avais aussi un jar-
din potager. Comme nous faisions la cuisine, il fallait des légumes. On nous le
labourait, mes élèves et moi, tous les jeudis on allait iardner.., nous récoltions
ensuite 39... "

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La force de conviction, l'esprit d'initiative ont réussi à obtenir les moyens
nécessaires à des tâches de plus en plus étendues. " Lorsque je suis anivée à la sucr,
les dossiers du Bourget se ffouvaient à Paris et j'ai demandé à la section voies et
bâtiments qui avait un atelier de fabrication de me faire un meuble de classement
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pour mes dossiers et pour mes fiches. Ils m'ont fait ça de façon merveilleuse, si bien
que j'ai refait ce que j'avais lu faire dans les services parisiens et qui me semblait
fort utile sur ce grand secteur. J'avais un fichier "noms", un fichier par cornmune et
dans ce fichier "communes" un fichier "rues", ce qui pouvait me faciliter mon tra-
vail de connaissance quand j'allais visiter une personne, je savais que dans telle rue,
je pouvais rendre visite à telle autre personne... Ia permanence se passait dans les
deux pièces du rez-de-chaussée d'un pavillon habitê par la jardinière d'enfants et
un autre ménage. Je suis allée dire au chef de section "Vous savez, c'est vraiment
insuffisant, elles sont vraiment trop mal logées, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen
d'avoir un bout de tenain pour construire une autre permanence ?..." Le chef de
section a étudié les tenains qui étaient en friche et on a fait construire une perma-
nence 40. ,
En définitive, à travers ces innovations, ces improvisations, le service social
s'étend. les activités initiées par les religieuses, les travailleuses sociales puis les
assistantes sociales, sont nombreuses et ont pratiquement toutes été créées avant
1945.

37. Interview de Simone Miodon.


38. Interview de Marie-Louise Laurent.
39. Interview de Marie-Antoinette Bidard.
40. Interview de Henriette Vaillant.
Le métier d'assistante soci.ale et son éuolution aux Cbemins de fer 91

1858 consultations et visites à domicile


1861 ateliers de buanderie et de repassage
1875 écoles de jeunes filles
1911 consultations de nounissons, consultations prénatales, gouttes de lait, visites à domicile,
colonies de vacances
1923 jardins d'enfants, cours de débrouillage et de solfège
1929 pennanences sociales dans les cités, l'æuvre " Iayette , à la naissance des deux premiers
enfants avec attribution d'un petit lit gami
1930 ouverture de la première maison d'accueil (Château de la Motte) dispensaire ambulant,
dans un wagon médical, pour consultations et vaccinations
I93l création des cités et des collectifs avec organisation des secteurs sociaux
1936 un wagon radiologique se substitue au wagon médical (voir annexe 5)

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1937 creation d'un centre d'orienution professionnelle
1940 crêation d'un service de documentation : le Bureau d'études des questions sociales (sres)
1945 création d'une consultation de neuropsychologie infantile
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8n1942, pour une meilleure gestion de ces activités, les services sociaux sont
organisés en trois subdivisions :

- I'assistânce sociale ;
- l'éducation de la jeunesse ;

- l'économie sociale.
Les responsables sociaux auront toujours le souci de maintenir leurs propres
activités tant que les besoins des cheminots ne pouront être pris en charge par les
services publics. " Oui, on créait des activités jusqu'au jour où on les trouvait dans
le domaine public et à ce moment-là, on faisait autre chose 41. "
On ne peut concevoir comment une telle effervescence créatrice a pu se réali-
ser sans considérer I'atmosphère dans laquelle exerce le service social à cette
époque. Iljouit d'une indépendance technique. Une confiance réelle lui est mani-
festée à tous les niveaux de I'entreprise. Les agents et leur famille accueillent cha-
leureusement les assistantes sociales. Ia convivialité et la confiance qui les
entourent sont souvent relevées par les assistantes " À la région Ouest, cette æsis-
'
tante éait ftès vivante, très jeune de caractère et on avait un très bon contact avec
elle. Avec les familles j'avais également perçu combien elle était proche des gens et
combien les familles lui faisaient confiance. CeIz m'avait étonnée, la confiance des
gens envers cette assisaffe. On avait l'impression qu'elle amvait comme si elle fai-
sait partie de la famille. Les gens la recevaient comme quelqu'un des leurs 42.., "

41. Interview de Renée Guerin.


42. Interview de Jacqueline l'{artin.
92 Aux origines de I'action sociale

" Ce qui m'a frappêe à l'époque, et cela reste encore, c'est la notion de solida-
rité entre les gens. J'ai gardê un souvenh inouï de leur menalité d'entraide, leur
chic esprit... Avec le froid de I'hiver, les cheminos me disaient: "Mais mefiez des
pantalons, vous auriez tout de même beaucoup moins froid." Je me rappelle aussi
lorsque j'allais prendre l'autorail pour aller à Péronne, ils me montaient ma moby-
lette dans la soute à bagages me demandant à quelle heure je repartais le soir. Ils
ne faisaient pas partir I'autorail tant que je n'éais pas anivée et quand j'anivais, je
n'avais pas le temps de dire ouf lJe me retrouvais hissée, la mobylette était montée
à toute vitesse mais ils m'avaient afiendue, c'éait formidable 43. ,
" Nous avons dû fake p à biryclene, le long des voies. Alors on disait bonjour
et puis s'il y avait besoin, on s'anêtait. Comme ça, ils vous connaissaient et puis ils
uTiens,
disaient : une assistante !", peut-être qu'elle s'anêtera chez moi un jour. "

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C'éait beaucoup plus intéressant que de faire cela en voiture.,. On plaçait
quelques fois les enfants dans les maisons sxcn. Les enfants y allaient, les cheminos
aimaient bien qu'on s'occupe d'eux comme cela... L'esprit cheminot était encore
présent aa. ,
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Tous ces témoignages soulignent la richesse du travail accompli et les modes


d'intervention spontanés, intuitifs. Les problèmes des usagers sont traités sans que
la compréhension psychologique des comportements et des sinrations soit recher-
chée, I'action érant prioriaire.

les raisons d'un changement


après la Seconde Guene mondiale

Ia reconstruction de la France dévastée va provoquer dans de nombreux


domaines de la vie quotidienne des Français des changements spectaculaires même
si des difficultés majeures subsistent ou apparaissent, tels la pénurie de logement,
la tuberculose, I'alcoolisme.
Ia prise de conscience que les problèmes familiaux peuvent ne pas être uni-
quement d'origine matérielle mais également d'ordre psychologique, se fait jour
dans I'analyse des professionnelles, Par exemple, les difficultés scolaires rencon-
trées dans les consulaûons d'orientation prôfessionnelle sNcF sont en nombre
croissant, elles sont æsociées à des difficultés d'adaptation et nécessitent alors I'in-
tervention du médecin osvchiatre.

43. Interview de Jeannette Coulon.


44. Intewiew de Gabrielle lHelgoualc'h.
Le mÉtier d'assistante sociale et son êaolution aux Cbemins de fer 93

Les législations sociales et les prestations vont se développer avecla création


de la Sécurité sociale en 1945, ce qui va réduire ou supprimer une part non négli-
geable des difficultés matérielles traitées préalablement par le service social.
Par ailleurs, les efforts réalisés par les assistantes sociales pour faire reconnaître
officiellement leur profession aboutissent à la loi d'avril 1946, instiruant le statut
d'assisante sociale. Cela apporte un changement de mentalité important chez les
professionnelles. Il devenait nécessaire " de montrer sa compétence dès lors que la
loi assurait à la profession un statut de salarié et lui garantissait un monopole
d'exercice, nécessité de trouver des modes d'intervention capables de rendre effec-
tive l'extension de I'action dont la nouvelle loi éait porteuse alors que les
anciennes modalités autoritaires êtaient explicitement dénoncées par les milieux
ouvriers 45,...

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Le service social sNcn va devoir, lui aussi, s'adapter. Enîe t946 et 1952, ses
effectifs passent de 200 à 300 même si la population cheminote active évolue de
491 900 à 415 500.1e nombre des pensionnés s'accroît de 304 399 à 367 586 mais
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la politique sociale en leur faveur n'est pas encore développée. Il faut alors rêorga-
niser les secteurs : leur taille devient plus compatible avec l'exercice d'un travail de
qualité: 120 secteurs en 1938, 300 enl952.
Les recrutements se modifient dans leur forme et dans le profil des candidates :

les milieux d'origine sont plus diversifiés, les formations dispensées dans les écoles
sont mieux adaptées aux réalités sociales. Tout cela transforme les menalités des
jeunes professionnelles. Quelques remarques le soulignent : " Avant la guene, je
crois, le service social dépendait du charisme de I'assistante souvent entrée âgée
dans Ia profession. Après la guerre, il y a eu une anivée mæsive de jeunes avec
diplômes qu'on a souhaité guider &. " "IÊ besoin d'une formation plus réaliste est
ressentie par les élèves des écoles qui se disent déçues par leurs stages et surtout
déconcertées par un désaccord profond entre la théorie et la pratique. En fait, c'est
I'essor des sciences humaines qui s'impose au service social 47 ... ,
René Rémond préfaçant le livre Nous les assistantes socialesexplique pourquoi
un changement capial s'opère dans les pratiques d'intervention du service social.
" Les motivations des plus jeunes n'ont plus grand chose de commun avec les
convictions et les aspirations des aînées dont la vocation gardait quelque chose de
religieux qui leur donnait un air de ressemblance avec I'entrée en religion ou I'en-
gagement politique... Ainsi, en un demi-siècle au plus, les anciennes ont assez
vécu pour avoir vu se transformer très profondément le tenain et les conditions
d'exercice du métier qu'elles avaient choisi. Les grands fléaux sociaux qui déso

45. J. Verges-Leroux, LeTrauail social, éd. de Minuit, p. 97.


46. Interview de Suzanne Phel.
47. R.-H. Guerrand et M.-A . Rupp, Brèæ bistoire du wruice social, é4. k Centurion, p. 46.
94 Aux origines de l'action sociale

laient notre société ont presque disparu... L'action de l'assistante a puissamment


contribué àl'êradication de ces maux, mais dans le même temps, I'institution s'est
transformée : I'initiative cède le pas à I'organisation. C'est I'effet d'un changement
d'échelle. C'est aussi la contrepartie inéviable du passage de f initiative individuelle
à I'organisation collective et du volontariat au système 4... ,
En
7945, l'émergence d'une association de professionnelles, I'Association
nationale des assistantes sociales l'ANÀs, apparaît comme un élément moteur dans
l'évolution du travail social. Elle reprend à son compte l'objectif d'une première
æsociation, l'Association des travailleuses sociales, née en 1922, c'est-à-dire " créer
un lien entre tous les travailleurs sociaux et constituer un centre d'études où seront
recueillis tous les perfectionnements techniques qui concement le travail social, lut-
ter contre l'isolement des travailleuses sociales et améliorer la qualité technique de

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leurs intervenûons ,. Elle élabore un Code de déontologie des assistants sociaux.
De nombreuses assistantes sociales sncn participent aux instances nationales.
Une autre date importante marque le service social français. En 1950, le minis-
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tère des Affaires sociales met en place une nouvelle organisation du travail social :
il prévoit la coordination de I'ensemble des services, sectorise les tenitoires, déve-
loppe les institutions sociales et restructure certaines formatons initiales des tra-
vailleurs sociaux.
Les techniques professionnelles vont évoluer sous I'influence des pays anglo-
saxons ; certaines assistantes formées aux Éats-Unis avaient déjà cherché à les
introduire, sans succès, dès 1928.
Tous ces événements ont rapidement des effets notables dans l'organisaton et
le fonctionnement du service. Les assistantes chefs organisent des instances de
réflexion au siège des régions ou au siège parisien. Elles mettent en place des ses-
sions de sensibilisation ou de formation approfondie sur un, deux ou trois ans. De
nombreuses autres formes de perfectionnement sont proposées au personnel. Ia
hiérarchie professionnelle s'étoffe avec des assistantes " conseils " puis des supervi-
seurs de service qui seront confirmés dans leur fonction en7972,lors de la mise en
place de la régionalisation: un ordre régional précisera le nouvel organigramme du
service.

L'immense travail des pionnières, confrontées à des difficultés de tous ordres,


souvent esseulées physiquement et techniquement, harcelées par les tenibles pro-
blèmes des longues années de guene, mériait d'être connu et reconnu. Ce " défri-
chement , généreux du champ social où seul comptait le désir de servir une
population et d'exécuter les missions édictées par les chefs de service, a permis, en
quelques années, une évolution magistrale du travail social et de son organisation.

48. Yvonne Knibielhu, Nocrs l.æ assistantæ sociales, éd. Àubier Montaigne, 1980 p
Le métis d'assistante sociale et son êuolution 6utc Cbemins de fer 95

Cependant cette générosité ne pouvait seule suffre à rendre leurs pratiques


efficaces. Comme l'écrivait en 1911 I'abbé Thellier de Poncheville déjà cité, " mal-
heur à I'amour social qui ne s'inspirera pæ d'un peu de sciences ,. Il devenait
urgent, après la Seconde Guene mondiale, de professionnaliser I'action sociale à
partir d'un solide enseignement en sciences psychosociales. Celles-ci vont profon-
dément modifier les méthodes d'intervention. Sous le nom de case-workelles don-
nent uné dimension supplémenaire au service social, [e prochain chapitre retrace
I'histoire de cette nouvelle étape.

Madeleine Pliez

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Chapitre 4

Le case-work el son introd,uction


a la slcp

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Dans les années cinquante, pour répondre aux problèmes exprimés par les
,
personnes " clientes du service social, I'assistante sociale possède, coûlme
méthode esentielle de travail, I'enquête basée sur des constats matériels, voire
moraux. Par contre, il semble qu'elle ne soit pas bien équipée pour évaluer les
besoins, le vécu singulier et les capacités de réponse des personnes en cause. Les
méthodes en usage paraissent insatisfaisantes à quelques professionnelles de
l'époque qui voient dans le case-work américain, basé sur là psychologie dyna-
mique, une méthodologie mieux adaptêe. Ce changement d'approche consacre la
professionnalisation du métier. Il marque profondément la génération des assis-
tantes sociales d'après guere et permet que leurs compétences reposent sur les
acquis des sciences humaines.

