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loyalistes, se disent britanniques, regardent vers


Londres, soutiennent la monarchie et défendent la livre
Pour les unionistes d’Irlande du Nord, le
sterling.
Brexit ne passe pas
PAR JULIETTE DÉMAS Le Brexit les a pris au dépourvu: personne ne
ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 24 MARS 2021
s’attendait à ce qu’il les éloigne de la Grande-
Bretagne. C’est pourtant ce que prévoit le Protocole
sur l’Irlande et l’Irlande du Nord, qui maintient la
province dans le marché commun européen et dans
l’espace douanier britannique. Les produits risquant
d’entrer en Europe doivent désormais être vérifiés
dans les ports nord-irlandais. Les contrôles ont beau
être minimes, ils n’en sont pas moins inacceptables
À Markethill, le refus de la frontière dans la mer d’irlande. © Juliette Démas pour ceux qui voient le Royaume-Uni comme une
Protestants, unionistes et loyalistes représentent la seule et même nation. Les accrochages des premières
moitié de la population nord-irlandaise. La nouvelle semaines n’ont pas adouci les rancœurs: étals de
frontière dans la mer d’Irlande qui menace leur identité magasins vides, impossibilité de faire venir certains
britannique les inquiète, et la colère monte. produits d’Angleterre, queues à la frontière…
Markethill, Belfast (Irlande du Nord).– Markethill, La moins pire des options
comme toute l’Irlande du Nord, est un drôle de «Au mieux, les médias et les politiques nous ignorent.
mélange: les boîtes aux lettres y sont du même Au pire, ils ne voient pas ce qui bout sous la surface.
rouge qu’en Grande-Bretagne et d’innombrables Il y a beaucoup de colère, une colère extrême…,
Union Jacks flottent sur les lampadaires de la rue assure un activiste loyaliste de Markethill qui refuse
principale. Mais les pubs arborent aussi le logo de la de donner son nom. On nous a dit que nos posters
Guinness irlandaise et la ville est entourée de champs étaient “sinistres”, mais vous savez ce qui est vraiment
de moutons qui font honneur au surnom de l’île sinistre? De voir des fresques à la gloire de l’IRA
d’Émeraude. à quelques kilomètres d’ici, quand ils ont exécuté
C’est dans ce bastion unioniste de 1600 âmes que une dizaine de locaux.» Pour lui, ces panneaux
sont apparus les premiers posters, au lendemain du apparus «spontanément» sont une façon civique de
Brexit, des affiches «Ulster 2021? C’est l’heure de protester contre la situation. «L’unionisme a une
décider» ou «Non à la frontière dans la mer d’Irlande» éthique patriotique, nous préférons suivre les lois que
marquant l’indignation d’une communauté qui se sent de nous rebeller.» Mais l’issue du Brexit a été l’attaque
laissée pour compte. de trop.
«Notre identité est constamment grignotée», regrette-
t-il, en écho au sentiment que partagent de nombreux
unionistes. Depuis les accords de paix de 1998, ceux-
ci ont l’impression d’avoir fait trop de concessions à
leurs ennemis républicains au nom de la paix. Dernier
sursaut en date, les émeutes de 2012, quand l’Union
Jack est retiré de la mairie de Belfast, générant une
À Markethill, le refus de la frontière dans la mer d’irlande. © Juliette Démas
année complète de manifestations.
Car si la lutte républicaine de l’IRA a eu un
Pour ce quadragénaire, l’inaction des politiques
écho international, le reste des Nord-Irlandais est
est «presque une invitation à riposter». «Ils sous-
rarement représenté. Ces unionistes, protestants et
estiment l’énorme vague d’indignation ici. Je ne me

