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26 mars, 2012 ↔ aucun commentaire

LE HEROS PROBLEMATIQUE DANS LE ROMAN: VILLE CRUELLE D’EZA BOTO

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INTRODUCTION

La question du héros problématique est une préoccupation qui est d’une actualité à la fois
constante et évolutive, car elle traverse l’histoire de l’homme. Elle apparait comme un souci majeur du
monde actuel et partant de la société africaine. Thématique récurrente de la littérature et plus
singulièrement du roman négro-africain, le héros est considéré comme une force active autour de qui se
structurent les évènements d’une intrigue.

La génération des romans anticoloniaux consacre en général un héros qui incarne l’homme noir
exploité, volé, aliéné dans son espace de vie. La prise de conscience de cette exploitation lui permettra
d’affirmer sans complexe son identité. C’est dans cette vague que s’inscrit le héros du roman Ville
Cruelle. Dans ce roman, Banda, voulant satisfaire les désidératas de sa mère, se heurte aux abus de
toute sorte opérés par des contrôleurs instrumentalisés, corrompus par l’appareil colonial. Cette
injustice va pousser le héros à agir, à entrer en action.

Ainsi, vouloir étudier le héros problématique dans cette œuvre, revient à s’interroger sur les problèmes
que pose Banda. C’est que, en voulant agir pour mettre fin aux abus, pour mettre à nu les problèmes
soulevés, le personnage de Banda apparait gênant pour le Blanc, il devient problématique, indésirable.

I- CARACTÉRISATION DU HÉROS

Selon le dictionnaire, le Petit Robert, « caractériser un personnage, c’est indiquer avec précision, c’est
dépeindre les caractères distinctifs de ce personnage.[1] » Autrement dit, caractériser un personnage,
c’est nommer et individualiser ce personnage. En règle générale, deux procédés nous permettent d’y
parvenir: les diverses désignations du personnage et ses qualifications.

1- Les désignations du personnage


Les désignations du personnage, c’est l’ensemble des appellations attribuées à un personnage. Ces
appellations peuvent prendre la forme de noms, pronoms ou de groupes nominaux.

a- La désignation neutre

Elle apparait comme la plus objective, c’est celle qui découle du narrateur. Ici, le nom qui revient le plus
souvent est Banda. Ainsi on le voit tout au long du texte à travers les phrases telles : « Banda,
lentement, leva sur son amie des yeux remplis de mélancolie.[2] »P.7. En plus, nous avons des pronoms
personnels qui indiquent le héros : « il n’allait pas se soûler, non. Il ne se laisserait pas prendre. »

b- La désignation positive

Ce sont les noms, groupes nominaux, expressions à connotations appréciatives utilisées par ceux qui
compatissent au malheur de Banda. Ainsi, avons-nous : « mon petit père », « jeune homme », « fils ». Ils
se perçoivent notamment dans : « Fils, (…) raconte-moi ça une nouvelle fois » ou encore « … Ne t’en fais
pas mon petit père » quand un des personnages du bistrot le consolait.

2- Les qualifications de Banda

Les qualifications du héros sont l’autre aspect incontournable de la caractérisation du personnage.


Qualifier un personnage, c’est donner les traits caractéristiques de ce personnage. Les différentes
qualités de Banda dans Ville Cruelle, sont aussi bien d’ordre moral, psychologique que physique.

a- Le portrait physique de Banda

Dans le roman Ville Cruelle, le personnage de Banda fait l’objet d’une présentation physique complète.
Ainsi, au chapitre X, Banda, parlant de lui-même, déballe tout de son aspect, de son contenu physique :
«je suis grand, très foncé de peau ; je porte des habits de toile kaki ; je porte une cicatrice au menton ;
j’ai de gros yeux qui semblent sortir de leurs orbites. »P.165. A cela, nous pouvons ajouter que Banda est
un personnage jeune, dans la fleur de l’âge ; son corps est long et maigre comme l’atteste le passage : «
son corps long et maigre évoquait ces gigantesques serpents tout noirs que les femmes rencontrent
parfois… »

Outre le portrait physique de Banda, le narrateur en fait une description morale.

