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Petites leçons d’animalité

C es dernières années,
un mouvement encore
minoritaire d’éthologues,
de naturalistes, de biologistes
et de réalisateurs de films
animaliers s’est développé
en marge de la vision
« mécaniste » de la nature
et du monde animal.
À force de patience et
d’ingéniosité, ces scientifiques
et documentaristes ont
observé et filmé les animaux
dans leur élément, jungle,
savane, forêt ou océan.
C’est alors que se sont mis
à vivre devant nous des
êtres sensibles, ingénieux,
communicants, solidaires,
savants…
© Fouquet/Arioko.com

SOLIDARITÉ
À l’occasion de la réalisation d’un documentaire sur fosse de boue, s’est s’agenouillée et a tenté de soulever
la vie d’une troupe d’éléphants en Afrique, Beverly l’éléphanteau et de le sortir délicatement à l’aide de sa
et Dereck Joubert, un couple de photographes et trombe et de ses défenses. La matriarche en second s’est
cinéastes animaliers du National Geographic, spécialisés jetée également dans le trou et a assisté la matriarche
dans l’observation des éléphants, des grands fauves en chef tout en essayant de rassurer l’éléphanteau.
et des hyènes, ont assisté à une extraordinaire Rameuté par l’agitation, le reste de la troupe a fait
scène de solidarité animale. C’était la pleine saison corps et, après une sorte conciliabule, s’est partagé
sèche, particulièrement cruelle cette année-là et les les tâches : certains adultes se sont mis à creuser
éléphants, assoiffés, s’étaient amassés autour d’un rapidement une sorte de rampe entre le sol stable plus
ancien étang devenu un pitoyable bourbier dans haut et le fond de la fosse, tandis que d’autres faisaient
lequel les pachydermes s’enfonçaient. Ils parvenaient le guet et éloignaient les buffles attirés par le bruit.
à pomper l’eau à l’aide de leur long appendice nasal, Ensemble, ils sont parvenus à sortir l’éléphanteau de
mais un éléphanteau, tremblant, épuisé et totalement ce piège et se sont ensuite regroupés autour de lui pour
assoiffé n’avait pas réussi à se désaltérer en raison de le toucher de leur trompe, comme pour se renseigner
sa trop petite trompe. Bousculé par les plus grands, sur son état et le calmer. Pour le miraculé, il ne restait
il était tombé dans le bourbier qui l’engloutissait. La plus qu’à se rouler par terre pour se débarrasser des
matriarche est venue à son secours, est entrée dans la lourdes plaques de boues enveloppant son corps.

