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TABLE DES MATIÈRES

Avant-Propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2
Préface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4

I. La Connaissance de soi-même.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
II. La Paresse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
III. Les Désirs intempestifs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
IV. L'Impolitesse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11

V. Le Précurseur. . . . . . . . ..... ....... . . ... . . ... . 12


VI. Le Gaspillage. . . . . . . . ..... ....... . . ... . . ... . 13
VII. Les Revers de fortune.. ..... ....... . . ... . . ... . 14
VIII. L'Apathie.. . . . . . . . . ..... ....... . . ... . . ... . 15

IX. La Vierge.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
X. Les Querelles conjugales.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
XI. Les Peines de Coeur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
XII. La Familiarité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19

XIII. Le Christ. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
XIV. La Liberté et la Fatalité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
XV. Les Mobiles de nos Actes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
XVI. La Paix du Coeur.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

XVII. La Mission de Jésus.. . . . . . . . . . . . . . . . ... . . ... . 24


XVIII. La Compassion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . ... . 25
XIX. La Vengeance.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . ... . 26
XX. La Fébrilité.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . ... . 27

XXI. Les Tentations du Christ.. . . . .... .. . .... . .... . . 28


XXII. La Cupidité. . . . . . . . . . . . . .... .. . .... . .... . . 29
XXIII. La Recherche de l'Éloge. . . . .... .. . .... . .... . . 30
XXIV. Le Désir de Briller. . . . . . . . .... .. . .... . .... . . 31

XXV. L'Enseignement du Christ.. . . . . ..... ..... ..... . 32


XXVI. La Médisance. . . . . . . . . . . . . ..... ..... ..... . 33
XXVII. Le Mensonge. . . . . . . . . . . . . ..... ..... ..... . 34
XXVIII. La Calomnie. . . . . . . . . . . . . ..... ..... ..... . 35

XXIX. Les Miracles de Jésus. . . ..... ................ 36


XXX. La Misanthropie. . . . . . . ..... ................ 37
XXXI. Le Dégoût de Vivre. . . . ..... ................ 38
XXXII. Le Désespoir. . . . . . . . ..... ................ 39

XXXIII. La Transfiguration. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
XXXIV. L'Étourderie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
XXXV. L'Entêtement.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42
XXXVI. L'Inquiétude. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43

XXXVII. La Cène. . . . . . . . . . ..... ................ 44


XXXVIII. La Prière. . . . . . . . . ..... ................ 45
XXXIX. La Charité. . . . . . . . . ..... ................ 46
XL. L'Humilité.. . . . . . . . . . . ..... ................ 47

XLI. La Mort et la Résurrection de Jésus. .. . ..... ..... . 48


XLII. La Maladie. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . ..... ..... . 49
XLIII. Les Deuils.. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . ..... ..... . 50
XLIV. La Peur de la Mort. . . . . . . . . . . . .. . ..... ..... . 51

XLV. L'Ascension. . . . . . . . . ..... ...... . . ... . . ... . 52


XLVI. Le Mépris. . . . . . . . . . ..... ...... . . ... . . ... . 53
XLVII. La Critique. . . . . . . . ..... ...... . . ... . . ... . 54
XLVIII. L'Impatience. . . . . . . ..... ...... . . ... . . ... . 55

XLIX. Les Apparitions du Christ après Sa Mort. . . . . . . . . . . . 56


L. La Mélancolie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57
LI. L'Insubordination. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58
LII. La Perfection. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59

Édition de 1967
MÉDITATIONS

A VOUS TOUS,
CHERS COMPAGNONS QUI ME FAITES L'HONNEUR DE CHOISIR MON CHEMIN,
J'OFFRE CES EXERCICES D'APPRENTISSAGE EN ATTENDANT D'ETRE AUTORISÉ
À VOUS TRANSMETTRE TOUT CE QUE JE REÇUS AUTREFOIS.
PUISSIEZ-VOUS APERCEVOIR, PAR-DELÀ MES PAUVRES MOTS,
CELUI QUI NOUS A ENVOYÉ SES ANGES POUR NOUS RÉUNIR.
PUISSIONS-NOUS DÉSORMAIS CHEMINER TOUS ENSEMBLE
DANS L'OMBRE DE SA SPLENDEUR.

1
AVANT-PROPOS
Le principe de nos progrès ne réside ni dans l'intelligence ni dans l'instinct, mais
dans cette âme affective, dans ce coeur spirituel qui renferme le foyer du moi, le foyer
volitif, et ou aboutit le rayon de notre âme éternelle.
La vie animique se manifeste par les passions. Celles-ci se réduisent à l'amour et
à la haine. Quoi qu'en disent certaines ascétiques orientales, il ne faut pas les tuer, car
tout est préférable à l'inertie. Il faut les arracher du sol de l'égoïsme; il faut les
sublimiser, les transmuer, les restituer à leur état surnaturel, en Dieu, le pur Amour.
Cela ne s'obtient que par une imitation effective du Verbe Jésus. Il faut se sculpter soi-
même à la ressemblance de ce modèle, les yeux sans cesse fixés sur Lui, les mains sans
cesse actives à oeuvrer selon Lui.
Tous les livres de pratique religieuse pourraient s'intituler des Imitations de
Jésus-Christ. On m'excusera d'en avoir écrit une de plus; je l'ai faite la plus courte
possible et seulement pour obéir au voeu d'amitiés que je crois trop indulgentes. Voici
comment s'en servir.
Chaque matin, après la première prière, qu'on se replonge dans la surnaturelle
ignorance de la foi et qu'on redemande à Dieu Sa Vérité. Puis, qu'on lise une de ces
pages soigneusement, ardemment, dans le silence interne le plus profond. Que ces
« lectures » deviennent vite des « contemplations »; que le coeur y prenne la place de
l'intelligence; que l'on tâche d'aimer au lieu de comprendre. Ensuite, qu'on s'engage à
l'observance qui termine chaque article. Puis, qu'on fasse un plan rapide de la journée.
Le tout ne doit pas prendre plus d'un quart d'heure.
Car la vie du vrai disciple est active, non pas contemplative; pratique, non pas
théorique.
Ces thèmes sont disposés par séries de quatre : dans chaque série, une méditation
sur un aspect de la vie du Christ (les NE 1, 5, 9, 13, etc.) est commentée par trois
méditations sur la vie morale du disciple, se rapportant toutes trois à la première. De
la sorte on peut réaliser, toutes les quatre semaines, une synthèse partielle.
Plus tard, un Ami pourra peut-être transformer cette ébauche en un manuel
complet pour tous les jours de l'année. Ce sera facile en résumant, comme le fait la
liturgie catholique, le récit des Évangélistes et en le répartissant sur les périodes
connues :
Préparation à la Naissance intérieure du Verbe (Avent) .
Noël mystique, Épiphanie.
Enfance du Christ.
Mission du Christ (Cendres, Carême).
Passion (Semaine Sainte).
Pâques (Résurrection, Emmaüs).
Ascension.
Pentecôte.
Assomption.
Vie apostolique du disciple.
Vie permanente invisible du Maître.
Toussaint.

2
Évidemment, ce petit livre ne supplée ni à la prière, ni aux actes charitables, ni
à la résistance aux tentations, ni aux conseils d'hommes éclairés; ce n'est qu'un moyen
entre tous; mais, parce que son emploi intensif procure la connaissance de soi, parce
que le plus grand obstacle à notre perfection, c'est justement nous-mêmes, ce moyen
peut devenir efficace au-delà de nos espérances.

***

3
PRÉFACE
« Veillez, car vous ne savez ni
le jour ni l'heure... ou l'époux
paraîtra ».

(Matthieu XXV, 13).

La parabole des Vierges sages et des Vierges folles se renouvelle chaque jour.
Regardons-nous agir : voyez-vous notre indolence, notre inattention à Dieu et la vitalité
de notre égoïsme ? Voyez-vous, des uns envers les autres, le platonisme inopérant de
nos amitiés mutuelles, et cette raideur qui empêche nos âmes de se verser les unes en
les autres, et cette froideur qui nous rend incapables de nous exalter les uns par les
autres ? Voyez-vous pour quelle cause nous parvenons si mal à réconforter les lassitudes,
à secouer les indifférences des gens du dehors ?
C'est que nous sommes trop dans le vague, encore, trop dans l'irréalité de nos
préoccupations personnelles, trop dans la nonchalance de nos foutes petites convoitises.
Il faut sortir de soi, à tout prix, et de propos décisif, ou sinon, un jour, de durs bergers
nous pousseront, avec des lances en guise de houlettes.
Veiller, être éveillés, être vigilants : point de somnolences, point de rêveries,
point de vague à l'âme, voilà ce que le Maître nous conseille. Ne fermons les yeux de
notre esprit devant aucune laideur, ni aucune beauté, sous le trouble d'aucun plaisir,
ni d'aucune douleur. Il faut se rendre compte de tout. Il n'est pas d'enquête ni d'analyse
où le savant mette autant de précision, de liberté, d'honnêteté que le chrétien dans ses
études sur lui-même et sur le monde.
Dans cette sphère partielle que la psychologie nomme le conscient, nous devons
n'ignorer rien de ce qui s'y passe, nous devons tout y soumettre au contrôle de la Loi
évangélique; ici, soyons les tyrans de nous-mêmes. Mais, lorsque nous avons reconstruit
notre personne à l'image de Jésus, tel du moins que nous Le voyons, alors rendons la
main à nos enthousiasmes pour appeler de toutes nos forces, que la discipline aura
décuplées, une forme inconnue, plus haute, plus belle et plus vraie de Celui qui n'attend
que notre cri pour descendre auprès de nous.
Joindre le Seigneur, c'est la chose la plus simple; c'est tellement simple qu'il nous
faut de nombreux essais pour en découvrir le moyen. Revenons sans cesse aux éléments.
D'abord acquérir la plus forte puissance d'attention; puis une persévérance invincible;
ensuite cette liberté intérieure qui nous rend incapables de regrets, quelque peine que
nous ayons eue à obtenir un résultat, si le fruit de nos efforts nous est enlevé; enfin,
le calme courage de ne rien craindre.
Tout cela se résume en un mot : la patience, la force d'accepter, la force de
pâtir. La patience parfaite nous sacre rois de nous-mêmes; c'est pourquoi certains se
sont écriés : ou souffrir, ou mourir.
Si l'on pouvait voir l'avenir de splendeur que la souffrance nous prépare, comme
on accueillerait cette dure visiteuse, comme on la rechercherait, comme on la saisirait
avec transport. Mais ce geste mystique, que quelques-uns accomplissent, cet

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embrassement de la Croix, cet embrasement secret, je ne puis y contraindre personne,
je ne puis même pas demander à l'Ami d'y incliner personne. Vous êtes libres; vous devez
choisir et vous décider vous-mêmes; je puis seulement vous redire : la Vérité, la Réalité,
la Vie, elles sont par-là.
Je sais bien que nous sommeillons dans la nuit; au moins que l'étoile unique de
la foi y luise; que les grands souffles de l'Amour l'embaument. L'allégresse n'est pas dans
les choses; elle sera dans notre coeur, si nous en avons versé les impuissances et les
scories dans le coeur incandescent de notre Maître, qui seul nous aime pour toujours.
Nous ne sommes faibles que dans la mesure où nous nous appuyons sur
nous-mêmes; nous ne sommes tièdes que si nous n'alimentons pas notre feu; nous ne
sommes craintifs que si nous restons seuls. Appuyons-nous sur le Très Fort; brûlons nos
égoïsmes; attachons-nous au manteau du Grand Berger; Il n'est jamais plus heureux que
lorsque nous L'importunons.
Notre esprit éprouve des lassitudes comme notre corps. Ce sont des
ralentissements prévus et presque inévitables; il faut seulement s'efforcer d'en
raccourcir la durée et d'en réduire au minimum la paresse.
La tiédeur est le résultat ordinaire d'une négligence habituelle des petits devoirs.
Elle est dangereuse à cause de son apparente innocuité. Quand on ne monte plus sur la
voie étroite, c'est qu'on roule en arrière vers le précipice. Il est écrit : « Plût à Dieu que
vous fussiez tout à fait froids ». Et encore : « Les tièdes, je les vomirai de ma bouche ».
Saint Bernard pensait que la conversion d'un criminel est moins difficile que celle d'un
moine tiède.
Il faut se forcer à l'accomplissement minutieux de nos devoirs. Qui méprise les
petites fautes tombera dans les grandes. Il faut aussi se forcer à prier, toutes les fois
qu'il y a lieu et malgré qu'on ne puisse y avoir goût.
Quand on est distrait dans la prière sans souffrir de ces distractions; quand on est
sec, dégoûté; quand on ne donne plus à ses devoirs le temps normal; quand on commet
des fautes sans que cela nous inquiète; ne lire que pour tuer le temps : ne travailler que
pour ne pas se faire remarquer; chercher ses aises : voilà la tiédeur.
Le remède, c'est l'action.
Agir avec des intentions pures : pour Dieu, pour nos frères.
Agir avec ordre, exactitude et calme.
Agir avec ferveur; sans négligence; avec courage, même si l'oeuvre à faire ne nous
intéresse pas.
Agir avec persévérance; ne pas laisser l'ouvrage inachevé.
Or, ce n'est pas par l'intellect qu'on agit; c'est par le sentiment, par la passion,
par le centre animique, par l'amour, en un mot. La volonté n'est qu'un amour; qu'il
jaillisse de l'instinct, qu'il s'enveloppe dans les robes somptueuses de l'intelligence, qu'il
disparaisse sous l'armure de l'orgueil, le principe essentiel de la volonté reste l'Amour.
L'Amour n'a besoin pour s'épanouir que de soi-même; plus il se donne, plus fort
et plus splendide il renaît. Il ne s'enquiert pas des chances de réussite, il ignore les
temporisations prudentes, les combinaisons adroites, les précautions timides. Des qu'il
aperçoit une larme, il s'élance pour la sécher; entre l'agresseur et la victime on le voit
s'offrir et, bien que faible, nu, sans armes, il triomphe finalement de toutes les
violences. Sa force réside dans sa spontanéité, parce qu'il est, par sa racine, identique
à l'Esprit.

