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la crise monétaire

Par Philippe Derudder © 2008

maison dont le produit de la vente est


loin de couvrir ce qu’il a prêté ! Une
défaillance de cet ordre est supportable
à petite échelle et même intégrée dans
le risque mais là, on parle de plusieurs
millions de foyers. Et voici des banques
dans le monde entier, « riches » de ti-
tres qui ne valent plus rien. Les pertes
sont énormes et les faillites menacent.
Merrill Lynch, Bear Sterns aux USA, la
banque anglaise Northern Rock, la We-
serbank en Allemagne et le fonds Car-
lyle Capital Corporation, puis la banque
suisse UBS, BNP Paribas, Société Géné-
rale, et tout récemment le Crédit Agri-
cole... Est-ce la fin ? Sans doute pas. Il
n’est pas une semaine sans qu’une ban-
que révèle des pertes... On reste
encore dans le flou. Car il faut
comprendre que les banques
ont le pouvoir de « monétiser
des dettes ». Elles vous prê-
tent de l’argent contre une
promesse de remboursement
concrétisée par un contrat assorti de
garanties. Ces promesses constituent
une grosse part de l’actif des banques.
Mais que vaut une banque qui a inscrit
à son actif 100, montant de la promesse,
quand l’emprunteur est défaillant et
que la valeur de la garantie s’effon-
dre ? Ce n’est que sous la pression des
évènements, quand les choses ne peu-
vent plus être cachées que les banques
lèvent le voile, morceau par morceau.
Pour le moment les États et les banques
centrales
semblent
décidés à
sauver le
système ban-
caire. L’Angle-
Ce n’est que sous la pression des évè- terre nationa-
nements, quand les choses ne peuvent lise Northern
Rock tandis que les Banques centra-
plus être cachées que les banques lèvent les injectent des dizaines, voire des centaines de
le voile, morceau par morceau. milliards pour donner aux banques les liquidités qui

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leur manquent. Mais ne nous y Selon George Soros, spé- réajustés dans les prochains mois.
trompons pas, il ne s’agit que d’un Cela va pousser à la rue une nou-
prêt qui pèse sur le système et tout culateur bien connu, on velle charrette d’emprunteurs dé-
est suspendu à un fil qui risque fort est face à « la crise la plus faillants et laisser les banques avec
de casser sous le poids grandissant de nouveaux impayés. L’engrena-
du problème
grave depuis la Seconde ge est implacable : les banques se
guerre mondiale »... Car retrouvent avec des milliards de
Et maintenant ? les effets secondaires de ce dollars de prêts non remboursés...,
George Soros, spéculateur bien le marché est inondé de maisons
connu, ne mâche pas ses mots. qui se produit depuis l’été saisies, impossibles à vendre..., les
Selon lui, on est face à « la crise la 2007 n’ont encore été que consommateurs, pris à la gorge,
plus grave depuis la Seconde guerre incapables de rembourser leurs
mondiale »... Car les effets secondai-
faiblement ressentis. dettes, doivent réduire leurs dé-
res de ce qui se produit depuis l’été penses... alors même que le revenu
2007 n’ont encore été que faiblement ressentis. additionnel provenant de la hausse des prix de l’im-
Après explosion, le marché immobilier américain est mobilier disparaît en fumée ! Baisse de la consomma-
maintenant en pleine implosion. Les ventes de loge- tion, baisse de l’emploi, baisse des revenus, défaillan-
ments ont enregistré une baisse de 23,4 % en 2007 ; ces, faillites... Le rêve américain en prend un coup.
du jamais vu depuis 1991 ! Dans le même temps,
les stocks de logements invendus ont augmenté de Quand les États-Unis toussent,
18,4 %. De plus il est un indicateur qui ne trompe tout le monde s’enrhume
pas. Les demandes de permis de construire chutent à Heureusement, nous ne sommes pas en Amérique,
pic depuis un an. Qu’est-ce que cela signifie ? Que les pensez-vous peut-être ? N’oubliez pas que nous
constructeurs n’ont aucune confiance dans l’avenir sommes dans une économie mondialisée, et que
et quand on sait que 43,15 % de tous les emplois créés lorsqu’une nation aussi puissante que les États-unis
aux États-Unis depuis 2001 proviennent de l’immobi- tousse, tout le monde s’enrhume. Sans doute souf-
lier... il y a du souci à se faire. Parce que voyez-vous, frirons-nous moins que certains pays plus étroite-
lorsque la moitié ou presque des nouveaux emplois ment liés à l’Amérique comme le Canada, l’Angle-
américains sont en danger..., lorsque des grandes terre et la Chine, mais le choc risque d’être rude.
sociétés de construction, les banques qui les sou- N’oubliez pas que la finance est entièrement libérée
tiennent et les autres entreprises dépendant d’un et que votre banque peut être emportée soit par ses
boom de l’immobilier voient leurs revenus partir en prises de positions trop risquées, soit par effet de
fumée... cela n’annonce rien de bon pour l’économie dominos. N’oubliez pas qu’une récession aux États-
dans son ensemble. On estime à plus de 1 000 mil- Unis ne peut qu’en entraîner une chez nous. Il n’est
liards de dollars les « prêts exotiques » qui seront pas question de sombrer dans un « catastrophisme