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DOSSIER

lié à la reproduction, au besoin de transmettre ses


ALTRUISME gènes ou encore à se nourrir et se protéger. Jusqu’il
Le primatologue Roger Fouts raconte dans son livre L’École y a peu, les grands singes tenaient le haut du pavé
des chimpanzés avoir été marqué à vie par un épisode de en la matière. Dans les tribus de singes, l’épouillage
son enfance au cours duquel sa chienne Brownie sacrifia collectif apaise les tensions et permet à certains
sa vie, selon le chercheur, en toute conscience, pour individus considérés comme de bons « épouilleurs »
sauver celle de son petit frère. Cette chienne « affectueuse de monter dans la hiérarchie.
et d’une loyauté absolue assumait la double responsabilité de
garder la maison et de surveiller les enfants ». Elle avait donc Sexe contre nourriture
toujours montré un comportement maternel très marqué Chez les chimpanzés, le sexe est une monnaie
à l’égard de Roger et de ses trois frères. La triste anecdote d’échange très prisée. Il a fallu un certain temps
s’était déroulée alors que Roger Foust avait quatre ans au pour que ce phénomène soit médiatisé. Des esprits
cours d’un de ces étés particulièrement secs, venteux et chagrins et puritains – les néo-conservateurs
poussiéreux. Roger et son grand frère revenaient vers la américains – déjà réticents à l’idée que l’homme
ferme en camionnette à toute allure en empruntant un et le singe aient un ancêtre commun et partagent
chemin de terre. « Il n’avait pas plu depuis au moins six mois près de 99,4 % de leurs gènes, ont énergiquement
et la route était couverte de poussière, raconte-t-il. En passant rejeté l’idée que des chimpanzés, en particulier les
dans une ornière, nous soulevâmes bonobos, puissent pratiquer
un nuage opaque qui nous Les « clients » des poissons labres une sexualité joyeuse, délurée,
dissimula presque entièrement font plus souvent appel aux indi- non discriminante et pacifiante
la route. À quelques mètres de là,
nous entendîmes Brownie aboyer
vidus qu’ils ont vu coopérer qu’à pour l’ensemble du groupe.
Ils se sont offusqués que des
furieusement. En nous penchant, ceux sur lesquels ils n’ont aucune singes puissent faire commerce
nous vîmes qu’elle faisait mine information, et évitent ceux qu’ils de sexe contre de la nourriture
de mordre les roues avant de la comme le font certaines tribus
camionnette. C’était étrange de sa
ont vu tricher. de chimpanzés non dominants,
part. Elle nous avait accompagnés aux champs des centaines de d’ordinaire végétariens qui
fois sans jamais faire ce genre de choses. Mais là, elle attaquait passent au régime « viande » pour courtiser des
carrément la camionnette. Surpris, mon frère n’en continua femelles et obtenir des moments de plaisir.
pas moins d’avancer au milieu de la poussière. Les aboiements
devinrent frénétiques puis se turent brusquement. Brownie avait Le poisson labre soigne sa réputation
plongé sous les roues du camion. Un jappement bref, un cahot un Il existe dans le monde marin des espèces également
peu plus violent que les autres et nous nous arrêtâmes. Brownie portées sur le mutualisme. Voici le poisson labre
était morte. Et trois mètres plus loin, mon frère Ed était coincé ou labre nettoyeur, connu dans les récifs coralliens
sous son vélo dans une ornière profonde, incapable de bouger. pour débarrasser les poissons de plus grandes tailles
Une seconde de plus et nous l’aurions écrasé ». de leurs parasites. Ce tout petit poisson se jette
littéralement dans « gueule du loup » en toilettant
quotidiennement des prédateurs comme des requins,
des mérous ou des barracudas, (mais aussi des poissons
MUTUALISME inoffensifs pour lui). Lors de ces séances de nettoyage,
L’un des échanges sociaux les plus compréhensibles les hostilités sont suspendues, le requin fait du sur
pour notre sensibilité et notre logique humaine est la place au-dessus du récif, continuant de respirer grâce
stratégie du « donnant- donnant », principe de base aux courants incessants, ce qui explique pourquoi les
du commerce. On s’attend à ce que l’animal « manifeste labres choisissent les zones du récif les plus exposées
essentiellement des comportements égoïstes organisés à aux courant. Labres, prédateurs et poissons de toutes
assurer sa propre reproduction » (Science et avenir Hors espèces ont mutuellement besoin les uns des autres
Série : « L’énigme de l’altruisme », octobre-novembre puisque le premier se nourrit des parasites des autres.
2007). Il arrive aussi que les animaux collaborent Mais aux parasites de ses clients, le labre préfère
ensemble : « La coopération est définie comme toute encore le mucus. Une équipe d’éthologues – Redouan
interaction entre deux ou plusieurs individus dont les Bshary et Alexandra Grutter – ont publié dans la
conséquences se traduisent par un bénéfice sur le succès revue Nature une étude sur le labre au titre évocateur :
reproductif de chacun ». En d’autres termes, les animaux « Image sociale et coopération dans le mutualisme du labre
pratiquent le « mutualisme », effectuent des échanges nettoyeur ». Ils ont pu constater aussi bien en milieu
de bons procédés sur le mode du donnant-donnant naturel qu’en aquarium que le labre avait le choix
avec à la clé des bénéfices immédiats pour les deux entre deux attitudes : coopérer et débarrasser le client
parties. Le bénéfice recherché est presque toujours de ses parasites ou tricher et se nourrir du mucus