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L'Amour, la ferveur, le feu, voila ce que nous devrions demander tout les matins
et tout le long des jours.
Presque tout est possible à celui qui veut; tout est possible à celui qui aime. Mais
il faut aimer constamment, uniquement, et à chaque heure un peu plus qu'a l'heure
précédente. Il faut évoquer sans cesse en soi ce visage sensible de Dieu qui est l'Amour.
Il faut se forcer à aimer. Et, quand notre sensibilité se révolte devant certaines hor-
reurs physiques ou morales, il faut se forcer à faire au moins les gestes de la divine et
humaine fraternité.
Beaucoup d'âmes anémiques prétendent ne pas pouvoir de tels efforts et
attendent tout du Ciel. C'est une erreur. « Aide-toi, le Ciel t'aidera ». Il faut de
l'énergie, une énergie disciplinée, systématique; notre nature doit être domptée, puis
dressée comme un chien de police. Sans quoi ses élans accidentels ne provoqueraient
en somme que des chutes décourageantes. Quand le dressage sera parfait, alors nous
pourrons céder à nos enthousiasmes, puisqu'ils ne s'élanceront désormais que vers Jésus.
Mais, je vous le répète, il faut subir d'abord une préparation, une mundification,
une purification.
La préparation, c'est le désir que tous vous avez de bien faire. L a
mundification, ce doit être la discipline corporelle, morale et mentale.
La purification, ce sera les épreuves venues des mondes inférieurs, convoyées par
les agents du Destin en afflux plus ou moins lents, selon notre force de résistance et
notre bonne volonté. Ce sera aussi le travail invisible des anges de Jésus sur notre coeur
froid et dur pour l'adoucir et l'échauffer.
Les pages que vous allez lire se rapportent à la seconde de ces trois périodes,
laquelle réside toute dans le dressage du Moi.
Nous devons alors obéir à la maxime du renoncement dans toute sa rigueur.
Chaque fois que l'on sera sur le point de faire quelque chose qui ne soit pas
manifestement un devoir ou une charité -- même la chose du monde la plus insigni-
fiante --, chaque fois qu'une impulsion irréfléchie naît qui ne soit pas du dévouement,
on devra la refréner, se forcer à l'acte contraire. Notre Jésus S'est condamné à toute
une vie de sensations, de travaux, de promiscuités insupportables à la finesse exquise
et à la subtilité de Sa nature.
Forçons-nous donc : soyons sans indulgence pour le moi; nourrissons-le
copieusement, mais nourrissons-le de ce qu'il n'aime pas. En face de chaque acquisition,
de chaque expérience, de chaque aise que la vie nous offre, demandons, nous d'abord :
Est-ce que j'aime cela ? Est-ce que je ferais cela volontiers ? Si oui, refusons, prenons
le parti contraire; mangeons ce qui nous déplaît. Notre esprit s'allégera et s'illuminera
après chacun de ces petits calices amers et deviendra du même coup capable de toucher
un nombre d'esprits de plus en plus grand.
Dès lors l'Amour commencera de répandre autour de nous sa très pure clarté;
nous n'aurons plus besoin de syllogismes pour parvenir à l'action. La vraie vie sera en
nous. En face des créatures et des événements notre intelligence comprendra tout de
suite, notre coeur sera tout de suite ému, nos bras se tendront d'eux-mêmes pour
alléger le fardeau des faibles.
Ce ne sont pas les héroïsmes prestigieux les plus difficiles; ce sont les petits
sacrifices. Ce sont donc ceux-là les plus riches. Ce sont eux les infimes cristaux qui,
fondus par milliards au foyer de l'Amour, forment les murailles impérissables de la Cité

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divine. L'ascèse mystique est un fait admirablement un. Il suffit que vous pensiez à
Jésus pour que vos oeuvres les plus vulgaires, vos préoccupations les plus lointaines se
rassemblent d'elles-mêmes vers ce but, à la fois tout proche et infiniment éloigné. Et,
si vous vous souvenez qu'entre tous les mondes, par centaines de mille, peuplés de
créatures intelligentes et responsables, cette terre compte parmi le petit nombre de
celles qui, jusqu'aujourd'hui, ont porté le Verbe, vous comprendrez pourquoi ceux qui
peuvent se sacrifier peuvent aussi se faire entendre de Celui qui est la Parole du Père.
Les thèmes que je vous propose dans ce manuel sont donc destinés à nous faire
reprendre souffle au milieu du combat, à remettre de l'ordre en nous-mêmes, à nous
remémorer les principes, à rassembler notre attention, à resserrer le contact intime
avec Notre Maître. Ce sont des exemples : vous pourrez vous en choisir d'autres;
l'essentiel, c'est que le disciple ménage par intervalles à sa pensée des détentes grâce
auxquelles il disposera ses forces avec plus de calme, de lucidité, d'assurance et qu'il
s'habitue ainsi à conduire ensemble aux labeurs du service mystique les énergies de sa
raison, de son corps et de son coeur selon une harmonie de plus en plus profonde.
L'unité de notre être sera le résultat magnifique de cette triple discipline.

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I. — LA CONNAISSANCE DE SOI-MÊME
Qui cherchez-vous ?
(Jean XVIII, 4)

Jésus est là; Il Se tient en silence devant la porte de mon coeur; Il attend. Les
passions, les ambitions, les jouissances viennent à peine de me révéler le goût de leur
cendre. Jésus est là; Ses yeux qui voient tout, Il les tient baissés. afin que la profondeur
de Son regard ne m'intimide pas; Il Se tait, parce que Sa voix me bouleverserait; Il cache
Ses mains miséricordieuses, parce que leur contact allumerait trop tôt dans mon sang
l'incendie de l'Amour.
Il attend parce qu'II me veut tout entier : depuis mon corps, construit par Ses
ministres, jusqu'à mon coeur où Ses Anges édifient Son sanctuaire. Il attend, parce qu'II
ne veut pas me prendre; Il veut que je me donne; Sa tendresse n'aime que ce que je Lui
offre. C'est en vue de ce geste qu'II a disposé sur ma route les fondrières et les mirages;
puisque je n'ai pas voulu Le croire, je dois faire mes expériences. La fatigue et la peur
me tourneront vers Lui. Je n'ai pas voulu L'écouter. Du même bond que l'homme
poursuivi par le fauve se jette au fleuve, quelque nuit, affolé par le remords, je
plongerai dans les courants irrésistibles de l'Amour.
Que j'explore à fond mes déserts intérieurs; que j'étreigne tout les fantômes; que
je goûte à tous les fruits; que je me convainque du mirage universel; que je n'attende
plus rien de personne, sauf de Dieu !
Que cette attente soit, non pas inerte, mais active. Qu'-elle soit remplie par
l'imploration intime, par les douleurs de mon esprit, par ses inquiétudes, ses hâtes, ses
fatigues, ses ressauts... Jusqu'à ce que, ayant préparé en moi une chambre nette, l'ayant
ornée des fleurs de l'acte charitable, l'Ange puisse y chanter les cantiques de la recon-
naissance, y balancer l'encensoir de l'adoration; et qu'enfin, le Seigneur en personne y
descende pour la naissance définitive qui m'introduira aux parvis de l'Éternité.

OBSERVANCE. — Faire, chaque soir, un examen de conscience, court, mais précis.

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II. — LA PARESSE
Quant au serviteur inutile,
jetez-le dans les ténèbres
du dehors.
(Matthieu XXV, 30)

Il y a une paresse profonde qui empêche même d'aller au plaisir. Il y a une paresse
plus commune qui désire seulement éviter les besognes ennuyeuses.
La première est presque incurable. La seconde peut se guérir. Beaucoup sont
astreints à un labeur machinal et fastidieux qui écrase leurs élans. Ce sont des forçats,
sans doute; mais le forçat le plus misérable n'est-il pas celui qui se croit libre ? Et ne
serais-je pas ce fou ?
Je sais cependant que tout travail peut m'être profitable. Mes dégoûts se
justifient-ils ? Si je juge ma besogne indigne de moi, n'est-ce pas que j'en comprends mal
le sens ? Ai-je voulu vraiment la hausser jusqu'à mon rêve ? Il faut donc que j'ose
entreprendre du nouveau; si je n'ai pas cette hardiesse, ou cette confiance, je m'enlève
le droit de me plaindre. Se plaindre, c'est s'affaiblir. J'irai donc à l'école de la
résignation.
Suis-je trop vaniteux pour accepter sans murmure le morne piétinement
quotidien ? Pour vaincre le mauvais sort, il faut que je me vainque moi-même. Et Toi,
ô Christ. Toi, constructeur des mondes, Tu as bien manié la varlope et le rabot; Toi, qui
nourris l'univers, Tu T'es assis aux tables des hommes; Toi, qui savais tout, avec quelle
patience n'as-Tu pas écouté, n'écoutes-Tu pas encore nos bavardages ? Toi, qui possèdes
tout et qui n'as besoin de rien, n'es-Tu pas descendu, n'as-Tu pas peiné, ne
recommences-Tu pas sans cesse le même labeur sempiternel à quoi nos volontés
mauvaises obligent Ton amour ?

OBSERVANCE. — Lutter contre toutes les inerties, en moi et hors de moi.

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III. — LES DÉSIRS INTEMPESTIFS
Jésus répondit : Vous ne savez ce que vous demandez.
(Matthieu XX, 22)

La Loi ne réprouve aucun des motifs de science. de gloire ou de beauté qui me


sollicitent à l'action. Cependant je devine qu'il en existe de plus purs. Les dieux ont
beaucoup d'adorateurs; Dieu n'en a presque point; combien de fois ai-je cherché un
demi-dieu, un démon même, disant et croyant ne m'inquiéter que du seul Seigneur ?
Mais ma faute n'est pas mortelle. Courir après une ombre, c'est encore courir; et
la Vie veut que je vive. Qu'au moins je ne retombe plus dans mes illusions; que je voie
clair en moi; que l'Esprit darde sur moi ses éblouissantes clartés !
Quel homme que celui qui saurait mener ses affaires en alliant la patience
orientale et l'initiative américaine et qui ne s'intéresserait pas aux millions conquis !
Quel savant que celui qui connaîtrait son ignorance ! Quel conducteur que celui qui
emploierait tout son esprit, toute sa délicatesse au bénéfice du primaire le plus inculte !
Devenir indifférent au résultat de l'acte, après m'être passionné pour sa réussite :
antinomie insoluble, si au fond de moi-même la petite lueur ne brille pas qui s'allume au
seul passage du souffle de Dieu. Ni l'argent, ni le pouvoir, ni la célébrité, ni l'amour, ni
l'art, ni la pensée, ni la volonté n'allumeront cette lampe, parce qu'ils ne sont que des
reflets. Elle est la flamme originelle subsistant par soi-même, inextinguible, victorieuse;
elle est la douceur même, et tout incendie s'abat devant elle; elle éclaire, elle échauffe,
sans brûler, et le coeur du plus noir archange éclate et se fond sous son rayonnement
mystérieux.
Je garderai cette lampe dans la chambre la plus secrète de mon moi, et elle me
donnera l'humilité; je promènerai cette lampe tout alentour, l'élevant sur les fronts,
l'abaissant sur les boues; et ce sera la charité. Ainsi mes désirs du périssable mourront
pour renaître dans l'Impérissable.

OBSERVANCE. — Ne satisfaire aucun désir personnel.

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IV. — L'IMPOLITESSE
En entrant dans la maison, saluez-la.

(Matthieu X. 12)

J'ai raison de rester courtois avec un fâcheux; mais il serait meilleur encore que
je chasse mon agacement; ma politesse serait sincère, et elle porterait les fruits de la
sincérité. Si je ne suis poli que pour produire une bonne impression, je rends un culte
aux dieux du respect humain, du mensonge et de la vanité.
L'impolitesse n'est qu'une défense de mon égoïsme, de mes aises, de mes caprices.
Je suis à un travail important, je marche absorbé dans des réflexions graves; un fâcheux
fait irruption dans mon bureau, un flâneur m'arrête; pourquoi m'impatienter ? Ces gens
sont, comme moi, des signes mobiles de la Force cosmique; ils ont peut-être quelque
chose à me dire, sans le savoir. Et, si je n'ai pas entendu leur message secret, ils
m'auront tout de même rendu plus fort et meilleur, puisque. grâce à eux, j'aurai dominé
mes nerfs et fait un pas vers la sincérité : puisque, peut,être, en leur étant aimable, ils
se seront souvenus que la Bonté existe.
Non, ces petites choses ne sont pas ridicules, ni méprisables. La terre entière est
faite d'infiniment petits. Je m'exerce comme le permet ma faiblesse. Il ne tient qu'à moi
d'ennoblir, d'enrichir ma vie intérieure, par des magnificences si pures, des somptuosités
si hautes, que ma vie extérieure en devienne incapable de petitesses.
A force d'amonceler les grains de sable de mes petites vertus, je finirai bien par
cimenter les fondations de mon Temple.

OBSERVANCE. — Que mon Idéal transparaisse sur toute ma personne, sur mon visage,
dans mes paroles, dans mon attitude et dans mes gestes.

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V. — LE PRECURSEUR
...Jean parut dans le désert... (Marc 1, 4)

Le Précurseur est mystérieux comme son Maître. Fils de la vieille repentante


longtemps stérile, Elisabeth, et du vieillard assoiffé de Dieu, Zacharie, il est mon Moi
purifié; il est l'accomplissement de la promesse divine; il est le premier de tout; il est
l'abstinence; il est nu; il est rempli de l'Esprit; il marche droit; il crie dans le désert; il
est terrible et il m'attire.
Je me sens à côté de lui comme une motte de terre auprès d'une montagne; et
pourtant il ne m'effraye pas. Quelque chose me dit qu'il a été, lui aussi, une motte de
terre et moi, si je le veux (si je le veux !), je serai grandi un jour à la taille du pic
gigantesque. Si je le veux : si je veux ce qu'il faut pour cela; si je veux comme il faut.
Ah ! je le devine : Ram, Fo-Hi, Sésostris, Platon, César, Marc-Aurèle, saint
Augustin, Charlemagne, Shakespeare, Napoléon, tous les illustres, aucun ne reste debout
devant le Précurseur. S'il est vrai qu'il a précédé le Verbe dans tous Ses sentiers, si c'est
lui qui marche devant le Seigneur, s'il a le droit d'appeler les hommes à la pénitence, il
est donc le formidable athlète de Dieu, il est donc un des cavaliers de l'Esprit, il est donc
un des Témoins perpétuels ?
Ma pensée, étrangère aux grandeurs spirituelles, s'arrête ici; c'est à mon âme à
continuer le chemin. Ma logique bronche; que mon admiration s'élance et ouvre une
brèche à l'Amour. Que la dureté du Pénitentiaire m'apprenne à être dur pour moi-même.
Que les fatigues et le martyre qu'il affronte m'apprennent à devenir tendre pour les
autres. Que son isolement me fasse aimer la solitude. Que son indépendance me fasse
chérir la sincérité.

OBSERVANCE. — Se priver, chaque jour, d'une commodité, pour s'apprendre à diminuer.

12
VI. — LE GASPILLAGE
A celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera ôté.

(Matthieu XXV. 29)

Réfléchit-on à la somme de travail, d'essais infructueux, d'ingéniosité qui se


dépense pour fabriquer les mille petites choses que je gâche journellement ? Combien
d'énergies pour que je puisse goûter un morceau de pain, pour que je boutonne un
vêtement, que j'écrive une lettre ? Si je récapitulais le soir combien j'ai fait de gestes
et dit de paroles inutiles. combien d'objets jetés, de nourriture perdue, de pas sans
motifs, de rêveries sans but, de forces usées ou détruites. par caprice, par
désoeuvrement ?
Je sais cependant comme la Nature tient compte de tout, d'une herbe brisée
comme d'un clin d'oeil vaniteux. Je sais être son débiteur; que je mésuse de ses prêts,
que je les laisse improductifs ou que je les dilapide, je contracte une même
responsabilité.
Celui qui jette du pain au ruisseau se condamne lui-même à souffrir de la faim;
qui maltraite ou exténue ses animaux se condamne à la ruine; qui dépense, sans motif
valable. sa force ou son intelligence, appelle sur lui-même la faiblesse et l'imbécillité.
Je ne pallierai les suites de mes étourderies qu'en apprenant à me contrôler, à
faire chaque chose à sa minute, à utiliser le temps si précieux. Je fais partie intégrante
d'un grand tout compact. L'Invisible me relie à toutes les créatures bien plus solidement
encore que la vitalité ne retient ensemble les organes de mon corps et leurs cellules.
Aucune ne se perd des énergies que j'émets. Rien n'est sans valeur de ce que les hasards
apparents mettent à ma portée.

OBSERVANCE. — Etre économe pour soi et généreux pour les autres.

13
VII. — LES REVERS DE FORTUNE
Il est plus facile à un câble
de passer par le trou d'une aiguille
qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu.
(Marc X, 25)

La richesse est une faveur du Génie de la Terre; de la part de Dieu, c'est une
épreuve, et des plus lourdes. La perdre serait être débarrassé d'un bagage encombrant.
Néanmoins les paraboles de l'Évangile me disent que les riches ne doivent pas s'échapper
des charges de leur état, ni, non plus, immobiliser leurs richesses, par crainte ou par
dégoût de l'effort. Il ne faudrait donc pas qu'un millionnaire se déclasse; il serait
préférable que chacun garde son rang, d'abord. au gré des convenances sociales et
mondaines; au surplus, une famille riche, mais réellement charitable ne thésaurise pas,
bien au contraire. Pourquoi d'ailleurs ne se ruinerait-on pas pour des motifs nobles ? On
se ruine si communément pour des motifs honteux.
Si je me trouve ruiné par ma faute, je n'ai qu'à me remettre au travail avec
repentir et courage. Si ce sont mes charités ou mon idéalisme qui me ruinent, la paix de
mon coeur me réconforte. Si c'est par un concours de circonstances néfastes, je sais que
le malheur est un tonique puissant. Quand l'or afflue, ne croit-on pas trop que c'est à
cause de notre mérite, ne devient-on pas trop indulgent à nos ruses profitables, ne
méprise-t-on pas les malchanceux ?
Tout homme accomplit sans le savoir et presque toujours sans le vouloir un
dessein providentiel, même le plus cupide brasseur d'affaires, même le plus maladroit
des ratés. Toujours il y aura des pauvres et des riches, jusqu'à ce que les hommes
sachent s'aimer. Un millionnaire peut être un pauvre selon l'Esprit : s'il ne se reconnaît
que pour le simple gérant de sa fortune, il est plus proche de la Vérité que le mendiant
haineux et retors.

