Vous êtes sur la page 1sur 366

Centre d’études

d’histoire de la Défense

L’Armée
française
dans la guerre
d’Indochine
d’Indochine
d’Indochine
d’Indochine
d’Indochine
d’Indochine
André Versaille
éditeur
L’Armée française
dans la guerre d’Indochine (1946-1954) :
adaptation ou inadaptation ?
Centre d’études d’histoire de la Défense
Ministère de la Défense

L’Armée française
dans la guerre d’Indochine (1946-1954) :
adaptation ou inadaptation ?
Sous la direction de Maurice Vaïsse

Textes de
Alain Bizard, Michel Bodin, Laurent Césari, Charles G. Cogan,
Michel David, Bernard Destremau, Jean Deuve, Louis Durteste,
François Gérin-Roze, Philippe Gras, Bertrand de Lapresle,
Jean-Pierre Rioux, Maurice Schmitt, Hugues Tertrais,
Hubert Tourret et Alexander Zervoudakis
5
SOMMAIRE

PRÉSENTATION DES AUTEURS. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

Général d’armée Bertrand DE LAPRESLE


Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13

PREMIÈRE PARTIE
LE CONTEXTE POLITIQUE ET FINANCIER

Jean-Pierre RIOUX
« Varus, qu’as-tu fait de mes légions ? » . . . . . . . . . . 21

Hugues TERTRAIS
Le poids financier de la guerre d’Indochine . . . . . . . 33

Dr. Charles G. COGAN


L’attitude des États-Unis à l’égard
de la guerre d’Indochine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51

Laurent CÉSARI
Les tentatives américaines pour implanter
le « modèle coréen » en Indochine . . . . . . . . . . . . . . 89

DEUXIÈME PARTIE
L’ADAPTATION DES HOMMES

Michel BODIN
L’adaptation des hommes
en Indochine (1945-1954) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111

Général d’armée François GÉRIN-ROZE


La « vietnamisation » : la participation
des autochtones à la guerre d’Indochine
(1945-1954) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137

5
6
Lieutenant-colonel Michel DAVID
Les maquis autochtones : une réponse
à l’action politico-militaire viêt-minh. . . . . . . . . . . . 151

TROISIÈME PARTIE
L’ADAPTATION OPÉRATIONNELLE ET TACTIQUE

Lieutenant-colonel Hubert TOURRET


L’évolution de la tactique du corps expéditionnaire
français en Extrême-Orient . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 173

Bernard DESTREMAU
Tentatives d’adaptation
du général de Lattre de Tassigny . . . . . . . . . . . . . . . 189

Alexander ZERVOUDAKIS
L’adaptation des services de renseignement . . . . . . 199

Jean DEUVE
Le service de Renseignement (SR)
des forces du Laos (1946-1948) :
un exemple d’adaptation au terrain . . . . . . . . . . . . . 235

QUATRIÈME PARTIE
L’ADAPTATION DES ARMES

Général de corps d’armée Alain BIZARD


Adaptation de l’arme blindée
à la guerre d’Indochine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 255

Capitaine de corvette Louis DURTESTE


La marine dans la guerre d’Indochine :
une adaptation retrouvée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 271

Philippe GRAS
L’adaptation de l’armée de l’air :
vecteur d’inadaptation ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 315

6
7
Général d’armée Maurice SCHMITT
Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 353

Éléments de chronologie
du conflit indochinois (1946-1954) . . . . . . . . . . . . . 359

Index . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 361
8
GLOSSAIRE

ABC : Arme blindée cavalerie


BCL : Bataillon de chasseurs laotiens
BEP : Bataillon étranger de parachutistes
BMI : Bataillon de marche indochinois
BMTS : Bataillon de marche de tirailleurs sénégalais
BVN : Bataillon vietnamien
DBLE : Demi-brigade de la légion étrangère
DIC : Division d’infanterie coloniale
FTEO : Forces terrestres d’Extrême-Orient
GCCP : Groupement colonial de commandos parachutistes
GSAP : Groupement de spahis algériens portés
PIM : Prisonniers et internés militaires
RC : Route coloniale
REC : Régiment étranger de cavalerie
REI : Régiment étranger d’infanterie
RIC : Régiment d’infanterie coloniale
RP : Route provinciale
TOE : Territoire d’opérations extérieures
TFEO : Troupes françaises d’Extrême-Orient

8
9
PRÉSENTATION DES AUTEURS

Général de corps d’armée (CR), ALAIN BIZARD a eff e c t u é


trois séjours en Indochine entre 1947 et 1954 (deux comme
cavalier et un comme parachutiste). Il a commandé par la suite
les écoles de formation des officiers de Saint-Cyr-Coëtquidan
(1975-1977), puis la 2e région militaire et le 3e corps d’armée.

MICHEL BODIN est chargé de cours à la faculté de lettres et


sciences humaines de Besançon. Sa thèse d’État porte sur « Le
corps expéditionnaire français en Indochine, 1945-1954, le sol-
dat des forces terrestres ». Auteur de nombreux articles dans la
R evue historique des armées, Guerres mondiales et confl i t s
contemporains, ou encore dans L’Inform ation histori q u e, ses
ouvrages majeurs s’intitulent La France et ses soldats, I n d o-
chine 1945-1954 (L’Harmattan, 1996) et Soldats d’Indoch i n e,
1945-1954 (L’Harmattan, 1997).

LAURENT CÉSARI, né en 1957, maître de conférences habilité


à l’université de Paris IV-Sorbonne ; il est l’auteur de nom-
breux travaux sur l’Indochine dont : La France, les États-Unis
et l’Indoch i n e, 1945-1957 (Paris IV, 1991) ; L’ I n d o chine en
g u e rres, 1945-1993 (Paris, Éditions Belin, 1995) ; Le Laos et
les grandes puissances, 1954-1964 (Paris IV, 1997).

DR. CHARLES G. COGAN , chercheur à l’institut Olin et au


centre Charles Warren de l’université de Harvard, a été au ser-
vice de l’Administration américaine de 1954 à 1991. Il a colla-
boré, en 1989, au projet « Intelligence and Policy » à la
Kennedy School et s’est vu remettre un doctorat d’administra-
tion publique à Harvard en 1992. Après la publication en 1994
de son ouvrage intitulé Oldest Allies, G u a rded Friends : the
United States and France since 1940, il vient de signer une bio-
graphie du général de Gaulle. Ses recherches portent sur les
relations franco-américaines, sur la France contemporaine et

9
10
sur les questions stratégiques, la défense et le renseignement. Il
participe actuellement, au Center for European Studies à Har-
vard, au projet d’étude sur le rôle de l’Union européenne dans
le monde.

Le lieutenant-colonel MICHEL DAVID dirige le département


Histoire-Géographie aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan.
Depuis plusieurs années, ses travaux de recherche sont consa-
crés à la guerre d’Indochine. Doctorant, il prépare une thèse sur
l’action des maquis autochtones face au Viêt-minh.

BERNARD DESTREMAU, ancien ministre, ancien ambassadeur,


membre de l’Institut, a participé aux campagnes de la Libéra-
tion avec la 1re armée française. Commandeur de la Légion
d’honneur, Croix de guerre, Médaille des évadés. Auteur de
Weygand, il prépare pour Flammarion une biographie du maré-
chal de Lattre.

JEAN DEUVE est historien. Il a passé plus de trente ans en


Asie comme officier des services de renseignement, diplomate
ou conseiller politique des gouvernements locaux. Il a participé
à l’ouvrage publié par le CEHD, « Il n’est point de secret que le
temps ne révèle », Études sur l’histoire du renseignement,
Lavauzelle, 1998.

LOUIS DURTESTE est entré à l’École navale en 1944. Il a fait


campagne en Indochine dans les flotilles fluviales en 1948 et
1949. Il a quitté la marine en 1960 et accompli une deuxième
carrière, dans l’industrie électronique. Il se consacre depuis
1982 à l’histoire, et plus particulièrement à celle de la Marine
française au XXe siècle ; il est membre du Centre d’histoire
militaire de Montpellier et de la Commission française d’his-
toire maritime.

Général d’armée (CR) FRANÇOIS GÉRIN-ROZE. Saint-Cyrien


de la promotion « Rhin-Danube », 1947-1949 ; cavalier, a servi
en Indochine de juillet 1952 à octobre 1954 comme lieutenant à
la tête d’un groupement de commandos vietnamiens, puis d’un
escadron blindé du 5e cuirassiers ; comme capitaine en Algérie
(1958-1961), en tant que commandant d’un commando de
chasse. Il a ensuite été chef de corps du 4e hussards (1972-
1974) ; adjoint au chef de l’état-major particulier du président
de la République (1976-1979) ; commandant de la 5e DB
(1982-1984) ; gouverneur militaire de Metz, commandant du
1er corps d’armée et de la 6e région militaire (1986-1988).

10
11
PHILIPPE GRAS, docteur en histoire pour une thèse portant sur
« l’armée de l’air en Indochine », soutenue en mars 1998. Tra-
vaille avec le CEHD et le centre ARPEGE de l’université de
Reims. Spécialiste des questions aéronautiques, enseignant à
Reims, il a passé plusieurs mois au Viêt-nam pour compléter
son travail de thèse.

Le général d’armée (CR) BERTRAND DE LAPRESLE est saint-


cyrien de la promotion « Terre d’Afrique », 1957-1959. Il a
servi comme cavalier parachutiste, puis légionnaire en Algérie
entre 1960 et 1964. Puis il a notamment commandé le premier
régiment étranger de cavalerie engagé à Beyrouth en 1983, la
3e division blindée en Allemagne, et la force de protection des
Nations unies en ex-Yougoslavie en 1994. Ancien major géné-
ral de l’armée de terre, puis inspecteur général des Armées-
Terre, il est gouverneur des Invalides depuis le 1er janvier 1997.

JEAN-PIERRE RIOUX, inspecteur général de l’Éducation natio-


nale, rédacteur en chef de Vingtième Siècl e. Revue d’histoire,
ancien directeur de recherche au CNRS. Vient de publier, avec
Jean-François Sirinelli, La France d’un siècle à l’autre (1914-
2000). Dictionnaire critique, chez Hachette Littératures.

Général d’armée (CR) MAURICE SCHMITT, lieutenant en Indo-


chine, capitaine en Algérie, chef d’état-major de l’armée de
terre (1985-1987), chef d’état-major des armées (1987-1991).
Il a publié, en 1992, De Diên Biên Phú à Koweït City.

HUGUES TERTRAIS est enseignant à l’université de Paris I-


Panthéon-Sorbonne, Institut Pierre Renouvin. Sa thèse porte
sur « le coût de la guerre d’Indochine, 1945-1954 ». En plus de
divers articles dans des revues historiques spécialisées, il est
l’auteur d’un ouvrage intitulé Asie du Sud-Est, le décollage,
aux éditions Marabout/Le Monde, et a collaboré aux livres
Viêt-nam, communistes et dragons et La Guerre froide.

Lieutenant-colonel (ER) HUBERT TOURRET. Reçu à Saint-Cyr


en 1948, il a fait le choix de l’arme blindée à sa sortie de
l’école. Il a servi dans la légion en Indochine, puis en Algérie,
au sein du 1er REC notamment. Diplômé d’état-major et bre-
veté de l’École supérieure de guerre, il a quitté l’armée après
25 ans de service, pour entreprendre une seconde carrière, dans
la vie civile. Il a occupé un poste de direction dans un grand
groupe d’assurances. Il a écrit ses souvenirs sur la guerre d’In-

11
12
dochine dans un livre intitulé Rizière et riv i è re, et a publié
divers articles dans des revues militaires.

ALEXANDER ZERVOUDAKIS est chercheur au ministère de la


Défense britannique. Il était auparavant maître de conférences
en histoire contemporaine et relations internationales à l’uni-
versité du Surrey. Il vient de terminer un PhD (doctorat d’État)
sur les « S t rat é gies opérationnelles et tactiques en Indoch i n e,
1951-1952 » au département des études de guerre du King’s
College, Université de Londres. Il a déjà publié plusieurs
articles sur la guerre d’Indochine dans la Revue historique des
armées, et récemment un article sur le renseignement français
et vietnamien pendant la guerre d’Indochine dans le Journal of
Intelligence and National Security, n° 1/98 (Frank Cass Publi-
cation).
13
Bertrand de Lapresle
Général d’armée (CR)

INTRODUCTION

Je suis très honoré et très heureux d’ouvrir ce colloque,


et surtout de pouvoir ensuite écouter avec autant d’intérêt
que de respect beaucoup de mes prestigieux grands
Anciens qui vont s’exprimer sur ce thème de « l’Armée
française et la guerre d’Indochine de 1946 à 1954 ».
Les événements de cette guerre ont en effet profondé-
ment marqué mon adolescence. C’est certainement pour
l’essentiel aux récits des lieutenants et des capitaines
d’Indochine que je dois ma vocation d’off i c i e r. Et si ma
promotion de Saint-Cyr s’appela Terre d’Afrique, et allait
connaître ses premiers engagements en Algérie, alors que
le sort de l’Indochine française était scellé, mes cama-
rades et moi-même étions pour la plupart en Corniche, ou
déjà entre l’écrit et l’oral du concours, lors de l’héroïque
chute de Diên Biên Phú.
Cette guerre a donc très profondément marqué ma
génération d’officiers qui n’a cessé de se poser, tout au
long des quarante dernières années, la question de l’adap-
tation, ou de l’inadaptation, de l’armée dans laquelle nous
servions par rapport aux défis qu’elle avait à relever :
Algérie, guerre froide face au pacte de Varsovie, crises
africaines, opérations multinationales au Liban ou en
Bosnie par exemple. Et, alors que nous cédons les com-
mandements de nos armées à de plus jeunes générations,
nous leur confions un outil en pleine transformation,
transformation d’ailleurs si profonde que la CEMAT pré-
fère parler de « refondation ». Et cette refondation a pré-
cisément pour but que, dans quarante ou cinquante ans,

13
14
nos successeurs apportent une réponse positive à la ques-
tion que nous nous posons aujourd’hui d’adaptation ou
non de l’outil militaire du moment à la nature des conflits
qu’il doit permettre de remporter.
Si je vais donc écouter avec une très grande attention
les orateurs que les organisateurs ont conviés à ce col-
loque, c’est bien sûr d’abord pour entendre à nouveau,
mais avec le recul d’un demi-siècle, les acteurs, les
témoins, les héros de cette guerre, pour moi un peu
mythique. Mais c’est aussi et surtout dans l’idée que cette
guerre tragique a marqué, elle aussi, d’une certaine façon,
le crépuscule d’une époque dont la guerre d’Algérie a
constitué le terme, et donc la gestation, dans la douleur,
d’une ère nouvelle.
Les enseignements, tragiques pour certains, tirés de
cette guerre d’Indochine, doivent donc nous permettre de
mieux répondre, aujourd’hui, aux cruciales questions de
l’adaptation ou de l’inadaptation aux défis à venir du
nouvel outil de défense que nous mettons en place. Et,
loin d’être un banal exercice de comparaison historique,
il me semble que cette analyse comparative puisse être
extraordinairement fructueuse tant sautent aux yeux les
analogies qui peuvent être tirées entre notre armée d’In-
dochine des années 1950, et nos armées de la loi de pro-
grammation militaire 1997-2002. Ces analogies
apparaissent aussi frappantes au plan général et straté-
gique qu’au plan opératif et tactique. Citons très rapide-
ment quelques exemples.
Au plan général et stratégique d’abord, la projection de
forces est au cœur du sujet. On ne parle certes plus de
corps expéditionnaire, et les distances sont moins grandes
de Paris à Sarajevo ou à Skopje que de Paris à Hanoï ou
Saïgon, mais les problèmes stratégiques, logistiques,
diplomatiques ou psychologiques sont de même nature.
Dans les deux cas, seuls des professionnels sont engagés.
En Indochine, l’armée d’active fut pratiquement impli-
quée en totalité, tandis que le contingent servit pour l’es-
sentiel en métropole ou en Allemagne. De même,
aujourd’hui, la professionnalisation des armées progresse
à grands pas, et seuls des professionnels ou des volon-
taires sont envoyés en actions extérieures.

14
15
De ce fait, le problème vital du lien Armées-Nation est
commun aux deux périodes. La lointaine guerre d’Indo-
chine, conduite aux antipodes, n’était pas comprise des
Français. Certains parlaient même de « sale guerre », et la
coupure des cadres de l’armée de l’époque avec la Nation
était profonde et douloureuse. Et c’est avec une
conscience aiguë de cette terrible réalité que les réflexions
se multiplient aujourd’hui pour éviter que la profession-
nalisation en cours ne se traduise, à l’avenir, par une rup-
ture de ce lien ombilical vital entre la Nation et son
armée. Il serait aussi intéressant, en écoutant les orateurs
évoquer les conséquences de l’attitude de la Chine ou des
États-Unis à l’égard de la guerre d’Indochine, d’avoir en
tête les implications qu’ont aujourd’hui sur nos actions
extérieures les positions des membres permanents du
Conseil de sécurité des Nations unies ou, s’agissant des
Balkans, celles des puissances du Groupe de contact.
Au plan opératif et tactique, les analogies ne sont pas
moins frappantes. En Indochine, les premiers engage-
ments de cadres et de soldats qui s’étaient battus pendant
la Seconde Guerre mondiale réservèrent de désagréables
surprises et obligèrent les chefs à intégrer des contraintes
de terrain, de climat, et d’adversaires auxquelles ils
durent s’adapter. En Irak, en Bosnie, ou au Kosovo, nos
chefs militaires ont aussi dû, et doivent, s’adapter à des
missions et à des modes d’action bien différents de ceux
sur lesquels ils ont « planché » voilà quelques années, à
l’École supérieure de guerre.
Dans le même ordre d’idées, l’Indochine a imposé à
nos armées une forme nouvelle de guerre totale où les
populations locales étaient l’enjeu du conflit. Et aujour-
d’hui, il est clair que loin des thèmes de la période de la
guerre froide, les crises dans lesquelles nous sommes pro-
jetés sont d’une nature comparable. Guerres civiles aux
dimensions ethniques et confessionnelles au Rwanda, en
Bosnie, ou au Kosovo, par exemple. C’est d’ailleurs
pourquoi nos unités conventionnelles adaptées à la guerre
contre les unités du pacte de Varsovie doivent être revues
dans leurs structures, leurs équipements, et leurs modes
d’action pour faire face correctement aux situations qui
prévalent sur le terrain et qui relèvent souvent davantage

15
16
du maintien de l’ordre que de la bataille rangée. C’est
tout le débat, notamment à l’OTAN, sur l’utilisation en
Bosnie de formations de police internationale militari-
sées.
De même, l’Indochine a été la guerre des lieutenants et
des capitaines, bien éloignés de leur colonel. Et les succès
tactiques récompensaient leurs initiatives et leur sens de
la manœuvre. À Beyrouth ou à Sarajevo, les colonels
avaient l’œil sur leurs lieutenants et leurs capitaines.
Mais, comme en Indochine, et au contraire des combats
conventionnels, une erreur d’appréciation d’un sergent ou
d’un caporal-chef pouvait entraîner un incontrôlable
dérapage et mettre en péril la mission. En Indochine hier,
comme ailleurs aujourd’hui et demain, le rôle des cadres
de contact revêt donc une importance primordiale. Et ce
n’est pas par hasard qu’est à nouveau à l’honneur dans
nos armées la notion de subsidiarité et le style de com-
mandement qu’elle recouvre. De telles analogies pour-
raient être multipliées, mais je dois m’arrêter là.
De la comparaison de ma modeste expérience de trente
mois en ex-Yougoslavie avec les récits de mes très bahu-
tés Anciens d’Indochine, je ne peux toutefois m’empê-
cher de relever trois ou quatre autres étonnantes
analogies. Par exemple dans la nature des actions les plus
fréquentes : en Indochine, il fallait dégager les axes, relier
les principaux centres et postes entre eux, et protéger ces
axes et ces centres. Tel est aussi clairement l’essentiel de
notre action en Bosnie ou au Kosovo. En Indochine ont
été créées de multiples unités de marche, et de nom-
breuses unités de partisans de diverses régions. A u j o u r-
d’hui, le vocabulaire a changé, mais les concepts sont
bien les mêmes. Modularité, réservoirs de forces, multi-
nationalité, groupements de forces interarmées multina-
tionales, voire modalités de mise en œuvre du partenariat
pour la paix.
Dans un autre ordre d’idées, la supériorité aérienne
française n’a pas permis de sauver la garnison de Diên
Biên Phú. Mais sur ce thème, quelles dramatiques erreurs
n’a-t-on pas commises en Bosnie, et à Srebrenica notam-
ment, en plaçant dans l’appui aérien des attentes que les
militaires avaient vigoureusement dénoncées comme

16
17
infondées, tandis que les autorités politiques internatio-
nales s’obstinaient à mettre dans des frappes chirurgicales
une fallacieuse confiance ?
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les modèles com-
parés d’organisation des chaînes de commandement, et
sur tant d’autres sujets majeurs, comme le rôle irrempla-
çable des actions civilo-militaires, ou le fait que la
volonté politique clairement affirmée et concrétisée par
l’attribution au corps expéditionnaire de moyens adaptés
à sa mission est l’ingrédient indispensable de tout succès
militaire, mais il me faut conclure.
Ces quelques exemples, loin d’être exhaustifs, mon-
trent combien le thème de ce colloque, « l’Armée fran-
çaise et la Guerre d’Indochine, 1946-1954, adaptation ou
inadaptation ? », loin d’être seulement un thème d’his-
toire militaire, peut être porteur d’avenir si son étude
nous conduit à faire en sorte que les enseignements reti-
rés éclairent nos décisions d’aujourd’hui et de demain.
Enfin, permettez-moi une ultime considération relative
aux Invalides. Que les sacrifices qu’ils ont consentis en
Indochine, voilà un demi-siècle, continuent à nourrir des
réflexions riches d’enseignement pour nos armées de
demain, tel est le vœu le plus cher des Grands Blessés de
guerre de l’Institution nationale des invalides. Dans cet
esprit, ils sont très heureux de savoir que se tient aujour-
d’hui et demain ce colloque dont je ne manquerai pas de
leur rendre compte.

Paris, le lundi 30 novembre 1998


18
19

PREMIÈRE PARTIE
LE CONTEXTE POLITIQUE ET FINANCIER
20
21
Jean-Pierre Rioux

« VARUS, QU’AS-TU FAIT DE MES LÉGIONS ? »

C’est par cette apostrophe, depuis Rome, de l’empe-


reur Auguste à son général défait dans les forêts barbares
de Germanie, qu’on peut ouvrir, amèrement, le propos sur
« La IVe République et la guerre d’Indochine ». « Varus,
qu’as-tu fait de mes légions ? Va ru s , rends-moi mes
légions ! » : en interpellant sous ces termes le gouverne-
ment de René Pleven, le 19 octobre 1950, dans un dis-
cours à l’Assemblée nationale qui fit quelque bruit, le
Cassandre de cette République, Pierre Mendès France,
avait choisi fort à propos son rappel historique.

Le dilatoire

Oui, qu’avez-vous fait, disait-il, qu’avons-nous fait de


nos hommes, là-bas, à l’heure de Cao Bang et, surtout, à
celle de Lang Son, en écho d’un autre Lang Son ? Qu’ar-
rivera-t-il si, par malheur, nous avons besoin bientôt, sur
un théâtre européen guetté par 175 divisions soviétiques,
sur un théâtre mondial de guerre froide devenant chaude,
de ces « cent cinquante mille hommes » qu’on épuise là-
bas « depuis cinq ans, à douze mille kilomètres de la
métropole » ? Et qui peut trouver désormais une cohé-
rence entre cet effort qui vire au désastreux et le projet
Pleven d’armée européenne, l’installation du SHAPE, la

21
22
loi qui va porter la durée du service militaire de douze à
dix-huit mois ? Et Mendès France d’ajouter, rageur :
« C’est la conception globale de notre action en Indo-
chine qui est fausse, car elle repose à la fois sur un effort
m i l i t a i re qui est insuffisant et impuissant pour assurer
une solution de force et sur une politique qui est insuffi-
sante et impuissante pour nous assurer l’adhésion de la
population. »1 Même s’il refusait de voir son pays persé-
vérer désormais dans l’engagement militaire, Mendès
France avait à sa manière rejoint ainsi la cohorte des poli-
tiques qui firent, dans l’inquiétude puis dans l’angoisse,
la guerre à reculons.
J’écrivais en 1980 ce qui résume encore, me semble-
t-il, le sentiment à peu près unanime des historiens sur les
origines du conflit : « N ’ ayant pas su cl a i rement choisir
entre la fermeté et la négociation, endossant un héritage
gaullien de présence française qui ne tirait pas les consé-
quences des nouveautés liées à la guerre et de la profon-
deur du fait national, incapable de ramener sur place au
sens de l’obéissance ses représentants civils et militaires,
la République se laisse entraîner dans une guerre qu’elle
prétendait éviter. Elle affronte un peuple qui ne trouvera
bientôt d’autre recours que le Viêt-minh. En métropole et
dans le monde, ce qui deviendra la “sale guerre” ouvre le
premier ch ap i t re de ce que Philippe Dev i l l e rs nommera
“l’affaire Dreyfus de la IVe République”. »2
Léon Blum, le transitoire responsable aux derniers
jours de 1946, avait cédé à l’irréparable, la larme à l’œil,
comme naguère à propos de la guerre d’Espagne. Son
successeur socialiste à Matignon, Paul Ramadier, premier
président du Conseil de la IVe République, avait cru résu-
mer utilement la situation dans son discours d’investiture,
le 21 janvier 1947 : « Cette guerre que l’on nous a impo-
sée, nous ne l’avons pas voulue, nous ne la voulons pas.
Nous savons qu’elle ne résoudra rien. Nous y mettrons fin
dès que l’ordre et la sécurité seront assurés. »3 En clair,
et comme plus tard en Algérie : pas de négociation sans
pacification. Il restera à chiffrer le coût humain, financier
et moral de cette dernière. Car Hô Chí Minh avait été par-
ticulièrement clair, dès le 7 décembre, douze jours avant
l’attaque sur Hanoï : « Cette guerre, si on nous l’impose,

22
23
nous la fe rons. Nous n’ignorons pas ce qui nous at t e n d.
La France dispose de terri bles moyens. La lutte sera
atroce. […] Vous n’ignorez pas ce que vous coûtera une
guerre de reconquête : la vie de milliers de jeunes Fran-
çais, si nécessaires à la reconstruction de leur pays, des
milliards de francs engloutis alors que votre économie est
malade. »
Le drame s’est noué et s’est joué sur cette équivoque
initiale : la force militaire du corps expéditionnaire puis
de ses renforts venus de toute l’Union française, et
d’abord d’Indochine, fut inscrite dans l’ordre du dilatoire
et non dans celui de la décision ; et de fait, seule la défaite
des armes en 1954 hâtera la solution, en marquant la
cruelle ponctuation qui fit aboutir le processus d’indépen-
dance du Viêt-nam. Cette indécision sur la vocation mili-
taire de cette guerre a certes été amplifiée et prolongée
par l’hésitation proprement politique à gérer ce délai, de
plus en plus incertain, qui devait séparer la pacification
de la négociation. Le processus lui-même a de surcroît
changé de nature, avec la guerre froide et la croisade anti-
communiste, quand il fallut prendre le chemin de
Washington pour rechercher une ambition qui donnerait
enfin un relief visible, un tempo crédible et une vraie
légitimité au conflit.
Mais, au bout du compte, toutes ces quêtes de sens
furent vaines, puisque la majorité des Français de métro-
pole se désintéressaient de cette bataille si lointaine, si
incertaine et, surtout, si peu mobilisatrice. Voilà, me
semble-t-il, le point central et terriblement civil que j’ai la
charge de détailler, en toile de fond à l’histoire militaire.

L’indifférence

Le désintérêt de l’opinion publique pour les opérations


militaires et pour le sort même de l’Indochine fut patent.
Il a été chiffré et commenté, à l’aide des sondages d’opi-
nion, d’une lecture de la presse et de celle de nombreux
témoignages, par Charles-Robert Ageron et Alain Rus-

23
24
cio4. Je n’y reviens guère par conséquent et je m’épargne
la monotonie des estimations trop concordantes. Sachons
donc, simplement, que les sondeurs de l’IFOP et les
enquêteurs de presse ont enregistré des proportions tou-
jours très fortes d’indifférents ou de « sans opinion » : à
peu près 30 % des personnes interrogées en métropole en
1947, 20 % en 1950, 30 % en février 1954 n’ont rien à
répondre sur ce qui se joue là-bas et avouent ne jamais
lire les nouvelles d’Indochine dans leurs journaux habi-
tuels. À l’autre extrême, des proportions identiques de
Français émettent un sentiment vrai, généralement pessi-
miste d’ailleurs, sur l’avenir de notre présence en Indo-
chine et confessent qu’ils se tiennent honorablement
informés. En clair : si un quart des Françaises et des Fran-
çais interrogés ont une opinion sur la guerre, un autre
quart n’en ont aucune et la moitié restent dans l’expecta-
tive. En plus clair encore : trois sur quatre ont avoué sans
vergogne, tout au long, qu’ils s’en désintéressaient peu ou
prou.
Une telle atonie s’explique fondamentalement par les
pourcentages, en proportion strictement inversée dans les
sondages, qui signalent avec la même constance que l’in-
térêt des Français s’est fixé sur une ambition lancinante,
bientôt hégémonique dans l’opinion, qui mobilise autre-
ment mieux l’être national : survivre, surmonter les diff i-
cultés matérielles et alimentaires, reconstruire, travailler
double pour encaisser au plus tôt du mieux-être ; sortir
plus vivants encore du cauchemar, après une décennie
1935-1945 de crise et de malheur ; transmettre, baby
boom aidant, une soif de vie inapaisée, un désir de bon-
heur à domicile, sans souci de la grandeur et des
alliances ; écarter définitivement, par la croissance de
l’économie, des revenus et des consommations, le
spectre d’un retour de toute guerre fauteuse de pénuries
et de déchirements intestins. Cette France de la revanche
économique et sociale, de l’État-Providence et des
manches retroussées, ne pouvait que se détourner de
l’enjeu indochinois qui troublait la fête annoncée et déjà
planifiée : un peu plus tard, en suivant la même logique,
la guerre d’Algérie sera elle aussi tenue pour « trouble-
fête »5 dans l’opinion moyenne. Et pour peu que le chif-

24
25
frage financier des coûts du conflit devienne inquiétant
au point de menacer le financement du redressement
matériel de la métropole, la cascade d’indifférence gros-
sissait encore, par le renfort de ce refus égoïste. En 1953,
le général Catroux a rudement formulé ce divorce des
intérêts entre « Indo » et métropole : « La France subit la
guerre beaucoup plus qu’elle ne la vit. »6
Qu’aurait-elle pu faire d’autre, d’ailleurs ? Cette
guerre est lointaine, faite par des professionnels tous
volontaires, sans qu’on ait jamais songé à faire donner le
contingent : tout choc comparable à celui de 1956 est
exclu. Son évolution militaire n’occupe guère de place à
la radio et dans les journaux, dans les campagnes électo-
rales comme dans les conversations de bistrot, sauf par
bonheur (la nomination du général de Lattre au prin-
temps 1951 provoque un incontestable intérêt puisqu’un
petit tiers des Français accepte alors qu’on continue la
guerre) ou par malheur, notamment quand tombe la nou-
velle de la chute de Diên Biên Phú. En outre, les intérêts
économiques de la France sont bien faibles là-bas et leur
sauvegarde ne compensera jamais les coûts de la guerre,
ajoutent nos planificateurs et nos financiers, qui ont l’œil
rivé sur l’inquiétante inflation et sur le dollar gap. Et
l ’ a rgumentaire pré-cartiériste fondé sur les coûts finan-
ciers insoutenables de la guerre a été, rappelons-le, aisé-
ment relayé par l’argument anti-américain : avons-nous à
solder les dollars de la guerre occidentale par notre seul
sang ? Les GI’s ne devraient-ils pas aller eux-mêmes
encaisser la créance, comme en Corée ? Devant cette
force et cette variété de l’argumentaire du refus tacite, on
comprend que jamais les Français n’eurent majoritaire-
ment le sentiment que leur avenir se jouait en Extrême-
Orient et qu’en conséquence la France profonde, la
France des tripes et du cœur, avait à faire corps avec ses
combattants et sa bataille d’Indochine.

25
26
L’indécision

En corollaire à ce constat d’une opinion publique désa-


busée, nous savons aussi bien que ceux qui exprimèrent
un sentiment ou une volonté ont glissé – à regret ou non,
peu importe – vers un acquiescement fataliste à l’idée
d’une négociation finale qui tournerait la page. Les res-
ponsables l’ont serinée tout au long et, surtout, il n’y eut
jamais une majorité susceptible d’admettre qu’on voulût
une bonne fois mettre « le paquet » militaire et financier
pour en finir : l’indifférence engendra l’acquiescement à
l’inévitable et même un soulagement lorsque celui-ci
advint. Dès lors, le fort l o bby i n g civil, financier et mili-
taire en faveur d’un renforcement de l’effort de guerre,
repéré sur-le-champ, n’eut guère de prise sur l’opinion,
malgré tous les cris d’alarme de L’ Au rore ou de Pa ri s
M at ch. Et les partis politiques – communistes compris –
se gardèrent bien de faire de l’Indochine un thème central
de leur rapport à l’électeur.
Je n’entre pas dans l’examen en forme de litanie de
l’attitude propre des grandes forces politiques, désormais
bien connue. Il suffit de rappeler que seul le parti commu-
niste fit exception à la règle de l’indécision, puisque seul
il put coller aux évolutions de la guerre elle-même :
expectative tant que des ministres communistes siègent
au gouvernement, pour mieux préserver un avenir métro-
politain stalinisable, et qu’une poignée de camarades en
uniforme du combat de la Résistance contribuaient à net-
toyer le terrain d’accueil d’une autre résistance, en pre-
nant au pied de la lettre l’exclamation de Leclerc en mars
1946, « Hanoï, dernière étape de la Libération ! » ; hosti-
lité ouverte, en revanche, dès lors que le Parti, écarté du
pouvoir et tenu en lisière après le 4 mai 1947, restait la
seule formation politique qui eût ouvertement rejoint le
camp de l’Est dans la guerre froide et donc celui d’un
Viêt-minh aidé par les Soviétiques et les Chinois. Le PC
jeta dès lors toute sa force militante dans une bataille
contre la « sale guerre » à arrière-pensées très franco-
françaises, mais qui cadrait au mieux avec les visées de
Staline. Les principaux épisodes de l’affrontement en

26
27
métropole sont bien connus, et d’abord l’affaire Henri
Martin, ou l’action des dockers marseillais solidement
mis en branle par la courroie de transmission cégétiste. Il
ne manqua même pas le renfort de compagnons de route,
intellectuels ou organes de presse aux lisières de la
gauche. Mais il faut rappeler que jamais cette action vio-
lente, cohérente, obstinée, n’a mobilisé au-delà des
marges les plus engagées du parti et de la CGT, et que ni
les autres communistes encartés, ni a fortiori les électeurs
communistes, n’ont fait du refus de la guerre d’Indochine
leur réflexe premier et leur argumentaire majeur.
Au-delà du PC, la confusion a régné. Jamais la SFIO
n’a réussi à sortir de son oscillation sinusoïdale entre le
souci de négocier une solution « démocratique » avec des
représentants « qualifiés » du peuple vietnamien et son
acceptation d’une présence militaire française en atten-
dant, quitte à chercher à passer la main aux Américains.
Le RPF et son chef, bien installés dans leur refus viscéral
du « système » des partis où l’Indochine est loin d’occu-
per une place centrale dans l’acte d’accusation, n’a eu ni
la force ni le loisir de vendre utilement aux Français son
évolution, assez plate, qui le conduisit de la défense de la
Fédération indochinoise à l’acceptation d’un affronte-
ment privilégié là-bas entre les blocs, puis à celle de toute
solution d’attente autour de Bao Daï et jusqu’au souci de
se sortir honorablement du bourbier : de Gaulle, à tout le
moins, ne fit jamais tenir meeting exclusivement sur l’In-
dochine et salua avec soulagement et quasi-gratitude une
fin scellée par Mendès France7. Le MRP, lui, fut l’épine
dorsale, si l’on peut dire, de la conduite politique de la
guerre. Pourtant bien chapitré et porté à bout de bras tout
au long par Georges Bidault, il vécut en fait un
« calvaire » avec dignité mais sans sursaut salvateur. Sa
paralysie et son déclin n’eurent pas de cause proprement
indochinoise, il s’affaissa aussi pour avoir mêlé la ques-
tion d’Indochine à celle de la CED. Mais il est néanmoins
tout à fait clair que cette guerre a renforcé son discrédit,
par les critiques internes et externes qui lui furent adres-
sées à cette occasion, et qu’elle a contribué à détacher de
lui nombre de catholiques, de syndicalistes et d’intellec-
tuels8. Enfin, chez les modérés, les droites indépendantes

27
28
et même les médiocres débris de l’extrême droite, le sou-
tien à la guerre, souvent claironné, ne put jamais être mis
en avant pour reconquérir des positions politiques. Et
chez ceux qui sursautent, du côté d’une gauche renouve-
lée et même du mendésisme naissant, l’impasse indochi-
noise fut certes un révélateur et un prétexte pour avoir à
« choisir », mais les éléments du choix étaient fondés sur
l’analyse d’enjeux métropolitains et européens où l’Ex-
trême-Orient n’avait guère sa place.
Au total, dans un pays désorienté et qui a détourné le
regard, la guerre d’Indochine a empoisonné et contribué à
paralyser les forces politiques. Elle ne fut jamais prétexte
à entretenir chez elles quelque velléité de sursaut et donc
de redressement. Pire : ces partis si divers, rassemblés en
Troisième Force toujours sur la défensive, ne se réconci-
lièrent souvent qu’à propos de la réduction des crédits
militaires, stade parlementaire et gouvernemental
suprême de l’indécision foncière.

L’impuissance

C’est que la politique de guerre de la IVe République,


il est vrai, n’a jamais trouvé son point d’équilibre et que
l’hésitation initiale d’un Paul Ramadier s’est prolongée
jusqu’au bout. De fait, il y eut trois tentations, sinon trois
politiques.
La première, la plus lucide au lendemain d’une Vi c-
toire de 1945 qui avait fait gagner à la France la bataille
du rang au terme de ce que de Gaulle nommait « la
guerre de trente ans », fut aussitôt vouée à l’échec, faute
d’avoir fait confiance aux capacités de rassemblement
national vietnamien autour du communiste Hô Chí Minh.
Elle consista à badigeonner aux couleurs d’une Union
française, à construire : c’était la vieille propension impé-
riale à croire que la présence et la grandeur de la France
se défendaient encore, tout en un, en Afrique, dans le
Pacifique, en Extrême-Orient, à Berlin et sur la ligne
bleue des Vosges ; à considérer que céder en Indochine

28
29
allait aussitôt propager l’incendie à Madagascar et en
Afrique du Nord. On vit même un radical à l’ancienne
mode, très versé dans les questions coloniales au temps
du Front populaire, Maurice Viollette, défendre cette ana-
lyse contre un autre radical à meilleur avenir, Mendès
France, lors du débat de 1950 à l’Assemblée nationale
que j’évoquais à l’instant.
La deuxième politique consista à pousser les feux de
l’association libre au sein de l’Union française, à faire
une guerre en faveur d’une indépendance maîtrisée au
sein d’une association de peuples plutôt qu’une guerre
colonialiste. On tenta vainement de lui donner une appli-
cation : ce fut la ligne de conduite d’un de Lattre. Celui-ci
ne déclarait-il pas en 1951 aux Vietnamiens de Bao Daï :
« La protection de nos armes n’a de sens que parce
qu’elle donne au Viêt-nam qui grandit dans l’indépen-
dance le temps et les moyens de devenir assez fort pour se
sauver lui-même. [...] Je suis ici pour accomplir votre
indépendance, non pour la limiter » ? Mais cette protec-
tion en forme de traite sur l’avenir conforta les Français
de métropole dans leur idée que l’indépendance du Viêt-
nam se ferait de toute manière, au prix d’une franche
négociation civile, tandis qu’elle entretenait, à l’inverse,
la classe politique dans le sentiment que la recherche
d’une solution militaire restait indispensable.
La troisième politique, qui fit de l’Indochine un avant-
poste français de la guerre occidentale contre le commu-
nisme, eut par contre de meilleures chances d’aboutir.
L’anticommunisme, à cette occasion, devint en métropole
un argument non négligeable, martelé par les seules cam-
pagnes d’opinion, orchestrées par Paris Match, L’Aurore
ou Le Figaro, qui eurent, semble-t-il, quelque effet : oui,
la France défendait la liberté en Indochine. Et, du reste,
dirigeants et militaires français ne revinrent jamais les
mains vides de leurs voyages à Washington, au siège
même du leadership de la défense du monde libre : de
Lattre, notamment, fit merveille pour convaincre les
Américains qu’« une fois perdu le Tonkin, il n’y a plus de
b a rri è re avant Suez ». Nonobstant, l’engagement améri-
cain et l’entrée dans le jeu des blocs, du même coup, dis-
créditaient un peu plus toute idée de négocier un jour

29
30
avec Hô Chí Minh, puisque la négociation tant recher-
chée reviendrait désormais à une capitulation dans un
combat dont l’enjeu dépassait l’Indochine.
Mais cette cohérence inédite des buts de guerre perdit à
son tour son crédit avec la fin des hostilités en Corée et
les prémices de la détente. Les revers militaires et la
confusion politique au Sud aidant, elle rendit même au
Viêt-minh une part de crédibilité nationale qui lui avait
longtemps échappé. Finalement, cette politique de la der-
nière chance avait tout au long négligé de prendre en
compte l’argument fondamental, celui qu’un Leclerc
avait pourtant asséné dès le 9 janvier 1947 dans un rap-
port resté sans suite : « L’anticommunisme sera un levier
sans appui aussi longtemps que le problème national
n’aura pas été résolu. »
Et puisqu’il faut noircir encore le tableau de l’indéci-
sion, comment ne pas avancer un ultime chapelet d’épi-
sodes, trivial, mais qui eut un effet dont, faute d’études
nouvelles, nous mesurons encore trop peu l’ampleur ?
Les « affaires » successives, celle des « généraux » en
1949-1950, celle du trafic des piastres en 1953 puis celle
des « fuites » qui démarra en mai 1954, achevèrent de
convaincre l’opinion que ses gouvernants ne faisaient
rien – c’est peu dire ! – pour clarifier l’enjeu et assainir la
situation. Elles donnèrent du nouveau grain à moudre aux
adversaires d’un régime défaillant et qui, dès lors, fut
tenu pour directement responsable de son indécision
fatale. Elles contribuèrent à pourrir un peu plus une situa-
tion intenable.
L’armée a subi de plein fouet toutes ces indécisions de
la IVe République. Certains de ses soldats eurent même le
sentiment d’être frappés dans le dos et son silence poli-
tique resta chargé d’amertume et de reproche. Fut surtout
vécue avec tristesse l’idée que ce mutisme était imposé à
contretemps, alors que la Libération et la Victoire de
1945 avaient scellé une réconciliation durable de l’armée
avec la Nation. Le rendez-vous avait certes déjà été man-
qué aux derniers mois de 1945, avec l’affaire du vote des
crédits militaires qui convainquit de Gaulle de partir au
plus vite, dans la redoutable conjonction des contraintes
de l’heure, de l’isolement diplomatique et de la volonté

30
31
des Français de ne plus jouer aux héros tant que leurs
assiettes resteraient vides9. Mais c’est bien la guerre d’In-
dochine qui a fait de ces prémices de la « crise militaire
française » une crise tout court, si bien décrite naguère
par Raoul Girardet10. Car, tout au long de cette guerre
inédite et indécise, l’armée fut prise, comme l’écrivait
anonymement un de ses officiers supérieurs dès 1950,
« entre le marteau de la politique et l’enclume de l’opi-
nion »11.

NOTES

1 Pierre Mendès France, Œuvres complètes, tome 2, Paris, Gallimard,

1985, p. 298.
2 Jean-Pierre Rioux, La France de la IVe Républ i q u e, t. 1, Paris, Le

Seuil, 1980, p. 138.


3 L’Année politique 1947, Paris, Éditions du Grand siècle, 1948, p. 323.
4 Charles-Robert Ageron, « L’opinion publique face aux problèmes de

l’Union française (étude de sondages) », dans Institut d’histoire du temps


présent, Les Chemins de la décolonisation de l’empire français (1936-
1956), Paris, Éditions du CNRS, 1986, p. 33-48 ; et Alain Ruscio, « L’opi-
nion française et la guerre d’Indochine (1945-1954). Sondages et
témoignages », Vingtième Siècl e. Revue d’histoire, n° 29, janvier-mars
1991, p. 35-45.
5 Jean-Pierre Rioux, « Une guerre trouble-fête », dans Laurent Gerve-

reau, Jean-Pierre Rioux et Benjamin Stora (dir.), La France en guerre


d’Algérie, Paris, BDIC, 1992, p. 146-150.
6 Le Fi ga ro, 2 juin 1953. Cité par Alain Ruscio, La Guerre fra n ç a i s e

d’Indochine, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 97.


7 Voir Frédéric Turpin, « Le RPF et la guerre d’Indochine (1947-

1954) », dans Fondation Charles de Gaulle-Université de Bordeaux III


(CARHC), De Gaulle et le RPF (1947-1955), Paris, Armand Colin, 1998,
p. 530-540.
8 Voir Jacques Dalloz, « Le MRP et la guerre d’Indochine », dans

Charles-Robert Ager on et Philippe Devillers (dir.), Les Guerres d’Indo-


chine de 1945 à 1975, Paris, Cahiers de l’IHTP, n° 34, CNRS, 1996, p. 57
-75.
9 Voir Jean-Pierre Rioux, « Les forces politiques et l’armée », dans Ins-

titut d’histoire du temps présent et Institut Charles de Gaulle, De Gaulle et


la Nation face aux problèmes de défense (1945-1946), Paris, Plon, 1983,
p. 59-73.
10 Raoul Girardet, La Crise militaire française (1945-1962), Paris,

Armand Colin, 1964.


11 Dans Esprit, mai 1950, p. 780.
32
33
Hugues Tertrais

LE POIDS FINANCIER
DE LA GUERRE D’INDOCHINE

« Trop chère l’Indochine ! » Les échos de la presse de


l’époque comme des débats parlementaires sur le sujet ne
paraissent laisser aucun doute. La guerre d’Indochine
était ressentie, en particulier au début des années 1950,
comme hors de prix au regard des autres besoins du
moment. À raison en effet d’un milliard de francs par
jour 1, même s’il ne s’agissait pas des mêmes francs
qu’aujourd’hui, il y avait de quoi impressionner les
esprits, alors que la reconstruction restait inachevée et
que le trafic des piastres s’en mêlait, ajoutant un caractère
scandaleux à l’affaire. Nous nous proposons ici d’évaluer
le poids financier de la guerre sur la France. Parallèle-
ment, compte tenu de l’importance de son coût, et cette
question annexe sera peut-être la plus importante, nous
tenterons d’analyser le poids financier de la guerre sur la
guerre elle-même, en particulier sur sa conduite2.
Combien la guerre d’Indochine a-t-elle coûté à la
France ? En comparant ce qui peut être comparable, il
apparaît que son poids financier a été à la fois considé-
rable et relatif. L’évaluation n’est pas simple à réaliser,
tant le « maquis » budgétaire de la IVe République paraît
épais au chercheur d’aujourd’hui. D’une part, les crédits
militaires « Indochine » ressortent de plusieurs budgets.
Le budget principal, celui des forces terrestres, a lui-
même évolué, passant successivement du ministère de la
France d’outre-mer à celui des États associés puis, in fine,
à celui de la Défense nationale3 ; et il faut y ajouter les

33
34
budgets de la Marine et de l’Air, qui fournissaient un
sérieux appoint au corps expéditionnaire mais ne sont pas
spécialisés, c’est-à-dire que ce qui ressort de l’Indochine
n’y apparaît pas directement. En 1953, pas moins de cinq
budgets différents – sans compter les budgets locaux ou
celui des Anciens Combattants – supportaient les
dépenses militaires effectuées par la France en Indochine.
D’autre part, tous les coûts de la guerre d’Indochine
n’étaient pas toujours avoués, en particulier lorsqu’on
avait recours à l’émission monétaire – à Paris ou à Saïgon
– ou à d’autres procédés non orthodoxes. Une étude ser-
rée montre qu’il faudrait ajouter environ 15 % aux
chiffres officiels pour approcher le coût réel.
L’évaluation du coût de la guerre d’Indochine est
cependant réalisable, ne serait-ce qu’en ordre de gran-
deur. Le coût global de la guerre proprement dite ressort à
plus de 3 000 milliards de francs 1953. Dans ce coût glo-
bal, il faut compter les crédits militaires français, tous
budgets confondus, la subvention des États associés pour
le développement de leurs armées4, la contribution des-
dits États associés à leur propre défense, l’aide améri-
caine en matériel militaire, l’aide financière fournie par
les États-Unis à partir de 19525. Pour la France propre-
ment dite, le coût de la guerre représente environ 70 % du
total, dans une fourchette allant de 2 000 à 2 400 mil-
liards de francs 1953. Une conversion par rapport à
aujourd’hui resterait insatisfaisante. Retenons plutôt que
ce montant représente quelque 10 % des dépenses de
l’État pendant une période de dix ans – entre 1945, quand
le corps expéditionnaire commence à reprendre pied en
Indochine, et 1955, lorsque ses principales unités seront
rapatriées. Cela correspond à une année entière de
dépenses budgétaires, soit beaucoup d’argent, surtout
compte tenu de la modicité du résultat…
Ce coût élevé reste cependant relatif. Il n’a pas laissé,
en particulier, de traces profondes dans l’économie fran-
çaise, notamment en terme de conjoncture. L’aggravation
des coûts, autour de 1950, alors que la révolution chinoise
modifie le rapport des forces en Asie, se produit pourtant
à un moment très sensible pour la France : les acquis de la
reconstruction paraissent alors solides et, rue de Rivoli,

34
35
on espère sérieusement en finir avec l’assainissement des
finances du pays, en abandonnant en particulier le recours
à l’émission6. Bien sûr, l’inflation des dépenses militaires
pour l’Indochine gène cette perspective mais, finalement,
il ne se passe pas grand-chose sur le plan économique, ou
du moins rien de durable : le boulet indochinois freine
sans doute le passage de la reconstruction à la croissance,
mais cela ne joue que sur deux ou trois ans.
Cet impact modeste de la guerre d’Indochine sur la
conjoncture et, plus largement, sur l’économie nationale
s’explique de plusieurs manières. La première est la prise
en charge progressive des dépenses militaires par les
États-Unis. L’ e ffet cumulé des aides fournies par les
États-Unis à partir de 1950, et surtout 19527, se fait parti-
culièrement sentir en fin de période : alors qu’en 1953,
les États-Unis couvrent 40 à 50 % du coût total de la
guerre, leur participation fait un bond gigantesque en
1954, atteignant 79 % – pour ne pas dire 80 % – de l’en-
gagement nécessaire. En 1953 en effet, devant faire face à
d’autres coûteux engagements en Europe, la France avait
demandé aux États-Unis de prendre financièrement en
c h a rge les États associés, domaine qu’elle se réservait
auparavant. On pouvait alors avoir l’impression que les
États-Unis n’étaient plus seulement l’« actionnaire de
référence » de la guerre d’Indochine mais qu’ils avaient,
ni plus ni moins, racheté la guerre aux Français.
Pour expliquer que l’économie française n’ait pas été
durablement affectée par le conflit, il faut également voir
que ce dernier ne s’inscrit pas seulement de manière
négative dans les comptes de la nation. La guerre d’Indo-
chine n’a pas en effet seulement « coûté », elle a aussi
d’une certaine manière rapporté, et la balance pour le
pays n’est pas aussi négative qu’une première approxima-
tion pourrait le laisser supposer. Deux éléments intervien-
nent ici : les transferts financiers et les modalités de l’aide
américaine. Le premier cas, duquel ressort aussi le
fameux trafic des piastres, correspond à un mécanisme
assez complexe lié à la surestimation de la piastre, ratta-
chée au franc à raison de 17 francs pour une piastre alors
que cette dernière n’en valait au mieux que 10 dans la
réalité8.

35
36
Grosso modo, l’essentiel des dépenses militaires effec-
tuées par la France en Indochine, en piastres, c’est-à-dire
en moyenne la moitié du total des crédits engagés, reve-
nait vers la France après un délai plus ou moins long sous
forme de transferts de capitaux : personnels militaires,
services ou entreprises achetaient en masse des produits
importés de France – générant des transferts commer-
ciaux – ou simplement trouvaient avantageux d’expédier
en Métropole, en la changeant en francs, une partie de
leurs avoirs – on parlait cette fois de transferts finan-
ciers9. Sur toute la période, c’est entre 800 et 1 000 mil-
liards de francs (1953) qui sont ainsi entrés en France via
les « intermédiaires agréés », selon l’expression consa-
crée – depuis la Poste jusqu’à la Banque de l’Indochine.
Cette masse de capitaux, correspondant à peu près à l’en-
semble des crédits militaires délégués à l’Indochine, était
sans doute génératrice d’inflation, mais elle constituait en
même temps une entrée nette, assimilable aux « invi-
sibles ».
Les modalités de l’aide américaine constituaient pour la
France une seconde source de profit liée à la guerre d’In-
dochine. L’aide financière attribuée à partir de 1952 à la
France dans cette direction se composait pour une part de
crédits en dollars et pour une autre part – le mécanisme fut
mis au point à Lisbonne – de commandes dites off shore :
les Américains commandaient du matériel à l’industrie
française, le payaient en dollars et en faisaient don ensuite
aux forces militaires françaises. Dans les deux cas, il
s’agissait d’un sérieux apport en devises, à un moment où
le problème des paiements restait crucial pour la France.
Comme a pu le déclarer Pierre Mendès France à la
Chambre – mais il ne s’en réjouissait pas : « Nous avo n s
trouvé dans la guerre d’Indochine l’équivalent des re s-
sources que, normalement, les ex p o rt ations devaient nous
procurer. »10 À titre d’exemple, la France exporte en 1952
vers les États-Unis pour environ 50 milliards de francs, ce
qui lui ramène donc l’équivalent en dollars ; or la seule
conférence de Lisbonne, qui attribue 115 milliards de
francs au titre de l’Indochine, et en dollars, fournit ainsi
deux fois plus de devises à la France, lui permettant acces-
soirement de mieux défendre sa monnaie.

36
37
Le bilan des pertes et profits financiers de la guerre
d’Indochine pourrait ainsi s’établir aux chiffres suivants,
même s’ils n’ont bien sûr pas tous la même signification :
quelque 2 400 milliards de francs en négatif d’une part ;
environ 1 500 milliards en apport net ou de change de
l’autre… Et une monnaie à peu près stabilisée. Il n’est
sans doute pas exagéré de penser que si le poids financier
de la guerre d’Indochine n’a pas profondément perturbé
l’économie française, c’est au fond parce que ce poids
financier a été en lui-même assez bien géré – le poids
financier de la guerre, pas la guerre elle-même. Pour
autant, cette gestion paraît avoir fait une victime d’impor-
tance : précisément la guerre d’Indochine.
La guerre d’Indochine a été progressivement rattrapée
par son coût. Pierre Mendès France le formulait à sa
façon : « Tout problème n’est pas financier mais le
devient un jour. Ainsi de l’affaire d’Indochine : mal enga-
gée politiquement, militairement et mora l e m e n t, préci-
sait-il, elle tournait plus mal encore sur le plan
bu d g é t a i re. »11 Par son ampleur et surtout sa durée, la
guerre était elle-même devenue une véritable entreprise
économique et financière, avec ce que cela suppose de
dépenses, de ressources à mettre en face d’elles, de ges-
tion aussi. Cette situation n’était pas sans conséquence
sur la conduite proprement dite de la guerre. Mais il y a
trois périodes différentes.
Dans un premier temps, entre 1946 et 1948, la France
fait face à ce qui apparaît comme une guerre coloniale. La
guerre est sans doute déjà onéreuse, coûtant entre 100 et
130 milliards de francs par an12, mais pas assez pour que
le gouvernement fasse une fixation dessus. Simplement,
confronté à la situation exceptionnelle de l’après-libéra-
tion et aux multiples charges qui s’y attachent, il essaie de
dépenser le moins possible pour l’Indochine. La rupture
avec Hô Chí Minh est telle qu’aucune solution politique
– qui serait aussi la moins chère – ne paraît plus possible
dans sa direction, et la négociation avec Bao Daï pose
d’autres problèmes. Alors on fait la guerre, sans pour
autant que les militaires aient le sentiment d’obtenir les
moyens qui leur paraissent nécessaires pour la mener à
bien.

37
38
Dans cette guerre menée aux moindres frais, ce qui
coûte le plus cher n’est pas le matériel militaire. Il a
certes fallu équiper quasiment de toutes pièces le corps
expéditionnaire, avec du matériel acquis dans les stocks
britanniques ou américains, à Manille notamment, mais
ses responsables se plaignent presque constamment du
caractère vétuste et insuffisant de ce matériel. Il faut dire
qu’en haut-lieu, on table sur une sortie de conflit en 1948
– le conflit de Madagascar dure à l’époque lui-même seu-
lement quelques mois – et que l’investissement consenti
paraît suffisant. Ce qui coûte cher par contre, ce sont les
hommes, et notamment leur solde. Les budgets de cette
époque sont essentiellement des budgets « d ’ e n t re t i e n
d’effectifs »13. Or, on a besoin d’effectifs sans cesse plus
nombreux pour mener à bien les opérations d’Indochine :
plus de 100 000 hommes sont déjà sur le terrain14.
Compte tenu de ce qui s’est passé en 1945, qui a vu
l’ensemble de l’Indochine passer sous contrôle vietna-
mien, cambodgien et laotien15, le corps expéditionnaire
inscrit son activité dans une logique de reconquête, elle-
même très gourmande en hommes, donc en crédits mili-
taires. Tout morceau de territoire reconquis doit en eff e t
être tenu, fixant ainsi de nouvelles unités militaires. Indé-
pendamment de quelques grandes opérations ciblées,
comme en 1947 contre le « réduit tonkinois » où s’est
replié le pouvoir Viêt-minh, le corps expéditionnaire a
finalement pour principale activité l’occupation du terri-
toire. Les deux tiers des forces régulières sont occupés à
cette mission statique – leur éparpillement ayant en outre
son propre coût, en matériel de transmission notamment.
Ainsi, plus le corps expéditionnaire reprend du terrain,
plus cela lui demande d’hommes et coûte cher à la Répu-
blique.
C’est en ce sens que l’on peut parler d’une guerre à
l’économie, aux moindres frais : les militaires n’ont prati-
quement jamais les renforts qu’ils réclament – sans parler
même de la relève – ou bien trop tard, à un moment où les
premières demandes sont déjà dépassées. Il est vrai,
comme on le sait, que la IVe République n’a pas que l’In-
dochine comme souci et qu’il faut constamment à ses

38
39
dirigeants arbitrer au niveau financier. Mais la loi du
compromis, ou du juste milieu, l’emporte régulièrement,
ce qui ne convient pas toujours.
Le Comité de défense nationale du 12 juillet 1948
résume assez bien le problème16. Réunis autour du prési-
dent Auriol, les ministres et responsables concernés en
sont justement à parler effectifs et trois hypothèses sont
en présence. Le ministre de la France d’outre-mer Coste-
Floret, de qui relèvent alors les crédits militaires pour
l’Indochine, voudrait ramener – ou maintenir – les effec-
tifs budgétaires à 92 000 hommes pour 1949. D’autres
parlent de les stabiliser au niveau qu’ils ont atteint, soit
108 600 hommes. Le haut-commissaire Bollaert, venu à
Paris pour plaider la cause de son commandant en chef, le
général Blaizot, demande avec force 130 000 hommes. Il
argue en effet de ce « que nos seules ch a rges d’occupa-
tion sont augmentées du fait du succès des opérations au
Tonkin fin 1947 qui, en nous assurant la maîtrise de la
frontière chinoise jusqu’à Cao Bang, nous en impose par
c o n t re le contrôle ». La décision finale, conforme aux
pratiques du régime, fut de maintenir les choses en l’état,
soit 108 600 hommes, décision qui attira ce commentaire
en forme de mise en garde du ministre de la Défense,
Teitgen : « À une mission donnée, il faut les moyens
nécessaires. Si on ne peut pas les donner, il faut ramener
la mission à l’échelle des moyens possibles. »
Faut-il penser que le corps expéditionnaire aurait pu
l’emporter si ses chefs avaient eu les moyens qu’ils sou-
haitaient ? Rien ne permet de l’affirmer vraiment. Au
moins les autorités françaises responsables auraient-elles
pu savoir – plus vite – ce qu’il était possible ou non de
faire. Pour le reste, les hésitations même du gouverne-
ment, qui tablait, on le sait, sur un conflit rapide, avaient
un coût : elles entraînaient un pourrissement de la situa-
tion et, indirectement, profitaient à l’adversaire.
Faute d’avoir pu être réglée à temps, la crise indochi-
noise se retrouva prise en 1949 dans la tempête provo-
quée par la révolution chinoise : celle-ci ouvre en eff e t
une seconde période, entre 1949 et 1951, qui est pour la
France celle de l’inflation des coûts et de la nécessaire
redistribution des cartes. Vue d’Indochine, l’aggravation

39
40
de la situation en Asie prenait la forme d’une double
menace. La première peur était celle d’un débordement
dans la péninsule de la guerre civile chinoise : que se pas-
serait-il si les troupes du Kuomintang franchissaient la
frontière ainsi que les unités de l’Armée de libération chi-
noise lancées à leur poursuite ? Ce premier danger fut
jugulé : acculées à la frontière nord du Tonkin, les pre-
mières unités ne furent autorisées à la franchir qu’en
ayant rendu leurs armes et furent prestement déportées le
plus loin possible de la frontière chinoise, sur l’île méri-
dionale de Phu Quoc, dans le golfe du Siam. Mais le
second danger était plus sérieux : le renforcement dont le
Viêt-minh ne manquerait pas de bénéficier de la part du
parti frère désormais au pouvoir en Chine, qui pouvait
o ffrir à tout le moins un arrière territorial et des fourni-
tures de tous ordres. Cette menace s’exprima très concrè-
tement en octobre 1950 à Cao Bang17, première défaite
française en Indochine, à proximité justement de la fron-
tière chinoise. Une telle situation imposait nécessaire-
ment à la France de mobiliser plus de moyens en
Indochine, de les déplacer sur le théâtre, de modifier le
dispositif, etc.
Parallèlement, l’aggravation de la situation en Europe
– le blocus de Berlin s’achevait à peine quand la Répu-
blique populaire de Chine fut proclamée – amenait la
France à se doter d’un programme de réarmement au
moins aussi coûteux que ses opérations en Indochine. La
même année 1949 voyait les alliés occidentaux signer
autour des États-Unis le Pacte atlantique, et le président
du Conseil René Pleven proposer la Communauté euro-
péenne de défense (CED)18. Cela imposait à la France de
mettre sur pied un certain nombre de divisions opération-
nelles, l’entraînant ainsi à tripler le montant de son bud-
get militaire entre 1948 et 1952.
Que faire de l’Indochine dans ces nouvelles conditions
stratégiques et financières ? En montant à la tribune de
l’Assemblée le 19 octobre 1950, au lendemain de Cao
Bang, Pierre Mendès France stigmatisera le drame indo-
chinois et en retiendra deux solutions possibles : « La
première consiste à réaliser nos objectifs en Indochine au
moyen de la fo rce militaire. Si nous la choisissons, é v i-

40
41
tons enfin les illusions et les mensonges pieux. Il nous
faut pour obtenir rapidement des succès décisifs trois fois
plus d’effectifs sur place et trois fois plus de crédits et il
nous les faut très vite. » Mais il y a l’énorme déficit bud-
gétaire, « de 800 à 1 000 milliards de fra n c s ». Reste
alors l’autre solution, qui « consiste à re ch e rcher un
accord politique, un accord, évidemment, avec ceux qui
nous combattent »19. Mais au moment où Pierre Mendès
France prononce ce discours, une autre solution se profile
déjà : comme dans toute bonne entreprise, les respon-
sables de la conduite de la guerre, qui n’envisagent pas un
seul instant de partir comme cela, ont en effet déjà pris
certaines dispositions pour réduire les coûts et trouver de
nouvelles ressources.
La réduction des dépenses militaires « Indochine », ou
du moins le freinage de leur croissance, pouvait principa-
lement se faire au niveau des effectifs, leur poste princi-
pal. À défaut de pouvoir diminuer le volume de ceux-ci,
puisqu’on avait constamment besoin de renforts supplé-
mentaires, il était imaginable d’en comprimer le coût.
L’idée maîtresse fut d’accélérer le « jaunissement » des
troupes. Ce terme d’époque désigne d’une part les
« autochtones » enrégimentés dans le corps expédition-
naire dès le début des opérations20 : ils représentent un
tiers des effectifs du corps expéditionnaire en 1949, un
peu moins (30 %) ensuite. Le « jaunissement » passe
d’autre part par le développement des armées nationales :
leur nombre rejoindra puis dépassera celui du corps expé-
ditionnaire proprement dit à la fin de 195221. L’examen
du coût comparé des Européens et des Asiatiques com-
battant en Indochine « fait ressortir l’intérêt financier du
jaunissement », notera de manière significative un rap-
port parlementaire en 1953. Selon le calcul dont il fait
état, l’entretien des seconds revient globalement 37 %
moins cher que celui des premiers22. La question des
États associés n’est sans doute pas totalement réductible à
cette question de « gros sous », mais celle-ci a pesé lourd
dans les décisions prises : les États associés se voient
octroyer une certaine indépendance contre leur « entrée
dans la guerre », au moyen notamment d’un triplement
des effectifs sur trois ans.

41
42
Les nouvelles ressources recherchées sont quant à
elles à la fois locales et internationales. En Indochine
même, les budgets nationaux et régionaux sont progres-
sivement transférés aux États associés, avec pour contre-
partie la contribution financière de ces derniers à l’eff o r t
militaire. Cette participation, qui représente par exemple
40 % du budget vietnamien23, ne modifie pas sur le fond
le financement de la guerre : elle se situera autour de 5 %
de son coût total mais, compte tenu des montants enga-
gés, rien n’était négligeable. Il reste que les principales
ressources nouvelles envisagées viennent, on le sait,
d’Amérique.
L’aide américaine, recherchée dès 1949, notamment à
partir de l’ambassade de France à Washington, est forma-
lisée à travers de longues négociations qui se déroulent en
1950. Si la coopération des États associés était de nature à
soulager le coût des hommes engagés, celle des États-
Unis portait sur le matériel, qui entrait tout de même pour
environ un tiers dans les dépenses militaires. Malgré une
certaine lenteur de mise en route et quelques problèmes
(manque de pièces détachées, caractère obsolète de divers
matériels, prix inavoué), les livraisons américaines de
matériel permettent gratuitement une véritable rénovation
et une homogénéisation de l’équipement des unités du
corps expéditionnaire et de leurs forces d’appui – Air et
Marine24. Leur part dans le coût de la guerre passe de
14 % en 1950 à 20 % en 1953.
Malgré ce montage, qui intéresse donc États associés et
États-Unis, le coût de la guerre d’Indochine continue de
s’envoler entre 1949 et 1951. Entre 1950 et 1951, les
dépenses militaires relatives à l’Indochine se sont accrues
de 47 % et, dans cette dernière année, le conflit coûte déjà
à la France près de trois fois plus cher qu’en 194825. L’ex-
plication de cette flambée des coûts tient en deux points.
Les armées nationales, d’une part, se mettent en place
trop lentement pour pouvoir prendre efficacement et rapi-
dement le relais du corps expéditionnaire ; et la création
de toutes pièces de ces armées constitue une opération
très onéreuse que le seul budget français ne pouvait sup-
porter – il fallut en passer par des comptes spéciaux,
c’est-à-dire par l’émission monétaire, en Indochine

42
43
même26. L’effort consenti par la France pour faire face à
l ’ u rgence, d’autre part, avait également son prix. Le
général de Lattre en particulier, nommé haut-commissaire
et commandant en chef peu après Cao Bang27 pour
impulser un redressement militaire français en Indochine,
et qui y parvint, se révéla également assez onéreux.
Rénovation vestimentaire de la troupe, réquisition d’Air
France si nécessaire, renforts demandés et obtenus,
construction d’une ligne de fortifications en béton à la
lisière du delta tonkinois..., le gouvernement français
avait du mal à suivre : face à des prévisions budgétaires
constamment dépassées et à l’accroissement du déficit,
l’urgence n’était plus seulement militaire, elle était deve-
nue financière.
Le débat parlementaire qui avait suivi Cao Bang en
1950 paraît inspirer l’année suivante les experts de la rue
de Rivoli. La sonnette d’alarme fut tirée par le directeur
du Budget, Roger Goetze, dès l’été 1951, c’est-à-dire à
un moment où de Lattre se trouvait toujours en Indo-
chine. « Pour sérieux qu’il soit, croit-il bon d’écrire à son
ministre, le problème du bu d get de 1951 ap p a raît en
vérité comme mineur à l’égard de celui que pose celui de
1952. [...] Le montant absolu du déficit atteint un ordre de
grandeur jamais envisagé jusqu’ici. »28 La guerre d’Indo-
chine n’en est pas désignée comme la cause principale,
qu’il voit plutôt dans le programme intensif de réarme-
ment décidé au tournant de 1950, lui-même plus onéreux
que la guerre en cours. Mais elle est prioritairement visée
par les « décisions de sévérité » que Roger Goetze
réclame. Si le conflit indochinois ne constitue pas la pre-
mière dépense visée, il représente par contre le principal
élément sur lequel le directeur du Budget pense pouvoir
jouer. Les 300 milliards de francs qui vont être engloutis
en Indochine représentent pour lui un effort financier
« proprement insupportable » qui, en outre, « compromet
les chances de succès d’un rééquipement de l’armée fran-
çaise en Europe ».
Abandonner l’Indochine ? Il n’en est pas formellement
question, pas plus que de réduire le corps expéditionnaire
à la mendicité : le directeur du Budget plaide plutôt pour
un « partage des dépenses » au niveau international. Pour

43
44
lui, finalement, le montage États associés-États-Unis tel
qu’il a été mis au point se révèle insuffisant : il est devenu
indispensable de demander une aide financière aux États-
Unis pour l’Indochine. Mais, bien sûr, s’il est obtenu, ce
« partage des dépenses » modifie les données stratégiques
du problème.
La guerre d’Indochine a dès lors été rattrapée presque
complètement par son coût, et celui-ci va dominer la
troisième période, soit les trois dernières années du
conflit entre 1952 et 1954. Pour les responsables poli-
tiques français, en particulier pour ceux qui ont en
charge les questions financières, la question paraît être
devenue : l’Indochine, ou comment s’en débarrasser ?
Le coût de la guerre atteint de nouveaux sommets : à rai-
son de 500 à 600 milliards de francs par an, le conflit est
4,5 fois plus onéreux en 1952-1953 qu’il ne l’était en
1948. Ce qui coûte cher, ce sont les hommes, toujours :
le budget des forces terrestres d’Extrême-Orient est
englouti à plus de 60 % par les dépenses de personnel.
Le matériel ne constitue pas une vraie charge : il est
fourni en presque totalité par l’aide américaine qui porte
déjà, en juin 1953, sur plus de 300 000 tonnes.
L’évolution de la stratégie apparaît par contre assez
dispendieuse. Les discontinuités d’occupation du terri-
toire entraînent un usage croissant de l’aviation, ce que
rendent possible les fournitures américaines29. Dans les
dernières années de la guerre aussi, la mise sur pied des
« camps retranchés », censés attirer – jusqu’à les écraser
– les forces régulières adverses, nécessitent, comme à Na
San et bientôt à Diên Biên Phú, de véritables ponts
aériens. Or la voie aérienne est la plus onéreuse, indé-
pendamment même de l’équipement. Un différend
opposa sur le sujet les généraux Salan et Chassin, respec-
tivement commandant en chef – après de Lattre – et res-
ponsable en Indochine de l’armée de l’air, sur les
moyens mis en œuvre pour fortifier le site et les 1 100
mètres de la piste aérienne de Na San, en haute région.
La « victoire défensive » qui y a été obtenue fin 1952
aura en effet consommé, en un mois et demi environ, le
quart des crédits aériens de l’année en heures de vol. Plu-
sieurs sources parlementaires et militaires dénoncent par

44
45
ailleurs le parachutage comme particulièrement dispen-
dieux, en raison notamment de la difficulté rencontrée à
récupérer le matériel une fois utilisé.
Dans ces conditions, l’état d’esprit des milieux diri-
geants français n’est ni homogène ni porté à l’opti-
misme. À partir de 1952, d’une part, il paraît acquis que
la guerre ne pourra être gagnée – ni perdue non plus
d’ailleurs. Mais, bien sûr, on ne le dit pas, en particulier
aux Américains – comment obtenir une aide pour une
cause perdue ? – ou au corps expéditionnaire, dont le
moral n’est déjà pas fameux. Ceux qui s’y risquent, ou
s’en ouvrent par mégarde, comme le ministre en charge
des Relations avec les États associés Letourneau en juin
1952 à Washington, se reprennent rapidement30. Finan-
cièrement parlant, d’autre part, chacun sait que la France
ne peut supporter seule son programme de réarmement
en Europe et la guerre d’Indochine. Entre les deux, il fal-
lait bien choisir et, d’ailleurs, au fil des années, l’aide
américaine est de plus en plus sollicitée pour l’Indo-
chine, et de moins en moins pour l’Europe, où la France
entend préserver son image de souveraineté.
En caricaturant la situation du début des années 1950,
on pourrait dire qu’en France, dans un budget impossible
à boucler, tout s’est passé comme si on avait identifié un
produit, onéreux et sans grand rapport – la guerre d’In-
dochine –, et un repreneur possible, familier mais extrê-
mement prudent – les États-Unis. Les années 1952 et
1953 ont été consacrées à rapprocher l’offre et la
demande, ce qui n’était pas simple : dans la négociation
avec la France, les administrations Truman et Eisenho-
wer, qui se succèdent en janvier 1953, affichent pratique-
ment les mêmes exigences : en Europe, la mise en place
de la CED et, en Indochine, le contrôle des États asso-
ciés. Ce dernier point constituait un enjeu essentiel, et les
États-Unis se montraient d’autant plus généreux que la
France octroyait plus d’indépendance aux États associés,
c’est-à-dire manifestait des dispositions à se retirer d’In-
dochine. Jusqu’à la fin en tout cas, Paris s’efforça de
conserver la maîtrise de l’aide qui leur était accordée par
Washington.

45
46
Avant d’être militaire, le désengagement français fut
ainsi financier, avec pour moment principal la dévalua-
tion de la piastre, le 11 mai 1953. Cette mesure apparem-
ment technique prise par le gouvernement Mayer, qui
ramenait comme on le sait la parité de la piastre de 17 à
10 francs, était en fait un événement majeur. Dans son
commentaire, le journal Le Monde y vit justement « un
véritable tournant dans les affaires d’Indochine [...]. Ses
conséquences politiques, psychologiques, économiques et
même strat é giques ne peuvent manquer d’influencer les
rap p o rts franco-vietnamiens, le cl i m at et les conditions
de la lutte. »31 La dévaluation libérait notamment les
États associés de leur attache artificielle avec la France et
valorisait d’autant l’aide américaine, qui transitait tou-
jours par Paris au taux off i c i e l32. Deux mois plus tard,
dans une déclaration officielle rendue publique le 3 juillet
1953, le gouvernement français s’engageait à « parfaire
l’indépendance des États associés ».
Dans la conduite de la guerre, la primauté glisse en fait
de plus en plus du côté de la rue de Rivoli. Présentant son
plan devant le Comité de défense nationale du 24 juillet
1953, le général Navarre, nouveau commandant en chef,
se heurta au ministre des Finances Edgar Faure, qui lui
imposa finalement de « revoir sa copie » et de définir un
plan de rechange « moins onéreux », et fit plafonner les
dépenses militaires d’Indochine à 242 milliards de francs,
afin semble-t-il de stimuler la générosité américaine33.
Celle-ci se manifesta en effet, mais pas dans la direction
qu’aurait pu souhaiter Navarre : en août 1953, devant une
impasse budgétaire de 150 milliards de francs, le gouver-
nement français jetait l’éponge et demandait off i c i e l l e-
ment à Washington de prendre en charge financièrement
les États associés. C’est l’aide supplémentaire accordée
ainsi en septembre, transitant toujours par Paris mais uni-
quement ciblée « États associés », qui fit passer la contri-
bution américaine pour 1954 à près de 80 % du coût
prévu de la guerre pour cette année-la34. Finalement, le
Comité de défense nationale du 13 novembre 1953
demanda au général Navarre, qui dénoncera lui-même
par la suite cette prééminence des questions financières35,
« d’ajuster ses plans aux moyens mis à sa disposition ».

46
47
Une semaine plus tard, il faisait cependant sauter les
parachutistes français sur Diên Biên Phú, pour occuper et
fortifier le site.
Rattrapée par son coût, comme il a déjà été observé, la
guerre d’Indochine a progressivement changé de nature,
tout au moins dans la perception qu’en avaient les cercles
dirigeants français : la question politico-militaire des
débuts est devenue une question militaro-financière,
sinon financière tout court, ce qui pose le problème de
savoir qui décide quoi en France à l’époque, en particu-
lier sur l’Indochine. La perception du poids financier de
la guerre d’Indochine découle à la fois de l’accroissement
de ses coûts et des choix stratégiques faits par la France,
les deux étant bien sûr liés. Elle conduit le ministère des
Finances à jouer un rôle éminent en la matière : est-il
sacrilège de suggérer que des hommes comme Guillaume
Guindey, directeur des Finances extérieures, Roger
Goetze, directeur du Budget ou François Bloch-Lainé,
directeur du Trésor, ont eu une importance au moins équi-
valente à celle des commandants en chef qui se sont suc-
cédé sur le terrain, de Valluy à Navarre en passant par
Salan ? Un choix stratégique a été fait par la France en
faveur de l’Europe, que de Lattre dénoncera d’ailleurs,
estimant que cela revenait à lâcher la proie pour l’ombre ;
et ces hauts fonctionnaires, des gens eux-mêmes fort
sérieux, géraient ce choix – à moins qu’ils n’aient eux-
mêmes pesé sur lui.
Force est de constater qu’en marge de la guerre d’Indo-
chine l’écart s’est progressivement creusé entre financiers
et militaires, chacun vivant un peu, même s’il s’en défen-
dait, dans le champ clos de sa sphère de compétence. Il y
a peut-être eu une « bulle militaire » française en Indo-
chine – voire même en France – c’est-à-dire un ensemble
d’officiers supérieurs fonctionnant entre eux, se méfiant
du pouvoir politique et s’étant habitués à trouver leurs
propres solutions. Pour des raisons semblables il y a sans
doute eu aussi, dix à douze mille kilomètres en amont,
plus précisément rue de Rivoli, une sorte de « bulle finan-
cière », c’est-à-dire un ensemble d’experts qui géraient le
coût de la guerre, plutôt que la guerre elle-même. Mais,
par contre, il ne semble pas y avoir eu, sauf très fugitive-

47
48
ment, de pouvoir politique apte à les mettre vraiment en
s y n e rgie, ni à offrir à tous de vraies perspectives, du
moins avouables. Le décrochage entre ces deux
« bulles », ou entre ces deux problèmes – le militaire et le
financier –, conduisit-il à Diên Biên Phú ? C’est possible.
En tout état de cause, le coût de cette guerre apparaît à la
fois comme l’illustration et comme l’explication de
l’échec politique de la France en Indochine.

NOTES

1 Les dépenses supportées par la France au titre de l’Indochine s’éle-

vaient par exemple en 1951 à 341,6 milliards de francs (1954) et en 1953 à


368 milliards. Données du ministère de la Défense (direction des services
financiers et des programmes), mai 1954, SHAT, 1 R 239.
2 Les sources utilisées pour cette recherche se répartissent entre les

archives de tous les services intéressés à l’époque par la guerre d’Indo-


chine, en particulier les archives du ministère de la Défense (SHAT), du
ministère des Finances (AEF, Fonds Trésor), du ministère des A ff a i r e s
étrangères et de celui des États associés, ainsi que les Archives nationales.
3 Le ministère de la France d’outre-mer est compétent jusqu’en 1950, et

le restera jusqu’à la fin du conflit pour le Laos ; le ministère des Relations


avec les États associés, structure créée pour la circonstance, prend le relais
en 1950, à la suite d’une décision d’un éphémère gouvernement Queuille ;
en 1954, le budget des forces terrestres d’Extrême-Orient passe au minis-
tère de la Défense, en vertu de décisions prises en 1953.
4 Les trois États associés, reconnus en 1949, reçoivent en 1950 une cer-

taine autonomie dans un cadre fédéral contrôlé par la France et dévelop-


pent en échange des forces militaires venant en appoint du corps
expéditionnaire. Elles regrouperont en 1954 plus d’hommes que ce der-
nier.
5 L’évaluation de l’aide militaire fournie gratuitement par les États-

Unis repose sur des estimations, ces derniers se refusant d’informer la


France de son montant. C’est cependant l’aide financière américaine qui, à
partir du Conseil atlantique de Lisbonne, en février 1952, connaîtra la plus
forte croissance.
6 « Tout l’effo rt d’assainissement accompli au cours des dernières

années a consisté à éliminer l’inflation comme procédé de financement des


dépenses publiques », peut-on lire notamment en tête de la présentation du
budget de 1950. Ministère du Budget (bureau d’études), Le Budget de la
France en 1950, conservé au Comité pour l’histoire économique et finan-
cière de la France (CHEFF).
7 Aide militaire en matériel, livré à Saïgon à raison d’une ou deux car-

gaisons par semaine ; aide économique aux États associés, d’un montant
très inférieur mais politiquement stratégique ; aide financière après Lis-
bonne.

48
49
8 Le taux de la piastre avait été provisoirement fixé à 17 francs en
décembre 1945, alors qu’il en valait officiellement 10 auparavant. Per-
sonne n’osa prendre ensuite la responsabilité de modifier cette parité avant
1953.
9 La réglementation de ces transferts revenait à l’Office indochinois des

changes, dépendant lui-même directement du ministère français des


Finances.
10 Discussion d’une interpellation à l’Assemblée nationale, le 22 juillet

1954. JO du 23 juillet 1954.


11 Entretien de Pierre Mendès France avec L’Express, cité par Hubert

Bonin, Histoire économique de la IVe République.


12 Montants exprimés en francs constants 1953, ce qui représentait 6 à

8 % du budget.
13 C’est en particulier la formulation adoptée dans le projet de loi du 29

avril 1948, fixant les dépenses militaires pour l’exercice en cours.


Archives de l’Assemblée nationale.
14 Entre 1946 et 1948, les « effectifs budgétaires » passent de 60 000 à

92 000 hommes, les « effectifs constatés » de 75 000 à 110 000 hommes.


15 Par le coup du 9 mars, le pouvoir français a d’abord été renversé par

l’armée japonaise ; par la Révolution d’août, le Viêt-minh prenait à son


tour les rênes du pays, des mouvements du même type s’imposant – mais
moins durablement – au Cambodge et au Laos.
16 Procès-verbal de cette réunion, SHAT 2 R 63. Le Comité de défense

nationale, périodiquement réuni autour du président de la République, est


la principale instance décisionnelle en matière militaire.
17 Mal conduite par les officiers supérieurs français, sous-estimant l’ad-

versaire et eux-mêmes divisés, l’évacuation de la garnison et de la ville de


Cao Bang, inutilement coûteuse, se transforma en catastrophe militaire, la
colonne française étant attendue sur une route difficile par des unités, aussi
déterminées que bien équipées, de l’Armée populaire vietnamienne.
18 Le Pacte atlantique fut signé en avril 1949 et la CED proposée en

octobre.
19 Pierre Mendès France, Une politique de l’économie, 1943-1954,

Œuvres complètes, tome 2, Gallimard, 1985.


20 Ces contingents se composaient de Vietnamiens mais, plus encore,

de ressortissants de certaines minorités et de Cambodgiens.


21 Entre 1952 et 1953, alors que le corps expéditionnaire regroupe entre

180 000 et 190 000 hommes, les armées nationales passent de 176 000 à
235 000 hommes, l’armée vietnamienne (Bao Daï) en fournissant à elle
seule 85 %.
22 Rapport Devinat du 15 avril 1953 sur la mission d’information effec-

tuée en Indochine du 19 janvier au 20 février. Archives de l’Assemblée


nationale.
23 Le Cambodge assurera vite lui-même l’intégralité de ses dépenses

militaires ; celles du Laos, au contraire, resteront en totalité à la charge de


la France.
24 Des cartouches à un porte-avion, en passant par les pistolets-

mitrailleurs, les chars et les avions, toutes les catégories de matériel mili-
taire figureront dans les livraisons américaines, assurées par plus de 300
cargos entre 1950 et 1954.
25 2,75 fois exactement. Données du ministère de la Défense (direction

des services financiers et des programmes), mai 1954. SHAT, 1 R 239.

49
50
26 Les comptes spéciaux n° 1 et n° 2, en particulier, avaient été ouverts
en 1949 dans les écritures du Trésor indochinois et furent fermés en 1950
par la rue de Rivoli, au profit de la définition d’une subvention spéciale
inscrite dans le budget des forces terrestres. Il semble, dans un premier
temps, que certains responsables gouvernementaux français, comme René
Pleven, aient souhaité qu’une aide américaine vienne couvrir ces dépenses
exceptionnelles, mais France et États-Unis mettront des années à rappro-
cher leur point de vue sur le sujet.
27 Il restera à ce poste toute l’année 1951, jusqu’à son décès en janvier

1952.
28 Roger Goetze, « Rapport au ministre sur les perspectives budgétaires

de l’année 1952 », 12 juillet 1951. CHEFF.