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souviens pas d’un seul sujet qui nous ait tous autant qui ont majoritairement voté pour « sortir de l’UE
rassemblés!» Il enrage que Jonathan Powell, ancien comme une seule nation » se sentent trahis par la
conseiller de Tony Blair, ait qualifié la frontière dans tournure qu’ont prise les événements.
la mer d’Irlande de «moins pire des options». «Si être
la moins pire des options veut dire que nous devons
nous taire et encaisser, peut-être qu’il faudrait qu’on
devienne la pire des options…» Il n’exclut pas que
le port de Larne, où doivent se dérouler les contrôles
sanitaires, soit fermé un beau matin par une action
citoyenne.
À Rathcoole, en banlieue de Belfast, une fresque évoque les principes du loyalisme :
Agir démocratiquement préserver la communauté et garder son identité britannique. © Juliette Démas
D’autres posters sont apparus un peu partout dans Pour l’instant, seul le Loyalist Communities Council
la province, comme à Rathcoole, en banlieue de (LCC) qui représente les groupes armés UVF, UDA et
Belfast. Une campagne revendiquée par le groupe Red Hand Commando relaie leur message. En retirant
United Unionists of Ulster, formé il y a 18 mois et son soutien aux accords de paix et donc à l’exécutif
qui rassemble près de 2000 membres. «Dès qu’il a en place, son chef David Campbell a mis un coup de
été question de contrôles dans les ports, les tensions projecteur sur la gravité de la situation. « Nous voyons
se sont accrues. Il y a de l’électricité dans l’air et tout cela se terminer par la dissolution de l’exécutif
des conversations effrayantes se tiennent», admet son nord-irlandais », a-t-il affirmé dans un journal local.
porte-parole.
Inquiétudes partagées
«Personne ne parle sérieusement d’un retour à la
Depuis peu, les protestations ont pris une tournure
violence, mais il faut annuler le Protocole.» Pour
plus sombre. Les posters colorés de Markethill ont été
se faire entendre, le groupe réfléchit à différentes
remplacés par d’autres avec une imagerie guerrière.
stratégies – «toutes pacifiques et démocratiques!» –,
Les adresses de l’ancien premier ministre irlandais Leo
avec en ligne de mire les élections de 2022, sur
Varadkar et du politicien anglais Michael Gove ont été
lesquelles il compte bien faire pression. Le but : que
taguées sur les murs de Belfast. « On ne pardonne pas,
la frontière soit « remise à sa place », soit entre la
on n’oublie pas », ont ajouté les graffeurs.
République d’Irlande et l’Irlande du Nord. «C’est bien
pour ça qu’il y a la police, l’armée et les douanes, L’un de ces messages est apparu en face du bureau de
non?» l’association Reach Project, sur Newtownards Road,
un quartier loyaliste de la capitale nord-irlandaise.
Cette frontière terrestre, l’UE, Dublin, le Royaume-
Robert, travailleur communautaire, relativise. « Les
Uni et même le président américain Joe Biden ont tenté
jeunes gens écrivent sur les murs ce que la
à tout prix de l’éviter. Quitte à exagérer la menace
communauté pense tout bas. C’est une manière de
dissidente républicaine, estiment les unionistes. Eux
vider leur sac. » Lui qui a suivi de près les négociations
entre les paramilitaires loyalistes et David Trimble,
architecte des accords de paix, soutient la décision
du LCC. « La situation est volatile et continuera à
empirer tant que le Protocole posera problème. Il faut
qu’on trouve un moyen de travailler autour de ce texte,
car les républicains n’accepteront pas une frontière
sur la terre et nous n’en voulons pas dans la mer. » Il
appelle les politiques à « faire leur travail ». « C’est

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la première fois qu’on vote des lois qui nous éloignent qu’arrivera-t-il lorsque les rassemblements seront
du Royaume-Uni », se désole-t-il. Il est inquiet, et il permis ? « Ni Westminster ni Bruxelles n’ont idée de
n’est pas le seul. ce qu’il se passe ici. Or le danger est qu’à force de la
« Tous ces tags qui apparaissent, on ne sait pas placer entre le marteau et l’enclume, la communauté
d’où ça vient !, admet un ancien combattant loyaliste, finisse par se défendre. »
désormais travailleur communautaire. Il devient Lorsque la province lèvera ses restrictions sanitaires,
difficile pour les groupes paramilitaires traditionnels les célébrations du centenaire de l’Irlande du Nord et
de raisonner ces jeunes pour leur éviter de faire les les fêtes loyalistes du 12 juillet arriveront rapidement.
mêmes erreurs que nous au début de la guerre.» Cette année, les feux de joie risquent d’être moins
L’épidémie empêche pour l’instant les émeutes, mais festifs que prévu.

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