OBSERVANCE — Ne jamais prendre prétexte que ma bourse se vide pour refuser un


service.-

14
VIII. — L'APATHIE
Les violents s'emparent du Royaume des Cieux.
(Matthieu XI, 12)

Ces périodes grises où je n'ai plus de goût à rien, même pas au mal, où mon
énergie sommeille, où je ne me sens même plus la force de désespérer, les maîtres de
la vie intérieure enseignent unanimement qu'elles ne doivent pas m'être inquiétantes.
Je vois que, dans un système solaire, pendant qu'un certain nombre de planètes
sont en activité, un certain nombre d'autres sont en sommeil. L'homme total est un
système solaire où l'homme terrestre n'est qu'une planète.
Et puis, c'est Dieu que je cherche. Si c'est bien Dieu, l'unique, le suprême, le
parfait, est-ce que moi, imparfait par essence, je puis l'étreindre ? Non, à moins de ce
changement de ma nature qu'on appelle la régénération. Toutes les fois donc que je sens
Dieu en moi, c'est qu'Il a rapetissé Sa grandeur à ma petitesse; et, quand je ne Le sens
plus, quand seule subsiste en moi une idée lointaine de Lui, c'est qu'II S'approche alors
de moi sous un aspect nouveau, avec une force plus grande. C'est donc dans ces moments
d'apathie que je dois tenter l'effort le plus intense, que je dois m'accrocher à Lui, que
je dois arracher de mes entrailles le cri suprême de la foi obstinée, de la foi qui s'affirme
contre toute évidence.
Que cette somnolence passagère ne m'empêche pas de remplir mes devoirs
quotidiens. Quand tout m'écoeure, me parait insipide et plat, dissimuler mes dégoûts et
vivre quand même, comme tout le monde : c'est l'acte le plus parfait.
Si l'enthousiasme m'exalte, souffrir n'importe pas. Mais souffrir tristement, sans
courage, sans espoir, c'est difficile; c'est donc cela qu'il faut que je fasse. Et j'y
parviendrai par la force toute-puissante de l'humilité, par la faiblesse infinie de mon
néant.

OBSERVANCE. — Aimer pratiquement tout être et toute chose.

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IX. — LA VIERGE
Voici la Servante du Seigneur.
(Luc 1, 38)

Si les envoyés de l'Esprit se reconnaissent aux haines qu'ils soulèvent, la Vierge


appartient certainement à leur cohorte, car, d'après la tradition, peu de femmes ont
été, comme elle, humiliées, incomprises et méprisées.
La Vierge est le premier geste par lequel Dieu indique la noblesse de la femme et
son rôle. Dans cette figure inexplicable, dont l'âme fut l'autel des plus grands sacrifices
et le sanctuaire des plus mystérieux arcanes, rien de particulier ne se remarque de
l'extérieur. Enfant grandie dans une clôture claustrale, chargée dès son adolescence des
soins d'un ménage pauvre et des soucis de la plus délicate des éducations, mère trente-
trois ans martyrisée par les angoisses quotidiennes et les transes effroyables d'un avenir
trop pressenti; veuve obscure et pourvoyeuse sans ressources de la communauté
misérable des Disciples, l'épouse de Joseph est la preuve vivante qu'une existence
commune voile parfois les travaux les plus méritoires. Le héros conquiert l'admiration
par une crise momentanée qui l'exalte au-dessus de lui-même. Mais s'oublier à tout
instant, froidement, raisonnablement, parmi toutes les petites platitudes du ménage,
de l'atelier, de la rue : cela, c'est difficile.
L'imitation du Christ est impossible à ma nature livrée à ses propres forces; mais
limitation de la Vierge m'est possible; Marie est plus proche de ma pauvre âme et plus
pitoyable à ma misère quotidienne.
Je sais bien qu'un personnage de Vierge se retrouve dans beaucoup de religions,
de symbolismes, d'herméneutiques; ce sont là des décors, peut-être même des jeux
intéressant l'intelligence et la sensibilité. Je sais que les actes seuls comptent; dans
toutes mes lassitudes j'évoquerai donc uniquement la précaire existence de la Mère du
Christ, silencieuse et enfouie, vue du dehors, mais éblouissante et ardente, vue par le
dedans.

OBSERVANCE. — Ne pas se plaindre.

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X. — LES QUERELLES CONJUGALES
L'homme et la femme ne sont plus deux,
mais une seule chair. Donc que, l'homme
ne sépare pas ce que Dieu a uni.
(Matthieu XIX, 6)

Que de dissertations sur le mariage et sur le célibat dorment dans les


bibliothèques ! Vu d'En Haut, le problème est cependant bien simple. Notre grande
affaire, ici-bas, est d'apprendre la bonté. L'apprendrai-je mieux en me mariant ou en ne
me mariant pas ? La réponse reste personnelle.
La vie conjugale devrait être l'école de l'Amour vrai. Elle seule fournit à mes
aspirations les épreuves nécessaires de la réalité quotidienne; elle seule me préserve des
expériences dangereuses et des capitulations indignes. Elle seule perce à jour la
fantasmagorie des rêves de jeunesse, les débarrasse de leurs brouillards troubles et en
fait des lumières vivantes et constantes.
Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, a-t-on dit. Aussi rares sont
les vieux époux qui conservent l'un pour l'autre la ferveur admirative du temps des
fiançailles. Quels soins ne faut-il pas à la femme comme au mari pour demeurer dignes
l'un et l'autre de leur élection mutuelle; quel chef-d'oeuvre qu'un mariage qui conserve
jusqu'à la mort la beauté de ses premiers mois ! Toute l'intelligence, toute la délica-
tesse, toute la volonté trouvent ici leur emploi.
La vie conjugale seule apprend le service mutuel et l'abnégation dans ces très
petites choses qui servent de piédestal aux grandes. Les époux travaillent à un chef-
d'oeuvre qui vaut plus, pour eux et pour les autres, que n'importe quel effort
exceptionnel; aucun dissentiment, aucune dissonance ne devrait empêcher l'union; les
fautes graves même, du mari ou de la femme, ne devraient servir qu'à la rendre plus
indestructible. Seul le mariage fournit tous les prétextes à la patience, à la tendresse,
à cette inaltérable sérénité, à cette douceur pleine de grâces, à ces pardons si riches
d'Infini, qui forment les étapes de la route du Ciel.

OBSERVANCE. — Que chaque époux s'applique, en tout ce qui n'est pas du Mal, à donner
du bonheur à l'autre.

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XI. — LES PEINES DU COEUR
Demeurez dans mon amour.
(Jean XV, 9)

L'amour devient le plus illusoire des mirages, si c'est moi que je cherche en lui.
Si c'est moi que j'aime en l'être que je préfère, il devrait s'appeler seulement recherche
de plaisir ou satisfaction d'égoïsme sentimental. L'amour devient la plus stable des
réalités si j'en fais une ferveur de sacrifice.
La plupart des amours ne sont que des fascinations magnétiques. On ignore tout
de ces forces mystérieuses; c'est pourquoi les passions déconcertent souvent le
spectateur, et leur psychologie reste toujours spéculative. Incapables de nous donner
les uns aux autres par devoir, la Nature nous verse un philtre; et cette ivresse fluidique,
qui nous jette de l'exaltation à l'amertume et de la frénésie au dégoût, nous apprend au
moins les gestes élémentaires de l'altruisme, ou plutôt nous entraîne à les accomplir. Il
n'y a point d exemple, en effet, que deux amants, si bien assortis soient-ils, ne se
trouvent bientôt dans l'obligation de se sacrifier l'un à l'autre quelques préférences ou
quelques commodités. La somme de ces ennuis en vient d'ailleurs assez vite à dépasser
la somme des joies.
Mais, plus que la débauche, plus que la passion, ce qui empoisonne en nous le
pouvoir d'aimer, ce qui dessèche nos sources intérieures les plus profondes, c'est cette
perversité du manque de parole, de la tromperie, dont quelques-uns tirent une gloire
misérable.
Qu'un homme convoite une femme, c'est une faiblesse, un manque de tenue; mais
qu'il ne s'inquiète pas de ravir le bien d'autrui, de briser un foyer, de rompre un contrat
antérieur consenti librement, cela est grave; cela le condamne, cela l'enchaîne pour
plusieurs peut-être de ces siècles d'outre-tombe dont la durée nous reste inconnue à
jamais ici-bas.
Et puis, les mariages sont inscrits au Ciel, dès l'origine. Nul homme donc ne
devrait désirer une femme, nulle femme ne devrait écouter un homme, sinon en vue du
mariage.

OBSERVANCE. — Lorsque l'être qu'on aime nous fait souffrir, essayer de l'aimer pour lui,
en Dieu, en nous oubliant.

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XII. — LA FAMILIARITÉ
C'est Moi qui vous ai choisis et qui vous ai mis à votre place...
(Jean XV, 16)

Lorsque je crains l'exubérance un peu encombrante de certaines gens, je me


défends mal d'user à leur égard d'une politesse plus distante et, au besoin, de
l'assaisonner de quelques pointes. Toutefois ai-je bien raison ? Si je m'étais tenu à ma
place, en toute circonstance, avec tout le monde, je n'aurais pas à subir ces effusions
intempestives; à moins que ma réserve n'ait été faite de hauteur et non de modeste
discrétion.
Et puis, n'ai-je réellement jamais gêné personne, soit par étourderie, soit par
importunité, soit par vanité ? Il faut, en tout, une mesure juste. Je ne dois pas plus fuir
mes voisins que passer des heures chez eux. Je ne dois être ni bavard, ni timide, ni
dédaigneux. Je dois conserver toujours un détachement assez libre pour ne rien attendre
de personne, puisque, en effet, du point de vue de Dieu, personne ne me doit rien. Je
dois aussi conserver une sympathie toujours assez prête pour répondre, avec une sincère
cordialité, aux marques que me donnent les autres, même si je crois ces marques
banales ou intéressées. Jusqu'à présent j'ai presque toujours abordé quelqu'un avec une
politesse extérieure, mais avec une interrogation intérieure sur le profit que j'en pouvais
attendre. Il faut, à partir d'aujourd'hui, que j'enlève de mon coeur ce calcul involontaire;
il faut que j'aborde n'importe qui avec un regard fraternel; et il faut que j'essaie ensuite
que l'interrogation inverse monté de mon coeur à mon cerveau : en quoi puis-je être
utile à ce frère ?

OBSERVANCE. — Accueillir tout le monde, ne s imposer à personne.

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XIII. — LE CHRIST
Vous trouverez un petit enfant emmailloté
et couché dans une crèche.
(Luc II, 12)

Après que l'intelligence a épuisé toutes les explications de ce mystère, elle se


déclare impuissante devant cette définition de l'Infini, cette localisation de l'Universel,
cette particularisation du Parfait. Aussi vaste, aussi complexe qu'elle imagine le Relatif,
un abîme infranchissable le sépare de l'Absolu. Et, depuis que les hommes pensent, ils
ont toujours senti l'Unité primordiale insaisissable à moins d'un anéantissement définitif
du Moi.
Comprendre l'incarnation du Verbe me sera toujours impossible tant que je serai
une créature dans la Création. Mais recevoir au Saint-des-Saints de mon être la splendeur
de ce Verbe humanisé : je puis devenir l'objet de ce miracle. Ce Verbe naît du Père, dès
avant le toujours; Il naquit un jour à Bethléhem; et Il peut naître encore, d'une naissance
qu'Il espère innombrable, dans l'âme de tous ceux qui Le suivent, sur cette terre et sur
toutes les terres où vivent des humains.
Croire que Jésus est le Fils unique de Dieu venu en chair est un don fait à
quiconque prend conscience de son propre et total néant. Mais chacun ne devient
capable de recevoir cette lumière qu'à une certaine étape du voyage de l'Existence.
Sentir Dieu naître en soi est un autre don, recevable dès que, suffisamment
appauvris, dénudés, purifiés, les choses et les forces temporelles ont, en nous, fait place
nette pour les éternelles.
Sentir Dieu vivre en soi, participer à Son omniscience, à Son omnipotence, être
libre parce qu'on a usé toutes les chaînes à force de s'en être chargé, et offrir au Père
l'hommage suprême de cette liberté enfin conquise, agir comme Jésus, Fils de l'Homme,
nous dévoile qu'Il agissait, vivant dans le Père et le Père vivant en Lui : cette forme
dernière de notre être, la seule réelle, est encore un don.
Et, pour obtenir ces trois privilèges, une seule et même chose est à accomplir :
l'imitation du Christ Notre Seigneur.

OBSERVANCE. — Ne rien convoiter, même pas des faveurs spirituelles.

20
XIV. — LA LIBERTÉ ET LA FATALITÉ
Si le Fils vous affranchit, vous serez véritablement libres.
(Jean VIII, 36)

Pourquoi ? Parce que Jésus, Fils du Père, Dieu Lui-même, égal à l'Esprit, maître
de l'Esprit, est le seul libre.
La Fatalité est la loi de la matière et l'énigme de la science; la Liberté est l'être
de l'Esprit et l'énigme de la religion. Ces deux forces coexistent en moi, semences de
toutes les autres, et s'y balancent alternativement. Que j'obéisse au Moi, et le Destin,
par l'atavisme, par les habitudes, par les influences du milieu, finira par me réduire en
esclavage complet, en me faisant croire que je suis libre. Que je résiste au Moi et, en
paraissant me rendre esclave, je me libérerai.
La Liberté m'est promise; mais il faut que j'en apprenne l'usage. Quelle puissance
terrible, en effet, que de ne point trouver d'obstacle à mes désirs ! L'individualisme, c'est
l'émiettement, c'est la lutte, c'est la décomposition, c'est la seule mort réelle.
L'esclavage consenti me sera donc la route de la Liberté.
Je n'ai qu'à regarder autour de moi pour m'apercevoir qu'on s'enchaîne en
obéissant aux passions. Un regard attentif me montre que je m'enchaînerai bien
davantage encore si c'est pour l'orgueil de me voir au-dessus de la foule que je lutte
contre mes passions. Il faut que j'engage ce combat par obéissance à Dieu, pour le
service de Dieu, pour me rendre utile aux autres, par l'Amour, en somme, et par
l'Humilité.
Alors seulement j'échappe aux filets du Destin, aux plus grossiers comme aux plus
imperceptibles. Alors seulement mes puissances se développent dans des directions
autres que celles où les causes antérieures les poussaient, dans des directions vraiment
neuves; et mes rêves les plus beaux seront un jour dépassés.

OBSERVANCE. — Accepter l'effort que les circonstances m'offrent, surtout s'il me déplaît
particulièrement.