29 D’une manière générale, à travers toute la guerre d’Indochine, le

poids relatif de la marine paraît baisser au profit de celui de l’armée de


l’air.
30 Il laissa filtrer à son arrivée des propos pessimistes mais les corrigea

ensuite suffisamment pour repartir avec une promesse d’aide de 100 à 150
millions de dollars, qui d’ailleurs ne sera pas tenue.
31 Le Monde, 12 mai 1953.
32 Le gouvernement René Mayer, qui n’était en place que depuis jan-

vier, ne survécut que quelques jours à cette mesure et à quelques autres qui
l’accompagnaient, mais l’impulsion était lancée.
33 Archives nationales, Fonds Pleven, 560 AP 43.
34 Le total de l’aide financière américaine pour 1954 s’élevait à 785

millions de dollars (275 milliards de francs) : 400 attribués en avril et 385


en septembre pour les États associés.
35 Henri Navarre, Agonie de l’Indochine (1953-1954), Paris, 1956.
51
Dr. Charles G. Cogan

L’ATTITUDE DES ÉTATS-UNIS


À L’ÉGARD DE LA GUERRE D’INDOCHINE

Introduction

La période de la Seconde Guerre mondiale :


contacts entre les États-Unis et le Viêt-minh

Le 24 septembre 1997 se tint à New York un colloque


intitulé « Les Fondations des relations américano-vietna-
miennes : l’occasion manquée de 1945 ». Quelques vété-
rans de l’Office of Strategic Services (OSS – les services
secrets américains) et du Viêt-minh étaient présents, ainsi
que des universitaires américains et vietnamiens. Ce col-
loque, le deuxième d’une série dont le premier s’était
tenu deux ans auparavant au Viêt-nam, fut organisé sous
l’égide de l’Asia Society et de l’Initiative de réconcilia-
tion américano-vietnamienne, cette dernière étant finan-
cée par la fondation Ford. Le but de ce colloque, où l’on
présenta un film intitulé L’Oncle Sam et l’oncle Hô, était
de chercher dans l’aide que l’OSS donna à Hô Chí Minh
la base d’une nouvelle ère de coopération entre les États-
Unis et le Viêt-nam, sur les plans diplomatique, commer-
cial et culturel. Évidemment, un tel aggiornamento dans
les relations entre les États-Unis et le Viêt-nam nécessitait
une sorte de justification historique, pour ne pas dire
morale, que l’on trouve dans l’annonce du colloque :

51
52
« L’OSS fut le premier à fo u rnir une assistance ex t é-
rieure au Viêt-minh en matière d’armes et d’entra î n e-
ment ; il fut le témoin à Hanoï de la proclamation de
l’indépendance enve rs la France en 1945 ; il aida à la
création de l’amicale américano-vietnamienne. Plus tard,
ignorant l’opinion des membres de l’OSS selon laquelle
Hô conduisait un mouvement nationaliste authentique,
l ’ a d m i n i s t ration Truman soutint le rétablissement du
colonialisme français. »
Cette « première assistance extérieure » au Viêt-minh
mentionnée ci-dessus fut décrite dans les termes suivants
par le journaliste Neil Sheehan, auteur du célèbre livre
sur la guerre du Viêt-nam, A Bright Shining Lie :
« À l’ori gine, l’OSS avait introduit par para ch u t age
une mission d’entraînement dans le quartier général de
Hô, situé au milieu de la jungle au nord du delta de la
riv i è re Rouge et l’OSS avait aussi fo u rni des milliers de
c a rabines, pistolets-mitrailleurs et d’autres armes aux
groupes naissants du Viêt-minh. »1
En fait, quelques officiers de l’OSS se trouvèrent pré-
sents à Hanoï au moment de la déclaration de la Répu-
blique démocratique du Viêt-nam, le 2 septembre 1945.
M. Harris Smith raconte la scène :
« Pendant la célébration de l’indépendance à Hanoï
[le 2 septembre 1945], des avions américains survolèrent
la ville, des officiers de l’armée américaine étaient pré-
sents à la tri bune d’honneur aux côtés de Vo Nguyen
Giap et d’autres leaders, et un orchestre vietnamien joua
l’hymne national américain. Giap parla des “relations
particulièrement intimes” entre le Viêt-nam et les État s -
Unis. »2
Évidemment, il était impensable que l’OSS et Hô Chí
Minh aient pu trouver ensemble une solution politique au
Viêt-nam, car le colonialisme français eût bloqué toute
possibilité de compromis à l’époque – un fait qui fut
reconnu, de façon lapidaire, et beaucoup plus tard, par le
général de Gaulle. Le 8 février 1966, dans un message à
Hô Chí Minh qui n’était pas très différent du ton de l’an-
nonce du colloque à New York citée ci-dessus, le Général
s’exprima ainsi :

52
53
« Vous ne pouvez douter, Monsieur le Président, de la
vigilance et de la sympathie avec lesquelles […] la
France suit le drame vietnamien et est convaincue qu’une
meilleure compréhension entre Vietnamiens et Fra n ç a i s
au lendemain de la guerre mondiale aurait préve nu les
cruels événements qui déchirent votre pays. »3
De Gaulle fut plus précis dans une conversation avec le
nouveau président américain, Richard Nixon, venu à
Paris au début de mars 1969 pour le voir : « Nous avons
trop tardé à laisser ces peuples disposer d’eux-mêmes et
le communisme s’est fait le champion de l’indépendance
contre nous et maintenant contre vous. »4

La politique anti-coloniale de Roosevelt

On remarque sur le plan diplomatique que Franklin


Roosevelt, après les événements d’Afrique du Nord à la
fin de 1942, avait changé la politique américaine envers
l’Empire français – probablement ou au moins en partie,
à cause de son antipathie presque maladive envers le
général de Gaulle. Le président américain avait, en effet,
renié l’engagement affirmé au moins quatre fois par les
hauts fonctionnaires américains devant divers interlocu-
teurs de Vichy, à savoir que l’Empire français serait réta-
bli dans son intégralité. Par exemple, dans une lettre,
datée du 2 novembre 1942, de Franklin Roosevelt au
général Henri Giraud, délivrée par l’intermédiaire de M.
Robert Murphy, le chef de mission adjoint à Vichy, le pré-
sident américain s’était engagé à « r é t ablir la souve ra i-
neté française à travers tout le territoire, métropolitain et
colonial, au-dessus duquel le drapeau français flottait en
1939 »5. Entre parenthèses, il est à noter que, bien avant
cela, le président Roosevelt qui, semble-t-il, ne rechignait
pas à jouer avec le sort de l’Indochine, avait suggéré aux
Japonais, au cours des négociations qui avaient précédé
l’attaque contre Pearl Harbor en décembre 1941, que l’In-
dochine soit neutralisée, comme on avait fait avec la
Suisse6. Il ressort que le président américain voulait que
l’Indochine soit libérée du joug militaire des Japonais
(qui avaient pris le contrôle total de l’Indochine entre le 9

53
54
et le 13 mars 1945), sans que la région soit restituée à la
France. De fait, l’Indochine était la première sur la liste
des colonies que M. Roosevelt ne voulait pas restituer à la
France (« …en dressant la liste de territoires qui ne
devraient pas être restaurés à la France, il avait mis l’In-
dochine en première place »7). La préférence du président
Roosevelt allait vers un trusteeship des Nations unies en
Indochine, qui devait être suivi aussi rapidement que pos-
sible par l’octroi de l’indépendance totale. Comme l’ont
noté les auteurs des Pentagon Papers, le président Roose-
velt « prônait personnellement et avec véhémence l’indé-
pendance de l’Indochine. Il regardait l’Indochine comme
un exemple flagrant d’un colonialisme onéreux, et il vou-
lait qu’elle soit placée sous un trusteeship au lieu d’être
restaurée à la France. »8
En août 1944, lorsque le président Roosevelt apprit
qu’une mission militaire française était arrivée à Kandy,
Ceylan, et avait été accréditée auprès du commandement
du Sud-Est asiatique (SEAC), il explosa. Dans une lettre
à son conseiller militaire, l’amiral Leahy, il dit notam-
ment : « […] Je voudrais être absolument clair : il ne faut
pas accorder, à n’importe quelle mission militaire fra n-
çaise, une accréditation au sein du commandement du
Sud-Est asiatique… De plus, je tiens à préciser que notre
gouvernement n’est pas encore arrivé à une décision
finale concernant l’avenir de l’Indochine, et nous enten-
dons être consultés préalablement quant à tout arrange-
ment relatif à l’avenir du Sud-Est asiatique. »9 Mais, vers
la fin de la guerre, le président américain changea de cap.
Il soutint de mettre les trusteeships sous l’égide du
Conseil de sécurité des Nations unies, ce qui voulait dire
que, si l’un des membres permanents du Conseil ne vou-
lait pas créer un trusteeship, cela ne se ferait pas. En clair,
l’avenir de l’Indochine revint à la compétence de la
France. Aussi, Roosevelt décida d’aider les Français à
chasser les Japonais d’Indochine, à condition que rien ne
soit fait qui puisse entraver l’offensive finale contre les
îles japonaises (« home islands »)10.
Au commencement, c’est-à-dire en 1945-1946, l’atti-
tude américaine envers la situation en Indochine fut mar-
quée par des contradictions, pour ne pas dire une certaine

54
55
confusion. Cette attitude dépendait en partie du déroule-
ment du stade final de la guerre dans la région. Tandis
que les Américains et leurs alliés britanniques étaient sûrs
de mener à bien la guerre, ce qui était déjà évident au
cours de l’automne 1944, avec l’effondrement de la posi-
tion allemande en France et le débarquement américain
aux Philippines, on pouvait déceler des points de fai-
blesse du côté des Alliés dans le Sud-Est asiatique. Les
troupes anglo-américaines n’étaient pas encore arrivées
dans cette partie du monde ; la position militaire chinoise
n’était pas forte sur la ligne de partage entre la Chine et
l’Indochine ; et la situation française en Indochine était,
elle aussi, affaiblie, à cause de l’effondrement du gouver-
nement colonial local en mars 1945 devant les exigences
militaires japonaises, du manque de crédibilité du régime
de Vichy, et des querelles intestines entre les différentes
factions françaises, notamment gaullistes et pétainistes,
mais aussi giraudistes. Comme le général Leclerc l’écrit
dans un rapport au général de Gaulle, le 13 octobre 1945 :
« Pourquoi ces troubles si profonds, graves et généralisés
en Indochine ? C’est parce que la France a été et est
encore considérée comme vaincue, en mai 40 comme en
mars 45. »11
Dans ces circonstances, on ne doit pas s’étonner que
les Américains aient cherché d’autres soutiens que celui
des Français dans la campagne militaire contre les Japo-
nais en Indochine. Ils se sont appuyés sur la Ligue de l’in-
dépendance de l’Indochine d’Hô Chí Minh, basée à
Kunming. En clair : le Viêt-minh, une coalition de natio-
nalistes vietnamiens sous l’égide du Parti communiste
indochinois. Or, le Viêt-minh était aussi hostile aux Fran-
çais qu’aux Japonais, sinon plus.
La principale organisation américaine qui fut en
contact avec le Viêt-minh – les services secrets améri-
cains (l’OSS) – était très présente en Asie. Du côté du
Viêt-minh, les interlocuteurs furent essentiellement Hô
Chí Minh et Vo Nguyen Giap. Il faut noter que Hô Chí
Minh avait aussi un contact, moins important, avec le
Bureau américain de propagande (Office of War Informa-
tion). Le chef de l’OSS, le général William Donovan,
entretenait un contact régulier et approfondi avec le prési-

55
56
dent Roosevelt. Héros de la Première Guerre mondiale,
muni du nec plus ultra des décorations militaires (la
C o n gressional Medal of Honor), et jouissant du respect
des hauts officiers américains, Donovan avait établi un
poste important de l’OSS en Chine. À l’époque, l’OSS
dépendait du Comité des chefs d’état-major interarmées
(Joint Chiefs of Staff), ce qui facilitait la coordination
entre officiers de renseignement et officiers purement
militaires. Au cours de ce bref contact entre l’OSS et le
Viêt-minh en 1944-1945, Washington émit une série de
directives passablement contradictoires. Ces directives
reflétaient les efforts que faisaient les hauts fonction-
naires américains pour se conformer aux visées de Frank-
lin Roosevelt. L’OSS fut censé former des éléments
clandestins en utilisant « n’importe quel groupe de résis-
tants indochinois »12. Ces groupes devaient recueillir des
renseignements sur les unités japonaises en établissant
des antennes d’écoute radiophoniques à l’intérieur du
Viêt-nam. Ils devaient aider à la récupération des pilotes
alliés. Ils devaient saboter les positions japonaises. Pour-
tant, toutes ces opérations ne devaient pas comporter le
moindre aspect politique : on ne devait pas s’immiscer
dans les querelles franco-vietnamiennes. À l’évidence,
une aide au Viêt-minh, quelle qu’elle soit, constituait une
immixtion dans de telles querelles et ne pouvait qu’aga-
cer les Français. Et il faut aussi noter que toute aide amé-
ricaine qui aurait pu faciliter le retour de la France en
Indochine était interdite. Par exemple, les navires améri-
cains ne pouvaient pas être utilisés pour transporter les
troupes françaises dans le Sud-Est asiatique.
Peu avant la mort de M. Roosevelt, dans un message
daté du 18 mars 1945, le général Albert Wedemeyer, chef
du théâtre des opérations dans la région de Chine,
annonça une « nouvelle attitude » de la part de l’Admi-
nistration Roosevelt : il stipulait qu’on pourrait apporter
une aide aérienne aux opérations militaires en Indochine,
pourvu que cela n’entrave pas d’autres opérations déjà en
cours13. En clair, on pouvait soutenir les opérations mili-
taires françaises. On peut considérer cette « nouvelle atti-
tude » comme le dernier virage de Roosevelt envers la
France et l’Indochine. D’après Neil Sheehan, « Le 5 jan-

56
57
vier 1945, [Roosevelt] indiqua à Lord Halifax, l’ambas-
sadeur britannique à Washington, qu’il ne fe rait pas
d’objection à une réinstallation des Français en Indo-
chine par les Britanniques, à condition que lui-même ne
soit pas amené à approuver publiquement une réoccupa-
tion française. Un mois plus tard, à Yalta, il fit un pas de
plus en acceptant comme politique officielle une recom-
mandation par le département d’État en faveur de la res-
tauration du pouvoir français en Indochine. »14
L’officier de l’OSS chargé des opérations en Indochine
était un commandant portant le nom pittoresque d’Archi-
medes Patti. Cet inventeur des temps modernes aurait
aussi pu crier « Eurêka ! » – car c’est lui qui allait
« découvrir » Hô Chí Minh. Étant donné que les officiers
de l’OSS étaient les seuls parmi les membres de l’armée
américaine à être autorisés à entrer dans le territoire du
Viêt-nam pour mener des opérations contre les Japonais,
surtout pour la récupération des pilotes américains, il
n’était pas surprenant que les officiers de l’OSS aient eu
une certaine sympathie pour Hô Chí Minh et son adjoint
militaire, Vo Nguyen Giap, et leur petite bande de fidèles.
En témoignage, voici quelques extraits d’une lettre
envoyée du Viêt-nam par un certain commandant A. K.
Thomas, datée du 20 juillet 1945 :
« Le premier fait c’est que tous les Français et tous les
Annamites à Poseh devraient s’en aller, sinon nous allons
devoir partir nous-mêmes. Le Viêt-minh est très fort ici, et
on ne peut pas travailler sans eux. Ils ont une longue liste
de griefs contre les Français […]. Leur chef, M. Hô, a vu
sa femme et ses enfants enlevés [par les Français] et ses
propres terres brûlées […]. Le Viêt-minh est une fusion de
tous les partis existants en 1940. Il a beaucoup d’adhé-
rents, au moins 3 000 hommes armés dans le seul Tonkin.
Il prône la liberté et l’indépendance. Il n’est pas commu-
niste, et il n’est ni manipulé ni dirigé par les commu-
nistes. »15
Or, le fait était que Hô Chí Minh avait passé plusieurs
années en Union soviétique et qu’il fut membre fondateur
du Parti communiste français ainsi que membre du
Comintern aux affaires asiatiques pendant quinze années
avant la Seconde Guerre mondiale16. À la fin de sep-

57
58
tembre 1945, avec la décision du président Truman de
dissoudre l’OSS du général Donovan, le colonel Patti fut
rappelé aux États-Unis. La guerre finie, le contact entre
l’OSS et le Viêt-minh s’étiola.

L’attitude des États-Unis


à l’égard de la guerre d’Indochine

Le mystère

Un des grands mystères, me semble-t-il, de ce siècle


finissant, est le suivant : comment se fait-il que les États-
Unis qui, à travers la Charte de l’Atlantique et d’autres
déclarations solennelles de l’époque, s’étaient érigés en
défenseur des peuples colonisés et en champions de
l’auto-détermination, furent amenés à faire une guerre de
type colonial qui fut, pendant la période 1965-1973, la
plus meurtrière de ce genre de conflit dans toute l’His-
toire.
Selon les termes de la charte de l’Atlantique, les États-
Unis et la Grande-Bretagne s’engageaient à respecter « le
droit de tous les peuples à choisir la forme de gouverne-
ment sous lequel ils voulaient vivre ; et ils [les États-Unis
et la Grande-Bretagne] désirent que soient restaurés les
droits souverains et l’auto-détermination qui leur avaient
été ôtés par la fo rc e »17. Comment expliquer, alors, ce
mystère que je viens d’évoquer ? Je crois que, pour trou-
ver une réponse, ne serait-ce que partielle, il faut analyser
les métamorphoses de la politique américaine envers la
guerre d’Indochine – de 1946 à 1954. Je résume ces
métamorphoses en trois phases : d’abord, neutralité ;
ensuite, engagement ; finalement, intensification et
renoncement. Ce renoncement est, à mon avis, le fait du
président Eisenhower qui, à la différence de ses succes-
seurs, avait bien perçu les dangers qui pourraient survenir
d’une guerre coloniale qui ne dit pas son nom. En fait, de
tous les présidents américains de l’après-guerre, Eisenho-
wer était le plus rétif concernant l’option militaire. À titre

58
59
d’exemple, je citerais le fait que le président Truman ne
convoqua pas le Congrès pour faire entériner sa décision
d’envoyer des troupes en Corée, en dépit d’un avis
contraire de la part de son secrétaire d’État, M. Dean
Acheson18. Au moment de la crise de Diên Biên Phú, où
il ne s’agissait que d’une éventuelle intervention mili-
taire, Eisenhower crut bon d’arranger une consultation
avec des leaders du Congrès. Il faut aussi rappeler à cet
égard que le général Eisenhower avait été le seul parmi
les leaders militaires américains qui exprima des réserves
quant à l’utilisation de la bombe atomique contre le Japon
en 194519.

La période de neutralité (1946-1949)

Le 23 décembre 1946, après les attaques contre la


population française à Hanoï, suivies par le bombarde-
ment français de Haïphong et l’insurrection généralisée
du Viêt-minh dans le Tonkin, le directeur du Bureau des
affaires de l’Extrême-Orient, M. John Carter Vincent, fai-
sait une analyse percutante :
« Bien que les Français aient fait des concessions
c o n s i d é rables sur le papier quant au désir d’autonomie
de la part des Vietnamiens, les actions françaises sur le
terrain visent à grignoter les pouvoirs et l’étendue terri-
toriale de l’“État libre” du Viêt-nam. Les Vietnamiens
continuent à résister à ce processus. En même temps, les
Français admettent qu’ils n’ont pas la puissance militaire
nécessaire pour reconquérir le pays. Bref, avec des forces
militaires inadéquat e s , une opinion publique fo rtement
d iv i s é e, un go u ve rnement peu efficace à cause des div i-
sions en son sein, les Français ont essayé d’accomplir en
I n d o chine ce que la Gra n d e - B re t ag n e, fo rte et unifi é e,
n’avait pas voulu faire en Birmanie. Étant donné la situa-
tion actuelle, une guerre de guérilla pourrait continuer
indéfininement. »20
(C’est ce même M. Vincent qui s’attirera les foudres du
sénateur McCarthy quelques années plus tard, à cause de
son attitude « libérale » (dans le sens américain) en ce qui
concernait la politique américaine en Asie). Quelques

59
60
jours plus tard, le sous-secrétaire d’État, Dean Acheson,
auquel le mémorandum avait été adressé, offrit quelques
conseils dans ce sens à l’ambassadeur Henri Bonnet :
« Il y a une possibilité que d’autres puissances puissent
soulever le cas de l’Indochine devant le Conseil de sécu-
rité […]. Il serait alors question soit de traiter le pro-
blème comme une affa i re intérieure, soit comme une
menace à la paix. D’autres puissances pourraient être
tentées d’intervenir… Nous nous y opposerions, mais de
l’avis général il est important que la question soit réglée
aussitôt que possible. »21
Deux semaines plus tard, Paris refusa fermement
l ’ o ffre. Le gouvernement français dit carrément qu’il
allait traiter le problème à sa façon, d’abord en rétablis-
sant l’ordre, ensuite en essayant d’appliquer les accords
précédents entre la France et le Viêt-minh, en particulier
celui de Fontainebleau du 6 mars 1946, et ce qu’on appe-
lait le modus vivendi du 15 septembre 194622.

La période de l’engagement,
sous l’administration Truman (1950-1952)

Après cet échange de vues, les États-Unis demeurèrent


plus ou moins dans une neutralité prudente, ne voulant
pas froisser un allié de grande importance potentielle pour
la défense de l’Europe. Cette période de neutralité dura
jusqu’à la fin de 1949 lorsque la prise de pouvoir par les
communistes en Chine suscita une vive émotion à
Washington. Ce fut, si vous voulez, l’équivalent améri-
cain de la « Grande Peur ». L’opinion publique s’alarma
des gains du communisme international si peu de temps
après la fin de la Seconde Guerre mondiale – une guerre
qui avait été censée écarter pour de bon toute menace
contre la sécurité des États-Unis. L’impulsion du mouve-
ment communiste appuyé par l’Union soviétique et son
prestige accru, grâce à la victoire de l’Armée rouge sur le
front Est, furent un sujet d’étonnement dans le monde
occidental. Une sorte de psychose envahit les États-Unis,
aiguisée par les excès du sénateur McCarthy. Comme
Ethan Bronner commentait récemment dans le N ew York

60
61
Times, McCarthy n’avait pas, comme il le prétendait, une
liste de 205 communistes au sein du département d’État…
mais il y avait bel et bien une liste23. Ce qui veut dire que
la pénétration des services soviétiques fut beaucoup plus
importante qu’on ne le supposait à l’époque, comme l’ont
prouvé les récentes révélations des archives soviétiques et
celles de l’opération Venona – les écoutes américaines sur
les installations du KGB aux États-Unis pendant la
Seconde Guerre mondiale.
Le triomphe des communistes en Chine au cours de
l’année 1949 renforça le sentiment dans le peuple améri-
cain que les États-Unis étaient en danger de perdre la
guerre froide. D’après une étude du Conseil national de
sécurité soumise au président Truman le 30 décembre
1949, « l ’ extension de l’autorité communiste en Chine
représente une grave défaite pour nous. Si le Sud-Est
asiatique était également balayé par le communisme,
nous subirions une déroute politique majeure dont les
répercussions s’étendraient à travers le monde. »24
Au tournant du Nouvel An 1950, les choses s’enchaî-
nèrent rapidement. En janvier, Hô Chí Minh déclara que
son gouvernement était le seul gouvernement légal du
Viêt-nam. Les Chinois répondirent en reconnaissant le
« gouvernement » du Viêt-minh et, plus tard, au cours du
même mois de janvier, les Soviétiques firent la même
chose. Le 2 février 1950 à Paris, l’Assemblée nationale
ratifia les accords de l’Élysée signés onze mois plus tôt,
accordant l’indépendance au Viêt-nam, tout en réservant
à la France la Défense et les Affaires étrangères. Le len-
demain, les États-Unis reconnurent le gouvernement du
Viêt-nam, c’est-à-dire le gouvernement de l’empereur
Bao Daï. Le 16 février, la France demanda aux États-Unis
une aide militaire pour le Viêt-nam. En mars 1950, le pré-
sident Truman autorisa le déblocage de 15 millions de
dollars de fonds comme début de financement d’une aide
militaire à l’Indochine25. Étant donné que les Français
étaient les maîtres de l’Indochine à l’époque, cette aide
échut au gouvernement français.
Le 6 mars 1950, le secrétaire à la Défense, M. Louis
A. Johnson, décrit les alternatives stratégiques relatives
au Sud-Est asiatique dans les termes suivants : « Le

61
62
choix auquel les États-Unis sont confrontés est d’un côté
de soutenir les gouvernements de l’Indochine ou bien
d’assister à l’extension du communisme sur le reste du
continent du Sud-Est asiatique et peut-être plus à
l ’ o u e s t. »26
En bref, le climat à Washington avait carrément changé
depuis la chute de Chiang Kai-shek en Chine. L’anti-
communisme avait pris le pas sur l’anti-colonialisme.
L’engrenage fatal de la politique étrangère américaine
était engagé.
Le 5 avril, l’état-major interarmées, à la demande du
secrétaire à la Défense, soumit un rapport sur les mesures
à prendre pour arrêter l’expansion du communisme dans
le Sud-Est asiatique. L’état-major interarmées recom-
manda qu’on alloue 100 millions de dollars en aide mili-
taire à l’Indochine pour l’année fiscale à venir (qui à
l’époque devait commencer le 1er juillet 1950). L’état-
major interarmées observa, quelque peu benoîtement que,
« si les États-Unis insistaient maintenant pour que l’indé-
pendance soit accordée au Viêt-nam et que les troupes
f rançaises se retirent du pays par étapes, cela pourra i t
améliorer la situation politique. Mais on peut s’at t e n d re
à ce que les Français fassent des objections et cert a i n e-
ment assignent des délais pour l’exécution d’un tel pro-
gramme. »27
Dans le même rapport, l’état-major interarmées recom-
manda l’établissement à Saïgon d’un bureau d’assistance
militaire : « L’ é t at-major interarmées s’attend à ce que
l’officier supérieur de ce [bureau] s i è ge avec les rep r é-
sentants militaires de la France et du Viêt-nam, et peut-
être aussi avec les représentants du Laos et du
C a m b o d ge. Il dev rait examiner les demandes d’équipe-
ments militaires, et en plus de cela, on s’attend à ce qu’il
assure une coordination totale des plans militaires entre
les fo rces françaises et vietnamiennes et qu’il superv i s e
l’allocation du matériel. »28
Or, il n’en fut rien. Si une chose émerge d’une étude
assez détaillée des rapports entre la mission américaine
d’assistance militaire à Saïgon et le corps expéditionnaire
français, c’est la grande difficulté qu’eurent les A m é r i-

62
63
cains et les Français à travailler ensemble. Mais, à la dif-
férence de la Seconde Guerre mondiale, ce n’était pas
cette fois les Américains qui menaient le jeu, mais les
Français. Et, jusqu’à la suite des accords de Genève en
juillet 1954, les Français refusèrent aux Américains le
rôle de co-dirigeant dans la guerre. Comme l’ont noté
quelque peu sévèrement les auteurs des Pentagon Papers,
les objectifs des États-Unis dans la guerre d’Indochine
n’étaient pas très compatibles :
« Primo [que la France] assume toute responsabilité
pour la guerre d’Indoch i n e, surtout en se battant et en
subissant des pertes humaines.
Secundo [que la France] accepte la tutelle des État s -
Unis, ainsi que leurs conseils, en ce qui concerne l’exer-
cice par les Français de leurs responsabilités.
Tertio [que la France], après avoir mené la guerre, pré-
sumément, jusqu’à une conclusion réussie, renonce à son
emprise sur l’Indochine. »29
Après un commencement assez modeste, le soutien
américain à l’effort militaire français en Indochine aug-
menta sensiblement entre 1950 et 1954, atteignant un total
de 2,7 milliards de dollars en juillet 1954, moment où
l’aide s’arrêta après le cessez-le-feu qui suivit les accords
de Genève. Presque la moitié de ce montant fut dépensé au
cours de la seule année fiscale de 1954 (qui commença le
1er juillet 195330). D’après les estimations du Pentagone, la
France dépensa sept milliards de dollars dans la poursuite
de la guerre d’Indochine. Donc, avec la contribution amé-
ricaine (2,7 milliards) et celle des États associés (250 mil-
lions de dollars), on peut dire que la guerre d’Indochine
coûta, du côté allié, presque dix milliards de dollars. Du
montant américain de 2,7 milliards de dollars, presque la
moitié (l,3 milliard de dollars) fut allouée à des équipe-
ments militaires, sous un programme d’aide dénommé
MDAP (Mutual Defense Assistance Progra m). De ce mon-
tant de 1,3 milliard de dollars, 773 millions furent dépen-
sés au cours des quatre années fiscales de 1950, 51, 52, et
53 ; et 535 millions de dollars au cours de la seule année
fiscale de 1954, à cause des allocations supplémentaires
occasionnées par la crise de Diên Biên Phú31.

63
64
Le second volet de l’aide américaine fut un soutien
financier dénommé Direct Forces Support Program, qui
totalisait 1,29 milliard de dollars. Dans la plupart des cas,
il s’agissait d’achats off-shore, c’est-à-dire que les États-
Unis achetaient en France des équipements pour l’Indo-
chine. Cela a permis à la France de conserver des dollars,
d’alléger son fardeau budgétaire, et de mieux répondre à
ses propres obligations envers l’OTAN32.
Le soutien américain ne fut donc pas négligeable. À la
fin de juin 1953, c’est-à-dire un an avant la fin de la guerre
d’Indochine, les États-Unis avaient envoyé, en termes
génériques, les équipements suivants : 1 224 chars et véhi-
cules de combat ; 20 274 véhicules de transport ; 120 792
fusils et mitrailleuses ; 2 847 pièces d’artillerie (canons) ;
plus de 220 millions de cartouches pour des fusils et des
mitrailleuses, etc. ; plus de cinq millions de projectiles
pour l’artillerie ; 302 navires et 304 avions33. Au moment
de Diên Biên Phú, d’après Neil Sheehan, on estimait que
les États-Unis supportaient 80 % du coût de la guerre34.

L’avènement de l’administration Eisenhower (1953)

Dwight Eisenhower, qui prit le pouvoir en janvier 1953,


fut peu enclin à intervenir unilatéralement en Indochine
car, observa-t-il, une telle intervention serait interprétée
par l’opinion publique dans la région comme le remplace-
ment du colonialisme français par le colonialisme améri-
cain35. Eisenhower était catégorique : « […] Au c u n e
puissance occidentale ne peut intervenir militairement en
Asie sauf en faisant partie d’un concert de puissances qui
dev rait aussi incl u re des peuples asiatiques »36. De plus,
M. Eisenhower admit plus tard qu’« il est généralement
admis que, s’il y avait eu des élections [au Viêt-nam], Hô
Chí Minh aurait été élu Premier [ministre]. »37
Avec l’arrivée au pouvoir du tandem Eisenhower-
Dulles en janvier 1953 et l’annonce, un an plus tard, de la
doctrine dite de « riposte massive » (Massive Retalia-
t i o n), il y eut encore un changement de la politique améri-
caine envers l’Indochine, ainsi qu’une intensification de
cette politique… qui a connu son dénouement en 1954
avec les velléités autour de Diên Biên Phú.

64
65
La plate-forme du Parti républicain pour la campagne
électorale de l’automne 1952 déclarait que la politique
dite de containment (« endiguement »), conçue par
G e o rge Kennan et prônée par l’administration Truman,
avait été un échec. D’après le texte, façonné en partie par
M. Dulles, le containment était « négatif, futile et immo-
ral » parce qu’il abandonnait d’« innombrables humains
à un terrorisme despotique et athée ». Le document appe-
lait à la libération des « peuples subjugés »38.
La nouvelle administration Eisenhower adopta une
stratégie baptisée N ew Look (« Nouvelle Vision »), dont
les points principaux étaient les suivants : les États-Unis
ne devraient pas s’engager dans des guerres terrestres en
Asie ; il vaudrait mieux accélérer la formation d’unités
militaires indigènes. En même temps, il serait nécessaire
de mettre à contribution les forces aériennes et navales
américaines. Parallèlement, la part des dépenses mili-
taires dans le budget américain devrait être réduite.
La stratégie du N ew Look fut exposée dans un docu-
ment du Conseil national de sécurité, dénommé NSC
162/2 et daté du 30 octobre 1953. Ce document affirmait
l’intention des États-Unis « de riposter militairement à
toute agre s s i o n ». L’emploi des armes nucléaires tac-
tiques dans des situations de guerre classiques fut recom-
mandé. L’Indochine fut inclue sur la liste des régions
d’« importance stratégique »39.
Le document NSC 162/2 servit de base à une déclara-
tion publique faite par M. John Foster Dulles le 12 janvier
1954, d’après laquelle les États-Unis étaient prêts à lancer
une riposte massive (Massive Retaliation) contre une
agression communiste. Bien entendu, l’usage de l’arme
atomique n’était pas exclu dans cette formule. Selon
M. Robert Bowie, qui fut dans le gouvernement Eisenho-
wer à plusieurs reprises pendant les années 1950, ce que
Dulles considérait comme unique dans le concept de
« riposte massive », était l’idée qu’il y aurait une sorte de
« gendarme collectif » – autrement dit une force mobile
qui pourrait être utilisée, en cas de besoin, n’importe où
dans le monde. De cette façon, selon Dulles, on échappe-
rait au dilemme d’une multiplication des guerres comme
celle de Corée. Au lieu d’avoir à distribuer leurs forces

65
66
partout dans le monde, les États-Unis, avec leurs alliés,
disposeraient d’une force mobile considérable, pouvant
être mise sur place non seulement là où une attaque de
l’adversaire allait avoir lieu mais dans d’autres endroits
où l’on pourrait anticiper une attaque 40. Pourtant,
quelques mois après, comme nous allons le voir plus tard
dans cette étude, lorsqu’une occasion se présenta pour
mettre cette nouvelle doctrine à l’épreuve, c’est-à-dire au
moment de la crise de Diên Biên Phú en mars-avril 1954,
le « New Look » vola en éclats… non sans avoir créé un
grave malentendu entre la France et les États-Unis. Selon
M. Robert Bowie, M. Dulles tenait à présenter ses idées
avec force et de manière simple et claire, afin de capter
l’attention du public. Ce faisant, il donnait l’impression
d’être un simplificateur, quelqu’un qui voit des choses en
noir et blanc. En vérité, selon M. Bowie, M. Dulles pos-
sédait un esprit beaucoup plus complexe, et beaucoup
plus subtil que l’image publique qu’il avait lui-même
créée41. L’impression que M. Dulles donnait, celle d’un
pasteur en complet sombre et chapeau noir, alimentée,
sans doute, par son appartenance au conseil d’administra-
tion mondial des églises protestantes, doit être quelque
peu modifiée par les propos de M. George Kennan. Celui-
ci, très consulté par l’administration Truman, fut plutôt
tenu à l’écart par Dulles sous le gouvernement d’Eisen-
hower. Kennan dit : « Je n’ai jamais part agé l’opinion
selon laquelle M. Dulles était un homme d’une gra n d e
piété, ni le fait non plus que les problèmes moraux étaient
pour lui une grande préoccupation. Il était terri bl e m e n t
préoccupé de son image publique, surtout devant la
m a j o rité républicaine au Sénat. Il était prêt à aller très
loin pour plaire à ces gens-là. »42
Le président Eisenhower et son administration républi-
caine, après avoir pris le pouvoir en janvier 1953, avaient
mis fin à la guerre de Corée six mois plus tard. Le nou-
veau secrétaire d’État, M. Dulles, se disait convaincu que
la menace d’un bombardement américain (sous-entendu
nucléaire) avait amené les Chinois à soutenir l’idée d’un
armistice en Corée. Il dit au ministre des A ffaires étran-
gères français, M. G e o rges Bidault, en juillet 1953, que

66
67
les Chinois s’étaient rendu compte que les États-Unis
possédaient comme alternative à une solution négociée
d’« a u t res mesures déplaisantes »43. Or, les documents
récemment sortis des archives soviétiques indiquent que
l’assouplissement du bloc sino-soviétique concernant les
négociations gelées de Panmunjom fut largement dû à la
mort de Staline en mars 1953 et au renversement de la
politique de ce dernier opéré par Lavrenti Beria jusqu’à
son éviction du pouvoir à la mi-195344. Je cite ces propos
de M. Dulles, cependant, parce que cette perception
semble avoir été le ou un des facteurs déterminants de
son comportement pendant le dénouement de la guerre
d’Indochine en 1954.
La guerre de Corée, connue informellement aux États-
Unis sous le nom de la « guerre oubliée », coûta la vie à
54 000 Américains, presqu’autant que la guerre du Viêt-
nam (58 000 morts). Pendant les trois années de guerre en
Corée, les États-Unis larguèrent presqu’autant de tonnes
de bombes sur la Corée du Nord que les Alliés en avaient
lancées sur l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mon-
diale45. Mais la guerre de Corée ne ressembla pas à une
guerre de guérilla ou à une guerre non classique, bien
qu’il y ait eu quelques actions de guérilleros nord-coréens
dans le sud avant le déclenchement des hostilités en 1950.
Il s’agissait plutôt de l’attaque d’un pays (le Nord) contre
son voisin du sud, à travers la frontière. Plus tard, après le
débarquement à Inchon et le franchissement du 38e paral-
lèle par les troupes du général MacArthur, apparemment
sans qu’une vraie décision politique n’ait été arrêtée à
Washington, on vit l’intervention massive de l’armée chi-
noise, sous le vocable de « volontaires du peuple ». Bref,
la guerre de Corée fut une guerre de position, une guerre
classique. Militairement, la guerre se termina en match
nul, parce qu’on revint sur les lignes de départ. Mais,
politiquement, ce fut une défaite pour le bloc sovié-
tique46, parce qu’on n’avait pas réussi à étendre le régime
communiste au sud.
Après la fin de la guerre de Corée (fin juillet 1953), la
nouvelle administration Eisenhower avait trois objectifs
en tête, pas nécessairement cohérents :

67
68
1) ne plus lancer l’armée américaine sur le continent
asiatique ;
2) ne plus « perdre » un pouce de territoire de plus au
profit du bloc sino-soviétique ;
3) ne pas traiter avec Pékin après presque trois années
d’affrontement meurtrier entre les armées chinoise et
américaine.
C’est cette ligne politique qui guida les actions de
Washington dans l’intervalle d’une année entre l’armis-
tice de Panmunjom et les accords de Genève. Dans une
interview accordée le 28 juillet 1964, trois ans et demi
après avoir quitté le pouvoir, M. Eisenhower dit :
« L o rsque je suis devenu président, n o t re go u ve rne-
ment donnait six cent à sept cent millions de dollars par
an pour l’Indoch i n e. Mais les Français voulaient mener
la guerre à leur guise. Ils voulaient notre aide, mais en
même temps ils ne voulaient pas que nous nous en
mêlions. Nous n’aimions pas cela.
J’ai dit [aux Français], vous faites une erreur capitale.
Vous laissez le monde, et en particulier la population en
Indochine, croire que vous menez une guerre coloniale. Il
faut que vous tra n s fo rmiez cela en une affaire entre la
liberté et le communisme. »47
Au fur et à mesure que la guerre d’Indochine s’intensi-
fiait, les États-Unis augmentèrent leur pression pour que
les trois États associés (le Viêt-nam, le Laos, et le Cam-
bodge) deviennent vraiment indépendants. M. Dulles
expliquait son point de vue dans les termes suivants :
« Il existe parmi ces États, une conviction, part ag é e
par les États-Unis, que les combats terrestres dev ra i e n t
être de plus en plus assumés par les forces indigènes. Le
Viêt-minh a prouvé que c’est possible 48. Le go u ve rne-
ment du Viêt-nam a la même possibilité de re c ruter les
mêmes hommes que le Viêt-minh. Il y a aussi la conviction
que les Vietnamiens s’acquitteraient mieux s’ils savaient
qu’ils se battent pour leur indépendance, ce qui couperait
l’herbe sous les pieds d’Hô Chí Minh… »49
Les propos de M. Dulles illustrent parfaitement la
contradiction inhérente de la politique américaine dans le
Sud-Est asiatique à l’époque. Les États-Unis soutenaient
une guerre coloniale en Indochine et, pour ce faire, ils

68
69
avaient dû subordonner leurs convictions anti-coloniales,
qui étaient bien réelles, à l’objectif primordial du contain-
ment du communisme international.
Ce que les Américains ne voulaient, ou ne pouvaient
pas reconnaître, c’était la prédominance du facteur racial
dans le conflit d’Indochine. Cette incompréhension était
partagée par le président Eisenhower lui-même. Le Prési-
dent trouvait navrant que la population indigène soit si
peu encline à être sauvée de l’agression communiste50.
D’autres collaborateurs du Président, cependant, pen-
saient que, une fois l’hypothèque coloniale dépassée, tout
pourrait changer : c’est-à-dire que les Vietnamiens n’au-
raient pas d’objection à la présence éventuelle de troupes
américaines sur leur territoire. L’ambassadeur Dillon à
Paris avait même vu un tel changement comme un gage
de l’indépendance pour ces pays. Il suggéra qu’on donne
aux États-Unis « […] la responsabilité principale de for-
mer et d’outiller une armée nationale vietnamienne. Il y a
eu dans le passé des doutes concernant la capacité et le
bon vouloir des Français à cet égard. Un accord qui don-
n e rait aux États-Unis cette responsabilité ôterait ces
doutes et démontre rait clairement l’indépendance du
Viêt-nam. »51 Tout cela, bien entendu, relevait d’une dan-
gereuse illusion. Or, la vérité n’avait pas échappé à cer-
tains, comme le prouve le contenu d’un mémorandum de
M. Henry B. Fay, fonctionnaire au département d’État
qui traitait des affaires vietnamiennes, écrit le 14 mai
1954, quelques jours après la chute de Diên Biên Phú :
« En l’absence de la part i c i p ation d’alliés asiat i q u e s
dans une opération militaire sous l’égide des Nations
unies et à la demande des gouvernements des États asso-
ciés, je crois que ce serait une erreur grave d’envoyer des
troupes américaines dans le delta du Tonkin. Nous ren-
contre rions tous les pro blèmes que les Français ont eu,
avec le risque d’une opposition encore plus dure de la
part de la population vietnamienne. Nous serions
embourbés, comme les Français le sont maintenant, dans
une lutte prolongée et incert a i n e, à la fois politique et
militaire, dont il serait de plus en plus difficile de sort i r
victorieux et sans perdre son honneur. »52

69
70
Le malentendu autour de Diên Biên Phú

On peut situer le commencement de ce que nous pour-


rions appeler le grave malentendu autour de Diên Biên
Phú aux alentours du 29 septembre 1953, date de l’appro-
bation par le gouvernement du président Eisenhower du
plan Navarre53, qui prévoyait peu d’activités off e n s i v e s
pendant une première année, mais qui devait aboutir, au
cours d’une deuxième année, à une phase de guerre de
guérilla menée par des troupes indigènes54. Pour ce faire,
l’administration Eisenhower avait augmenté considéra-
blement son soutien matériel, selon l’accord du 29 sep-
tembre 1953. Cette aide fut assujettie, selon M. Dulles, à
trois conditions : que les États associés deviennent vrai-
ment indépendants ; que l’armée vietnamienne soit
entraînée de façon intensive ; et qu’il y ait un plan mili-
taire qui mène à la victoire55.
Je ne vais pas entrer dans le détail de la décision du
général Henri Navarre, en novembre 1953, d’établir un
camp retranché à Diên Biên Phú pour empêcher une
incursion de l’ennemi dans le territoire du Laos. Je vou-
drais mentionner, cependant, l’opinion du président Eisen-
hower quant au choix du général Navarre et à la bataille
qui allait suivre. Son opinion était sévère. Au cours de
l’interview du 28 juillet 1964 déjà évoquée, il déclarait :
« J’ai dit [aux Français…] qu’on n’enferme pas des
troupes dans une fo rt e re s s e. L’Histoire nous a démontré
qu’ils seront taillés en pièces. Or, ils m’ont répondu que
c’était le seul moyen pour que les troupes de l’ennemi se
concentrent en rase campag n e. Cela sera l’appât, et
ensuite nos soldats aguerris vont les annihiler. Je leur ai
dit : “ Vous courez un risque grave. Je n’ai aucune
confiance en ce plan.” »56
Comme tout le monde le sait, le 13 mars 1954, les Viêt-
minh attaquèrent la position française à Diên Biên Phú. À
la surprise générale, les Viêt-minh occupèrent dès le pre-
mier jour deux points forts français et rendirent la piste
d’aviation inutilisable pendant quelque temps.
À la fin du mois, il y eut la visite, déjà programmée, du
général Paul Ely, chef d’état-major général des forces
armées, à Washington. L’amiral Arthur Radford, prési-
dent du Comité des chefs d’état-major interarmées, appa-

70
71
remment de sa propre initiative, évoqua la possibilité de
mettre à contribution les bombardiers B-29, basés aux
Philippines, afin de « déserrer l’étau » autour de Diên
Biên Phú57. Radford précisa à Ely, le 26 mars 1954, que
le gouvernement français devrait d’abord solliciter une
telle intervention aérienne. Radford laissa entendre à Ely
qu’il ferait de son mieux pour faire accepter cette idée au
président Eisenhower et, tout en disant qu’il ne pouvait
rien garantir, il donnait, semble-t-il, l’impression qu’il
était assez optimiste. Bien que Radford ait plus ou moins
nié ce récit des événements et que, début avril, il ait dit
aux leaders du Congrès qu’il était alors trop tard pour
sauver Diên Biên Phú, j’ai l’impression qu’on ne peut pas
donner grande confiance à sa version des faits.
Le 2 avril 1954, Dulles, Radford, et le secrétaire à la
Défense, M. Charles Wilson, présentèrent au président
Eisenhower un projet de résolution par lequel le Congrès
devait donner au Président l’autorisation d’utiliser des
forces aériennes et maritimes dans cette situation de crise,
pour une période qui n’irait pas au-delà du 30 juin 1955.
Pour Dulles, cette autorisation n’était pas destinée à don-
ner le signal d’une entrée en guerre ; elle devait plutôt ser-
vir de moyen de dissuasion. De plus, cela donnerait à
l’Administration la possibilité de créer une alliance mili-
taire dans le Sud-Est asiatique, qualifiée par Dulles
d’« action unifiée ». Selon les dires du président Eisenho-
wer, Dulles voulait « un concert de puissances non pas
dans le but d’intervenir mais afin d’éviter la nécessité
d ’ i n t e rvenir »58. Comme Henry Kissinger l’a remarqué,
M. Dulles avait une tendance presque congénitale à sures-
timer l’effet de la propagande (en l’occurrence sa propre
propagande), surtout de l’autre côté du rideau de fer59.
On peut ajouter aussi dans ce contexte que M. Dulles
avait souvent tendance à masquer les intentions des États-
Unis. Même avec les Britanniques, Dulles hésitait à être
franc. Lorsque l’ambassadeur britannique à Washington
lui demanda, le 2 avril 1954, ce qu’il voulait dire par le
concept d’« action unifiée », Dulles ne donna qu’une
réponse partielle, disant, par ailleurs, que cette question,
ainsi que d’autres aspects de la situation en Indochine,
étaient en train d’être étudiés à ce moment-là et qu’il ne

71
72
pouvait pas en discuter de façon détaillée60. Le même
jour, après une conversation avec l’ambassadeur indien,
Dulles envoya un message à l’ambassadeur américain à
New Delhi en disant : « Je crois qu’il est important, pour
des raisons tactiques, de ne pas préciser, en ce moment,
nos intentions en ce qui concerne l’action unifiée ; et en
tout cas la nat u re d’une telle action est toujours sous
considération. »61
À l’opposé, l’amiral Radford envisageait l’autorisation
proposée au président Eisenhower comme une justifica-
tion, le cas échéant, pour des frappes aériennes en Indo-
chine, sans être forcément liée, comme le croyait
M. Dulles, à la création d’une alliance militaire. Selon
M. Bowie, Radford s’était engagé en faveur d’une straté-
gie d’attaque à outrance : « Je ne suis pas sûr que [Rad-
ford] se soit tout à fait rendu compte de la diff é rence
substantielle entre ses propres idées stratégiques et celles
qui devinrent prédominantes au sein des forces militaires
américaines. »62
De son côté, M. Dulles n’était pas convaincu que la
perte de Diên Biên Phú doive forcément conduire à la
perte de la guerre pour la France. On est frappé par le
manque d’imagination au sein de l’Administration améri-
caine face à la crise de Diên Biên Phú. M. Dulles n’avait
pas de conseils à donner sauf celui de tenir bon militaire-
ment, et surtout de ne rien concéder à la conférence de
Genève – en particulier en ce qui concernait un partage
du Viêt-nam (déjà présent dans l’esprit des Français et
des Britanniques).
Après avoir lu le projet de résolution présenté par
Dulles le 2 avril 1954, le Président observa qu’il était
conforme à son point de vue. Néanmoins il préférait
d’abord sonder les leaders du Congrès et ne pas leur mon-
trer quelque chose d’écrit. Par conséquent, Dulles et Rad-
ford s’entretinrent le lendemain (3 avril) avec huit leaders
du Congrès, qui exprimèrent des doutes sur la possibilité
d’entériner une intervention aérienne et maritime en
Indochine.
Le soir suivant (4 avril), le Premier ministre français,
M. Joseph Laniel, sollicita auprès de l’ambassadeur amé-
ricain, M. Douglas Dillon, une intervention aérienne dans
le but de lever le siège de Diên Biên Phú. Le lendemain

72
73
matin (5 avril), Dulles informa le Président de cette
démarche. Il dit que les Français avaient demandé une
intervention aérienne à Diên Biên Phú, à la suite des
pourparlers qui avaient eu lieu à Washington entre le
général Ely et l’amiral Radford. Selon le compte rendu de
leur conversation téléphonique, « Le Président suppose
que Radford pensait que sa conversation était strictement
confidentielle mais qu’il ne devrait jamais dire à un pays
é t ra n ger que [son gouvernement] fe rait de son mieux,
parce que, à partir de ce moment-là, [ces pays étrangers]
essayent de nous acculer. »63
Cette conversation, ajoutée à la réaction passablement
tiède des leaders du Congrès deux jours auparavant, mar-
qua essentiellement la fin d’un effort sérieux de la part
des États-Unis concernant une intervention aérienne à
Diên Biên Phú. Le Président demanda à Dulles d’exami-
ner d’autres possibilités visant à donner un coup de main
aux Français. Mais il ajouta fermement : « Nous ne pou-
vons pas nous engager dans une guerre active. »64
Le gouvernement français, en la personne de Georg e s
Bidault, le ministre des A ffaires étrangères, sollicita une
deuxième fois une intervention à Diên Biên Phú. Le 22
avril, M. Dulles se rendit en visite à Paris. Au moment de
cette demande pressante d’intervention, M. Dulles main-
tint que les États-Unis ne pouvaient pas agir sans les Bri-
tanniques. Bidault rétorqua que la contribution
britannique ne serait pas importante en tout cas. Quant à la
création d’une alliance (« action unifiée »), ajouta Bidault,
il doutait que la France y trouve un intérêt si Diên Biên
Phú tombait. Il était probable, conclut Bidault, qu’en ce
cas-là, la France se retirerait complètement du Sud-Est
asiatique65.
Dulles, qui ne pouvait pas accepter la gravité de la
situation à Diên Biên Phú, se dit stupéfait des propos de
M. Bidault. Pour Dulles, la bataille là-bas ne représentait
pas le point culminant de la guerre mais était plutôt une
bataille parmi d’autres. Ce que Dulles voyait – et crai-
gnait – c’était un fléchissement de la volonté française de
continuer la guerre. Or, les meilleures unités, voire le fer
de lance du corps expéditionnaire français, étaient enga-
gées dans la bataille de Diên Biên Phú.

73
74
Mais même M. Dulles, à la dernière heure, sembla pen-
cher en faveur d’une intervention militaire face aux appels
des leaders français qui devinrent de plus en plus insis-
tants pendant la deuxième quinzaine d’avril 1954…
appels qui, sans espoir réel de sauver la garnison de Diên
Biên Phú, semblaient avoir pour but non seulement de
diminuer la pression militaire des Viêt-minh mais aussi de
sauver le gouvernement Laniel et, plus généralement,
d’éviter une grave crise interne en France. Le 24 avril à
Paris, deux jours après la demande de Bidault pour une
intervention aérienne, et après avoir appris que le général
Navarre s’attendait à la chute de Diên Biên Phú dans trois
ou quatre jours, Dulles dit à M. Eden que, si ce dernier lui
donnait son plein soutien, le président Eisenhower était
préparé à demander au Congrès son accord pour une inter-
vention militaire des États-Unis en Indochine66. Dulles
ajouta que les militaires américains étaient en train de
considérer un blocus de la côte chinoise et la saisie de l’île
de Hainan67. Plus tard le même jour, et en la présence
aussi de M. Bidault, Eden dit que la Grande-Bretagne ne
s’engagerait pas à intervenir militairement en Indochine68.
Il n’y a rien dans le dossier qui indique que l’amiral
Radford, dans ses conversations avec le général Ely, soit
allé au-delà du cadre des armements classiques. Cepen-
dant, au sein du Pentagone, Radford créa un « groupe
d’études avancées », qui arriva à la conclusion que l’em-
ploi de trois bombes atomiques tactiques, bien ciblées,
serait suffisant pour anéantir la poussée militaire des
Viêt-minh dans la région de Diên Biên Phú69. À ce pro-
pos, il faut écouter le témoignage en 1965 du général
Nathan F. Twining qui, à l’époque de Diên Biên Phú, était
chef de l’état-major de l’armée de l’air :
« Le département d’État nous dit : “Nous devons sau-
ver Diên Biên Phú coûte que coûte.” Il n’y avait qu’un
seul moyen de sauver Diên Biên Phú à ce moment assez
tardif, et [l’amiral] Radford et moi-même étions les seuls
à être d’accord là-dessus. Ce n’était pas notre intention
de bombarder la Chine elle-même. Nous pensions – et je
crois toujours que c’était une bonne idée – utiliser trois
petites bombes atomiques [dans la région de] Diên Biên
Phú. C’est une région assez isolée. Pas de villes autour –

74
75
seulement les communistes et leurs équipements… Si, au
moment de Diên Biên Phú, nous avions utilisé trois
petites bombes atomiques, larguées très soigneusement,
nous n’aurions pas eu les problèmes auxquels nous
sommes confrontés aujourd’hui au Viêt-nam… [Cela]
n ’ a u rait pas causé de grands problèmes et n’aurait pas
créé de précédent… Pas de retombées significatives… Or,
Dulles n’était pas d’accord. Ike ne l’aurait jamais fait
non plus. Une frappe à partir d’un porte-avions n’aurait
pas été effi c a c e. On n’avait pas le temps… Il était trop
tard pour une attaque classique. »70
D’après M. Bidault, qui le raconte dans ses mémoires,
la question nucléaire fut soulevée par M. Dulles pendant
la crise de Diên Biên Phú. Dans un aparté, Dulles aurait
dit à Bidault : « Et si nous vous donnions deux bombes
atomiques ? », indiquant que les Français pourraient les
l a rguer sur les troupes du général Giap autour de Diên
Biên Phú. Bidault dit qu’il refusa l’offre sur le champ71.
Selon M. Jean Chauvel, le diplomate français, cette
conversation eut lieu au cours de la réunion du 24 avril
mentionnée ci-dessus. Chauvel, qui était à quelques pas
des deux leaders, dit, dans ses propres mémoires : « Je ne
le sus qu’un instant plus tard », ce qui laisse croire qu’il
l’entendit de la bouche de M. Bidault72. Il n’y a aucune
indication d’un tel échange dans le compte rendu améri-
cain de cette rencontre du 24 avril73, qui fut une réunion
tripartite entre messieurs Eden, Dulles, et Bidault. Il se
peut que Dulles, au cours de son aparté avec M. Bidault,
ait dit quelque chose de semblable, peut-être comme une
demi-boutade. En tout cas, M. Dulles n’avait aucune for-
mation militaire et n’était pas compétent en la matière.
Comme le général Matthew P. Ridgway, chef de l’état-
major de l’armée de terre, le remarqua, « [la situation
militaire] était quelque chose que le président Eisenho-
wer pouvait absorber en un coup d’œil. Ce n’était pas le
cas de M. Dulles. »74 Or, il faut noter que le sujet d’un
« don » de bombes atomiques aux Français était en pour-
parlers à Washington pendant cette période75. D’après le
compte rendu d’une réunion du Comité de planification
(Planning Board) du Conseil national de sécurité le 29
avril 1954, on souleva quelques points, dont le suivant76 :

75
76
« Est-ce qu’on doit décider maintenant des intentions
du Gouvernement américain d’utiliser de “nouvelles
armes” au Viêt-nam, contre des cibles militaires ? Est-ce
qu’une seule “nouvelle arme”, larguée sur la masse des
troupes du Viêt-minh qui sont en réserve derrière [Diên
Biên Phú] provo q u e rait des pertes décisives et est-ce
qu’elle aurait un effet accablant sur l’opposition viêt-
minh sur le plan psych o l ogi q u e ? (Une question : est-ce
que l’on pourrait prêter une seule “nouvelle arme” à la
France dans ce but ? Est-ce que les pilotes français pour-
raient l’utiliser efficacement ? Est-ce que le Gouve rn e-
ment français oserait faire un tel pas ?) »
À deux moments, à la fin du mois de mars (comme
nous l’avons raconté plus haut) et à la fin d’avril, le Prési-
dent sembla être sur le point de modifier sa position
contre une intervention militaire en Indochine, mais à
mon avis, et après avoir étudié le modus operandi d ’ E i-
senhower, il s’agissait plutôt de ballons d’essai. Le 24
mars 1954, M. Dulles notait, après une conversation avec
le Président :
« Le Président admet que nous ne dev rions pas nous
engager dans la lutte en Indochine, à moins qu’il y ait les
préconditions politiques d’une réussite. Cependant, il n’a
pas tout à fait exclu la possibilité d’une seule frappe, s’il
était plus ou moins certain qu’il y aurait un résultat déci-
sif. »77
Une semaine plus tard, le chargé de presse du Prési-
dent, M. James Hagerty, nota dans son journal :
« À un déjeuner à la Maison-Blanche [le 1er avril] avec
[les éditeurs] Roy Howard et Walker Stone, [le Président]
a dit que les États-Unis pourraient devoir prendre la
décision d’envoyer des escadrons embarqués sur deux
port e - avions [dans le golfe du Tonkin] pour bombarder
les Rouges à Diên Biên Phú. “Bien entendu, si nous le
faisons, il ne faudrait jamais l’admettre.” »78
Selon M. Robert Bowie, il fallait distinguer, chez le
président Eisenhower, une tendance à penser tout haut,
d’une part, et, d’autre part, ses prises de position finales
que précédaient des consultations répétées avec ses
conseillers79.

76
77
Un mois plus tard, le 29 avril 1954, Eisenhower, au
cours d’une réunion du Conseil national de sécurité,
sembla accepter le principe de former une coalition sans
les Britanniques et d’informer les Français que la ques-
tion d’une intervention militaire était toujours ouverte.
Mais, pendant cette réunion, alors que la majorité sem-
blait pencher en faveur d’une intervention militaire dans
les plus brefs délais, le Président avança toutes sortes de
raisons pour ne pas intervenir militairement en Indo-
chine : si les Américains prenaient la relève des forces
françaises, cela semblerait être, aux yeux des peuples
asiatiques, le remplacement du colonialisme français par
le colonialisme américain80 ; et on ne pouvait pas jouer le
rôle de gendarme intervenant dans des régions partout
dans le monde, quel que soit le désir des populations
locales81.
À la fin de la réunion du 29 avril, le sous-secrétaire
d’État, le général Bedell Smith, chercha à clore le débat
par le compromis suivant : que les États-Unis pourraient
continuer la guerre dans le cadre d’une coalition régio-
nale sans les Britanniques ; et en même temps laisser
entendre à la délégation française à Genève que la déci-
sion finale d’intervenir ou pas en Indochine n’avait pas
encore été prise à Washington. Ce compromis avait pour
but d’encourager les Français à la fermeté82. Eisenhower
était d’accord avec la proposition du général Smith, mais
il ajouta un avertissement, pour clore la réunion : « Si
nous voulons gagner le Congrès et le peuple américain à
notre point de vue concernant les enjeux dans le Sud-Est
asiat i q u e, ne parlons pas d’intervention des forces ter-
restres américaines. Les gens ont peur et ils sont opposés
à cette idée. »83
À la suite de cette réunion du 29 avril, M. Richard
Nixon, le vice-président, nota le fait suivant : « Le Pré-
sident lui-même a dit qu’il ne pouvait pas env i s ager une
o p é ration militaire terrestre en Indochine qui serait sou-
tenue par le public américain et qui ne mettrait pas
notre défense en position de déséquilibre. »84 Or, à un
niveau plus bas qu’Eisenhower et Dulles, la réticence du
Président concernant une intervention ne semblait pas
être tout à fait assimilée. Par exemple, il y avait à cette

77
78
époque des séances de planning pour une éventuelle
intervention en Indochine entre des officiers d’état-
major des États-Unis et de la France. Mais quand le
moment fut venu de prendre une décision politique
visant à un acte de guerre franco-américain autour de
Diên Biên Phú, le Président (et le secrétaire d’État)
rechignèrent. Dans tous les cas, je doute, personnelle-
ment, que le président Eisenhower aurait pris la décision
d’entreprendre une action militaire en Indochine à cette
époque.
Diên Biên Phú tomba le 7 mai 1954. Un point fort, I s a-
b e l l e, continua à résister mais dut succomber le lende-
main. Du côté des assiégés, il y eut 7 115 tués, blessés,
ou portés disparus. Le vainqueur du côté Viêt-minh, le
général Vo Nguyen Giap, fit 10 000 prisonniers85. Le
gouvernement Laniel tomba le mois suivant, en juin
1954, suivi par celui de Pierre Mendès France, qui s’était
engagé à retirer la France du conflit d’Indochine86. Jus-
qu’à l’arrivée au pouvoir de ce dernier le 18 juin, la
France et les États-Unis s’engagèrent dans une négocia-
tion qui s’avéra futile concernant une éventuelle inter-
vention américaine en Indochine. Les États-Unis ne
voulaient pas tout à fait exclure une telle possibilité pour
ne pas pousser les Français à retirer le corps expédition-
naire de la péninsule. Il paraît aussi, à cet égard, que les
États-Unis ne parlaient pas d’une seule voix. Bien que
rien n’ait pu être définitivement prouvé, il semble que
l’amiral Radford, à plusieurs reprises, laissa entendre que
les États-Unis pourraient intervenir, d’abord, comme
nous l’avons vu, pour « déserrer » le siège autour de
Diên Biên Phú, puis pour aller au secours du corps expé-
ditionnaire si la force aérienne chinoise attaquait celui-ci
dans le delta du Tonkin. Finalement, il aurait évoqué la
possibilité d’envoyer une ou plusieurs divisions de
Marines pour épauler les forces françaises en Indochine.
Au cours de ces négociations, et moyennant l’engage-
ment d’intervenir militairement, les États-Unis précisè-
rent une liste de sept conditions qui, en fin de compte,
furent difficiles à remplir pour les Français, c’est le moins
qu’on puisse dire… surtout l’une de ces demandes : que
les États associés, en tant qu’États indépendants, puissent

78
79
se retirer de l’Union française à n’importe quel moment.
Il est intéressant de noter que ce fut au moment où la
guerre atteignait son paroxysme, en mai 1954, que l’am-
bassadeur américain à Paris, M. Douglas Dillon, se vit
demander que l’on accorde aux États associés le droit de
se retirer de l’Union française. Cette question devint une
pierre d’achoppement dans les négociations franco-amé-
ricaines visant à une plus étroite coopération à la suite de
la chute de Diên Biên Phú. Bien que deux traités franco-
vietnamiens aient été signés, et même publiés par la délé-
gation vietnamienne le 12 mai 1954 en marge de la
conférence de Genève87, ils n’étaient toujours pas entrés
en vigueur parce que Paris voulait que les arrangements
économiques relatifs aux traités soient mis au point. Au
fur et à mesure que les négociations progressaient, les
États-Unis, sous la pression de l’ambassadeur Dillon à
Paris, semblaient fléchir sur le point du droit de retrait de
l’Union française, mais la question ne fut jamais réglée.
Pendant le déroulement de ces négociations bâclées
avec Paris, Washington soupçonnait qu’au fond, les Fran-
çais ne voulaient pas d’une intervention américaine en
Indochine mais qu’ils entretenaient cette possibilité dans
le but d’améliorer leur position pendant les négociations
à la conférence de Genève. Or, les Américains se trou-
vaient dans une position quelque peu ambiguë. Ils ne
voulaient pas perdre l’Indochine, mais ils craignaient que
cela soit exactement le résultat des négociations en cours
à Genève. Ils ne pensaient pas que les Français puissent
obtenir des conditions même satisfaisantes. Ils pensaient
qu’une partition du Viêt-nam mènerait inéluctablement à
un triomphe politique du Viêt-minh dans tout le Viêt-nam
en l’espace de quelques mois. Mais, en fin de compte, les
États-Unis restèrent passifs pendant la conférence de
Genève, ne voulant pas compromettre les chances des
négociateurs français. Peu à peu, Washington adopta une
position plus réaliste, en se rendant compte que les Fran-
çais, en prônant la partition du pays après une défaite
militaire, ne faisaient que faire la part du feu. Le 21
juillet, on signa les accords de Genève, qui scindèrent le
Viêt-nam au 17e parallèle. Cet arrangement, en principe
temporaire, devait être suivi par des élections dans le

79
80
pays entier en 1956 mais les élections n’eurent jamais
lieu. La présence française en Indochine allait être rapide-
ment remplacée par celle des Américains. Une étude pré-
parée en 1966 par la CIA pour M. Robert McNamara,
alors secrétaire à la Défense, tira la conclusion suivante
sur les accords de Genève : « Avec l’exemple de la Corée
présent dans leur esprit, les leaders chinois et soviétiques
ne pouvaient pas ignorer la possibilité qu’une offe n s ive
c o n t i nue en Indochine accro î t rait le risque d’une inter-
vention américaine et donc d’une guerre mondiale. Ils
p r é f é raient un niveau de risque plus bas, à savoir une
c a m p agne de subve rsion politique menée par Hô Chí
Minh. Ils “ a ch e t è rent” Hô par le biais d’équipements
militaires (en contravention des accords de Genève), ces
équipements étant destinés à faire de l’armée du Viêt-
minh une force modernisée. »88
De fait, comme le note l’historien chinois Chen Jian,
les Chinois avaient toujours reculé, tout au long de la
guerre d’Indochine, devant l’ultime provocation : l’envoi
des troupes Chinoises au secours du Viêt-minh. Les Chi-
nois s’étant vu accorder par les Soviétiques la tutelle du
Viêt-minh89, conseillaient, entraînaient et approvision-
naient l’armée de Hô Chí Minh et Vo Nguyen Giap dès
avant la guerre de Corée90. Ils avaient toujours refusé
d’envoyer des troupes au Viêt-nam91. Mais ils avaient
tout de même envoyé des spécialistes. Et surtout ils four-
nissaient des armes en quantités massives, dont, par
exemple, 60 000 obus d’artillerie pendant la campagne de
Diên Biên Phú92. À l’évidence, le Viêt-minh n’avait pas
la possibilité de fabriquer de tels obus au Viêt-nam.

Conclusions

Il ressort d’un examen des velléités et des terg i v e r s a-


tions de la part des États-Unis pendant la période qui
allait aboutir à l’armistice de Genève, que le leadership
américain ne pouvait en fin de compte pas accepter d’en-
trer dans un état de belligérance aux côtés des seuls Fran-

80
81
çais, c’est-à-dire sans les Britanniques. Il faut aussi souli-
gner que le refus du Congrès d’entériner une intervention
militaire sans la participation des Britanniques eut l’effet
de compromettre définitivement le projet.
C’est une curieuse ironie de l’histoire que les deux
anciens alliés du XVIIIe siècle, qui avaient combattu
ensemble les Anglais, ne purent jamais, depuis cette
époque, renouer avec l’expérience d’une alliance de
guerre à deux. Ce ne fut qu’au dernier moment, après la
chute de Diên Biên Phú, que les États-Unis conçurent une
intervention militaire en Indochine avec les Français et
d’autres Alliés, et sans les Britanniques. Mais même dans
ce cas-là, il fallut, selon Washington, obtenir l’acquiesce-
ment des Britanniques93. Les raisons de cette réticence à
s’allier aux Français sont multiples. Elles ont trait à l’iso-
lationnisme historique des États-Unis, au contraste cultu-
rel entre un pays anglo-saxon et la France, à la médiocre
performance militaire de la France en 1940, et à l’ex-
trême faiblesse des gouvernements de la IVe République.
Le président Eisenhower fut on ne peut plus clair au
cours d’une réunion avec les leaders du Congrès, le 26
avril 1954 : « [Le Président] croyait que ce serait une
grande erreur de la part des États-Unis d’entrer dans la
bataille avec la France comme seul partenaire. »94
De toute façon, les Britanniques, quant à eux, ne vou-
laient pas d’une intervention alliée en Indochine, quali-
fiée par M. John Foster Dulles, de façon quelque peu
obtuse, d’« action unifiée ». L’Indochine n’était pas au
centre des préoccupations de l’Angleterre et ne s’était
jamais trouvée dans sa zone d’influence. Dans l’optique
du leadership américain, déjà profondément pris dans la
logique de la guerre froide, la Grande-Bretagne, à cause
de sa vulnérabilité géographique, avait la hantise d’une
guerre atomique – une guerre qui pourrait éclater à cause
d’une intervention alliée dans le Sud-Est asiatique. Selon
l’histoire de l’état-major interarmées (History of the Joint
Chiefs of Staff), « […] le public britannique était terrifié
à l’idée de la Bombe-H ; et on avait généralement l’im-
pression en Grande-Bretagne que, d’une façon ou d’une
autre, tous les problèmes de l’Asie allaient être résolus
par la conférence de Genève »95.

81
82
Il y a deux points à souligner, me semble-t-il, en ce qui
concerne le rôle de la Grande-Bretagne dans la crise de
Diên Biên Phú et la conférence de Genève. D’abord, la
Grande-Bretagne se considérait toujours comme une
grande puissance à cette époque et se conduisait comme
telle. Autrement dit, il y avait un réflexe prononcé d’indé-
pendance vis-à-vis des États-Unis. Ce ne fut que plus
tard, après la malheureuse affaire de Suez, que la Grande-
Bretagne se résigna à se tenir à la remorque des États-
Unis et se contenta du rôle d’« Athènes » à côté d’une
« Rome » d’outre-Atlantique, en fournissant son cerveau
au tout-puissant corps américain.
Deuxième point : à cette indépendance d’esprit des
Britanniques s’ajoutait une incompatibilité prononcée
entre M. Dulles et son homologue britannique, M.
Anthony Eden, ce qui fit que la dispute entre les États-
Unis et la Grande-Bretagne fut plus sérieuse que celle
entre Washington et Paris – d’autant plus qu’il s’agissait
d’une dispute avec un allié qui se considérait comme un
égal plutôt qu’avec un allié qui se rendait compte, avec
amertume, qu’il était dans une position de subordonné.
Le malentendu entre Eden et Dulles aura des consé-
quences néfastes lorsque la crise de Suez éclatera deux
ans plus tard et où une sérieuse brouille se développera
entre les deux hommes.
En lisant les archives diplomatiques américaines, on
peut constater que Washington fut même plus exaspéré
par les Britanniques que par les Français. Par exemple,
d’après le compte rendu d’une rencontre entre M. Dulles
et le Président le 5 mai 1954, après le retour de celui-ci de
l’ouverture de la conférence de Genève, « M. Dulles dit
qu’il avait été très gênant pour les États-Unis de se trou-
ver au centre de l’at t a q u e [communiste] à Genève, sans
que personne parmi nos amis occidentaux ne parle… à
notre défense… M. Dulles remarqua qu’il était très diffi-
cile de rester les bras croisés tandis que les Britanniques,
et dans une certaine mesure les Fra n ç a i s , répandaient
des mensonges concernant nos intentions… On ex p rima
une grande déception quant au comportement de M.
Eden. »96

82
83
Comme nous l’avons noté plus haut, à la différence de
la guerre de Corée, la guerre d’Indochine, qui se termina
en juillet 1954, déboucha sur une défaite pour l’Occident,
du fait qu’on ait dû céder aux communistes le Nord-Viêt-
nam. En partie dans cette perspective, les États-Unis ne
voulurent pas s’associer aux accords de Genève. De cette
façon, ils pourraient entretenir faussement le mythe, que
le président Eisenhower aimait à répéter que, pendant son
administration, on n’avait pas cédé un pouce de territoire
aux communistes.
Plus tard, M. Dulles caractérisa Diên Biên Phú par la
phrase « À quelque chose malheur est bon », en expli-
quant que « nous avons une base très claire maintenant
[au Viêt-nam] sans la tache du colonialisme »97. De fait,
les généraux et les politiques américains semblaient
croire que, une fois que l’hypothèque d’une guerre colo-
niale serait levée, on pourrait infuser à l’armée vietna-
mienne la volonté de combattre. Le fait que les
Américains se considéraient à l’époque comme des
anciens colonisés, comme le général Eisenhower aimait à
le répéter, n’avait aucun sens dans un contexte asiatique.
Pour les autochtones, il était question de remplacer une
puissance interventionniste par une autre… toutes les
deux, des pays étrangers blancs.
Car le Viêt-nam avait déjà accompli sa révolution
nationaliste, personnifiée par Hô Chí Minh, symbole de
la lutte contre le colonialisme. Le hasard était qu’il était
en même temps communiste. Pendant la visite du général
Ely à Washington à la fin de mars 1954, des officiers
supérieurs du Pentagone dirent que le seul moyen d’amé-
liorer la situation militaire était de former et d’équiper
une armée sud-vietnamienne dynamique, comme on
l’avait fait avec l’armée sud-coréenne.
Donc, toute tentative, au Viêt-nam, de transformer une
guerre coloniale à la française en une guerre anti-commu-
niste à l’américaine fut inéluctablement vouée à l’échec.
On ne peut que conclure que, en dépit des avertissements
d’Eisenhower, maintes fois répétés, les États-Unis se sont
engagés dans une guerre de type colonial dans le Sud-Est
asiatique et, comme nous l’avons souligné plus haut,
cette guerre fut conduite de façon plus meurtrière que

83
84
celle qui l’avait précédée : la guerre française en Indo-
chine. À titre d’exemple, on peut citer quelques chiffres.
D’après les accords militaires qui accompagnèrent la
Déclaration finale à Genève, le nombre de conseillers
militaires étrangers au Viêt-nam ne pouvait pas excéder le
niveau existant à la fin de la guerre98. Pour les États-Unis
il s’agissait de 342 personnes en 195499. À la fin de l’Ad-
ministration Eisenhower et au début de l’Administration
Kennedy, c’est-à-dire presque sept ans plus tard, on
comptait 685 conseillers100, ce qui veut dire que, d’une
manière ou d’une autre, les États-Unis avaient doublé
leur présence militaire. Je cite ce chiffre de 685
conseillers militaires en soulignant qu’il est infime en
comparaison avec le niveau atteint au cours des adminis-
trations suivantes – celles de Kennedy (avec un personnel
militaire de 16 000 personnes, dont 3 000 conseillers101)
et de Johnson (avec 525 000 personnes).
Il est aussi à noter que les États-Unis avaient également
réussi, d’une manière ou d’une autre, à empêcher la tenue
des élections dans le Viêt-nam tout entier en 1956, en
contravention des accords de Genève. À cet égard, l’étude
de la CIA citée plus haut, qui avait été commandée par M.
McNamara dans le but de jauger la disponibilité du Viêt-
minh à une solution négociée, fit l’observation suivante :
« Les événements de 1953 et 1954 ont influencé l’at t i t u d e
de Hô Chí Minh et ses principaux lieutenants vis-à-vis de
la guerre actuelle. Ils se sont rendu compte qu’ils ava i e n t
été induits, essentiellement par Moscou et Pékin, à s’arr ê-
ter à mi-chemin d’une victoire totale… Il est impossibl e
d’estimer l’impact de cette leçon historique sur Hô Chí
Minh. Elle le rend très hostile à n’importe quelle sugge s-
tion qu’il s’arrête à mi-chemin sur la route qui mène à un
contrôle total de tout le Viêt-nam. »102
Le sénateur Mike Gravel, dans l’introduction à son édi-
tion des Pe n t agon Pap e rs, prononce un verdict très
sombre sur l’intervention américaine qui suivit la guerre
française en Indochine :
« Les Pentagon Papers démontrent que nos leaders
n’ont jamais compris les engagements humains qui étaient
à la base du mouvement nationaliste au Viêt-nam, ni les

84
85
s a c ri fices que les Vietnamiens pouvaient accepter pour
mettre fin à un colonialisme vieux d’un siècl e. Comme les
empires qui nous avaient précédés, notre go u ve rnement a
vu comme légitime seulement ces régimes qui avaient été
créés par lui, en faisant fi des vœux de la population. Il
rega rda le Viêt-minh, et celui qui lui a succédé, le Viêt-
c o n g, comme des insurgés en rébellion contre un go u ve r-
nement légi t i m e, en ne voyant pas que leur succès
d é m o n t rait la désaffection du peuple enve rs le régime que
nous soutenions. Nos leaders ont vécu dans un monde
isolé et déshumanisé – un monde où on parlait de
“ f rappes ch i rurgicales” et de l’“infra s t ru c t u re du Viêt-
cong”, tandis que la réalité était le massacre de femmes et
d ’ e n fants et la montée d’un mouvement populaire. »103

NOTES

1 Neil Sheehan, A Bright Shining Lie. John Paul Vann and America in

Vietnam, New York, Vintage Books, 1988, p. 146.


2 R. Harris Smith, OSS. The Secret History of America’s First Central

I n t e l l i gence A ge n cy, New York, Delta, 1973, p. 354. Cité dans Georg e
C. Herring, America’s Longest War. The United States and Vietnam, 1950-
1975, New York, McGraw-Hill, 1996, p. 3.
3 Maurice Vaïsse, La Gra n d e u r. Politique étra n g è re du général de

Gaulle 1958-1969, Paris, Fayard, 1998, p. 531.


4 Ibid., p. 537.
5 The History of the Joint Chiefs of Staff (HJCS). The Joint Chiefs of

S t a ff and the War in Vietnam. History of the Indochina Incident, 1940-


1954, Wilmington, Del., Michael Glazier, 1982, p. 24.
6 The Pentagon Pap e rs. The Defense Dep a rtment History of United

States Decisionmaking on Vi e t n a m, vol. I, The Senator Gravel Edition,


Boston, Beacon Press, 1971, p. 8.
7 HJCS, p. 26.
8 The Pentagon Papers, vol. I, p. 1.
9 Ibid., p. 31-32.
10 Robert Dallek, « Roosevelt and de Gaulle », dans De Gaulle and the

United States. A Centennial Reappraisal, Robert O. Paxton and Nicholas


Wahl, éditeurs, Oxford and Providence, Berg, 1994, p. 60.
11 Institut Charles de Gaulle, De Gaulle et la nation face aux problèmes

de défense (1945-1946), Paris, Plon, 1983. p. 268. Cité dans Jean-Yves


Haine, Les Premières Décisions nu cléaires en France et en Grande-Bre-
tag n e. Une étude comparative, Mémoire de DEA, Paris I-Sorbonne,
février 1993, p. 42.

85
86
12 Archimedes L. A. Patti, Why Viet Nam ? Prelude to America’s Alba-
tross, Berkeley, University of California Press, 1980, p. 57.
13 HJCS, p. 37.
14 A Bright Shining Lie, p. 150.
15 National Archives II, YLC-18-20, FIC/SO/chron.
16 Pentagon Papers, vol. I, p. 48.
17 Ibid., p. 14.
18 Noel Annan, « Dean of the Cold War », New York Review of Books,

19 novembre 1998, p. 14. (Compte rendu du livre de James Chace, Ache-


son. The Secretary of State Who Created the American World, New York,
Simon and Schuster, 1998.)
19 David McCullough, Truman, New York, Simon and Schuster, 1992,

p. 428.
20 Pentagon Papers, vol. I, p. 29.
21 Ibid.
22 HJCS, p. 132-133.
23 Ethan Bronner, « Rethinking McCarthyism if Not McCarthy », Th e

New York Times, 18 octobre 1998.


24 Pentagon Papers, vol. I, p. 73.
25 HJCS, p. vi.
26 Pentagon Papers, vol. I, p. 195.
27 Ibid., p. 196.
28 Ibid.
29 Ibid., p. 202.
30 HJCS, p. 485, NB : d’après les auteurs des Pe n t agon Pap e rs, « Au

moment des accords de Genève en juillet 1954, les États-Unis avaient


fourni à l’Indochine une aide dont le coût original totalisait 2,6 milliards
de dollars », vol. I, p. 200.
31 Ibid.
32 Ibid., p. 486.
33 Ibid., p. 261. Ces chiffres sont à comparer avec ceux des auteurs des

Pentagon Pap e rs, établis un an plus tard, en juillet 1954, au moment où


l’aide cessa : 1 800 véhicules de combat, 30 887 véhicules de transport,
361 522 fusils et mitrailleuses, 438 vaisseaux dont deux porte-avions de la
Seconde Guerre mondiale, et à peu près 500 avions, p. 200.
34 A Bright Shining Lie, p. 172. Selon les Pe n t agon Pap e rs, le chiffre

fut 78 % (vol. I, p. 54).


35 Foreign Relations of the United States (FRUS), 1952-1954, vol. XIII,

2e partie, p. 1439.
36 Ibid., p. 1419.
37 Dwight D. Eisenhower, Mandate for Change (1953-1956), Garden

City, NY, Doubleday, 1963, p. 337-338.


38 David L. Anderson, Trapped by Success. The Eisenhower Adminis-

tration and Vietnam (1953-1961), New York, Columbia University Press,


1991, p. 19.
39 Pentagon Papers, vol. I, p. 88.
40 Bibliothèque Seeley G. Mudd (BSGM), Université de Princeton, Col-

lection John Foster Dulles, Robert R. Bowie, histoire orale, p. 22-23.


41 Ibid., p. 45.
42 Ibid., George Kennan, histoire orale, p. 45-46.
43 Pentagon Papers, vol. I, p. 96.
44 Fernando Orlandi, « The Alliance : Beijing, Moscow, the Korean

War and its End », communication présentée à la Hong Kong Conference


on the Cold War in Asia, 9-12 janvier 1996, p. 50-57.

86
87
45 Cold Wa r, production télévisée de Sir Jeremy Isaacs et Ted Turner,
cassette 4.
46 Ibid. (Entretien avec Oleg Troyanovsky, ancien conseiller auprès de

Nikita Khrushchev.)
47 B S G M, Collection John Foster Dulles, Dwight D. Eisenhower, his-

toire orale, p. 25 et 27.


48 NDE : ce passage est mis en italique par l’auteur.
49 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 1re partie, p. 1331. (Conversation avec

M. Georges Bidault, 14 avril 1954.)


50 Ibid., 2e partie, p. 1505.
51 Ibid., p. 1575.
52 Ibid., p. 1565-1566.
53 Ibid., p. 1520.
54 Ibid., p. 1472.
55 Ibid.
56 B S G M, Collection John Foster Dulles, Dwight D. Eisenhower, his-

toire orale, p. 26-27.


57 Paul Ely, M é m o i re s, vol I. L’ I n d o chine dans la tourmente, Paris,

Plon, 1964, p. 76-77.


58 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 2e partie, p. 1461. (Le concept de

M. Dulles fut cité par le président Eisenhower devant quelques leaders du


Congrès le 3 mai 1954.)
59 Henry Kissinger, Diplomacy, New York, Simon & Schuster, 1994,

p. 529.
60 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 1re partie, p. 1216.
61 Ibid., p. 1218.
62 Entretien avec M. Bowie, 29 septembre 1998.
63 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 1re partie, p. 1241.
64 Ibid., p. 1242.
65 Ibid., p. 1361-1362.
66 Ibid., p. 1387.
67 Ibid., p. 1388.
68 Ibid., p. 1392.
69 Ibid., p. 1271.
70 B S G M, Collection John Foster Dulles, Nathan F. Twining, histoire

orale, 16 mars 1965, p. 29-32.


71 Georges Bidault, D’une résistance à l’autre, Paris, Les Presses du

Siècle, 1965, p. 198.


72 Jean Chauvel, Commentaire, vol. 3. De Berne à Paris (1952-1962),

Paris, Fayard, 1973, p. 46.


73 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 1re partie, p. 1391-1393.
74 BSGM, Collection John Foster Dulles, Matthew P. Ridgway, histoire

orale, p. 8.
75 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 2e partie, p. 1447.
76 Ibid.
77 Ibid., 1re partie, p. 1150.
78 Ibid., p. 1204.
79 Entretien avec M. Bowie.
80 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 2e partie, p. 1439.
81 Ibid., p. 1440.
82 I b i d. , p. 1444-1445. (Cité dans Melanie Billings-Yun, Decision

Against War. Eisenhower and Dien Bien Phu (1954), New York, Columbia
University Press, 1988, p. 153.)
83 Ibid., p. 1445.

87
88
84 Ibid., p. 1449.
85 Jean Planchais, « La chute de Diên Biên Phú », Le Monde,
9 mai 1989, p. 2.
86 « Dans son discours d’investiture… Pierre Mendès France s’engage

à régler au plus vite ce conflit qui, en huit ans, a coûté à la France 10 700
morts. » (1958 : d’une République à l’autre – L’avènement de la Ve Répu-
blique, Exposition à Reims du 4 au 31 octobre 1998, p. 15.)
87 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 2e partie, p. 1540.
88 Intelligence Report, Asian Communist Employment of Nego t i at i o n s

as a Political Tactic. Reference Title : ESAU XXXII, novembre 1966,


p. 48.
89 Chen Jian, « China and the First Indochina War (1950-1954) », The

China Quarterly, mars 1993, p. 88.


90 Ibid., p. 93.
91 Ibid., p. 97.
92 Ibid., p. 102.
93 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 2e partie, p. 1535.
94 Ibid., p. 1413.
95 HJCS, p. 447.
96 FRUS, 1952-1954, vol. XIII, 2e partie, p. 1467, 1469-1470.
97 Emmet J. Hughes, The Ordeal of Powe r. A Political Memoir of the

E i s e n h owerYears, New York, Dell, 1982, p. 182. (Cité dans Trapped by


Success, p. 38.)
98 Pentagon Papers, vol. I, p. 159 et 176.
99 Ibid., p. 200.
100 Ibid., vol. II, p. 38.
101 Entretien avec le Pr. David Kaiser.
102 Asian Communist Employment of Negotiations as a Political Tactic,

p. 48.
103 Pentagon Papers, vol. I, p. ix.
89
Laurent Césari

LES TENTATIVES AMÉRICAINES


POUR IMPLANTER LE « MODÈLE CORÉEN »
EN INDOCHINE

Civils ou militaires, les dirigeants américains ont eu


tendance à juger les opérations militaires en Indochine en
fonction de leur propre action en Corée. Loin de se
demander si le « modèle coréen » était transposable en
Indochine, ils ont blâmé la France de ne pas s’en inspirer
davantage. Cette indifférence envers les particularités du
terrain en Indochine résulte de deux faits. En premier
lieu, les États-Unis menaient une politique d’endigue-
ment à l’échelle mondiale, avec des moyens très impor-
tants, mais tout de même pas illimités. Ils avaient donc
intérêt à une victoire rapide sur le Viêt-minh, afin de
mettre rapidement fin à leurs subventions à la guerre
d’Indochine. À cet effet, ils souhaitaient que la France
adopte la stratégie offensive et les méthodes d’instruction
« à la chaîne » mises au point par les militaires améri-
cains pendant la guerre de Corée. Mais plus profondé-
ment, les dirigeants américains estimaient que le maintien
du pouvoir colonial français en Indochine, fût-ce sous la
forme adoucie de l’autonomie interne concédée en 1949,
faisait le jeu du Viêt-minh. De là leur impatience envers
les militaires français, dont la présence en Indochine
retardait, à leur avis, la levée en masse de la population
au nom de l’anticommunisme, comme en Corée du Sud.
Les États-Unis commencent à s’intéresser activement à
l’Indochine en 1949, dans la perspective du rétablisse-
ment d’une « sphère de co-prospérité asiatique » centrée

89
90
sur le Japon, en riposte à la victoire maoïste en Chine.
Cette politique est l’œuvre de Dean Acheson, secrétaire
d’État depuis janvier 1949.
Acheson veut limiter le commerce entre la Chine et le
Japon, afin d’éviter que des liens économiques trop
étroits ne créent une solidarité politique entre Tokyo et
Pékin. Acheson entend donc développer les échanges
entre le Japon, qui retrouvera son rôle d’atelier de l’Ex-
trême-Orient, et l’Asie non communiste qui lui fournira
riz et matières premières. Dans cette perspective, Indo-
chine et Corée remplissent des fonctions équivalentes : ce
sont des bastions périphériques. Du point de vue mili-
taire, elles n’appartiennent pas au « périmètre de
sécurité » américain, c’est-à-dire aux territoires indispen-
sables pour lesquels les États-Unis sont prêts à entrer en
guerre, même unilatéralement, afin de les conserver. Ce
périmètre comprend les îles du Pacifique (excepté Ta i-
wan), mais pas l’Asie continentale. Du point de vue éco-
nomique, les États-Unis assignent à l’Indochine et à la
Corée les fonctions de productrices de riz. Acheson
compte sur le relèvement rapide de la riziculture
coréenne, principal fournisseur du Japon jusqu’en 1945.
Dean Rusk, chargé des affaires d’Extrême-Orient au
département d’État, espère transformer l’Indochine en
grenier d’appoint, une fois la guerre terminée1.
Du fait même que le continent asiatique n’appartient
pas au « périmètre de sécurité », les dirigeants américains
estiment que la défense de ces territoires revient en prio-
rité aux Asiatiques eux-mêmes. Selon Washington, les
Occidentaux ne doivent fournir, sur le continent asia-
tique, qu’une dose modeste d’assistance technique, d’in-
vestissements et d’armement. La règle vaut pour les
États-Unis, mais aussi pour les puissances coloniales
européennes, dont les armées doivent également servir à
la défense du Vieux Continent. Or, les Asiatiques eux-
mêmes n’accepteront de participer à l’endiguement que
s’ils jugent y avoir intérêt2.
C’est pourquoi les Américains souhaitent la formation
en Indochine d’États indépendants, anticommunistes et
pro-occidentaux, comme en Corée du Sud3. Selon Ache-
son, les États associés devraient avoir le droit de se retirer

90
91
de l’Union française par décision unilatérale4. Une fois
accordée cette faculté, la guerre d’Indochine deviendrait
une lutte entre « nationalisme et stalinisme », et les indé-
pendantistes non communistes quitteraient le Viêt-minh.
En outre, une fois disparu le caractère colonial du conflit,
la sinophobie traditionnelle du nationalisme vietnamien
pourrait de nouveau se donner libre cours ; l’Indochine
indépendante serait donc anti-chinoise. Les États-Unis,
« o p é rant par l’entremise des Asiatiques non commu-
nistes », auraient alors les mains libres pour « assurer [...]
le triomphe du nationalisme indochinois sur l’impéria-
lisme ro u ge »5. Non qu’Acheson dénie à la France tout
droit de se maintenir en Indochine. Il admet au contraire
l’existence de liens privilégiés entre Paris et la péninsule,
mais à condition qu’ils prennent la forme d’accords
volontaires entre États égaux et indépendants6.
Bien entendu, tant que les Français continuent à se
battre en Indochine, les États-Unis ne peuvent leur impo-
ser un tel programme, d’autant qu’ils ne veulent pas
engager leurs propres forces dans la péninsule. Mais les
principes politiques définis à Washington en 1949 colo-
rent tous les jugements américains sur la conduite de la
guerre par les Français : ce qui va dans le sens d’une
transformation du conflit en une lutte entre « nationa-
lisme et stalinisme » est bon ; le reste est mauvais.
Les chefs d’état-major américains adhèrent pleinement
à ces analyses du département d’État. Mais, échaudés par
le précédent de la guerre civile chinoise, pendant laquelle
Washington a largement armé les nationalistes, sans pou-
voir mettre fin à l’usage scandaleux que ces derniers fai-
saient des fournitures américaines, ils exigent de surcroît
que les États-Unis puissent conserver le contrôle des
moyens qu’ils mettront à la disposition du corps expédi-
tionnaire et des armées indochinoises.
Précisément, la guerre de Corée offre aux militaires
américains l’occasion de façonner une armée asiatique
selon leurs conceptions. D’une part, au moyen de procé-
dés d’entraînement normalisés, qui mettent l’accent sur
l’inculcation d’automatismes, ils créent en quelques mois
une armée sud-coréenne formée en divisions, dont l’orga-
nisation décalque celle de l’armée américaine. Même les

91
92
o fficiers d’état-major sont formés selon cette méthode
rapide. D’autre part, après les revers initiaux, MacArthur
met en œuvre une stratégie systématiquement off e n s i v e .
Ces deux options présentent des avantages politiques :
l ’ o ffensive offre le spectacle d’une population tendue
vers la victoire, tandis que la présence d’autochtones dans
les grades supérieurs atteste de l’indépendance nationale,
alors même que la duplication de l’organisation améri-
caine permet aux États-Unis de conserver leur contrôle
sur l’armée sud-coréenne.
Aussi, dès l’été de 1950, diplomates et militaires amé-
ricains, à commencer par MacArthur, blâment-ils la stra-
tégie trop peu offensive des Français. Les Américains
reconnaissent que la pénurie d’armes dont souffre le
corps expéditionnaire ne facilite pas les offensives ; mais,
ajoutent-ils, si les Français n’arment pas les Indochinois,
c’est aussi par crainte que ceux-ci ne retournent leur
matériel contre les colonialistes. La solution s’impose
d’elle-même : une promesse d’indépendance à date fixée,
afin de susciter une levée en masse contre le Viêt-minh, et
la prise en charge de la pacification par les armées indo-
chinoises, tandis que les Français, plus aguerris, se char-
geront de la « vraie guerre » au Tonkin7.
Au lendemain de la défaite de Cao Bang (8 octobre
1950), qui laisse ouverte la frontière entre la Chine et le
Tonkin, les chefs militaires français se montrent favo-
rables à la mise sur pied rapide des armées indochinoises.
En 1951, de Lattre tentera effectivement de susciter une
levée en masse, de présenter la guerre d’Indochine sous
un jour plus anti-communiste que colonial, de mettre Bao
Daï en valeur et de mener quelques offensives au Tonkin.
Toutefois, cette adhésion ne va pas sans arrière-pensées.
Ainsi, le général Alphonse Juin, envoyé en inspection en
Indochine après Cao Bang, déclare devant les Américains
qu’il convient de s’inspirer de leur exemple en Corée8.
Mais dans son rapport aux autorités françaises, il écrit :
« Il faut créer des unités de toutes armes et progressive-
ment arriver au régi m e n t , puis à la bri gade mixte, vo i re
même à la division, avec, du haut en bas de l’échelle, un
commandement nominal vietnamien, faisant paravent à
une mission française. »9 La France entend donc se réser-

92
93
ver les véritables responsabilités. De même, les gestes
spectaculaires du général de Lattre, pour mettre en valeur
la soi-disant indépendance des États associés, relèvent en
fait de la poudre aux yeux. De Lattre accepte l’autonomie
interne, ni plus ni moins. Il refuse l’évolution des trois
États vers un statut comparable à celui de l’Inde au sein
du Commonwealth 10. Pendant son proconsulat en Indo-
chine, il multiplie les protestations, publiques et privées,
contre les contacts occultes entre fonctionnaires améri-
cains et partis indépendantistes anticommunistes.
La France s’emploie en outre à limiter les contacts
entre militaires américains et indochinois. Les fonctions
du groupe américain d’assistance militaire en Indochine,
créé en 1950, restent confinées à la passation des com-
mandes de matériel réclamées par l’état-major français, et
à l’inspection, concédée de très mauvaise grâce, de l’utili-
sation faite de cet armement. Avant le plan Navarre, la
mission militaire américaine n’était informée des plans
tactiques français qu’un ou deux jours à l’avance, et elle
ne reçut jamais communication de l’ordre de bataille. Les
États-Unis ne sont pas autorisés non plus à livrer leur
matériel directement aux armées indochinoises, afin
d’éviter l’ingérence d’un tiers entre celles-ci et la métro-
pole11.
Enfin, malgré les promesses proférées après Cao Bang,
la France refusa d’appliquer les méthodes américaines
d’instruction, et les armées indochinoises conservèrent
leur organisation en bataillons. En effet, puisque la
Constitution de la IVe République investissait le gouver-
nement français de la coordination de la défense de toute
l’Union française (art. 62), l’instruction des armées natio-
nales resta identique à celle des écoles militaires métro-
politaines, afin de faciliter les opérations communes entre
les unités françaises et autochtones. Or, les méthodes
françaises demandaient du temps, en particulier pour for-
mer des officiers supérieurs. De ce fait, les Indochinois
manquaient de militaires assez gradés pour commander
de grandes unités en appliquant les normes françaises.
Les Américains pestaient de ce handicap politique face au
Viêt-minh, mais il n’est pas dit que l’adoption de leurs
méthodes « à la chaîne » aurait suffi à redresser la situa-

93
94
tion. En effet, les jeunes Indochinois instruits étaient poli-
tiquement attentistes, et s’attendaient au départ des Fran-
çais ; ils escomptaient que celui-ci provoquerait un
important recrutement dans les professions libérales, et
préféraient donc les études civiles à la carrière des
armes12.
Sous de Lattre, les Américains fermaient les yeux sur
ces entorses à leurs principes, car ce général avait adopté
la stratégie offensive à laquelle ils étaient attachés. À la
fin de 1951, la réoccupation de Hoa Binh, au nord du
delta du Tonkin, fut même entreprise à seule fin de susci-
ter une ambiance favorable à la veille du vote du budget
de l’Indochine par les députés français, et de presser les
États-Unis d’augmenter leurs livraisons, qui avaient
connu des retards en 195113.
Mais précisément, en occupant Hoa Binh, de Lattre
avait trop étendu son dispositif, et les attaques du Viêt-
minh sur les lignes de communication forcèrent les Fran-
çais à abandonner la position en février 1952. Aussi le
général Raoul Salan, successeur du général de Lattre,
décida-t-il de rompre avec la priorité à l’offensive. Consi-
dérant, à juste titre, que le Viêt-minh n’acceptait la
bataille que sur les terrains et aux moments de son choix,
Salan préférait attirer l’adversaire devant des camps
retranchés munis d’une forte artillerie, les « hérissons ».
Cette tactique réussit à Na San, en novembre 1952. Mais
après la victoire de Na San, Salan renonça à poursuivre
l’adversaire14.
La France ayant ainsi renoncé à charmer les États-Unis
par des offensives, tous les griefs américains resurgirent
avec une intensité accrue. Le plan Navarre allait apaiser
en partie les États-Unis, mais au prix d’un malentendu
très grave sur la signification politique de cette nouvelle
stratégie.
Proposé en novembre 1952 par le général Marcel Ales-
sandri, conseiller militaire personnel de Bao Daï, le plan
Navarre consistait à confier à l’État du Viêt-nam la pacifi-
cation des régions où le Viêt-minh se trouvait en situation
d’infériorité manifeste ; le corps expéditionnaire serait
ainsi libéré pour l’offensive. Les effectifs de l’armée viet-
namienne seraient massivement augmentés, grâce à la

94
95
création de bataillons légers d’infanterie, commandés par
des Vietnamiens. Cette armée pallierait son manque d’of-
ficiers par la formation accélérée de cadres, suff i s a n t e
pour les opérations sans grand danger auxquelles seraient
appelés les nouveaux bataillons.
Ce plan, adopté par le Comité militaire franco-vietna-
mien en février 1953, répondait à la nécessité pour la
France de ratifier le traité de la Communauté européenne
de défense (CED). En effet, tant que l’armée de métro-
pole serait dégarnie au profit de l’Indochine, il y aurait
très peu de chances que le Parlement français avalisât le
réarmement de l’Allemagne occidentale : le secrétaire
d’État Foster Dulles en était conscient15. Cependant, une
fois constatée cette évidence, deux politiques étaient pos-
sibles. Selon Jean Letourneau, ministre des États asso-
ciés, la mise sur pied des bataillons vietnamiens offrait
e ffectivement le moyen de briser militairement le Viêt-
minh, avec lequel il n’était pas question de négocier16. Au
contraire, le président du Conseil René Mayer, qui accor-
dait la priorité absolue à la CED, voyait dans le plan
Navarre le moyen de trouver une simple « sortie hono-
rable » en Indochine17. Mais bien entendu, Mayer, qui
demandait au gouvernement Eisenhower de financer le
plan Navarre, se garda bien de l’informer de ses inten-
tions. En visite à Washington en mars 1953, il laissa
Letourneau promettre à Eisenhower « la réduction du
Viêt-minh au rang de facteur néglige able en Indoch i n e
dans les deux ans, à condition que l’assistance chinoise
ou soviétique n’augmente pas »18.
Les chefs d’état-major américains adressèrent au plan
Navarre les critiques habituelles : il n’était pas assez
o ffensif (il se préoccupait trop de « nettoyer » le Sud
avant d’attaquer le Nord), il ne donnait pas assez de res-
ponsabilités aux Vietnamiens, et il n’utilisait que de
petites unités (les bataillons)19. Pour obtenir le finance-
ment intégral des nouvelles unités par les États-Unis,
Navarre dut donc retoucher son plan : prévoir des offen-
sives locales de guérilla dès le début des opérations,
accroître les responsabilités dévolues aux unités vietna-
miennes, et promettre leur regroupement progressif en
divisions20. Surtout, le communiqué franco-américain du

95
96
30 septembre 1953, qui annonçait le financement du plan
Navarre par les États-Unis, déclarait que « le go u ve rn e-
ment français était décidé à briser et à détruire les forces
régulières de l’ennemi en Indoch i n e »21. Contrairement
aux vœux du cabinet Laniel, ce texte ne mentionnait pas
la possibilité d’un règlement négocié.
Au moment du plan Navarre, il existait donc une oppo-
sition entre les États-Unis, favorables à la poursuite des
opérations en Indochine avec un mordant accru, et la
France qui n’excluait pas une paix de compromis. Cette
d i v e rgence témoigne, en premier lieu, du refus du
« modèle coréen » de guerre par l’opinion française. En
effet, l’équipe Eisenhower reprenait à son compte l’ob-
jectif, formulé sous Truman, d’une défense de l’Asie par
des États indépendants, auxquels les Occidentaux, liés
par des relations contractuelles, apporteraient un simple
soutien. Soucieux d’équilibre budgétaire, le cabinet
Eisenhower voyait dans cet arrangement un avantage
financier : comme les soldats asiatiques étaient moins
payés que leurs homologues américains ou européens, les
États-Unis réaliseraient des économies en les subvention-
nant, plutôt que de faire donner en Asie leurs propres
armées ou celles de leurs alliés européens. Aussi Dulles
avait-il prévenu la France que le financement du plan
Navarre supposait la dévaluation de la piastre, afin que
les États-Unis puissent disposer d’une main-d’œuvre
militaire indochinoise à bon marché22. Mais la dévalua-
tion, opérée par Mayer le 29 mai 1953, suscita la protes-
tation de l’État du Viêt-nam (car Bao Daï comptait parmi
les principaux opérateurs du trafic des piastres), lequel
réclama officiellement la révision des institutions de
l’Union française. Cette contestation renforçait les arg u-
ments des milieux mendèsistes, qui soutenaient que la
France menait la guerre d’Indochine en pure perte. De
fait, c’est en mai 1953 que les sondages révélèrent, pour
la première fois, l’existence dans l’opinion française
d’une majorité favorable à l’arrêt des opérations23. En
outre, lors du débat d’investiture postérieur à la chute du
cabinet Mayer, les principaux présidents du Conseil pres-
sentis mentionnèrent tous la possibilité d’un retrait du
corps expéditionnaire et d’une paix négociée. En d’autres

96
97
termes, les Français refusaient la transformation pure et
simple de la guerre d’Indochine en un conflit entre
« nationalisme et stalinisme », sur le modèle coréen.
Mais il est possible de parler d’un « modèle coréen »
pour la paix comme pour la guerre, et le différend franco-
américain sur l’opportunité d’un règlement négocié en
Indochine témoignait aussi des appréciations divergentes
que portaient Paris et Washington sur la portée politique
de l’armistice coréen.
Eisenhower en effet, à l’instar de Truman, avait pour
objectif d’aviver les tensions entre l’URSS et la Chine
populaire (RPC)24. Mais, en rétorsion à l’entrée de Pékin
dans la guerre de Corée, et sans doute aussi pour plaire au
« lobby chinois » du Parti républicain, Eisenhower opta,
de manière beaucoup plus affirmée que Truman, pour une
politique de harcèlement de la RPC, dans l’espoir que
celle-ci multiplierait les demandes d’assistance auprès de
l’URSS, que Moscou serait incapable de satisfaire25.
Dans cette perspective, l’équipe Eisenhower conclut en
mai 1953 que le moyen le plus efficace de parvenir à un
armistice en Corée, et en même temps de dresser Moscou
contre Pékin, consistait à brandir des menaces voilées
d’extension du conflit à la RPC, avec recours éventuel à
la bombe atomique. Il n’est pas assuré que ce soit cette
intimidation qui ait incité la RPC à céder sur la question
du rapatriement des prisonniers de guerre en Corée.
Néanmoins, Dulles sortit de l’affaire convaincu que
c’était bien sa « diplomatie au bord du gouffre » qui avait
permis un armistice26. La recherche de l’écrasement mili-
taire du Viêt-minh s’inscrivait dans cette politique de ten-
sion, car elle humilierait la RPC, qui avait fourni un
soutien matériel à Hô Chí Minh.
À l’inverse, la France constatait qu’après la mort de
Staline le 5 mars 1953, l’URSS avait effectué des gestes
de détente, et qu’après l’armistice coréen du 27 juillet
1953, l’Indochine restait le seul foyer de guerre entre les
blocs27. Le cabinet Mayer avait tablé sur ces perspectives
de « dégel » entre l’Est et l’Ouest pour parvenir à une
paix de compromis en Indochine 28. Toutefois, cette
détente n’allait pas sans risques, car ainsi que l’avait

97
98
deviné Dulles, l’obligeance mise par l’URSS pour ména-
ger à la France une sortie honorable en Indochine, qui ne
se démentit point jusqu’à la paix de Genève, avait pour
but de créer un climat favorable au rejet de la CED. Molo-
tov espérait qu’avec la baisse d’intensité du « danger
soviétique », le réarmement de « l’ennemi héréditaire »
perdrait de son attrait aux yeux des députés français 29.
Mais inversement, le secrétaire d’État comprenait que les
États-Unis, ayant eux-mêmes signé un armistice en
Corée, ne pouvaient interdire formellement à la France de
faire de même en Indochine, sous peine de dresser l’opi-
nion française contre la CED30. Contre leur gré, et afin de
préserver les chances de la CED, les États-Unis durent
donc laisser la conférence de Genève se saisir de la ques-
tion d’Indochine, et non pas traiter uniquement du règle-
ment politique coréen.
Dans le même temps, Dulles conservait l’espoir que la
réunion de Genève n’aborderait l’affaire d’Indochine que
pour la forme, et sans parvenir à un règlement. Le secré-
taire d’État s’en tenait aux promesses de Letourneau : la
réduction du Viêt-minh à l’état de facteur négligeable,
grâce au plan Navarre. Or, Dulles savait que si le gouver-
nement Laniel présentait l’avantage d’être explicitement
favorable à la CED (alors que son successeur probable,
Mendès France, se déclarait « agnostique » sur la ques-
tion), son ministre des Affaires étrangères, Georges
Bidault, estimait nécessaire de laisser miroiter des récom-
penses à la RPC, pour le cas où elle diminuerait son sou-
tien au Viêt-minh31. La politique de Bidault s’opposait
donc aux méthodes de force contre Pékin, alors en
vigueur à Washington, et Dulles en était informé. Aussi,
le 29 mars 1954, le secrétaire d’État déclara-t-il publique-
ment que l’éventualité d’une victoire communiste en
Indochine « ne devait pas être acceptée passivement,
mais qu’il fa u d rait s’y opposer par une action
concertée »32. Cette formule vague, qui laissait entrevoir
la possibilité d’une intervention militaire américaine,
visait explicitement à ôter à la France tout moyen de pres-
sion sur les États-Unis, en vue d’obtenir leur consente-
ment à l’entrée de la RPC aux Nations unies, en échange
de l’arrêt des hostilités en Indochine33.

