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« Parler et rire au lieu de pleurer » : l’aporie, le mot d’esprit et le particularisme juif dans

l’œuvre de Sarah Kofman.

Ce mini-mémoire considère le rapport entre le particularisme juif et le mot d’esprit dans l’œuvre de
Sarah Kofman (1934-1994), philosophe et professeure à la Sorbonne, connue pour ses cours et ses
lectures niétzschéo-freudiennes. La question est celle de l’identité juive après Auschwitz. Comment,
face à la violence antisémite, continuer d’être Juif de manière tolérable ? Comment continuer de rire
dans et après les camps d’extermination ? Comment se soigner ? Après Auschwitz, on ne peut plus
croire dans le modèle du gentleman Juif, à la manière de Sigmund Freud (1856-1939). Ce mini-
mémoire est divisé en quatre sous parties et la première traitera de la lecture kofmanienne de Le Mot
d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905).1 Par sa lecture critique du Witz (le ‘mot d’esprit’ en
Allemand et le terme utilisé par Freud), Kofman fera appel à une nouvelle manière d'être Juif. Dans sa
conception du particularisme Juif, le Juif reste particulier, jamais défini (‘Le Juif est ceci, Le Juif est
cela…’). Le Juif de Kofman est une aporie du concept de l’identité, c’est-à-dire, qu’il présente une
impasse conceptuelle par sa complexité infinie et contradictoire. Pour Kofman, l’aporie n’est pas une
erreur logique ou une non-pensée. L’aporie est une manière de penser ce que nous ne pouvons pas
comprendre dans sa totalité, une manière de dépasser les limites de la pensée. La deuxième partie de
ce mini-mémoire traitera de l’aporie du ‘moi, Juif’ et de son rapport au mot d’esprit. Elle considérera
aussi la dimension éthique de cette manière aporétique de penser le judaïsme. Dire que l’autre est
infiniment complexe, et que nous ne pouvons pas saisir son identité dans sa totalité, c’est dire qu’il est
incommensurable à notre manière de voir le monde. Pour Kofman, l’incommensurable décrit ce qui
nous dépasse dans notre manière de voir le monde, et en cela l’incommensurable est aporétique. Par le
biais d’une comparaison avec le ‘paradoxe’ du philosophe, romancier et critique littéraire Maurice
Blanchot (1907-2003), Kofman affirme que respecter la différence infinie de l’autre est une exigence
éthique.2 Blanchot fut, par ailleurs, un compagnon épistolaire de Kofman et un admirateur de son
œuvre.3 La troisième partie de ce travail considérera l’influence de la philosophie de Friedrich
Nietzsche (1844-1900) sur la conception kofmanienne du mot d’esprit, notamment dans son refus de
l’opposition de l’imagination à la réalité. Bien qu’elle revendique le respect de l’inconnu, elle
embrasse Nietzsche (ce grand taxonomiste) pour penser une ontologie poétique de sa conception de
l’identité juive. Pendant l’instant d’un rire, le Juif peut échapper à la réalité. Mais cela ne veut pas dire
que l’effet du mot d’esprit est moins réel. Enfin, en annexe, la quatrième sous-partie met en relation
l’expérience bipolaire de Kofman avec ses interprétations du mot d’esprit pour montrer comment cette

1
Sigmund Freud, Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, (Paris : Editions Gallimard, 1988).
2
Sur le ‘paradoxe’ voire Maurice Blanchot, L’Entretien infini (Paris : Editions Gallimard, 1969), surtout 145.
3
Isabelle Ullern, « Dire sous la contrainte / Lire vers la liberté ? La difficile leçon sur le sublime de Sarah
Kofman », paru dans Isabelle Ullern et Pierre Gisel, Penser en commun  ? un «  rapport sans rapport (Paris :
Beauchesne, 2015).
philosophie de la bonne blague juive peut servir dans la construction d’une identité juive vécue, après
Auschwitz, dans et à travers la philosophie. 

LE DEUXIÈME AVIS DU DOCTEUR KOFMAN

Kofman utilise des techniques psychanalytiques pour analyser Freud lui-même. Elle montre que dans
l’élaboration de sa théorie du Witz, il refoule son sémitisme en faveur d’une culture latiniste. Comme
tout refoulement, c’est un échec. 

« Le judaïsme ? Ne m’en parlez pas, Monsieur le docteur, je ne le souhaite pas à mon pire
ennemi. »4 Dans Pourquoi rit-on, Sarah Kofman interprète le Witz de Freud au prisme d’une
contradiction déjà présente au sein de l’œuvre. D’un côté, Freud insiste sur les origines juives du mot
d’esprit, sur « la condition psychonévrotique typique du juif » qui a elle seule permettrait l’élaboration
du Witz.5 Comme dans ce mot de Heinrich Heine, humoriste romantique d’ailleurs cité par Freud, le
judaïsme serait semblable à une maladie incurable. Et de l’autre côté, Freud tend à « recouvrir » le
judaïsme du Witz tout comme il recouvrira ses propres origines. A la surface de l’œuvre, c’est le revers
de la médaille qui l’emporte, réduisant le judaïsme du Witz à un « décor ». Le « fond » de l’œuvre,
Freud insiste sur ce point, est « tout bonnement humain ». 6 Deux faces d’une même analyse, dit
Kofman, pour qui cette contradiction est une aporie à puissance apotropaïque. La bonne blague permet
aux juifs de rire d’eux-mêmes, de se défouler en laissant passer ce qu’ils avaient refoulé, c’est-à-dire,
leur judaïsme même, une condition souvent désagréable parce que déchiquetée par l’antisémitisme.
Sans réduire la judéité à une caractérisation racialisant et essentialisant, Kofman suture le judaïsme au
corps et à l’expérience vécue. Freud est traité comme un individu psychanalytique qui se fait du mal
en essayant de balayer les éléments juifs de sa pensée sous le tapis d’un « sens véritable [et] universel
», ce qui, de plus, nuirait à la qualité de son travail professionnel. 7 En riant de lui-même, en se
reconnaissant dans le miroir du comique, le Juif trouverait en lui-même, irrépressible, son seul auto-
antidote.