21
XV. — LES MOBILES DE NOS ACTES
Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
(Matthieu VI, 10)

Le dernier mot de toutes les psychologies, le moteur premier de mes actes, de


mes émotions ou de mes pensées, c'est le désir. Et, en effet, mon intelligence et mon
énergie ne se mettent en branle que sur une impulsion venue, en dernière analyse, de
mon centre affectif. La sensation, l'émotion, l'idée ne sont que des phénomènes
secondaires. Par suite, ce sera mon mobile secret qui donnera sa qualité à mon acte.
Ainsi, la même quantité de force que l'oisif dilapide à faucher des herbes avec sa canne,
le thérapeute l'emploie à cueillir des plantes curatives. La qualité de la dépense
d'énergie diffère par son motif.
Je devrai donc scruter mes mobiles, écarter tous ceux qui ne sont pas de la plus
haute morale, choisir, entre les buts, celui qui me paraîtra le plus net d'égoïsme. Alors,
mais seulement alors, mon oeuvre sera saine, harmonieuse et vivante. Mon être ne
contient que la moitié de la réponse à l'énigme de la vie; le monde contient l'autre
moitié; tous deux s'interpénètrent; l'homme est un petit univers; l'univers est un homme
immense.
Tout acte est un holocauste offert à une idole : à la fortune, à la gloire, à l'amour,
à la science; le vrai Dieu n'a que de rares fidèles; combien de chrétiens ne sont, en
définitive, que des idolâtres !
D'autre part, la concentration d'une force la décuple, la centuple. Or, les devoirs
quotidiens m'obligent à me disperser sur bien des objets; mais ce sont mes forces
naturelles, mes facultés extérieures que j'applique au dehors. Je puis donc, en mon
centre le plus intime, garder ma concentration, mon unité; je le puis surtout si j'élis Dieu
comme principe de tous mes mobiles et but de tous mes travaux.
Dès lors, un par l'Amour spirituel qui est le père de mes vouloirs, multiple dans
mes facultés, je vivrai, à l'image de l'Absolu, dans une béatitude toujours plus haute, en
proportion de ma ferveur.

OBSERVANCE. — Vivre pour servir Dieu.

22
XVI. — LA PAIX DU COEUR
Je vous laisse la paix. je vous donne Ma paix.
(Jean XIV, 27)

Pour posséder une force, pour qu'elle devienne partie constitutive de ma


personnalité, il faut que je l'attire du haut des profondeurs spirituelles où elle se tient
à l'état parfait. Et la seule évocation toute-puissante, c'est l'Acte. Je dois donc agir
conformément à l'Idéal que je me propose d'atteindre. Si c'est la paix que je veux, il faut
que je cesse la bataille en moi et autour de moi; pour posséder la concorde, il faut que
les discordes s'évanouissent; pour jouir de l'harmonie, il faut que j'oeuvre
harmonieusement.
Tout ceci tient en un seul mot : le pardon. Pardon aux ennemis extérieurs, pardon
aux ennemis intérieurs. Aux premiers, en leur offrant ce qu'ils réclament; aux seconds,
par une parfaite conformité à la Loi. Pardonner au mal ne signifie pas : obéir au mal; il
faut subir le mal quand c'est moi seul qui en souffre, mais l'empêcher quand c'est aux
autres qu'il s'attaque.
La Fontaine a montré à mon enfance le chêne gigantesque brisé par cette même
tempête à laquelle résiste le roseau. Plus je me ferai petit, moins je gênerai de
convoitises, et plus j'aurai la paix. Mais cela, c'est une humilité de crainte, et une paix
d'égoïsme. Il faut que je me rapetisse par sincérité, parce que je me vois tel que je suis,
méprisable et indigne; par amour, pour laisser à mes frères tout ce superflu qui dépasse
mon strict nécessaire, dans tous les ordres de besoins.
Quoi qu'il m'advienne de ce régime déraisonnable, que puis-je craindre, puisque,
à ce faire, j'imite le rapetissement infini de Jésus, et que l'Esprit souffle où il Lui plaît ?

OBSERVANCE. — Travailler sans recherche de bénéfice personnel.

23
XVII. — LA MISSION DE JÉSUS
Je suis venu afin que
mes brebis aient la vie et l'abondance ;
... afin que quiconque croit en moi
ne demeure pas dans les ténèbres.
(Jean X, 10; XII, 46)

Si je ne crois pas que Jésus est le Fils unique du Père, je puis admettre
toutes les exégèses humaines : légendes, mythes solaires, symbolismes,
initiations de l'Égypte, de l'Inde, de la Chaldée ou du Tibet.
Mais si une parcelle du sens des choses divines m'a été donnée, à moi
indigne — car on reste toujours indigne de recevoir la plus petite des Lueurs
éternelles —, je saurai indubitablement que Jésus n'a été instruit par aucun
adepte, par aucun dieu. A l'inverse des créatures, qui évoluent du bas vers le
haut, Il développa Sa manifestation terrestre en avançant des espaces intérieurs
vers les extérieurs. Il involua. Étant la Vérité, la Vie et la Voie, Il n'eut besoin
d'aucune étude pour tout savoir, d'aucun entraînement pour tout pouvoir, Il
n'eut qu'à être Lui-même.
Le Christ est une double perfection : Homme parfait, Dieu parfait. Non
pas un homme plus avancé que les autres, mais l'Homme. Non pas un dieu plus
grand que les Brahma, les Ahoura-Mazda, ou les Jupiter, mais Dieu. Puissances
totales de la créature, Puissances totales de Dieu, voilà Sa robe et Son
manteau. Dès Sa naissance donc, Il pouvait tout connaître et commander à tout.
Seule l'expression de Son savoir ou de Son pouvoir fut soumise aux lois de la
croissance physiologique, parce qu'II ne descendit que pour obéir à toutes ces
lois, qu'II avait Lui-même. dès l'origine, édictées.
Ses paroles, Ses gestes, Ses regards semaient la vie. Le sol que foulaient
Ses pieds recevait de leur contact une bénédiction. Et chacune de ces
innombrables étincelles de divin, déposées çà et là, dans le noir humus du
monde, attend, pour lever et fructifier, le concours de mon bon vouloir. Moi
aussi je puis être un jardinier de ces fleurs éternelles. L'Amour est le maître
suprême.

OBSERVANCE, — Avant tout acte, demander à Jésus qu'Il éclaire cet acte et son
objet.

24
XVIII. — LA COMPASSION
Aie compassion de nous et
viens à notre secours.
(Marc IX, 22)

Il y a trois espèces de compassion. La première est une sensiblerie


maladive, qui nous réduit à devenir les jouets de nos nerfs, les dupes des faux
malheureux, les victimes même de nos vices obscurs. La seconde espèce, c'est
de se dire, installé dans un bon fauteuil, au coin du feu : « Combien de pauvres
diables vont coucher cette nuit dans des mansardes glacées, sous les ponts, et
le ventre creux ! Comme je les plains ! » La troisième espèce de compassion,
la seule vraie, vivante et féconde, c'est, après avoir été ému de cette pensée,
de prendre son chapeau et de descendre, dans les rues, à la recherche de
quelque va-nu-pieds, pour lui offrir un repas et une chambre. Et, si l'on n'a pas
d'argent, c'est de le ramener chez soi, avec sa crasse et sa vermine, de le servir
et de lui donner son lit.
La compassion, ce serait de perdre mon temps avec bonne humeur, au
chevet d'un malade grognon. Ce serait de ne pas me fâcher quand un pauvre,
endurci par le malheur, finasse avec moi ou m'injurie. Ce serait de trouver des
paroles réconfortantes pour ceux-là mêmes qui semblent mériter leur
malchance, ou qui geignent à tort et à travers.
Je serai indulgent, non point avec l'espoir sournois que les autres seront
à leur tour indulgents pour moi, mais parce qu'il est sûr que j'aurais succombé,
comme le voisin, si j'avais eu la même tentation et le même tempérament.
Toute la place que la malveillance et le mépris n'occupent pas en moi,
la saine raison, le jugement net, l'indulgence s'y installent. Je trouverai mieux
alors les remèdes aux malheurs d'autrui. Plus l'homme s'inquiète de soi, plus il
se rapetisse; plus il sort de soi, plus il acquiert une vue large et une puissance
involontaire.

OBSERVANCE. — S'interdire la pensée que tel malheureux, tel malade souffre


par sa faute.

25
XIX. — LA VENGEANCE
Quant à vous qui m'écoutez, voici ce que je vous dis :
Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
bénissez ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous font injure.
(Luc VI, 27. 28)

Personne ne subit une haine ou une insulte sans l'avoir méritée. Les
justices des créatures seules sont boiteuses; la justice du Créateur est
infaillible; elle est l'équilibre même de l'Univers, dans le physique, dans le
moral et dans le spirituel. Si je n'aperçois pas de motif à cette haine ou à ces
insultes, cela veut dire seulement que je suis myope; et je dois pardonner tout
de même, car on n'éteint pas un feu en y jetant du bois.
Salomon énonce, et l'apôtre des Gentils le répète : « Si ton ennemi a
faim, donne-lui à manger; s'il a soif, donne-lui à boire; faisant cela, tu
entasseras des charbons ardents sur sa tête ». Peut-être les durs rabbins
voyaient-ils là un raffinement de vengeance immatérielle; peut-être les Pères
de l'Église grecque croyaient-ils qu'il faut être irréprochable de façon que nos
ennemis attirent sur eux-mêmes toute la réaction de leur colère. L'auteur de
la Vulgate est plus chrétien quand il pense que ces charbons brûlent du seul feu
de la honte et du remords. Oui, le douloureux pardon auquel j'oblige mon
amour-propre ulcéré est une lumière qui se pose sur le coeur de mon ennemi
et qui, plus tard, y fera germer le remords, le repentir et la pénitence.
Je ne suis offensé que parce que je suis vulnérable. En moi persiste le
désir tenace de l'amitié, de l'hommage, du respect, de la possessivité. Je
voudrais que les autres me croient supérieur. Si rien ne m'importait plus que
d'obéir à Dieu, qui pourrait donc me blesser ? quel démon, quel homme, quel
dieu ? Et n'y a-t-il pas qu'une seule amitié fidèle, définitive, toujours
augmentante : celle de mon Seigneur le Christ ?

OBSERVANCE. — Conserver malgré tout la sérénité du visage, du sentiment et


de la pensée.

26
XX. — LA FÉBRILITÉ
Je vous le dis en vérité, jusqu'à ce que le ciel et
la terre aient passé, il ne disparaîtra de la Loi ni
un point ni un signe qui n'aient reçu leur plein accomplissement.
(Matthieu V, 18)

Une chose mal faite est presque toujours à recommencer; la hâte aboutit
à une perte de forces ou de temps. Les hommes exigent que je réussisse; mais
le Père ne demande que ma volonté la meilleure et mon effort sincère. Un
travail parfaitement consciencieux satisfait à la Loi.
Ouvrier, artiste, employé ou penseur, je prendrai le temps de conduire
ma besogne à fond, avec toute mon adresse, tout mon enthousiasme, toute ma
clarté. Si j'épargne le moindre trait de lime, la moindre recherche,
l'impitoyable Destin m'obligera quelque jour à recommencer mon labeur. Pour
saturer mon oeuvre du maximum d'énergie, ou de beauté, ou de vérité, ne faut-
il pas que je lui construise un corps parfait, que je lui insuffle une âme vivante ?
Ne faut-il pas de longs jours pleins de fatigues, de longues nuits pleines d'an-
goisses et d'implorations ?
L'individu turbulent ne s'agite que pour satisfaire un besoin maladif de
nouveauté, ou pour échapper à l'ennui, ou par une convoitise trop ardente. Je
calmerai mon effervescence, ne serait-ce que pour voir plus clair; je me
calmerai surtout parce que les soubresauts du Moi sont toujours des fauteurs de
discorde, à l'intérieur et à l'extérieur. Il est bon, par moments, de se faire faire
antichambre, en soi-même.
« Le temps ne respecte pas ce que l'on fait sans lui ». Les projets qui
naissent avec la clarté la plus évidente, s'ils viennent de Dieu, Dieu ne Se
formalisera pas que j'en diffère un peu l'exécution pour les mûrir, puisqu'Il m'a
donné le sens critique. En somme, est-il juste de me croire assez pur, assez
droit pour recevoir, sans les aucunement déformer, les sollicitations providen-
tielles ?

OBSERVANCE. — Ne quitter aucun travail sans l'avoir complètement fini.

27
XXI. — LES TENTATIONS DU CHRIST
Il fut quarante jours dans le désert tenté par Satan;
et il était avec les bêtes, et les anges le servaient.
(Marc I, 13)

L'homme peut mal faire, soit de lui-même, soit poussé par un agent
extérieur. Cet agent peut être la séduction naturelle d'une créature, ou bien
l'attaque d'un séide des Ténèbres. Ce dernier cas, assez rare, ne se produit que
pour des disciples très avancés; et encore, entre les saints, à peine y en eut-il
deux ou trois desquels approcha le halo pervers du grand Révolté. Jésus est le
seul « homme » avec qui Satan s'entretint à découvert.
Satan, pour L'attaquer, s'entoura de l'élite infernale. Cela fut ainsi parce
que toutes les créatures doivent au moins une fois être mises en présence du
Verbe, afin qu'elles puissent apercevoir la Vérité; car personne n'est perdu pour
toujours.
L'homme qui, le premier, accomplit quelque chose de nouveau, y
dépense beaucoup de peines; ses imitateurs le copient avec moins d'effort.
C'est pour cela que, dans le cours de Sa vie connue comme dans les ténèbres
traversées d'éclairs de Sa vie inconnue, le Christ a opéré tous les types d'actes
que les êtres humains pourront jamais avoir à accomplir : c'est pour cela qu'II
a subi tous les états d'âme possibles : c'est pour cela qu'II a pensé à toutes les
sciences, à toutes les inventions, à tous les chefs-d'oeuvre : qu'II a gravi tous les
sommets et traversé tout les marécages. Il a été partout.
N'importe quelle circonstance. même la plus imprévue, contient une
grande part d'éléments anciens : de plus, l'adversaire que je rencontre n'est
jamais que d'une force à peu près égale à la mienne; enfin, quels que soient
l'effort ou la lutte qui se présentent, le Christ a déjà effectué l'un et soutenu
l'autre, certainement, puisqu'II n'est venu que pour cela.

OBSERVANCE. — Dans mes craintes, dans mes perplexités, dans mes terreurs,
j'appellerai avec calme et confiance Celui qui, voilà deux mille ans, a par
avance tout subi à mon intention.

28
XXII. — LA CUPIDITÉ
Combien difficilement entreront dans le Royaume
de Dieu ceux qui ont des richesses !
(Marc X, 23)

Jésus a dit : « Il est plus facile à un câble de passer par le trou d'une
aiguille qu'à celui qui se fie à sa richesse d'entrer dans le Royaume de Dieu ».
On peut être avare et cupide sans être riche; ce n'est pas mon état ou mon
travail qui me classera dans la hiérarchie spirituelle, mais l'intention dans
laquelle j'aurai accompli celui-ci ou vécu celui-là.
Toute passion est cupide; le collectionneur, le don Juan, l'érudit adorent
des visages différents d'une même idole : la possessivité. Chacun, soit à cause
de ses mérites antérieurs, soit comme épreuve propre de la solidité de ses
vertus, reçoit du Destin une certaine quantité de bonheurs : de la fortune, des
amitiés, des succès, des dons naturels. Mais, comme disent les bonnes gens,
qu'on
nous offre le petit doigt et nous tirons pour avoir le bras tout entier. Or, tout
est mesuré dans la Création. Quiconque accapare du bonheur, ou de l'argent,
ou quelque chose que ce soit, en frustre d'autres. L'accapareur et le dépouillé
ont beau ne pas se connaître, dans le monde moral tous sont présents à tous;
et le gémissement du pauvre trompé empoisonne le bonheur du concussionnaire
fastueux.
L'or maléficie tout ce qu'il touche; la fascination qu'il exerce rend
aveugle aux clartés spirituelles. Le riche devrait se considérer absolument
comme le simple dépositaire de sa fortune, même s'il l'avait acquise par son
propre travail.
Je ne prendrai donc d'aucune chose que mon strict nécessaire; mais,
quand je donnerai, j'imiterai la maternelle Nature qui ajoute toujours à ses
présents un peu de superflu. Tout au moins. j'ajouterai à mes partages le
superflu d'un sourire et d'une parole affectueuse; et je me ferai des amis avec
les trésors de l'injuste Mammon.

