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Collection

VIVRE SOUS L'ANCIEN RÉGIME

Cette nouvelle collection consacrée aux villes de France


sous l'Ancien Régime propose une exploration au cœur
des sociétés urbaines : la vie familière mais aussi l'analyse
éthologique des comportements; les travaux et les jours,
mais encore les structures, démographie, sociologie,
économie; les élites et le peuple, les beaux quartiers, les
faubourgs; la vie associative et culturelle et, dans une
période historique qui flirte avec le sacré, les croyances,
les superstitions, parfois les fureurs fanatiques.
Chaque cité a une identité, une distinction, une cohérence,
en un mot un tempérament irréductible à tout autre. Ses
caractères originaux s'inscrivent dans sa géographie, son
urbanisme, son architecture ; surtout dans l'idiosyncrasie de
ceux qui vivent dans ses murs, à l'ombre de ses clochers,
dans le tumulte de son agora, au rythme de ses prospérités
et de ses crises, alanguis parfois par l'indolence ou stimulés
par les passions, l'appât du gain et du plaisir, la ferveur reli-
gieuse ou la fièvre de l'intolérance.
Préoccupation première donc: les hommes. Derrière les
boutiques, les fenêtres des immeubles, les façades presti-
gieuses des capitoles et des beffrois consulaires, ce sont
des femmes et des hommes qui vivent, travaillent, se
réjouissent et souffrent, prient et meurent. Mais la civilisa-
tion urbaine est le lieu privilégié du mouvement, des évolu-
tions, des progrès; là se concentrent aussi les mécontente-
ments et parfois les fureurs.
Manifestations triviales et scurriles ou abysses des psycho-
logies citadines, c'est le spectacle de la ville, avec ses
traits universels et ses idiotismes, que ces monographies
érudites des spécialistes, mais sans tomber dans le péché
des esquisses futiles qui titillent le palais sans satisfaire
l'appétit.

Guy CHAUSSINAND-NOGARET.
COLLECTION DIRIGÉE PAR GUY CHAUSSINAND-NOGARET

DANS LA MÊME COLLECTION

Françoise Bayard, Vivre à Lyon sous VAncien Régime


François-Xavier Emmanuelli, Vivre à Marseille sous
l'Ancien Régime

À PARAÎTRE

Paul Butel, Vivre à Bordeaux sous l'Ancien Régime


VIVRE À LILLE
SOUS L'ANCIEN RÉGIME
D u MÊME AUTEUR

Mines, manufactures et ouvriers du Valenciennois au XVIIjC siècle.


Contribution à l'histoire du Travail dans l'ancienne France,
New York, Arno Press, 1977.
Le Pouvoir dans la ville au XVIIjCsiècle. Pratiques politiques, nota-
bilité et éthique sociale de part et d'autre de la frontière franco-
belge, Editions de l'Ecole des Hautes Études en sciences
sociales, 1990.
Histoire de Valenciennes (H. Platelle dir.), Lille, Presses Universi-
taires de Lille, 1982.
L'Économie française aux xvjC, xvif et XVIIjC siècles (avec Fran-
çoise Bayard), Ophrys, 1991.
La France et les Français au XVIIjC siècle (1715-1788). Économie
et culture (avec René Grevet), Ophrys, 1994.
Fénelon, évêque et pasteur en son temps (1695-1715), (études réu-
nies et publiées en collaboration avec Gilles Deregnaucourt),
Publications du Centre d'histoire de la Région du Nord, 1996.
Philippe Guignet

VIVRE À LILLE
SOUS L'ANCIEN RÉGIME

Préface d'Alain Lottin

PERRIN
@ Librairie Académique Perrin, 1999.
ISBN 2.262.01130.3
Préface

A Lille, comme dans toute la France, la « nouvelle histoi-


re » a marqué la recherche et considérablement élargi le
champ des curiosités et des connaissances. Comme ailleurs,
vers les années 1960, ce fut d'abord l'histoire démogra-
phique, économique, sociale et culturelle qui en bénéficia.
. histoire des mentalités, des comportements, de la vie reli-
gieuse et des croyances fut à son tour touchée par le souffle
novateur. Enfin, les recherches sur la vie matérielle, les
objets quotidiens, les gestes connurent un bel essor. Et tout
naturellement l'histoire politique, diplomatique, militaire et
es institutions fut « revisitée » et profondément trans-
formée.
Des progrès considérables ont incontestablement été
accomplis grâce au travail minutieux, patient, considérable
(trop parfois) de celles et ceux qui y ont consacré leurs
orces et leurs talents pendant de nombreuses années de
eur vie, en rédigeant des thèses ou des livres originaux.
Mais il faut souligner le rôle initiateur et fécond tenu par les
séminaires rassemblant professeurs, chercheurs, étudiants.
eux-ci, comme à Paris ou dans d'autres villes universi-
taires, permirent des recherches concertées et des débats sti-
ants. Depuis quarante ans, animés simultanément ou
successivement à l'Université Charles-de-Gaulle-Lille III
P^r Louis Trénard, Pierre Deyon, Alain Lottin, Robert
uchembled, Lucien Bély, Philippe Guignet, Charles
Engrand, Dominique Rosselle, René Grevet, Gilles Dere-
gnaucourt et bien d'autres, ces séminaires ont été les creu-
se ts dans lesquels se sont esquissées ou élaborées la plupart
es recherches en histoire moderne. Et bien entendu le
j^eme mouvement a touché la période contemporaine, sous
impulsion notamment de Jean Bouvier, Marcel Gillet,
Yves-Marie Hilaire et beaucoup d'autres, ainsi que l'his-
toire antique et médiévale. Des centaines de mémoires de
maîtrise ou de DES, des dizaines de thèses ont été élaborés.
L'afflux massif des étudiants entre 1985 et 1995 a eu un effet
multiplicateur certes difficile à dominer, mais qui permit
d'ouvrir d'importants chantiers.
Lille a été et reste un grand atelier d'élaboration de l'his-
toire et de surcroît a essaimé à Arras, Boulogne-sur-Mer,
Cambrai et Valenciennes où se sont développés des centres
de recherches prometteurs et déjà féconds. Le champ histo-
rique lillois a été profondément labouré, les moissons ont
été abondantes et elles ne sont pas achevées.
Rédiger une synthèse sur Vivre à Lille sous l'Ancien
Régime qui privilégie la vie matérielle, comme le souhaitent
les auteurs de la collection, constituait un énorme défi à rele-
ver, vu la masse d'archives et de travaux à assimiler et à
dominer. Philippe Guignet l'a accepté, réussi, et brillam-
ment, nul n'en doutait. Au cœur de toutes les recherches
depuis sa maîtrise, il a été un des acteurs majeurs du déve-
loppement de la recherche historique dans cette région, et
maintenant une figure de proue. La plus grande difficulté de
cette entreprise, comme il le fait observer à juste titre, fut de
concilier le thématique et le chronologique. Entre le Lille de
Charles Quint et celui assiégé par les Autrichiens en 1792, il
y a trois siècles d'écart. Entre l'« évêque des fous » du début
du xvie siècle et la déesse « Raison » de la Révolution fran-
çaise, il paraît y avoir un abîme... C'est tout l'art de l'auteur
d'avoir su dégager les continuités et les mutations. Et elles
sont probablement plus difficiles à déceler dans le domaine
de la vie matérielle où les sources et les approches sont très
diverses et l'impression de permanence plus grande et sans
doute trompeuse.
Philippe Guignet nous livre un opus où le petit peuple est
constamment présent même si les élites occupent le devant
de la scène. Le chœur y tient autant de place que les solistes.
En bref, voilà un livre qui compte et fera désormais réfé-
rence, car c'est celui d'un remarquable historien qui y a mis
non seulement tout son talent, mais aussi son cœur.
P r o f e s s e u r A l a i n LOTTIN,
Président honoraire de l'université Charles-de-Gaulle-Lille III,
Président de l'Université d'Artois.
Introduction

S il est un domaine de recherche qui depuis moins de


deux décennies a suscité un renouvellement des approches
historiques, c'est bien celui de la culture matérielle.
Annick Pardailhé-Galabrun et Daniel Roche ont même
provoqué par leurs beaux travaux un courant de curiosité
qui s'apparente à un engouement. Sur le vieux tronc de
l'histoire sociale s'est donc greffé, tel un surgeon vigou-
reux, un ensemble de recherches nouvelles. Celles-ci
visent, en reprenant le message de l'École des Annales, à
«donner une histoire à ce qui ne paraissait pas en avoir :
vie matérielle et comportements biologiques, histoire de
alimentation, histoire de la consommation alimentaire et
vestimentaire, histoire des cultures » (D. Roche). Il y a
certes beau temps que des histoires de la vie quotidienne
peuplent de leurs collections les étagères de nos biblio-
thèques. Mais cette fois l'orientation est différente. Il s'agit
d'aboutir à une reconstitution du vécu quotidien, en évi-
ant les approches trop énumératives et a fortiori trop
impressionnistes et anecdotiques.
n lançant la collection « vivre à... sous l'Ancien Régi-
me », nul doute que Guy Chaussinand-Nogaret n'ait eu le
dessein de faire prendre à bras-le-corps par les auteurs les
problématiques de l'histoire des cultures matérielles sans
pour autant souhaiter qu'ils s'y enferment. La tâche à
laquelle il nous invite est exaltante et ardue : dans chaque
grande ville étudiée, l'objectif est de composer un essai
Histoire sociale totale qui intègre certes les questionne-
il n,ents de « l'histoire des choses banales » (D. Roche). Mais
est tout autant de faire toute la place nécessaire aux
comportements démographiques, au jeu des hiérarchies
sociales, au poids des structures comme des conjonctures
économiques, à la force vitale des convictions religieuses,
à la capacité du politique à orienter les destins personnels
et collectifs.
Pour faire surgir ce Lille vu et vécu par ses habitants, le
journal de Pierre-Ignace Chavatte si bien étudié dès 1967
dans sa première thèse par Alain Lottin est une référence
sûre pour le second XVIIe siècle. Et nous remercions notre
collègue d'avoir accepté de préfacer ce livre qui, en plu-
sieurs chapitres, doit beaucoup à ses travaux. Pour élargir
le champ d'observation, nous n'avons pas hésité à
reprendre certains cheminements empruntés dans notre
thèse de doctorat d'État sur Le Pouvoir dans la ville au
xviif siècle (publiée en 1990) où nous scrutons les pra-
tiques politiques, la notabilité et l'éthique sociale de part
et d'autre de la frontière franco-belge. Tout en mobilisant
de surcroît certaines des recherches menées personnelle-
ment depuis la publication de ce livre, nous avons naturel-
lement mis à contribution l'abondante collection de
mémoires (diplômes d'études supérieures puis maîtrises)
soutenus dans le département d'histoire de l'université de
Lille depuis un demi-siècle. Le lecteur trouvera dans la
bibliographie la mention explicite des travaux utilisés. Cer-
tains de ces mémoires, notamment ceux sur la culture
matérielle à Lille, ont été préparés sous la direction du
signataire depuis cinq ans qu'il a repris le flambeau de la
direction des recherches d'histoire urbaine. Il m'est
agréable en la circonstance de rendre hommage à la lignée
des professeurs d'histoire moderne qui depuis les années
1950 ont proposé à leurs étudiants des thèmes de
recherche sur Lille, Alain Lottin naturellement mais aussi
le regretté Louis Trénard et Pierre Deyon.
Notre tâche a été tout autant facilitée par une bibliogra-
phie ancienne dont on mesure immédiatement la richesse
en échenillant les sept cent quarante-sept références de la
recension établie par Max Bruchet en 1926. La majeure
partie de ces contributions ne sont pas d'un apport décisif,
mais rares sont celles qui se révèlent sans intérêt. Le fait
est que Lille sut faire éclore au xixe siècle une ample pha-
lange d'érudits et même d'authentiques historiens qui ont
compté, de V. Derode à M. Vanhaeck, en passant par
J. Houdoy, L. Hautcœur, L.-F. Quarré-Reybourbon,
L. Lefebvre, E. Van Hende et tant d'autres. Le premier
XXe siècle n'a pas été avare de belles vocations d'histo-
riens ; on songe notamment à Alexandre de Saint-Léger,
Paul Parent, Paul Thomas, Paul Denis du Péage, Albert
Croquez ou Maurice Braure. Depuis la guerre, alors que
la naissance en 1964 de l'Association pour la renaissance
du Lille ancien révélait une sensibilité patrimoniale nou-
velle des milieux cultivés lillois, les travaux universitaires
de Pierre Pierrard, Alain Lottin et Louis Trénard ont
beaucoup enrichi notre connaissance du passé lillois. Il
n'apparaît donc pas superflu non seulement d'actualiser la
recherche historique sur Lille sous l'Ancien Régime en
s'efforçant d'y introduire une partie significative des don-
nées nouvelles des dernières décennies, mais encore de
procéder à un changement de la focale d'observation aux
fins d'une approche plus intime de la cité.
L'historien de Lille a la chance de disposer de sources
assez exceptionnelles. Il se doit de fréquenter les Archives
générales du royaume à Bruxelles où plusieurs séries, et au
premier chef les Papiers d'État et d'Audience, ainsi que le
fonds du Conseil privé espagnol, ne manqueront pas de lui
être d'un précieux concours. Il porte plus régulièrement ses
pas vers les Archives départementales du Nord afin d'y
explorer les grandes séries (B., Chambre des comptes ;
C., Intendance ; E., tabellion ; G., clergé séculier ; H., clergé
régulier...). Il n'y dédaignera pas davantage les amples fonds
des Archives hospitalières de Lille qui y sont déposés. La
bibliothèque municipale est la providence des historiens de
Lille. Outre une belle collection de manuscrits, ils y trouvent
le trésor de presque tout ce qui a été écrit sur Lille depuis le
début du xixe siècle.
Les Archives municipales de Lille constituent bien sûr
une mine inépuisable d'informations. Les documents sont
distribués en deux grands ensembles : les registres classés
dans un inventaire général et les 1 297 cartons, remplis de
plus de 18 000 dossiers répertoriés dans une section dite
des « Affaires générales ». Au sein de ces sources quelques
sous-séries se détachent. Citons simplement à titre
d'exemple, parmi les registres, les résolutions du Magistrat,
les ordonnances et bans de police, les comptes de la ville,
les sentences de la justice échevinale, les registres corpora-
tifs, les rôles d'imposition, les registres aux bourgeois
depuis 1291, les dénombrements de 1677, 1688, 1694 et
1740.
Ces gisements documentaires ont bien sûr été dûment
prospectés par les générations successives de chercheurs.
Plusieurs chantiers demeurent cependant amplement
ouverts. Un maillon faible dans cet ensemble de sources
correspond assurément aux archives notariales. Le tabel-
lion de Lille et de la châtellenie ne recèle pas de docu-
ments antérieurs à l'extrême fin du xvie siècle. Ces sources
ne prennent une certaine ampleur qu'après le milieu du
XVIIe siècle. C'est ainsi qu'Alain Lottin, pour la période
allant de 1580 et 1688, a retrouvé seulement 136 testaments
(dont 22 pour le xvie siècle), les uns dans les liasses du
tabellion, les autres en copies inscrites en tête des exécu-
tions testamentaires rendues devant les échevins. Les lec-
teurs ne s'étonneront pas de la moindre fréquence des
allusions aux réalités sociales du xvie siècle, tant les sources
éclairant les fonctionnements de la société et ses hiérar-
chies sont d'une médiocre densité.
A contrario, Lille peut se prévaloir de quelques journaux
et livres mémoriaux à ce jour inégalement étudiés, ainsi que
de récits de voyage offrant d'intéressants aperçus sur cer-
tains aspects de la vie lilloise. Si la chronique de
P.-I. Chavatte fait aujourd'hui partie des sources cano-
niques de l'histoire socioculturelle du second XVIIe siècle, tel
n'est pas encore le cas des « Chroniques générales des
choses mémorables » qui, écrites par un autre sayetteur,
Mahieu Manteau, précèdent l'œuvre propre de Chavatte.
La bibliothèque municipale recèle aussi dans ses collections
un « recueil de plusieurs choses mémorables » (ms. 727)
écrit à partir de 1575 par Toussaint Carette, un prêtre chape-
lain de l'église collégiale de Saint-Pierre de Lille. Un autre
manuscrit (ms. 582) évoque les événements jugés marquants
des années 1592 à 1622, et est l'œuvre de Monnoyer qui se
présente comme le fils d'« un maître d'école, mathématicien
et astrologien ». La chronique de Louis Bocquet (ms. 89)
intitulée « Bref Description des choses plus remarquées
advenues tant en la ville de Lille qu'ailleurs depuis l'an
1500 » demeure à vrai dire assez brève et sèche, mais ne peut
être dédaignée. De la même manière, les quatre volumes de
l'histoire de la Flandre gallicane dus vers 1730 à la plume
allègre de Jacques Legroux, curé de Marcq-en-Barœul
(mss 475 et 731), sont susceptibles d'utilisations diverses.
Sur le XVIIIe siècle, quelques manuscrits et récits de
voyage sont de bonne prise. Nous pensons au premier chef
à l'authentique joyau que constitue le manuscrit 1613 de
la bibliothèque municipale de Lille. Le lecteur y découvre,
fasciné, les soixante-six aquarelles composées par Fran-
Çois-Casimir Pourchez à l'occasion des fêtes célébrées à
Lille en 1729 en l'honneur de la naissance du Dauphin. Il
convient de ne pas négliger non plus le récit de voyage du
sieur Nomis en 1714 révélé par A. Eeckman en 1896, ni les
lettres du Parisien Charles Sabliez, alors que l'importante
correspondance de Jean-Baptiste Carpentier qui, intégrée
dans la série Cumulus des Archives départementales,
couvre les années 1767 à 1788, a fait l'objet d'une première
approche historique grâce à René Robinet et à Philippe
Marchand.
Il va de soi que notre projet actuel n'a pas pour point
de fuite une étude axée principalement sur ces journaux,
niais il nous revient d'orchestrer dans un essai de synthèse
tous les apports venus de sources et d'études si diverses,
en attendant que d'autres enquêtes viennent compléter ou
corriger la fresque sur tel ou tel point. Nous avons pris le
parti d'un plan thématique en envisageant simplement
dans une quatrième partie un bilan des mutations affectant
les traditions socioculturelles au temps des Lumières. Nous
avons conscience qu'en embrassant de façon synchronique
trois siècles d'histoire urbaine, nous risquons de trop écra-
ser le t e m p s . C e r t e s , il e s t i n c o n t e s t a b l e q u ' a u x XVIe, XVIIe
et XVIIIe siècles, les esprits ont beaucoup évolué ; de la
même manière, surtout dans une ville confrontée à un
changement de domination en 1667, les modes de gouver-
nement ont été remodelés. Entre la fin de l'époque bour-
guignonne et la Révolution, les modes de vie ne sont pas
demeurés plongés dans l'immobilisme ; une véritable « ré-
solution des objets » qui échappe aux datations faciles se
fait même jour au XVIIIe siècle.
Il demeure que moins de données fondamentales de la
vie quotidienne ont changé pendant les trois siècles des
Temps modernes que depuis le début du xxe siècle. Dans
un univers qui est toujours celui de la rareté et même de
la pénurie pour le plus grand nombre, la vie humaine
demeure exposée à la souffrance et aux assauts de la
misère. Les croissances commerciales et industrielles se
font dans une économie qui reste à faible machinisme,
même si des frémissements annonciateurs des grandes
mutations du xixe siècle sont décelables dès le XVIIIe siècle.
«L'esprit des institutions» perdure dans les villes de la
France du Nord avec les infléchissements dont nous
devrons rendre compte. Pour reprendre une expression de
Lucien Febvre, « l'outillage mental » des Lillois est ainsi
fait que la foi chrétienne garde les vertus de l'évidence
pour la quasi-totalité des habitants. Toutes ces perma-
nences et la lenteur des mutations justifient une approche
synchronique qui s'accommode naturellement de notations
réintroduisant une certaine diachronie.
Vivre à Lille sous l'Ancien Régime, c'est tout d'abord
vivre dans un espace pluridimensionnel, tout en demeurant
plongé dans la culture d'une « bonne ville » d'essence
médiévale. Lille n'est pas resté à l'écart des soubresauts
tragiques de l'histoire et des affrontements guerriers, mais
il sut demeurer soudé par une culture politique unifica-
trice. En deuxième lieu, cette ville de commerce ancrée
dans le catholicisme est une cité industrieuse où deux réa-
lités à certains égards complémentaires se conjuguent :
l'inégalité sociale frappe durement la masse des humbles,
mais la solidarité n'est pas absente et sous-tend un impor-
tant dispositif hospitalo-caritatif. Dans une troisième par-
tie, le moment sera venu de scruter les modes de
consommation alimentaire, les standards de comporte-
ment, les conditions de logement et leur évolution dans
une ville où l'insalubrité demeure une donnée bien pré-
sente dans le vécu quotidien. Le temps des Lumières, tel
sera l'objet de la dernière partie, ne provoque pas une dés-
tabilisation générale des croyances et des façons de penser
des Lillois, mais amorce une remise en cause de la trame
socioculturelle organisant la vie personnelle et collective
des Lillois.
PREMIÈRE PARTIE

VIVRE DANS UNE « BONNE VILLE »


BIEN PEUPLÉE ET SOUDÉE
PAR UNE FORTE CULTURE POLITIQUE
Les habitants de la métropole de la Deûle avaient inscrit
dans leur univers mental qu'ils habitaient à la fois dans un
milieu délimité, bien protégé par ses murailles et un
« monde plein » où l'entassement démographique impri-
mait sa marque dans la vie quotidienne. Il ressort de
l'étude qu'une intense imprégnation des consciences par
un ensemble de valeurs communes guidait les comporte-
ments, orientait vers les choix existentiels décisifs. Il va de
soi que les niveaux observés dans la prise de conscience ne
peuvent être de même nature et de même intensité chez
les natifs et chez les nouveaux venus, parmi les élites
conditionnées de surcroît par une transmission livresque
des valeurs et chez les plus humbles tributaires de la civili-
sation de l'oral. Vivre à Lille sous l'Ancien Régime n'est
pas simplement élire domicile dans une grande ville à
l'aune des définitions du temps, mais partager une certaine
volonté de vivre ensemble confortée par un dispositif festif
et exprimée par l'attrait que conserve au siècle des
Lumières la bourgeoisie de statut.
1

Les espaces de la ville

Le visiteur cheminant vers Lille découvre une ville


d'Ancien Régime solidement emmuraillée, véritable fleur
de pierre plantée au milieu du plat pays, enlacée par un
réseau de canaux anastomosés. Installé dans un creux en
pays argileux et de faible pente, Lille jusqu'au Second
Empire est entouré de tous côtés par des zones basses,
volontiers marécageuses. Les Lillois faisaient donc aisé-
ment la différence entre la ville et la campagne. Comme
l'espace enclos dans le carcan des fortifications demeurait
à taille humaine, la cité était un territoire connu, reconnu
et parcouru par une population résidente n'ignorant pas
la réputation flatteuse dont jouissait leur ville, même si
l'entassement démographique et l'inconfort de l'habitat
privé imposaient leurs contraintes au mode de vie.

UNE VILLE FORTE DANS UN PLAT PAYS À LA PROSPÉRITÉ


SOUVENT VANTÉE

Une ville de dimensions restreintes, agrandie au xvif siècle,


cernée de faubourgs longtemps agrestes

C'est une ville de superficie restreinte qu'on traverse


encore aisément à pied. Le plan dressé par le géographe
Jacques de Deventer dans les années 1560 fait découvrir
une ville de forme ovale qui, étirée selon un axe nord-
nord-ouest — sud-sud-est, n'a pas évolué dans sa configu-
ration depuis le début du XIVE siècle. La cité ne couvre
encore qu'une modeste superficie de 91 hectares. Certes,
depuis la naissance de la ville au milieu du xie siècle, Lille
a connu au Moyen Âge des agrandissements successifs.
Rapidement, le deuxième centre, le forum dont l'épicentre
correspond à l'actuelle place du Général-de-Gaulle, fut
intégré. La ville des marchands s'associa donc au castrum
comtal et canonial. Au XIIe siècle, les deux paroisses de
l'antique village de Fins, Saint-Maurice et Saint-Sauveur,
furent englobées dans l'enceinte. Dès la fin du XIIIe siècle,
ce fut au tour de la paroisse de Sainte-Catherine au fau-
bourg de Weppes de voir ses 11 hectares intégrés dans l'es-
pace intra-muros.
Assurément, le reflux de plus de moitié de la population
lilloise entre le milieu du XIVe siècle et le milieu du siècle
suivant n'incitait guère à élargir le carcan des murailles.
Mais la forte reprise démographique du second XVe siècle
et l'essor continu du « beau temps » de Charles Quint
durent s'accommoder d'un territoire urbain stabilisé. On
comprend que, dès 1539, la Loi ait représenté à l'empereur
les raisons plaidant pour un agrandissement : « Depuis
vingt ans, le peuple de la ville est tellement accru et multi-
plié qu'il a été besoing y appliquer à demeures et rési-
dences tous les héritages vides et non amaisonnés, même
abattre les grandes maisons pour, en ce lieu, faire plusieurs
habitations. » Le premier projet conçu en 1541 demeura
lettre morte. C'est donc une ville étouffant dans ses murs
que Deventer représente à la veille des troubles politico-
religieux des dernières décennies du xvie siècle. Même les
places sont mal dégagées, à l'instar de la Grand-Place. Un
des seuls tableaux que nous possédions pour le premier
xvie siècle fait découvrir en face de la Halle échevinale
ces déambulations permanentes d'hommes chapeautés, de
femmes sévèrement vêtues, d'enfants espiègles et de
jeunes s'affairant dans un espace où se dressent la chapelle
Notre-Dame-des-Ardents, les petites maisons qui l'entou-
rent, le Pilori et la fontaine au Change. Le XVIIe siècle se
chargea de désencombrer le vieux forum en démolissant
ces constructions, tout en embellissant la place centrale sur
un de ses côtés d'une Bourse édifiée par Julien Destrez de
1652 à 1653.
Le second xvie siècle laissa pour l'essentiel le territoire
intra-muros en l'état, même si en 1577 les Lillois obtien-
nent l'autorisation de détruire au nord-est de la ville la
puissante forteresse que constituait depuis le xive siècle le
château de Courtrai. Au temps des archiducs Albert et Isa-
belle, coup sur coup, deux agrandissements permirent à la
ville de se donner quelques aises. En 1603-1605 au sud-
ouest, du côté du faubourg Notre-Dame, on s'employa à
faire disparaître le rentrant que faisait la fortification entre
la porte de la Barre et la porte Saint-Sauveur. 17 hectares
furent ainsi annexés ; les pères jésuites se hâtèrent d'y
aménager leur collège. En 1617-1623, vers le nord-est, une
autre extension de plus vaste ampleur (34 hectares) fut
mise en œuvre entre le rivage de la basse Deûle et la porte
de Fives tout en annexant le site de l'ancien château de
Courtrai. Les faubourgs de Courtrai et des Reignaux
furent ainsi intégrés dans l'espace nouvellement flanqué de
bastions.
Il va de soi toutefois que c'est à Louis XIV, à Louvois
et à Vauban que Lille doit de s'être doté du seul territoire
additionnel qui soit vraiment significatif aux Temps
modernes. Le Grand Roi porta alors le territoire urbain
intra-muros de 142 à 206 hectares et voua 205 autres hec-
tares à l'aménagement du puissant système de défense exé-
cuté par Vauban. Il faut ensuite attendre le Second Empire
pour qu'en 1858, Lille annexe Esquermes, Wazemmes,
Moulins-Lille, Fives et le faubourg Saint-Maurice. On a, à
vrai dire, beaucoup écrit sur l'agrandissement de 1670. Le
nouveau Lille qu'est le quartier Saint-André, au plan géo-
métrique et aux riches hôtels particuliers, fait figure de
beau quartier. Dans ce « Saint-Germain lillois », deux rues
méridiennes, la rue Royale et la rue Neuve-Saint-Pierre
convergent et sont coupées de quatre transversales (rue
Princesse, rue Dauphine, rue d'Anjou et rue Française).
Cette vaste opération d'urbanisation volontaire eut pour
pendant la construction en moins de trois ans (1668-1670)
de « la perle des citadelles ». Cette petite ville militaire de
forme pentagonale régulière est de bien imposantes
dimensions. Accrochée au flanc nord-ouest de la ville, elle
est séparée du tissu urbain par un périmètre de fossés de
plus de 40 mètres de largeur et une spacieuse esplanade
appelée rapidement à devenir un lieu de promenade prisé
par les Lillois. Dans une ville qui manquait particulière-
ment de jardins publics, cet espace de délassement flanqué
d'un café nommé la Redoute et d'un manège fut une des
heureuses retombées sur la vie quotidienne des Lillois des
transformations urbanistiques du Grand Roi.
Cet immense chantier fut un des plus importants de ceux
ouverts dans les villes françaises du XVIIe siècle. La
construction du nouveau Lille ne porta que très imparfai-
tement remède à l'entassement des populations (plus de
300 habitants à l'hectare). Les nouveaux quartiers, par leur
caractère résidentiel et le recrutement assez aisé de leur
population résidente, n'étaient pas de nature à attirer des
milieux populaires toujours voués aux logements exigus et
aux caves peu salubres du vieux Lille du temps (cf. cha-
pitre 9).
L'expansion spatiale de Lille, nous l'avons vu, fut
ensuite bloquée pendant près de deux siècles. Cette situa-
tion incite à porter nos regards sur la banlieue et les fau-
bourgs de la cité. Les terres enclavées dans la banlieue de
Lille étaient par définition placées sous la juridiction du
Magistrat et avaient les mêmes coutumes, franchises et pri-
vilèges que la ville intra-muros. En 1670, lorsque l'agran-
dissement fut entériné à Saint-Germain par un traité
conclu avec le Magistrat le 23 avril, Messieurs obtinrent
une extension de la banlieue depuis l'extrémité du fau-
bourg de La Madeleine jusqu'à la borne du faubourg de la
Barre. Cette banlieue de Lille au sens strict du terme
frappe donc l'observateur par sa superficie restreinte : avec
la citadelle, elle n'excède pas 206 hectares. C'est pourquoi
les faubourgs de la ville se situent pour une bonne part
hors des limites de la banlieue.
Cet ensemble de faubourgs qui ourlent l'espace urbain
mérite de nous retenir quelque peu. Lors des sièges, ils
furent, naturellement, systématiquement voués aux dévas-
tations. Sur le plan religieux, leur intégration dans le
réseau paroissial n'est pas des plus simples. Quatre fau-
bourgs dépendent de paroisses lilloises : le faubourg de la
Barre est sous l'autorité spirituelle de la paroisse de
Sainte-Catherine, une partie du faubourg de Saint-André
est dans l'orbe de la paroisse du même nom, alors que les
espaces agrestes du faubourg Saint-Maurice, qui se placent
sous la tutelle du curé de la vieille paroisse centrale,
demeurent eux aussi hors les murs jusqu'à l'agrandisse-
ment du Second Empire, comme c'est du reste le cas du
faubourg de Fives. Les autres faubourgs échappent à la
tutelle du clergé urbain. Les faubourgs des Malades et de
Notre-Dame dépendent de la paroisse de Wazemmes, tan-
dis que l'autre partie du faubourg Saint-André dépend de
Lambersart et le faubourg de Courtrai de La Madeleine.
Ces faubourgs encore à la fin du XVIIe siècle sont très
peu peuplés : 551 personnes y élisent domicile, dont 316
dans le seul faubourg de Courtrai. Avec l'installation d'une
paix durable, l'heure d'une première expansion démogra-
phique est venue. Le village d'Esquermes compte en 1726,
selon l'ingénieur Masse, 120 feux ; en 1790, on en
dénombre 263 et la population atteint 1 226 âmes. Rien
surtout n'égale l'alacrité démographique de Wazemmes.
Ce village se compose de trois faubourgs (le faubourg des
Malades ou faubourg de Paris à l'est, le faubourg Notre-
Dame, cœur de la paroisse avec l'église et non loin la rési-
dence de l'évêque de Tournai, le faubourg de la Barre à
l'ouest). Certes, comme le notait déjà au début du siècle
son historiographe, l'abbé A. Salembier, «le sort de
Wazemmes ne se sépare pas de celui de Lille depuis les
temps les plus reculés ». Il n'en reste pas moins vrai que
sur le plan politique, juridique et religieux Lille ne put
étendre sa juridiction vers le sud en direction de
Wazemmes. La partie de Wazemmes relevant de la « ban-
lieue » lilloise (c'est la terre de la ville) ne couvre que 100
des 389 bonniers d'un village partagé par ailleurs entre
trois juridictions, celles de la châtellenie, du Tournaisis et
de l'Empire (c'est le Billau, une terre franche d'Empire).
Après 1740, alors que l'essor démographique de Lille est
des plus ralentis, bourgeonne à la frange méridionale de la
ville un véritable village-champignon. La croissance avait
été poussive jusque-là (38 familles en 1505, 40 en 1549, 73
à la fin du XVIIe siècle sans compter il est vrai la « terre de
la ville »). Au XVIIIe siècle, l'essor s'amorce dès les pre-
mières décennies (environ 1 600 habitants en 1726) avant
de connaître une accélération impétueuse (au moins
2 250 âmes en 1770, 4 355 en 1790).
Il faut taxer d'exagération le voyageur non identifié qui
venant de Lens croit opportun d'écrire dans une lettre
d'août 1781 récemment acquise par la bibliothèque muni-
cipale de Lille, qu'« en approchant de la ville, il y a une
telle quantité de moulins à vent pour les grains ou les
huiles qu'à peine peut-on la voir à une certaine distance
lorsqu'ils tournent tous ». Il est attesté que les abords méri-
dionaux de la ville, ainsi du reste que le faubourg de Fives
a l'est, se sont hérissés d'une forêt de moulins à vent qui
atteignent le chiffre de 120 en 1694 et celui de 277 en 1804.
Cela dit, toutes les descriptions ou les représentations que
nous avons des abords de Lille, même celles de la fin du
XVIIIe siècle (à commencer par le tableau de François Wat-
teau invitant à contempler Lille des hauteurs du Dieu de
Marcq), ne laissent planer aucune incertitude. Lille
demeure une ville aux abords peu peuplés et voués aux
activités agricoles. Toutefois, au sud de la cité de la Deûle,
avec l'essor de Wazemmes, la campagne est en voie d'ur-
banisation à la veille de la Révolution.
Si l'on se situe au XVIIe siècle, c'est dans toutes les direc-
tions que s'expose aux regards une campagne aux allures
partiellement bocagères, entrecoupée de chemins et de
cours d'eau. Il suffit d'analyser les miniatures des Albums
e Croy réalisées au tout début du XVIIe siècle pour obser-
ver les maisons des faubourgs, dont plusieurs tavernes à
enseigne pendante alignées le long des axes conduisant à
a ville et compartimentant la marqueterie des champs
entretenus avec un soin vigilant. Les registres de l'impôt
du centième du début du XVIIe siècle corroborent la vision
. s abords de la ville intra-muros proposée par cette riche
iconographie. Les îlots d'occupation plus ou moins dense,
ainsi que les lignes continues d'habitations, sont clairement
IdentIfIés. Ces espaces de contiguïté entre ville et cam-
pagne accueillent, outre quelques métiers textiles et des
auberges souvent accompagnées de bourloires 1, des acti-
vités peu prisées en ville (tanneries, poteries, fourneries).
y" extrémité des faubourgs, alors que quelques maisons
de plaisance sont signalées, les jardins, les prés, les terres
labourables s'adjugent une place croissante.
En dépit des agrandissements du XVIIe siècle que nous
venons de rappeler succinctement, une telle répartition
spatiale du peuplement et des activités perdure au moins
jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Ce qui frappe jusqu'alors
e visiteur qui dirige ses pas vers Lille, c'est la massivité de
a ville qui se profile à l'horizon et, partant, le contraste