Un rappel historique

Dès iuillet 1928, se tient à Paris la Première conférence internationale de ser-


vice social. Ia délégation française compte 1 030 personnes dont 173 hommes et
857 femmes. Il est noté que le personnel émanant des écoles sociales " ne fait pas
le poids face aux écoles d'infirmières et d'infirmières-visiteuses. On perçoit fort
bien les deux sources de formation, les deux orientations, les écoles mixtes hospi-
talières et visiteuses dominant en nombre 1 ,. Cette remarque conespond bien aux

1. Brigite Bouquet, . Formation et enseignement du service social en 1928. Prernier bilan comparatif intema-
tioml,, Vip sacinLe n" 56, 1988.
98 Aux origines de l'action sociale

problèmes médicaux et sociaux rencontrés en France dans la période de I'entre-


deux-guenes, " pendant des années, nous nous sommes occupées presque exclu-
sivement des questions médicosociales 2,, et évoqués par les assistantes sociales
interviewées : " Une $osse part des interventions êtaft faiæ sur le plan de la santé
car, en fzit, c'êTzit le gros problème de cette époque 3. ,
Toutefois, le thème de la troisième section de cene conférence intemationale
de 1928 est entièrement consacré aux " Méthodes du service social des cæ indivi-
duels , ou ca,se-trork, qui sera encore traduit par " aide psychosociale individuali-
sée,. Dans son introduction, cette troisième section précise que " le service social
des cæ indMduels doit être présenté et discuté comme un mouvement basé sur la
compréhension des relations et des réactions humaines,, et, plus loin, que " le but
démocratique poursuivi dans tous les cas est de favoriser la vie sociale de la col-

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lectivité en donnant à I'individu, comme membre d'une famille, I'occasion de déve-
lopper sa personnalité par des adaptations consciemment effectuées entre
lui.même, ses semblables et leur milieu social commun 4 ,,
En France, avantla fusion des filières " assistantes sociales , et " infirmières-visi-
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teuses, (donc dans les années trente), la situation du service social fait écrire à
Marie-Thérèse Vieillot sous le titre " Avant-propos pour l'étude de la méthode " : " Ia
position acn-relle de ce qui tient lieu de case-worken France (et qui est d'ailleurs
encore dépourvu de méthode) est de considérer une situation familiale donnée, de
façon théorique, sans référence ni rapport avec ce qu'ont de particulier les per-
sonnes qui se trouvent dans cette sitr.ration. Ia situation dans ses manifesations
extérieures est seule envisagée, et non les individus, avec leurs réactions différen-
ciées devant des situations similaires 5. ,

Définitions du case-uork

Plusieurs définitions sont proposées pour ce mode d'interventon. Elles se


rejoignent et se complètent. Pour Mary Richmond 6 : " Le service social des cæ indi-
viduels est I'ensemble des méthodes qui développent la personnalité en réajustant
consciemment et individuellement entre eux I'homme et le milieu social. ,14meJohn
M. Glenn, présidente de l'association américaine d'organisation du service social
régional, I'applique à " une méthode systématique de travail social qui date seule-

2. Mile Toureille, assistante sociale principale, " Le ærvice social sncr, son historique, sa position et son évolu-
tion ", expoÉ du 3 mars lS0, fuchives àu ærvice social.
3. Interview de Geneviève Bæin.
4. Première conférence intemationale de service social, iuillet 1928.
5. D. Ienain; G.-M. Salomon, . Une pionnière du servicê social : Marie-Théràe Vieillot ", W sociale, octobre-
novembre 1988.
6. lvlary Richmond, assisante sociale américaine, fondatrice dans les arurees vin$ de la première école de ser-
vice social aux EtatsUnis, première théoricienne ût case-worh, a enæigré à l'école Montpamæse à Paris.
Ie case-work et son introduction à la sncp 99

ment du début du na siècle ". Mais, nous sommes aux Etats-Unis et nous n'avons
trouvé de définition en France qu'en mai 1950 dans les informations sociales, qui le
présentent ainsi : " k
case-work est une méùode ou un art dans lequel la science
des relations humaines et l'utilisation de ces relations servent à mettre en æuvre les
capacités des individus et les ressources de la communauté en vue de promouvoir
une adapation du client à son milieu social. ,
À ffavers ces diverses définitions, L apparût intéressant de relever les principes
de bæe sur lesquels repose ce nouveau type de travail social, à savoir:
- la reconnaissance des relations humaines ;
- le développement de la personnalité ;
- la mise en æuvre des capacités de I'individu et des ressources de I'environnement
dans le système social.

Cheminement du case-worken France et à la sNcn Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 13/12/2016 15h51. © ERES
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Quatre conditions favorables semblent avoir permis son introduction et son


développement. L'existence de cette méthode aux États-Unis est connue dès
I'entre-deux-guenes, coflrme nous I'avons vu. En France des professionnels de
I'aide sont en recherche de méthodes plus efficaces, En particulier I'insatisfaction
des assistantes sociales de tenain se manifeste devant des situations de plus en plus
complexes. Enfin des responsables de service, ouverts et clàirvoyants, sont dési-
reux de faire progreser le service social.
On peut souligner qu'en France, les premières expériences se développent à
la fin de la Seconde Guene mondiale : des spécialistes américains du travail social
éaient anivés en7945 pour aider à la reconstructon de la communauté juive, et la
" Paul Baerwald School of Social S7ork , avait êtê fondée à Versailles en 1949. On a
pu dire que les nouvelles méthodes " fle soflt pas apparues par hasard, elles sont le
fruit d'une volonté délibérée d'aide américaine aux nations européennes dont on
estime qu'elles ont un certain reard dans leurs techniques du fait de la guene. C'est
une sorte de plan Marshall sous l'égide du bureau européen des Nations unies qui
siègeàGenève7".
À la suite des séminaires européens de I'oNU, ly ala création du goupe spon-
ané " Pergolèse , en 7952, formê d'une dizaine d'assisantes sociales de services et
d'écoles diverses, auquel prendront part Catherine Iang (qui deviendra M'. de
Béchillon) et Jacqueline Cuisiniez, æsistantes sociales sxcn. Elles y rencontrent le
docteur Myriam David, pédopsychiatre, psychanalyste, de retour des États-Unis où

7. Denise Cagsegrain, Ia Reconstruction du seruice sociûl apræ 1%5. I'auenture dæ métbodæ, enes,ze-3e î1-
mestres 1996.
100 Aux origines de I'action sociale

son expérience auprès des très jeunes enfants atteints de troubles psychotiques
graves, et en guidance infantile pour des enfants d'âge scolaire, lui avait donné I'oc-
casion de travailler avec des assistantes sociales américaines qui I'avaient familiari-
sée avec le case-work" Ce groupe fonctionnera pendant trois ans et demi. Il se
réunit régulièrement chez le D, Myriam David à raison d'une séance tous les quinze
jours (aux frais des participantes...) et travaille " sur cas ,, présentés par les
membres du groupe.
Dans le même temps, le comité d'entente des écoles de service socialréfléchit
à la formaton psychologique des élèves assistantes sociales et plusieurs institutions
comme I'elus, (Association nationale des assistantes sociales), l'ucss (Union caùo-
lique des services de santé) puis I'rwcar, organisent des sessions d'information.
Il semble incontestable que ce soit Paulette Charlin, liée à ces nombreuses ini-

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tiatives, qui introduit la méthode du case-workà la sr'rcr. Elle-même a émdié la psy-
chologie aux Éas-Unis en L935-I936. Elle a pancipê au premier séminaire sur le
case-uork organisé par l'out-t à Vienne en 1950, et a compris toute la richesse que
cette approche peut présenter pour les assistantes sociales sNcr. Dans le cadre de
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ses fonctions, elle rencontre M, Paris, chef des services sociaux à la direction du
personnel, et I'informe de I'intérêt de cette discipline. M. Paris, qui selon J. Cuisi-
niez est un " homme très ouvert, très attentif au perfectionnement en cours d'em-
ploi - ce qui dans les années cinquante éait une idée extraordinairement fleuve - "
accueille favorablement cette idée, et reçoit le DrMyriam David dont Paulette Char-
lin lui a parlé, À partir du séminaire de Vienne, cette dernière fait aussi des confé-
rences à I'Association nationale des æsisuntes sociales, un exposé à l'amicale des
assistantes sociales sNcn, lieuxoù elle est entendue noarffnent par Catherine de
Béchillon, alors æsistante sociale de secteur sNCF, par Jacqueline Cuisiniez, æsis-
tante sociale au bureau d'études des questions sociales sNcF, et sans doute par
quelques assistantes sociales chefs.
Le " bureau d'études des questions sociales , est en effet charge de l'informa-
tion et de la documentation des assistantes sociales. Ia directrice, Mme tùflintzweiller,
documenaliste (le fait qu'elle ne soit pæ æsistante sociale a pu soulever des résis-
tances chez certaines assistantes chefs), s'adjoint Jacqueline Cuisiniez, en 1951,
Intéressée dès le début par la méthode du case-work, celle-ci æsure rapidement la
responsabilité des formations. Sur le même modèle qu'à I'uncer, le D'Myriam
David et Mme Cæsirer assurent I'enseignement auquel participent également Gene-
viève Appell et Anne-Marie Avril, psychologues.
De retour des Etats-Unis où elle est partie faire des études de case-work
(convaincue par le petit groupe piloté par le D'Myriam David), Catherine de
Béchillon rentrera dans le groupe des formateurs en 1955. Ilne faut pæ oublier que
jusque-là les sessions d'information des æsisantes sociales sont con.fiées au BEes :
le case-work et son introduction à la sucp 101

" Pendant huit jours elles recevaient à raison de sept à huit heures par jour des
conférences des plus grands norns : c'était tout à fait passionnant 8. '
L'intérêt de plus en plus grand porté aux nouvelles méthodes pæ les æsis-
tantes sociales de la sucr tient au fait qu'elles sont confrontées à des problèmes de
société nouveaux, où les besoins des personnes s'expriment différemment.

Nouveaux besoins, nouvelles approches

En reponse aux évolutions sociales, un ingénieuq M. Paris, chef des services


sociaux, repense les missions qui leur incombent ; il est rejoint par une praticienne
de service social qui pressent I'inadapation de I'homme face à ce changement. " La
diversité et la complexité des situations pour lesquelles on s'adresse au service

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social, la rapidité du changement social qui accélère l'évolution sociologique dans
laquelle lui-même et ses clients sont impliqués obligent le service social à penser
différemment ses tâches et les objectifs mêmes de son action e. ,
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Vivette Samuel, au congrès de I'mes de novembre 1961 constate : " L'homme a


perdu le soutien du cadre familial, il est coupé de ses structures culrurelles, troublé
par les changements de critères des valeurs morales, perdu devant la complexité
des lois et des réglementztions qu'il ne comprend pas, pris dans un engrenage qui
le dépæse, il se sent seul, en insécurité sur le plan du travail, sur le plan des rela-
tions, alors que la vie lui demande un effort de plus en plus grand pour subsister et
que, au fur et à mesure que ses ksoins augmentent, il est de plus en plus insatis-
faft.Il a peur parce qu'il ne peut plus prévoir l'avenir. À la limite, il devient, suivant
I'expression du D, Sivadon, "un aliéné au monde". ,
Par ailleurs, sur le tenain, le malaise des assistantes sociales grandit en consta-
tant dans de nombreuses situations l'inadéquation de leurs reponses. Mll.Toureille,
assistante sociale principale, souligne en 1960 : " Pendant des années, nous nous
sommes occupées presque exclusivement des questions médicosociales. Pendant
les années de guene et d'occupation, le service social a dû æsurer des tâches
essentielles et des tâches d'urgence 10 ,, c€ que confirme Mll. Bénabenq dans son
interview: " En effet, pendant la guene, on ne faisait pæ de psychologie mais on
répondait plutôt aux questions immédiates 11. " Selon ùllle J6ulsills : " Dès 1950, des
æsistantes sociales ont compris qu'il fallait repenser les problèmes d'action sociale
sous un angle plus psychologique, les méthodes dites de case-work ont été alors
étudiées 12., Avis paragê par M. Paris: " Le service social, chargê avant tout de

8. Interview de Jacqueline Cuisiniez.


9. M. ?aris, . Ie service social sucr. Rôle des asistantes sociales ,, L'année ferrouiaire 1965.
10. Mlle Toureille, Ic kruice social sncp., , art. cit.
11. Interview deJeanne Benabenq.
12. Interview de Jacqueline Cuisiniez.
t02 Aux origines de l'action sociale

conseiller, doit se préoccuper de plus en plus des problèmes psychologiques qui se


posent aux familles. , Il faut donc " améliorer la formation du personnel social, de
façon à le rendre apte à conseiller les familles en difficulté, et à les aider à trouver
elles-mêmes une solution à leurs problèmes t3,.
Ia seule réponse médicosociale n'est plus appropriée. De nouveaux métiers
investissent des domaines que les assistantes sociales occupaient seules jusque-là
(sanitaire, éducatif, administratif...) ; les équipements se mettent en place. Il faut se
dégager du courant médical et faire appel à de nouvelles compétences. Les assis-
tantes sociales y sont prêtes tant est grande leur insatisfaction. Leur témoignage en
reste imprégné:
" C'est là (195I), à cette période, que j'ai commencé à trouver qu'en service
social, on n'arivaitjamais nulle part, que c'était un métier très décourageant, que

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les gens avaient des difficultés, qu'on êraitnupable de les aider à les résoudre, pas
seulement les problèmes matériels mais, toute leur façon de vivre. Je trouvais que
ce que nous faisions éait une goutte d'eau dans un océan et que ça décourageait
beaucoup 14. ,
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" Notre évolution a commencé là, lorsque s'importa d'ailleurs "l'aide psycho-
sociale individualisée". Nous ne frmes intéressées, pour certaines d'entre nous, que
parce que nous nous sentions démunies, dépassées devant des conduites incom-
préhensibles et des problèmes trop diversifiés dont nous ne comprenions pas les
racines 15,
"
Ie D'Myriam David analyse ainsi I'origine de ce sentiment d'insatisfaction et
d'impuissance : " Intuition, valeur morale, sensibilité ne suffisent pas à I'exercice du
métier. Dans un grand nombre de situatons, faute d'aide psychologique, les indi-
vidus trouvent des moyens d'aide souvent médiocres et parfois mauvais pour leur
santé mentale [.,.] Dans sa forme traditionnelle, le service social n'éait pæ à même
d'apporter une aide dans ce domaine, faute de connaissances psychologiques
appropriées t6. ,
Or la méthode d'aide psychosociale individualisée ouvre une voie promet-
teuse. Elle introduit les principes de base de I'aide : l'écoute, la compréhension,
l'importance des sentimens dans les conduites humaines, les capacités des indivi-
dus à découvrir et à utiliser leurs propres forces. " Ce que le client requiert, et est
en droit de requérir, c'est d'être entendu, compris. C'est seulement à ffavers cette
compréhension qu'il poura être aidé. Cette capacité de compréhension l'assistante
sociale doit la développer sans cesse par la réflexion personnelle alimentée par

13. M, Paris, " L'effort social de la srcr,, expoÉ fait à Lille le 20 rmrs 1956.
14. Interview de Catherine de Bechillon.
15. Cattrerine de Béchillon, " L'évolution du service social dans la dynâmique de I'histoire ", Congrà de I'eNes,
novembre 1984.
16. Mynam David, I'Aide prychosociale. 1962.
Ie case-work et son introduction à la slcp 103

I'expérience et le recours aux acquisitions [..,] psychologiques er sociologiques en


tz.
Particulier "
Et Catherine de Béchillon dit très bien l'importance de cet apport : " Nous
allions apprendre aussi que les sentiments de toutes sortes paralysent, ou stimulent
nos conduites et que ceux-ci peuvent évoluer, s'alléger, et que des blocages inac-
cessibles par la persuasion ou I'appel à la raison et la logique peuvent se lever.
Découvrir alors de quoi peut être fait le dynamisme de chacun, sa upacitê à main-
tenir ou restaurer ses forces, allait transformer notre îavail, car nous allions ajouter
à la seule action traditionnelle, qu'elle frit pour ou avec autrui, l'écoute, I'encoura-
gement à la parole, la plus libre possible, celle par laquelle, lorsqu'elle est enten-
due, quelqu'un peut se sentir "redevent lui-même" 18. "
Comme le stipule le Code de déontologie de I'eres (art, 6): " I'assistante doit

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avoir en tout temps de sa canière le souci d'accroître sa valeur professionnelle, de
développer sa culture gênêrale, et ses connaissances techniques. , Ainsi, les æsis-
tantes sociales vont-elles acquérir leurs propres compétences professionnelles et
accroître leur indépendance à l'égard du monde médical et du monde technolo
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gique. [e poids et l'influence de ces deux mondes représentent un pouvoir considé-


rable: le service médical, qui æzure la médecine du travail et la médecine de soins,
est plus présent aux Chemins de fer que dans les autres entreprises, et la technolo
gie de pointe de cette société de transport crée des exigences envers I'action sociale.
L'anivée du case-workva permettre aux assistantes sociales d'affirmer leurs propres
techniques et de s'æsurer par leur qualification une nouvelle reconnaissance.