OBSERVANCE. Ne pas amasser de trésors improductifs.

29
XXIII. — LA RECHERCHE DE L'ÉLOGE
Les hommes de cette génération-ci ressemblent à des
enfants, assis sur la place publique, qui se crient les
uns aux autres : Nous avons joué de la flûte et vous
n'avez pas dansé; nous avons entonné des chants
lugubres, et vous n'avez pas pleuré.

(Luc VII, 32)

Quêter l'approbation est une manie dont la candeur me fait sourire chez
les autres; chez moi, je ne l'aperçois pas. Les professionnels de la célébrité
mettent en oeuvre une adresse infinie pour se concilier des suffrages nombreux;
ils sont responsables de ces vaines manoeuvres; chasseurs d'illusions, le Destin,
quelque jour, les forcera de se nourrir d'illusions.
Est-on stoïcien ? Qu'importe donc l'éloge ou le blâme, si on ne recherche
que le témoignage de sa propre conscience ? La réputation, la popularité ne
paraissent plus alors que des moyens tactiques lorsqu'il faut agir sur la foule.
Ne croit-on plus à la royauté du Vouloir ? Il faudra se garder bien plus
encore des éloges : la flatterie, moins que cela même, la recherche de ceux qui
nous entourent, dégagent un magnétisme capiteux, aux effluves duquel il faut
être bien grand — ou bien petit — pour échapper.
Les suffrages qu'on reçoit peuvent être sincères ou hypocrites. Il y a,
dans les premiers, un parfum de fraîcheur qui les rend plus dangereux pour
notre modestie que les seconds. Si nous étions sages, nous accueillerions tout
compliment comme un piège. Car l'affection que nos amis nous portent peut
être partiale; et l'intérêt des flatteurs n'est-il pas de nous séduire à leur profit ?
Ne pas rechercher l'éloge et s'abstenir de blâme, voilà ce qui convient si
l'on veut se juger avec justesse. D'autres efforts dans le même sens seront
tentés plus tard. Mais cette simple attitude réservée, bien suffisante pour notre
énergie actuelle, nous laissera l'esprit plus limpide et le caractère plus
indépendant.

OBSERVANCE. — Fuir la publicité.

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XXIV. — LE DÉSIR DE BRILLER
Toutes leurs actions, ils les font pour être vus des autres.
(Matthieu XVI, 5)

On ne juge pas exactement le vrai sens de la toilette. L'esclavage de la


mode et la parure sont vanité ou sottise, quand c'est l'amour-propre, l'arrivisme,
la perversité qui les inspirent. Le dandy lui-même ne parvient qu'à un sommet
tout artificiel. Et, cependant, l'on doit se vêtir, orner son logis, soutenir un
train conforme à son état social. Là aussi la conscience devrait guider.
Et puis, nous aurions besoin de courage. Toutes les femmes savent qu'un
jour viendra où aucun fard ne cachera plus les rides; tous les hommes savent
qu'un jour aucun tailleur ne pourra plus dissimuler leurs défauts de plastique.
La mort approche, mais on se bande les yeux, on s'attache d'autant plus fort à
ce que l'on a chéri, qui va nous échapper, et dont on ne veut pas s'avouer la
perte fatale.
Je ne prétends point que la vertu doive être crasseuse, quinteuse, ou
ridicule. La dignité intérieure transparaît toujours dans l'aspect physique;
l'élégance des pensées donne de la ligne au vêtement; le sage mène une vie
commune avec un coeur resplendissant. Et l'atmosphère des sommets flotte
assez visible autour de quelques surhumains, pour revêtir les pauvres habits
dont ils se couvrent d'une noblesse qui frappe et qui émeut.
Mais moi, dont l'âme médiocre m'interdit à la fois et l'azur et la boue,
moi qui suis un tiède, moi qui nourris beaucoup de désirs et qui opère si peu
d'actes, je me garderai de la grossièreté comme de l'afféterie; j'obéirai aux
coutumes, à l'hygiène, aux convenances ordinaires; je ne me permettrai pas
d'originalité; elle ne va qu'aux seuls êtres d'exception; elle fait partie de leur
caractère.
L'arbre de la foret qui dépasse les autres est aussi le plus exposé à la
tempête et à la foudre.

OBSERVANCE. — Rechercher l'anonymat.

31
XXV. — L'ENSEIGNEMENT DU CHRIST
C'est le Père, dont je suis l'envoyé, qui m'a lui-même
commandé de parler et qui m'a prescrit ce que j'avais à dire.
(Jean XII, 49)

Quand un homme enseigne, il peut distribuer de l'erreur; il peut surtout


ne pas dire la vérité opportune, celle que les auditeurs, chacun et tous
ensemble, peuvent recevoir; celle qui convient à leur état actuel, à leur
développement futur, à leur postérité, au milieu. Personne n'arrive à la perfec-
tion, et dans l'enseignement spirituel moins encore qu'en toute autre matière.
Mais Jésus détenait la Vérité parfaite, avec toutes ses parfaites
applications, puisque le Verbe est cette Vérité. Le Savoir n'est que l'image men-
tale de l'Etre. Et, comme Jésus connaît ceux auxquels Il S'adresse, depuis leur
centre jusqu'à leurs limites, depuis leur origine anté-séculaire jusqu'à leur fin
post-séculaire, Il peut dire, de cet Absolu qu'II incarne, juste ce qui est
convenable à chacun et à tous.
Mes paroles flottent autour de moi un certain temps, puis se diluent et
disparaissent. Les paroles du Verbe, étant la Vie, s'implantent dans les coeurs
et, comme ces graines recueillies dans les nécropoles égyptiennes, restent
toujours prêtes à germer.
Car la Vie n'est pas une abstraction; tout est réel, actif, spontané; la Vie
est une dynamite; plus elle rencontre de résistance, plus elle se concentre,
s'exalte, et explose. Nous autres donc, qui ne possédons dans nos discours qu'un
reflet de cette énergie invincible, c'est par nos actes que nous donnerons à nos
convictions la plus forte existence. Le bon exemple est le meilleur des sermons,
la meilleure des prières.
Sciences, pouvoirs, toutes les sortes de clartés ne descendent que dans
la mesure où, en moi, le fini laisse place à l'Infini. Voilà l'unique méthode
efficace qui me régénère, depuis mon corps jusqu'à la cime encore vierge de
mon esprit; par elle seule, ment je puis devenir un guide temporaire pour les
autres égarés.

OBSERVANCE. — Lire à chaque réveil un verset de l'Évangile, avec la même


attention neuve que si j'ouvrais le livre pour la première fois.

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XXVI. — LA MÉDISANCE
Ce qui sort de l'homme, c'est là ce qui souille
l'homme, car c est du dedans du coeur des
hommes que sortent les mauvaises pensées...
(Marc VII. 20, 21)

L'homme est construit de telle sorte qu'il ne peut rien concevoir, ni


percevoir du dehors, s'il ne possède au préalable la contrepartie au dedans. La
beauté d'une musique m'émeut parce que ma sensibilité en contient l'harmonie
intérieure. Et la laideur me choque par un mécanisme inverse.
Je ne puis pas ne pas voir les vices ou les travers du prochain; mais ne
porté-je pas les mêmes germes morbides ? De quel droit critiquer, mépriser,
publier ces fautes ?
La médisance est une méchanceté pusillanime, une traîtrise. Si je pense
que mon voisin agit mal, pourquoi ne pas le lui dire à lui seul ? Et, au surplus,
je ne suis responsable que des êtres dont j'ai la direction.
Parler du mal le propage; les critiques, les railleries, les vexations que
des tierces personnes adresseront à l'absent, à cause de ma médisance, c'est
moi qui en porterai la charge. Et pourquoi ? Pour un geste dont j'ignore les
motifs ou l'intention. Puis-je seulement connaître la valeur réelle de mes
propres actes et discerner la vraie nature de mes mobiles profonds ?
Juger, ce devrait être comparer avec un critérium interne exact. Mais,
puisque je ne suis pas parfait, mon critérium sera forcément défectueux; une
âme existe toujours quelque part qui me dépasse. Dire : « Ce n'est pas moi qui
commettrai jamais une telle action ! », c'est lancer un défi au Mal. Et le Mal est
vivant; il entendra ce défi; il y répondra; la tentation semblable viendra. Et les
bravaches sont souvent battus.
Ainsi, en accablant autrui, je m'enchaîne moi-même, je m'oblige à un
recul, ou à un piétinement qui dureront jusqu'à ce que le jeu des circonstances
me permette de réparer mes torts.

OBSERVANCE. — Ne pas parler en mal des absents.

33
XXVII. — LE MENSONGE
Il ne se tient pas dans la vérité parce qu'il n'y a
pas de vérité en lui; quand il profère le
mensonge, il parle de son propre fonds.
(Jean VIII, 44)

Pourquoi l'Absolu, Se manifestant comme Créateur et Sauveur, a-t-II


permis que les hommes L'appellent le Verbe ? La parole cache un mystère
redoutable. On devine seulement que de la vie la sature, une vie d'autant plus
féconde que cette parole est plus vraie. Image exacte, expression sincère de
mes mouvements intérieurs, voilà ce que doit être ma parole. Et ma vie
intérieure sera vraie et vivante à la mesure de sa conformité avec la Loi, avec
la Loi suprême, Raison du Monde et Verbe formateur.
La ruse, l'hypocrisie ne servent qu'au mal; de procédés illicites ne peut
résulter que l'apparence du bien. Le chimiste sait bien extraire une médecine
d'un suc vénéneux, mais qui me prouve, au surplus, que ces thérapeutiques si
savantes ne guérissent pas une forme de maladie en la remplaçant par une
autre ?
L'homme est un mystère incompréhensible à l'homme. Dieu seul le
connaît parce qu'II l'a fait. Si médiocre que je sois, je réunis tous les extrêmes,
j'allie les antipodes : je porte les pires microbes du Néant spirituel avec le
germe resplendissant de l'Etre parfait. Je suis le jouet de tous les souffles et,
en même temps, le seul maître de mon propre avenir.
Or, le mensonge, qui crée une scission entre un sentiment intérieur et
un geste extérieur, n'est pas autre chose qu'un suicide moral. Il empoisonne des
lumières et des vertus en moi; il en dessèche d'autres chez ceux à qui il
s'adresse.
Si je respecte ma parole en ne la faisant servir à rien d'inutile, de faux,
d'égoïste, ou de méchant, elle se purifiera, elle retrouvera peu à peu son
énergie native; elle redeviendra créatrice et thaumaturgique; elle sera, pour
ceux qui me demandent du secours, ce que le Verbe de Dieu est pour moi : une
bénédiction active et vivifiante.

OBSERVANCE. — Je serai sincère dans mes pensées, dans mes oeuvres, dans mes
paroles.

34
XXVIII. — LA CALOMNIE
Ils étaient là, debout, l'accusant avec grande véhémence.
(Luc XXIII, 10)

Calomnier, accuser quelqu'un d'une faute qu'il n'a pas commise est un
assassinat. Or, ce qui se noue en un certain lieu de l'Univers, ne peut se
dénouer plus tard que dans le même lieu. L'expiation d'une calomnie exige que
l'agresseur, la victime et les témoins se retrouvent ensemble, ici-bas ou ailleurs,
dans un concours de circonstances analogues et alors que le calomniateur
demande et obtienne son pardon.
D'autre part, la victime d'une calomnie ne devrait ni s'en irriter, ni s'en
affliger, ni s'en étonner. Personne ne peut m'attaquer si mon Destin ne l'y
autorise, si moi-même, en réalité, ne lui en donne le droit. Tout est juste,
absolument parlant. Les injustices sont des justices dont nous n'apercevons pas
les causes.
Extrayons l'amande de son écorce amère. Mes humiliations et mes
épreuves, il est certain que c'est moi-même autrefois qui les ai semées. Il ne me
reste qu'à récolter. Je ne m'abandonnerai donc à aucune des passions qui
tyrannisent, qui spolient, et dont les exigences jamais satisfaites voudraient
réduire tous les hommes à leur esclavage. Or, le Christ a eu raison de dire : Dieu
seul est bon. Nous sommes foncièrement mauvais; et en combien de
circonstances n'ai-je pas été méchant ? Si je dressais la liste des souffrances que
j'ai fait subir à ceux qui m'ont approché, aux animaux, aux plantes, aux choses
même, méprisant la beauté de la vie, insultant à la douceur de vivre, semant
la rancune, la haine ou arrachant à l'innocence cette plainte plus terrible que
tous les cris de la colère; oui, si je dressais cette liste, avec quelle honte ne me
tairais-je pas devant mes possibles diffamateurs ? Je redirais alors ce mot d'un
serviteur inconnu du Ciel, à qui l'on rapportait des calomnies : Ah ! ils ne diront
jamais de moi tout le mal qu'il y aurait à en dire ! »

OBSERVANCE. — Défendre ceux qu'on diffame, les réhabiliter, montrer leurs


vertus.

35
XXIX. — LES MIRACLES DE JÉSUS
Nul ne peut faire les miracles que
tu fais, si Dieu n'est pas avec lui.
(Jean III. 2)

Il y a deux sortes de miracles : les miracles naturels, produits par la mise


en oeuvre d'une force naturelle inconnue, qui met en mouvement des lois
physiques pas encore découvertes; et les miracles surnaturels, dus à
l'intervention divine directe. Les forces inconnues de la Création peuvent
appartenir soit à l'être humain, soit à la Nature, soit aux puissances de
Ténèbres. L'intervention divine peut se produire ou spontanément ou en
réponse à la prière.
L'ésotérisme étudie, entre autres problèmes, les moyens de produire les
miracles naturels. Mais ses pratiques, toujours partiales, parce qu'humaines,
jettent souvent le trouble dans les atmosphères immatérielles et occasionnent,
dans le développement normal des êtres et des choses, des perturbations à
longue échéance, beaucoup plus pernicieuses que le mal dont l'initié voulait la
guérison.
Le magnétisme, le spiritisme, la magie ne sont pas des choses infernales;
mais ce sont des choses où l'Enfer peut entrer facilement. Et la force de
volonté, indispensable à l'adepte, facilite encore les pièges de l'Adversaire.
L'homme parfait sera le roi de la Création. Nous n'aurons le droit légitime
de commander à la Nature que lorsqu'elle verra que nous sommes maîtres de
nous-mêmes, quand nous aurons suivi jusqu'au bout l'école de l'Évangile. Ainsi,
posséder de naissance un pouvoir spirituel signifie qu'il est normal; mais cela
entraîne le devoir de l'exercer pour le bien et sans en faire une source de
fortune.
Tous les pouvoirs de Jésus étaient ainsi innés, spontanés, rayonnants sans
effort, dépassant les anciennes magies et les futures sagesses, comme l'infini
le plus proche dépasse le fini le plus immense. Et, cependant, jamais Il n'opéra
de miracle sans en demander d'abord au Père la permission.

OBSERVANCE. — Avant toute action, demander au Père Son bon plaisir.