*bourfS" boules plates sont appelées « bourles » et les aires de jeux des
entre l'espace densément peuplé intra-muros et les espaces
à l'habitat encore clairsemé qui enveloppent la cité. A
mesure qu'il se rapproche de la ville, le voyageur distingue
de mieux en mieux au-dessus des remparts les toits élevés
des maisons et surtout, les surplombant, les clochers des
églises et des chapelles, les tours, les tourelles et les bef-
frois des grands monuments civils.
Il est clair que l'allure extérieure générale de la ville a
évolué au cours des Temps modernes. Jusqu'à la fin du
xvie siècle, les vieilles fortifications sont encore debout
avec leurs tours à machicoulis construites à intervalles
réguliers. Les portes anciennes (il y en a huit à cette
époque) sont de véritables forteresses ouvrant une ouver-
ture point trop spacieuse entre deux tours massives. Au-
dessus des arcs des portes, le nouveau venu peut découvrir
des sculptures reproduisant soit les armes de Flandre ou
de Bourgogne, soit des sujets de piété. Cette symbolique
politique et religieuse fait clairement référence aux deux
assises idéologiques majeures de la « bonne ville » : la fidé-
lité aux princes naturels, successeurs des comtes de
Flandre, et l'allégeance à la foi romaine.
Après le premier agrandissement du début du
xviie siècle, les fortifications furent bâties selon le nouveau
système des bastions. Trois bastions sortirent alors de
terre. À la faveur du deuxième agrandissement, les portes
des Reignaux et de Courtrai furent supprimées et avancées
jusqu'aux nouvelles portes de La Madeleine et de Saint-
Maurice (les actuelles portes de Gand et de Roubaix).
Furent alors édifiés les bastions des Carmes, des Carmé-
lites, des Riches Claires, de Saint-Maurice et du Becquerel.
Le troisième agrandissement du XVIIe siècle fit disparaître
ce qui subsistait des anciens remparts garnis de tours au
nord-ouest de la ville. Ces nouvelles fortifications se sou-
dèrent à celles de la citadelle et à un réseau bastionné
complété par Vauban. Ce paysage où l'eau est omnipré-
sente à l'évidence a toujours suscité l'intérêt de Vauban
qui en 1699 écrit encore : «Depuis Haubourdin et
Esquermes, en tirant vers Lomme et Lambersart, ce pays
est plat, très coupé de fossés et de haies [...] C'est un pays
gras, fertile et très bourbeux pendant les hivers et même
les printemps, notamment près de la citadelle où il est
presque inaccessible en tout temps, tant il est bas et coupé
de fossés pleins d'eau. »

Une ville humide et son fleuve nourricier

Vivre à Lille, c'est vivre dans un milieu humide sur un


sol alluvial, argilo-sableux, assez peu stable, où la nappe
phréatique est à fleur de terre. Pour y édifier des maisons,
les habitants ne peuvent songer à établir des fondations
profondes. Dès qu'un bâtiment d'une certaine ampleur y
est construit, le recours à la construction sur pilotis s'im-
Pose. Tel fut le cas du palais Rihour, édifié à l'initiative de
Philippe le Bon de 1453 à 1463. La relative instabilité d'un
sol spongieux explique du reste que la plupart des maisons
n'excèdent pas deux étages.
Le climat flamand entretient sans excès cette humidité.
Des observations météorologiques conduites de 1757 à
1790 par le docteur Boucher dévoilent un climat tempéré
a dominante océanique qui n'est évidemment pas très dif-
férent de celui rencontré aujourd'hui. Le nombre moyen
des jours de pluie ou de neige (173 jours par an) est assez
comparable à celui des années 1945-1973. Il pleut en gros
J111 jour sur deux. Le docteur Boucher note que le prin-
temps est ordinairement «froid, nébuleux et venteux et
[que] les premières chaleurs ne se font pas sentir avant les
quinze derniers jours de cette saison ». Son confrère dans
art d'Esculape, Antoine-François-Joseph Desmilleville,
ratifie cette opinion et la complète : « L'été est d'une cha-
leur supportable... Pendant l'automne, le temps est assez
serein et doux, jusqu'à la fin de novembre. Quant à l'hiver,
1 est généralement plus humide et pluvieux que sec. »
Les précipitations sont assez bien réparties dans l'année,
jïïeme si l'automne est plus souvent arrosé que le prin-
emps. Le total pluviométrique établit il est vrai une hié-
rarchie mensuelle plus dénivelée. Certes, le pluviomètre
emeure à l'époque un instrument imprécis puisqu'on
perd une certaine quantité d'eau par évaporation faute de
relevés. La source, même approximative, fait apparaître
es totaux pluviométriques élevés pendant les mois d'été
r f - ^ et 60 millimètres de pluie en moyenne par mois)
et 1a fin de l'automne (56 millimètres en novembre), ainsi
que des minima en mars-avril-mai (entre 34 et 46 milli-
mètres).
L'examen des températures moyennes à Lille prend plus
de relief à la faveur d'une comparaison avec Paris. La tem-
pérature moyenne annuelle (10,3 °C) est un peu inférieure
à celle de Paris (11,1 °C). Les écarts de température en
hiver demeurent toutefois faibles ; ils se creusent davan-
tage pendant l'été à la faveur d'une durée d'ensoleillement
supérieure dans la région parisienne (en 1757-1790, l'écart
thermique entre Lille et Paris est de 1,1 °C en juin, 1,4 °C
en juillet, 1,7 °C en août). La fâcheuse réputation du climat
lillois vient du reste de ce médiocre ensoleillement des
mois d'été. Sans doute est-elle exagérée, ne serait-ce que
parce que les graves accidents climatiques sont assez rares.
Ceux qui se sont produits sont demeurés célèbres par
l'écho qu'en donnent les chroniques, à l'instar de la trombe
du 13 février 1781 qui parcourt la ville en arrachant le toit
de près de 1 500 maisons.
Le caractère changeant des conditions climatiques d'un
jour à l'autre est toutefois une réalité naturellement bien
perçue dès l'Ancien Régime, comme l'est la nébulosité des
ciels : « Il est rare, confirme le médecin A.-F.-J. Desmille-
ville, que nous ayons un ciel pur et ouvert pendant plu-
sieurs semaines. » La variabilité à moyen terme du climat
est une donnée fondamentale qui émerge du matériau sta-
tistique rassemblé par Boucher et exploité il y a peu par
J.-Y. Grenier. En fait, l'emprise du climat sur les condi-
tions de vie et l'équilibre général des approvisionnements
vitaux était bien plus contraignante qu'en cette fin du
xxe siècle.
Un climat humide comme celui de la Flandre wallonne
était-il vecteur d'une pathologie particulière ? Les avis à
ce sujet sont contrastés. Robert de Hesseln est convaincu
qu'à Lille « les eaux de rivière, même de source et de
pluie » sont de nature à engendrer plusieurs maladies chro-
niques connues « sous les noms caractéristiques de bouffis-
sures, d'hydropsies, de maux d'estomac, d'indigestions, de
diarrhées, d'affections scorbutiques, scrofuleuses ». Le
médecin Desmilleville est beaucoup plus nuancé : « les
naturels du pays » ont à ses yeux bien plus à craindre des
« longues sécheresses » et des longues et fortes gelées qui
font naître « les maladies les plus aiguës et les plus mali-
gnes », et de citer le grand hiver de 1709 et la sécheresse
de 1750... Il est vrai que, habitant une ville installée sur
un fonds marécageux, les Lillois avaient appris à vivre à
proximité des canaux, en familiarité avec la Deûle et ses
petits affluents lillois : l'Arbonnoise (appelée aussi Four-
chon ou rivière d'Esquermes), la Rivièrette, qui, née au
sud de la cité, se déverse en ville dans le canal des Hiber-
nois, et surtout le Becquerel, dit un peu pompeusement
« la chaude rivière » (elle gelait rarement), dont les eaux
claires entraient dans la ville sous la lunette de la porte de
Fives.
Il convient en effet de souligner d'emblée que la Deûle
est beaucoup plus présente dans la vie lilloise de l'Ancien
Régime que dans celle d'aujourd'hui. Au xxe siècle, la
Deûle est excentrée par rapport à la cité, qu'elle contourne
par le nord-ouest. Ce tracé entièrement artificiel fut réalisé
tronçon par tronçon à compter de 1750 et du creusement
du canal de l'Esplanade qui eut au moins le mérite de
mettre en relation directe la haute Deûle et la basse Deûle.
Auparavant, entre la haute Deûle et la basse Deûle existait
une rupture de charge exigeant un transbordement par
charrois des marchandises. Ce fut du reste un des facteurs
d'attraction et de fixation de l'urbanisation dans le site de
Lille puisque la basse Deûle, via la Lys, conduit à Gand, à
gruges et à Anvers. En ce sens, G. Sivery est tout à fait
fondé à mettre en valeur Lille comme « point de départ de
la navigation de l'Escaut ». Jusqu'au XVIIIe siècle, l'impor-
tance du trafic remontant par la basse Deûle jusqu'au ter-
minus de la navigation fluviale prédominait sur les
échanges vers l'amont par la haute Deûle.
Entre la haute et la basse Deûle, la moyenne Deûle, qui
dessinait une grande courbe, se divisait en de multiples
canaux à ciel ouvert qui, faute de profondeur, n'étaient pas
navigables sinon par de simples barques. Au vrai, une par-
tie du flot de la haute Deûle afflue au sud-ouest à la porte
de la Barre et pourvoit en eaux les fossés de l'enceinte
enveloppant la ville par le truchement d'un réseau
compliqué et sinueux de ruisseaux dont la reconstitution
est un morceau de bravoure de la bonne érudition locale.
Est-ce à dire que vivre à Lille, c'est aussi vivre dans « la
v yenise du Nord » ? L'expression est trop galvaudée pour
etre reprise sans nuance, mais elle a la capacité de souli-
gner le poids des activités fluviales dans une ville qui est
beaucoup plus dépendante qu'aujourd'hui de la Deûle
pour sa fourniture en eau, son approvisionnement alimen-
taire, ainsi que la circulation des hommes.
Les eaux de la Deûle sont d'un apport indispensable à
maintes activités, en particulier aux brasseries, aux teintu-
reries, aux blanchisseries de linge et de fil. Ces eaux, à
mesure qu'elles progressaient dans l'espace urbain, deve-
naient rapidement rien moins que limpides. La lenteur du
courant et la faible profondeur des chenaux de la Deûle
ne pouvaient qu'aggraver encore une pollution entretenue
par le déversement d'ordures et de déchets organiques
comme par l'évacuation incontrôlée des effluents des
fabriques d'amidon et des ateliers de laine.
La voie d'eau contribue à faciliter les déplacements des
hommes. Pour aller de Lille à Douai, le moyen le plus
commode est de se servir de la barque qui, tirée par des
chevaux, quitte tous les jours Lille à huit heures du matin,
suit le cours de la haute Deûle jusqu'à Don où elle pénètre
dans le canal de jonction à la Scarpe. Le coût du voyage
est relativement modique (25 sous par tête). Le Magistrat
de Lille se plaît à faire valoir que les barques qui descen-
dent et remontent le cours de la haute Deûle sont « assez
grandes, divisées en plusieurs places avec des banquettes
sur une partie du tillac » et « l'on y est fort commodé-
ment » ! On ne peut certes parler d'un système de trans-
port par bateau comparable en densité au réseau de
transport en vigueur aux Provinces-Unies ; il y a néan-
moins quelques analogies.
Plus encore que pour les déplacements des hommes, la
Deûle est un moyen de transport décisif pour les produits
pondéreux et plus particulièrement les grains. Le transport
par voie d'eau était assurément bien moins coûteux que le
transport par voie de terre. Une comparaison établie par
Vauban en 1706 fait même apparaître, de façon un peu
excessive, un coût vingt-cinq fois inférieur du transport par
voie d'eau. Le creusement d'un canal entre la Scarpe et la
basse Deûle entre 1686 et 1693 permit aux grains artésiens
de gagner bien plus aisément la métropole lilloise. Le
réseau des communications fluviales de la France du Nord
fut heureusement complété par l'aménagement d'un canal
entre Aire et Saint-Omer. À partir de l'achèvement du
canal de Neufossé, en 1771, la jonction de Lille à Dun-
kerque par la Deûle, puis par la Lys, enfin par l'Aa était
pleinement assurée. Elle l'était même de Dunkerque à la
Scarpe puisque nous venons de voir qu'avec le canal de
l'Esplanade avait disparu en 1750 la rupture de charge
existant à Lille entre la haute et la basse Deûle. L'âpreté
des rivalités entre les bélandriers de Dunkerque, les bate-
liers d'Aire et ceux de Lille éclaire l'ampleur de l'enjeu
économique que constitue la maîtrise du réseau de
communications fluviales dans une région qui fait figure
de riche bassin alimentaire. Le mémoire de l'intendant
Dugué de Bagnols est de ce point de vue très explicite :
« La Lys et la Deûle apportent [à Lille] des bleds, des foins
excellents, des briques et facilitent son commerce avec
e Artois et la Flandre espagnole. La Scarpe lui apporte des
bleds, du bois, des foins, de la houille, de la tourbe et lui
donne le moyen d'entretenir son commerce avec la ville
de Douai, la châtellenie de Bouchain, le Hainaut, le Tour-
saisis et l'Artois. »

au sein d'un bassin alimentaire et dans un carrefour


des échanges

Lille est la « chef-ville » d'un petit pays, qui fait figure à


fois d'espace géographique et d'entité juridique d'ori-
êlrie féodale. Cette châtellenie de Lille, qui forme avec
celles de Douai et d'Orchies la Flandre wallonne, a une
superficie d'environ 728 kilomètres carrés. Les géographes
Olit de longue date décrit les cinq quartiers de la châtelle-
Ille qui comporte deux plateaux argileux (le pays de
Veppes et le Ferrain), un solide plateau crayeux en posi-
10? anticlinale constitué par le Mélantois et le Carembaut,
enfin une cuvette synclinale remplie de sable et d'argiles,
la Pévèle.
La fertilité de cette contrée fait figure de lieu commun
ans les écrits du temps comme dans les travaux des histo-
riens. Alain Derville, pour l'époque bourguignonne, fait
®jat de rendements en blé (entre 17 et 20 hectolitres à
hectare) que l'on peut considérer comme particulière-
ent élevés à l'époque. Les travaux de Hugues Neveux lui
n permis de dresser un tableau des activités agricoles au
milieu du xvie siècle. Les labours occupent alors 79,7 % du
sol, les manoirs et jardins 12,3 %, les prés 3 % et les bois
5 %. L'importance du bétail est déjà un trait significatif de
la mise en valeur, surtout dans le pays de Weppes et le
Ferrain.
À l'époque française, il n'est pas de visiteur, ou d'admi-
nistrateur ou de militaire de haut rang qui ne tarisse
d'éloges sur la richesse agricole de la Flandre wallonne.
Un visiteur de 1781 a à ce propos quelques phrases lapi-
daires : « La châtellenie de Lille est un pays superbe pour
la culture et la richesse. Les plaines sont très grandes mais
diversifiées de manière à n'être point tristes. On y cultive
du tabac, du lin, du chanvre, des pavots, des trèfles et
toutes sortes de grains. » Il rejoint pleinement Vauban qui
en 1705 note à propos de la Flandre française : «Les
conquêtes du roi lui ont acquis de très bons pays riches
et fertiles, où les terres sont bien cultivées et d'un grand
rapport. » Dès l'aube du XVIIIe siècle, Vauban s'extasie sur
l'heureuse diversité des productions : la terre « douce et
facile à travailler porte des blés de toute espèce abondam-
ment, rendant ordinairement huit, dix, douze à quinze
pour un ; elle porte aussi du grand trèfle, qui leur tient lieu
de foin..., beaucoup de colzas dont ils font un grand trafic
pour les huiles qu'ils en tirent, de la garance, du houblon
et beaucoup de ce gros orge dont on fait la bière qu'ils
appellent sucrion, du lin, quelque chanvre, des pois et des
fèves et tout ce qu'on lui veut faire porter. C'est encore le
pays du monde le plus abondant en fourrages et en bon
laitage. »
Ces observations ont été ratifiées par le chantre de
l'agronomie anglaise Arthur Young qui, en 1787, dans un
passage célèbre de ses Voyages en France, oppose une agri-
culture flamande très avancée à une agriculture française
plus routinière et surtout fidèle à « l'opprobre de la ja-
chère ». Il ne faut cependant jamais perdre de vue que les
performances de l'agriculture flamande sont avant tout le
fruit d'un long héritage de siècles de travail opiniâtre
assumés par une paysannerie vouée à une agriculture
intensive à la chinoise. C'est au premier chef l'utilisation
de toutes sortes d'engrais organiques et minéraux qui ont
progressivement enrichi le sol. Les tonneaux de gadoue
que leur fournissent les fosses d'aisances, les tourteaux
constitués par les résidus du pressage des oléagineux joints
au procédé du chaulage propulsent les rendements vers
des sommets. Des assolements complexes faisant place aux
légumineuses ou à des cultures industrielles comme le
colza ont eu raison de la jachère. La disparition de la
jachère, qui paraît effective dès le milieu du XVIIe siècle,
est la clé du succès de la paysannerie. Encore convient-il
de comprendre que les densités démographiques sont
telles que la région lilloise n'est pas auto-suffisante. Ce qui
confère à Lille une forte situation, c'est aussi le réseau des
communications au cœur duquel il s'inscrit.
La région est innervée par un réseau de chemins mis en
place dès la fin du Moyen Âge, même s'il va de soi que la
viabilité de ces routes s'est améliorée au XVIIIe siècle quand
les chaussées revêtues se sont multipliées, assurant le
maintien des liaisons routières en toute saison. Lille voit
converger vers ses portes monumentales une dizaine de
chemins clairement tracés et scrupuleusement reportés sur
les plans de la ville. Au début du XVIIIe siècle, la route
d'Armentières par Lomme débouche au pont de Canteleu
aux abords immédiats de la citadelle ; celle de La Bassée
par Loos et Esquermes accède aux rues de la ville par la
porte de Notre-Dame ; celles venant d'Arras par Watti-
gnies, de Douai par Thumesnil, de Valenciennes par
Lezennes se rejoignent à la porte des Malades. L'impor-
tante route de Tournai que rejoint à Hellemmes le chemin
venant d'Audenarde par Flers trouve son débouché à la
porte de Fives. La route de Roubaix via Mons-en-Barœul
aboutit à la porte de Saint-Maurice, celle de Menin à la
porte de La Madeleine, celle d'Ypres à la porte de Saint-
André.
Il n'est pas aisé de circonscrire exactement le champ
relationnel des Lillois. Une étude conduite par R. Vande-
wiele sur les années 1477-1519 à partir de la comptabilité
urbaine et des échanges de nouvelles a le mérite de mon-
trer à l'aube des Temps modernes une ville solidement
plantée dans un espace flamand. L'intensité des relations
dessine une hiérarchie bien ordonnée ; c'est avec Douai
que les échanges d'informations sont les plus fréquentes,
puis viennent Gand et plus loin encore Bruges. Les autres
villes comme Valenciennes sont assurément connectées à
la toile informationnelle où les élites lilloises inscrivent
leur action, mais elles n'y jouent pas un rôle significatif. Il
est patent surtout que dans le premier XVIIe siècle Lille
n'entretient pas de rapports réguliers avec Paris et plus
largement les villes du royaume de France. Lille a depuis
longtemps, et en tout cas dès le début des Temps
modernes, des relations commerciales suivies avec le gre-
nier à blé artésien et le sud de la Flandre wallonne. Le
rattachement à la France n'a pas bouleversé ces orienta-
tions, tout en renforçant assurément les échanges de Lille
avec le Sud.
À l'époque française, si nous nous en tenons au
commerce des grains, il apparaît une assez nette prépondé-
rance des liaisons par voie de terre en direction du sud et
de l'est. Dans les années 1733-1791, les produits fiscaux
des portes tournées du côté de la France fournissent
57,5 % des recettes totales, la porte des Malades s'adju-
geant à elle seule 35,3 % du trafic des grains. Les quatre
portes tournées vers la frontière (Saint-André, La Made-
leine, Saint-Maurice et Fives) ne voient donc transiter
qu'une part minoritaire de ce négoce, bien que la porte de
Fives, débouché, nous venons de le voir, des routes d'Au-
denarde et de Tournai, ne fasse pas trop pâle figure.
Le réseau des transports autorise également les déplace-
ments des hommes. Les déplacements habituels des Lillois
demeurent difficiles à saisir faute de sources. Il va de soi
que, pour la plupart, les déplacements étaient restreints
puisqu'il y a coïncidence entre le lieu de résidence et le
lieu de travail. Le problème des déplacements ne concerne
donc qu'une minorité de Lillois. Les hommes de peu, en
particulier les ouvriers du textile, les travailleurs de la
construction et ceux qui se consacrent aux métiers de l'éco-
nomie vestimentaire, se déplacent le plus souvent à pied
en faisant les étapes nécessaires dans quelque modeste
auberge ou à la belle étoile. Les moins démunis, qu'il
s'agisse de marchands, d'ecclésiastiques, d'officiers, de
nobles ou de simples bourgeois, peuvent être conduits,
faute de chevaux ou de carrosses, à s'enquérir de moyens
de transports collectifs.
Sans doute ne faut-il pas imaginer des voyages rapides
encore à la fin du règne de Louis XV. Par exemple, pour
se rendre à Cambrai, le Lillois doit quitter la ville à six
heures du matin de mi-mars à octobre avant d'atteindre
Douai à midi et Cambrai le soir. Pendant les mois d'hiver,
le périple est encore plus difficultueux ; le voyageur persé-
vérant n'atteint la capitale archiépiscopale que le lende-
main soir. Est-il nécessaire d'ajouter que pour gagner Paris
le Lillois doit s'armer davantage encore de patience ? Pen-
dant le printemps et l'été, la voiture arrive le lendemain
soir ; en hiver, elle n'atteint au but de son parcours que le
troisième jour. Le coût du trajet ne ménage guère les
deniers du voyageur. Il en coûte 55 livres pour se rendre
dans la capitale ; il est vrai que le voyageur est nourri et
logé en cours de route.
Se déplacer jusqu'à Valenciennes, distante de 50 kilo-
mètres, exige moins d'abnégation. La voiture accomplit le
trajet dans la journée. Toutefois, la liaison n'est assurée
que trois fois par semaine moyennant 5 livres par tête. La
même périodicité est observée du moins pendant neuf
mois sur la ligne Lille-Saint-Omer ; pendant les deux mois
d'hiver, elle n'est même plus assurée que deux fois par
semaine. En fin de compte, la ligne isochrone des déplace-
ments possibles en une demi-journée ne va pas au-delà
d'Armentières à l'ouest et d'Orchies au sud-est.
Le récit haut en couleur que donne en 1714 le sieur
Nomis de son voyage de Tournai à Lille en dit long sur
l'inconfort de ces voitures appelées « karabats » qu'« on
pouvait appeler moitié coche, moitié fourgon ». « Imagi-
nez-vous que nous étions vingt-sept dans un long, mais
étroit chariot. Le centre du karabat est le meilleur poste
pour ceux qui ont le malheur d'être réduits à s'en servir,
disons plutôt que c'est le moins mauvais. » Et de décrire
l'entassement des voyageurs agglutinés sur des bancs trop
étroits, ses mésaventures lorsque, secoué sans ménage-
ment, il ne peut empêcher ses éperons d'entailler les
jambes de ses voisins, alors qu'une femme au fond de la
voiture est à ce point ballottée qu'à trois reprises elle se
retrouve si échevelée que « sa tête avait tout l'air de celle
de Méduse ».
La notice du Dictionnaire de J.-J. Expilly fait état de
voitures publiques contenant dans les années 1760 six, huit
et même ordinairement dix personnes, et considérées alors
comme bonnes et convenablement closes contre les intem-
péries. On les décrit flanquées sur le devant et sur le der-
rière de grands paniers en osier couverts de toile cirée pour
abriter les marchandises les plus précieuses, tandis que les
paquets de volume plus modeste sont placés dans des
coffres pratiqués sous les banquettes.
Par ailleurs, les chaises de louage bien appropriées aux
courtes distances ne manquent pas. On est fondé à penser
que les fiacres évitent les incommodités des lourdes dili-
gences surchargées. Le témoignage du Parisien Charles
Sabliez est de ce point de vue décisif. « On compte, écrit-
il en mai 1731, 200 carrosses bourgeois et plus de 80 car-
rosses de remise, car je n'ose les appeler fiacres. Ils sont
grands et propres et ont de grandes glaces. » À la fin du
règne de Louis XV, la situation n'a pas changé puisque
le Guide des étrangers à Lille fait encore état en 1772 de
« 80 fiacres au service du public, outre plusieurs carrosses
de remise ».
Desservi par un réseau en étoile de routes, Lille l'est
aussi assez tôt par les messageries postales. La création
d'une poste aux lettres pour tous est effective en janvier
1617. Malheureusement la documentation fait le plus sou-
vent défaut pour mesurer le volume des correspondances
échangées. Dans le meilleur des cas, on ne peut tirer profit
que du montant des taxes perçues par les bureaux. Les
premières sources disponibles sont les comptes de la
Ferme générale des postes pour l'exercice 1745. Au temps
de Fontenoy, les recettes postales enregistrées à Lille cor-
respondent à 44,5 % des sommes recueillies dans l'en-
semble des bureaux de Flandre wallonne, de Flandre
intérieure et de Flandre maritime. Lille pèse 3,4 fois plus
dans les échanges postaux que la ville parlementaire et uni-
versitaire de Douai, 2,1 fois plus que le port de Dun-
kerque. Le chef-lieu de l'intendance du Hainaut,
Valenciennes, collecte 2,6 fois moins de recettes postales
que Lille. La hiérarchie postale révélée par les flux postaux
évolue par la suite en faveur de la capitale de la Flandre
wallonne. Lille est par conséquent un pôle d'activités pos-
tales hégémonique qui reflète son pouvoir de commande-
ment économique et politique. On comprend alors que,
dès l'époque de la Régence, le sieur Nomis ait pu parler
de Lille comme du « Paris des Pays-Bas ».
LES PAYSAGES URBAINS D'UNE BELLE VILLE MARQUÉE PAR LE
FAIT MILITAIRE ET LA PUISSANCE DE L'ÉGLISE

Le paysage urbain de Lille est-il beau ? Les critères de la


beauté peuvent évoluer au cours des siècles. L'esthétique
urbaine classique commandée par la raison exalte la symé-
trie et la rectitude des voies. On se souvient de la formule
de l'historien Lavedan : « De belles constructions, de l'eau,
de l'air, de la verdure, tels sont les quatre termes de la
définition de la ville idéale de l'époque classique. » À
l'aune de ces critères, Lille peut-il prétendre à l'excel-
lence ?

Une belle ville en dépit du retard de ses équipements


publics civils ?

Le Parisien Charles Sabliez ne doute pas un instant de


la beauté de Lille qui à ses yeux supporte à maints égards
la comparaison avec la capitale : « Lille peut consoler de
Paris et à comparer Lille géométriquement avec un quar-
tier de Paris de la même grandeur, à choisir, je ne sais si
Lille ne l'emportera point : il n'y a pas de ces grands palais
à la vérité, mais les rues y sont grandes et larges [...] les
boulevards sont aussi beaux que ceux de Paris [...] La cita-
delle est une des plus fortes de la Flandre. » Le voyageur
anonyme de 1781 dont nous avons déjà requis le témoi-
gnage ne tarit pas davantage d'éloges sur Lille, « une des
plus belles villes de France ». Et de préciser : « Les rues
sont droites, larges ; les bâtiments en sont beaux, mais il
n'y a pas un édifice remarquable. Il y a une jolie place vers
le milieu de la ville. Il y a de jolies allées autour de l'espla-
nade qui font les promenades de la ville. La citadelle est
parfaitement belle et très forte, ainsi que la ville ; les forti-
fications
V sont entretenues comme une tabatière. »
A l'évidence, ces voyageurs ont surtout fréquenté le
« nouveau Lille » de Vauban au nord-ouest de la cité.
Leurs témoignages font référence à des topoï dont la
convergence est fascinante. La largeur et la rectitude des
rues, le parfait ordonnancement de la citadelle les ont
favorablement impressionnés ; l'aménagement sinon de
grands jardins publics (Lille en est alors dépourvu), du
moins de belles promenades correspond à la sensibilité
d'élites soucieuses de goûter aux douceurs agrestes dans
un cadre urbain.
Bien d'autres textes vont dans le même sens. On ne
s'étonnera pas de l'enthousiasme de Vauban dont l'affec-
tion pour Lille est connue de longue date : « Lille est très
bien bâtie par le dedans... Elle est très bien percée... Les
rues sont belles et nettes, partout bien pavées, de même
que les chaussées de ses avenues dont les pavés se conti-
nuent jusqu'à Douai, Tournai, Seclin, Menin, Ypres,
Bergues et Dunkerque. »
L'historiographe tournaisien J.-A. Poutrain affirme que
Tournai est « plus agréable, mieux percée et d'un plus
beau jour » qu'aucune des autres villes de la région ; il
prend soin de faire une exception pour Lille « devenue
depuis cent ans la perle des Pays-Bas français » et d'évo-
quer les rues « larges et belles », leurs « croisures égale-
ment diversifiées et bien prises », l'entrée « spacieuse et
agréable » des portes, les places « bien situées, amples et
commodes ».
Assurément l'historien est tenté de faire la part des
choses. Les anciennes paroisses de Lille ne sont pas dotées
en majorité de rues droites et larges. L'urbanisation de
Lille ne s'est pas faite au hasard, mais il est clair qu'elle
s'est développée sans plan directeur. Les rues dépassant
5 mètres de largeur ne sont pas la règle générale. Il est
cependant vrai que comparées aux rues d'autres villes
comme Rouen qui sont étroites, mal percées et tortueuses,
les rues de Lille paraissent sur les plans suivre un tracé
moins tourmenté. C'est au sein même des pâtés de mai-
sons, à l'abri des regards des passants que s'incruste le lacis
des ruelles et des cours à la population souffreteuse. Les
récits de voyage et les guides sont peu sensibles à ce vécu
populaire, même si le Guide des étrangers publié en 1772
a le mérite d'ajouter que les maisons ont « toujours [il
serait plus exact de dire souvent] une ou plusieurs caves
peu profondes, dans lesquelles loge une quantité prodi-
gieuse de peuple... »