Adhésions et résistances autour du case-work

Une meilleure compréhension pour une aide plus adaptée, mais aussi une
meilleure conscience de la relation assistante sociale-client, c'est ce que de nom-
breuses æsistantes sociales de tenain découvrent avec les nouvelles méthodes.
" Au fur et à mesure de la formation, où on nous permettait de prendre du recul
par rapport à tout ce schéma médical, je me disais qu'au fond Ly avait une autre
façon d'aborder les problèmes des gens qu'avec uniquement une seringue, une
aiguille et la personne le. ,
" Antérieurement à çe1te formation, on recevait un client qui exposait son pro-
blème et on essayait d'y repondre. Je pense que la formation nous a aidées à réflé-
chir davantage et à essayer de voir aussi ce que pouvait recouvrir cette
demande 20. ,

17. Colene Tissier, assisunte socialeprincipale, Q.ælques réfl.æiorx à propos du seruice sæiaL,1966.
18. Catherine de Bechillon, . Lévolution du service scri^I..., art, cit.
19. Interview de Mæie Toumoux.
20. lnterview de Simone Laolace.
104 Aux origines de I'action sociale

Je pense que ce qui a été le plus déterminant, et ce dont j'ai pris le plus
"
conscience grâce à I'aide psychosociale, c'est ce qui se passe dans la relation client-
assistante. C'estle regatd sur soi. Je pense qu'avant on se rcgardait bien, mais c'était
d'une façon moins méthodique, moins consciente. Tandis que là c'éait se regarder
face aux clients et voir tout ce qu'ils pouvaient vous faire revivre à vous-même. On
n'était pas neutre face à quelqu'un 21. ,
C'est l'image même de la profession qui se transforme peu à peu. Le métier se
revalorise et acquiert une légitimité différente.
S'il semble qu'il y ait adéquaton entre les attentes des services et celles de cer-
trines assistantes sociales de tenain face à I'aide psychosociale individualisée, nom-
breux sont " les effets pervers 22 ,, les critiques et les résisances, ceci malgré les

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efforts d'adaptation des responsables de service ou de formation.
Pour certains professionnels, " 1B case-work [...J paraît une méthode trop
exclusive et trop étrangère à notre tradition, à notre culture et à notre vie sociale
pour pouvoir être adoptée intégralement, Une étude de ce genre, qui implique une
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étude de la psychologie dynamique, ne peut être qu'enrichissante pour ceux qui s'y
livreront avec objectivité, c'est-à-dire sans servilité à l'êgafi des méthodes étran-
gères, comme sans préjugés conservateurs 23. ,
Le jugement de J. Verdes-Leroux reste sévère : il voit dans I'introduction du
case-workune stratégie corporatiste plus qu'une avancêe professionnelle. "le case-
workvenaità point pour revaloriser la profession. Il lui donnait enfin une méthode,
une "technique" patêe de l'auréole de la science. Il permettait la reconstitution
d'une hiérarchie inteme : alors que les assistantes sociales encadrées par des admi-
nistratifs de formation universitaire se voyaient évincées des postes de haute res-
ponsabilité et menacées de stagnation, la formation av case-uork dêgageait une
nouvelle élite... Après 1950, un malaise s'installe, une sorte de crise d'identité. L'ini-
tiative, la foie de créer, se réduisent... Dans de larges secteurs, les usagers cher-
chent à gérer eux-mêmes I'action sociale ; ils substituent I'entraide organisée (au
sein de syndicas puissants, de riches mutuelles) à l'intervention des assistantes
sociales. Ia technique doit permenre le passage de méthodes autoritaires d'imposi
tion à des méùodes plus subtiles : la pamcipaton du client, obtenue grâce au
recours à une psychologie dynamique sommaire, succède aux méthodes autori-
taires et sans déguisefir€ril4. ,

21. Interview de Jacqueline Martin.


22. Catherine de Bedrillon, . L'évolution du service sæia\...,, art. cit.
23. CH. Garishol le Case-work, quelquæ réflæiors m marge de la 3 confêrmce natiannlB de seruice socinl
Belge,1951.
24. J. Verges-Leroux, Ic Trauail social, éd, de Minuit, 1978.
I,e case-work et son introd,uction à la sncp 105

Dans les fais la transformation ne s'effectue pas sans douleur. Au début, la


méfiance est grande et la prudence semble de rigueur àl'êgard des formateurs.
Une méthod€ " v€nu€ d'ailleurs ,, liée à la psychanalyse, des formateurs
d'abord psychiatres-psychologues, cela suscite une certaine hostilité, parfois une
certaine dérision. Les assistantes sociales du Sud-Est, en 1950, n'avaient-elles pas
reçu Paulene Charlin de retour du Séminaire de I'oNu stx le case-work " en ayantle
sentment qu'elle venait nous apprendre notre métier mais que nous savions très
bien le faire nous-mêmes et que cela n'avait aucune espèce d'intérêt z5,.De même,
des assistantes sociales de tenain réagissent, parfois négativement. " Les formations
en cours d'emploi n'étaient pas dans ma conception...Je n'ai jamais suivi la for-
mation qu'on a appelée d'abord le case-uorket pour revenir à des mots plus fran-
çais: I'aide psychosociale2î,, o On a un diplôme d'État cela suffit, On ne va pas

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faire des super assisanrcs sociales, on sait ce qu'on a à fatre 27. ,
On peut comprendre ces réactions d'æsistantes sociales de tenain qui avaient
déjà une longue expérience professionnelle, dont celle de la guene L939-I945, et
qui reculèrent devant la démarche qui semblait plus remettre en cause leur passé
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professionnel que l'éclairer. " On reculait devant les formations qui faisaient non
seulement découvrir de quoi êtaftfaftl'être humain "client" mais aussi nous-mêmes,
et ce regard inéviable tourné vers soi n'était pas sans inquiéter za. , Ces réactions
les mènent évidemment à un refus de formation, d'autant plus que celle-ci leur est
parfois proposée par des assistantes sociales chefs peu ou pas convaincues.
On se souvient que le groupe de reflexion organisé par le comité d'entente des
écoles du selice social, en 1951, réunit des directrices d'écoles et des chefs des
plus grands services sociaux de l'époque. Les intervenantes sont " très impression-
nées par ce groupe de dames pour la plupart de l'âge de nos mères, qui jeaient sur
nous un regard sévère, soupçonneux et critique àI'êgafi des notions qui venaient
des pays anglosaxons et de la psychanalyse. Et le travail de reflexion se plaçait
dans un climat passionné, le plus souvent conflicnrel et assez agressif 29 ,. Myriam
David poursuit : " Nous avons mené une vraie baaille contre les fortes résisances
que nous rencontrions et la violence avec laquelle elles se manifestaient. Nous
avions du mal à accepter et à comprendre que ces nouveaux principes de travail
que sont "l'écoute", "la compréhension", "l'entretien" constituent une menace
inteme pour le plus grand nombre. ,
Les mouvements de résisance de la part des assistantes sociales chefs de la
sNcF sont identiques face au nnqs, le service organisateur des formations : " Forcé-

25. Interview de Catherine de Béchillon.


26. Interview de Genevieve Bazin.
27. Interview de Suzanne Pinel.
28. Catherine de Béchillon, " L'évolution du service sæ:u,L... ', art. cit.
29. Interview de Myriam David.
106 Aux origines d.e I'action sociale

ment on soulève des peurs, forcément on soulève des réticences et cela ne peut pas
ne pas entraîner l'agressivité. Nous avons aussi fait des maladresses [...l par
manque de connaissance des lois qui régissent la vie instinrtionnelle... Il faut noter
une erreur qui a été faite par la plupart des services, c'est que I'on a dispensé un
perfectionnement âux assistantes et on n'a pas pris soin de faire pour les assistantes
sociales chefs quelque chose qui leur soit adapté et qui leur permette de ne pas être
en déséquilibre avec les assistantes de tenain 30. ,
C'est pourquoi l'engagement des assistantes dans cette nouvelle formation
n'est pas uniformément encouragé et soutenu. Des disparités existent nohmment
entre les régions, selon la personnalité des assistantes sociales chefs. Ainsi, sur la
régron Nord, très ouverte aux idées nouvelles, Gabrielle Iavoine a toujours accueilli

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et encouragé les initiatives, introduit rapidement les formes nouvelles du service
social, et dès I954,1'aide psychosociale individuelle 3t. Dans une autre région au
contraire " oo â €u très peur de tout ce qui était formation à I'aide psychosociale et
on s'y engageait vraiment à reculons 32 ".
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Sur la region Ouest, les responsables cherchent à êIargk au maximum I'accès


à cette nouvelle méthode en permettant que les premières assistantes formées,
supervisées, deviennent elles-mêmes superviseurs. Dès 1956, deux assistantes sui-
vent le cours de bæe de ca,se-work, puis le cursus qui leur permettra de devenir
superviseurs à leur tour. Elles assurent des consultations pour des assistantes volon-
aires, I'encadrement pédagogique pour les nouvelles embauchées, I'animation de
groupes de reflexion ou d'étude de cas. Cene stratégie prévoyant que les " formées ,
deviennent " formateurs ,, âurzr un effet démultiplicateur.
Les services extérieurs à la sNcp considèrent alors le service social de la sNcr
cofirme un service pilote dans le domaine de la formation. C'est ainsi que les æsis-
antes formées sont sollicitées par les centres de formation et de promotion profes-
sionnelle, en Haute-Normandie, par exemple.

Ia mise en place et le déroulement de la formation

Face à des positions souvent divergentes et aux réticences marquées de cer-


taines, la volonté de M. Paris va s'exercer en vue d'obtenir la sensibilisation de I'en-
semble des assistantes à l'aide psychosociale et l'éablissement d'un quota de
personnel formé par région. Grâce à la conviction des principaux acteurs, et mal-
gré les résistances, " I'aventure des méthode5 33 , 65t lancée à la sllcr en 1954.

30. Interview de Jacqueline Cuisiniez.


31. M. Girardot, discours de dêpart àla retraite de Gabrielle lavoine.
32. Cité par Arlette Becue dans son intemiew.
33. Denise C4ssegrain, La Recorstruction du seruice socinl aprà 1%5, I'aaenture ds m.éthodes, AMS, 2e-3e tÎi-
mestres 196.
Ie case-work et son introduction à la. sNcr r07

Généralement, I'assistante est inscrite dans le cours de bæe, moins par choix
personnel, que sur désignation de l'æsistante sociale chef. Sur quels critères ? Dans
ce domainelà aussi, la conduite n'est pæ uniforme. Chaque chef de service, selon
sa perception de cette nouvelle approche, va élaborer une stratégie différente. Pour
I'une, il faut être prudente et ne présenter que des æsistantes ayant de I'expérience
et de la maturité. Pour une autre, il faut au contraire de l'audace et offrir la forma-
tion à des jeunes pas trop marquées par des habitudes sclérosantes.
À partir d'octobre 7954,1a formation s'étend sur six années et se décompose
en trois éapes : information sur la méthode, case-work proprement dit, et case-
work avancê. Le contenu pédagogique du perfectionnement comporte deux
volets : une nouvelle approche de l'aide individuelle s'appuyant sur la psychologie
dynamique, et l'acquisition des principes de méthodologie du case-work. la

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méthode d'enseignement repose sur I'analyse de cas rédigés par les assistantes
sociales, discutés en $oupe ; les exposés théoriques reposent également sur ces
cas.
Ia supervision individuelle est un procédé pédagogique qui fait partie inté-
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grante de la formation : elle permet I'intégration d'une méthodologie théorique à


un savoir-faire pratque, L'assistante apporte ses propres cas qu'elle discute avec le
superviseur; I'aide de ce dernier peut se comparer à l'aide que le client reçoit de
I'assistante, la seule différence éant que l'objet de I'aide est strictement I'enseigne-
ment. À travers un cas cité par Catherine de Béchillon, on peut voir comment une
assistante sociale est aidée par son superviseur. On perçoit l'évolution de l'æsis-
tante sociale àl'êgard de la demande d'aide : qui est le client ? qui a besoin d'aide ?

quelle est la réponse adaptêe?

" Je
pense ainsi à M. Limousin, qui éait venu au service social de son secteur afin que I'on
fæse quelque chose pour I'un de ses enfants, adolescent qui se refrrsait à continuer sa scolarité ;
cet homme, veul avait lui-même un statut social élevé, et cela rendait difficile I'exercice de la
fonction daide à I'assistante qui avait tendance à ne pas croire le service social fait pour lui ; c'est
bien pourtant mon expérience que le malheur et l'insécurité n'ont pas de patrie : nous avons à
les connaître ici autant que là.
L'assistante I'adressa donc à une consultation de guidance infantile où, très traditionnelle-
ment, le garçon fut examiné, un diagtostic fut fait, des conseils frrrent donnés, un placement fut
proposé. Mais - et ceci se répeta plusieurs fois - le père se montra très troublé ou inité, et ne sui-
vit aucune des ligres données, allant jusqu'à retirer son fils de chacun des établissements tou-
jours consciencieusement cherchés par I'assistante sur les indications du médecin.
Tout le monde éait aux cent coups pour I'adolescent qui descendait une pente de plus en
plus dangereuse. Tout le monde s'en prenait à l'assisante : les écoles où le garçon ne restait pas,
I'administration qui demandait si elle devait ou non poursuivre le paiement des allocations fami-
liales avec ces intemrptions, un voisin dans I'immeuble qui s'affolait de la violence des discus-
sions... Tout le monde, même I'assistante, trouvait insupportable ce père qui était pourtant venu
demander le premier à être aidé. Mais peut€tre à être aidé, lui ? Avec ce que représentait pour
lui le comportement de son fils, et son échec comme père.
108 Aux origines d.e l'action sociale

En reprenant tout par le commencement, et en êtant aid& à revenir à celui qui avait
demandé, en comprenant dans le dialogue avec lui combien infemal était son univers intérieur
quand son fils se comportait ainsi à son égard, l'assistante retrouva son chemin. Elle avait aban-
donné M. Limousin parce qu'elle n'était pas sûre de ce qu'elle apporterait, alors qu'elle éait cer-
taine de ce que le médecin lui demandait de réaliser pour I'enfant. Tout se passait comme si elle
oubliait le Sre, son client, et comme si elle ne pouvait plus faire conespondre I'aide à deux per-
sonnes, tant elle avait le souci de protéger le plus faible apparemment contre celui qui aurait dû
être le plus fort 34. ,

[a formation au case-workne demeure pas statique. Elle évolue vers d'autres


formes de réflexion et d'encadrement, Elle génère une dynamique de formations à
la sucr.

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Catherine de Béchillon évoquant son expérience de formateur dit : " J'avais
souvent le sentiment quand je travaillais à la sNcr, que nous étions très en avance
sur beaucoup de services, dans un effort de pensée sur les besoins des gens et nos
propres besoins pour y répondre. C'était quand même un lieu où on réfléchis-
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sait 35. ,
Le service social de la sncr a persévéré plus longemps que d'autres dans l'ap-
profondissement de la méthode. Selon des formateurs réunis dans le cadre du
cEDIAs, la fin de I'enseignement du case-work dans le service public se situe en
1968. Son recul se serait accéléré à partir de 19& par la constitution des oo,lss
(Direction départementale de I'acton saniaire et sociale), organismes qui ne favo-
risent pas cette formation, à I'inverse de certains grands services, tels que la sNcr,
qui poursuit I'accès à cette méthodologie. Le nrqs non seulement continue dans
cette voie, mais l'élargit, la diversifie. Si en 1964, selon le cmus, seulement 2,5 %
des æsistantes sociales sont formées à cette méthode en France, à la sllcr, d'après
le bilan de Jacqueline Cuisiniez, en octobre 1980, cent quatre vingt æsistantes
sociales sur trois cent cinquante huit soit 50,20 ont suivi la formation complète.