NE XUS n°56
16 mai-juin 20 08
© Labat/Arioko.com
nécessaire au poisson pour
se protéger des agressions
Les chimpanzés consomment, compétence qu’elle ne s’explique
pas : « Pour l’instant, nous ne
de son environnement. Le et donc connaissent plus de savons pas si ce savoir est inné ou
plus étonnant, c’est que la cent cinquante plantes qu’ils acquis par un apprentissage ». On
clientèle discerne assez bien
les tricheurs et les coopérants.
prélèvent, dosent et mélangent se rend compte simplement que
les mères des petits guident et
Les poissons clients « inviteront minutieusement pour se soigner ! encouragent leur progéniture
souvent les individus qu’ils ont vu à choisir certains aliments
coopérer, moins souvent ceux sur qui ils ne disposent pas plutôt que d’autres, ce qui laisse penser qu’il y a
d’informations et presque jamais ceux qu’ils ont vu tricher. une grande part d’apprentissage dans ce type de
Ce comportement est très utile aux clients qui évitent comportement. On a observé le même phénomène
d’entrer en relation avec les tricheurs » (« La réputation chez les éléphants qui savent se procurer des plantes
du poisson labre », Sciences et avenir, Hors Série, n° 152, aux vertus thérapeutiques, mais aussi euphorisantes,
octobre/novembre 2007). ce qui laisse penser qu’ils apprécient une certaine
forme d’ivresse puisque ces plantes ont des
vertus psychotropes, et non curatives.
Quant au Dr Cyndi Engel, elle a longuement travaillé
AUTOMÉDICATION sur l’automédication chez les oiseaux car elle s’est
Nombre de mammifères terrestres recourent à rendue compte que les perroquets ou certaines
l’automédication, mais ce type de comportement a été espèces de passereaux granivores employaient des
le plus observé et étudié chez les grands singes comme graines ou des insectes pour fabriquer des solutions
les chimpanzés, les gorilles ou les orangs-outans. antibactériennes (source : http://bestofpiafs.free.
Quand ils sont malades, les chimpanzés sauvages fr/bestof/A8a.php.) Les éléphants ou les gorilles du
savent dénicher dans la forêt tropicale les plantes Congo se rendent dans certaines clairières en pleine
dont ils ont besoin pour soulager leurs maux. Selon jungle (les salines) où l’on trouve des mares d’eaux
des estimations courantes, ils consomment, et donc à forte teneur en glaire contenant des sels minéraux
connaissent plus de cent cinquante plantes pour se dont ces animaux sont très friands et qu’ils emploient
soigner ! Ils sont capables de les doser minutieusement comme des « alicaments » (mélange d’aliments et
et de faire des mélanges adéquats comme la prise de de médicaments) : cette boue agit pour tapisser
feuilles de « trichilia » aux propriétés antipaludéennes l’estomac et le désintoxiquer. De plus, elle est riche
qu’ils mélangent avec de la terre et des sels minéraux en sels minéraux dont les singes et les éléphants font
pour les rendre plus assimilables. Sabrina Krief, qui un grand usage. Un nombre croissant d’éthologues
fait partie d’une équipe rattachée au parc naturel de s’accordent pour affirmer que l’automédication
Kibale en Ouganda, a soigneusement observé cette animale est une pratique courante.