Peut-on dire que Lille ne compte pas d'édifices remar-


quables ? Dans la ville de cette fin du xxe siècle ne subsiste
aucun grand bâtiment civil complet antérieur au
xviie siècle. Du palais Rihour initial du temps des ducs de
Bourgogne avec ses quatre ailes entourant une vaste cour
d'honneur, n'ont échappé aux malheurs des temps, puis à
l'incendie de 1916, que la chapelle à deux niveaux du
XVe siècle et l'escalier d'honneur. Par ailleurs, il faut bien
admettre que Lille n'a jamais pu se targuer de posséder les
halles, les fastueuses maisons de ville ou de corporations
dont s'enorgueillissent les grandes villes flamandes et bra-
bançonnes.
On peut facilement faire le tour des constructions nou-
velles du xvie siècle que les contemporains du traité de
paix de Vervins (1598) pouvaient côtoyer. Il n'en est que
trois qui aient une réelle importance. Les Nouvelles Bou-
cheries édifiées en 1550 en bordure du Grand Marché dont
subsistent deux dessins ne suscitent guère l'admiration des
historiens de l'art qui, à l'instar de P. Parent et de
J.-J. Duthoy, identifient une construction hybride associant
des éléments empruntés au gothique tardif et quelques
traits moins archaïques témoignant d'un certain souci de
symétrie. Cet édifice démoli en 1717 fascinait-il davantage
les hommes du temps ? On peut en douter, tout autant
d'ailleurs que pour la Chambre des comptes qui, fondée en
1385, s'installe pourtant dans des bâtiments partiellement
reconstruits à partir de 1560. On chercherait en vain à Lille
un hôtel de ville qui inscrirait vigoureusement par sa pré-
sence massive dans la pierre l'autorité du corps de ville. Il
Y aurait cependant péril à sous-estimer la place qu'occupe
Maison commune dans la vie des Lillois. La Vieille
Halle échevinale construite pour partie au XIIIe siècle, pour
Partie au xve siècle était un bâtiment qui comptait dans
1univers quotidien des Lillois. Une « bretesque » du haut
^ laquelle sont lues les proclamations à la population
sépare du reste la partie du XVe siècle de la partie plus
ancienne. Il n'est pas indifférent que l'hôtel de ville se soit
doté depuis 1442 d'une tour de forme d'ailleurs assez
curieuse puisqu'elle juxtapose au vrai deux beffrois édifiés
un sur l'autre. Sur une grosse boule correspondant à la
chambre de l'horloge installée dès les années 1380, s'élance
en effet un deuxième beffroi affectant la silhouette d'une
Poire allongée à la base percée d'auvents. Dans ce
deuxième beffroi, le guet de la ville trouve le point d'ob-
servation nécessaire à l'accomplissement de sa mission ;
par ailleurs, derrière les auvents sont suspendues les
cloches de la ville : la cloche des bans (dite « bancloque »),
la cloche du dîner ou cloche des ouvriers, enfin la cloche
des échevins. Il est clair qu'un tel emboîtement de
constructions et de cloches était de nature à compromettre
la solidité de l'ensemble. C'est pourquoi en 1601 il fallut
se résoudre à démolir la partie supérieure du beffroi et
à transférer à l'église Saint-Étienne l'horloge mais aussi
l'important carillon mis en place en 1565. Quant à la « ban-
cloque » et à la cloche des ouvriers, elles furent désormais
pendues à la tour de l'église Saint-Maurice.
Il est vrai que depuis la dernière décennie du xvie siècle,
sans sombrer dans des dépenses monumentales ostenta-
toires peu en harmonie avec son éthique du bien public, le
Magistrat avait fait adjoindre dès 1593 un nouvel édifice
appelé naturellement la Nouvelle Halle (démolie en 1860).
Cette halle édifiée sur les plans de Jehan Fayet, le maître
d'œuvre de la ville, fait encore une large place à la sur-
charge décorative conforme au goût flamand, même si les
historiens de l'art se plaisent à identifier çà et là des
emprunts à la grammaire décorative de la Renaissance.
L'essentiel ici est de bien mesurer que le pouvoir politique
local et provincial dispose, dès le début du temps
des Archiducs, de bâtiments fonctionnels. La Maison
commune désormais englobait un pâté de maisons avec à
front de rue un bâtiment de deux étages. Au fond d'une
première cour, un deuxième bâtiment à un étage abrite
au rez-de-chaussée la Grande Chambre des échevins. Au-
dessus se déploie la haute salle du conclave échevinal,
éclairée le jour par de hautes fenêtres et le soir par des
torchères de ferronnerie. Les petites échoppes et les
hobettes louées à divers artisans enveloppent ce centre du
pouvoir politique qui fait corps avec le tissu urbain.
Une telle intégration hautement symbolique de la Mai-
son commune dans l'univers minéral de l'habitat bourgeois
perdure jusqu'en 1664, lorsque le Magistrat acheta au roi
Philippe IV pour 90 000 florins le palais Rihour. Pour un
coût raisonnable, Messieurs de la Loi trouvaient enfin un
écrin davantage à la mesure du prestige dont ils jouis-
saient. L'estampe de Harrewijn réalisée en 1638 fait décou-
vrir encore en vue cavalière un Rihour proche de sa
splendeur primitive. La salle du conclave ne manque pas
de majesté et elle est rehaussée par une série de tableaux
dus à Arnould de Vuez, dans le goût de Poussin et de Le
Sueur. Dans l'antichambre du conclave, une iconographie
aux connotations politiques évidentes rappelle les racines
lointaines des privilèges urbains : les portraits des comtes
de Flandre, de Louis de Mâle au roi d'Espagne Charles II,
y trouvent un digne complément dans le tableau de
Wampe qui représente la comtesse Jeanne donnant au
Magistrat le règlement de 1235. Deux incendies en 1700
et en 1756 mirent toutefois sévèrement à mal la vieille et
prestigieuse bâtisse. Messieurs de la Loi firent alors procé-
der, non sans lenteur, à une restauration sommaire. Ce
n'est qu'en 1785 qu'ils demandent à l'académicien Couture
de préparer les plans d'un nouvel hôtel de ville. Rien ne
se fit naturellement avant 1789 et les autorités scabinales,
tournant le dos à l'« urbanisme-spectacle », renoncèrent
même à construire une de ces places royales si prisées à
l'époque dans d'autres métropoles de province.
Il est certain que l'équipement de Lille en grands bâti-
ments publics s'est amélioré aux XVIIe et XVIIIe siècles. On
a déjà dix fois décrit la construction de mars 1652 à octobre
1653 de la Bourse des marchands qui, aujourd'hui restau-
rée, fait figure de monument phare du patrimoine lillois.
Chef-d 'œuvre de l'ingénieur et architecte de la ville, Julien
Destrez, cet édifice à deux étages surmontés de combles
percés de lucarnes rassemble en un groupe cohérent et
sous un même toit vingt-quatre maisons particulières ados-
sées à une cour intérieure publique. Il est vrai qu'une
impression d'équilibre et de stabilité se dégage de ce bâti-
ment d'une puissante simplicité de construction. Les Lillois
de toutes conditions trouvaient dans ce bâtiment de pres-
tige occupant une place centrale un édifice en harmonie
avec leur sensibilité baroque et leur goût pour la polychro-
mie. Faut-il ajouter que, en 1652-1653, il était temps pour
cette grande ville flamande dont l'âme des activités était
le commerce (cf. chapitre 4) de se doter enfin d'une
construction qui se rapproche beaucoup du prototype, la
Bourse d'Anvers édifiée, elle, en 1531 ?
Après le passage sous la domination française, les nou-
veaux équipements publics eurent des destinations priori-
tairement militaires, à un moindre titre hospitalières et
tardivement socioculturelles.

Un paysage urbain imprégné par le fait militaire et plus


modestement par les équipements hospitaliers

C'était un sujet d'émerveillement et de grande considé-


ration pour un visiteur que de pouvoir faire la visite de la
citadelle et des fortifications. Dès 1714, le sieur Nomis
donne le ton : « La citadelle est complète dans toutes ses
parties. La beauté même s'y trouve meslée avec la force
[...] La citadelle de Lille est unique en France et peut-estre
dans le monde pour sa régularité et pour sa force. » Les
sept portes ne manquaient pas d'impressionner : la plus
majestueuse est sans conteste la porte de Paris, édifiée de
1685 à 1694 par Simon Voilant. Cette porte à la fois puis-
sante et fastueuse de 28 mètres de hauteur et de 27 mètres
de largeur est, selon l'expression de Charles Garnier, l'ar-
chitecte de l'Opéra de Paris, « le seul spécimen des temps
de Louis XIV conservant la porte triomphale et la porte
de guerre réunies ». Cette porte de Paris au symbolisme
politique puissant n'était évidemment pas insérée comme
aujourd'hui au cœur même de la ville. Plantée sur le glacis
des fortifications, elle donnait accès à la longue rue des
Malades par un étroit passage percé au milieu de la façade
et commandé par un pont-levis. C'est donc par un monu-
ment associant l'ordonnance classique d'une composition
d'esprit français à la décoration luxuriante flamande du
couronnement baroque que la ville de Lille annonçait de
loin sa présence aux nombreux visiteurs venant de la route
du sud.
L'époque française fut naturellement aussi le temps des
casernes. Dans le cadre tout flamand de la Grand-Place,
Thomas-Joseph Gombert élève en 1717 la Grand-Garde
pour y installer les soldats du roi chargés de veiller à la
sécurité publique. Le bâtiment austère est à l'époque agré-
menté de quelques ornements aujourd'hui disparus. Par
son classicisme, il tranche toutefois avec la Bourse voisine.
Certes, le siècle des Lumières a laissé dans l'art urbain
quelques bâtiments publics notables. Nous pensons au
grand magasin à blé bâti entre 1728 et 1733 à l'initiative
des États de Flandre wallonne afin de procurer du blé en
tout temps à bas prix. Ce vaste bâtiment fonctionnel super-
posait sept greniers et comptait, pensait-on à l'époque,
autant de fenêtres qu'il y a de jours dans l'année (il n'y en
a en fait que trois cents !). Sa présence dans le tissu urbain
ne pouvait être qu'un repère sécurisant pour le plus grand
nombre. Les années 1780 furent un autre temps fort pour
les grands chantiers. Il est inévitable de citer ici l'hôtel de
l'Intendance, même s'il ne s'agit, grâce au génie de Michel
Lequeux, que de la remise à neuf et du réaménagement
d'un hôtel particulier (hôtel de Wambrechies). Il convient
surtout de mentionner le seul grand équipement « socio-
culturel » du siècle des Lumières dont la réalisation doit
beaucoup aux incitations de l'intendant C. Esmangart, le
Grand Théâtre du même Michel Lequeux dont l'aspect
extérieur a été immortalisé dans le tableau de F. Watteau,
La Braderie de Lille. La Petite-Place avec ce bâtiment néo-
classique avait trouvé en face du rang du Beauregard et de
la Bourse une parure et une structure enfin conformes aux
attentes d'un public épris d'activités théâtrales (cf. cha-
pitre 12).
De façon plus générale, le mémoire de Sébastien Smiejc-
zak permet aujourd'hui de mieux connaître les fluctuations
de l'activité de la construction publique à Lille au
xviiie siècle. Le graphique auquel il aboutit (cf. figure 1)
révèle une tendance séculaire orientée à la hausse, avec
des phases d'accélération des travaux (1726-1735, 1748-
1757, 1764-1771, 1785-1788). En période d'intense activité
constructive, 8 à 10 % des dépenses de la ville sont affec-
tées aux bâtiments publics. La construction militaire est au
principe de la plupart des temps forts de croissance. Il est
clair qu'une situation favorable des finances locales dyna-
mise les cycles de construction, même si, c'est le cas à la
fin des années 1760, l'État royal incite quelquefois à l'ou-
verture de chantiers alors que les finances ne se portent
pas au mieux. Nous avons souligné dans Le Pouvoir dans
la ville au xvnf siècle à quel point le fardeau des dépenses
militaires avait été une cause majeure de dérangement
financier. La ville de Lille doit assurer le logement à l'état-
major et aux soldats en garnison ; de surcroît, elle pourvoit
la troupe de fournitures et de prestations diverses
(meubles, lits, chandelles, paille, chauffage, blanchissage).
Assurément la construction de la citadelle ne fut pas à la
charge des habitants. Mais tel n'est pas le cas des casernes
et des fortifications qui sont, par la force des choses, une
création continue.
De 1737 à 1789, la ville dépense en moyenne par an
63 000 florins pour les casernes et près de 9 000 florins
pour les portes. Si l'on ajoute l'entretien des fortifications,
c'est à des débours annuels de l'ordre de 150 000 florins
que l'on parvient. Pendant la même période, les comptes
de la ville révèlent que les dépenses dans le domaine mili-
taire emportent durant vingt-neuf ans plus de 30 % de
l'ensemble du budget de la construction. C'est à partir du
rattachement à la France et de la mise en œuvre de la
politique de Louvois que les casernes deviennent les
centres vitaux des grandes places de guerre. Grâce notam-
ment aux travaux de Maurice Sautai, la chronologie des
constructions à l'époque du Grand Roi est maintenant
bien établie : en 1686, les quartiers de La Madeleine sont
bâtis, suivent ceux de Saint-Maurice pour la cavalerie,
enfin ceux de Saint-André en 1692. L'apport du
XVIIIe siècle se décline sur trois plans : l'entretien des infra-
structures en place, l'agrandissement des casernes et de
nouvelles constructions. Des travaux d'envergure
commencent dans les années 1730 avec la reconstruction
des quartiers de Saint-André et surtout la construction de
casernes près de la porte des Malades. De 1754 à 1761, les
casernes de Saint-Maurice, frappées de « caducité », sont
reconstruites à neuf, ce qui déleste les finances de la ville
de 365 000 livres. Dans les années 1769-1772, avec le nou-
veau quartier de cavalerie de Saint-André, la dernière
grande caserne de l'Ancien Régime impose derechef d'im-
portants investissements qui s'élèvent à plus de
300 000 florins.
Certes, l'artillerie n'a pas trouvé dans la ville de Lille un
arsenal à la mesure de ses besoins. A rebours, les portes
qui s'égrènent le long des fortifications sont des édifices
essentiels dont le maintien en bon état, mieux la moderni-
sation, requiert l'attention constante des autorités munici-
pales. À partir du milieu du siècle, le Magistrat doit
assumer le coût de la rénovation de la plus grande partie
des ponts. Il s'en explique du reste clairement dans une
requête échevinale adressée en 1760 au maréchal de Belle-
Figure 1 — Sommes dépensées par la ville pour la construction
et l'entretien des bâtiments publics et moyennes mobiles sur neuf ans.

(D'après S. SMIEJCZAK, Aspects de la construction publique et de l'embellissement


de la ville de Lille de 1715 à 1789, Lille, mémoire de maîtrise, 1994, p. 28.)

Isle. Il rappelle la construction des ponts de la Porte-de-


Saint-André en 1751, de la Porte-de-la-Madeleine en 1756
et de la Porte-de-Fives en 1757. Les chantiers se prolon-
gent en 1764 avec le pont de la Porte-Saint-Maurice et
s'achèvent en 1780 avec le pont de la Porte-Notre-Dame.
L'ensemble de ces opérations enchaînées, qui coûte à la
communauté urbaine près de 110 000 florins, dénote une
politique consciente et persévérante d'embellissement
dont la portée n'est pas exclusivement militaire. Les impé-
ratifs de la circulation et de la sécurité du public y ont
également leur place.
Il demeure que la ville de Lille est une de celles de la
ceinture de fer où l'empreinte militaire est la plus forte.
On ne disconviendra pas que cette présence militaire, en
dépit de contreparties financières lourdes pour les finances
municipales, contribua à l'animation économique de la
cité. À la veille de la Révolution, les estimations de l'inten-
dant général Jean Milot attestent le renforcement du
potentiel de défense de la cité. Près de 13 700 hommes
auraient trouvé place à Lille. Il va de soi qu'il s'agit là
d'effectifs théoriques. J. Milot observe qu'en 1789 environ
6 000 hommes sont en fait affectés à la défense de Lille et
que, sauf naturellement en période de guerre, la garni-
son permanente atteignait rarement le chiffre de
10 000 hommes. Il est cependant certain que, selon les
époques, entre 10 et 20 % de la population résidant à Lille
étaient formés de soldats et d'officiers. Une telle propor-
tion de militaires n'était pas sans effet sur la vie quoti-
dienne de la population. Soldats et civils se côtoyaient en
permanence dans la rue, au cabaret bien sûr, mais aussi
au marché, au spectacle, parfois même à l'atelier puisque
certains soldats, pour arrondir leur solde, étaient autorisés
à travailler en ville. C'est pourquoi la coexistence entre
l'armée et la population fut au total d'une tonalité généra-
lement pacifique. La thèse récemment soutenue de Cathe-
rine Clemens-Denys souligne de surcroît qu'au XVIIIe siècle
la police militaire, spécialisée à l'origine, devint une police
au service de la ville, contribuant puissamment au maintien
de l'ordre public. L'armée dans la ville était donc bien pré-
sente. Il est vrai que l'Église, grâce à l'omniprésence de
son clergé, à la puissance aussi de ses structures, avait une
emprise bien plus grande encore sur les Lillois.

Le réseau serré des repères monumentaux religieux

En bien plus grand nombre que les édifices profanes


publics, les constructions religieuses fournissent des
repères monumentaux aux cheminements quotidiens de la
population lilloise.
Dans la première moitié du XVIIe siècle, comme le sou-
ligne le père jésuite Jean Buzelin dans sa Gallo-Flandria
sacra et profana (1625), parmi les édifices publics, ce sont
les églises qui méritent le plus d'éloges. La plus vénérable
est la collégiale Saint-Pierre de Lille ; les Lillois des Temps
modernes pouvaient vénérer à loisir la statue de Notre-
Dame de la Treille dans cet édifice gothique élevé à partir
du début du XIIIe siècle et achevé après une longue inter-
ruption entre 1468 et le début du xvie siècle. Cette collé-
giale, en dépit de dimensions qui peuvent paraître
modestes (60 mètres d'est en ouest), dominait les bâti-
ments annexes accolés sur ses flancs et écrasait l'humble
troupeau des maisons privées du cœur historique de la ville
où elle se trouvait implantée. L'édifice abritait un riche
mobilier (un jubé terminé en 1516-1517, des retables, des
statues) et surtout le monument funéraire de Louis de
Mâle, commandé en 1453 par Philippe le Bon, devenu du
reste le joyau de la chapelle de Notre-Dame-de-la-Treille.
Comme les chanoines proposaient par ailleurs à la vénéra-
tion des fidèles de nombreux et somptueux reliquaires, la
grande église lilloise méritait la notoriété dont elle jouissait
jusqu'à sa destruction à l'époque révolutionnaire.
Les églises paroissiales, au nombre de cinq, portaient les
noms de Saint-Pierre (une chapelle de la collégiale en fait
Office), Saint-Étienne, Saint-Maurice, Saint-Sauveur et
Sainte-Catherine. Ces églises sont des églises-halles à trois
vaisseaux d'égale hauteur. Une seule « hallekerke », celle
de Saint-Maurice comporte cinq vaisseaux. Les Lillois sen-
sibles au faste liturgique appréciaient de découvrir leurs
lieux de culte abondamment pourvus de tableaux, de
vitraux peints, de statues et de vases en argent. La peinture
baroque du premier XVIIe siècle enrichit l'éventail des
oeuvres destinées à soutenir la piété et le militantisme
dévot des fidèles. C'est ainsi que le maître-autel du chœur
de l'église Sainte-Catherine accueillit vers 1620 un tableau
de Rubens représentant le martyre de cette vierge sainte
refusant de sacrifier aux dieux du paganisme. Lorsque les
plus pieux, délaissant leur église paroissiale, assistaient aux
offices célébrés dans la chapelle des Capucins, voire celle
des Jésuites, leur attention ne pouvait qu'être captivée par
d'autres œuvres attribuées à Rubens ou sortant de son ate-
lier (Saint François en extase, Saint Bonaventure, etc.) ou
certaines compositions de Van Dyck (Notre-Seigneur en
Croix, le Couronnement de la Vierge ou Saint Antoine de
Padoue et le Miracle de la mule).
Il va de soi que l'essor prodigieux de la Contre-Réforme
catholique ne pouvait que laisser des témoignages durables
de sa fièvre bâtisseuse. On s'en tiendra ici à quelques
exemples. Dès le début du XVIIe siècle, la Compagnie de
Jésus met à profit la première extension du siècle pour
édifier une vaste et « nouvelle maison, école et église ».
Les travaux sont rondement menés de 1606 à 1611. De leur
côté, les Carmes déchaussés, installés en 1616, élèvent
deux églises qui sont successivement la proie des flammes.
En 1646, ils commencent à en édifier une nouvelle qui
n'est consacrée qu'en 1679. Les Grands Carmes pour leur
part s'attellent tout d'abord à la construction de leur cou-
vent dans le « Nouveau Lille » entre la rue Royale et l'Es-
planade. En 1700, ils entament l'érection d'une chapelle.
Les travaux suspendus en 1708 et repris en 1724 ne s'achè-
vent qu'en 1756. En 1784, après la destruction pour vétusté
de l'église Saint-André, la chapelle des Carmes devient
paroissiale.
Les Lillois d'aujourd'hui n'ignorent pas qu'un des édi-
fices religieux les plus audacieux de la cité (l'église est
aujourd'hui désaffectée) est l'église Sainte-Marie-Made-
leine conçue par François Voilant au lendemain de la
conquête française. Construite de 1675 à 1707, elle dresse
vers le ciel un spectaculaire dôme aux allures romaines.
Cet édifice est vraiment une belle synthèse où l'influence
française sensible dans la façade se marie harmonieuse-
ment avec une exubérance flamande se donnant libre
cours dans une décoration intérieure riche en volutes, en
guirlandes et en angelots.
La construction d'églises marqua le pas au XVIIIe siècle,
alors que l'espace lillois atteignait dans ce domaine un
seuil de saturation. Les fidèles de la paroisse Saint-Étienne
de cette fin du xxe siècle n'ignorent cependant pas que leur
église paroissiale n'est autre que la chapelle du collège des
Jésuites reconstruite après l'incendie d'octobre 1740. Cette
église achevée en 1747, à l'extérieur des plus austères,
parle peu à l'imagination, même si l'intérieur n'est pas
dépourvu d'élégance. On aura compris que l'horizon reli-
gieux familier des Lillois s'articule jusqu'à la Révolution
sur le réseau des lieux de culte légué par les siècles anté-
rieurs. Le réseau des institutions hospitalo-caritatives
structure également le vécu des Lillois ; et spécialement
celui des plus pauvres d'entre eux.
Tenons-nous-en ici à la marque de ces institutions dans
le paysage urbain. L'hôpital Saint-Jean-Baptiste à Saint-
Sauveur créé en 1214 et l'hôpital Notre-Dame dit « Com-
tesse » ont été fondés au temps de l'apogée du XIIIe siècle.
Qui ne sait que le plus important, Comtesse, doit son nom
à sa fondatrice Jeanne de Flandre à qui la charité inspira
en 1237 la fondation d'un établissement « pour le soulage-
ment des malades, des pauvres, des pèlerins et des
voyageurs » ? Un incendie en 1468 réduisit en cendres les
constructions antérieures ; les Lillois de la première
modernité furent donc conduits à côtoyer les bâtiments du
second xve siècle dont subsiste aujourd'hui la grande salle
des malades (1468). Après un nouvel incendie en 1649, il
fallut derechef rebâtir en conservant la brique comme
matériau de prédilection, si bien que l'essentiel de cette
imposante bâtisse date du milieu du XVIIe siècle. C'est éga-
lement au milieu de ce siècle que l'hospice Gantois créé
en 1462 par Jean de le Cambe, rue des Malades, fut sub-
stantiellement remanié et complété. À ce réseau médiéval
toujours vigoureux s'adjoignent de petits établissements
hospitaliers ou charitables. Le XVIIe siècle lègue aussi aux
Lillois les services d'un mont-de-piété appelé communé-
ment le Lombard. Cette austère bâtisse construite en 1626
par Wenceslas Coebergher évite à l'évidence toute magni-
ficence excessive dans une façade très compartimentée aux
longs chaînages de pierre blanche.
Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que Lille voie sortir
de terre le bâtiment public le plus imposant de la ville avec
l'Hôpital général, construit de 1738 à 1743 sur les plans,
chose peu courante, d'un architecte parisien, Pierre Vigné
de Vigny. Par les dimensions peu communes de la façade
(140 mètres) et les bâtiments intérieurs, l'Hôpital général
inscrit dans l'art urbain une ample composition qui n'est
pas rare dans l'Europe des Lumières, mais exceptionnelle
a Lille. Il était à l'époque dressé sur un quai de pierre
endiguant les eaux de la Deûle. Ce lieu réservé à l'enfer-
mement des pauvres mendiants, des vieillards et des
enfants abandonnés bénéficiait par conséquent d'un cadre
valorisant et fit figure pendant longtemps du plus beau
fleuron de l'architecture hospitalière.
Il est clair que dans la vie quotidienne des Lillois, l'en-
semble des bâtiments publics civils et religieux trace le
milieu sécurisant d'un espace connu. C'est donc d'abord
Par rapport aux édifices importants que les habitants
situent leur domicile. Il est cependant d'autres réseaux et
surtout d'autres territoires intra-urbains en fonction des-
quels les Lillois ont modelé leurs manières de vivre.
LES CADRES SPATIAUX DE LA VIE URBAINE ET L'ASPECT
EXTÉRIEUR DE L'HABITAT PRIVÉ

Les structures spatiales internes d'une ville sécrètent du


vécu et construisent de l'identité. Entre la ville et la maison
existe toute une gamme d'espaces intermédiaires. Ces
espaces tracent un maillage de frontières invisibles que
l'étranger au milieu local ne peut découvrir que progressi-
vement, en dépendant totalement dans ce domaine de la
médiation humaine assurée par la population.
Le réseau paroissial est pour tous le maillage le moins
opaque. Ce n'est certes pas le cas des quartiers qui ne
reçoivent des délimitations encore bien confuses qu'à
l'époque française. L'urbanisme a évolué radicalement au
cours des Temps modernes. Un Lillois du premier
xvie siècle transplanté au temps de Louis XVI aurait eu
quelque peine à reconnaître l'architecture des maisons
bordant les rues de la vieille ville.

Des espaces intra-muros inégalement prégnants et


« vécus »

En dehors même des cadres institutionnalisés des


paroisses et des quartiers, les Lillois étaient guidés dans
leurs cheminements quotidiens par les indicateurs spatiaux
que leur procure la forêt des enseignes dont les rues de
leur ville sont peuplées.
Ces enseignes étaient de divers types. Certaines, sculp-
tées aux façades, font figure, selon l'heureuse expression
de V. Derode, de « notabilités du genre » : les Quatre Fils
Aymon, les Chats Bossus, le Dragon, les Trois Mortiers, le
Chevalier Vert... Les plus nombreuses sont peintes sur bois
ou sur toile, d'autres sont inscrites sur des plaques de fer
ou de cuivre. Les enseignes en bois peuvent comporter des
sujets sculptés, des statuettes ou des bustes. Par exemple,
les imprimeurs avaient reçu l'autorisation de placer une
enseigne au-dessus de la porte de leur atelier. Christophe
Beys avait pour enseigne une image de saint-Luc, Pierre
De Rache une Bible d'or, Jean-Baptiste Mortimont une
Bible d'or couronnée... alors qu'au siècle des Lumières,
Jean-Baptiste Brovellio fait parade de revendiquer pour
son atelier le patronage de la Sorbonne. Lorsqu'il s'agit
d'un artisan élisant domicile dans la maison, la profession
est ordinairement signalée par des enseignes sculptées
reprenant les attributs professionnels du métier (ciseaux,
mortiers...)
Rien n'égale la richesse thématique des enseignes des
auberges, des cabarets et des hôtels. Les enseignes peuvent
trouver leur source d'inspiration dans le règne végétal (le
Tilleul, la Rose, la Pomme d'Or, la Grappe de Raisin...)
ou dans le règne animal (le Dragon, le Cygne, le Paon,
l'Aigle, les Sept Agaches, le Renard, le Lion, lui-même
associé à toutes couleurs blancs, rouge, noir, argent, or,
etc.). Les références toponomastiques ne sont pas rares ;
les enseignes à Amsterdam, Au Petit Tournai, A Béthune,
A Bruxelles, etc., signalaient sans détour les villes avec les-
quelles Lille était le plus souvent en relation... Cette arbo-
rescence des enseignes donnait au paysage de la rue une
diversité savoureuse, non exempte de bonhomie.
Il va de soi que les enseignes de la ville, si elles fournis-
sent des repères spatiaux, ne circonscrivent pas des espaces
de vie. C'est le réseau paroissial qui exerce l'emprise psy-
chologique et morale la plus forte sur les habitants. Les
paroisses sont les lieux nodaux qui structurent le plus
intensément la pratique religieuse et l'accès aux secours
POur les démunis. Le sentiment d'appartenance à la
paroisse est donc très fort. Il suffit de relire le Journal de
P.J. Chavatte pour percevoir à quel point ce maillage
paroissial est prégnant dans la vie quotidienne. L'insertion
y est d'autant plus aisée que la superficie de chaque
paroisse est à ce point restreinte qu'un bon marcheur la
traverse à pied en moins d'un quart d'heure. Qu'on en
juge ! Une grande paroisse comme Saint-Maurice s'étend
sur 29 hectares. Les vieilles paroisses s'accommodent
d'une réelle exiguïté : Saint-Étienne a 20,8 hectares, Saint-
Sauveur 21,8 hectares, Sainte-Catherine 20 hectares !
Les historiens, il y a peu, se sont intéressés à la définition
des quartiers urbains sous l'Ancien Régime. Il apparaît
que dans les villes il n'y a pas généralement coïncidence
entre les quartiers et les paroisses. À quel territoire corres-
pond alors le quartier ? Quel sens social et culturel peut
bien avoir ce territoire pour les habitants ?
Il est établi que dans une ville comme Lille, le quartier
répond d'abord à une définition institutionnelle. Lille à
trois reprises à l'époque française a procédé à une délimi-
tation de ses quartiers. En 1686, furent circonscrits trente-
deux quartiers correspondant au ressort d'activité d'autant
de commissaires de quartier chargés « d'empêcher la men-
dicité et surtout celle des étrangers et ensuite les autres
désordres ». Ces quartiers projettent sur le tissu urbain un
quadrillage très irrégulier. En 1709, un nouveau découpage
en vingt quartiers est déterminé, il se révèle encore de
consistance territoriale inégale et paraît prendre appui
pour une bonne part sur le réseau des paroisses. Enfin en
1765, les autorités aboutissent à un quadrillage plus ration-
nel prenant en charge l'espace de la ville de façon plus
harmonieuse et régulière.
Catherine Clemens-Denys a rouvert récemment ce dos-
sier en l'éclairant par une mise en relation avec les moyens
de sécurisation développés par la société. La démonstra-
tion est assez probante. Encore à la fin du XVIIe siècle, les
trente-deux quartiers n'ont aucune cohérence spatiale ; ils
paraissent se calquer sur la vieille géographie des « pla-
ces » lilloises dont on a des traces évidentes à la fin du
xvie siècle. Les modes d'organisation de la bourgeoisie
pour l'animation des fêtes et la formation de la milice n'ont
pas encore disparu des mentalités comme des modalités de
perception de la ville par les autorités. En 1702, celles-ci
paraissent vouloir faire prévaloir une approche plus ration-
nelle et abstraite de l'espace intra-muros ; il est vrai qu'à
ce moment se met en place une police plus professionnelle.
Ce n'est qu'en 1765, avec la création des sept quartiers,
qu'une approche construite à partir de points repérés sur
une carte est mise en œuvre, faisant litière des solidarités
traditionnelles et des appartenances paroissiales dont les
découpages précédents avaient tenu compte. Les formes
de régulation sociale interne que garantissait une police de
proximité plus préventive que régressive ont fait place à
une police confiée à l'armée, d'abord soucieuse d'agir et
d'intervenir dans un lacis de rues clairement identifié.
Les paroisses sont-elles davantage que les quartiers des
espaces de vie caractérisés par des pratiques sociales
propres et une homogénéité socioprofessionnelle ? Il est
clair que la paroisse Saint-Sauveur a une forte originalité ;
c'est la paroisse populaire par excellence, alors qu'a
contrario une paroisse centrale comme Saint-Etienne a un
profil social bien plus bourgeois et un standing fiscal bien
plus aisé. Il ne faut cependant rien exagérer. Il suffit par
exemple de comparer le niveau moyen des cotes de capita-
tion en 1695 dans les diverses rues d'une même paroisse
pour repérer l'ampleur des dénivellations. Même dans une
paroisse assez homogène dans ses structures sociales
comme celle de Saint-Sauveur, les moyennes fiscales enre-
gistrent des écarts significatifs. Un écart du simple au triple
est communément observé : la rue des Étaques en 1695
atteint un plancher avec 2,1 livres par imposé ; la rue des
Robleds comme la rue de Saint-Sauveur sont à peine
mieux loties avec une moyenne de 3,3 livres, alors que la
rue de Fives est à 6,9 livres. Le fossé séparant les secteurs
aisés des zones les plus déshéritées aurait été encore plus
profond si on avait tenu compte des cours dont les habi-
tants sont soit exemptés de capitation pour indigence
notoire, soit assujettis à des cotes infimes. On serait tenté
d'écrire au sujet de Lille ce que Claude Bruneel et Luc
Delporte concluent à propos de Bruxelles en 1784 dans
une récente livraison de la Revue du Nord (nos 320-321) :
plus que le quartier ou la paroisse, c'est la rue qui est
l'unité de base la plus appropriée pour observer la réparti-
tion socioprofessionnelle dans une ville d'Ancien Régime.
Qu'est-ce qu'un quartier s'il existe comme réalité vécue,
sinon une « mosaïque de rues » typées ? De surcroît, le
paysage urbain de la paroisse ou du quartier n'a pas de
réelle spécificité. Seul le contraste entre le nouveau Lille
de Louis XIV et l'ancien tissu urbain est immédiatement
perceptible.