Conclusion

Iæ, case-workapporte une méthodologie nouvelle à une époque où, face à un


ensemble de phénomènes, s'installe un malaise important de la profesion qui ne
trouve plus les réponses satisfaisantes. Devant des situations de plus en plus com-
plexes les æsistantes sociales æpirent à un approfondisement de leurs interven-
tions. Elles sentent le besoin d'un encadrement et d'un regard différent sur leurs
émotions et leurs pratiques. L'essor des sciences humaines, les progrès de la psy-

34. Catherine de Béchillon, " Lassistant de service social dans l'originalité de sa fonction ", Congès de I'arus.
novembre 1967.
35. Interview de Catherine de Béchillon.
Ze case-work et son introduction à la sncr 109

chologie et de la psychanalyse, apportent un regard nouveau et autorisent la


construction d'une méthode autonome , Le case-uorkconfère une légitimité accrue
au travail de I'assistante sociale en lui permettant de se démarquer du pouvoir
médical comme du patemalisme patronal et d'affirmer une capacité de diagnostic
et de solutions propres,
L'enseignement du case-work proprement dit ne durera guère plus d'une
dizane d'années. Mais à la sNcr comme dans les autres services, rien ne sera plus
conrme avant. L',êIan est pris et ne s'anêteru p s.

Françoise Dulau et Monique Guessard

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Chapitre 5

Au seraice d,e I'action sociale :


le angs

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Documentation, Formation, Recherche
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BEQS, un sigle, un service : le bureau d'énrdes des questions sociales.


Sa création dans les années quarante et son développement après la Seconde
Guene mondiale, constituent un moment important dans l'élaboration et la mise en
æuvre de la politique d'action sociale de la sucr. Son apport est souligné par plu-
sieurs des personnes interviewées. Ce sont des assistantes sociales qui y ont tra-
vaillé à des ttres divers : I'une d'elles I'a dirigé pendant une vingtaine d'années,
deux y furent documenalistes, d'autres encore y reçurent ou y donnèrent un ensei-
gnement. Ce sont aussi des personnalités comme le Dr Myriam David ou Geneviève
Appell qui, si elles n'y furent pas engagées à temps plein, participèrent de très près
à ses activités.
Service original car) av fil du temps, il réunit dans une même unité trois sec-
teurs fonctionnant en étroite liaison au bénéfice de tous ceux qui participaient à
I'action sociale de l'entreprise : un centre de documenadon sociale, un centre de
formaton et une cellule de recherche. Une autre de ses originalités fut de ne
connaître que deux directrices ente 7942 et 1986 : Mme Wintzweiller et |',tlle Çui5i-
niez.
À présent que cette unité n'existe plus - depuis lgSîladocumentrtion et la for-
mation fonctionnent séparément - il a paru utile de présenter rapidement ce ser-
vice, retraçant ce que furent pendant la guene, les débuts du centre de
documentaton, puis son fonctionnement et la création des deux autres secteurs.
Nous le laisserons au seuil de la réforme des structures.
rt2 Aux origines d.e I'action sociale

Ayant moi-même passé la majeure partie de ma vie professionnelle au ntqs, de


1958 à 1986, comme juriste, documentaliste, puis responsable de la documentation,
tl m'a êté confié d'écrire ces quelques pages. J'aimerais le faire sans idéalisaton
excessive, mais non sans un brin de nostalgie. Nosalgie en repensant à des visages
bien connus, nostalgie aussi pour un temps où des directrices tenaces parvenaient
à obtenir crédits et personnels pour des activités dont la renabilité ne se démontre
pas aisément et qui, plus tard, seront jugées trop coûteuses.

Ia crêation M.. Wintzweiller

Les archives n'ont livré aucun acte fondateur du rtqs. On sait cependant qu'un
centre de documentation fut créé en 1940 à I'initiative de I'assistante principale de

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la " région Eg, Mme Vernier, et de I'ingénieur charge des services sociaux, M. Monet.
Ce centre créé à I'intention de la trentaine d'assistantes sociales de la region prit très
rapidement la dénomination de bureau d'études des questions sociales. On sait
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aussi que deux personnes se succédèrent à sa tête avant qu'en octobre 19421a res-
ponsabilité en soit confiée à Mm.Vinuweiller.
Il convient de s'attarder quelque peu sur la personnalité de celle qui fut Iavên-
able créatrice de ce service, bien qu'elle frt elle-même fort discrète sur ce qui la
concemait. Rien, dira-t-elle, ne la destinait à entrer aux Chemins de fer. Musicienne,
épouse d'un violoniste, c'est après diverses vicissitudes qu'elle fut embauchée
comme auxiliaire à la bibliothèque des services sociaux de Paris-Est en janvier
1942. Elle y apprit à connaître le milieu cheminot et, déjà, les assistantes sociales.
Elle sut s'y faire remarquer par sa culnrre, son intelligence, sa précision et fut ainsi
pressentie pour prendre la direction du nrqs.
Au moment de son dêpart en retraite, dêbut L967, elle dira s'être longuement
intenogée avant d'accepter, elle qui n'éait pas assistante sociale, qui avait des obli-
gations familiales et qui comptait quitter Paris quand la guene serait terminée. Elle
fit alors un bilan des besoins des assistantes, en pensant surtout aux jeunes embau-
chées confrontées à des difficultés renforcées par la sinration de guene, des obs-
tacles à surmonter et des moyens à mettre en æuvre, Le bilan est positif : " J'étais
déjà conquise par la tâche à accomplir et par les possibilités d'évolution que le nrqs
ne manquerait pas de saisir, , Elle accepta donc ce service, " frêle embarcation, où
tout étâit à fake et dont la documentation, selon la légende dorée transmise de
génération en génération, tenait dans une boîte à chaussures. Ne ménageant ni son
temps, ni sa peine, avec l'énergie et I'autorité des " grandes dames , de l'époque,
elle sut développer et mener à bien ce service qu'elle quina quelque vingt-cinq ans
plus tard, déjà marquée par la maladie qui I'emporterait bientôt.
Au sentice de I'action sociale : le nrgs 113

Les débuts

Il est presque émouvant de suivre, à travers les premiers rapports d'activités,


ce que fut la mise en place du centre de documentation. Il ne faut pæ oublier
qu'elle se situe en pleine guene. Pourtant les grandes lignes du service que je
connaîtrai quinze ans plus tard, sont déjà tracées. Il s'agissait de " rassembler pour
donner ,, rassembler une documentation adéquate pour des assistantes que
Mme \trintzweiller allait rencontrer sur place, et donner une information précise
grâce à une publication ou à des réponses aux questions individuelles. Il fallait
aussi accueillir les assistantes sociales nouvellement recrutées, les élèves d'écoles
de service social. Il fallait surtout multiplier les contacts à l'intérieur et " ouvrir des
fenêtres sur I'extérieur ,. Tout cela dans des locaux exigus, avec les restrictions de

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toutes sortes et un effectif de " compagns5 , Qui n'augmente pas aussi vite que le
souhaiterait la directrice.
Pourtant le nnqs fit ses preuves et dès 1943, M. Flament, chef-adjoint du per-
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sonnel, entendit que toutes les assistantes sociales de la sNcr - et non plus seule-
ment celles de l'Est - bénéficient des services du centre de documenation. Ce fut
la première décision d'un élargissement que M. Flament ne cessa de poursuivre. En
rattachant le rrqs au " seryice central du personnel ,, ce qui prit quelques années,
M. Flament le rendait indépendant et lui donnait compétence sur l'ensemble du ter-
ritoire national.
Cette extension n'alla pas sans difficultés. M" \Vintzweiller les avait perçues
d'emblée et s'était fixé une ligne de conduite très nette qui ne sera pas toujours bien
reçue, " Le risque d'une situation délicate àl'êgard des responsables hiérarchiques
des æsistantes ne m'échappait pas. Aussi s'agirait-il, dès le départ, de bien définir
la position du rnqs et de nous tenir toujours très rigoureusement à l'intérieur de nos
limites. De plus, le nrqs observerait un secret professionnel absolu en toute occa-
sion et avec toute la hiérarchie. Il ne s'agirait pæ de modifier quoi que ce soit dans
I'organisation du service social régional, mais seulement d'apporter une piene à
l'édifice conmun t, ,ll fallut beaucoup de diplomatie et beaucoup de temps pour
vaincre les réticences de certaines assisanrcs-chefs qui, sans doute, craignaient
d'être " dépossédées, par cet organisme à væation nationale, à I'encontre duquel
elles éprouvaient méfiance et initation.
La composition de l'équipe de documentation était vivement critiquée. Il est
vraique Mme\(/intzweiller n'était pæ asistante sociale, mais quand en7957, elle eut
une adjointe qui l'éait, il fut reproché à celle-ci de n'avoir pas suffisamment tra-

1. Discours. de départ en retraite le 7 mars l%7. Supplément Paris-Centraux de La Vie du rail, no 1094, du
30 a''nl 1967.
114 Aux ortgines de I'action sociale

vaillé en secteur ! Des assistantes furent par la suite mutées au BEes, parfois à I'oc-
casion de leur mariage - elles n'auraient pu rester en secteur - ou de la nécessité
de venir à Paris. Elles surent faire " remonter " les besoins de leurs collègues de ter-
rainz et veiller à la clartê des rçonses données et des textes publiés ; elles accep-
tèrent de s'initier aux techniques documentaires,
En effet, il ne fallait pas perdre de vue que la documentation est un métier qui
ne s'improvise pas et qui a, lui aussi, ses techniques propres, Des attachées com-
pétentes, juristes, documentalistes diplômées, furent recrutées. Ces dernières ne
ardèrent pas à élaborer la clæsification indispensable au bon fonctionnement du
fonds documentaire et à former leurs collègues aux méthodes de documentation.
Plus ard, et cela revint surtout à Jacqueline Cuisiniez, I'accent fut mis sur la poly-
valence des documentalistes afin d'éviter une spécialisation trop poussée et de faci-

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liter la communication entre les différenS secteurs du service,
On doit aussi souligner le rôle essentiel du secrétariat, vériable plaque tour-
nante, et des dactylos, à un moment où la machine à écrire, le papier carbone et les
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stencils étaient les seuls instruments de travail. Copier plusieurs fois le même texte
de loi, par exemple, n'éait ni facile, ni toujours exaltant ; que d'heures aussi à aper
(et relire) les multiples fiches !
Après diverses fluctuations, les effectifs de la documenadon tournèrent autour
d'une quinzaine, puis d'une dizaine de personnes formant une équipe bien soudée.
À noter que jusqu'à la réforme des structures, ils furent exclusivèment féminins ; à
cette date, quelques hommes s'y intégrèrent, à dose infinitésimale.

[e secteur documentrtion

Il fut rapidement divisé en trois branches : - officiel , " bibliographis , " prâ-
tique ,, chacune ûaitant plus particulièrement une partie d'un vaste fonds docu-
mentaire. Celui-ci fut progressivement constitué et ne cessa de s'enrichir au fur et à
mesure du développement du nrqs:
- documents à caractère juridique ou administratif : journaux officiels, bulletins offi-
ciels de plusieurs ministères... ;

- très large éventail de revues " sociales ,, reÇu€s par abonnement, échange ou ser-
vice de presse ;
- bibliothèque auxrayons vite trop chargés ;
-une mention particulière doit être faite de la " documentation pratique " réunie
patiemment à I'aide de questionnaires, de démarches, visites, conespondances
avec les assistantes chargees des placements. Elle conceme un grand nombre d'as-

2. Interviews de Rolande Ieclercq etJacqueline Martin.


Au senlice de l'action sociale : le nnes 115

sociations et d'organismes, notamment les éablissements sanitaires donnant lieu à


prises en charge ; toute cene demière partie de la documenation fut transmise au
bureau des placemens créé à Marsetlle en1972, près de la caisse de prévoyance 3.
Il faut aussi parler de tous les contacts formels ou informels qui se nouaient à
I'occasion de conférences, congrès, conférences de presse, entre les documenta-
listes du BEQS et d'autres services sociaux, notamment avec les responsables de la
politique sociale des grands organismes de Sécurité sociale ou de grandes entre-
prises. Ces contacts permettaient de comparer les politiques d'action sociale et de
" faire passer , une information utile aux responsables " maison ,. Toujours " les
fenêtres sur I'extérieur, !
Tous les documents, dûment répertoriés, éaient prêtés gratuitement, ransmis

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par les " plis ".
Le service d'Actualités sociales,la revue destinée à informer chaque mois les
travailleurs sociaux de la smcn, éait gratuit également, Il éait possible de s'abonner
pour " I'extérieur ". Dès octobre 7940,1e nrqs avait diffusé quelques feuillets dacty-
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lographiés ; ce Bulletin fut vite remplacé par une rerue imprimée dont les
rubriques se multiplièrent et s'étoffèrent. Financement oblige, elle comprit même
pendant quelques mois de la publicité, bien sage, pour la Blédine, le poisson ou les
pâtes ! En janvier 1950, elle prend le ttte d'Actualités sociales, qu'elle conservera
jusqu'en 1986. Son contenu est réparti en quatre parties : " Informations officielles ",
" Échosd'actualité, reflet de congrès, conférences, ou extraits d'articles ; " Informa-
tions bibliographiques , I " Informations pratiques ,. Un supplément déachable
donne les textes " officiels , les plus indispensables au travail de secteur.
Les annexes, à parution inégulière, complètent la revue proprement dite. C'est
sous,cette forme que, par exemple, Catherine de Béchillon relata son expérience
aux Eats-Unis ou que Paulette Gaillard traia du secret professionnel.
Ajoutons que, plusieurs années durant, le numéro d'été proposa une " page de
culture ", suggérant des lectures " hors travail ", intéressantes, sans être forcément
faciles ou distrayantes. M. Paris, chef des services médicaux et sociaux, insista
noamment pour que quelques titres du Père Teilhard de Chardin y figurent. les
demandes de prêt ne furent pas très nombreuses I

Gratuites encore éaient les réponses aux questions individuelles. Tous les
" clients , du nrqs pouvaient intenoger le service sur tel ou tel point qui les préoc-
cupaient, obtenir une explication, une bibliographie, un renseignement sur un
organisme, un placement, etc. Chaque question êtait ïlaitêe avec sérieux, le plus
rapidement possible, en cherchant à vraiment conespondre au besoin exprimé, si
farfelu qu'il apparaisse quelquefois, Je n'ai pas oublié d'avoir eu à prendre contact

3. Interview de Rolande Iæclercq.


n6 Aux origines de I'action sociale

avec un organisme de détectives privés pour parvenir à " sauver , un agent qui
s'éait laissé engager dans un contrat manifestement abusif.
Notons que, par ailleurs, la documenation eut à réaliser quelques monogra-
phies, par exemple un regroupement sur les types d'aides que peuvent recevoir les
parents ayant un enfant lourdement handicapé.
Enfin, les documenalistes éaient amenées à aller rencontrer sur le tenain les
assistantes qui le souhaitaient, notamment pour faire un exposé, ce qui sera plus
largement développé après 1970.
Ce ableau peut paraître idyllique. Pourtant, la documentation ne fit pas le
plein de ses clients potentiels. Éloignement géographique ? Réputation (bien eno-
née !) d'être des " groses têtes , ? Timidité ou plutôt surcroît de travail ? S'il y eût

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des fidèles qui nouaient avec les documentalistes de vériables liens de travail,
nombreux furent celles et ceux qui n'intenogeaient que très épisodiquement, ou
lamais.
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Le secteur formation-perfectionnement

Il sera seulement évoqué ici dans ses grandes lignes, pour souligner que dans
ce domaine, la sNcr a su se montrer pionnière : les autres instinrtions sociales consi-
dèrent alors son service social comme un service pilote.
Le perfectionnement des æsistantes sociales s'est d'abord effectué sous forme
de sessions d'information. M. Paris éait très soucieux que les assistantes sociales
aient des connaissances globales sur la démographie, la sociologie, l'économie, la
vie de I'entreprise, les sciences humaines, et il a mis en place ces sessions qui ont
été confiées ) Nllle Ùli1s1, personnage marquant du service social sur la région Sud-
Est. " Pendant huit jours, les æsistantes sociales éaient réunies et recevaient à rai-
son de sept ou huit heures par jour des conférences des plus grands noms. C'était
tout à fait passionnant a. , Jacqueline Cuisiniez, alors adjointe de Mm.Wintzweillet
reprit I'organisation de ces sessions quand Nllle ùli1s1 partit en retraite ; elle les
orienta vers une participation plus active des assistantes.
C'est à cette époque que se rê:pandait en France la connaissance du case-work,
Paulette Charlin, conseillère d'orientation professionnelle au réseau Sud-Est qui
était en relation avec de nombreuses assistantes sociales, sut montrer à M. Paris tout
ce que cette nouvelle technique pouvait apporter à celles-ci. Elle le convainquit de
mettre en place un perfectionnement en cours d'emploi et de faire appel au Doc-
teur Myriam David. Intéressée elle aussi, Jacqueline Cuisiniez fut rapidement asso-
ciée à cette organisation dont elle devint vite responsable.