Si Freud a les réflexes d’un bon élève latiniste c’est aussi parce qu’il est le Juif de sa classe :
Kofman comprend son humanisme presque scolaire comme l’expression des désirs angoissés d’un juif
en voie d’assimilation. Freud cite l’histoire du Schnorrer comme l’exemple « le plus pur » d’un mot
d’esprit. Très pauvre, le Schnorrer va mendier de l’argent pour se nourrir chez son ami riche et avec
son argent il se paye un saumon mayonnaise dans un bon restaurant. Là, ils se rencontrent à nouveau
et devant l’étonnement de l’ami riche le Schnorrer lui réplique : « Je ne comprends pas (…) sans
argent impossible de manger du saumon mayonnaise ; j’ai de l’argent, je ne dois pas manger du
4
Cité dans PR, 76.
5
ME , 214-215.
6
Ibid., 71.
7
PR, 30.
saumon mayonnaise ; quand donc mangerai-je du saumon mayonnaise ? » 8 Pour Freud, cette blague ne
contient rien de très juif, au contraire, elle pourrait être « réduite » 9 (c’est le mot de Kofman) au carpe
diem d’Horace ou à une philosophie épicurienne.10 Freud, dit-elle, embellit son analyse avec son
érudition pour voiler ses origines sémitiques et « afficher, en guise d’apotrope, sa culture humaniste
».11 Ce geste, pour piquer un nietzschéisme, serait ‘superficiel par profondeur’ 12 car la culture
humaniste dont il fait preuve (ou l’épreuve), Freud le prendrait aussi comme une sorte de bonne
nouvelle gréco-romaine, comme le « sens véritable [et] universel » du mot d’esprit. En s’appuyant sur
sa culture scolaire - rappelons que pour l’équivalent de son baccalauréat en 1873, Freud avait à
traduire 50 lignes de Virgile sans faute – Freud refoule ce qu’on pourrait nommer sa ‘psychoculture’
juive. Ce renversement, loin d’être purement intellectuel, est motivé par un détournement dont les
tristes implications sont exhibées par une blague de Brill : « Monsieur, je connaissais votre
antésémitisme mais j’ignorais votre antisémitisme. »13

Entre les mains de Kofman, Freud ressemble à la caricature du bon fils juif qui devient avocat
ou médecin. Freud, physicien professionnel trop professionnel, concerné avant tout par « [l’]image de
marque » de sa discipline, aurait horreur de faire de la psychanalyse une « histoire juive trop juive ». 14
Mais, comme tout refoulement, le travail d’oubli reste nécessairement incomplet, laissant derrière lui
un arrière-goût âpre, voire tragique. En rêve, Freud s’associe à un Juif défavorisé qui se cache sans
ticket dans un rapide pour Karlsbad. Il y est « pourchassé, contrôlé indéfiniment [et] condamné à
suivre une via dolorosa » (latinisme, lapsus) mais il promet de continuer sur sa route aussi longtemps
que sa « constitution peut le supporter ». 15 Freud, qui était par ailleurs phobique des trains, rêve
comme son alter égo non-assimilé d’un pays lointain : il rêve de la « Terre promise ». 16 A l’époque,
avec son frère, il voulait aller à Rome, mais il n’arriverait pas à assouvir son désir jusqu’en 1907, à
cause d’une série d’empêchements banals. La période est troublée, hantée de rêves et de désirs, bien
plus que si la question portait sur de simples vacances. Kofman nous rappelle que Rome, cette «  ville
double face »17 dans sa taxonomie, est à la fois le paradis des petits écoliers latinistes et un « symbole
de la Chrétienté », ce qui expliquerait pourquoi Freud aurait une presque crise à cause du report de ces
vacances à Rome.18 Freud s’identifie au juif qui prie pour Karlsbad, et dans un même geste, se sépare
de cet autre-en-lui, le refoule par un pronostic tout à fait méprisant : le diabète. 19 Freud voit tort dans

8
Ibid., 71 et PR, 30.
9
PR, 32.
10
ME, 162.
11
PR, 46.
12
Friedrich Nietzsche, Avant Propos du Gai Savoir (Paris : Editions Flammarion, 2020).
13
Repris dans PR, 42.
14
PR, 35.
15
L’interprétation des rêves, 173 et PR, 39-42.
16
PR, 40.
17
Ibid.
18
PR, 39.
19
PR, 40.
sa condition trop similaire de juif en quête de Terre promise et le patient à besoin de rechercher un
deuxième avis, que Kofman fournira. Le diagnostic ? Juif, cas irrémédiable.

Rattrapé le long de la route par sa psychoculture, surgissant dans le retour du refoulé juif à la
surface universelle de ses analyses du mot d’esprit, Freud ne peut se débarrasser de son identité
Paternel. L’analyse de Kofman, « Auto-da-fé », dégage le tragique dans cette tentation d’éloignement
d’une identité toujours da, jamais fort. En 1905, Freud publie le Witz (da mitigé, refoulé). En 1908, il
brûle son recueil d’anecdotes juives (fort, trop faible).20 Par ce feu, « holocauste » biblico-
bibliographique, Freud soumettra sa pensée à un marranisme tragique. 21 Autodafé, Kofman prend soin
de définir ce vocabulaire rare dans une note en bas de page : « Autodafé : Cérémonie au cours de
laquelle les hérétiques condamnés au supplice de feu par l’Inquisition étaient solennellement conviés
pour faire acte de foi pour mériter leur rachat dans l’autre monde. » 22

Et pourtant, Kofman est optimiste, sa pensée est janusienne, sa diagnostique double. Le double
mouvement contradictoire de la dénégation romaine et la dénégation juive de la dénégation, ou
l’affirmation de la « condition psychonévrotique du juif », est une oscillation psychique et non une
hiérarchie de sens ou de culture. L’aporie est telle que la dénégation ne l'emporte jamais sur la
dénégation de la dénégation, ni la dénégation de la dénégation sur la dénégation... Le Witz à deux
faces est donné une diagnose contenant son contraire, sans contradiction, un potentiel recouvert. Bien
que ce soit à l’arrière-plan, en multipliant les histoires juives, Freud ne mettrait-t-il pas en scène les «
‘traits’ typiquement juifs » refusés ou désarticulés par les insultes de l’antisémite qui voudrait «
disperser [les] particularités [du Juif] en autant de membra disjecta sans les unifier en un corpus
organique ? »23 La référence de Kofman est aux membra disjecta de Horace, à lequel Freud,
antésémite, fera référence dans le Witz. L’étoffe psychique du Witz est déchiquetée par ce travail
scolaire, tête de Méduse freudienne qui jouerait aussi le rôle de protecteur du rire juif, réflexif, tel qu’il
est suscité par le mot d’esprit. Ce point capital est donné par Kofman sous forme de questions :