Un habitat d'aspect médiéval jusqu'au milieu du


xvif siècle

Il ne reste rien aujourd'hui des maisons du début des


Temps modernes avec leurs façades ornementées avec pro-
fusion, leurs toits à auvent abritant l'entrée des boutiques,
leurs pignons à redents caractéristiques de l'architecture
domestique des villes flamandes. Il est établi que les toits
a auvent furent définitivement voués à la destruction par
une ordonnance de 1634. Les « frontispices » écrasants des
maisons qui plongeaient leurs fondations dans un sol peu
stable ne prolongèrent pas leur existence au-delà du
xviie siècle. Les chercheurs s'efforcent certes de tirer profit
des albums de planches rassemblés dans le second
xixe siècle par E. Boldoduc ou des eaux-fortes d'O. Bou-
chery. Au vrai, les sources iconographiques contempo-
raines sont des plus pauvres. Dans un dossier des Archives
générales du royaume à Bruxelles, figure un dessin de 1618
évoquant une vingtaine de maisons de la rue des Malades
de part et d'autre de son intersection avec la rue du Moli-
nel. La description rapide de ces maisons donne une idée
du caractère assez disparate de demeures situées pourtant
dans une des artères majeures de la cité. On distingue
d'abord cinq habitations construites en bois de 20 à
25 pieds de largeur (6 mètres à 7,5 mètres) et d'une hau-
teur uniforme de 75 pieds (environ 22 mètres). Ce qui
frappe, c'est l'étroitesse des lucarnes surtout au rez-de-
chaussée, même si, aux étages, des fenêtres de dimensions
assez diverses laissent pénétrer moins parcimonieusement
la lumière. Les rez-de-chaussée sont du reste dissymé-
triques avec des portes d'entrée parfois coupées à mi-hau-
teur. Se présentent ensuite trois autres maisons de bois,
mieux bâties, d'aspect moins « archaïque », avec des
fenêtres plus larges que des meneaux distribuent en
compartiments. Deux maisons de pierre appartenant à des
propriétaires plus aisés prennent la suite de cette rangée
peu cohérente d'habitations surmontées d'un pignon à pas
de moineaux ; elles précèdent le couvent des Pauvres
Claires. Dix maisons de bois rappelant par leur aspect les
premières habitations évoquées terminent cet aperçu furtif
de ce que pouvait être le paysage urbain lillois à la fin du
règne de Philippe III. C'est une ville assez médiévale d'al-
lure qui surgit de cette évocation. Par paresse intellec-
tuelle, les historiens se surprennent à trouver pittoresque
ce type d'habitat ; en fait, ce paysage urbain associe de
façon peu cohérente des demeures qui se serrent et se sou-
tiennent mutuellement en trouvant leur assise sur un par-
cellaire étroit.
Les maisons de bois demeurèrent longtemps prépondé-
rantes à Lille, même si ce type de construction est
condamné par le Magistrat dès les années 1560. Les bans
politiques du 14 février 1566 et du 20 juin 1569 sont a priori
formels. Il est enjoint à « tous ceulx qui voldront faire faire
ou ediffier aucunes maisons ou édiffices nouveaulx ou
renouveller iceulx, de faire faire tant les devantures que
les costez et le derrière de leurs dictes maisons de pierres
ou briques et d'eslever les murs des dicts maisons de
pierres ou briques et d'eslever les murs des dicts costez
plus hault que les dicts édiffices de trois à quatre pieds,
lesquels murs de costez [...] devront porter par dedans sur
corbeaulx de grez ». Certes, la Loi de Lille admet encore
l'usage du bois pour « les faches des galleries, montées,
despences et telz menus et petits édiffices que l'on voldra
faire pour la commodité des autres principaux ediffices ».
Il est certain qu'en dépit des bans de 1566, 1569, renou-
velés encore en 1576, le recul des maisons de bois fut lent.
Des édifices de matériaux composites virent le jour avec
un rez-de-chaussée fait de brique et de pierre, alors que le
système de construction en bois demeure en usage pour
les étages. Il est plausible que les édifices en bois qui ne
manquaient pas de solidité demeurèrent longtemps prisés
par la population. Les façades plaquées de planches mas-
quant les panneaux de torchis, plus encore que les colom-
bages savants faits pour être vus, formaient encore le décor
familier du premier XVIIe siècle. Pourtant, le recul du bois
était d'autant plus devenu un phénomène irréversible que
le Magistrat était déterminé à opérer cette mutation. Sur
les terrains qu'il revend à la faveur de l'agrandissement de
1603-1605, l'ordonnance du 18 juillet 1606 lui réserve le
droit de surveiller la construction des édifices. Le Magis-
trat prévoyait plusieurs types de constructions. Construire
massivement en pierre et en brique gardait ses faveurs
mais, par la force des choses, il admettait deux types de
maisons à pans de bois, dits, à Lille, « à arcures ». Les unes,
« à châssis non revêtus », étaient maçonnées de brique,
mais poteaux et traverses de bois demeuraient visibles, les
autres, « à châssis revêtus », conservent certaines tech-
niques du pan de bois, mais le bois qui fournit le matériau
des baies disparaît sous la maçonnerie des trumeaux.
P. Parent a bien souligné les traits distinctifs particularisant
ces maisons : plus grande largeur des ouvertures, moindre
surface des murs, disparition des croisées en pierre ou en
grès aux fenêtres des façades.
Un des rares spécimens de l'architecture privée de cette
époque encore visible aujourd'hui est la maison édifiée en
1636 par le marchand cirier Gilles de le Boé, à l'angle de
l'actuelle place de Bettignies et de l'avenue du Peuple
Belge (correspondant à l'Ancien Rivage). Le rez-de-chaus-
sée est « à châssis revêtus » avec arcatures, un premier
étage de construction massive est couronné par une cor-
niche soutenue par d'imposantes consoles. Des traits bien
caractéristiques de la Renaissance flamande apparaissent
sans détour avec les guirlandes de fleurs surmontant les
baies, les pignons alternativement brisés ou cintrés, les
niches situées sur les trumeaux.
C'est donc une ville aux maisons majoritairement de
bois que découvre Louis XIV. Certes, les maisons de
pierre et de brique les remplacent progressivement. Est
déjà présente dans le paysage lillois la première génération
des maisons construites sur un soubassement de grès
(appelé « gresserie ») avec un ou deux étages en brique.
Les spécialistes de l'histoire de l'art ont de longue date
souligné comme élément un peu emblématique de cette
architecture flamande du XVIIe siècle la force de la structu-
ration horizontale du bâti. Le cordon larmier, cette cor-
niche en saillie à la hauteur de chaque étage, souligne ce
compartimentage horizontal. Il s'agit bien dans cette
région pluvieuse (sans excès) d'empêcher l'eau de ruisseler
sur la façade et de la salir. Il n'est pas téméraire d'imaginer
l'harmonie de ces façades où se marient le gris du soubas-
sement, le blanc de la pierre et le rouge de la brique. En
se promenant aujourd'hui dans les campagnes proches de
Lille, on découvre encore quelques-unes de ces belles
fermes cossues dites « à rouges barres » où selon une
ordonnance horizontale alterne une rangée de pierres avec
le plus souvent trois rangées de briques.
Il est manifeste que la façon dont on construit la façade
d'une maison exprime un art de vivre, une manière d'ins-
crire dans la pierre l'image que l'on veut donner de sa
demeure. Les fruits et les feuillages, les cornes d'abon-
dance ou les têtes d'angelots dont les bourgeois lillois du
premier XVIIe siècle égaient les façades des maisons les plus
récentes évoquent une certaine joie ostentatoire de vivre,
en harmonie avec les chaleureuses visions du monde du
catholicisme de la Contre-Réforme. On considère généra-
lement que les sculpteurs lillois ont emprunté l'essentiel
des thèmes décoratifs ayant nourri leur inspiration à des
modèles introduits notamment à Lille par le Bruxellois
Jacques Francquart ; en ce sens, le décor lillois se déve-
loppe sous l'influence de l'art urbain bruxellois.
La rue a fortiori ne présente pas un décor homogène.
Chaque maison préserve sa spécificité. Le concept de rangs
de maisons est étranger à la manière flamande de bâtir la
ville. La situation évolue décisivement quand la « manière
de France » progressivement imprime sa marque.

Les métamorphoses des façades et de la construction au


temps de la présence française

L'étude de la maison d'habitation a été trop longtemps


négligée par l'historiographie. Il est vrai que dans les
inventaires après décès l'aspect extérieur des maisons
n'apparaît pas. L'observation des maisons anciennes à
Lille est de ce point de vue de peu de secours. Léon
Lefebvre observe même que les dernières maisons de bois
ont disparu à Lille vers 1845.
Les archives notariales recèlent surtout des actes de
ventes et des baux qui sont généralement peu explicites
sur l'aspect extérieur des maisons. Les registres aux per-
missions de bâtir et de réparer n'existent pratiquement que
pour le xviiie siècle. Ils rassemblent les réponses du Magis-
trat à un nombre impressionnant de requêtes introduites
par des particuliers et n'ont pas vocation à accueillir des
plans ou des croquis. La série des registres intitulé « Visita-
tions des maisons », qui couvre les années 1623 à 1790,
regorge de demandes d'autorisations concernant l'aména-
gement des caves, le creusement de « puisoirs », la création
de « burguets » 1, voire la construction d'« espondis »2 en
maçonnerie. Ces registres, qui n'ont pas fait à ce jour l'ob-
jet d'un dépouillement intégral, demeurent peu diserts sur
les modes de construction des édifices principaux. Au
total, pour évoquer l'évolution des paysages urbains, l'his-
torien dispose de sources assez dispersées, mais peut heu-

1. Burguet : porte de cave en saillie, protégée par des murs latéraux.


2. Espondis : digue dressée à plomb sur le bord de la rivière.
reusement faire fond sur la somme de Paul Parent
consacrée à l'architecture civile à Lille au XVIIe siècle.
Le passage sous la domination française a transfiguré à
terme les façades de la ville. Le triomphe du goût français
n'est cependant pas immédiat. Jusqu'aux années 1730, le
particularisme flamand demeure bien présent dans un style
hybride dit « franco-lillois ». À partir du second tiers du
siècle, ce qui faisait la richesse de l'art urbain flamand
s'évanouit, alors que le matériau local, la brique, tend à
disparaître par imitation des constructions parisiennes.
Paul Parent a jugé sans aménité la construction privée lil-
loise du XVIIIe siècle : « peu d'originalité, de rares innova-
tions, à peine quelques édifices intéressants ». Il incrimine
notamment l'absence de personnalité des « clercs commis
aux ouvrages » comme Joachim Millau, François-Michel
Caby ou Verdière d'Hemme. Il met également en cause le
rôle uniformisateur de l'école d'architecture fondée à Lille
en 1762. On peut légitimement trouver excessifs les juge-
ments de valeur de Paul Parent, qu'irrite la sécheresse d'un
art classique responsable à Lille d'une sorte de régression
contrastant avec l'art « nourri et dru » du XVIIe siècle. Il est
plus utile pour notre propos de mesurer en quoi le paysage
urbain s'est métamorphosé au cours des décennies qui ont
suivi la conquête française.
Le premier aspect de cette métamorphose tient à la
sobriété croissante du décor. Les Lillois virent apparaître
des colonnes ioniques et doriques qui progressivement se
substituèrent aux cornes d'abondance, aux visages grima-
çants des monstres, aux masques grotesques... L'affirma-
tion grandissante des pilastres structurant le bâtiment du
rez-de-chaussée aux corniches eut raison de l'animation
des bâtisses par des horizontales. Cela dit, la transition ne
fut pas brutale. Typique du style « franco-lillois » est la
propension des constructeurs à installer au sommet des
trumeaux et aux couronnements des fenêtres de petites
scènes jouées par des personnages. Quelquefois, c'est le
cas au rang de Beauregard, les piliers sont couronnés par
des médaillons encadrés de têtes d'anges faisant office de
chapiteaux. Les Lillois restèrent longtemps fidèles aux tru-
meaux décorés. Mais dès les années 1730, l'uniformité et
la nudité (au moins relative) des façades sont devenues de
règle dès que l'on construit ou que l'on reconstruit des
maisons, voire des rues entières (rue de la Clef, des Oyers,
de la Grande-Chaussée, de Saint-Genois, du Sec-Arem-
bault, des Augustins...).
Les décennies suivant le rattachement à la France cor-
respondent à une cascade d'ordonnances politiques visant
à une régularisation des façades. En juin 1675, sur ordre
des échevins, tous les toits situés en saillie aux premiers
étages des maisons de la ville furent abattus et rompus.
En décembre 1692, Messieurs ordonnèrent de remplacer
« toutes les nochères coulantes du haut des maisons sur les
rues » et de canaliser désormais les eaux dans des tuyaux
de plomb fixés le long des murs. Le 7 octobre 1690, ce sont
les enseignes pendues aux maisons qui sont condamnées à
disparaître dans le mois suivant. Elles doivent être doréna-
vant attachées aux frontispices. Il est évident que la trans-
formation de l'aspect extérieur des maisons fut une œuvre
de longue haleine. Mais à terme le changement s'opéra, et
un Lillois du début des années 1660 aurait certes retrouvé
à la veille de la Révolution le réseau viaire qui lui était
familier, mais aurait surtout découvert une ville aux
façades dégagées de leurs disparités médiévales ou
baroques.
En 1733, le Magistrat ne croit pas indigne de son auto-
rité d'imposer des normes garantissant de bons matériaux
pour la construction des bâtiments. Le 12 mars 1733, la Loi
opine que « pour les façades des maisons tant dehors que
dedans », seules doivent être utilisées de bonnes pierres
« gris ban surannées, mises en rôle et bien écarissées ». Le
1er avril de la même année, la «jauge des briques, tuiles et
lattes » est même précisée.
La volonté d'imposer une harmonie des façades fait
figure de leitmotiv dans les apostilles du XVIIIe siècle, où
reviennent en permanence des formules de ce genre : « à
charge de suivre la symétrie de telle maison », « à charge
de mettre les littes et la corniche à hauteur » de la maison
du sieur propriétaire de la plus belle maison de la rue,
« à charge de suivre le coin de la rue pour la hauteur des
étages »... Il résulta de ces décisions une transformation
de l'habitat qui impressionna les observateurs. Le Parisien
Charles Sabliez dans une lettre du 26 mai 1731 note, non
sans quelque exagération : « Il n'y a pas à présent un hui-
tième de vieilles maisons et presque toutes les façades et
croisées sont au niveau, ou peu s'en faut. »
Une autre innovation de l'époque française est la
construction de « rangs », autrement dit de suites de mai-
sons bourgeoises aux façades rigoureusement identiques.
Il s'agit d'un type urbain original qui, dès 1687, connaît
deux mises en application spectaculaires avec sur la Petite-
Place le rang de Beauregard et les immeubles d'Anselme
Carpentier depuis le palais Rihour jusqu'à la Grand-Place.
Les quatorze maisons bien alignées du rang de Beauregard
ne sont pas réfractaires à tous les topoï de la manière fla-
mande, comme le montrent l'association des trois maté-
riaux (pierre, brique, grès) et la profusion décorative qui
se concentre dans la partie supérieure du rang. Elles font
place à la manière française avec l'affirmation de la verti-
calité par la suppression des cordons larmiers. Cette
volonté de constituer des ensembles cohérents de maisons
est manifeste par la suite. Par exemple, la rue de la
Grande-Chaussée, une des plus anciennes de la ville, est
reconstruite au XVIIIe siècle. Le goût français s'y affirme :
les grilles en fer forgé des balcons forment l'essentiel du
décor.
Cela dit, il ne faudrait pas imaginer une ville totalement
métamorphosée par le système des rangs. Les maisons de
la ville présentent plusieurs types de façades. On ne saurait
être plus précis que P. Parent dans la typologie des façades
aux variantes indéfiniment déclinées qui se dressent le long
des rues lilloises. Un élément commun à l'ensemble des
constructions s'affirme avec la primauté de l'élément verti-
cal au détriment des effets d'horizontalité. De puissants
pilastres montant sur la hauteur de deux ou de trois étages
compartimentent la façade. Des bandeaux de pierre y cou-
rent tout le long et s'associent aux panneaux de brique
dans des compositions variées. Dans le détail, en effet, la
diversité est de règle. Des familles de façades sont pour-
tant identifiables. Les façades des rues du nouveau Lille
(rue Royale et rue Neuve-Saint-Pierre, aujourd'hui rue
Saint-André) ont fait école : chaque vide est entouré d'un
cadre de pierres blanches qui prolonge horizontalement les
linteaux et les appuis des baies, et verticalement le mon-
tant de ces baies, afin de sertir les rectangles maçonnés de
brique. Une autre famille, particulièrement prolifique, de
façades est constituée par les façades issues de la maison
du Croissant édifiée en 1673 à l'angle de la rue de Béthune
et de la rue Neuve. Ces maisons, qui s'inspirent de divers
modèles, en particulier ceux du Porcq d'Or et des
immeubles d'A. Carpentier, présentent cette fois de larges
pilastres qui occupent toute la largeur des trumeaux.
Au XVIIIe siècle, le point final de l'évolution est atteint
quand l'usage exclusif de la pierre conduit à supprimer
toute trace de maçonnerie de briques. C'est dans les hôtels
particuliers que les tendances architecturales catalysées
par la « manière de France » ont reçu l'écho le plus large.
Un des premiers hôtels particuliers connus, celui du baron
de Woerden, s'installa rue Royale et d'emblée impres-
sionna l'observateur habitué aux parcelles plus étroites par
ses 61,5 mètres de façade. Le nouveau quartier devint le
lieu d'élection de ces hôtels qui offrent à la vue des pas-
sants un portail monumental en front de rue. Ce serait tou-
tefois généraliser hâtivement que d'imaginer des corps de
logis principaux systématiquement construits entre cour et
jardin. Quelquefois, ce fut surtout le cas entre 1671 et 1714,
l'hôtel est formé de deux bâtiments parallèles à la chaussée.
D'autres architectes, avec l'accord de leur propriétaire, ont
adopté un plan d'ensemble en U avec entrée au milieu de la
façade encadrée de deux ailes ; d'autres hôtels sont conçus
selon un plan ayant la forme d'un L ou d'un C.
En vérité, entre ce type de demeure sans souvent le
moindre décor floral et les maisons flamandes et bour-
geoises traditionnelles, il y a davantage qu'une différence
de style. Cette nouvelle architecture reflète l'acceptation
par les élites lilloises du goût français, dont le triomphe
s'affirme sans plus rencontrer de résistances. À la fin des
années 1760, l'inflexion vers le néoclassicisme est sensible
à Lille comme dans les autres métropoles de province.
Trois architectes dominent alors le marché immobilier des
bénis de la fortune : Thomas-François-Joseph Gombert
(1725-1801), Michel Lequeux (1753-1786) et François
Verly (1760-1822). Celui qui présente le plus d'originalité
est incontestablement Michel Lequeux, dont les travaux de
J.-J. Duthoy ont révélé la personnalité et la richesse de
l'inspiration. Quatre commandes privées ont permis à
Lequeux de montrer la plénitude et la souplesse d'adapta-
tion de son talent : l'hôtel d'Avelin (1777) rue Saint-
Jacques, l'hôtel Petitpas de Walle (1778) et l'hôtel de la
Garde (1780) rue de l'Hôpital-Militaire ; l'hôtel du
Chambge d'Elbecq (1781) rue Saint-Genois. Lequeux sut
éviter la monotonie en donnant à l'hôtel d'Avelin une
façade d'une extrême sobriété avec refends, balustres et
tables nues, en optant pour l'hôtel Petitpas de Walle pour
une composition palladienne donnant à l'entrée monu-
mentale des allures d'arc de triomphe. C'est à vrai dire
dans l'hôtel du Chambge qu'il pousse le parti néoclassique
à un relatif paroxysme.
De façon générale, les Lillois appréciaient-ils l'affirma-
tion dans leur décor familier de cette grammaire néoclas-
sique, le surgissement de ces corniches ornées de
triglyphes, de ces nobles colonnes cannelées, de ces por-
tiques à l'allure de temple grec ? Les textes ne permettent
guère de répondre. Les historiens de l'art ont encore un
travail en profondeur à accomplir sur les constructions de
style néoclassique. D'ores et déjà, il ne paraît pas témé-
raire d'affirmer que les prototypes les plus radicaux de l'art
nouveau ne firent pas particulièrement école même si les
vieilles façades qui se transformaient tendaient à se donner
des tournures plus solennelles et plus froides.
Ces logis aux façades d'une réelle valeur architecturale
sont encore, pour bon nombre d'entre eux du moins,
visibles dans le secteur sauvegardé de Lille qui, mis à
l'étude en 1967, a été approuvé en 1980. Ce secteur s'étend
de la Grand-Place à l'extrémité de la rue Royale et de
l'avenue du Peuple-Belge à la rue Sainte-Catherine. Il
convient toutefois de ne jamais oublier que ces maisons
n'abritaient les demeures que d'une minorité de la popula-
tion. De bien plus modestes habitations, qui au fil du temps
avaient cessé d'être construites en bois, fournissaient le
gîte de la masse des artisans et des petites gens. L'aspect
extérieur de ces logis nous demeure mal connu. P. Parent
a fait un sort à un type de maison populaire qu'il appelle
« la maison du sayetteur » avec sa haute baie vitrée qui
laisse pénétrer en abondance la lumière dans ce logement-
atelier. Il serait toutefois hasardeux de donner à ce type
de logis une extension qu'il n'eut pas nécessairement. Le
logement du populaire demeurait des plus sommaires,
dans une ville n'ayant jamais réussi à résoudre les difficul-
tés inhérentes à la densité démographique.
2
La population en expansion d'une ville
densément peuplée

La démographie de Lille aux Temps modernes a fait


l'objet de travaux inégalement denses. La qualité des
sources disponibles l'explique assurément. La série des
registres paroissiaux du xvie siècle est des plus lacunaires.
Si à Saint-Maurice, Sainte-Catherine, Saint-Étienne et
Saint-André, le premier acte de naissance est relevé res-
pectivement en 1539, 1565, 1568 et 1592, on ne dispose
d'aucun registre de décès pour six paroisses. L'enregistre-
ment conservé des mariages ne devient effectif le plus sou-
vent qu'à compter du début du XVIIe siècle, même si on
dispose de quelques actes pour Sainte-Catherine à partir
de 1572. La topographie documentaire est même désolante
pour la paroisse Saint-Sauveur, dont les registres anté-
rieurs à 1694 ont brûlé, ainsi que ceux entre 1715 et 1737.
Le bilan historiographique peut être rapidement dressé.
Le mémoire ancien, mais utile, de N. Kramer-Sense
s'aventure dans le domaine peu exploré de la démographie
lilloise antérieure au passage sous la domination française.
L'époque française a fait l'objet de divers travaux encou-
ragés par la soudaine abondance des sources. Il y a un
quart de siècle, l'enquête d'A. Lottin, « Naissances illégi-
times et filles-mères à Lille au XVIIIe siècle », se développa
parallèlement aux mémoires qu'il dirigeait avec P. Deyon
sur cinq des sept paroisses lilloises à partir des dénombre-
ments de la fin du XVIIe siècle. En 1995, nous avons relancé
les recherches sur la population lilloise et nous venons de
proposer une première synthèse sur l'évolution du
XVIIIe siècle dans la Revue du Nord (nos 320-321).
U N E VILLE DURABLEMENT EN EXPANSION AU COURS DES
T E M P S MODERNES

Lille enregistra au cours des Temps modernes une crois-


sance forte mais inégale. Les travaux des médiévistes
(Henri Platelle, Alain Derville, Gérard Sivéry) font décou-
vrir une ville d'à peine 20 000 âmes à la fin du xve siècle.
Lille est alors une ville importante, mais de second rang.
En 1678, l'archevêque de Tournai, Gilbert de Choiseul,
mesure sans détour le chemin parcouru : « Il y a un siècle
et demi, c'était une ville obscure et de peu d'étendue [...]
Depuis elle a crû en opulence, en grandeur et en popula-
tion au point de n'être surpassée que par bien peu de
cités. »

Une croissance presque ininterrompue à l'époque


espagnole

Le premier xvie siècle sur le plan démographique se


caractérise à Lille comme dans les autres villes de la région
par un essor impétueux. Pourtant les épreuves n'ont pas
épargné le peuple de la cité. A huit reprises, des flambées
de prix affligent les Lillois. Celle de 1545-1546 voit le prix
du blé atteindre son niveau record dans la première moitié
du siècle. La peste est durablement installée dans les struc-
tures du quotidien depuis le Moyen Age. Six épidémies de
peste d'inégale intensité ont été répertoriées sous Charles
Quint (1514-1515, 1519-1522, 1533-1534, 1538-1539, 1545-
1546, 1554-1557). Même si les registres paroissiaux font
défaut pour en juger, tous les indicateurs révèlent que les
assauts répétés de la mortalité dus aux crises de subsis-
tance, au « mal contagieux », voire à la conjonction de ces
deux fléaux, n'ont pas cassé l'expansion démographique.
L'essor de la production textile, le dynamisme du
commerce (cf. chapitre 4) créent un tel nombre d'emplois
que Lille bénéficie au temps de Charles Quint d'une des
phases les plus expansives de son histoire.
Pour prendre la mesure de ce bond en avant, l'historien
se réfère à une estimation, du reste assez médiocre, établie
en avril 1566. Un mémoire fait alors état de 3 890 maisons
dans les cinq paroisses intra-muros : 1 030 à Saint-Sauveur,
1 060 à Saint-Maurice, 1100 à Saint-Étienne, 400 à Sainte-
Catherine, 300 à Saint-Pierre. Les paroisses de Saint-
André et de La Madeleine, V alors hors des murs de la ville,
ne sont pas mentionnées. À la fin de cette courte liste,
un scribe anonyme a écrit que chaque maison abritait en
moyenne 10 personnes, adultes et enfants. Peut-on penser
que Lille regroupait alors près de 40 000 habitants ? Un
tel chiffre ne peut, selon nous, être entériné sans examen.
Une moyenne de 10 habitants par maison est en effet peu
crédible : à la même date à Anvers, on dénombre 7,4 per-
sonnes par maison, et un bon siècle plus tard, le dénombre-
ment lillois de 1686 fait apparaître un effectif moyen de
6,8 habitants. Il ne semble donc pas mal congruent d'esti-
mer que Lille comptait environ 27 000 à 29 000 habitants,
ce qui dénote une progression considérable de l'ordre de
la moitié depuis les premières années du siècle.
Qu'advient-il dans le demi-siècle suivant ? Le journal de
Monnoyer fait état d'une évaluation qui doit être rappe-
lée : Lille serait fort en 1617 de 32 604 habitants ; Saint-
Sauveur aurait rassemblé 7 113 âmes, Saint-Maurice
9 188 âmes, Saint-Étienne 9 709 âmes, Sainte-Catherine
4 042 âmes, Saint-Pierre 2 552 âmes. Le poids relatif des
diverses paroisses n'a pas été bouleversé par les troubles
des dernières décennies du xvie siècle. Seule la paroisse
artisanale et ouvrière de Saint-Sauveur n'a plus le poten-
tiel démographique que suggérait le nombre des maisons
cité en 1566 (26,19 % des maisons en 1566 et 21,8 % des
habitants en 1617). Quant au nombre des Lillois « recen-
sés », il a été établi, A. Lottin est fondé à le souligner, alors
qu'un « mal contagieux » commence à atteindre la ville et
sans doute à en déprimer les forces vives.
Peut-on penser néanmoins que les difficultés du dernier
tiers du xvie siècle (troubles politiques, crises de subsis-
tance, épidémies) ont fait chuter la population et que le
règne des Archiducs est porteur d'une récupération démo-
graphique ? Au vrai, nous ne sommes plus autant
convaincu que nous l'avons été de l'effondrement de la
population lilloise dans les trois dernières décennies du
xvie siècle. Les comptages réalisés dans les registres de
baptêmes conservés de Saint-Maurice dénotent en effet
une progression continue (328 par an dans les années 1580,
364 dans les années 1590, 388 dans les années 1600). Il ne
faut certes pas demander aux chiffres de baptêmes davan-
tage qu'ils ne peuvent offrir, mais il est plausible que l'im-
migration a plus que compensé les pertes enregistrées par
les malheurs de la fin du siècle.
On est fondé à penser qu'après 1617, en dépit des morta-
lités, la population lilloise a continué sa progression. Le
chiffre de 40 000 communiants relevé par A. Lottin au
milieu du XVIIe siècle laisse envisager une population de
55 000 habitants. Ce chiffre, à l'évidence excessif, a au
moins le mérite d'indiquer une ligne de pente plausible.
Il est notamment attesté que la guerre franco-espagnole
commencée en 1635 a fait refluer vers Lille une masse de
ruraux et de déracinés. Plus largement encore, la conquête
de l'Artois a mécontenté des habitants qui se sont enfuis
pour se réfugier derrière les murs de Lille. Cette immigra-
tion artésienne semble avoir perduré avec une inégale
intensité jusque dans les années 1650.
Du reste, chaque fois que les hostilités se rapprochent
de Lille, on assiste à ce mouvement de reflux en direction
de la ville. Sans doute la plupart de ces réfugiés ne sont-
ils pas destinés à faire souche sur place, mais il est clair que
sans immigration, Lille n'aurait pu faire face aux ponctions
opérées par les épidémies et au premier chef à celles qui
la ravagèrent à maintes reprises au cours des deux pre-
miers tiers du XVIIe siècle.

Un élan vital menacé par les épidémies

Jacques Dupâquier a combattu avec force arguments


l'idée selon laquelle la mortalité était le facteur détermi-
nant du niveau d'une population. Sauf à l'issue de pandé-
mies conduisant à des pertes de plus de 30 %, ce n'est pas
la mortalité, mais le mariage qui est « le rouage central du
mécanisme autorégulateur ». Autrement dit, chaque coup
de faux de la mort est suivi par une vive poussée de la
nuptialité qui a tôt fait de combler les vides créés par la
surmortalité.
Il reste que les chroniques du temps, comme les registres
paroissiaux, les délibérations municipales ou les comptes
de la Bourse commune des pauvres, sont particulièrement
attentives aux coups de boutoir de la mort. Quant à la vie
quotidienne, elle est bouleversée par l'irruption des pestes,
des « pestilences » et des « contagions ». Le mal contagieux
impose une réorganisation des usages sociaux quotidiens,
qui passe par une rétraction temporaire de la vie sociale.
Dès le premier xvie siècle, on ordonne par exemple que
les assemblées de confréries soient ajournées lorsque l'épi-
démie se déchaîne. Les noces elles-mêmes doivent se faire
« à petite compagnie » et aucune danse ne doit y être orga-
nisée. Au plus fort de la contagion, il devient même atten-
tatoire à la santé publique de « tenir écoles et assemblées
de josnes enfants ». Les relations commerciales elles-
mêmes sont frappées de paralysie ; lorsque Lille est
infecté, la mise en interdit des habitants et des marchan-
dises venues de la ville est le point ultime de la stratégie
d'isolement prophylactique, la seule au demeurant qui
témoigne d'une relative efficacité en ce temps d'impuis-
sance thérapeutique.
Du xvie siècle le temps des Archiducs a hérité d'un « lieu
de santé » des pestiférés installé sur le riez de Canteleu
entre la route d'Armentières et la boucle de la haute
Deûle. Présenté une première fois en 1519 comme lieu de
regroupement des infectés, le riez devint dès le milieu du
xvie siècle le lieu de réclusion, sinon de soins efficaces pour
les malades assistés. Au cours de la terrible peste des
années 1596-1599, une chapelle de bois y fut aménagée.
Lors des périodes de létalité pesteuse, c'est donc une vaste
prairie peuplée pour une bonne part de « hobettes » de
bois que découvre l'observateur en lieu et place des prai-
ries réservées à la dépaissance du bétail des bourgeois de
la ville.
La chronique des épidémies de peste au XVIIe siècle éta-
blie par le docteur E. Caplet donne à l'expression de « tra-
gique xviie siècle » tout son poids d'humanité blessée. En
1603-1604, l'épidémie est sévère, si mortifère même que le
Magistrat est obligé de récapituler dans un règlement en
quarante-trois articles les mesures de précaution ordinaire-
ment prises contre un tel fléau. L'assaut du « mal conta-
gieux » est encore plus redoutable en 1617 et 1618.
Les comptes de la Bourse commune des pauvres aus-
cultés par Alain Lottin révèlent le gonflement du pitoyable
cortège des orphelins : 250 sont entretenus par la Bourse
commune en 1614, 321 en 1617 et 545 en 1618.
La peste réapparaît en 1624 ; elle décime derechef la
population en 1635 et 1636. Les rues sont parsemées de
mourants que le lieu de santé du riez de Canteleu ne peut
suffire à accueillir. En 1641, c'est au tour d'une épidémie
à caractère typhique d'affliger le populaire. Une ultime
grande offensive de la peste survient à Lille en 1667. Elle
atteint la capitale de la Flandre quelques mois après la
prise de la ville par les Français. En trois mois (octobre,
novembre, décembre), elle provoque la mort de 1 842 per-
sonnes. Elle se prolonge en 1668 en emportant 2 581 autres
habitants. Elle s'achève en 1669 en ayant au total coûté la
vie à près de 6 000 personnes. La dernière grande épidémie
a été presque aussi pernicieuse que les précédentes.
Pour lutter contre te contagion, les autorités usent
depuis la fin du Moyen Age d'une panoplie peu renouve-
lée de mesures d'hygiène et de désinfection. Dès 1471 à
Lille, on prit l'habitude d'interdire la revente des meubles
des pestiférés. À partir de 1480, les maisons infectées sont
signalées à l'attention par une croix. Quant aux suspects
de peste, ils ne peuvent circuler dans les rues qu'en tenant
bien droit en leur main une verge blanche de 3 à 4 pieds
de longueur « pour servir de préservation des sains ». La
pose de barres aux maisons des pestiférés devint une
mesure classique afin d'isoler les foyers de contagion. De
véritables « fonctionnaires de la peste », dont le recrute-
ment ne devait pas être des plus aisés, avaient alors pour
fonction d'ouvrir les maisons abandonnées à cause de la
peste, de les aérer, d'y faire du feu avec du bon bois pour
les assainir... et même d'y tirer des arquebusades !
En ces temps d'héroïsme dévot, la charité poussait aussi
certains prêtres particulièrement zélés à devenir « chape-
lains des pestiférés ». Les registres aux mémoires révèlent
par exemple qu'en août 1597 Jean Pichon, que son sens
de l'oblation poussait à « entrer en infection » auprès des
pestiférés, s'engagea à leur prodiguer le Saint-Sacrement
aussi longtemps qu'il en serait besoin. Un logement situé
à proximité des malades lui était procuré. Les Jésuites ne
pouvaient pas demeurer en retrait. Le 14 mars 1617, une
scène bien digne de ce temps de ferveur se déroula dans
la salle du conclave échevinal. Le recteur du collège fit
savoir que pour le soulagement du peuple de cette ville,
les pères « principalement esmeuz de charité » sont prêts
à « commettre et faire infecter l'un d'entre eux » et même
« autant d'eux que mesdits sieurs du Magistrat trouve-
raient convenir ». Messieurs du Magistrat s'empressèrent
naturellement de faire droit à ce « désir charitable ». En
juillet 1617, la chronique de Mahieu Manteau en témoigne,
pour la première fois une messe célébrée par un Jésuite
fut dite dans une chapelle de bois sur le riez au milieu des
pestiférés. Les Jésuites savaient, il est vrai, honorer leurs
martyrs. Tel fut le cas de Michel de Lattre, coadjuteur tem-
porel des Révérends Pères qui après avoir rempli pendant
sept ans son office auprès des pestiférés tomba victime de
sa charité : « Le Frère de Lattre ne semblait plus un
homme, mais l'ange même des pauvres. » Les Jésuites
n'étaient évidemment pas seuls à rivaliser d'intrépidité
apostolique. Les Bons Fils du tiers ordre de saint François
furent aussi sollicités pour soigner les pestiférés lors de
l'épidémie de 1667-1668.
Il n'est pas en effet de meilleur révélateur des solidarités
que les comportements face aux épidémies. Il est clair que
certains représentants des élites sociales optaient en
période de crise pour la fuite. En revanche, les édiles scabi-
naux faisaient leur devoir en période de contagion. Une
ordonnance échevinale de novembre 1667 prévoit par
exemple des visites par les notables « de jour à autre » des
maisons et des familles «pour connaître si aucuns et
aucunes sont malades et en faire rapport à la chambre de
santé ». Ce courage dans l'adversité allait de pair avec un
dolorisme culpabilisant bien dans l'esprit du temps. Un
Magistrat aussi dévot ne pouvait qu'attribuer aux turpi-
tudes des humains la colère de Dieu perçue comme la
cause première des épidémies. C'est ainsi qu'encore en
octobre 1667 il fait valoir que « les grands et énormes jure-
ments et blasphèmes [...], en plus des noises, débats et
homicides ont provoqué le juste courroux de Dieu ». Il
n'est donc de salut que dans l'organisation de processions
«pour apaiser l'ire de Dieu ». Les populations parta-
geaient pleinement cette conviction, processionnant sans
relâche, se précipitant aux pieds des autels afin d'obtenir
l'intercession des saints guérisseurs, saint Roch, saint
Sébastien, saint Éloi, saint Joseph et saint Charles Borro-
Figure 2 — Les naissances à Lille de 1640 à 1789
Indice 100 : moyenne des années

(Graphique construit en agrégeant les relevés de N. Kramer-Sense,


A. Lottin, P. Guignet et E. Crepy.)

mée. Si les Lillois connurent la dernière épidémie de peste


de leur histoire en 1667-1668, ils n'en avaient pas fini avec
les années de misère. D'autres maladies que la peste tarau-
dent les organismes. Les crises de subsistance toujours
récurrentes, celle de 1693-1694 est demeurée tristement
célèbre, continuent à ployer les humains sous leur impi-
toyable emprise. Le fait est cependant que le paysage sous
la domination française correspond à l'entrée dans une
nouvelle phase d'expansion démographique.