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XXX. — LA MISANTHROPIE
La multitude était assise tout autour de lui.
(Marc III, 32)

Quand la société des hommes me devient insupportable, je sens toutefois


qu'il me faudrait quand même ne pas la fuir, que ma patience tient là une
occasion de croître; et que peut-être mon amabilité, par la peine qu'elle me
coûte, rendra possibles des améliorations inattendues chez ceux dont l'entretien
m'excède.
Les plus petites choses importent. Le regard échangé avec un passant
exerce une influence mystérieuse sur lui, sur moi, sur les témoins. Se refuser
aux fréquentations, c'est une sorte de mépris; or, toute plante porte des fruits
conformes à sa nature. Il y a chez Alceste un sentiment exagéré de sa propre
valeur.
Si j'ai des chagrins, ou si mon humeur est morose, un effort d'amabilité
me distraira ou me fortifiera contre moi-même; tandis que la solitude rendrait
ma peine plus cuisante et mon caractère encore plus vulnérable.
D'ailleurs, pourquoi les autres ne mériteraient-ils pas mon attention ? Je
ne connais rien d'eux qu'un masque; leur être réel m'échappe; le devin le plus
habile n'arrive jamais à entrevoir que quelques-unes des apparences de ceux qui
le consultent. Pas un homme, pas une créature n'est inutile; de tous et de
toutes je puis apprendre une leçon.
Et puis, mes goûts changent plus vite que l'aspect des nuages poussés par
le vent. Ceux-là mêmes qui aujourd'hui m'horripilent, peut-être demain
quitterai-je mon devoir pour courir après eux. La sagesse pratique n'est-elle pas
de suivre l'école de la vie telle que les leçons s'en succèdent, et de faire chaque
chose en son temps ?
Enfin, mon Maître, Lui, dont l'intelligence contenait toutes les idées,
dont le coeur reflétait et rayonnait toutes les noblesses, dont le regard perçait
à jour toutes les misères, Lui à qui la société des humains était certainement
un martyre perpétuel, n'a-t-II pas supporté les vaniteux, les sots, les lâches et
les aveulis ?

OBSERVANCE. — S'abstenir de juger les hommes sur l'apparence de leur


personnalité extérieure.

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XXXI. — LE DÉGOÛT DE VIVRE
J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point.
(Luc XXII, 32 )

La tristesse peut devenir profonde jusqu'à ôter même le courage du


suicide. Cependant, si j'ai compris quelque chose à la vie, je dois savoir que ce
n'est pas la réussite qui m'élève, mais l'effort préalable; que ce n'est pas l'amour
reçu qui embellit mon âme, mais l'amour donné; que ce n'est pas la science en
elle-même qui développe l'intelligence, mais le travail pour l'acquérir.
On ne désespère que parce que l'on songe trop à soi. Mais où est l'homme
capable d'oublier continuellement ses espoirs et ses préférences ? Les
éducateurs ne peuvent pas autre chose que suggérer à notre vouloir des motifs
de plus en plus hauts, à mesure que nous avançons, indéfiniment. L'Imitation,
« le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes », n'est-ce pas à tout
prendre qu'une gymnastique intérieure pour échapper à l'atteinte des chagrins
terrestres ?
L'Évangile seul ose me montrer le but suprême; et seul il ose me dire que
j'atteindrai ce but au moyen précisément de l'énergie que je dépense à
poursuivre des buts provisoires et successifs, points culminants du monde,
sommets de ma nature propre, et soumis comme tels au changement et à la
mort. Si je vitalise cette énergie par l'intention d'atteindre Dieu, je la
transmue, je la transpose du temporel à l'éternel. Or, cette intention m'est
toujours accessible, dans n'importe quelle situation, dans n'importe quelle
mentalité, parce que Dieu reste, en somme, mon principe et ma fin.
Tant mieux si les joies et les ambitions communes perdent leur saveur.
Ces mirages dissipés, ma méthode en sera plus lucide et plus sereine; les idoles
ne m'arrêteront plus. Le disciple sait son Maître toujours proche. La souffrance
ne peut plus être pour lui que le souffle béni attisant la flamme spirituelle de
son amour.

OBSERVANCE. — Avoir foi dans l'avenir.

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XXXII. — LE DÉSESPOIR
Mon âme est triste jusqu'à la mort...
Cependant, Père, non pas ce que
je veux, mais ce que Tu veux.
(Marc XIV, 34, 36)

Le Père interdit au Destin de charger personne au-delà de ses forces. Ce


qui alourdit mes chaînes, c'est que je ne les crois pas justes; c'est aussi la
secrète espérance de m'en débarrasser; or, les contorsions où je m'exténue pour
cela me blessent et me les rendent plus insupportables.
Il suffit d'une bien petite chose pour perdre courage. Le courage n'est pas
une entité abstraite; c'est un organe de ma personne psychique; il possède une
forme, une existence propre, aussi réelles que mes mains ou mes jambes. De
même que le muscle croît par l'exercice, de même toutes les facultés morales
ou intellectuelles — et, entre autres, le courage — se développent quand elles
travaillent, s'étiolent quand je les laisse inactives.
Si je ne trouve pas la combinaison ingénieuse, l'énergie décisive qui me
secourraient, si je me désespère aujourd'hui, c'est parce qu'autrefois je n'ai pas
su vouloir.
Les autans obligent l'arbre à durcir ses fibres; les épreuves obligent
l'homme à tendre ses énergies.
Je ne dois pas plus désirer la mort que m'accrocher désespérément à la
vie; je n'ai ni l'un ni l'autre de ces droits; mon corps ne m'appartient pas, ce
n'est pas moi qui me le suis édifié; et me croirai-je plus sage que les lois
rectrices de l'Univers ?
L'ange noir du découragement me suggère que je suis abandonné. Oui,
quelquefois, en effet, mes amis me quittent, ceux que j'aime ou ceux qui
m'aiment. Mais pas un instant Celui qui S'est chargé de me conduire ne Se
désintéresse de mon sort; et Ses anges se tiennent toujours à mes cotés.
Les pauvres hommes même qui refusent cette aide toujours offerte, le
Pasteur les regarde et les garde, de loin, sans qu'ils s'en doutent.

OBSERVANCE. — Chaque jour, s'essayer à oublier les ennuis durant quelques


minutes.

39
XXXIII. — LA TRANSFIGURATION
Seigneur, qu'il nous est bon d être ici.
(Matthieu XVII. 4)

On ne donne pas de vin aux petits enfants. Si le Ciel Se dissimule sous


l'enchevêtrement indéchiffrable des effets et des causes, sous les voiles du
monde physique, du monde intelligible, du monde invisible, c'est que Sa
splendeur à découvert serait éblouissante à ma faiblesse. Nul ne peut voir Dieu
sans mourir.
Si mes yeux étaient limpides, si mes regards perçaient les murs
millénaires de la prison spirituelle où je me suis moi-même incarcéré, je
connaîtrais que mes souffrances ne peuvent réparer les dommages dont je fus
le fauteur, parce que le mal est extraordinairement prolifique en ce monde
mauvais dont le terreau putréfié lui convient à merveille. A chaque minute je
spolie des créatures; s'il me fallait payer ma dette jusqu'au dernier centime
douloureux des intérêts composés qu'elle engendre, jamais je ne verrais la fin
de mon labeur. Mais la miséricorde du Père indemnise Sa justice.
Si je n'avançais vers le Bien suprême que par mes seules forces, la route
serait indéfinie. Mais à chacun de mes pauvres pas vers Lui, mon Sauveur
accourt à ma rencontre, rapide comme cette foudre où je crois apercevoir le
signe de Son courroux, tandis qu'elle est seulement la colère de quelque démon
à qui l'Amour vient d'enlever une proie.
Les suavités mystiques, les ravissements, les extases sont les lointains
sourires de cet Amour, que ma tiédeur seule empêche de me joindre. Par les
beautés diverses du monde il resplendit, sans doute. Mais ce ne sont là que des
encouragements à ma désespérante mollesse.
Dans les solitudes intérieures, dans les sécheresses, dans les chagrins;
derrière la pauvreté, le malheur et le crime, au fond de tout ce qui trouble ma
lourdeur confortable, c'est là que l'Ami est le plus proche. Car Il est venu pour
les malades, et Il ne viendra jamais que pour eux.

OBSERVANCE. — Avant de prendre une décision. j'abandonnerai toute humaine


sagesse, et je me demanderai : Que ferait Jésus à ma place ?

40
XXXIV. — L'ÉTOURDERIE
— Qui cherchez-vous ?
— Jésus de Nazareth.
— C'est moi.
(Jean XVIII, 4, 5)

Distractions, versatilité, imprudence, imprévoyance, irréflexion,


inexactitudes, négligences, oublis : autant de défauts d'attention. Ils mènent
à l'échec, au découragement, à l'épuisement. Accroître la puissance d'attention
est une source de patience; il faut s'y mettre sans bruit, sans à-coups, avec
douceur, avec ténacité; le moindre détail est important; le moindre obstacle
doit recevoir mes soins minutieux.
Les émotions, les pensées, les actes, les paroles projettent dans
l'atmosphère seconde une émission dynamique qui, après une trajectoire plus
ou moins sinueuse et longue, revient à son point de départ. Toute concentration
produit dans l'organisme fluidique un point de vide où sont attirées ces petites
comètes; ainsi naissent les associations d'idées si gênantes lorsqu'on veut
s'abstraire.
Les adeptes possèdent des méthodes pour accroître la puissance de
l'attention, pour calmer ces effervescences, pour libérer la pensée; le
mentalisme, le psychisme, le magnétisme personnel des Américains se sont
approprié tout ce qu'ils ont pu de la psychologie orientale. Mais tout cela n'est
qu'artifice et transplantation abusive d'énergies. L'homme n'a pas le droit de
prendre une force, de la sortir de son domaine, de l'installer ailleurs. Il croit,
en faisant cela, être très habile; il n'est que destructeur, tyran et semeur de
désordres.
L'être humain est comme toutes les autres créatures : c'est par le centre
qu'il se développe et non par la circonférence; et son centre, c'est son coeur.
Cet entraînement-là n'est plus un émondage; c'est une culture normale
dans la pleine terre de l'oeuvre matérielle, sous le soleil vivifiant de la bonne
volonté; il ne tue rien; il consolide, organise et unifie.

OBSERVANCE. — Ne pas se laisser aller à l'inaction ou à la rêverie.

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XXXV. — L'ENTÊTEMENT
Jésus reprocha aux Onze la dureté de leur coeur,
parce qu'ils n'avaient pas cru.
(Marc XVI, 14 )

L'entêtement n'est pas la volonté. La volonté, c'est faire de son corps, de


son intelligence, de ses passions même, tout ce que la raison judicieuse indique
d'opportun. Un volontaire voit net. Un entêté ne voit qu'un point. Il n'admet pas
qu'un autre puisse penser juste; tout le monde doit penser comme lui. Or, ne
suis-je pas convaincu de détenir l'unique vérité, tout au moins sur quelques
sujets ?
Quand même une opinion est exacte, il vaut mieux en adoucir le
tranchant plutôt que d'entamer des discussions infinies, de froisser sans être
certain de persuader. Toute vérité n'est pas bonne à dire.
Si je m'acharne, envers et contre tout, à satisfaire un désir qui n'est que
personnel, je risque des déceptions et des embarras. Car cet obstacle qui
m'impatiente ou m'irrite, c'est un avertissement. Ou, plutôt, cette impatience
aigre me devrait démontrer que mon projet n'est pas juste.
Si je me cantonne dans des méthodes surannées, je piétine. Il faut être
déférent aux opinions des vieillards, certes; mais le temps de sa jeunesse, qui
apparaît à l'homme d'âge comme presque irréprochable, contenait cependant
des laideurs. La différence d'hier à aujourd'hui est minime et, en tout cas, elle
est à l'avantage des années actuelles, puisque l'évolution marche toujours.
Seulement je n'aperçois que des coins, de tout petits coins de cette multitude
de progrès particuliers. Alors je juge mal.
Si je refuse une visite, un livre, une idée, c'est deux portes que je
ferme : à moi-même et à cette chose qui m'était offerte. A cette minute naît
dans mon destin une réaction qui, quelque jour, deviendra une envie
impérieuse de prendre ce que j'ai refusé aujourd'hui.
J'accueillerai donc tout, examinant tout avec un jugement libre,
comparant tout au modèle que Jésus me propose. Et rien ne me séduira, sauf
ce Jésus qui contient l'idéal de tout.

OBSERVANCE. — Se méfier de ses propres opinions.

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XXXVI. — L'INQUIÉTUDE
Le lendemain aura soin de lui-même.
(Matthieu VI, 34)

La peur, même dans ses nuances les plus atténuées, affaiblit le moral et
le physique. Qu'ai-je à craindre, puisque rien n'arrive sans la permission de
Dieu ? Rien n'arrive que je ne l'aie mérité; rien n'arrive qui ne soit pour mon
bien; personne ne peut m'attaquer qui soit réellement, spirituellement, plus
fort que moi.
Si je pouvais voir combien de forces et d'êtres ont travaillé pour que je
naisse; combien, pour que je puisse prendre un repas; combien, pour que je
puisse traverser un carrefour ! Je comprendrais alors que ma vie est précieuse
et que mon Ami m'aime infiniment; mais je n'aurais plus que le mérite d'être
raisonnable. Et l'Ami ne veut pas d'une amitié raisonnable : elle est naturelle;
Il veut que j'entre avec Lui dans le surnaturel, là où il n'y a plus de choses
raisonnables, où il n'y a plus de logiques et de convenances; Il veut que j'entre
dans Son amour. C'est pourquoi Il me laisse dans l'ignorance.
Ces inquiétudes qui m'anémient sont raisonnables; c'est pourquoi je
devrais les supprimer.
Si un rôdeur m'attaque, c'est que moi-même j'ai été brigand. Si mon
associé me trompe, c'est parce que j'ai trahi des confiances. Ce que l'homme
sème, il le récolte.
L'inquiétude affole l'intelligence, aveugle l'intuition, attire le malheur,
l'échec, la maladie même qu'elle appréhende. Le pressentiment net d'une
catastrophe, si mon devoir m'appelle, ne doit pas me détourner de ma route,
puisque je suis dans la main de Dieu.
Je ne serai ni téméraire, ni pusillanime. Le calme attire la chance et la
rayonne; il déjoue les intrigues; il dissipe les obstacles; il est le héraut de la vie
intérieure. Qui peut me troubler, puisque le Maître marche avec moi ?

OBSERVANCE. — Demander l'aide du Verbe, et marcher droit sur l'obstacle.

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XXXVII. — LA CÈNE
Voici le pain descendu du Ciel.
(Jean VI, 58)

Le Verbe nourrit l'Univers. Les créatures tiennent de Lui leur existence


et ne subsistent que parce qu'II Se donne perpétuellement à elles par un
sacrifice indéfiniment renouvelé. C'est ainsi que le panthéiste comprend les
relations de Dieu avec le monde et explique le rite de l'Eucharistie.
Le chrétien croit à un sens plus haut de la Cène, à une vertu plus vivante,
plus précise, et il a raison; il a même infiniment plus raison qu'il ne l'imagine.
Prenez le premier hypnotiseur venu, un individu quelconque sous le rapport de
la vie intérieure; il lui est possible de faire que son sujet reçoive d'un verre
d'eau pure les sensations les plus diverses. Et le Christ, le premier des êtres, ne
pourrait pas conférer au pain et au vin les vertus dont l'ensemble forme Sa
propre personnalité ?
Mais cette explication est encore une exégèse extérieure. Jésus, en
disant : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang », a transmué, a recréé le type
spirituel de la vigne et du blé. Il y a bien autre chose encore. Entre Ses mains
la matière est une poussière inerte; et je prévois, je sais qu'au fur et à mesure
de mes élévations intérieures, il me sera montré des vues de plus en plus vraies
du mystère de la transsubstantiation.
De plus, lorsque ce Verbe Se créa, pour nous, une individualité, S'en
revêtit et commença de descendre, ce ne fut qu'au prix de souffrances
indicibles. A mesure qu'II S'enfonçait dans la matière, tout le crime universel Le
martyrisait. Le Verbe, pour ainsi parler, ne S'autorisa de choisir les éléments de
Sa nature humaine que par les souffrances de Sa nature divine. C'est pourquoi
« Son corps est une nourriture », puisqu'il a été formé par les labeurs de la
descente divine; et « Son sang est un breuvage », parce que Ses souffrances ont
vitalisé Ses travaux.

08SERVANCE. — Une fois par jour, m'impose une privation charitable en


souvenir du Christ.