4. Interview de Jacqueline Cuisiniez.


Au seruice de I'action sociale : le angs 117

Plusieurs niveaux de formation, régulièrement reconduits, furent prévus. Rap-


pelons seulement quelques dates :
- 1950-1955: introduction du case-work;
- 1960 : mise en place de la première formation de superviseur pédagogique ;

-1972: mise en place de la première formation de superviseur de service'

Le secteur " recherche " : les n études "

C'est le dernier-né des secteurs du nnqs, celui dont Jacqueline Cuisiniez dira
qu'il est son enfant. Elle rappelle dans son interview les circonstances dans les-
quelles { a êtê créé. Dès 1%4, la sNcF commençait à réduire très largement le
nombre de ses agents ; la conséquence immédiate éAit la diminution du budget

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d'action sociale, calculé en pourcentage de la masse salariale. Par ailleurs, sur le
plan national, l'Éht mettait en place une politique d'action sociale, des services, des
établissements. Il convenait donc d'orienter au mieux I'utilisation des fonds d'action
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sociale mais en ayant toujours en vue un obiectif de complémentarité à l'égard de


la politique nationale et le souci d'avoir des services sociaux de pointe.
Une session à I'union nationale des caisses d'allocations familiales sur la
recherche en action sociale, les suggestions du Docteur Myriam David, la lente
maturation de I'idée, la difficile obtention de I'accord de M. Dubois, le directeur du
personnel de l'époque qui dut lui-même convaincte les ingénieurs en chef et les
ingénieurs sociaux ; enfin, I'acceptation de Geneviève Appell, autant d'étapes qui
précédèrent la naissance de ce secteur en1967.
Geneviève Appell, psychologue, spécialiste de la petite enfance, avait I'habi-
nrde de faire des recherches ; elle avait notamment été responsable de la formation
des centres sociaux à l'urvcel. Elle aussi se souvient de la mise en place de la pre-
mière étude : " On a commencé par fatre I'inventaire de toutes les questions qui se
posaient aux travailleurs sociaux... On a fait des groupes de travail, essaye de clas-
ser tous les problèmes en gandes catégories de préoccupations et après en
urgence... on est anivé à une liste de quatre à cinq sujets, en premier les personnes
âgées 5. "
C'est ce thème qui Sera retenu. I1 s'agissait de savoir si la sncr avait ou non à
s'occuper de ses retraités. On entendait alors dire qu'il n'y avaitrien à faire puisque
les cheminoB éAient æsurés de percevoir une retraite. C'éAit refuser de prendre
en compte le montant de certaines pensions, tout particulièrement celui des pen-
sions de réversion.

5. Interview de Geneviève Appell.


118 Aux origines de l'action sociale

Ia méthode suivie fut exemplaire: élaboration d'un questionnate, en collabo-


ration avec la caisse des retraites ; constitution d'un échantillon représentatif com-
prenant mille personnes ; visites des assistantes sociales de secteur auprès de ces
personnes - taval. nouveau pour les assisanrcs sociales qui ont dû se familiariser
avec le questionnaire, le remplir, et qui devaient, de surcroît, rédiger un compte
rendu déaillé d'entretien toutes les dix visites. " Là, ily eut une richesse étonnante
de ce qui revenait, de ces contacts de cette jeune génération et de cette vieille géné-
ration et on a retrouvé des souvenhs historiques 6. , Le secteur documentation, pour
sa parI, éait mis à contribution et fournissait des éléments sur la législation en
vigueur, des ouvrages récents, des expériences en gérontologie. Le comité central
des activités sociales (cces) éait tenu au courant au fur et à mesure du déroulement
de I'enquête. [e dépouillement des questionnaires permit de définir les grandes

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lignes de ce qui devient la politique en faveur des retraités : aide au logement,
maintien à domicile, aide ménagère, séjours d'hiver, clubs de retraités, vacances,
etc.la mise en æuvre de cette politique nécessitait un " chef de chantier , ; ce fut
la création de la " cellule personnes âgées, dont la responsabilité revint à Lysiane
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Hayman qui travailla de très près avecJacqueline cuisiniez, Geneviève Appell et le


secteur documentation.
Par la suite, Geneviève Appell entreprit d'autres études, moins lourdes que la
première. Elle travailla ainsi sur les locaux collectifs résidentiels, sur l'aide au dêpart
en vacances de familles qui ne " partaient, jamais.

Avec la réforme des structures en l97L,le onqs connut une nouvelle étape,
marquée encore par un déménagement qui scellait, enfin, son insertion au milieu
de tous les responsables de I'action sociale. En effet, ingénieurs, chefs de zone,
assistantes-chefs, inspectrices en économie sociale et familiale, chefs jeunesse, ser-
vices administratifs... et BEes se retrouvaient rue de Château-Landon pour travailler
ensemble et connaître de nouvelles aventures heureuses ou moins heureuses...
Effectivement, si le rnqs dans sa conception originelle a cessé d'exister en
-
i986, les différentes activités qu'il avait initiées et développées documentation,
formation, énrdes - se prolongent, sous des organisations auhes, au sein du dépar-
tement de l'action sociale. c'est bien à travers l'expérience du nrqs que s'est impo-
sée la nécessité de lieux de documentation, d'enquêtes, de formation et de
réflexion au service des professionnels.

Anne-Marie Delaporte

6. rud.
Chapitre 6

L'enseignement ménager :
de la monilrice à la conseillère
en économie sociale et familiale,..
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Des témoignages trop peu nombreux I et de rares archives n'ont permis de


donner ici qu'une vision succincte de I'activité de I'enseignement ménager. Elle est
cependant suffîsante pour apprécier lttilité, la spécificité et l'évolution de ce ser-
vice au sein de l'action sociale sxcr, dans l'éducation des enfants, des adolescents
et des adultes, mères de famille ou agents féminins.

Le développement de l'enseignement ménager

Il faut remonter aux années soixante pour trouver trace, à la compagnie du


Paris-Orléans, des premiers enseignements d'arts ménagers: cela se pæse à l'école
du Chevaleret dirigée par les Sæurs de la charité de SainfVincent-de-Paul. Les ser-
vices sociaux des autres compagnies, dès leur création au cours de l'entre-deux-
gueres, intègrent un enseignement ménager destiné aux enfants. Celui-ci se
présente sous deux formes : les écoles dispensant une enseignement à temps com-
plet pouvant conduire à un cep et les cours ménagers hebdomadaires.
Dans les cités du Nord en 1928, orue cours ménagers mensuels sont fréquen-
tés par trois cent quatre vingt élèves. Lors d'une conférence donnée au réseau
Nord, M. Flament, ingénieur en chef adjoint, évoque " les cours ménagers, cuisine,
couture, raccommodage, lessive, repassage pour les grandes fillenes des écoles

t. Nous nous référons globalement aux témoignages de S. Sicard, L. Besson, M.-C.Janin, H. large et F. Delonhe
120 Aux origines de I'action sociale

auxquels il faut ajouter trois cours spéciaux de dentelle et de broderie ". En effet, à
valenciennes, une association s'est créée le 6 mars 1927 " Renaissance de la den-
telle , dont l'objectif est de faire connaître la fabrication de la dentelle de Valen-
"
ciennes, de donner à la femme une occupation lucrative et intéressante lui
permettant de ne pas quitter son foyer z ".
les directeurs des compagnies, puis du service central du personnel en 1938,
veulent aider à l'éducation de la jeunesse " en offrant un enseignement ménager et
des cours manuels de débrouillage compris dans des programmes simples, élabo-
rés pour la mæse de ceux et celles qui sont accueillis dans nos centres de jeu-
nesse 3 ,.
Ia guene de 1940 renforce encore I'intérêt porté à ces écoles. Les objectifs sont
confirmés : " Notre effort doit porter sur les cours ménagers. préparer pour I'après-

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guerre, par ces adolescentes initiées aux travaux ménagers, de bons foyers fran-
çais
4. , les formatrices, de " cousettes ,, deviennent monitrices d'enseignement
ménager. les formations ont le souci de " coller, au monde du travail environnant.
Les écoles preparent les élèves à un cep pour former de bonnes ménagères qui
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trouvent des emplois dans l'industrie textile ou des emplois de service dans les col-
lectivités et chez les particuliers, avant de se consacret comme il se doit après le
ma(age, aux soins de leur mari, de leur maison, et de leurs enfants. Ainsi, sur le
réseau Est en 1942, " les usines Boussac, manufacnrre de vêtements, embauchent
toutes les élèves des écoles ménagères sllcr sans preparation et pour peu de
temps 5 ". À Miramas, sur le réseau Méditenanée, il eit mis en place un cer d'aide
de collectivité et de panalonnière : une usine de panalons est venue s'installer
dans cette ville et les jeunes élèves y trouvent des débouchés professionnels pen-
dant plusieurs années, A Dôle, au sud-Est, une usine d'électronique recrute très
facilement les élèves de l'école ménagère en raison de leur dextérité manuelle et de
leur précision. sous le gouvemement de vichy, toutes les grandes entreprises ou
administrations prennent en charge le domaine de l'éducation ménagère des filles:
les charbonnages de France, les usines textiles du Nord, la caisse d'allocations
familiales, la Mutualité sociale agricole, etc. Ies écoles mrcn continuent à se déve-
lopper: par exemple, on en dénombre vingt et une au sud-ouest et au sud-Est en
1942, accuellant neuf cent vingt élèves.
Il est intéressant de noter l'importance des écoles ménagères " maison ,, habi-
litées à preparer à un diplôme d'Éhq voire à intégrer un enséignant de l'Éducation
nationale, comme cela se passe à Iaroche-Migennes. cette expansion sur tous les
réseaux va se poursuivre pendant plusieurs années. Mais peu à peu, les formations

2. fuchives du ærvice, 7o du 6 mms 1927.


3. Extrait du Cabier da seruicæ socinux, no 5, iuin 1946.
4. Compte-rendu de réunion Éseau Est, 1" awil 1940.
5. Rapport moral réseau lllt,1942.
I' ensei gn e m ent menager L2t

scolaires de l'Éducation nationale vont profondément changer, et ce type d'éablis-


sement privé ne sera plus les écoles vont disparaître progressivement jus-
iustifié,
qu'en 1978, date de fermeture de la dernière à Miramas.

Quel est le contenu de l'enseignement dispensé


dans les écoles ?

Comme il s'agit de préparer les jeunes filles à la fois aux emplois industriels
réclamant habileté et minutie, et aux multples tâches domestiques encore accom-
plies au foyer jusqu'aux années soixante, I'enseignement dispensé est d'une grande
diversité. Il comprend :

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- la cuisine et les principes culinaires : cuisson, équilibres ou équivalences ;
- I'alimenation : connaissances théoriques ;
- l'économie domestique : I'entretien de la maison, les appareils ménagers, leur
fonctionnement, leur entretien, la gestion du budget;
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- I'entretien du linge :lavage, repassage, raccommodage ;


- la coupe et la couture : pièces et énrdes pour aniver à la confection d'un vête-
ment adulte ou enfant;
- la puériculture ;
- la législation sociale...
L'enseignement se répartit sur trois années, il est sanctionné par un cAP
dénommé initialement " arts ménagers ", Les filles, âgées de 14 ans minimum, sont
issues de tous les milieux sociaux, le recrutement est aussi bien urbain que rural.
Titulaires du cep (60 oZo de réussite en moyenne), elles trouvent assez facilement un
emploi. De l'avis d'anciennes monitrices, les jeunes filles venues du milieu rural,
peu favorisé, ont grandement bénéficié de cette formation qui leur a donné
d'énormes capacités dans leur vie de femme au foyer. En fin d'année, une exposi-
tion des travaux réalisés au cours des mois précédents est organisée en présence
des chefs du service social, des établissemens fenoviaires de proximité et naturel-
lement des parents. Ces expositions suscitent une émulation entre écoles. Ia vie du
rail relate ces inaugurations avec photos à l'appui. L'enseignement, gmtuiq fonc-
tionne sur le rythme scolaire habituel, en demi-externat : les élèves apportent leur
repas et participent financièrement à ceux qui sont réalisés dans le cadre des cours
de cuisine, une fois par semaine.

Les cours ménagers

Parallèlement aux écoles, sur un grand nombre de sites sociaux, des cours
ménagers de couture et de cuisine sont ouverts aux enfants. Ils fonctionnent les jeu-
122 Aux origines de I'action sociale

dis et pendant les vacances scolaires. Même pendant la guene où le ravitaillement


est difficile, les cours de cuisine sont maintenus ; ils sont très appréciés des grandes
filles. Dès 7945 sur la région Est, les cours sont proposés à d'autres clientèles : des
cours de coupe, destinés au personnel féminin, sont organisés six jours par semaine
de I2h 30 à 14 h et de 18 h à 20 h. D'autres, coupe, couture et cuisine, fonction-
nent pour les mères de famille.