Un essor de longue durée à l'époque française qui


s'essouffle dès les années 1740

Pour cerner le devenir de la population lilloise à partir


du second XVIIe siècle, l'historien est moins démuni à partir
du moment où du moins les registres de naissances, en
dépit de fâcheuses lacunes en 1691-1695, présentent une
meilleure continuité. La courbe représentative des bap-
têmes entre 1640 et 1789 (cf. figure 2) dévoile une orienta-
tion générale à la hausse.
À Lille, le niveau le plus élevé jamais atteint par les
naissances se situe en 1786. La moyenne des naissances des
années 1780-1789 est supérieure à 17 % à celle des années
1730-1739. Il est clair que dans cette progression il faut
faire la part des naissances hors mariage dont la fréquence
est élevée (4,5 % en 1740 ; 6 % en 1751 ; 10 % en 1775 ;
12,5 % en 1785). La démonstration a été faite que ces nais-
sances hors mariage ne sont pas en majorité le fait de
jeunes filles nées à Lille. Toutefois, aucun document fai-
sant série ne permet de distinguer parmi ces mères céliba-
taires les étrangères de passage des jeunes mères non
natives de la cité, mais domiciliées dans la ville depuis
quelques années.
Cette progression générale de la population n'a évidem-
ment pas été ininterrompue. La courbe baptismale est
naturellement hérissée de fluctuations incessantes à court
terme et paraît surtout animée par des oscillations
conjoncturelles intermédiaires entre les cycles courts et les
mouvements séculaires. Elle fait apparaître clairement un
sommet au début des années 1640, puis une lourde retom-
bée pendant trois décennies. Une phase d'expansion parti-
culièrement forte s'amorce au milieu des années 1670 et se
brise au début des années 1690. Au lendemain du grand
hiver de 1709, la courbe baptismale se redresse avec
vigueur pour culminer sous la Régence. L'arrivée des
classes creuses des années 1690 empêche toutefois cet
essor démographique de donner sa pleine amplitude à la
récupération démographique consécutive au retour à la
paix. Il demeure que la population lilloise avait repris sans
précipitation son développement quand la pause qui
s'amorce au cœur des années 1730 se transforme temporai-
rement en reflux sous l'effet de la crise de 1739-1741.
Les résultats des dénombrements du dernier quart du
XVIIe siècle et de 1740-1743 valident-ils cette périodisation
induite de l'évolution des naissances ? Le dénombrement
de 1677 recense 45 171 habitants. Il fait mention de
9 468 habitants à Saint-Maurice, de 8 855 à Saint-Sauveur,
de 8 950 à Saint-Étienne, de 5 638 à Sainte-Catherine et de
1 753 à Saint-André. Globalement, la population de Lille
s'est accrue de 38,5 % depuis 1617. Il n'est pas téméraire
de penser que ce niveau était déjà pratiquement atteint
vers 1640, il oscille autour de ce chiffre entre 1640 et le
moment où l'aménagement d'un nouveau quartier offre un
appel d'air au peuplement et stimule l'immigration.
Le dénombrement de 1686 enregistre ce bond en avant
avec 53 050 habitants (+ 17,45 %). Jamais au cours des
Temps modernes, Lille, qui compte alors 7 660 maisons,
ne bénéficia d'une telle progression. Le dénombrement
lancé en 1740 qui ne s'achève qu'en 1743 confirme que
dans le premier XVIIIe siècle, la progression de la popula-
tion lilloise n'est pas stoppée, mais qu'elle se ralentit. Le
niveau démographique du début des années 1740
(63 439 habitants résidant dans 9 233 maisons) est en
hausse de 19,58 % sur les données de 1686 et s'est élevé
presque au même rythme que le nombre des maisons
(+ 20,53 %).
Au-delà, malheureusement, les dénombrements font
défaut, même si les évaluations à l'exactitude bien dou-
teuse ne manquent pas : la plupart oscillent entre 58 000
et 66 000 habitants. Non sans fantaisie le Guide des étran-
gers fait bondir en 1772 la population à 80 000 âmes et
ajoute, saisi par une sorte d'amplification rhétorique : « On
compte ordinairement sur 100 000 hommes à nourrir
chaque jour, en comprenant les hôpitaux, les maisons reli-
gieuses, la garnison et les étrangers. » Cette relative pau-
vreté des statistiques de population antérieures à la
Révolution nous a incité à scruter de plus près les courbes
baptismales, nuptiales et mortuaires de Lille dans un
article récent de la Revue du Nord (1997). Résumons-en
succinctement les conclusions. Le recul de la mort n'est
pas un fait avéré à Lille. Or entre 1737 et 1789, la baisse
des décès est à peine marquée : l'inclinaison de la droite
des moindres carrés se situe à - 0,07. Si l'on intègre les
décès survenus dans les hôpitaux où ne meurent évidem-
ment pas que des Lillois, la situation s'assombrit avec une
courbe orientée à la hausse (+ 0,10). Le solde général natu-
rel n'est vraiment significativement excédentaire que si
l'on s'en tient aux statistiques mortuaires des paroisses.
Lille n'est assurément pas un mouroir, contrairement à ce
que l'on découvre dans d'autres villes, mais le croît naturel
dans les deux derniers tiers du XVIIIe siècle est fort
modeste. Sans solde migratoire positif, la cité aurait été
condamnée à une croissance des plus poussives.
La hausse modérée des naissances contraste en effet
avec la molle croissance des mariages. La droite régulari-
sée des mariages fait apparaître un trend singulièrement
aplati avec une inclinaison inférieure en gros de moitié à
la pente de la droite baptismale. À l'évidence, la natalité
est soutenue à la fois par la poussée de l'illégitimité et
l'installation dans la ville de couples mariés ailleurs.
En définitive, Lille, après la cassure des années 1740, a
renoué avec la croissance, quoique à un rythme ralenti. Il
faudrait beaucoup plaider pour accréditer l'idée d'un
triomphe des forces de la vie alors que les décès sont en
hausse sensible de 1770 à 1782 et que les mariages oscillent
autour d'une quasi-horizontale. Cet engourdissement
démographique commence toutefois à se dissiper dans la
dernière décennie de l'Ancien Régime. Les événements
révolutionnaires et le ressac démographique qui les accom-
pagne ne permettent guère de juger de la portée de ce
réveil.
Ces grandes séquences conjoncturelles une fois mises en
évidence, il importe de mieux cerner quelques-unes des
caractéristiques propres des structures et des comporte-
ments démographiques lillois.

LES STRUCTURES DÉMOGRAPHIQUES LILLOISES DE LA


SECONDE MODERNITÉ

Un observatoire privilégié : le dénombrement de 1686


Le dénombrement de 1686 mérite de nous retenir
quelque peu. Il nous fournit en effet des informations de
première main sur le sex-ratio, la composition par âge,
l'origine géographique et la densité du peuplement. Son
interprétation s'éclaire par une comparaison avec les trois
dénombrements contemporains de Valenciennes. Ces opé-
rations ont été conduites selon la méthode indiquée par
Vauban. Les individus sont distribués en plusieurs
colonnes « hommes, femmes, grands garçons, petits gar-
çons, grandes filles, petites filles, valets, servantes ».
Les filles passent de l'état d'enfance aux prémices de
l'adolescence à 12 ans et les garçons à 14 ans. Il n'y a de
limite d'âge supérieure à l'état de « grand garçon » et de
« grande fille » que l'abandon du célibat.
Tableau 1 — Répartition par tranche d'âge et par statut matrimonial
de la population lilloise et de la population valenciennoise
à la fin du XVIIe siècle

Le déséquilibre numérique entre les sexes est patent


dans les deux villes. Ce trait démographique spécifique-
ment urbain s'observe à Lille (118 femmes pour
100 hommes). C'est dans la catégorie des « grands gar-
çons » et des « grandes filles » que l'écart atteint la propor-
tion maximale (134 grandes filles pour 100 grands
garçons). Une fraction non négligeable des jeunes hommes
quitte par conséquent la ville avant d'y fonder un foyer.
Un plus important célibat féminin lié aussi à des possibi-
lités plus larges d'emploi pour les femmes en ville est, avec
l'humble et nombreux groupe des veuves, une autre carac-
téristique de la démographie urbaine. Le déséquilibre du
sex-ratio est plus net encore à Valenciennes (124 femmes
pour 100 hommes en 1686, 133 et 132 femmes pour
100 hommes en 1693 et en 1699). Quant à la part des actifs
requis par la domesticité, elle est du même ordre dans les
deux villes (5,8 % à Lille et 5,2 % à Valenciennes en 1686).
Ces Lillois de l'après-conquête ont une pyramide des
âges à large base caractéristique des populations jeunes.
Une rafale de mémoires de maîtrise préparés au début des
années 1970 sur ces dénombrements1 a notamment permis
de construire pour 1677 une pyramide des âges dont les
flancs réguliers et concaves révèlent des moins de 20 ans
représentant 40 % de l'effectif total et des plus de 60 ans
moins de 10 %. Les pyramides des cinq paroisses étudiées
présentent des caractères très voisins. La paroisse Saint-
1. Francine Wasseler sur Saint-André, Claude Lacroix sur Sainte-Cathe-
rine, Roselyne Hedon, Cécile Rigot-Duminy et Hugues Rigot sur Saint-
Étienne, Anne Boca, Agnès Boutry, Marie-Ange Colin sur Saint-Sauveur,
Jean-Pierre Caslety, Guy Mignien et Jean-Michel Pollet sur Saint-Maurice.
A n d r é , e n voie d e p e u p l e m e n t , est assez différente des
a u t r e s paroisses p a r la s t r u c t u r e d e sa p o p u l a t i o n : les
h o m m e s , chose rare e n milieu urbain, y sont plus n o m -
b r e u x q u e les f e m m e s , e t les j e u n e s d e m o i n s d e 20 a n s y
r a s s e m b l e n t 49 % d e la p o p u l a t i o n . O n p e u t p e n s e r avec
P. D e y o n q u e m a i n t s t r a v a i l l e u r s d u b â t i m e n t r e q u i s p a r
les n o u v e l l e s c o n s t r u c t i o n s se s o n t m ê l é s a u flux d ' i m m i -
gration et ont contribué a u rajeunissement de la p o p u -
lation.
L e d é n o m b r e m e n t d e 1686 est assez précis p o u r a u t o r i -
ser u n e é t u d e a u moins succincte des origines géogra-
p h i q u e s d e s Lillois. C ' e s t d a n s la p a r o i s s e la p l u s
d é s h é r i t é e , S a i n t - S a u v e u r , q u e les natifs d e Lille s o n t le
plus m a s s i v e m e n t présents. D a n s la p a r o i s s e S a i n t - M a u -
rice, certes 26 % des lieux d ' o r i g i n e n e s o n t p a s m e n t i o n -
n é s ; l o r s q u e l ' i n f o r m a t i o n n e f a i t p a s d é f a u t , il a p p a r a î t
q u ' u n e m o i n d r e p r o p o r t i o n des h a b i t a n t s (60 % ) est for-
m é e d e L i l l o i s d e s o u c h e . P a r m i les h o r s a i n s , 5 0 % v i e n -
n e n t d e la châtellenie. C e s o n t les natifs d u M é l a n t o i s q u i
d o m i n e n t . L e F e r r a i n , a v e c 2 4 % d e s i m m i g r a n t s , e t le p a y s
d e W e p p e s , a v e c 18,1 % , f o u r n i s s e n t d e s a p p o r t s c o m p l é -
m e n t a i r e s n o n négligeables. À S a i n t - É t i e n n e , la châtellenie
p è s e m o i n s (40,4 % ) . À l ' é v i d e n c e , les r u r a u x o n t t e n d a n c e
à s'installer d a n s la p a r o i s s e i n t r a - m u r o s la plus p r o c h e d e
l e u r p a y s d ' o r i g i n e . E t a n t s i t u é e p l u s à l ' o u e s t d a n s la ville,
il é t a i t l o g i q u e q u e S a i n t - É t i e n n e v î t l e s n a t i f s d u F e r r a i n
(36,4 % ) et d u p a y s d e W e p p e s (32,9 % ) l ' e m p o r t e r n e t t e -
m e n t s u r le M é l a n t o i s (18,3 % ) e t a f o r t i o r i s u r la P é v è l e
e t le C a r e m b a u t .
D a n s u n e p a r o i s s e p l u s riche, les m i g r a t i o n s d e p r o x i -
m i t é o n t u n e m o i n d r e p l a c e q u e d a n s les q u a r t i e r s p l u s
populaires. À Saint-Étienne, u n tiers des immigrants n e
s o n t o r i g i n a i r e s ni d e la châtellenie, ni d u r e s t e d e la
Flandre, ni d e l'Artois. L a solidarité h u m a i n e des anciens
Pays-Bas espagnols se réfracte d a n s ce s o u t i e n a u flux
m i g r a t o i r e a l i m e n t a n t la capitale d e la D e û l e . L a c o m p o s i -
tion p a r sexe de l'immigration réserve p e u de surprises :
l o r s q u e l'origine g é o g r a p h i q u e est p r o c h e , les f e m m e s f o n t
j e u é g a l a v e c les h o m m e s . A m e s u r e q u e la ville p u i s e d a n s
des réserves d é m o g r a p h i q u e s situées à b o n n e distance,
l ' é l é m e n t masculin renforce sa présence. U n angle m o r t d e
n o s connaissances n ' e s t c e p e n d a n t pas a p p e l é à se r é d u i r e
a i s é m e n t , e n c e s e n s q u e si l e s s o u r c e s p e r m e t t e n t d e c e r -
n e r a p p r o x i m a t i v e m e n t les arrivées, elles n ' a u t o r i s e n t
g u è r e à chiffrer les d é p a r t s qui, d a n s u n e p o p u l a t i o n
urbaine instable, ne devaient pas être rares. L'historien est
sur u n terrain plus sûr lorsqu'il s'efforce d ' a p p r é h e n d e r les
niveaux de fécondité.

U n e p o p u l a t i o n f é c o n d e c o n f r o n t é e a u x effets d e la
densification de l'habitat

L e s difficultés p r o p r e s à la r e c o n s t i t u t i o n des familles


s o n t é v i d e n t e s d a n s u n e ville d e p l u s d e 50 000 h a b i t a n t s
d è s le d é b u t d e l ' é p o q u e f r a n ç a i s e . L e r e c o u r s a u x s o n -
d a g e s e s t l a s e u l e v o i e p o s s i b l e . A c e j o u r , il r e s t e e n c o r e
b e a u c o u p à faire d a n s ce d o m a i n e . L ' e n q u ê t e a n c i e n n e d e
N. K r a m e r - S e n s e s u r les 3 276 m a r i a g e s des a n n é e s 1640 à
1 7 4 0 d o n t le n o m d e l ' é p o u x c o m m e n c e p a r l a l e t t r e B
p o s e c e p e n d a n t quelques solides jalons.
L e t a u x d e natalité e n 1686 c o m m e e n 1740 est d ' u n e
i m p r e s s i o n n a n t e stabilité (32,7 % e n 1 6 8 6 , 3 2 , 5 % e n 1740-
1743). L e m o u v e m e n t s a i s o n n i e r d e s n a i s s a n c e s d e m e u r e
très c o n t r a s t é j u s q u ' a u p r e m i e r xvine siècle ; ce n ' e s t q u ' à
la fin d e l ' A n c i e n R é g i m e q u e les é c a r t s i n t e r m e n s u e l s s'at-
t é n u e n t . J u s q u ' a l o r s , les m o i s d e janvier, février, m a r s e t
avril, q u i c o r r e s p o n d e n t à u n m a x i m u m d e s c o n c e p t i o n s d e
p r i n t e m p s et d e d é b u t d'été, se situent très n e t t e m e n t au-
dessus d e la m o y e n n e mensuelle. L e s naissances s o n t plus
r a r e s à la saison c h a u d e , l'été, ce q u i d é n o t e u n e baisse
nette des conceptions à l'automne avec u n m i n i m u m e n
n o v e m b r e . D ' u n a u t r e c ô t é , a v e c 13,4 % d e p r e m i e r s - n é s ,
soit e n v i r o n u n b é b é sur sept, s u r v e n a n t d a n s les h u i t p r e -
m i e r s m o i s d u m a r i a g e , les c o n c e p t i o n s p r é n u p t i a l e s attei-
g n e n t u n e f r é q u e n c e assez p r o c h e de ce qui a é t é o b s e r v é
d a n s d ' a u t r e s villes. L ' â g e m o y e n a u p r e m i e r m a r i a g e d e s
f e m m e s a v a n t 1 7 4 0 e s t d e l ' o r d r e d e 25 a n s , u n â g e à v r a i
dire similaire à la m o y e n n e française d u temps.
D e m e u r e l ' é p i n e u s e q u e s t i o n de la f é c o n d i t é des c o u p l e s
et de l'éventuelle apparition de comportements malthu-
s i e n s d a n s d e s s e c t e u r s l i m i t é s d e l a s o c i é t é lilloise. N . K r a -
m e r - S e n s e n ' a p u é t a b l i r ses calculs q u e s u r u n n o m b r e
r e s t r e i n t d e familles c o m p l è t e s (156). E l l e a b o u t i t à u n e
m o y e n n e d e 7,2 naissances p a r c o u p l e q u e la m o r t n ' a p a s
brisé a v a n t q u e la m è r e n e soit p a r v e n u e a u t e r m e d e sa
v i e f é c o n d e ( f i x é e à 45 a n s ) . S i l ' o n e n g l o b e l ' e n s e m b l e d e s
familles d o n t la d a t e d e fin d ' o b s e r v a t i o n est c o n n u e , y
c o m p r i s les u n i o n s r o m p u e s p a r la m o r t p r é m a t u r é e d e l ' u n
d e s c o n j o i n t s , l a m o y e n n e t o m b e à 5,6 e n f a n t s p a r f a m i l l e .
L ' a n a l y s e d e s i n t e r v a l l e s , d i t s « p r o t o g é n é s i q u e s », e n t r e
le m a r i a g e et la p r e m i è r e n a i s s a n c e e t d e s intervalles dits
« i n t e r g é n é s i q u e s », e n t r e l e s n a i s s a n c e s s u c c e s s i v e s e s t
utile p o u r m i e u x c o m p r e n d r e le m o d è l e d e fécondité.
L ' i n t e r v a l l e p r o t o g é n é s i q u e e s t d e 12,1 m o i s . L a d u r é e
moyenne de l'intervalle intergénésique s'établit à
24,6 mois. D e tels résultats n e c o n f è r e n t a u c u n e originalité
à l a d é m o g r a p h i e lilloise. L ' e n q u ê t e c e n t r é e , s e l o n les
n o r m e s d e la m é t h o d e F l e u r y - H e n r y s u r les familles d e
6 e n f a n t s et plus, a le m é r i t e d e d é v o i l e r u n e relative stabi-
lité des intervalles à q u e l q u e s m o i s près. P a r c o n s é q u e n t ,
s'il y a é m e r g e n c e d u m a l t h u s i a n i s m e , il n e p e u t s ' a g i r d ' u n
malthusianisme d'espacement.
P e u t - o n écarter aussi l ' h y p o t h è s e d ' u n m a l t h u s i a n i s m e
d ' a r r ê t ? L a difficulté est q u e les d o n n é e s a c t u e l l e m e n t dis-
ponibles n e sont pas assez tranchées p o u r nourrir de
f e r m e s conclusions. L ' â g e m o y e n à la d e r n i è r e naissance
a v a n t 1 7 4 0 s ' é t a b l i t e n e f f e t à 3 6 , 4 a n s . À p a r t i r d e 41 a n s ,
seul le q u a r t des f e m m e s m a r i é e s o n t e n c o r e u n enfant. D e
tels chiffres s o n t u n p e u e n d e ç à d e ceux observés d a n s des
populations ne pratiquant aucune restriction volontaire
des naissances.
Il e s t m a n i f e s t e q u ' o n n e p e u t p a r l e r d ' h y p e r f é c o n d i t é
des Lilloises. P e u t - o n p o u r a u t a n t a d m e t t r e u n e limitation
volontaire des naissances dès le premier XVIIIe siècle ? Rien
n'est moins certain. L'échantillon étudié demeure limité.
Par ailleurs et surtout, nul n'ignore que la durée de l'allai-
tement, qui correspond généralement à un arrêt de l'ovula-
tion et à une stérilité temporaire des femmes, est un
facteur possible d'explication. Dans ce domaine, tout
dépend du niveau d'intensité de la mortalité infantile et de
la propension des familles lilloises à placer leurs enfants
en nourrice à la campagne. Sur ces deux points, toute
incertitude n'est pas levée. Le caractère défectueux des
registres de sépultures jusqu'en 1737 interdit de prendre
position sur le niveau de la mortalité infantile. Le médecin
A.-F.-J. Desmilleville affirme en 1766 que « les Lilloises
nourrissent ordinairement leurs enfants ». Toutefois les
registres de sépultures des paroisses voisines de Lille déno-
tent la présence sporadique de décès d'enfants placés en
« nourrissage mercenaire ». Sous bénéfice d'inventaire plus
précis, on est fondé à considérer que la mise en nourrice
est loin, à Lille, d'être systématique et en tout cas n'atteint
pas le niveau d'intensité observé à Lyon et à Rouen.
Ce bon niveau de fécondité conjugué à un solde migra-
toire positif, en dépit d'une mortalité qui, nous l'avons vu,
tarde à refluer, entretenait des densités urbaines fortes.
L'étude de la densité par maison et par famille confirme à
quel point Lille est alors une ville surpeuplée. La densité
moyenne par maison s'établit à l'échelle des paroisses étu-
diées à 6,8 habitants : elle est un peu plus basse dans les
paroisses aisées (6,5 habitants à Saint-Maurice en 1686, 5,6
à Saint-Étienne en 1694) qu'à Saint-Sauveur (7,1 habitants,
en 1686). Comme naturellement il y a plus d'un ménage
par maison, la densité par ménage est plus faible (4,7 habi-
tants en moyenne à Lille en 1686). L'enquête minutieuse
menée sur Saint-Sauveur révèle que seuls 7 % des
ménages comptent une seule personne, 12,9 % 2 per-
sonnes, 13,6 % 3 personnes, 21,1 % 4 personnes. C'est dire
que 45 % des ménages accueillent plus de 4 personnes. Les
familles vraiment très nombreuses (8 personnes et plus)
regroupent encore 12,4 % de l'effectif total. La surpopula-
tion de Lille n'a rien d'exceptionnel pour les villes du
temps. R. Mois a trouvé des densités par maison assez
comparables à la même époque dans les villes des Pays-
Bas (Ypres : 6,6 ; Dunkerque : 8,5 ; Tournai : 6,6 ; Furnes :
5,8 ; Malines : 5,5). Lille figure simplement dans la partie
haute des densités connues.
L'échelle des densités par hectare est en harmonie avec
les données précédentes. Saint-Maurice, avec 342 habitants
à l'hectare en 1686, fait déjà figure de paroisse dense.
Saint-Étienne dépasse de justesse les 400 habitants à l'hec-
tare et, de ce point de vue, ne s'écarte guère de la suroccu-
pation humaine de Saint-Sauveur (408 habitants à
l'hectare). Cette densification de l'habitat s'aggrave assu-
rément au cours du XVIIIe siècle. Le dénombrement de 1740
fait découvrir une population étouffant dans le périmètre
restreint des vieux quartiers (424 habitants à l'hectare à
Saint-Maurice, mais 483 à Saint-Sauveur et 553 à Saint-
Étienne). La densité paraît certes s'être un peu relâchée à
Sainte-Catherine (327 habitants à l'hectare en 1686, 293
en 1740). Elle demeure celle d'une population vivant dans
des conditions spatiales aérées dans la nouvelle paroisse
de Saint-André (137 habitants en 1686, 162 en 1740). La
progression ralentie de la population dans le second
XVIIIe siècle eut du moins pour résultat de ne pas aggraver
la densification de l'habitat, qui ne reprend son ascension
que dans le premier xixe siècle.

Se marier à Lille dans le second xvnf siècle

Le mariage obéit aux saisons. L'enquête que nous avons


menée sur les dates de tous les mariages célébrés à Lille de
1740 à 1789 confirme que dans les sept paroisses la courbe
mensuelle des unions demeure conditionnée par les pres-
criptions religieuses. Deux creux en décembre et en mars
coïncident avec le temps de l'Avent puis celui du Carême
(mobile mais centré sur mars). Évidemment, on se préci-
pite aux épousailles en février et en novembre, avant les
« temps clos ». Le printemps et le début de l'été sont une
période propice aux hyménées. En revanche, les mois de
juillet, août et septembre sont marqués par une nette
dépression du nombre des mariages.
Le mémoire récemment soutenu par Nicolas Maillard
fournit des données nouvelles étayées sur deux solides son-
dages quinquennaux (1750-1754 et 1780-1784) lui ayant
procuré plus de 4 500 actes. Reprenons les principaux
acquis de cette recherche. L'âge moyen au premier
mariage est tardif et il a tendance à s'élever en passant de
27,6 ans pour les hommes et de 27,2 ans pour les femmes
en 1750-1754 à respectivement 27,8 ans et 27,6 ans en 1780-
1784. Il est notable que les hommes et les femmes travail-
lant dans le textile se marient plus jeunes que les autres
conjoints. Le fait majeur demeure l'élévation régulière de
l'âge au mariage par rapport aux estimations du premier
XVIIIe siècle. Cet âge de plus en plus tardif au mariage est
le signe irrécusable d'une insertion moins aisée pour les
jeunes dans la vie professionnelle et sociale. Lille n'est pas
exempt de difficultés dans ce domaine. On ne peut cepen-
dant parler de crise comme dans d'autres milieux urbains
de la France septentrionale ; l'étude des flux migratoires le
montre bien.
Le bassin démographique de Lille garde en effet toute
sa fécondité. Le pourcentage des « non-natifs » parmi les
nouveaux conjoints passe de 27 % en 1750-1754 à 34 % en
1780-1784, alors que, dans le même laps de temps, le
nombre des mariages a augmenté de 16 % ; Lille a par
conséquent sensiblement amélioré son attractivité. On
observera toutefois que la proportion des Lillois de souche
à la veille de la Révolution n'est certainement pas plus
élevée qu'un siècle plus tôt. Chez les forains, l'âge moyen
au mariage est encore plus élevé que chez les natifs. Il est
vrai que les mariages entre natifs et non-natifs concernent
moins de la moitié des immigrés (47 % en 1750-1754 et
43 % en 1780-1784). Une telle situation en dit d'ailleurs
long sur la difficile intégration des étrangers dans la société
lilloise. Certes, on ne relève aucune stratégie visant à frap-
per d'ostracisme les horsains, mais le choix du conjoint est
un test hautement révélateur de l'accueil réservé aux non-
natifs dans les réseaux de sociabilité informelle structurant
la vie quotidienne.
Une réflexion sur les mouvements de population se doit
de s'interroger sur la provenance des immigrants. Compte
non tenu des Pays-Bas français, un dixième des immigrés
lillois vient du royaume de France. Cette immigration est
dominée par Paris, qui fournit un artisanat spécialisé,
quelques hommes d'affaires et des administrateurs. Des
militaires venus de toute la France en proportions presque
identiques (19 % de ces migrants en 1750, 18 % en 1780)
prennent femme à Lille. La majorité des migrants français
extérieurs à la région du Nord provient de la moitié est
du pays. Les Pays-Bas autrichiens sont davantage que le
royaume de France un poumon démographique de la
métropole lilloise, bien que leur contribution ait tendance
à fléchir à mesure que l'on s'approche de la Révolution
(22 % des immigrants au milieu du siècle, 16 % en 1780-
1784). Sous l'Ancien Régime, il est important de noter que
les Belges s'établissant à Lille appartiennent à une immi-
gration essentiellement francophone. Tout au long du
second XVIIIe siècle, Tournai est parmi toutes les villes celle
qui fournit le plus grand nombre de nouveaux Lillois.
Les diverses provinces formant les Pays-Bas français
fournissent avec persévérance au moins les deux tiers des
apports migratoires. La châtellenie de Lille fait figure d'ar-
mée démographique de réserve pour la métropole. Depuis
1686, les grands équilibres ont peu changé. Hors de la châ-
tellenie de Lille, le reste de la Flandre, le Hainaut français
et le Cambrésis occupent dans la géographie migratoire
une place seconde aux effectifs stabilisés, avec 12 à 13 %
des migrants. Douai est le deuxième grand foyer urbain
d'immigrants derrière Tournai, mais loin devant Valen-
ciennes et surtout Cambrai. L'Artois et la Picardie occu-
pent également une place de choix : 15 % des migrants
en sont en moyenne originaires. L'aire matrimoniale de
recrutement de Lille englobe Arras et Saint-Omer, dont la
part augmente au cours des dernières décennies de l'An-
cien Régime.
En conséquence, structurellement l'immigration n'a pas
changé de nature depuis les années 1680. Elle demeure
d'abord régionale. Toutefois le rayon d'attraction de la cité
s'est quelque peu élargi à la mesure de l'affermissement
du pouvoir de commandement de la métropole lilloise
dans les réseaux urbains.

VIVRE DANS UNE CAPITALE PROVINCIALE HYPERTROPHIÉE


S'ENGAGEANT AVEC LENTEUR DANS LE PROCESSUS DE
MÉDICALISATION

Aujourd'hui, Lille est une métropole multipolaire.


