Vous êtes sur la page 1sur 2

Un sujet profondément philosophique

La mode est un sujet sérieux qui possède réellement une dimension philosophique. La mode est un sujet de
réflexions pour un certain nombre d’auteurs d’ouvrages philosophiques. On se rappellera à cet effet l’étude sur
la mode de G. Simmel justement intitulé « Philosophie de la mode ». Cette étude fait encore référence
actuellement.
On pourrait aussi citer L’historienne des idées Françoise Gaillard qui a rédigé un ouvrage sur la mode.
L’ouvrage s’intitule « Le musée de la mode » et définit la mode comme un phénomène dont l’essence est la
nouveauté. Il y a encore la philosophe Véronique Bergen qui a publié « Le corps glorieux de la top model ».
Cette auteure soutient l’idée que les préjugés dévalorisants dont la mode est victime expliquent que les
philosophes hésitent parfois à traiter ce sujet.
Cet intérêt de la philosophie pour la mode est assez significatif et se traduit même par des conférences sur ce
thème. C’était notamment le cas d’une journée de conférences lors du colloque Pop Philosophie qui s’était tenu
à Marseille en 2014.
Un balayage du champ philosophique de l’être et du paraître
La mode se situe dans la problématique philosophique de l’être et du paraître. La mode renvoie à l’interrogation
qui porte sur la manière de se percevoir soi-même et la manière d’apparaitre aux autres. Les critères du choix
vestimentaire sont donc implicitement liés à cette problématique philosophique.
Marie-Aude Baronian se demande avec beaucoup de profondeur si on a un vêtement ou bien si l’on est un
vêtement. Avoir un vêtement signifie que celui-ci demeure superficiel et que c’est celui qui le porte qui est réel.
Etre un vêtement signifie au contraire que c’est le vêtement qui est réel et que c’est celui qui le porte qui est
superficiel.
La mode comme libération et comme contrainte pour le corps
La mode renvoie directement au corps. La question porte sur la dynamique entre la mode et le corps. La mode
est-elle une libération du corps ou bien est-elle une contrainte pour le corps ? La réponse la plus mesurée serait
que la mode est simultanément une libération et une contrainte pour le corps. On pourrait prendre ici l’exemple
du corset. On peut dire que le corset est une libération pour le corps dans la mesure où il permet de le mettre
en valeur. Le corset permet en effet de rendre explicites les formes féminines. Mais le corset est aussi une
contrainte pour le corps dans la mesure où il l’enserre excessivement.
Il est vrai qu’aujourd’hui le corset n’existe plus mais il existe d’autres artifices de la mode que l’on peut
appréhender comme libérateurs et contraignants. Cela serait par exemple le cas des talons aiguilles. Ce
pourrait être encore le cas de jupes qui sont de plus ne plus courtes. Cet effet libérateur et contraignant de la
mode sur le corps montre qu’il n’est pas seulement physique. Car cela montre que le corps possède aussi un
aspect social.
La mode et la problématique du soi et de l’autre
Une autre problématique philosophique caractéristique de la mode est celle du rapport entre soi et les autres.
Selon Marie Aude Baronian, l’analyse de la mode montre que l’homme est un être mimétique. C’est-à-dire que
l’homme imite le comportement vestimentaire (et non vestimentaire) des autres. Pour Françoise Gaillard, la
mode permet de soumettre l’individu à la société.
Cependant, cette soumission est compatible avec la différenciation individuelle. C’est d’ailleurs grâce à cette
compatibilité que l’individu accepte de suivre la mode. Cela signifie qu’il est possible d’être à la mode tout en
construisant et en affirmant son style personnel. La mode permet ainsi de relier l’individu à la société mais en lui
permettant de s’en distinguer.
La temporalité particulière de la mode
La mode possède un rapport au temps qui est particulier, d’après le philosophe Francesco Masci. Dans la
mode, le temps n’est pas linéaire. La mode se fait et se défait selon un procédé temporel cyclique.
« C’est comme si chaque événement contenait en soi une promesse vouée à l’échec, mais avec cette idée que
c’est l’échec même qui relance les événements, leur donne une filiation. Dans la mode, la déception est déjà
inscrite dans le vêtement. La mode est mort-née ».
Conclusion
La mode est un sujet sérieux. La mode soulève des problématiques profondément ancrées dans la philosophie.
Il est regrettable que la portée philosophique de la mode soit souvent négligée. Ce sont en effet les aspects les
plus superficiels de la mode qui dominent la réputation de celle-ci.
Depuis l'Antiquité, les philosophes réfléchissent à la façon dont on s'habille. Le sociologue
Frédéric Godart publie un recueil instructif de leurs textes sur la mode.
On pensait les intellectuels fâchés avec les chiffons, un livre prouve tout le contraire. Dans un recueil de textes
habilement tricoté, Penser la mode, Frédéric Godart, sociologue à l’Insead (Institut européen d’administration
des affaires) montre que depuis l’Antiquité, les penseurs ne cessent de réfléchir à la place de la mode dans la
société.