98
99
Avec l’« action concertée », Dulles proposait à la
France, non pas un bombardement aérien pour dégager
Diên Biên Phú, comme l’avait espéré le gouvernement
Laniel, mais la poursuite de la guerre avec le soutien des
États-Unis. L’entreprise allait échouer, car à l’exception
du gouvernement Eisenhower, personne ne voulait d’une
répétition de la guerre de Corée en Indochine.
En effet, les chefs des groupes parlementaires au
Congrès, consultés par Dulles le 3 avril 1954, réclament à
l’unanimité, en préalable à une intervention militaire
américaine en Indochine, la formation d’une coalition,
avec des engagements précis de la part des alliés de
Washington. Les parlementaires refusent que les États-
Unis fournissent de nouveau, comme en Corée, les neuf
dixièmes des forces terrestres : aux alliés, désormais, de
livrer la piétaille qui meurt34. Ces exigences du Congrès
permettront à la Grande-Bretagne, dont les parlemen-
taires américains réclamaient l’inclusion dans la coali-
tion, d’opposer son veto à l’« action concertée », alors
que Bidault était tenté de l’accepter, dans l’espoir falla-
cieux de sauver ainsi Diên Biên Phú.
Après la chute de Diên Biên Phú (7 mai 1954), Dulles
craint qu’un armistice négocié dans des conditions si
défavorables n’équivaille en fait à une capitulation fran-
çaise. Il propose donc de nouveau l’« action concertée » à
la France, en levant le préalable de la participation de la
Grande-Bretagne. L’ a ffaire échoua parce que le gouver-
nement Laniel, qui ne disposait plus que de deux voix de
majorité, ne pouvait se résoudre, dans une position poli-
tique si chancelante, à prendre la responsabilité de mettre
fin aux entretiens de Genève. La France n’utilisait donc
en fait la menace américaine que comme carte dans la
négociation. Or, ainsi que le rappela Dulles à Bidault,
« aucune grande puissance n’avait jamais donné à une
autre une option sur son entrée en guerre »35. Aussi les
États-Unis retirèrent-ils leur offre au début de juin 1954.
Si les États-Unis renoncèrent alors à l’« action concer-
tée », ce fut également parce que les désertions dans l’ar-
mée vietnamienne, déjà très nombreuses au printemps de
1954, atteignirent un niveau catastrophique après la chute

99
100
de Diên Biên Phú. Dulles comprenait que l’« action
concertée » n’avait plus de chances de succès dans de
telles conditions36.
Or, la déroute de l’armée nationale vietnamienne était
due, au moins en partie, à la crainte de l’internationalisa-
tion du conflit indochinois, sur le modèle de la Corée.
Comme l’écrivait un témoin, alors membre de l’adminis-
tration française en Indochine : « L’ agonie de Diên Biên
Phú crée dans la population vietnamienne une at m o-
sphère de panique. La crainte du communisme est alors
dépassée par celle de l’intern at i o n a l i s ation du confl i t ,
qui tra n s form e rait le Viêt-nam en une deuxième
C o r é e. »37 De fait, une intervention militaire américaine
en Indochine aurait risqué de provoquer, comme en
Corée, une riposte chinoise, que la population locale
redoutait tout autant que les Français.
Une fois Mendès France parvenu au pouvoir le 18 juin
1954, l’« action concertée » était définitivement écartée.
Le programme de Dulles était dès lors tout tracé : créer
dans l’Indochine non communiste des équivalents de la
Corée du Sud, c’est-à-dire des États souverains et anti-
communistes, militairement protégés par les États-Unis,
et groupés autour de chefs politiques solides, voire autori-
taires. Le secrétaire d’État soulignait que ce dernier objec-
tif impliquait le départ des Français, du Sud-Viêt-nam
aussi bien que du Nord, ainsi que l’envoi en Indochine de
conseillers économiques et militaires américains, qui
aideraient les gouvernements locaux à lutter contre la sub-
version38. En d’autres termes, Ngo Dinh Diem serait le
nouveau Syngman Rhee.
Notre recension des appréciations portées par les res-
ponsables américains, civils ou militaires, envers le com-
bat des Français en Indochine, montre donc que les
États-Unis ne se sont jamais posé la question de l’adapta-
tion du corps expéditionnaire au terrain indochinois en
termes de technique militaire. Les Américains ont
constamment voulu transformer la guerre d’Indochine en
un combat entre « nationalisme et stalinisme ». Leurs
représentations en faveur de la levée en masse des Indo-
chinois, de l’offensive à tout prix, et de l’importation en
Indochine des méthodes d’instruction mises au point en

100
101
Corée relevaient, certes, d’un calcul économique : toutes
ces mesures leur semblaient nécessaires pour mettre rapi-
dement fin à la guerre et à l’éparpillement des armées
françaises entre l’Europe et l’Indochine. Mais ces recettes
avaient également une portée politique : dans la mesure
où elles avaient pour effet d’intensifier la participation
des Indochinois à la guerre, elles les encourageaient indi-
rectement à revendiquer une autonomie accrue, voire leur
indépendance pure et simple, vis-à-vis de la métropole.
Aux yeux des Américains, le corps expéditionnaire était
donc inadapté par définition, car il servait d’instrument à
une politique colonialiste, dont les États-Unis n’ont
jamais douté qu’elle contribuait à la popularité du Viêt-
minh.

NOTES

1 Les objectifs américains en Extrême-Orient sont résumés dans : NSC

48/1, « The position of the United States with respect to Asia », 23


décembre 1949, in United States, House of Representatives, House Com-
mittee on Armed Services, United States – Vietnam Relations, 1947-1967 :
Study Prep a red by the Dep a rtment of Defense (noté ultérieurement : PP,
DOD), Washington, USGPO, 1971, vol. 8, p. 225-264. Sur les buts
d’Acheson en Extrême-Orient, l’ouvrage le plus complet est désormais :
Ronald L. McGlothlen, Controlling the Wave s : Dean A cheson and US
Foreign Policy in Asia, New York, Norton, 1993.
2 NSC 48/1, § 31, 23 décembre 1949, PP, DOD, vol. 8, p. 255-256 ;

entretien Acheson-Bevin, 9 mai 1950, Documents on British Policy Over-


seas (noté ultérieurement : DBPO), série 2, vol. 2, p. 264-274.
3 « Department of State policy statement on Indochina », 27 septembre

1948, Foreign Relations of the United States (noté ultérieurement : FRUS),


1948, vol. 6, p. 43-49.
4 Entretien Acheson-Merchant, 16 février 1950, FRU S, 1950, vol. 6,

p. 733.
5 Département d’État, NSC 51, « US policy toward Southeast Asia »,

1er juillet 1949, dans : Gareth Porter, éd., Vietnam : the Defi n i t ive Docu-
mentation of Human Decisions, Londres, Heyden, 1979, vol. 1, doc.
n° 137, p. 206-207 (citations p. 207).
6 Acheson à Saïgon, 28 novembre 1950, F RU S, 1950, vol. 6, p. 939-

940.
7 Heath (Saïgon), 7 août 1950, FRUS, 1950, vol. 6, p. 845-848 ; Sou-

theast Asia Aid Committee au secrétaire d’État et au secrétaire à la


Défense, 11 octobre 1950, FRUS, 1950, vol. 6, p. 886-890 ; « Substance of

101
102
statements made at Wake island conference on 15 October 1950 », FRUS,
1950, vol. 7, p. 948-960 ; Rusk, « Addendum to notes on Wake confe-
rence, October 14 », FRUS, 1950, vol. 7, p. 961-962.
8 Heath (Saïgon), 24 octobre 1950, FRUS, 1950, vol. 6, p. 906-909.
9 Rapport Juin, 1er novembre 1950, dans : Jean de Lattre, La Ferveur et

le sacrifice : Indochine 1951, Paris, Plon, 1988, p. 65-67.


10 Heath (Saïgon), 8 mars 1951, FRUS, 1951, vol. 6, p. 389-391.
11 Heath (Saïgon), 4 février 1953, F RU S, 1952-1954, vol. 13, part 1,

p. 382-384 ; Ronald H. Spector, A dvice and support : the early ye a rs ,


1941-1961 (United States Army In Vietnam), Washington, Center of Mili-
tary History, United States Army, 1985, p. 118-119.
12 Général Clément Blanc, « Impressions d’Indochine », 8 septembre

1953, Vincennes, Service historique de l’armée de terre (noté ultérieure-


ment : SHAT), 1 K 145 (22).
13 De Lattre à Letourneau, 16 novembre 1951, dans : Jean de Lattre, Ne

pas subir : écrits, 1914-1952, Paris, Plon, 1984, p. 517-522 ; Yves Gras,
Histoire de la guerre d’Indochine, Paris, Plon, 1979, p. 424-427 ; R. Spec-
tor, Advice and support, op. cit., p. 149-150.
14 Jacques Dalloz, La Guerre d’Indochine, 1945-1954, Paris, Le Seuil,

Points-Histoire, 1987, p. 201-202 ; Y. Gras, Histoire de la guerre d’Indo-


chine, op. cit., p. 446-450, 455-462, 486-487 ; Arthur Radford, From Pearl
Harbor to Vietnam, Stanford, Cal., Hoover Institution Press, Stanford Uni-
versity, 1980, p. 295-296, 349-351.
15 Entretien F. Dulles et A. Eden, 5 mars 1953, FRUS, 1952-1954,

vol. 6, p. 904-907.
16 Dunn (Paris), 24 décembre 1952, FRUS, 1952-1954, vol. 13, 1re par-

tie, p. 330-331.
17 Pierre Rocolle, Pourquoi Diên Biên Phú ?, Paris, Flammarion, 1968,

p. 21.
18 Entretien Eisenhower-Letourneau-Mayer, 26 mars 1953, FRUS,

1952-1954, vol. 5, 1re partie, p. 781-784.


19 Chefs d’état-major à C. E. Wilson, 21 avril 1953, FRUS, 1952-1954,

vol. XIII, 1re partie, p. 493-495.


20 Chefs d’état-major à C. E. Wilson, 28 août 1953, FRUS, 1952-1954,

vol. XIII, 1re partie, p. 744-747.


21 F. Dulles à D. Eisenhower, 29 septembre 1953, F RU S, 1952-1954,

vol. XIII, 1re partie, p. 810-812.


22 F. Dulles à Paris, 19 mars 1953, FRUS, 1952-1954, vol. 13, 1re partie,

p. 416-417.
23 Sondages, vol. 16, n° 4, 1954, p. 10.
24 R. McGlothlen, Controlling the waves, op. cit., p. 139.
25 « Second restricted meeting of the heads of government, Mid Ocean

Club, Bermuda, December 7, 1953, 11 a. m. », FRUS, 1952-1954, vol. 5,


2e partie, p. 174-182 ; John Lewis Gaddis, The Long Peace : Inquiries into
the History of the Cold Wa r, New York, Oxford University Press, 1987,
p. 174-182 ; David Mayers, « Eisenhower and communism : later
findings », dans : Richard A. Melanson et David Mayers, dirs, Reevalua-
ting Eisenhower : American Foreign Policy in the 1950’s, Urbana, Univer-
sity of Illinois Press, 1987, p. 88-119 (voir p. 88-96).
26 Steven Hugh Lee, Outposts of Empire : Korea, Vietnam, and the Pri-

gins of the Cold War in Asia, 1949-1954, Montreal, McGill-Queen’s Uni-


versity Press, 1995, p. 151-153.

102
103
27 Entretien G. Bidault et F. Dulles, 12 juillet 1953, FRUS, 1952-1954,
vol. 5, 2e partie, p. 1643-1654.
28 Lloyd C. Gardner, Approaching Vietnam : from World War II through

Diên Biên Phú, New York, Norton, 1988, p. 140-141.


29 S. H. Lee, Outposts of Empire, op. cit., p. 202-203.
30 Réunion de la délégation américaine à la conférence de Berlin,

27 janvier 1954, FRUS, 1952-1954, vol. 7, 1re partie, p. 836-838.


31 Pour l’exposé le plus complet de cette politique, voir : ministère des

Affaires étrangères, « Rapport de la Direction d’Asie-Océanie sur la poli-


tique en Indochine », 15 juin 1953, dans : Vincent Auriol, Journal du sep-
tennat, Paris, Armand Colin, dates diverses, vol. 7, p. 617-632.
32 « Address by Dulles, New York City, March 29, 1954 », dans :

G. Porter, Vietnam : the Definitive Documentation…, op. cit., vol. 1, doc.


n° 302, p. 511-513 (citation p. 512).
33 Makins (Washington), télégramme n° 524, 27 mars 1954, Kew (Sur-

rey), Public Records Office (noté ultérieurement : PRO), PREM 11/645.


34 Entretien F. Dulles et A. Radford, chefs de groupes parlementaires,

3 avril 1954, FRUS, 1952-1954, vol. 13, 1re partie, p. 1224-1225.


35 Entretien H. Bonnet et F. Dulles, 16 juin 1954, FRUS, 1952-1954,

vol. 13, 2e partie, p. 1710-1713.


36 R. Bowie à F. Dulles, 27 mai 1954, FRUS, 1952-1954, vol. 13,

2e partie, p. 1624-1626 ; séance du Conseil national de sécurité, 3 juin


1954, FRUS, 1952-1954, vol. 12, 1re partie, p. 532-537 ; F. Dulles à Paris,
4 juin 1954, PP, DOD, vol. 9, p. 530.
37 J. Aubry, « Les États associés à l’épreuve de l’offensive vietminh »,

31 décembre 1954, Paris, ministère des Affaires étrangères (noté ultérieu-


rement : MAE), Asie-Océanie, 1944-1955, Indochine, 20.
38 Entretien Casey et F. Dulles, 28 juin 1954, FRU S, 1952-1954, vol.

12, 1 re partie, p. 583-588 ; entretien Casey, F. Dulles et Munro et al.,


30 juin 1954, FRUS, 1952-1954, vol. 12, 1re partie, p. 588-589.

103
104
DÉBAT

Jean-Pierre Gomane,
ancien marin, ancien d’Indochine :

– Quel a été le rôle, aussi bien en France qu’aux États-Unis


et au Viêt-nam, de ce que l’on pourrait peut-être appeler un
lobby catholique ?
Je m’explique : en France, le MRP est au pouvoir en perma-
nence, et hormis le président Schuman qui est polarisé totale-
ment par la construction européenne, le MRP est très
sensibilisé à la guerre d’Indochine. Monsieur Poher d’ailleurs
m’a confié quand j’avais l’honneur d’être son collaborateur
rue Royale qu’il avait failli être nommé haut-commissaire, et
qu’on lui avait préféré son collègue Letourneau. Donc il y a
cette pression du MRP, des missions étrangères de Paris – dont
de nombreux missionnaires, une cinquantaine, je crois, avaient
été assassinés par le Viêt-minh –, en France. Aux État s - U n i s ,
nous sommes à une époque où des personnalités catholiques
ont une influence : on pense au cardinal Spellmann ; monsieur
Foster Dulles avait un fils ou un neveu jésuite, je crois. Et puis
alors au Viêt-nam, il y a ces chrétientés que nous avons utili-
sées, que ce soit les évêchés ou les milices du Sud ; ensuite, il y
a la famille Ngô Dinh, bien sûr, à la fois Nhu qui est encore très
pro-Français, qui est de culture française, qui est ancien élève
de l’école des Chartes, et puis son frère aîné, qui va prendre les
rênes sous l’influence des Américains et qui est un catholique
prat i q u a n t , sans compter le frère arch ev ê q u e. Et puis alors le
Vatican. C’est une époque encore où règne un pape qui a été
profondément marqué par l’anticommunisme.
Alors y a-t-il eu là des conjonctions ou un hasard ? C’est la
question que je me permets de poser.

Jean-Pierre Rioux :

– À la même époque, quantité de bruits circulaient sur les


d é buts de la construction européenne et d’aucuns pensaient y
reconnaître une sorte d’Europe du Vat i c a n , une Europe noire,
voulue par les trois démocraties chrétiennes en Italie, en Alle-
magne et en France.

104
105
Sur le lobbying catholique, je dirais qu’il n’est pas ap p a ru
de manière très constituée aux yeux des historiens jusqu’ici. Si
lobby il y a eu, il venait d’autres milieux, économiques ou
financiers, et beaucoup moins du côté d’une action coordon-
née, persévérante et instituée des milieux catholiques. Même si
bien entendu, le MRP compte beaucoup de catholiques dans
ses rangs. Je n’en dirais pas autant, sur le rôle fort important
des chrétientés au Viêt-nam, où évidemment il a été très impor-
tant. Mais sur une pression directe des Missions étrangères, du
Vatican, ou de quelque lobby catholique, voire jésuite dans tout
ça, on doit, je crois, rester assez réservé en l’état de notre
documentation.

Dr. Charles Cogan :

– Fra n ch e m e n t , je n’ai jamais pensé à une implication de


mouvements catholiques au Viêt-nam avant de lire le livre dont
Monsieur Lacouture est le coauteur, et il a cité le nombre des
catholiques dans la mission américaine à Saïgon. Et moi j’étais
assez surpris : on ne fait pas ce ge n re de raisonnement aux
États-Unis. Ceci dit, je dois dire que le cardinal Spellmann, qui
est un lointain parent de ma mère, était un anticommuniste for-
cené, et il faut rappeler que c’était la période du maccarthysme
aux États-Unis où on voyait des communistes un peu partout, et
franchement, il faut dire que l’Église catholique était en pointe
aux États-Unis dans cette chasse aux communistes.

Général Valentin :

– Je vo u d rais porter un élément un peu local en ce qui


c o n c e rne les catholiques. Je ne sais pas ce qui se passait en
Cochinchine, dans le Sud, mais en tout cas, au Tonkin, les vil-
l ages catholiques étaient extrêmement soudés, et avaient une
importance très grande. Initialement, Mgr Gomez de Santiago,
qui était l’évêque d’Haiphong, qui était un pers o n n age assez
pittoresque, avait été plutôt assez amical vis-à-vis du Viêt-minh.
Et puis il y avait eu petit à petit un retournement, pas un retour-
nement bru s q u e, mais le re t o u rnement avait été quand même
s u ffisamment rapide pour que, dans les années 1947, 1948 et
début 1949, les villages catholiques prennent une position anti-
Viêt-minh extrêmement vigoureuse. Et on ne peut pas s’imagi-
ner ici quelle était la popularité de ces prêtres. Je peux vous
dire que quand Mgr Gomez de Santiago a annoncé qu’il allait

105
106
venir à Ké Sat, qui était à la limite de mon secteur, mais un petit
peu en dehors – j’ai prévenu mon voisin, mais il n’était pas
libre –, il y avait une foule extraordinaire de catholiques à Ké
S at (peut-être de non-catholiques aussi) qui se sont précipités
pour voir l’évêque. Alors, ce que je peux dire, c’est qu’outre les
missions dominicaines qui étaient dans cette région du Tonkin,
l’action de Mgr Gomez de Santiago était à ce moment-là extrê-
mement vigoureuse. Je ne parle pas de lobby.

André Rakoto,
chargé d’enseignement à Paris XII :

– C’est une question au professeur Cogan, qui a trait juste-


ment à ce qu’il disait à propos du maccarthy s m e. Tout en
s a chant que les État s - U n i s , pendant la Seconde Guerre mon-
diale notamment avec l’Office of Strategic Service, avaient aidé
Hô Chí Minh, dans quelle mesure le maccarthy s m e, qui a
évincé un certain nombre de spécialistes de l’Indochine du fait
de leur connexion notamment avec Hô Chí Minh, a pu provo-
quer cette mauvaise compréhension de la politique vietna-
mienne, i n d o ch i n o i s e, et qui a mené à des choix un peu
discutables du point de vue de la politique américaine ?

Jean-Pierre Rioux :

– Je peux vous répondre sur ce point. La mauvaise compré-


hension dont vous parlez est antérieure au maccarthysme. Elle
commence dès 1948-1949. Il est vrai que les épurations avaient
déjà commencé, on l’oublie souvent, sous Truman.

Dr. Charles Cogan :

– Justement, une de ces victimes du maccarthysme, qui s’ap-


pelait John Carter Vincent, qui était le directeur du bureau des
A ffa i res de l’Extrême-Orient, donnait comme analyse en
décembre 1946, je cite : « Bien que les Français aient fait des
concessions considérables sur le papier quant au désir d’auto-
nomie de la part des Vietnamiens, des actions françaises sur le
t e rrain visent à grignoter et les pouvo i rs et l’étendue territo-
riale du “libre État” du Viêt-nam. Les Vietnamiens continuent à
résister à ce processus. En même temps, les Français admettent
qu’ils n’ont pas la puissance militaire pour re c o n q u é rir le

106
107
pays. Bre f, avec des fo rces militaires inadéquat e s , avec une
opinion publique fortement divisée, avec un gouvernement peu
e fficace à cause des divisions dans son sein, les Français ont
e s s ayé d’accomplir en Indochine ce qu’une Gra n d e - B retag n e,
forte et unifiée, s’était déconseillée de faire en Birmanie. Étant
donnés les éléments actuels de la situation, une guerre de gué-
rilla pourrait continuer indéfiniment. » Vincent était parmi une
douzaine, peut-être une demi-douzaine, de fonctionnaires du
d é p a rtement d’État qui avaient été évincés par les effo rts du
sénateur MacCarthy, suite à l’avènement de la Chine commu-
niste à la fin des années 1940. Oui, on a fait des ravages parmi
des hommes très qualifi é s , comme vous avez pu le constat e r
dans cette citation de M. Vincent.

Raymond Toinet,
saint-cyrien, officier d’artillerie en Indochine :

– J’ai étudié spécialement la partie américaine de la


guerre du Viêt-nam, et en particulier l’intervention possible
au moment de Diên Biên Phú. À cette époque-là, le bouillant
amiral Radfo rd, comme vous l’avez dit, poussait à une inter-
vention américaine et Eisenhower a dit à ce moment-là : « Si
j’ai en face un bataillon, avec un bataillon je ne fe rai rien ;
avec un régi m e n t , je fe rai mieux ; donnez-moi une division et
je gag n e ra i . » Ça veut dire que, à ce moment-là, tout au moins
en mai et juin 1954, l’état-major américain a quand même fa i t
des plans d’intervention militaire terre s t re sur l’Indochine et
il avait prévu une action sur le delta à partir de 5 ou 6 div i-
sions, dont une para ch u t é e, et une action au Sud du delta sur
Vinh. Évidemment, le chef d’état-major de l’arm é e, le généra l
Ridgway, le général Gavin, ont protesté en disant que pour
pouvoir fa i re cela il fallait abandonner les possibilités euro-
péennes, il fallait mobiliser du monde, et à ce moment-là,
l ’ o p é ration demanderait déjà 5 ou 6 mois, voire peut-être un
an de préparation.
Qu’en pensez-vous, M. Cogan ?

Dr. Charles Cogan :

– Oui, je pense que ce que vous avez dit est tout à fait véri-
d i q u e. Il y avait certainement des plans militaires d’interve n-
tion au Viêt-nam. Il y avait même un projet, conçu par l’amiral
Radford et l’amiral Twining (qui était le chef des forces

107
108
a é riennes) de larguer trois bombes atomiques autour de Diên
Biên Phú afin de desserrer l’étau. Évidemment ce n’était qu’un
projet comme tous les autres projets, p a rce que, comme vous
l ’ avez remarqué, le général Ridgway était fo rtement opposé à
une intervention militaire en Indochine et les chefs d’état -
major interarmées étaient fortement divisés. En tout cas, c’était
Eisenhower qui freinait tout. C’est mon impression.
109

DEUXIÈME PARTIE
L’ADAPTATION DES HOMMES
110
111
Michel Bodin

L’ADAPTATION DES HOMMES EN INDOCHINE


(1945-1954)

La question de l’adaptation des hommes durant le


conflit indochinois de 1945 à 1954 pose à l’évidence une
multitude de problèmes de toutes natures. Mais avant de
sérier les problématiques, il est nécessaire de limiter le
sujet avec précision tant il paraît immense. Nous nous
limiterons volontairement aux effectifs de l’armée de
terre, non pas parce que les autres armées ne représen-
taient que 10 à 15 % des effectifs engagés, mais parce que
leurs problèmes sont spécifiques, même s’ils ont naturel-
lement bien des points communs avec ceux des forces
terrestres d’Extrême-Orient (FTEO). En effet, comment
comparer les conditions d’adaptation d’un officier com-
mandant un escorteur chargé de la surveillance des côtes
du Tonkin à celles d’un lieutenant isolé dans un poste de
Cochinchine, ou celles d’un pilote de bombardier à celles
d’un gendarme perdu sur les Hauts-Plateaux ?
Le sujet offre plusieurs grandes pistes de recherche.
Quand on parle d’adaptation des hommes, veut-on parler
de l’ajustement de leur nombre aux besoins militaires sur
le terrain ? Ou veut-on évoquer comment ces personnels
ont été préparés à leurs futurs combats dans les domaines
techniques, psychologiques, sanitaires ou matériels ? Ou
s’agit-il de décrire les efforts fournis par les FTEO pour
acquérir une plus grande efficacité sur le terrain ou pour
s’adapter à la guerre menée par le Viêt-minh, c’est-à-dire
voir comment les diverses armes ont évolué en fonction
des missions qu’elles avaient à remplir ? Divers interve-

111
112
nants s’attachant à ces dernières questions très tech-
niques, nous les écarterons de notre propos pour ne rete-
nir que deux grandes directions que l’on peut résumer
ainsi : la question des effectifs et la préparation des
hommes du corps expéditionnaire.
Lorsque l’idée d’un corps expéditionnaire apparaît en
1943, les autorités de la France Libre pensent à une force
devant participer aux côtés des Alliés à la lutte contre le
Japon en Indochine ou ailleurs. Le volume, a priori
affecté à cette mission, est celui d’un corps d’armée clas-
sique à base de Français, de légionnaires, d’Africains et
d’Indochinois, sans qu’on sache pour ces derniers si l’on
compte se servir des Vietnamiens qui se trouvent en
France et qu’on récupérerait lors de la libération du terri-
toire national ou de réguliers et de supplétifs qui seraient
recrutés après le débarquement en Asie. En fait, après
bien des projets les événements bouleversent tous les
plans et, en 1945, il n’est plus question que d’envoyer
rapidement en Indochine un corps d’armée réduit dont on
retire les éléments « noirs » sur les conseils du gouver-
neur Cédille et du général Leclerc. Cependant dès le
départ, se posa la question des effectifs. Dans une France
à peine sortie d’une terrible guerre, dans un pays
exsangue financièrement, trouver des volontaires n’était
pas chose si facile. Ainsi à la 9e DIC, il fallut l’interven-
tion du général Valluy pour susciter un début d’enthou-
siasme. Les difficultés seront levées sans discussions
puisque la division fut désignée en bloc, que les person-
nels fussent volontaires ou non pour l’Indochine. De
Paris en 1945, on n’avait pas bien pris la mesure de la
révolution vietnamienne en dépit de l’expérience passée
de la France qui avait dû affronter pendant une quinzaine
d’années la résistance nationaliste du Can Vuong au
moment de la Pacification et diverses révoltes au carac-
tère semblable dans les années 1930. Aussi, fort de la vic-
toire acquise sur les fronts occidentaux contre les
Allemands, on pensait venir facilement à bout de la rébel-
lion des Indochinois. De plus, avec la volonté de ne pas
choquer les Américains hostiles à une politique de recon-
quête coloniale et la conviction qu’il ne s’agissait en fait
que d’une séquelle de la Seconde Guerre mondiale ou, si

112
113
l’on veut, une agitation fomentée par les Japonais, on ne
fit pas parvenir en Indochine de gros effectifs. Enfin,
compte tenu des difficultés de transport, la campagne
débuta sous le signe « de la politique des petits paquets ».
Conscient de cet état de fait et de la pauvreté du corps
expéditionnaire, le général Leclerc, pratiquement dès son
arrivée, encouragea la levée d’effectifs autochtones ce
qui montre bien dans quelles conditions commençaient
les hostilités. Les premiers mois du conflit furent presque
une guerre en fraude puisque des négociations se dérou-
laient alors que sur le terrain des combats avaient lieu. Au
manque d’hommes par rapport aux missions s’ajoutèrent
très vite des indisponibilités massives consécutives aux
pertes, au climat et aux nombreuses affections tropicales.
Dès les premiers mois, le corps expéditionnaire n’avait
des effectifs que pour dégager et occuper les grands axes.
Les FTEO souffraient d’une pénurie d’effectifs qui les
empêchait d’accomplir leurs missions et parfois d’exécu-
ter convenablement les ordres. Dans une guerre où il fal-
lait à la fois protéger les points sensibles (comme les
bases, les dépôts), garder les axes routiers (et en particu-
lier les ponts), mener une action de pacification auprès
des populations, la plupart des hommes paraissaient
englués dans des tâches statiques. Il manqua donc très tôt
les moyens pour pourchasser les bandes viêt-minh et les
anéantir. Le général Leclerc ne demanda-t-il pas 500 000
hommes pour triompher totalement ? Dès son débarque-
ment, le corps expéditionnaire était inadapté en nombre et
il le resta tout au long du conflit, malgré tous les efforts.
Le problème devint de plus en plus crucial à mesure que
le Viêt-minh prit de l’importance. Dans de nombreux sec-
teurs, lorsqu’on voulait monter une opération, on ponc-
tionnait tous les hommes qu’on pouvait trouver dans les
postes (les cuisiniers, les personnels administratifs) et
même on les réduisait à des garnisons infimes, d’autant
que des compagnies fortes, en principe, de 100 hommes,
n’en alignaient plus que 70 à 80 du fait des pertes, des
maladies et des indisponibilités. L’intensification des
actions viêt-minh contre les convois, les axes de commu-
nication (sabotages des voies ferrées, des ponts, coupures
des routes par des abattis et des tranchées, piégeage),

113
114
contre les zones riches en riz, contre les minorités eth-
niques et religieuses et les assauts contre les postes néces-
sitèrent de plus en plus de moyens statiques que l’on
réunit souvent sous le terme générique d’unités implan-
tées chargées de la pacification. En fait, faute d’hommes,
les garnisons ne rayonnaient guère ; ainsi, dans le sous-
secteur de Vinh Long en 1947, avant l’arrivée du BM du
2e RIC, les postes vivaient enfermés, laissant ainsi l’ini-
tiative militaire et politique à l’adversaire. Et lorsque le
Viêt-minh eut des formations régulières aptes à attaquer
partout, les FTEO n’avaient que peu de moyens mobiles à
lui opposer. En fait, face à un ennemi qui menait une
action globale dont la guérilla n’était que la face visible,
les effectifs n’étaient pas suffisants pour s’opposer à sa
progression. Tout au plus les FTEO pouvaient-elles
contrer les offensives adverses mais sans pratiquement
être capables de mener des actions offensives de longue
durée ou d’occuper solidement le terrain, ce qui aurait pu
casser l’organisation militaire viêt-minh et entraver son
action politique. En 1953, le groupe mobile n° 8 intervint
trois fois en trois semaines dans la région de Van Loc
(Nord-Viêt-Nam). À peine arrivées, les troupes d’inter-
vention, appelées ailleurs, repartaient, et on n’avait pas le
temps de fouiller à fond la région, d’interroger les habi-
tants, de détecter les caches que le Viêt-minh savait si
bien dissimuler. Une fois les forces offensives retirées, le
Viêt-minh revenait s’installer et, en quelques semaines, il
retrouvait son implantation politico-militaire puisque cer-
taines de ses cellules dépendant des services spéciaux
avaient reçu comme consigne d’agir en « agents dor-
mants » en cas d’opération française de nettoyage. Dans
maints secteurs, même si le jour les unités franco-vietna-
miennes arrivaient à maintenir une présence effective et
visible par des patrouilles ou des actions de ratissage, la
nuit restait au Viêt-minh en dépit des initiatives de nom-
breux cadres qui avaient compris ce genre de guerre. En
bref, la guerre d’Indochine, guerre d’hommes avant tout,
fut perdue parce que les FTEO manquèrent de combat-
tants. D’ailleurs dans une guerre révolutionnaire menée
en milieu tropical, on a estimé que les forces de l’ordre
devaient avoir une supériorité de 15 contre 1 pour faire

114
115
jeu égal avec l’adversaire et une supériorité d’au moins
vingt fois celle de l’ennemi pour espérer triompher si ce
dernier était totalement coupé de bases de repli dans un
pays étranger, ce qui ne fut plus le cas au Viêt-nam
puisque dès 1948 le Viêt-minh put disposer de camps en
Chine, état de fait qui ne fit que s’amplifier tout au long
du conflit. Or en 1953, au moment de sa prise de com-
mandement, le général Navarre disposait de 456 000
hommes (supplétifs et soldats des armées des États asso-
ciés compris) pour s’opposer aux 350 000 hommes du
Viêt-minh.
En outre, si durant les trois premières années de guerre
une compagnie française pouvait tenir tête à la valeur
d’un bataillon ennemi, l’amélioration constante des
moyens de l’adversaire fit disparaître cette supériorité et,
à partir de 1950-1951, la plupart des bataillons réguliers
viêt-minh étaient bien meilleurs que beaucoup de
bataillons de l’Union française.
Inadaptées en nombre, les FTEO subirent les événe-
ments plutôt qu’elles ne les précédèrent. Les plans d’ef-
fectifs étaient le plus souvent non respectés, les renforts
étaient confondus avec les maintenances et les effectifs
promis arrivaient échelonnés dans le temps, si bien que
l’effet de masse ne put jamais être appliqué. Le renforce-
ment se faisait non pas en prévision de plans mais, la plu-
part du temps, pour faire face à une situation militaire
délicate ou pouvant devenir dangereuse. Les effectifs des
TFEO (Troupes françaises d’Extrême-Orient) suivirent
en fait ceux des forces viêt-minh et de ce fait elles ne
pouvaient pas espérer vaincre.
Sur le terrain, une telle situation avait de nombreuses
répercussions. Du point de vue du moral et de l’état d’es-
prit, les combattants avaient l’impression qu’on les
délaissait et que les états-majors ne comprenaient rien à
leurs problèmes. Ces sentiments confus alimentèrent petit
à petit des formes de découragement et sans aucun doute
participèrent à la défiance envers les gouvernements,
voire le commandement.
Sur le plan militaire, les conséquences étaient innom-
brables et pouvaient même avoir des effets dramatiques.
Dans les sous-secteurs et les secteurs il était fréquent de

115
116
ne pas disposer d’éléments d’intervention suffisants pour
faire face à toutes les situations. Ainsi dans la région
d’An Loc, les postes savaient que certains jours il ne fau-
drait compter sur aucune aide car les forces mobiles
étaient employées ailleurs à des opérations d’ouverture de
route et de protection de convois pour le ravitaillement de
postes. Pourtant dans la région, le Viêt-minh était en
mesure d’attaquer avec au moins 1 000 hommes bien
entraînés. Cette méthode de va-et-vient des effectifs se
retrouvait au niveau des grandes zones de guerre. La
Cochinchine, pendant longtemps prioritaire pour les ren-
forts, perdit progressivement de son importance et quand
les événements devenaient critiques au Tonkin on y effec-
tuait des ponctions. Ce fut particulièrement le cas début
1951 lors de la grande attaque du Viêt-minh dans la
région de Vinh Yen. Le général de Lattre ordonna que, du
Sud-Viêt-nam et d’Annam, cinq bataillons « montent au
Nord ». Ainsi on perdait le bénéfice des progrès de la
pacification ou du moins celui d’un esprit offensif. Dans
les opérations d’envergure, en dépit de la mobilisation
d’imposantes forces, il manquait toujours les moyens de
boucler hermétiquement la zone des combats. Le Viêt-
minh arrivait alors à se dégager, quitte à sacrifier une ou
deux compagnies de régionaux, ce qui permettait aux
réguliers de s’évanouir pour réapparaître plus loin. Aussi
il n’y avait pas de francs succès et il fallait refaire des
opérations dans les mêmes secteurs. L’opération
Camargue de juillet 1953 apporte un bon exemple de
cette constatation. Environ 12 000 hommes encerclèrent
dans « la rue sans joie » le régiment 95 qui faisait peser
une menace sur le nord de Hué. En fait, par manque
d’hommes, l’encerclement ne fut pas étanche. L’étendue
de la poche à contrôler, les difficultés du terrain (maré-
cages), la lenteur de la progression des troupes permirent
aux réguliers de s’enfuir en particulier par le sud où un
bataillon tenait un front de 3 km alors que dans des zones
de marais le maximum aurait dû être de 1 500 mètres. Le
Viêt-minh ne perdit que 185 tués et 325 prisonniers mais
sans qu’on sache s’il s’agissait de réguliers ou de
membres des troupes populaires ; bref les résultats étaient
décevants. Ajoutons à cela les complicités que l’ennemi

116
117
pouvait obtenir de la population locale et on saisit l’in-
adaptation des effectifs français dans ces circonstances.
C’était déjà le cas en 1947 lorsque le général Valluy vou-
lut porter le fer dans le réduit viêt-minh du Nord-Est ton-
kinois. Il demanda au gouvernement 50 000 hommes
pendant six mois ; on lui en accorda 12 000 pour trois
mois mais en opérant des ponctions sur les renforts et les
maintenances destinées à d’autres zones. L’opération
Léa, faute d’effectifs, ne donna pas les résultats escomp-
tés (dans maintes occasions l’ennemi que l’on croyait
battu réapparaissait pour tendre des embuscades sur les
arrières des forces engagées) et le général Salan dut, pra-
tiquement dans les mêmes régions, refaire une opération,
l’opération Ceinture, qui n’eut, dans le fond, pas plus de
réussite. L’inadaptation des effectifs aux objectifs et au
terrain ne permit pas au corps expéditionnaire de triom-
pher et, en 1948, le Viêt-minh était pratiquement chez lui,
alors qu’une action d’envergure en 1947 aurait changé le
cours des choses. D’ailleurs les gouvernements deman-
daient au commandement en chef de ne pas prévoir des
actions en fonction des effectifs qu’il souhaitait mais de
préparer des plans en fonction des moyens qu’on lui
accordait. L’ambition des missions augmentait encore le
problème des eff e c t i f s ; au Tonkin en 1948, l’arrivée de
renforts fut absorbée, non pour améliorer la situation dans
les secteurs plus ou moins contrôlés, mais pour accroître
la superficie du territoire sous domination française. Il en
découla un lent pourrissement de la situation et donc,
pour beaucoup de combattants, les renforts ne servirent à
rien sinon peut-être à accentuer les difficultés. Aussi voit-
on des projets d’effectifs nombreux pour une période
identique : des moyens espérés, des moyens souhaités,
des moyens effectivement demandés puis des moyens
théoriquement accordés et enfin les moyens eff e c t i v e-
ment réalisés. Chacune des rubriques étant revue à la
baisse naturellement.
Le manque d’hommes généra aux échelons les plus bas
des conséquences graves. Il n’y avait pas la possibilité de
faire à fond par exemple le déminage des axes et, si on
ajoute à cela le talent du Viêt-minh dans ce domaine et
l’incurie de bien des hommes, il ne faut pas s’étonner de

117
118
pertes sanglantes. Les notes de service dans ce domaine
ne servirent à rien. De petits gradés avaient des responsa-
bilités bien supérieures à celles correspondant à leur
grade. On vit des gendarmes commander pratiquement
une compagnie, des sous-officiers prendre en charge des
fonctions qui normalement auraient dû revenir à un capi-
taine. À l’échelon supérieur, on trouvait des capitaines
dirigeant un bataillon. Le commandant de la 13e DBLE
s’occupait en fait d’une brigade (compte tenu des supplé-
tifs). Dans la plupart des unités il était impossible d’orga-
niser des moments de répit ou d’envoyer les hommes
participer à des stages de perfectionnement ou de spécia-
lisation. Il découla de tout cela une usure profonde. Les
bataillons d’intervention ne jouissaient que de quelques
jours de repos par trimestre. On vit même des unités com-
plètement épuisées incapables de faire le dernier effort
pour rattraper le Viêt-minh. Le 2e BEP engagé sans dis-
continuité au premier trimestre 1951 avait atteint la limite
de ses forces : 50 % de son effectif était en fait indispo-
nible. Une de ses compagnies avait perdu 40 % de ses
hommes dont une grande partie se trouvait à l’hôpital
pour maladie. Le 8 février, après une marche d’un jour, il
ne put fournir l’effort suffisant pour empêcher les élé-
ments viêt-minh repérés de fuir. De nombreux légion-
naires n’eurent pas la force de courir et bon nombre
d’entre eux s’écroulèrent exténués ou vomissant de la
bile. Le bataillon avait été employé sans discontinuité en
dépit des mises en garde du médecin de l’unité. En
quelques mois le 3e GCCP n’était plus en fait qu’une
compagnie. La santé des hommes pâtissait de leurs activi-
tés sans repos d’autant que la guerre révolutionnaire
créait des fatigues nerveuses répétées (harcèlements noc-
turnes qui usaient les nerfs et empêchaient le sommeil,
découvertes macabres de camarades ou de civils affreuse-
ment torturés, peur des mines et des pièges, hantise de la
trahison de la garnison, appréhension d’une attaque ou
d’une embuscade, soupçons constants...). De plus, les
conditions quotidiennes le plus souvent déplorables, au
moins jusqu’en 1950, finissaient l’œuvre de la guerre
(nourriture médiocre et peu variée, habillement lamen-
table, cantonnements précaires, conditions sanitaires par-

118
119
fois inexistantes...). En fait, les séjours duraient trop long-
temps et il n’était pas rare qu’un homme ait maigri de 15
à 20 kilos à son retour. La Métropole envoyait tous les
hommes qu’elle avait à sa disposition et, implicitement,
tout engagement était un volontariat pour l’Indochine.
Des sélections faites à la va-vite, des examens médicaux
superficiels faisaient arriver sur les TOE des hommes tout
à fait inaptes à leurs futures missions : des personnels aux
capacités physiques réduites, des hommes aux moyens
intellectuels déficients et des soldats qui avaient un passé
médical douteux du fait d’un séjour antérieur en Indo-
chine. On vit des cadres arriver avec un dossier portant
des mentions comme « à n’employer que dans un service
s é d e n t a i re » ou « i n apte à la march e ». Si on ajoute le
débarquement de cadres de plus en plus âgés on saisit
combien de militaires ne pouvaient pas faire face à leurs
tâches et quelles pouvaient être les difficultés de ces
hommes sur un terrain d’opérations aussi exigeant que
celui d’Extrême-Orient. Au total, une part de la défaite en
Indochine provient de cette inadaptation des effectifs aux
missions et à la guerre imposée par le Viêt-minh.
Cette pénurie en hommes tient essentiellement à trois
types de causes : la situation de la France de l’après-
guerre, la place de la France dans le monde et la vie
même du corps expéditionnaire.
Dans la France de l’après-guerre, la priorité n’est pas
aux questions coloniales. La reconstruction de l’écono-
mie, les problèmes de vie quotidienne comme le ravi-
taillement ou le logement et la situation financière
inquiètent beaucoup plus les gouvernements et l’opinion
publique. Le jeu politique et la division des Métropoli-
tains compliquent encore plus tout effort pour fournir en
hommes le corps expéditionnaire. Ainsi le manque d’ar-
gent est une des causes fondamentales du déficit chro-
nique d’hommes. En 1946, on licencia 5 000 supplétifs
parce qu’on n’avait pas les fonds nécessaires pour leur
acheter des munitions japonaises que le Viêt-minh venait
de faire partir en fumée lors du sabotage de la Pyrotech-
nie de Saïgon. De la même façon, on arrêta le recrute-
ment de tirailleurs tunisiens en 1948 par manque de
crédits. L’amélioration de l’économie française ne profita

119
120
guère aux effectifs ; il fallut attendre 1948 et 1949 pour
que les revalorisations des soldes et un ensemble compli-
qué de primes et d’indemnités rendent l’aspect financier
d’un séjour indochinois quelque peu attrayant (même
dans les petits grades). Mais cela ne changea pas l’esprit
de l’opinion qui voulait pleinement profiter non plus de la
Reconstruction mais de la modernisation de l’économie.
La guerre d’Indochine se déroula donc dans une période
de désaffection pour la chose militaire consécutive à la
défaite de juin 1940 dont l’impact moral était immense
mais difficile à mesurer, à l’éloignement de l’Indochine
dont on ne percevait pas l’intérêt, aux échecs répétés et
peut-être aussi au désir de paix après la Seconde Guerre
mondiale. L’opinion ne comprenait pas non plus les buts
de guerre tant ils furent changeants, voire contradictoires,
puisque successivement on se battit pour rétablir la sou-
veraineté française sur une colonie en proie à une révolte
nationaliste dont les instigateurs avaient été les Japonais,
pour défendre de nouveaux États indépendants contre une
agression étrangère et, enfin, pour s’opposer à l’extension
du communisme. Mais pour les Français, il s’agissait de
la même guerre et d’une guerre menée par des profes-
sionnels dont le plus grand nombre n’étaient pas français.
En outre, les Métropolitains n’auraient pas compris de
lourds sacrifices puisque les gouvernements ne parlaient
pas franchement de guerre, puisqu’ils évoquaient souvent
la perspective d’une victoire proche. Enfin, dans une vie
politique agitée et instable, aucun gouvernement ne vou-
lait prendre le risque politique d’un engagement total en
Indochine. D’ailleurs des gouvernements de coalition
empêchaient une action de fond en Extrême-Orient car il
fallait à tout prix maintenir l’union des participants aux
cabinets ministériels. Ainsi les effectifs des FTEO ne
furent jamais à la hauteur des espérances des militaires et
furent inadaptés aux TOE.
Les événements coloniaux perturbèrent l’envoi de
troupes disponibles. L’insurrection algérienne de 1945
d i fféra de deux ans l’envoi de troupes nord-africaines ;
l’attaque viêt-minh de décembre 1946 et la crise des
effectifs métropolitains obligèrent les autorités à accepter
l’expédition de soldats maghrébins. Cela retarda aussi la

120
121
mise sur pied d’unités coloniales destinées à l’Indochine
comme le 43e RIC tout en détournant sur l’Algérie bon
nombre d’engagés pour la durée de la guerre qui auraient
dû partir en Orient car on avait gardé la fiction de la
guerre contre le Japon. Ces hommes manquèrent donc au
moment où un effort important pouvait faire basculer les
choses. Et pour beaucoup d’anciens combattants, c’est en
1947 que l’on a manqué le coche. La révolte malgache
survint aussi au mauvais moment et elle absorba la
majeure partie des troupes de renfort initialement prévues
pour le Viêt-nam, soit la valeur d’une dizaine de
bataillons. Les affaires du Maroc et de Tunisie n’eurent
quant à elles qu’un effet minime mais elles s’ajoutèrent
aux autres pour immobiliser des effectifs.
La politique internationale eut son importance. Dans
un premier temps, les Français ne purent envoyer autant
d’hommes qu’ils auraient souhaité car les navires de
transport étaient regroupés dans un pool interallié et l’on
sait les réticences américaines au retour de la France en
Indochine. D’ailleurs, comme il ne s’agissait off i c i e l l e-
ment que d’une révolte, les gouvernements n’avaient aux
yeux des Américains aucune raison d’envoyer un impo-
sant corps expéditionnaire. Certes la position américaine
évolua mais la participation de la France à la défense du
camp occidental dans la guerre froide causa d’autres sou-
cis. Si le pays voulait retrouver son rang de grande puis-
sance, il devait reconstruire une armée moderne, pour
prendre sa part dans le système de défense militaire de
l’Europe face à la menace soviétique. Par conséquent, des
capitaux faisaient défaut pour les TFEO. La France ne
pouvait pas trop dégarnir le front ouest au risque de voir
l’Allemagne, qui économiquement se redressait, prendre
sa place dans le concert des grands. C’est le problème de
l’impasse. Le général de Lattre pensait qu’il valait mieux
faire l’impasse deux ou trois ans sur l’Europe et faire un
gros effort sur l’Indochine de façon à triompher en
Orient, ce qui permettrait ensuite de reporter les moyens
en Europe plutôt que de ménager les deux intérêts.
En fait les autorités louvoyèrent entre ces trois obliga-
tions, mais en essayant de donner une certaine priorité à
l’Indochine.

121
122
La vie même des FTEO immobilisait de nombreux
e ffectifs. Les indisponibles suite à une maladie par
exemple, n’étaient pas remplacés puisqu’on n’avait pas
de volant de réserve. Les punis et les condamnés repré-
sentaient la valeur de deux bataillons à tel point que les
hommes envoyés dans les sections de redressement ou de
discipline avaient en réalité la charge d’un quartier, ce qui
rendait impossible toute amélioration de ces mauvais sol-
dats. Des lenteurs administratives inexpliquées, des
stages de spécialisation faisaient aussi perdre en moyenne
deux à trois bataillons, ce qui explique que des comman-
dants d’unités se soient montrés très réservés à l’encontre
des stages. Les stagiaires n’étaient pas remplacés lors de
leur départ et ils étaient même toujours comptés dans leur
unité. Le problème des effectifs était donc accru par les
temps d’immobilisation.
Pour ajuster les effectifs aux besoins, le Commande-
ment tenta d’obtenir des hommes en utilisant des Indo-
chinois massivement, en faisant appel à des contingents
maghrébins, africains et étrangers, en recrutant des auxi-
liaires ; mais il usa aussi de mesures réglementaires, voire
de palliatifs pour avoir des effectifs métropolitains.
L’appel aux contingents de l’armée d’Afrique, à la
Légion étrangère et aux troupes sénégalaises répondait à
plusieurs soucis. Il avait d’abord l’avantage de coûter
moins cher au Trésor public dans la mesure où les soldes
étaient moins élevées que pour un Français. Les indemni-
tés et les primes étaient moins nombreuses aussi, mais sur-
tout, on disposait en Afrique d’un réservoir immense né de
l’important recrutement effectué lors de la Seconde
Guerre mondiale. Il y avait dans les colonies un grand
nombre de démobilisés qui n’attendaient qu’un signe pour
reprendre du service. À Rabat par exemple les Marocains
couchaient devant la porte des bureaux de recrutement
pour avoir une chance d’être pris, en Algérie la plupart des
tirailleurs voulaient « faire partie du renfo rt ». Le prestige
des armes et la misère aidant, il n’était guère difficile de
trouver des volontaires. En 1954, les « Sénégalais » repré-
sentaient 16 % des FTEO et les Nord-Africains 30 %. Les
premiers furent 60 340 et les seconds 122 920. Quant à la
Légion, les bouleversements de l’Europe conduisaient

122
123
dans ses rangs une multitude d’hommes, en majorité du
monde germanique. Ces soldats suppléaient les Français
sans faire de vagues politiques et mouraient à leur place
dans l’indifférence quasi générale. 72 833 étrangers
débarquèrent en Indochine et près d’un quart revint en
deuxième séjour. En 1951, ils représentaient 17 à 18 %
des effectifs combattants. Maghrébins et Africains ser-
vaient en substitution à des éléments français ou compo-
saient, comme les légionnaires, des unités à part entière
parfois spécialement constituées pour l’Extrême-Orient,
les bataillons de marche.
Le recrutement d’autochtones reprenait les traditions
des armées coloniales mais c’est le grand nombre
d’hommes levés qui surprend. Qu’ils aient été supplétifs
ou réguliers, ces soldats étaient d’un entretien moins oné-
reux qu’un combattant débarqué de France ou d’Afrique.
Les supplétifs en particulier, que l’on appelait souvent
partisans, parfois gardes, ne dépendaient pas d’un statut
réel mais de dispositions provisoires (mais qui durèrent).
En théorie la nourriture, l’habillement étaient à leur
c h a rge. Cependant petit à petit, de façon à faciliter les
engagements et à essayer de promouvoir les armées
nationales tout en facilitant la gestion de ces formations,
ces hommes reçurent des tenues et des indemnités. Ce
recrutement devait aussi avoir des effets politiques en
montrant que des habitants du pays ne rejoignaient pas le
Viêt-minh mais au contraire n’hésitaient pas à le com-
battre aux côtés des Français. Cette politique fut entre-
prise dès la fin de 1945 sous l’égide du général Leclerc et
accrue par la suite. Habitués au pays, souvent farouches
adversaires du Viêt-minh, ils apportaient aux FTEO la
légèreté, la connaissance du pays et de ses habitants et
des méthodes parfois proches de celles du Viêt-minh. On
compta jusqu’à 52 476 supplétifs en novembre 1953. Les
réguliers entrèrent progressivement dans toutes les unités
sauf celles de tirailleurs et l’on parla alors du « jaunisse-
ment » du corps expéditionnaire ; ils étaient 56 046 en
mai 1954, soit 30,46 % des FTEO. Adaptation tactique ou
moyen de ne pas demander trop d’hommes à Paris, l’or-
ganisation de groupes de contre-guérilla appelés maquis,
peut entrer dans les procédés employés pour ajuster les

123
124
e ffectifs aux besoins. Recrutés parmi les minorités eth-
niques des hautes et moyennes régions, ces maquisards
haïssant les Vietnamiens immobilisaient en 1954 autant
d’hommes qu’une douzaine de bataillons réguliers, grâce
à des méthodes proches de celles du Viêt-minh mais avec
des moyens et un encadrement limités. Le développement
des armées des États associés répondit à ce souci d’adap-
tation des effectifs. Il fallait dans un premier temps ren-
forcer les FTEO d’une manière significative puis, dans un
second, leur faire prendre le relais du corps expédition-
naire. Malgré les efforts, elles restèrent le plus souvent
des forces auxiliaires des FTEO, en dépit des transferts
d’autorité à partir de 1952.
Le corps expéditionnaire n’aurait pas pu tenir bien
longtemps s’il n’avait eu recours à des auxiliaires français
ou « indigènes ». On se servit des personnels féminins
pour dégager des hommes des emplois de bureau ; leur
nombre passa de 783 en mai 1949 à 2 181 en mai 1954,
on recruta un corps d’auxiliaires en majorité féminin, le
corps militaire de liaison administrative pour l’Extrême-
Orient dont les membres se trouvaient surtout dans les
services sociaux et médicaux. En 1953, il apportait 65 %
des médecins spécialistes des FTEO. Au combat, les
troupes étaient accompagnées par des auxiliaires indochi-
nois qui servaient en fait de porteurs et qu’on payait à la
journée. Ces derniers furent remplacés par les prisonniers
viêt-minh, les PIM. Sans eux pas d’opérations d’enver-
gure, sans eux pas de ravitaillement.
Du point de vue administratif ou réglementaire, de gros
efforts furent entrepris. Pour faire face au manque chro-
nique de volontaires ou d’engagés, on instaura le tour
colonial ou le tour TOE qui, en fonction d’un barème, fai-
sait partir par roulement des non-volontaires pour l’Indo-
chine. On puisa dans les engagés français pour la durée
de la guerre en maintenant la fiction de la guerre contre le
Japon, on facilita le réengagement des personnels rayés
des cadres après la guerre et l’activation des officiers de
réserve. On fit appel à des rachetables comme des
condamnés pour fait de collaboration ; on avait escompté
trouver une brigade. En réalité ce ne furent que deux
grosses compagnies qui arrivèrent en Indochine sous le

124
125
nom de BILOM (bataillon d’infanterie légère d’outre-
mer). Sur place, on fit la chasse à tous les cadres des mis-
sions pour les envoyer dans les unités combattantes, on
allongea réglementairement la durée des séjours. Ces der-
niers duraient théoriquement 24 mois ; mais ils furent
fixés à 30 mois fin 1948, à 27 mois courant 1950, ce qui,
compte tenu des retards fortuits consécutifs aux retards
des relèves, faisait des séjours atteignant souvent 32
mois. Dès 1947 on sollicita des prolongations volontaires
de séjour par un système de prime. Tout cela permettait
de limiter le déficit. Ainsi en 1949, les prolongataires et
les retardés diminuèrent de moitié le déficit envisagé en
1948. Les divers gouvernements s’orientèrent vers une
politique d’incitation par l’argent en créant puis en aug-
mentant progressivement les primes et les indemnités
diverses et nombreuses des personnels partant en Indo-
chine, puisque la propagande n’avait pas de grands effets,
malgré les nombreuses campagnes. On alla même jusqu’à
accepter des militaires de faible qualité (comme fin 1952
où l’on accepta le principe d’un envoi de 200 à 300 offi-
ciers utilisables seulement dans les bureaux) et des sol-
dats depuis peu sous les drapeaux (comme le fit par
exemple le général de Lattre en 1951).
L’ensemble de ces mesures prises sans plan mûrement
établi, mais effectuées au coup par coup, ne permit que de
tenir car l’ennemi ne cessa de se renforcer tant en
hommes qu’en moyens militaires grâce à l’aide de la
Chine. L’appui des Américains ne servit pas aux effectifs
et, à ce niveau-là, ne procura que de faibles améliora-
tions, sauf pour les armées des États associés. En fait, les
effectifs étaient en partie réalisés mais au détriment de la
qualité, comme en témoigne l’augmentation régulière de
l’âge moyen des hommes, en particulier des officiers
français. Dit autrement, l’inadaptation des effectifs
engendrait l’inadaptation opérationnelle.
Inadaptées aux conditions du combat, les troupes du
corps expéditionnaire ne pouvaient pas ne pas l’être.
Pourtant, en dépit de la guerre et des connaissances du
milieu indochinois, on a le plus souvent l’impression
d’une armée envoyée au combat sans préparation (parfois
même la plus élémentaire). La campagne commença dans

125
126
la précipitation et, de ce fait, peu de choses furent faites
pour bien préparer les hommes aux théâtres d’opérations
indochinois.
En 1945 les coloniaux de la 9e DIC stationnés en A l l e-
magne durent reprendre l’entraînement, en particulier
dans les domaines de la guerre en forêt, de l’action contre
des fortins et de l’endurance. Parallèlement, les cadres
participaient à des stages sur l’Extrême-Orient concernant
le milieu géographique, économique et humain mais on ne
disait rien sur les erreurs à ne pas commettre lors des
contacts avec les autochtones. Lors de leurs traversées sur
les transports de troupes, les hommes reçurent des infor-
mations qui touchaient essentiellement à la prophylaxie
coloniale, aux dangers de l’eau et aux maladies véné-
riennes. De nombreux officiers se virent remettre des
livrets et des fascicules traitant des milieux naturel et
humain. À partir de 1946, la majeure partie des combat-
tants ne reçut aucune information officielle et dut se
contenter de tuyaux glanés auprès des Anciens ou des
rapatriés. Le Commandement des FTEO réclama à
maintes reprises une formation sérieuse pour les troupes
destinées à l’Indochine mais, faute de moyens, de temps et
d’instructeurs compétents, cela resta pratiquement lettre
morte. Ce n’étaient pas les stages dans le Centre d’instruc-
tion précoloniale (CIP) de Fréjus qui apportait de vraies
connaissances sur le TOE car, en plus, beaucoup de dési-
gnés ne suivaient pas sérieusement ces formations, selon
le principe du « On verra bien sur place ». D’ailleurs
beaucoup les jugeaient folkloriques et sans réelle utilité.
Pour les troupes africaines, c’était le plus souvent une
reprise en main et une instruction élémentaire. Le CIP
n’apporta donc pas les solutions que réclamait le Com-
mandement en chef en Indochine. L’entraînement y était
limité ; des groupes y tirèrent à la carabine faute de muni-
tions, d’autres ne lancèrent pas de grenades car les habi-
tants des environs protestaient et il n’y avait pratiquement
jamais d’exercices de nuit, pour ne pas gêner les pêcheurs
du Var. À partir de 1949, l’état-major fit éditer le Manuel
à l’usage des combattants d’Indoch i n e. Ces deux tomes
abordaient pour la première fois tous les aspects de la vie

126
127
du corps expéditionnaire dans tous les domaines. Son
tirage resta néanmoins limité et nombreux furent ceux qui
ne l’ouvrirent pas. Les officiers disposaient de brochures
générales, des fascicules sur des points très techniques
comme le Mémento sur les mines et les pièges et eurent
parfois droit à suivre des stages de perfectionnement por-
tant en particulier sur les missions d’officiers de rensei-
gnements. Sans vraies connaissances sur le terrain sur
lequel ils passeraient normalement deux ans, sans forma-
tion psychologique, sans information sur les buts de
guerre, la plupart des combattants « p a rtaient et c’est
tout ». Les non-Français se posaient encore moins de
questions pour savoir si leur quotidien était correct. Et
pourtant, l’objectif officiel resta longtemps la pacification,
c’est-à-dire une forme d’action où l’on ne demande pas
aux soldats de ne faire que la guerre. Les arrivants igno-
raient tout des habitants, de leurs coutumes et, surtout,
véhiculaient des stéréotypes trop fâcheux pour réussir une
vraie pacification (des indigènes faux, menteurs, cruels...),
des a pri o ri (des autochtones incultes et sales) ou des
rêves d’exotisme (des femmes jolies, faciles ou pas
chères, des paysages merveilleux...). Beaucoup déchantè-
rent en découvrant les marécages, la jungle, les mous-
tiques et l’humidité. Les FTEO étaient donc inadaptées à
leur principale mission. Sur le plan technique, des
hommes s’embarquaient sans avoir une connaissance des
armes, certains même n’avaient jamais tiré au fusil ni
lancé de grenade ; ne parlons pas des armes automatiques.
Quant à la préparation physique, elle resta dérisoire sauf
chez les parachutistes. On vit même des groupes de ren-
fort nord-africains se préparer à l’Indochine par des
marches dans le désert. À la Légion, on mit néanmoins sur
pied une méthode qui devait dégrossir les désignés. Le
colonel Pénicaud tenta de reconstituer l’ambiance indo-
chinoise en faisant répéter aux légionnaires les gestes
utiles aux combattants, en construisant comme à Saïda un
poste ressemblant à ceux du Viêt-nam et en inculquant
quelques notions simples pour que les légionnaires puis-
sent, en cinq à sept semaines, être utilisables sans trop de
pertes.

127
128
Arrivaient donc en Indochine des personnels mal for-
més, peu renseignés sur leurs futures missions et souvent
non immunisés contre les risques tropicaux. Il n’était pas
rare en effet que les séries de vaccins n’aient pas été tota-
lement effectuées. Après un voyage souvent éprouvant
compte tenu des conditions d’embarquement, les mys-
tères de l’administration militaire et le manque de
moyens de transport faisaient que des hommes restaient
immobilisés dans les bases de transit à ne rien faire alors
que ce laps de temps aurait pu être utilisé pour leur don-
ner une formation ou compléter celle qu’ils avaient reçue.
Ce n’est qu’à partir de 1952 que l’on commença à ins-
truire les débarqués à l’aide de films pédagogiques mais
ces exemples ne sont qu’une exception. Il en est de même
pour l’instruction donnée sur les grands transports de
troupes comme le Pasteur. Pour les arrivants les périodes
d’adaptation au pays et au type de guerre varièrent selon
les circonstances et les territoires. Des unités à peine
débarquées pouvaient être immédiatement engagées et
connaissaient des pertes parfois sensibles dès le premier
jour. D’autres connurent une période d’acclimatation et
de rodage, comme le 27e BMTS ou le 8e GSAP, qui
purent, avec d’autres unités et sous forme de groupe-
ments mixtes, s’initier à la guerre dans le delta tonkinois.
Toute formation qui recevait une instruction sérieuse d’au
moins deux semaines souffrait de pertes moindres et
montrait une plus grande efficacité. Ce fut par exemple le
cas des gendarmes reçus à la fin de 1950 ; ils furent plus
efficaces lors des relèves et connurent moins de décès que
leurs camarades de 1949 pour qui on n’avait rien pu faire.
Ainsi, dans la majorité des cas, on constata une inadap-
tation des hommes à leurs tâches journalières dans prati-
quement tous les domaines. La plupart des hommes
débarquaient en Indochine avec comme seules connais-
sances celles retenues depuis l’école, c’est-à-dire des
connaissances parcellaires, stéréotypées, voire souvent
fausses. Lors des contacts avec les indigènes beaucoup
ignoraient le respect qu’on devait aux personnes âgées ou
qu’il ne fallait pas élever la voix au risque de perdre la
face. Dès le départ, même ceux qui avaient la meilleure
volonté du monde étaient handicapés par cette imprépara-

128
129
tion intellectuelle. Ne parlons pas de ceux qui partaient et
c’est tout. Les Africains s’adaptaient mal aux zones aqua-
tiques et connaissaient souvent des pertes élevées par
noyade. La forêt effrayait les Maghrébins, qui avaient
l’impression d’y être constamment épiés. Tous mon-
traient peu de doigté dans les fouilles des villages et
beaucoup avaient une faible efficacité dans les secteurs
densément piégés. D’ailleurs on trouvait peu de démi-
neurs adroits parmi les « Sénégalais ». Les Européens ne
savaient pas progresser silencieusement dans les marais
ou les rizières et avaient tout à apprendre des supplétifs.
Dans le domaine du quotidien, que de maladies
auraient pu être évitées si on avait fait une instruction
sérieuse. Les conférences sur les maladies tropicales
furent rares mais surtout on insista peu sur cet aspect vital,
essentiellement par manque de temps, parfois aussi à
cause de gens peu conscients de l’importance de cette for-
mation. Tous les arrivants souffraient du haut degré des
températures et de l’hygrométrie. Des hommes irrespon-
sables buvaient et mangeaient n’importe quoi, et les para-
sitoses décimaient les FTEO. D’élémentaires conseils
d’hygiène auraient sans doute permis à beaucoup
d’échapper aux maladies vénériennes. Ce n’est qu’à partir
de 1950 que la prophylaxie commença à faire ses effets et
l’on vit par exemple les atteintes paludéennes diminuer.
La nourriture ne convenait pas au climat tropical. Quelle
e fficacité pouvait-on attendre d’une troupe qui recevait
pour le repas de midi du pâté, du cassoulet et des biscuits
avec de la confiture, sans oublier la ration de vin rouge ?
Et que dire des parachutages de saucisses aux lentilles à
des Nord-Africains ? Ces exemples sont assez parlants
pour affirmer que la pauvreté des FTEO accentua encore
l’inadaptation de bien des hommes. C’était la même
chose pour les vêtements : là encore, que de manifesta-
tions de l’indigence du corps expéditionnaire ! En 1948,
des légionnaires du 3e REI reçurent des sandalettes car on
ne trouvait plus de brodequins, et des sortes de bleus de
travail à la place des treillis de combat. En Haute-Région
avant 1950, les habits chauds manquaient souvent en
hiver. Ce n’est en effet vraiment qu’à partir de 1949 que le
Service de santé fit des campagnes d’information. Il

129
130
conseillait de réduire les activités durant les heures
chaudes, de faire la sieste de 11 à 15 heures, de toujours
porter un couvre-chef et des lunettes noires, de restreindre
la part des féculents et des sucres dans les rations et de
leur ajouter du nuoc man et du sel. Les organismes de
« toutes les troupes import é e s » [s i c] souffraient du déca-
lage horaire et des conditions nouvelles pendant 3 mois
puis connaissaient une période de transition durant 8 ou 9
mois. Après, les effets du rythme des activités, des parasi-
toses, des amibiases et du climat faisaient apparaître des
anémies tropicales. Au bout de 18 mois les ennuis circula-
toires et nerveux (palpitations, insomnies, irritabilité...) se
déclenchaient et les exemptions de service augmentaient.
Lors d’un deuxième séjour les problèmes se dévelop-
paient plus tôt. Même les Africains, théoriquement plus
habitués que les Européens à ce milieu, connaissaient un
grand nombre de pathologies consécutives à leurs nou-
velles conditions de vie (comme des bronchites, des toux
ou des affections cutanées très nombreuses).
Au point de vue militaire, l’inadaptation était flagrante.
Des hommes ne connaissaient pas les armes dont leurs
unités étaient dotées, d’où des accidents, un mauvais
usage, un gaspillage (d’où des dépenses supplémentaires)
des munitions et une faible efficacité. Un rapport de
début 1953 montre que les deux tiers des utilisateurs de
fusils-mitrailleurs du Tonkin étaient incapables de coiffer
un objectif à 400 mètres et qu’à 100 mètres les tirs à tuer
étaient inefficaces. Des artilleurs n’avaient reçu qu’une
instruction sur des pièces de DCA et ignoraient tout des
canons de 105 de leur batterie. On vit des postes délaisser
leurs armes collectives car personne ne savait s’en servir.
Allonger la liste des exemples est inutile.
Des efforts furent entrepris sur place mais le manque
d ’ e ffectifs, de moyens, d’instructeurs, voire de centres
d’entraînement, limita les effets de l’enseignement des
centres de formation si bien que les FTEO restèrent dans
leur ensemble inadaptées au milieu indochinois et à la
guerre imposée par le Viêt-minh. Et nous ne parlons pas
ici des matériels qui, eux non plus, ne convenaient pas au
TOE. Le courage des hommes, leur abnégation bien sou-
vent et leur sens de l’improvisation ne compensèrent pas

130
131
les manques de l’armée d’Indochine. Dans le fond, sans
vraie volonté politique visant à donner à une armée les
moyens dont elle a vraiment besoin pour remplir les mis-
sions qui lui sont imparties, un pays se dirige vers la
défaite. La pauvreté de la France d’après-guerre, le
manque de temps pour faire face au renforcement de l’ad-
versaire faisaient qu’on parait au plus pressé avec les
moyens disponibles mais en fait inadaptés aux conditions
militaires. Il y eut certes de nombreux efforts et des pro-
grès remarquables mais trop souvent ils arrivèrent trop
tard.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

L’ensemble de cette communication est tiré de quatre de nos


travaux :

La France et ses soldat s , Indochine 1945-1954, L’Harmattan,


Paris, 1996.
Soldats d’Indochine, 1945-1954, L’Harmattan, 1997.
L’ A rmement de l’infanterie en Indochine et ses problèmes,
1945-1954, Colloque du Centre d’études d’histoire de la
Défense, École de guerre, 1997.
Les Combattants français face à l’Indoch i n e, 1945-1954,
L’Harmattan, 1998.

131
132
DÉBAT

Général Georges Le Diberder :

– Monsieur Bodin, j’ai été très frappé de votre description


aussi pessimiste. Parce que j’ai le souvenir d’unités qui par-
taient constituées et entraînées avant de débarquer en Indo-
chine, donc qui n’avaient pas cet aspect aussi pessimiste. Elles
connaissaient leurs armes, elles savaient tirer. Quant aux régi-
ments de tirailleurs et même aux goums marocains, ils ne par-
taient pas d’Afrique du Nord sans avoir été parfa i t e m e n t
entraînés. Pour la Légion, c’était pareil.

Michel Bodin :

– E ffectivement, l o rsque l’on rega rde les rap p o rts de com-


mandement, qui sont aux archives, et les rapports sur le moral
– il existe plusieurs centaines de rap p o rts sur le moral –, on
finit par avoir une vision sombre qui peut surp rendre, mais je
dois dire qu’en vingt minutes je n’ai pas fait dans la nuance. Il
y a des choses qui vous surpre n d raient. Évidemment, j’ai pri s
les exemples les plus frappants. Il est évident que certaines uni-
tés étaient bien préparées. Cependant, étaient-elles totalement
adaptées au pro blème de l’Indoch i n e ? Ça, c’est une autre
a ffa i re. Mais globalement, à la lecture des rap p o rts de com-
mandement et à la lecture des rapports sur le moral, on a une
vision qui est relativement sombre du corps expéditionnaire, et
un officier général expliquait en 1954 que l’ouve rt u re de cer-
taines archives risquait fo rtement de surprendre les succes-
seurs.

Colonel Jean Bertiaux :

– J’étais sous-officier au 2e escadron du 1er régiment de


ch a s s e u rs – sous-groupement blindé n° 2 (commandé par le
lieutenant-colonel d’Alençon puis par le lieutenant-colonel
Arkwright) – comme chef d’un peloton de chars M24. J’ai par-

132
133
ticipé à de nombreuses opérations de 1952 à 1954, notamment
à l’opération Mouette et aux opérations d’évacuation de la
région de Nan Dinh et des Évêchés, puis après la chute de Diên
Biên Phú dans la région de Phuly. Je voudrais témoigner, tout
au moins pour l’unité à laquelle j’ap p a rtenais, de la qualité
des personnels, notamment des sous-officiers et de leur dévoue-
ment, qu’ils soient Européens ou Vietnamiens. À mon échelon,
je n’ai jamais constat é , comme l’indique monsieur Bodin, la
médiocrité des personnels et leur manque d’entraînement. Mon
unité, placée sous le commandement des capitaines Bert ra n d
O’Mahony et Philippe Noiret, a eu à fa i re face pendant les
années 1953-1954 à un ennemi très agressif, parfois supérieur
en nombre, devant lequel nous ne nous sommes jamais inclinés,
bien au contra i re, et auquel nous avons infligé de lourd e s
pertes.

Colonel Allaire :

– Monsieur Bodin, j’ai l’impression que dans votre étude, en


ce qui concerne les effectifs de combattants en Indochine, vous
avez pris l’exception pour la règle. Certes, il y a eu des unités
mal entraînées, mais les soldats sont ce que sont les chefs.
Dans les unités qui étaient formées pour partir en Indochine –
j’étais moi-même instructeur à Fréjus, au camp marin – nous
avions des Sénégalais. Évidemment, pour les coloniaux, parce
qu’il y en a quand même dans cette salle, autrefois, on disait,
du temps de Fachoda, qu’il fallait cinq ans pour fo rmer un
tirailleur sénégalais. Bien que la guerre d’Indochine ait duré
neuf ans, nous n’avons pas eu – ou pris – le temps de former les
tirailleurs « sénégalais » comme on les a formés pour la guerre
1914-1918. Ils ont pourtant reçu une instruction minimum.
L’instruction, c’est un combat permanent. On peut former quel-
qu’un avant de partir. Mais on continue de l’instruire quand il
est sur le théâtre d’opérations. Parce qu’on ne peut pas inven-
ter un terrain d’opérations tant qu’on n’est pas dessus. En arri-
vant en Indochine, nous avons, les uns et les autres, découvert
la rizière, la jungle, la Haute-Région, l’Annam, etc. On décou-
vrait tout ça, ce qui ne veut pas dire que nous n’avions pas la
faculté de nous adapter. Et nos combattants, quand ils ne se fai-
saient pas tuer à la première opérat i o n , au bout de deux ans,
étaient parfaitement formés. Les officiers, les sous-officiers qui
étaient en deuxième, ou en troisième séjour, avaient quelque
chose à tra n s m e t t re. Je crois que vous avez lu beaucoup des

133
134
rapports au Service historique de l’armée de terre, mais je
peux vous dire qu’ils ne sont pas tout à fait en concord a n c e
avec la situation sur le terrain. Je ne vous attaque pas, vous n’y
étiez pas. Vous ne pouviez donc pas savoir. Mais je crois qu’il
faut nuancer vo t re ap p r é c i ation du corps expéditionnaire. Il y
avait des bons, il y avait des moins bons, il y avait des cloches,
et il y avait des unités d’élite. Avec le peu de moyens dont nous
disposions, il ne faut pas oublier que la guerre a pourtant duré
neuf ans. Si le CEFEO avait été si mauvais, il serait sans doute
rentré avant 1955.

Michel Bodin :

– Colonel Allaire, je ne suis pas du tout contre ce que vous


avez dit, mais la quinzaine de cartons qui concernent la prépa-
ration et qui figurent au SHAT montre dans l’ensemble une
i m p r é p a ration. Et, je vous l’ai dit, c’est confi rmé par les rap-
ports sur le moral. Que sur le terrain il y ait eu des unités
mieux préparées, je vous l’ai dit tout à l’heure, mais je n’ai pas
encore dépouillé tous les rap p o rts sur le mora l , je n’en suis
qu’à 360. Le problème est là, sans aucun doute. Mais on
s’aperçoit, tout au long de la guerre d’Indochine, qu’il y a une
dégradation petit à petit de la qualité moyenne des hommes. Et
ce n’est pas une critique des hommes ni du courage. Moi, j’ai
constaté ce qu’il y avait. Évidemment, je n’ai pas fait la guerre
d’Indochine, ayant 47 ans. Pour l’instant je n’ai vu que 700 à
800 témoins. Donc, il est normal, dans une guerre parcellaire
de ce type-là, qu’il y ait une multitude de nuances. Aussi, je suis
entièrement d’accord avec vous. Mais quand on voit les rap-
ports de commandement, les rapports généraux qui sont peut-
être défo rmés, p a rce qu’ils sont généraux justement, on est
surpris de l’allure noire du corps expéditionnaire. Quand on lit
par exemple que dans un régiment d’infa n t e rie coloniale, les
renforts de 1953 sont tous illettrés et qu’il faut donner des
c o u rs du soir, je suppose que le chef de corps n’a pas inve n t é
cette affa i re. On trouve petit à petit une baisse relat ive du
l é gi o n n a i re moyen dans les rapports sur la légi o n , ou même
une baisse relative chez les parachutistes, que vous connaissez
aussi, par rapport aux parachutistes de 1948 ; je ne crois pas
que les rédacteurs des rapports sur le moral aient raconté des
histoires, d’autant qu’on leur a imposé des fo rmes particu-
lières. A l o rs les nuances font qu’évidemment je m’attendais à
être attaqué, c’est normal, puisque je n’ai pas tout vu et que je
n’ai pas vécu l’Indoch i n e. Mais ce n’est pas du tout une cri-

134
135
tique des hommes, ce serait plutôt une critique du commande-
ment. On a l’impression, quand on voit les rapports de Fréjus,
que finalement on n’y fait pas grand-chose et que les gens n’en
ont rien à faire. C’est ce qui ressort des rapports, et moi je n’ai
travaillé qu’avec ces pièces-là. Vous comprenez ?

Général Louis d’Harcourt,


à l’époque lieutenant-commandant
de la 10e compagnie indochinoise parachutiste :

– J’ose à peine prendre la parole, je m’adresse à Mich e l


Bodin. Il a parlé de façon très intéressante de l’adap t ation des
hommes. Mais en Indochine il y a eu des chiens. En fait d’adap-
tation, ma compagnie indochinoise (Indochinois du Tonkin),
était intégrée dans le 10e b ataillon de ch a s s e u rs à pied para-
chutistes, qui arrivait de France en renfo rt. Et comme il n’y
avait pas beaucoup d’hommes, on nous a rat t a chés à ce
bataillon. Au début, nous avons été très ennuyés, p a rce que
chaque fois que j’envoyais un agent de liaison auprès du PC du
bataillon, il revenait mordu. Mordu par des chiens qui venaient
de France et qui avaient été entraînés à je ne sais quoi. A l o rs
nous avons été fo rcés de fa i re savoir au bataillon que si nos
agents de liaison continuaient à être mordus par ces chiens, nos
Tonkinois mangeraient ces chiens. Et ça s’est bien terminé.
Deuxième chose : adap t at i o n , organisation et qualité de
l’armée de l’air. Incontestabl e, mon général [s’adresse au
général Rhenter]. Mais d’octobre 1949 à septembre 1952, j’ai
s e rvi dans trois bataillons à pied, qui étaient certainement de
très bons bataillons para chutistes. Et nous avons assisté à un
bricolage dans les liaisons air-sol ou sol-air du début à la fin,
avec un léger progrès vers la fin. En A l g é ri e, j’avoue que
c’était totalement différent. A l o rs , je ne sais pas qui avait la
responsabilité, à l’époque, des liaisons sol-air, mais c’était tout
de même à notre échelon, chef de section, commandant de com-
pagnie, très souvent bricolé.
Troisièmement : modèle d’inadap t ation. Sur la carte d’An-
nam, vous voyez dans le Quang Naï un petit patelin qui s’ap-
pelle Komplong, au sud, en pays Moï. Nous sommes en 1950. À
Hanoï, n o t re bataillon est dissous. On ra s s e m ble le personnel
restant, on l’achemine par bateau à Saïgo n , où on dépose le
b a rd a , puis par la route direction Komplong. La compag n i e
demeure administrée par Hanoï, sans aucune liaison autre que
radio, ni solde pendant trois mois. En fin d’opération, repos au
Cambodge avant dissolution et rapatriement. Il était temps.

135
136
Général Henry :

– Je suis parti du Maroc avec le 2e bataillon qui quittait ce


pays, et ma compagnie était constituée de cadres et de
tirailleurs qui, pour les trois quarts, avaient fait les campagnes
d’Italie, de France et d’Allemag n e, donc, mon général Le
Diberder, ils étaient parfaitement préparés de ce côté-là. Mais
pour les préparer au théâtre d’Indochine, on n’a pas trouvé au
Maroc une personne militaire ou civile qui puisse venir nous
décrire le pays et nous parler de l’Indochine. On a eu les pre-
miers amphis à bord du Pasteur, et c’étaient surtout des amphis
du Service de santé.
137
François Gérin-Roze
Général d’armée (CR)

LA « VIETNAMISATION » :
LA PARTICIPATION DES AUTOCHTONES
À LA GUERRE D’INDOCHINE
(1945-1954)

La participation des autochtones à la guerre d’Indo-


chine de 1945 à 1954 a commencé dès le retour des
forces françaises et est allée en s’intensifiant tout au long
du conflit. Elle répondait à deux objectifs principaux : un
objectif politique et un objectif technique et opération-
nel. L’objectif politique consistait à montrer, dans un
premier temps, que de nombreux Indochinois refusaient
l’emprise du Viêt-minh et prenaient le parti de l’Union
française ; puis, après la reconnaissance de l’indépen-
dance des États de la péninsule, à mettre sur pied des
armées nationales prenant de plus en plus de responsabi-
lités dans la lutte contre le communisme. L’objectif tech-
nique et opérationnel consistait essentiellement à
apporter une solution au problème endémique et lanci-
nant de l’insuffisance des effectifs venus de métropole,
mais aussi à tirer parti des qualités propres du soldat
indigène : adaptation au climat, connaissance du milieu
et de la population, souplesse d’emploi. Cette participa-
tion a revêtu au cours des ans des formes multiples que
l’on peut regrouper en trois catégories : le « jaunisse-
ment » du corps expéditionnaire français d’Extrême-
Orient (CEFEO) par incorporation de réguliers, à titre
individuel ou en unités constituées ; le développement de
forces supplétives très diverses ; et la constitution de
véritables armées nationales, surtout au Viêt-nam. Après

137
138
avoir rappelé succinctement les conditions de réalisation
de ces trois catégories de participation au conflit, j’évo-
querai le bilan qui peut en être tiré.