Les mots d’esprit juifs qui font rire le peuple juif de lui-même, qui lui reconnaissent
une identité, ne réaliseraient-ils pas, comme épargne fondamentale, celle de
l’antisémitisme ? Et l’œuvre de Freud, sous cet aspect, ne serait-elle pas
profondément ‘militante’, profondément juive ?24  

Le marranisme perçu auparavant comme décevant, même tragique, s’avère dans son potentiel militant
à travers ces hypothèses. Le désir déjoué d’un « rachat dans l’autre monde », sous un autre aspect, est
un garant d’ouverture sur le monde par le biais de la guérison, le pouvoir apotropaïque du rire,
fonction de la syntaxe réflexive du mot d’esprit. Tout de suite après avoir posé ses questions, Kofman
20
PR, 27.
21
PR, 37.
22
PR, 36-37.
23
PR, 28.
24
Ibid.
25
écrit : « Et pourtant, un tout autre geste tend à recouvrir l’analyse freudienne… », celui du
26
refoulement « en guise d’apotrope » que nous avions vu. Ces questions agissent comme des témoins
d’une lecture au conditionnel. Par cette lecture, Kofman dépasse le Witz de Freud, sans le détourner,
en mettant en valeur sa face cachée. Elle affirme que le pouvoir apotropaïque, du mot d’esprit est
présent dans le texte que par son absence incomplète, l’envers de son refoulement incomplet, et survie
en forme de ‘restes’ qui se soustraient toujours de l’interprétation, au sens quasi-conceptuel
graphématique de Jacques Derrida (1930-2004), déconstructionniste et collègue de Kofman à leur
maison d’édition La Philosophie en effet.27

Freud essaye de refouler le judaïsme du mot d’esprit. En conséquence, bien qu’il veuille
trouver « une vérité morale universelle » en déplaçant la « Vienne Juive » vers « la Rome païenne [et
Chrétienne] », son analyse est trouée par des contradictions logiques. 28 Freud est soumis à son
antésémitisme. Il n’y a rien de plus inhumain que son ‘humanisme’ que Kofman compare à un
autodafé. Échec du modèle du gentleman Juif : nécessité d’une autre manière d'être juif. Présent au
conditionnel, ce nouveau judaïsme sera ‘militant’ et apotropaïque. 

« JANUS, ALIAS SIGMUND FREUD »29

Il en va de la validité de la psychanalyse freudienne et de la forme de nos connaissances. Ce nouveau


Juif ne sera ni une chose, ni une autre, mais profondément indécidable. En lien avec le contexte
parisien déconstructionniste de son époque, Kofman défend une pensée aporétique, non-synthétique et
poétique. Le Juif est une impasse conceptuelle apparenté à Janus, le dieu romain à deux faces. Il a une
existence paradoxale et en cela il ressemble aussi à ‘l’homme tragique’ de Blanchot. 30 Par le biais de
cette lecture, Kofman fera de l’aporie de l’existence juive une exigence éthique. 

Le mot d’esprit, au centre de l’univers kofmanien, est le vecteur privilégié de sa pensée de


l’aporie incorporé, jubilatoire, aporétique et non-synthétique. Les renversements, contradictions et
dédoublements qui, selon Sarah Kofman, rythment le Witz de Freud et son rapport au judaïsme sont
des contradictions internes de la logique qui se manifestent sous le signe du dieu « Janus bifrons »,
emblème romain inscrit sur le revers de sa critique du latinisme de Freud. Pour Kofman, le Juif
s’apparente à Janus parce qu’il est lui-aussi une aporie, un « être double », comique et tragique (et non
tragicomique, ce qui impliquerait une résolution). 31 Sans résolution alors, mais non sans morale :
25
Ibid.
26
PR, 40.
27
Pour une courte explication de ce concept, voire Idixa https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0611021232.html.
15 Février 2021.
28
PR, 32.
29
PR, 49.
30
Voire EI, 145.
31
PR, 41.
l’aporie, figure centrale de la réflexion kofmanienne, est rapproché dans Pourquoi rit-on du paradoxe,
au sens de Maurice Blanchot. Ce glissement dans le vocabulaire de Kofman est l’occasion de
considérer le particularisme Juif du mot d’esprit dans sa dimension éthique, notamment à travers deux
exigences partagées par Kofman et Blanchot : parier et parler.

Par le biais freudien, le Juif de Pourquoi rit-on reçoit « un emblème typiquement romain ». 32
Une face ne pouvant revendiquer sa supériorité sur l’autre, les visages de Janus représentent une
impasse conceptuelle, un puzzle ou une blague, comparable à la fameuse illusion du lapin-canard,
préférée du psychanalyste Joseph Jastrow. Emblème, par ses deux faces, des portes et des passages et
muni « d’une baguette de portier et de clés »33, Janus peut se transformer en son contraire sans altérer
de signification : c’est par l’aporie même qu’il en devient son dieu. Une aporie désigne ce fait d’être
privé de passage, aporos, et s’applique avant tout à des situations illimités, intolérables et inconnues –
apeiron. N’importe quel chemin (odos) ne convient pas pour s’en sortir. On ne peut parler de poros
que « lorsqu’il s’agit d’une route là où n’existe et ne peut exister une route proprement dite ». 34
Comme le passage que trace un bateau sur l’océan, le poros se dessine sur « une étendue chaotique
[…] introduisant des voies différenciées, rendant visible les directions diverses de l’espace ». 35
Rodolphe Gasché note l’essentiel : « Ainsi entendu, le poros qui ouvre son chemin pour sortir de
l’impasse n’est jamais un chemin déterminé. »36