Cependant c'est seulement au xixe siècle que le triangle
Lille-Roubaix-Tourcoing a émergé sous l'effet de la révo-
lution industrielle et usinière avec une force presque tellu-
rique. Actuellement, si la population municipale de Lille
ne dépasse pas 172 000 habitants, la vieille cité de la Deûle
rayonne sur une communauté urbaine comptant plus de
900 000 habitants. C'est à Lille que les habitants savent
trouver les structures administratives, les services rares, les
institutions hospitalières adaptées dont ils ont besoin.
Qu'en était-il au XVIIIe siècle ?
Un engagement encore timide de la cité sur la voie de la
médicalisation

Face à la maladie, les Lillois longtemps ne durent guère


compter sur les traitements mis en œuvre par un corps
médical sans grande formation sérieuse. Au XVIIe siècle, la
thérapeutique médicale demeurait assez proche de ce
qu'elle pouvait être au Moyen Âge. Les médecins du
temps avaient du reste l'art d'envelopper leur ignorance
dans un galimatias pompeux. H. Platelle, qui a relu les dos-
siers de miracles composés à Lille au XVIIe siècle, en fournit
maints exemples. Certains médecins donnent même une
allure épique au combat mené contre la maladie : « Avec
cette hydre, écrit l'un d'eux, j'ai combattu souvent et dure-
ment, mais avec le succès susdit, c'est-à-dire un succès mal-
heureux. » L'hydre dont il est question est une paralysie
d'un type singulièrement déroutant...
On acquiert au demeurant une idée tristement significa-
tive des cécités et des impasses de ce type de médecine en
ouvrant le De vita longa, un petit livre publié en 1628 par
Engelbert Lamelin sur les presses du célèbre Pierre de
Rache. Ce médecin lillois, fils d'un chirurgien de Cambrai,
dans son Epistola dedicatoria adressée au Magistrat, se dit
pénétré de la nécessité d'« amener les Lillois à éviter les
excès qui se commettent dans leur vie et abrègent leur
vie ». Lamelin, qui se prévaut en médecine d'Hippocrate
et de Galien, et en théologie du père Lessius, recommande
surtout la sobriété dont il énumère les avantages : la santé,
la vigueur des sens, la puissance de la mémoire, la force de
la raison et la diminution des passions. De telles (louables)
préoccupations concernant l'hygiène de vie des Lillois ne
devaient pas se révéler d'une efficacité redoutable contre
les fléaux sanitaires du temps, même si Lamelin complète
son traité sur la longue vie d'un opuscule sur la peste
(Tractatus de peste).
Peut-on penser que la panoplie des moyens pharmaceu-
tiques à la disposition des praticiens s'est heureusement
diversifiée au cours des deux derniers siècles de l'Ancien
Régime ? La comparaison de trois pharmacopées impri-
mées à Lille en 1654, 1694 et 1722 ne laisse présager
aucune innovation médicale. Au milieu du XVIIe siècle, les
apothicaireries regorgent de plantes dont la plupart sont
assez courantes : le poireau est prisé pour ses vertus diuré-
tiques, le mouron est présenté comme expectorant, le myo-
sotis comme remède pour les fistules... Quelques pierres,
quelques produits d'origine animale, comme la corne de
cerf ou l'huile de ver de terre, complètent les posologies
médicales. La pharmacopée de 1694 fait place dans les
médications à de nouveaux produits venus de terres loin-
taines (Egypte, Proche-Orient, voire Japon). Surtout elle
fait valoir les vertus curatives de l'orviétan, dans la fabrica-
tion duquel entrent vingt-sept substances. Dans la pharma-
copée de 1772, à côté de bien rares nouveautés, une
certaine diversification des substances animales est déce-
lable. Les dents de sanglier, le fiel de l'anguille ou les yeux
d'écrevisse, par exemple, s'insinuent dans les armoires des
apothicaires. Nous entendons bien que les placards font
aussi état de produits proposés sur les marchés à une clien-
tèle avide de remèdes miracle. L'ensemble de ces baumes
et médications demeure révélateur d'un état de choses des
plus traditionnels.
La fin de l'Ancien Régime est pourtant marquée par un
engouement du meilleur aloi pour la botanique. Certes, le
goût des Lillois pour les fleurs et les plantes n'est pas chose
nouvelle. C'est ainsi qu'on affirme que dès 1616 le jardin
du sieur Baltazar Bautre renfermait les plus belles fleurs
et les plus rares tulipes de la contrée. Il revient à un méde-
cin, Pierre Ricart, d'avoir fondé le premier jardin des
plantes sur le terrain sis entre la rue Sainte-Catherine et la
rue du Gros-Gérard. Il publia même en 1641 le catalogue
des arbustes et des fleurs qui s'y trouvaient. Le Magistrat
crut opportun en mai 1761 de supprimer le jardin bota-
nique, mais il s'attira alors une pétition protestatrice de la
part du monde médical lillois révélant que sur ce point
Messieurs de la Loi agissaient à contre-courant de l'évolu-
tion des esprits. Toutefois, l'essentiel c'est que des leçons
publiques et gratuites de botanique aient pu être dispen-
sées par Jean-Baptiste Lestiboudois, dès avril 1770, dans
une des salles de l'Académie des arts. L'œuvre de Jean-
Baptiste est poursuivie par son fils François-Joseph Lesti-
boudois qui soutient le 2 août 1777 une thèse débouchant
en 1781 sur la publication d'un solide volume au titre évo-
cateur : Botanographie belgique ou Méthode pour
connaître facilement toutes les plantes qui croissent naturel-
lement ou que l'on utilise communément dans les provinces
septentrionales de la France.
Dans le second XVIIIe siècle, on assiste incontestablement
à une prise de parole du milieu médical. Pourtant, les pro-
grès ont été loin d'être spectaculaires. L'inoculation et
l'obstétrique furent deux des domaines où les innovations
médicales pratiques se manifestèrent le plus nettement. Il
est attesté que, de façon générale, l'inoculation, venue
d'Orient, ne s'implanta en France qu'à partir de 1755. À
Lille, deux articles des Annonces, affiches et avis divers des
19 et 26 août 1761 évoquent très clairement l'inoculation.
Le Magistrat était toutefois trop ancré dans son catholi-
cisme de monolithe pour s'accommoder aisément d'une
pratique dont certains canonistes faisaient une œuvre sata-
nique : Job n'avait-il pas reçu la petite vérole du Diable ?
Messieurs du Magistrat attendirent que la faculté de théo-
logie se prononçât pour qu'une ordonnance fût imprimée
en 1772.
Dans l'art des accouchements, les moindres progrès de
la médecine peuvent avoir des effets positifs immédiate-
ment décelables. Depuis une ordonnance de juillet 1644,
une sage-femme ne peut exercer profitablement ses acti-
vités qu'après avoir obtenu la permission de la Loi. De
fortes motivations religieuses ne sont pas étrangères à
cette vigilance. Une sage-femme n'est-elle pas appelée à
ondoyer les enfants en péril de mort ? Cette législation
toujours en vigueur au XVIIIe siècle s'enrichit, comme en
bien d'autres villes, de l'organisation d'une formation pro-
fessionnelle plus rigoureuse. Il faut cependant attendre
1762 pour que des cours publics confiés à un maître chirur-
gien, le sieur Warocquier, soient ouverts à l'hôtel de ville.
Ce pédagogue expert en obstétrique développe un pro-
gramme comportant l'étude générale des accouchements,
l'examen des maladies pouvant affliger les femmes
enceintes, ainsi que la présentation de certains remèdes
susceptibles d'être administrés aux parturientes. Les dix-
neuf accoucheuses et les quatre maîtres accoucheurs
recensés à Lille en 1777 ont-ils profondément modifié leurs
pratiques à la faveur de cet enseignement destiné au moins
à faire éviter les plus grossières erreurs ? Il demeure diffi-
cile d'en juger. En tout cas, il est attesté que le sieur
Warocquier avait recours au mannequin qui, mis au point
dès 1759 par Mme du Coudray, offrait la possibilité de
multiplier les démonstrations des mécanismes de l'accou-
chement devant des auditoires subjugués.
De telles initiatives participent d'un mouvement d'éveil
de la curiosité scientifique. Pierre-Joseph Boucher (1715-
1793), qui exerça dans sa ville natale comme médecin des
pauvres et médecin des hôpitaux Comtesse et Saint-Sau-
veur, fut l'auteur de nombreux mémoires sur la chirurgie
et les épidémies : il collabora avec assiduité au Journal de
médecine. Sa promotion au Magistrat prouve qu'il avait
accédé à la notoriété publique. Bien d'autres personnalités
comme N.-J. Saladin, Pierre-Joseph Riquet ou Antoine-
François-Joseph Desmilleville prirent également part acti-
vement à l'animation de débats que la Société royale de
médecine, créée à Paris en 1767, ne cessait d'alimenter et
de relancer.
Les effets pratiques de cette ouverture à des probléma-
tiques nouvelles n'étaient pas à la mesure des espoirs à la
fin de l'Ancien Régime. De surcroît, l'emprise des stéréo-
types, le goût des détails plus ou moins fantasmatiques
sont encore manifestes sous la plume des plus doctes. C'est
ainsi que le médecin de l'hôpital militaire de Saint-Louis
écrit encore en 1766 : « Nos habitants sont d'une humeur
gaie et affable [...] Les Lillois sont assez bien faits, d'une
belle couleur et d'une stature plutôt grande que petite ; ils
ne sont pas délicats comme ceux qui habitent les provinces
méridionales de la France [...] Le sexe est grand et bien
fait [...] Les femmes sont assez fécondes. On cite un serru-
rier qui a eu de 3 femmes 82 enfants. De nos jours un
négociant en a eu 42 de 2 femmes. » A contrario, une per-
ception plus rigoureuse des effets sanitaires de l'inégalité
sociale affleure dans les « observations médicinales » des
docteurs Fissan et De Henne : « Les enfants s'élèvent bien
et on en voit peu en chartre dans les bourgs et les villages,
mais un très grand nombre dans la capitale de cette pro-
vince, surtout parmi la classe du menu peuple qui habite
les Vsouterrains. »
A la faveur d'un tel texte, on serait tenté de discuter
des conditions sanitaires comparées dans la ville et à la
campagne. Le dossier démographique n'est cependant pas
encore assez fourni pour prouver que le milieu écologique
urbain, avec ses canaux qui ne furent enterrés ou comblés
qu'au xixe siècle, était responsable de surmortalité. En tout
cas, la métropole de la Flandre wallonne, si insalubre
qu'elle fût, n'a jamais vu sa primauté contestée à l'époque.

Une région lilloise de plus en plus urbanisée

Avant de nous interroger sur le poids relatif des villes


et les rapports de taille qu'elles entretiennent entre elles, il
est de saine méthode de ne pas séparer Lille de son terreau
démographique régional. Une première pesée globale de
la population de la Flandre wallonne n'est pas envisa-
geable avant le crépuscule du Grand Siècle. L'historien
démographe dispose pour le début du siècle des dénom-
brements de feux qu'en 1720 le libraire Saugrain a patiem-
ment collationnés dans son Nouveau Dénombrement du
royaume par généralités, élections, paroisses et feux. Certes,
ce n'est pas un recensement précis et fiable. S'il est une
question qui ne risque pas de recevoir un jour une réponse
univoque, c'est bien celle de savoir à quel nombre de per-
sonnes correspond le feu moyen de l'époque. Saugrain lui-
même dans son Dictionnaire universel de la France publié
en 1726 a fait choix de multiplicateur de 4,5 lorsqu'il pro-
pose une évaluation chiffrée de la population. Risquons-
nous avec témérité sur ces sentiers pour quantifier l'ap-
proximatif en prenant pour cadre par commodité, et sans
crainte de l'anachronisme, les quatre-vingt-sept communes
de l'actuelle communauté urbaine de Lille. Il apparaît que
ce territoire comptait à la fin du Grand Règne 28 338 feux,
soit environ 127 521 habitants. En 1790, la même entité
regroupait 189 744 âmes. Il n'est donc pas illusoire de pen-
ser qu'approximativement la région lilloise a augmenté au
moins de moitié, alors que la France dans son ensemble
croissait d'à peine 30 %.
Dans le contexte démographique de la France du Nord,
l'essor de la région lilloise n'a rien d'atypique. La contrée
a progressé à l'image de la population régionale. Encore
convient-il de savoir comment cette croissance s'est répar-
tie entre les villes, les bourgs et les villages de la région
lilloise. Pour mieux observer la ventilation démographique
des communautés rurales et urbaines, il nous paraît expé-
dient de les classer selon quatre grandes strates numé-
riques. Le seuil des 6 000 habitants permet d'isoler les
villes principales des autres bourgades. Dans une seconde
catégorie, nous avons regroupé les localités situées entre
2 000 et 6 000 âmes. Il serait par ailleurs dommageable de
laisser dans l'indivision l'ensemble des localités inférieures
à 2 000 habitants. Pour distinguer les villages les plus
modestes, nous avons placé le curseur au seuil des
1 000 habitants.
Ce cadre de saisie une fois précisé, examinons le résultat
de l'opération tout en sachant la part d'aléas qu'elle
comporte. Une vue d'ensemble de la distribution du début
du XVIIIe siècle fait apparaître qu'une forte majorité (58 %)
vit dans des localités de plus de 2 000 habitants. Seul Lille
dépasse alors le seuil des 6 000 âmes et fixe à lui seul
39,8 % de la population. 22,4 % de la population résident
dans les paroisses entre 1 000 et 2 000 âmes et 19,5 % dans
les villages les plus modestes inférieurs à 1 000 habitants.
L'ampleur du fait urbain n'est pas une surprise.
Les chiffres de population fournis par les états de 1790
ne sont pas d'une précision rigoureuse. La fascination pour
les chiffres ronds ne laisse pas d'intriguer. Comme nous ne
demandons à ces sources que des ordres de grandeur, le
péché toutefois n'est que véniel. En 1790, trois villes ou
gros bourgs, Tourcoing, Roubaix et Armentières, ont fran-
chi le seuil des 6 000 habitants et rejoignent Lille dans une
tranche supérieure qui atteint cette fois 45 % de l'effectif
total. L'ascension fulgurante du « bourg » de Roubaix qui
passe de 4 500 habitants au début du XVIIIe siècle à environ
9 000 âmes au début de l'époque révolutionnaire est à
l'image des villages-champignons du quart nord-est de la
châtellenie. Quant aux quinze localités situées entre 2 000
et 6 000 habitants, elles rassemblent 21,57 % de la popula-
tion. Il est donc clair que l'urbanisation a progressé encore
au cours du XVIIIe siècle. En dépit d'une croissance ralentie
de Lille qui fait baisser sensiblement son poids relatif dans
la région 1 (les Lillois forment un peu moins du tiers du

1. Le chiffre de 1790 (Archives départementales du Nord, L 1341) n'est


cependant pas crédible (59 220 habitants). Toutefois, même avec une ville
de Lille estimée à 65 000 habitants, le pourcentage des Lillois de résidence
est en recul de 6 points sur les données statistiques de Saugrain.
t o t a l e n 1 7 9 0 ) , il d e m e u r e q u e L i l l e d o m i n e o u t r a g e u s e -
m e n t l a p y r a m i d e u r b a i n e d e la r é g i o n .

U n e é c r a s a n t e p r i m a u t é d e la v i l l e - m é t r o p o l e d a n s le
réseau urbain

L ' e x a m e n des densités révèle à quel p o i n t Lille est a u


c œ u r d ' u n e c o n t r é e s u r p e u p l é e p o u r l ' é p o q u e . E n 1790,
d a n s l e s l i m i t e s d e l ' a c t u e l l e c o m m u n a u t é u r b a i n e , la d e n -
s i t é e s t d e 2 8 0 h a b i t a n t s a u k m 2 ; 19 d e s 87 c o m m u n e s e n
1790 c o m p t e n t plus d e 2 000 h a b i t a n t s . D a n s u n e F r a n c e
excipant en 1790 d'une densité d'environ 50 â m e s au km2,
le jeune département du Nord occupe dans la hiérarchie
des densités le deuxième rang derrière la Seine avec
135 habitants au km2, le noyau le plus dense de ce départe-
ment qui se recommande par l'abondance de ses peuples
étant la région de Lille.
Lorsque l'on examine la ventilation des communes selon
les quatre grandes strates numériques précédemment indi-
quées, on est du reste immédiatement frappé par le
contraste existant entre la région lilloise et d'autres sous-
ensembles régionaux.
Tableau 2 — Répartition de la population des futurs arrondissements
de Lille, Douai, Valenciennes, Cambrai et Avesnes en 1790

1. L'actuelle communauté urbaine de Lille comporte 87 communes correspondant à 92 localités de


la fin du XVIIIe siècle. L'arrondissement de Lille rassemblait 129 communes lorsqu'il fut constitué.

L'écart peut paraître vertigineux entre la région lilloise


et l'Avesnois qui, dans le sud de l'actuel département du
Nord, semble assez bien en harmonie avec les données
moyennes observées dans l'ancienne France. Certes, le
Valenciennois, que l'on sait en plein essor, est lui aussi
solidement urbanisé, mais avec 41 % de citadins, il
demeure très en deçà des niveaux d'urbanisation de la
région lilloise.
On conçoit par conséquent que l'agencement des
réseaux et l'organisation spatiale du phénomène urbain en
Flandre wallonne ressortissent à une logique différente de
celle du Hainaut-Cambraisis et de l'Artois. Dans l'inten-
dance de Valenciennes, deux villes, Valenciennes et Cam-
brai regroupent une population d'importance presque
comparable (20 689 à Valenciennes, 17 064 à Cambrai).
Une bicéphalie encore plus manifeste est décelable lors-
qu'on imagine la pyramide urbaine de l'Artois, puisque
Saint-Omer avec 20 362 habitants et Arras avec
19 286 âmes sont au coude à coude à la fin de l'Ancien
Régime. Dans la châtellenie de Lille Douai-Orchies, Lille
est plus de trois fois plus peuplé que la deuxième ville,
Douai, six fois plus que la troisième, Tourcoing, et sept
fois plus que la quatrième, Roubaix. On est donc fondé à
parler de macrocéphalie dans une Flandre wallonne où la
ville primordiale domine de façon écrasante le réseau
urbain.
L'examen de la distribution dans l'espace des localités
supérieures à 2 000 habitants fait apparaître la singularité
de la situation de la Flandre wallonne. Dans le Hainaut,
on observe un quadrillage assez harmonieux de l'espace
par des noyaux urbains hiérarchisés qui évoque la réparti-
tion uniforme des « lieux centraux » chère au géographe
allemand Walter Christaller. La situation en Flandre wal-
lonne est à l'évidence très différente (cf. figure 3). On a
l'impression de villes les unes sur les autres, aussi peu espa-
cées que possible. On a donc bien affaire à un espace urba-
nisé en nébuleuse dont la formation résulte de la fusion
de plusieurs nappes successives d'urbanisation. Si l'on fait
toutefois abstraction des gros bourgs industriels (Tour-
coing, Roubaix, Wattrelos, Roncq...), Lille fait figure de
centre urbain majeur autour duquel gravitent à une bonne
dizaine de kilomètres une couronne de petites villes :
Comines (4 425 habitants en 1790) au nord, Armentières
(6 345 habitants en 1790) à l'ouest, Seclin, la capitale du
Mélantois (2 800 habitants) au sud, Lannoy, la plus petite
des « bonnes villes » (1500 habitants rassemblés sur
18 hectares) à l'est. La Bassée (2 300 habitants) au sud-
ouest est une ville-relais entre Lille et Béthune davantage
qu'une petite ville satellisée immédiatement par l'astre
lillois.
Figure 3 — Distribution des villes, bourgs et gros villages
dans la région lilloise au début du XVIIIe siècle
et à la fin de l'Ancien Régime
A E n d ' a u t r e s t e r m e s , la t r a m e u r b a i n e h é r i t é e d u M o y e n
A g e a v e c ses p e t i t e s villes s i t u é e s à 10-12 k i l o m è t r e s
a u t o u r d e la ville p r i n c i p a l e é t a i t b i e n h i é r a r c h i s é e e t h a r -
m o n i e u s e m e n t d i s t r i b u é e d a n s l ' e s p a c e s e l o n les n o r m e s
s o u p l e s d e s « l i e u x c e n t r a u x ». M a i s e l l e a é t é e n n o y é e p a r
le f o i s o n n e m e n t d ' u n e i n d u s t r i a l i s a t i o n t e x t i l e q u i a t r a n s -
f o r m é d e m o d e s t e s villages e n gros bourgs. C e t t e u r b a n i s a -
tion est c o m m e p l a q u é e sur la f r o n t i è r e a u n o r d e t à l'est
d e Lille. L e b o u r g e o n n e m e n t u r b a i n est e n effet p l u s
i n t e n s e a u n o r d d e Lille. C e c o n t r a s t e n o r d - s u d c o r r e s p o n d
du reste à l'opposition bien connue entre deux grands
types e u r o p é e n s d'habitat rural d o n t la limite ouest-est
p a s s e e x a c t e m e n t à Lille. Lille est, o n n e le r é p é t e r a j a m a i s
assez, a u c o n t a c t e n t r e le p o n t d e c r a i e d u M é l a n t o i s q u i
p r o l o n g e les p l a t e a u x secs a r t é s i e n s et la d é p r e s s i o n fla-
m a n d e affouillée dans des terrains argilo-sableux.
C e f a c t e u r d e localisation u n e fois r a p p e l é , l'essentiel est
de percevoir qu'au XVIIIe siècle on assiste à un renforce-
ment et à une densification du réseau urbain dont Lille est
l'épicentre. Deux chercheurs américains, Paul Hohenberg
et L. Hollen Lees, ont opposé dans leur synthèse sur les
villes européennes deux logiques de l'organisation de l'es-
pace par les villes : la logique network et celle des « lieux
centraux ». La logique network s'accommode de villes
importantes situées à peu de distance les unes des autres.
La région lilloise répondrait-elle à cette logique network ?
On serait tenté de répondre par l'affirmative, à cette forte
réserve près que dans le Brabant et en Hollande les villes
atteignent toutes un haut niveau de peuplement ce qui
n'est pas le cas ici. En fait, la région lilloise offre plutôt au
XVIIIe siècle un paysage urbain qui annonce l'urbanisation
appelée à devenir une réalité dominante dans les bassins
industriels surgis des transformations du siècle dernier.
Cette primauté de Lille ne se limite naturellement pas
au simple champ démographique. Lille est la « bonne vil-
le » principale de la Flandre wallonne. Le rôle de la cité
de la Deûle est d'autant plus déterminant qu'une solide
culture politique sous-tend les choix et les comportements
de ses « bourgeois ».
3
Une culture politique cohérente et partagée

La physionomie politique et administrative de Lille pré-


sente une gamme assez variée d'institutions. L'esprit de
ces institutions est républicain ; nous convenons aisément
qu'à aucun moment Lille n'a formé une cité-État, à
l'exemple d'une ville italienne comme Gênes. Néanmoins,
lorsque l'on observe la réalité des pouvoirs exercés, il faut
bien constater que le Magistrat de la ville s'est doté au
Moyen Âge de vrais pouvoirs régaliens (haute justice,
autonomie financière, droit de législation). Ces pouvoirs
sont en recul aux XVIIe et XVIIIe siècles ; ils sont loin cepen-
dant d'avoir disparu. Ils contribuent décisivement à sauve-
garder l'identité collective de la ville. La conquête
française s'est accommodée de ce modèle de la « bonne
ville » d'essence médiévale.

UNE « BONNE VILLE » AU PRESTIGIEUX MAGISTRAT


ET AUX FONCTIONS ADMINISTRATIVES NOTABLES

Une ville d'Ancien Régime est par excellence le siège


de pouvoirs administratifs. Richard Cantillon dans son
Essai sur la nature du commerce en général distingue trois
moteurs de la croissance urbaine : la présence de proprié-
taires fonciers rentiers du sol, celle d'agents du pouvoir,
certaines activités de production et d'échange pour satis-
faire d'autres besoins que la clientèle locale. Nous aurons
dans la deuxième partie tout le loisir de scruter les activités
des Lillois. Tenons-nous-en ici aux deux autres facteurs de
prééminence et de développement.
Un large éventail de fonctions administratives

La ville de Lille n'est pas une cité vivant prioritairement


de la rente foncière. La thèse en cours sous notre direction
de Sylvain Vigneron permettra entre autres choses de
mieux connaître le volume et les rythmes du marché fon-
cier, l'ampleur de l'implantation foncière des patrimoines
urbains. À ce jour, les relevés anciens et précis de
G. Lefebvre demeurent de bonne prise pour dresser un
tableau sommaire de la répartition des terres à la veille de
la Révolution. Dans la majorité des villages de la région
lilloise, la propriété ecclésiastique est de médiocre étendue
(11 % des terres du futur district de Lille). Cependant on
relève un « noyau de domaines ecclésiastiques » dans la
banlieue lato sensu de Lille par suite de la puissance fon-
cière de la collégiale de Saint-Pierre, ainsi que des abbayes
de Loos et de Marquette. La propriété nobiliaire pour sa
part concentre 31 % des terres de la Flandre wallonne sep-
tentrionale. Autrement dit, sans qu'on puisse parler d'hé-
gémonie, les environs de Lille se caractérisent par un poids
significatif des deux premiers ordres privilégiés. La pro-
priété bourgeoise est en deçà de 15 % dans la Pévèle, le
Mélantois et le Carembaut, comme dans le pays de
Weppes. Ce n'est que dans le Ferrain que la moyenne de
la propriété bourgeoise se redresse soudain à 27 %. Assu-
rément, la quasi-totalité de la noblesse élit domicile en
ville, même si elle a terres et résidence à la campagne. Les
milieux urbains, compte non tenu des institutions reli-
gieuses, rassemblent donc souvent la moitié des terres. Il
demeure que le bassin foncier de Lille ne paraît pas de
larges dimensions. Davantage qu'une stratégie d'acquisi-
tions foncières, les fonctions administratives et écono-
miques ont été mises en œuvre par les élites lilloises
comme activités motrices.
Dans quelle mesure peut-on dire que Lille dispose de la
panoplie administrative d'une métropole régionale ? En
fait, il ne manque à Lille, mais ces lacunes ne sont pas
de faible poids, que trois institutions : une université, un
parlement, un évêché. L'université a été fondée en 1562
par Philippe II à Douai ; Louis XIV a érigé à Tournai un
Conseil souverain transformé en parlement en 1686. Ce
parlement a été déplacé à Cambrai en 1709 puis définitive-
ment installé à Douai en 1713. Enfin, Lille demeura jus-
qu'à la Révolution un simple chef-lieu de doyenné
dépendant du siège épiscopal de Tournai. Certes, Lille est
certainement une des villes où la Contre-Réforme s'est le
plus profondément ancrée, mais dans la géographie des
pouvoirs ecclésiastiques, c'est une ville de second plan.
Il n'en reste pas moins vrai que Lille se voit conférer
une certaine prééminence par la présence dans ses murs
d'un large éventail d'institutions et il est patent que la
conquête française a renforcé notablement cet équipement
administratif. Le Moyen Âge a légué une armature que
l'époque espagnole laisse en l'état. Nul n'ignore qu'en 1385
Lille devient une capitale financière des Pays-Bas bourgui-
gnons avec l'installation de la Chambre des comptes. Elle
fut un instrument majeur des gouvernements des ducs de
Bourgogne puis des Habsbourg. Le contrôle des finances
communales, domaniales et ducales, la conservation des
archives fiscales et administratives du comté de Flandre, le
jugement en appel de nombreuses causes civiles ont du
reste sécrété un fonds d'archives qui constitue une des
pierres angulaires des Archives départementales du Nord.
Supprimée par la conquête française, la Chambre des
comptes fut remplacée en 1691 par un Bureau des finances
qui n'est cependant pas une cour souveraine. En dépit d'un
moindre prestige, ce Bureau des finances dispose d'esti-
mables attributions parmi lesquelles mention peut être
notamment faite de l'examen des comptes des recettes
générales de Flandre, du Hainaut et de l'Artois, ainsi que
de l'enregistrement des lettres d'anoblissement et de la
réception des hommages, aveux et dénombrements.
^ Le Moyen Âge a également fait de Lille le siège des
États de Flandre wallonne. Ces États apparus au xive siècle
et sauvegardés lors de la conquête française tenaient
chaque année leur assemblée à Lille afin d'octroyer les
aides et les subsides demandés par le roi. Le Magistrat de
Lille y occupait une place exceptionnelle ; en effet, ces
États n'étaient pas formés par la réunion du clergé, de la
noblesse et du tiers état. Ils comprenaient quatre
membres : les baillis des quatre principaux seigneurs haut-
justiciers (Phalempin, Cysoing, Wavrin et Comines) et les
Magistrats des trois villes, Lille, Douai et Orchies. Les
votes ayant lieu par membre et non par tête, le poids des
Magistrats était a priori déterminant dans les assemblées
plénières. En 1667, Louis XIV conserva ces États dans leur
formation traditionnelle ; il fit, il est vrai, promulguer dès
1668 un arrêt du Conseil d'État donnant la préséance aux
quatre seigneurs haut-justiciers, dont les baillis furent des
agents dévoués de Sa Majesté. Il importe cependant de
ne pas surestimer la portée pratique de l'événement. Le
Magistrat de Lille jouit d'un poids politique considérable
dans la province, au contraire des deux autres échevinages
qui n'intervenaient que lors des assemblées plénières.
Il serait hasardeux de ne voir dans ces États qu'un
simple décor institutionnel en trompe-l'œil dont les attri-
butions auraient été progressivement privées de substance.
Assurément, les États ne peuvent guère refuser l'impôt ;
ils en discutent toutefois le montant chaque année, ordinai-
rement en décembre. Par ailleurs, on ne peut nier la portée
du privilège maintenu d'une province qui ordonne par elle-
même et par ses agents le mode de recouvrement de l'im-
pôt dû au prince. L'âpreté des controverses qui se dévelop-
pent à partir du XVIIe siècle à l'initiative du clergé et de la
noblesse furieux d'être exclus en tant que corps de l'admi-
nistration des États prouve, si besoin est, à quel point ces
États demeurent un enjeu de pouvoir pour les forces
sociales dirigeantes du pays.
Plusieurs justices ordinaires exercent leurs fonctions à
Lille indépendamment de celle, dont nous reparlerons, du
corps échevinal. Certaines justices de caractère seigneurial
ont des compétences des plus restreintes. Le bailliage de
la Salle, fort ancien, a vu son importance se réduire telle
une peau de chagrin. Alors que la justice du Breucq est
purement foncière, celle du chapitre de Saint-Pierre a droit
de justice sur les terres du chapitre ainsi que sur l'enclos
de l'église. La gouvernance du souverain bailliage de Lille,
que l'on sait dotée de pouvoirs de justice et de police sur-
tout sur le plat pays, a continué jusqu'à la fin de l'Ancien
Régime à fonctionner avec régularité.
Le souci de mieux asseoir son autorité conduisit le
Grand Roi à introduire quelques innovations administra-
tives. En 1679, Lille devint la résidence d'un prévôt général
de la maréchaussée. En 1685, Louis XIV érigea un hôtel
des Monnaies qui se révéla être bientôt un des plus actifs
du royaume. En 1687, apparaît pour la première fois en
Flandre un grand maître des Eaux et Forêts. La création
de l'intendance a une tout autre portée. Le fait est que
Lille devint immédiatement le chef-lieu de l'intendance de
Flandre wallonne qui comprit, outre les châtellenies de
Lille, Douai et Orchies, le pays de Lalleu, la ville et verge
de Menin, Tournai et le Tournaisis. Après le traité de
Nimègue, l'intendant de Lille étendit son aire de juridic-
tion sur le Valenciennois et le Cambrésis. Cette organisa-
tion dura jusqu'au traité d'Utrecht qui imposa un complet
remaniement des divisions administratives. Fut alors for-
mée une nouvelle intendance de Flandres par la réunion
de ce que la couronne de France gardait de la Flandre
maritime aux châtellenies de Lille, Douai et Orchies. À
rebours, Valenciennes échappe alors à l'attraction poli-
tique de la métropole lilloise rivale pour devenir le chef-
lieu de l'intendance du Hainaut au détriment de Mau-
beuge. En 1754, le Cambrésis, Bouchain, Saint-Amand,
Mortagne et leurs dépendances passèrent de l'intendance
de Lille à celle de Valenciennes, mais l'intendant de Lille
eut la satisfaction d'intégrer dans son ressort l'Artois, alors
distrait de l'intendance d'Amiens.
La nomination à Lille de personnages d'envergure
comme Le Peletier de Souzy (1668-1683) ou Dreux-Louis
Dugué de Bagnols (1684-1708) contribua à enraciner l'ins-
titution nouvelle et à valoriser le pouvoir de commande-
ment de Lille où se fixa naturellement le gouverneur
général investi du commandement militaire dans le pays
conquis. La sédentarisation de troupes mieux disciplinées
et la présence d'un état-major à Lille donnèrent à la ville
une autorité dans l'ordre militaire qu'elle n'a pas perdue
aujourd'hui. Bien que des frictions aient pu sporadique-
ment éclater entre les commandants militaires et le Magis-
trat de la ville, notamment au sujet de la garde des portes,
les relations entre les deux pouvoirs ne furent pas au total
marquées par d'excessives tensions. Il est vrai que même
si, nous l'avons vu, la sécurité nocturne de la ville était
assurée à partir de la conquête française d'abord par les
patrouilles militaires, les pouvoirs généraux de police du
prestigieux corps de ville furent dans l'ensemble sauve-
gardés.
Un gouvernement municipal puissamment organisé

Vivre à Lille aux Temps modernes, c'est accepter d'or-


ganiser son existence sous l'égide des « bans politiques »
du Magistrat de la ville. Rien n'est plus honorable à Lille
que de devenir membre de la Loi. Ce Magistrat n'est pour-
tant pas un des plus anciens que l'on connaisse. Si l'on part
de la définition que donne Du Cange d'une commune, on
constate que celle-ci présente les caractères suivants : sca-
binatus, collegium, majoratus, sigillum (sceau), campana
(cloche), beffredus (beffroi) et jurisdictio. Si nous appli-
quons ces concepts à la ville de Lille, nous observons que
la ville est libre à titre collectif depuis au moins 1127.
Quelques-uns des caractères énumérés par Du Cange sont
identifiables dès le XIIe siècle. Néanmoins, à Lille, l'appari-
tion d'institutions urbaines confirmées par une charte
concédée par l'autorité souveraine est tardive. Certaines
villes peuvent exhiber plusieurs chartes fondamentales
antérieures à 1200 ; il faut attendre mai 1235 pour que Lille
reçoive la plus ancienne de ses chartes encore pieusement
conservée à la fin de l'Ancien Régime dans le coffre à
quatre clefs renfermant les textes fondateurs de la ville.
Les lettres de la comtesse Jeanne sont davantage un règle-
ment définissant le mode d'élection et le renouvellement
annuel des échevins qu'une charte fondatrice réglant avec
minutie les attributions de chacun. En tout cas, cette
constitution municipale, si modeste soit-elle, complétée
par des textes de 1467 et de 1478, a vécu jusqu'en janvier
1790 pendant plus de cinq siècles et demi.
Quelle était donc la composition du Magistrat de Lille ?
Les membres du Magistrat sont divisés en trois « bancs »
ou catégories hiérarchisées. Le premier « banc » est formé
du rewart et des douze échevins. Une des particularités
de la constitution municipale lilloise est l'existence d'une
direction bicéphale avec le rewart et le premier échevin
qui porte le nom de « mayeur ». Dans les ordonnances, le
nom du rewart figure en tête ; il a le premier pas dans les
deputations. Néanmoins dans les assemblées de la Loi, son
autorité est loin d'être prépondérante. Au conclave, c'est
e mayeur qui préside aux délibérations; le rewart
recueille les voix et fait connaître les résultats du vote.
C'est le mayeur et non le rewart qui ouvre les lettres adres-
sées au Magistrat et qui en donne connaissance à qui il
appartient. C'est aussi au mayeur que parviennent toutes
les requêtes.
La compétence du rewart et des échevins est presque
universelle. Il est bien connu que les échevins et le rewart
ont le privilège exclusif d'exercer la justice. Seuls échap-
pent à leur juridiction les cas royaux. Tel est donc le
groupe dirigeant du Magistrat. Pour y accéder, le bour-
geois de Lille doit remplir certaines conditions juridiques
qui ne sont pas de pure forme : exciper de son apparte-
nance à la bourgeoisie depuis au moins un an et un jour,
habiter à Lille, être marié ou veuf. De surcroît, le rewart
et le mayeur doivent être natifs de Lille et le fait est qu'ob-
tenir des dérogations à la règle de la naissance n'était pas
chose facile. Encore en 1776 une personnalité marquante
comme Jacques-François Denis du Péage qui avait eu la
malchance de naître hors de Lille dut obtenir des lettres
patentes du roi pour vaincre les résistances.
Le deuxième « banc » est formé par le conseil des douze
jurés (huit jurés et quatre voir-jurés) dont le rôle est de
« suppléer les échevins dans les actes de juridiction volon-
taire [nous dirions gracieuse] tel que l'enregistrement des
contrats ». Ils délibèrent en effet avec les échevins dans les
assemblées générales de la Loi. Par ailleurs, on ne saurait
sous-estimer leur participation directe à l'administration
active de la ville puisqu'ils siègent dans les commissions
« techniques » de la Loi.
Le troisième et dernier « banc » est constitué par les huit
hommes ou « prudhommes » qui sont désignés par les
curés des quatre plus anciennes paroisses de la ville (Saint-
Pierre, Saint-Étienne, Saint-Maurice et Saint-Sauveur).
Ces prudhommes forment une véritable administration
financière chargée de répartir l'impôt entre les contri-
buables, d'apprécier les charges de la ville et de contrôler
les paiements. Dans l'esprit des Lillois des Temps
modernes, l'idée que les prudhommes jouaient le rôle de
« tribuns représentant la communauté » n'avait pas totale-
ment disparu. Au XVIIIe siècle, cette fiction n'était toutefois
plus guère crédible, même si le mode de désignation
demeure toujours sous la coupe du clergé.
Enfin, lors du renouvellement de la Loi, étaient nommés
cinq apaiseurs et cinq gard'orphènes qui ne faisaient
cependant pas partie du Magistrat. Les apaiseurs s'effor-
çaient de mettre fin aux contestations et aux querelles
verbales survenues entre particuliers. Quant aux gard'or-
phènes, ils étaient chargés de défendre les intérêts des
mineurs et d'entendre les comptes de tutelle.
C'est dire que les membres temporaires de la Loi
(rewart, mayeur, échevins, conseillers et huit hommes) for-
maient une puissante équipe de trente-trois notables. Ils
étaient assistés par un groupe de sept officiers perma-
nents : trois conseillers pensionnaires, un procureur-syndic,
un greffier civil, un greffier criminel et un trésorier. En
1737, un règlement échevinal porta à trois le nombre des
trésoriers ; l'abondance des affaires nécessita aussi la créa-
tion d'une charge de substitut du procureur-syndic.
Peut-on aller plus loin dans l'analyse du fonctionnement
réel du Magistrat et incriminer, comme le fait en 1730 le
conseiller à la gouvernance de Courcelle, le pouvoir
occulte et sans limites des pensionnaires qui « décident,
parlent et disposent sans que [les échevins] en sachent
rien » ? L'ensemble des textes montre bien que les éche-
vins, conseillers et huit-hommes n'étaient pas de simples
fantoches. Cela dit, il est vrai qu'une institution officieuse,
le « comité », joue, au moins au XVIIIe siècle, un rôle décisif.
Ce comité regroupe le rewart, le mayeur, un ancien éche-
vin, deux conseillers, deux prudhommes et les officiers per-
manents. Sa fonction est par conséquent d'examiner les
questions importantes pour en faire un rapport à l'assem-
blée de la Loi qui seule a voix délibérative. Cela admis, il
est évident que la manière dont est présenté un dossier
oriente souvent de façon déterminante vers le type de déci-
sions souhaitée. L'assemblée de la Loi n'est cependant pas
une simple chambre d'enregistrement de décisions prises
ailleurs, d'autant plus que le rôle des échevins s'exerce
également à travers les commissions. Néanmoins, il faut
concéder que le pouvoir politique ne réside pas principale-
ment dans l'assemblée délibérative de la Loi. Le prestige
de Messieurs n'en demeure pas moins considérable jusqu'à
la veille de la rupture révolutionnaire. Nul doute qu'au
début des années 1780, on aurait pu encore écrire, comme
le faisait au milieu du XVIIe siècle le conseiller Hovyne, que
le plus « haut desseing » des bourgeois était d'« aspirer aux
Magistrats ».