Le « jaunissement » du CEFEO

Le recrutement de combattants réguliers a commencé


dès l’arrivée des premières troupes du corps expédition-
naire. C’est ainsi que la lre brigade d’Extrême-Orient
venant de Madagascar et débarquant à Saïgon fut com-
plétée sur place en créant quatre bataillons à base d’au-
tochtones : deux bataillons d’Annamites, un bataillon de
Cochinchinois et un bataillon de Cambodgiens du
Royaume. Le général Leclerc disait qu’elle était l’amorce
de la transition entre le corps expéditionnaire et l’armée
de la future Fédération indochinoise.
Dès la fin de 1946, le problème des effectifs allait se
poser avec acuité. La relève des grandes unités du CEFEO
– groupement de la 2e DB, 9e et 3e DIC – devait en eff e t
commencer un an après leur arrivée en Indochine, soit en
septembre 1946, et se poursuivre jusqu’en juillet 1948. Il
avait été prévu initialement, pour des raisons politiques,
de ne pas envoyer en Extrême-Orient des unités nord-afri-
caines et africaines (à cause du risque de contagion). Mais
il est très vite apparu qu’une relève uniquement euro-
péenne ne pourrait pas combler les pertes et les départs. Il
fut alors décidé, d’une part, d’accepter quand même
quelques unités nord-africaines et sénégalaises, d’autre
part de recruter 5 000 autochtones, soit 10 % des effectifs
budgétaires consentis à l’époque au CEFEO. La réparti-
tion fixée était la suivante : 50 % de Vietnamiens, 25 % de
Cambodgiens et 25 % de montagnards. Le pourcentage
admis variait selon les armes : 50 % dans le Train, 15 %
dans l’ABC. Par ailleurs, il était prévu d’arrêter le « jau-
nissement » une fois comblé le déficit en Européens.
Malgré ces mesures, la crise des effectifs européens
atteignit un point culminant en mai 1948 et il n’y eut pas
d’autre solution que d’accroître le « jaunissement ». Plu-

138
139
sieurs méthodes furent utilisées. Soit on « injectait » indivi-
duellement des autochtones dans des unités existantes pour
permettre des relèves au cas par cas. Soit on créait au sein
des bataillons des unités élémentaires encadrées par des
Européens. Soit encore on mettait sur pied des bataillons
mixtes. À titre d’exemple, le 43e RIC comprenait un
bataillon annamite et un bataillon cambodgien ; le 5e cui-
rassiers ne recrutait que des Cambodgiens de Cochinchine.
Au début, les unités légionnaires, parachutistes nord-
africaines et sénégalaises ne furent pas concernées. Mais,
nécessité faisant loi, leur tour vint vite. À partir de 1949,
les parachutistes mirent sur pied une compagnie autoch-
tone par bataillon. En 1951, la Légion créa des bataillons
mixtes à la 13e DBLE, aux 3e et 5e REI ; en 1952, onze
bataillons d’infanterie Légion sur dix-sept furent
« jaunis ». Par ailleurs, ce système préparait la mise sur
pied des armées nationales en formant des cadres et en
permettant, le moment venu, le transfert en bloc aux
armées nationales des unités constituées à faible encadre-
ment européen. Le volume de réguliers autochtones au
sein du CEFEO était également important. Dès 1949, il
était du même ordre que celui des Français. À partir de
1952, il le dépassa.

Les forces supplétives

Dès le début du conflit, des « partisans » apparurent


aux côtés des troupes régulières. Il s’agissait d’abord
d’unités dites « à la suite de l’armée française », entrete-
nues par le budget de la France d’outre-mer et qui attei-
gnirent rapidement l’effectif budgétaire autorisé.
Les progrès de la pacification imposèrent bientôt de
consacrer des moyens de plus en plus importants au
contrôle des territoires reconquis et à la surveillance des
voies de communication, tandis que le renforcement du
potentiel viêt-minh créa le besoin d’un plus grand nombre
d’unités aguerries, notamment pour la constitution de
groupements mobiles. Il fut donc entrepris un développe-

139
140
ment significatif des « forces supplétives », terme qui
remplaçait depuis 1946 celui de « partisans ». Initiale-
ment, les unités supplétives étaient surtout chargées de
tenir les postes et les tours de garde le long des itinéraires.
Mais, peu à peu, le commandement prit conscience de
l’aptitude opérationnelle des autochtones au combat de
guérilla et mit sur pied des éléments mobiles d’interven-
tion appelés à être engagés en appoint des troupes régu-
lières. Ce fut en particulier le cas au Sud-Viêt-nam où,
après le prélèvement massif de bataillons réguliers au pro-
fit du Tonkin en 1950 et 1951, aucune opération ne fut
exécutée sans la participation plus ou moins forte d’unités
supplétives. Le terme de « supplétif » désignait en fait des
formations de types très divers et de valeur inégales. Sans
prétendre être exhaustif, rappelons les principales :
– les compagnies supplétives, en général statiques ;
– les commandos d’intervention, mieux armés et
mieux équipés ;
– les compagnies des plantations ou des mines, levées
par le bénéficiaire, mais armées et encadrées par l’armée ;
– les gardes de voies ferrées, entretenues par le budget
FOM (Forces d’outre-mer) ;
– les groupements confessionnels : au Nord-Viêt-nam,
les milices catholiques ; au Sud-Viêt-nam, les unités
mobiles de défense de la chrétienté du « colonel » Leroy,
les brigades volantes Caodaïstes, les Daï Doïs des Hoa
Hao (sans parler des supplétifs « civils », des milices pro-
vinciales et d’autodéfense des villages).

Quelles étaient les caractéristiques principales des uni-


tés supplétives ? Au plan économique, elles revenaient
moins cher que les unités régulières autochtones ou euro-
péennes. En 1950, un supplétif percevait une solde de
250 piastres contre 410 pour un régulier autochtone et
586 pour un Français. En outre, l’équipement et l’habille-
ment étaient succincts : en 1952, au Sud-Viêt-nam, un
supplétif recevait de l’intendance un short, une chemi-
sette, un chapeau de brousse et des naïls, d’où le recours
aux supplétifs « fictifs »1. Le statut était rudimentaire : le
supplétif servait comme journalier et pouvait être licencié
sans préavis. En fait, on lui imposait un service minimum
de six mois et un préavis de huit jours.

140
141
En matière d’emploi, ces unités étaient des forces
régionales qui ne pouvaient être engagées loin de leur vil-
lage. Leur efficacité, réelle pour des actions brèves ayant
un but précis, diminuait rapidement si l’opération se pro-
longeait sans résultat. Une mention particulière doit être
faite des commandos. En général éléments mobiles d’in-
tervention, certains d’entre eux étaient implantés dans des
postes sensibles en lisière d’une zone viet et devant être
tenus par une unité cohérente et bien soudée. À partir de
cette base, ces commandos effectuaient des raids pour
piéger des itinéraires, détruire des dépôts, attaquer des
petits détachements viets ou chercher du renseignement.
La pénurie de cadres français avait conduit à confier pro-
gressivement le commandement des commandos à des
autochtones, tout en créant des groupements de plusieurs
commandos aux ordres d’un officier français confirmé.
En 1953, au Sud-Viêt-nam, sur 90 commandos relevant
soit de l’armée française, soit de l’armée vietnamienne,
68 étaient commandés par un autochtone (vietnamien ou
cambodgien) et 22 par un officier français (avec 12 grou-
pements de commandos).

L’Armée nationale vietnamienne

Une fois reconnu le principe de l’indépendance du


Viêt-nam dans le cadre de l’Union française lors des
entretiens de la baie d’Along en juin 1948, le gouverne-
ment vietnamien réclama la constitution d’une véritable
armée nationale. Il voulait en faire un instrument de sa
stratégie politique, estimant que les seules forces supplé-
tives seraient impuissantes à matérialiser l’indépendance
et à obtenir des ralliements significatifs de combattants
du Viêt-minh. Après la signature à Paris de ces accords en
1949, le point de départ concret de l’armée nationale fut
la Convention militaire franco-vietnamienne du 30
décembre 1949, qui jetait les bases de l’org a n i s a t i o n
future et retenait les principes suivants :

141
142
– commandement et encadrement vietnamiens avec
assistance française ;
– fourniture par la France du matériel et des cadres
nécessaires à la formation des officiers et sous-off i c i e r s
vietnamiens ;
– prise en charge de 40 % du budget par le Viêt-nam ;
– subordination opérationnelle des unités nationales au
commandement français.
À l’époque, il existait quatre bataillons réguliers viet-
namiens.
L’année 1950 vit la mise sur pied d’un comité militaire
permanent franco-vietnamien chargé de planifier la mise
sur pied de l’armée nationale et la constitution d’un état-
major des forces armées vietnamiennes. Lorsque de
Lattre arriva en Indochine, le premier programme était en
cours : trois divisions légères étaient créées et le volume
des forces régulières était de l’ordre d’une douzaine de
bataillons. C’est l’action personnelle du général de Lattre,
tant auprès de Bao Daï que du gouvernement français, qui
allait accélérer le processus. En juillet 1951, après le
célèbre discours du « Roi Jean » au lycée Chasseloup-
Laubat, un décret de mobilisation était arraché à l’empe-
reur, qui était d’ailleurs sans illusion sur son efficacité.
En fin d’année furent créés notamment un bataillon para-
chutiste, une quarantaine de bataillons d’infanterie, trois
escadrons de reconnaissance, deux batteries d’artillerie et
six escadrilles fluviales. Un certain nombre de ces forma-
tions furent constituées par transfert, avec armes et
bagages, d’unités autochtones du CEFEO (le 1/4e RIC
devenant le 19e BVN, le 5/5e cuirassiers devenant le 4e
ERVN).
En mars 1952, un nouveau pas fut franchi avec la
nomination du général Hinh au poste de chef d’état-major
de l’armée vietnamienne, laquelle se vit confier de plus
en plus de responsabilités. Au cours des années 1952 et
1953, des transformations profondes se produisirent : le
territoire fut divisé en quatre régions militaires (1re au
Sud, 2e au Centre, 3e au Nord et 4e sur les plateaux mon-
tagnards) ; certaines provinces passèrent entièrement
sous le contrôle des Vietnamiens : toute la zone ouest du
Sud-Viêt-nam, la région de Phan Rang au Centre et celle

142
143
de Bui Chu au Nord. À chaque RM fut affectée une divi-
sion de l’armée nationale, tandis qu’étaient créés les
bataillons d’infanterie légère (TDKQ) chargés de contrô-
ler le terrain pour libérer les unités d’intervention ; en
février 1953, le commandement d’un groupement mobile
vietnamien fut confié pour la première fois à un off i c i e r
vietnamien et le nombre de ces GM passa de 1 à 5.
Au début de l’année 1954, l’accroissement des eff e c-
tifs était spectaculaire. L’armée vietnamienne comptait
270 000 hommes, dont 50 000 supplétifs, inégalement
répartis dans les régions militaires : 110 000 au Sud,
83 000 au Nord, 32 000 au Centre et 45 000 sur les pla-
teaux montagnards. Les forces terrestres comprenaient,
outre six divisions, cinquante bataillons d’infanterie dont
quatre parachutistes, soixante-dix bataillons légers et un
régiment de reconnaissance blindé. Les forces aériennes
(rattachées à l’armée de terre) comptaient deux groupes
d’observation sur Morane 500, un escadron d’appui-feu
et un escadron de liaison. Les forces navales comptaient
quant à elles une dizaine de « dinassauts » et cinq navires
de haute mer : trois dragueurs, un patrouilleur et un bâti-
ment de débarquement. Enfin, on dénombrait trois écoles
d ’ o fficiers et plusieurs écoles régionales pour les sous-
officiers. Mais que valait cette armée ?

Bilan

Les appréciations portées sur la valeur des unités


autochtones régulières et supplétives par le commande-
ment ou les historiens varient beaucoup selon les auteurs,
la période considérée et le type d’unités. Il est donc diffi-
cile d’établir un bilan général. Les critères qui condition-
nent la valeur combative de ces unités sont connus ;
rappelons les principaux :
– qualité et taux d’encadrement ;
– conditions d’engagement ;
– valeur de l’équipement et de l’armement ;
– degré d’instruction et d’entraînement.

143
144
Il n’est pas nécessaire de rappeler l’évidence du pre-
mier. En ce qui concerne les conditions d’engagement,
l’expérience a montré que l’autochtone était d’autant plus
e fficace qu’il servait dans sa région d’origine. Cela est
particulièrement vrai pour les supplétifs. Les Muongs
étaient galvanisés lorsqu’ils reprirent Hoa Binh alors que
le BMI, à majorité bouddhiste, n’était pas à l’aise dans les
évêchés. La forme de l’engagement eut aussi son impor-
tance. Le même BMI était meilleur dans l’offensive que
dans la défensive ; des unités, furieuses d’être employées
comme pionniers, avaient déserté. La valeur de l’équipe-
ment et de l’armement influait sur le moral : trente types
d i fférents de fusils et quinze de mitrailleuses dans le
CEFEO ; l’armée vietnamienne était souvent plus riche-
ment dotée. Enfin, l’instruction était trop souvent bâclée,
notamment celle du tir, et l’entraînement quasi inexistant
avant le premier engagement.
En ce qui concerne les formations autochtones du
corps expéditionnaire et les forces supplétives dépendant
de l’armée française, le bilan fut positif, même si des
erreurs ont été commises par méconnaissance, de la part
des Français, de la mentalité et des règles de vie des indi-
gènes. On constate toutefois des divergences notables : au
1er BEP, on estimait que la compagnie indigène de para-
chutistes valait les autres compagnies ; les équipages
cambodgiens du 5e Cuirassiers se battaient aussi bien que
leurs camarades français. En revanche, le chef de corps
du 5e REI estimait que ses autochtones étaient des com-
battants médiocres.
Le jugement était plus nuancé à l’égard de l’armée
vietnamienne, où la différence de valeur opérationnelle
entre les différentes formations était plus nette que dans
l’armée française. La première raison à cela était le déve-
loppement trop rapide de l’armée vietnamienne. Des uni-
tés avaient été engagées trop tôt avant d’avoir atteint la
cohésion nécessaire. Ce fut le cas notamment des
bataillons légers, dont le comportement au Tonkin inquié-
tait le commandement français ; de même, le transfert de
secteurs entiers aux Vietnamiens s’était fait trop vite mal-
gré les avertissements des responsables français.

144
145
Les déficiences étaient souvent plus morales que tech-
niques. Un certain nombre de Vietnamiens attendaient
pour s’engager de savoir qui serait le plus fort. La ques-
tion de l’encadrement était caractéristique. Les cadres qui
furent transférés du CEFEO ou qui avaient été formés sur
le tas donnaient en général satisfaction. Ce n’était pas
toujours le cas de ceux qui sortaient des écoles de Dalat
ou de Thu Duc. Le général de Linarès, commandant les
FTNV, signalait que ceux-ci, appartenant pour la plupart
à une population urbaine, avaient reçu une instruction
générale qui les préparait plutôt à être fonctionnaires ou à
exercer une profession libérale qu’à exercer un comman-
dement au combat pour lequel ils n’avaient aucune atti-
rance. À la fin de 1953, une note adressée au général en
chef estimait qu’un tiers seulement des officiers vietna-
miens servant au Tonkin était opérationnel : 31 % étaient
« acceptables » ; 32 % « à confirmer » ; 37 % « inaptes ».
Pour conclure, il ne faut pas oublier les conditions dans
lesquelles cette jeune armée trop vite grandie avait été
mise sur pied ni les nombreuses ambiguïtés du moment.
Dans leur grande majorité, les officiers qui ont com-
mandé ou côtoyé des autochtones ont cru à leur mission
et gardent un souvenir très fort et un attachement profond
pour des hommes qui se sont souvent aussi bien battus
que les Viêt-minh. Personnellement, je ne serais pas là
aujourd’hui sans le courage des Vietnamiens et des Cam-
bodgiens que j’ai commandés.

NOTE

1 Leur solde permettait d’acheter des treillis pour les supplétifs sur les

rangs.

145
146
ANNEXE I
RÉPARTITION DES EFFECTIFS DU CEFEO
(ORDRE DE GRANDEUR)

1 – De 1949 à 1954

1949 1950 1951 1952 1953 1954


Français (dont
légionnaires) 33 % 32 % 31 % 28 % 29 % 28 %
Autochtones 30 % 31 % 27 % 35 % 30 % 33 %
Nord-Africains
et Africains 37 % 37 % 42 % 37 % 4l % 39 %

2 – En juin 1954

Français 50 000 28 %
Autochtones 59 000 33 %
Légionnaires 14 000 8%
Nord-Africains 35 000 20 %
Africains 19 000 11 %
Total 177 000 100 %

146
147
ANNEXE II
EFFECTIFS DE L’ARMÉE VIETNAMIENNE
DE 1949 À 1954

Année Réguliers Supplétifs Totaux


1949 15 000 10 000 25 000
1950 26 000 23 000 49 000
1951 35 000 28 000 63 000
1952 65 000 39 000 104 000
1953 92 000 53 000 145 000
1954 220 000 51 000 271 000

ANNEXE III
DÉVELOPPEMENT DE L’ARME BLINDÉE
VIETNAMIENNE (1951-1954)

1 – Création par les forces armées vietnamiennes

1951 1re ERVN – au Sud-Viêt-nam – par la GVNS – pour


la 1re division vietnamienne.
1951 3e ERVN – au Nord-Viêt-nam – par les FAVN – pour
la 3e division vietnamienne.
1953 2e ERVN – au Centre-Viêt-nam – par les centres
d’instruction – pour la 2e division.
1954 8e ERVN – sur les plateaux montagnards.
1954 10e ERVN – au Centre-Viêt-nam.
1954 11e ERVN – au Sud-Viêt-nam.

147
148
2 – Transfert d’unités de régiments blindés du CEFEO

1951 5e escadron du 5e cuirassiers – devient le 4e ERVN


– sur les Plateaux – 4e division.
1952 5e escadron du RICM – devient le 5e ERVN – au
Nord-Viêt-nam – 5e division.
1952 2e escadron du 5e cuirassiers – devient le 6e ERVN
– au Sud-Viêt-nam – 6e division.
1953 4e escadron du ler chasseurs – devient le 7e ERVN –
au Nord-Viêt-nam – prévu 7e division.
1954 Les Cambodgiens du 4e dragons servent à former
le Groupe d’escadrons d’escorte (fluviales et voies
ferrées ) au Sud-Viêt-nam.

SITUATION AU MOMENT DU CESSEZ-LE-FEU

Au Nord-Viêt-nam : le 3e dragons, régiment blindé à


3 escadrons (3e, 5e, 7e).
Au Sud-Viêt-nam : le 1er dragons, régiment d’escorte.
Trois escadrons blindés de reconnaissance : 1er, 6e, 11e.
Au Centre-Viêt-nam : deux escadrons blindés de
reconnaissance : 2e, 10e.
Sur les plateaux : un escadron blindé de reconnaissance : 4e.

ERVN = Escadron de reconnaissance vietnamien.


FAVN = Forces armées vietnamiennes.
FTVN = Forces terrestres du Nord-Viêt-nam.
GVNS = Garde du Viêt-nam Sud.

148
149
SOURCES

1 – SHAT : Cartons de la sous-série 10 H.

2 – Ouvrages :

– Général Raoul Salan, Mémoires, Presses de la Cité, 1972.


– Général Yves Gras, Histoire de la guerre d’Indochine,
Denoël, 1992.
– Jacques de Folin, Indochine 1940-1955, Perrin, 1993.
– Jacques Valette, La Guerre d’Indochine 1945-1954, Armand
Colin, 1994.
– Michel Bodin, La France et ses soldats, Indochine 1945-
1954, L’Harmattan, 1996.
– Commandant Gilbert Bodinier, La Guerre d’Indochine 1945-
1 9 5 4, Service historique de l’armée de terre, Vincennes,
1987.
– Yvonne Pagniez, Naissance d’une nat i o n , choses vues au
Viêt-nam 1950-1954, La Palatine, Paris-Genève, 1954.

3 – Revues :

– Revue historique des armées, n° 3 spécial, 1979 et n° 1, 1994


(général Hinh).
– L’Année politique, 1953.
– Cahiers de Montpellier : n° 8, 1983, Aux origines de l’armée
vietnamienne.

4 – Archives personnelles.
150
151
Michel David
Lieutenant-colonel

LES MAQUIS AUTOCHTONES :


UNE RÉPONSE À L’ACTION POLITICO-MILITAIRE
VIÊT-MINH

Au-delà des immensités rizicoles du delta du fleuve


Rouge, et dans le prolongement des premières collines
qui en constituent le pourtour, s’étend un vaste territoire
montagneux entaillé de vallées profondes : la Haute-
Région. Par un relief parfois très accentué, par son climat
contrasté, par sa végétation et particulièrement par la
nature de son peuplement, cette Haute-Région, qui
couvre le nord du Tonkin et du Laos, a toujours constitué
une entité particulière. Du temps de la conquête, les
pirates y avaient été vaincus dans leurs repaires. Au terme
de la pacification, les Français y avaient établi un chape-
let de postes, notamment aux abords de la frontière de
Chine. Le nom de certaines de ces garnisons, isolées dans
la jungle, est resté dans les mémoires : Cao Bang, Lao-
Kay ou Laï Chau. En 1950, le désastre de la RC 4 permet
au Viêt-minh, à la faveur du retrait français, d’étendre sa
domination à l’est du fleuve Rouge. En 1951, les troupes
de Giap échouent devant Nghia Lo mais, l’année sui-
vante, leur offensive sur le pays Thaï, puis sur le Laos,
balaie tous les petits postes français avant d’être arrêtée
devant Na San et ultérieurement devant le camp retranché
de la plaine des Jarres et Luang Prabang. Alors que les
troupes du corps expéditionnaire ne paraissent plus en
mesure de reprendre le contrôle de tout le terrain perdu,
c’est à cette époque que se développent, en différents

151
152
points de la Haute-Région, des maquis autochtones. Dès
lors, le combat change de nature et cette évolution est la
marque certaine d’une tentative d’adaptation à ce conflit
d’un nouveau type : la guerre révolutionnaire.
Il convient, avant de progresser dans cette étude, de
définir brièvement ce que furent ces maquis dont certains
tirent leur origine de la résistance contre les Japonais en
1945. Les maquis autochtones ont été suscités et mis en
œuvre par le groupement de commandos mixtes aéropor-
tés dépendant du SDECE en Indochine. Ce service Action
a lui-même été formé sur décision du général de Lattre en
1951. Il a fallu cependant attendre l’année 1952 pour que
le GCMA évoque, en complément des missions qui lui
avaient été fixées préalablement, la nécessité de « créer
en zone d’occupation viêt-minh une orga n i s ation qui nous
en permette le contrôle »1. Partant de l’axiome stipulant
que « face à un mouvement populaire, seul un mouvement
populaire peut va i n c re »2, il s’est agi pour le GCMA d ’ o r-
chestrer l’opposition traditionnelle existant entre les
peuples de la Haute-Région et les Vietnamiens de la
plaine. Le montagnard, en effet, éprouve généralement un
vif ressentiment envers l’Annamite qui le méprise et l’ex-
ploite. Jaloux de leur autonomie et attachés à leurs cou-
tumes, ces peuples montagnards, Thaï, Man, Meo, Nung
et autres branches ethniques, sont de ce fait peu disposés à
accepter l’emprise viêt-minh. En juillet 1954, à l’époque
du cessez-le-feu, les maquis de la Haute-Région rassem-
bleront au total plus de 12 000 partisans armés3, chiffre
s u ffisamment significatif pour faire prendre conscience
du potentiel représenté par de telles organisations. Mettre
en œuvre ces populations pour contrecarrer l’influence
viêt-minh, en faire par là-même l’enjeu principal de la
lutte, a constitué pour l’époque une tentative originale et
novatrice, et ce par le fait essentiel qu’il s’agissait d’une
action autant politique que militaire. Le but n’étant pas de
mener à travers ces lignes une étude exhaustive des
maquis, chacun d’entre eux possédant d’ailleurs ses
caractères originaux et son histoire propre, nous centre-
rons notre réflexion sur les réponses à apporter aux ques-
tions suivantes : en quoi les troupes régulières de l’Union
française se trouvaient-elles relativement inadaptées au

152
153
combat contre le Viêt-minh en Haute-Région ? Quelle
solution au problème pouvait apporter l’autochtone tant
sur le plan militaire que sur le plan politique ? Enfin, l’ap-
titude des maquis à l’action politico-militaire a-t-elle été
confirmée par les résultats obtenus ?

L’inadaptation ou les limites du style direct

Dans son traité sur l’art de la guerre, Sun Zi analyse


l’emploi direct de la force armée ainsi que les effets indi-
rects pouvant être obtenus par la mise en œuvre de forces
de toute nature. Il affirme ainsi : « Le premier à savoir
exploiter les voies détournées et les voies directes rem-
porte la victoire, tel est l’art de la lutte arm é e. »4 Or,
depuis le retour des forces françaises dans la Haute-
Région du Tonkin et du Laos, il aura fallu plusieurs
années et plusieurs dizaines d’opérations pour que le haut
commandement en arrive à instaurer une contre-guérilla
après avoir tiré les conclusions des limites d’emploi des
forces régulières.
L’inadaptation des unités de l’Union française au com-
bat en Haute-Région, que ces unités soient constituées
d’Européens, d’Africains, voire d’autochtones, est évo-
quée dans de nombreux rapports rédigés à l’issue d’opé-
rations où ces troupes se sont trouvées engagées. Nous
prendrons ici pour exemple plusieurs de ces écrits éma-
nant des commandants de formations ayant participé aux
opérations dans la région de la rivière Noire, aux alen-
tours de Na San, au début de l’année 1953. Dû aux condi-
tions physiques du pays, relief, végétation et climat,
autant qu’aux procédés de combat de l’adversaire, le
défaut d’adaptation se fait tout d’abord sentir sur le plan
tactique. Le chef de bataillon Bréchignac, commandant le
2/1 RCP, remarque : « Le relief et surtout la végétation du
p ays Thaï Noir rendent en général difficile la manœuvre
rapide à l’échelon bat a i l l o n ; la destruction de l’adver-
saire est donc rarement obtenue par enveloppement. »5
Nous pourrions ajouter que si cette destruction est rare-

153
154
ment obtenue par enveloppement, il n’existe guère
d’autres moyens de l’obtenir à partir du moment où l’en-
nemi ne peut être fixé et à partir du moment où le facteur
« surprise » ne peut être préservé. Cet avis est complété
par celui du colonel Daillier, commandant le GM1 :
« Dans un terrain aussi coupé et couvert que le pays Thaï
ou le Laos, un groupement ne peut que très rarement agir
en fo rce. »6 Mais c’est le chef de bataillon Bloch, com-
mandant le 2e BEP, qui développe le plus les difficultés
rencontrées : « La caractéristique bien connue de cette
r é gion est son manque d’itinéraires. Les pistes sont très
mal connues, les cartes étant très incomplètes et fausses
et les guides n’ont jamais été d’un grand secours pas plus
que les rares habitants rencontrés… Les reconnaissances
en fo rce d’un groupement étaient souvent liées à une
seule piste avec déplacement en colonne par un. Il en
résultait un étirement considérable du dispositif ce qui,
joint aux difficultés résultant du terrain, rendait les liai-
sons difficiles… La seule manœuvre possibl e, dans bien
des cas, est la manœuvre “télescopique”. De plus, la pro-
gression dans des zones très favo rables aux grosses
embuscades, l’arme favorite du Viêt-minh, amène vite une
grande fatigue et une tension nerveuse des exécutants qui
réagissent souvent moins rapidement. »7
Les caractéristiques physiques de la Haute-Région
annihilent donc toute tentative de manœuvre, ce qui prive
les troupes du corps expéditionnaire d’un de leurs princi-
paux atouts.
De plus, ce qui est avéré pour le mouvement l’est aussi
pour le feu car, en la circonstance, l’emploi des armes
lourdes n’est pas plus adapté. « Pour agir en force », dit
le colonel Daillier, « il faut disposer de feux puissants et
en particulier d’artillerie. Or l’artillerie ne peut se dépla-
cer que sur des axes suffisamment aménag é s , ce qui est
rarement le cas en pays Thaï et ne l’est jamais en pay s
Lao. »8 Par ailleurs, ajoute le commandant Bréchignac,
« l’artillerie, quand elle peut suivre l’infanterie, règle dif-
ficilement ses tirs… Les compagnies ont intérêt en pay s
Thaï à ne pas utiliser leurs armes lourdes (mitra i l l e u s e,
canon de 57 SR, mortier de 60). »9 Comme nous le
constatons, l’absence de secteurs de tir due au relief et à

154
155
la végétation, les difficultés d’acheminement de l’artille-
rie et de transport des armes lourdes sur les sentiers de
montagne rendent les possibilités d’appui-feu très aléa-
toires. L’appui aérien lui-même ne constitue pas un
recours toujours fiable ; une mauvaise météo perturbe
souvent les missions ou les interdit totalement. En eff e t ,
lorsque le ciel est dégagé sur Gia Lam ou Bach Maï10, il
arrive fréquemment que le plafond soit trop bas sur le
pays Thaï ; inversement, lorsque la visibilité est bonne
sur la Haute-Région, il peut pleuvoir sur le Delta. Notons
aussi que les délais d’intervention de l’aviation annulent
bien souvent son efficacité, l’adversaire ayant eu le temps
de s’esquiver.
Sur le plan du commandement, il faut noter la mau-
vaise qualité des liaisons : « Les portées des liaisons
radio sont très considérablement réduites par le relief, la
végétation, et très souvent les conditions atmosphériques,
en particulier à partir de 16 heures. »11
Le dernier handicap, et non le moindre, concerne la
logistique et l’équipement du combattant. En matière de
logistique, le ravitaillement des unités en opération est
source d’énormes contraintes car il nécessite la protection
des itinéraires par ouverture de route et même débrous-
saillage des bas-côtés, toutes opérations consommatrices
d’effectifs. Enfin, dans son armement et son équipement,
le combattant lui-même ne paraît pas adapté à son envi-
ronnement : le fusil est encombrant et sa portée est peu
utile en jungle alors que le pistolet-mitrailleur, arme par
excellence du combat rapproché, conviendrait mieux. Le
treillis est jugé trop épais et pénible à porter par temps
chaud ; la toile de tente est trop lourde, la moustiquaire
encombrante ; le sac pourrait être remplacé par une
musette, et les outils, qui sont passés dans le ceinturon,
par des pelles-pioches avec étui. Quant à l’alimentation,
beaucoup estiment que le « boudin de riz » serait encore
la meilleure solution.
Au total, tout ce qui constitue, en d’autres lieux, la
force d’un bataillon du corps expéditionnaire, notamment
sa capacité de manœuvre, sa puissance de feu, sa cohé-
sion, tous ces facteurs de supériorité sont quasiment
réduits à néant en Haute-Région. Dans son propre rap-

155
156
port, résumant en synthèse les différents paramètres évo-
qués par ses subordonnés, le général Gilles s’exprime
ainsi : « La guerre en Haute-Région a soumis nos unités
d’infanterie à de rudes épreuves pour lesquelles elles
n’étaient pas toujours préparées… Habituées aux forma-
tions soudées, aux soutiens réciproques et aux liaisons à
vue faciles dans le Delta, nos unités ont le plus souve n t
manqué des qualités manœuvrières nécessaires… La
Haute-Région, en imposant à notre infanterie un combat
sans ses appuis habituels, ap p a raît éminemment favo-
rable à l’adve rs a i re habitué à combat t re sans art i l l e ri e,
sans moyens de tra n s p o rt modern e s , et part i c u l i è rement
entraîné au combat rapproché. »12
Le constat apparaît donc sans équivoque : dans leurs
structures comme dans leurs procédés d’action, les
troupes de l’Union française ne sont pas adaptées au
combat en Haute-Région. Plus exactement, étant organi-
sées pour l’action de force directe contre un ennemi clai-
rement identifié et localisé, elles se trouvent démunies
face à un adversaire qui excelle dans la pratique du style
de guerre indirect. C’est ce que traduit le rapport du capi-
taine Richard : « Un bataillon FTEO13 est très apte à une
action défe n s ive, il l’est beaucoup moins à une action
offe n s ive, faute d’objectif va l abl e. »14 Il faut donc aban-
donner les méthodes classiques pour se tourner vers des
procédés plus adaptés à la guerre de surface. À la guérilla
mise en œuvre par le Viêt-minh avec l’aide volontaire ou
forcée des populations, il faut opposer la contre-guérilla
au sein de laquelle l’autochtone ne peut être qu’un élé-
ment de premier plan. Or, c’est précisément vers cet
autochtone que se tournent les auteurs des différents rap-
ports que nous avons évoqués plus haut, lorsqu’ils préco-
nisent les solutions devant mener à une meilleure
adaptation.

156
157
Le recours aux populations autochtones

Une précision s’impose ici pour clarifier notre propos :


très tôt, en effet, des volontaires ont été recrutés parmi les
ethnies montagnardes pour accroître les effectifs et
contribuer à étendre la pacification selon les méthodes
traditionnelles. Ont notamment été créées de cette
manière des unités thaï, mhuong ou nung. Mais il s’agit là
d’unités constituées à l’image des autres unités des FTEO
et, quoiqu’allégées, reflétant la même inaptitude. Or, le
but recherché dans le contexte où nous nous situons est
d’utiliser l’autochtone, non pas en tant que soldat régu-
lier, mais en tant que partisan. À cela, deux raisons essen-
tielles : une raison d’efficacité tactique et une raison de
nécessité politique.
Sur le plan tactique, qu’attend-on du montagnard dans
son rôle de partisan ? Laissons répondre les acteurs aux-
quels nous avons déjà emprunté les citations précédentes.
Pour le colonel Daillier, qui traite des missions de recon-
naissance et de renseignement : « Les reconnaissances
profondes seraient beaucoup plus efficacement menées
par des unités autochtones connaissant très bien le pays
et pour lesquelles le pro blème du ravitaillement sera i t
s i m p l i fié… La surveillance est obtenue par la mise en
place, sur des axes d’infiltration possibles, de formations
autochtones légères… Ap p a rtenant à la même popula-
tion, ces commandos peuvent plus facilement recueillir
des renseignements. »15
Selon le capitaine Richard, qui analyse les missions
d’éclairage et de sûreté : « L’ u t i l i s ation de groupes de
partisans 500 mètres en avant de toute colonne serait
intéressante… La vraie solution semble ne pouvoir être
que dans l’œuvre d’unités régionales autoch t o n e s , en
n o m b re suffisant pour fa i re pièce aux unités viêt-minh
dans leur action politico-militaire. »16
En aucun cas, comme il est souligné par ailleurs, ces
éléments autochtones ne doivent être employés dans des
actions de force les opposant à des troupes régulières,
actions qui nécessitent une formation de combattant
longue et poussée, actions qui ne correspondent pas,

157
158
d’autre part, aux capacités naturelles du montagnard plus
enclin à l’acte individuel qu’à la manœuvre collective, ce
dernier point se vérifiant en particulier chez les Méo. En
développant la contre-guérilla à grande échelle au sein de
ses différents maquis, le GCMA saura mettre en applica-
tion ce principe de base : utiliser l’autochtone dans son
milieu traditionnel en lui donnant les moyens de mettre
en valeur ses capacités propres, sa rusticité, son endu-
rance, sa souplesse, son instinct de chasseur et, par- d e s-
sus tout, sa parfaite connaissance du milieu naturel.
Certes, les qualités guerrières ne sont pas les mêmes
parmi les différentes ethnies de la Haute-Région ; ainsi le
Thaï est-il plutôt de tempérament pacifique alors que le
Méo, habitant les sommets, est de caractère plus farouche
et indépendant. Néanmoins, s’il demeure cantonné dans
ce cadre d’emploi précis, tout autochtone peut rendre de
grands services. Le témoignage du capitaine Hébert, qui a
magistralement mis sur pied le maquis « Colibri », entre
la RP 41 et le Song Ma, illustre bien, à propos des Méo,
l’attitude à adopter : « Le Méo a sa fo rme à lui de com-
battre… Il n’y a pas de tactique… Il a un fusil, il sait s’en
servir, il sait où il faut se mettre… Mais il ne faut pas lui
faire d’instruction sur les mines ; il se fe rait péter la
gueule à tous les coups ; c’est trop compliqué pour lui ! »
Confier au partisan des missions simples correspondant à
ses savoir-faire naturels, telle est la conception partagée
par Hébert et le colonel Berteil17, qui organisent conjoin-
tement la guérilla au pays Thaï Noir. Un message du
GOMRN fixe ainsi les missions aux premiers éléments
recrutés : « Contre - g u é rillas dev ront au début viser sur-
tout renseignement, assassinat de Viêt-minh notoires, ral-
liement des Du Kich, noyautage unités politico-militaires,
interception agents SR et de liaison viêt-minh, destruction
lignes téléphoniques, c o n t re - p ro p aga n d e, etc. Après
ro d age, ces éléments donneront à leurs activités un
caractère opérationnel plus accusé en liaison avec unités
régulières… »18 Sur le plan tactique, la mise en œuvre
d’une contre-guérilla autochtone semble donc le moyen
de lutte le plus approprié. Transposant les caractères du
combat du style direct au style indirect, parfaitement
adaptée aux formes particulières de la guerre de surface,

158
159
la contre-guérilla au sein d’un maquis contribue d’une
part à la sûreté générale des troupes régulières, et procure
d’autre part à celles-ci l’environnement favorable à une
éventuelle intervention en force. Une objection pourrait
cependant être formulée : dans le cadre de la contre-gué-
rilla, l’emploi de commandos ne serait-il pas préférable
pour intervenir sur les arrières ennemis ? Le commando,
dont le procédé d’action le plus courant est le raid sous
forme de va-et-vient en territoire adverse, n’est-il pas
spécialement instruit et entraîné pour accomplir de telles
missions ? Mais ce qui trouve sa raison d’être sur d’autres
théâtres d’opération ne se justifie pas forcément sur tous
les terrains et particulièrement en Indochine, du moins
dans la jungle de la Haute-Région. Le milieu y est en
effet si contraignant, pour ne pas dire si hostile, que l’Eu-
ropéen a peu de chance d’y mener à bien une mission de
type commando sans une aide au moins ponctuelle de la
population locale. C’est cette constatation qui fait dire au
lieutenant Dabezies : « L’aspect autochtone de l’Action
prime, en Indochine, l’aspect technique. »19

L’action psychologique :
l’arme de l’adaptation

Dans l’art de la guerre, tout processus d’adaptation


nécessite à la base l’étude approfondie et objective des
techniques utilisées par l’adversaire. Force est de recon-
naître qu’en Indochine, il aura fallu un certain temps pour
que la dimension révolutionnaire du conflit soit non seu-
lement admise mais aussi suffisamment intégrée, et pour
que les effets de cette prise de conscience se fassent
effectivement sentir sur le terrain. L’analyse et la connais-
sance de la méthode viêt-minh seront ici déterminantes :
comment le Viêt-minh procède-t-il dans le domaine de la
propagande, du noyautage, de l’organisation des popula-
tions, de leur prise en main ? Quelles structures met-il en
place dans le domaine politique autant que dans le
domaine militaire ? C’est la réponse à ces questions qui

159
160
permettra au GCMA, à travers la mise en œuvre de l’ac-
tion psychologique, de franchir un degré supplémentaire
dans l’adaptation de ses méthodes. L’un des tout premiers
à réfléchir à la question sera le lieutenant Dabezies qui,
dans le rapport qu’il consacre à l’« Aspect autochtone de
l’Action en pays de montagne », développe un chapitre
intitulé « Action psychologique et politique d’in-
fluence ». Dès les premières lignes de cette étude appa-
raît, en trois étapes successives, le but poursuivi : il s’agit
dans un premier temps de rechercher parmi la population
d’une zone définie toutes les tendances hostiles ou, du
moins, défavorables au Viêt-minh ; dans un deuxième
temps, il sera nécessaire de cristalliser et d’amplifier ces
tendances ; enfin, en dernier lieu, il conviendra de maté-
rialiser cette opposition latente en la traduisant dans les
faits, c’est-à-dire en appliquant la contre-guérilla.
Une étude beaucoup plus exhaustive de l’action psy-
chologique figure quelques mois plus tard dans le rapport
d’activité du GCMA pour le 3e trimestre 1953. Comment
cette étude manifeste-t-elle l’adaptation recherchée ?
Premièrement, en étendant l’action psychologique à
tous les domaines de l’activité humaine : politique, éco-
nomique, religieux, social et enfin militaire.
Deuxièmement, en pénétrant toutes les couches de la
population : « Tous les autoch t o n e s , militaires ou civ i l s
en sont justifiables. »20
Troisièmement, en ayant recours à « tous les procédés
de pro p agande et de sujétion psych o l ogiques connus ou
imaginabl e s »21. Les difficultés de l’entreprise ne sont
pas esquivées. Il faut tout d’abord lutter contre le scepti-
cisme des cadres européens, formés au combat classique
et qui, par leur culture militaire, considèrent l’action psy-
chologique comme un mode d’action mineur, voire
réservé à certains spécialistes. Il faut surtout parvenir à
enrayer la machine de propagande adverse, qui s’appuie
sur deux leviers fondamentaux : la xénophobie et l’idée
d’indépendance. Mais face à ce mythe ravageur, comme
le constate le lieutenant Dabezies : « Nous n’avons pas
d ’ i d é o l ogie foudroyante à off rir ! » Et pourtant l’étude
que nous citons s’achève sur ces lignes : « Si notre idéal
est va l abl e, il faut prendre les moyens de le fa i re tri o m-

160
161
pher… »22 En centrant son action sur les populations, en
faisant de l’action psychologique son outil principal, le
GCMA s’engage désormais dans une œuvre de longue
haleine, dans le temps et dans l’espace.

Bilan

Ce n’est, bien sûr, qu’en s’efforçant d’établir un bilan


de l’action des maquis que l’on peut juger de leur effica-
cité. Étudier les résultats obtenus permet dans le même
temps de mesurer le degré d’adaptation auquel étaient
parvenues les forces employées dans le contexte très par-
ticulier de la guerre révolutionnaire en Haute-Région.
Autant, cependant, il apparaît relativement aisé d’éta-
blir un bilan dans le cas d’un affrontement classique,
autant il est plus difficile d’évaluer une action dont la
nature même est fluide et souterraine. Comment, en effet,
mesurer une influence ? Le capitaine Sassi, dernier chef
du maquis du Tranninh, exprime bien cette difficulté :
« Est-ce à la lueur des bilans en pertes viêt-minh, chif-
frés en unités, que l’on juge l’efficacité et la rentabilité
présentes et à venir d’un maquis dont le seul pri n c i p e
valable est de travailler dans le temps et dans l’espace ?
Travailler à la pièce, tuer des Viets, en blesser, récupérer
des armes est la mission principale du soldat régulier !
Elle ne saurait donc être celle des Partisans. »23
Il est donc nécessaire de conserver une certaine pru-
dence en établissant un bilan qui puisse prendre en
compte les deux critères fondamentaux, le politique et le
militaire. Sur le plan politique, c’est-à-dire dans le cadre
de la propagande et du ralliement des populations, de nets
succès ont été enregistrés, notamment en pays Thaï avec
la création des grands maquis entre fleuve Rouge et
rivière Noire : « Cardamone » (3 200 armes) – « Khone
Say » (1 200 armes). À l’ouest de Na San, après de longs
mois de reconnaissance et de contacts, est né en mai 1953
le maquis « Colibri » qui, en septembre, avait rallié toutes
les populations entre rivière Noire et Song Ma et comp-

161
162
tait alors 1 800 armes. Au Laos, le maquis « M a l o - S e r-
van » (2 200 armes) a contrôlé, jusqu’au cessez-le-feu, la
province du Tranninh, tandis que, plus au nord, de petites
organisations permettaient de couvrir le pays jusqu’à la
frontière de Chine. Ces différents maquis sont nés dans
des zones où l’emprise viêt-minh sur la population était
encore récente ou n’avait été que passagère et ont ainsi pu
se développer sans trop de difficulté. En revanche, dans
des secteurs comme le pays Muong, le Than Hoa ou le
Cao-Bac-Lang24, différentes tentatives ont échoué, l’or-
ganisation politico-militaire viêt-minh étant en ces lieux
particulièrement développée et les populations déjà étroi-
tement embrigadées. Notons, pour finir, le cas des maquis
« Chocolat », complètement isolés sur les arrières viêt-
minh à l’est de Lao-Kai ; organisation de résistance
autochtone née spontanément dès 1951 sous les ordres du
chef méo Cho Quang Lo, ce maquis a longtemps résisté
aux assauts du Viêt-minh et même d’une division chi-
noise appelée à la rescousse. Finalement écrasée par le
nombre, en octobre 1952, la résistance renaît en 1954 à
tel point qu’en juillet la localité de Pa Kha est réoccupée
par les partisans. Cependant, ces succès politiques locaux
obtenus par le GCMA ne sont malheureusement pas sou-
tenus dans le cadre d’une politique globale dont on ne
connaît que trop les atermoiements et les indécisions.
Alors que, portée par une idéologie puissante, la propa-
gande et la guérilla viêt-minh s’intègrent étroitement à un
objectif politique clairement défini à travers le slogan
« Doc Lap »25 et les promesses de réforme agraire, l’ac-
tion psychologique entreprise par le GCMA ne bénéficie
pas du support d’un grand dessein politique. Il y a là un
hiatus dans la cohérence de l’action dont les consé-
quences ne pouvaient être que néfastes. Ces consé-
quences seront en fait tragiques car ces populations
autochtones compromises seront abandonnées à leur sort
et à une répression féroce de la part du Viêt-minh à l’issue
du cessez-le-feu.
Sur le plan militaire et plus particulièrement tactique,
les maquis autochtones ont-ils répondu à l’effort d’adap-
tation entrepris à travers leur création ? La réponse à cette
question implique que soient préalablement rappelées les

162
163
quelques règles élémentaires à respecter dans la mise en
œuvre d’un maquis :
– employer le partisan en le maintenant dans sa région
d’origine ;
– ne pas engager un maquis, de manière autonome,
face à des unités régulières mais restreindre son action à
la lutte contre les éléments régionaux ;
– prendre le temps d’organiser solidement la zone et
d’instruire suffisamment les partisans avant d’étendre la
contre-guérilla.
En dehors des actions quotidiennes de renseignement
et de guérilla, les maquis se sont distingués en différentes
occasions : en avril 1953, les éléments des maquis « Ser-
van » et « Malo » recueillent les restes de la colonne du
colonel Maleplatte qui a évacué Sam Neua et s’est
égaillée dans la jungle sous la pression viêt-minh ;
quatre-vingts Européens et plus d’une centaine de chas-
seurs laotiens du 8e BCL seront ainsi hébergés dans les
villages méo et guidés en sûreté vers le camp retranché de
la plaine des Jarres26. En mai et juin les mêmes maquis
fourniront un appoint appréciable au groupement chargé
de reprendre le contrôle de la province du Tranninh, en
assurant les missions d’éclairage et de sûreté éloignée des
bataillons engagés. Il est d’ailleurs instructif de noter à ce
sujet cette réflexion du colonel Kerg a r a v a t : « Ici plus
qu’ailleurs, l’audace est de règle, car on trouvera l’aide
de la population en cas d’échec. »27
Début août 1953, le maquis « Colibri » facilite grande-
ment l’évacuation de Na San en assurant la couverture
éloignée et la sûreté rapprochée du camp retranché jus-
qu’au décollage du dernier avion. Notons que, durant
quatre mois, ce maquis, avec ses seules forces, interdira
au Viêt-minh la libre disposition de la RP 41 sur plus de
15 km. Il ne faudra pas moins de 6 bataillons viêt-minh
pour en venir à bout au mois de novembre. Sans l’appui
de troupes régulières, réclamées en vain, le maquis ne
pouvait que succomber28.
Relevons, pour compléter ces exemples, deux opéra-
tions majeures qui sortent du cadre habituel d’emploi des
partisans autochtones ; ces opérations, entièrement exé-
cutées par les forces de contre-guérilla, montrent à quel

163
164
degré d’organisation et d’instruction étaient parvenus cer-
tains maquis. En octobre 1953, le maquis « Cardamone »
exécute une opération de diversion en lançant un raid sur
Coc-Leu-Lao-Kay. 600 partisans attaquent la localité
avec l’appui d’un commando de 46 parachutistes et celui
de l’aviation. Ce raid audacieux aura un grand retentisse-
ment et inquiétera sérieusement le Viêt-minh, dont les
pertes s’élèveront à plus d’une centaine d’hommes.
Dans les premiers jours de mai 1954, alors que la gar-
nison de Diên Biên Phú se trouve près de succomber, les
maquis « Malo-Servan » mettent sur pied une colonne de
secours de 1 500 partisans qui seront envoyés à plus de
200 km de leur base mais parviendront trop tard sur leur
objectif29. Ces différents exemples montrent à quel point
la guérilla autochtone, organisée en maquis, a pu consti-
tuer un outil de lutte particulièrement efficace, car parfai-
tement adapté à la guerre en surface.
Tout au long du conflit indochinois, en tenant compte
de la pauvreté des moyens qui lui étaient accordés et de
directives gouvernementales souvent peu cohérentes,
l’armée française s’est efforcée de s’adapter à un type de
guerre entièrement nouveau pour elle. Dans le contexte
d’une guerre révolutionnaire dont beaucoup de cadres
découvraient alors la spécificité, la création des maquis
autochtones a sans nul doute constitué l’un des aspects
les plus intéressants de cette adaptation. Entreprise sous
l’aspect politico-militaire, à l’image de la méthode viêt-
minh, l’organisation de la résistance autochtone a consti-
tué un excellent outil de contre-guérilla ; elle s’est révélée
aussi comme un des moyens les plus adaptés de faire
écran à la propagation de l’emprise politique et idéolo-
gique viêt-minh sur les populations. Comme le déclare le
lieutenant-colonel Trinquier : « Depuis toujours le Viêt-
minh a basé son action sur un système politico-militaire.
Pour la première fois nous lui opposons officiellement
une arme adaptée au genre de lutte qu’il nous impose. »30
Cette arme, malheureusement, a été employée trop tardi-
vement ; elle l’a surtout été dans un contexte général
d’abandon alors que par sa nature même elle est une arme
offensive nécessitant une politique résolue. Son efficacité
a cependant été démontrée et ce n’est pas un des

164
165
moindres paradoxes de cette guerre d’Indochine que de
constater le fait suivant : au moment même où les forces
régulières de l’Union française étaient finalement vain-
cues dans un combat classique à Diên Biên Phú, les
maquis autochtones menaient avec succès la contre-gué-
rilla en Haute-Région. À travers l’action autochtone, une
parade aux méthodes de la guerre révolutionnaire a été
ébauchée. L’expérience acquise en Indochine ne sera pas
étrangère aux succès remportés plus tard lors du conflit
algérien.

NOTES

1 SHAT 10H338. Note du chef de bataillon Trinquier, n° 37

GCMA/EMT du 18 janvier 1952. Commandant à cette époque la représen-


tation régionale du GCMA au Tonkin, Trinquier, devenu lieutenant-colo-
nel, succédera en mai 1953 au lieutenant-colonel Grall à la tête du
groupement.
2 SHAT 10H189. Rapport d’activités du GCMA pour le 3e trimestre

1953.
3 SHAT 10H338. Rapport d’activités du GCMA pour le 3e trimestre

1954. D’après le décompte effectué par l’auteur.


4 Sun Zi, L’Art de la guerre, traduit par Valérie Niquet, Economica,

1988, p. 77.
5 SHAT 10H1250. 2e bataillon du 1er régiment de chasseurs parachu-

tistes. Enseignements tirés des opérations menées en Moyenne rivière


Noire du 17 janvier 1953 au 16 mai 1953.
6 SHAT 10H1250. Rapport sur les opérations menées par le Groupe

mobile n° 1 en Haute-Région.
7 SHAT 10H1250. 2e bataillon étranger de parachutistes. Rapport sur

les enseignements des opérations menées en Moyenne rivière Noire d’oc-


tobre 1952 à mai 1953.
8 Cité supra.
9 Cité supra.
10 Terrains d’aviation d’Hanoï.
11 SHAT 10H1250. Capitaine Richard commandant le IIe bataillon du
e
6 régiment de tirailleurs marocains. Rapport n° 559/BTM.6.0 du 4 juin
1953.
12 SHAT 10H1250. Rapport du général Gilles sur les opérations de la

Moyenne rivière Noire. Hanoï. Août 1953. Le général Gilles s’est illustré
en assurant la défense de Na San en décembre 1952. Il a ensuite pris le
commandement des Troupes aéroportées d’Indochine (TAPI).
13 Forces terrestres d’Extrême-Orient.
14 SHAT 10H1250. Cité supra.

165
166
15 SHAT 10H1250. Cité supra.
16 SHAT 10H1250. Cité supra.
17 Le colonel Berteil commandait en juillet 1953 le groupement opéra-

tionnel de la Moyenne rivière Noire.


18 SHAT 1 0 H 11 8 6 . Message du colonel Berteil n° 536/GOMRN/2 à

GM7 et BT3, juillet 1953.


19 SHAT 10H825. Le lieutenant Dabezies, qui dirigeait en 1952 l’An-

tenne GCMA de Tien-Yen, est l’auteur d’un rapport qui fut à l’époque très
remarqué : « Aspect autochtone de l’Action en pays de montagne ».
20 SHAT 10H189.
21 Ibid.
22 Ibid.
23 Papiers Sassi, fiche n° 148/CR, juillet 1954.
24 Région nord-est du delta, identifiée par les trois localités Cao Bang-

Bac Kan-Lang Son.


25 « Indépendance ».
26 SHAT 10H338, rapport d’activités du GCMA pour le 2e trimestre

1953.
27 « La bataille du Tranninh », revue Tropiques, n° 355, octobre 1953.
28 SHAT 10H189. Activités du groupement mixte d’intervention pour

le 4e trimestre 1953.
29 Papiers Sassi. Compte rendu d’opération n° 126/CR du 6 juin 1954.
30 SHAT 10H338. Rapport d’activités du GCMA-GMI pour le 4e t r i-

mestre 1953.

166
167
DÉBAT

Colonel Allaire :

– C’est au colonel David que je m’adresse : vous nous avez


parlé du GCMA. Beaucoup de mes camarades ont servi dans
ses rangs. J’ai bien connu les colonels Grall et Trinquier mais
aussi de nombreux anciens qui en firent partie. Le GCMA s’ap-
puyait sur le loyalisme des minorités ethniques et sur leur
haine des Viets en tant que race majori t a i re au Viêt-nam. Les
minorités ethniques n’ont jamais dépassé 10 % de la popula-
tion de ce pays, 10 % quand elle comptait 21 millions d’âmes à
l’époque de Diên et 10 % aujourd’hui où elle ap p ro che des
80 millions. L’utilisation de l’antagonisme qui opposait les
minorités ethniques aux « kinh », autre nom des Viets, ces
Prussiens de l’Asie, ne datait que de 1951, peu de temps après
la chute de Cao Bang et de Lang Son. C’était peut-être un peu
trop tard pour inve rser le cours de la guerre. Néanmoins, dès
leur création, les maquis des GCMA ont rendu d’éminents ser-
vices du Sud au Nord de l’Indochine, depuis les Hauts Plateaux
montagnards d’Annam jusqu’à Lao Kaï en passant par le pla-
teau de Tranninh et la région de Samneua au Laos. Mais dès le
moment où les divisions viet ont déferlé sur le pays Thaï dans le
dessein de s’emparer de Diên Biên Phú, l’héroïsme d’une poi-
gnée d’officiers et de sous-officiers européens ne suffira plus à
sauver les maquis disséminés dans un milieu devenu hostile et
ne pouvant plus compter sur les môles d’amarrage que furent
Na San et Laï Chau. Si on doit s’incliner devant le sacrifice des
partisans du GCMA – Méo, Nung, Thaï, Thô, Man et autres –
qui, abandonnés après les accords de Genève, ont payé de leur
vie leur fidélité au monde libre qui s’est empressé de les
o u bl i e r, ce serait une erreur de croire que les minorités eth-
niques ont pesé d’un poids décisif sur le dénouement de la
guerre d’Indochine. Pe u t - ê t re ont-elles permis elles aussi,
comme les Africains et les Nord-Africains, faute d’un engage-
ment massif de la Métropole et de la population vietnamienne,
que cette guerre dure un peu plus longtemps ? En défendant et
en impliquant les minorités ethniques contre les Viets, la
France a choisi de s’appuyer sur la population.

167
168
Lieutenant-colonel David :

– Vous avez ra i s o n , mon colonel, lorsque vous dites qu’il


faut savoir replacer le GCMA, et son action auprès des minori-
tés, dans le cadre relatif qui a été le sien. Je ne cherche pas du
tout, parce que je m’y intéresse, à promouvoir le GCMA contre
vents et marées bien sûr. D’ailleurs ce qui m’intéresse au pre-
mier chef dans cette étude, c’est beaucoup plus la fo rme de
l’action, le procédé que cela a pu représenter, que son dévelop-
pement à partir de 1953. Et vous dites que le GCMA n’a eu
qu’un rôle réduit, c’est d’autant plus vrai que ces maquis du
GCMA – parce que, pour les personnes qui connaissent mal
cette affa i re de GCMA, je précise que les maquis n’étaient
qu’une facette des activités du GCMA, qui en avait bien
d’autres, et notamment les commandos sur la zone côtière – ces
maquis de la Haute-Région, n’ont véritablement démarré
qu’en 1953. Donc les réalisations n’ont pu être que partielles.
D’autres maquis avaient démarré plus tôt, et le maquis de Cho
Quang Lo – qui était un chef méo de la région de Pa-Kha-
Muong Khuong, tout à fait contre la frontière de Chine – a
démarré spontanément. Ce que je veux dire pour conclure,
c’est que je ne ch e rche pas du tout à at t ribuer au GCMA un
rôle supérieur à celui qu’il a pu avoir. Je constate d’après les
tableaux d’effectifs qu’il a regroupé dans la Haute-Région
entre 10 000 et 12 000 partisans armés, et je constate que, aux
dires de beaucoup de personnes que j’ai pu rencontrer, et en
étudiant tous les pap i e rs que j’ai pu avoir entre les mains,
notamment au Service historique, toutes les personnes qui ont
pu appro cher le travail du GCMA ont pu dire par la suite :
« C’est quand même dommage que l’on n’ait pas démarré cette
a ffa i re-là plus tôt ». J’ai rencontré le commandant Denoix de
Saint-Marc, et lui-même avec les Tho, l o rsqu’il était sur la
fro n t i è re de Chine, à côté de Cao Bang, avait entrepris une
fo rme d’action de maquis qui ne disait pas son nom, mais
c’était un petit peu ça. Seulement, jusqu’en 1952, on n’avait
pas le souci d’inculquer aux autochtones certaines idées qui
leur auraient permis de se défendre contre la propagande viêt-
minh. Voilà. C’est ce que j’appelle l’adap t ation à la guerre
révolutionnaire. On avait pacifié cette Haute-Régi o n , on était
très proche de l’autoch t o n e, que l’on ap p r é c i a i t , que l’on
aimait, avec qui l’on entretenait énormément de liens ; mais
parce que ce fait révolutionnaire de la guerre nous dépassait
un petit peu, on n’a peut-être pas cherché à armer l’autochtone
immédiatement, dès le départ, contre la propagande viêt-minh.

168
169
Et c’est en cela que cette affa i re de maquis peut être intére s-
s a n t e. On peut voir comment la population, à l’image de ce
qu’a fait le Viêt-minh lui-même, a pu être prise en main, pour
être armée à la fois physiquement et moralement.
170
171

TROISIÈME PARTIE
L’ADAPTATION OPÉRATIONNELLE
ET TACTIQUE
172
173
Hubert Tourret
Lieutenant-colonel (ER)

L’ÉVOLUTION DE LA TACTIQUE
DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE FRANÇAIS
EN EXTRÊME-ORIENT

Quand le corps expéditionnaire français arriva en Indo-


chine, il ignorait tout du pays, du climat tropical et de la
guérilla. Comble de malchance, ceux qui auraient pu le
renseigner avaient pratiquement tous disparu à la suite du
coup de force japonais de mars 1945. La seule expérience
de la guérilla que l’armée française avait remontait à la
guerre d’Espagne ; elle n’y avait pas laissé de bons sou-
venirs, et 150 ans, c’est bien loin… Plus près de nous,
l’aventure coloniale avait pu être menée sans grandes dif-
ficultés en raison de la disproportion entre les armements
et de la facilité relative offerte par le terrain. Là, c’était
différent, et il fallut se forger une doctrine sur le tas, une
fois passée la phase initiale de reconquête. Reconquête
d’ailleurs bien timide, soit dit en passant, et qui, faute de
moyens, avait dû se contenter de se réimplanter dans le
pays utile : les deux deltas, la plaine côtière du Centre-
Annam, et une présence assez symbolique au Cambodge
et au Laos. Nous n’avions pu nettoyer la région au nord
du delta tonkinois, nous contentant d’un mince cordon le
long de la frontière nord, sur la RC 4.
Il sera nécessaire d’évoquer successivement les trois
préoccupations principales de toute troupe menant une
guerre en surface, s’appuyant sur les points, les lignes, la
surface, le volume. Les points, ce sont les postes ; les
lignes, ce sont les axes routiers, fluviaux et ferroviaires,
dont la libre disposition est nécessaire à la vie des unités
ainsi qu’à la manœuvre, d’où une politique de contrôle

173
174
des axes ; par la surface, il faut entendre l’assainissement
progressif des diverses régions par une politique de
contrôle en surface, dont le but est le désarmement des
rebelles et l’apaisement des esprits par une politique de
pacification, puis la guerre des grands vides ; le volume,
c’est l’aviation, évoquée par ailleurs.

Le contrôle des axes


et des ensembles sensibles

Dès que la rébellion prend pied sur un territoire, il


devient nécessaire d’y établir un dispositif garantissant la
disposition d’un minimum d’axes, permettant le ravi-
taillement des troupes et la manœuvre, ainsi que des
bases inexpugnables, qui seront les « places de
manœuvre » indispensables à la conduite des opérations.
Le contrôle d’un axe routier était obtenu par : un chapelet
de postes garantissant la possession des points sensibles
le long de l’itinéraire ; la surveillance des détachements
d’ouverture de route, draguant périodiquement l’inter-
valle entre deux postes et laissant ensuite en place des
éléments légers de flanc-garde ; enfin, l’intervention
éventuelle de réserves stationnées dans certains postes et
comportant parfois des éléments blindés. Au demeurant,
la sûreté des axes théoriquement contrôlés n’était jamais
que relative. En tout temps, véhicules et troupe pouvaient
être pris à partie à distance par des éléments de harcèle-
ment, voire être victimes d’embuscades montées après le
passage de l’ouverture de route ou sauter sur une mine
non détectée. Enfin, faute de moyens, la nuit était viet…
L’expérience montra vite qu’il fallait en outre débrous-
sailler sur une profondeur de cent à deux cents mètres et
interdire dans ce même rayon la culture des plantes à tige
élevée. Travail de Pénélope, au vu de la vitesse à laquelle
repoussait la végétation… Il fallait par ailleurs évacuer
certains villages, lieux d’embuscades chroniques.

174
175
Les tours

Dès 1948, on inventa le système des tours au Sud-Viêt-


nam, puis au Centre-Annam. Il s’agissait d’ouvrages
occupés par quelques supplétifs implantés généralement à
vue l’un de l’autre, à environ un kilomètre de distance,
pour empêcher les coupures, protéger les ouvrages d’art,
surveiller la circulation, assurer les ouvertures, servir de
môles. Ce système devint rapidement inefficace et, dès
1950, les tours enlevées par le Viêt-minh se comptaient
par dizaines, quand elles n’étaient pas « bazookées ». Un
lieutenant humoriste déclarait : « La punaise figurant une
tour sur une carte d’état-major fait un centimètre de côté
et couvre donc près d’un kilomètre carré alors qu’elle
représente une tour carrée d’un mètre cinquante de
côté. »1 Il fallut donc créer des postes solides, capables de
résister à une attaque.

Les postes

Les premiers postes, avec des défenses faites de bam-


bous acérés fichés dans le sol et un vague parapet, ne
résistèrent pas longtemps aux tirs de mortiers et aux SKZ
(sung khoug zat : canon sans recul viêt-minh)… On en
vint au poste triangulaire avec des blockhaus de maçon-
nerie permettant des tirs de flanquement sur des nappes
de barbelés. Au 1er janvier 1953, il y avait au Tonkin 917
postes, dont 80 seulement étaient modernes (la ligne de
Lat t re), 25 relativement récents et 810 démodés à des
degrés divers. L’adversaire attaquant les postes systémati-
quement de nuit et par surprise, il fallut s’adapter. Plu-
sieurs moyens furent donc mis en œuvre : dotation en
munitions importante (trois ou quatre unités de feu en
règle générale, et parfois plus) ; artillerie de position
recouvrant toute la zone au Tonkin, avec des tirs préparés,
tirs « de lucioles » ; « réduits » capables de donner à la
défense un peu de profondeur et de fournir un refuge aux
rescapés du ou des blockhaus enlevés ; dispositif de son-
nettes, patrouilles, guetteurs, chiens, et embuscades en
vue de se couvrir. Enfin fut mise en avant la nécessité
d’une réserve. Il fallait tenir jusqu’à l’aube – comme la
chèvre de Monsieur Seguin – car, très vite, il devint

175
176
impossible de dégager de nuit un poste attaqué : le Viêt-
minh montait des embuscades meurtrières contre les ren-
forts, et attaquait souvent plusieurs postes à la fois, pour
donner le change sur ses intentions véritables. Vers la fin
du conflit, le général en chef écrivait : « Il ne faut jamais
perdre de vue que l’ennemi ne fait pas toujours de l’at-
taque d’un poste son objectif principal. Celui-ci est sou-
vent la destruction par une embuscade bien placée des
unités de secours ; la prise du poste n’est qu’un objectif
minimum et un appât pour nos éléments. »2

L’ouverture de route

Elle avait essentiellement un aspect tactique puisqu’il


s’agissait de « faire lever » les Viêt-minh prêts à déclen-
cher une embuscade, mais aussi technique, par le dragage
des mines et pièges disposés par l’ennemi. Sur les axes
principaux, elle était journalière, et finalement coûteuse
en moyens et en hommes : durant les quatre premiers
mois de 1954, durant les préliminaires et le déroulement
de la bataille de Diên Biên Phú, nous comptions chaque
jour une dizaine de tués, blessés ou disparus par 100 kilo-
mètres de route, soit une cinquantaine au Tonkin, ce qui
nous amène au chiffre effrayant de près de 2 000 à 2 500
par mois, simplement pour assurer la presque libre-circu-
lation de nos convois durant six heures par jour… Sur les
axes secondaires, elle était finalement plus facile et moins
onéreuse, car occasionnelle et à intervalles irréguliers. Au
final, on se trouvait souvent devant la situation ubuesque
suivante : « o u v rir des axes qui ne serv i ront qu’à rav i-
tailler des postes, eux-mêmes implantés pour ga rder ces
a xe s ». Le commandement finit par renoncer à contrôler
les routes qui ne lui étaient pas strictement indispen-
sables, quitte à les rouvrir en force pour assurer le succès
d’une opération déterminée et à les maintenir libres pen-
dant toute la durée de celle-ci. Plusieurs exemples ont
démontré que cette conception était parfaitement saine :
citons ainsi la réouverture d’un tronçon de la RC 2 pour
l’opération Lorra i n e, la réouverture de la RP 59 pour
Mouette, l’ouverture sporadique de la RC 9 en 1953 pour
amener des troupes au Laos.

176
177
Le contrôle en surface

Il est certain que le contrôle des axes et la défense des


postes sont à mettre au passif de la guerre en surface, où
l’on ne fait que subir, et ils n’amènent ni la neutralisation,
ni la destruction de l’adversaire ; c’est une mise de fonds
nécessaire, mais elle ne porte pas directement de fruits. À
l’actif du bilan comptent seulement les actions de
« contrôle en surface », qui visent à extirper d’une région
les rebelles qui s’y dissimulent. Des études sérieuses
menées à la suite des combats contre la guérilla dans le
Sud-Est asiatique ont démontré qu’il fallait au pacifica-
teur une supériorité de dix contre un pour parvenir à éra-
diquer la rébellion d’une zone étendue. Nous en étions
loin, même avec le renfort des unités vietnamiennes.
Dans le delta du Tonkin, le Viêt-minh entretenait à peu
près 37 000 hommes, alors que nous y avions 82 500 per-
sonnels statiques derrière les barbelés de 920 postes. Tout
cela sur une superficie d’environ 12 000 km2, à peine plus
grande que le département de la Gironde, soit 7 hommes
de notre bord au kilomètre carré pour en extraire 3 Viêt-
minh au milieu de 700 indigènes. Ceci montre à l’évi-
dence que la tactique de contrôle en surface par les postes
implantés était totalement illusoire. Un officier général
concluait, à la fin de 1953 : « On me parle tous les jours
d’infiltration viêt-minh ; ce n’est pas le VM qui est infiltré
dans le delta, mais nous. » Jean-Pierre Dannaud,
conseiller en communication du général de Lattre et
auteur du remarquable Guerre morte, écrivait dans
Fleuve Rouge : « La journée, bien sûr, nous ne nous aper-
c evons de ri e n , nous nous promenons comme nous vo u-
lons dans nos villes, sur nos routes. Nous faisons des
o p é rations au milieu de la ri z i è re, dans le ge n re ra l lye,
avec l’artillerie, les amphibies, la chasse, les paras qui se
pointent les uns après les autres à l’heure dite, pour cas-
ser la croûte. Nous en concluons qu’avec quelques bons
groupes mobiles nous pourrions encore aller de Lang Son
à Ca Mau si le cœur nous en disait. Mais, si nos grands
chefs passaient une heure la nuit dans la nature avec
quelques partisans, ils comprendraient que, même le jour

177
178
sans doute, nous ne tenons pas le pay s , nous tenons les
postes. Et ces postes tiennent le pays exactement comme
des punaises fixent une carte au tableau. »3
Vers la fin du conflit apparut la nécessité de substituer
peu à peu à tout ce système un petit nombre de camps
retranchés : « Ils serviront d’appui et de base d’opéra-
tions à un ensemble de forces mobiles, surtout composées
de troupes autochtones, nomadisant dans le pays, vivant
autant que possible chez l’hab i t a n t , contrôlant et soute-
nant l’action des éléments d’autodéfense et traquant sans
trêve ni répit les détachements reb e l l e s. »4 Les circons-
tances retardèrent la mise en place de ces camps. On en
trouva quelques uns à Ninh Binh et Cho Ganh, par
exemple ; l’idée de nomadisation et de commando de
chasse fera son chemin en Algérie, certes sur un autre ter-
rain.

Les forces mobiles

« Casser du Viêt ». Tous ceux qui ont servi en Indo-


chine ont en tête ce leitmotiv du commandement, qui se
traduisit immédiatement par l’expression lapidaire :
« Faire un bilan », terme qui aurait paru totalement
incongru en 1939-1945… Cela commença en 1951 quand
de Lattre réussit à casser le corps de bataille viêt-minh
qui s’était cru assez fort pour mener de jour une bataille
frontale ; ce furent les grands combats de Vinh Yen, du
Dong Trieu puis du Day. L’intervention massive de
l’aviation, de l’artillerie et la résistance opiniâtre de nos
troupes causèrent de telles pertes à l’adversaire que celui-
ci renonça pour un temps à toute nouvelle attaque
conventionnelle et se consacra désormais à une guerre de
nuit, où notre aviation, notamment, était inopérante. Cela
permit également à nos troupes de reprendre provisoire-
ment l’ascendant, grâce à la constitution des groupements
mobiles, à base de trois bataillons d’infanterie et d’un
groupe d’artillerie. Ces GM reçurent la double mission de
procéder au nettoyage systématique des zones théorique-

178
179
ment contrôlées par nos forces territoriales, et également
de rechercher à fixer l’adversaire en effectuant des raids
profonds sur les communications ennemies. Ils ne consti-
tuèrent jamais plus du tiers de nos forces.

Le nettoyage des deltas

Le nettoyage des deltas fut une réussite en Cochin-


chine, notamment grâce à l’emploi des unités amphibies
et des Dinassauts. Au Tonkin, d’innombrables opérations
rendirent immortelles pour le combattant français les
deux mamelles qui ont pour nom « bouclage et
ratissage ». Parmi ces multiples opérations je citerai seu-
lement quelques noms si évocateurs pour beaucoup :
Citron et Mandarine en 1951 contre le régiment 42 ;
Po rt o, Polo et Turco en 1952 qui font 900 tués et 1 100
prisonniers au régiment 98 ; Bre t ag n e et Artois, puis
Nice, Bro ch e t et G e r fa u t en 1953, engageant à chaque
fois environ une quinzaine de bataillons. Sans oublier
Sauterelles, Caïman et Camargue au Centre-Annam.

Les opérations se déroulaient en plusieurs phases :


– préparation secrète : l’ordre d’opérations était rédigé
dans la plus grande confidentialité par quelques officiers ;
– mise en place discrète, au maximum de nuit ;
– recherche de l’encerclement ; en fin de première
journée, une ligne sinueuse et discontinue était toujours
occupée, rendant souvent possible l’exfiltration de l’ad-
versaire ;
– destruction de l’ennemi, enfin presque toujours, dans
les villages et les couverts denses.

Dès 1953, un GM isolé ne suffisait plus dans le delta et


il fallut constituer de véritables petites divisions légères
comprenant trois groupements mobiles et capables d’as-
surer leur propre sécurité ou de tenter des manœuvres
concentriques en vue d’enlever à l’ennemi la faculté de se
disperser. À la fin des hostilités, pour attaquer un village
de 200 à 300 mètres de côté, il fallait un bataillon et les
feux d’un groupe d’artillerie, venant souvent après un

179
180
bombardement massif d’aviation. Généralement, l’en-
nemi avait disparu ou se terrait dans des caches ; il restait
alors à fouiller soigneusement le terrain mais, souvent,
l’opération était arrêtée avant que le Viêt-minh enfoui ne
soit obligé de refaire surface. Ces opérations permettaient
toutefois aux unités de secteur de se donner de l’air, en
désorganisant la logistique de l’ennemi et en l’obligeant à
éclater en petits éléments avant de pouvoir se réorganiser.
Quelquefois, elles amenèrent des succès spectaculaires et
elles mirent en valeur certains chefs – les « maréchaux de
Lattre », tels les Castries, Cogny, Ducourneau, Edon,
Erulin, Gilles, Redon, Vanuxem, pour n’en citer que
quelques-uns – ainsi que l’habileté de certains généraux
commandants de territoires, comme Chanson en Cochin-
chine, ou Linarès au Tonkin.
Si les GM étaient assez bien adaptés aux deltas, ce ne
fut pas le cas au Laos et sur les plateaux montagnards,
faute d’un réseau routier suffisant pour écouler les
colonnes auto et manœuvrer ; le GM était pratiquement
dépensé rien que pour assurer une sûreté limitée aux
abords immédiats du convoi, et il ne lui restait rien pour
manœuvrer large. De plus, il devait laisser un de ses trois
bataillons pour garder ou convoyer le groupe d’artillerie.

La bataille des lisières

Trois noms suffisent à évoquer cette bataille des


lisières : Hoa Binh en 1951, l’opération L o rraine en
1952, et l’opération Mouette en 1953. Il y en eut d’autres,
mais moins connus. Il s’agissait toujours de désorganiser
la logistique de l’adversaire en coupant ses voies de com-
munications (Hoa Binh), détruire ses dépôts (Lorraine)
ou ses bases avant une offensive ennemie (Mouette). Ces
opérations, très coûteuses en moyens, fournissaient en
outre l’espoir de « casser du Viet », lequel s’efforcerait de
détruire nos forces engagées assez profondément dans
son dispositif. Certes, le Viêt-minh s’employa à nous cau-
ser des pertes sérieuses, mais il ne s’engagea jamais à
fond. Au final, ces opérations démontrèrent la nécessité
de peser très soigneusement la durée de l’entreprise : à

180
181
calculer trop court, on risquait de perdre l’occasion d’ac-
crocher et de mettre à mal certaines unités ennemies
(Mouette partiellement) ; à calculer trop large, on s’expo-
sait aux aléas d’un décrochage particulièrement difficile
(Lorraine). Quant à Hoa Binh, ce fut finalement une vic-
toire contestée, qui ne dut sa fin réussie qu’à une
manœuvre parfaite de décrochage, modèle du genre,
menée par le colonel Gilles.

La manœuvre dans les grands vides

Un contraste saisissant apparaissait entre les engage-


ments dans les deltas ou les plaines littorales et les cam-
pagnes périodiques qui eurent tour à tour pour théâtre les
immensités – souvent chaotiques – du Haut Tonkin, du
Laos et des plateaux centraux. Dans ces vastes territoires,
l’initiative appartint au Viêt-minh, si l’on excepte nos
entreprises de 1947 pour réduire le triangle Langson-Thai
Nguyen-Cao Bang. Les « grands vides » offraient en eff e t
au Viêt-minh l’avantage grâce à la fluidité de ses troupes,
à leur accoutumance à la jungle et à leur rusticité, toutes
choses qui faisaient totalement défaut aux nôtres, à peut-
être un ou deux bataillons près. De ce fait, notre parade ne
pouvait consister qu’à renforcer certains postes et à créer
de nouveaux points d’amarrage ; puis, nous appuyant sur
ces derniers, tenter d’intercepter les colonnes adverses ou
de rompre leurs lignes de communications ; et enfin
d’agir sur les arrières de l’ennemi par des maquis.

Maintien des garnisons

L’absence de voies de communication terrestres nous


obligeait à recourir à l’aviation pour un aérotransport ou
des parachutages en vue de renforcer un poste (Cao
Bang), de le reprendre (Dong Khe), et de le dégager ou le
soulager par une action sur les arrières ennemis (Nghia
Lo, Tu Le). À partir de 1950, la puissance des offensives

181
182
viêt-minh devint telle qu’il s’avéra de plus en plus diffi-
cile de maintenir notre dispositif de postes. Le coût des
évacuations fut généralement très élevé : Cao Bang, Sam
Neua, An Khé en sont autant d’exemples tragiques, dus
souvent à l’impréparation du repli : absence de plan,
décision trop tardive, refus de s’alléger au maximum, iti-
néraire de repli mal connu, absence d’éléments de recueil.

Les môles aéroterrestres

Le 8 janvier 1952, le centre de résistance de Xom


Pheo, tenu par le II/13e DBLE, reçut l’assaut de nuit d’un
régiment viêt-minh qui y perdit 700 hommes, dénombrés
le lendemain matin dans la position et ses abords. Le ter-
rain avait été soigneusement aménagé par une troupe
d’élite qui se battit pied à pied. On en tira la conclusion
qu’un centre de résistance bien aménagé était la solution
miracle pour « casser du Viet »… La conception du point
d’amarre se modifia peu à peu, par une évolution en
apparence surprenante, car d’auxiliaire de la manœuvre,
les môles aéroterrestres allaient en devenir l’élément
essentiel, et on allait leur demander de fixer l’ennemi
comme les places fortes de jadis. Cette nouvelle orienta-
tion apparut nettement à Na San, puis à la plaine des
Jarres et Seno. « Imposer la bataille à l’ennemi sur un
terrain favo rable à la combinaison de nos arm e s , d e s-
servi par un terrain d’av i ation permettant un rav i t a i l l e-
ment régulier des unités combattantes et enfin situé à une
distance telle des avant-gardes adverses qu’il soit permis
de l’aménager avant la bat a i l l e. »5 Et encore : « Camps
re t ra n chés cohérents, constitués par un système de plu-
sieurs points d’appui en travaux de campagne, se soute-
nant réciproquement, contrôlant un terrain d’aviation et
dont la ga rnison est assez étoffée pour pouvoir sortir,
s ’ é cl a i re r, rayonner, contre - attaquer et mener la lutte à
l ’ ex t é rieur. L’adversaire est alors obligé d’engager de
véritables opérations de siège, longues, coûteuses et diffi-
ciles, ex i geant de gros effectifs qui ne peuvent passer
inaperçus à l’av i ation et qui off rent ainsi des objectifs

182
183
vulnérables. »6
Je n’ai aucune compétence stratégique pour détermi-
ner si le môle aéroterrestre de Diên Biên Phú était « la
solution » pour couvrir le Laos, recueillir les éléments
amis de Lai Chau et « casser du Viet ». On peut seule-
ment souligner ce qui apparaît patent avec le recul du
temps : non-respect du principe de concentration des
e fforts (Diên Biên Phú ou Atlante étaient jouables tous
les deux, mais pas en même temps) ; erreurs logistiques,
surestimant les possibilités d’alimentation du camp
retranché et sous-estimant celles de l’adversaire, jointes à
l’impuissance d’arrêter l’alimentation de la bataille viêt-
minh ; manque de renseignement sur l’adversaire, son
artillerie notamment ; manque d’un nombre suffisant de
troupes de choc de premier ordre, même si nombreux
sont ceux qui se sont battus avec un courage admirable.
Le général Gras conclut, dans son Histoire de la guerre
d’Indochine : « Il n’y a pas de places fo rtes imprenabl e s
lorsqu’on renonce à les secouri r. Le camp re t ra n ché a
fini par tomber, comme sont tombées, au cours de l’his-
toire, toutes les fo rt e resses assiégées abandonnées à leur
s o rt. »7
Quelques idées peuvent être dégagées pour conclure.
Dès 1947, l’échec de l’opération Léa pour prendre le
contrôle de la région de Tuyen Quan montrait qu’il était
illusoire de s’engager dans des régions difficiles. Nous
n’avions pas les troupes qualifiées pour le faire, alors
même que l’ennemi était encore faible et inexpérimenté.
Et, en 1951, nous étions incapables de nettoyer le massif
du Bavi durant les opérations d’Hoa Binh.
Dès 1950, la chute de notre dispositif de la RC 4, jointe
à l’arrivée des communistes chinois sur la frontière du
Tonkin, annonçait la création d’un vrai corps de bataille
viêt-minh, avec artillerie et DCA.
Dès 1951, l’impossibilité de ravitailler correctement
Hoa Binh par voie routière ou fluviale démontrait que nos
lignes de communications hors des deltas étaient notre
tendon d’Achille, alors que l’ennemi avait su trouver
rapidement le moyen de contourner notre dispositif.
Dès 1952, on constatait que le maintien de nos troupes
en Haute-Région était subordonné au bon vouloir de l’ad-

183
184
versaire.
Dès 1952-1953, il apparaissait que l’exfiltration d’un
camp retranché était chose très délicate ; on venait d’en
faire l’expérience – même réussie – à Hoa Binh et Na
San.
En revanche, le succès de raids en lisière – tels Hiron-
delle et Mouette – prouvait que nous pouvions obliger
l’ennemi à garder ses arrières, au détriment de sa capacité
offensive. Et, en 1951, nos possibilités de manœuvre sur
lignes courtes au Tonkin avaient montré que nos contre-
attaques contre le corps de bataille viêt-minh étaient
payantes ; on le confirmera d’ailleurs en 1954 vers la fin
du conflit. Dans ces conditions, une victoire tactique
étant impossible, ne fallait-il pas se contenter du maintien
de gages humains et territoriaux, les deux deltas et la
plaine côtière de l’Annam, et renoncer à tout le reste ?

NOTES

1 Guy Lebrun, Le Lieutenant aux pieds nu s, Éditions France-Empire,

1998, p. 115.
2 CEFEO (corps expéditionnaire français en Extrême-Orient), « Ensei-

gnements de la guerre d’Indochine », fascicule II, chapitre II, p. 40, SHAT


10H983.
3 Jean-Pierre Dannaud, Fleuve Rouge, p. 122-123.
4 CEFEO, « Enseignements… », chapitre II, p. 50, SHAT 10H983.
5 CEFEO, « Enseignements… », fascicule III, chapitre I, p. 93, SHAT

10H983.
6 Ibid.
7 Général Yves Gras, H i s t o i re de la guerre d’Indoch i n e, Éditions

Denoël, 1992, p. 561.

184
185
ANNEXE
PARACHUTISTES ET ARTILLERIE

Outre les unités amphibies, qui viennent d’être évoquées et


qui furent assez bien adaptées à ce genre de conflit, deux autres
types d’unités ont joué un rôle très important durant la guerre
d’Indochine : les paras et l’artillerie.

Les parachutistes

* En 1946, on trouvera quelques centaines de fantassins


parachutistes.
* En 1950, ils seront 5 700.
* …Et 10 600 en 1951, englobant des unités d’artillerie, du
génie et des transmissions.
* Au cessez-le-feu, hélas, après Diên Biên Phú, il n’en restait
pratiquement plus…

À la fin de 1953, nous avions en Indochine 14 bataillons


parachutistes :
– 6 dans le CEFEO (qu’ils aient un béret rouge, bleu ou vert
importe peu ; des Métropolitains servirent dans les unités colo-
niales, et réciproquement) ;
– 6 vietnamiens, les BPVN, dits « Bawouan » ;
– 1 laotien, le 1er BPL ;
– 1 cambodgien, le 1er BPK.

Ne craignant aucun ennemi aérien, ils créèrent l’événement


sur les arrières du Viêt-minh au cours de 153 sauts :
– 52 actions de commando du niveau de la compagnie ;
– 63 largages de bataillons pour renforcer, soulager ou déga-
ger des garnisons, ainsi que je l’ai dit plus haut, comme ce fut
le cas au cours de la bataille du Dong Trieu, à Nghia Lo, Lai
Chau, etc. Les retours étaient toujours hasardeux : chacun se
souvient de l’odyssée du bataillon Bigeard après Tu Le ;
– 33 largages de bataillons pour opérer des bouclages ou net-
toyages (opération Camargue, par exemple) ;

185
186
– 5 actions indépendantes de grande envergure :
* L é a, en octobre 1947, pour ouvrir la route en Haute-
Région dans le quadrilatère Bac Khan, Cao Bang, Cao Dinh,
Cao Moï ;
* Lotus, en novembre 1951, pour occuper Hoa Binh ;
* Mari o n, en novembre 1952, en préliminaire à
Lorraine ;
* H i ro n d e l l e, en juillet 1953, sur les dépôts de Lang
Son ;
* Castor, en novembre 1953, pour occuper Diên Biên
Phú.

Il s’agissait là de la conquête préventive d’un objectif, sur


lequel les paras étaient rejoints ultérieurement par les autres
forces (sauf dans le cas d’Hirondelle).
Pour ces opérations de grande envergure, il aurait fallu pou-
voir larguer trois bataillons en une seule vague, soit 2 400
hommes, ce qui représentait 100 avions du type DC 3. Nous en
avions 50 en 1951, et moins de 100 en 1954, alors qu’il y avait
d’autres missions (Atlante notamment), et un manque d’équi-
pages, sans compter les indisponibles.
Les bataillons parachutistes furent également utilisés de
nombreuses fois à terre comme infanterie de choc, notamment
en contre-attaque : Na San ou Diên Biên Phú en sont des
exemples connus.
On peut dire qu’en 1954, nous avions les meilleurs parachu-
tistes du monde, et cela restera vrai longtemps par la suite, avec
le conflit algérien.

L’artillerie de position

Nous avions au Tonkin 17 batteries de position, armées de


matériels d’origine et de calibres différents, et généralement à 4
pièces :
– 75 Mle 97 ;
– 105 Bourges ;
– 25 pounders anglais ;
– 105 L 36,
auxquels s’ajoutaient 14 groupes d’artillerie mobile ou d’inter-
vention, à 3 batteries de 4 à 6 pièces (seuls 2 groupes étaient à
3x6 pièces), représentant un peu moins de 200 tubes.

186
187
La mission principale de l’artillerie de position était la
défense des ouvrages fortifiés, auxquels elle fournissait les tirs
d’arrêt devant les réseaux de barbelés. Elle contribuait égale-
ment à des opérations légères de secteur en déplaçant une sec-
tion de 2 pièces et son DLO1 sans faire appel à l’artillerie
d’intervention.
Les batteries de position étaient réparties sur tout le delta et
leurs champs de tir ne laissaient aucune zone non battue ; c’est
ce que l’on appela l’« ombrelle d’artillerie ». Les résultats
obtenus furent remarquables ; les postes dotés d’une pièce d’ar-
tillerie n’étaient en général pas attaqués et, lorsqu’une attaque
avait lieu contre un poste bénéficiant des tirs d’arrêt d’une
pièce de position, l’assaillant s’efforçait toujours de neutraliser
ou d’empêcher par des tirs de mortiers le service de cette pièce.
Le principal problème fut celui des consommations de muni-
tions, principalement pour les matériels non américains, et
l’usure de certains matériels, les « 105 long » français principa-
lement.

NOTE

1 Détachement de liaison et d’observation : un officier ou sous-officier

d’artillerie et un poste radio sur véhicule, en avion ou à pied, permettant de


régler les tirs.
188
189
Bernard Destremau

TENTATIVES D’ADAPTATION
DU GÉNÉRAL DE LATTRE DE TASSIGNY

Jean de Lattre, général d’armée, soixante et un ans


quand il rejoint Saïgon, envisage-t-il de s’adapter lui-
même à la guerre coloniale ou a-t-il décidé d’adapter
celle qui s’y déroule à ses conceptions politiques, straté-
giques, tactiques ? C’est évidemment la deuxième ligne
de conduite qu’il a choisie.
Jean de Lattre ne s’est jamais coulé dans un moule. Par
tempérament et compte tenu de sa vision des événements,
il a toujours voulu leur imprimer sa marque. Il a toujours,
également, avant de décider, pris du recul. Dans les mois
précédant son départ, il n’a cessé de consulter, sans que
ses interlocuteurs sachent d’ailleurs s’ils se sont fait
entendre. Il ne commente pas leurs avis. Il reste secret. Il
ne se fait guère d’illusions sur les moyens militaires com-
plémentaires auxquels, vu sa personnalité et son prestige,
il pourrait prétendre : « 3 ou 4 bat a i l l o n s , c’est tout ce que
l’on me donnera dans les mois à venir » confie-t-il à
Bruxelles à l’un de ses anciens officiers. Il lui faudra donc
tabler sur d’autres ressources, à savoir l’arme politique en
premier lieu. Il n’a accepté de s’engager dans une affaire
où il semble avoir tout à perdre qu’à condition de disposer
de pouvoirs politiques étendus. Il les a obtenus.

Comment adapter ses moyens à la mission qui lui est


confiée ? Il lui faut, estime-t-il :
– retrouver la face perdue ces dernières semaines et,
pour cela, redresser la situation militaire ;

189
190
– mettre en état de combattre, matériellement et spiri-
tuellement, l’armée vietnamienne ; assurer la relève ;
– aborder une éventuelle négociation dans des condi-
tions de force ou, tout au moins, de dignité.

Pour retrouver la face il lui fallait sur-le-champ, par ses


propos et plus encore par des décisions promptement exé-
cutées, assurer son autorité. Les planqués et les inutiles
devront prendre le bateau du lendemain. Faire le ménage,
c’est une sale besogne. Autant s’en débarrasser d’emblée.
Sans doute y aura-t-il des injustices, il le sait, mais le pre-
mier devoir, c’est bien d’assainir le spectacle d’une
guerre où les sacrifices des uns contrastent visiblement
avec l’ostentation de prébendiers et de profiteurs.
Deuxième opération, militaire cette fois : aller tout de
suite au point sensible – Hanoï – pour sauver le Tonkin.

Afin de redresser la situation militaire il entend adapter


ses moyens à sa mission. Cette adaptation consistera, en
ce qui concerne les forces françaises, à :
– modifier la composition des États-majors. Il fera
venir Linarès, Salan, Allard, Gambiez, Redon, Chassin,
des hommes à lui, parfois ne connaissant pas l’Indochine
tandis que, sur le plan civil en revanche, il fera souvent
confiance à des administrateurs qui ont l’expérience du
pays, les gouverneurs Gautier et Aurillac ;
– modifier l’organisation du corps expéditionnaire afin
de développer l’emploi, en opérations, de « groupes
mobiles ». De Lattre connaît bien ces formations interar-
mées expérimentées lorsqu’il était au Maroc entre 1921
et 1925 et qu’il a retrouvées sous la forme de « C o m b at
Command » en 1944-1945. Il croit à leur souplesse et à
leur efficacité dans des régions qui ne se prêtent pas aux
vastes déploiements d’unités classiques.