Le mot d’esprit habite un espace d’indétermination et de jeu par la logique aporétique de ses
deux faces. Pour Kofman, Freud voit tort la vérité car il tente de résoudre ces apories en leurs
imposant une logique sophistique avide/vide de ‘vérité’ déterminée. En cela, il est mauvais
philosophe, tout comme l’entremetteur, ce personnage un peu louche des mots d’esprit qui peut
conclure – ou briser – les mariages (« ‘métier’ » partagé par le psychanalyste), malgré les objections
plus que pertinentes des participants, en jouant « sophistiquement avec la logique ». 37 Il est «
dialecticien capable d’aplanir toutes les difficultés », tous les défauts, par exemple, de telle ou telle
femme « qui n’est ni jeune ni belle, est méchante et bête, manque de l’argent et, qui plus est, à un
bosse » mais dont les critiques ne se feront pas entendre car « elle est, de plus, sourde’ » : voici une
femme qui est, selon ce cheminement (odos) sophistique, ‘irréprochable’. Freud, entremetteur de «
l’inconscient du malade et les interdits sociaux », par les mécanismes conversationnels, associatifs
indirectes du psychanalyste, est contraint d’user, « lui aussi, de sophismes et de mensonges pour tenter
d’attraper la ‘carpe-vérité’ ». 38 Kofman remet en cause cette démarche épistémologique. Elle rejette

32
PR, 41.
33
PR, 42.
34
Sarah Kofman, Comment s’en sortir  ? (Editions Galilée, 1983), 16-21.
35
CSS, 18.
36
Rodolphe Gasché, « L’expérience aporétique aux origines de la pensée. », Derrida Lecteur, Volume 38,
Numéro 1-2, 2002 (Montréal : 2002), 107.
37
PR, 32.
38
PR, 35.
cette ‘volonté de vérité’, la jugeant philosophiquement malavisée, bassement professionnelle et pauvre
en empathie vis-à-vis du patient. Comme un entremetteur condamné par sa « pauvreté », Freud
recherchera des diagnostiques décisives, des vérités généralisables et déterminantes, qui lui
permettront de vivre « plus ou moins grassement des ‘abus parentaux’ ». 39 Ce qui est, selon Kofman,
un autre geste freudien professionnel trop professionnel…

Si Freud éprouve « une identification inavouée ou inconsciente (?) avec cette figure de
l’entremetteur », qui veut « aplanir » les difficultés tout comme lui voudrait refouler le ‘défaut’ de son
sémitisme inassimilable, il le ferait par amour, « par-dessus tout », de « la vérité ». 40 Cela fait de Freud
non seulement un mauvais philosophe, mais plus précisément un mauvais philosophe du judaïsme.
Identité instable et déstabilisante, le Juif/Janus de Kofman ne serait lui-même que dans une galerie de
glaces où il jouerait sa judéité dans et devant les reflets – pour se faire rire. Le mot d’esprit lui permet
de rire de lui-même, acte proprement juif dans sa syntaxe double et réflexive. Cet « être double » est
un défaut qu’on ne peut pas recouvrir, une contradiction qu’on ne peut pas plier, une vérité qu’on ne
peut pas épingler.

La contrariété extrême qui conjoigne les faces de Janus, l’une sombre et l’autre riante, est une
métaphore pour « la structure double face du mot d’esprit, qui, sans compromis et sans ambiguïté, de
façon paradoxale et ludique, exhibe, en s’en moquant, la double face de toutes choses, le ‘oui’ et le
‘non’, le ‘sens’ et le ‘non-sens’. »41 Si Kofman distingue la structure paradoxale du mot d’esprit de
celle de l’ambiguïté, elle le fait à l’instar de Blanchot dans L’Entretien infini. En mettant l’accent sur
le « et » du « ‘oui’ et du ‘non’, Kofman reprend son interprétation de la « pensée tragique » de Pascal,
qui « remont[erait] du divertissement et de l’ambiguïté – l’intimité du oui et du non mêlés – au
paradoxe qui est l’affirmation simultanée du oui et du non […] » Tomber dans les apories ne veut pas
dire se lasser de la philosophie, se laisser porter par « la médiocrité indécise » vers un manque de
réalité. Au contraire, ‘l’homme tragique’ vit dans « la tension extrême » des absolus, une aporie qu’il
refuse de réduire, de généraliser ou de tenter de résoudre par « degrés » et « nuances ». 42

L’homme tragique, en ce sens blanchotien, est celui qui a fait un pari. Il ne peut pas prouver
l’existence de Dieu, qui se cache, mais il ne peut pas non plus savoir qu’il n’existe pas. Il doit donc
choisir de faire « le pari de la raison tragique » : « il faut parier, avoir conscience qu’on ne vit qu’en
pariant […] dans la connaissance du risque et le pressentiment de l’échec, un acte infini [qui] reste
infiniment aléatoire ».43 Il le faut : le paradoxe est une exigence éthique. « [C]hoisir Saturne, » écrit
Kofman, cette fois ci utilisant l’autre nom de Janus, « le temps et ses hasards, c’est choisir le choix

39
Ibid.
40
Ibid.
41
PR, 43.
42
EI, 145.
43
Ibid.
avec le risque de mort catastrophique qu’il comporte ». 44 L’apparition de la notion du choix chez
Kofman dès l’été 1985 (elle écrit Paroles Suffoquées en Aout) fait signe vers un basculement radical
ayant lieu dans sa pensée pendant cette période, c’est-à-dire, un certain refus de Nietzsche en faveur de
ce qu’elle appelle son « ‘humanisme’ » (un autre renversement de son analyse du Witz de Freud).45
Dans Nietzsche et la scène philosophique, sa première personne au singulier se confondant avec le
sien, Kofman écrit : « Mon rêve : faire revenir la philosophie telle qu’elle existait à l’époque
présocratique … transformer le hasard en nécessité, prendre en main les affaires de la nature ». Quand
elle écrira Pourquoi rit-on, il ne sera plus question de « transformer le hasard » et de la « prendre en
main ». En 1985, Kofman pariera sur l’aporie, y compris sur tout le bagage mortel adossé par cette
figure philosophique.