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DOSSIER

Fous rires chez les rats


EXPRESSION DES ÉMOTIONS On savait déjà que les grands singes,
Le primatologue Roger Fouts a cohabité pendant particulièrement les chimpanzés, les orangs-
toute son existence avec Washoe, une guenon née outans et les bonobos savent rire, mais le docteur
en Afrique, mais capturée dès le plus jeune âge en neurosciences Jaak Panksepp ainsi Jeffrey
et à qui il a appris l’Ameslan, la langue des signes Burgdorf de Bowling Green State University en
pour les sourds muets aux États-Unis. Washoe a Ohio, ont constaté la même aptitude chez le rat.
ainsi pu apprendre plus de trois cents mots avec Les chercheurs se sont aperçus que lorsque l’on
des inflexions lui permettant de communiquer chatouillait des rats, ceux-ci émettaient des sons
des tonalités émotionnelles. Elle s’est ainsi petit à très proches du rire (http://news.bbc.co.uk/1/hi/
petit exprimée à l’aide de cette langue signée, se sci/tech/85711.stm). Ils ont enregistré les petits
l’appropriant, la réinventant même, faisant des couinements avec un transducteur généralement
combinaisons et introduisant des nuances dans employé pour enregistrer les chauves-souris qui
ses propos. À l’instar de certains dauphins, avec communiquent sur des fréquences inaudibles
lesquels on a pu également communiquer par signes, pour nous. Et pour le Dr Panksepp, interviewé par
elle a parfaitement intégré l’importance de l’ordre le National Geographic, la conclusion de l’expérience
des mots : « Washoe caresse Roger » ne veut pas dire la est claire : « Il y avait de grandes activités vocales qui
même chose que « Roger caresse Washoe ». La syntaxe, se réfèrent au rire. Les rats s’amusaient, couraient et
chose abstraite entre toutes, a donc été parfaitement cherchaient volontairement le contact avec nos mains.
assimilée par Washoe et ses congénères. Le plus Le jeu et les contacts favorisent les connexions
étonnant est que Washoe a enseigné spontanément neuronales, ce qui renforce bien entendu l’intelligence
cette langue à Loulis, son fils adoptif et à d’autres de l’animal. Le toucher et le rire sont primordiaux
jeunes avec lesquels elle a cohabité, alors que les pour les rats ».
expérimentateurs avaient pris bien soin de ne
jamais « signer » devant les petits de façon à ne La pieuvre pique un fard
pas les influencer. « Ils sont capables de dire ce qu’ils Le plongeur et documentariste Mike deGruy affirme
ressentent tout comme moi, je peux dire si je suis heureux avoir ressenti ses émotions les plus fortes au contact
ou ce qui me chagrine, ils feront de même avec des signes d’invertébrés comme la pieuvre ou le calamar :
qui soulignent certaines mimiques corporelles. Washoe et « C’est très émouvant d’être dans l’eau avec une pieuvre et
sa famille sont les premiers non humains à parler à des je sais avec certitude qu’elle me renvoie des émotions. Elle
humains pour communiquer leurs émotions… L’idée que change de couleur et s’approche, cherchant le contact et la
les autres mammifères n’aient pas d’émotions est très caresse ». Les céphalopodes se servent justement de
improbable », affirme Fouts dans une interview au la couleur pour communiquer des émotions mais
National Geographic (« Des larmes de crocodile ») . aussi comme arme pour intimider un adversaire
Paraphrasons ici un primatologue choqué par la ou encore comme moyen de dissimulation. Une
manière dont nous traitons les grands singes : pieuvre peut changer de couleur au point de se
« Le jour où nous comprendrons que ces animaux ont fondre complètement avec son environnement, les
pu développer une pensée sans langage, nous mourrons rochers, le sable ou les coraux.
tous de honte de les avoir enfermés dans des cages ».

SOLIDARITÉ INTER-ESPÈCE
En matière de solidarité inter-espèce, l’instinct
maternel réserve de belles suprises. Ainsi une
lionne du Kenya nommée Kamuniak s’est-elle
rendue célèbre il y a quelques années en adoptant
à plusieurs reprise des bébés antilopes. Personne
n’est parvenu à la dissuader d’effectuer ses
kidnappings, même pas les autres lions cherchant
à dévorer ses protégés, et qu’elle évitait comme la
peste. De telles histoires pourraient remplir un
livre. On a vu des bébés tigres en captivité adoptés
par des mères teckels ou labradors, une panthère
adopter spontanément le bébé d’un babouin
qu’elle venait de tuer, une chienne allaiter un
écureuil…

NE XUS n°56
18 mai-juin 20 08

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