De Lattre est convaincu, enfin, qu’il lui faut créer un


environnement politique favorable à ses entreprises. Sans
doute se souvient-il de Clausewitz, de Musset aussi, cité
par de Gaulle qui écrivait Du Soldat et du Politique : « Ils
iront pas à pas, tant que le monde ira. Pas à pas, côte à
côte ». Il rendra visite à tous les ministres concernés :
Mitterrand, Letourneau, Moch, le président Pleven, le

190
191
président Vincent Auriol. À Mitterrand, ministre de la
France d’outre-mer qui lui avait conseillé de refuser le
poste : « Vous n’y êtes pas préparé », il ne répondra pas.
Sans doute l’a-t-on choisi précisément parce qu’il n’y
était pas « préparé » et que d’autres en revanche, blan-
chis sous le harnais colonial, trop préparés, s’étaient lais-
sés engluer. Hormis ces contacts éphémères mais répétés
avec les membres du gouvernement, le général de Lattre
installera à Paris avant son départ une antenne de rensei-
gnement dont le député François Valentin et l’avocat
René Bondoux seront les agents les plus écoutés.
De la politique, de la diplomatie, il faudra en faire
constamment dans les milieux internationaux et, en pre-
mier lieu, avec les Américains. Il les connaît bien pour les
avoir séduits en 1944-1945, au point qu’on lui confie
deux divisions américaines. Que le commandement allié
ait mis entre ses mains, pendant la bataille d’Alsace, le
sort des b oy s, est une référence de premier ordre. À
Washington, des amis de la campagne de la Libération
l’aideront à nouveau, tels que le très influent sénateur du
Massachusetts, John Cabot Lodge.
Utiliser ses pouvoirs civils, son entregent politique, il
savait comment s’y prendre et les adapter à la situation du
moment.
Adapter un état de fait à sa volonté, cela peut signifier :
prendre le contre-pied. Ainsi il ne fallait plus subir la
guerre mais la faire. Décider du commencement des com-
bats et de leur cessation. Imposer la bataille à l’adver-
saire, ce qui vaudra à de Lattre un article du Washington
Post intitulé The Fighting Genera l. Ainsi le général a
décidé de continuer à se battre pendant la trêve de Noël,
puis, plus tard, de livrer délibérément bataille à Vinh Yen
et à Mao Khé.
Prendre le contre-pied, c’est aussi dire aux Français
que l’on se bat pour eux, avec eux. Contrairement à l’atti-
tude de discrétion de ses prédécesseurs qui recouvraient
d’un voile pudique le cours des opérations, le général de
Lattre entend que l’on fasse connaître aux Français les
sacrifices et les faits d’arme des combattants. Cette
guerre ne doit plus rester une affaire menée à leur insu.
Elle doit être connue. De Lattre va étoffer son service de
presse et confier les relations avec les journalistes à un

191
192
officier de grand talent, Jean-Pierre Dannaud, la diffusion
des images à un publicitaire éprouvé et de qualité, Michel
Frois. Lui-même ne manquera jamais l’occasion de
s’adresser aux médias, recevra fréquemment des journa-
listes comme Pierre Darcourt et Max Clos du Figaro,
Charles Favrel du Monde. Il emmènera souvent dans son
avion Lucien Bodard dont il apprécie la finesse d’analyse
et la plume pénétrante qui est loin d’être serve.
Weygand, sous les ordres duquel de Lattre avait direc-
tement servi de 1932 à 1935, soulignait « sa curiosité des
grands problèmes qui attiraient sa nature avide d’espace,
toujours tentée de se sentir à l’étroit ». Ainsi de Lattre va
entreprendre de convaincre les Américains que la guerre
d’Indochine est en phase avec celle de Corée. Ainsi soi-
gnera-t-il ses rapports avec les Britanniques en attachant
une importance particulière à la conférence de Singapour.
Aux uns et aux autres il marque que la guerre d’Indo-
chine est la même que celle qui, en 1951, menace l’Eu-
rope, qu’il ne s’agit pas d’une guerre coloniale que
condamnerait l’opinion américaine, mais que le devoir de
la civilisation occidentale est d’immuniser le monde
contre l’impérialisme marxiste : « C’est ici que l’on
endigue le flot du communisme envahissant. »
Pour réussir ces modifications, changements et autres
adaptations, il faut ce qu’on appelle de nos jours du cha-
risme. De Lattre n’en manque pas. Il réussira, par ses
talents de diplomate, à convaincre Washington de l’ap-
puyer sans réserve. Il réussira à s’attacher le corps des
officiers et soldats du corps expéditionnaire par des for-
mules telles que : « C’est pour les lieutenants et les capi-
taines que je suis ve nu ici… C’est en Indochine qu’aux
yeux de nos alliés en Europe l’armée française se reclas-
s e ra. » Aux Vietnamiens il dira : « Je suis ve nu ici pour
accomplir votre indépendance et non pour la limiter. »
Aux Américains : « Si nous n’avions été que des réa-
listes, il y a longtemps que nous serions partis. »
Le général de Lattre ne s’est pas coulé dans le moule
indochinois. Il l’a assoupli, parfois brisé à sa guise et
reformé à sa manière pour l’adapter, voire le plier à sa
vision nationale et internationale d’un monde en mutation
permanente.

192
193
Qu’en est-il résulté, au bout d’une courte année ?
– la face a été sauvée, la situation redressée ;
– les états-majors réorganisés. Les groupes mobiles, en
donnant plus de flexibilité à la conduite des opérations,
ont dans l’ensemble bien fonctionné ;
– la mise sur pied de l’armée vietnamienne a donné des
résultats inégaux. Le doublement des régiments ne doit
pas masquer le fait que l’entreprise a été décousue, pour-
suivie sans la conviction suffisante. Cette tentative
d’adaptation a plutôt échoué ;
– l’adaptation a en revanche été réussie au plan fran-
çais, bien que l’opinion métropolitaine ne se soit pas enga-
gée comme l’aurait souhaité de Lattre. Au plan américain
elle a été un succès. De Lattre a convaincu Washington et
une large partie de l’opinion des États-Unis qu’il ne
s’agissait pas d’une guerre coloniale mais de la sauve-
garde de la civilisation occidentale.

Cependant, en cette fin d’année 1951, la situation s’est


dégradée et reste préoccupante. L’armement en prove-
nance des États-Unis n’est pas encore arrivé. La relève
par les autochtones s’exécute mal, cahin-caha. Les pertes
en cadres militaires restent considérables, inquiétantes
pour l’avenir de l’armée française. De Lattre s’en rend
compte. Il ne perd jamais contenance. Il ne se plaint pas.
Mais depuis la mort de son fils Bernard (30 mai), il n’a
plus la même puissance de travail. Il faut le voyage réussi
en Amérique pour qu’il redevienne lui-même. Après quoi
les rémissions de ses douleurs physiques et morales sont
de plus en plus brèves.
Que d’efforts surhumains pour des bouleversements
inachevés et des résultats approximatifs lorsqu’il se
retrouve dans une clinique parisienne peu après Noël. Il
m’est revenu que, quelques jours avant sa mort, il aurait,
par personne interposée, menacé Bao Daï d’une négocia-
tion avec Hô Chí Minh. Toujours chez lui cette constance
et cette finalité, sa vie durant, d’éviter la prolongation des
conflits, de rapprocher les êtres, de les réconcilier.
Il quittera l’Indochine sans avoir atteint tous ses objec-
tifs. Il n’en reste pas moins que sur le terrain il avait
donné une façade nouvelle, honorable à la guerre loin-

193
194
taine et fait renaître l’espoir ; que la plupart de ses chan-
gements, de ses adaptations ont fait école. Mais, pour les
mettre en œuvre, les exécutants qui ont suivi n’avaient
sans doute pas la personnalité exceptionnelle du général
de Lattre de Tassigny ni sa perception aiguë de l’évolu-
tion du monde.

194
195
DÉBAT

Général Maurice Schmitt :

– Je vais enchaîner tout de suite, monsieur le Ministre, sur


votre exposé sur le général – il n’était pas encore maréchal –
de Lattre de Tassigny, en ajoutant peut-être le fait qu’il a eu de
la ch a n c e. De la ch a n c e, p a rce qu’après Cao Bang, le Viêt-
minh a cru qu’il allait pouvoir prendre Hanoï. Et le général de
Lattre a de la chance que le Viêt-minh attaque à Vinh-Yên, dans
un terrain qui est favorable aux forces françaises. Je ramène là
un peu le débat de ce matin au combat proprement dit. Et Giap
s ’ aventure dans un terrain qui nous est favo rabl e, parce que
l’art i l l e ri e, parce que l’av i at i o n , parce que toutes ces armes,
dont nous aurons beaucoup de mal à nous servir quatre ans
plus tard à Diên Biên Phú, agissent dans les meilleures condi-
tions possibles.

Bernard Destremau :

– Mon généra l , je vous re m e rcie de donner des précisions


d ’ o rd re tactique que vous connaissez admirablement pour
avoir été sur place. Je répondrai simplement que de Lattre a été
dans sa carri è re, dans sa vie aussi, un général heureux, c’est
vrai. Il a eu de la chance. C’est peut-être pour ça du reste qu’il
s’est fait des ennemis. Il a bénéficié d’un certain nombre de
conditions. Mais il a arrangé aussi la chance, il a mis du sien.
Je ne suis pas là pour faire une biographie du général de Lattre
mais ce que vous venez de dire m’intéresse beaucoup.

Général Valentin :

– Ce que vient de dire le général Schmitt et ce que vous avez


dit, me fait penser que d’abord, il faut qu’un général ait de la
chance, et ensuite, que la chance vient quand on sait utiliser à
la fois le terrain et l’équilibre ou le déséquilibre avec l’adver-
saire. Si Diên Biên Phú a été une calamité, une catastrophe, il y

195
196
avait déjà eu Hoa Binh et Na San, où nous l’avions éch appé
b e l l e. L’idée de baser la défense de Diên Biên Phú – je suis
artilleur, je peux en parler en connaissance de cause – sur
l’emploi de l’artilleri e, était une stupidité, étant donné que
l’artillerie était en vue dans cette cuvette, et que l’on apprend,
comme pre m i è re leçon à l’école d’art i l l e ri e, que le mat é riel
doit être camouflé, aux vues ou aux lueurs.

Bernard Destremau :

– Par la suite évidemment, le choix de Diên Biên Phú paraît


une stupidité. Il s’agissait d’être près du Laos. Je vo u d ra i s
entendre – peut-être qu’il y a eu des écrits à ce sujet – la
défense de ceux qui ont choisi Diên Biên Phú, parce que, à pre-
mière vue quand on est un peu ignorant de ces problèmes tac-
tiques, enfin je ne vais pas faire de fausse modestie, pour moi,
ça paraît tout à fait stupide. Mais si on a choisi cette cuvette, il
d evait bien y avoir des raisons. Qui peut donner une ra i s o n
intéressante pour la défense de Diên Biên Phú et le choix de cet
emplacement ?

Général Louis d’Harcourt :

– Certes, vous avez dit monsieur le Ministre, que le général


de Lattre savait manier son cl avier de moyens remarquabl e-
ment et en particulier la presse de l’époque qu’il a su engager
dans l’affaire. Il savait fondamentalement que l’acteur princi-
pal de la guerre c’est l’homme. Il avait un sens de la question
et de la remarque directe à un interlocuteur devant un auditoire
pour provoquer la réaction de l’ensemble. Je rappelle que pour
Vinh Yen, c’est lui qui a décidé de faire monter toutes les
troupes disponibles du Sud vers le Nord, et qui a exigé que les
hôtesses de l’air des compagnies civiles soient là et que pen-
dant le voyage dans l’avion elles servent les Mohamed et les
Goulibali, ce qui transformait l’ambiance pour les Mohamed et
les Goulibali, et aussi pour les petits Français. Autre exemple :
je l’ai vu fa i re venir à Hanoï l’amiral Ort o l i , a l o rs à Saïgo n ,
dans la nu i t , p a rce que le général de Linarès lui avait fa i t
savoir que lors de la mise en place de l’opération Méduse, les
marins, par ailleurs fo rt hospitaliers, avaient laissé pendant
trois heures sur un de leurs bâtiment la troupe en plein soleil,
ce qui était mauvais pour son moral. Au rapport du lendemain,

196
197
le général de Lat t re fit répéter par l’officier de liaison – moi-
même – cette info rm ation devant l’amiral Ortoli, convoqué
pour la circonstance, et les offi c i e rs présents. Inutile de vo u s
dire qu’ap r è s , à tous les échelons, la marine portait grande
attention aux conditions de tra n s p o rt de ses passage rs. Tro i-
sième fait, au défilé d’arrivée du général, à Hanoï, la compa-
gnie indochinoise de parachutistes que je commandais n’eut
pas le droit de participer au défilé parce qu’elle ne savait pas
marcher au pas – mais elle savait sauter en parachute ! Appelé
dans son nouveau PC avec trois ou quatre officiers de ma com-
p ag n i e, nous étions de l’autre côté de la table lorsqu’il a dit
cette phrase : « C’est pour vous les lieutenants et les capitaines
que je suis venu ; désormais, vous serez commandés. » Der-
ri è re lui, dans le groupe d’offi c i e rs supéri e u rs dont la plupart
étaient fo rts re s p e c t abl e s , s’en tro u vait un que nous connais-
sions bien et avec qui nous pensions avoir « dépassé le mur du
çon ». Entre lieutenants, nous avons pensé : « S’il a de la
classe, il s’en va. Et s’il s’en va, de Lattre le repérera, mais ça
ira bien. » Mais il est resté, ce jour-là. Six mois après, il était
viré. Et nous fûmes contents.

Bernard Destremau :

– On ne peut pas dire grand-chose à quelqu’un qui était sur


le terrain. Nous avons été sur le terrain en France aussi et en
Allemag n e. Et je pense que le général de Lat t re était assez
sceptique sur les fl è ches de l’état-major, sur les tracés de
bataille a priori, et que c’était au moment même, s u ivant les
réactions des hommes, qu’il prenait les décisions, qu’il faisait
un choix qui semblait quelquefois illogique mais qui, souvent,
était le bon.

Colonel Coustaux :

– J’ai entendu des choses qui m’ont frappé et qui m’ont tou-
ché droit au cœur, p a rce que j’ai été au centre d’un certain
n o m b re de ces événements. Et quand on parle du général de
Lattre, je ne peux pas en parler sans quelque émotion. J’étais
dans le salon où le général de Lattre a prononcé ce mot : « Je
viens pour les lieutenants et pour les capitaines. » C’est moi
qui ai organisé la « nuit des mille chars ». Je l’ai raconté dans
un liv re. Et puis c’est moi qui ai recruté, c o n fo rmément aux

197
198
ordres du général, le 1er bataillon de marche du 1er régiment de
chasseurs, où Bernard de Lattre est venu, et dans lequel il a été
tué. C’est pour vous dire l’émotion que je peux avoir aujour-
d’hui quand on parle de la guerre d’Indochine en général et de
la personnalité du général de Lattre en particulier. Il fallait être
au Tonkin, fin 1950, et en 1951, quand le général de Lattre est
arrivé, pour voir à quel point il a radicalement modifié la men-
talité du peuple et de l’armée française par sa présence.

Jean-Pierre Gomane,
ancien marin, ancien d’Indochine :

– Ne faudrait-il pas périodiser une guerre qui, comme on


vient de le rappeler, dure neuf an. Les premiers temps, le corps
expéditionnaire, sauf erreur de ma part, doit aller lutter contre
le Japon, puis remettre le drapeau tricolore dans l’Indoch i n e
f ra n ç a i s e, et enfin, fa i re une guerre contre le monde commu-
niste. Donc il y a un fl o u , il y a une évolution dans l’opinion
publique française – c’est une époque où il y a un parti commu-
niste, où un second-maître mécanicien de la Marine nationale
sabote une ligne d’arbre du Dixmude qui envoyait du matériel
en Indochine. Donc il y a tout ce contexte qui dure pendant neuf
ans.
199
Alexander Zervoudakis1

L’ADAPTATION DES SERVICES


DE RENSEIGNEMENT

Dans certaines périodes de son histoire, on a appelé l’ar-


mée française la « Grande Muette ». Je vous parlerai
aujourd’hui de la « Grande Méconnue » de l’histoire de
la guerre d’Indochine, c’est-à-dire de l’organisation du
renseignement du CEFEO, et de son fonctionnement,
notamment pendant les années cruciales 1950-1954. J’es-
saierai de vous donner un aperçu de cette organisation
aux différents niveaux, puis de déterminer son efficacité à
l’aide d’exemples d’opérations.
Je ne vous ennuierai pas avec des chiffres ou des budgets,
pas plus que je n’aborderai le sujet de la nécessité du ren-
seignement. Je pars du principe fondamental que le rensei-
gnement est non seulement important, mais indispensable
au succès de toute stratégie diplomatique ou guerrière.
Tous les théoriciens classiques de la stratégie militaire ont
insisté sur son rôle, soulignant qu’un chef militaire devait
impérativement disposer de bonnes informations de toutes
sources avant d’agir ou de s’engager dans une bataille.
L’absence d’une bonne organisation de renseignement
équilibrée peut nuire considérablement au succès d’une
guerre, voire au bien-être d’un pays. Parallèlement, une
mauvaise compréhension du fonctionnement du rensei-
gnement peut gravement déformer l’analyse des événe-
ments historiques – dans lesquels il a joué un rôle
primordial2.

199
200
Historiographie du renseignement

Donc, quel est l’état actuel de l’historiographie du ren-


seignement pendant la guerre d’Indochine ?
Alors que la période de l’engagement américain au
Viêt-nam a été largement étudiée3 de ce point de vue,
l’historiographie française est très pauvre en ouvrages
traitant du renseignement pendant la guerre d’Indochine,
de 1945 à 1954. On ne peut se prévaloir du fait que la plu-
part des documents portant sur le renseignement ne
seront pas accessibles avant l’an 2014 pour expliquer
cette lacune. Il existe suffisamment de matériel dispo-
nible pour se faire une idée cohérente du renseignement
français en Indochine, et il est également possible d’obte-
nir des dérogations pour consulter les archives du 2e
Bureau. Les ouvrages français consacrés à cette guerre
évitent en général d’entrer dans le détail quand il s’agit
du renseignement, alors qu’ils s’étendent volontiers sur
1’organisation du Viêt-minh, louant souvent son eff i c a-
cité4. Le renseignement français n’est cité que sous forme
de brèves références au 2e Bureau. D’anciens membres
de ce 2e Bureau, comme le général Henri Jacquin5, ont
écrit sur le sujet, mais ce sont des récits très anecdotiques
qui se présentent souvent sans cohésion les uns avec les
autres. Jean Ferrandi, membre opérationnel du 2e Bureau
de 1950 à 1954, a rédigé une intéressante relation de la
guerre en Indochine6, dans laquelle il fait souvent réfé-
rence à l’appareil de renseignement. On trouve quelques
bribes d’information dans d’autres récits de guerre,
comme Nous étions à Diên Biên Phú de Jean Pouget ou
Les Soldats oubl i é s de Louis Stein7. Si quelques histo-
riens français mentionnent bien le 2e Bureau ou le
SDECE, ils évitent en général d’analyser le fonctionne-
ment de ces deux organismes. Ils sont pourtant souvent
prompts à les critiquer pour ne pas avoir fourni au Com-
mandement une image précise du Viêt-minh. Cette ten-
dance de 1’historiographie française connaît deux
exceptions notables. La première est Pourquoi Diên Biên
Phú de Pierre Rocolle8. II s’agit probablement du
meilleur compte rendu de la bataille, aux niveaux straté-

200
201
gique et opérationnel. L’auteur fait un remarquable usage
des archives, incorporant à son ouvrage des rapports du
2e Bureau pour expliquer leurs effets sur les phases pré-
paratoire et opérative de la bataille. La seconde est
1’incontournable Histoire de la guerre d’Indoch i n e de
Yves Gras9. Il y est fait référence de façon constante et il
insiste sur le rôle du renseignement dans la conduite de la
guerre. Toutefois, contrairement à Rocolle, Gras ne cite
pas ses sources, sans doute pour des raisons éditoriales. Il
n’en reste pas moins qu’aucun de ces deux ouvrages ne
traite exclusivement de l’organisation du renseignement
en Indochine.
Un des organes du renseignement français en Indo-
chine a retenu l’attention des spécialistes anglophones et
francophones, donnant lieu à des ouvrages romancés
comme à des travaux universitaires. Il s’agit du groupe-
ment de commandos mixtes aéroportés (GCMA) qui
dépendait du SDECE. Ces récits, néanmoins, n’expli-
quent pas l’organisation du renseignement français pen-
dant la guerre d’Indochine, ni son contexte10.
Il existe également peu d’ouvrages écrits en anglais
traitant du renseignement. Les publications de Bernard
Fall, Edgard O’Ballance et Robert O’Neill, larg e m e n t
reprises, pèchent par manque de précision et par l’ancien-
neté de leurs sources, conséquence d’un manque de
matière archivistique11. Des études plus récentes ont aussi
négligé les sources françaises. Même ceux qui ont ponti-
fié in extenso sur le renseignement français en Indochine
ont omis de consulter les archives françaises et n’essaient
même pas d’analyser l’organisation du renseignement
français en Indochine12. Je n’en prendrai que deux
exemples récents et très significatifs. The Undetected
Ennemy de John Nordell ne s’appuie sur aucun document
français, et sa bibliographie ne cite que des récits de
seconde main13. Il est sidérant de constater de sa part une
absence totale de recherche dans les archives militaires
françaises, alors qu’il traite des estimations du renseigne-
ment français de la force du Viêt-minh et de ses inten-
tions. L’ouvrage du général P. Davidson, qui couvre toute
la période de la guerre au Viêt-nam de 1946 à 1975, est
encore plus étonnant14. À l’entendre attaquer le rensei-

201
202
gnement français pour incompétence et défaut d’analyse,
le lecteur pourrait penser qu’il a au moins rendu une
brève visite à Vincennes. Eh bien, non ! La lecture du
livre montre bien qu’il n’a jamais consulté ces archives.
En 1995, un universitaire américain, Doug Porch, a
publié un livre intitulé The Fre n ch Secret Services15.
Toutes proportions gardées, ce fut un best-seller, encensé
par la critique. Une bonne partie en est consacrée à l’Indo-
chine avec, à première vue, d’impressionnantes références
aux archives militaires de Vincennes. Malheureusement,
les trois chapitres traitant du sujet ne donnent aucun
aperçu de l’organisation du renseignement militaire fran-
çais. Quand il se lance dans une analyse, il s’appuie sur
des faits erronés. Les événements de 1951 et 1952, ou la
campagne intensive de pacification au nord comme au sud
de la péninsule indochinoise, sont à peine mentionnés. Le
premier des chapitres de Porch consacrés à l’Indochine est
essentiellement anecdotique, et les deux autres, où il parle
du renseignement et de la chute de Diên Biên Phú, sont
des réminiscences des travaux publiés sur le GCMA.
Dans ces deux derniers chapitres, le sujet du renseigne-
ment est rapidement noyé sous un flot d’affirmations
injustifiées, souvent fondées sur le ouï-dire ou des
comptes rendus journalistiques de seconde main. Il com-
mence par affirmer que le général Navarre a occupé Diên
Biên Phú et y a livré bataille pour protéger la récolte
d’opium16. Il accuse même d’autres historiens d’avoir été
« distraits » du véritable objectif de l’opération « Castor »
qui, selon lui, aurait été l’opium. Il nous apprend, en s’ap-
puyant sur deux articles écrits par des universitaires chi-
nois, que les Chinois ont berné le renseignement français.
En bref, les chapitres de Porch sur le renseignement fran-
çais en Indochine n’apportent aucun éclaircissement sur la
nature de ces opérations, se limitant à de distrayants récits
« de cape et d’épée » ayant pour cadre la jungle du Tonkin
et l’opium pour sujet.
Quel était donc l’appareil de renseignement français en
Indochine ? Était-il aussi incompétent et insignifiant que
la plupart de ces historiens nous le laisseraient croire ?

202
203
En gros, on peut distinguer deux périodes dans la
guerre d’Indochine. La première, de 1945 à 1949, était
véritablement une guerre coloniale par laquelle la France
essayait de réimposer sa souveraineté après l’occupation
japonaise. Du milieu de 1949 à 1955, la guerre devient
une guerre anticommuniste opposant, d’une part, trois
États indochinois indépendants soutenus par la France et,
d’autre part, le Viêt-minh et ses alliés communistes,
l’Union soviétique et la République populaire chinoise.
Comme le dit Jean Pouget dans Le Manifeste du camp
n° 1 : « […] du rideau de bambou au rideau de fer, c’était
le monde communiste, un empire de 15 000 km, une
masse d’un milliard d’hommes »17. L’intention de la
France était de rester en Indochine jusqu’à ce que les trois
États soient capables de se défendre eux-mêmes et aussi
pour protéger ses intérêts économiques, diplomatiques et
culturels en Extrême-Orient. À partir de 1950, la guerre,
surtout dans le nord, là où elle devait se gagner ou se
perdre, perdit sa nature de guérilla pour devenir une
guerre totale conventionnelle. Le colonel Ly Ban, person-
nage éminent du Viêt-minh, écrivait en 1949 : « La gué-
rilla ne peut résoudre une guerre, c’est à la guerre mobile
et aux batailles rangées qu’en revient l’honneur. »18
La stratégie et la tactique du Viêt-minh ne faisaient
appel à aucune « magie » orientale. Son idéologie, le
communisme, venait d’Occident et il l’avait simplement
adaptée pour absorber superficiellement le nationalisme
vietnamien ; son organisation et son entraînement obéis-
saient à des principes occidentaux. Clausewitz était une
lecture habituelle chez les officiers viêt-minh19. Dans le
pur style communiste, le Viêt-minh créa une organisation
de sécurité intérieure impitoyable et efficace, ainsi
qu’une organisation de renseignement pour son armée,
assez efficace et qui parvint même à disposer d’une sur-
veillance radio SIGINT (Signal intelligence) après
195020. Mais revenons au CEFEO.

203
204
Organisation du renseignement du CEFEO,
1950-1954

On pense souvent que « renseignement français » et « 2e


Bureau » sont des termes interchangeables. Confondre les
deux revient à cacher la multiplicité des organes de rensei-
gnement existant à la fin de 1950. Cette multiplicité n’est
ni inhabituelle, ni une spécificité française ; elle ne nuit en
aucune façon au bon fonctionnement du renseignement.
L’organisation du renseignement français comprenait trois
niveaux.

La Direction générale de la documentation (DGD)

Au niveau stratégique, le haut-commissaire « dirigeait


la guerre ». Il constituait le lien politique entre la France
et les États associés, et devait coordonner étroitement son
action avec le commandant en chef de toutes les forces en
Indochine. I1 disposait d’un organisme de renseignement
coordonnateur et directeur, attaché à son cabinet, la
Direction générale de la documentation (DGD). Dès 1946
avait eu lieu la première tentative de mise en place d’un
o rganisme coordonnateur, avec le Bureau fédéral de
documentation, qui devint le Bureau technique de liaison
et de coordination (BTLC), puis, en février 1950, la DGD
dotée de pouvoirs étendus en matière de coordination, de
direction et de diffusion du renseignement21. Dans une
l a rge part, il travaillait en étroite collaboration avec le
SDECE. Après une série de mutations et transformations,
la DGD devint le service d’analyse du renseignement du
haut-commissaire.
La DGD était alimentée par le secrétariat permanent de
la Défense nationale (SPDN), la Sûreté nationale, le
SDECE, et le Groupe de contrôles radioélectriques. Ces
quatre organismes collecteurs travaillaient pour le haut-
commissaire, mais fournissaient aussi leurs informations
à toute une série de services subordonnés à l’échelon du
commandant en chef ou à l’échelon opérationnel.

204
205
Le secrétariat permanent de la Défense nationale
(SPDN)

Le SPDN était chargé de « l’information diploma-


tique », c’est-à-dire de tous les renseignements collectés
par les attachés militaires d’Asie, jusqu’à Tokyo et Hong
Kong. Ces attachés recevaient peu de directives, raison
pour laquelle leurs efforts étaient souvent vains. La masse
d’information qu’ils transmettaient à la DGD devait être
soigneusement triée : il était très facile de glisser de la
désinformation par leur intermédiaire. Ce genre de mau-
vais renseignement pouvait parfois conduire à la disper-
sion de ressources militaires, pourtant faibles22.

La Sûreté nationale

La Sûreté nationale fournissait l’information politique.


Avant 1945, la Sûreté était un organisme puissant et bien
informé23. Elle ne se contentait pas de rassembler de l’in-
formation, mais elle avait en outre des attributions poli-
tiques avec des pouvoirs étendus de répression. Le coup
de force du 9 mars 1945 suivi de la brève période d’occu-
pation japonaise détruisit ses réseaux. Elle les reconstitua
lentement mais ne retrouva jamais sa puissance anté-
rieure, d’autant qu’elle dut progressivement céder à la
nouvelle Sûreté vietnamienne une partie de ses pouvoirs.
Le service de Sécurité rassemblait les informations poli-
tiques, aidé par la Sûreté vietnamienne dans sa mission de
lutte anti-terroriste. I1 jouait un rôle essentiel dans l’ef-
fort de pacification et dans le suivi d’une scène politique
vietnamienne toujours mouvante. La Sûreté faisait partie
de ces organismes employant une proportion considé-
rable de Vietnamiens : ils pouvaient se fondre dans la
population pour repérer les agents viêt-minh. C’est sur-
tout en Cochinchine que la Sûreté vietnamienne fit la
preuve de son efficacité, surtout après la nomination à sa
tête de Nguyen Van Tam, en avril 1950 : ce fut le début de
la fin du pouvoir viêt-minh dans le Sud24.

205
206
Le SDECE : service de Renseignement

La branche indochinoise du SDECE fut de loin le ser-


vice de Renseignement le plus important et le mieux
financé de la péninsule25. Le bureau central du SDECE,
ou SDECE « métropolitain », dépendait directement de la
présidence du Conseil26. Sa « filiale » indochinoise était
donc placée sous l’égide du haut-commissaire. Sur-
nommé la « Grande Maison », le SDECE était divisé en
quatre branches27. La première était le service de Rensei-
gnement, qui travaillait exclusivement en dehors de l’In-
dochine, plus particulièrement dans les pays concernés
par la guerre. En tête de liste se trouvaient la Chine, For-
mose (Taïwan) et le Siam (Thaïlande). D’après la plupart
des documents disponibles, il semble que le SR ait eu les
plus grandes difficultés à pénétrer un des objectifs
majeurs, la Chine communiste. Comme toute org a n i s a-
tion occidentale, il fut confronté à la difficulté de recruter
ou de s’infiltrer dans une société orientale28. Ce manque
relatif d’informations fiables se reflète dans une réflexion
du général Navarre qui disait que les Français ignoraient
les plans à long terme du Viêt-minh et l’état de ses rela-
tions avec la Chine, ainsi que les intentions de la Chine à
l’égard de la guerre du Viêt-nam29. Il faut replacer ces
reproches dans le contexte de l’époque. Le SR était
confronté à une immense tâche, surtout quand il s’agissait
de la Chine après 1949. Les communistes venaient de
prendre le contrôle de cet immense pays. Les formes tra-
ditionnelles d’espionnage disparurent, et les anciens
réseaux d’espionnage furent éliminés au fur et à mesure
que le nouveau régime consolidait son pouvoir. Le SR n’a
pas été le seul à se heurter à un « impénétrable mur
jaune », selon une expression souvent utilisée. Les ser-
vices de renseignement américains et britanniques ne
firent pas beaucoup mieux dans les années qui suivirent
la prise de pouvoir des communistes, et les intentions chi-
noises sur le plan stratégique leur étaient tout aussi incon-
nues qu’aux Français. Néanmoins, quelques-uns des
rapports détaillés émis par la DGD ou le 2e Bureau mon-
trent que les Français avaient correctement estimé cer-
tains aspects des relations sino-viêt-minh30.

206
207
Le SDECE : Contre-espionnage

Le service de Contre-espionnage du SDECE en Indo-


chine était chargé de la centralisation et de la coordina-
tion des actions de contre-espionnage. Avec la Sûreté et la
Sécurité militaire, qui représentaient respectivement les
aspects offensifs et défensifs de cette activité, il formait la
brigade de contre-espionnage opérationnelle. Cette bri-
gade remplissait en partie les fonctions de ce qu’on
appelle aujourd’hui « sécurité opérationnelle ». Cette
sécurité opérationnelle était satisfaisante au Tonkin.
Quand le haut commandement ou le commandement
local décidaient d’appliquer les procédures de sécurité
dans le cadre de la préparation d’une opération, ils pou-
vaient le faire, parvenant ainsi à surprendre le Viêt-minh
comme dans l’opération Lotus (prise de Hoa Binh en
1951), l’opération Arc-en-ciel en 1952, voire l’opération
Hirondelle en juillet 1953 ou l’opération Castor en
novembre de la même année. L’absence de secret men-
tionnée par certains auteurs était souvent due à l’incapa-
cité des militaires français et vietnamiens à faire respecter
les règles élémentaires de sécurité opérationnelle en
action ou en permission31. Le Viêt-minh ne cessa de ten-
ter d’infiltrer les unités, les quartiers généraux ou les
bases, et y réussit, surtout à l’échelon tactique. Toutefois,
à l’échelon stratégique opératif, la sécurité opérationnelle
limita fortement le succès du Viêt-minh.

Le SDECE : service technique des Recherches (STR)

Le service technique du SDECE, connu sous le nom de


service technique des Recherches (STR), était l’organisme
de décryptage français en Indochine, responsable du déco-
dage et de l’exploitation des communications viêt-minh.
Son efficacité a été louée par la quasi-totalité des historiens
et des personnels concernés32. Pendant toute la période
dont nous parlons, les Français ont pu décrypter la plupart
des communications radio ennemies. La guerre progres-
sant, le Viêt-minh évolua en une armée conventionnelle,
très dépendante des communications radio, téléphoniques

207
208
et télégraphiques. Pendant les offensives de 1951, les
radios étaient utilisées jusqu’à l’échelon du bataillon, et
pendant les batailles de Hoa Binh, en 1951-1952, apparu-
rent des compagnies spécialisées. Cette dépendance crois-
sante du Viêt-minh à l’égard de la radio fournit au STR une
incroyable masse d’informations exploitables. Mais le
STR ne fournissait que du renseignement de source
unique ; se reposer entièrement sur lui pouvait créer des
problèmes, quand le Viêt-minh changeait ses codes, par
exemple, ou quand il respectait les règles élémentaires de
sécurité et gardait le silence radio à des moments critiques
comme le positionnement de ses troupes avant une attaque.
En septembre 1952, il changea son code et ses principales
unités prirent position pour l’offensive contre le pays Thaï.
Pendant quelques jours critiques, le haut commandement
français ignora tout du dispositif viêt-minh autour et à l’in-
térieur de la Zone Nord-Ouest. Cet état de fait contribua à
la perte de Nghia Lo et à la confusion dans les rangs
franco-vietnamiens au début de l’offensive. À la fin du
conflit, un rapport sur le renseignement émit des critiques
sur le climat de paresse intellectuelle régnant à certains
échelons du haut commandement du fait des décryptages
du STR33. Il soulignait aussi la confiance exagérée pendant
les périodes de renseignement optimum qui conduisait cer-
tains analystes et commandants à s’attendre en permanence
à des informations de « valeur A » sur le Viêt-minh34. Mal-
gré tout, le STR valait largement les 150 millions d’anciens
francs de son budget annuel.

Le SDECE : GCMA

Le SDECE disposait, enfin, d’un service « Action » en


Indochine : le GCMA. Il n’était pas chargé de recueillir
des informations, mais constituait la branche opération-
nelle du SDECE. Il fut créé le 10 avril 1951, avec pour
tâches d’organiser des opérations de guérilla et de sabo-
tage, ainsi que des réseaux de fuite et d’évasion, dans les
territoires occupés par le Viêt-minh35. Boussarie définit la
mission du GCMA de façon tout à fait éloquente en ces
termes : « […] C’est-à-dire que si l’on veut mettre des

208
209
mines sur les routes, sur les arri è res viêt-minh, aller
assassiner Hô Chí Minh au moment où il prend son petit
déjeuner, c’est au GCMA qu’on le demandera. Mais on
ne lui demandera pas comment il a fa i t , ni où se trouve
telle division… I1 arrive que par la force des choses, par
ses contacts, ses éléments introduits en pays Viêt, le
GCMA arrive à connaître quelque chose. »36
Le GCMA était donc une unité d’action sous le
contrôle du SDECE et non, contrairement à ce qui a sou-
vent été dit, un organisme de renseignement. Son 2e
Bureau n’était pas un organe de recueil de l’information,
mais un organe d’analyse qui, de par la nature du groupe-
ment, fournissait des informations au SDECE et au
2e Bureau de l’état-major.

Le Groupe de contrôle radioélectrique (GCR)

Enfin, le quatrième organe de collecte de l’information


placé sous l’autorité du haut-commissaire était le Groupe
de contrôle radioélectrique (GCR), responsable de la sur-
veillance radio en Indochine. I1 fut créé en mars 1945 et,
dès l’origine, contrôlé et financé conjointement par le
SDECE et l’état-major du ministère de la Défense37. Ces
deux organismes établissaient ensemble le programme de
recherche et la liste des « clients » du GCR. Pour des rai-
sons purement opérationnelles, le GCR d’Indochine fut
placé à la disposition du STR (SDECE), ce qui explique
pourquoi certains auteurs le confondent avec le SDECE,
mais il conserva son indépendance. Mise à part l’inter-
ception des communications radio, le GCR était charg é
de la radiogoniométrie, ou « gonio », pour repérer la
source des émissions viêt-minh. Il remplit cette tâche
avec une grande efficacité et les Français purent suivre à
la trace le quartier général ennemi et ses unités. Le GCR
disposait d’installations permanentes à Hanoï et à Saïgon,
surveillant les émissions chinoises, birmanes et viêt-
minh. Cette « gonio fixe » était capable de déceler les
gros mouvements de troupes, comme ce fut le cas pour la
division 312 faisant mouvement sur Nghia Lo en 195138
et pour la division 304 se dirigeant au nord, vers Diên
Biên Phú, en avril 195339.

209
210
Le GCR disposait aussi d’une « gonio mobile » à
l’échelon opérationnel et tactique, notamment en Cochin-
chine (Sud-Viêt-nam), mais aussi au Tonkin. Elle lui per-
mettait de localiser les émissions viêt-minh avec plus de
précision. Dans le delta du Tonkin, dès 1951, la gonio
mobile servit à repérer les unités régionales lors de la
vaste campagne de pacification. Ces unités formaient la
colonne dorsale de l’infrastructure viêt-minh dans le
delta. À partir de 1951, le 42e régiment régional, une des
unités les plus efficaces du secteur, repéré par ses émis-
sions radio, fut constamment suivi. Il fut pisté pas à pas
lors des opérations Citron et Mandarine de septembre et
octobre 195140.
Tirant profit de l’absence d’aviation ennemie, le GCR
décida en 1948 de créer une gonio aérienne, appelée
« gonio avion ». Elle obtint des résultats spectaculaires et
devint indispensable quand le Viêt-minh changea ses
codes41. Avant que les nouveaux codes ne soient percés,
elle était la seule à pouvoir déterminer l’emplacement des
PC des principales unités et suivre ainsi leurs mouve-
ments.

2e Bureau EMIFT et FTNV/ZOT

Au niveau suivant, le commandant en chef était respon-


sable de l’ensemble de l’Indochine, et toutes les forces, y
compris celles des nouveaux États, étaient placées sous
son autorité. Le renseignement politique lui parvenait en
majeure partie par l’intermédiaire de la DGD. Il devait
rendre compte de la situation militaire, et le 2e Bureau de
l’état-major interarmées et des forces terrestres (EMIFT)
était son organe d’analyse du renseignement. L’effectif du
2e Bureau/EMIFT a varié selon les époques, et il travailla
en relation étroite avec le 2e Bureau des forces terrestres
Nord-Viêt-nam et zone opérationnelle du Tonkin
(FTNV/ZOT) et avec le 2e Bureau du Sud-Viêt-nam. Pen-
dant toute la période dont il est question, il fut le centre
d’analyse du renseignement. Jean Ferrandi a décrit le 2e
Bureau EMIFT comme « le domaine de l’intellige n c e, au

210
211
sens complet du mot »42. Le 2e Bureau EMIFT, comme je
le démontrerai par la suite, fournit des renseignements
extrêmement précis, ce qui prouve que le personnel qui le
composait possédait parfaitement bien son sujet, le Viêt-
minh. Il était capable de prédire ses actions et de donner
une bonne estimation de ses forces.
Le 2e Bureau EMIFT partageait certains services de
collectage de l’information avec la DGD. II avait directe-
ment accès aux différents services du SDECE et à leurs
informations. Il était le principal destinataire des décryp-
tages du STR, et il dirigeait avec le SDECE, les pro-
grammes de collectage de l’information du GCR. Le 2e
Bureau GCMA, qui dépendait pourtant du SDECE, lui
transmettait directement des informations, de même que
la Sûreté et la Sécurité militaire.

2e Bureau air / 2e Bureau marine43

Le 2e Bureau de l’armée de l’air fournissait au 2e


Bureau/EMIFT du renseignement essentiellement fondé
sur la reconnaissance photo et l’observation des troupes,
avec les escadrilles spécialisées, EROM (escadrille de
reconnaissance d’outre-mer) 80 et Armagnac ER2/19 et
les GAOA (groupements aériens d’observation d’artille-
rie). Il était également responsable devant le « Généchef »
de la sécurité du ciel indochinois44. Sa tâche était de
découvrir si le Viêt-minh, appuyé par les Chinois, se dote-
rait d’une force aérienne, et quand, et si cette force atta-
querait le CEFEO et ses alliés, avec l’aide, bien sûr, du
2e Bureau/EMIFT et de la DGD. Il était également charg é
du soutien aux appareils effectuant des bombardements
en pays Viet. Il remplissait les fonctions traditionnelles de
détermination des objectifs, d’information des équipages,
et d’évaluation du résultat des bombardements45. Le
2e Bureau de la marine fournissait également des informa-
tions au 2e Bureau/EMIFT, ainsi que des analyses spécia-
lisées. I1 surveillait le trafic naval du Viêt-minh le long de
la côte, et ses opérations d’approvisionnement par mer
avec la Thaï1ande et la Chine46.

211
212
Le service de Renseignement opérationnel (SRO)

La 6e section de l’EMIFT, ou service de Renseigne-


ment opérationnel (SRO), était l’organe « personnel » de
recueil de l’information du commandant en chef. Il était
c h a rgé de collecter des informations sur les territoires
occupés par 1e Viêt-minh, ainsi que sur les unités régu-
lières ennemies infiltrées dans les zones contrôlées par les
Franco-Vietnamiens. Il surveillait également la zone
frontalière et une bande d’une profondeur de 100 km à
l’intérieur de la Chine 47. De tous les organismes de
recueil de l’information, le SRO arrivait en tête pour les
moyens financiers. L’argent servait essentiellement à
payer les agents en pays Viet et à y collecter des informa-
tions. Ses résultats en terme de valeur pour le comman-
dant en chef et au niveau opérationnel furent assez
mitigés, et plutôt négatifs vers la fin du conflit. Le cher-
cheur a du mal à estimer ou à corroborer ses informations
du fait que la majeure partie provenait d’agents infiltrés
ou d’opérations à l’intérieur de la Chine ou en pays Viet.
Cette information est d’un type très semblable à cel1e
fournie par les 2e Bureaux de secteur ou territoriaux dans
lesquels l’officier de renseignement disposait de son
propre réseau d’informateurs, d’espions et d’honorables
correspondants. Le renseignement provenait, dans un cas
comme dans l’autre, de sources humaines ou de docu-
ments saisis. I1 arriva que les informations fournies par le
SRO séduisent le commandant en chef, et qu’elles
influencent fortement sa décision.
Entre autres critiques, on a beaucoup reproché au SRO
le manque d’officiers parlant vietnamien pour « traiter »
les agents dont c’était la langue, voire s’aventurer eux-
mêmes dans les zones contrôlées par le Viêt-minh. L’effi-
cacité du contre-espionnage viêt-minh explique aussi 1es
résultats relativement décevants du SRO48. Le SRO a été
d’autant plus critiqué qu’on attendait beaucoup de lui et
du renseignement de source humaine pour obtenir des
informations classées « A ». Le SRO obtenait des infor-
mations de source unique qui ont pu s’avérer très utiles
après recoupement avec des informations d’autres sources
par un organisme d’analyse comme le 2e Bureau/EMIFT.

212
213
Ses exécutants, ou la menace de leurs opérations, ont éga-
lement créé de sérieux problèmes au Viêt-minh, notam-
ment entre 1951 et 1954, comme le révèlent les rapports
internes des services de sécurité du Thanh Hoa49.

2e Bureau des territoires

Enfin le 2e Bureau/EMIFT recevait des informations


exclusives des 2e Bureaux des territoires – Tonkin,
Cochinchine, Annam Centre, etc. – zones ou secteurs. À
l’échelon opérationnel – en d’autres termes : à l’échelon
des commandants des territoires comme le Tonkin ou le
Sud-Viêt-nam – l ’ o rganisation du renseignement était
calquée sur celle du 2e Bureau/EMIFT. Le SRO, la
Sûreté, le 2e Bureau air, et, occasionnellement, le 2e
Bureau marine, si le territoire comprenait une zone
côtière, et même le SDECE travaillaient avec le 2e Bureau
territorial, lui fournissant des informations et en recevant
de sa part si l’officier de renseignement avait mis la main
sur quelque chose qui puisse intéresser un quelconque
des organes collecteurs. Le 2e Bureau de la zone opéra-
tionnelle Nord-Ouest (2e Bureau/ZONO), où se trou-
vaient Lai Chau et Diên Biên Phú, était en 1952 en
rapport direct avec le 2e Bureau GCMA dont le secteur
était la principale zone d’activité.
Ces 2e Bureaux fournissaient des informations sur
leurs territoires. Ils disposaient souvent de leur propre
réseau d’informateurs, « criblés » et approuvés par le 2e
Bureau/EMIFT. La qualité de ces informations dépendait
toujours de celle de l’officier de renseignement en poste.
S’il était prêt à pister l’ennemi et à se familiariser avec le
territoire sous sa juridiction, il pouvait fournir de très
bonnes informations à la chaîne de commandement. La
barrière des langues, le manque de fonds et d’équipement
étaient un casse-tête permanent pour l’officier soucieux
de développer et de protéger ses sources.

213
214
Le SR vietnamien

Le service de Renseignement vietnamien, équivalent


du SDECE, fut créé en 1951, par l’État du Viêt-nam
croissant en maturité. Il semble qu’une partie du haut
commandement et le SDECE lui-même aient montré une
certaine réticence à cette idée. Les réserves portaient sur
le manque d’expérience et d’entraînement du personnel
de cette nouvelle organisation et sur l’usage qu’en ferait
1e gouvernement vietnamien dont il dépendrait en dernier
ressort. Le recueil et l’analyse des informations est une
profession dont l’apprentissage demande du temps.
Comme pour toutes les autres institutions de l’État viet-
namien, il faudrait du temps au service de Renseignement
pour parvenir à maturité. Dans une large mesure, le
CEFEO offrait la protection et le temps nécessaires. Mais
les plus sérieuses réserves émises par les Français sur la
création d’un SR vietnamien portaient sur le fait qu’il
serait placé sous l’autorité du gouvernement vietnamien,
gouvernement instable, autoritaire et corrompu, même
selon les standards locaux. On pensait en 1951 que le SR
vietnamien servirait à l’espionnage interne et à la sur-
veillance des opposants politiques, en toute quiétude,
sachant que l’organisation de renseignement du CEFEO
se chargerait du Viêt-minh. On craignait qu’un SR vietna-
mien ne se mêle des petites batailles politiques vicieuses
du jeune État vietnamien. En outre, le parti Dai Viet, avec
son mélange d’anticommunisme virulent et de discours
a n t i-français, risquait de le détourner de la lutte contre
l’ennemi commun.
Néanmoins, les correspondances relatives au projet de
création de ce SR révèlent l’émergence d’un consensus
dû à la certitude que cette création était inévitable et qu’il
valait mieux qu’elle se fasse avec la coopération des
autorités françaises, plutôt qu’en opposition avec la
guerre dirigée par les Français. Au Tonkin, l’emprise du
parti Dai Viet sur la Sûreté vietnamienne, comme sur
l’administration vietnamienne en général, allait croissant.
Ses membres occupaient la plupart des org a n i s a t i o n s
chargées de la pacification50.

214
215
La pacification dans le delta du Tonkin était une tâche
complexe et difficile. Le CEFEO, avec l’aide de son allié
vietnamien, s’y attela sérieusement en 1951. Le système
des groupements administratifs mobiles opérationnels
(GAMO), au personnel entièrement vietnamien, fonc-
tionna bien, grâce, surtout, au travail de la Sûreté vietna-
mienne et de ses agents, affiliés pour la plupart au Dai
Viet. Les GAMO n’étaient pas seulement chargés de
recueillir des informations pouvant conduire au repérage
et à la destruction de l’infrastructure viêt-minh dans les
campagnes, mais collectaient et analysaient aussi cette
information pour en tirer des plans de pacification. Pen-
dant la phase active des grandes opérations de pacifica-
tion, comme Merc u re, B o l é ro 1, Boléro 2 et Glaïeul
(1952), il fut l’organe de renseignement des groupes opé-
rationnels du CEFEO dans chaque secteur51. L’activité de
renseignement des Vietnamiens dans l’effort de pacifica-
tion se révéla plutôt bénéfique. Sans eux, le CEFEO
aurait eu du mal à s’y retrouver dans la diversité et la
sophistication des unités régionales et de guérilla viêt-
minh.

Exemples opérationnels

Le désastre de la RC4, 1950

Je prendrai pour premier exemple d’opération ce que


l’on sait du « désastre de la RC4 ». Cette expression
désigne les batailles qui eurent lieu en septembre et
octobre 1951 sur la frontière chinoise. Le Viêt-minh y
engagea l’immense majorité de ses forces régulières, soit
à peu près six régiments52. Le 2e Bureau est généralement
désigné comme responsable de ce désastre. À cet égard, le
livre de Doug Porch, The French Secret Serv i c e, est un
exemple parfait. Porch nous dit que le renseignement
français porte une lourde responsabilité dans l’événement
et prétend53 que le 2e Bureau aurait lui-même « confessé »
qu’il était à blâmer dans une large mesure pour ces

215
216
défaites. Malheureusement, il ne donne aucune référence
qui permette de retrouver cette confession. Par contre,
dans la note 48 en fin de paragraphe, il mentionne une
possibilité d’attaque chinoise sur Cao Bang. Il nous
apprend aussi que le 2e Bureau pensait qu’il existait une
menace sur Lang Son et que toute l’affaire « dénote à
l’évidence les déficiences du renseignement français »54.
À l’appui de cette thèse, on a entendu dire que le 2e
Bureau n’avait pas su déceler les progrès qualitatifs et
quantitatifs de l’armée du Viêt-minh pendant les douze
mois précédents ni, la plupart du temps, localiser les
forces ennemies et deviner leurs intentions. Cette idée est
conforme à la thèse généralement acceptée dans l’histo-
riographie, notamment anglo-saxonne. Elle est pourtant
formellement démentie par tous les documents d’ar-
chives. Dès la fin de 1949, le 2e Bureau/ZOT signalait la
montée en qualité de l’armée viêt-minh. Tout au long de
1950, les rapports hebdomadaires et mensuels signalent
les progrès des forces armées viêt-minh. On s’aperçoit
même, avec du recul, que la localisation des unités enne-
mies était juste55.
Sur le terrain, le CEFEO connut une première surprise
de taille lors de l’offensive Le Hong Phong I, lancée en
février l950 au sud et à l’est de Lao Kay au Tonkin.
C’était la première offensive où des unités de la division
308 nouvellement formée, le 148e régiment et le
165e régiment opérèrent de conjoint sur une grande
échelle. Le poste de Pho Lu, juste au sud de Lao Kay, sur
le fleuve Rouge, se trouva attaqué par la 308. Pour le ren-
forcer, le commandement de la ZOT décida de larguer
une compagnie parachutiste du 3e BCCP, à 20 km de Pho
Lu56. On pensait que ces renforts suffiraient pour dégager
le poste et disperser le Viêt-minh. Après des heures de
marche en terrain montagneux, la compagnie, arrivée en
vue de Phu Lu, fut attaquée par deux bataillons viêt-minh.
Dans la bataille inégale qui s’ensuivit, les Français perdi-
rent trois hommes, dont l’officier commandant. La com-
pagnie dut faire retraite en combattant jusqu’à Lao Kay,
constamment harcelée par 1’ennemi. Le 3e Bureau/ZOT
et le commandant des troupes aéroportées en Indochine
ne purent admettre le fait, pourtant simple, qu’une com-

216
217
pagnie qui s’était heurtée à deux bataillons ennemis bien
retranchés et bien armés devait s’estimer heureuse d’avoir
réussi à s’échapper. Le lieutenant Planet, qui avait
ordonné la retraite en combattant, fut réprimandé pour
cette décision et pour avoir enterré sur place son officier
au lieu de ramener son corps57.
Le 2e Bureau/ZOT avait des informations précises sur
les forces entourant Pho Lu et, lors de la préparation du
parachutage, il avertit que Pho Lu était encerclé et lourde-
ment attaqué. Il donna également le chiffre de 5 000
ennemis engagés directement dans le secteur. Le
2e Bureau ayant suivi la montée en puissance de l’armée
viêt-minh, on savait également que les forces engagées
faisaient partie des unités nouvellement armées. Il avait
fait correctement son travail. Malheureusement, le
3e Bureau n’était pas prêt à admettre les progrès du Viêt-
minh signalés par le 2e Bureau. Le lieutenant Planet, res-
ponsable de ses hommes, avait pris la décision que dictait
le bon sens et il avait sauvé son unité58. On ne peut blâ-
mer le 2e Bureau pour l’incapacité de certains éléments
du 3e Bureau et du haut commandement à estimer l’évo-
lution sur le terrain. Cette différence de vue quant aux
capacités du Viêt-minh entre le 2e Bureau et le haut com-
mandement ne cessa d’augmenter au fil de l’année.
Le 2e Bureau/EMIFT ainsi que le 2e Bureau/ZOT per-
cèrent les plans du Viêt-minh et ses intentions. En juillet
1950, dans un de ses bulletins de renseignement, le 2e
Bureau donna une traduction complète du discours de
Truong Chinh devant le Congrès du Parti communiste
vietnamien, ou Parti des travailleurs vietnamien, qui se
tint du 21 janvier au 3 février l950, ainsi que des com-
mentaires sur ses implications. Ce discours avait pour
titre « Réaliser les missions préparatoires pour passer en
force à la contre-offensive générale »59. Il constituait un
guide utile pour prévoir les actions du Viêt-minh au cours
des mois suivants, et fut considéré ainsi. Il éclairait aussi
la mentalité de l’ennemi. D’autres documents saisis,
comme « Mouvements stratégiques » de Dang Tri Dung,
daté d’avril 1950, et même le rapport militaire de Giap
après le Congrès à l’usage des commandants chargés de la
r é o rganisation des forces Viêt-minh, daté de juin 1950,

217
218
aidèrent les analystes du 2e Bureau à se conforter dans
leurs idées60. Un flot d’informations venues du terrain,
comme en fit l’expérience le 3e BCCP (bataillon colonial
chasseurs parachutistes) à Pho Lu, permirent au 2e Bureau
de donner aux commandants locaux et au commandant en
chef une image complète de ce qui se passait dans le
camp adverse.
La prise de Dong Khe sur la RC4, en mai 1950, donna
une indication précise sur les capacités du Viêt-minh. La
surprise causée à Hanoï par la perte subite de cette place
fut vite oubliée du fait de sa reprise rapide par le
3e BCCP, largué sur le fort le jour même de sa chute, le
27 mai 1950. Le lieutenant Planet, celui-là même qui fut
impliqué dans l’affaire de Pho Lu, et son unité, ramassè-
rent sur le champ de bataille une masse de documents
viêt-minh qui indiquaient non seulement les progrès de
l’ennemi en matière d’équipement et d’entraînement,
mais aussi les actions futures de ses nouvelles unités61.
Les leçons tirées de la bataille apportaient aussi de
nouvelles connaissances sur la nouvelle armée viêt-
minh62. Pendant les mois qui suivirent, le 2e Bureau ainsi
qu’une partie du 3e Bureau alertèrent le commandement
sur la situation potentiellement dangereuse le long de la
RC463. Le 8 septembre 1950, le 2e Bureau/ZOT diffusa
un document soulignant la menace viêt-minh sur la
RC464. Tandis que le haut commandement tergiversait sur
l’évacuation des postes de la RC4, le 2e Bureau/ZOT ne
cessa d’émettre des rapports montrant clairement qu’il
savait où se trouvaient les unités viêt-minh et qu’il
connaissait même souvent leurs intentions65.
Quand, tardivement, la décision fut prise d’évacuer
Cao Bang, l’ordre fut exécuté à l’encontre de toutes les
règles de planification militaire66. Le plan d’évacuation
reposait sur l’idée que le 3e Bureau se faisait du Viêt-
minh et, ce qui est pire, le secret ne fut pas observé, le
commandement et le suivi furent inexistants et les ordres
relatifs donnés aux commandants d’un flou criminel. Les
opérations qu’impliquait l’évacuation furent menées par
des officiers réticents, agissant sans contrôle de leur hié-
rarchie et ignorant tous des renseignements que ceux-ci
recevaient, y compris le renseignement tactique in situ.

218
219
Les forces françaises, sept bataillons, étaient tout juste
suffisantes pour contenir le Viêt-minh mais, en raison de
déficiences de l’exécution d’un plan déjà mauvais, elles
furent battues en ordre dispersé. Le renseignement ne
portait aucune responsabilité dans cette défaite. Le haut
commandement français fut traumatisé par la destruction
virtuelle de sept bataillons en aussi peu de jours et l’offi-
cier commandant la zone frontière, le colonel Constans,
entreprit d’évacuer Lang Son, alors que la place n’était
pas menacée67 . Le 2e Bureau/ZOT fournit des rapports
indiquant la situation réelle, c’est-à-dire que le Viêt-minh
était trop loin et trop épuisé pour lancer une attaque dans
ce secteur. L’autosatisfaction jusque-là affichée par le
colonel Constans et le haut commandement fit place à
une quasi-panique. Le plus paniqué fut, et de loin, le
colonel Constans, qui réussit à se convaincre et à
convaincre le commandant en chef de la chute imminente
de Lang Son. La conséquence en fut l’évacuation de cette
place importante68.
Dans l’affaire du désastre de la RC4, les commande-
ments ont toujours disposé de bons renseignements.
Néanmoins, avec le personnel de soutien opératif, ils
décidèrent de lancer une opération fondée non pas sur les
faits connus à propos du Viêt-minh, mais sur des idées
subjectives que le 3e Bureau avait vis-à-vis de son adver-
saire. Le « désastre de la RC4 » était la conséquence de
profondes divergences personnelles et de désaccords
quant aux opérations futures, ainsi que de la pure incom-
pétence de l’officier commandant la zone frontalière. En
dernière analyse, Cao Bang n’était pas un échec du ren-
seignement, ce que confirme une masse de documents
d’archives. Le désastre de la RC4 est un exemple clas-
sique du manque de communication (on dirait aujour-
d’hui d’« interface ») entre les 2e et 3e Bureaux. Il montre
aussi ce qui peut arriver quand les commandants opéra-
tionnels se prennent pour leurs officiers de renseignement
et ne se fient pas à l’analyse des organes spécialisés.

219
220
Dong Trieu, 1951

Après sa victoire de la RC4, le Viêt-minh se prépara à


poursuivre sa stratégie d’usure. Sa campagne suivante
débuta en décembre l950 et se termina en janvier 1951
sur la sévère défaite de Vinh Yen69. Vint alors l’offensive
Hoang Hoa Tham en mars et avril 1951, sur la bordure
orientale du delta du Tonkin. La période comprise entre
janvier et fin mars 1951 donne une image intéressante des
d i fficultés rencontrées par les analystes du 2e Bureau
pour prévoir les mouvements de l’ennemi.
Dans le but de garder le secret et de protéger ses mou-
vements de troupes, le Viêt-minh monta une vaste cam-
pagne de désinformation. Il essaya de glisser aux Français
des documents indiquant qu’il attaquerait au nord-ouest
du Delta. Ces documents contenaient une foule de détails
sur la disposition des unités et leurs objectifs, et parais-
saient convaincants au 2e Bureau/EMIFT. Ils laissaient
croire que l’attaque aurait lieu à l’ouest, entre Phuc Yen et
Son Tay et qu’elle serait de nature similaire à l’off e n s i v e
contre Vinh Yen de janvier 1951. À l’appui de cette cam-
pagne, le Viêt-minh supprima toute communication radio
entre les unités et les troupes se préparant à la véritable
offensive, se limitant aux communications téléphoniques,
ce qui réduisait les informations tirées de la surveillance
radio. Il effectua également des mouvements de troupes
dans le Bavi pour renforcer l’illusion.
Malgré tout, il était difficile de cacher au CEFEO des
préparatifs de cette ampleur. Vers le début de février
1951, le 2e Bureau repéra les premiers mouvements en
direction de Dong Trieu et prédit que la prochaine offen-
sive commencerait vers la mi-mars.70
Pendant tout le mois de février, des indices confirmè-
rent l’imminence d’une offensive. D’abord, à la mi-
février, le Viêt-minh répara les routes reliant Lang Son au
Dong Trieu, tandis que le 426e bataillon de renseigne-
ment indépendant commençait à opérer au nord-est de
Bac Ninh71. Kep, sur la RC1, vit aussi l’arrivée de recrues
de la division 30872. À peu près à la même époque, trois
déserteurs du 174e régiment stationné dans le Dong Trieu
indiquèrent que l’offensive aurait lieu entre Luc Nam et

220
221
Uong Bi, à l’est du Delta. Le 2e Bureau/EMIFT avait en
sa possession les documents déjà mentionnés et destinés
à tromper le haut commandement français. Entre les
déserteurs, la surveillance radio et les documents, de
Lattre et le 2e Bureau/EMIFT, fortement influencés par le
SRO, avaient plutôt tendance à se fier aux documents.
Toutefois, le 2e Bureau/ZOT ne cessa d’affirmer que le
Viêt-minh visait Dong Trieu et non, comme l’indiquaient
les documents, Phuc Yen et Son Tay. De son côté, le SRO
était convaincu de la véracité de sa source unique et pen-
sait également que la 308 faisait mouvement vers l’ouest
et non vers l’est. La branche du 2e Bureau responsable du
Nord Delta était également convaincue que la 308 se
trouvait sur les pentes méridionales du Tam Dao, au
n o r d-n o r d-ouest d’Hanoï. De Lattre, et sans doute aussi
son commandant en chef adjoint, le général Raoul Salan
– quoi qu’il dise dans ses mémoires – ne savaient à qui
donner raison. Dans cette période d’incertitude, le 2e
Bureau/ZOT ne cessa de donner une image exacte et pré-
cise de ce qui était sur le point d’arriver en s’appuyant
non sur une source unique, mais sur une estimation à
sources multiples. Dès la première semaine de mars, on
savait d’où partirait l’attaque. Le complément d’indices
est à mettre au crédit de la reconnaissance aérienne.
La préparation logistique du Viêt-minh fut dûment
repérée et suivie de près. Dans la première quinzaine de
mars, les routes de Kep à Cao Bang étaient redevenues
praticables. On le savait en grande partie grâce à la recon-
naissance aérienne. Le Rapport de renseignement du 2e
Bureau/ZOT du 18 mars, essentiellement fondé sur le
renseignement aérien, avec un zeste d’écoute radio, mon-
trait clairement que le Viêt-minh amenait troupes et maté-
riel dans le Dong Trieu pour sa prochaine offensive. Les
routes menant de la frontière chinoise à la vallée du Nam
Nau (Lepic) fourmillaient d’activité, ainsi que celles par-
tant de Thaï Nguyen vers la même destination. La recon-
naissance aérienne nocturne montrait aussi que des
camions se dirigeaient vers An Chau et Huu Lung, empla-
cements déjà identifiés comme sous-stations logis-
tiques73. La seule incertitude portait sur l’activité dans le
Bavi, sur le flanc occidental du Delta. Le fait que les

221
222
seules informations sur le flanc oriental provenaient de la
reconnaissance aérienne préoccupait le haut commande-
ment. Il préféra donc attendre pour voir où se porterait
l’attaque principale. Elle se produisit quelques jours plus
tard exactement où le 2e Bureau l’avait prédit : dans le
secteur de Dong Trieu. Le 2e Bureau/ZOT avait prouvé
une fois de plus que, en tant qu’organe d’analyse des
informations de sources multiples, il pouvait, en combi-
nant le renseignement humain, l’écoute radio et la recon-
naissance aérienne, déceler avec précision les intentions
de l’ennemi, contrairement au SRO dont les prévisions
n’étaient fondées que sur une source unique. Malgré leurs
doutes initiaux, les généraux de Lattre et Salan écoutèrent
leurs services de renseignement et furent ainsi en mesure
de répondre efficacement à l’offensive viêt-minh.

Diên Biên Phú, 1953-1954

Permettez-moi maintenant de finir mes exemples


d’opérations sur une autre tonalité. Je vais aborder, avec
un peu d’inquiétude, le cas de Diên Biên Phú. Je vais
l’aborder sous l’angle du renseignement stratégique, dans
l’intention de démontrer qu’un renseignement juste et
précis, accepté par le commandement, n’est pas une pana-
cée. Il est ironique de constater que l’on a fait du général
Navarre le principal bouc émissaire de cette défaite. Les
historiens ont fait des gorges chaudes de son passé d’offi-
cier de renseignement, et le décrivent toujours comme
froid et distant. Le général Navarre fut nommé comman-
dant en chef en Indochine par le gouvernement français
avec pour mission de rechercher « une sortie
honorable »74, sans spécifier ce qu’il fallait entendre par
« sortie honorable ». Il ne reçut pas d’autre directive. Il
pouvait prendre des décisions sur la conduite opération-
nelle de la guerre, mais la conduite de la guerre lui échap-
pait. Contrairement à d’autres commandants en chef, on
lui accorda généreusement un mois pour présenter un
plan d’ensemble. Il le présenta le 24 juillet 1953, à Paris,
devant le Comité de défense nationale75. On ne lui répon-
dit que quatre mois plus tard, le 21 novembre76. Le plan

222
223
Navarre reposait sur une analyse du renseignement qui
lui avait été fournie par le 2e Bureau/EMIFT. En mai
1953, celui-ci avait clairement identifié les intentions du
Viêt-minh, ses capacités et ses dispositions. Navarre,
conscient de ses propres capacités et des intentions de son
gouvernement, avait bâti son plan sur cette estimation de
l’adversaire.
On peut se demander pourquoi le 2e Bureau/EMIFT
n’avait pas prévu l’intervention en force du Viêt-minh sur
Diên Biên Phú et le mode massif de l’aide chinoise. La
réponse à cette question se trouve dans le fait que le gou-
vernement français changea la stratégie d’ensemble sur
laquelle était bâti le plan Navarre. Navarre devait créer
une situation militaire qui donnerait à la France l’avan-
tage dans une négociation avec le Viêt-minh et ceux qui
le soutenaient. Sans le consulter, le gouvernement fran-
çais, à la conférence de Berlin, le 25 février 1954, décida
que l’Indochine serait mise à l’ordre du jour lors de la
réunion des Grandes Puissances à Genève, en mai. La
décision de jeter la question indochinoise dans l’arène
internationale, où les Grandes Puissances, le Viêt-minh et
ses alliés auraient leur mot à dire, modifia les bases stra-
tégiques d’opération en Indochine. Le Viêt-minh avait
envisagé d’attaquer Diên Biên Phú en janvier 1954, mais
y avait renoncé en raison de la faiblesse de ses moyens en
hommes et en armement, et de la puissance du camp
retranché. Après la conférence de Berlin, il comprit qu’il
devait obtenir une grande victoire dans un lieu et d’une
façon qui laisseraient sidérés non seulement les autres
puissances, mais surtout les Français, et qu’il fallait l’ob-
tenir avant la conférence de Genève, au mois de mai. Dès
lors, il pouvait concentrer toutes ses forces autour de
Diên Biên Phú pour le choc final. Pensant, à juste titre,
qu’une victoire à Diên Biên Phú signifierait le gain de la
guerre, le haut commandement viêt-minh n’avait plus à
se préoccuper de la perte de ses hommes et de ses
moyens. L’ a rgument convainquit les Soviétiques et les
Chinois qui furent alors disposés à fournir sans compter
armes, munitions et approvisionnements. Navarre, qui
n’apprit cette importante modification du paysage straté-
gique qu’après qu’elle fut devenue un fait accompli, se
retrouva coincé : il avait déjà massivement engagé ses

223
224
troupes à Diên Biên Phú et son gouvernement n’était pas
disposé à lui fournir les renforts prévus dans le plan origi-
nal. À la fin de la bataille, le 7 mai 1954, le Viêt-minh
était incapable de lancer la moindre offensive au Tonkin.
Il était pratiquement décimé. Mais cela n’avait aucune
importance puisqu’il avait gagné, et détruit, en pur style
clausewitzien, la volonté du gouvernement français de
poursuivre la guerre. Par la suite, Navarre a fait vigoureu-
sement valoir qu’il fallait chercher là la principale raison
de la décision soudaine du Viêt-minh de jouer son va-tout
à Diên Biên Phú. La commission Catroux a admis ce
point de vue dans une large mesure77.
Il serait intéressant de savoir pourquoi le haut com-
mandement viêt-minh se décida à sacrifier ses troupes à
Diên Biên Phú, alors qu’il avait renoncé à attaquer le
camp en janvier. La réponse fut donnée aux Français le
24 janvier 1955 quand le chef de la Section politique du
bureau de renseignement de l’état-major général du Viêt-
minh fit défection pour rejoindre les franco-vietnamiens à
Haïphong78. Débriefé en détail, il donna une excellente
image du processus de prise de décision du haut com-
mandement viêt-minh entre 1950 et 1954. Il expliqua
pourquoi l’attaque prévue en janvier sur Diên Biên Phú
avait été retardée, et poursuivit en disant :
« La conférence de Berlin, qui décida de la tenue de la
conférence de Genève, fut considérée comme d’une
extrême importance par le haut commandement Viêt-
minh […] elle constituait un pas vers l’intern at i o n a l i s a-
tion du conflit […] elle poussa le Viêt-minh et ses grands
alliés (URSS et Chine) à fa i re les effo rts maximum pour
arriver aux négo c i ations dans la position la plus favo-
rable. En conséquence, et dès lors, la Chine intensifia son
aide surtout dans le domaine des munitions, des moyens
de transport et des armements. »79
Cet officier viêt-minh tint ces propos avant que
n’éclate la controverse publique entre Navarre et le géné-
ral Cogny, commandant du Tonkin, à propos de Diên
Biên Phú, et bien avant que d’autres commentateurs ne
viennent se joindre au débat. Ses mots confirment claire-
ment les affirmations de Navarre quant à la modification
du climat stratégique.

224
225
Les renseignements fournis à Navarre par le 2e Bureau
ne pouvaient en aucune façon tenir compte de cette action
du gouvernement français. L’analyse était correcte et les
arguments convaincants sur le point de savoir pourquoi il
fallait tenir Diên Biên Phú. La place était un nœud de
communication viêt-minh et une source de riz ; elle était
importante pour les deux camps. C’était en outre le der-
nier rempart protégeant le Laos en cas d’attaque viêt-
minh venue de l’est80.
Plusieurs erreurs opérationnelles et tactiques furent
commises pendant la bataille, dues à un excès de
confiance avant son déclenchement, et aussi au comman-
dant opérationnel, le général Cogny, qui manquait à la
fois de compétences militaires et de qualités intellec-
tuelles81. Tout au long de son déroulement, le 2e
Bureau/ZOT et le 2e Bureau EMIFT donnèrent des prévi-
sions extrêmement précises sur les intentions de l’en-
nemi. Tout le monde reconnaît que la date de son
déclenchement était connue longtemps à l’avance. Le 2e
Bureau donna aussi une image précise de la montée en
puissance du Viêt-minh autour de Diên Biên Phú. Diên
Biên Phú n’est donc pas un exemple d’échec du rensei-
gnement, mais bien plutôt un exemple typique de ce qui
arrive quand la direction politique prend des décisions en
temps de guerre sans consulter, ou au moins en avertir, le
commandement militaire. Cela présuppose bien sûr que
le sens de la responsabilité accompagne l’exercice du
pouvoir politique. Malheureusement les gouvernements
français de la IVe République avaient le pouvoir, mais
aucun sens de la responsabilité. Celui qui insisterait pour
reprocher au renseignement français d’avoir failli à Diên
Biên Phú montrerait clairement qu’il trouve normal que
les autorités militaires espionnent la direction politique
dans un pays démocratique.

225
226
Conclusions

Dans sa guerre contre le Viêt-minh, le CEFEO dut


savoir utiliser au mieux ses avantages pour compenser la
faiblesse de ses ressources. L’aviation est souvent citée
comme l’un de ces avantages. Mais la force aérienne
française était limitée en regard de l’étendue du territoire
à couvrir. Les blindés et 1’artillerie représentaient un
autre avantage, mais pas partout au Tonkin comme dans
1’ensemble du Viêt-nam, étant donné la configuration
géographique. Ces atouts n’auraient eu aucune valeur si
le commandant en chef et ses subordonnés n’avaient pas
disposé d’une connaissance actualisée des intentions, des
capacités et du dispositif du Viêt-minh sur le terrain. En
dépit de graves difficultés, les services de renseignement
français et vietnamiens parvinrent à leur apporter cette
connaissance. Comme les organisations de renseigne-
ment d’autres pays, dans d’autres conflits, l’organisation
f r a n c o-vietnamienne connut ses crises internes, ses
conflits d’intérêt, et même des compétitions sur les
réseaux d’informations et les informations collectées,
voire entre agences nationales au sud du Viêt-nam. Elle a
eu sa part d’estimations erronées à partir de sources
uniques. Certains lui ont reproché le manque d’informa-
teurs chez le Viêt-minh ou en Chine. Qui pouvait à
l’époque s’enorgueillir d’avoir de bons agents en Chine ?
Il était très difficile d’implanter des réseaux dans un
régime communiste. Tant bien que mal, la France repartit
à zéro pour remettre sur pied ses réseaux d’information et
son organisation de renseignement après 1945. Les Viet-
namiens eux aussi eurent tout à bâtir à partir de rien. Avec
un peu de temps et les ressources dont ils disposaient, les
Français se dotèrent en Indochine d’une organisation effi-
cace de collecte de l’information. Comme de bien
entendu, ces informations seraient restées lettre morte
sans de bons analystes, à tous les niveaux, pour les digé-
rer. Les événements de mai 1954 sont connus ainsi que
leurs conséquences sur l’Indochine, mais les services de
renseignement français et vietnamiens avaient travaillé
ensemble, leur coopération s’avérant la plus utile au
niveau tactique et opératif, celui qui importe le plus.

226
227
J’espère avoir démontré que les Français disposaient
en Indochine d’une capacité d’analyse des informations
de toutes sortes de sources et que, pour autant que l’étude
des archives le prouve, cette analyse était souvent cor-
recte et démontre l’efficacité du 2e Bureau aux niveaux
stratégique et opératif. Pour évaluer, avec une précision
acceptable, les effets des analyses du 2e Bureau sur les
opérations en Indochine, on ne devrait pas, et on ne doit
pas, s’appuyer sur les sources secondaires ou sur ce que
racontent les Américains à propos des Français et du Viêt-
minh. Les archives françaises sur l’Indochine sont abon-
dantes et, Dieu merci, n’ont pas été sauvagement
caviardées. L’historien qui veut vraiment étudier cette
période a les moyens de le faire sans recourir au ouï-dire
et aux sources secondaires.

NOTES

1 L’auteur, qui travaille pour le ministère de la Défense britannique,

tient à préciser que ses propos n’expriment qu’un point de vue personnel,
fondé sur des recherches personnelles, et ne reflètent en aucun cas les
conceptions politiques présentes ou passées du Gouvernement de Sa
Majesté, des forces armées de Sa Majesté ou du ministère de la Défense
britannique.
D’autre part, l’auteur tient à remercier tout particulièrement Bernard
Pouget pour la traduction du texte.
2 Pour la théorie du renseignement militaire voir D. H. Dearth (éd.),

S t rat egic Intelligence Th e o ry and Pra c t i c e, US Army War College &


Defense Intelligence A g e n c y, 1996 ; M. I. Handel (éd.), I n t e l l i gence and
Military Operat i o n s, Frank Cass, 1990 , p. 95 ; M. Herman, Intelligence
Power in Peace and War, Cambridge University Press, 1996.
3 Par exemple W. Colby, Lost Victory, Contemporary Books, Chicago,

1989 ; F. Snepp, Decent Interval, Allen Lane, Londres, 1977 ; D. Andrade,


Ashes to Ashes : the Phoenix Program and the Vietnam Wa r, Lexington
Books, Lexington, 1990 ; H. Ford, The CIA and Vietnam Policy m a ke rs :
Th ree Episodes 1962-1968, Center for the Study of Intelligenc e/Central
Intelligence Agency, Washington DC, 1998 ; J. Prados, Presidents’ Secret
Wars, Elephant Paperbacks, Chicago, 1996 ; D. Andrade, Trial by Fire :
the 1972 Easter Offensive, Hippocrene Books, New York, 1995 ; R. Ford,
Tet 1968 : Understanding the Surpri s e, Frank Cass, Londres, 1995 ;
S. Tourison, S e c ret A rmy, S e c ret War, Naval Institute Press, Annapolis,
1995.

227
228
4 Par exemple A. Teulieres, La Guerre du Viêt-nam, 1945-1975, Lavau-
zelle, Paris, 1979 ; M. Bodin, La France et ses soldats, Indochine, 1945-
1954, L’Harmattan, Paris, 1996 ; J. Valette, La Guerre d’Indoch i n e,
1945-1954, Armand Colin, Paris, 1994 ; O. Maestrati, Indochine : autop-
sie d’un échec, Société des Gens de Lettres, Paris, n. d. ; P. Labrousse, La
Méthode viêt-minh : Indochine, 1945-1954, Lavauzelle, Paris, 1996.
5 H. Jacquin, Guerre secrète en Indochine, Olivier Orban, 1979.
6 J. Ferrandi, Les Offi c i e rs français face au Viêt-minh, 1945-1954 ,

Fayard, 1966.
7 J. Pouget, Nous étions à Diên Biên Phú, Presses de la Cité, Paris,

1964 ; L. Stein, Les Soldats oubliés, Albin Michel, Paris, 1993.


8 P. Rocolle, Pourquoi Diên Biên Phú ?, Flammarion, Paris, 1968.
9 Y. Gras, H i s t o i re de la guerre d’Indoch i n e, Denoël, Paris, 1992,

exemples pages 346, 349, 375, 422-423.


10 Par exemple R. Muelle, Commandos et maquis : S e rvice Action en

I n d o ch i n e, GCMA Tonkin, 1951-1954, Presses de la Cité, Paris, 1993 ;


P. Leger, Aux carrefours de la guerre, Albin Michel, Paris, 1983 ; R. Trin-
quier, Les Maquis d’Indochine, 1952-1954, Albatros, Paris, 1953 ; R. Fali-
got et P. Krop, La Piscine : The Fre n ch Secret Service since 1944,
Blackwell, Oxford, 1989 ; P. Krop, Les Se c rets de l’espionnage français,
Payot/Rivages, Paris, 1995.
11 B. Fall, G u e rres d’Indochine : France 1946-54, A m é rique 1957...,

Laffont, 1965 ; E. O’Ballance, The Indo-China War, 1945-1954 : A Study


in Guerilla Warfare, Faber and Faber, Londres, 1964 ; R. O’Neill, General
Giap : Politician and Strategist, Cassell, Sydney, 1969.
12 R. Spector, Advice and Support : The Early Years, 1941-1960, United

S t ates A rmy in Viêt-nam, Center of Military History, Washington, DC,


1983 ; A. Short, The Origins of the Vietnam War, Longman, 1989.
13 J. Nordell, The Undetected Enemy : French and American Miscalcu-

lations at Dien Bien Phu, 1953, Texas A&M University Press, 1995.
14 P. Davidson, Vietnam at War, Sidgwick and Jackson, Londres, 1988.

Le livre de Cecil B. Currey, Victory at any Cost : The Genius of Vietnam’s


Gen. Vo Nguyen Giap, Aurum Press, 1997, est écrit dans le même style que
celui de Davidson.
15 D. Porch, The Fre n ch Secret Services, Farrar, Straus and Giroux,

New York, 1995.


16 Ibid., p. 319.
17 J. Pouget, Le Manifeste du camp n° 1, Fayard, Paris, 1995.
18 EMIFT/2B, Note d’info rm ation sur les fo rces armées rebelles n° 1,

25 septembre 1951.
19 Général Vo Nguyen Giap, Chien Dau trong Vong Vay, NXB Quan

Doi Nhan Dan, Hanoi, 1995, p. 130 ; discussions avec le colonel Bui Tin,
ancien instructeur de la division viêt-minh 304.
20 « Notes d’information sur les forces armées rebelles n° 5. Les Trans-

missions VM », 475/EMIFT/2S, 6 février 1952, SHAT. « Réseaux radio


viêt-minh, Tonkin Nord Annam », 10 avril 1952, SDECE, Section 485,
SHAT. « Interrogatoire de D..., ancien radio du Viêt-minh », 31 mars 1952,
10H1878, SHAT. Li Su, N ganh Co Yeu, Quan Doi Nhan Dan Viet Nam
(1945-1975), NXB Quan Doi Nhan Dan, Ha Noi 1990, traduit par David
W. Gaddy, Center for Cryptologic History, NSA 1994 (Histoire de la sec-
tion cryptologie de l’APVN).
21 « Rapport sur la création d’une DGD en Indochine / justification du

maintien de cet organisme », Saïgon, avril 1952/DGD, SHAT.

228
229
22 Lieutenant-colonel Boussarie, Renseignement en Indochine, confé-
rence au CEAA (Section militaire de l’Union française), 1er décembre
1953, p. 12.
23 Philippe Franchini (éd.), S a ï gon 1925-1945, Autrement, septembre

1992, p. 192-196.
24 Y. Gras, op.cit., p. 293-294.
25 Pendant la période 1951-1954, la SDECE Indochine recevait

approximativement, par an, 700 millions de francs.


26 P. Williams, Crisis & Compromise : Politics in the Fourth Republic,

Longman, 1966, p. 205 ; Boussarie, Renseignement, p. 19.


27 Ferrandi, op.cit., p. 125.
28 Boussarie, op. cit., p. 15.
29 H. Navarre, Le Temps des vérités, Plon, 1979, p. 257-258.
30 Les sources de ces rapports sont variées mais il y a des éléments qui

ne peuvent être que le produit du SR. SHAT, 10H173. DGD n° 41/DGT,


« Note sur l’aide chinoise », 24 mars 1951 ; n° 2950/CMIFT/2B, « Note
d’information sur les relations sino-viêt-minh, janvier 1950-juin 1952 », 7
juillet 1952 ; SHAT, 10H2581, n° 5632/FAGO25, « Le Viêt-minh et la
Chine à la date du 15 octobre 1950 ».
31 « Coût et rendement des organismes de recherche du renseignement,

1951-1953 », SHAT. « Étude sur les écoutes VM, leur rendement, leurs
conséquences, les mesures à prendre pour y parer », 9 février 1952,
234/35.S, SHAT.
32 Ferrandi, op. cit., p. 126 ; Gras, op. cit., p. 375 ; Pouget, op. cit. ,

p. 84 ; Navarre, op. cit., p. 258. Le général Dulac, lors d’un de ses entre-
tiens avec l’auteur, déclara également que le général Salan lisait toujours
les décryptages utiles avant de prendre des décisions opérationnelles.
33 Gras, op. cit., p. 474-475 ; SHAT 10H983, n° 228/FTNV/2B, Étude

sur les enseignements tirés de la campagne d’Indochine, 14 février 1955.


34 SHAT 10H983, 228/FTNV/2B, 14 janvier 1955.
35 N° 174 Cab Mil/ED, Hanoi, 7 avril 1951. Il s’agit du document qui

institua le GCMA, et qui fut signé par le général de Lattre en personne.


36 Boussarie, op. cit., p. 19.
37 SDECE 1075/Cab, « Note relative au fonctionnement du GCR et

STR », 26 juin 1949, SHAT.


38 A. Zervoudakis, « Le renseignement aérien en Indochine », R H A,

2/98, p. 83-84. Voir aussi les copies des télégrammes, produits du travail
du GCR avant et pendant la bataille (cote 10H1253). Par exemple,
772/FTNV/2, 16 septembre 1951.
39 SHAT, 10H983, 228/FTNV/2B. GCR No.737/D. « Étude sur l’orga-

nisation des écoutes et de la radiogoniométrie », 14 janvier 1955.


40 2e Bureau, FTNV/ZOT, août 1953, « Monographie du TD42 – Doc

Lap », SHAT.
41 Commandant Jarry, « Le renseignement aérien en Indochine »,

Forces aériennes françaises, 1957, p. 694 ; Bousarrie, op. cit., p. 14 ; Ser-


vice historique de l’armée de l’air (SHAA), C-901, 2011/EMP, 28 juillet
1948, « Localisation des stations radio rebelles… » ; SHAA, C-901,
666/EMP, 11 décembre 1948, « Radiogoniométrie sur avion », SHAT,
10H983, 228/FTNV/2B, 14 janvier 1955.
42 Ferrandi, op.cit, p. 125.
43 Pour la contribution de l’armée de l’air dans le domaine du rensei-

gnement en Indochine, voir A. Zervoudakis, « Le renseignement aérien en


Indochine (1950-1954) », Revue historique des armées (RHA), n° 2, 1998,
p. 69-84.

229
230
44 A. Zervoudakis, « L’emploi de l’armée de l’air en Indochine, 1951-
1952 », RHA, n° 1, 1992, p. 77-88.
45 « Synthèse sur l’emploi des forces aériennes en Extrême-Orient,

1946-1954 », SHAA.
46 B. Estival, La Marine française dans la guerre d’Indochine, Marines

Édition, 1998, p. 257-267


47 « Coût et rendement des organismes de recherche du renseignement,

1951-53 », SHAT.
48 SHAT, 10H983, 2025/EMIFT/3ET, 10 décembre 1954. Enseigne-

ments à tirer de la guerre d’Indochine ; SHAT 10H983, 228/FTNV/2B, 14


janvier 1955.
49 Par exemple SHAT, 10H1038, Sûreté du Lien Khu 4, n° 247-

BVCT/M, 26-10-1953 (document VM capturé).


50 20/EMOTCC/2/S, lettre du colonel Gracieux au colonel Allard

(7 décembre 1951) ; lettre du 23 novembre 1951 pour le colonel Gracieux,


sous-chef EMIFT, sur la question d’un SR militaire vietnamien.
51 261/B5 Bureau régional pour la pacification, Hanoi, 5 septembre

1952 : « Note d’information concernant l’action GAMO et ses résultats »,


10H 2763, SHAT ; EMIFT/3B, « Rapport d’ensemble sur l’opération Mer-
cure », 10H 1228, SHAT ; 503/GM7/3B, « Rapport sur l’opération Boléro
I », 10H 1137, SHAT ; 59/ZN/3/OP, « Compte rendu de l’opération Boléro
II » (27 août 1952), 10H 1137, SHAT.
52 5047/FTNV/2B, Sommaire historique, 24 septembre 1952, SHAT.
53 D. Porch, op. cit., p. 310.
54 Ibid., p. 311.
55 Voir rapports dans les cotes 10H1037 et 10H2421, SHAT.
56 « Journal de marche 3e BCCP. Période du 11 février au 31 mars

1950 », 10H1645, SHAT ; C. Bondroit, 3e BCCP Indochine 1948-1950,


Hexagone Publications, 1998, p. 370-97.
57 « Compte rendu d’opération du 3 e BCCP, Fiche commentaire »,

2183/3/Z Groupement léger aéroporté, 10H1645, SHAT ; C. Bondroit,


op.cit., p. 370-97, 444-52.
58 10H1645, Carton Affaire Pho Lu, SHAT.
59 Bulletin de renseignement 3125, 21 juillet 1950, SHAT.
60 1555/FAEO/28. Note de renseignement, 18 avril 1950 ; Bulletin de

renseignement, 3770, 21 août 1950, SHAT.


61 Gras, op. cit., p. 297-301. Témoignage Jacques Planet ; SHAT

10H2517, 409/ZOT/2B. Bulletin de renseignement. Documents récupérés


par le 3e BCCP à Dong Khe, 8 juin 1950.
62 10H1636. Compte rendu d’opération 3 e BCCP, 13 juillet 1950,

SHAT.
63 Voir, par exemple, 10H957. Situation de la ZOT, 8 juillet 1950,

SHAT.
64 10H2517. Fiche au sujet d’une menace viêt-minh sur la RC4, 8 sep-

tembre 1950, SHAT.


65 Par exemple 10H1142, 7018/ZOT/2B, 23-30 septembre 1950,

(1er octobre 1950), SHAT.


66 10H1264, Note du colonel Lennuyeux, 17 octobre 1950, SHAT.
67 Général Allesandri, Documents privés : Instruction personnelle et

secrète, 11 octobre 1950. Voir aussi SHAT, 1K231, 1632/FAEO/3S.


68 Voir Fonds privés général Constans, SHAT 1K231 et Fonds privés

maréchal Juin, SHAT 1K238, carton relatif aux événements de la RC4


(1950).

230
231
69 A. Zervoudakis, « Vinh Yen », RHA, n° 1, 1994, p. 54-65.
70 Ferrandi, op.cit., p. 160-163 ; Ferrandi y fait allusion dans son livre
mais parle d’un déserteur, et non pas de deux déserteurs et de trois civils
comme l’indique le 2e Bureau.
71 Voir 10H1037, SHAT.
72 Voir documents 2e Bureau/ZOT dans la cote 10H623, SHAT.
73 2e Bureau/ZOT, 18 mars 1951, 10H623, SHAT.
74 Gras, o p . c i t., p. 511 ; « Rapport concernant la conduite des opéra-

tions en Indochine sous la direction du général Navarre (Rapport


Catroux) », partie 1, p. 4 dans G. Elgey, Histoire de la IVe République, vol.
II : La République des contradictions, Fayard, 1993, p. 641-722.
75 « Rapport Catroux », partie 1, p. 5-7 ; Rocolle, op.cit., p. 51-52, 109-

111 ; Pouget, o p . c i t., p. 45-66 ; Gras, o p . c i t ., p. 511-514. Dans son livre,


Porch, sans la moindre évidence de document d’archive ou même de
source secondaire, écrit que le plan Navarre était un plan préparé par le US
Pacific Command. Il fait référence à ce plan dans tout le chapitre sur Diên
Biên Phú sous l’appellation « Navarre/O’Daniel Plan » (Porch, o p . c i t.,
p. 335).
76 Gras, op.cit., p. 514 ; Pouget, op.cit., p. 123-124 ; Rapport Catroux,

op. cit., partie 1, p. 11.


77 De tous les historiens, seuls Rocolle et Pouget sont des partisans de

cette explication des événements. La dernière édition révisée du livre de


Giap sur Diên Biên Phú présente un chapitre entier qui confirme ce que
Navarre, Pouget et Rocolle ont déjà écrit. Vo Nguyen Giap, Diên Biên
Phú, édition révisée, Hanoi : NXB Chinh tri guoc gic, National Political
Publishing House, 1994, p. 23-47.
78 Interrogé par le chef du 2e Bureau/FTNV, 26 janvier 1955,

649/FTNV/2e Bureau, SHAT. Le nom de l’officier viêt-minh est supprimé


par l’auteur.
79 Ibid.
80 Voir, par exemple, Letourneau, note pour le commandant en chef, 27

octobre 1952, 10H982, SHAT.


81 Le rapport Catroux avait ceci à dire comme conclusion sur le cas du

général Cogny : « Ces fa i blesses de caractère du général Cog ny, effet de


ce que son ancien ch e f, le général de Linares, nommait son “égocen-
trisme” s e raient péchés veniels si au cours de la préparation et dans la
conduite de la bataille, cet officier général s’était affirmé un chef vraiment
conscient de ses re s p o n s abilités. Or il n’en a pas été ainsi. On en peut
conclure que, bien que doué de qualités bri l l a n t e s , il lui manque encore
l’expérience et une formation militaire complète capable de le rendre apte
aux commandements supéri e u rs. Il serait normal que le général Cog ny,
avant que puisse lui être confié le commandement d’un échelon plus élevé,
reçoive le commandement d’une division où il aurait l’occasion d’aller au
fond des problèmes tactiques. » (G. Elgey, op.cit., Annexe 1, p. 722.)