Le « pari » apparaît chez Kofman sous la forme du Witz tragique et comique doublement.
Dans un entretien avec Laure Adler, Sarah Kofman présente de manière malaisante ses deux livres
écrits en été 1985, Pourquoi rit-on : Freud et le Mot d’Esprit et Paroles Suffoquées : l’une
interrogerait le « Witz », l’autre, « Auschwitz » et cela « sans aucun jeu de mots malencontreux ». 46
Deux livres conjointe comme les deux faces de Janus, l’horreur et le rire, ils sont indissociables.
L’apposition, précise Isabelle Ullern, « condense le problème du malaise dans la culture. » 47 En
revanche, ce qui est malaisant contient forcément quelque chose de malencontreux. Si Kofman ne
trouva pas sa blague malencontreuse, c’est parce qu’elle a aussi une fonction éthique, paradoxale et de
sa manière, apotropaïque. L’intimité du ‘oui’ et du ‘non’ mêlés, permet de parier sur le rire dans une
vallée de larmes, de choisir la vie (comme dira Blanchot) quand Dieu cache son visage.

Janus, lui-aussi, était à Auschwitz. 48 Les deux faces du mot d’esprit sont une manière
paradoxale de continuer à tenir parole, de se respecter et de se réparer, dans les situations
d’antisémitisme les plus meurtrières. Le Juif de Blanchot a une fonction historique : il existe pour
qu’existe l’idée d’exode [et] d’étrangeté […] pour que, par l’autorité de l’expérience, nous apprenions
à parler. »49 En revanche, c’est la critique de Kofman, ce Juif perd la parole à Auschwitz et cesse d’être
lui-même. Entouré par l’anonymat et la neutralité de la mort, la parole - selon Blanchot - est morte aux
camps aussi. « Fange, mollesse du langage […] Les phrases se suivaient, se contredisaient […] ». 50
Allant au-delà de Blanchot dans sa propre exigence éthique, Kofman refuse absolument l’idée que le
Juif ait arrêté de parler dans les camps. Tenir parole reviendrait à une forme de « monothéisme juif ».
Tué par coups de pioche car il refusa d’arrêter de prier le shabbat, le père de Kofman meurt à

44
Sarah Kofman, Conversions. Le marchand de Venise sous le signe de Saturne, (Paris : Editions Galilée, 1987),
45.
45
PS, 82.
46
Cité dans Penser en commun  ? un «  rapport sans rapport, 258.
47
Ibid.
48
Voire Sarah Kofman Paroles Suffoquées, (Paris : Editions Galilée), 58.
49
EI, 183.
50
Cité dans PS, 58.
Auschwitz en affirmant « la révélation de la parole comme lieu où les hommes se tiennent en rapport
avec ce qui exclut tout rapport : l’infiniment Distant, l’absolument Étranger. » 51

Quel rapport entre la prière et la plaisanterie ? Pour Kofman, le « rapport sans rapport » est
construit sur « un commun pouvoir de choix », tuer ou tenir parole, tête double de l’éthique
pharmaceutique du mot d’esprit. Cette communauté de choix « n’implique pas une réconciliation
universelle ». C’est ici qu’entre en jeu le mot d’esprit et le rire qu’il suscite. Il ne faut pas penser que «
tous pleurent ou rient pour les mêmes choses ensemble ». Au contraire, la parole qui nous fait rire,
c’est-à-dire le mot d’esprit, affirme l’irréductibilité de l’identité de l’individu, son incommensurabilité
non-généralisable et non-universelle. Son pouvoir de dire « oui ou non comme il veut », choix du ‘oui’
et du ‘non’ paradoxal, est indestructible et elle affirme la valeur individuelle de sa vie ainsi que de sa
mort. « Ce qui désespère le S.S., le fait blêmir, n’aura cessé de faire rire le détenu et inversement. » 52
Le Juif détenu continue à tenir parole, à rire de lui-même dans la contrariété extrême. Il ne peut pas
s’en empêcher, il doit affirmer le ‘oui’ et le ‘non’ (nom) janusien du mot d’esprit car par le biais du
rire, cette apotros fondamentalement humaniste. Le mot d’esprit permet l’épargne l’antisémitisme. Il
permet au Juif de se redonner le nom propre là où le S.S. aurait voulu « disperser ses particularités »
dans la violence d’une mort anonyme.

Après Auschwitz, Kofman revendique un humanisme fondé sur le respect de


l’incommensurabilité de l’Autrui et de sa complexité infinie. L’aporie chez Kofman n’est pas une non-
pensée ou une faute logique que l’on pourrait surmonter si seulement on avait la bonne méthode. Elle
est une manière de penser l'expérience juive dans un mode optimiste. Kofman fait attention à
l’individualité vécue de chacun, infiniment complexe, pleine de contradictions. Ce qui en sort est une
philosophie juive qui refuse de transformer l’individu en fantassin de guerre dialectique, comme le
judéo-bolchéviste de Marx ; qui refuse de faire mobiliser par une culture d’assimilation, ce qui est égal
à l’autodafé sec et non-vivant de Freud ; et qui refuse de se fonder en rapport à l’antisémitisme, que ce
soit par l'appui ou par le rejet du caricature antisémite, ce qui est le sort du Juif. Le Juif de Kofman est
aporétique et c’est par là qu'il se sauve. 

APOLLON ET DIONYSOS

Le Juif a besoin de rire de lui-même parce que ça le détend. Pendant l’instant d’un rire, il peut
échapper à la réalité. Mais cela ne veut pas dire que l’effet du rire est moins réel. Le pouvoir
apotropaïque du mot d’esprit repose sur une suspension de la différence entre la réalité et
l’imagination. Kofman s’inspire de Nietzsche en considérant l’ontologie du mot d’esprit. 

51
PS, 42.
52
PS, 79-80.
Néanmoins, Kofman mobilise un langage Nietzschéen pour faire ressortir l’enjeu générique
(tragique et comique) du mot d’esprit sous le prisme aporétique. Citons comme mot d’introduction à
ce sujet le « rêve de vol » de Nietzsche, que Kofman reprendra dans Nietzsche et la scène
philosophique. Le philosophe vol par « voltes et virages », ce qui lui permet de séduire à la fois son
père (Père ?) et sa mère (figure féminine que Kofman associe au Juif) sans pour autant les « toucher »,
laissant son désir ‘irrésolu’, comme une aporie. 53 Dansant en l’air, Nietzsche dessine des « voies
indéterminées » sur une étendue fondamentalement onirique, non-passage analogique au poros marin
décrit dans Comment s’en sortir ?