Le personnel enseignant : évolution des formations


et des recrutements

Pour l'ensemble des activités, le personnel enseignant est le plus souvent titu-

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laire d'un cep soit d'arts ménagers, soit de couture " floue 6 ,, voire de lingère-bro-
deuse. Les études se font sur trois années : deux d'enseignement théorique et une
de pédagogie avec un sage effectué dans une école ou un service. les écoles sont
publiques ou privées, dont la plus renommée est celle de la rue Monsieur à Paris.
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Le recrutement des monitrices semble se faire le plus souvent par relations ou


connaissance à la suite de sages réalisés dans les écoles ménagères. Elles sont
embauchées comme auxiliaires de droit commun puis admises au cadre latêral à
l'échelle 5. Il leur faudra attendre 1954 pour être intégrées au cadre permanent.
Dans I'organisation des services sociaux (Afi.9, cadre régionalno 54, fuin 1943, voir
Annexe 1), elles sont rattachées à la première section dénommée " assistance
sociale , et sont donc embauchées par I'assistante sociale principale : " L'enseigne-
ment ménageq I'organisation et le fonctionnement des cours est de la responsabi-
lité des assistantes sociales. ,
Les monitrices ont assez peu de relations avec les autres filières, sauf avec les
centres d'orientaton professionnelle qui leur adressent des élèves et viennent une
fois par an tester celles qui posent problème ou qui sont à réorienter. Elles n'ont
que rarement des réunions de service jusqu'en 1968, d^te à laquelle leur dépen-
dance à l'êgard des assiskntes sociales cesse:une autonomie totale leur est don-
née, dans un premier temps sur le réseau Sud-Est puis, en L972, pour I'ensemble de
la France.
Ce changement conséquent va de pair avec une évolution importante de la
profession qui doit s'adapter aux mouvements sociaux et économiques. Ia forma-
tion s'enrichit de nouvelles disciplines et le nouveau diplôme d'Ént, en 1973,
obtenu après un srs (brevet de technicien supérieur) et une année de spécialisa-
tion, donne le titre de conseillère en économie sociale et familiale.

9.Ce cæ colnpre,nd une épreuve d'une duree de seize heures consistant à confectionner le patron, la coupe et
la couture d'un demi-vêtement.
L' ms eign em e'nt mên ager 123

,,
Pendant la reconstruction du pays et les " Trente Glorieuses les monitrices
enseignent surtout les pratiques nécessaires à I'entretien et à I'hygiène de la famille,
alors que la mère, avec le seul salaire - souvent limité - du père, doit subvenir elle-
même à tous les besoins, Avec la nouvelle société, dite de consommation, elles vont
apporter leur concours dans I'amélioration du bien-être, l'aménagement de la mai-
son, la décoration, le bricolage.., Malheureusement, depuis les années quatre-
ving, la crise économique et son lot de problèmes sociaux et financiers les obligent
à repenser leurs interventions, leurs approches, leurs techniques. Une étude insti-
tutonnelle, réalisée à cette époque, a rêvêIê la nécessité d'orienter certaines inter-
ventions vers une action conjointe entre professionnelles de disciplines différentes,
telles les assistantes sociales et les conseillères en économie familiale. Une forma-
tion spécifique et un encadrement technique soutenu permirent à ces équipes

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d'améliorer sensiblement la qualité des réponses aux problèmes familiaux com-
plexes où la gestion financière était prégnante. L'action concertée prenait ainsi nais-
sance et son utilité sera justifiée au fil des ans.
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Madeleine Pliez
Chapitre 7

Des * psys , aLr, seruice social

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" .,. Au départ, ce n'était pas facile. On avait I'impression que personne ne
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comprenait bien ce qu'on faisait, ce que ça signifiait, mais on avait un élan qui pæ-
sait pardessus les obstacles. On croyait à ce qu'on faisait et on essayait de
convaincre 1. ,

" ... On nous considérait un peu comme des amuseurs (comme des gens qui
s'occupaient des jeunes et les faisaient jouer au ballon), des gens qui donnaient de
bons conseils ou de I'argent, mais on n'était pas pris au sérieux 2. ,
Pourtant, des " patrons , ont su prendre le risque d'implanter à la sncr ces nou-
veaux modes d'intervention, suscitant l'intérêt mais en même temps un doute
amusé. " Il y avait une écoute, l, y avait un regard. Ils venaient, ils voyaient, ils
entendaient et ils ont accepté les propositions qu'on leur a faites 3. , Pour com-
prendre quel esprit d'ouverture il a fallu aux " décideurs , de l'action sociale sncn
pour introduire ce nouveau type de réponse aux familles en difficulté, il faut pen-
ser que le métier de conseiller d'orientation professionnelle (ou " d'orienteur,), la
psychologre de I'enfant, la connaissance des services qu'on peut en attendre, sont
relatvement récents en L935, date de leur implanation dans les services sociaux.

Un métier nouveau : conseiller d'orientation professionnelle

Jusqu'au milieu du rucsiècle, I'orientation des enfants est uniquement faffaire


de la famille, Ce sont les pères qui décident pour eux, en tenant compte des néces-

1. Interview de liliane lenclos.


2. Interview de Paulette Charlin
3.Ibid.
126 Aux origines d,e I'action sociale

sités familiales, des traditions (règles, lois, valeurs du milieu) et de ce qu'offre un


environnement de proximité, C'est l'époque d'une orientation privée, autogérée.
La transmission précoce des savoirs et savoir-faire favorise la reprise du métier
paternel. Mais s'il faut sortir de ce premier cercle, les parents observent leurs
enfants, mêlés dès l'âge de sept ans, l'âge de " raison ", au ûloode des adultes (l'ado-
lescence est une invention récente), évaluent leurs capacités, leurs goûts, s'infor-
ment sur les apprentissages possibles dans leur réseau d'appartenance, et trouvent
à chacun une place, la place qu'il occupera en principe toute sa vie.
C'est en 1842 qu'apparaît pour la première fois le souci d'apporter une aide
plus systématique à l'orientation. Émile Charton publie un Dictionnaire des profes-
sions, guide pour le cboix d'un état. Ce dictionnaire ne s'adresse qu'aux enfants de
milieux aisés et cultivés (il faut déjà savoir lire...) qui auront à encadrer lamairr

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d'æuvre nécessitée par la révolution industrielle. L'évolution des techniques et des
modes de production a entraîné des changements sociaux importans et mis en évi.
dence I'absence d'une formation professionnelle adaptée. Ia Révolution et I'Empire
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ont supprimé les corporations qui assuraient la formation des travailleurs manuels
- ce qui a eu pour conséquence une déqualification globale de cette main-d'æuvre
-, et installé les lycées et les grandes écoles chargés de former l'encadrement tech-
nique et administratif de la Nation. Un siècle plus tard, en 1881-1882, les lois de
Jules Ferry sur I'enseignement primaire graruit et obligatoire pour tous sont pro-
mulguées. Mais il faut attenùe 1919 pour que soit promulguée la loi Astier, insttu-
tionnalisant I'apprentissage.
Les jeunes des milieux populaires sont confrontés à la longue dépression de la
fin du na siècle, à la guere de 7914, puis à la rationalisation du travail qui s'accé-
lère dans les années ving. Il y a pourtant des besoins en main-d'æuvre, mais I'or-
ganisation susceptible de rapprocher convenablement I'offre et la demande
manque.
C'est alors qu'apparaissent les tout premiers offices d'orienaton. Ils s'appuient
sur un courant philanthropique issu du catholicisme social ou de mouvements laïcs
s'inspirant, en particulier, du socialisme utopique de Fourier et du positivisme d'Au-
guste Comte. Les premiers offices municipaux, privés ou associatifs, fonctionnent
selon un modèle social où l'idée forte est de mettre chacun à la place qui lui
convient. " L'aide est centrée sur la personne, en vue de son insertion, et fondée sur
I'entretien, I'information et I'action sociale 4. ,
Une autre tendance se fait jour parallèlement, se voulant plus scientifique,
proche d'un modèle médicepsychologique, s'appuyant sur les recherches de Binet
et Simon en France, sur les travaux de Piaget et Claparède en Suisse, tous pionniers
de la psychologie naissante. On retiendra encore pour leurs travaux sur les condi-

4. Robert Solazi, " Évolution des pratiques des conseillers ,, Bulletin de I'ecor,1989.
Des " psys , au seruice social r27

tions physiologiques et psychologiques du 'tavail,les noms de Charles Richet,


Henri laugier, Henri Piéron (qui joueront un grand rôle plus ard dans I'orienta-
tion), et de Jean-Marie Iahy qui participera au futur service de psychologie appli-
quée à la sucr. Ce deuxième modèle, médical et psychologique, fondé sur la
recherche des aptitr.rdes, s'appuyant sur la méthode des tests, perdure encore de
nos jours, même s'il n'est plus qu'un élément dans une perspective élargie visant
davantzge à l'élaboration d'un projet personnel d'orienution qu'à une attribution
quasi scientifique d'une place adéquate en fonction d'un profil physique et psy-
chologique.
Julien Fontègne, chargé de réorganiser l'Office d'orientation professionnelle de
la chambre de commerce de Strasbourg, écrit en 1921.: " Commenf remédier à la
crise de la main-d'æuvre ?.,, Ne devons-nous pæ attendre dzvantage d'une orga-

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nisation de I'industrie scientifiquement conduite (sandardisation et taylorisation),
de I'amélioration de la valeur professionnelle, intellectr.relle, morale et physique des
travailleurs que nous initierons aux nouvelles méthodes, et surtout de I'orientation
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de ce travailleur vers I'occupation où, avec un minimum de fatigue et un maximum


de joie au ftaval, il anivera à un optimum de rendement 5. " On a pu dire que
" l'orientation est alon considérée comme un processus allant de la détection des
aptirudes à leur mise en relation avec une profession, se concluant par le placement
de l'apprenti 6
".

8n7922, un décret définit pour la première fois l'orienation professionnelle et


la place sous la tutelle du ministère de I'lnstruction publique. C'est une activité qui
reste faculative, à la disposition des familles qui le souhaitent. On compte environ
cent ving " offices d'orientation , en 1936, dont une centaine sont subventionnés.
Mais I'idée de l'orienaton a désormais pris corps et la création , en 1)27, d'un Ins-
tinrt pour la formation de conseillers d'orientation, I'rNop (lnstitut national d'orien-
tation professionnelle), est un moment décisif. Piéron en devient directeur et
siègent à ses côtés, au conseil de I'insttut, laugier, Fontègne, Iapicque, lahy,Ian-
gevin, présences marquant la prédominance scientifique de la formation.
Consécration officielle du mouvement scientifique, le décrerloi Jean Zay du
24 mai 1938, rend obligatoire l'éablissement d'un certificat d'orientation profes-
sionnelle attestant des aptinrdes physiques, intellectuelles et manuelles, pour tout
jeune de moins de 17 ans enffant dans le commerce, l'aftsanat et l'industrie. Pour
répondre à cene tâche importante (la majorité d'une clæse d'âge entre en appren-
tissage à cette époque après le certificat d'études primaires), la loi crée également
de façon obligatoire, un centre d'orientation par département. Des organismes pri-

5. Julien Fontegne, L'Orimtation profæsionnplle et la déterrninûtion d6 a.ptitudes, Delacharx et Niestlé, 1921.


6. Jean-Luc Mure, th&e de doctorat en sciences de l'éducation, L'Inlécis, no 21, mars 1996.
128 Aux origines de I'action sociale

vés peuvent s'associer à cette tâche en créant des centres dis " faculatifs,, Immé-
diatement les Chemins de fer accrochent leurs wagons à cette nouvelle organisa-
tion et créent un premier centre dès 1937, sur le réseau Ouest. Acnrellement, les
centres de la sNcr ont toujours le statut de " centres facultatifs ,.

Ainsi I'orientation est, à la fin de I'entre-deux-gueffes, clairement instinrée. Son


rôle est déjà tel que le gouvernement de Vichy la juge dangereuse et subversive : le
monopole de I'nop dans la formation des conseillers est contesté. .8n7943, on dé-
nombre deux cent soixante praticiens de I'orienation, dont la moitié sont des diplô
més de I'rruop et dont un quart n'a aucun diplôme pertinent z. , [e diplôme d'Éat est
pourtant créé en janvier 1944,
En 1951, les centres obligatoires deviennent des centres publics, et les person-

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nels, des fonctionnaires. Ils sont en pleine expansion dans les années cinquante-
soixante, et se rapprochent de l'école. Vallon parle d'une " observation
psychologique continue de I'enfant afin de fonder une orientation respectant les
aptitudes individuelles 8,, et Piéron apporte les définitions suivantes dans son Dic-
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tionnaire de psycbologie :
" Orientaton professionnelle : tâche sociale destinée à guider les individus
dans le choix d'une profession de telle manière qu'ils soient capables de I'exercer
et qu'ils se trouvent satisfaits, en assurant aussi, par la répartition de ces choix, la
satisfaction des besoins de la collectivité.
Orienation scolaire : tâche pédagogique consistant à guider les écoliers dans
le choix de branches d'enseignement en fonction de leurs aptitudes et de leurs
goûts. "

Ia dimension scolaire de I'orientation s'appuiera dans les années soixante, sur


des actons de type psychopédagogique, sous I'influence des îavaux de Carl
Rogers (la " psychologie du conseil "), approche non directive, centrée sur le
,, fletÎâtt l'accent sur la place de I'affectivité dans la relation. Cette nouvelle
" client
conception redonnant à I'entretien une place prépondérante êIait nounie égale-
ment par les apports de Donald Super (conférences à la Sorbonne en 1958 sur les
techniques du conseil et l'analyse des interviews) et sur les références à la psycha-
nalyse.
Parallèlement à ce modèle du conseil, naîtra dans les services publics, un
modèle informatif où la diffusion des données documenaires deviendra domi-
nante. Le sus (Bureau universitaire des statistiques) créé en 1933 pour informer sur
les professions intellecnrelles, s'adressait aux lycéens et étudiants. Il devient éta-

7. Antoine Prost, " Des profesions à l'école: jalons pour une histoire de lorientation en France ,, W socinle,
n" 5,1996.
8. Henri Vallon, conférence du 1o mars 1945, médecin et docteur ès lettres, Henri Wallon est I'un des fonda-
teurs de la psychologie de l'enfant qu'il enseigna à la Sorbonne er au Collège de France.
Des , psys , au seruice social r2g

blissement public en 1954 et est remplacé par I'oNISEP (Office national d'informa-
tion sur les enseignements et les professions) en 1970, date marquant le début
d'une période consacrée presque exclusivement à I'information.
Dans ces dernières années, sous I'influence des recherches et pratiques venant
des Éuts-Unis et du Canada, surtout du Québec, naît I'idée d'une orientation conti-
nue redonnant un rôle prépondérant à l'élève dans son orientation ; il en devient
pleinement acteur en élaborant peu à peu son projet professionnel au fil d'une
" éducation des choix , accompagnêe par le conseiller tout au long de son cursus
scolaire.
Nous ne parlerons pas davantage des évolutons récentes de I'orientation,
puisque cette rapide étude historique s'attache à éclairer la periode d'élaboration et
de mise en place de cette pratque aux Chemins de fer. Mais il nous paraissait utile

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de rappeler ces étapes pour mieux situer ensuite les centres sncn dans cette évolu-
tion. À noter dès maintenant qu'ils n'ont iamais reruê le lien qui les unit, dans un
esprit de complémentarité, aux services publics, bénéficiant ce faisant d'une recon-
naissance officielle (accès à l'école, relations privilégiées avec les équipes ensei-
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gnantes, signature des certificats d'orientation tant qu'ils ont existé, accès gratuit à la
documenaton académique...). En même temps, dès leur créaton, les cenffes sucr
ont été dans .l'air du temps,, devanpnt plus qu'ils ne les suivaient les mouvements
gênêraux, tânt qu'ils préservaient une approche individuelle personnalisée.