231
232
DÉBAT

Lieutenant-colonel David :

– Je peux peut-être répondre, tout au moins partiellement, à


cette question des services de renseignement. Y a-t-il eu dans
l’affaire de Diên Biên Phú, comme quelque temps auparavant,
faillite du renseignement ? Je ne le pense pas. Nos services
étaient très, très bien info rm é s , en particulier par les écoutes
radio. Les écoutes radio nous ont toujours permis en Indochine
d ’ avoir d’excellents renseignements sur le Viêt-minh, j o u rn a-
l i e rs et souvent très complets. Donc les services étaient bien
renseignés sur ce qui se passait. On était au courant d’ailleurs
de ce que le Viêt-minh faisait monter de l’art i l l e rie sur Diên
Biên Phú. Et on était, avec de l’avance, au courant du volume
de troupes que le Viêt-minh emploierait à Diên Biên Phú, par
une manière bien simple qui était la comptabilité des tonnes de
riz entreposées par les Viets dans leurs dépôts. Et quelques
semaines avant que les affaires ne s’engagent à Diên Biên Phú,
quelques semaines avant que les divisions viêt-minh elles-
mêmes ne se regroupent à Diên Biên Phú, on était capable de
dire d’après les dépôts de riz constitués : le Viêt-minh dev rait
engager, avec une petite fourchette, bien sûr, de précaution, tel
ou tel volume de troupes. Je pense que le renseignement a fait
son travail. Mais j’ai déjà eu l’occasion de travailler sur ces
histoires de renseignement en Indochine, et d’interprétation du
renseignement. Le tort, je dirais peut-être – mais peut-il en être
responsable ? – du commandement en Indochine, c’est d’avoir
toujours eu un temps de retard sur l’imagination du Viêt-minh.
Car nos services de renseignement, qui faisaient quand même
très bien leur travail, faisaient le raisonnement suivant : la der-
nière fo i s , le Viêt-minh nous a eu de telle manière, ou la der-
nière fois, le Viêt-minh a procédé de telle manière, donc la fois
s u ivante, en prenant comme référence ce qu’on a connu de la
dernière affaire, eh bien, ça devrait se passer ainsi. Seulement,
le Viêt-minh faisait toujours preuve d’imagination, et l’on avait
de plus en plus de mal à le suivre sur ce plan-là.

232
233
Guy de La Malène :

– Permettez-moi un mot. Les renseignements march a i e n t


peut-être, mais ils n’arrivaient pas jusqu’au terrain. On a
c o n nu la présence de canons de 105 huit jours avant le tre i ze
m a rs , et celle des orgues de Staline lorsqu’ils ont été mis en
action. Et d’autre part, je suis persuadé que l’av i ation a été
surprise par la puissance de l’artillerie anti-aérienne qui s’est
déclenchée à partir du 30 mars.

Général Maurice Schmitt :

– [Je voudrais revenir sur cet] aspect fondamental de la


guerre : le renseignement. Je dis souvent qu’un officier général
a besoin de trois piliers , non pas pour sa sage s s e, mais pour
mener sa manœuvre : c’est le renseignement, c’est bien sûr les
opérat i o n s , et c’est la logi s t i q u e. En Gra n d e - B retag n e, je sais
que le renseignement, ça fonctionne très bien, et je vous remer-
cie de nous avoir démontré ce que je savais – car j’ai rencontré
des responsables du renseignement en Indochine – que le ren-
seignement avait bien fonctionné pendant toute la campagne.
L’important, ap r è s , c’est de croire le renseignement. C’est un
autre problème.
234
235
Jean Deuve

LE SERVICE DE RENSEIGNEMENT (SR)


DES FORCES DU LAOS (1946-1948) :
UN EXEMPLE D’ADAPTATION AU TERRAIN

Le théâtre d’opérations

Le Laos est un pays montagneux avec de hautes


chaînes (une cinquantaine de sommets de plus de 2 500
mètres), des collines élevées et moins de 12 % de plaines
(pour une surface de 230 000 km2, tiers de la surface
totale de l’Indochine française). Le Laos, qui s’allonge
sur 1 000 kilomètres, est formé, tout particulièrement le
nord, de compartiments de terrain très fermés, vivant plus
ou moins autarciquement, mal reliés par des pistes sou-
vent rudimentaires, qui deviennent des rivières ou des
torrents en saison des pluies. Les villages (10 000) sont
isolés (la densité humaine n’atteint pas 8 %). Des régions
entières, difficiles d’accès, sont sous-administrées et
vivent à l’écart. La forêt couvre le pays et un cinquan-
tième seulement du Laos est cultivé. Les routes carros-
sables sont rares et fragiles : elles sont plus ou moins
coupées lors de chaque saison des pluies. La RC 13, qui
longe le Mékong, est carrossable en toute saison, sauf le
tronçon Hin-Boun-Paksane (reliant le Moyen et le Nord-
Laos) et le tronçon Vientiane-Luang Prabang, route de
montagne qui doit être refaite après les pluies. À partir de
cette RC 13, il n’y a que trois transversales qui relient le
Mékong à la frontière du Viêt-nam. Les moyens de com-
munication habituels restent la pirogue (parfois à
moteur), le cheval et… la marche à pied. Pour se rendre

235
236
de Vientiane à Luang Prabang, à part l’avion (rare), il n’y
a que les bateaux sur le Mékong (cinq à six jours en piro-
moteur, vingt-deux à la perche). Le chef de district de
Paksane met six à huit jours (pied, cheval, pirogue) pour
atteindre les limites de sa zone d’action, le double en sai-
son des pluies.

Le Laos en juin 1946

De mars 1945 à mai 1946, les centres du Laos avaient


été occupés successivement par les Japonais, les Chinois,
les Lao Issala et les Viêt-minh. En ce début de juin 1946,
date de création du SR-Forces du Laos, de graves menaces
venant de l’extérieur pèsent sur le Laos. Ce qui reste des
Issala, exilés au Siam, est pris en main par le parti commu-
niste vietnamien. Déjà, des équipes mixtes « lao-viet »
commencent à s’infiltrer dans des zones isolées du Laos et
à y construire des bases de subversion et de propagande.
Le gouvernement siamois, favorable aux mouvements se
disant de « libération » des peuples du sud-est de l’Asie,
fournit aux comités lao-viet une aide militaire, discrète
mais réelle, et ferme les yeux sur l’organisation de lutte
que les Viêt-minh mettent sur pied le long du Mékong. En
juin justement, le PCI (Parti communiste indochinois)
définit sa politique : organiser la guérilla au Laos avec les
Lao Issala, construire des bases révolutionnaires à l’inté-
rieur du Laos. Les premiers raids des unités mixtes lao-
viet du Siam vers le Laos vont commencer dès septembre.
Comme la frontière du Laos avec le Siam mesure 1 635
kilomètres, il est impossible de la surveiller entièrement.
Les Lao Issala réfugiés au Viêt-nam sont également pris
en main par le PCI. Des unités mixtes lao-viet sont mises
sur pied avec les mêmes objectifs : construire des bases de
subversion au Laos, harceler les forces du Laos, déstabili-
ser le gouvernement royal, faire de la propagande. La
frontière lao-vietnamienne, mesurant 1 693 kilomètres, se
situe en grande partie au sommet de la chaîne Annamite
couverte de forêts épaisses. Elle est impossible à contrôler.

236
237
Le caractère de la guerre au Laos

La guerre au Laos, en cette période, n’est pas une


guerre de gros bataillons ou de batailles rangées. C’est
une guerre de guérilla et de contre-guérilla, une guerre de
jungle, une guerre de petites unités, de « peaux-rouges »,
jamais finie, car l’ennemi a ses bases dans ses « sanc-
tuaires » situés à l’extérieur du Laos. Cette guerre n’est
pas une guerre militaire, mais une guerre politique où les
armes et les opérations militaires ont leur part. L’ennemi
cherche à installer ses bases révolutionnaires, en général
dans des régions excentriques, isolées et éloignées des
grands axes de communication. De ces bases, il rayonne,
lance sa propagande, cherche à gagner des villages, et
pour cela attaque les postes militaires amis, harcèle les
convois, tend des embuscades, effraie les autorités
locales, les poussant à fuir, crée l’insécurité. Les forces
du Laos cherchent à contrecarrer ces opérations. Elles
défendent les postes, protègent les voies de communica-
tion, les ponts, cherchent à faire tomber l’ennemi dans
des embuscades, mènent une contre-propagande, atta-
quent les bases ennemies.

Les missions données au SR

Le colonel commandant les forces du Laos1, en créant


le SR, lui donne les missions suivantes : fournir des ren-
seignements, mener des actions d’intoxication et de
déstabilisation de l’ennemi, orchestrer la propagande et la
contre-propagande dans les zones d’opérations.

Fournir des renseignements

L’essentiel des besoins en renseignement des forces du


Laos concerne les menaces venant du Siam et du Viêt-
nam et leurs prolongements au Laos même :

237
238
– Siam : attitude du gouvernement, de l’armée, de la
police et des partis politiques vis-à-vis des Lao Issala et
des Viêt-minh ; conséquences de cette attitude ; organisa-
tion politique et militaire viêt-minh, activités au Laos de
cette organisation, influence dans les communautés viet-
namiennes du Laos ; organisation politique et militaire
lao issala ; aides reçues des Siamois et des Viêt-minh.
Prise en main par les Viêt-minh. Activités au Laos. Réor-
ganisation de l’armée siamoise. État des voies de commu-
nication et des aérodromes civils et militaires.
– Viêt-nam : organisation politico-militaire du PCI et
du Viêt-minh dans les provinces jouxtant le Laos ; activi-
tés viet en direction du Laos, influence sur les commu-
nautés vietnamiennes du Laos ; prise en main des Lao
Issala exilés (Comité issala de l’Est), leurs activités révo-
lutionnaires au Laos ; état des voies de communication,
des cols et des ponts au Nord-Viêt-nam, liaisons Siam-
Viêt-nam à travers le Laos ; situation politique des zones
échappant encore à l’influence française (régions de Vinh
et nord de Hué).

Mener l’action

On est au Laos, pays où l’action psychologique et l’in-


toxication ont été des armes efficaces du temps des occu-
pations japonaises, chinoises et lao-viet. Le colonel
commandant les forces du Laos et ses officiers sont déci-
dés à utiliser cette action psychologique, soit en prépara-
tion ou en accompagnement d’une opération militaire,
soit de manière autonome. La guerre est politico-mili-
taire : elle se déroule parmi des populations que chaque
camp cherche à attirer. Le SR orchestrera cette action
spécifique de propagande et de contre-propagande en liai-
son étroite avec les unités sur le terrain.

238
239
Les principes de base de la création
du SR-Forces du Laos

Ce SR, créé au début de juin 1946, ne part pas de zéro.


Il intègre l’expérience d’officiers ayant participé aux opé-
rations des deux années précédentes contre les Japonais,
les Chinois, les Lao-Viets. Certains organismes fonction-
nant dans cette période sont toujours d’actualité (tel le
service d’Écoutes et de Décryptement de Paksane ou des
réseaux montés au Siam). Le colonel qui crée le SR et les
principaux officiers qui vont en être responsables, sont
des anciens du service secret Action, créé en 1943 pour
l’Indochine. Ils ont été formés à la Force 136 britannique
(service secret chargé des opérations clandestines dans
les territoires occupés par les Japonais).
Les principes qui sont à la base de l’organisation et des
méthodes du SR procèdent de ces expériences :
– En raison des distances, de la faible densité des popu-
lations, de la longueur et du caractère des frontières,
impossibles à contrôler, de la rareté et de la précarité des
voies de communication, tout doit reposer sur le rensei-
gnement ; le colonel déclare souvent : « Au lieu d’un
bataillon supplémentaire, qu’on me donne l’argent que
coûterait ce bataillon. Je m’en servirai pour mon SR. »
– Étant donné donc l’importance capitale du renseigne-
ment au Laos, le SR doit pouvoir se consacrer entière-
ment à sa mission, être aussi indépendant que possible,
disposer du maximum de moyens.
– Au Laos, pays où les distances sont considérables, il
faut éviter que l’on puisse envoyer en opération à l’autre
bout du pays un ou deux bataillons à la suite d’un rensei-
gnement qui s’avérera faux, car on crée un vide à un
endroit, dont l’ennemi saura profiter. Il faut donc que le
SR dispose du maximum de moyens destinés à obtenir du
renseignement d’excellente valeur. Cela veut dire aussi
que les officiers de renseignement (les OR) doivent être
aussi compétents que possible.
– Il faut, à la fois, une direction centrale et une grande
décentralisation, en raison des difficultés de communica-
tion, de la possibilité qu’une menace se concrétise brutale-

239
240
ment. Il faut, pour pouvoir transmettre un renseignement
urgent, que le chef du SR ait une liaison directe avec tous
les OR des unités sans avoir à passer par des voies hiérar-
chiques trop lentes, mais il ne faut pas que le SR soit un
« état dans l’état » et que les OR soient coupés de leurs
échelons de commandement. Les OR sont, d’abord, les
OR des unités dans lesquelles ils sont affectés.
– Les menaces venant d’au-delà des frontières, il est
nécessaire de faire du renseignement sur ces voisins.
C’est un exercice périlleux, qui nécessite une formation
appropriée des OR et une direction technique quoti-
dienne.
– Au Laos, l’action psychologique doit jouer un grand
rôle. C’est un travail de spécialistes postulant pour une
orchestration centrale combinée avec une importante
décentralisation.
– Dans ce pays de grandes distances et de communica-
tions aléatoires, le renseignement doit pouvoir être
obtenu et exploité le plus vite possible. La compétence
des OR est donc primordiale, même aux petits échelons.
On ne doit pas confier le SR d’un bataillon à n’importe
qui, ni traiter l’OR comme un objet plus encombrant
qu’utile ou comme une « bonne à tout faire » en lui
confiant des missions qui n’ont rien à voir avec ce pour
quoi il a été désigné.
– Le métier d’OR s’apprend et il est différent du travail
d’un 2e Bureau.
– L’OR doit connaître le plus possible la mentalité, les
coutumes, les caractères psychologiques des diverses eth-
nies, ne serait-ce que pour juger de la crédibilité des
agents. L’OR doit chercher à toujours mieux connaître le
pays.
– Tout officier n’est pas apte à faire du renseignement.
Il faut laisser au chef du SR le soin de refuser un officier
ou, au contraire, la possibilité de demander une aff e c t a-
tion.

240
241
Organisation du SR

1° Le SR, camouflé en « Service topographique », est


commandé par un capitaine assisté de deux adjoints, l’un
plus particulièrement chargé des questions concernant le
Viêt-nam et les Viêt-minh, l’autre des affaires concernant
le Siam. La « centrale » comprend un assistant (école et
décryptement), trois opérateurs-radio, deux secrétaires-
interprètes, tous autochtones. Le chef et ses adjoints ont
été formés à la Force 136 et ont eu l’expérience des com-
bats contre les Japonais, les Chinois et les Lao-Viets. Le
personnel autochtone a servi dans ces combats dans les
domaines du renseignement et de l’action. L’école,
camouflée en « École de secrétariat militaire », installée
dans un local différent, reçoit des agents envoyés par les
OR pour perfectionnements et spécialisations. Tout le
personnel de la centrale participe à l’instruction.
La centrale conçoit son rôle de la façon suivante : elle a
pour responsabilité d’aider et de guider les OR sur le ter-
rain, et elle est chargée de compléter leurs informations
avec celles obtenues par la centrale.

2° Le système mis en place comporte une double hié-


rarchie :
– technique : les OR reçoivent des directives tech-
niques du chef du SR, des tableaux d’identifica-
tion, des suggestions, des plans de recherche… La
centrale reçoit le double de la production ou des
activités de tous les OR ;
– militaire : les OR sont d’abord les officiers de
renseignement des unités auxquelles ils appartien-
nent, qu’ils doivent renseigner entièrement et dont
ils doivent « honorer les commandes ».
De juin 1946 (fondation du SR-Forces du Laos)
jusqu’à l’arrivée d’un nouveau commandant des
forces du Laos (colonel Domergue) en 1948, il n’y
eut jamais le moindre problème soulevé par cette
double hiérarchie.

241
242
La centrale dirige techniquement :
– les deux OR des Groupes 1 et 22, qui sont assistés
d’un sous-officier et de deux secrétaires-inter-
prètes ;
– les OR des secteurs de Vientiane (OR des sous-
secteurs de Sanakham et de Paksane, OR des
postes de Thadeua et de Vang Vieng), de Luang
Prabang (OR des sous-secteurs de Pak Beng, de
Houessai, de Namtha, OR des postes de Paklay et
de Muong Sing), de Xieng Khouang (OR du poste
de Nonghet) ;
– les OR du secteur de Thakhek (OR du sous-sec-
teur de Napé et OR des postes de Naphao, Hinboun
et Ban Sot), de Savannakhet (OR du sous-secteur
de Sépone et OR du poste de Keng Kabao), de
Paksé (OR du sous-secteur de Saravane).

Il faut ajouter à ces implantations fixes les OR des six


bataillons de chasseurs laotiens. Le chef du SR agit donc
avec trente officiers de renseignement.

3° Le colonel commandant les forces du Laos a donné


et fait donner le maximum de facilités au SR : autorisa-
tion de se mettre en civil, de transporter toute personne
dans les véhicules militaires sans avoir à fournir explica-
tions ou identités, priorités pour le prêt de véhicules mili-
taires (fort rares à l’époque), fourniture de matériel radio,
armes, munitions, explosifs sur simple demande verbale,
autorisation de recruter des équipes spéciales Action dans
les unités. L’argent n’a jamais été un problème et les jus-
tifications de comptabilité furent aussi simples que pos-
sible et jamais contestées. Le chef du SR a pu choisir ses
OR et les convoquer en stage quand il le souhaitait.

4° Le « contrat » entre le commandant des forces du


Laos et le chef du SR était simple et clair : « Je vous
donne le maximum de moyens et j’essaierai d’honorer
vos demandes. Je ne m’immiscerai en aucune façon dans
le fonctionnement du SR. En revanche, quand vous me
direz : “il y a des Viets là”, j ’ e nverrai un bataillon. Si

242
243
vous me dites “il n’y a pas de Viets là”, je retire rai un
bataillon. Si vous vous êtes trompé, je vous vide. » C’est
un excellent arrangement.

5° Alors que les OR des unités subordonnées ne dispo-


sent, comme sources, que des renseignements de contacts,
d’agents, fixes ou mobiles, d’interrogatoires de prison-
niers et de ralliés et de l’analyse de documents adverses
récupérés, la centrale a des moyens plus performants. Ces
moyens sont des équipes mobiles aptes à être implantées
sans préavis avec un poste radio, des agents en place chez
l’adversaire, l’analyse de presse locale au Viêt-nam et au
Siam, les interceptions d’émissions codées (décryptées
sur place en majeure partie) entre les Viets et leurs
antennes au Siam, l’écoute d’émissions ouvertes (Radio-
viêt-minh, Bangkok, Pékin), l’interception des émissions
codées ou semi-codées de l’armée et de la police sia-
moises.

6° Pour l’Action, la centrale et les OR des deux


Groupes disposent d’équipes, entraînées, mais qui ne sont
convoquées que pour une opération. Elles sont capables
de se faire passer pour agents ennemis (armes, uniformes,
et documents adéquats). La centrale dispose aussi
d’agents, fixes ou mobiles, au Siam, ne travaillant qu’au
profit des opérations Action. Le chef du SR peut contrôler
l’impact de ses actions grâce aux écoutes des communi-
cations lao-viet et des postes de la police siamoise entre
eux.

Quelques opérations du SR-Forces du Laos

Un certain nombre d’opérations du SR n’ont été pos-


sibles qu’en raison de son indépendance, de la faculté
donnée à son personnel de se mettre en civil, de véhiculer
toute personne sans avoir à justifier de son identité,
d’avoir priorité dans l’emprunt d’un véhicule militaire.

243
244
Aussi parce que ses bureaux étaient camouflés et situés à
l’écart des bâtiments militaires, que la hiérarchie établie
permettait de maintenir des opérations secrètes à l’éche-
lon voulu, que les transmissions étaient directes entre le
chef du SR et les OR des unités, et enfin que la centrale
pouvait orchestrer une opération d’ensemble.

Opération Alpha 2

Pour une opération de dégagement de la région nord de


Hué, les forces du Laos déboucheront le 12 janvier 1947
au-delà de Sépone, devront s’emparer des positions viêt-
minh solides, franchir le grand pont du Rao Quan (qui ne
devra pas sauter) et poursuivre en direction de Dong Ha
et Dong Hoi. Les moyens des forces du Laos sont limités
et l’opération s’avère difficile. Le colonel commandant
les forces du Laos demande au SR :
– d’établir l’ordre de bataille (ODB) des forces viet au-
delà de Sépone ;
– de diriger techniquement la mise en œuvre d’un plan
de « déception », destiné à faire croire aux Viets, dans un
premier temps, qu’on rassemble des troupes pour réoccu-
per les îles du Mékong, pas encore restituées, puis, dans
un second temps, qu’on va attaquer en direction de Vinh
(et non de Hué).
Suite aux mesures prises, les Viets, quelques jours
avant l’attaque, dégarnissent le secteur de Sépone et
transportent leurs forces plus au nord, aux cols de Mugia
et de Kéo Neua. L’opération réussit.

Offensive lao-viet de mars 1947

Le SR, par l’utilisation de toutes ses sources et par le


travail de tous les OR, parvient à reconstituer, en février
1947, le plan d’attaque détaillé mis au point par les unités
viet et issala du Siam en direction du Laos. Ce plan vise à
couper les communications, à attaquer les postes, à créer
des zones d’insécurité. Le SR connaît exactement la mis-
sion de chaque unité lao-viet, les points de passage pré-

244
245
vus, la date de franchissement du Mékong… Ainsi, les
forces du Laos sont prêtes quand l’attaque lao-viet débute
le 10 mars, comme prévu. L’opération lao-viet est un
échec patent.

La cellule d’assassinat

En octobre 1947, le SR recueille des informations fai-


sant état au Laos de l’existence d’un comité d’assassinat
implanté dans les milieux militaires. Tout en sollicitant
d’autres sources, le SR monte une opération. Il déguise
deux de ses agents en inspecteurs envoyés par le Parti
communiste du Tonkin (munis de tous les faux docu-
ments nécessaires) pour s’enquérir de reproches de non-
activité dans les comités viet des bords du Mékong et
récolter de l’argent pour la « cause ». Et c’est ainsi qu’on
découvre la totalité de la cellule d’assassinat, qui compre-
nait, entre autres, des cuisiniers et des serveurs des mess
et popotes militaires, le propre cuisinier du colonel com-
mandant les forces du Laos, un infirmier à l’hôpital mili-
taire, deux boys3 d’officiers de l’état-major.

Contacts secrets de haut niveau

Depuis la fin de 1947, le SR est en liaison très secrète


avec le ministre de la Guerre issala au Siam, le chef des
unités qui, de la rive droite du Mékong, mènent la lutte
contre les forces du Laos. Les liaisons se font via un
intermédiaire et sont assez succinctes. Pour discuter plus
tranquillement et accentuer la liaison, le chef du SR
décide de faire venir ce ministre clandestinement au
Laos.
Cette opération est délicate : il ne faut pas que l’ab-
sence du ministre paraisse suspecte à ses collègues (et
aux Viets qui surveillent de près les responsables issala).
Si elle est découverte, il faut que le ministre et son garde
du corps ne soient pas repérés au moment où ils s’apprê-
tent à traverser le Mékong, ni par les Viets ni par les Sia-
mois ; il ne faut pas qu’ils soient aperçus à Vientiane.

245
246
Ainsi, le ministre traverse, une première fois, le 13 juillet
au soir, et ne regagne le Siam que dans la nuit du 14 au
15. Il revient le 9 octobre au soir, accompagné de K., res-
ponsable des opérations lao-viet dans la province de
Vientiane. Ils regagnent le Siam dans la nuit du 10 au 11.
Ces contacts apportent évidemment des renseignements
d’une exceptionnelle richesse et préparent le ralliement
d’unités entières issala. Deux autres officiers lao issala
passent clandestinement le Mékong le 15 octobre. Le SR
les emmène jusqu’à Nam Ka Din, à 200 km à l’est de
Vientiane. De là, avec des officiers du SR, ils vont
prendre contact avec des Issala de l’est, exilés au Viêt-
nam.
À la suite de ces contacts, des entrevues clandestines
sont organisées régulièrement, soit sur la rive lao, soit sur
la rive siamoise, auxquelles participent personnellement
le chef du SR et des hauts responsables issala. Ces entre-
vues ne sont pas toujours exemptes de périls, mais four-
nissent une information copieuse et riche. Le dernier
succès du SR avant sa disparition sera le ralliement des
Issala du commandement du ministre et de ses adjoints.

Action psychologique au Siam

L’opération la plus délicate menée par le SR est proba-


blement celle découlant d’un ordre du colonel de Crève-
cœur, commandant les forces du Laos, datant d’avril
1947 : « N e u t ralisez les quinze compagnies lao-viet du
S i a m. » Les forces du Laos ont engagé, dans l’opération
Alpha 2, de nombreuses unités et le colonel n’a plus les
moyens d’interdire le franchissement de la longue fron-
tière avec le Siam. Ces forces lao-viet sont en train de se
refaire, après l’échec de leur offensive du mois de mars,
et préparent de nouvelles attaques contre le Laos.
De la fin avril 1947 au 16 février 1948, date à laquelle
le nouveau commandant des forces du Laos mettra fin à
l’opération en la qualifiant de « non-sens », le SR mènera
des actions d’agit-prop, de déstabilisation et de « décep-
tion » sur ces quinze compagnies. Ces actions consistent
à créer, à l’intérieur des unités lao-viet, une atmosphère

246
247
de peur, de trahison, de suspicion et à faire croire à l’exis-
tence de complots ; à dresser les Siamois contre les Viêt-
minh et réciproquement ; à dresser les Issala contre les
Viets et réciproquement4. Quand l’opération s’arrête, il
n’y a plus, au Siam, d’unités entièrement vietnamiennes.
Il reste quelques groupes issala encadrés par le PC indo-
chinois qui s’affairent à construire des bases révolution-
naires au Laos. Pendant ces dix derniers mois, les unités
lao-viet ont été trop occupées par les soucis causés pas le
SR pour s’intéresser vraiment à des attaques contre le
Laos.

La disparition du SR des forces du Laos

À partir de la mi-année 1948, a lieu, au Laos, une


relève d’officiers. Les nouveaux arrivants n’ont pas vrai-
ment été prévenus du caractère de la guerre qu’ils vont
devoir mener. Cette guerre n’a rien à voir avec la guerre
telle qu’elle s’est déroulée en Europe, ni avec celle qui se
déroule actuellement au Viêt-nam. Trop de ces nouveaux
négligent, voire méprisent, les conseils des « anciens »,
qui restent encore ou qui vont partir. Au Laos, cette relève
se manifeste au niveau opératif. On en revient à l’applica-
tion stricte de règlements formels : obligation, pour les
chasseurs lao, de porter des brodequins réglementaires,
d’emporter la lourde dotation complète de feu, suppres-
sion de la pratique de détacher des chasseurs en civil en
tête et sur les flancs des unités. On lance des colonnes
trop lourdes, incapables de se ravitailler sur place… On
tend à oublier que la guerre au Laos s’apparente à une
guérilla-contre-guérilla et que les unités doivent se livrer
à des opérations ne figurant pas forcément dans les
manuels, telles qu’apprendre à suivre des traces, utiliser
la ruse, les fausses pistes, l’intoxication… toutes choses
que le SR inculquait ou rappelait régulièrement aux OR.
On oublie qu’une unité, pour être renseignée, doit
d’abord compter sur elle-même et qu’il ne faut pas
craindre d’employer une partie des effectifs à la sûreté

247
248
immédiate et à la recherche du renseignement de contact.
À la fin de 1948, le colonel Domergue, trouvant exces-
sive l’indépendance du SR, craignant des « pépins », sup-
prime le SR des forces du Laos. Les conséquences de
cette décision vont être graves pour les forces du Laos.
Les résultats néfastes de cette suppression montrent, par
contraste, combien le SR était adapté aux missions
demandées et au théâtre d’opérations.

Service des Écoutes

Cette fonction du SR (écoutes, interceptions, décrypte-


ment) est abandonnée et transmise aux services corres-
pondants de l’état-major général de l’Indochine. Du coup,
les forces du Laos ne sont plus forcément dans les priori-
tés. Elles se trouvent privées des renseignements locaux
qu’on obtenait en écoutant les conversations des opéra-
teurs adverses. Elles se retrouvent privées du renseigne-
ment immédiat, utilisable pour l’exploitation, en matière
d’opérations ou de propagande, car, maintenant, un ren-
seignement obtenu par les écoutes à Saïgon emprunte une
voie hiérarchique pour aboutir aux forces du Laos, et, de
là, aux unités sur le terrain. C’est, forcément, un ralentis-
sement. En fait, certaines écoutes, jugées peu rentables au
niveau de l’état-major général, sont abandonnées
(l’écoute de la police siamoise, par exemple), supprimant
ainsi de nombreuses informations très utiles sur les mou-
vements, les raids, les problèmes locaux des adver-
saires… En particulier, l’abandon de certaines écoutes
supprime la possibilité pour les forces du Laos d’entre-
prendre quoi que ce soit contre les comités, camps ou uni-
tés lao-viet de la frontière et les prive de sources
importantes sur l’armée siamoise.

Formation des OR et des agents

Le SR recevait les officiers désignés pour être OR et


les formait. Il pouvait déconseiller l’utilisation de l’un
d’eux, voire opposer son veto. Dès le milieu de 1948, les

248
249
OR furent désignés par le colonel sans consultation du
SR et sans que des stages, même courts, puissent être
o rganisés pour eux. Le SR rédigeait des manuels et des
précis techniques destinés aux OR et aux chefs de poste
isolés. Ce genre d’instruction disparaît et rien ne le rem-
place. Le SR recevait les meilleurs agents venant des sec-
teurs et les perfectionnait ou les entraînait au rôle de chef
d’équipe SR ou Action. La disparition du SR tue cette
école qui avait fourni tant de remarquables agents. Ce
sont des agents ainsi formés qui, envoyés pour s’engager
chez les Viets, étaient rentrés à la veille de l’opération
Alpha 2, avec l’ODB détaillé des Viêt-minh.

La propagande

Le SR avait reçu mission d’orchestrer la propagande


destinée à gagner les villageois et les faire collaborer
avec les unités en opération. Cette action exigeait un
choix de thèmes, des méthodes, des OR aptes à cette dis-
cipline. À la disparition du SR, sauf le journal destiné aux
troupes lao, toute la propagande d’ensemble est arrêtée.
La situation sera telle en 1949 et 1950 que ce sera la
police lao civile qui entreprendra des opérations de pro-
pagande dans les zones parcourues par les Lao-Viets,
l’armée ayant pratiquement abandonné cette action, pour-
tant liée intimement aux opérations purement militaires.

L’action contre les unités lao-viet du Siam

Depuis le 16 février 1948 (décision du colonel


D o m e rgue à sa prise de commandement des forces du
Laos), il n’y a plus aucune opération d’action secrète
engagée contre les unités lao-viet du Siam ; opérations
qui avaient empêché ces unités de s’occuper sérieusement
du Laos en 1947, alors que les forces du Laos, ayant
engagé nombre de leurs bataillons dans l’opération Alpha
2, ne pouvaient assurer une garde efficace sur la frontière
du Siam. Malgré le départ vers le Viêt-nam d’une partie
des unités entièrement vietnamiennes au cours de l’année

249
250
1948, il reste au Siam des unités issala, encadrées par les
Viêt-minh. De 1949 à 1953, ces unités lao-viet, débarras-
sées de tout souci intérieur, vont accentuer leurs activités
au Laos.

Le renseignement d’agents

La suppression du SR n’a laissé que les OR des sec-


teurs et bataillons, sans compétence particulière, privés de
formation et de directives techniques, privés d’agents for-
més dans une véritable école d’espionnage. Ces OR sont
réduits à recueillir des informations auprès des autorités
locales et des villageois, informations sans grande valeur,
car les villageois ne sont pas formés à l’observation d’uni-
tés militaires, craignent les menaces et les représailles,
exagèrent toujours les effectifs ennemis qu’ils rencon-
trent. Les villageois se laissent facilement prendre à la
ruse ennemie qui exagère ses propres effectifs délibéré-
ment. En cas d’ennemis proches de leurs villages, ils ne
vont pas prendre le risque d’aller prévenir les troupes
amies les plus proches. Dans les semaines qui suivent la
suppression du SR, tous les agents qui travaillaient avec le
SR quittent le service, privés de directives claires, consta-
tant le manque de sécurité personnelle, n’ayant plus
confiance dans les nouveaux OR.
Deux exemples significatifs montrent les conséquences
de l’inexistence d’un SR.

Premier exemple. Depuis le début d’avril 1953, les divi-


sions régulières viêt-minh ont envahi le royaume du
Laos. Le 13 avril, la ville de Samneua a été occupée par
la division 312. Une autre division, la 316, descend la
Nam Ou en direction de la capitale royale, Luang Pra-
bang. Une autre, la 304, entrée par l’est, suit la RC 7 et
vient de faire sa jonction autour du camp retranché de la
plaine des Jarres avec la 312, venue du nord. Ses avant-
gardes sont signalées au nord de Vientiane.
Or, dans le secteur de Vientiane, la capitale, personne
n’a la moindre idée de l’avance des avant-gardes viêt-
minh. Du 13 avril au 25 avril, il n’y a aucun renseigne-

250
251
ment sur la position des unités viet entre Xieng Khouang
et Vientiane. Les Viets peuvent être à 50 kilomètres ou
même moins de la capitale : on n’en sait rien. Les Viets
pourraient déboucher brutalement aux lisières de la ville
sans qu’on soit prévenu ! Les renseignements qui vien-
nent des villages ne fournissent aucune information cer-
taine ou utile. La capitale du Laos avec le gouvernement,
l’état-major, les services, la population est à la merci d’un
raid de quelques unités viet survenant par surprise ! Ce
n’est que vers le 25 avril que des anciens agents de l’an-
cien SR, rappelés d’urgence, peuvent donner une image
plus rassurante de la situation : les Viets ne manifestent
pas l’intention de descendre vers le Mékong.

Second exe m p l e. Décembre 1953. La division viêt-minh


325 occupe, le 28 décembre, la ville de Thakhek, au
Moyen Laos. Le commandement militaire français ras-
semble un groupement de troupes sur la Sé Bang Fai, à
40 km au sud de la ville, avec la mission de reprendre la
ville et de chasser la 325.
Or, ce groupement, faute de SR, est incapable de prépa-
rer les opérations de reconquête, ignorant tout de l’adver-
saire, effectifs, dispositif, moyens lourds… L’observation
aérienne ne fournit aucun renseignement dans ce pays de
forêts profondes. Les renseignements de contacts sont
limités, les informations des villageois inexistantes ou
non fiables. La situation en ce domaine est si dramatique
que le général en chef, le général Navarre, et le général
Gilles, commandant les troupes aéroportées d’Indochine,
se posent à Vientiane le 29 décembre et demandent au
colonel de Crèvecœur (qui vient de reprendre le comman-
dement des forces du Laos) de faire quelque chose pour
obtenir du renseignement. On fait donc appel à des
anciens du SR 1946-1948, qu’on infiltre le 30 en territoire
occupé par les Viets à quelques kilomètres de Thakhek.
Le 1er janvier 1954, les premiers renseignements précis
sur les effectifs et le dispositif de la 325 arrivent. La ville
de Thakhek sera réoccupée le 9 janvier 1954.
L’efficacité de ces anciens agents formés par l’ancien
SR est telle que le général Gilles demande que plusieurs
d’entre eux forment à leur tour des équipes SR dans cer-

251
252
taines de ses unités. De même, les forces du Laos recréent
de telles équipes dans certains secteurs. Elles n’auront
guère le temps de fonctionner car, le 6 août, c’est le ces-
sez-le-feu au Laos.

NOTES

1 Lieutenant-colonel Jean Boucher de Crèvecœur (TDM).


2 Les forces du Laos sont divisées en deux groupes : Groupe 1 (Moyen
et Sud Laos), Groupe 2 (Nord Laos).
3 Le mot « boy » était alors employé en Indochine pour désigner le

« domestique » civil.
4 Cf. Jean Deuve, « La lutte contre les Vietminh au Siam. Une opération

d’agit-prop », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 176, 1994.


253

QUATRIÈME PARTIE
L’ADAPTATION DES ARMES
254
255
Alain Bizard
Général de corps d’armée (CR)

ADAPTATION DE L’ARME BLINDÉE


À LA GUERRE D’INDOCHINE

La guerre d’Indochine fut, pour l’arme blindée, un


conflit d’un genre totalement différent de celui qu’elle
venait de mener en Europe. Organisée, instruite et entraî-
née pour effectuer des ruptures de fronts, des raids en
profondeur, exploitant la vitesse de ses engins et leur
puissance de feu, elle se trouvait confrontée, en arrivant
en Indochine, à un ennemi insaisissable qui pratiquait la
guérilla, la guerre subversive et se dérobait devant les
blindés. Quant au terrain, il ne lui convenait pas : quatre
cinquièmes étaient couverts de montagnes et de forêts et
le reste de marais et rizière ; le tout avec peu de routes
dont il était d’ailleurs difficile de s’écarter.
L’arme blindée était donc bien peu adaptée à un conflit
naissant. Elle reçut cependant des missions importantes :
ouverture des routes, escorte de convois, interventions au
profit des postes attaqués, appui de l’infanterie lorsque le
terrain le permettait. Pour être à même de remplir au
mieux ces missions, l’arme blindée chercha, tout au long
de ce conflit, à élargir ses possibilités d’action et à amé-
liorer son efficacité en recherchant les matériels qui
convenaient le mieux au terrain et aux besoins des unités.
Elle ajusta aussi son organisation pour s’adapter à l’évo-
lution et à la montée en puissance de son adversaire.
Malheureusement, les moyens qui lui seront tardive-
ment et chichement alloués ne lui permettront pas de
créer suffisamment d’unités pour acquérir la puissance
qui lui aurait permis d’être plus décisive dans les ren-

255
256
contres avec les grandes unités viet et apte à effectuer des
raids dans la profondeur du dispositif viêt-minh. Dans ce
contexte, comment l’arme blindée s’est-elle adaptée pour
remplir ses missions ?
Si l’on exclut les combats dans Hanoï, lors du coup de
force du 19 décembre 1946, et les combats et embuscades
dans le Vietbac, les Viêt-minh furent, jusqu’en 1950, dis-
persés sur tout le territoire du Viêt-nam en petites unités,
de façon à encadrer la population et à harceler nos unités ;
les unités blindées du CEFEO furent donc elles aussi
fractionnées par pelotons sur les principaux axes des
zones tenues par nos forces ; le peloton était alors consi-
déré comme un pion suffisant pour assurer, sans trop de
risques, les missions confiées à l’arme blindée : sécurité
des voies de communication et interventions rapides au
profit des postes attaqués. N’ayant pas d’armes antichars,
les Viets ne pouvaient s’opposer aux blindés et se conten-
taient alors d’entraver leurs déplacements en détruisant
les ponts, coupant les routes et posant des mines. Ce sont
d’ailleurs les mines qui occasionnèrent 80 % des pertes
d’engins blindés (330 sur 395).
Un des principaux soucis durant cette période fut la
disponibilité des matériels. Les chars légers M5, les obu-
siers M8, les automitrailleuses M8 et les half-tracks qui
avaient fait la campagne de France étaient fatigués ; les
Américains, hostiles à notre retour en Indochine et à cette
guerre qu’ils considéraient comme coloniale, furent réti-
cents à fournir des pièces de rechange et des matériels
neufs. La France étant dans l’incapacité de fournir du
matériel français qui n’existait pas, il fallut équiper les
unités arrivant en renfort avec des blindés britanniques
prélevés sur les dépôts de l’armée des Indes... et aussi
faire appel aux artisans chinois pour des pièces de
rechange, ce qui compliqua les problèmes de soutien et
de maintenance.
Ayant réalisé l’importance des voies d’eau utilisées par
les Viets pour leurs liaisons et leur logistique, l’arme blin-
dée, pour étendre son champ d’action, créa en 1949 des
unités de vedettes blindées à faible tirant d’eau destinées
à compléter l’action de la marine, en allant nomadiser sur
les rachs et rivières auxquels la marine ne pouvait accé-

256
257
der. Patrouillant sur ces voies d’eau, contrôlant les sam-
pans, ravitaillant les postes isolés, ces unités se révélèrent
utiles et complétèrent les dispositifs d’assainissement des
zones dans lesquelles elles évoluaient.
L’arme blindée se vit aussi confier la mission d’escor-
ter des trains, notamment celui empruntant la ligne
côtière de 400 km reliant Saïgon à Nha-Trang sur laquelle
les Viets s’acharnaient. Malgré les embuscades et sabo-
tages, la Rafa l e, nom donné au convoi devenu très
sophistiqué et composé de plusieurs trains, réussit tou-
jours à passer ; quelquefois avec des retards importants
quand il fallait reconstruire la ligne.
La grande innovation de l’arme blindée dans la lutte
contre la guérilla fut la création des groupements amphi-
bies ; ce sont de jeunes officiers du REC qui en eurent
l’idée. La plaine des Joncs en Cochinchine était un des
terrains de chasse du REC. Cette vaste plaine maréca-
geuse, inaccessible aux blindés, servait de refuge aux
rebelles de la région de Saïgon ; les unités du corps expé-
ditionnaire s’épuisaient à patauger dans ces marécages
sans arriver à détruire ces rebelles qui s’esquivaient faci-
lement lors des opérations ; d’où l’idée d’utiliser des
Crabes pour les traquer.
Le Crabe était un engin amphibie avec des chenilles à
lamelles lui permettant de se déplacer sur terre et dans
l’eau ; il était de la taille d’une jeep avec un équipage de
quatre hommes et était doté d’une mitrailleuse (parfois
d’un mortier de 60 mm), mais il n’avait aucun blindage.
Deux escadrons de 25 Crabes furent créés en 1949 en
Cochinchine au ler REC et un au Tonkin au ler RCC. Les
Viets furent surpris par ces nouvelles unités dont ils ne
connaissaient pas les possibilités et vulnérabilités. Crai-
gnant d’être encerclés, ils cherchaient à se dérober en
fuyant, devenant des proies faciles pour les Crabes qui les
rattrapaient dans ces terrains inondés où le fantassin
peine à se déplacer.
Les succès furent éphémères car le Viêt-minh réalisa
rapidement que ces véhicules non blindés, sans armes
lourdes et sans infanterie d’accompagnement, étaient vul-
nérables ; il s’enterra, fit face et, à leur tour, les escadrons
subirent des pertes sévères. Il fallait donc corriger les fai-

257
258
blesses de ces unités en les dotant de soutien porté et
d’armes d’appui ; le tout évoluant comme les Crabes en
terrain inondé ou marécageux. La solution fut trouvée
avec l’arrivée des Alligators.
L’Alligator, engin blindé amphibie à chenilles, pouvait
transporter une section de supplétifs vietnamiens et dis-
posait d’une bonne puissance de feu (2 x 12,7 et 2 x
7,62). Il existait même des Alligators obusiers de 75 mm
mais ils ne furent pas disponibles avant 1953. En atten-
dant ces Alligators obusiers, les unités amphibies perçu-
rent des mortiers de 81 mm et des canons SR de 75 mm.
Le 1er chasseurs fit même installer deux canons bofors
qui se révèlèrent particulièrement bien adaptés au besoin
de son sous-groupement.
Ainsi naquirent, en 1951, les sous-groupements amphi-
bies engerbant un escadron de Crabes, un escadron de 8
Alligators et un escadron porté. Plusieurs sous-groupe-
ments furent formés en Cochinchine, en Annam et au
Tonkin. Ceux de Cochinchine furent intégrés dans un
groupement amphibie dont l’efficacité sera telle qu’il
quittera en 1952 la Cochinchine, dont la pacification était
très avancée, pour l’Annam puis le Tonkin. En 1952, un
2e groupement amphibie fut constitué avec les autres
sous-groupements et toutes ces unités amphibies iront au
Nord-Viêt-nam en 1953 pour participer à la tentative
d’assainissement du delta.
L’aspect du terrain, l’importance des forces rebelles et
de leur armement ne permirent pas les raids autonomes
comme au Sud-Viêt-nam ; les groupements amphibies
travaillèrent en liaison étroite avec les groupements
mobiles, effectuant des bouclages, le soutien rapproché
des unités d’infanterie, la conquête de têtes de pont dans
les villages fortifiés en laissant leur nettoyage aux unités
des groupements mobiles.
La création de ces groupements amphibies fut une
excellente solution de l’arme blindée pour s’adapter aux
combats dans les deltas. Cela permit enfin à cette arme
de pouvoir s’affranchir des routes pour participer active-
ment à la destruction de la guérilla et des bandes
rebelles.

258
259
Le désastre de la RC4, en septembre 1950, avec la
menace que firent peser sur le delta tonkinois les nou-
velles divisions viet créées en Chine, transforma la guerre
au Nord-Viêt-nam. Les combats entre grandes unités
s’ajoutèrent à la lutte contre la guérilla. Pour y faire face,
les unités blindées furent regroupées et réorg a n i s é e s ; le
changement d’attitude des Américains à l’égard du conflit
indochinois, conséquence de leur engagement en Corée et
de la création d’un État vietnamien, facilita cette réorga-
nisation en nous ouvrant leurs dépôts de matériel du Paci-
fique.
Deux sous-groupements blindés furent constitués par
le ler chasseurs et le 8e spahis de part et d’autre du fleuve
Rouge, en raison des difficultés pour le franchissement de
cette coupure. Chacun de ces sous-groupements com-
porta un escadron de 13 chars M24 (nouveau char beau-
coup plus puissant, doté d’un canon de 75 et mieux
adapté au terrain que le M5) et deux escadrons portés sur
half-tracks. Deux escadrons portés sur GMC complétè-
rent ultérieurement ces sous-groupements.
Les anciens chars M5 et les AM M8 constituèrent des
groupes d’escadrons de reconnaissance qui furent mis à la
disposition des divisions de marche et des zones. La métro-
pole fit un effort en envoyant un régiment de chars Sher-
man car le commandement, inquiet de l’arrivée des
communistes chinois à la frontière, voulait disposer d’un
moyen susceptible d’affronter leurs chars. Ce régiment tro-
qua très vite ces chars contre des TD M36 beaucoup mieux
adaptés au terrain et à la mission éventuelle de ce corps.
Ces unités constituées rapidement furent à pied
d’œuvre pour briser les grandes offensives viet contre le
delta en 1951 puis pour effectuer des raids d’ampleur
limitée en 1952 et en 1953 sur le pourtour du delta. Pour
contrer la menace que fit peser, à partir de la fin 1952, la
division viet créée dans le Nord Annam, le 6e groupe de
spahis à pied fut transformé en régiment blindé. Envoyé
au Laos fin 1953, il défendit la base de Seno et réoccupa
Thakhek. Enfin, en 1954, un troisième sous-groupement
blindé fut constitué par le RICM au Nord-Viêt-nam. Il
participa avec les autres sous-groupements blindés à la
difficile rétraction du dispositif franco-vietnamien dans le
delta, après la chute de Diên Biên Phú.

259
260
On ne peut clore ce chapitre sur les blindés sans évo-
quer les dix chars M24 qui furent acheminés à Diên Biên
Phú par avion à la fin de 1953. Ce fut un exploit tech-
nique : pour réaliser cet aérotransport, il fallut démonter
chaque char en 180 éléments, ce qui dura un mois car seul
un Bristol était capable de transporter la caisse et la tou-
relle. Or, il n’y avait qu’un Bristol en Indochine… Il était
civil. Cette création de l’escadron de chars de Diên Biên
Phú est l’exemple type de l’improvisation et du bricolage
si fréquents en Indochine.
Improvisation car, dans la conception de camps retran-
chés, aucun char n’avait été prévu et aucune étude préa-
lable ni expérience n’avaient été faites quant à la
possibilité d’aérotransporter des chars M24. On perdit
ainsi plus de quinze jours à étudier la faisabilité de cet
aérotransport.
On peut se demander pourquoi dix chars seulement ont
été aérotransportés alors que le commandement avait
acquis la certitude que Giap attaquerait, que le Viêt-minh
avait regroupé son corps de bataille autour de Diên Biên
Phú et que le sort de l’Indochine allait se jouer là ? Les
délais permettaient d’acheminer une douzaine de chars
supplémentaires. Le commandant de l’escadron ne dis-
posa en fait que de deux pelotons de trois chars car le 3e
peloton avait été détaché à 8 km au sud dans le point
d’appui d’Isabelle.
Dans ce terrain très favorable aux chars, le commande-
ment n’avait donc pas donné au commandant de la garni-
son les moyens de contre-attaque indispensables pour
assurer l’intégrité de son dispositif, qui seul pouvait évi-
ter l’asphyxie. Une vingtaine de chars n’aurait pas changé
l’issue de la guerre en Indochine mais aurait vraisembla-
blement permis de modifier le sort de la bataille à Diên
Biên Phú. Giap, dans son récit sur la bataille de Diên
Biên Phú, fait allusion à la baisse de moral de certaines de
ses unités à la mi-avril devant leurs lourdes pertes et la
reconquête d’Éliane 1 par les parachutistes. Qu’en aurait-
il été si tous les points d’appui avaient pu être repris par
des contre-attaques appuyées par un solide soutien de
chars ? Cette faiblesse du nombre de chars aux endroits
décisifs est un péché bien français et on la retrouvera

260
261
dans la constitution des sous-groupements blindés qui
n’eurent qu’un escadron de 13 chars. Cela les empêchera
d’exploiter les succès des combats défensifs sur le pour-
tour du delta tonkinois en 1951 puis d’effectuer des raids
dans la profondeur du dispositif viêt-minh. L’opération
Lorra i n e en 1952, avec son difficile repli, en est un
exemple flagrant. Trois escadrons de chars par sous-grou-
pement auraient été indispensables pour conduire de
telles opérations et contraindre les Viets à rester éloignés
du delta.
Inadaptée au conflit indochinois lors de son arrivée en
Indochine, l’arme blindée s’est efforcée, tout au long de
cette guerre, de trouver les solutions lui permettant non
seulement de bien remplir les missions qui lui avaient été
imparties, mais encore d’élargir son champ d’action. Pour
assurer sa montée en puissance, sans renfort en personnel
de la métropole, elle s’est « jaunie » en engageant massi-
vement des Vietnamiens qu’elle a formés et qui se révélè-
rent compétents et excellents combattants.
L’arme blindée s’est donc, en un sens, bien adaptée au
style du conflit mais, n’ayant pas obtenu suffisamment de
matériels, elle ne pourra dominer son adversaire. Ce fut
pour l’arme blindée une guerre du pauvre et il est vrai-
semblable que, sans l’aide américaine, la France aurait
été contrainte d’abandonner l’Indochine dès 1951. Ce qui
n’a jamais fait défaut à l’arme blindée en Indochine, c’est
la très grande motivation de ses personnels.

261
262
DÉBAT

Général Roger Rhenter :

– Le général Bizard nous a présenté un tableau passionnant


au niveau technique de l’arme blindée. Pourrais-je lui deman-
der de nous parler des hommes de l’arme blindée ? Les
retrouve-t-il dans la description que nous a faite Michel Bodin,
description extrêmement sombre ? J’ouvre une parenthèse à
l’attention de Michel Bodin : je peux dire que dans l’armée de
l’air, les paroles qu’il a prononcées en critiquant l’entra î n e-
ment, les officiers qui avaient mal aux pieds, au ventre ou autre,
ne s’appliquent en aucun moment.

Général Alain Bizard :

– Mon général, je vais défendre mon arm e. Je dirais que


l ’ a rme blindée se trouvait avec un corps de volontaires, o ffi-
ciers, sous-officiers, hommes du rang, remarquables, bien for-
més, parce qu’en généra l , ces officiers, s o u s - o ffi c i e rs avaient
déjà été fo rmés dans des régiments en Fra n c e. Et nous avo n s
été complétés en Indochine par des Vietnamiens qui furent for-
més dans les escadrons et qui, eux aussi, ont été de re m a r-
quables combattants . Donc, sur le plan technique et sur le plan
du courage, aucun problème pour l’arme blindée. Tout simple-
ment, il n’y avait pas assez d’unités.

Guy de La Malène :

– Je voulais simplement rappeler l’emploi des chars à Diên


Biên Phú. Je ne pense pas que les chars, même s’ils avaient été
plus nombreux, mettons six au lieu de trois – je ne parle pas
d’Isabelle, que je ne connais pas – aient pu changer l’issue de
la bat a i l l e. Pa rce que aussi bien les bat t e ries de 105 que les
chars ont été détruits par des tirs à vue dès le début des com-
b ats. Ces tirs à vue avaient été préréglés par le Viêt-minh qui
tirait de temps en temps de ses batteries un seul coup de canon,
et simultanément, un peu plus loin dans la montag n e, ils

262
263
envoyaient un fumigène, ce qui fait que la contre-batterie allait
sur le fumigène où il n’y avait personne, et eux pouvaient tran-
quillement régler leur tir et faire du tir à vue. Les ch a rs ont
donc, pratiquement tous, été immédiatement détruits. Un a été
utilisé dans la contre-attaque contre Dominique IV, et il a été
anéanti à mi-chemin. D’autre part , toujours dans l’emploi de
l’arme blindée, il ne faut pas oublier que les bombardiers fran-
çais utilisaient de vieux stocks de bombes. Certaines n’ex p l o-
saient pas et étaient alors récupérées par le Viêt-minh pour en
faire des mines anti-chars.

Général Alain Bizard :

– Je dirais que ce qui était vulnérable à Diên Biên Phú,


c’étaient les avions de chasse bien sûr qui étaient sur le terrain.
On a essayé de les faire décoller dès que possible. L’artillerie
était aussi vulnérable. Mais les chars n’étaient pas du tout vul-
nérables. Il y a eu un char à Diên Biên Phú qui a été démoli par
l’artillerie. Il y a eu deux sorties très payantes pour les chars.
D’abord un raid qui a été fait sur la partie ouest de Diên Biên
Phú, avec les neufs chars, qu’on avait réussi à regrouper pour
une sortie ; ça c’est traduit par 900 Viets tués et des armes
nombreuses récupérées. Et il y a eu aussi les chars qui ont été
jusqu’à Gabrielle, au nord, et qui ont permis le repli d’une par-
tie de la garnison. Mais c’est toujours la même chose ; quand
vous avez deux ou trois chars qui sortent, ils pensent à leur sur-
vie car ils sont l’objet des tirs de tous les bazookas, de tous les
canons sans recul ; tandis que si vous sortez quinze ou vingt
chars, c’est totalement différent. Les chars s’appuient mutuelle-
ment, ils ont des yeux dans tous les horizons. C’est le jour et la
nuit : entre trois chars et quinze chars, ce n’est plus du tout le
même combat. Il n’y a pas de manœuvre avec trois ch a rs , on
appuie une unité d’infanterie. Avec quinze chars, on manœuvre.
Diên Biên Phú était un ch a rodrome mag n i fique et il est dom-
mage que ce charodrome n’ait pas pu être exploité par un bon
escadron de chars.

Dr. Charles Cogan :

– Je vais vous liv rer l’opinion d’un ex p e rt militaire améri-


cain sur le choix de Diên Biên Phú. Il s’appelle Dwight Eisen-
hower et c’était au cours d’une interview du 28 juillet 1964. Je
cite : « J’ai dit aux Français qu’on n’enferme pas des troupes

263
264
dans une fo rtere s s e. L’histoire nous démontre qu’ils sera i e n t
taillés en pièces. Or, ils m’ont répondu que c’était le seul
moyen de faire concentrer les troupes de l’ennemi en rase cam-
pagne. “Cela sera l’appât, et ensuite nos soldats aguerris vont
les annihiler.” Je leur ai dit : vous courrez un risque grave. Je
n’ai aucune confiance dans ce plan. »

Général Alain Bizard :

– Je vo u d rais vous répondre en ce qui concerne le choix de


Diên Biên Phú. Il a été voulu pour plusieurs raisons. Il y a
d’abord le repli de la garnison de Laï Chau. Vers le mois de
septembre, le général Navarre sait que la division 316 monte en
direction de Laï Chau et que la ga rnison de Laï Chau va y pas-
ser. Il y a trois bataillons à Laï Chau, c’est le pays des Th a ï s , il
s’agit d’assurer le repli de cette ga rnison vers Diên Biên Phú.
E n s u i t e, la France vient de signer avec le Laos un accord de
défense. Il y a deux routes d’invasion pour le Laos, soit par la
plaine des Jarres, soit par Diên Biên Phú. La plaine des Jarres
est tenue par des fo rces de l’Union fra n ç a i s e ; par contre la
ga rnison de Diên Biên Phú a été repliée à l’automne 1953, l o rs
de l’offe n s ive viet sur le Nord Laos. Le général Nava rre qui
désire assurer la défense du Laos décide donc de réoccuper
Diên Biên Phú. Alors, après, la fa u t e, c’est de ne pas avoir mis
les moyens nécessaires pour gagner la bat a i l l e. La commission
du général Cat roux qui a enquêté après la défaite a montré cer-
taines des faiblesses de la défe n s e. Il ne fallait probabl e m e n t
pas y mettre des bataillons thaïs, car ces bataillons thaïs, dont
toutes les familles étaient aux mains des Viets, ne pouvaient que
déserter. Or il y a deux bataillons thaïs qui vont disparaître
sans combat, parce que les Viets ont dit : « On a vos fa m i l l e s , si
vous ne désertez pas, vos familles vont passer à la casserole. »
Et puis, il y avait deux mauvais bataillons nord-africains, dont
un tenait Dominique I, point capital qui dominait tout Diên
Biên Phú. Si au lieu de ce bataillon de tirailleurs, on avait mis
un bon bataillon de légion sur ce PA, on aurait pu tenir, et
c’était un point capital. Je crois qu’il ne fallait mettre à Diên
Biên Phú, à partir du moment où on engageait le combat , que
des troupes de première qualité et des moyens de contre-attaque
suffisamment puissants pour reprendre le terrain perdu. Sinon,
c’était l’asphy x i e. Quand la partie initialement tenue de Diên
Biên Phú s’est retrécie, plus de la moitié de nos para ch u t ages
tombaient aux mains des Viets.

264
265
En ce qui concerne le courage, je dirais que nous n’avo n s
jamais eu, pendant toute la guerre d’Indochine, de crise morale
comme en a eu l’armée américaine au Viêt-nam. Pour les sol-
dats français qui venaient – dans mon unité, ils arrivaient pour
le troisième séjour, ils faisaient trois séjours, ils revenaient
volontaires –, il y avait un attachement à cette guerre, un atta-
chement à ce pays. Pour défe n d re mon arme encore, je dira i
que la plus grande proportion d’évadés, après la cap t u re de
Diên Biên Phú, furent les équipages de chars, qui ont réussi à
rejoindre le Laos, à pied, en traversant les lignes viet de nuit.
Donc pas de crise morale dans l’armée française pendant toute
la guerre d’Indochine.

Guy de La Malène :

– S’il est exact que le BT3 a « levé le pied » sur le PA Anne-


Mari e, le BT2, commandé par le chef de bataillon Chemel, a
t e nu des points d’appui et participé aux contre-attaques jus-
qu’au 7 mai 1954. L’expérience a prouvé que, sur le terrain, il
n’est pas de bons ou de mauvais soldats, mais des unités bien
ou mal encadrées.

Pierre Quillet,
de la compagnie de marche du 501 en 1945 :

– Juste un mot pour dire que peut-être les débuts de l’inter-


vention des blindés en Indochine ont été un peu oubliés ou
négligés. Ils ne sont pas ex t ra o rdinaires. Il y avait une seule
c o m p ag n i e, c’est-à-dire que, pour fa i re la colonne sur Mytho
en octobre 1945, pour faire le débarquement d’Haiphong et
entrer à Hanoï une semaine plus tard au Tonkin en mars 1946,
il n’y avait que quinze chars, c’est-à-dire pas grand-chose, des
ch a rs lége rs, ceux qu’on appelait des Honey. Et je dois dire
d’ailleurs que dans les deux cas, les résultats ont été excellents,
c’est-à-dire que la percée a été faite, sans beaucoup de casse.
De la casse avec les Chinois mais des arra n gements avec les
Vietnamiens pour ce qui concerne le Tonkin. Mais peu après
ces succès – peut-être un peu faciles en apparence – il faut bien
dire que l’emploi des blindés a été ab a n d o n n é . Progressive-
ment, nous avons tous été transportés par des GMC, avec des
sortes de commandos pour l’organisation, en direction de Ban
Me Th u o t , en direction de la frontière ch i n o i s e, e t c. C’était la

265
266
fin de l’emploi des blindés, à peine un an après leur lancement
sur le terrain de cette guerre qui n’était pas encore, officielle-
ment, la guerre d’Indochine.

Général Alain Bizard :

– Je m’ex c u s e, je n’ai pas parlé de la période avant le 19


décembre 1946, qui était la période avant la vraie guerre, mais
il est certain qu’il y a eu des raids efficaces : la colonne Massu,
qui a débarqué en Cochinchine, a été partout dans le Sud. Mais
il faut re c o n n a î t re que ses fo rces progressaient sur les axes ;
elles libéraient les villes, mais les campagnes restaient aux
mains des Viets. Les Viets sortaient des villes, donc c’était des
coups d’épée dans l’eau. Après cela, il a fallu tenter de s’im-
planter sur le terrain pour détruire l’organisation viet.

Général Maurice Schmitt :

– Ce qui a été dit m’amène à revenir sur le choix de Diên


Biên Phú. Je crois que le général Bizard a eu parfaitement rai-
son. Il y a l’affaire de Laï Chau, mais il y a surtout l’affaire de
la défense du Laos. Et c’est ça le véritable problème. On a
signé le premier accord avec un pays de la communauté, avec
le Laos. Et si j’en crois ce que j’ai lu dans les archives de
l’époque, Georges Bidault, en conseil de défense, dit : « Mais
si au premier coup de feu – on n’était pas au premier coup de
feu – on abandonne le Laos, c’en est fichu de la communauté,
e t c. », moyennant quoi, on donne l’ordre au général Nava rre
de défe n d re le Laos. Et alors, je pense très sérieusement,
comme l’ont pensé un certain nombre de civils, de généraux, et
de généraux américains de haut rang venus sur place, que la
solution Diên Biên Phú n’était pas si mauva i s e, dès lors qu’il
s ’ agissait de défendre le Laos. Et vous-même vous l’avez mis
en évidence en disant : Diên Biên Phú, ce n’est pas seulement
une cuve t t e, c’est une grande plaine ova l e, à l’intérieur de
laquelle il y a des collines qui dominent leurs ab o rds immé-
diats. Mais le vrai problème c’est que l’on ne pouvait défendre
le Laos avec les moyens dont nous disposions. Dès lors que
l’on ordonne à Navarre de défendre le Laos, ou qu’on l’incite à
le faire, il n’y a pas de moins mauvaise solution que Diên Biên
Phú. Je le crois très sincèrement.
Quant à ce que j’ai entendu dire des chars et de l’artillerie,
je vo u d rais dire tout de même que le 6 mai au soir – vous y

266
267
étiez aussi, mon généra l , comme quelques-uns ici – il y ava i t
encore sept canons de 105 encore en état de tirer, ainsi que tous
les mortiers de 120. Mais c’est vrai que nous avons reçu à ce
moment-là une dégelée de tirs d’art i l l e rie viet, car le généra l
Giap savait préparer lui aussi un assaut, et que les pièces ont
été neutralisées dans la nuit du 6 au 7, mais tout n’avait pas été
détruit dès les premiers combats et je voudrais rappeler que les
combats ont duré 57 jours. Tenir près de deux mois, ce n’est
pas en général le fait d’une troupe telle qu’a pu la dépeindre
Michel Bodin.

Hugues Tertrais :

– Juste une petite inform ation et une question en même


temps à propos du choix de Diên Biên Phú et de la défense du
Laos. Il se trouve que Diên Biên Phú n’est pas seulement une
cuvette avec des montagnes plus ou moins proches, mais que
c’est aussi le lieu mythique d’origine – ce n’est ni financier, ni
militaire – de tous les peuples lao et thaï, qu’ils soient de Thaï-
lande, du Viêt-nam, du Laos, de Birmanie ou de Chine. Ils esti-
ment tous venir de Diên Biên Phú. Et ma question est la
suivante : est-ce que cette donnée a joué un rôle quelconque
dans le choix du site, s’agissant notamment de la défense du
Laos ? Qui gagnait en effet à Diên Biên Phú gagnait l’en-
semble des pays thaïs, mais qui y perdait les perdait également.

Général Alain Bizard :

– Je crois que c’était plutôt Laï Chau qui était la capitale


des Thaïs, et non Diên Biên Phú. Il me semble.

Colonel Allaire :

– Général Sch m i t t , le général Nava rre n’a jamais reçu


l’ordre de défendre le Laos. On lui a laissé prendre l’initiative
de défendre le Laos. Et il considérait que moralement, il devait,
en tant qu’offi c i e r, défendre le Laos. Ce qui était tout à son
honneur. Mais, ce faisant, il est sorti de son rôle.
Pour répondre à la question my t h i q u e, il est vrai que Diên
Biên Phú est le centre mythique, my t h o l ogique presque, de la

267
268
fédération thaï. Mais ça n’a pas joué, d’autant plus que comme
le disait le général Bizard, le successeur de Deo Van Long était
à Laï Chau. On n’a pas défendu la mythologie ancienne du
pays, on a défendu Deo Van Long. On avait déjà eu peur, l’an-
née d’avant, que le roi du Laos ne tombe entre les mains des
Viets lorsque les Viets ont entamé leur course sur le Méko n g,
après Na San, et en ce qui concerne Deo Van Long, on l’a
replié rapidement sur Hanoï et amené une partie des forces de
Laï Chau à Diên Biên Phú. Cette bataille a connu plusieurs
phases. De base aéro t e rre s t re d’où devaient partir des offe n-
sives, on en vint au camp retranché dans l’espoir d’y « casser
du Viet », mais aussi parce qu’on ne pouvait plus en sortir. Tout
comme la bataille d’Arnheim a été appelée « Un pont trop
loin », celle de Diên Biên Phú fut celle d’un village trop éloigné
de nos bases.

Colonel Pierre Krebs,


docteur en histoire :

– J’ai part i c i p é , avec le général Compagnon, ici présent, à


la première phase de toute cette affaire et non aux autres. Je me
concentrerai donc sur cette première phase qui a commencé fin
1945 et qui s’est achevée en novembre 1946. Nous n’étions pas
spécialement préparés à nous bat t re en Indoch i n e. Nous nous
sommes tous engagés pour lutter contre les Jap o n a i s , ce qui
n’était pas a priori une partie de plaisir. Entre-temps, il s’est
passé ce que vous savez, la bombe at o m i q u e, et on nous a
envoyés en Indochine sans préparation particulière. Mais nous
avions ceci pour nous, c’est que nous étions tous sans ex c ep-
tion volontaires – il faut le dire – avec un moral de fe r. Je
n’aime pas trop mettre cela en avant, mais on ne peut com-
prendre la situation autrement. Avec nos quelques chars – nous
n’en avions pas tellement et c’étaient des ch a rs légers – nous
avions trop d’hommes. Ces hommes que nous avions en trop se
battaient à pied et, évidemment, savaient se battre avec des
chars quand c’était possible puisqu’ils émanaient de régiments
de chars. Et j’estime que, à la fin de l’année 1946, nous avions
un bilan très positif, inespéré un an avant. Bien sûr, tout n’était
pas réglé, loin de là, mais nous avions obtenu des progrès
– pas décisifs mais signifi c atifs. Tout a basculé à partir de
décembre 1946, et je pense que si tout le monde avait compris
que cela allait basculer nous n’aurions pas été re nvoyés en
France. Or, c’est ce qui s’est produit. On ne nous avait astreints
à aucune condition de temps ; on nous a dit « Si vous vo u l e z

268
269
rentrer en France, rentrez en France », et la majorité d’entre
nous l’a fait. Alors, deuxième point, cela nous l’avons fait sous
les ordres du général Leclerc. J’entends dire aujourd’hui beau-
coup de bien du général de Lattre, je partage entièrement ce
point de vue, mais je ne le connaissais pas. Au contraire,
Leclerc, d epuis le Maroc, je l’ai bien connu. Et j’ai toujours
pensé qu’il était infiniment dommage qu’il ait quitté le pay s
avant la fin de 1946, pre m i è re m e n t ; et deuxièmement, tout
aussi dommage que – alors qu’on lui a proposé à deux reprises
de retourner en Indochine, avec des pouvoirs que je ne connais
pas, qu’il a jugés probablement insuffisants mais des pouvoirs
importants qu’il aurait peut-être pu élargir par la suite – il n’y
soit pas retourné. C’était le seul homme qui avait une chance,
notamment en raison des bons rapports qu’il avait établis avec
Hô Chí Minh, sur le plan simplement humain, le seul qui avait
une chance de nous tirer de cette affaire qui est devenue de plus
en plus triste. Merci de votre attention.

Raoul Girardet :

– Je me permettrai, même si je ne suis pas du tout compétent


dans ce domaine, de dire peut-être quelle est l’impression qui
se dégage de cette première partie de séance, pour un historien
de la chose militaire. Je crois qu’il n’est pas du tout question de
mettre en cause les combattants, même s’ils peuvent se recruter
parfois dans certains milieux qui peuvent paraître étranges, et
j’ai moi-même eu, de l’ex t é rieur, tellement de témoignage s
dans le sens contraire de la fidélité, de la capacité prodigieuse
de résistance des combattants, que la question ne paraît pas se
poser. En revanche, en écoutant les différentes interventions, il
me paraît qu’on ne peut manquer de poser la question du com-
mandement, tout au moins d’un certain commandement, et
c’est peut-être là que se noue la réalité. Il y a une question poli-
tique qui est le principe même de l’intervention indochinoise, et
puis ensuite il y a, à partir d’une certaine époque déterminée
qu’on pourrait, je pense, chronologiquement assez bien définir,
la question du commandement dans ses différents échelons. Je
suis bien évidemment incap able de répondre à cette question,
mais, me semble-t-il, c’est là en tout cas une interrogat i o n
capitale pour l’historien qui tente de restituer une certaine
forme de réalité.

269
270
271
Louis Durteste
Capitaine de corvette (H)

LA MARINE DANS LA GUERRE D’INDOCHINE :


UNE ADAPTATION RETROUVÉE

Avant d’aborder le sujet, il convient de faire trois


observations sur le sous-titre – une adap t ation retrouvée –
associé au titre principal. Il fournit tout d’abord, pour son
objet propre, la réponse à la problématique d’ensemble du
colloque : il indique d’emblée et sans ambages que la
marine a réussi son adaptation à la guerre d’Indochine.
Ensuite, il est nécessaire de préciser aussitôt la portée de
cette aff i r m a t i o n : en effet, les questions qui ont reçu
d’heureuses solutions furent celles qui, découlant du
caractère des combats, relevaient de la conception et de la
mise au point d’équipements, de modes opératoires et de
tactiques ; sur ces questions a donc été réussie une adapta-
tion de nature qualitative. Mais il n’en fut malheureuse-
ment pas de même pour l’adéquation quantitat ive qu’il
aurait fallu obtenir, entre les besoins définis par les objec-
tifs opératifs, et les moyens mis à la disposition des auto-
rités et des unités. Autrement dit, s’il est exact que la
marine a « su » faire face à la guerre d’Indochine, elle n’a
pas eu, en quantité suffisante, les moyens nécessaires
pour la mener à bien. Enfin, le qualificatif « retrouvée »
est là pour rappeler l’ancienneté quasi séculaire des rela-
tions que les marins entretenaient avec l’Indochine, dans
tous les domaines, géographique, humain, tactique, etc.
L’adaptation de la marine à la guerre qui a sévi de 1945 à
1954 fut ainsi une sorte de résurgence de tout un passé,
non dépourvu de connivences harmonieuses…

271
272
Pour évaluer ce degré d’adaptation (ou d’inadaptation)
des forces maritimes, il faut tout d’abord se poser la ques-
tion de ce qui pouvait être demandé à la marine, ainsi que
de ce qui lui a effectivement été demandé – c’est-à-dire
des missions qui lui ont été confiées – et ensuite observer
les réponses que celle-ci a apportées auxdites demandes,
et les mesures qu’elle a mises en œuvre pour remplir les-
dites missions. On ne citera que pour mémoire la mission
fondamentale de la marine d’un pays en guerre, à savoir
la destruction des forces navales de l’ennemi. En effet, à
part un épisode mineur et unique, et quoique le fait soit
surprenant pour un pays comme l’Indochine, il ne s’est
pas trouvé de forces navales ennemies à détruire.
Dans ces conditions, la première mission de la marine,
de nature tout à fait classique également, fut d’assurer le
« blocus » de l’ennemi, c’est-à-dire ici d’empêcher la
contrebande de l’adversaire, principalement celle des
armes. Pour ce faire, la marine a organisé une sur-
veillance maritime du littoral : nous examinerons le fonc-
tionnement de la « Surmar ».
Deuxième mission : « débarquer ». Il s’agit, sauf
exception, d’opérations combinées, donc mettant en jeu
au moins deux armées : il y aura donc lieu de les évoquer.
Et on ajoutera quelques commentaires sur les débarque-
ments limités, appelés aussi « opérations de comman-
dos », que la marine a menés par ses seuls moyens.
Troisième mission : participer à ces opérations en pro-
fondeur qui ont reçu depuis lors l’appellation de « projec-
tion de puissance » : en clair, participer à l’offensive
aérienne entreprise contre l’adversaire. On consacrera
donc quelques développements à l’action de l’aéronau-
tique navale (ou aéronavale).
Quatrième mission : le combat à terre s’étant rapide-
ment révélé aux yeux de tous, comme le savaient déjà les
anciens, plus amphibie que terrestre, et les voies de com-
munication étant constituées beaucoup plus par les cours
d’eau que par les routes, la marine a organisé des flottilles
fluviales, et les a dotées d’une doctrine d’emploi particu-
lière. L’exposé correspondant sera, les connaisseurs s’en
doutent, le plus important.

272
273
Une telle énumération des quatre missions dévolues
aux marins dans le conflit indochinois fournit par elle-
même le plan de l’exposé, étude thématique des diverses
activités de la marine et de leur degré d’« adaptation » à
la situation. Mais au préalable, considérant que, dans tout
processus évolutif, la phase initiale, celle au cours de
laquelle se dessinent les caractéristiques principales du
phénomène concerné, est toujours riche d’enseignements,
on rappellera rapidement les aspects maritimes des évé-
nements survenus au cours des quinze mois séparant l’au-
tomne de 1945 de la fin décembre de 1946. Cette période
constitue en effet « l’engrenage de la guerre ».

1945-1946 : l’engrenage de la guerre

Lors de l’annonce de la capitulation du Japon, le 15


août 1945, la situation de l’Indochine est la suivante : la
présence française est, depuis cinq mois, presque totale-
ment annihilée ; les divers peuples « protégés » ont, selon
des modalités diverses, proclamé leur indépendance ; les
Alliés viennent de décider (conférence de Potsdam, fin
juillet) que la relève du pouvoir militaire japonais sera
assurée, non par les Français, mais par les Britanniques
au sud du 16e parallèle, et par les Chinois au nord de cette
même ligne ; enfin le général de Gaulle désigne aux fonc-
tions de haut-commissaire l’amiral Thierry d’Argenlieu,
et à celles de commandant militaire supérieur le général
Leclerc. Il faut garder présents à l’esprit ces quatre élé-
ments majeurs de la très complexe situation politique, car
c’est de cette dernière que découlent les conditions du
retour des forces armées françaises dans la « perle de
l’Empire ».

Les actions que mène la marine, dès l’automne de 1945


et dans le contexte ainsi rappelé, peuvent être schémati-
sées comme suit :
– envoi de bâtiments de guerre opérationnels : tout
d’abord le prestigieux Richelieu1, escorté du Triomphant

273
274
(tous deux déjà présents dans l’East Indies Fleet britan-
nique), puis de nombreuses autres unités, de divers types,
les plus importantes étant l’Émile Bertin, la Gloire, le
Fantasque, etc. ;
– formation et acheminement d’une importante unité
(2 450 hommes) de fusiliers-marins, la Brigade marine
d’Extrême-Orient, ou BMEO, entièrement intégrée au
corps expéditionnaire de Leclerc ; cette brigade est com-
posée du RBFM (régiment blindé de fusiliers-marins)
provenant de la 2e DB, et d’un régiment dit « de canon-
niers-marins » regroupant diverses autres formations de
la marine à terre ;
– mise à la disposition de la même autorité, non seule-
ment du groupe de commandos parachutistes SASB 2
commandé par le capitaine de corvette Ponchardier, mais
aussi des compagnies de débarquement de cinq des bâti-
ments de guerre (comptant en tout 650 hommes) ;
– contribution décisive au transport du corps expédi-
tionnaire, à l’aide de divers grands bâtiments anciens
sommairement aménagés pour le transport : croiseurs
Suffren, Duquesne et Tourville, ex-porte-avions Béarn3 ;
– acheminement de quatre aéronefs amphibies Cata-
lina ; ceux-ci, arrivés à Saïgon les 27 et 29 octobre, sont
pendant plusieurs mois les seuls avions militaires pré-
sents en Indochine.

Les 25 et 26 octobre 1945, se déroule une opération, de


modeste envergure mais de haute signification : la réoc-
cupation de Mytho. Celle-ci fait apparaître un contraste
éclatant entre les pauvres performances des blindés de
Massu, qui, en butte aux difficultés combinées de la géo-
graphie et du Viêt-minh (route en remblai au milieu de
rizières inondées, et hachée de coupures en « touches de
piano »), mettent 36 heures pour couvrir les 70 km du tra-
jet depuis Saïgon, et l’aisance avec laquelle le commando
Ponchardier et une compagnie de la BMEO, amenés à
pied d’œuvre par la voie fluviale en six heures, grâce à un
LCI4 prêté par les Britanniques, se sont emparés de la
ville depuis la veille, par surprise et sans coup férir. À
l’aide du même LCI et d’un aviso français, Ponchardier et
la BMEO réoccupent Vinh Long le 29, et Cantho le 30.

274
275
Moins de huit jours après l’affaire de Mytho, Leclerc,
en tirant la leçon, décide de doter ses forces d’une flottille
fluviale : il charge le capitaine de frégate Jaubert, de la
BMEO, de l’organiser. Celui-ci utilise tout ce qu’il trouve
dans la batellerie locale, lance des achats de landing craft
à Singapour et à Manille, fait monter canons et
mitrailleuses sur tous ses bateaux, et les armes avec le
personnel de la BMEO. Cette flottille, fille des canon-
nières de la conquête, devient progressivement opération-
nelle à partir du mois de décembre, et se met aussitôt à
rayonner, avec les troupes, dans tout le delta du Mékong5.
Dans une de ces opérations, Jaubert est mortellement
blessé le 25 janvier 1946 ; mais la flottille lui survit et
conserve sa mémoire.
L’unique rencontre d’unités navales Viêt-minh de la
guerre, que l’on a déjà évoquée, se situe à la même
époque. Un groupe « d’une douzaine de bâtiments de
types dive rs – bacs, remorqueurs, e t c. –, dont l’un [est]
armé d’un canon de 75 mm antiaérien récupéré sur
l’aviso Amiral Charner, [est] rencontré et pri s , au cours
d’un raid effectué entre Rach Gia et Camau en févri e r
1946 par une section du 6e RIC embarquée sur deux
LCA »6.
Toujours au sud du 16e parallèle, on doit songer à Nha
Trang, où une population française de 1 300 personnes est
durement pressée par le Viêt-minh ; la marine y envoie,
par roulement, à partir du 17 octobre, le Richelieu, le
Triomphant, le Fantasque, afin d’en assurer la
protection : transport d’un bataillon de marsouins (qui ne
peut pas déboucher), tirs contre la terre, etc. La ville n’est
véritablement libérée, par deux colonnes de troupes, que
le 29 janvier 1946.
Le retour au nord du 16e parallèle (Tonkin principale-
ment), où sont installés les Chinois, présente de sérieux
aléas d’ordre diplomatique 7. Il nécessite donc une très
importante opération (nom de code Bentré). Pour achemi-
ner et mettre à terre, si possible sans combattre mais sans
exclure l’emploi de la force, 21 700 hommes (dont
12 500 pour la première vague), la marine met en ligne :
un groupe « d’assaut », soit six LCI et deux LST, soute-
nus par le Triomphant ; une force navale comprenant trois

275
276
croiseurs et divers bâtiments plus légers ; un groupe de
dragage, et un groupe de transport (six cargos civils, un
transport et un pétrolier de la marine) ; enfin, le Béarn
transporte une trentaine de petits engins de débarquement
et trois hydravions8, et joue le rôle de navire-hôpital. À
tout ceci s’ajoute la majeure partie de la BMEO, à savoir
le RBFM et la moitié de la flottille. Le 6 mars 1946 au
matin, quand le groupe d’assaut se présente à l’entrée du
port de Haiphong, il est soumis à un feu nourri de
mitrailleuses et de canons (20 et 37 mm), de la part des
Chinois qui affectent de ne pas connaître les accords
signés. L’affaire, passablement confuse9, fait 34 tués et
une centaine de blessés, dont un tiers de marins ; le
débarquement n’a lieu qu’à partir du 8 mars. Enfin
Leclerc entre dans Hanoï le 18.
Au cours des neuf mois suivants de l’année 1946, on
assiste à une évolution radicale et dramatique des rela-
tions franco-vietnamiennes. Mais les événements qui se
produisent, – échec des conférences de Dalat et de Fon-
tainebleau, modus vive n d i, graves incidents d’Haiphong
en novembre, coup de force Viêt-minh sur Hanoï le 19
décembre – n’ont pas d’incidence directe sur le point de
vue qui nous occupe ici, celui de l’adaptation de la
marine à ses missions. On redira seulement qu’à Hai-
phong, s’il est vrai que trois avisos ont participé aux tirs
d’artillerie ordonnés par le colonel commandant d’armes,
la légende selon laquelle le croiseur Suffren aurait « bom-
bardé la ville » est dénuée de tout fondement et relève de
la désinformation10. À partir du 19 décembre 1946, l’in-
certitude est levée dans tous les esprits : c’est la guerre11.
Après ce survol de la phase transitoire, c’est de façon
thématique que l’on va examiner les différentes missions
de la marine. Il convient auparavant d’indiquer les
grandes lignes, qui resteront inchangées jusqu’en 1954,
de l’organisation du commandement. Le vice-amiral
commandant l’ensemble des forces maritimes d’Extrême-
Orient (appellation : Amiral FMEO) a deux, puis trois,
grands subordonnés :
– le contre-amiral commandant la division navale
d’Extrême-Orient (appellation : Amiral DNEO), dont
dépendent les bâtiments de combat de haute mer ;

276
277
– le contre-amiral commandant la marine en Indochine
(appellation : Comar Saïgon), dont dépendent tous les
éléments fluviaux, les bâtiments de transport et de servi-
tude, et les services (arsenal, etc.) ;
– le capitaine de vaisseau commandant l’aéronautique
navale en Indochine (basée à terre), initialement subor-
donné à Comar Saïgon, et rattaché, pour les opérations, à
amiral FMEO à partir de novembre 1951 ; il en est de
même pour le commandant du groupe des porte-avions
d’Indochine (GPAEO), lorsque ses unités sont présentes.

Il n’est pas inintéressant de noter que le poste d’amiral


FMEO n’a été occupé, de 1947 à 1954, que par trois titu-
laires, à savoir : le vice-amiral Battet, de février 1947 à
mars 1949 (25 mois) ; le vice-amiral Ortoli, de mars 1949
à juillet 1952 (40 mois) ; le vice-amiral Auboyneau, de
juillet 1952 à octobre 1954 (27 mois). Une telle stabilité
est assez remarquable.

Surveillance maritime du littoral,


ou « Surmar »

La surveillance du littoral, effectuée en vue d’exercer


sur l’ennemi l’équivalent d’un blocus, est une mission
tout à fait classique pour la marine : tout marin et, peu ou
prou, tout bâtiment, sont susceptibles de s’y consacrer
sans « adaptation » préalable. Dans le principe, il s’agit
en effet, tout simplement, de patrouiller sans relâche dans
les zones où l’on pense pouvoir rencontrer l’adversaire,
d’arraisonner les bâtiments et embarcations suspects, et
de les saisir éventuellement. Cela est bien entendu plus
facile à dire qu’à faire. Il faut tout d’abord bien connaître
la législation concernant la navigation, qu’elle soit hautu-
rière, côtière, ou destinée à la pêche12, et savoir l’appli-
quer de manière à ne sévir qu’à bon escient. De plus, il
faut tenir la mer, et y durer de longues périodes13, même
lorsque la mousson est établie venant du large. Ce métier,
pénible, obscur et sans gloire, est le lot de près de 2 000
marins.

277
278
La Surmar doit faire face à deux types de trafic :
– un trafic hauturier, réparti sur deux itinéraires : de
l’île chinoise de Haï Nan vers la région de Vinh14, et de
Thaïlande vers la côte ouest de la presqu’île de Camau,
trafic nécessitant des navires de mer et susceptible (sur-
tout au début) de véhiculer des cargaisons intéressantes,
armes, munitions, explosifs ;
– et un trafic côtier, longeant le littoral entier, du Ton-
kin à Camau, assuré par de petites jonques, voire des
sampans, et consistant plus souvent en hommes15, en
documents, en argent, ou en denrées (riz, sel, etc.) desti-
nées à payer les livraisons d’armement.

L’organisation de la Surmar est simple. Le littoral


indochinois est divisé en trois secteurs : Tonkin et Nord-
Annam ; Centre- et Sud-Annam ; Cochinchine et Cam-
bodge. Les commandants des trois secteurs de
surveillance, répondant aux appellations de Surmar Ton-
kin, Surmar Annam et Surmar Siam, résident respective-
ment à Haiphong, Tourane et Saïgon. On s’est décidé, un
peu tardivement, à les installer à terre, afin d’assurer un
contact meilleur et plus suivi avec les services de rensei-
gnement (essentiellement ceux de l’armée de terre). En
effet l’efficacité de la surveillance dépend très largement
du nombre et de la qualité des renseignements dont elle
dispose.

Les types de bâtiments affectés à la Surmar sont les


suivants :
– pour la chasse au trafic hauturier, on emploie d’abord
des avisos (dits « de 600 tonnes ») et des « ex-
dragueurs »16 de 250 tonnes ; puis ces derniers sont peu à
peu remplacés par des patrouilleurs (types PC de 350 t, et
SC de 120 t) livrés par les Américains ;
– pour la chasse au trafic côtier, à laquelle ne dédai-
gnent pas de participer les précédents, surtout de jour, il
faut des bâtiments de très faible tirant d’eau et très
manœuvrants : outre les vedettes de patrouille type VP
(50 t), qui sont bien adaptées mais dont le nombre est tou-
jours insuffisant17, on emploie des chalutiers (type MFV),
des garde-côtes, parfois des LCI ou des LSSL18. En 1952
arrivent de petits « cutters » américains, rebaptisés

278
279
« vedettes Y » (10 t seulement), un peu trop légers mais
rapides, qui, en coopération avec un patrouilleur plus
grand, permettent de rattraper les embarcations
suspectes ;
– pour l’ensemble de la surveillance, le concours d’un
avion de l’aéronavale basée à terre, toujours vivement
apprécié, est acquis en principe ; mais les cas d’annula-
tion, pour des raisons d’ordre opérationnel (ces avions
sont très demandés) ou technique, ne sont pas rares.

La monotonie de la tâche, qui pousse les marins à


rechercher des comportements plus actifs, d’une part, et
la tactique qu’adopte le Viêt-minh, consistant à échouer
ses embarcations chaque matin sur des plages (pour en
repartir le soir), à en déposer la cargaison dans des
caches, et souvent à piéger le tout, d’autre part, ont pour
effet de multiplier les petits coups de main menés par les
patrouilleurs de la Surmar avec six ou huit hommes, et
destinés à récupérer les cargaisons frauduleuses. Le com-
mandement prodigue des conseils de prudence, surtout
lorsqu’il y a eu accrochage – ce qui devient de plus en
plus fréquent –, mais la pratique des coups de main conti-
nue, si possible sur renseignements, et procure parfois
des prises qui les justifient.
Vers le milieu de l’année 1950, se produit un net chan-
gement dans les conditions politico-militaires de la sur-
veillance. Les communistes chinois étant parvenus au
contact de la frontière tonkinoise, le trafic entre Haï Nan
et Vinh perd beaucoup de sa raison d’être ; bien qu’il ne
disparaisse pas tout à fait, l’importance relative du trafic
côtier augmente fortement. De ce fait, le commandement
met plus nettement l’accent sur le caractère « ennemi »
des rivages tenus par le Viêt-minh (de Quang Khé aux
« évêchés tonkinois », et de Faï Foo au cap Varella) ;
alors que, à l’origine, il a été rappelé que « le conflit
actuel n’est pas une guerre mais une a ffaire de police
contre des rebelles à l’autorité française »19, si bien que
le contrôle doit laisser passer nombre de jonques, la man-
suétude n’est désormais plus de mise au large des côtes
indiquées ; en particulier, la fouille et la destruction éven-
tuelle de jonques abandonnées sur le rivage deviennent
une pratique courante.

279
280
Le nombre des unités en mission de Surmar20, c’est-à-
dire à la mer en même temps, varie somme toute assez
peu au cours des ans :
– 1947 : 5 avisos, 4 ex-dragueurs, 3 garde-côtes, 2 VP ;
– 1949 : 4 avisos, 6 ex-dragueurs, 1 garde-côtes et 1
MFV, 2 VP ;
– 1951 : 5 à 6 avisos, 6 à 8 patrouilleurs et ex-dra-
gueurs, 2 à 3 VP ;
– 1953 : 4 avisos, 7 à 9 patrouilleurs, 1 LSSL, 8
vedettes Y.
On dispose, pour la période du 1er janvier 1948 au 31
décembre 1952, de statistiques permettant de faire des
comparaisons21. Outre les chiffres globaux (30 500
jonques et sampans arraisonnés, 17 200 détruits ou saisis,
8 400 prisonniers, au cours des cinq années considérées),
on peut dégager quelques indications plus parlantes. Pour
les couples d’années précédant et suivant l’année du
changement de rythme (1950), on dénombre :
– en 1948-1949 : en moyenne 14 jonques arraisonnées
par jour ; sur ce nombre, 11 sont relâchées (80 %), et 3
détruites ou saisies ; on fait 2 prisonniers par jour ;
– en 1951-1952 : en moyenne 20 jonques et sampans
arraisonnés chaque jour ; 50 à 60 % seulement sont relâ-
chés, soit 11, le même nombre que précédemment ; mais
16 embarcations, et non pas 9, sont détruites ou saisies,
car il faut tenir compte de celles qui sont détruites à terre,
soit 7 par jour ; la capture de prisonniers passe à 7 ou 8 ;
On voit que, d’une période à l’autre, le total des des-
tructions et saisies est multiplié par 5,3 (de 3 à 16) ; et
l’on peut noter que, parmi ces unités ainsi enlevées à
l’usage du Viêt-minh, les saisies ne représentent qu’une
part très faible et sensiblement constante du total, à peine
une tous les deux jours, cela en raison des diff i c u l t é s
qu’ont les patrouilleurs à les acheminer jusqu’au port.