L’aporie structurante de cette aile de la critique est ontologique : elle concerne la différence
entre la réalité et l’illusion. Elle refuse la distinction freudienne entre la « façade » comique et
l’essence « profondément pessimiste » du mot d’esprit pour prôner une ontologie nietzschéenne. «
Freud remet donc la vérité sur ses pieds, » écrit Kofman, coupante et moqueuse, « il démasque le Witz,
ce filou, en faisant apparaitre derrière sa façade éblouissante et comique le sens universel, humain trop
humain, profondément pessimiste de ces mots d’esprit. » 54 Au lieu de penser, avec Freud, que le
comique du mot d’esprit fonctionne comme une fausse prime de séduction pour détourner, avec « un
rire discret », de nos réelles et insupportables pulsions interdites, Kofman détourne la paraphrase
freudienne vers le discours nietzschéen, qui ne supporterait plus cette distinction hiérarchique de
‘l’essentielle’ par-dessus le manifeste. 55 L’ontologie de ce discours est aporétique. Elle conçoit le mot
d’esprit en tant que « surface symptomatique d’une vie forte qui sait que la ‘profondeur’ elle-même
n’est que ‘surface’ ».56 Kofman met-en-scène une opposition entre Nietzsche et Freud fondée sur leurs
conceptions de la valeur ontologique du mot d’esprit. Pour Freud, ce qui compte ce n’est pas le rire,
c’est le refoulé. Pour Nietzsche, ce qui compte c’est la ‘volonté d’apparence’ exprimée par le
comique.57 Ici, Janus s’approche de Maya : l’opposition du vrai et du faux se transforme en une
intimité impossible qui rend possible l’expérience vécue de chacune.

Au prisme d’une ontologie nietzschéenne, Kofman conçoit le mot d’esprit comme un nœud
dans l’entrelacement de la ‘surface’ imaginaire et de la ‘profondeur’ insupportable. Cette conception
est indissociable d’une certaine pensée nietzschéenne du théâtre. Dans un entretien de 1994, un
journaliste de l’Humanité demande à Kofman, « Mais peut-on rire de tout ? » Et elle lui répond, «
Certainement, si l’on prend la vie comme spectacle, ce qui est nietzschéen. » Kofman rapproche le
théâtre de ce qui suscite le rire, le mot d’esprit. Il est significatif que le journaliste choisi de lui
demander plus précisément si l’on peut rire de « Hitler », la synecdoque la plus banalisée (ou
banalisante) de la violence antisémite. Comme nous l’avons vu, profiter de la fonction pharmaceutique

53
Repris dans NSP, 243.
54
PR, 35-36.
55
ME, 138.
56
Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 278, cité dans NSP, 87.
57
Voire NSP, 87.
du mot d’esprit correspond à une exigence éthique qui s’impose au bouffon juif. Dans l’entretien de
1994, Kofman apparente la fonction pharmaceutique qu’a le mot d’esprit, même dans les pires
situations ‘hitleriennes’, à une expérience dramatique ou spectaculaire : le théâtre « vous rassérène et
vous guérit, vous évite peut-être une psychanalyse. »58

L’entrelacement de la ‘surface’ imaginaire et de la ‘profondeur’ dite ‘réelle’ de l’ontologie


nietzschéenne est indissociable de sa pensée générique. Le rapport entre la tragédie et la comédie est
au centre de cette vision du monde qui se voit réfléchit par Kofman dans le mot d’esprit, comme dans
un grain de sable. Le mot d’esprit appartient au comique et par extension il est associé à la surface
éblouissante de l’art dont Apollon est l’emblème. Si l’essentiel du désaccord mit en scène par
Pourquoi rit-on repose sur l’idée que Freud se serait aveuglé à la spécificité juive du mot d’esprit, «
pourtant criante », Kofman semble avoir de la difficulté à éclairer ce soi-disant particularisme. En
revanche, cette manière de rester à la surface du comique pourrait être interprété comme un geste
nietzschéen. Kofman cite la blague qui met en scène le grand rabbin de Cracovie « Zyeutant » jusqu’à
Lemberg, précisant qu’elle traite de la « juxtaposition de l’imagination et de la réalité ». 59 Virtuel,
diffusé et immanent, son particularisme juif est apparenté à un style comique : « le jargon yiddish en
fait tout son sel ».60 Autrement dit, la juxtaposition « de l’imagination et de la réalité »,
philosophiquement profonde et essentiellement juif, est un effet du style argotique, marrant, de la
blague. Le fait que Kofman ne définit pas plus ce qu’elle entend par le particularisme juif du mot
d’esprit, ayant recours à un sentiment de sel diffus, pourrait se comprendre comme le bafouillement
indigné d’une philosophe de second ordre. En revanche, elle pourrait aussi être interprétée comme le
rejet d’un certain rapport à la connaissance entretenu par la psychanalyse en faveur d’une incertitude,
profondément théorique et radicalement juive, qui œuvre dans la pensée kofmanienne depuis ces
premières lectures de Nietzsche.

Le mot d’esprit permet de repenser les conditions réelles de l’existence juive, c’est-à-dire, de «
l’antisémitisme ambiant », à la lumière de certaines conditions imaginaires et stylistiques. 61 Pour
Kofman, le particularisme juif serait un effet du style comique au goût du sel : dans le ‘jargon’, des
étincelles de connivence culturelle, qui susciteraient le rire tout en sous-entendant « Relâches-toi, ici tu
es mishpokheh ». Freud est coupable parce qu’il « ôte » ce « sel juif » au mot d’esprit. 62 En revanche,
le mot d’esprit, « symptomatique d’une vie forte », à une syntaxe double. Sur la surface « éblouissante
» de sa « façade » comique sont réfléchit « ‘les mille aspects de la misère sans pouvoir des juifs’ » 63.
La face comique du mot d’esprit réfléchit la face du « tragique profond » sans minimer son importance

58
« Le mot d’esprit, l’humour, la mort et Freud selon Sarah Kofman », L’Humanité, 25 Janvier 1994.
59
ME, 171 et PR, 36.
60
PR, 36.
61
PR, 28.
62
PR, 32.
63
PR, 36.
théorique ni sa force violente.64 Janusien dans son genre, le mot d’esprit est un poros qui reconduit
l’intolérable apeiron dionysiaque vers la terre firme (Promise ?) de la connivence culturelle comique.