Des équipes municipales en voie d'oligarchisation

Le Magistrat de Lille est « créé » et installé en théorie


chaque année en exécution de « commissions pour le
renouvellement» émanant de l'autorité souveraine. La
procédure n'a pas été modifiée au cours des Temps
modernes. Quatre commissaires sont investis de cette res-
ponsabilité. À l'époque espagnole, le premier commissaire
qui dispose d'une voix prépondérante pour le choix du
rewart et du mayeur est le gouverneur de la province ou
son représentant. Le premier lieutenant de la gouver-
nance, un gentilhomme du cru et un représentant de la
Chambre des comptes complètent généralement l'équipe
des « commissaires ». Un tel dispositif donnait une emprise
assez lâche au gouvernement de Bruxelles. A. Lottin a par
exemple souligné l'attitude du comte d'Annapes, un « diri-
gé » des Jésuites qui, gouverneur jusqu'en 1621, résista aux
pressions politiques en écartant des candidatures recom-
mandées par les Archiducs.
Avec la conquête française, la composition des quatre
commissaires évolua. Le gouverneur et l'intendant figu-
raient naturellement dans cette instance décisionnelle. A
leurs côtés, on découvre d'abord le doyen du chapitre de
Saint-Pierre, mais l'usage s'acquit de maintenir en fonc-
tions deux bons gentilshommes de la province. Le rôle de
ceux-ci était essentiellement honorifique ; seuls comptaient
le gouverneur et l'intendant. La désignation du mayeur et
du rewart appartenait généralement au gouverneur, c'était
l'intendant qui imposait sa volonté lorsqu'il s'agissait de
faire choix des autres membres de la Loi.
Le renouvellement annuel prévu le jour de la Toussaint
s'effectue avec la plus exemplaire régularité au xvie et au
xviie siècle jusqu'en 1641 quand, pour la première fois, le
corps de ville est « continué ». La règle de la création
annuelle à date fixe de la Loi urbaine perd ensuite de sa
force sans que l'espacement des créations prenne une
ampleur excessive jusqu'à la fin du XVIIe siècle. Le nombre
par décennie des renouvellements tombe ensuite à 5 dans
les années 1720 et 1730 ; il n'est même plus que de 3 dans
les années 1740. Le second XVIIIe siècle prolonge la ten-
dance à l'espacement des renouvellements.
Les familles échevinales ayant siégé dans le Magistrat de
Lille du début du xvie siècle à 1789 ont fait l'objet de larges
développements dans notre thèse Le Pouvoir dans la ville
au xviif siècle. Rappelons succinctement quelques-unes
des conclusions de cette recherche en ménageant une
comparaison avec le cas valenciennois. Au xvie siècle,
Valenciennes offre un coefficient d'ouverture lignagère
plus large que Lille. En revanche, au siècle suivant, Lille,
avec 214 familles scabinales, et Valenciennes, avec
222 familles, ont un recrutement à l'éventail aussi large-
ment déployé. Au siècle des Lumières, alors que l'effectif
des familles valenciennoises s'effondre de plus de moitié
(110 familles), Lille avec 143 familles scabinales manifeste
un resserrement moins drastique de son recrutement. Le
gouvernement municipal lillois a toujours bénéficié d'une
politique d'ouverture aux nouveaux venus. Les familles
apparues depuis moins de deux générations fournissent
encore 54 % des échevins en 1750-1774 et 52 % d'entre
eux entre 1775 et 1789. En conséquence, à la veille de la
Révolution, plus des trois quarts des lignées représentées
dans l'échevinage n'ont fait leur entrée dans les allées du
pouvoir municipal qu'au XVIIIe siècle. C'est dire à quel
point, rares sont les familles qui résistent à l'usure du
temps.
Toutefois les plus anciennes familles occupent souvent
une position significative. Il convient donc dans l'analyse
de tenir les deux bouts de la chaîne. Il est certain que Lille
a a sa tête un Magistrat où les tendances oligarchiques,
quoique réelles, demeurent d'intensité plus tempérée qu'à
Tournai, à Valenciennes ou à Cambrai. Cette dispersion
apparente du pouvoir entre de nombreuses familles ne doit
cependant pas conduire à sous-estimer la concentration du
pouvoir qui s'exerce au sein même des équipes munici-
pales. Si l'on scrute non le nombre des familles mais la
durée des fonctions assumées par chacune d'entre elles, il
apparaît qu'au cours des trois siècles, trois familles ont
dépassé les 40 ans de gouvernement municipal : ce sont les
Imbert (45 ans), les Hespel (52 ans) et les Cardon (60 ans).
Ces influents lignages échevinaux cohabitent avec une pié-
taille de familles dont la seule ambition est d'accéder au
Magistrat, même pour n'y faire qu'une courte apparition.
Cette concentration du pouvoir apparaît plus forte
encore si l'on tient compte de la pratique de l'intermariage
qui tisse un réseau de parentés et d'alliances recouvrant
des secteurs entiers de la haute société. La famille Cardon
est l'exemple emblématique de ces lignages puissamment
organisés qui fournissent en abondance chanoines, offi-
ciers de l'armée royale, conseillers secrétaires du roi, sans
compter les marguilliers, les ministres de la Bourse
commune des pauvres et a fortiori les échevins, les rewarts
et les mayeurs. Les diverses branches de ce lignage tenta-
culaire portent des rameaux nobles. À l'époque française,
les fastes scabinaux voient déferler les Cardon du Fermont,
de Garsignies, de Beauffremez et du Broncquart. De tels
lignages ne négligent aucune zone possible d'illustration
sociale. Ils ne sont toutefois pas hégémoniques au point
d'interdire à quiconque de faire une carrière honorable,
alors même que le nouveau notable ne peut se prévaloir
d'attaches familiales avec des constellations dominantes.
Nous avons signalé par exemple dans notre thèse la car-
rière exemplaire de Gabriel-Eubert Scherer de Scherbourg
qui n'est allié à aucune grande famille en place, mais qui
exerce des fonctions au Magistrat presque continûment au
cours du premier XVIIIe siècle. L'ascension de Gabriel-
Eubert est couronné par le mariage d'un de ses descen-
dants avec une Hespel, un des beaux partis proposés par
les groupes familiaux dominants.
On observe au passage le poids des familles nobles dans
les rangs du Magistrat. De 1560 à 1620, sur 35 personnes
ayant assumé les fonctions de rewart et de mayeur, 19 pou-
vaient exciper de leur appartenance au second ordre. De
1621 à 1667, ils sont 26 sur 28. Cette affirmation croissante
de la noblesse dans les emplois dirigeants a été encouragée
par Albert et Isabelle dans une lettre du 28 octobre 1614.
Le souhait de voir préférer les « gentilshommes lettrez,
rentiers et aultres bien qualifiez » est alors explicitement
exprimé auprès des « commissaires au renouvellement ».
Au xviiie siècle, la pénétration de l'ordre noble dans le
gouvernement urbain s'amplifie. Dans les dix-sept promo-
tions au Magistrat des deux premières décennies du siècle,
les échevins du second ordre forment 40,7 % de l'effectif
total. Dans les équipes scabinales de 1771, 1772, 1774,
1776,1779,.1782 et 1785, le pourcentage des nobles atteint
63,7 %. Bien sûr, il n'y a parmi eux aucun noble d'ancienne
extraction mais tous sont authentiquement nobles. Ce
modèle de recrutement de forte coloration nobiliaire est
d'autant plus digne de mention que le négociant n'est pas
à Lille persona non grata.
L'analyse des appartenances socioprofessionnelles ne
coïncident pas avec la ligne de partage entre roturiers et
nobles. Si nous considérons comme base d'analyse les
trente-sept familles nouvellement promues dans le second
XVIIIe siècle, nous remarquons trois grandes composantes :
des négociants, des hommes de loi et des nobles rentiers
ou en garnison dans la capitale de la Flandre. Les hommes
de loi ne sont pas les plus nombreux. Leur place seconde
s'explique par l'obstacle juridique s'opposant à Lille à l'en-
trée d'avocats dans le gouvernement municipal. Les
hommes du négoce forment environ 40 % des homines
novi. Ils accèdent au corps échevinal après une vie profes-
sionnelle leur ayant conféré l'expérience du négoce. Force
est de constater qu'ils ne sont pas appelés à y exercer de
fonctions dirigeantes. C'est donc un Magistrat dont,
contrairement aux poncifs, les rangs ne sont pas massive-
ment peuplés de représentants de la bourgeoisie d'affaires
qui assure la régulation globale de cette ville où le
commerce occupe pourtant une grande place.
Tous en tout cas doivent être de bonne moralité et fils
fidèle de l'Église. La route des honneurs scabinaux est en
effet interdite à qui refuserait de prêter le serment d'adhé-
sion au catholicisme. « Vous jurés par le Dieu tout-puis-
sant et sur la damnation de vos âmes que vous croyez tout
ce que croit l'Église catholique, apostolique et romaine, et
que vous tenez de la doctrine qu'elle a tenue et tient sous
l'obéissance de notre Saint-Père le Pape, détestant toute
doctrine contraire à icelle si comme de luthériens, calvi-
nistes, anabaptistes et tous autres hérétiques et sectaires,
et que tant que vous pourrez, vous vous opposerés et serés
contraires à icelles. Ainsy vous aide Dieu et tous les
Saints. » Cet accès aux honneurs scabinaux a toujours été
barré à quiconque n'a pas été admis dans la bourgeoisie
de statut.
UNE BOURGEOISIE DE STATUT PRIVILÉGIÉE, SOUDÉE PAR DES
VALEURS ET UNE MÉMOIRE COMMUNES

Vivre à Lille signifie aussi pour une minorité de la popu-


lation jouir des privilèges de la bourgeoisie de statut. Les
autres habitants sans droits particuliers étaient simplement
des « manants », sans que l'expression ait la connotation
fortement péjorative qu'on lui donne aujourd'hui.
Nous entendons bien que le terme de bourgeoisie est un
concept difficilement saisissable. La notion désigne en
effet une élite roturière, l'étage supérieur du tiers état
urbain. Une définition socioéconomique revient à définir
la bourgeoisie selon les critères de la richesse et de la
considération sociale liée à l'exercice de certaines profes-
sions. Il est tentant, comme le fait P. Jarnoux dans sa thèse
sur Rennes, de déterminer dans les registres de capitation
un seuil fiscal afin d'identifier la part de la population accé-
dant au statut et aux modes de vie bourgeois. À Lille éga-
lement, tous les contribuables capités à 15 livres et plus
peuvent être tenus pour bourgeois. H. Knop-Vandambosse
dans son mémoire a évalué entre 1730 et 1780 à 12,24 %
le poids relatif des bourgeois parmi les contribuables rotu-
riers de la cité. Cette petite minorité, du reste en expan-
sion, acquitte en moyenne 48 % de la capitation de la ville.
Ces Lillois sont à coup sûr des bourgeois au sens actuel du
terme. Ce qui nous importe ici, ce n'est pourtant pas cette
bourgeoisie de fait, mais la bourgeoisie de droit, bref la
bourgeoisie de statut.

Bourgeois de relief et bourgeois d'achat

Cette conception juridique apparue dès les origines de


la commune définit le bourgeois comme le membre d'une
communauté urbaine privilégiée. Pour cerner les dimen-
sions constitutives de ce statut et supputer l'effectif des
bourgeois, il est loisible de se reporter au savant Commen-
taire sur les coutumes de la ville de Lille et de sa châtellenie
composé au XVIIIe siècle par l'avocat François Patou (1686-
1758), tout en reprenant les travaux anciens d'Albert Cro-
quez et le précieux mémoire fortement nourri de chiffres
d'Ariette Dal.
Pour porter le titre de bourgeois de Lille, il est néces-
saire de se faire inscrire au « livre de bourgeoisie » après
prestation du serment suivant devant le Magistrat :
« Vous fianchez et jurés que vous serez bourgeois de la
ville de Lille droituriers et loyaux, et que jamais n'irez
contre l'eschevinage de la ville et sy aiderez à warder la
loy et les franchises de la ditte ville à vos sens et à vos
pooirs, et sy vienderez à tous les besoins de la ville quand
vous oyrez la banc-cloque ou escalotte sonner, soit par jour
soit par nuit et ce ferez vous bien et loyaument, si Dieu
vous aide et tous les saints. »
Ce serment est irrigué par toute l'éthique politique et
sociale du droit de bourgeoisie. La loyauté envers le gou-
vernement municipal, la défense vigilante des franchises
urbaines, la disponibilité à répondre à la voix de la ville
retentissant des volées de la bancloche, le secours de Dieu
et des saints, tout se trouve dans cet engagement marqué
de codages idéologiques médiévaux encore bien présents
au siècle des Lumières.
Encore convient-il de remplir les conditions requises
pour être admis à la bourgeoisie. La résidence assortie
d'une durée minimale n'est pas une voie d'accès à la bour-
geoisie lilloise. Inversement, note F. Patou, « un domicile
ailleurs que dans la ville pendant vingt ans et plus ne suffit
point pour perdre la bourgeoisie ». Lille au vrai admet les
bourgeois forains et les textes relatifs à l'obligation de rési-
dence sont rapidement tombés en désuétude. En fait, la
ville distingue deux modes d'accession au statut bourgeois :
par relief et par achat. C'est un principe du droit local que
de considérer comme bourgeois les enfants de tous les
bourgeois qu'ils soient « intranes » ou « forains ». Toute-
fois, quand un enfant de bourgeois convole en justes noces,
il doit « relever » sa bourgeoisie s'il veut la conserver. Il
dispose pour cela d'un délai d'un an et un jour. S'il néglige
de le faire, il conserve sa bourgeoisie « imprimée dès sa
naissance », mais ses enfants sont privés de ce statut. La
femme bourgeoise ne rend pas son mari bourgeois, alors
que les femmes de bourgeois ont la jouissance des mêmes
privilèges que leurs maris. Elles en jouissent encore pen-
dant leur viduité, mais cessent d'en bénéficier en cas de
remariage avec un non-bourgeois.
Si le relief est un droit du bénéfice duquel le requérant
ne peut être exclu, il n'en va pas de même de l'achat. Les
postulants sont tenus d'acquitter un droit d'entrée bien
plus élevé que celui des bourgeois de relief. Il faut être
« manant » dans la ville, y payer des impôts. Le livre Roi-
sin, un recueil certes dépourvu de caractère officiel qui
n'en a pas moins valeur de référence pour les autorités,
précise qu'il faut y avoir « manoir estagierement », donc y
avoir son établissement principal. Si l'appartenance à
l'ordre noble est compatible avec la bourgeoisie, les clercs
ne peuvent eux devenir bourgeois.
Le livre Roisin rédigé vers la fin du XIIIe siècle fait état
de 60 sols pour être reçu, bourgeois et cette somme est
maintenue jusqu'en 1566. À partir de la Toussaint 1566, le
droit est porté à 25 livres 10 sols, dont 15 livres parisis à la
ville de Lille et le reste à divers responsables locaux. Ce
tarif ne change pas jusqu'en février 1752. Un tableau figu-
rant dans le registre indique que désormais un « bourgeois
ordinaire », donc un bourgeois qui se fait recevoir « le jour
de cloche » (le premier vendredi du mois), doit remettre
entre les mains de l'huissier audiencier 14 florins 12 patars
(soit 29 livres et 4 sols), dont 10 florins 16 patars sont remis
au trésorier de la ville et 3 florins 16 patars au prévôt, au
rewart, au procureur-syndic, au greffier civil, au greffier
criminel et aux quatre huissiers à verges. Les versements
sont plus lourds pour un « bourgeois extraordinaire »
(21 florins 14 patars, soit 43 livres et 8 sols). Par ailleurs,
lorsqu'il s'agit d'une bourgeoisie d'achat, le nouveau venu
doit fournir pendant longtemps une caution morale qui
figure de manière lapidaire sous la forme suivante :
« Pleige le dit... sur sa maison rue... » Le fait est que la
mention de telles cautions disparaît à partir de 1722. Peu
de temps auparavant, le 1er novembre 1720, avait du reste
été supprimée la taille des bourgeois. Consistant en
2 patars 2 deniers payés chaque année, elle était d'un rap-
port des plus restreints pour les caisses municipales et
indisposait les bourgeois.
Peut-on parler d'une sélection par l'argent pour l'acces-
sion à la bourgeoisie ? On accordera volontiers à A. Cro-
quez que le maintien au même niveau des droits de 1566
à 1752 signifie une baisse réelle des coûts d'admission.
Cela dit, lorsque l'on sait que le loyer annuel d'une maison
très modeste appartenant à l'hospice Comtesse était d'une
quarantaine de florins, on mesure à quel point des droits
pouvant atteindre pour les « bourgeois extraordinaires »
un semestre de loyer font barrage à l'admission des prolé-
tariats urbains. Il demeure qu'il serait absurde d'imaginer
un « mur d'argent » s'opposant à l'admission des éléments
populaires. La bourgeoisie de statut est une bourgeoisie
qui demeure constamment ouverte.

Une bourgeoisie de statut toujours recherchée

Entre 1563 et 1789, 23 834 bourgeois furent inscrits sur


les livres de bourgeoisie pieusement conservés par le pou-
voir municipal : 12 380 le furent par relief, 11 454 par
achat. Il est certes malaisé d'évaluer avec certitude la part
de la population résidente pouvant se prévaloir de la bour-
geoisie. Tant que la taille des bourgeois fut perçue, autre-
ment dit jusqu'en 1720, il est tentant de diviser les sommes
portées en recettes par le montant de la taxe acquittée par
chaque bourgeois, même si à l'évidence le fermier perce-
vait davantage qu'il ne versait dans les coffres du Magis-
trat. Entre 1566 et 1620, le nombre des bourgeois de
l'enclos et des bourgeois forains oscille entre un plafond
d'environ 3 000 et un plancher de 1 250 à 1 300. En 1617,
dans une ville de 32 604 habitants, alors que le nombre des
bourgeois est a priori à son étiage (1 255), on peut évaluer,
à raison de 4 personnes par famille, le nombre des bour-
geois au minimum à 5 000 habitants. En 1677, alors que la
population est de 45 171 âmes, l'effectif des bourgeois est
incontestablement plus élevé (2 161), le nombre de per-
sonnes jouissant de la bourgeoisie (au moins 8 600, soit
19 % de la population) n'étant cependant pas en beaucoup
plus forte proportion qu'en 1617 (environ 15 %). Dans les
années suivantes, le poids relatif des bourgeois fléchit
derechef avant que les statistiques utilisables ne s'inter-
rompent. Autrement dit, entre 15 et 20 % de la population
bénéficie des droits particuliers afférents à la bourgeoisie.
Il ne s'agit ni d'une étroite et frileuse camarilla ni d'un
phénomène de masse. Il est intéressant d'interroger les
fluctuations à long terme du flux d'entrée et les compo-
santes de ce flux.
Rien n'est plus saisissant que de confronter l'évolution des
admissions par achat et par relief. Jusqu'au milieu du
xviie siècle, le nombre des reliefs est constamment supérieur
à celui des achats. Le second XVIIe siècle se caractérise par
un certain équilibre entre les deux contingents de nouveaux
bourgeois. Le basculement numérique en faveur de la bour-
geoisie d'achat devient irréversible à partir des années 1720.
Cette contradiction tendancielle entre des bourgeois de
relief de plus en plus négligents à se faire enregistrer et
des bourgeois d'achat de plus en plus alléchés par cette
espèce de noblesse roturière citadine ne laisse pas d'intri-
guer. On peut certes invoquer une ignorance croissante des
règles coutumières. Il est possible aussi de penser comme
A. Dal que ce manque d'intérêt des fils de bourgeois s'ex-
plique par la propension à considérer la jouissance des pri-
vilèges comme allant de soi. Ce qui n'est pas en revanche
discutable, c'est, en plein siècle des Lumières, l'attractivité
de ces privilèges défendus becs et ongles par les autorités
scabinales. Ceux qui possèdent un minimum de bien ont
intérêt à se faire reconnaître comme bourgeois de Lille.
Les privilèges financiers et matériels demeurent appré-
ciables. On conviendra qu'il reste attrayant pour un fripier
d'être exempté du « droit de vieux-ward », pour un bou-
cher de pouvoir s'installer aux grandes et petites bouche-
ries, pour un sayetteur d'être exonéré d'impôt sur les
laines... Alors que le privilège qu'ont les bourgeois de par-
ticiper directement à la gestion politique de la cité n'a
jamais concerné en fait qu'une fraction large, mais toujours
minoritaire, de la bourgeoisie, les privilèges de juridiction
ont sans doute été plus appréciés encore. F. Patou observe
que « les principaux privilèges des bourgeois consistent en
ce que leurs personnes ne peuvent être arrêtées au corps,
ni leurs biens saisis par clain, ni leurs meubles et tels
réputés trouvés ou situés dans la châtellenie saisis par
plainte à loi ». Le droit des bourgeois d'être jugés d'abord
par les échevins a aussi pour corollaire que les visites
des maisons bourgeoises sont interdites sans assistance
d'échevins. Le droit privé lillois comporte également des
privilèges attachés à la bourgeoisie, comme le « radvestis-
sement », autrement dit la possibilité pour les époux
dépourvus de progéniture de procéder à une donation
mutuelle portant sur tous leurs biens. En revanche, plu-
sieurs particularités des règles lilloises de dévolution des
biens ne sont pas propres aux bourgeois. C'est le cas de la
«fiction», qui a tant retenu A. Croquez, des biens
immeubles réputés meubles à Lille, comme de la coutume
prévoyant que les enfants succèdent à leurs parents à parts
égales, à l'exclusion des ascendants et des collatéraux et
sans privilège entre eux...
Face à cet archipel de privilèges, les obligations des
bourgeois peuvent paraître d'une ampleur limitée. Natu-
rellement ils doivent aide et assistance à la ville ; l'aide
mutuelle est même un des fondements de l'appartenance
à la communauté urbaine. Le devoir militaire et policier
de guet et de garde est une des dimensions constitutives
de cette identité bourgeoise ; il perd l'essentiel de sa force
mobilisatrice à partir de la conquête française quand la
population est désarmée et que dépérissent les usages
d'autosécurité bourgeoise. Les autres obligations, le res-
pect de la coutume et des droits de l'échevinage, le paie-
ment régulier des impôts de la ville, l'obligation catholique
valent aussi pour les non-bourgeois, bien que l'adhésion à
la culture politique de la commune soit une composante
majeure du vivre ensemble à Lille.

Un ciment de la conscience civique : l'attachement aux


mythes fondateurs et à la mémoire de la ville

La mémoire civique de la ville est nourrie par un univers


latent de conceptions qui modèlent les comportements et
orientent les initiatives. Cette planète mentale engloutie
est pétrie par une mémoire historique peu ou prou
Mythique que l'on aurait tort de prendre à la légère.
^ Le discours sur les origines des villes est le terrain privi-
legié sur lequel se manifestent le mieux les fantasmes idéo-
ogico-historiques. Les Lillois peuvent difficilement faire
valoir « l'antiquité » d'une ville sans passé romain connu1.
Des fouilles récemment conduites à l'initiative de Catherine Monnet,
archéologueh municipale de Lille, font état d'une présence humaine perma-
ente sur le site dès l'époque romaine. Rien n'indique cependant qu'une
structure urbaine existe au début de notre ère.
Certains ont toutefois l'habileté de ne pas dissocier Lille
du destin des autres communes de Flandre dont ils vantent
la continuité historique. C'est ainsi que le conseiller pen-
sionnaire Lespagnol de Grimbri fait parade de cet argu-
ment pour défendre en juillet 1765 les institutions
traditionnelles des atteintes de la réforme municipale de
Laverdy : « Il résulte de ces passages de Loyseau que les
Magistrats municipaux de la Flandre sont aussi anciens que
les villes mêmes, qu'ils sont ces Magistrats que César
trouva dans les Gaules quand il en fit la conquête et que
la Gaule Belgique, de toutes les provinces du royaume la
plus attachée à ses usages, les a conservés sans aucune
interruption jusqu'à nos jours. » On perçoit ici la justifica-
tion politique que le pouvoir municipal attend de ces réfé-
rences à un passé urbain rêvé pour les besoins de la cause.
De façon plus générale, les origines de la ville de Lille
continuent d'être enveloppées aux Temps modernes dans
les voiles fabuleux du cycle légendaire de Lydéric et de
Phinaert. La thématique de cette légende élaborée au
Moyen Âge est bien connue. Un roi mérovingien, Salvaert,
a été assassiné dans une forêt par le cruel Phinaert qui s'est
emparé de ses biens. L'épouse de Salvaert, Ermengaert,
parvient cependant à s'enfuir et à mettre au monde un
garçon près d'un arbre et d'une fontaine. L'enfant est
ensuite recueilli par un ermite qui le baptise et le nomme
Lydéric. Il le fait allaiter par une chèvre et plus tard lui
donne connaissance des circonstances de sa naissance.
Lydéric, après de multiples péripéties, se rend à la cour
de Dagobert pour demander le combat judiciaire contre
Phinaert. Le duel se déroule en juin 640 dans un lieu
proche de l'actuelle église Saint-Maurice de Lille en pré-
sence de Dagobert. Lydéric, après un furieux combat, abat
le géant Phinaert et reçoit ses biens. Nommé Grand Fores-
tier de Flandre, il épouse quelque temps plus tard la fille
de Dagobert. Telle est la trame fondamentale qui s'enrichit
au xve siècle d'une précision qui n'est pas innocente quand
on découvre au temps de Philippe le Bon que le père de
Lydéric était un seigneur de Dijon.
Il est essentiel de comprendre l'usage que la sanior pars
lilloise des Temps modernes fit de cette légende. La maî-
tresse poutre de cette construction mythique fut étayée par
les Chroniques et Annales de Flandres publiées en 1571
à Anvers par Pierre d'Oudegherst. Lydéric devient avec
Oudegherst un grand amateur de la justice et un ardent
propagateur de la foi chrétienne. Fondateur de la ville
d'Aire, plusieurs, rappelle-t-il, le font aussi fondateur de
Lille, parce que Lydéric aimait beaucoup le lieu de sa nais-
sance et de sa victoire. Dans le premier XVIIe siècle, le cha-
noine de Saint-Pierre de Lille Floris Van der Haer dans
son Histoire des châtelains de Lille (1611) fait débuter « la
principauté de Flandre » par un Lydéric, qui aurait défait
« le tyran Phinaert demeurant à Lille-lez-Buc au chasteau
basti par Jules César, où est présentement l'église Saint-
Maurice ».
En 1625, le Jésuite Jean Buzelin dans Gallo-Flandria
sacra et profana présente les faits et gestes de Lydéric
comme « une tradition presque véritable ». Désormais une
sorte de vulgate historiographique s'est imposée aux his-
toires peu ou prou officielles de Lille. L'Histoire de Lille
et de sa châtellenie publiée en 1730 par le sieur Tiroux, qui
en considération de son œuvre reçut une gratification de
Messieurs du Magistrat reproduit platement ce qu'écrit
Pierre d'Oudegherst de l'histoire de Lydéric. Le lien entre
la victoire sur Phinaert et la fondation de Lille est forte-
ment suggéré, même si Tiroux adopte des formules pru-
dentes. Comme attestation de la naissance de Lydéric, il
tait au passage état d'un petit fait significatif de la vie quo-
tidienne : « On voit encore aujourd'hui la Fontaine appe-
lée de le Saulx près de laquelle on dit que Lidéric est né. »
Cette résistance tenace des légendes n'a évidemment
rien de frivole et de fortuit. À l'arrière-plan de ces mythes
fondateurs se dessine une idéologie jalonnée de repères
consacrés par l'histoire, qui vise à conforter les privilèges
d une « bonne ville » très attachée à son autogouverne-
nient et rétive aux intrusions du pouvoir central.
C'est pourquoi les remises en cause du mythe qui affleu-
rent au XVIIIe siècle ont si peu de prise sur les esprits. Le
jésuite lillois Charles Wastelain a beau en 1761 dans sa
description de la Gaule Belgique faire clairement la part
des choses. « L'origine de Lille, écrit-il sobrement, se cache
sous des fables. On peut les lire dans les Annales d'Oude-
gherst et de Buzelin. Une charte de Bauduin V le Débon-
naire, comte de Flandre, donnée en 1066 est le monument
le plus ancien, où il soit fait mention de cette ville. » A
priori Wastelain ne fut guère écouté. Le chanoine Charles-
Antoine Le Clerc de Montlinot que l'on sait acquis aux
innovations idéologiques des Lumières fait pour sa part
scandale ; il est vrai qu'il parsemait son Histoire de Lille
publiée en 1764 de pointes anticléricales. Au passage, il
met en pièces, non sans jubilation, les constructions fabu-
leuses relatives à l'épiphanie de la ville. Cette Histoire de
Lille, pour des raisons diverses, fut mal reçue par l'opi-
nion ; elle était en tout cas en complète discordance avec
l'horizon historiographique anesthésiant des élites du cru.
Un micro-événement éditorial de l'année 1789 révèle au
demeurant la fidélité de maints Lillois à un discours aussi
peu dérangeant que possible. À cette date, en effet, les
Chroniques de Pierre d'Oudegherst furent rééditées à
Bruxelles. Dans la liste des cent vingt-trois souscripteurs
prend place le libraire lillois Jacquez pour vingt-cinq exem-
plaires. On mesure à la réaction de cet important libraire
à quel point les fables lénifiantes et valorisantes pour la
ville de Pierre d'Oudegherst demeuraient prisées par le
public cultivé.
Doit-on imaginer dans ce domaine un fossé entre la
culture populaire et celle des élites ? Il va de soi que les
milieux populaires peu familiers des travaux d'Oudegherst
et de Buzelin n'entraient pas de plain-pied dans ces mythes
fondateurs. Toutefois, par le biais des fêtes urbaines, la
mémoire de la ville, le sens chrétien et l'appartenance
affective à la communauté se superposent et fusionnent.
Quoique sans insistance excessive, les autorités ne man-
quaient pas lors des temps forts festifs de faire référence
aux légendes fondatrices de l'identité de la ville. On le voit
bien en février 1600 lors de la Joyeuse Entrée des archi-
ducs Albert et Isabelle. Des théâtres furent aménagés sur
le parcours ; or Lydéric et Phinaert prennent place aux
côtés des grands personnages ayant marqué l'histoire de
leur ville. En revanche, le phénomène des géants proces-
sionnels qui est présent à Douai avec Gayant depuis 1530
n'appartient pas à la panoplie festive de Lille sous l'Ancien
Régime. Un placard d'éphémérides intitulé Particularités
et Antiquités de la ville de Lille et imprimé en 1726 fait état
dans la procession de 1565 d'un géant et d'une géante.
Cette innovation demeura toutefois sans lendemain et il
faut attendre 1825 et les fêtes organisées à cette date pour
que deux géants d'osier représentant Lydéric et Phinaert
soient introduits dans un cortège. Par la suite s'adjoignit
une troisième figure emblématique avec Jeanne Maillotte,
la Jeanne Hachette lilloise à qui la tradition attribue le
mérite en juillet 1582 d'avoir galvanisé à la tête des archers
de Saint-Sébastien la résistance des Lillois menacés par les
Hurlus protestants de Menin. Certes, aucune chronique du
temps ne fait état d'une cabaretière du nom de Jeanne
Maillotte. Il faut, semble-t-il, attendre 1726 et les éphémé-
rides que nous venons de citer pour que soit fait mention
d'une « Maillotte, hôtesse du Jardin de l'Arc » à la tête des
confrères de Saint-Sébastien « armée d'une vieille halle-
barde ». La légende qui se broche tardivement sur l'événe-
ment est révélatrice du souci d'ancrer dans la mémoire
collective l'image d'une intrépide héroïne incarnant la
résistance du peuple catholique contre le calvinisme.
Il est donc aveuglant que ces mythes fondateurs qui
contribuent à cimenter la cohésion idéologique des
« bonnes villes » sont à forte composante religieuse. Si les
Lillois participent à des degrés nécessairement divers à une
culture des origines urbaines qui demeure pour une part
livresque, tous, bourgeois et manants, baignent dans cette
culture religieuse festive déployant une formidable capa-
cité de rassemblement des cœurs. Lille se veut une ville
sanctifiée par l'intercession de la Vierge. Les autorités reli-
gieuses et municipales de la ville ne ménagent pas leur
peine pour en convaincre les Lillois. Le culte de Notre-
Dame de la Treille connaît dans le premier XVIIe siècle une
nouvelle vigueur soutenue par l'inlassable activité du père
jésuite Jean Vincart. Celui-ci, alors que la menace d'un
conflit entre la France et l'Espagne se précise, convainc la
Loi de consacrer Lille à la Vierge. Le 28 octobre 1634, le
Pieux mayeur Jean Le Vasseur au nom de « Messieurs »
offre les clés de la ville à Notre-Dame de la Treille. Lille
devient, selon l'expression d'un thuriféraire, le Jésuite
Martin Lhermitte, en 1638, « la prunelle des yeux virgi-
naux », « un temple de la Sacrée Vierge qui preste un lieu
de franchise au bonheur ». À ce moment, la protection de
la Vierge est d'autant plus recherchée que la ville fidèle à
ses « princes naturels » est engagée dans un conflit durable
avec l'ennemi français.
UNE CULTURE POLITIQUE ATTACHÉE AUX « LIBERTÉS », QUI
CULTIVE LA FIDÉLITÉ À SES « PRINCES NATURELS » ET À LA
FOI ROMAINE

Nous venons de voir que la ville est un « corps » territo-


rial qui a sa constitution particulière et, à ce titre, dispose
de franchises et de « libertés » dont elle doit assurer la sau-
vegarde à l'égard des pouvoirs extérieurs. Force est d'ob-
server que les Lillois au cours de l'histoire ont adopté, à de
rares exceptions, un strict loyalisme à l'égard de l'autorité
souveraine et par ce truchement ont réussi à préserver
l'arche sainte de leurs prérogatives qui en les rendant plus
« privilégiés » au sens ancien du terme, les rendent aussi
plus libres.