b- Le portrait moral de Banda

Le portrait moral d’un personnage, c’est l’ensemble des traits caractéristiques de ce personnage
relevant de sa manière de voir et de percevoir les choses. Ainsi, orphelin de père, Banda, garçon
téméraire et volontaire, est un jeune homme soucieux du bien-être de sa mère. Aussi sa description
morale se fait-elle à travers le point de vue de certains personnages du roman. Vu par sa fiancée, Banda
est un personnage complaisant ; il a le caractère d’un enfant qui se laisse guider, mener, malmener par
sa mère. Dans la phrase : « Ta mère a dit ça et tu l’as écoutée complaisamment. Resteras-tu toujours
enfant ? » P.9. Ici, c’est le caractère négatif, infantile de Banda qui semble mis en avant. Ce point de vue
de la jeune fille est balayé, contrarié, battu en brèche par Odilia qui a une autre perception méliorative,
appréciative du jeune homme. Ainsi, à la page 201, elle pense qu’ : « Il serait le bienvenu, il est si bon, si
aimable… c’est un garçon comme les filles n’en refusent pas… » Mais, avant, elle avait eu cette autre
réflexion avantageuse : « c’est d’elle (sa mère) que le jeune homme devait tenir ce caractère impétueux,
et volontiers généreux. »P.193.

Comme nous le voyons, le portait moral de Banda se fait suivant plusieurs perspectives, mais la plus
dominante est celle qui se veut méliorative, celle qui fait de lui un personnage qui consacre un amour
inaltérable, inébranlable pour sa mère.

En somme, la caractérisation du héros dans Ville Cruelle repose sur les désignations et les qualifications
de Banda. Elles s’illustrent comme des éléments importants dans la détermination du héros. Cependant,
la question du héros problématique ne sera élucidée que si l’on aborde les relations et systèmes
relationnels entre le héros et les autres personnages.

II- LE HÉROS ET LES AUTRES PERSONNAGES/ LE SYSTÈME DES PERSONNAGES


Dans une œuvre romanesque, les personnages évoluent dans un système c’est-à-dire dans un ensemble
où ils se tiennent, où ils ont des relations, des rapports entre eux. L’étude de ce système ne peut se faire
qu’en s’appuyant sur les actions, le « faire » du héros qui guide quasiment toute l’intrigue.

1- Le « faire » de Banda

Le « faire » du héros correspond aux actions que mène celui-ci tout au long du récit. C’est donc tout le
rôle actantiel à lui accorder par le romancier.

Dans Ville Cruelle, Banda peut être appréhendé comme un héros quasi-charismatique puisqu’il doit
subir les ignominies de l’administration coloniale. Aussi, les actions de Banda se manifestent-elles à
travers l’altercation, l’empoignade qu’il a eu avec les contrôleurs. On peut également remarquer que le
personnage de Banda ne manque pas de courage, ayant affronté toute une colonne, une demi-douzaine
de costauds après que l’on ait mis tout son cacao à feu : « Banda frémit de colère. Ses yeux s’embuèrent
de larme (…) Non, rugit-il, ce n’est pas vrai (…) Il bondit après les costauds du contrôleur. Ils se ruèrent
sur lui. On vit des coups de poings, des matraques s’élever et s’abattre ; le corps gigantesque d’un garde
roula par terre… »

Il ressort que les actions de Banda sont d’une envergure héroïque. Il a dû batailler fort dans l’optique de
la sauvegarde de son cacao. Par là, il démontre les problèmes que suscite sa présentation dans cette
œuvre.

2- Les autres personnages

Dans Ville Cruelle, nous avons de nombreux personnages dont les rôles diffèrent les uns des autres.
Ainsi, la mère de Banda, pauvre et misérable, toujours régulière à la messe, est une femme dévouée.
Elle s’est sacrifiée, après la mort de son mari, pour élever son fils et lui donner une éducation à la
mesure de ses possibilités. C’est d’ailleurs à juste titre que le jeune homme veut lui être reconnaissant
en voulant à tout prix réaliser son dernier vœu.

Tonga, lui, se présente comme un véritable fanfaron, un bonimenteur qui a pour rôle de narguer le
jeune Banda. Le passage suivant l’illustre fort bien : « Tonga était un vieillard inoffensif autrement qu’en
paroles, hâbleur, menteur, hypocrite et passablement rancunier. »P.116
Quant à Koumé, c’était un jeune homme travaillant chez M.T., avec qui il avait eu quelque embrouille
pour salaire impayé. Il était « un dur » comme le pensait Banda. Il était également courageux et aimable
et le restera, d’ailleurs, dans l’esprit de Banda.