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XXXVIII. — LA PRIÈRE
Pendant qu'Il priait, le Ciel s'ouvrit...
(Luc III, 21 )

Jésus me dit qu'il ne faut point de longs discours pour parler à Dieu.
Comme je puis et je dois Lui soumettre tous mes besoins, matériels ou
spirituels, je dois aussi demander Son aide, même quand il me semble pouvoir
suffire à ma tâche par mes seules forces. Mais, en tout cas, peu de paroles sont
nécessaires, puisqu'II connaît mes besoins avant que je ne les Lui expose.
Toutefois, parce qu'II m'aime, Il aime me voir recourir à Lui.
Il est infiniment au-dessus de toute éloquence; je Lui parlerai donc simplement.
Il est dans toutes les émotions que je puis ressentir à Le prier, et dans
toutes les faveurs qui s'ensuivent; mais alors Il Se rapetisse à ma petitesse, Il
proportionne Sa splendeur à ma bassesse.
C'est pourquoi Il est davantage présent lorsque les suavités intérieures
ne viennent point, lorsque, seul, l'extrême centre de mon coeur est fixé en Lui;
car, alors, Il vient à moi avec un degré de lumière dépassant juste celui que ma
pauvre nature pourrait percevoir et supporter.
Je me paraissais languissant, solitaire et aride; mais, si je continue à
m'attacher à mon Christ d'une étreinte indéfectible, cette nuit de ma nature
devient le jour éclatant de la foi. C'est alors qu'il m'est donné de me dépasser
moi-même, et que j'avance. Tandis que la ferveur et les ravissements ne sont
que les joies de ma personnalité heureuse de son état.
Si haut que j'aille, Dieu est encore plus loin. Lorsqu'il Se rend sensible,
c'est qu'II Se baisse jusqu'à moi pour m'encourager.
Ainsi ma prière ne sera entendue que si je suis humble. Je m'anéantirai
donc toujours plus bas pour rencontrer enfin Celui qui, étant le Très-Haut, est
descendu, pour moi, jusqu'au néant. L'humilité est l'assise de tout l'édifice
intérieur; c'est l'atmosphère du disciple.

OBSERVANCE. — Je réfléchirai chaque jour sur l'une des phrases de l'Oraison


dominicale.

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XXXIX. — LA CHARITÉ
Comme Je vous ai aimés, vous aussi,
aimez-vous les uns les autres.
(Jean XV, 12)

Toutes les vertus spirituelles ne sont qu'une seule vertu; qui possède l'une
possède les autres. Mais, entre toutes, c'est la charité que Dieu me demande,
parce que c'est celle-là vers l'acquisition de laquelle il m'est possible de faire
les efforts les plus précis. Les formes de la charité sont innombrables. Si ce feu
brûle dans mon coeur, tous mes actes, toutes mes paroles, toutes mes pensées
seront des aumônes et des offrandes. S'il ne brûle pas, il me reste la ressource
inestimable d'agir, de parler, de penser, comme si j'aimais. Voilà le divin
mensonge auquel il faut que je m'oblige en tous temps et en tous lieux.
La charité n'est pas la bienfaisance, ni la philanthropie. Celles-ci sont
prudentes, raisonnables, humaines. La charité est folle; elle ne consulte rien
que sa compassion; aucun obstacle ne l'arrête; aucune ingratitude ne la rebute;
aucune récompense ne l'excite. Elle connaît de science infuse toutes les
délicatesses; elle parle tous les langages; elle se met au niveau de toutes les
conditions. Elle peut m'agrandir jusqu'aux bornes de l'univers; par elle Dieu
S'oblige à me servir; par elle Dieu a créé le monde, et le recrée. C'est elle qui
forme le corps du Fils de l'Homme et l'âme du Fils de Dieu. Par elle tous les
miracles deviennent possibles, tous les mystères se dévoilent. toutes les chaînes
de la matière sont brisées.
Or, ce principe de toutes les forces, cette source de toutes les beautés,
ce secret de toutes les délivrances, c'est la seule vertu entre toutes dont je
puisse suivre l'entraînement avec la précision, avec toute la rigueur d'un
exercice physique. Dans la culture des autres vertus, quelque chose échappe à
mon contrôle. Tandis qu'une pensée, une parole, un geste d'aide à une créature
souffrante sont toujours soumis à ma conscience et possibles à ma volonté.

OBSERVANCE. — Ne pas laisser passer un jour sans avoir aidé quelqu'un, d'une
façon ou d'une autre.

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XL. — L'HUMILITÉ
Qui se fera humble comme cet enfant sera, lui,
le plus grand dans le Royaume des Cieux.
(Matthieu XVIII, 4)

L'humilité ne consiste essentiellement ni dans la connaissance que je puis


avoir de ma faiblesse, ou de ma méchanceté; ni dans le sentiment des
grandeurs divines; ni dans la recherche du mépris, des bas emplois, d'une
existence obscure ou de fatigues rebutantes; ni dans l'aveu public de mes
fautes; ni dans l'oubli du bien que j'ai pu faire; ni dans le plaisir qu'on éprouve
à voir les autres réussir ou être préférés; ni dans la certitude d'être le dernier
des hommes.
Tout cela, ce sont des actes d'humilité, des conditions ou des fruits de
l'humilité. L'humilité est tout cela; mais autre chose encore qu'il me semble
entrapercevoir mais que je ne puis définir. Savoir qu'on est humble, c'est cesser
de l'être. L'humilité est un mystère dans le centre de mon être, un mystère sans
fond et sans limite. Elle est la base et la vie de toutes les vertus. C'est par elle,
à cause d'elle, qu'il devient possible à Dieu de résider en moi; c'est donc à Dieu
de l'y établir, autant que mon incurable orgueil le Lui permet.
Pour me disposer à recevoir ce don, j'essaierai de comprendre que c'est
Dieu qui accomplit en moi et par moi tout ce que je fais de bien, et que ce que
je fais de mal vient de moi. Je Le remercierai de tout : bonheurs et malheurs,
dons et impuissances. Je ne laisserai apercevoir Ses bienfaits aux autres que
pour les aider. Je m'attristerai des éloges reçus. Je me réjouirai des critiques.
Je ne chercherai pas les postes en vue. Je n'aurai pas de vanités. Je ne craindrai
pas le ridicule.
Et je demanderai à mon Maître de me dévoiler à moi-même; de me faire
voir cette perversité secrète dont je ne m'aperçois pas toujours, mais que je
sais être en moi, et qui empoisonne tout ce que je veux faire de bien.

OBSERVANCE. — Cultiver en soi le sentiment de l'humilité, plutôt que d'en faire


le geste artificiel.

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XLI. — LA MORT ET LA RÉSURRECTION DE JÉSUS

Père, je remets mon esprit entre Tes mains.


(Luc XXIII, 46)

Mon séjour actuel est mon champ de bataille et mon atelier. Les
mouvements de mes passions tendent à s'y traduire en actes; ils sentent le
besoin de s'incarner pour subsister, et ils s'éteignent si je ne prends point la
peine de leur construire un corps bien concret. Par la suite, cette existence
matérielle que je donne à ces essences immatérielles réagit par-dedans sur ce
monde même, sur cet impondérable qui les vit naître. Mais la loi primitive et
générale, c'est que rien n'a lieu dans le visible qui ne soit déjà dans l'invisible.
Dans une maladie, dans une entreprise, dans une révolution, les phénomènes
visibles, les démarches, les entrevues, les harangues sont des marionnettes que
fait mouvoir une main cachée.
Puisque le Christ voulait donner au monde un exemple vivant, Il Se
soumit à la loi du monde qu'Il avait autrefois promulguée; Il travailla de Ses
mains, Il souffrit dans Son corps, et tout reçut Sa visite, tout, jusqu'au royaume
des morts. La Mort est une déesse vivante, et la plus forte; elle triompha de
toutes ses soeurs immortelles, jusqu'à la nuit singulière où elle connut pour la
première fois la défaite. Elle aussi dut obéir à son Seigneur; il fallait que
l'attente des anciens Justes prenne fin et qu'ils puissent monter au Ciel; il fallait
rendre possible la résurrection future de la chair, cette mystérieuse
transmutation de nos organismes épais et infirmes en corps impassibles et
radieux.
Quelque obscure que soit la ténèbre où sommeille la création, des aubes
l'éclairent par intervalles; elle marche à travers les luttes, les divisions, les
excès alternés, elle marche vers l'harmonie et la paix. Il n'y a qu'un seul Maître :
Celui qui a tracé tous les plans, groupé toutes les masses, parcouru tous les
chemins; Celui à qui tout est obligé d'obéir; mais qui ne veut de moi, parce qu'Il
m'aime, que l'obéissance de l'amour; qui est descendu jusqu'à moi pour me la
montrer, et qui, enfin, est reparti vers les Hauteurs en m'invitant à L'y suivre.

OBSERVANCE. — Chaque matin, je penserai que des choses mauvaises sont


mortes en moi pendant la nuit, et que je renais plus pur pour un nouvel effort.

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XLII. — LA MALADIE
Il a pris nos infirmités, et s'est chargé de nos maladies.
(Matthieu VIII, 17)

Entre tous les systèmes proposés pour établir une philosophie de la


médecine, ce sont les religions qui disent vrai. L'accident, le trouble vital,
l'hérédité pernicieuse ne sont que des « comment »; les : parce que », ce sont
les justes, les miséricordieuses permissions que le Père donne à la Justice
immanente de nous faire sentir les contrecoups de nos licences antérieures.
Ce qui rend mon corps vulnérable, c'est le péché. Une contravention à
la Loi, c'est une force malfaisante qui circule, en semant le désordre, à travers
la multitude invisible des causes secondes, pour revenir fatalement à son point
de départ, renforcée de tout ce qui a pu se joindre à elle, dans son trajet,
d'analogue à son venin. C'est moi le réel auteur de mes tares physiologiques et
de mes accidents.
Par suite, celui-là seul peut guérir réellement à qui la Vérité donne la
connaissance des causes et le pouvoir de remettre le péché. Toute autre
médecine, si savante ou si mystérieuse qu'elle soit, ne fait que lier la maladie
pour un temps plus ou moins long. La prisonnière finit toujours par briser sa
chaîne et revient à sa victime jusqu'à ce que la dette soit à peu près payée.
Cependant j'ai envers mon corps le devoir de le soulager. Mon corps n'a
été qu'un instrument, en somme; c'est mon moi, mon coeur, ma volonté, mon
égoïsme à qui revient la grosse responsabilité. J'essaierai de guérir. sauf par des
moyens qui seraient une nouvelle faute, une dette nouvelle et le principe d'une
maladie future. Et j'ajouterai la prière aux remèdes.
Et, quand ma santé sera bonne, j'irai voir les malades, les aider, prier
pour eux, m'essayer à retrouver près d'eux la compassion et l'amour qu'ils
méritent, puisque mon Maître dit qu'ils sont Lui-même.

OBSERVANCE. — Essayer de ne pas se plaindre quand on souffre.

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XLIII. — LES DEUILS
Laisse les morts ensevelir les morts.
(Luc IX, 60)

Nos bien aimés que la Mort nous arrache ne sont pas perdus. Malgré
l'effrayante complexité du monde, tout s'y retrouve à sa place d'autant plus vite
que les créatures veulent bien se laisser guider. En n'obéissant pas, elles
retardent au contraire cette mise en ordre que les religions nomment le
Jugement.
Si les hommes pouvaient voir quelles suites heureuses engendre la
résignation, s'ils pouvaient voir quels troubles les regrets obstinés ou les pra-
tiques spirites mettent dans le double mouvement des âmes, ils attendraient
plus paisiblement l'heure d'aller retrouver leurs morts, ils se contenteraient des
manifestations spontanées de la survie; celles-là seules sont licites et
opportunes.
L'esprit immortel ne se repose pas aussi souvent que le corps. Lorsqu'il
a rendu à cette terre son instrument de travail, il en reçoit un autre dans un
autre monde. Toutes les religions enseignent cela. Cette vie ultra-terrestre,
quand elle est expiatrice, se nomme l'enfer ou le purgatoire; quand elle est un
repos, elle se nomme le paradis.
Quand je pleure mes morts, ne serait-ce pas la seule perte de la joie que
leur chère présence me donnait, que je regrette ? Mais chacun n'a-t-il pas son
travail ? Ne me ferait-il pas du tort, celui qui m'empêcherait de m'instruire ? Les
défunts sont à une école nouvelle; je n'ai pas le droit de les distraire, de les
tirer en arrière; si je les aime vraiment, je les laisserai tout entiers à leurs
besognes inconnues.
Je les pleure parce que je les aime, et je les aime parce qu'ils me
donnaient du bonheur, de la paix, de la force. Ainsi la Nature industrieuse
m'intéresse à l'Amour pur par des appâts proportionnés à mon égoïsme. Peu à
peu elle m'offre à aimer des êtres plus hauts, et me conduit doucement au
sommet d'où l'on découvre les horizons du sacrifice.
Je resterai donc uni avec mes morts, non plus par ces liens tout externes,
mais par cela même que nous possédons de plus central et de plus permanent,
eux et moi; l'amour et la pratique du Bien.

OBSERVANCE. — Cacher la douleur des deuils.

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XLIV. — LA PEUR DE LA MORT
Celui qui écoute ma parole possède la vie éternelle.
(Jean V, 24)

Ce qui effraie dans la mort, c'est moins l'anxiété de l'inconnu que la


rupture des mille et mille liens qui attachent à ce monde le corps, la sensibilité,
le caractère. Alors se montre la force de l'habitude et de l'accoutumance. Il
semble qu'on perde à jamais tout ce qu'on aime. Et, cependant, des séjours
innombrables existent où les paysages sont plus beaux, les êtres meilleurs, les
oeuvres plus augustes, les amitiés plus fidèles.
Mais la confiance manque et domine la crainte du lendemain; l'on ne veut
pas s'imaginer que jamais la Bonté du Père ne jetterait les êtres sans défense
dans un isolement ou dans un écrasement immérités.
Or il faut faire face à l'ennemi. Si j'ose regarder la mort, elle perdra son
horreur. Tout ce qui m'entoure, que j'aime ou qui m'est familier, les êtres et les
objets, ce sont seulement des dépôts que j'administre, des aides pour mon
avancement. des élèves aussi envers qui j'ai eu mandat d'apprendre quelque
chose. Aucun d'eux, aucune d'elles ne m'appartient; rien n'appartient à per-
sonne, qu'à Dieu; c'est par Dieu, en Dieu, à cause de Dieu, pour Dieu, que j'ai
licence de soigner, de perfectionner, d'aimer tout ce et tous ceux avec qui
j'entre en relations.
Les êtres que je chéris de l'amour le plus entier, ceux-là non plus je ne
dois pas les prendre à moi. Les ai-je élus librement ? Non. j'ai été tiré vers eux
par un je ne sais quoi souvent plus fort que ma raison. C'est donc que mon
amour, si profond soit-il, n'est que le signe du lien véritable qui les unit à moi :
lien antérieur, lien solide, lien noué par les mains fortes des Anges, sur l'ordre
du Père.
Nous avons connu nos bien-aimés autrefois : nous les retrouverons plus
tard; nous les avons bien retrouvés aujourd'hui. Et plus j'avancerai, plus les
voiles tomberont qui me cachent les formes vraies des êtres, plus intimement
je m'unirai à ceux que j'aime, dans la splendeur de l'essentielle Réalité.

OBSERVANCE. — Penser à la bienheureuse mort libératrice.