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primaire », mais de voir avec lucidité qu’une dyna- biens et services à échanger. La vraie richesse réside
mique est enclenchée et qu’un beau raz-de-marée dans l’activité humaine qui valorise le « patrimoine
est prévisible. Terre ». Puisque la collectivité crée la vraie richesse,
la gouvernance de la richesse symbolique, l’argent,
Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? revient de droit à la collectivité. Si le pouvoir de
Parce que l’argent a été privatisé ou, pour être plus création monétaire était aux mains d’un organisme
exact, parce que le pouvoir de création monétaire a public sous contrôle démocratique de la Nation, il
été abandonné au système bancaire privé. Qu’est-ce pourrait créer l’argent pour servir l’intérêt commun.
que cela veut dire ? Dès lors que ce pouvoir est privatisé, les banques
La plupart d’entre nous considèrent encore l’argent ne peuvent faire autrement que servir les intérêts
comme un gâteau à taille fixe dont il s’agit simple- prioritaires de leurs actionnaires. Cela conduit à
ment de savoir comment le partager. Cela s’ancre principalement à assortir la création monétaire à
dans le passé où l’argent était matériel ou garanti un intérêt. Or vous le savez, quand vous empruntez,
par des réserves d’or. Sans entrer dans les détails, ce la banque vous crédite le capital, mais pas l’intérêt
qui serait trop long ici, sachez qu’après la Seconde qu’elle vous demande de rembourser en plus. Autre-
Guerre mondiale, seul le dollar américain était en- ment dit, si nous globalisons les choses, il y a dans le
core convertible en monde moins d’argent
or, ce qui le consacra Il faut libérer notre structure mentale émis que d’argent dû.
monnaie de réserve
et monnaie d’échan-
prisonnière du système suicidaire et illégitime Nous sommes là face
à un casse-tête arith-
ges internationaux. actuel et nous ouvrir à ce que j’appelle la métique. Car à moins
En 1971, Nixon dé- conscience d’Abondance, qui est un état de créer toujours plus
crète l’abandon de la d’argent pour être ca-
convertibilité du dol- d’être indépendant de ce que l’on a, fondé pables de rembourser
lar. Depuis lors et, sur sur la coopération au lieu de la compétition, intérêt et principal,
le plan international, nous serions tous obli-
depuis 1976, l’argent
et du partage au lieu de l’accumulation. gés de payer l’intérêt
est totalement dématérialisé. Il n’existe donc plus. sur nos économies ou de réduire nos dépenses. Cela
Pour qu’il y en ait, il faut le « créer ». C’est la deman- se traduirait par un appauvrissement général qui en-
de d’argent des particuliers, entreprises, collectivités traînerait une baisse de la consommation et, rapide-
locales qui déclenche le mécanisme de création mo- ment, à une crise économique et sociale grave. La clé
nétaire. Comment ? Par le crédit tout simplement. De réside donc dans la croissance : inciter les gens à s’en-
l’argent est créé chaque fois qu’un crédit est accordé detter toujours plus. Mais tout élastique a sa limite.
par une banque, détruit, chaque fois que l’emprunt On le sait, l’Amérique est le pays qui recourt le plus au
est remboursé. Créé ? N’est-ce pas l’épargne des uns crédit. Mais quand la part de la population solvable
qui est prêté aux autres ? Eh non ! Cela, c’est ce qui parvient à saturation, il n’y a pas d’autre moyen que
semble. Même des banquiers le croient, mais il suffit d’ouvrir le marché du crédit à une population plus
de comprendre que l’argent ne peut « pré-exister » fragile. Ainsi la privatisation de l’argent emprison-
dès lors qu’il est complètement dématérialisé. Il faut ne-t-elle nos sociétés dans une dynamique suicidaire
donc en premier lieu le créer, puis, une fois dans la qui éclate au grand jour maintenant, sans pourtant
société, il circule de compte en compte, et une partie que soient tirées les leçons, car vous observerez que
se retrouve sous forme d’épargne qui, à son tour, est l’on parle de tout dans les « analyses », sauf de la
prêtée et investie. La Banque de France elle-même, question de la gouvernance de la création monétaire.
dans un document intitulé La Monnaie et la Politique Et pour cause...
monétaire, expliquait en 1971 : « Les particuliers — mê-
me paraît-il certains banquiers — ont du mal à comprendre Comment peut-on agir ?
que les banques aient le pouvoir de créer de la monnaie ! Tous les maux dont souffrent la planète et l’huma-
Pour eux, une banque est un endroit où ils déposent de nité viennent de ce que l’argent, privatisé, sert les
l’argent en compte et c’est ce dépôt qui permettrait à la intérêts de quelques nantis au lieu de servir l’intérêt
banque de consentir un crédit à un autre client. Les dépôts collectif.
permettraient les crédits. Or, cette vue n’est pas conforme à Ainsi, comme Maurice Allais en France (prix Nobel
la réalité, car ce sont les crédits qui font les dépôts. » d’économie), comme Robertson en Angleterre, com-
Les banques disposent donc d’un privilège exorbi- me Kennedy en Allemagne, et comme bien d’autres
tant. Mais il faut comprendre que si elles l’ont léga- économistes hélas peu écoutés, nous nous fondons
lement, il reste toutefois illégitime. Car l’argent n’est sur un principe de base : c’est la collectivité qui, par
rien s’il n’y a rien à acheter. Il ne vaut que s’il y a des son travail et sa production, donne la « valeur » à la