Nous avons enfin Odilia, une jeune belle fille, aimable et dévouée. Elle est présentée comme la seule
ayant pu créer une « flamme » en Banda qui ressentit, par sa présence une « chaleur » comme il n’en
avait jamais reçu auparavant.

3- L’espace et le temps romanesques

En raison de ses dimensions importantes, le roman indique au lecteur où et quand se déroule l’action
rapportée. En effet, une grande importance est accordée ce que Mikhaïl Bakhtine a appelé
chronotope[3] à savoir espace-temps. Chaque romancier est sensible aux rapports qui existent entre son
héros et le décor où il évolue.

a- Le temps romanesque

Dans Ville Cruelle, la chronologie ne semble guère avoir d’importance puisque Eza Boto se contente de
situer l’action dans les années trente : « une matinée de février 193… »P.7. De même, il refuse toute
linéarité et il ne respecte pas non plus la succession des faits rapportés. D’où les retours en arrière par
lesquels il ramène le lecteur à la vie antérieur de Banda. Ce refus de la linéarité s’observe également par
de multiples anticipations. Par ces deux procédés, l’auteur manifeste sa volonté d’échapper à la
chronologie et au temps. Cependant, il accorde une place prépondérante à l’espace dans lequel évolue
son héros.

b- L’espace romanesque

Si l’auteur ne se soucie guère de dater son récit, il ne manque pas en revanche de le situer dans un
espace. Cet espace qui n’est pas limité, présente plusieurs degrés d’ouverture qui laissent le héros libre
d’aller et venir. Ainsi, l’action se déroule en plusieurs endroits, à la ville mais aussi au village en
l’occurrence Bamila qui se présente comme un espace simple sous forme de « deux interminables
rangées de cases des deux côtés et le long de la route. » Cette disposition est emblématique, elle est à
l’image des habitants de Bamila. D’un côté, il y a Régina, Sabina, et « toutes ces femmes généreuses et
dévouées » qui adoucissent l’image du village aux yeux de Banda. D’ailleurs, cette description
correspond fort bien à la perception de certains apôtres de la Négritude qui font du village un espace
mythique puisque c’est le lieu qui recèle les valeurs africaines authentiques. Mais, d’un autre côté, il y a
tous ces Anciens qui rendent la vie impossible à Banda. Le village est donc perverti, souillé : « on ne peut
pas vivre dans un grand village, comme Bamila dont tous les anciens te détestent et dont tu détestes
tous les anciens. Non, on ne peut même pas vivre dans un village des environs, leur haine t’y suivrait… »
Aussi, Bamila est-il décrit par opposition à Tanga ou Fort-Nègre.

Contrairement au village où la vie est plus ou moins communautaire, il y a la ville, notamment Tanga
décrit par l’auteur comme un espace à deux versants : Tanga nord, Tanga sud : « deux Tanga… deux
mondes… deux destins ! Le jour, le Tanga du versant sud, Tanga commercial, Tanga de l’argent et du
travail lucratif, vidait l’autre Tanga de sa substance humaine. »P.20. Comme l’illustre cet énoncé, entre
autochtones et Blancs, existent, à Tanga, des clivages de tous ordres. Ainsi, l’auteur appréhende la ville
et le village comme des espaces où habitent les Hommes avec tout ce qu’ils ont de bon ou de mauvais.

Il semble que l’espace a été d’une utilité incommensurable à l’auteur pour mieux décrire les actions de
son héros : Banda. Mais toutes les actions de ce dernier ne pourront être perçues qu’à travers un
schéma des actions, un schéma actantiel.

4- Schéma actantiel

Commentaire du schéma actantiel

Poussé par l’amour filial, Banda s’est donné pour objectif de réaliser les vœux de sa mère. Il sera
aidé dans sa quête, favorisé dans son projet par les adjuvants que constituent sa mère, son oncle
maternel, les cinq femmes, Koumé et Odilia. Mais des personnages comme les colons, les contrôleurs de
Tanga ou les vieux de son village tentent de freiner son élan, de lui faire obstacle. En fin de compte, la
réalisation des vœux de sa mère bénéficie, par ailleurs, à cette dernière.

En somme, Banda et les autres personnages entretiennent effectivement des relations, des rapports
allant de la cordialité à la méfiance et même à l’affront. Eza Boto utilise de ce fait un espace en
l’occurrence Bamila et Tanga pour mieux faire voir les actions de son héros et faire ressortir les
perversions et les perversités dont sont objet ces deux endroits. Tout ceci est un véritable prétexte pour
déboucher sur la prise de conscience du héros problématique.