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XLV. — L'ASCENSION
Tandis qu'II les bénissait, Il Se sépara
d'eux et fut enlevé au Ciel.
(Luc XXIV, 51 )

Voici une comète qui part des profondeurs inexplorables de l'espace; elle
descend vers les abîmes inférieurs, contourne un astre et remonte vers les
abîmes supérieurs, en semant partout des forces nouvelles, en régularisant, en
réorganisant. De même le Verbe descend jusqu'au fond de la Nature, promulgue
le précepte, donne l'exemple, et remonte vers Sa demeure, par une route
neuve qu'II Se fraie Lui-même et où passeront dans l'avenir tous ceux qu'II aura
appelés pendant Sa course.
L'Ascension complète l'oeuvre messianique. Jamais l'homme, eût-il subi
toutes les épreuves, n'aurait obtenu le passage de ceux qui gardent les noirs
enfers ou les paradis lumineux. Les révoltés qui convoitent son corps ou son
esprit auraient toujours inventé des embûches nouvelles, ou des barrières
infranchissables. Mais le Christ a ouvert un sentier secret : Il a mis des ponts sur
les précipices, et posé des sauveteurs aux passages dangereux.
Pas un moment l'homme ne marche sans guide; pas un de ses actes où ne
l'aident d'invisibles collaborateurs; pas une de ses larmes qui ne soit portée,
comme une gemme précieuse, aux pieds du Seigneur; pas une de ses prières qui
ne soit transmise de sphère en sphère au trône éternel.
Ainsi l'Ascension qui, pour l'exégète, n'est qu'une légende et, pour
l'ésotériste, le symbole des phases finales de l'adeptat subjectif, apparaît à
celui qui connaît Jésus comme le dernier signe de Sa sollicitude et le suprême
effort de Sa miséricorde. Puisse l'humanité tout entière s'engager d'un élan
certain sur cette route bienheureuse et, d'un envol triomphal, atteindre au plus
tôt cette cime unique qui se dresse au-dessus de tout, en dehors de tout, et qui
cependant est partout à la fois.

OBSERVANCE. — A chaque minute libre, je me redirai que Jésus me demande


de Le suivre.

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XLVI. — LE MÉPRIS
Ne donne pas aux chiens ce qui est sacré.
(Matthieu VII, 6)

Posséderais-je toute la science et tous les talents, si je méprise les


inférieurs, les parias, les inintelligents, je prouve ma sécheresse et ma sottise.
De quoi, en effet, dépendent ma célébrité, ma réussite ? D'un centigramme de
phosphore ou de fer dans mon organisme, d'un mot, d'une rencontre, d'un geste
de mon ange gardien, du dévouement secret de quelque ami inconnu, visible
ou invisible; que sais-je ?
Si je vis au bas ou en marge de la société, je n ai pas non plus le droit
d'en mépriser « les soutiens . Tout a une raison juste. Le désordre n'est qu'une
apparence provenant de ce que ma lorgnette n'est pas au point. Tous, riches,
pauvres, bons, mauvais, intelligents, grossiers, nous suivons des classes; si nous
nous taquinons les uns les autres, nous perdons l'enseignement; il faudra
rattraper les heures de dissipation et payer la désobéissance.
Si je me crois juste et innocent, je deviens sensible aux plus minces
piqûres d'amour-propre. Mais que je comprenne ma nullité, que je voie combien
ma personnalité complexe, inconsistante, anémique, m'appartient peu, les
attaques ne m'affecteront plus; elles seront comme un accroc à mon vêtement,
comme une épine dans mon doigt; mais je ne m'irriterai pas; je continuerai
avec bonne humeur la fortifiante promenade dans la vaste forêt du monde.
Les humbles font mieux encore; ils remercient le Père; ils savent que
chaque souffrance, c'est un peu d'impureté qui s'en va; c'est un peu de ténèbre
que du soleil fait fuir. Un tel héroïsme effraie-t-il mon courage craintif, je
m'abstiendrai tout au moins de me croire supérieur et j'accueillerai les attaques
par un sourire d'abandon et d'amour.

OBSERVANCE.- Etre bon pour tous, même pour ceux que je crois indignes.

53
XLVII. — LA CRITIQUE
Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés.
(Matthieu VII, I)

Aucun critique n'attire les sympathies; si même ses remarques sont


judicieuses, bien peu les utilisent. Pourtant l'homme modeste sait tirer profit
de la partialité; un regard envieux ou dédaigneux me sera toujours utile, parce
que la laideur s'y connaît en laideur. L'indulgence ne voit pas le mal.
Si les circonstances me mettent en position, à mon tour, de juger
quelqu'un de mes frères, ou quelqu'une de ses oeuvres, je sais que l'Amour me
présentera d'autres méthodes. Je sais, par exemple, que l'Amour ne détruit pas;
il construit à côté; que ni la parole ni l'écriture ne possèdent la force
entraînante de l'exemple; que l'humilité vraie, la conviction secrète de mon
ignorance et de ma maladresse, si elles m'empêchent de voir le défectueux dans
l'oeuvre d'autrui, me permettront d'y découvrir l'esquisse d'une beauté nouvelle,
le germe d'une force qui s'ignore. Et ces découvertes positives sont bien plus
importantes que les grattages et les coups de pioche du critique démolisseur.
Celui-ci ajoute des miasmes à d'autres miasmes, des ferments à d'autres fer-
ments, des lézardes au mur qui penche déjà.
Je ne dois pas me permettre d'intolérance; je dois respecter le libre
arbitre d'autrui, même si je suis assez fort pour le contraindre. Pourquoi mon
opinion serait-elle la meilleure, puisque le nombre des probabilités et des
possibilités est infini ? Si un sentiment de critique monte en moi, je me mettrai
à la place de mon frère, je me représenterai son état d'âme, ses mobiles, son
tempérament, son milieu. Ce sera une étude instructive, et un pas vers la
maîtrise de moi-même.
Ainsi j'apprendrai à découvrir le mal dans le bien que je m'attribue, et
le bien qui sommeille dans le mal que j'aperçois chez autrui.

OBSERVANCE. — Etre tolérant; chercher le bien et le montrer.

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XLVIII. — L'IMPATIENCE
Possédez vos âmes par votre patience.
(Luc XXI, 19)

Tous les événements dont le Destin tisse la trame de mon existence sont
des exercices pour développer mes facultés. Quand un but m'intéresse, quand
je crois, en l'atteignant, toucher une joie profonde, je me sens capable d'efforts
surhumains. Cette énergie-là n'est que de l'égoïsme. Je devrais pouvoir la
déployer pour des buts qui ne me profitent pas. Le réalisateur parfait agit de
tout son pouvoir, comme l'ambitieux, mais il reste impassible devant l'échec et
devant le succès.
L'impatience est une perte de force. Qu'elle naisse d'un obstacle
extérieur ou par ma propre maladresse, elle n'aboutit jamais qu'à retarder le
résultat que je poursuis, puisqu'elle trouble la lucidité de ma raison,
quelquefois même celle de mes sens; et son bouillonnement, qui se reporte
dans l'avenir, rend plus amère la désillusion qui suivra ma réussite égoïste.
Je suis chargé des chaînes du temps, de l'espace et de la matière; je ne
puis rien que ce qu'elles me permettent. Et souvent elles me sont salutaires,
parce que souvent le mirage de bonheur cupide vers quoi je me précipite, se
transforme en souffrance à peine l'ai-je atteint. Mais l'enfant ne croit jamais
aux conseils maternels; il faut qu'il sente la brûlure pour se garer du feu.
« Le temps ne respecte pas ce que l'on fait sans lui ». La patience, qu'elle
soit attente, résignation, constance, endurance, indulgence ou mansuétude, est
la vertu la plus efficace à me rendre maître de moi. Elle impose à tout ce moi
fébrile l'attitude de l'immutabilité, elle donne à mes facultés le temps de
grandir, surtout à celles dont je ne soupçonne même pas l'existence; elle
permet d'apprendre à fond chaque leçon de la vie. Elle est, en un mot,
l'entraînement primordial pour ma volonté.

OBSERVANCE. — M'obliger à être doux avec tous.

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XLIX. — LES APPARITIONS DU CHRIST APRÈS SA MORT

Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde.


(Matthieu XXVIII, 20)

Le pourquoi et le comment réels des visites que le Maître fit à Ses


disciples après Sa résurrection, échappent à mon intelligence. Je sais seulement
que les témoins ne furent pas hallucinés, qu'il ne s'agit pas de légendes, ni de
phénomènes comme en peuvent produire les médiums, les magnétiseurs ou les
magiciens; puisque la puissance, en Jésus, est surnaturelle, et que ces
chercheurs, bien qu'intrépides et animés d'un admirable élan de connaître, ne
peuvent étreindre que des forces naturelles.
La réalité historique de la résurrection est démontrable. Mais cela doit
m'importer peu, ou bien le Christ que je m'imagine n'est pas le vrai Christ. A
quoi bon des analyses, puisque je sais qu'Il peut tout ? Son esprit plane à
perpétuité; Il est là aux naissances, aux morts, aux réconciliations.
C'est de Lui que l'inconnu qui passe tient ce rayonnement subit qui
m'émeut si doucement. C'est Lui qui donne à ce coup d'oeil, reçu par hasard, la
vertu miraculeuse d'emmener mon âme jusqu'aux plages de l'éternelle Beauté.
C'est par Lui que le sourire d'un enfant ou d'un vieillard fait tomber de mes
épaules le manteau glacé des désespoirs ou des soucis. Si le désir de Jésus
m'anime, partout j'apercevrai des images de Jésus.
Je sais que le Christ peut surgir devant moi, sous n'importe quelle
apparence, qu'Il peut m'apparaître dans le rêve et dans l'extase, qu'Il peut Se
faire voir en chair et en os, en plusieurs endroits à la fois, en plusieurs mondes;
Il est le Maître; Il commande à toutes les substances et à toutes les formes. Il
est partout, et Il est à côté de moi, avec tout Son Ciel; mais qu'au moins je ne
ferme ni mes yeux ni mon coeur à la merveilleuse rencontre.

OBSERVANCE. — Je me conduirai en pensant que tout peut me redire une


parole de Jésus.

56
L. — LA MÉLANCOLIE
Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air triste.
(Matthieu VI, 16j

La mélancolie est une inappétence du désir, par fatigue, par déception,


par faiblesse; c'est aussi le résultat de recherches trop ardues, d'expériences
téméraires; ou la fatigue d'une vie machinale, ou l'affaiblissement du rêve, ou
la laideur de l'entourage, ou une renonciation qui ne s'appuie pas sur l'Amour.
L'entrain qui facilite les corvées quotidiennes est l'alcool versé par des
génies compatissants, pour que je traverse les soucis; car je ne suis pas encore
assez courageux pour travailler par raison de pur devoir. Il me faut, hélas !
l'attrait fallacieux de mes désirs; ils transfigurent les cendres et donnent du
corps aux vapeurs.
Or les yeux dessillés demeurent longtemps endoloris. Il ne faut pas se
moquer du triste rêveur, ni de l'indolent ni du paresseux. Toute créature
travaille, malgré elle quelquefois, mais elle travaille. Et il y a d'autres travaux
que ceux dont je puis m'apercevoir. Je ne jugerai donc point les improductifs;
j'essaierai plutôt d'être deux fois productif.
La gaîté est un trop plein de forces; elle est le signe de la santé physique
et morale. Je dois me raidir et qu'on ne s'aperçoive pas de ma tristesse; je dois
n'attendre de consolation que du Consolateur. Ma tristesse ne sera que
remplacée par une autre tristesse si je la traite seulement par des gaîtés ou des
distractions extérieures. On se libère d'une dette en la payant, et non en la
niant,
Etre sensible à l'échec, ce n'est pas sage, Si j'ai travaillé pour moi-même,
l'échec est une grâce, puisqu'il me démontre ma vanité. Si j'ai travaillé pour un
Idéal, ai-je fait tout ce qu'il fallait ? Et puis, Dieu ne sait-II pas mieux que moi
ce qui me convient ?

OBSERVANCE. — Donner de ma vie si je veux recevoir de la vie.

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LI. — L'INSUBORDINATION
Chargez-vous de mon joug; mon joug
est doux et mon fardeau léger.

(Matthieu Xl, 29, 30)

Les résistances, les refus, les débats, les bouderies, les impatiences, les
mutineries, les murmures, les rebuffades, les rébellions, les révoltes sont des
phases diverses du même esprit de personnalisme. L'être humain, le dieu même
et le ver de terre ne naissent tous ici-bas que pour apprendre à obéir. Dieu est
un père de famille qui demande à ses enfants leur docilité, non pas pour lui,
mais pour eux-mêmes. Il sait que la révolte les mène à la perdition. Quand Il est
certain de leur soumission, Il leur rend leur liberté; bien plus, Il Se fait Lui leur
serviteur.
A considérer les choses à fond, c'est de Dieu que tout provient. Le roi, le
ministre, le sergent de ville, le contremaître, personne n'aurait d'autorité sur
moi si Dieu ne la lui avait donnée, plus ou moins médiatement. Là encore c'est
moi-même, le moi antérieur, qui donne au moi actuel les chefs à qui je me
soumets.
Si mes incartades d'autrefois furent telles que je me trouve aujourd'hui
sous le joug de règlements oppressifs, à qui la faute ? Si la loi qui me tyrannise
me paraît injuste, ma révolte ne fera que resserrer son étreinte; et ma victoire
temporaire contre elle ne fera qu'engendrer une tyrannie plus dure encore. Une
violence n'est pas détruite par une violence contraire; elle change de forme
seulement. L'exécution d'un assassin ne purifie pas son coeur : autre chose est
nécessaire pour cela.
Si je suis assez maître de moi pour obéir sans effort à tout ordre,
personne n'aura plus le pouvoir de me commander. La vie ne me demande
l'obéissance que parce que la révolte habite encore en moi.
Et, au surplus, serais-je parvenu à l'obéissance parfaite, à l'obéissance
des Anges, qu'il faudrait peut-être encore obéir à des ordres en apparence
illégitimes, pour offrir aux révoltés un exemple vivant et pur. L'innocence seule
est vraiment créatrice.

OBSERVANCE. — Si je veux avancer plus vite, en outre de mes supérieurs


j'essaierai d'obéir à mes égaux et même à mes inférieurs.

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LII. — LA PERFECTION
Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.
(Matthieu V, 48)

Elle ne réside ni dans l'impassibilité, ni dans le mépris des oeuvres de la


Nature, ni dans une existence singulière, ni dans des observances minutieuses
de piété, ni dans de longues oraisons, ni dans les pénitences corporelles, ni dans
les scrupules, ni dans l'aveugle attachement à mes propres vues spirituelles, ni
dans des extases, ni dans le don des miracles.
La perfection réside dans la conformité de ma volonté à la volonté de
Dieu, et dans l'énergie de plier mon corps, mon coeur et mon cerveau à cette
obéissance.
Elle m'est accessible, à moi comme à tous. Dieu choisit comme
prophètes, comme voyants, comme thaumaturges, des individus dont
l'organisme physique et psychique présente certaines propriétés spéciales. Mais
tout le monde a un coeur, qu'il peut purifier, et un Moi, auquel il peut
renoncer.
Dieu S'offre à moi. Je dois me donner à Lui; par ma volonté, dont le
principe est l'amour, je commence ce don; je le parferai par mes actes. Mon
premier effort sera de me purifier le coeur. Mon deuxième effort sera de
purifier tout le reste de mon être, selon les indications de la vie.
La perfection, c'est l'absolu. Je ne puis que tendre vers elle, mais je dois
y tendre, je dois me dépasser sans relâche. La perfection, c'est
l'accomplissement de moi; or, parce que je suis un être humain, mon
accomplissement suprême est en Dieu, et en Dieu seul. La perfection, ce n'est
pas l'immersion dans l'océan de l'Indéfini; ce n'est pas davantage l'exaltation de
l'individualité : c'est le développement jusqu'à leur limite de toutes mes
puissances puis, c'est la descente sur cette perfection naturelle de la Perfection
surnaturelle qui vient, non la détruire, mais la créer à nouveau : non l'agrandir
encore, mais la transmuer, la transplanter dans cette terre splendide et pure
qui se nomme la Vie éternelle.
La perfection se nomme Jésus-Christ : le chemin de la perfection, c'est
Jésus-Christ : la force de suivre ce chemin, c'est Jésus-Christ, unité singulière,
innombrable multiplicité, rêve inconcevable, réalité indestructible, Voilà le but
de l'Univers, voilà le but de mon existence.

OBSERVANCE. — Chaque fois que j'entendrai sonner l'heure, je demanderai à


Dieu qu'Il allume en moi Son Amour.

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