Le mot d’esprit est spectre, spectacle, speculum. D’abord, dans sa syntaxe double, elle est
hantée comme par des spectres, des faces fantomatiques jamais pleinement présentes ni pleinement
absentes. Janus, spectre. Deuxièmement, les faces du mot d’esprit sont spectraculaire, (ni) réel (ni)
illusoire, jouant sur une scène à la fois tragique et comique. Enfin, le mot d’esprit est speculum où
l’expérience vécue du Juif, parfois tragique, parfois euphorique, se voit réfléchit sur une surface
éblouissante.

Rire, il le faut. Bien qu’elle utilise des techniques psychanalytiques pour décrire comment
Freud refoule à l’arrière-plan le judaïsme du mot d’esprit, Kofman reprend une ontologie
nietzschéenne pour expliquer pourquoi. Dans l’aporie, le réel et l’imaginaire ne se distinguent plus. En
bâillon le rire, l’analyse de Freud est une atteinte à l’univers comico-poétique du mot d’esprit, qui est
le seul recours du Juif contre l’antisémitisme. 

ANNEXE : SATURNE

Kofman avait la particularité de vivre très intensément comme elle philosophait. Véritable fil
conducteur, le motif du corps traverse les textes de Kofman, suturant le corpus théorique au corps
vécu, sans pour autant tenter de “réduire le philosophique à du pathologique, ni le systématique à du
biographique”.65 Pour comprendre pleinement la philosophie juive de Kofman, il faut la considérer
dans sa dimension vécue. 

Si Janus, par ses deux faces, représente une impasse conceptuelle elle-même liée au fond
d’indétermination générale, marin, quasi onirique du mot d’esprit, il est aussi apparenté à Saturne, le
dieu des phases, la divinité du temps et de la temporalité. Saturne est le dieu des « fêtes [qui] clôturent
l’année » et qui donnent sur janvier (januarius), un mois plutôt déprimant qui ‘porte’ le nom de Janus,
le dieu qui préside à toutes les naissances. Le temps de Saturne n’est pas doux, mais « dévorateur » : «
l’une des faces (phases ?) est euphorique, l’autre mélancolique : double face successive du temps,
maniaco-dépressive ».66 Un an après la publication de Pourquoi rit-on ?, Kofman donne un entretien à
Alain Veinstein où elle décrit son procédé d’écriture :

J’ai écrit Paroles Suffoquées d’une façon extrêmement dépressive et j’ai eu une
libération quasi-maniaque en écrivant sur le mot d’esprit.  A la fin de cet été-là,
c’est-à-dire l’année dernière, en ayant fait les deux livres en même temps, je me

64
PR, 42.
65
Sarah Kofman, Aberrations. Devenir-femme d’Auguste Comte (Paris : Aubier Flammarion, La Philosophie en
effet), 41.
66
PR, 42.
suis pour la première fois réconciliée avec moi-même, psychologiquement je veux
dire. J’étais dans un état d’euphorie extraordinaire après avoir fait les deux livres
en même temps.67

Ce que dit Kofman dans cet entretien est d’une importance théorique capitale. Sa pensée de l’été de
1985, dont l’une des faces est philosophique et l’autre psychologique, perturbe la stricte séparation
cartésienne entre le corps qui délire et le cerveau qui pense. L’ouverture indéfinie d’une face sur
l’autre, l’union intolérable et indéterminée de la vie et de la pensée, cela est tout pleinement
saturninien et ne peut que susciter le rire, comme un de « ces jeux de mots qui usent de la technique de
l’unification pour nous faire rire des vicissitudes humaines, au lieu d’en pleurer ». 68

Philosopher sous le signe de Saturne, voltiger dans la lumière stroboscopique d’un espace
indéterminé où tout commence et tout prend fin, où les apories donnent le « vertige de la fête et du jeu,
dont l’envers est une stupéfiante paralysie », et où le temps se vit paradoxalement comme une
succession psychédélique de clichés captés dans le noir (Comment oublier « la confusion divertissante
d’instants vagues et brillants [cette] ‘anarchie de clair-obscur’ » décrite par Maurice Blanchot ?) 69,
pour Kofman cela entend la possibilité de faire l’économie euphorique d’une mélancholie paralysante,
de rire au lieu de pleurer. 70 Et rappelons, par parenthèse, le cliché de Ferenczi, pour qui le rire permet
le retour impossible de l’expérience oubliée de notre naissance, en dépit de notre désir de la mort. Le
psychanalyste écrit : « Bergson : Le rire rit à ce qui est mort (le mécanique). Bergson : Parce que ça le
dégoute. Ferenczi : Parce qu’il le désire (cliché). »71 En revanche, il ne faut pas confondre «
l’économie d’une mélancolie » dont parle Kofman avec une forme d’échappée. 72 Ce serait confondre
le poros avec l’odos et contredire la « structure singulière » du mot d’esprit, qui est aussi celle,
contrastante et indéterminée, de son procédé d’écriture. Dans la première phrase de l'extrait de son
entretien avec Veinstein, Kofman donne l'impression que Pourquoi rit-on a été écrit après Paroles
Suffoquées. La « libération quasi-maniaque » qu'elle subit « en écrivant sur le mot d'esprit » est un
événement qui sépare dans le temps l'écriture de ces deux textes en leur inscrivant dans une
chronologie linéaire, parce que d'habitude, une libération doit venir après l'oppression qui en est la
cause. Et pourtant, Kofman insiste sur la simultanéité de sa dépression, sa libération et son euphorie.
Tout de suite après avoir distingué deux périodes d’écriture par un contraste affectif, Kofman insiste
qu'elle ait "fait les deux livres en même temps". Elle le répète deux fois, mot pour mot.
L’indétermination chronologique dont elle témoigne sera reproduite, dans un sens bibliographique, par
la publication en sens inverse de leur écriture, de Pourquoi rit-on (1986) et Paroles Suffoquées (1987).