III- LA PRISE DE CONSCIENCE DU HEROS PROBLEMATIQUE

Il s’agit pour nous, en nous appuyant sur le personnage de Banda d’illustrer comment, dans le contexte
colonial, le Blanc a su, sur les plans économique et religieux, donner forme à sa domination ; suscitant
parfois même un complexe de supériorité de certains Noirs qui acceptent leur condition de dominés.
Ainsi, se dégage de ce roman une inégalité flagrante, outrancière entre Blancs et Noirs.

1- La nécessité d’une dénonciation

Dans le contexte de Ville Cruelle, l’auteur met à découvert tout le système du Blanc allant de la religion à
l’économie ; il montre comment ce système est biaisé, axé sur l’exploitation et l’enrichissement. C’est à
juste titre que le vieux Tonga s’en est rendu compte quand il s’adresse à Banda : « Ne quittez pas la voie
de vos pères pour suivre les Blancs : ces gens-là ne cherchent qu’à vous tromper. Un Blanc ça n’a jamais
souhaité que gagner beaucoup d’argent. Et quand il en a gagné beaucoup, il t’abandonne et reprend le
bateau pour retourner dans son pays, parmi les siens (…) un Blanc ça n’a pas d’ami et ça ne raconte que
des mensonges… »P.124. D’ailleurs, Banda, lui-même, reconnait que le vieux Tonga ne manque pas de
clairvoyance sur ce coup car il se rappelle que : « même les missionnaires quand ils te causent de Dieu,
c’est juste pour que tu paies le denier du culte, ils sont seulement plus malin. » À présent, il est
convaincu que toute l’entreprise du Blanc rime avec l’enrichissement. Toutes les bonnes paroles lancées
ça et là ne visent uniquement qu’à endormir l’Africain et l’exploiter, le spolier à fond.

Il ressort de tout ce qui précède que la limitation du degré d’instruction du Noir, imposée dès
l’implantation de l’école en Afrique, n’était pas fortuite. Il fallait parer à toutes les éventualités d’éveil
du Noir ; le maintenir dans une « intelligence contrôlée », de sorte qu’il puisse, à la faveur du mystère,
diviniser le Blanc et le servir à tout prix.

2- Le héros et l’idéologie incarnant sa présentation

Il s’agit, ici, de montrer toute l’idéologie qui a suscité le choix du personnage de Banda.
L’idéologie se définit, selon le Petit Robert, comme l’ensemble des idées, des croyances et des doctrines
propres à une époque, une société ou une classe.

Dans Ville Cruelle, à travers l’ambivalence du personnage de Banda, l’auteur dévoile ce qu’il convient de
nommer les avatars de la colonisation. A travers l’itinéraire de Banda, le romancier dissèque l’idéologie
impériale. Ainsi Eza Boto pense que le but inavoué du colon est d’assouvir son hégémonie de plus en
plus tentaculaire. C’est d’ailleurs ce que Banda a compris quand il s’écrie : « Ah non ! (…) un Blanc, c’est
d’abord l’argent, et encore de l’argent… un Blanc veut gagner de l’argent un point c’est tout. »P.133. Dès
lors, on pourrait dire que le souci de hisser les Africains à une civilisation supérieure n’est qu’un leurre.
Le Blanc, loin de vouloir saisir le colonisé dans sa réalité, est préoccupé de lui faire subir cette
indispensable transformation.

Conclusion

L’analyse de Ville Cruelle a permis de voir que le personnage de Banda est un personnage
charismatique qui pose un problème : les tares, les abus de l’entreprise coloniale marquée par
l’exploitation, la spoliation de l’espace africain. Pour y parvenir, l’auteur a du mettre en branle toutes les
techniques romanesques : anticipation, flash-back, description réaliste. Le déplacement de Banda à la
ville avec tout ce qui s’en suit comme péripéties révèle effectivement que Banda est un héros
problématique car sa présentation semble gênant, embarrassant, contrariant pour le Blanc et, par delà,
tout son système.

Au-delà de l’inventaire descriptif corroborant l’ambition du Blanc, Eza Boto, par le biais de son héros :
Banda, ne s’est-il pas assigné la mission de prendre en charge l’éclosion d’une conscience africaine à la
fois dénonciatrice de l’entreprise coloniale et annonciatrice d’espoir ?

[1] Le petit Robert…

[2] Eza Boto, Ville Cruelle

[3] Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman… P.235


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