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L’Âge d’or, 1530, Lucas Cranach l’ancien, Oslo Nationalgalerie.

monnaie, et non pas quelque décision venant du ciel ou du nucléaire. Elle n’est pas sur la place publique et les
de Francfort. Par conséquent, la monnaie est un bien autorités politico-économiques, avec la bienveillante
COLLECTIF et non privé, celui des Français ou des ci- complicité des médias, veillent à ce qu’elle n’y soit pas.
toyens de la zone euro. Nous suggérons donc que toute Il n’y a rien à attendre de ceux dont les pouvoirs et les
la monnaie, sous quelque forme que ce soit, soit émise avantages découlent de la privatisation de l’argent.
par une Banque centrale politiquement indépendante, Nous, citoyens, ne pouvons compter que sur nous-mê-
dont le mandat soit non seulement de limiter l’infla- me et réaliser que c’est sous la pression populaire que
tion, mais aussi celui de soutenir le financement : ce pouvoir de création monétaire pourra être rendu au
- des entreprises et des ménages avec des taux d’inté- collectif. Pour cela nous devons :
rêts nominaux limités à l’inflation (taux d’intérêt nul) ; • Nous documenter sur cette question pour que le sujet
- de l’équipement des collectivités publiques, sans habite notre conscience.
intérêt, ce qui signifie que le fonctionnement et les • Débattre du sujet entre nous, car il est si absent de
amortissements (usures des biens), continueraient à nos réflexions habituelles que nous avons le réflexe de
être supportés par la solidarité nationale, donc par les l’éviter, préférant parler des symptômes plutôt que des
recettes fiscales. causes profondes que nous concevons mal.
Les ménages y gagneraient, les entreprises, l’État et le • Interpeller la classe politique sur le sujet sans relâche
pays y gagneraient. Seules y perdraient les banques en veillant à ne pas se laisser entraîner dans les consi-
commerciales, qui seraient rémunérées à titre d’inter- dérations techniques, mais en plaçant la question sur
médiaires par de simples honoraires, et non plus en le plan de la légitimité.
intérêts. • Participer autant que faire se peut à des expériences
Par ce moyen, les dividendes seraient versés aux États, de monnaie complémentaires comme les Sels ou le
de sorte que mêmes s’ils ont accepté d’abandonner tout système SOL, l’un et l’autre bien vivants en France. Ces
pouvoir régalien sur l’émission monétaire, c’est la col- systèmes ne sont pas des fins, mais des moyens très
lectivité qui recevrait tous les intérêts « de base ». Pour adaptés pour nous aider à modifier notre structure
situer les choses, à un taux de 5 % par exemple, c’est mentale prisonnière du système suicidaire et illégitime
près de 400 milliards d’euros d’intérêts qui seraient re- actuel et nous ouvrir à ce que j’appelle la conscience
venus aux populations de la zone euro en 2007. Quant d’Abondance, qui est un état d’être indépendant de
aux États, ils auraient la possibilité de financer leurs ce que l’on a, fondé sur la coopération au lieu de la
équipements auprès de la BCE à taux zéro. compétition, et du partage au lieu de l’accumulation.
Mais cette question, vous vous en doutez, est encore Saurons-nous nous libérer de notre prison mentale ?
plus sensible et taboue que la question des OGM ou La réponse est en chacun de nous. ■

À propos de l’auteur
Son expérience de chef d’entreprise a conduit Philippe Derudder à s’interroger Rendre la création monétaire à la société civile, également paru chez Yves
sur les contradictions du système. Il a démissionné et partage depuis le fruit Michel et, co-écrit avec André-Jacques Holbecq : Les 10 plus gros mensonges
de ses recherches et expériences dans ses livres, conférences et ateliers. Il est sur l’économie, pour les éditions Dangles en 2007 ; La Dette publique, une
l’auteur de La Renaissance du plein emploi ou la forêt derrière l’arbre, paru affaire rentable, qui vient de paraître aux éditions Yves Michel (voir Nouveautés
chez Trédaniel en 1997 ; Les Aventuriers de l’abondance prix spécial 2000 boutique p. 89). Il anime aussi l’ association AISES – Association Internationale
Christian Vidal pour une alternative de vie, sorti chez Yves Michel ; pour le Soutien aux Économies Sociétales. www.aises-fr.org.

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