67
Penser en commun  ? un «  rapport sans rapport, 258.
68
Ibid.
69
L’Entretien infini, 355.
70
CSS, 31.
71
Cité par Jean-Michel Rabaté dans Think, Pig ! Beckett at the Limit of the Human, Fordham University Press
(New York : 2016), JSTOR, www.jstor.org/stable/j.ctt1bmzp59. 15 Février 2021.
72
PR, 43.
Ce qui est significatif dans tout cela, c’est que Kofman semble avoir vécu la face euphorique et la face
dépressive des « vicissitudes humaines » comme une même expérience affective et théorique. A l’aune
de Saturne, Kofman aurait fait la fête en se tenant dans une contrariété extrême sur une dérive du
temps essentiellement sans fermeté.

La poétique aporétique du ‘moi, Juif’ kofmanien ne fait pas abstraction du Juif en lui donnant
un envol littéraire. Pour reprendre l’analyse d’Isabelle Ullern, il y a « deux façons extrêmes, pour le
souffle, de parcourir le corps, l’affaisser et le tendre, ou de syncoper la pensée : glousser et
suffoquer. » Kofman fait tomber la fausse barrière entre la vie et la philosophie pour philosopher un
judaïsme réellement vécu.

Dans ses lectures critiques de Nietzsche et de Freud, Kofman défend une nouvelle manière de
penser le judaïsme, plus respectueux de la différence et de la complexité de chacun. Au centre de cette
idée de l’identité est le mot d’esprit comme outil de réflexion sur soi. Le mot d’esprit a une fonction
pharmaceutique qui met, avant l’heure, le care ainsi que la complexité au centre d cette idée de
l’identité judaïsme. Le juif est hanté comme un suppliant grec par des présences divines (Janus,
Saturne, Appolon, le dieu du judaïsme monothéiste…). Le suppliant grec nous enseigne qu’il faut
respecter l’étranger qui tape à la porte parce qu’on ne sait pas quelle divinité il pourrait cacher. Cette
morale, Kofman semble l’embrasser en faisant appel à la mythologie pour caractériser le Juif. En
prônant une telle conception du judaïsme, Kofman va à l’encontre d’une tradition sartrienne du
particularisme juif, essentiellement négative et ou le Juif ne peut que se définir par un rapport de
revendication ou de refus du portrait-accusation de l’antisémite.

Le mot d’esprit est à la fois la chaleur et le soulagement d’une connivence culturelle et cette
échappée jouissive hors de l’essentiel, qui n’est plus que la prohibition ou la mort, mais également
l’invention d’un espace d’indétermination et de jeu, autrement dit, d’aporie. Le mot d’esprit représente
une joyeuse (dés)articulation de l’identité juive par un entrelacement coquin de la réalité et de
l’imagination. La philosophie juive de Kofman se défini tout aussi par sa manière que par sa matière.
A la manière de Nietzsche, Kofman adopte un style poétique et figuratif. Cela est pharmaceutique – un
style de vie et de philosophie qui nous aide à mieux vivre les pires situations.

Le rire est pharmaceutique. Il est aussi irrévérencieux. On ne peut pas censurer le rire comme
on peut censurer la parole. Les tragédies grecques en témoignent : la grande peur d’Ajax et de Médée,
c’est qu’on se moque d’eux. Les grecs avaient un mot le rire qui s’en moque de l’autorité des
personnes au pouvoir : gelos. Kofman semble nous dire que le gelos du Juif, démuni qu’il est, est plus
fort que le sparagmos (acte de déchirer le corps membre par membre) de l’antisémite. C’est en riant
que le Juif passe d’un mode tragique à un mode comique. Comme le dit Freud, « Der Jude ist für die
Freude und Freude ist für den Juden » [« Le Juif est pour la joie et la joie pour le Juif »]. 73

En traçant des voies différenciées sur une étendue chaotique, le Juif se mène en bateau, salue
ses reflets dans une galerie de glaces, saute par-dessus la barrière entre la vie et la philosophie et, riant,
se soigne de sa condition irrémédiable. Il est le « faiseur des mots » : sa parole est celle de la
plaisanterie et elle détient la force d’une prière incommensurable, même au milieu des camps. 74

BIBLIOGRAPHIE

BLANCHOT, Maurice, L’Entretien infini (Paris : Editions Gallimard, 1969)

FREUD, Sigmund, Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, (Paris : Editions Gallimard, 1988)

GASCHE, Rodolphe, « L’expérience aporétique aux origines de la pensée. », Derrida Lecteur,


Volume 38, Numéro 1-2, 2002 (Montréal : 2002). Think, Pig ! Beckett at the Limit of the Human,
Fordham University Press (New York : 2016), JSTOR, www.jstor.org/stable/j.ctt1bmzp59. 15 Février
2021. Sarah Kofman, Aberrations. Devenir-femme d’Auguste Comte (Paris : Aubier Flammarion, La
Philosophie en effet)

KOFMAN, Sarah, Conversions. Le marchand de Venise sous le signe de Saturne, (Paris : Editions
Galilée, 1987)

KOFMAN Sarah, Comment s’en sortir ? (Paris : Editions Galilée, 1983)

KOFMAN, Sarah, Nietzsche et la scène philosophique (Paris : Editions Galilée, 1986)

KOFMAN, Sarah Paroles Suffoquées, (Paris : Editions Galilée)

NIETZSCHE, Freud, Avant Propos au Gai Savoir (Paris : Editions Flammarion, 2020)

ULLERN, Isabelle et GISEL, Pierre, Penser en commun ? un « rapport sans rapport (Paris :
Beauchesne, 2015)

« Le mot d’esprit, l’humour, la mort et Freud selon Sarah Kofman », L’Humanité, 25 Janvier 1994.

73
Lettre à Martha du 23 juillet 1882, cité dans PR, 44.
74
PR, 28.

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