Au départ, elle est assimilée au luxe et les auteurs se demandent si la sophistication vestimentaire est morale ou
non. Platon s’en méfie et un prône un « Etat sain » et frugal car, à son avis, la course au superflu conduit à la
guerre. Un bon millénaire et demi plus tard, vers 1270, Thomas d’Aquin répond à une question capitale : quelle
est la tenue la plus seyante pour un religieux ? Il écrit, citant Saint Jérôme : « Evite les vêtements sombres, tout
autant que les blancs. Le luxe et la malpropreté sont pareillement à éviter ; l’un sent la recherche du plaisir,
l’autre la vaine gloire. » Thomas d’Aquin n’est pas un marrant, mais s’avère fin psychologue...
“J’aime le luxe, et même la mollesse, (…) le goût, les ornements ; tout honnête homme a de tels sentiments” Voltaire
Voltaire est l’un des premiers à revendiquer son amour du faste, qui fait marcher l’économie, et dans lequel il ne
voit que des avantages : « J’aime le luxe, et même la mollesse, tous les plaisirs, les arts de toute espèce, la
propreté, le goût, les ornements ; tout honnête homme a de tels sentiments », poétise l’auteur de Candide.
Rousseau, lui, fidèle à lui-même, vante « la simplicité des premiers temps ». Goûts de luxe et honnêteté vont
rarement ensemble, estime le raisonnable Jean-Jacques. Au même moment, Adam Smith, le fameux théoricien
de la « main invisible » des marchés, constate que « les styles d’habillement et de mobilier changent
continuellement » : un manteau se démode au bout d’une année, sans doute à cause des H&M de l’époque. Nous
sommes en 1759, et déjà le système de la mode tel que nous le connaissons aujourd’hui commence à se mettre en
place.
Peu à peu, les questions morales s’effacent devant le désir de comprendre : Roland Barthes analyse la mode
comme un langage dont le lexique est « neuf chaque année ». Pierre Bourdieu s’intéresse au capital symbolique
des maisons de couture. Quant à Jean Baudrillard, il décrypte la machine à produire des signes. La mode
fonctionne, écrit-il, « sur la base d’une équivalence logique du beau et du laid », ce qui lui permet d’imposer «
les traits les plus excentriques, les plus dysfonctionnels, les plus ridicules ».
En 1878, dans Humain, trop humain, Friedrich Nietzsche remarque que l’expansion de la mode contrarie un
certain esprit « culotte de peau » germanique :
« Partout où l’ignorance, la malpropreté, la superstitions sont florissantes, où les échanges sont faibles,
l’agriculture misérable, le clergé puissant, se trouvent encore aussi les costumes nationaux, écrit le philosophe
moustachu. En revanche, la mode règne où se trouvent les marques du contraire. »
En 1925, le sociologue Edmond Goblot analyse avec beaucoup de finesse les rapports entre le mâle moderne et
ses fringues :
« Le costume masculin a complètement perdu, dans la bourgeoisie moderne, sa fonction décorative, tant sa
fonction distinctive a pris d’importance. L’homme n’a pas besoin d’être beau ; il ne doit pas l’être ; mais il doit
être distingué. Or, c’est une manière de distinction pour un bourgeois que de dédaigner la beauté des
apparences ; d’où il résulte que la distinction le conduit à une laideur obligatoire, volontaire et recherchée. »
En 1987, Gilles Lipovetsky, sans doute aujourd’hui l’un des sociologues à poser le regard le plus pointu sur la
mode, écrit dans L’Empire de l’éphémère :
« Nous en sommes à l’âge de la démultiplication et fragmentation des canons du paraître, de la juxtaposition
des styles les plus hétéroclites. Sont simultanément légitimes le modernisme (Courrèges) et le sexy (Alaïa), (...)
les mélanges ironiques de styles (Gaultier) et le look japonais (Miyake, Yamamoto), les couleurs vives
exotiques et les tons poussiéreux. Plus rien n’est interdit, tous les styles ont droit de cité et se déploient en
ordre dispersé. Il n’y a plus une mode, il y a des modes. »
On pourrait imaginer d’autres chapitres à ajouter à ce recueil. Par exemple, il faudrait se pencher sur le fait que
certains créateurs vont à l’encontre de la saisonnalité, et poursuivent la même idée d’une collection à l’autre sans
chercher à démoder la précédente. On serait curieux de savoir ce qu’en pense un Bourdieu ou un Baudrillard
moderne.
Autre question à creuser : la non-mode. Car finalement, la recherche vestimentaire ne concerne qu’une minorité
de gens. Toute question de pouvoir d’achat mise à part, beaucoup d’hommes, par exemple, se contentent de
pulls discrets, de blousons anonymes et de chaussures passe-partout. Offre de vêtement inadaptée ? Frugalité
platonicienne ? Défiance à l’égard d’une société survalorisant l’apparence ? Inhibition ? On aimerait connaître
l’avis de philosophes, de sociologues, de psychanalystes…