La routine est parfois rompue par des opérations un


peu plus spectaculaires, effectuées sur renseignements et
en liaison avec l’aéronavale. On citera le cas du caboteur
Sing Kong, allant de Bangkok à Vinh : intercepté le 28
août 1949 par un aviso, il est incendié et sabordé avant la

280
281
capture ; seules quelques caisses de matériel radio qui
surnagent sont saisies, et 21 hommes (équipage et person-
nalités Viêt-minh) sont faits prisonniers22.
Le contenu des jonques et sampans détruits et saisis est
constitué, comme indiqué plus haut, pour la part princi-
pale en poids, par des denrées alimentaires (riz, sel, sucre)
ou autres. Les quantités, assez variables, sont en général
comprises entre 100 et 150 tonnes par mois (3 à 5 tonnes
par jour). Avec les hommes, il y a des documents, des
médicaments, des billets de banque… L’armement est
plutôt rare. Pour l’année 1951, une des plus favorables,
on compte : 20 fusils et 2 fusils-mitrailleurs, près de 600
grenades, 200 caisses et 4 tonnes de munitions, 400 corps
de mines, etc. En présence de ces modestes chiffres, il ne
faut pas oublier le fait que l’objectif, pour la Surmar,
n’est pas de récupérer de l’armement ; c’est d’empêcher
les approvisionnements de l’adversaire en la matière. De
ce point de vue, la mesure de l’efficacité est fournie par
les services de renseignement, en particulier par les docu-
ments saisis. Des notations répétées évaluent à 50 % les
pertes subies par le Viêt-minh dans son trafic par mer. On
citera23 par exemple un rapport viêt-minh : « Activité des
t ra n s p o rts maritimes entre Lien Khu 4 et Lien Khu 524
pour l’année 1949 : 250 tonnes de marchandises tra n s-
portées, 100 tonnes seulement arrivées à destination ; 22
jonques perdues sur 59. Sur 5 voyages par voie mari t i m e,
3 ont échoué. Il serait indispensable de faire les expédi-
tions par route. »
Il apparaît finalement que la surveillance maritime a
agi beaucoup plus par dissuasion que par répression. Et
en considérant la faiblesse du trafic résiduel dont a pu
bénéficier le Viêt-minh, on peut conclure que la mission
de « blocus » confiée à la marine a été accomplie de
façon satisfaisante. Après la fin de la guerre, l’amiral
DNEO portait sur la question le diagnostic suivant : « On
peut dire que le maigre tra fic côtier qui, à trave rs [les]
mailles [des dispositifs mis en place], restait encore pos-
sible à certaines périodes de l’année et dans certaines
régions était sans import a n c e. »25 Plus de quarante ans
plus tard, rien n’est venu infirmer ce jugement.

281
282
Débarquements et opérations de commandos

Les débarquements de quelque envergure sont, par


nature, des opérations dont l’initiative appartient à l’ar-
mée de terre et auxquelles la marine apporte son
concours. Dès le début de 1947, elle participe ainsi aux
opérations entreprises dans le Centre-Annam. Celles-ci
commencent par le dégagement de Hué et de Tourane,
dont les garnisons ont été attaquées, et restent assiégées,
depuis la nuit du 19 au 20 décembre 1946 (quelques
heures après le coup de force viêt-minh sur Hanoï). On
peut brièvement énumérer :
– les tirs d’artillerie effectués par les croiseurs To u r-
ville (à partir du 28 décembre) et Suffren (à partir du 31)
jusqu’à la mi-janvier, en soutien de la garnison de To u-
rane jusqu’à ce qu’elle réussisse à rompre le siège ;
– l’opération François (dégagement de Hué en partant
de Tourane), qui ne comporte pas moins de quatre débar-
quements successifs, « en feston », le long du littoral
reliant les deux villes : elle voit la participation des deux
croiseurs, de trois avisos et d’une frégate, d’un LST,
d’une dizaine de landing craft et d’un navire-atelier (du
18 janvier au 9 février 1947) ;
– l’opération Faïfo, destinée à dégager Faï Foo (25 km
au sud-est de Tourane) : la marine y affecte le Duquesne,
deux avisos et huit landing craft, et fait aussi participer
les avions du Dixmude (du 6 au 16 mars) ;
– enfin, l’opération Gaston, ayant pour but de s’instal-
ler à Dong Hoï et Quang Khé (160 à 180 km au nord-
ouest de Hué) : D u q u e s n e, To u rv i l l e, deux avisos, deux
dragueurs, un LST, dix landing cra f t , avec le Dixmu d e,
exécutent et protègent deux débarquements (27 mars au 5
avril).

Ainsi est constituée la zone Centre-Annam, étroite


bande littorale de 300 km de long, qui ne connaîtra
aucune modification jusqu’en 1954.
De l’été 1947 à l’été 1950, les opérations combinées, et
celles qui demandent un appui-feu de la part de la marine,
sont assez nombreuses mais de modeste envergure. À

282
283
partir de décembre 1950, les offensives Viêt-minh contre
le delta tonkinois et les puissantes réactions que leur
oppose le général de Lattre donnent à la marine de nou-
velles occasions d’apporter son concours : bataille de
Tien Yen (du 21 décembre au 3 janvier) avec les tirs d’ar-
tillerie du Duguay-Trouin26 et de deux avisos ; puis
bataille du Dong Trieu (du 23 mars au 5 avril 1951) avec
les tirs du Duguay-Trouin, de deux avisos et d’un LSSL.
Les opérations combinées reprennent en septembre
1952 avec une incursion en va-et-vient au nord de Quang
Ngaï, qui met en jeu trois LST, deux avisos et deux « ten-
ders d’aviation »27. En 1953, on compte d’assez nom-
breuses opérations armée-marine : quatre d’entre elles,
menées avec des moyens analogues à la précédente, ont
pour but la destruction d’installations rebelles en des sites
échelonnés du nord de Nha Trang à la région de Quang
Tri. Une cinquième, en octobre, qui vise – fait exception-
nel – un barrage et des ponts dans le Thanh Hoa, voit
s’ajouter aux autres un bâtiment d’un type nouveau, le
« transport de chalands de débarquement » Foudre
(récemment cédé par l’US Navy).
Enfin, de la fin janvier au début d’avril 1954, se dérou-
lent sur la côte les deux premières phases de la grande
opération A t l a n t e, qui ont pour but l’installation de nos
troupes sur le littoral du Sud-Annam, en partant de Nha
Trang, particulièrement à Tuy Hoa et Qui Nhon. La parti-
cipation marine est encore du même ordre, y compris le
Foudre.
Les commandos marine sont créés le 19 mars 1947, au
nombre de six : quatre d’entre eux, Jaubert, François, de
M o n t fo rt , de Penfentenyo reçoivent les noms d’off i c i e r s
de marine tués en Indochine entre le 25 janvier 1946 et le
6 janvier 1947. Les trois premiers sont affectés à l’Indo-
chine. Ce sont des unités légères, comptant un effectif de
60 hommes seulement, ne disposant d’aucun armement
lourd, et « conçus comme les commandos britanniques de
la Seconde Guerre mondiale pour des actions de choc
c o u rtes et bru t a l e s »28. Après quelques essais peu satis-
faisants d’emploi au sein des flottilles fluviales dans les
deltas, on les utilise à des fins plus conformes à leur voca-
tion, les coups de main sur le littoral « ennemi ». Pour ce

283
284
faire, on imagine et on met en œuvre une formule tactique
originale, consistant à les associer aux tenders d’aviation
déjà évoqués : ceux-ci sont en effet des bâtiments de mer,
susceptibles, à l’aide des deux LCVP dont chacun est
doté, de débarquer du personnel sur une plage (les LCVP
peuvent porter chacun trente hommes). Le nombre de
coups de main effectués dans cette combinaison par les
commandos est très élevé. Le succès en est bien entendu
variable, selon la valeur des renseignements au vu des-
quels ils ont été montés.

Il arrive cependant que les commandos soient intégrés


dans des opérations de plus grande envergure. On en
citera trois exemples :
– lorsqu’après la désastreuse évacuation de Langson
(15-18 octobre 1950), il est question d’évacuer aussi
Moncay et ses environs29, l’amiral Ortoli, commandant
les FMEO, en refuse l’idée et envoie sur place ses trois
commandos, avec un bataillon parachutiste de la Légion,
à bord du Duguay-Trouin ; arrivés à Ha Coï le 23 octobre,
ceux-ci nettoient la région et rétablissent en outre le
moral, écartant ainsi la menace ;
– après diverses opérations en divers secteurs de la
baie d’Along, les trois commandos participent à la
bataille du Dong Trieu (du 23 mars au 5 avril 1951), avec
le Duguay-Trouin et les avisos ;
– dans la nuit du 28 au 29 mai 1951, le commando
François, en position statique à Ninh Binh, reçoit le pre-
mier choc de l’attaque Viêt-minh par laquelle débute la
bataille du Day : les trois quarts de son effectif sont tués
ou portés disparus.

Telle est, dans ses grandes lignes, la participation de la


marine aux actions contre la terre, que celles-ci aient la
forme d’opérations combinées ou de coups de main de
commandos. Il apparaît que, qualitativement au moins,
les marins ont rempli leur contrat.

284
285
Aéronautique navale

Quand on s’intéresse à l’aéronautique navale, on doit


considérer, à la fois, l’aviation basée à terre (dite de
patrouille maritime) et l’aviation embarquée (avions plus
légers, de combat).
L’aviation basée à terre est présente en Indochine, on
l’a vu, dès la fin d’octobre 1945, avec l’arrivée des quatre
premiers Catalina, suivis plus tard de quatre autres. Ces
gros bimoteurs amphibies, en dépit d’une maniabilité
assez médiocre (on les compare à « des fe rs à repasser
suspendus à leur planche »), se prêtent à toutes sortes de
missions : observation, reconnaissance, transports opéra-
tionnels, évacuations sanitaires, bombardement, appui au
sol même, et enfin PC opérations volant30. Ils sont donc,
notamment, tout à fait aptes aux patrouilles de Surmar, et
ils y consacrent en principe la moitié de leur activité.
Mais le vieillissement du matériel se fait sentir de mois
en mois, le nombre d’appareils disponibles décroît inexo-
rablement, et c’est la Surmar qui en pâtit la première.
En novembre 1950, arrivent en Indochine dix quadri-
moteurs terrestres Privateer qui les remplacent, surtout
comme bombardiers (cependant que les autres fonctions
des Catalina sont reprises par des hydravions plus petits,
Sea Otter, puis Grumman Goose, qui vont assurer la
continuité jusqu’en 1954). Aussitôt en service, les Priva-
teer se font vivement apprécier par leur capacité à effec-
tuer des opérations de nuit : les légionnaires d’un des
points d’appui du camp retranché de Na San, très dure-
ment attaqués dans la nuit du 1er au 2 décembre 1952,
doivent leur salut à un de ces appareils.
L’aviation embarquée française repart de zéro à l’été
de 194531. Elle ne dispose d’abord que d’un porte-avions
« d’escorte » cédé par la Royal Navy, le Dixmude, aux
performances modestes (en vitesse et en nombre d’appa-
reils embarqués). En août 1946, elle reçoit, de la Royal
Navy aussi, un porte-avions « léger » qu’elle nomme
Arromanches ; c’est un bâtiment encore petit, mais sensi-
blement plus efficace : 25 nœuds, une trentaine d’avions
embarqués.

285
286
Dès que cela est possible, commence la participation
de l’aviation embarquée au conflit d’Indochine :
– le D i x mu d e arrive à Saïgon le 3 mars 1947 avec 9
bombardiers en piqué SBD Dauntless ; il est aussitôt
engagé au Centre-Annam, comme on l’a vu à propos des
opérations combinées ; mais une avarie de catapulte
l’oblige à réappareiller dès le 14 avril pour la France ;
– le même Dixmude se présente à nouveau à Saïgon le
21 octobre 1947, avec neuf Dauntless comme précédem-
ment ; ceux-ci sont mis à terre, d’abord à Hanoï-Gialam,
puis à Saïgon-Tan Son Nhut, et leur activité est orchestrée
par les GATAC Nord et Sud ; le Dixmude reprend ses
avions et repart pour la France le 3 avril 1948 ; la cam-
pagne a duré plus de cinq mois, mais tout s’est passé
comme s’il n’y avait pas eu de porte-avions32 ;
– l’Arromanches arrive à Saïgon le 29 novembre 1948,
avec dix Dauntless et deux Seafire33 ; après quelques
brillantes opérations, notamment dirigées contre le quasi-
sanctuaire Viêt-minh du Nord-Annam, le porte-avions et
ses appareils, dont les défaillances se multiplient, doivent
repartir pour la France dès le 4 janvier 1949, soit au bout
de cinq semaines seulement.

Suit alors une longue période pendant laquelle il n’y a


plus d’interventions de l’aviation embarquée. En raison
de leur usure avancée, les SBD et les Seafire sont inter-
dits de vol, puis abandonnés. Ils doivent être remplacés
respectivement par des chasseurs-bombardiers SB2C
Helldiver et des chasseurs F6F Hellcat ; la conversion
prend malheureusement beaucoup de temps. Cependant,
au cours de l’été 1951, un deuxième porte-avions, cédé
par l’US Navy, entre en service dans la Marine française :
un peu plus petit mais plus rapide que son confrère d’ori-
gine britannique, il est baptisé La Fayette.

L’action en Indochine de l’aviation embarquée reprend


alors :
– l’Arromanches arrive le 24 septembre 1951, avec une
flottille de Hellcat et une de Helldiver ; les avions bom-
bardent des routes, des ponts et des voies ferrées en

286
287
Annam et au Tonkin, et appuient les troupes à terre ;
porte-avions et flottilles restent en Indochine jusqu’au 17
mai 1952 ;
– l’Arromanches revient le 29 septembre 1952, avec 16
Hellcat et 7 Helldiver (plus un certain volant) ; les opéra-
tions aériennes sont toujours de même nature, avec une
concentration particulière sur Na San pendant un mois
(novembre-décembre) ; au bout de cinq mois, le porte-
avions met ses flottilles à terre, à Haiphong-Cat Bi, d’où
elles continuent leur activité, et repart le 27 février 1953
pour la France ;
– arrivé à son tour le 7 avril 1953, le La Fayette rem-
barque les deux flottilles, participe à quelques opérations
avec elles, et les ramène vers la France à partir du 20
mai ;
– l’Arromanches est de retour le 29 septembre 1953,
avec deux nouvelles flottilles, une de Hellcat et une de
Helldiver ; son quatrième séjour indochinois coïncide
avec le siège de Diên Biên Phú ; il quitte enfin définitive-
ment la baie d’Along le 13 juillet 1954, sans ses
avions34 ;
– le Bois Belleau35 (déjà présent au Tonkin depuis plus
de deux mois, mais assez souvent indisponible jus-
qu’alors), le remplace alors dans les fonctions de com-
mandant du GPAEO ; il ne rentre en France qu’en 1955.

Dès le lendemain de l’attaque Viêt-minh sur Diên Biên


Phú, soit le 14 mars 1954, les avions de l’A rromanches
sont mis à terre, les Hellcat à Haiphong-Cat Bi et les
Helldiver à Hanoï-Bach Maï : la distance au camp retran-
ché diminue ainsi de 50 km pour les premiers et de 130
km pour les seconds, ce qui augmente de manière corres-
pondante la durée de leur séjour dans la zone de l’objec-
tif, et ce qui permet l’exécution de deux missions par jour
et par appareil, avec atterrissage de nuit au retour de la
seconde ; mais on ne peut plus parler d’aviation « embar-
quée » ! Cependant cela facilite aussi quelque peu les
relations entre les pilotes et le GATAC Nord. Il est
logique en effet, les appareils de l’aéronavale agissant en
commun avec ceux de l’armée de l’air, que la direction
des opérations soit assurée par cette dernière, surtout en
cette période d’activité très intense.

287
288
D’un point de vue purement quantitatif, la participation
de la marine à la bataille de Diên Biên Phú paraît au début
assez modeste : une flottille de 12 Hellcat36, une autre de
10 Helldiver, et 6 Privateer. Mais elle s’accroît significati-
vement le mois suivant : le 17 avril, arrive de France l’en-
semble du personnel d’une troisième flottille d’aviation
embarquée ; celui-ci prend aussitôt en charge 25 chas-
seurs-bombardiers AU1 Corsair que prête l’US Navy et
que le porte-avions Saipan livre à Tourane ; ces Corsair
sont en opérations dès le 24 avril sur Diên Biên Phú, à
partir du terrain d’Hanoï-Bach Maï. De surcroît, l’aviation
de patrouille maritime fait venir de France et détache
auprès de l’armée de l’air trente officiers et officiers-mari-
niers, soit dix équipages entraînés, permettant d’armer des
bombardiers B 26 supplémentaires ; ceux-ci entrent en
opérations à partir du 15 avril. Enfin, le personnel d’une
autre flottille de patrouille maritime vient encore de
France afin d’armer des Privateer supplémentaires fournis
par l’aide américaine. Sur 10 appareils reçus, 7 sont effec-
tivement armés, mais il est déjà trop tard. Ces avions ne
sont déclarés opérationnels que le 1er juillet, et il ne reste
plus à effectuer que quelques tâches de moindre impor-
tance au profit des GATAC Centre et Sud.

Au Tonkin, les missions confiées aux avions de l’aéro-


navale (mono- et quadrimoteurs) sont nombreuses et
variables dans le temps :
– de décembre 1953 à la mi-mars 1954, elles consistent
surtout, et pour tous, en bombardements, soit de dépôts
de matériel ou de concentrations de troupes, soit de ponts
ou de portions de routes, afin de créer des « coupures »
dans l’itinéraire de ravitaillement viêt-minh37 ;
– du 13 mars au 7 mai, on demande aux monomoteurs,
Helldiver, Hellcat et Corsair, d’apporter à la garnison un
appui direct, consistant à attaquer les concentrations de
troupes de l’ennemi et ses positions d’artillerie et de
DCA, ainsi que de protéger les C 119 Packet, ravitailleurs
du camp retranché, au cours de leurs manœuvres de para-
chutage à basse altitude ;
– après le 8 mai, les missions de bombardement conti-
nuent…

288
289
Mais, dans les faits, les missions des divers types res-
tent très imbriquées.
Au total, du 1er décembre 1953 à la mi-juillet 1954,
l’aéronavale perd 12 appareils, soit 6 Hellcat, 2 Helldiver,
2 Corsair et 2 Privateer, montés par 9 officiers et 19 offi-
ciers-mariniers et équipages (chaque Privateer comptant à
lui seul 1 officier et 8 hommes), tous tués ou disparus, à
l’exception d’un officier et deux hommes, prisonniers du
Viêt-minh et rentrés en août. La pugnacité avec laquelle
les aviateurs-marins accomplissent leurs missions est
rapidement remarquée par les assiégés, qui disent et pro-
clament très haut, peut-être avec excès, leur
satisfaction38. On donnera pour exemples les deux mes-
sages suivants, émis par le colonel de Castries, que cite le
commandant Vulliez39 :
– le 31 mars à 2h25 du matin : « Envoyez-moi le maxi-
mum de chasseurs de la marine pour pilonner au lever du
jour les deux points d’appui Dominique II et Éliane I qui
viennent de tomber » ;
– le 11 avril, adressé à l’Arro m a n ch e s : « Exprime
a d m i ration pour attaques menées par vos équipage s .
Tous, ici, vous assurent la part prise à vos pertes glo-
rieuses. »

L’amiral Barjot reproduit40 pour sa part la lettre d’un


pilote (anonyme) de l’armée de l’air, volant sur Packet ;
on y lit : « […] On ne se sent plus seul au fond de cette
cuvette lorsque les Hellcat s’interposent comme cible
entre la DCA et nous […]. » Quant au général Navarre, il
écrit : « L’effo rt fait par (la marine), au cours de la
bataille de Diên Biên Phú, dépassa même ce qui lui avait
été demandé. »41
Il convient maintenant d’esquisser un bilan de toutes
ces actions. Celui-ci est assez nuancé, car il faut faire la
distinction entre les divers types de missions, selon qu’ils
relèvent de la responsabilité de la marine ou non.
La patrouille aérienne au large, au profit de la Surmar,
appartient à la première catégorie. Bien assurée au début,
avec les Catalina, elle est de plus en plus négligée lors-
qu’interviennent les déficiences techniques des appareils
et les conflits de priorité avec d’autres tâches. Ces
conflits sont la raison essentielle de la rareté des

289
290
patrouilles Surmar effectuées par les Privateer lorsque
ceux-ci remplacent les Catalina. Il y a donc ici sans
conteste une mauvaise adaptation de la marine à la situa-
tion : celle-ci n’est pas de nature qualitative, mais elle
découle d’un manque de ressources caractérisé.
L’activité de « service » (liaisons, évacuations sani-
taires, voire appuis de feu dans des situations peu
sévères) intéressant les amphibies, Catalina, puis Sea
Otter, enfin Grumann Goose, qui met à profit l’existence
des très nombreux plans d’eau du pays (y compris au
Laos, avec le Mékong), et qui, pour la marine, relève de
sa compétence en hydraviation plutôt que d’une respon-
sabilité explicite, est peu spectaculaire. Elle est assurée,
de même, de manière non spectaculaire, ce qui dénote
une bonne adaptation au problème.
Lorsqu’elles sont menées à partir du porte-avions,
c’est-à-dire lorsque ce dernier est utilisé en tant que tel,
base aérienne mobile positionnable au gré du commande-
ment en fonction de l’objectif à battre, les missions de
l’aviation embarquée présentent un caractère analogue :
la marine en est l’exécutrice spécialisée mais la prescrip-
tion ne lui appartient pas. Il apparaît à l’usage que l’exé-
cution des missions confiées est toujours satisfaisante
(Nord-Annam, Nord-Laos, Plateaux Moïs…). Mais il
aurait vraisemblablement été apprécié que la marine dis-
posât de plusieurs porte-avions, et non pas d’un seul (…et
les deux tiers du temps seulement !). Question de niveau
de ressources, encore une fois.
Quant au soutien apporté à Diên Biên Phú (aviation
embarquée et Privateer), certains considèrent qu’une telle
mission, menée contre des objectifs terrestres à partir
d’aérodromes terrestres, ne relève pas de la vocation
propre de la marine. Un tel raisonnement est formelle-
ment exact. Mais il fait fi de la vocation générale de la
marine, et de sa tradition, au service de la nation : canon-
niers du siège de Paris en 1870-1871, fusiliers-marins de
Dixmude et de l’Yser en 1914-1915, blindés de la 2e DB
en 1944-1945, etc. Dans cette perspective, « Diên Biên
Phú » est bien une mission pour les marins. On peut être
assuré que les 9 pilotes et les 16 non-pilotes qui vont y
laisser la vie adhèrent sans hésitation à cette idée.

290
291
Une autre question se pose au sujet de ce même Diên
Biên Phú : la tactique mise en œuvre dans cette offensive
est-elle bien adaptée ? Le « rapport Ely » déjà évoqué fait
plusieurs observations pertinentes en la matière42, dans le
sens d’une réponse négative. Cette fois, il est justifié de
penser que la responsabilité de la marine n’est pas enga-
gée, puisque ses formations sont « placées pour emploi »
aux ordres du GATAC Nord. On doit en fait constater que
le détachement d’un officier supérieur de l’aéronautique
auprès du GATAC est resté sans porter de fruit : on aurait
pu imaginer qu’il réussît à obtenir une intensification des
raids de nuit, du fait que la marine possède les appareils
dotés de possibilités nocturnes, mais ces raids sont restés
rares.
Le « rapport Ely » résultant de la synthèse d’un certain
nombre de rapports de base, il s’ensuit que les documents
émis en amont, par les pilotes d’une part43, et par l’état-
major du GPAEO d’autre part44, contiennent des nota-
tions intéressantes, plus près des réalités pratiques, sur
divers aspects de la tactique, ainsi que sur les modes de
fonctionnement du GATAC (lui aussi en proie à un grave
manque de moyens).
La conclusion globale est bien, comme il était prévi-
sible, que le défaut d’adaptation, pour la marine, quand il
existe, est bien de nature purement quantitative : il est dû
au manque de ressources. Il y a cependant une différence
entre la bataille pour Diên Biên Phú (période de crise,
pendant laquelle tout est mobilisé, multi- et monomo-
teurs, pilotes et équipages supplémentaires ralliant dans
l ’ u rgence) et la Surmar (en régime de croisière, avec un
déficit d’appareils de nature plus structurelle que
conjoncturelle).

Flottilles fluviales

La première flottille fluviale est créée, comme on l’a


vu, sur ordre personnel de Leclerc, dès le début de
novembre 1945 ; elle est ensuite scindée en deux « Flot-
tilles fluviales de fusiliers-marins » (1re et 2e FFFM), lors

291
292
de la réinstallation au Tonkin, en mars 1946. Le 1er j a n-
vier 1947, entre en vigueur un nouveau changement d’or-
ganisation : le RBFM, où les anciens de la 2e DB, qui
sont encore nombreux, sont démobilisables pour la plu-
part, est dissous, et la BMEO également : les deux flot-
tilles rentrent alors dans le giron de la Marine45, et
changent d’appellation, pour devenir les Flottilles amphi-
bies d’Indochine, Nord et Sud (FAIN et FAIS)46.

Bâtiments et engins des flottilles – Première génération

On a déjà dit que le commandant Jaubert, ayant à créer


une flottille ex nihilo, fait flèche de tout bois. Sans s’attar-
der sur l’utilisation qu’il fait, temporairement, de toutes
sortes de « chaloupes chinoises »47, tramways d’eau et
bacs automoteurs48, on citera deux des réalisations de
l’époque :
– six jonques de transport, en bois et à moteur,
construites par les Japonais et placées sous séquestre par
les Britanniques, auprès de qui Jaubert les obtient ;
– six chalands automoteurs transporteurs de paddy,
loués à un riziculteur du Transbassac, et transformés en
« chalands cuirassés » par addition de blindages et d’une
profusion de canons et de mitrailleuses.

Mais, pour l’essentiel, ce sont les achats de landing


craft de diverses espèces qui permettent de constituer les
flottilles ; ces achats se font à la fois à Singapour, où les
Britanniques sont amicaux, et à Manille, où l’on
s’adresse anonymement aux surplus américains. L’an-
nexe jointe énumère et décrit rapidement, parmi les bâti-
ments et engins en service dans les flottilles, les
principaux types de landing cra f t ainsi acquis. Il faut
cependant souligner qu’aucune de ces unités n’est utilisée
telle quelle, car les conditions de leur emploi opérationnel
en Indochine sont extrêmement différentes de celles pour
lesquelles elles ont été conçues : on doit, en Indochine,
pouvoir réagir à des embuscades menées par un ennemi
camouflé et exempt de toute menace, tirant par le travers
à très courte distance (parfois moins de 50 mètres), et non

292
293
plus, comme sur les plages du Pacifique, subir des tirs
frontaux de la part d’un ennemi soumis lui-même à un
bombardement systématique. Aussi doit-on équiper les
engins achetés (et donc les surcharger) d’une quantité
d’armes de calibres appropriés aussi grande que possible,
et d’une quantité de blindages aussi faible que raisonna-
blement acceptable. C’est dans leur version indochinoise
qu’ils sont décrits dans l’annexe. Ainsi blindés et armés,
les landing cra f t anglo-saxons, par leurs formes à fond
plat, leur faible tirant d’eau et leur capacité à s’échouer
(volontairement, ou involontairement mais sans dom-
mage), permettent de conduire l’action militaire sur les
fleuves, rivières et canaux de tous types qui quadrillent
les deux deltas indochinois.

Dinassauts et Comar Mékong

Les opérations interarmées effectuées en Cochinchine


au printemps de 1947 donnent aux marins le sentiment
que leurs unités sont utilisées comme des éléments indé-
pendants et sans implication réelle dans l’action 49. Pour
réagir contre cet état de fait, Comar Saïgon (contre-amiral
Kraft), de qui dépendent désormais les flottilles, organise
des groupements opérationnels amphibies et les répartit
aussitôt dans le delta. La réaction positive de l’un de ces
groupes à un fâcheux événement50 ayant permis de vali-
der l’expérience, amiral FMEO (vice-amiral Battet)
prend l’idée à son compte et l’officialise. Par des textes
datés des premiers jours d’août 194751, sont ainsi créées
les divisions navales d’assaut, ou Dinassauts52.

La constitution d’une Dinassaut est la suivante (c f.


Instr. n° 222) :
– un échelon de commandement (capitaine de cor-
vette) ;
– un corps de débarquement ou commando détaché par
les TFIS53 ;
– un groupe de bâtiments : un LCI, un LCT, un LCM,
une section de LCVP.

293
294
« Suivant la nat u re des opérations, les divisions
navales d’assaut sont renforcées par des éléments navals
et terrestres. »
Avec son bâtiment de commandement et d’appui de
feu (LCI), son transport (LCT) et ses engins légers poly-
valents (LCM, LCVP), la Dinassaut constitue l’applica-
tion à la guerre fluviale du principe de la Task Force
(inauguré lors de la guerre du Pacifique), laquelle est un
groupement de bâtiments de types différents choisis et
associés en vue d’une mission déterminée. Dans le cas
présent, la mission est en fait multiforme : opérations
autonomes (genre coup de main), débarquement de
troupes, appui de feu, patrouilles, soutiens logistiques en
tous genres, etc. En toutes ces occasions, le point com-
mun, celui qui importe, est la mise à la disposition de
l’autorité militaire d’un organisme naval adapté au
fleuve, compétent et responsable. Aussitôt les nouveaux
textes promulgués, trois Dinassauts sont formées en
Cochinchine, et deux sont en cours de constitution au
Tonkin. La figure jointe en annexe représente une Dinas-
saut de Cochinchine (FAIS) en 1947. Dès le début pour le
Tonkin, un peu plus tard pour la Cochinchine, la compo-
sition matérielle des divisions peut s’écarter de ce schéma
sur des points secondaires ; l’essentiel est l’existence
effective d’un commandant de Dinassaut, embarqué sur
un bâtiment convenablement équipé (LCI, sauf excep-
tion). Un autre élément, qui revêt une très grande impor-
tance, est le corps de débarquement ou commando devant
être détaché par l’armée (souvent dénommé compagnie
légère d’accompagnement, ou CLA), car il conditionne la
capacité pour la Dinassaut d’effectuer les petites opéra-
tions autonomes évoquées ; malheureusement, il man-
quera très souvent. En même temps que de la création du
nouvel outil naval, l’amiral Battet se préoccupe des
conditions de son emploi, c’est-à-dire de la coopération
armée-marine. Par les mêmes textes que ci-dessus, sont
instituées deux autorités ayant pour vocation d’assurer la
synergie nécessaire (on peut encore noter que le problème
n’est traité que pour le Sud de l’Indochine) :
– un adjoint maritime au général TFIS : celui-ci, un
capitaine de vaisseau, a pour cadre de travail le PC opéra-

294
295
tions intégré de la marine et pour standard téléphonique
celui des TFIS (d’où son nom de « marine Odyssée ») ; il
a aussi une liaison particulière avec le GATAC Sud ; il est
donc en mesure de coordonner au plus haut niveau toutes
les opérations ;
– et un commandement unique, dans le domaine opéra-
tionnel, de toutes les forces maritimes présentes dans le
delta ; le capitaine de frégate qui assume cette fonction
porte le titre de Comar Mékong ; il dispose, avec un petit
état-major, d’un LCI qui lui permet d’entrer en contact
avec militaires et marins dans toute sa zone ; il reçoit ses
directives de marine Odyssée54.

En août 1949, un Comar fleuve Rouge est institué de


même.

Tâches obscures et grandes opérations

Si la création des Dinassauts répond au besoin de pou-


voir participer efficacement aux opérations combinées, il
existe aussi, il ne faut pas l’oublier, de nombreux engins
non incorporés à ces formations. La marine a en effet ins-
tallé, aux points principaux des deltas, des « postes flu-
viaux » servant de relais au commandement55. Ceux-ci
relèvent organiquement de la flottille et, opérationnelle-
ment, du Comar fluvial considéré ; ils entretiennent cha-
cun un certain nombre d’engins, qu’ils peuvent mettre à
la disposition des colonels commandants de secteur. Les
engins de secteur effectuent ainsi au long des semaines
d’innombrables missions, de modeste importance, tou-
jours utiles mais ne suscitant que très rarement l’enthou-
siasme. Ils sont aussi les principaux agents du contrôle et
de l’escorte des convois commerciaux (constitués de
« chaloupes chinoises » remorquant des trains de jonques
de charge). Les engins, LCM et LCVP, affectés au
Centre-Annam (Faï Foo, Dong Hoï et Quang Khé) sont
sous les ordres de « marine Tourane », laquelle relève ini-
tialement de Haiphong, ensuite de Saïgon. Sur leurs
estuaires et leurs courts tronçons de fleuve, ils ont une
existence très active et non dénuée de danger ; mais on

295
296
les oublie trop souvent, de même que leurs camarades de
l’armée dans la même région56. C’est aussi de manière
discrète qu’agissent les LCT Mark IV. Ces grands engins,
qui peuvent porter 250 tonnes, ne sont pas incorporés aux
Dinassauts. Leur activité, dont le caractère est toujours
peu ou prou, et parfois trop exclusivement, logistique, est
indispensable à l’armée de terre. Quant aux VP de
Cochinchine, les « reines du Fleuve », ce sont elles qui,
mettant à profit les qualités de silence de leurs moteurs au
ralenti et leur manœuvrabilité, rendent au Viêt-minh la
monnaie de sa pièce et lui tendent des embuscades de
nuit, dans les portions de la zone interdite que Comar
Mékong leur a attribuées comme secteurs de patrouille.
Elles y ont « une liberté de vrais corsaires, sous réserve
de rendre compte »57. Leurs exploits mériteraient que
l’on sorte de la discrétion qui entoure les flottilles.

Les grandes opérations, elles, sont l’apanage des


Dinassauts (même si, pour l’occasion, des engins de sec-
teur viennent compléter leurs rangs). On n’en citera que
quelques-unes, parmi les plus importantes, toutes au Ton-
kin :
– opération Léa (9 octobre au 8 décembre 1947) : pour
permettre au « groupement C » de rayonner autour de
Tuyen Quang, et maintenir ouverte la liaison avec Hanoï,
les Dinassauts 1 et 3, et d’autres unités, subissent de très
durs accrochages ; le bilan – 19 tués dont 3 officiers (sur
un effectif de 361 hommes), et 7 petits engins perdus –
est lourd, et le souvenir des combats de la rivière Claire
est durable chez les marins ;
– bataille de Dong Trieu (23 mars au 5 avril 1951),
avec la participation de la Dinassaut 1 aux combats de
Mao Khé ;
– bataille du Day (28 mai au 7 juin 1951), marquée par
l’intervention de la Dinassaut 3 dès le 29 mai en secours
du commando François, puis celle de nombreux éléments
organisés en deux Dinassauts occasionnelles ;
– bataille de Hoa Binh (14 novembre 1951 au 23
février 1952) et combats de la rivière Noire, où n’inter-
viennent que des petits engins, mais avec beaucoup de
pugnacité.

296
297
Ce bref échantillon montre que les Dinassauts ont leur
part dans les principaux engagements du conflit, mais il
est évidemment insuffisant pour traduire l’activité inlas-
sable de ces formations.

1950-1952 : évolutions

Comme pour l’armée de terre, les années 1950-1951


marquent un tournant prononcé dans les conditions de la
guerre fluviale. En 1950, commence l’aide américaine,
dont la date de démarrage est manifestement influencée
par le déclenchement de la guerre de Corée. Cette aide
arrive à point nommé, alors que nombre d’engins des
flottilles, petits et grands, ont un besoin pressant d’être
remplacés et que l’on ne trouve plus grand-chose sur les
marchés, à Manille en particulier. Elle s’accompagne
d’un renouvellement qualitatif, qui résulte de l’apparition
d’une deuxième génération d’engins et bâtiments (voir
infra). En 1951, sont créées au Tonkin une troisième, puis
une quatrième Dinassaut, ce qui constitue un doublement
du potentiel des flottilles dans le delta du fleuve Rouge,
tandis que la Cochinchine (qui dispose déjà de quatre
Dinassauts depuis la mi-1948) ne connaît pas de change-
ment sur ce point58. C’est donc que l’importance primor-
diale du Tonkin dans la conduite de la guerre commence à
s’imposer. Mais ce n’est qu’à partir du 1er avril 1954 que
le commandant de la marine au Nord-Viêt-nam, avec le
grade de contre-amiral (CA Querville), dépend directe-
ment de l’amiral FMEO.
Le nombre des Dinassauts augmentant, celui des
engins augmente aussi. On peut indiquer les chiffres sui-
vants, relatifs aux seules unités armées (qu’elles soient
disponibles ou non) :
– 1947-1948 : 120 à 130 unités ;
– mi-1949 : 150 unités ;
– fin 1950 : 210 unités ;
– fin 1953 : 260 unités ;

Une autre lente évolution s’observe dans la guerre des


mines que mène le Viêt-minh contre nos unités fluviales.

297
298
Cette forme de guerre commence en Cochinchine, de
manière très intermittente59 ; puis elle s’intensifie assez
brutalement en août 1951. La pratique du dragage, effec-
tué selon des procédés adaptés aux mines (assez rudimen-
taires, à mise de feu télécommandée) dont il s’agit, est
alors généralisée dans le Sud. Mais ce n’est qu’en
novembre 1952 que les mines font leur apparition au Ton-
kin. Désormais toute formation se déplaçant sur le fleuve
se fait précéder de ses engins de dragage, et se trouve de
ce fait ralentie : c’est une très lourde servitude. L’en-
semble des tactiques qui en découle, pour le Tonkin sur-
tout, est significatif de la détérioration de la situation,
mais il sort du cadre du présent exposé60. Il y a lieu de
signaler, à propos de ces imposantes formations, que lors-
qu’il s’agit de convois logistiques, elles incorporent sou-
vent des LCM appartenant à l’arme du Train (LCM non
modifiés).

Bâtiments et engins des flottilles – Deuxième génération

Grâce à l’aide américaine, les flottilles vont disposer


progressivement d’une amélioration et d’une nouveauté :
– l’amélioration réside dans le remplacement des vieux
LCI par des LSIL ; bien que le second sigle désigne fon-
damentalement le même type de bâtiment que le premier
(voir annexe, § 1 et § 3), les LSIL livrés par les États-
Unis sont des unités construites plus récemment, qui
bénéficient de quelques modifications par rapport aux
LCI d’origine ;
– la nouveauté est apportée par les six LSSL arrivés le
17 novembre 1950 de Pearl Harbor. Ce sont des bâti-
ments moyens ayant une silhouette analogue à celle des
LCI, mais beaucoup plus fortement armés : leur canon de
76,2 (3 pouces) est certes une arme à tir tendu, mais il
dispose de munitions fusantes qui permettent d’obtenir
une sorte d’effet shrapnel ; et les deux affûts doubles de
40 mm, entraînés par deux postes de télécommande, sont
extrêmement efficaces dans le tir à vue ; mais les LSSL
ne se prêtent ni au transport de troupes, ni au rôle de poste
de commandement de Dinassaut.

298
299
La deuxième génération d’unités fluviales comporte
aussi la mise en service de deux engins nouveaux, dérivés
du LCM, étudiés et réalisés par l’arsenal de Saïgon (voir
annexe, § 3) :
– le LCM-monitor, avec sa puissance de feu et ses blin-
dages supplémentaires, est mieux à même que les autres
engins de franchir une embuscade, et il donne toute satis-
faction ;
– le LCM de commandement permet au commandant
de Dinassaut, ou à d’autres autorités, de pénétrer dans des
cours d’eau trop étroits ou trop peu profonds pour un
LCI/LSIL.

Marins du fleuve

Les marins du fleuve sont, on l’a vu, les héritiers de la


BMEO ; à ce titre, ils ont conservé, en tenue de sortie,
l’uniforme kaki des fusiliers-marins. Comme leurs prédé-
cesseurs, ils constituent donc la « marine en kaki », alors
que tous les autres marins, qu’ils appartiennent à la
DNEO, à l’aéronavale ou aux services à terre, portent une
tenue de sortie blanche, et forment de ce fait la « marine
en blanc »61. Si certains marins en kaki n’apprécient que
modérément l’appellation qui leur est appliquée, la plu-
part en retournent le côté péjoratif et tirent fierté du
métier insolite qui la leur vaut et qui fait d’eux, pendant
longtemps, les plus engagés parmi les marins.
À part les LCI, et plus tard les LSSL, toutes les unités
des flottilles sont assez peu importantes. Elles sont com-
mandées par des enseignes de vaisseau, soit de première
classe62 (pour les VP, les LCT, les chalands cuirassés),
soit de deuxième classe (pour les sections de deux LCVP
ou de deux LCA, et pour une partie des LCM). Il y a donc
dans les flottilles des dizaines d’enseignes, et très peu de
lieutenants de vaisseau et d’officiers supérieurs63. Si bien
que l’on peut dire qu’en Indochine, la guerre fluviale est
la « guerre des enseignes »64. Les intéressés, à l’époque,
en sont bien convaincus. On sait que le général de Lattre
a déclaré le 19 décembre 1950, au lendemain de son arri-
vée à Hanoï, devant une assemblée d’officiers de tout

299
300
grade : « C’est pour vous, les lieutenants et les cap i-
taines, que je suis ve nu , vous qui supportez le poids de
cette guerre et y jouez un rôle si import a n t. »65 Parlant
devant des marins, il aurait dit : « C’est pour vous, les
enseignes… » Cette prépondérance des enseignes se
réduit cependant, progressivement, vers la fin de la guerre
(à partir de 1952 environ). En effet, à mesure que les opé-
rations mobilisent de plus nombreuses unités, les petits
engins, dûment encadrés, ont de moins en moins besoin
d’un officier comme commandant ; et bien que le nombre
de LCM, par exemple, augmente, le nombre des
enseignes n’augmente pas dans les mêmes proportions.
Quant à l’esprit de camaraderie qui anime ces marins en
kaki, le commandant de la Dinassaut 1 (Tonkin, 1950-51)
l’évoque en ces termes dans ses souvenirs : « Jamais, je
p e n s e, sur aucun autre théâtre d’opérat i o n s , le sort des
marins et des soldats n’aura été aussi étroitement et aussi
d u rablement lié. Nous avons maintenant l’habitude de
vivre et de combattre ensemble. »66

Plus de problèmes que de solutions

L’exposé fait jusqu’ici de l’activité et de l’évolution


des flottilles, s’il n’omet pas de faire état des diff i c u l t é s
rencontrées, est dans l’ensemble assez positif. Cette
optique correspond bien, en fait, à la mentalité qui était
celle des marins du fleuve, optimiste et plus ou moins
consciemment volontariste. En dépit de la tendance à la
morosité des commentaires qui semble être actuellement
de mode, on ne saurait négliger le fait qu’une telle tona-
lité existait, et qu’elle est donc objet historique au même
titre que son contraire. Il n’est pas question pour autant
d’occulter les aspects négatifs des choses, surtout lors-
qu’ils n’ont pas reçu de solution satisfaisante.
Le problème fondamental qui pèse sur les flottilles, du
premier au dernier jour sans jamais être vraiment réglé,
est celui des effectifs. Non seulement il manque des
hommes à bord des unités, ce qui est d’autant plus sen-
sible que les équipages sont dans la plupart des cas très
peu nombreux, mais il est même arrivé que « la pénurie

300
301
de personnel [soit] telle qu’au milieu de l’année [1950],
des engins neufs étaient restés au port , faute
d ’ é q u i p age »67. Mais ce très grave problème étant com-
mun à toute la marine en Extrême-Orient, on donnera
plus loin quelques indications d’ensemble.
D’autres problèmes sont relatifs au matériel. L’utilisa-
tion extensive qui est faite des landing craft anglo-saxons
est entièrement justifiée par le seul fait qu’ils ont le
mérite d’exister, et d’être disponibles dans de bonnes
conditions. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient
parfaitement adaptés aux besoins, même après avoir subi,
de la part de l’arsenal de Saïgon, les additions (blindages,
armement) dont on a parlé.
Dès l’été de 1947, l’amiral Battet demande au Départe-
ment de faire étudier deux types de bâtiments : une
« canonnière » et un engin de patrouille. Ces deux
requêtes reçoivent des réponses fort différentes. La
canonnière souhaitée devait être une sorte de LCI amé-
lioré, un peu plus petite, un peu plus rapide et surtout de
moindre tirant d’eau. Des plans sont échangés entre Paris
et Saïgon, des autorisations budgétaires sont mises en
place, mais le temps passe ; et au bout de trois ans, lors-
qu’on apprend à Saïgon, en 1950, que l’on va recevoir
des LSIL relativement neufs pour remplacer les LCI, tout
est arrêté68. On est loin, hélas, de la magnifique rapidité
de réaction des arsenaux du XIXe siècle, qui ont livré en
moins d’un an les canonnières type Henri-Rivière au Ton-
kin (1884-1885), les « canonnières en fer » à la Cochin-
chine (1859-1860), et surtout les grosses « batteries
flottantes cuirassées » à la Crimée (1854-1855). L’engin
de patrouille, quant à lui, est destiné à remplacer le
LCVP, peu rapide, rendu d’emploi malaisé par le canon
de 20 mm qui encombre la rampe, et surtout beaucoup
trop bruyant. La réponse de Paris à cette demande est
double. D’une part, une réalisation non satisfaisante et
tardive : un engin, copié sur le LCVP, appelé engin d’as-
saut, ou EA. Malgré sa coque en acier qui le rend plus
solide que son modèle, l’EA en présente tous les défauts ;
c’est de lui que la marine doit se contenter pour ses flot-
tilles. D’autre part, une réalisation bien plus réussie : la
vedette FOM, ainsi nommée parce que son financement

301
302
est assuré par le ministère de la France d’outre-mer. Étu-
diée et construite par la marine, elle présente deux
variantes, « huit mètres » et « onze mètres » (voir annexe,
§ 3). Malheureusement pour elle, sauf exceptions, ce
n’est pas la marine qui va bénéficier de cet excellent
outil, mais… la cavalerie. À la fin de la guerre, on
recense 45 « onze mètres » et 44 « huit mètres », armées
par le 4e dragons, le RICM, le 1er REC, les 2e et 5e
RSM69. Si ces escadrons et pelotons travaillent souvent
seuls (au sein de formations de l’armée de terre), ils opè-
rent aussi, au Tonkin notamment, au sein des Dinassauts.
La coopération se déroule à la satisfaction mutuelle des
parties. Cet exemple paradoxal d’unités de l’armée au
service de la marine, elle-même au service de l’armée,
devait être dûment signalé.
Après 1951, les opérations au Tonkin font, d’après les
autorités maritimes, apparaître le besoin d’un bâtiment
fluvial porteur d’un canon de gros calibre, les 76 mm des
LSSL et LSIL étant jugés insuffisants70. La plate-forme la
plus stable que puissent offrir nos engins est celle du LCT
britannique Mark IV ; partant de là, et allant jusqu’au
maximum des possibilités, on envisage d’installer sur
cette plate-forme une pièce de 138 mm ; on obtiendrait
ainsi ce que les documents dénomment un « LCT-canon-
nière », et on évalue le besoin à quatre unités. Mais si la
marine possède bien (en France) des canons de ce calibre,
ce sont les LCT Mark IV qui font défaut, car ceux dont on
dispose en Indochine ne suffisent déjà pas à la demande.
Aussi le projet stagne longuement. En 1953, on a l’occa-
sion d’installer sur un des LCT, par les moyens locaux et
sans diminuer sa capacité de transport, deux canons de 75
mm Guerre (et d’autres armes). Cette demi-mesure ne
procure qu’une demi-satisfaction71. Avec le recul, on peut
d’ailleurs se demander si le projet correspondait à un
besoin réel et s’il était en mesure d’y répondre…

302
303
Imitations et opinions des Américains

Après les accords de Genève, la jeune Marine vietna-


mienne prend en charge le delta du Mékong, avec les
quatre Dinassauts et les engins que lui a transférés la
France (transferts commencés dès avril 1953). En 1955,
les Dinassauts vietnamiennes sont rebaptisées R iver
Assault Groups (RAG). Leur nombre passe progressive-
ment à huit.
L’intervention active des Américains commence en
1966 dans le delta. Ils y affectent deux Task Forces : la
TF 116, qui effectue des patrouilles systématiques dans
tout le réseau fluvial, et la TF 117, ou Mobile Riverine
Force (MRF), qui a pour mission exclusive les opérations ;
elle commence à entrer en scène en janvier 1967.
Les types d’engins utilisés par la MRF sont au nombre
de quatre ; trois d’entre eux sont des dérivés des LCM,
très fortement inspirés des réalisations françaises en la
matière. Ce sont les suivants :
– ATC, ou A rm o red Troop Carri e r, tout à fait équiva-
lent au LCM blindé et armé (et non autrement désigné)
des Dinassauts ;
– CCB, ou Command & Communication Boat, corres-
pondant au LCM de commandement ;
– Monitor, inspiré, jusqu’à son nom, par le LCM-moni-
tor ;
– le quatrième engin américain, ASPB, ou Assault Sup-
port Pat rol Boat, a été développé comme tel aux États-
Unis ; c’est l’engin de patrouille qui nous a toujours
manqué.
Du point de vue de l’organisation, la MRF doit à terme
être composée de deux River Assault Squadrons, dont
chacune est subdivisée en deux River Assault Div i s i o n s,
ou RADs. La RAD est donc nominalement l’équivalent
de la Dinassaut, mais elle est beaucoup plus puissante :
elle ne comprend pas moins de 25 engins, soit 1 CCB + 3
Monitors + 13 ATC + 8 ASPB. Elle dispose de troupes
d’accompagnement, fournies par une des brigades de la
9e division d’infanterie. Elle n’a pas de base fixe mais
une base mobile, qui la suit à distance et qui comprend

303
304
plusieurs gros bâtiments genre LST. En résumé, la River
Assault Division est bien, en beaucoup plus grand, le der-
nier avatar de la Dinassaut.
Le premier écrivain américain qui ait donné son opi-
nion sur les Dinassauts est Bernard Fall, dès 1961. Celui-
ci, universitaire et journaliste, né en France, naturalisé
Américain sur le tard, découvre l’Indochine lors d’un
séjour d’études, qui l’amène à suivre en 1953, au Centre-
Annam, une opération de l’Armée française dans la « Rue
sans joie », et il se prend de passion pour le pays. Dans
l’ouvrage qu’il en tire et qu’il intitule Street without Joy72,
il émet sur la guerre fluviale une appréciation, passée
inaperçue en France, même rétrospectivement, mais qui
frappe les Américains. Pour lui, les Dinassauts « […] m ay
well have been one of the few wo rt h while contri butions of
the Indochina war to the military know l e d ge » ; et l’adap-
tateur traduit : « […] les célèbres “Dinassaut” de la
mari n e, dont la création constitue peut-être la seule
contri bution valable apportée à l’art militaire par la
guerre d’Indoch i n e »73. Quinze ans plus tard paraît le pre-
mier tome de la monumentale histoire quasi off i c i e l l e ,
intitulée The United States Navy and the Viêt-nam
Conflict74, publiée par la Naval History Division du
Department of the Navy. Les auteurs, qui ont pu consul-
ter, entre autres sources, le rapport Ely, partagent le juge-
ment de B. Fall sur l’originalité des Dinassauts ; ils nous
confirment que : « La flottille fluviale de fusiliers-marins
du commandant Ja u b e rt fut l’embryon qui, en se déve l o p-
pant, donna naissance aux divisions navales d’assaut
f rançaises (Dinassauts) bien connues. La Mobile Rive-
rine Force des États-Unis, créée en 1967, devait résulter
d’un nouveau développement du concept de Dinassaut »
(p. 97-98). En 1984, un colonel du marine corps consacre
un ouvrage à la Brown Water Navy75. Il écrit : « Parmi les
innovations françaises les plus efficaces en mat i è re d’or-
ga n i s at i o n , il y eut les “Dinassauts” de la marine et les
“Groupes amphibies” de l’armée », et, plus loin : « La
Dinassaut se révéla comme une fo rm ation ri che de possi-
bilités, mais sa valeur ne fut jamais pleinement at t e i n t e,
simplement par manque de ressources » (p. 154-155).
Pour terminer, on citera ces paroles qu’un major de l’US

304
305
Army76 a recueillies d’un commandant de Dinassaut, mal-
heureusement anonyme : « La Dinassaut était employ é e
d’une manière très sembl able à celle d’une unité de cava-
l e ri e, avec le même genre de rapidité et d’audace. »
L’impression générale qui se dégage de l’exposé qui
précède est tout à fait homogène. Dans chacun de ses
domaines d’activité, surveillance maritime, opérations
contre la terre, aéronautique navale, flottilles fluviales, la
marine a rempli sa mission, au maximum de ses res-
sources. On n’a pas remarqué que tel ou tel de ses
manques de réussite aient eu d’autres causes que l’ab-
sence ou la déficience de tel ou tel des moyens qui
auraient été nécessaires. On est donc autorisé à confirmer
le diagnostic posé d’emblée : l’« adaptation qualitative »
(modes d’action appropriés aux problèmes posés, solu-
tions techniques appropriées aussi, ardeur dans l’action)
de la marine à la guerre d’Indochine a été réussie. Mais il
n’y a malheureusement pas eu l’« adéquation quantita-
tive » escomptée.
Les déficiences constatées relèvent de deux catégories :
les moyens matériels et les ressources en personnel. Dans
le domaine du matériel l’inventaire des manques est bref :
insuffisance chronique du nombre des avions de patrouille
maritime (pour l’efficacité de la Surmar) ; échec du projet
de canonnière fluviale de 1947 ; insuffisance chronique du
nombre de LCT Mk IV ; échec de tout projet d’engin de
patrouille fluviale (et impossibilité de participer au pro-
gramme des vedettes FOM, pour des raisons budgétaires).
Dans le domaine du personnel, et pour l’ensemble des
FMEO, la situation a été déficitaire tout au long de la
guerre. Comme pour l’armée de terre, Paris a constam-
ment cherché à réduire les effectifs du « corps expédition-
naire », et Saïgon a eu toutes les peines du monde à faire
admettre ses demandes de renforts les plus justifiées. Pour
l’année 1950, par exemple, on peut indiquer les chiff r e s
suivants : les effectifs globaux de la marine (puisqu’on est
o fficiellement en temps de paix) sont limités à 50 000
hommes, et il y en a 10 000 en Extrême-Orient ; en tenant
compte des personnels en transit, des permissionnaires de
fin de campagne, des rapatriés sanitaires, etc., il faut
considérer que 13 000 hommes sont retirés du circuit

305
306
général77 (soit plus du quart du total), au lieu de 1 500 à
2 000 pour une situation du temps de paix. La direction du
Personnel ne peut donc que répartir la pénurie entre tous
les organismes maritimes, pour pouvoir entretenir en
Indochine 11 000 à 12 000 hommes de plus que la nor-
male. Mais ces considérations ne résolvent pas les diff i-
cultés du commandement saïgonnais. Pour tenter de les
résoudre, on tolère un déficit de personnel, par rapport au
plan d’armement, tant que le service n’en souffre pas
trop ; puis on retarde le rapatriement des hommes en fin
de séjour ; puis on allonge, en l’annonçant, la durée du
séjour. On a tenté, vers 1947-1948, de fixer à 18 mois seu-
lement la durée de la campagne dans les flottilles, dont les
conditions d’existence sont considérées comme pénibles ;
mais on est rapidement obligé de la porter à 24 mois ; et
un peu plus tard, il faut passer à 28 mois. Un dernier pal-
liatif, le plus efficace, est le « jaunissement », par recrute-
ment d’autochtones en remplacement de métropolitains.
La marine s’y montre longtemps réticente, puis un corps
de « marins FMEO » est créé à la fin de juillet 1951. Les
400 premiers engagés sont incorporés avant la fin de l’an-
née. Après le délai permettant de constater que ce person-
nel donne toute satisfaction à tous points de vue, le
recrutement reprend, et les marins FMEO sont 1 400 en
1954. Un marin sur sept, dans les FMEO (en moyenne,
mais beaucoup plus dans les flottilles), est alors Vi e t n a-
mien ou Cambodgien78. Il est indéniable en tous cas que,
pour l’essentiel, ces insuffisances que l’on vient d’évoquer
n’auraient pu être surmontées que par l’action et l’engage-
ment du Gouvernement.

NOTES

1 Consulter Éric Lefort, Du Richelieu au Montcalm, les grands bâti-

ments en Indochine (1945-1955), mémoire de maîtrise, Montpellier, 1997,


367 pages.
2 Special Air Service Battalion, formation de type britannique.
3 C’est dès 1939 que le Béarn, trop lent, a été réduit au rôle de transpor-

teur d’avions.

306
307
4 Bâtiment de débarquement de construction américaine – voir infra (et
annexe).
5 Y. Guiberteau, La Dévastation, cuirassé de rivière, A. Michel, 1984,

359 pages.
6 Cf. Rapport sur les enseignements de la guerre d’Indochine, en date

du 31.05.55, dit Rapport Ely, fascicule II, p. 109. L’aviso Amiral Charner,
présent en Indochine pendant toute la guerre, avait dû se saborder, le 10
mars 1945, sur le Mékong, un peu en aval de Mytho. Les LCA sont de
petits engins de débarquement de construction britannique (voir annexe).
7 J. de Folin, Indochine 1940-1955, la fin d’un rêve, Perrin, 1993, 362

pages.
8 Ceux-ci sont des appareils japonais Aïchi, récupérés et sommairement

remis en état ; ils vont donner satisfaction,… au moins pendant le temps


nécessaire.
9 Excellemment relatée et commentée par le contre-amiral B. Estival

dans La Marine française dans la guerre d’Indoch i n e, Marines Éditions,


1998, p. 51-58 (avec 6 croquis).
10 Un tel « bombardement de la ville » aurait été infiniment plus dévas-

tateur que les tirs des avisos sur les objectifs désignés, d’autant que les
obus de 203 mm du Suffren pèsent 3,2 fois plus lourd que ceux de 138 mm
des avisos.
11 Pour un exposé un peu plus détaillé, et faisant la liaison avec la

période de la guerre 1939-1945, on peut consulter : L. Durteste, « La


marine et l’Indochine, 1939-1947 – Anciennes et nouvelles formes de
combat », in Revue historique des armées, n° 2 / 1998.
12 À cet effet, le haut-commissaire promulgue le 13 avril 1948 un arrêté

« relatif à l’exercice de la navigation et des pêches maritimes en Indo-


chine », qui précise à la fois les règles générales et leurs procédures d’ap-
plication.
13 Le rythme d’activité des bâtiments de Surmar comporte neuf

semaines de patrouille, suivies de quatre semaines au mouillage (repos du


personnel, entretien du matériel), et ainsi de suite.
14 Vinh, dans le nord de l’Annam, est la capitale de la province du

Nghé-Tinh, berceau de nombreux révolutionnaires du XIX e siècle, aussi


bien que de Hô Chí Minh.
15 Dès le printemps 1946, on a observé des déplacements d’hommes,

du Nord vers le Sud, chargés d’inciter les Cochinchinois à réclamer leur


rattachement au Viêt-nam.
16 Il s’agit de petits bâtiments en bois, construits pour le dragage des

mines marines, qui, n’ayant plus de mines à draguer, sont utilisés comme
des patrouilleurs purs et simples.
17 Voir plus loin, au chapitre sur les flottilles fluviales.
18 Voir annexe.
19 Instruction générale sur la surveillance maritime en Indoch i n e,

n° 105 EM.3 / DNEO / 19 mars 1948 ; malgré sa date, celle-ci comporte


en annexe l’arrêté du 13 avril cité à la note 12.
20 Contre-amiral B. Estival, La Marine française dans la guerre d’In-

dochine, op. cit., passim.


21 Capitaine de vaisseau J. Michel, La Marine française en Indochine,

1939-1955, en cinq volumes, Vincennes, Service historique de la marine,


1972 à 1977, tomes III, IV et V.
22 Contre-amiral B. Estival, op. cit., p. 92-93 ; CV J. Michel, op. cit.,

t. III, p. 430.

307
308
23 Contre-amiral B. Estival, op. cit., p. 95.
24 Les Lien Khu 4 et 5 sont, respectivement, les régions militaires
Nord-Annam et Sud-Annam.
25 « Enseignements généraux à tirer des opérations maritimes en Indo-

chine » (15 EM 3 / DNEO du 13 janvier 1955), in CV J. Michel, op. cit.,


t. V, p. 379.
26 Le Duguay-Trouin est le seul croiseur présent en Indochine depuis

novembre 1947 ; ses huit canons de 155 mm sont les plus grosses pièces
dont dispose la DNEO pendant quatre ans. Mais ce bâtiment, âgé de plus
de 25 ans, rentre en France en octobre 1951 où il ne tarde pas à être
condamné.
27 Les tenders d’aviation sont des bâtiments ex-allemands assez parti-

culiers : disposant d’une grande plage arrière et équipés d’une puissante


grue, ils peuvent mettre à l’eau et récupérer des hydravions (à l’origine) ou
des engins de débarquement, du type LCVP par exemple ; la marine en
possède trois ; deux d’entre eux sont présents en Indochine en perma-
nence.
28 Contre-amiral B. Estival, op. cit., p. 96.
29 C’est-à-dire l’extrémité nord-est du littoral tonkinois, depuis les der-

nières îles de la baie d’Along jusqu’à la frontière de Chine ; c’est donc une
zone fort sensible.
30 C’est à bord de l’un de ces Catalina-PC que le général Salan, survo-

lant le 7 octobre 1947 la zone où se déroule l’opération Léa, reçoit un mes-


sage bizarre faisant croire à la capture de Hô Chí Minh : voir Général
Salan, Mémoires, Presses de la Cité, 1971, t. II, p. 119-122.
31 Vice-amiral R. Vercken, Histoire succincte de l’aéronautique navale

(1910-1998), Paris, ARDHAN, 1998, p. 85-92 et 107-113.


32 Lors de ses deux voyages de la France vers l’Indochine, le Dixmude

a apporté des Ju 52 et des Spitfire, en caisses, pour l’armée de l’air (53


appareils en tout) ; il reviendra encore en Indochine par la suite (1954),
mais seulement pour des transports d’avions.
33 Il apporte aussi des avions démontés et des véhicules pour l’armée de

l’air.
34 On voit ainsi que, sur les trois années qui s’écoulent entre le 27 juillet

1951 et le 27 juillet 1954, date d’entrée en vigueur du cessez-le-feu au


Tonkin, la marine assure la présence d’un porte-avions en Indochine pen-
dant exactement les deux tiers du temps (731 jours sur 1 096).
35 Sister-ship du La Fayette, prêté par l’US Navy à la fin de 1953.
36 Ce chiffre, qui est le nombre d’appareils « armés », ne comprend

donc pas celui du « volant de fonctionnement » ; il en est de même pour


les Helldiver.
37 Celui-ci suit, sur ses 150 derniers kilomètres avant Diên Biên Phú, la

route dite « RP 41 » ; cette portion de la RP 41 fait également l’objet des


raids des B 26 de l’armée de l’air.
38 Ce qui ne présume pas de l’estime qu’ils portent aux Bearcat de l’ar-

mée de l’air ; ces avions sont assez semblables aux Hellcat (même
constructeur), mais, un peu plus petits, ils ont un rayon d’action un peu
plus réduit, et ne peuvent pas toujours, pour cette raison, « percer » ou
contourner les masses nuageuses qui règnent très fréquemment en cette
saison au-dessus de la cuvette de Diên Biên Phú.
39 Capitaine de frégate A. Vulliez, Aéro n ava l e, Amiot-Dumont, 1955,

p. 32 et 44.
40 Amiral Barjot, Histoire de la guerre aéronavale, Flammarion, 1961,

p. 404-405.

308
309
41 Henri Navarre, Agonie de l’Indochine (1953-1954), Plon, 1956,
p. 110.
42 Fascicule III, p. 21-24. L’analyse du général Catroux, in Deux actes

du drame indochinois (1940-1954), Plon, 1959, p. 209-212, plus synthé-


tique, est fort intéressante.
43 P. ex. Rapport n° 60 / 3F / Cdt, en date du 01.10.54, du lieutenant de

vaisseau commandant la IIIe flottille (la « 3F » est armée de Helldiver).


44 « Synthèse des enseignements tirés de la guerre d’Indochine… »,

GPAEO, 26.11.54.
45 On peut noter que Leclerc, qui tenait à avoir la BMEO directement

sous sa coupe, est rentré en France depuis juillet 1946.


46 L’usage du qualificatif d’« amphibie » est d’ailleurs passablement

erroné ; bien que les flottilles aient pour vocation de permettre d’effectuer
des opérations amphibies, aucune de leurs unités n’a en effet, par elle-
même, de capacité amphibie.
47 Bateaux vieillots munis d’une grande cheminée, comme en montre le

film Le Crabe tambour.


48 Il n’y a aucun pont sur les bras du Mékong : c’est par un bac que l’on

atteint, en voiture, Vinh Long, et par un deuxième bac, Cantho.


49 Il n’en est pas de même au Tonkin, où les opérations de ravitaille-

ment, puis de dégagement de Nam Dinh (janvier et mars), voient une parti-
cipation ès qualités des éléments de flottille.
50 La destruction par une mine du chaland cuirassé Lave, près de

Camau, le 16 juin 1947.


51 Instructions 222 EM 3 du 02.08, 225 EM 3 du 03.08, lettre 227 EM 3

/ FMEO du 04.08.47.
52 L’orthographe officielle est Dinasau mais, peu esthétique, elle ne

réussit pas à s’imposer.


53 TFIS = troupes françaises d’Indochine Sud ; cette mention dénote les

préoccupations à prédominance « cochinchinoise » de l’ensemble des


états-majors, alors concentrés à Saïgon.
54 Sur toute cette question, voir Louis Durteste « La genèse des Dinas-

sauts (Indochine 1947) », in Les Armes et la Toge, Mélanges offerts à


André Martel, Université de Montpellier, 1997.
55 La liste en varie quelque peu au cours du temps, mais on trouve, de

manière stable : au Nord, Hanoi, Nam Dinh, Sept Pagodes ; au Sud,


Mytho, Cantho, Vinh Long.
56 C’est pourtant au Centre-Annam que se situe la « Rue sans joie », de

sanglante mémoire.
57 Vice-amiral H. Jaouen, M a rin de guerre, éd. du Pen Duick, 1984,

p. 77-91.
58 La numérotation des Dinassauts, qui était précédemment logique (au

Tonkin, les n° 1 et 3 ; en Cochinchine, les n° 2, 4, 6 et 8), perd en la cir-


constance tout caractère mnémotechnique : se trouvent désormais au Ton-
kin les n° 1, 3, 4 et 12 ; en Cochinchine, les n° 2, 6, 8 et 10.
59 Pour comble d’ironie, ce sont deux « dragueurs de mines » (transfor-

més en fait en patrouilleurs), le Glycine et le Myosotis, qui sautent sur des


mines sur des bras du Mékong, presque coup sur coup, en avril et en juin
1949.
60 Il est dûment décrit et commenté dans le rapport Ely, fascicule II,

p. 111 - 116, lequel s’appuie sur le rapport 73 EM 3 / 114 S de l’amiral


FMEO, en date du 14.03.55, « Enseignements de la guerre d’Indochine ».
Voir aussi amiral Estival, op. cit., p. 247-256.
61 Les Américains font une distinction analogue mais, au lieu de la fon-

309
310
der sur la couleur des uniformes, ils se réfèrent à celle de l’eau qui porte
leurs bateaux : c’est ainsi qu’ils opposent la Brown Water Navy à la Blue
Water Navy.
62 Un enseigne de vaisseau de 1re classe a deux galons, un enseigne de

2e classe un seul.
63 En mars 1950, le plan d’armement en officiers des « bâtiments flu-

viaux » (donc postes à terre exclus) de la FAIS comporte 90 enseignes (1re


et 2e cl.) sur un total de 99 officiers.
64 Ou, mieux, la « nouvelle guerre des enseignes » ; l’expression avait

en effet déjà été appliquée aux opérations des nuées de chalutiers armés à
partir de 1917 pour la chasse aux sous-marins allemands. Cf. L. Guichard,
La Guerre des enseignes, La Renaissance du livre, 1929.
65 Cité par le général Y. Gras, Histoire de la guerre d’Indochine, Plon,

1979, p. 369.
66 Capitaine de corvette de Brossard, Dinassaut, France-Empire, 1952,

p. 295.
67 Contre-amiral B. Estival, op. cit., p. 85.
68 Contre-amiral B. Estival, op. cit., p. 272.
69 C f. « Arme blindée et cavaliers en Indochine », n° spécial 1998 de

Avenir et traditions, revue de l’UNABCC, p. 289-292 et aussi p. 152-153


et 209-213.
70 Le problème ne s’était pas posé en Cochinchine, parce que les avisos

« de 600 tonnes », armés de pièces de 90 à 105 mm (suivant les unités),


peuvent remonter les principaux bras du Mékong ; il ne saurait en être
question pour le fleuve Rouge.
71 Cf. rapport 73 EM 3 / FMEO du 14.03.55, déjà cité.
72 Bernard B. Fall, S t reet without Joy, Stackpole Co, Harrisburg Pa,

1961 ; adapté par l’Américain S. Ouvaroff, I n d o chine 1946-1962, Chro-


nique d’une guerre révo l u t i o n n a i re, R. L a ffont, 1962, 379 p. (c f. p. 46) ;
réédition revue et augmentée sous le titre G u e rres d’Indoch i n e, France
1946 / 54, Amérique 1957 /…, éd. J’ai Lu, 1965, 441 pages (cf. p. 53-54).
73 Bernard Fall meurt à quarante ans, en suivant une opération des

Marines américains, à nouveau dans la « Rue sans joie », en février 1967.


74 Edwin B. Hooper, Dean C. Allard, Oscar P. Fitzgerald, The United

States Navy & the Vietnam conflict, vol. I. The Setting of the Stage, Naval
History Division, Washington DC, 1976, 419 pages.
75 Colonel Victor Croizat, USMC, Brown Water Nav y, the River and

Coastal War in Indochina and Vietnam, 1948-1972, Blandford Press,


Poole, Dorset, 1984, 160 pages.
76 Major Richard M. Meyer, US Army, « Riverine Warfare in the Indo-

china Conflict », in Military Rev i ew, septembre 1966, reproduit par le


lt-col. Merrill L. Bartlett, in Assault from the Sea, Naval Institute Press,
Annapolis, Md, 1983, XX + 453 pages (cf. p. 360-364).
77 Certains avancent même le chiffre de 14 000, mais il paraît un peu

trop élevé.
78 La création du corps des marins FMEO est totalement indépendante

de celle des Marines vietnamienne et cambodgienne, création à laquelle


les marins français contribuent amplement.
Sur toutes ces questions, voir contre-amiral B. Estival, « Les Vi e t n a-
miens de la marine nationale », in R evue historique des arm é e s, n° 2 /
1998.

310
311
ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

Capitaine de vaisseau Jacques MICHEL, La Marine française en


Indochine, de 1939 à 1955, Vincennes, Service historique de
la marine, 1972 à 1977, tomes II à V, 391 + 472 + 412 + 414
pages. Absolument fondamental.

Capitaine de corvette de BROSSARD, Dinassaut, France-Empire,


1952, 316 pages. Témoignage vécu, passionnant.

Jacques MORDAL, Marine Indoch i n e, Amiot-Dumont, 1953,


231 pages. Très vivant et bien documenté pour avoir été écrit
partiellement à chaud.

Général Yves GRAS, Histoire de la guerre d’Indoch i n e, Plon,


1979, 599 pages. Très intéressant pour le contexte politico-
militaire ; la marine est pratiquement ignorée.

Colonel Victor CROIZAT, USMC, Brown Water Navy, the River


and Coastal Warfare in Indochina and Viêt-nam, 1948-1972,
Blandford Press, Poole, Dorset, 1984, 160 pages ; réédité
sous le titre Viêt-nam River Warfare (1945-1975), ibid.,
1986. Suggestif.

Allied Landing Craft of Wo rld War Two, Arms and Armour


Press, Londres, 1985 ; réédition du document ONI 226,
Allied Landing Craft and Ships (1944) et de son supplément
ONI 226 bis. Utile à consulter.

Contre-amiral Bernard ESTIVAL, La Marine française dans la


guerre d’Indoch i n e, Marines Éditions, janvier 1998, 320
pages. Extrêmement riche.

Vice-amiral Roger VERCKEN, Histoire succincte de l’aéronau-


tique navale (1910-1998), Paris, Ardhan, 2e édition, octobre
1998, 207 pages. Documentation sûre et claire.

311
312
ANNEXE
PRINCIPAUX TYPES DE BÂTIMENTS
ET ENGINS UTILISÉS DANS LES FLOTTILLES FLUVIALES

Remarques préliminaires :

En 1945, le catalogue anglo-américain des moyens flottants


nécessaires aux opérations de débarquement distingue, selon
un critère simple :
– les landing ships (sigles LSx ou LSxx), bâtiments capables
de traversées maritimes, de longueur supérieure à 200 pieds
(60 m environ) ;
– et les landing crafts (sigles LCx ou LCxx), engins de lon-
gueur inférieure à 200 pieds ; de manière officieuse, on dis-
tingue parmi eux les major landing crafts et les minor landing
crafts (grands engins/petits engins ou engins tout court), mesu-
rant plus/moins de 100 pieds (30 m).

Vers 1948, les États-Unis, considérant les capacités « océa-


niques » de certains types de major landing cra f t s, leur attri-
buent la dignité de landing ships ; tel est le cas de l’un des
grands engins des flottilles d’Indochine. Le répertoire ci-après
contient non seulement les landing cra f t s des flottilles mais
aussi les principales autres unités fluviales, et quelques landing
ships ne faisant pas partie des flottilles. Les indications concer-
nant l’armement des bâtiments ou engins décrivent ce qui a été
réalisé par l’arsenal de Saïgon pour les besoins de l’Indochine ;
elles correspondent au cas le plus souvent rencontré (la standar-
disation est impossible). Enfin, les sigles des types les plus
importants sont en gras.

Bâtiments et engins de la première génération

Chaland cuirassé : en général, 2 canons de 25 mm et 2 mitr.


13,2 mm – six unités en 1946, deux en 1950, une seule en
1954 (l’ex-Fo u d re, rebaptisée Tonnerre lors de l’arrivée
d’une nouvelle Foudre – voir LSD).

312
313
Garde-côtes : vedette provenant de l’US Coast Guard Service,
comparable pour le Tonkin à la VP (voir ci-dessous) pour la
Cochinchine ; resté en petit nombre.
LCA (Landing Cra f t , A s s a u l t) : le plus ancien et le plus petit
des engins de débarquement – de construction britannique –
capable de porter 30 hommes – déjà très usés lors de leur
acquisition, les 24 LCA des flottilles (au Nord surtout) sont
progressivement retirés du service – voir LCVP.
LCI (Landing Craft, Infantry) : grand engin de construction
américaine – officiellement dénommé LCI(L) (L comme
Large) – silhouette de bâtiment classique (sans « cuve ») –
peut porter près de 200 hommes – armé d’un 75-Guerre, un
40, deux 20 – bâtiment de commandement de Dinassaut.
LCM (Landing Cra f t , M e ch a n i zed) : (pour mémoire, un
modèle britannique éphémère) – engin de taille moyenne, de
construction américaine – peut porter 60 hommes ou un char
moyen – armé de trois 20 et deux 12,7 – très sûr (2 moteurs
diesel et 2 hélices) – devient progressivement l’engin le plus
répandu dans les flottilles, en raison de sa polyvalence.
LCT (Landing Cra f t , Tank) : deux modèles existent dans les
flottilles :
– « Mark VI » américain, 5 unités dans le Sud, plus petit que le
suivant ;
– « Mark IV » britannique – peut porter 9 chars moyens ou 300
tonnes – armé d’un 40 et quatre 20 – extrêmement apprécié
malgré sa taille (c’est le plus grand des engins : 57 m long,
12,8 m large) – 13 exemplaires acquis jusqu’à l’épuisement
des sources d’approvisionnement.
LCVP (Landing Cra f t , Vehicl e, Pe rs o n a l) : petit engin améri-
cain équivalent au LCA britannique – peut porter à l’origine
30 hommes, mais l’installation du canon de 20 mm réduit la
capacité et la facilité de mouvement – un canon de 20 mm et
deux mitr. de 7,7 – n’opère, comme le LCA, que par section
de deux engins, par sécurité (l’engin a un seul moteur).
LST (Landing Ship, Tank) : véritable cargo (4 500 t en charge),
capable de s’échouer sur une plage – toujours directement
sous les ordres de Comar Saïgon, aucun n’a jamais fait par-
tie des flottilles.
MFV (Motor Fishing Ve s s e l) : chalutier d’origine britannique,
utilisé comme patrouilleur de Surmar pendant les premières
années (6 unités).
VP (Vedette de Patrouille) : « VP », signifiant à l’origine
Vedette de Port, est la traduction de HDML = Harbour
Defence Motor Launch – bâtiment en bois très réussi, de
construction britannique – deux canons de 20 et deux mitr.

313
314
12,7 – n’existent qu’à la flottille Sud – environ dix unités
« blindées », en moyenne, plus quatre unités, non blindées,
prêtées à la Surmar.

Bâtiments et engins de la deuxième génération

EA (Engin d’Assaut) : copie française, en acier, du LCVP ; fort


peu prisé.
LCM-monitor : LCM américain transformé : suppression de
la rampe AV, addition d’une tourelle de char de 40 mm et
d’un mortier de 81 mm.
LCM de commandement : LCM américain transformé : ins-
tallation, dans la cuve, d’un PC opérations et de moyens
radio supplémentaires.
LSD (Landing Ship, Dock) : transport de chalands de débarque-
ment – gros bâtiment pouvant porter, et mettre à l’eau rapi-
dement, jusqu’à 14 LCM – un seul LSD cédé par l’US Navy,
le Foudre – cf. « Opérations combinées ».
LSIL (Landing Ship, I n fa n t ry, Large) : nouveau sigle des
« LCI » (voir ci-dessous) – les LSIL cédés par l’US Navy
remplacent les LCI, arrivés « à bout de bord ».
LSM (Landing Ship, M e d i u m) : très intéressant bâtiment de
charge, intermédiaire entre le LCT et le LST – en service en
1954 seulement.
LSSL (Landing Ship, Support, Large) : ex-LCS(L) – bâtiment
de soutien, de construction américaine – même coque que le
LCI / LSIL – armement : un 76-US, deux affûts doubles de
40 télécommandés, quatre 20 – extrêmement apprécié, sur-
nommé le « croiseur du Fleuve ».
Vedettes FOM : armées par l’arme blindée – existent en deux
variantes :
– vedette « de 8 mètres » – 9 tonnes – 8 nœuds – tirant d’eau
0,80 m – 1 mitr. 12,7 et 2 mitr. 7,5 mm – 1 hélice ;
– vedette « de 11 mètres » – 11 tonnes – 10 nœuds – tirant
d’eau 1,10 m – 2 mitr. 12,7 et 2 mitr. 7,5 mm – 2 hélices.
315
Philippe Gras

L’ADAPTATION DE L’ARMÉE DE L’AIR :


VECTEUR D’INADAPTATION ?

Présentation

La Seconde Guerre mondiale a démontré à l’évidence


le rôle prépondérant de l’arme aérienne dans tout conflit
moderne. La supériorité dans les airs étant la condition
sine qua non de toute opération terrestre victorieuse de
1939 à 1945. En mai 1940, les attaques en piqué des Jun-
kers JU 87 Stukas ont semé la terreur sur les routes fran-
çaises, ouvrant la voie aux blindés. Deux mois plus tard
les pilotes de la Royal Air Force, en abattant 1 800 avions
allemands pendant la bataille d’Angleterre, vont sauver
l’Europe. Lors du débarquement en Normandie, les Alliés
alignaient 4 000 avions de tous types et les Américains
ont gagné la guerre du Pacifique grâce à leurs puissantes
Task Forces aéronavales.
À peine sortie de cette guerre mondiale où les victoires
se chiffraient en milliers de chars et d’avions engagés sur
des champs de batailles de dimensions européennes, la
France se trouve engagée, dès décembre 1945, dans un
conflit de type complètement différent, face à un ennemi
invisible et partout présent dans une guerre de jungle et
de maquis, sans opposition aérienne ni véritables
batailles.
L’armée de l’air, de même que l’Armée française en
général, est en pleine mutation, terme générique et un
rien pudique pour parler de dégagement des cadres, de
baisse sensible des effectifs et des budgets alloués.

315
316
Dès le début du conflit indochinois, l’armée de l’air est
engagée aux côtés des forces terrestres, avec des missions
d’appui aérien pour les avions de chasse et une impor-
tante mission de ravitaillement. Dans ce pays hostile,
sans infrastructures routières, l’aviation est l’unique
moyen de se déplacer rapidement, de ravitailler des
postes, de secourir des hommes.
Il semble important d’évoquer les conditions souvent
peu connues de l’engagement de l’armée de l’air en Indo-
chine, conditions géographiques, conditions tactiques,
mais aussi conditions matérielles de ce combat, pour
comprendre dans quelles circonstances l’aviation fran-
çaise s’est adaptée au conflit terrestre de la guerre d’Indo-
chine1.

Le contexte indochinois

L’adaptation de l’armée de l’air à la guerre en Indo-


chine dépend, en tout premier lieu, de son adaptation aux
conditions du conflit.

Les conditions du conflit

L’Indochine est un pays de mousson avec une saison


sèche et une saison de pluies, mais avec d’importantes
variations climatologiques et hydrographiques selon les
régions. Il fait généralement de 25 à 40° en Cochinchine,
35 à 40° en Annam en juin et juillet et 30° dans le delta du
Tonkin. Mais au Laos, il fait 40° au printemps alors qu’il
peut geler en Haute-Région2. De telles températures obli-
gent les hommes à s’adapter : il faut travailler sur les
avions très tôt le matin ou tard le soir. En pleine journée,
les grilles des pistes d’atterrissage deviennent brûlantes et
les mécaniciens ne peuvent rester plus de 5 minutes dans
les cockpits sans risquer l’évanouissement, il fait plus de
70° dans les appareils3 ! Les appareillages électriques des
avions connaissent de nombreuses défaillances et ce,

316
317
même sur des avions « neufs ». Lorsqu’on sait qu’un
avion comme le F8F Bearcat, bon appareil de la seconde
partie de la guerre, souffrait d’une mauvaise ventilation
de son habitacle, on imagine aisément le calvaire des
équipages en mission. Il fait généralement 40° dans le
cockpit d’un F8F en vol4.
En saison des pluies, certains aérodromes d’Indochine
ne sont que de gigantesques marécages. Peu de pistes
sont bétonnées, certaines sont en grilles, la majorité en
terre battue. Les grandes bases de Tourane ou Tan San
Nhut (aéroport de Saïgon) sont ouvertes toute l’année,
d’autres comme Nha-Trang ou Gialam (Hanoï) n’ac-
cueillent plus que de petits avions en saison des pluies,
d’autres enfin « ferment » de mai à octobre, tels Langson,
Diên Biên Phú et bien d’autres5. Mais le climat de l’Indo-
chine est également marqué par d’autres phénomènes,
tels les typhons (l’aérodrome de Luang Prabang sera ainsi
ravagé en 1951 et verra ses appareils et installations gra-
vement endommagés) et plus généralement des brumes et
crachins persistants en Haute-Région, comme à Diên
Biên Phú où le brouillard empêcha parfois le ravitaille-
ment aérien du camp retranché en 1954. Les conditions
météorologiques sont d’autant plus importantes que
l’aviation travaille uniquement « à vue », que ce soit en
appui-feu des troupes au sol, pour parachuter, en observa-
tion, ou en visée de bombardement. Les installations au
sol de radioguidage ou de radars sont faibles, voire
inexistantes, ce qui signifie également que l’aviation ne
peut évoluer que de jour, avec des guidages par panneaux
blancs étendus sur le sol6 !

L’adaptation des hommes

De telles variations de climat ne peuvent qu’avoir des


incidences sur les équipages et personnels au sol de l’ar-
mée de l’air. Pour tous, le dépaysement est brutal et
l’adaptation difficile. Les escadrilles sont engagées dès
leur arrivée en Indochine, sans période d’acclimatation
aux températures ou à la géographie.

317
318
Les hommes présents en Indochine souffrent donc de
beaucoup de maux : maladies amibiennes et paludéennes
ou inadaptation psychologique, qui débouchent sur le
rapatriement sanitaire en France7. L’hébergement (parfois
sous tente quand les bases sont surchargées), la nourriture
ainsi que les conditions sanitaires sont souvent mauvais.
Le colonel Fay, commandant en chef de l’armée de l’air
en Indochine en 1945, ordonne par exemple à ses pilotes
de ne voler qu’avec des chaussures en bon état8 !
Pourtant les pilotes enchaînent les missions car il
n’existe pas, en Indochine, de réserves en équipages. Une
escadrille comporte normalement plus d’équipages que
d’avions, ce qui permet le repos des pilotes, mais l’Indo-
chine est en déficit d’équipages, donc les hommes volent
tous les jours, par tous les temps. L’exemple de l’opéra-
tion Castor du 20 novembre 1953 est à cet égard édifiant.
Le largage des bataillons parachutistes sur Diên Biên Phú
va nécessiter tous les appareils de transport présents en
Indochine (67 avions en deux vagues). Par manque
d’équipages, le colonel Nicot, commandant l’aviation de
transport en Indochine, prendra lui-même les commandes
d’un C 47 Dakota, ainsi que tous les membres de son état-
major9 !
Sans atteindre de telles extrémités, les groupes de
transport en Indochine effectuent 2 500 heures de vol par
mois pour 15 avions et peuvent aller jusqu’à 3 000 heures
si la situation le demande, et ce, avec les mêmes avions et
les mêmes équipages.

Nature de la guérilla viêt-minh

Le travail aérien en Indochine est également rendu


complexe par la nature de l’ennemi sur le terrain. Les
troupes viêt-minh se caractérisent par leur extrême mobi-
lité, ainsi que par l’enchevêtrement des populations
civiles et viêt-minh, qui se confondent souvent. La gué-
rilla viêt-minh, selon les préceptes de Mao, se fond dans
les populations et entretient une insécurité permanente
par des sabotages, des exécutions ou des embuscades,

318
319
mais en restant de trop petites cibles pour des actions de
l’aviation. Les consignes d’économie sont en effet très
strictes10.
L’économie de guerre du Viêt-minh pose de nouveaux
et complexes problèmes aux généraux français. Les ate-
liers et dépôts sont admirablement camouflés, souvent
indétectables aux photographies aériennes, donc indes-
tructibles et facilement transportables en cas d’alerte. De
plus, la rébellion du Viêt-minh va disposer, à partir de
1949, de ravitaillements à partir de la Chine. Ces pistes,
utilisées par des milliers de coolies, seront le cordon
ombilical des régiments réguliers de Giap ; les avions
français intervenant pour bombarder de jour, la fourmi-
lière humaine se remettant au travail de nuit11. La guérilla
viêt-minh se caractérise donc par sa grande mobilité, son
aide extérieure de plus en plus importante, et la maîtrise
du terrain la nuit. Les régiments de Giap ne chercheront
le combat direct qu’en 1951, les Français ayant été battus
à Cao Bang, Lang Son et sur la RC 4. Mais l’euphorie de
l’« offensive finale », selon les termes de Giap, s’éteindra
vite, car de Lattre commande à présent le corps expédi-
tionnaire français d’Extrême-Orient (CEFEO) et les
batailles de Vin Yen, Nghia Lo seront de sanglantes
défaites pour le Viêt-minh. La supériorité française en
« terrain découvert » est énorme, d’autant plus que les
chasseurs bombardiers P 63 Kingcobra ou F8F Bearcat
appuient les troupes en déversant le terrible napalm. Le
napalm est l’une des efficaces réponses françaises au
camouflage viêt-minh. Mais les hommes de Giap trouve-
ront de nouveaux procédés, tels les dépôts enterrés, les
leurres ou la DCA pour lutter contre le feu du ciel.
Si, au début de la guerre, les troupes de Hô Chí Minh
ne possèdent que peu ou pas d’artillerie contre les avions,
les choses changeront avec la manne chinoise dès 1950,
pour en arriver à aligner à Diên Biên Phú une DCA équi-
valente à la Flak allemande de la Ruhr en 1944. Les
pilotes américains de C 119 Packet qui ravitaillent la
cuvette encerclée, refuseront plusieurs fois de retourner
sur Diên Biên Phú, tant que la DCA viêt-minh aura cette
intensité12 !

319
320
Les contraintes de l’armée de l’air

La faiblesse des moyens aériens

En 1945, l’armée de l’air est inexistante en Indochine.


Avec le retour des Français en Indochine, elle va pénible-
ment renaître. Seuls quelques C 47 Dakota seront pré-
sents fin 1945, ainsi qu’une escadrille de Spitfire. Un
autre groupe de transport est envoyé en Indochine, le
GT I/34 B é a rn équipé de 16 AAC 1 Toucan (Junkers 52
allemands). Toute la première partie de la guerre se fera
avec ces uniques moyens aériens. Or, le Spitfire est un
intercepteur, construit pour le combat aérien et non pas
pour l’appui au sol. Son rayon d’action est faible, 600
km, et sa durée de tir n’est que de 15 secondes en continu,
ce qui est un inconvénient majeur pour son utilisation en
Indochine. Plus généralement le « Spit » est sensible aux
mauvais terrains et aux changements de climat13 ! Le
chasseur britannique possède pourtant d’indéniables qua-
lités de maniabilité et de mise en œuvre qui lui vaudront
des statistiques d’utilisation remarquables.
Les Junkers 52 seront, avec les C 47 Dakota, les
« bonnes à tout faire » du transport en Indochine. À partir
de 1950, seuls les Dakota, plus modernes, opéreront sur
le terrain. Mais les JU 52 auront remarquablement com-
plété les C 47 durant les premières années de la guerre.
En 1953, les États-Unis livrent à la France cinquante
Dakota, ce qui permettra de former quatre groupes de
transport en Indochine avec cent machines au total. Ces
avions seront utilisés lors des grandes opérations aéropor-
tées de la fin de la guerre.
Il faut attendre 1949 pour que les moyens aériens
soient véritablement renforcés. Les Spitfire sont rempla-
cés par cinquante chasseurs américains P 63 Aircobra,
ainsi que par les Hellcat.
Le P 63 n’est pas non plus l’avion idéal : son rayon
d’action est limité et son entretien délicat. En effet, le
moteur du P 63, à refroidissement par liquide, est situé
derrière le pilote, l’arbre de transmission de l’hélice lui
passant entre les jambes. En fait, la principale qualité du

320
321
P 63, la puissance de feu de son canon de 37 mm, fut
sous-utilisée en Indochine car les munitions de ce calibre
étaient peu nombreuses en stock14.
À partir de la fin de 1951 et du début de 1952, l’armée
de l’air connaît une certaine embellie grâce à l’arrivée des
F8F et B 26 Invader. Les P 63 sont peu à peu remplacés
par des F8F Bearcat. Ce chasseur est, de tous ceux ayant
opéré en Indochine, le mieux adapté à ces missions. Il
peut emporter d’importantes charges de bombes,
roquettes ou napalm, il est très puissant et sa grande
maniabilité lui permet d’utiliser des terrains de dimen-
sions réduites. Mais le F8F révèle de nombreux défauts.
Son moteur de plus de 2 000 ch est très fragile (l’absence
de filtres provoque de fréquents encrassages des bou-
gies), son rayon d’action est faible et son comportement à
l’atterrissage des plus délicats. De plus, le F8F souffre de
mauvaise ventilation de sa cabine de pilotage. Il en
résulte des températures de 40° en moyenne en mission.
Le B 26 Invader, bombardier bimoteur est, lui, un
excellent renfort pour l’armée de l’air. Le général de
Lattre en demandera toujours davantage aux Américains,
notamment lors de son voyage de 1951. En 1954,
soixante B 26 sont en service en Indochine.
Au final, il apparaît que seuls les avions de transport et,
à partir de 1951, les B 26 de bombardement sont vérita-
blement adaptés au conflit. Les autres, surtout les avions
de chasse, étant conçus pour le combat aérien ou pour des
théâtres d’opérations moins sujets aux aléas climatiques.
Mais la France n’avait « pas autre chose » à envoyer à
son corps expéditionnaire d’Indochine.

Une multiplicité de missions

En dépit d’une manque chronique de moyens, l’armée


de l’air a rempli en Indochine toutes les missions deman-
dées par l’EMIFT (état-major interarmées des forces ter-
restres). Ces demandes étant de plus en plus importantes.
En 1950, les avions volent de 5 000 à 7 500 heures par
mois ; en 1951, de 6 000 à 9 000 heures par mois ; en
1952, de 7 000 à 10 500 heures par mois, etc15. Lors des

321
322
grandes opérations aéroportées de la fin de la guerre (Na
San, Laïchau, Diên Biên Phú), les chiffres se montent
parfois à 13 000 heures par mois.