Une équipe pluridisciplinaire pour aider I'enfant :

I'avènement des cvtpp

Nous le venons plus loin, très vite après leur implantation à la sltcr, les centres
d'orientation professionnelle dépisteront dans leur clientèle un certain nombre
d'enfants inadaptés ou perturbés ayant besoin d'une aide psychologique plus spé-
cialisée, d'un regard médical permettant de porter un diagnostic et de donner un
traitement d'ordre neurologique ou psychiatrique.
À qui adresser ces enfants ? Les structures extérieures susceptbles de les
accueillir autrement que selon le mode de la consulaton hospialière éaient très
peu nombreuses. Aussi étonnant que cela paraisse à notre époque, la psychologie
de I'enfant éait tout iuste reconnue dans les années quarante 9. En fait, ce n'est

9. Ia psychologie elle-même, en tant que domaine specifique de conruissance, ne commeûce à exister timide-
ment en France ç'à la fin du nÉ siùle. Iæs premieq" laboratoires de psychologie, sont c6 par Binet en
1883, puis en 1839 G Psychologie physiologique ù à I'Ecole des hautes études à Paris, par Bourdon en 1889 à
I'univérsité de Rennes (" Psychôlogie et linguistique experimentale ù. Ce demier considère en 1904 que : " En
province, la psychologie est pour ainsi dire, grâce à lagrégation de philosophie et aux philosophes {e la Sor-
bonne qui ladirigent, inexisante. " Gettre à Henri Piéron, citée par S. Beuchet, dans . Benjamin bourdon, pion-
nier de ia psychotogê expérimentale,, Butletin de psychtologieàu 15 décembre 1962). Ce n'est qu'en 192i que
130 Aux ortgines de l'action sociale

qu'au milieu du nc siècle que I'on s'est intéressé à I'inadapaton de I'enfant. L'at-
tention se porte d'abord sur les handicaps lourds : aniération menale, débilité, alté-
rations profondes de la personnalité, pour lesquelles on crée des éablissements
spécialisés, instituts médico-pédagogiques (rup) ou professionnels (u Pro).
Dans les années quarante, les médecins neuropsychiatres s'intéressant à l'en-
fant ont du mal à lui faire une place specifique au sein des consulaûons d'adultes.
Ce n'est qu'en 1950 que Georges Heuyer sera reconnu comme professeur de psy-
"
chiatrie infantile ", bien que depuis de nombreuses années il se soit anachê à la
recherche en psychopathologie infantile.
Jacques Chabannieç dans son ouvrage Le CenTre médico-psycbopédagogique,
son histoire, ses prati.ques, sæ ualeurs, publié en 1988, nous rappelle que c'est aux
Etats-Unis qu'est née la notion de guidance infantile entre 1920 et 1930. " Le déve-

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loppement de la psychanalyse, son application à l'adulte, puis à I'enfant, fait passer
l'étiologie de l'équipement hérédiaire au conflit intra et intersubiectif. Ce conflit
met en jeu I'environnement familial. Le traitement ne saurait être dissocié d'une
action sur son environnement. , Au traitement sufiout médical, au placement, suc-
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cède la formule de la " cure ambulatoire ,, où I'enfant reste chez lui et va régulière-
ment dans un centre de soins. " La psychanalyse ne connaîtra son plein
développement dans les milieux de la psychiatrie infantile qu'après 1945, sous I'im-
pulsion de Serge lebovici qui, interne de Heuyer, introduit dans le service les tech-
niques de psychothérapie pour pallier les insuffisances de la chimiothérapie. ,
C'est sous ces diverses influences que se forme, en1945,le projet d'un centre
introduisant le principe d'une équipe pluridisciplinaire, non hiérarchisée, portant
un triple regard psychologique, somatique et social sur I'enfant et sa famille ; aux
" trois spécialistes de base, (médecin-psychiatre, psychologue, assistante sociale) se
joignent " un psychothérapeute, un pédagogue spécialisé (dyslexie, dysorthogra-
phie, dyscalculie), un rééducateur de la motricité, un rééducateur du langage io
".
Naît alors le premier " centre psychopédagogique de I'académie de Paris,, psycho-
pédagogique (et non médico) pour bien marquer I'approche psychanalyrique,
'acadêmie, parce qu'il se situe dans le cadre de l'université. Il s'ouvre en L946 au
lycée Claude Bemard (en même temps que se créent à la sucn les premières consul-
tations de neuropsychiatrie infantile) avec M. Berge, Mmo Boutonnier et Françoise
Dolto, M. Mauco. " Il est ouvert aux élèves (garçons et filles) des lycées et collèges
présentant des troubles du caractère et du comportement : timidité, émotivité,
arnêtê, énurésie, tics, nervosisme, petite délinquance, anomalies du comporte-

Piéron créera I'institut de psychologie. premier lieu d'enseigrement sæcialise, puis en 1927, un laboratoire de
psychobiologre de l'enfant pour wallon et de psychologie appliquee pour lahy. Parallèlement, Henri wallon
dirigera le laboratoire de psychologie de I'nop de'1920 a 10qg â ciÉera-un centré de consultation medicoÉda-
gogique, resté trà isolé, en 1921.
10. Jacques Chabawiel op. cit.
Des . psys , au seruice social 131

ment selruel, mais aussi : fattgablitê, échec scolaire, mauvaises habitudes de travail
et de discipline 11... , L'association des cpp sera prCIidée en1947 par Henri lfallon.
En1949, se crée, cette fois hors du cadre scolaire, I'lnstitut Édouard Claparède,
" centre médicopsychologique , s'appuyant lui aussi sur la psychanalyse.
Ces deux courants initiaux s'unifieront en 1963 à la parution du décret officia-
lisant I'existence des cupp (Centres médico-psychopédagogiques).
Ce bref rappel historique montre clairement à quel point la sNcr est encore une
fois " pionnière, en créant parallèlement, au même moment, des centres analogues,
reconnus très vite comme centres de soins par la caisse de prévoyance. Ils devien-
dront eux-mêfires " cMpp, un peu plus ard.

Dans ce contexte, à la sxcr...

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Bien s'orienter pour mieux réussir à l'école et dans son métier

[a première apparition de la " psychologie appliquée " dans les compagnies


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fenoviaires semble se situer en 1930 : la compagnie du Nord l'utilise pour choisir


les opérateurs de machines compables charges de la solde.8n1932, elle crée à Ia
Chapelle un centre spécialisé pour la sélection des aiguilleurs. En 1933, le Chemin
de fer de l'Éat ouvre un laboratoire à Viroflay,
Dans le cadre des services sociaux, ce n'est qu'en 1935 que l'on trouve les pre-
mières traces d'intervention au titre de l'orientation professionnelle, cette fois en
faveur des enfants de cheminots. L'étude des premiers dossiers retrouvés ne révèle
rien de la strucfure chargée de cette nouvelle mission relevant peut-être des Che-
mins de fer de l'Éat. Ultérieurement, Mll. Nepveu, future directrice du centre d'ap-
plication de l'ruop y fera ses premières armes. Il subsistera, semble-t-il, une cellule
d'orientation au service central du personnel jusqu'en 1953.
t2
Quoi qu'il en soit, ces premiers dossiers datznt de 7935, concernent tous des
garçons, àl'âge de I'apprentissage (14 ans et plus), à la recherche d'une formation
dans un travail manuel qui s'effectuera de préférence dans les ateliers du Chemin
de fer ou d'autres écoles d'usines. La personne chargee de I'orienation se déplace
dans les familles, à la demande d'une assistante sociale (... " Nous trouvons Mon-
sieur N. sur I'indication d'une voisine, au débit de vins et de tabac ,...), accompagne
volontiers le jeune chez un futur patron, ou accepte de le défendre après une
" faute, cofirme la participation à un mouvement de grève. On ne retrouve pæ d'in-
dications témoignant d'un bilan d'aptirudes ; il s'agit plutôt d'un entretien avec le
jeune et sa famille, dont les conclusions viennent compléter les premières impres-
sions globales (" grand, fort, bien portant, aimerait trouver du travail ù. Si les jeunes

11.Iud.
12. Une trentaine de dossiers consultés au cosp de Pont Cardinet (Paris Saint-Iazare).
132 Aux origines de I'action sociale

suivent, en général, le conseil donné, c'est avec philosophie qu'on attend le


moment oppornrn (" .., tte s'est pas rendu à l'atelier de Javel, mais compte y aller
au printemps quand les jours seront plus longs et qu'il sera moins fatigant de par-
tir de bonne heure... ,).
C'est en 1938, qu'est créé le premier centre " faculatif , d'orientation, sur le
réseau de I'Ouest, peut-être pâr Mlle dAutheville qui le dirigera jusqu'en septembre
7964. Faute d'archives, nous n'avons pu suivre ses débuts (son homologation offi-
cielle ne dzterait que de L94ù. En revanche, on peut consulter la déclaration offi-
cielle d'ouverture en L942 du centre du Sud-Est créé en 7941par Paulette Charlin.
Signée par l'inspecteur principal de I'enseignement primaire, elle relève à la fois les
titres de la directrice lui donnant accès à sa fonction d'orienteur et I'avis du préfet
sur le local alloué : " Toutes conditions d'hygiène et d'aération remplies. ,

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Embauchée en1940 comme bénévole (en partie parce qu'elle était " éclaireuse
de France,) par l'æsistante principale dela gare de [yon, " pour encadrer les jeunes,
éviter qu'ils traînent dans les rues de peur que les Allemands ne les prennent 13 \
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Paulette Charlin termine en même temps ses énrdes à l'nop et est reçue major de sa
promotion. Ie service souhaite la garder,l'utiliser au mieux de ses compétences.
" Mon métieç c'est de faire de la psychologie appliquée ", explique-t-elle. Conquis
par I'idêe,; I'ingénieur , lui donne les moyens en personnel et matériel afin de créer
un centre d'orientation pour aider les familles en difficulté. ,II y avait beaucoup
d'orphelins, de familles dissociées, d'agents qui avaient été tués, et dans les maisons
d'enfants, des enfants qui éaient un peu perdus. J'ai débuté avec ces enfantslà.
Savoir comment les orienter. Grâce à des aides spécifiques, ils pouvaient être aidés
et propulsés dans des énrdes normales. , Issus des maisons d'enfants ou adressés
par des æsistantes sociales, ils terminaient leurs études primaires et cherchaient le
plus souvent une orientation professionnelle. Plus tard, en 1945, Paulene Charlin
reçoit Liliane Lenclos, pressentie pour créer un centre sur le résgau Nord, et l'initie
à la pratique du Sud-Est. L'annêe suivante, c'est encore sur son initiative qu'Anne-
Mæie Avril, qu'elle recrute, fonde le centre de lyon et revient très vite à Paris créer
une consultation médicale de neuropsychiatrie au sein du centre d'orienation.

Quelques personnalités marquantes

Anêtons-nous un moment sur ces " pionnières " de I'orientation et de I'ap-


proche psychologique des jeunes à la sr.lcr où elles feront canière.
Elles ont bien des poins communs, ne serait-ce que leur appartenance au
scoutisme. Leur intérêt pour les enfants est certain, mais elles ne souhaitent pas

13. Interview de Paulette Charlin.


Des , psys " au seruice social 133

entrer dans I'enseignement, La psychologie les attire, mais n'est encore enseignée
que dans le cadre de la licence de philosophie, pour une petite pafit4. Elles devront
suivre la formation de l\r.iop pour aborder d'autres domaines de la psychologie,
encore que les orientations de Piéron, alors directeut ne favorisent guère las
apports de la psychanalyse ou les techniques projectives. On retrouve dans les dis-
ciplines abordées à l'tNop certains de leurs intérês, déjà plus ou moins satisfaits,
pour la médecine, le droit, le travail et l'emploi.
" En réalité, ma première vocation, c'êtaitla médecine,, reconnaît Liliane Len-
clos, licenciée en droit.
" J'aurais bien fait médecine, admet Paulette Charlin, mais il aurait fallu beau-
coup travailler.,. J'aimais la philo, c'éait du plaisir. ,
"J'avak prêparêl'agrêganon de philo, ce qui m'intéressait c'êtaitla psycholo-

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gie ", souligne pour sa part Anne-Marie Avril.
Paulette Charlin, Liliane Lenclos (et certaines des conseillères qu'elles embau-
chent bientôt), avant de préparer leur diplôme à l'rNor, ont déià appris le métier à
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la dure mais riche école de M'. Courthial, directrice du centre d'orienadon de la


caisse de compensation de la région parisienne.., " Elle commençait par demander
aux débutantes (toutes licenciées de l'enseignement supérieur) les travaux les plus
ingrats, coniger les tests, puis si on le faisait bien, on apprenait à les donner sous
contrôle d'une conseillère plus âgée, quelqu'un de très rigoureux qui m'a appris à
appliçer les tests avec précision et sans fantaisie t5. ,' " il y avait une progression,
on nous apprenait ensuite à faire des tests manuels individuels. [e fin du fin, c'était
d'apprendre à donner le "Terman 16"... en respectant parfaitement les
consignes 17. ,
C'est avec cette rigueur que seront formées progressivement jus-
qu'aux " conclusions , et conseils aux familles, les futures conseillères des cenffes
sncr. Adrienne Abadie, entrée en 1947 au réseau Sud-Est, se souvient encore des
exigences de Paulette Charlin à son égard.

Pionnières, elles le sont également et le resteront toute leur canière, en allant


recueillir là où ils s'élaborent, là où ils sont les plus pertinents, les enseignements
des chercheurs en psychologie. L'esprit toujours en alerte, soucieuses d'approfon-
dir et d'élargir leur champ de compétence, on les trouve là où il se passe quelque
chose, à la renconffe des plus grands. Dès 1935, Paulette Charlin obtient une
bourse d'énrde pour les Éats-Unis où " les laboratoires éaient beaucoup plus déve-
loppés,. Elle y travaille sous la direction du professeur Koffka, spécialiste en Ges-

14. Ia licence de psychologie n'est creee qs'en 1947.


15. Interview de Paulene Charlin.
16. Forme ÉviÉe par Terman, de l'université de Stanford, du test de développement intellectuel élaboré ini-
tialement oar Binet et Simon.
tZ. Intervièw de l.ilians l€nç16t.
t34 Aux origines de I'action sociale

alt théorie 18. Plus tard, en 1950, après avoh participé au séminaire organisé par
I'onu à Vienne, elle est assez intéressée par le case-workpour travailler avec convic-
tion à le diffuser auprès des assistantes sociales te.
Anne-Marie Avril et Uliane Lenclos défrichent ensemble les nouveaux champs
de la psychologie clinique et de la psychanalyse " À ce moment-là, en France, dans
'
les années 1945-1946, I y avait une effervescence énorme en ce domaine, car tout
le monde avait êtê privé d'informations extérieures pendant toutes les années de
guene. On n'avait qu'une hâte, c'êtait de savoir où on en éait en Amérique, en
Suisse, partout. Notre patron des services sociaux au service central à ce moment-
là, I'a compris et nous a offert un voyage d'études en Suisse. Anne-Marie Avril et
moi avons fait le tour des consulations à Genève, Iausanne, Zurich... Nous avons
rencontré Rey à linstitut Jean-Jacques Rousseau, Charles Beaudoin. . . Aller à l'étran-

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I
ger à cette époque n'éait pas simple, fallait des autorisations et obtenir des
devises. Je me vois touiours ativant à Genève par temps de neige, avec des chaus-
sures de carton bouilli, pata:ugeant dans la boue. Je me souviens aussi du premier
chocolat 20...
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"
Plus ard, elles étudient les méthodes projectives " avec des gens qui éaient des
condisciples dans cette formation et qui sont devenus des gens très connus depuis :
Didier Anzieu, Nina Rausch 2r ,. Jamais cette ouverture d'esprit ne se démentira.
Lorsqu'en L967, Carl Rogers vient en France, elles participent toutes deux au sémi-
naire qu'il anime pendant dix jours. Tout au long de leur canière, elles sauront faire
bénéficier les services du développement de la psychologie, de ses progrès, de ses
découvertes pour une meilleure compréhension de la personne, de ses comporte-
ments, au profit d'une meilleure approche de la relation,
S'approprier et expérimenter les idées nouvelles, les adopter le cas échéant
pour mieux répondre aux demandes des cheminots qui vont très vite se diversifier,
c'est dans cet esprit que semblent avoh évolué les nouveaux centres qui se créent
peu à peu.

Puis viennent les consultations médicales spécialisées

Dès 1946, Paris-Sud-Est, Paris-Nord et très vite Lyon, vont adjoinùe à leurs
consultations d'orientation, des consultations de neuropsychiatrie infantile.

18. Cette ttreorie refuse la division des phénomènes psychologiques, physiologiques et physiques en élémens
distinctifs. oour les considérer comme un ensemble tel oue la modification d'un élément entraîne la modifica-
tion du tout. de I'ensemble du ohénomène.
tg. Cf. le chapitre zur le case-wôrh
20. Interview-de Liliane knclos.
21. Interview de Anne-Marie Awil.
Des " psls , a.u seruice social r35

En effet se souvient Iiliane lenclos, .ly


avait, à ce momentlà, des enfants plus
ou moins délinquants. lIy avait eu la guene et beaucoup d'enfants étaient pernrr-
bes. On recevait des jeunes scolaires, caractériels, qui n'avaient pas du tout l'âge de
I'orientation professionnelle... il y avait des enfants épileptiques, des problèmes
neurologiques. Il y a eu beaucoup de débiles, de débiles profonds qui n'avaient
iamzis êtê rééduqués, qui n'avaient jamais eu d'aide ; ou des enfants ayant des pro-
blèmes divers d'adaptation... Devant ce type de problèmes, l'idée est née de créer
une consultation de neuropsychiatrie infantile 22,.
[e docteur Le Moal, déjà consulant à la smcn, fondateur du premier cpp (centre
psychopédagogique), le cpp Claude Bemard avec le docteur Berç, est pressenti
pour assurer une consultation à Paris-Nord et à Paris-Sud-Est. " Ces enfants mal
adzptês, qui avaient souffert de carences de tous ordres, ne pouvaient être engagés

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dans l'apprentissage d'un métier sans être soignés préalablement 23. " D'une pre-
mière éape de consulation au cours de I'activité orientation, on éait passé rapi-
dement à la création d'une consulation indépendante permettant de donner de
vériables traitements médicaux (interdits dans le cadre officiel de I'orienadon).
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" Une conseillère d'orientation se spécialisa en psychologie clinique, une "auxi-


liaire" sociale s'occupa des placements et des suites prescrites par le médecin za. ,
C'est l'époque où I'on fait pratiquer beaucoup d'électro-encéphalogrammes,
où les traitements médicamenteux dominent, où les placements spécialisés sont
nombreux. À propos de ces demiers, Liliane Lenclos précise que " c'était le seul
moyen de les aider à mieux fonctionner, à récupérer une certaine partie de leur
retard. Les classes de perfectionnement qui répondaient à ce besoin éaient en
nombre infime, d'où la nécessité d'entrer dans un éablissement spécialisé en inter-
nat ,.

L'æsisante sociale spécialisée qui fait partie de l'équipe connaît bien les éa-
blissements et cherche pour chaque enfant celui qui conespond le mieux à son
profil. Elle personnalise " le placement, et suit l'évolution de I'enfant. À Marseille,
" Mne Decoppet qui avait la consulation de neuropsychiatrie infantile depuis sa
création sur la région, a pris en charge tous les placements plus ou moins spéciali-
161 25 ,. Lorsqu'elle quittera la consulation, elle prendra la direction du bureau des
placements à la caisse de prévoyance. À Lyon cependant, on préférera déléguer
directement à I'assistante de la famille le suivi des conseils donnés.
En 1947, à Paris-Sud-Est, sur les cent premiers jeunes reçus dans I'année, on
compte soixante-cinq conseils de placemens spécialisés. Tous ne sont pas suivis

22. Interview de Liliane knclos.


23. Docteur I€ Mod, " Les consultations de neuropsychiatrie infantile à la wcr ', 1959.
24.Iud.
25. Interview de lvladeleine Champel.
136 Aux origines de I'action sociale

dans la mesure où certains parents refusent Ia sêparation ou ne peuvent assumer


les frais à engager. Les problèmes rencontrés sont multiples : trente-quatre cæ de
,, uû cils d'idiotie ,,
" débilité légère ou moyenne ", fl€uf cas de " débilité profonde "
un cas " d'imbécillité profonde'. On retrouve ce type de nomenclature dans le rap-
port d'activité du centre d'orientation de Paris-Nord au même moment. Parallèle-
ment, les écoles n'hésitent pas à communiquer aux parents selon la même
nosologie, les résulas que leurs enfants ont obtenus atx tests pratiqués par les
conseillers d'orientation du service public à certaines éapes de la scolarité. Le quo-
tient intellectuel est à l'honneur... Après 1968, il sera, si ce n'est tout à fait contesté,
au moins considéré avec assez de prudence pour ne pæ être dhulgué coflrme une
étiquette définitive, spécialement aux enseignants. Par ailleurs, I'attention beau-
coup plus grande portée beaucoup plus tôt au développement des enfans, dimi-

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nuera considérablement ces cas extrêmes, de moins en moins adressés aux centres
d'orientation au demeurant. Pour trente enfants, un traitement médicamenteux est
prescrit, pour quatone une psychothérapie. Les troubles du langage ne sont rele-
vés que dans neuf cas.
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Que ce soit en orientation ou dans le cadre de la consultation de neuropsy-


chiatrie infantile, les aspects médicaux, au sens de la médecine organique, tiennent
une place importante dans le diagnostic et, pour les consulations, dans le traite-
ment.
Le docteur landry, entré en 1963 à la srucn, côtoie à la consulation médico
psycho-infantile de Clichy (région Ouest), Alice Doumic, psychothérapeute de jeu-
nes enfants, et Cyrille Koupernik à qui on fait appel, en particulier, pour des
troubles neurologiques. Il peut encore dire des années soixante : " Les familles se
préoccupaient beaucoup du pourquoi des difficultés rencontrées par leurs enfants,
et cherchaient beaucoup d'explications dans des troubles organiques du dévelop-
pement. , o Nous travaillions aussi, à l'époque, avec des neurologues, avec un ser-
vice d'électro-encéphalographie à I'hôpital Foch. Le bilan [...J éait plus médicalisé
et peut être vu à travers des fonctions plus organiques. Nous avions un appareil
pour mesurer les enfants, les peser, un dynamomètre, et même parfois un ergono-
mètre pour mesurer la tension musculaire et le rendement musculaire à l'effort. "
On était alors neuropsychiatre, ,, il n'y avait pæ, à l'époque, une qualification de
psychiatrie et une qualification de neurologie. C'est dans les années soixante-dix
que s'est développé le mouvement analytique, avec la reconnaissance (en juillet
1968) de la qualification psychiatrique 26,,
Par ailleurs, selon les centres, on évoluera plus ou moins vite du simple dia-
gnostic renvoyant à I'efiérieur pour un suivi, au traitement psychothérapique pra-
tqué par l'équipe du centre. Orthophonistes, psychothérapeutes, rééducatrices ou

26. Interview de M. Iandry


Des , ps))s , au seruice social 137

rééducateurs en psychomotricité ou psychopédagogiques, apparaîtront très vite


dans certains services, seulement à la fin des années cinquante pour d'autres (pre-
mière orthophoniste à Lyon en L957, par exemple). " Pour avoir des psychothéra-
peutes, ça a êtê long , dit Anne-Marie Avril. ,, On a donc commencé à envoyer des
enfants en psychothérapie à Françoise Dolto. On a beaucoup travaillé avec elle, Un
cas d'enfant autiste qu'elle a publié, "la Poupée Bleue", était un cas de chez rous,.

Comment vient-on consulter ?

À partir de ces témoignages, on peut se représenter le cheminement du jeune


venant consulter à cette époque, que ce soit au cenffe d'orientation, à la consulta-
tion de neuropsychiatrie infantile, ou à la consultation médicale.

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Adressé au centre d'orientation par I'assistante sociale qui l'accompagrre par-
fois, il est reçu avec ses parents pour un premier entretien ; puis il est soumis à une
,
" batterie de tests intellectuels
(écrits ou oraux) et manuels. Pour Paulette Charlin
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" les deux ne sont pas dissociés, le test manuel, c'est aussi un moyen de détecter
l'aptitr.rde intellectuelle ". Elle poursuit ainsi la description de la consuladon : " Il y
avait un laboratoire avec des tests cornrne le "tourneur 27" ; îu point de rue tech-
nique, on suivait ce qui se produisait, on éait comme tous les autres,.. L'enfant était
seul et la conseillère faisait son travail d'investigation, de conuct. , En fin de jour-
née, les parents et parfois l'assistante sociale revenaient... " Et à ce moment, il y
avait un entretien très approfondi où la conseillère expliquait ce qu'elle pensait, où
elle discutait avec les parents pour avoir leur opinion. Le troisième temps, le plus
important quand les parents éaient d'accord, c'êtaitla conversation tripartite : les
parents, I'enfant et la conseillère pour analyser la situation, proposer des solutions
et leur laisser le choix de leur décision 28, , Uû compte-rendu de consulation est
dans tous les cas envoyé à l'æsistante de la famille afin de I'informer et de lui per-
mettre ainsi de mieux conduire sa propre intervention.
Lorsqu'il s'agit d'une consultation de neuropsychiatrie infantile, l'assistante
sociale qui adresse l'enfant s'attache encore davantage à apporter assez d'éléments
sur I'histoire familiale pour bien préparer la première rencontre. . On avait donc tra-
vaillé sur l'établissement d'un dossier : d'une part, les antécédents médicaux, et
d'autre part, les antécédents familiaux, sociaux, scolaires 29.,. , L'enfant est d'abord
reçu par le psychologue, " On s'est spécialisé peu à peu pour effectuer des dia-
gnostics psychologiques de plus en plus pointus. Au début, on n'avait pas tellement
conscience que c'était autre chose que l'orientation par le but, les moyens (les tests

27. Test manuel visant à reoérer I'aotitude


' à coordonner et disocier les mouvements.
28. lnterview de Paulette Charlin.
29. Interview de Monique [e Caill.
138 Aux ortgines de I'action sociale

éaient un outil commun, encore que ce n'étaient pæ forcément les mêmes), et les
conclusions à apporter 30. ,
Ia consulation médicale complète le bilan effectué et permet au neuropsy-
chiatre, à partir de la synthèse de tous ces éléments, de donner traitement et
conseils aux parents (placement..., médicaments..., mais peu à peu surtout prises
en charge diversifiées rçondant aux troubles constatés). Le médecin s'appuie, ce
faisant, sur I'assistante spécialisée de la consulation et la psychologue qui pounont
accompagner la famille.
la sucr ha même jusqu'à ouvrir un peu plus tzrd(195) des éablissements spé-
cialisés pour répondre à des besoins non satisfais par ailleurs. À nrétigny
(Essonne), on reçoit des enfans dyslexiques et dysorthographiques. . Cela a êtê

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quelque chose d'avant-garde, parce que cela n'existait pas à l'époque. M'.Borel-
Maisonny était très spécialisée et anivait à faire récupérer les enfants quelquefois
en trois mois, six mois ou un an 31. , À Sermaise (Essonne), dans le cadre d'un rup
(lnstitut médico-pédagogique), " on avait monté des stages pour les jeunes, débiles
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légers, chez des patrons artisans boulangers ou jardiniers. On avait un contrat avec
l'Education nationale qui avait déuché un directeur pédagogique 32. ,
Pour I'orientation des jeunes, les conseillères se déplacent beaucoup dans les
centres sociaux, à la demande des assisanFs sociales. Il existe bien, si on fait le
point en 1950, des centres à Paris (2r les regions Ouest, Nord, Sud-Est et aux ser-
vices centraux), à Lyon, à Marseille, mais on veut assurer un service plus proche des
cheminots. Jeanine Tanguy, au Sud-Est, est " une semaine sur deux en province 33,.
De Lyon, elle rayonne " à Chalon-sur-Saône, Mâcon, Grenoble, Chambéry, Saint-
Etienne, Roanne, langeac, Saint-Germain-des-Fossés... ,. Pour toutes ce fut la
même démarche, parfois coûteuse en énergie. Envoyee en L954 pour un rempla-
cement aux Iaumes (en Côte-d'Or), Arlette Bécue constate: " Quand je suis anivée
tly avait une conseillère d'orientation professionnelle qui s'éait déplacée spéciale-
ment de Paris pendant presqu'un mois, je crois, Mll. Motin. Elle avaitfait tous les
examens d'orientation professionnelle parce que le mois de mars était l'époque de
les faire. Un de mes premiers travaux a été d'assurer le suivi de ces examens
d'orientation professionnelle en aidant les familles à constituer leurs dossiers, soit
de demande d'admission dans un centre d'apprentissage, soit de demande d'ap-
prentissage direct. J'avais trouvé ça extrêmement intéressant ce ravail avec les
familles qui avaient besoin d'être épaulées 34. "

30. Interview de Anne-Marie Avril.


31. Interview de Jeanne-Marie Girard.
32.Ibid.
33. Interview de Jeanine Tanguy.
34. Interview de Àrlette Becue.
Des . psys , au seruice social 139

Les consultations de neuropsychiatrie infantile (cxpl), souvent nées des centres


d'orientation, s'en séparent parfois en se développant, pour des raisons de locaux
ou d'organisation. Pour la région Ouest, en région parisienne, la clwt s'implante
dans les mêmes locaux que le centre social de Clichy-Levallois ;Jacqueline Cuisi
niez, future responsable du nrqs 35, est la première assistante de consultation, de
février 1948 àjuillet 1951. À Paris-Austerlitz, se crée une consultation, dont Made-
leine Morizet, assistante sociale, devient responsable en 1952. À Marseille, la cNpl
n'est créée qu'en 1958, appelée d'abord " centre d'hygiène et de consultation psy-
chologique ,. En liaison avec ce premier centre, et sous la responsabilité de
M[e Decoppet, se créeront assez vite les consulations d'Avignon, iftmes et Mont-
pellier, maintenant disparues.
Étroitement imbriqués à l'origine, centres d'orientrtion et cNPI (aujourd'hui

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cMpp, centres médico-psychopédagogiques) s'individualiseront peu à peu, dans le
souci de mieux définir leurs champs de compétence. Après cette étape éAblissant
clairement leurs spécificités, il leur parûtra opportun de s'associer à nouveau plus
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étroitement à parfir de leur fonds commun pour s'enrichir de leurs complémenAri-


tés. C'est ainsi qu'en 1973, seront insttués les cpn (Centres de psychologie familiale)
offrant au cheminot, dans un même lieu à chaque fois que cela est possible, les dif-
férentes réponses d'ordre psychopédagogique dont il a besoin pour ses enfants,

Insertion institutionnelle

Rattachées à un " centre ,, lieu d'une vie professionnelle assez intense pour
entraîner un risque de repli sur soi, ces équipes ont trouvé cependant une autre
richesse dans leur insertion institutionnelle dans les services sociaux et plus large-
ment dans I'entreprise.
les relations hiérarchiques n'ont pas toujours été faciles,., " la sNcF est tout de

même une structure particulièrement pyramidale, par rapport à d'autres entre-


prises.., On imagine mal à quel point le commandement pouvait parfois être de
style quasi militaire en 1945 36. , En particulier, la place initiale des consulatons
dans l'organigramme " en dépendance directe des assistantes sociales princi-
pales :z ,, n'était pas sans poser problème à certains moments, selon les personna-
lités en présence. " À Marseille, le centre a été sous la responsabilité d'une assistante
principale pendant longtemps, puis ensuite, sous I'autorité de I'ingénieur, chef de
zone. C'êtzi: déjà un début de prise d'autonomie par rapport aux services
sociaux 38.
"