Les missions de l’aviation sont de plusieurs types :

1° Les missions de transport


Terme générique qui recouvre toutes les missions
e ffectuées par les groupes de transport : parachutages,
ravitaillements, bombardements, évacuations sanitaires,
missions « lucioles », ponts aériens, etc. Ce travail est le
plus connu de l’aviation d’Indochine, dans lequel les
avions assurent quotidiennement le ravitaillement des
postes et unités.
Le groupe de transport Anjou termine la guerre avec
64 025 heures de vol en 17 596 missions, le Béarn tota-
lise 73 600 heures en plus de 30 000 missions16. À Diên
Biên Phú, les transports ravitailleront les 10 000 hommes
du camp pendant les 6 mois du siège à raison de 70
tonnes par jour.

2° La reconnaissance et le renseignement aérien


Cet aspect de l’action aérienne ne fut pris en compte
que tardivement en Indochine. Il était pourtant fondamen-
tal, les avions de reconnaissance photo étant les yeux du
CEFEO. La reconnaissance à vue était généralement
e ffectuée par les Morane 500 des GAOA (groupements
aériens d’observation d’artillerie), les autres reconnais-
sances l’étaient par les R-F8F Bearcat et les R-B 26 Inva-
der notamment, équipés d’appareils photographiques
droits et obliques17.

3° L’appui direct
L’appui direct est l’emploi le plus courant de l’avia-
tion. Lors d’opérations aéroportées d’encerclement ou de
ratissage, l’aviation intervient en attaquant chaque ras-
semblement viêt-minh et en mitraillant les fuyards. Les
avions ne sont alors qu’une artillerie de luxe, souvent mal
employée. L’appui direct demande une coopération par-
faite entre aviateurs et fantassins. La patrouille aérienne
doit connaître les horaires, la signalisation, les systèmes

322
323
de panneautage, de manière à repérer les adversaires au
sol et les attaquer en toute sécurité pour les troupes
amies18. Selon le rapport d’un officier aviateur, « souvent
le succès d’une attaque dépend de la manière dont elle a
été demandée ». Il faut donc que les officiers au sol et les
aviateurs suivent une instruction pour connaître les rôles
de chacun. L’objectif pour l’armée de l’air étant de doser
les interventions et d’adopter le meilleur mode d’attaque.
Le général Hartemann veut « imposer » la coopération
des aviateurs dans ce type de mission, en précisant dans
un rapport de janvier 1951 qu’« il faut donc que chaque
é chelon tactique de l’armée de terre ait un offi c i e r
d’aviation pour coordonner les at t a q u e s ». Dans cette
volonté, sont résumées la philosophie et l’ambition des
GATAC (groupements aériens tactiques). L’intervention
aérienne s’effectue si le temps le permet par une
patrouille de deux ou quatre chasseurs-bombardiers.

4° L’appui indirect
Cela correspond à une intervention inopinée de chas-
seurs-bombardiers sur des objectifs terrestres, dépôts de
munitions, de vivres, états-majors viêt-minh, rassemble-
ments de troupes, jonques. Ces opérations se font uni-
quement sur renseignements, qu’ils soient aériens
(reconnaissances photographiques) ou terrestres (interro-
gatoires de suspects ou de populations, espionnage, etc.).
Les missions de l’armée de l’air sont donc essentielle-
ment dictées par la situation militaire terrestre. Lors des
réunions de l’EMIFT, l’armée de terre fait sa demande
d’intervention à l’officier aviateur présent qui, après dis-
cussion, la transmet au commandant du GATAC ; le
colonel commandant le GATAC devant établir l’ordre
d’opération et déterminer les moyens nécessaires. La
base aérienne qui reçoit l’ordre d’opération prépare alors
la mission avec les pilotes et équipages concernés grâce
également aux informations fournies par le BAT (bureau
aérien tactique).

323
324
De multiples facteurs vont alors entrer en jeu19 :
– les conditions météorologi q u e s : plafond nuageux,
visibilité, nébulosité, vents, pluies ;
– l’heure : la mise en place d’une mission étant longue
et minutieuse, l’armée de l’air voulait éviter les demandes
de missions après 17 h 30 ;
– les liaisons : elles sont importantes lors de l’arrivée
des avions sur l’objectif, qui doivent être guidés depuis le
sol par radio, ou avec les systèmes de panneautage ;
– les moyens-air dont dispose le GATAC.

De même, au retour de la mission, toute une organisa-


tion existe sur la base pour en étudier les résultats et en
tirer les leçons. Un rapport est alors rédigé pour l’officier
de renseignements et le commandant du GATAC. Une
telle organisation supporte mal l’improvisation. Les mis-
sions, en appui direct notamment, doivent pourtant sou-
vent s’effectuer rapidement, sous peine de voir le poste
attaqué succomber ou la colonne encerclée, anéantie.
Dans des conditions parfois périlleuses, l’aviation a sauvé
maintes fois la vie des fantassins.

Les infrastructures de l’armée de l’air

Dans le difficile contexte du combat en Asie du Sud-


Est et face aux multiples demandes qui lui sont formu-
lées, il semble obligatoire pour l’armée de l’air de
posséder de solides infrastructures au sol. Or, paradoxale-
ment, c’est ce qui lui manque le plus. Nous avons évoqué
le problème des aérodromes aux rudimentaires installa-
tions, mais l’aviation manque en fait de toute logistique.
L’armée de l’air, déjà pauvre en moyens, se voit constam-
ment privée d’une partie de ses avions cloués au sol par
usure, manque de pièces de rechange ou de munitions.
Des commandants d’escadrille envoient à Paris des mes-
sages parfois pathétiques : « Nous n’avons plus de pneus
de Spitfire. Si jamais les pneus qui doivent être à bord de
l’Athos ne s’y trouvaient pas, dans moins d’une semaine,
de nombreux Spitfi re seraient arrêtés » ; ou : « Il nous
reste à peine 10 000 obus de 20 mm, et encore nous

324
325
sommes allés en chercher à Singapour. Les répercussions
de l’absence de rechanges se font sentir sur l’activité des
groupes. Tantôt ce sont les Dakota qui doivent être frei-
nés, tantôt ce sont les Spitfi re. Certains jours , les esca-
drilles ne possèdent aucun Spitfi re en état de vo l. »
(Messages du commandant de la 4e Escadre de chasse
basée à Nha Trang en 1948.)20
Généralement, après 500 heures de vol, un avion doit
subir une révision complète de son appareillage élec-
trique et faire changer son moteur. Durant toute la guerre,
ces révisions poseront au commandement de l’air d’inso-
lubles problèmes. En juin 1951, par exemple, le général
Hartemann adresse au ministère de l’Air un rapport édi-
fiant. Les cinquante P 63 en service arrivent à bout de
potentiel, il faut donc changer leurs moteurs, mais il
n’existe que huit exemplaires du moteur de P 63 en Indo-
chine21. Les Dakota des transports devront aller jusqu’à
Singapour pour obtenir des places dans des ateliers bri-
tanniques. De même, le principal parc de révision aéro-
nautique d’Indochine se trouve sur la base de Bach Maï,
mais il ne peut accepter qu’un avion à la fois22 ! Chaque
mois, l’armée de l’air perd un avion victime du manque
de pièces alors que six autres sont en permanence en
attente de révision. Les mécaniciens font souvent des pro-
diges pour maintenir les appareils en état de vol avec de
l’astuce et des bricolages. Pourtant, l’armée de l’air per-
dra beaucoup plus d’avions par accidents que par la
DCA.
Le responsable désigné est souvent américain, à partir
de 1951. Les appareils en service venant des États-Unis,
la France fera appel aux MAAG (Military Agency Advi-
sory Group) pour obtenir des rechanges, souvent en vain.
En 1952, le général Chassin, commandant l’armée de
l’air en Indochine, dénonce la mauvaise foi américaine
dans les livraisons, premier stade d’une dégradation
continuelle des relations entre les deux « alliés » de la
lutte contre le communisme en Asie23. De 1951 à 1954,
même si le matériel américain va permettre à l’aviation
d’Indochine de mener les batailles de préservation du
delta, les relations avec les États-Unis, et le MAAG/Saï-
gon en particulier, vont connaître des dégradations pério-

325
326
diques, au point de constituer un facteur important
d’inadaptation, les livraisons de matériels et rechanges
« fluctuant » au gré des crises.

L’adaptation tactique de l’armée de l’air

Parmi tous les vecteurs d’inadaptation de l’armée de


l’air au conflit indochinois et les difficultés constantes
rencontrées, l’adaptation tactique est sans doute un
exemple caractéristique de l’opposition « structurelle »
entre les états-majors sur l’utilisation de l’aviation en
Indochine.
Le début de la guerre est marqué par une grande pau-
vreté de moyens aériens. Seuls quelques C 47 assurent le
transport de personnalités. À la fin de 1945, les premières
unités aériennes sont formées avec les neuf C 47 Dakota
du GMEO (groupe de marche d’Extrême-Orient, futur
II/15 Anjou) ; les seize JU 52 Toucan du I/34 Béarn ; les
vingt-quatre Spitfire IX du I/7 Provence et II/7 Nice et
divers autres appareils, dont des Nakajima Ki 43 japonais
capturés et trois PBY Catalina de l’aéronavale.
La reconquête de l’Indochine par les troupes de
Leclerc sera soutenue par ces seules forces aériennes. Il
faut cependant noter le remarquable travail des esca-
drilles en appui des troupes, notamment lors de la recon-
quête de la Cochinchine. Pour la première fois de son
histoire, l’armée de l’air utilise ses chasseurs et avions de
transport en soutien de ses troupes au sol. Avec le déclen-
chement réel des hostilités, le 20 décembre 1946, les
Spitfire interviennent pour aider les défenseurs de Hanoï
encerclés, ainsi que ceux de Haïphong. Les avions de
transport assurent de leur côté les ponts aériens pour ravi-
tailler Hanoï et plusieurs postes encerclés. L’action de
l’aviation dans la reconquête et le maintien des Français
en Indochine est donc primordiale en 1945-1946. En mai
1947, les groupes de chasse totalisent 5 000 missions de
guerre et 8 000 heures de vol et les groupes de transport,
4 960 missions pour 29 460 heures de vol.

326
327
En 1947, le commandement de l’Air doit réorg a n i s e r
son dispositif opérationnel en Indochine, sous l’action de
deux phénomènes principaux : l’arrivée de renforts
aériens, dont le groupe de chasse Corse et ses De
Havilland Mosquito MK VI, ainsi que la généralisation
des troubles sur tout le territoire à partir du début de
1947.

La mise en place des groupements tactiques

La réorganisation des structures de l’armée de l’air cor-


respond à la fois aux nécessités du conflit et aux concep-
tions des hommes. En avril 1947, le général Bodet
remplace le général Andrieux à la tête de l’armée de l’air
en Indochine. Bodet souhaite que l’aviation soit répartie
sur le terrain par zones d’interventions bien précises. La
mission globale de l’armée de l’air en Indochine restant
essentiellement, en l’absence de tout adversaire aérien,
l’appui et le soutien aux unités terrestres. Le général
Bodet va donc créer deux groupements tactiques, géogra-
phiquement définis et « adaptés » au commandement ter-
restre ; le commandement de l’air relevant directement du
commandement des troupes françaises en Extrême-
Orient, donc de l’armée de terre.

Ainsi vont être créés :


1° Le groupement tactique nord, rattaché au TFIN
(commandement des troupes françaises d’Indochine du
Nord) ; il possède différents moyens aériens :
– le groupe de chasse I/2 Cigogne et ses Spitfire IX ;
– une partie du groupe de transport I/34 Béarn
(5 JU 52 Toucan) ;
– une section d’avions légers de liaison ;
– le 3e GAOA (groupement aérien d’observation d’ar-
tillerie).

Tous ces appareils sont basés à Gialam24.


Les GAOA dépendent de l’armée de terre, mais les dif-
férents commandants de l’air n’auront de cesse de les
faire passer sous leur tutelle.

327
328
2° Le groupement tactique sud, rattaché et adapté au
TFIS (commandement des troupes françaises d’Indochine
du Sud) ; il dispose de :
– six Spitfire IX basés à Tan San Nhut (aéroport de Saï-
gon) ;
– le reste du groupe de transport I Béarn (12 JU 52) ;
– la section de liaison n° 53 ;
– les 1er et 2nd GAOA25.

En raison de l’importance géographique considérable


du groupement tactique sud, il va être divisé à nouveau en
deux sous-groupements : Annam et Cochinchine.
Cette réorganisation des moyens « Air » en Indochine
présente l’avantage de répondre aux nouvelles exigences
de la guerre en 1947, alors que les structures mises en
place en 1945 par le colonel (puis général) Fay sont à pré-
sent obsolètes (en 1945, seuls quelques rebelles s’oppo-
saient matériellement aux Français, en 1947 la guérilla
commence à s’organiser). Mais elle offre le net inconvé-
nient de « soumettre » encore davantage les unités de
l’armée de l’air au commandement terrestre. De plus,
l’usure importante des appareils interdit de fait toute évo-
lution concrète de l’armée de l’air. L’exemple frappant
est, bien évidemment, celui du groupe de chasse 1/3
Corse équipé de chasseurs britanniques bimoteurs De
Havilland Mosquito MK VI. Le Mosquito s’est révélé
être un excellent appareil pendant la Seconde Guerre
mondiale, mais sa structure en bois va très mal résister au
climat indochinois. Le Groupe Corse, arrivé en décembre
1946, sera retiré des opérations en mai 1947, après avoir
enregistré de pitoyables statistiques de vol26. Il représente
donc une perte réelle de potentiel, alors qu’il aurait dû
être un atout pour la chasse et le bombardement.
Sans atteindre de telles extrémités, toutes les escadrilles
connaissent de tels problèmes. Le besoin en pièces de
rechange est énorme, alors que la logistique est loin de
répondre à toutes les demandes. Pour le commandant
Martelly : « Le cl i m at et les cadences d’utilisation pro d u i-
sent une énorme usure des av i o n s »27. La France ne fabri-
quant pas les appareils qu’elle utilise, ne possédant même

328
329
pas de dépôts de rechanges importants en Indochine,
l’usure importante des avions pose de graves problèmes,
souvent insolubles, si ce n’est par la « cannibalisation ».

Les groupements tactiques au combat

Les groupes présents sur place sont donc fatigués, et


l’arrivée de la 4e escadre de chasse (GC I/4 Dauphiné et
GC II/4 La Faye t t e) en Indochine à la veille de l’opéra-
tion Léa va poser davantage de problèmes qu’elle ne va
en résoudre. En effet, elle reprend les Spitfire IX à bout
de rendement de la 2e escadre et elle arrive en Indochine
directement en opération, en totale méconnaissance du
pays.
La destruction des réseaux viêt-minh, notamment au
Tonkin (opération Léa), va nécessiter la mise sur pied, et
ce pour six mois, d’un nouveau groupe de transport, le
GT III/64 Tonkin, avec les personnels du III/61 Poitou et
douze JU 52 Toucan. Arrivé le 30 octobre 1947, le
GT III/64 s’installe à Bach Maï28. L’opération Léa se ter-
mine début 1948. L’armée de l’air a effectué 5 306 mis-
sions de guerre pour la chasse et le bombardement et
2 094 sorties pour les groupes de transport. La fin de Léa
va permettre au général Bodet de faire évoluer ses unités
sur le terrain avec le départ des escadrilles pour la
Cochinchine et la création d’un sous-groupement tactique
Sud-Annam. L’objectif étant à présent de pacifier la
Cochinchine et l’Annam. Pour ce faire, le général Bodet
va organiser, en février 1948, ses forces comme suit :
– au Tonkin, le groupe de chasse La Fayette et huit
Spitfire basés à Hanoï ;
– en Annam, des patrouilles du GC I/4 La Fayette et du
GC II/4 Dauphiné, douze Spitfire IX basés à Nha Trang ;
– en Cochinchine, le reste du GC II/4 D a u p h i n é, les
groupes de transport I/34 Béarn et I/64 Anjou basés à Tan
San Nhut.

Dispositif auquel il faut ajouter le GT III/64 Tonkin, les


escadrilles de liaison aérienne n° 52 de Tan San Nhut et
n° 53 de Bach Maï, ainsi que les trois GAOA de Tourane,
Tan San Nhut et Bach Maï29.

329
330
En novembre 1948, les opérations aéroterrestres
reprennent, notamment avec Ondine et Pégase au Tonkin.
Le groupement tactique nord y participe avec les JU 52
du B é a rn, avec les Dakota de l’A n j o u et des Spitfire du
Navarre et du Cigogne. L’aéronavale participe également
à la seconde partie de Pégase en décembre 1948, grâce à
l’arrivée à Saïgon du porte-avions A rro m a n ch e s. Ces
opérations seront de réels succès pour l’armée de l’air,
notamment grâce aux groupements tactiques qui amènent
les escadrilles au plus près des forces au sol, donc à l’uti-
lisation massive des moyens aériens.
Les GAOA vont rapidement démontrer leur utilité pour
les missions d’observation aérienne, de réglage d’artille-
rie, de guidage de troupes vers les DZ (Dropping Zone).
Les avions sont principalement des NC 701 Martinet,
dérivés des Siebel allemands, et des Morane 500 Criquet
dérivés des Fieseler Storch30.
Grâce à l’organisation des groupements tactiques, l’ar-
mée de l’air peut pallier sa faiblesse numérique par une
mobilité plus importante et une répartition des escadrilles
en fonction du secteur investi par l’armée de terre sur le
moment. Cependant, ces déplacements incessants amè-
nent rapidement les appareils à bout de potentiel.

Le renouvellement des appareils

L’année 1949 est essentiellement marquée par la fin de


l’ère Spitfire. Les monomoteurs britanniques n’étant plus
en état de voler (les Spitfire étaient en service dans la
Royal Air Force dès 1943 ; en 1949, neuf Spitfire sont en
état de voler au Tonkin, quatre en Annam et en Cochin-
chine), les pertes d’appareils par accidents étaient fré-
quentes31. Devant cette situation dramatique, le général
Bodet demande à nouveau l’envoi de nouveaux avions en
Indochine. Le ministère de l’Air, après l’accord des Amé-
ricains, autorise l’envoi de cinquante P 63 Kingcobra en
Indochine (sur les trois cents que vient de recevoir la
France). Il faut savoir que les États-Unis avaient refusé en
1946 l’utilisation en Indochine de chasseurs américains
P 47 Thunderbolt, ce qui avait contraint la France à ache-
ter des Spitfire britanniques32.

330
331
Le revirement américain quant à la politique française
en Extrême-Orient est visible. En 1946, les Français
étaient « colonialistes » en Indochine, à partir de 1949-
1950, ils seront les « défenseurs du monde libre » contre
le communisme, soutenus de plus en plus efficacement
par les États-Unis, malgré de nombreuses dissensions
entre les deux alliés33.
Arrivés en juillet 1949, sur le porte-avions Dixmu d e,
les P 63 GC I/5 Ve n d é e, GC II/5 Ile de Fra n c e, GC II/6
Normandie-Niemen équipent la 5e escadre de chasse.
Même si, selon Patrick Facon, « le P 63 ne représente
qu’un appareil de transition », les cinquante chasseurs de
l’escadre vont constituer l’épine dorsale de l’aviation
d’attaque française en Indochine, alors que les États-Unis
s’engagent en Corée et que l’état-major français élabore
des plans d’évacuation rapide du Tonkin en cas d’attaque
chinoise34. Selon ces plans (secrets), la 5e escadre serait
engagée contre l’aviation chinoise (nombreuse et équipée
de chasseurs à réaction Mig 15) alors que les autres unités
et surtout les groupes de transport devraient être évacués
vers Hanoï. Le sacrifice des chasseurs servant surtout à
sauver les JU 52 et C 47 Dakota, qui sont les véritables
« cordons ombilicaux » du CEFEO.
Devant la multiplicité des postes isolés pouvant être
ravitaillés uniquement par air, un nouveau groupe de
transport arrive en Indochine, le II/62 Fra n ch e - C o m t é,
avec seize JU 5235. L’arrivée de ce nouveau groupe de
transport repose la question de l’utilité des postes isolés
dans la jungle ou sur les hauts plateaux, et surtout de leur
éparpillement sur le territoire36.
L’aviation de renseignement et d’observation est, elle,
renforcée par une escadrille, l’EROM I/80 dotée de six
Martinet. Cela correspond en fait à la prise de conscience
de la spécificité de la guerre de guérilla. L’armée de l’air
française est inadaptée à un conflit de jungle, car ses
appareils sont « européens », nonobstant leur ancienneté,
problème avant tout budgétaire. Cette rusticité sera prise
en compte par l’armée de l’air lors du conflit algérien
avec l’utilisation en nombre de chasseurs North-Ameri-
can T 637. Lors de la guerre du Viêt-nam, les États-Unis
utiliseront des chasseurs à hélice type Skyraider et ce,

331
332
avec d’excellents résultats38. Preuve que la solidité et la
rusticité sont des atouts réels dans la lutte anti-guérilla.

À la fin de 1949, alors que l’état-major français s’at-


tend à une offensive importante du Viêt-minh, l’armée de
l’air aligne en Indochine :
– trois groupes de chasse équipés de P 63 Kingcobra,
le GC I/5 Vendée (16 avions), le GC II/5 Ile-de-Fra n c e
(16 avions) et le GC I/6 Normandie-Niemen (16 avions) ;
– un groupe de chasse équipé de Spitfire IX, le GC II/3
Champagne (20 avions) ;
– deux groupes de transport équipés de Junkers 52
(AAC 1 Toucan), le GT I/34 Béarn (24 avions) et le
GT II/62 Franche-Comté (24 avions) ;
– un groupe de transport équipé de Douglas C 47
Dakota, le GT II/64 Anjou (18 avions) ;
– trois GAOA (groupements aériens d’observation
d’artillerie) (16 avions) ;
– deux escadrilles de liaison équipées de Martinet,
Morane 500 et de Nord 1000.

Soit, au total, soixante-huit chasseurs (y compris vingt


Spitfire dont nous avons déjà décrit l’usure), soixante-
huit avions de transport et une vingtaine d’appareils plus
légers. Les dotations en appareils ne varieront guère plus.
Seuls deux groupes de bombardement (le I/19 Gascogne
et le I/25 Tunisie) viendront renforcer le potentiel aérien
présent en Indochine, alors que la guérilla devient une
guerre totale (1950 sera l’année du désastre de la RC 4) et
que les avions présents sur le terrain, surtout les chas-
seurs, ne sont pas adaptés à leurs missions d’appui aux
troupes terrestres39.
L’aéronavale pouvait également fournir quelques SDB
Dauntless de la flottille 4 F à bord de l’Arromanches ainsi
que quatre hydravions Catalina. Mais ces avions de la
« Navale » sont encore plus vieux (et plus dangereux
pour leurs pilotes) que les appareils de l’armée de l’Air40.
Il faudra attendre le début de l’année 1951 pour obtenir
de nouveaux avions, des PB4Y-2 Privateer en remplace-
ment des vieux Catalina (dont beaucoup avaient participé
à la guerre du Pacifique, huit ans auparavant) et surtout

332
333
attendre le retour en Indochine du porte-avions Arro-
m a n ch e s avec à son bord la flottille 1 F et ses Hellcat
F6F-5 ainsi que la 3 F et ses Curtiss Helldiver SB2-C
(presque) neufs41.
Pour l’armée de l’air, aux maigres effectifs et aux mis-
sions toujours plus nombreuses, l’adoption d’un schéma
tactique en liaison avec l’armée de terre devient une abso-
lue nécessité. Dans cet esprit, vont être mis en place les
GATAC, prolongements logiques des groupements
aériens tactiques du général Bodet.

La création des GATAC

La mise en place des GATAC

En mars 1950, le général Bodet quitte l’Indochine et la


tête de l’armée de l’air, après trois ans passés en Extrême-
Orient et une importante réforme des structures à son
actif. Le général Hartemann, qui lui succède, allait conti-
nuer dans le même sens. Dès le mois de mars 1950, de
violentes attaques viêt-minh en Annam avaient obligé
Hartemann à créer un groupement tactique Annam, puis,
en juin 1950, à constituer le premier groupement aérien
tactique. Le GATAC est « adapté », et non subordonné, à
l’armée de terre, en suivant le même principe que les
groupements tactiques de Bodet. Ils ont été créés pour
permettre un meilleur fonctionnement de l’outil militaire
en Indochine grâce à des contacts interarmées continus,
notamment dans le cadre de l’EMIFT (état-major interar-
mées et des forces terrestres)42. L’EMIFT, placé au cœur
du système, se devait d’être le symbole de la coopération
interarmées ; nous verrons en fait que les diverg e n c e s
quant à la stratégie à suivre ainsi que les rivalités person-
nelles vont rapidement amener les généraux de l’armée
de terre à ne considérer les GATAC que comme les ins-
truments de leur politique. Or, les commandants de
GATAC ne sont que des colonels, voire des lieutenants-
colonels. L’aviation est soumise.

333
334
Selon le général Hartemann, « les forces aériennes
sont organisées en trois groupements pour faciliter leur
p rincipale mission, l ’ appui des forces de surfa c e »43.
Cette instruction de Hartemann dès sa prise de comman-
dement, a le mérite d’être claire, elle présente cependant
le notable inconvénient de cantonner l’armée de l’air à ce
second rôle qu’elle refuse et surtout elle semble condam-
ner l’esprit même de coopération des GATAC, dès leur
création.
La mise en place des GATAC fut menée rapidement
pour aboutir à la création de trois secteurs d’opérations en
Indochine.

1° Le GATAC Nord
Le poste de commandement central est à Hanoï. Le
GATAC Nord est adapté au commandement terrestre de
la zone d’opérations du Tonkin (ZOT, PC Hanoï) et au
commandement de la marine (COMAR, PC Haïphong)44.
En 1950, le GATAC Nord est le plus exposé car il couvre
la région du Tonkin, il dispose donc de moyens consé-
quents :
– deux groupes de chasse, équipés de P 63 Kingcobra ;
– deux groupes de transport, sur JU 52 (quelques JU 52
Toucan du I/34 Béarn sont au GATAC Sud à Saïgon) ;
– une escadrille de liaison aérienne, l’ELA 53 ;
– un groupement d’observation d’artillerie : le 3e
GAOA, sur Morane 500.
De 1951 à 1955, le GATAC Nord participe à de mul-
tiples opérations, telles que Hoa Binh, Mercure, Orange,
Lorraine, Hirondelle, Typhon, Mouette, Victor, Auvergne
ainsi que Na San et Diên Biên Phú. Mais il participe sur-
tout à une dizaine d’opérations de grande ampleur par
leur durée et le nombre de bataillons engagés. Tous les
bataillons engagés au combat ne seront pas parachutés
mais ils seront ravitaillés par Junker 52. Chaque bataillon
comporte trois compagnies d’environ cent cinquante sol-
dats chacune. Ces unités seront guidées dans la jungle ou
sur le DZ par les Morane 500 d’observation et épaulées
par les attaques au sol des chasseurs.
Outre ces opérations ponctuelles, les avions de trans-
port du GATAC ont pour mission de ravitailler les postes.
Dans le Delta, de Haïphong à la frontière chinoise, se

334
335
trouvent 917 postes français : 80 ouvrages bétonnés, 27
en cours d’amélioration, 810 ouvrages de qualité
moyenne ou médiocre. Cette charge de travail écrasante
peut être supportée par des groupes de transport nom-
breux et bien équipés, en appareils et en infrastructures.
Or, le GATAC ne possède pratiquement rien de tout cela.
Les infrastructures sont pauvres. Il n’existe dans le Delta
que trois bases pour les avions de combat : Cat Bi près de
Haïphong, Haïphong, Gialam et Bach Maï, aérodrome de
Hanoï. Au Nord Laos, quelques mauvaises pistes exis-
tent, comme à Vientiane ou à Luang Prabang45. L’absence
de terrains empêche le GATAC de fonctionner vraiment,
en se rapprochant des unités de combat. Les bases exis-
tantes étant saturées, il est également impossible de faire
venir des renforts46. Les avions sont constamment sur la
brèche, les cellules et surtout les moteurs sont à bout de
rendement. La France obtient des échanges standard de
moteurs C 47 en Inde, au prix de nombreuses difficultés ;
quant aux rechanges des Junker 52, il faut faire venir les
pièces de France. Les équipages sont épuisés : alors que
les normes admises sont d’un équipage et demi par appa-
reil pour permettre repos et roulement, de nombreux
groupes possèdent le même nombre d’équipages que
d’avions47.
Pourtant, les ordres du jour ne semblent pas tenir
compte de ces difficultés. Lors d’une réunion à Hanoï le
31 décembre 1951, le général Salan expose ses objectifs :
– maintenir le groupe 2/64 Anjou à 22 C 47 Dakota ;
– maintenir le groupe 1/34 Béarn à 24 JU 52 Toucan ;
– obtenir des Morane 500 Criquet supplémentaires ; 50
mécaniciens avions supplémentaires ; 11 JU 52 Toucan
(prévus en 1951 et non livrés)48.
À noter que la volonté affichée du général Salan de
maintenir les groupes de transport à plus de vingt avions
en permanence relève plus du calcul que de la prise de
conscience des problèmes de l’armée de l’air. Plutôt que
d’autoriser la création d’un autre groupe de transport, ce
qui amènerait des dépenses en matériels et en personnels,
le secrétariat de la Défense nationale préfère porter les
groupes à vingt-cinq avions. Il en sera de même pour les
groupes de bombardement49. Il en résulte pour les
groupes du GATAC un continuel et harassant travail. En

335
336
1954, le transport aérien du GATAC Sud aura eff e c t u é
environ 60 000 heures de vol50. Si l’Anjou a gagné sept
citations et le port de la fourragère aux couleurs de la
Légion d’honneur, il a perdu plusieurs équipages au com-
bat. Quant au I/34 Béarn, il terminera la guerre avec
73 600 heures de vol pour 30 108 missions. Le groupe
compte huit citations mais paye un lourd tribut : trois
avions écrasés sur les montagnes de la Haute-Région,
trois avions détruits au sol, un équipage perdu et un autre
prisonnier51.
Les groupes de transport Anjou et Béarn seront pré-
sents durant toute la guerre en Indochine. L’exemple du
GATAC Nord est donc caractéristique de la position de
l’armée de l’air en Indochine, à qui l’état-major demande
toujours davantage sans lui donner les moyens adéquats
de ses missions. Nous allons voir que le GATAC Centre
présente, lui, d’autres faiblesses.

2° Le GATAC centre
Il est adapté aux forces terrestres centre et plateaux
(FTC, PC Hué) et au commandement de la Surveillance
maritime en Annam (SURMAR Annam, PC Tourane). Le
commandement central du GATAC est à Hué. Son princi-
pal théâtre d’opérations est le Centre Viêt-nam ainsi que
les Bas et Moyen Laos. Dans le cadre du GATAC les
appareils de l’armée de l’air ont effectué de nombreuses
opérations en collaboration avec l’armée de terre, dont
Arequier et Maurice en 1950 ; l’opération des plateaux en
1951 ; Sauterelle et Cabestan en 195252.
Le GATAC Centre dispose à sa création d’un groupe
de chasse sur Spitfire IX, d’un GAOA sur Morane 500 et
de quelques appareils de liaison. À noter qu’il ne possède
pas de groupe de transport qui lui soit spécifiquement
attaché avant 1953. Ce handicap est cependant atténué
par la mobilisation générale de tous les groupes de trans-
port en quarante-huit heures, prévue dans l’organisation
générale des GATAC en cas d’attaque massive du Viêt-
minh53.
La base de Tourane, où sont déjà installés un groupe de
bombardement, le I/19 Gascogne, un groupe de chasse, le
I/21 A rt o i s, une escadrille de renseignements, l’ERP

336
337
(escadrille de reconnaissance photographique) II/79 puis,
à partir de novembre 1953, le GT II/63 Sénégal et ses
C 47, est la principale base du GATAC Centre. Une base
« embouteillée » qui repose le problème du manque de
terrains équipés disponibles en Indochine (à titre de com-
paraison, la France ne possède que 6 bases aériennes en
Indochine en 1952, alors qu’en 1968 les États-Unis
auront 168 bases aériennes et aéronavales au Viêt-nam !).

3° Le GATAC sud
Il est adapté aux forces franco-vietnamiennes du Sud
(FFVS, PC Saïgon), au commandement des forces du
Cambodge (FC, PC Pnom Penh) et au commandement de
la marine en Indochine (PC Saïgon). Le GATAC dispose
d’un groupe de chasse sur P 63 (vingt avions) ; d’un
groupe de transport sur C 47 Dakota, le II/ Anjou et le
reste du I/34 Béarn ; d’une escadrille de renseignements
sur Martinet et R-F8F : l’EROM I/80 ; d’une escadrille
de liaison, l’ELA 52.
Basées principalement à Bien Hoa et à Tan San Nhut
(aérodrome de Saïgon), les escadrilles du GATAC Sud
vont participer à de nombreuses opérations : opérations
aériennes dans la région de Travinh (mars 1950) ; opéra-
tions lors de l’attaque du régiment 308 sur Ankhé (janvier
1953) ; opérations aériennes sur le Tonkin à Ban Hé Tuot
et Cléo Pao en janvier 1954 ; participation à l’opération
Atlante. Le GATAC Sud sera officiellement dissous en
mai 1955.
L’orgueil du GATAC est bien évidemment son groupe
de transport (le II/64 Anjou) et ses C 47 Dakota, qui
seront déployés au Tonkin dès janvier 1951, ainsi que les
cinq JU 52 Toucan du I/34 Béarn54.
La dégradation de la situation militaire au Tonkin va
obliger le général Hartemann à y concentrer ses moyens
aériens. En octobre 1950, le dispositif français craque et
se replie en évacuant les bases de Cap Bang et Langson
par la RC 4. Mais la retraite française se transforme en
déroute puis en massacre ; les interventions de l’armée de
l’air en attaque au sol (P 63 du II/6 Roussillon et II/5 Ile
de Fra n c e) ainsi que les parachutages des JU 52 aux
colonnes ne faisant que retarder l’échéance fatale55.

337
338
En 1951, le général Hartemann obtient enfin le bombar-
dier bimoteur métallique que les généraux Bodet et de
Lattre avaient longtemps demandé à Paris. Ce bombardier
est le Douglas B 26 Invader, de fabrication américaine,
qui équipera, dès janvier 1951, le GB I/19 Gascog n e, puis
le GB I/25 Tunisie en 195256. À noter que, contrairement à
l’habitude, l’Indochine va bénéficier, en matière de bom-
bardiers, de matériels modernes et bien adaptés à leurs
missions, l’Extrême-Orient étant même le premier théâtre
d’opérations de l’aviation de bombardement française
depuis la Seconde Guerre mondiale. La France ne possède
que quelques bombardiers au CEAM (Centre d’expéri-
mentation aérien militaire) de Mont-de-Marsan. Les
GATAC présentent donc de sérieuses faiblesses, qui vont
du manque de terrains à la « soumission abusive » à l’ar-
mée de terre. Ils représentent cependant une évolution
importante dans le domaine des doctrines de combat.

Le fonctionnement théorique des GATAC

Les groupements aériens tactiques ont un double


objectif théorique : adapter les moyens aériens aux opéra-
tions terrestres et assurer ainsi un meilleur appui aérien
en temps et heures aux troupes engagées au sol, mais
aussi adapter l’outil aérien aux différents théâtres d’opé-
rations eux-mêmes, suivant des notions géographiques,
stratégiques et opérationnelles.
En dehors des trois GATAC (Nord, Centre et Sud), un
sous-GATAC Laos est créé en 1953, dépendant du
GATAC Nord puis indépendant à la fin de la guerre. Les
nécessités opérationnelles amèneront également les
GATAC Centre et Sud à développer des sous-GATAC,
dont les PC seront à Nha Trang et Seno57.
La création des groupements tactiques, qui deviennent
en 1950 groupements aériens tactiques, correspond au
type de guerre livrée en Indochine par la France, où l’en-
nemi aérien est absent. Elle entre dans un schéma plus
global de coopération interarmées. Dans cet esprit a été
créé l’EMIFT (état-major interarmées et des forces ter-
restres) pour la participation d’officiers des trois armes à
des réunions de préparation d’opérations et, plus généra-

338
339
lement, en vue d’une meilleure collaboration. Les mis-
sions de l’armée de l’air étaient alors prévues, lors de ces
réunions, en fonction de la situation sur le terrain.
L’EMIFT demande généralement deux types de missions
à l’armée de l’air :
1) les missions de transport : terme générique qui
recouvre toutes les missions effectuées par les groupes de
transport, parachutages, ravitaillements, bombardements,
évacuations sanitaires, missions « lucioles », ponts
aériens, etc. ;
2) la reconnaissance et le renseignement aérien, grâce à
quelques appareils R-F8F Bearcat et R-B 26 Invader
notamment, équipés d’appareils photographiques droits
et obliques58.

L’armée de l’air sous tutelle de l’EMIFT

Les missions de l’armée de l’air en Indochine sont


essentiellement dictées par la situation militaire terrestre.
Lors des réunions de l’EMIFT, l’armée de terre fait sa
demande d’intervention à l’officier aviateur qui, après
discussion, la transmet au commandant du GATAC. Le
commandant du GATAC fait alors parvenir l’ordre d’opé-
ration à la base concernée.
Le rôle et la représentativité des officiers de chaque
armée au sein de l’EMIFT (état-major interarmées et des
forces terrestres) est une pomme de discorde qui va
entraîner bien des malentendus. Il est prévu cinquante
pour cent d’officiers air et mer dans ce comité. En réalité,
ils ne sont jamais plus de deux pour l’aviation et trois
pour la marine, sur un total de quinze personnes. Les
o fficiers de l’armée de terre ont donc nettement tendance
à imposer leurs vues aux marins et surtout aux aviateurs.
L’armée de l’air reste une arme d’appoint adaptée aux
servitudes du combat terrestre59. Il faut cependant ajouter
que la subordination de l’armée de l’air en Indochine ne
relève pas de la simple nécessité du combat en Indochine
ni de l’infériorité numérique des officiers de l’armée de
l’air présents aux réunions, mais d’une conception beau-
coup plus générale dont il nous faut à présent dire un
mot.

339
340
L’adaptation tactique,
symbole des oppositions

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’armée de


l’air renaît en France. Se pose alors rapidement le pro-
blème de la doctrine d’emploi de la nouvelle aviation
française puisque le conflit vient de démontrer le caractère
obsolète d’une aviation utilisée uniquement en appui ter-
restre – conception en vigueur dans l’armée de l’air fran-
çaise de 1940 – ainsi que l’absolue nécessité de posséder
la maîtrise aérienne avant que l’infanterie n’intervienne
sur le terrain. La Luftwaffe a utilisé cette méthode en juin
1940 ; de même, les Alliés mettront comme préalable à
toute intervention la maîtrise du ciel. La force aérienne est
donc devenue – elle l’est encore aujourd’hui – l’arme
absolue du combat moderne60.
En 1946, de violentes polémiques vont opposer le géné-
ral Bouscat, chef d’état-major général de l’Air, et le géné-
ral Juin, chef d’état-major général de la Défense.
L’aviateur étant un farouche partisan de la supériorité
aérienne obligatoire en cas de conflit et le vainqueur de
Cassino restant persuadé du contraire, comme il l’écrit au
général Bouscat en mai 1946 : « La principale mission
des forces aériennes doit porter sur l’appui tactique
adapté aux unités terrestres d’intervention, stationnées
sur le continent et outre - m e r. »61 L’opposition du général
Juin aux notions de supériorité aérienne peut s’expliquer
par des raisons budgétaires. Une aviation nombreuse
signifie l’octroi de moyens plus importants pour sa mise
en œuvre, or le général Juin refuse de voir le budget de
« son » armée de terre amputé pour l’armée de l’air, même
si cinq ans de guerre mondiale viennent de lui prouver le
contraire. Cette polémique débouchera en juin 1946 sur
une commission, chargée d’étudier le plan d’accroisse-
ment de l’armée de l’air (Commission Guyot). Elle rendra
un rapport peu clair où les notions de supériorité aérienne
seront néanmoins admises, en les déléguant cependant
aux alliés de la France62.

340
341
Même si, pour l’armée de l’air, l’adaptation à l’armée
de terre en Indochine est la seule possibilité opération-
nelle, il est probable que les querelles des états-majors des
deux armes en France auront des conséquences en
Extrême-Orient. Elles ont également l’inconvénient évi-
dent de ne pas affirmer de doctrine claire. L’armée de terre
va donc utiliser ce « vide » stratégique pour imposer ses
visions en Indochine, et ce d’autant plus facilement que
les généraux de l’armée de terre sont les supérieurs hiérar-
chiques de leurs collègues aviateurs. Le général Bodet,
qui commande l’armée de l’air en Indochine, est au départ
un partisan convaincu de l’adaptation de l’aviation aux
forces terrestres. En 1948, il déclare dans une instruction
générale sur l’emploi des forces aériennes : « L’interve n-
tion doit être demandée par le commandement terrestre, il
est interdit aux diff é rents échelons du commandement
a é rien de prendre l’initiat ive d’actions de feu contre des
objectifs sans en avoir reçu l’autori s ation du commandant
des forces de surfa c e. »63
Pour le général Bodet, le message est clair. Or nous
allons voir que le revirement de l’homme ayant mis en
place les groupements tactiques en Indochine va être
révélateur d’un dysfonctionnement important. En février
1949, l’opération Ondine devait être dirigée par un com-
mandement combiné air/terre. À la suite de l’opération,
Bodet écrit : « L’action de l’aviation a échappé au com-
mandement air de Ondine »64. Lors de son départ en mars
1950, le général dresse un amer constat de l’utilisation de
l’aviation et de la coopération interarmées :
« L’action de l’aviation a été limitée anormalement
par le commandement terrestre qui en interdit l’action
dès la mise à terre de troupes. Il y a là des errements
incompatibles avec le rendement et l’emploi de l’aviation
aussi bien qu’avec le but poursuivi lors des opérations.
Il faut laisser aux fo rces aériennes les missions d’ap-
pui au sol mais aussi la possibilité de décider lors q u e
quelque chose échappe aux forces terrestres. »65
Pour le général Bodet, créateur des groupements tac-
tiques, l’adaptation est un échec dont l’armée de terre est
responsable. Le général Hartemann poursuivra l’œuvre
de Bodet (avait-il un autre choix ?) en créant les GATAC.
Le problème des groupements aériens d’observation d’ar-

341
342
tillerie, dont nous avons déjà parlé, est un nouvel élément
de la discorde interarmées qui règne en Indochine. Le
général Bodet souhaite faire passer les GAOA sous
tutelle de l’armée de l’air alors qu’ils dépendent de l’ar-
mée de terre. Ce conflit est d’autant plus grave qu’il
touche un domaine fondamental pour les deux armes : le
renseignement. Il semble que l’armée de terre n’ait pas
joué le jeu de la coopération dès le début, les GATAC
n’étant pour elle qu’une amélioration du service aérien.
En août 1950, le commandant du GATAC Nord com-
mente amèrement le fonctionnement de l’EMIFT : « De
graves anomalies sont commises, je constate que lors de
réunions préparatoires, des ordres part i c u l i e rs concer-
nant les forces aériennes ont été remis aux responsables
de l’armée de terre sans même avoir consulté les com-
mandements aériens. »66
Le général Hartemann tentera de faire rétablir une
réelle coopération entre les deux armes, avec la création
d’un commandement en tandem pendant les opérations,
avec le chef de l’opération en cours et le commandant du
GATAC concerné. Toutes ces volontés ne seront pas ou
peu suivies d’effets. Les missives envoyées au ministère
de l’Air à Paris resteront également lettres mortes. L’ I n-
dochine est loin, les querelles de fonctionnement obs-
cures.
À la suite du général Hartemann, le général Chassin va
tenter, en 1951, de créer des « Comités d’objectifs », avec
la participation de représentants de l’EMIFT. Cette
volonté échouera puisque ce comité ne se sera réuni
qu’une seule fois en 1953 (il semble que le général Salan
se soit opposé discrètement à la concrétisation des projets
de Chassin). Le général Chassin adopte en 1953 un ton
différent lorsqu’il déclare : « L’étiquette intera rmées sur
l ’ é t at-major en Indochine est fa l l a c i e u s e, elle dilue les
responsabilités dans le soutien et la conduite des opéra-
tions et elle nuit à un véritable esprit de combinaison des
forces. Elle est contraire à la doctrine militaire française
o fficielle et occasionne des pertes de rendement qu’il
serait facile de mettre en lumière. » « Le torchon brûle »
entre le général Chassin et l’armée de terre puisque, dans
cette même note, il récuse les notions de coopération,
fondements des GATAC.

342
343
À la veille de la bataille de Diên Biên Phú, l’armée de
l’air est donc encore dans l’impasse. L’adaptation aux
consignes de l’EMIFT reste la seule solution utilisable,
en dépit des efforts des responsables de l’air pour adapter
les conditions d’intervention aux moyens opérationnels
disponibles.

Conclusion

Le général Chassin va rapidement se heurter au nou-


veau commandant en chef du CEFEO : le général Salan.
Chassin reproche à ce dernier l’utilisation abusive de l’ar-
mée de l’air en général et lors du siège de Na San en par-
ticulier. Les différences d’interprétation entre les deux
hommes vont se transformer en rivalités personnelles. En
juin 1953, lors de son départ d’Indochine, le général
Chassin déclare que les deux années passées ont été une
lutte constante avec l’armée de terre pour tenter de faire
respecter les doctrines d’emploi de l’aviation. Les départs
presque simultanés des généraux Chassin et Salan ne
résoudront en fait que momentanément une partie des
problèmes.
Le général Lauzin, nouveau chef de l’armée de l’air en
Indochine, note une certaine liberté d’exécution retrouvée
fin 1953, pour constater amèrement, en 1954, que les
conceptions profondes des généraux de l’armée de terre
n’ont pas évolué : « Chaque commandant de territoire
lance les opérations défe n s ives qui lui semblent néces-
saires en ex i ge a n t , ra rement par l’intermédiaire du
GATAC et presque toujours par l’EMIFT, les moyens
aériens qui seront nécessaires. »
Les relations entre les généraux Lauzin et Navarre vont
également s’assombrir lorsque le second demandera au
premier d’importants moyens air pour le « plan Navarre »
sans accorder de renforts. Les tentatives de Lauzin auprès
de l’état-major de l’Air à Paris se solderont également par
un échec, puisque le général Fay répond, en octobre
1953 : « On serv i ra NATO en premier, puis l’Indoch i n e
s’il en reste ! » Le général Lauzin fera rapidement des

343
344
critiques à l’EMIFT et à ses demandes à très courte
échéance qui placent souvent l’armée de l’air à la limite
de ses possibilités durant la bataille de Diên Biên Phú,
alors que le contrat « Terre/Air » de 1953 est caduque dès
les premiers jours de la bataille. Ce contrat est le point
central de l’utilisation de l’aviation à Diên Biên Phú, car
le général Lauzin donne son accord pour soutenir le camp
(50 rotations par jour pour 70 tonnes) à condition que la
piste soit gardée en état.
La bataille de Diên Biên Phú va marquer la rupture
entre les responsables air et terre, chacun se rejetant
mutuellement le poids de la défaite. Navarre reproche au
général Lauzin un déficit en heures de vol et un état d’es-
prit déplorable des aviateurs. Lauzin accusera le com-
mandant en chef de méfiance, de manque de cohésion
générale et jugera intolérables les attaques portées contre
l’armée de l’air au regard des conditions du contrat de
1953 et de l’implication générale de l’aviation, et cela
malgré les dégradations des conditions du combat. Le
rapport de la commission d’enquête sur la bataille de
Diên Biên Phú partagera en fait les torts de chacun. L’ar-
mée de l’air sera critiquée, mais le rapport reconnaît de
grands torts à l’armée de terre à tous les niveaux de la
bataille.
Après la guerre d’Indochine, les responsables de l’ar-
mée de terre ne furent guère tendres pour l’action de
l’aviation. Sans doute ne voyaient-ils que l’aboutissement
de l’action sur le terrain et certainement pas les condi-
tions dans lesquelles l’armée de l’air évoluait quotidien-
nement. L’armée de l’air fut en outre trop souvent
soumise à des directives d’emploi qui ne tenaient pas
compte de ses limites en moyens et en hommes. Il paraît
également évident que la recherche historique sur l’action
de l’armée de l’air en Indochine reste parcellaire et que
les études sur la bataille de Diên Biên Phú accablent l’ar-
mée de l’air dans des conditions proches de la caricature.
D’autre part, il semble difficile, voire impossible, de
tirer des conséquences de l’expérience tactique de l’ar-
mée de l’air en Indochine, pour des conflits de type euro-
péen, par exemple. Le type de guerre est totalement
différent, les conditions climatiques, les faibles moyens

344
345
dont disposait l’armée de l’air ou l’absence d’ennemi
aérien, font que ce conflit reste très particulier. Tout en
souffrant de carences persistantes, l’armée de l’air a donc
tenté de s’adapter aux conditions du combat.
Mais le domaine de l’adaptation tactique était en Indo-
chine un laboratoire de technologies, puisque le conflit
algérien va profiter des erreurs et des acquis de l’Indo-
chine pour adapter son aviation aux conditions de l’AFN.
En 1955, des GATAC sont créés en Algérie. Des appareils
adaptés aux missions, tels les T 6 ou A 4 Skyraider, sont
utilisés en appui des troupes au sol, alors que les GAOA
sont dotés de MH Broussard et les unités de transport, de
Nord 5 501 Noratlas.
L’aviation en Indochine a cependant effectué des
dizaines de milliers d’heures de vol au service du corps
expéditionnaire, avec un matériel inadapté et obsolète et
un personnel peu nombreux. En prenant en compte tous
ces facteurs, on ne peut que rendre (enfin) hommage à
son action.

NOTES

1 Voir chiffres généraux de l’activité aérienne en Indochine en annexe 1.


2 « Inadapté ou inadaptation ? Le corps expéditionnaire français en
Extrême-O r i e n t », in Revue historique des arm é e s, n° 3 Spécial, 1979,
p. 231.
3 Témoignage d’un adjudant du GT I/19, in RHA, n° 3 Spécial, op. cit.
4 Patrick Facon, « L’armée de l’air en Indochine, février 1952-juillet

1954, l’éviction », Le Moniteur de l’aéronautique, n° 36, 1980, p. 44.


5 Rapport EMIFT 3e Bureau, 10 h 987, 1951.
6 Rapport du général Chassin, n° 2751/AIR/EO/ORS du 21/11/1951.
7 Revue historique des armées, n° 3 Spécial, op. cit., p. 235.
8 Note du colonel Fay n° 762/AIR/IC3, 26/11/1945.
9 Bernard Fall, Diên Biên Phú, un coin d’enfe r, éd. Robert Laff o n t ,

Paris, 1968, 520 pages, p. 26.


10 Rapport du général Leclerc, n° 308 du 22/11/1945, EMIFT.
11 Rapport du général Chassin n° 2540/AIR/EO/3.OPS du 27/09/1951.
12 Marc Bertin, Pa cket sur Diên Biên Phú, éd. Bertin, 1991, 155 p.,

p. 76.
13 Rapport du commandant du GATAC Nord, n° 923, C 656, le

10/05/1950.
14 Patrick Facon, « L’armée de l’air en Indochine, mai 1947-octobre

1949, l’impasse », in Le Moniteur de l’aéronautique, op. cit.


15 Général Chassin, « Un an d’opérations en Indochine 1952-1953 », in

345
346
Forces aériennes françaises, n° 86, novembre 1953, p. 505. Voir graphique
général de l’évolution, annexe 2.
16 Général Barthélémy, Histoire du transport militaire aérien français,

op. cit., p. 265.


17 Rapport du commandant du GATAC Nord, n° 923, SHAA C 160,

p. 12, mars 1950.


18 Commandant Martelly, « Les enseignements de la guerre d’Indo-

chine dans le domaine aérien », École supérieure de guerre, 1948, SHAA


E. 85, p. 12.
19 Rapport du GATAC Nord, n° 623, SHAA C 160, le 15/02/1951.
20 Commandant Martelly, « Les enseignements de la guerre d’Indo-

chine dans le domaine aérien », op. cit., p. 18.


21 Rapport du général Hartemann, n° 790/AIR/EO/MAS du

01/07/1950.
22 Rapport du général Hartemann du 01/07/1950, op. cit.
23 Rapport du général Chassin au général Salan, n° 27/AIR/EO/CAB/S

du 15/07/52.
24 Patrick Facon, L’Armée de l’air en Indochine, n° 33, op. cit.
25 « La Guerre d’Indochine, n° 2, l’Enlisement », in Encyclopédie illus-

trée de l’aviation, n° 183, p. 1161.


26 Commandant Martelly, « Les enseignements à tirer de la campagne

d’Indochine dans le domaine aérien », op. cit.


27 Commandant Martelly, op. cit., p. 37.
28 Général Barthelemy, Histoire du transport militaire aérien français,

Paris, France-Empire, 1981, 492 pages ; p. 230.


29 Rapport du colonel Mentre, commandant le GATAC Nord, n° 923,

SHAA C 1323.
30 « La Guerre d’Indochine », in Ency clopédie illustrée de l’av i ation,

n° 59, p. 1161-1164.
31 Commandant Martelly, op. cit., p. 9.
32 Rapport n° 976/EMAA/3-O-EMP du 4 novembre 1946.
33 Kaplan Lawrence, Diên Biên Phú, éd. La Manufacture, Lyon, 1989,

420 pages, p. 64-65.


34 Rapport secret du commandant du GATAC Nord, le 1er mars 1950.

SHAA C 1323.
35 Général Barthélémy, op. cit., p. 293-304.
36 Voir chapitre suivant.
37 Jean-Pierre De Cock, Le T 6 dans la guerre d’Algéri e, éd. A t l a s ,

1981, 95 pages.
38 « La guerre aérienne au Viêt-nam : couper la piste Hô Chí Minh »,

Encyclopédie illustrée de l’aviation, n° 3, p. 41-47.


39 Patrick Facon, Le Moniteur de l’aéronautique, oct. 1980, n° 37,

« Les avions de chasse en Indochine (1945-1954) », p. 21.


40 M. Bertrand, Connaissance de l’histoire, n° 58, juillet 1983, « L’aé-

ronavale française en Indochine », p. 20-29.


41 M. Bertrand, op. cit., p. 24.
42 Michel Dupouy, Revue historique des armées, n° sp. 4, 1989, « Les

rapports entre l’armée de l’air et l’armée de terre : 1946-1954 », p. 108-


121.
43 Instructions du général Hartemann n° 712/Air relatives à l’organisa-

tion des forces aériennes en Extrême-Orient, mars 1950, SHAA C 1323.


44 Instructions du général Hartemann, n° 712/Air, op. cit.
45 Pierre Rocolle, Pourquoi Diên Biên Phú ?, Flammarion, Paris, 1968 ;

p. 113.

346
347
46 Commandant Martelly, « Les enseignements à tirer de la guerre d’In-
dochine », op. cit., p. 17.
47 Pierre Rocolle, Pourquoi Diên Biên Phú ?, op. cit., p. 112
48 Situation Air au Tonkin le 31 décembre 1951, SHAA C. 1323.
49 Pierre Rocolle, Pourquoi Diên Biên Phú ?, op. cit., p. 113.
50 Raymond Barthélémy, H i s t o i re du tra n s p o rt aérien militaire fra n-

çais, op. cit., p. 265.


51 Raymond Barthélémy, H i s t o i re du tra n s p o rt aérien militaire fra n-

çais, op. cit., p. 273.


52 Colonel de Fourquière, « Le GATAC Centre », in Fo rces aéri e n n e s

françaises, n° 103, avril 1955, p. 752.


53 Patrick Facon, « L’armée de l’air en Indochine ; l’impasse (mai

1947-octobre 1949) », in Le Moniteur de l’aéronautique, n° 33, p. 20.


54 Patrick Facon, « L’armée de l’air en Indochine ; l’enlisement (janvier

1950-janvier 1952) », in Le Moniteur de l’aéronautique, n° 35, août 1980,


p. 33.
55 39/45 Magazine, La Guerre d’Indochine, n° 10 hors-série IV : « Le

tournant, RC 4, la route maudite », Georges Bernage Éditeur, Tours, 1989,


383 pages.
56 Encyclopédie illustrée de l’av i at i o n, le Douglas B 26 Invader,

n° 160, p. 3193-3199.
57 « L’adaptation de l’armée de l’air à un type de guerre nouveau, la

guerre d’Indochine », R evue intern ationale d’histoire militaire, n° 149,


1980, p. 186.
58 Rapport du commandant du GATAC Nord, « L’aviation militaire en

zone nord, mars 1950 », SHAA C 160.


59 Michel Dupouy, « Les relations entre l’armée de terre et l’armée de

l’air en Indochine », in Revue historique des armées, n° 4, 1989, p. 118.


60 Marcelin Hodeir, « Doctrines d’emploi et missions de l’armée de

l’air 1946-1948 », in Revue historique des armées, n° 3 sp. 1982, p. 61-69.


61 Lettre du 21 mai 1946 du général Juin au général Bouscat,

n° 411/DN/IP/TS, SHAA E 1419.


62 Rapport de la commission Guyot, SHAA E 1419.
63 « Instruction générale sur l’emploi des forces aériennes en Indo-

chine », général Bodet, 28 août 1948, note n° 453/Air/EO/3/TS, SHAA


C 1323.
64 Note du général Bodet, 28 février 1949, SHAA C 1044.
65 Lettre du général Bodet à son successeur, le général Hartemann, le

23 mars 1950, n° 820/Air/EO/3/TS, SHAA C 160.


66 Rapport du commandant du GATAC Centre, le 22 août 1950, SHAA

C 920.

347
348
ANNEXE
ACTIVITÉ GLOBALE DE L’AVIATION EN INDOCHINE

Activités aériennes au profit de l’armée de l’air

Groupe Heures Missions Pilotes


de vol perdus
Aviation vietnamienne 7 680 8 050 –
Aviation civile 33 500 12 680 4

Totaux de l’armée de l’Air1 (1945-1954)

Groupe Heures Missions Pilotes


de vol perdus
Aviation de chasse 119 468 89 848 83
Aviation de transport 166 903 59 408 70
Aviation
de bombardement 33 000 21 892 6
Aviation de liaison 32 065 69 208 6
GAOA 43 803 75 873 3
Aviation
de renseignement 14 970 22 090 –
Hélicoptères 8 656 5 400 2
Aviation civile 33 500 12 680 4
Aviation vietnamienne 7 680 8 050 –
Total général 460 045 364 449 174

NOTE
1 Ces totaux englobent l’ensemble de l’activité militaire en Indochine

(sauf les heures et missions de l’aéronautique navale).

348
349
DÉBAT

Général François Maurin :

– Je vo u d rais fa i re quelques petites re m a rques, si vous le


permettez. La première : Philippe Gras nous a indiqué un peu
la transition qu’il y a eu, sans aller dans le détail, entre l’occu-
p ation japonaise et le démarrage de la guerre d’Indoch i n e. Il
ne fait aucun doute qu’il restait, du temps de l’occupation japo-
naise, un certain nombre d’appareils assez périmés et en mau-
vais état au moment du démarrage de la campag n e
d’Indoch i n e. Néanmoins, je vo u d rais fa i re la re m a rque sui-
vante : c’est que les rapports entre l’armée de terre, la marine
et l’armée de l’air ont été à mon sens excellents. J’ai passé
trois ans en Indochine : 1947, 1948, 1949. J’étais dans l’avia-
tion de transport. Nous avons eu, en particulier avec les unités
para ch u t i s t e s , des rap p o rts constants, à la fois pour leur
entraînement et pour leur expédition en mission. D’autre part,
sur le plan du commandement, il y a eu des officiers de liaison
de la marine et de l’armée de l’air auprès du général Carpen-
tier, commandant supérieur. J’ai terminé là mon séjour avec le
futur amiral Iehlé. D’autre part , en ce qui concerne les mat é-
riels, il ne fait aucun doute que les avions de chasse étaient ce
qu’on en a dit. Mais enfin, ils étaient re l at ivement adaptés au
fait que finalement ils ne faisaient que du bombardement ou du
m i t ra i l l age, et que les rayons d’action étaient assez adap t é s ,
étant donné qu’ils étaient dispersés sur beaucoup de terra i n s .
En ce qui concerne l’aviation de tra n s p o rt , c’était effe c t ive-
ment des Junker 52, très lents et avec une faible capacité. Par
contre les Dakota ont été assez ex t ra o rd i n a i res et le groupe
auquel j’appartenais, en plus de ses missions en Indochine, fai-
sait à cette époque les tra n s p o rts sur la métro p o l e, puisque
toutes les semaines il y avait un Dakota qui allait à Paris, et
j’ai fait en ce qui me concerne dix-sept fois ce trajet. Enfin je
voudrais dire que, en ce qui concerne les rechanges, effective-
ment nous sommes allés en chercher un peu partout, et en par-
ticulier aux Philippines. Une fois nous avons trouvé, tout au
début, une base toute neuve, c’est-à-dire avec des avions Light-
ning américains et les Américains, localement, nous ont pro-

349
350
posé de les emmener. Et c’est une réponse négative de Paris qui
nous a empêchés de nous équiper de ces avions. Par contre,
nous avions avec re l at ivement de facilité, des rech a n ges pour
nos pneus, nos Dakota. Avec, bien sûr, une mission presque
permanente aux Philippines, et même en allant encore plus au
sud, car les Américains avaient laissé beaucoup de matériel sur
place. Enfin une remarque : il est sûr que, au fur et à mesure,
ces mat é riels n’étaient peut-être pas totalement adap t é s , en
particulier les avions de bombardement sont arrivés tard. Enfin
les B 26, dont peut vous parler le général Rhenter, ont été tout
de même assez adap t é s , même s’ils sont arrivés tard et peut-
être pas en nombre suffisant. Par contre, ce qui est certain,
c’est qu’il y a eu aussi dans l’aviation de transport une capa-
cité d’av i o n s , de chaque av i o n , un peu insuffisante et que les
Packet ont fini par arriver, mais très tard. Là, il y avait certai-
nement une réticence à un échelon très élevé des autorités amé-
ricaines, alors que, comme je le disais tout à l’heure,
localement on a pu arriver à trouver pas mal de rechanges et à
maintenir une activité aérienne suffisante.

Général Roger Rhenter :

– Monsieur Gras a parlé des B 26, qui ont été effectivement


parfaitement adaptés. Je pense qu’il faut dire aussi un mot de
nos camarades ch a s s e u rs sur Bearc at , qui ont fait un nombre
de missions considérabl e. Malheureusement, le choix de Diên
Biên Phú, qui s’est fait contre l’avis du général Dechaux, com-
mandant le GATAC Nord, empêchait les Bearcat de passer plus
de 5 ou 10 minutes sur zone, alors que, deux ans auparavant,
nous avions sauvé Na San grâce aux B 26 mais aussi aux chas-
seurs, des Bearcat.

Philippe Gras :

– [Le général Dechaux] était re l at ivement opposé au ch o i x


de Diên Biên Phú, mais a signé un « contrat », qu’on appelle le
c o n t rat Terre-Air de 1953. Si on a l’occasion d’y revenir, ce
serait intéressant, parce qu’il fixait très exactement les bases et
les limites au-delà desquelles l’armée de l’air ne pouvait pas
aller. Et l’armée de terre, en novembre 1953, peu avant l’opé-
ration Castor, s’est engagée, de la manière la plus formelle, à
ne demander qu’un certain tonnage par jour, qu’un certain

350
351
n o m b re de rotations par jour, et à ga rantir de la manière la
plus ex p re s s e, comme à Na San, la piste ouvert e. Dans ces
conditions, effectivement, m a l gré ses réticences, l’armée de
l’air a signé ce contrat et s’est engagée dans l’opération Cas-
tor mais il faut savoir que l’armée de l’air n’était pas particu-
lièrement enchantée de cette opérat i o n ; et malgré la ru p t u re
de la piste, qui est arrivée très, très vite, elle a continué voire
même accentué les opérations sur Diên Biên Phú, ce qui n’est à
mon sens pas assez connu.

Capitaine de corvette Durteste :

– À propos du rayon d’action des Bearcat : vous savez que


l’aéronavale disposait de Hellcat , avions de la même famille
(même constructeur), un peu plus anciens et un peu plus gros.
C’est bien pour la même question de durée de présence des
avions au-dessus de Diên Biên Phú, que les Hellcat de l’aéro-
navale (ainsi que les Helldiver) ont quitté leur porte-avions
pour être basés sur des aéro d romes terre s t res un peu moins
lointains de l’objectif. De ce point de vue, celui du soutien
aérien, le « choix » de Diên Biên Phú a incontestablement
constitué une très grande difficulté.
Mais je vo u d rais ajouter une observation très généra l e :
depuis hier matin, je me demande si tout le monde (ou presque)
n’exige pas, avant de donner le label d’« adaptation » à tel ou
tel orga n i s m e, que toute difficulté éve n t u e l l e, toute nécessité
d’effort aient été entièrement supprimées. Comme si l’initiative
et l’effort n’étaient pas inhérents au métier militaire !

Dr. Charles Cogan :

– Juste pour ajouter un point à la commu n i c ation de Phi-


lippe Gras. L’utilisation des bateaux américains pour transpor-
ter les troupes et les matériels en Indochine a été défendue, et
c’était une réglementation qui a été mise en place par l’admi-
n i s t ration Roosevelt. Je ne sais pas combien de temps cela a
duré, peut-être que vous le savez. Mais c’était une règle qui
était suivie juste après la Seconde Guerre mondiale.

351
352
Philippe Gras :

– Effe c t ivement, les Américains se sont opposés. Et lors q u e


les Français ont demandé aux États-Unis une fl o t t e, même
réduite, pour envoyer leurs premiers éléments du corps expédi-
tionnaire, les États-Unis ont répondu que ça ne pourrait pas se
faire avant mars 1946. Et je crois, mais je ne suis pas spécia-
liste de la marine, que les premiers éléments français sont reve-
nus à l’automne 1945, sur des bâtiments de guerre fra n ç a i s
(comme le cuirassé Richelieu) en Indoch i n e, suite au re f u s
américain de mettre la flotte du Pacifique à disposition. C’était
assez symbolique de la position améri c a i n e, tout comme la
position britannique était assez symbolique de ce qu’a été
l’aide britannique à l’armée de l’air dans les premières années
de la guerre d’Indochine.
353
Maurice Schmitt
Général d’armée (CR)

CONCLUSION

Le colloque qui vient de s’achever et qui eut le mérite


de réunir, à l’initiative du professeur Vaïsse et du général
Codet, des historiens et des militaires, était centré sur un
mot bien précis : adaptation.
Disons-le d’emblée, ce mot suppose un complément.
Les organisations, les hommes, les moyens sont adaptés à
quelque chose. Quand il y a guerre, il s’agit d’une tâche.
Je vais tenter tout d’abord de répondre à une question : le
corps expéditionnaire en Extrême-Orient (CEFEO) pou-
vait-il être adapté ? Je reviendrai ensuite sur quelques
moments forts de ce colloque pour insister sur les ensei-
gnements majeurs et permanents de la guerre française
d’Indochine livrée à des milliers de kilomètres de la
France par une armée très composite.
Qu’est-ce qu’une armée adaptée ? La réponse est claire
et même un peu scolaire. Elle a sous-tendu bien des inter-
ventions et des questions entendues : c’est une force
interarmée apte à remplir une mission dans un contexte
géopolitique intérieur et extérieur, face à un adversaire et,
dans ce que nous, les militaires, appelons le milieu,
milieu dont les composantes sont la population, le terrain,
les communications, le climat, les médias, etc.
Je n’insisterai pas sur le contexte géopolitique. Le pro-
fesseur Rioux nous l’a fort bien décrit. Il ne faut cepen-
dant pas oublier que, lorsqu’on situe l’origine de la guerre
au coup de force avorté du Viêt-minh du 19 décembre
1946, on fait abstraction, un peu légèrement, des suites du

353
354
coup de force des Japonais de mars 1945 et des opérations
de contre-guérilla conduites contre les premières manifes-
tations du Viêt-minh. Ces seules opérations nous avaient
coûté 3 500 tués avant le 19 décembre 1946. On avait déjà
largement dépassé le stade du maintien de l’ordre.
Cette parenthèse refermée, résumons. En décembre
1946, la situation en Europe et en Afrique du Nord impo-
sait la vigilance. En Europe, la France ne souhaitait pas
voir l’Allemagne, dont elle venait de subir l’occupation
pendant quatre ans, prendre un poids supérieur au sien
dans la défense de l’Occident. En Afrique du Nord, la
récente révolte de Sétif inquiétait. Les Américains
voyaient dans le colonialisme un mal peut-être pire que le
communisme, alors qu’à l’Est, la lutte contre le colonia-
lisme et l’impérialisme allaient devenir le thème politique
majeur de l’entreprise bolchevique alors en plein essor.
En France même, la guerre d’Indochine était impopulaire.
Quant au Comité central du parti communiste, il prenait,
comme en 1939, ses ordres de Moscou. « La France est
mon pays, l’URSS est ma patrie », disait Jacques Duclos.
Le contexte était donc très difficile. Il aurait exigé de la
lucidité et du réalisme. Et pourtant ! Un premier constat
s’impose : la France n’eut ni en 1946, ni plus tard, une
stratégie bien définie. Les conseils de défense traitaient
du quotidien et aucun gouvernement, aucun président du
Conseil jusqu’à Mendès France, qui dut résoudre la crise
à chaud, n’eut le courage, la volonté et surtout le temps,
de tenir compte des circonstances et de prendre des déci-
sions visant le moyen terme et le long terme.
Retournant les propos prêtés à Clemenceau, je dirais
que les guerres, quand elles menacent ou éclatent, sont
des événements importants dont les gouvernements doi-
vent s’occuper en priorité. Ce ne fut pas le cas. Comment
dans ces conditions les commandants en chef du CEFEO
auraient-ils pu recevoir une mission claire ?
Ainsi, l’une des conditions fondamentales de l’adapta-
tion n’était pas remplie. Le rôle premier d’un chef de
guerre est d’avoir une conception générale de la conduite
des opérations s’inscrivant dans le cadre de sa mission.
Faute de mission claire, les commandants successifs du
CEFEO durent improviser et presque se fixer eux-mêmes
leur rôle en tenant compte de l’environnement, des

354
355
moyens consentis et parfois de leur propre idée du destin
de l’Indochine. Le général Valluy se crut plus fort qu’il
n’était puis quitta son poste faute d’avoir obtenu le ren-
fort de 30 000 hommes qu’il réclamait et que l’on
accorda un an plus tard à son successeur. Le général de
Lattre de Tassigny évita le désastre et fixa des orienta-
tions pertinentes mais tardives. Le général Navarre reçut,
ou se donna, la tâche d’établir une situation conduisant à
une fin honorable mais avec une entrave insensée : l’inci-
tation à défendre le Laos1. Et pendant qu’il s’y engageait,
le gouvernement entamait le processus de Genève sans en
informer le commandant en chef, comme Alexander Zer-
voudakis nous l’a bien exposé.
Défendre le Laos. L’énoncé de cette tâche, apparem-
ment secondaire, conduit à évoquer le milieu. Les images
ne manquent pas du Viêt-nam dit « utile », composé pour
l’essentiel des deux deltas. C’est dans les combats pour
les deltas, malgré les difficultés qu’il y avait à les contrô-
ler la nuit, que les blindés, l’artillerie, l’aviation et les
dinassauts de la marine, en bref, le feu, à défaut de nous
donner la victoire (encore que Vinh Yên eut été un réel
succès), interdisaient au Viêt-minh de pénétrer à Saïgon
ou Hanoï de vive force. Dans le combat pour le reste du
pays (moyenne et haute région, hauts plateaux, etc.), nos
atouts perdaient de leur valeur. Il était impossible d’y
assurer la sécurité des lignes de communication des grou-
pements engagés. Plus les zones d’opération étaient éloi-
gnées des deltas, plus les difficultés s’accumulaient :
Vinh Yên est à 50 km de Hanoï, Diên Biên Phú à 300 km,
Na San à mi-chemin. Ajoutons à cela un fait capital car
porteur d’un enseignement permanent. D’abord seuls,
puis avec les États associés, nous étions la puissance puis
les puissances internationalement reconnues. À ce titre,
nous devions, ou estimions devoir, assurer le contrôle
administratif d’une partie importante du territoire. D’où
une consommation importante d’effectifs pour occuper
des postes, les ravitailler au prix d’ouvertures des routes
souvent sanglantes, alors qu’avec des effectifs plus
faibles et un soutien de la population acquis ou imposé, le
Viêt-minh faisait régner l’insécurité. Par des effectifs glo-
baux comparables, notre corps de bataille terrestre repré-
sentait en 1953 entre la moitié et les deux tiers de celui de

355
356
Giap dont la mise sur pied bénéficia successivement de la
victoire de Mao Zedong et du cessez-le-feu de la Corée. Il
est vrai que l’aide américaine se développait mais avec
un décalage qui conduisait à espérer un engagement
significatif de l’armée vietnamienne au mieux en 1955-
1956. Ce que le Viêt-minh savait bien.
Il faut ajouter à ces constats celui du déficit d’encadre-
ment, mal endémique de notre armée de terre, que l’on
ressentira aussi en Algérie. À ne pas vouloir choisir entre
Europe, Afrique du Nord et Indochine, on était sous-
encadré partout, alors que sur place il fallait aussi pour-
voir à l’encadrement de l’armée vietnamienne.
Au total, malgré l’absence de stratégie et des erreurs
indiscutables à tous les niveaux tactiques (lenteur dans
l’évacuation de Cao Bang, organisation défensive insuffi-
sante à Diên Biên Phú, ouvertures de routes parfois routi-
nières), le CEFEO a fait de son mieux pendant huit ans,
souvent avec intelligence, faculté d’adaptation et
héroïsme. Mais il ne pouvait être globalement adapté à
une guerre qui n’était pas conduite et dont, à plusieurs
reprises, les gouvernements refusèrent les moyens à la
mesure de l’enjeu. Encore que je ne pense pas que la
combinaison du sentiment national et de la dictature com-
muniste aurait pu être vaincue par des armées nationales
(vietnamienne, laotienne et cambodgienne) soutenues par
l’ancien colonisateur. En bref, il n’y avait pas de modèle
d’armée adapté et je ne crois pas que, sauf à employer les
méthodes de Gengis Khan ou de Staline, il y ait un
modèle d’armée apte à réprimer un soulèvement national
trouvant un appui logistique dans un pays contigu. L’ex-
périence espagnole de Napoléon Ier, mexicaine de Napo-
léon III, la seconde guerre du Viêt-nam, la guerre
d’Afghanistan le montrent également. L’Amérique crut
pouvoir appliquer au Viêt-nam les procédés de la guerre
de Corée, oubliant qu’en Corée il ne s’agissait pas d’un
soulèvement national. Syghman Ree était, au contraire de
Bao Daï ou de Ngô Dinh Diêm, le symbole de la résis-
tance à l’envahisseur, le Japon en l’occurrence.
Depuis 1962, l’Armée française n’a plus eu à faire face
à des soulèvements nationalistes de grande ampleur. Bien
ou mal, l’ère de la colonisation est achevée. Les ensei-

356
357
gnements des guerres d’Indochine et d’Algérie doivent-
ils pour autant être négligés ? Je ne le pense pas. Je vais
revenir sur quelques-uns d’entre eux en me situant dans
deux domaines : celui des interventions conduites en vue
de prévenir les affrontements ou de rétablir la paix dans
telle ou telle région du monde et celui du maintien de
l’ordre intérieur indispensable pour protéger les biens et
les personnes et permettre au gouvernement d’exercer
son autorité.
Sauf lorsqu’il s’agit, comme en Bosnie, de garantir
l’exécution d’un traité signé par les parties en cause, les
Américains répugnent, on le sait, à s’engager à terre là où
sévissent des guerres civiles. C’est une conséquence de
leurs déboires au Viêt-nam. Sans leur donner systémati-
quement raison, je répéterai ce que j’écrivais en 1992 : si
l’on s’engage à terre, il faut le faire avec un ensemble de
forces dissuasif ; c’est la seule façon d’éviter les pertes
souvent mal acceptées par une opinion publique très ver-
satile car prête à s’enflammer par une cause puis à s’alar-
mer dès l’arrivée des premiers cercueils. Il est vrai qu’au
milieu du siècle, nos camarades morts pour la France en
Indochine n’eurent même pas cet honneur. J’y reviendrai.
L’organisation du commandement mise sur pied par le
général de Gaulle, et confiant au chef d’état-major des
armées la responsabilité d’ensemble des opérations,
n’existait pas pendant la guerre d’Indochine. Le CEMA
doit être responsable de la conduite de l’engagement de
nos forces, quitte à s’opposer à des dispositions qu’il
jugerait inadéquates. Même lorsque nos forces sont pla-
cées sous le contrôle opérationnel du chef d’une force
internationale, il doit conserver ce rôle.
Il ne faut pas non plus s’illusionner sur le caractère
omnipotent que l’on prête à certains moyens, surtout
depuis la guerre du Golfe, qui fut menée sur un terrain
bien particulier. Je pense aux satellites, aux armes aéro-
portées, à l’aviation. Ils sont certes indispensables à une
armée moderne. Mais l’expérience a montré que, dans
des terrains montagneux et couverts, ils ne peuvent pal-
lier les déficits en fantassins de qualité adaptés au milieu.
Vous l’avez aussi compris, les impasses sur l’encadre-
ment et l’entraînement se payent toujours très cher.

357
358
S’agissant du maintien de l’ordre, il faut savoir que,
lorsque le risque terroriste s’étend, le juguler exige des
effectifs nombreux. On l’a vu et on le voit, en Algérie en
particulier, le terroriste choisit son objectif alors qu’un
État a le devoir de tout protéger. Le maintien de l’ordre
exige donc beaucoup d’hommes. Nous étions 500 000 en
Algérie pour une population de 10 millions d’habitants.
Pour des raisons financières évidentes, des effectifs adap-
tés à une telle menace ne peuvent être maintenus en per-
manence en activité. Notre pays dispose encore de
nombreux réservistes. Mais d’ici quelques années, les
problèmes posés par leur renouvellement, leur org a n i s a-
tion, leur encadrement, leur entraînement et leur équipe-
ment devront avoir été résolus.
Voilà, mesdames et messieurs, ce que je souhaitais dire
en conclusion de ce colloque. Je terminerai par l’essentiel
en évoquant l’amertume qui étreint encore bien des
anciens du CEFEO et les familles de ceux qui ont trouvé
la mort dans ses rangs. L’Armée française s’est battue
efficacement et longtemps sans avoir le pays derrière elle.
Elle ne pouvait vaincre. J’ai longtemps contesté le pas-
sage à une armée formée uniquement de professionnels
car je craignais que ses engagements suscitent au pire
l’hostilité, au mieux l’indifférence. J’admets que la nou-
velle donne internationale et la réduction des budgets de
la défense imposaient la fin de la conscription perma-
nente. La responsabilité des pouvoirs exécutif et législatif
est engagée pour le maintien du lien armée-nation. Mais
surtout, on ne doit plus jamais pouvoir citer à propos d’un
conflit nous impliquant, cette phrase de Machiavel : « Les
républiques faibles sont irrésolues et ne savent ni délibé-
rer, ni prendre un parti. Si quelquefois elles en prennent
un, c’est plus par nécessité que par choix. »

NOTE

1 « On ne pouvait pas “dire et surtout écri re que nous ne défe n d rons

pas le Laos”. L’expression est du président du Conseil… Le Laos ? Il faut


le défendre sans le défendre tout en le défendant. Ne pas dire qu’on ne le
défendra pas et faire comme si on le défendait sans toutefois risquer quoi
que ce soit en le défendant. » (Jules Roy, La Bataille de Diên Biên Phú.)
359
ÉLÉMENTS DE CHRONOLOGIE
DU CONFLIT INDOCHINOIS
(1946-1954)

2 septembre 1945 : proclamation, à Hanoï, de la République


démocratique du Viêt-nam.
23 sep t e m b re 1945 : première intervention armée du corps
expéditionnaire français dans le Sud.
6 mars 1946 : signature du traité franco-vietnamien qui recon-
naît la République du Viêt-nam comme un État libre faisant
partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française.
8 mars 1946 : débarquement des troupes du Sud à Hanoï.
18 mars 1946 : le général Leclerc débarque à Hanoï et ren-
contre Hô Chí Minh.
19 décembre 1946 : déclenchement par le Viêt-minh d’une
attaque générale contre les garnisons françaises. Hô Chí
Minh proclame la guerre totale.
8 mars 1949 : reconnaissance de l’indépendance et de l’unité
du Viêt-nam en qualité d’État associé, avec à sa tête l’empe-
reur Bao Daï ; idem pour le Laos en juillet et pour le Cam-
bodge en novembre.
16 septembre 1950 : offensive de Giap sur la RC4.
6-7 octobre 1950 : désastre de Cao Bang.
6 décembre 1950 : nomination du général de Lattre de Tassigny
au poste de haut-commissaire et commandant en chef. Sa
conception intègre le conflit indochinois dans la défense du
monde libre.
Janvier 1951 : le corps expéditionnaire français repousse l’of-
fensive viêt-minh sur Vinh Yen (nord-ouest du delta).
Mai 1951 : bataille du Day, dans le sud du delta tonkinois. Der-
nière grande offensive avant le « pourrissement ».
Mai 1951 : la conférence de Singapour, qui réunit des représen-
tants français, américains et britanniques, définit une straté-
gie de coopération en Indochine. Internationalisation du
conflit. Accroissement de l’aide américaine.
15 juillet 1951 : Bao Daï proclame la mobilisation générale des
troupes vietnamiennes. Accentuation du « jaunissement » du
corps expéditionnaire.
Septembre 1951 : victoire de Nghia Lo.

359
360
14 novembre 1951 : victoire du CEF à Hoa Binh, finalement
évacué fin février.
Automne 1952 : les troupes vietminh s’emparent de Diên Biên
Phú et de Moc Chau, mais sont repoussées de Na San,
devenu une base aérienne de soutien indispensable.
Début de l’été 1953 : grave crise politique due à une remise en
cause des accords de 1949 par l’empereur Bao Daï et le roi
Norodom Sihanouk.
Février 1954 : raid-éclair viêt-minh sur Luang-Prabang.
13 mars-7 mai 1954 : bataille de Diên Biên Phú.
21 juillet 1954 : signature de l’armistice à Genève.
361
INDEX

ACHESON (Dean), secrétaire BODET, général : 327, 329-330,


d’État américain : 59-60, 333, 338, 341-342
90-91 BOLLAERT, haut-commissaire :
AGERON (Charles-Robert), 39
historien : 23 BONDOUX (René), bâtonnier
ALENÇON (D’), lieutenant- des avocats de Paris : 191
colonel : 132 BONNET (Henri), ambassadeur :
ALESSANDRI (Marcel), général : 60
94 BOUSCAT, général : 340
ALLARD : 190 BOUSSARIE, officier : 208
ANDRIEUX, général : 327 BOWIE (Robert) : 65-66, 72, 77
ARGENLIEU (Thierry d’), BRÉCHIGNAC, officier : 153-154
amiral : 273 BRONNER (Ethan) : 60
ARKWRIGHT, lieutenant-
colonel : 132
AUBOYNEAU, vice-amiral : 277 CASTRIES (DE), colonel : 180,
AURILLAC, gouverneur : 190 289
AURIOL (Vincent), président de CATROUX (Georges), général :
la République française : 39, 25, 224, 264
191 CÉDILLE, gouverneur : 112
CHANSON, général : 180
CHASSIN, général : 44, 190,
BAO DAÏ, empereur d’Annam : 325, 342-343
27, 29, 37, 61, 92, 94, 96, CHAUVEL (Jean), diplomate : 75
142, 193, 356, 359-360 CHEN JIAN, historien : 80
BARJOT, amiral : 289 CHIANG KAI-SHEK, Président :
BATTET, vice-amiral : 277, 293- 62
294, 301 CLAUSEWITZ (Karl VON), géné-
BERIA (Lavrenti Pavlovitch), ral et théoricien prussien :
homme politique 190, 203
soviétique : 67 CLEMENCEAU (Georges) : 354
BERTEIL, colonel : 158 CLOS (Max), journaliste : 192
BIDAULT (Georges), président COGNY, général : 180, 224-225
du Conseil : 27, 67, 73-75, COMPAGNON, général : 268
98-99, 266 CONSTANS, colonel : 219
BIZARD, général : 266 COSTE-FLORET, ministre : 39
BLAIZOT, général : 39 CRÈVECŒUR (DE), colonel : 251
BLOCH, officier : 154
BLOCH-LAINÉ (François),
directeur du Trésor : 47 DABEZIES, officier : 159-160
BLUM (Léon), président du DAILLIER, colonel : 154, 157
Conseil : 22 DANG TRI DUNG : 217

361
362
DANNAUD (Jean-Pierre), offi- GAULLE (Charles DE), général :
cier : 177, 192 27-28, 30, 52-53, 55, 190,
DARCOURT (Pierre), 273, 357
journaliste : 192 GAUTIER, gouverneur : 190
DAVIDSON (P.), général : 201 GAVIN, général : 107
DECHAUX, général : 350 GENGIS KHAN : 356
DENOIX DE SAINT-MARC, GIAP (Vô Nguyên), général :
officier : 168 52, 55, 57, 75, 78, 80, 151,
DEVILLERS (Philippe) : 22 195, 260, 267, 319, 356, 359
DIEM (Ngô Dinh) : 100, 356 GILLES, général : 156, 180-181,
DILLON (Douglas), 251
ambassadeur : 69, 73, 79 GIRARDET (Raoul) : 31
DOMERGUE, colonel : 248 GIRAUD (Henri), général : 53
DONOVAN (William), général : GOETZE (Roger), directeur du
5-56, 58 Budget : 43, 47
DUCOURNEAU : 180 GOMEZ DE SANTIAGO, évêque :
DULLES (John Foster), 105-106
secrétaire d’État américain : GRALL, colonel : 167
64-70, 72-76, 78, 81-83, 95- GRAS (Yves), général : 183,
100, 104 201
GRAVEL (Mike), sénateur : 85
GUINDEY (Guillaume),
directeur des Finances
EDEN (Anthony), Premier extérieures : 47
ministre britannique : 74-75, GUYOT : 340
82-83
EDON, capitaine : 180
EISENHOWER (Dwight), Prési- HAGERTY (James) : 76
dent des États-Unis : 45, 58- HALIFAX, Lord : 57
59, 64-66, 68-69, 75, 77-78, HARTEMANN, général : 323, 325,
81, 83-84, 95-97, 99, 107- 333-334, 337-338, 342
108, 263 HÉBERT, officier : 158
ELY (Paul), général : 70-71, 73- HINH, général : 142
74, 83, 291, 304 HÔ CHÍ MINH : 22, 28, 30, 37,
ERULIN : 180 52, 55, 57, 61, 64, 68, 80,
83-85, 97, 106, 193, 269,
319, 359
FALL (Bernard) : 201, 304 HOWARD (Roy) : 76
FAURE (Edgar), ministre : 46
FAVREL (Charles), journaliste :
192 JACQUIN (Henri), général : 200
FAY (Henri B.) : 69, 343 JAUBERT, capitaine de frégate :
FAY, colonel : 318, 328 275, 292
FERRANDI (Jean), officier : 200 JOHNSON (Louis A.), secrétaire
à la Défense : 61
JOHNSON (Lyndon Baines), Pré-
sident américain : 84
GAMBIEZ (Fernand), général : JUIN (Alphonse), maréchal de
190 France : 92, 340

362
363
KENNAN (George) : 65-66 MACHIAVEL (Nicolas, Niccolo
KENNEDY (John F.), Président Machiavelli) : 358
des États-Unis : 84 MCNAMARA (Robert),
KERGARAVAT, colonel : 163 secrétaire d’État américain :
KISSINGER (Henry), secrétaire 80, 84
d’État américain : 71 MALEPLATTE, colonel : 163
KRAFT, contre-amiral : 293 MAO ZEDONG : 318, 356
MARTELLY, commandant : 328
MARTIN (Henri) : 27
LACOUTURE (Jean), historien : MASSU (Jacques), général :
105 266, 274
LANIEL (Joseph), président du MAYER (René), président du
Conseil : 73-74, 78, 98-99 Conseil : 45, 95-97
LATTRE DE TASSIGNY (Bernard MENDÈS FRANCE (Pierre),
DE), officier : 193, 198 président du Conseil :
LATTRE DE TASSIGNY (Jean DE), 21-22, 27, 29, 36-37, 40-41,
maréchal de France : 29, 43- 78, 98, 100, 354
44, 47, 92-94, 116, 121, MITTERRAND (François),
142, 152, 175, 177-178, ministre de la France
180, 189-198, 221-222, 269, d’outre-mer : 190-191
283, 299, 319, 321, 338, MOCH (Jules) : 190
355 MOLOTOV (Viatcheslav
LAUZIN, général : 343-344 Mikhaïlovitch Skriabine,
LEAHY, amiral : 54 dit) : 98
LECLERC (Philippe Marie DE MURPHY (Robert) : 53
HAUTECLOCQUE, dit), MUSSET (Alfred DE) : 190
maréchal de France : 26, 30,
55, 112-113, 123, 138, 269,
273-274, 291, 326, 359 NAPOLÉON Ier : 356
LE DIBERDER, général : 136 NAPOLÉON III : 356
LEROY, colonel : 140 NAVARRE, général : 46, 70, 93-
LETOURNEAU (Jean), ministre : 96, 98, 115, 206, 222, 224-
45, 95, 98, 104, 190 225, 251, 264, 266-267,
LINARÈS (DE), général : 180, 289, 344, 355
190, 196 NGUYEN VAN TAM : 205
LODGE (Henry Cabot Jr), NICOT, colonel : 318
homme politique NIXON (Richard), Président :
américain : 191 53, 78
LONG (Deo Van) : 268 NHU (Ngô Dinh) : 104
LY BAN, colonel vietnamien : NOIRET (Philippe), capitaine :
203 133
NORDELL (John) : 201
NORODOM SIHANOUK : 360
MACARTHUR (Douglas),
général : 67, 92
MCCARTHY (Joseph Raymond), O’BALLANCE (Edgard) : 201
sénateur américain : 59-61, O’MAHONY (Bertrand),
107 capitaine : 133

363
364
O’NEILL (Robert) : 201 SMITH (Bedell), général : 77
ORTOLI, vice-amiral : 196-197, SMITH (Harris) : 52
277, 284 SPELLMANN, cardinal : 104-105
PATTI (Archimedes), STALINE (Joseph) : 26, 67, 97,
commandant : 57-58 356
PÉNICAUD, colonel : 127 STEIN (Louis) : 200
PLANET, lieutenant : 217-218 STONE (Walker) : 76
PLEVEN (René), président du SUN ZI, théoricien militaire
Conseil : 21, 40, 190 chinois : 153
POHER (Alain) : 104
PONCHARDIER, capitaine de
corvette : 274 TEITGEN (Paul-Henri), ministre
PORCH (Douglas), universitaire de la Défense : 39
américain : 202, 215 THOMAS (A. K.), commandant :
POUGET (Jean) : 200, 203 57
TRINQUIER, officier : 164, 167
TRUMAN (Harry), Président des
QUERVILLE, contre-amiral : 297 États-Unis : 45, 58-59, 61,
65-66, 96-97, 106
TRUONG CHINH : 217
RADFORD (Arthur), amiral : 71- TWINING (Nathan F.), général :
75, 78, 107 74-75, 107
RAMADIER (Paul), président du
Conseil : 22, 28
REDON (Maurice) : 180, 190 VALENTIN (François), député :
RHEE (Syngman), homme poli- 191
tique coréen : 100, 356 VALLUY, général : 47, 112, 117,
RICHARD, officier : 156-157 355
RIDGWAY (Matthew P.), VANUXEM : 180
général : 75, 107-108 VINCENT (John Carter),
ROCOLLE (Pierre) : 200-201 directeur du bureau de
ROOSEVELT (Franklin), l’Extrême-Orient : 59, 106-
Président des États-Unis : 107
53-54, 56-57 VIOLLETTE (Maurice), homme
RUSCIO (Alain), historien : 23 politique : 29
RUSK (Dean) : 90 VULLIEZ, commandant : 289

SALAN (Raoul), général : 44, WEDEMEYER (Albert), général :


47, 94, 117, 190, 221-222, 56
335, 342 WEYGAND (Maxime), général :
SASSI, officier : 161 192
SHEEHAN (Neil), journaliste : WILSON (Charles), secrétaire
52, 56, 64 d’État : 71

Vous aimerez peut-être aussi