Regi fidem servando : un loyalisme monarchique conforté


p a r une conception contractuelle du pouvoir

À la fin de l'année 1582, pour conserver la mémoire de


la fidélité de Lille à Philippe II et à l'Église, une médaille
fut frappée avec sur l'avers une effigie du roi accompagnée
de ces mots : Regi fidem servando, et sur l'envers, la ville
de Lille figurée par un lys écrasant un lion représentant les
provinces révoltées du Nord avec cette légende : Lilia in
Flandria leonem conculcavit. Cette médaille exprime deux
composantes majeures de l'esprit des institutions lilloises :
la ville a une tradition républicaine ; cet esprit républicain
qui correspond à la volonté tenace d'administrer ses
propres affaires n'est cependant pas un esprit antidynas-
tique. Un des traits dominants de ce modèle urbain d'orga-
nisation politique est en effet la reconnaissance sans
troubles de conscience d'un pouvoir princier supérieur.
Le loyalisme des Lillois à l'égard de ses « princes natu-
rels » ne s'est jamais démenti. Les élites lilloises des Temps
modernes vécurent souvent dans la nostalgie des « grandes
heures » de l'époque bourguignonne, une période au cours
de laquelle on a, à l'évidence, beaucoup travaillé et beau-
coup construit à Lille, pour le prince comme pour les parti-
culiers. Le somptueux Banquet du Faisan (1454) et les
fêtes de l'Épinette ont, il est vrai, gardé une grande puis-
sance évocatrice. Denis Clauzel, à partir de l'étude des
comptes de la ville, est conduit à des conclusions plus miti-
gées sur cette période. Le fait est pourtant que les mythes
ont la vie dure et que, dans la mémoire de la classe poli-
tique municipale, ce qui compte, c'est moins le taux de
pression fiscale douloureusement ressenti à court terme
que la confirmation et le renouvellement des franchises
communales par Marie de Bourgogne et ses successeurs.
La complaisance du pouvoir central pour les privilèges
municipaux est tangible à l'époque de Philippe le Beau
comme de l'archiduc Charles, bientôt élu empereur sous
le nom de Charles Quint. En 1497, la Loi se voit recon-
naître la possibilité d'exécuter malgré appel « toute sen-
tence concernant le fait de marchandise ». En 1514, des
lettres patentes rendent exécutoires toutes sentences en
matière de délit. La compétence échevinale n'a plus guère
à redouter des entreprises de la gouvernance à partir des
lettres patentes de 1522 qui sont du reste confirmées à
l'époque française par un arrêt du Conseil du 27 août 1706.
Cet ensemble de prérogatives conforte au début des
Temps modernes l'archipel des pouvoirs de la « b o n n e
ville ». Dans un autre ordre, l'ordonnance de 1534 par
laquelle Charles Quint vise à réserver aux Lillois la
manufacture textile va tout aussi décisivement dans le
même sens.
L'attachement des Lillois pour les Habsbourg ne s'ex-
plique donc pas simplement par une longue tradition de
loyalisme, mais a également pour fondement le respect de
la dynastie pour l'autonomie municipale et sa volonté de
garantir les moyens institutionnels de cet autogouverne-
ment. Les témoignages de l'hostilité à la France ne sont
donc pas rares dès le xvie siècle. Le traité de Cambrai
(1529) mit de jure un terme à toute suzeraineté de la
France sur la Flandre et l'Artois. La chronique affirme que
les Lillois vinrent en nombre suivre la longue lecture, à la
« bretesque » de la Halle échevinale, de toutes les clauses
de ce traité. Il n'est pas étonnant que Charles Quint, avant
d'aller châtier sa ville natale de Gand révoltée, se soit
attardé en 1540 près d'un mois dans sa fidèle ville de Lille.
L'attitude de Lille pendant les troubles religieux du der-
nier tiers du siècle tranche sur l'insubordination de villes
comme Valenciennes ou Tournai devenues un temps des
« Genève du Nord ». Certes aux lendemains de la mise à
sac d'Anvers par la soldatesque espagnole, les Lillois
signent la Pacification de Gand (8 novembre 1576). Ils
n'eurent du reste pas à se plaindre des états généraux qui
accordèrent à la ville l'autorisation de démolir le château
de Courtrai, puissante forteresse destinée autant à surveil-
ler la ville qu'à la défendre contre ses ennemis. Toutefois,
l'attitude des groupes insurrectionnels calvinistes qui
malgré la Pacification s'étaient emparés de vive force de
Gand, Bruges et même, à courte distance de Lille, d'Ypres
et de Courtrai eut tôt fait de rapprocher Lille de l'Espagne.
Le Magistrat devenu intégralement catholique depuis le
renouvellement de 1578 signa avec entrain le traité d'Arras
du 17 mai 1579 aux côtés de l'Artois, du Hainaut et des
autres membres des états de Flandre wallonne. Les pro-
vinces méridionales des Pays-Bas faisaient donc retour
dans le giron de l'Espagne afin de défendre la foi romaine
menacée. Comme les travaux d'A. Lottin le soulignent
bien, cette victoire catholique ne s'accompagne d'aucun
bain de sang, mais elle a pour corollaire « une grande
purge qui se prolonge pendant trois ans et chasse de la cité
par centaines les suspects de calvinisme ».
Les Lillois eurent donc le privilège de recevoir de Phi-
lippe II une lettre de félicitations dans laquelle le Roi Pru-
dent observait qu'il n'oublierait jamais leur zèle et leurs
services. Cette allégeance des Lillois aux Rois Catholiques
d'Espagne n'est pas celle, répétons-le, d'une ville vaincue
et soumise à la discrétion de son prince, mais l'adhésion
sans réserve à un mode de gouvernement qui apparaît à la
sanior et major pars conforme aux intérêts bien compris de
la ville. Les Pays-Bas méridionaux recueillaient les fruits
d'une domination respectueuse des libertés locales dès lors
qu'elles s'exerçaient dans l'ordre sous l'égide de familles
notables connues pour leur loyalisme et leur foi catholique
de monolithe.
En bourgeois d'une « bonne ville » arc-boutée sur ses
privilèges, les Lillois étaient tributaires d'une culture poli-
tique faisant la part belle à une conception contractuelle
de la souveraineté. Capital nous apparaît à ce propos le
rôle joué par l'échange des serments lors de l'avènement
des souverains. La chronique politique locale est scandée
par une longue série de serments. En mai 1507, Marguerite
d'Autriche donna et reçut le serment que l'on échangeait
à cette occasion. À la mort de Ferdinand d'Aragon,
Charles prêta aussi le serment d'observer les lois et fran-
chises locales, il reçut en échange les promesses du rewart.
Tout naturellement dans les lettres de commission pour le
renouvellement du Magistrat, Charles Quint se présente
désormais comme le successeur légitime des comtes de
Flandre. En août 1549, Lille déploya pour la venue du
futur Philippe II tout le faste dont une ville notable dans
l'Europe de la Renaissance était capable. Le 6 août, Phi-
lippe prêta en la collégiale Saint-Pierre le serment accou-
tumé et reçut en retour le serment de fidélité de Messieurs.
Le 6 février 1600, c'est au tour d'Albert et d'Isabelle de
faire le serment traditionnel au lendemain d'une fête
triomphale dont nous aurons, chemin faisant, l'occasion de
détailler les facettes significatives (cf. chapitre 11).
Pour comprendre à quel point la « religion du serment »
est un puissant support des prérogatives politiques de la
ville, il suffit de reproduire même partiellement le récit,
fourni par le registre aux résolutions du Magistrat, de la
réception en 1625 du comte d'Isenghien nommé gouver-
neur de la Flandre. Le comte muni de sa patente se rend
au conclave : « Là il se reposa sur une chaière enrichie de
velours cramoisy qui estoit au-devant du bureau et un
tapis. Sur le bureau, il y avoit sur ung coussin couvert de
une pièce de damas, le Missel ouvert. Auquel conclave fut
par le greffier criminel estant debout le chef nu en sa place
... 1 fait lecture publique de la dite patente. Durant laquelle
lecture tous ceulx du Magistrat restèrent en leur place.
Après quoi le gouverneur fut requis de faire serment. Il se
tint debout, la teste nue, tandis que ceux du Magistrat
estoient assis. Le procureur fit lecture du serment écrit au
livre Roisin, et après serment fait, le gouverneur alla s'as-
seoir au chief-lieu sur le banc d'eschevins où lui fut fait
présent de deux pieches de vin. »
En janvier 1665, le comte de Bruay, gouverneur de Lille,
se présenta pour recevoir au nom du nouveau roi
Charles II la promesse de fidélité de la ville. La nécessaire
antériorité du serment du représentant de Sa Majesté ne
figurait pas dans les ordres reçus par le gouverneur. Le
Magistrat refusa de se prêter à la cérémonie tant que les
usages ne seraient pas respectés. Informé de nouvelles
lettres cette fois conformes à ses exigences, il donna alors
à la cérémonie un éclat singulier. Le jour de la cérémonie,
dès six heures du matin, les serments, les compagnies bour-
geoises se rendent chez le gouverneur pour l'escorter jus-
qu'à la Grand-Place où le corps de ville les a devancés. Sur
un théâtre de 120 pieds de long, tendu de drap rouge semé
de fleurs de lys, le gouverneur se plaça sous un dais sur-
monté de l'effigie du roi à peu de distance d'une petite
table couverte de panne rouge où reposait le missel. Après
la prestation du serment par le comte, le peuple lui répon-
dit par l'acclamation rituelle « Vive le roi ! ». Le Magistrat
s'avança à son tour afin de s'engager solennellement. Le
fracas des cloches, les salves d'artillerie se mêlèrent alors
pendant une demi-heure aux cris de joie du peuple qui a
l'occasion rare, et pour une part l'illusion de n'être pas
exclu des rouages de dévolution du pouvoir. Une telle
cérémonie vise à faire communier dans un long moment
d'émotion toute une population habituellement accaparée
par les soucis quotidiens. Elle est en même temps indisso-
ciable de l'exaltation et de la limitation d'un pouvoir sou-
verain qui, pour héréditaire qu'il soit, n'en est pas moins
périodiquement investi par le peuple.
La valeur sacrée de l'engagement juré scelle le respect
des droits et des devoirs des gouvernants et des gouvernés.
Louis XIV a-t-il mesuré la signification profonde d'un tel
cérémonial se déroulant selon une liturgie réglée ? En tout
cas, il accepta de prêter l'ancien serment des comtes de
Flandre. Escorté d'une troupe nombreuse de seigneurs, il
se rendit pour assister à un Te Deum jusqu'à la collégiale
de Saint-Pierre au milieu d'une population respectueuse,
mais rétive aux acclamations. Accueilli par le prévôt du
chapitre et les chanoines en chapes, il baisa les reliques de
la sainte Croix puis devant la statue de Notre-Dame de la
Treille, prêta le serment de garder les franchises, coutumes
et usages de la ville. Le Magistrat au nom de la population
prononça alors le serment habituel de fidélité. La force
contraignante du serment prêté par le Très Chrétien fut
ultérieurement constamment invoquée par les notables qui
y voyaient le rempart par excellence de leurs libertés.
Louis XV ne se prêta jamais à la cérémonie de l'échange
nuptial des serments. Nous nous sommes interrogé dans
notre thèse sur la portée de ce geste symbolique grave.
Rappelons rapidement les faits. En mai 1744, à l'annonce
de l'arrivée imminente du roi, le Magistrat parla à
M. d'Argenson de « la demande des serments réciproques
en conformité des privilèges de la ville ». Interrogé à ce
sujet par le ministre, il lui remit un mémoire ne lui faisant
grâce d'aucun précédent historique depuis 1286. L'affaire
pouvait paraître en bonne voie quand les représentants du
pouvoir central soulevèrent des difficultés de forme équi-
valant à un refus. Les échevins selon eux devaient prêter
serment les premiers ; ainsi le voulait la dignité de la cou-
ronne... Les échevins ne pouvaient entériner une telle
innovation ; ce fut donc l'impasse. Certes, le Bien-Aimé
eut l'adresse de ne pas faire connaître publiquement son
refus, mais il n'y eut pas de prestation de serments et la
réception du roi se révéla assez fraîche.
Il est patent que l'on assiste en la circonstance à la rup-
ture de toute une symbolique du pouvoir. En éludant le
serment, Louis XV se refuse à admettre que l'engagement
de fidélité des Lillois n'est qu'« une suite de la promesse
royale ». Cela dit, l'incident n'eut pas de conséquences pra-
tiques. Le monarque avait souhaité marquer son autorité,
mais on ne peut pas dire que des décisions aient été prises
pour entamer les privilèges locaux. Le loyalisme monar-
chique des Lillois n'empêchait pas des réactions d'aigreur
en 1744 ; il n'en demeurait pas moins solide tant que les
Piliers fondamentaux de la constitution municipale res-
taient en place. C'est poser la question de la francisation
et des inflexions de la vie politique lilloise au temps du
Très Chrétien.

Une intégration sans rupture dans une culture politique et


administrative nouvelle
v
A partir de 1667, Lille et la Flandre wallonne furent
confrontées à un type de domination très différent de celui
beaucoup plus lâche qui prévalait à l'époque espagnole.
On a beaucoup écrit sur l'absolutisme français dont l'esprit
est celui de la centralisation. Deux angles d'attaque peu-
vent être du reste privilégiés. D'une part, il importe de
mesurer l'impact réel des initiatives centralisatrices de la
monarchie des lys. D'autre part, c'est un enjeu historique
essentiel que d'apprécier la manière dont les populations
des provinces récemment annexées ont vécu et reçu les
mutations induites par le passage sous la domination fran-
çaise.
Sur le premier thème, les avis des historiens ne sont pas
convergents. Pour Albert Croquez, l'intervention du pou-
voir central n'eut rien de massif ni de franchement tracas-
sier. On ne peut donc prouver la mise en œuvre
systématique d'une politique visant inexorablement à
balayer les particularismes locaux. Maurice Braure fait
valoir une thèse toute différente : dès le début du
XVIIIe siècle, « le pouvoir royal avait su se substituer aux
autorités locales tout en laissant debout la façade des insti-
tutions » et de surenchérir : « Les institutions locales
n'étaient plus qu'un décor peuplé de marionnettes dont le
pouvoir central tenait les ficelles. »
En revisitant ce dossier il y a plus de dix ans, nous fûmes
d'emblée frappé par le respect affiché à maintes reprises
par le pouvoir central à l'égard des constitutions et des
usages des provinces conquises. Nous sommes cependant
convaincu que tout discours politique a sa part d'ambiva-
lence et que l'historien doit rendre compte d'une « réalité-
mosaïque » qui fait se côtoyer le yin des libertés locales et
le yang d'un absolutisme dit centralisateur.
Il convient toujours de revenir aux données fondamen-
tales du compromis politique initial. Avant que les villes
de Douai, de Lille et de Valenciennes ne fassent dans
l'honneur leur reddition, le Grand Roi leur concéda des
capitulations d'un esprit si libéral qu'il ne peut qu'étonner
ceux ayant gardé une vision simplifiée de l'absolutisme
louis-quatorzien. La capitulation lilloise du 27 août 1667
explique que le lendemain le roi ait pu prêter sans état
d'âme le serment du comte de Flandre dont nous venons
de parler. L'article 12 précise en effet tout uniment : « Les
villes de Lille et châtellenie jouiront pleinement et entière-
ment de tous privilèges, coutumes, usages, immunités,
droits, libertés, franchises, juridictions, justice, police et
administration à eux accordés tant par les rois de France
par ci-devant que par les princes souverains de ce pays. »
L'article 52 garantit que les « bourgeois, manans, habitants
et leurs biens ne seront traitables que par Loy et échevi-
nage, ainsi que tous les prédécesseurs princes souverains
de ces Pays l'ont fait ».
Assurément, observer les stipulations de la capitulation
ne signifie pas en respecter le texte de façon presque tal-
mudique. Des coups de canif ont été portés ici et là au
contrat. L'article 22 conforte par exemple le principe du
renouvellement annuel du Magistrat; nous avons vu ce
qu'il en était advenu à moyen et à long terme. Pourtant
on serait bien en peine de recenser une série de décisions
d'autorité formant une politique délibérée et cohérente
visant à mettre en pièces les prérogatives du pouvoir muni-
cipal. En revanche, il est clair qu'au fil des années la pra-
tique administrative des intendants aboutit à un grignotage
périphérique des attributions scabinales.
Faisons à cet égard rapidement le point. Il serait aventu-
reux de penser que les équipes municipales parce qu'elles
étaient désignées par les représentants du prince se trou-
vaient de ce fait dans une position de dépendance servile.
L'intendant Le Peletier déplorait la raideur d'échine de
Messieurs du Magistrat : « Nous les choisissons à la vérité
niais il y a si peu de bons sujets en cette ville que les meil-
leurs ne sont ni raisonnables ni dociles », et Le Peletier de
reconnaître que ni lui ni le gouverneur ne se font fort de
« gouverner un corps de quarante têtes ». Autrement dit,
l'idéologie particulariste est à ce point ancrée dans les
consciences des membres des élites citadines que la marge
de manœuvre est à la limite plus illusoire que réelle. A
rebours, il est attesté que le Magistrat dut renoncer à la
libre disposition des charges des officiers permanents. Dès
1681, Louvois fit valoir que la Loi ne pouvait conférer
librement ce type d'emploi sans en référer au roi. Il fut
entendu à partir de 1683 que le Magistrat établirait pour
toute charge vacante une liste de trois noms et que le roi
ensuite nommerait qui lui agréerait après avis de l'inten-
dant. L'expérience montre que ce droit de nomination ne
rendit pas les officiers permanents moins disposés à
défendre des droits et des privilèges urbains qui au total
furent sauvegardés, quoique inégalement.
La justice était une des plus importantes attributions du
Magistrat. Celui-ci ne garda pas intégralement les préroga-
tives judiciaires dont il disposait presque sans retenue,
niais l'essentiel subsista. Le privilège de non evocando
dont se prévalaient les populations ne fut pas remis en
cause. Ce droit de « ne pouvoir être distrait de ses juges
naturels » présente un double aspect. Nul ne peut être jugé
par une juridiction étrangère à la région ; par ailleurs, les
juridictions locales doivent être exclusivement peuplées de
juges indigènes. Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, le pou-
voir central ne priva pas le gouvernement municipal de
l'exercice de la haute justice, mais il ne lui permit plus d'en
jouir souverainement. L'ordonnance criminelle de 1670
enregistré au Conseil souverain de Tournai le 10 avril 1679
enleva aux échevins le jugement en dernier ressort de tous
les crimes qui lui étaient déférés. La monarchie, si elle ne
demeura pas inerte dans le domaine judiciaire, fit par
conséquent preuve de mesure. Certes, l'institution en
février 1715 d'un siège consulaire à Lille pour juger des
procès commerciaux enlevait au Magistrat les prérogatives
qu'il exerçait dans ce domaine, mais cette création visait
d'abord à confier directement aux hommes du commerce
la responsabilité des litiges les concernant sans qu'on pût
parler d'une dépossession de la bourgeoisie lilloise.
On ne peut pas parler davantage de ruine des privilèges
urbains dans les autres domaines. Il est cependant clair
qu'avec la monarchie administrative à la française, la Loi
de Lille et l'ensemble de la population se trouvaient
confrontés à un pouvoir plus interventionniste que celui
auquel l'Espagne les avait habitués. Par exemple, dès 1673,
Louvois mit en œuvre le désarmement de la population et
en dépit des conseils du gouverneur, le maréchal d'Hu-
mières, les quatre serments ne furent pas rétablis avant
1685. Un autre fait, même s'il peut paraître mineur dans
sa matérialité, montre le changement intervenu. Sous les
Habsbourg, la ville avait des messagers qui distribuaient
des lettres dans tous les lieux se trouvant sur leur route,
n'hésitant pas à négocier des lettres de change et à porter
de l'argent de ville en ville. Louvois devenu maître général
des Postes en 1669 veilla à établir partout des courriers
réglés et à faire disparaître ces messagers de villes avec le
concours des intendants. Peut-on écrire qu'au moins dans
le domaine financier le pouvoir français fit preuve d'une
tutelle plus pesante ? En fait, le Magistrat de Lille bénéfi-
cia jusqu'en 1789 d'une marge de manœuvre plus grande
dans le maniement de ses finances que les pouvoirs scabi-
naux d'autres villes notables comme Douai ou Valen-
ciennes. On ne trouve nulle trace de règlement général
réformant la comptabilité. En 1699 et 1700, trois ordon-
nances signées de l'intendant et du gouverneur prétendi-
rent obliger le Magistrat à s'en tenir aux dépenses
indispensables et un programme d'économies strictes fut
imposé. Mais, en réalité, le contrôle de la gestion finan-
cière municipale demeura rien moins que tracassier. Du
reste, en 1776, l'intendant Lefèvre de Caumartin avoue au
comte de Saint-Germain : « La comptabilité de la ville de
Lille est une sorte de labyrinthe... Je n'ose me flatter
d'avoir une connaissance exacte de tous les objets relatifs à
cette administration. » On peut d'ailleurs raisonnablement
soupçonner le Magistrat d'avoir entretenu un savant
enchevêtrement des comptes afin de mieux échapper aux
investigations indiscrètes du commissaire départi...
Au total, c'est surtout dans le domaine fiscal et militaire
que l'emprise de l'État royal fut la plus tangible. L'État
français exigea de ses sujets un énorme effort contributif.
La fin du Grand Règne s'accompagna à Lille comme ail-
leurs d'un alourdissement des prélèvements fiscaux. Au
XVIIIe siècle, à partir des années 1740, on assiste même à
un tour de vis fiscal. À Lille, les impôts royaux et l'armée,
qui à la fin du règne de Louis XIV emportaient le tiers du
budget municipal, ponctionnaient les dépenses de la cité
de 315 087 florins en 1740, 465 376 florins en 1750, de
604 316 florins en 1760 avant de culminer à 759 985 florins
en 1770 (soit 48,4 % de l'ensemble des dépenses). Le far-
deau des impositions étatiques et para-étatiques s'est donc
accru même si des années 1730 à la Révolution la hausse
des prix fut de l'ordre de 60 %. Dans ces villes-frontières,
la logique financière de l'État royal est dominée par la
réelle lourdeur des dépenses militaires périodiquement
gonflées par les investissements requis par l'entretien des
fortifications et la construction de ces casernes dont nous
avons rappelé la place dans le paysage lillois. Le temps
d'Albert et d'Isabelle relevait à l'évidence d'un univers
révolu, lorsque l'on songe qu'à cette époque le Magistrat
ne pouvait se résoudre à recevoir dans sa « bonne ville »
les troupes que les Archiducs lui envoyaient.
En revanche, si l'on s'en tient aux seules impositions
royales, on est fondé à penser que la ville, comme la
région, n'était pas victime d'un régime défavorable dans le
paysage fiscal français de l'Ancien Régime. En 1787, selon
les rôles arrêtés par l'intendant Esmangart, la ville de Lille
verse 117 727 livres au titre de l'aide ordinaire et extraordi-
naire, 77 997 au titre de la capitation, 156 358 livres pour
les deux vingtièmes, 66 294 livres pour l'abonnement au
contrôle des actes. Avec diverses autres impositions, les
Lillois sont ponctionnés à hauteur de 443 146 livres. Entre
Lille, Douai, Orchies et l'ensemble des communautés
rurales, les États de Flandre wallonne usaient du reste
d'une clé de répartition demeurée identique à ce qu'elle
était sous « l'heureux temps des souverains espagnols ».
Était-il conforme à la réalité des facultés contributives de
ne faire acquitter par les habitants de Lille qu'environ
28 % de l'ensemble des impositions de la Flandre wallon-
ne ? On est tenté de penser que les Lillois n'avaient pas
lieu de se plaindre de ce mode de répartition. Rapportées
au nombre des habitants, les impositions royales paraissent
correspondre à une moyenne par foyer d'environ 30 livres.
De tels chiffres n'ont évidemment qu'une valeur théorique
étant donné le niveau des exemptions. Ils ont au moins le
mérite de ne classer ni Lille ni la Flandre wallonne ni du
reste l'ensemble des Pays-Bas français parmi les provinces
surimposées du royaume.
La monarchie qui n'ignorait pas la répugnance des Fla-
mands pour les innovations en particulier fiscales devait
ménager ses nouveaux sujets, ne serait-ce que pour cimen-
ter la cohésion et la loyauté de populations vivant sur une
frontière jugée longtemps vulnérable.

La force intégratrice d'une civilisation urbaine d'esprit


burgondo-tridentin

Il est clair que les Lillois furent consternés par la


conquête française. La consultation des journaux des
sayetteurs Louis Bocquet et Pierre-Ignace Chavatte est de
ce point de vue des plus instructives. Ces deux représen-
tants du monde populaire ne cèlent nullement leur fidélité
à l'Espagne. L. Bocquet met par exemple en valeur la
médiocre affluence populaire suscitée par le Te Deum
célébré aux lendemains de la guerre de Dévolution. Le
journal de Chavatte étudié par A. Lottin est tout aussi
explicite. À l'occasion de la procession du 2 juin 1668, les
quatre serments de la cité « n'ont pas marché parce qu'on
était au Français et n'y avait nul char de triomphe ». En
1683, le modeste tisserand de Saint-Sauveur soupçonne
d'autant plus Louis XIV d'être un souverain sans foi ni loi
qu'« il ne donne pas de secours à l'empereur », alors que
les Turcs sont sous les murs de Vienne. Ces sentiments peu
francophiles sont assez largement partagés par les milieux
sociaux dominants. L'intendant Le Peletier ne fait pas
mystère dans sa correspondance encore en mai 1668 de
« la consternation non seulement des marchands mais des
principaux de la ville et de la populace ».
Davantage même que bons Espagnols, les Lillois
demeuraient de «bons Bourguignons ». Avec le temps,
l'époque des grands-ducs d'Occident qui avait conforté et
fait de Lille une de leurs capitales se voyait parée des
atours d'une sorte d'âge d'or. Sans doute en 1667 l'achar-
nement des Lillois n'avait-il plus la frénésie mystique
entretenue par la ferveur mariale qui galvanisait les
Compagnies bourgeoises et les serments dans leur résis-
tance à l'offensive française de 1645. Néanmoins, beau-
coup de Lillois n'étaient pas loin de considérer, comme
l'annaliste valenciennois Simon Le Boucq, en 1656, qu'il
était bien redoutable de « tomber es mains de l'insolente
nation française qui ne garde loi, foi ni promesses, n'usant
que de pur libertinage et vivant en athée et traitant les
peuples des villes de leurs conquêtes pire que ne le font les
Turcqs ». Ce sont ces sentiments viscéralement antifrançais
que les représentants sur place du Grand Roi s'attachèrent
à désamorcer.
A ce point de la démonstration nous n'avons pas encore
mis nettement en exergue la forte composante religieuse
de cette méfiance antifrançaise invétérée. Faut-il rappeler
la teneur des articles 3 et 4 de la capitulation ? Par l'ar-
ticle 3, les Lillois obtiennent que « la liberté de conscience »
ne soit «jamais permise dans la ville, échevinage, taille et
banlieue, terres y enclavées et la châtellenie de Lille,
Douai et Orchies ». L'article 4 précise que « le concile de
Trente publié et receu dans le Pays-Bas sera observé dans
la ville et chastellenie et enclavements, comme aussi l'Edit
perpétuel de 1611 ». Pour comprendre une telle situation
qui aboutit à faire de tout Lillois nécessairement un catho-
lique intransigeant, il convient de faire référence au si
cohérent compromis politique qui se construit au cœur
même des convulsions politico-religieuses du temps de
Philippe II.
Lille ne demeura pas au xvie siècle à l'écart de toute
diffusion du protestantisme. Dès 1526, cinq Lillois accusés
de luthéranisme doivent faire amende honorable. C'est
toutefois sous la forme calviniste que la Réforme un temps
parvient à prendre racine. Les premiers pas des commu-
nautés calvinistes ont été décrits par M.-P. Willems-Clos-
set. Le dynamique prosélytisme dans la région d'un
prédicateur comme Pierre Bruly, qui est exécuté en janvier
1545 à Tournai, a été de longue date souligné, comme la
répression qui s'abat au cours de l'année 1545 sur le
groupe calviniste lillois. La foi nouvelle n'est cependant
pas immédiatement étouffée, grâce à l'action déterminée
et clandestine d'une poignée de prédicateurs. Un ministre
venu de Mons, Guy de Bray, se révèle notamment un pro-
pagandiste hors pair qui fait de l'Eglise lilloise (qu'il
appelle dans sa correspondance « l'Église de la Rose »)
une communauté florissante. Les tenants de la foi nouvelle
n'eurent cependant pas le temps de consolider leur implan-
tation. Une répression habilement ciblée sur les cadres du
mouvement démantèle en 1555 la naissante communauté
qui ne peut plus dès lors compter que sur des familles dis-
persées. Lorsqu'en août 1566 éclate la « furie » iconoclaste
qui en un mois et demi touche aux Pays-Bas vingt-cinq
villes importantes, Lille ne bouge pas. On ne peut que rati-
fier à ce sujet l'analyse de Solange Deyon et d'Alain Lottin
dans leur excellent livre sur Les « Casseurs » de l'été 1566.
La détermination du gouverneur à poigne de Lille, le
baron de Rassenghien, fut relayée par un Magistrat qui
pourtant au cours des années précédentes s'était montré
plus enclin à la mansuétude que la gouvernance du souve-
rain bailliage et les représentants de l'autorité espagnole.
C'est là la cause majeure de la mise en échec à Lille des
briseurs d'images. Deux autres facteurs y ont aussi contri-
bué. Les persécutions antérieures, il faut le répéter, ont
empêché les calvinistes de s'organiser durablement dans la
ville même. Par ailleurs, et nous aurons l'occasion d'y reve-
nir, le Magistrat mène une politique sociale favorable aux
intérêts du menu peuple. Lorsque la crise céréalière en
1565-1566 fait flamber les prix, il renforce les moyens de
l'assistance, multiplie les distributions. Il n'hésite pas à
porter atteinte à la liberté d'entreprise et comble d'aise les
artisans en limitant à six en septembre 1565 le nombre de
métiers par maître. Cette disposition demeure en vigueur
pendant plus de deux siècles.
L'échec du calvinisme une fois assuré, le Magistrat de
Lille put prendre part à la reconquête des âmes et à la
totale reprise en main de la société par les valeurs renouve-
lées du catholicisme tridentin. Le sieur Tiroux en 1730
dans son Histoire de Lille ne pouvait mieux dire en parlant
de « l'exactitude du Magistrat à se servir de tous les
moyens pour éloigner l'hérésie ». En mai 1579, en consa-
crant de son autorité l'Union d'Arras précédemment men-
tionnée, le gouverneur général Alexandre Farnèse eut
l'intelligence de sceller une alliance durable de l'Espagne
avec ces élites municipales et le « peuple qualifié » des
métiers corporés qu'il savait aussi attachés au catholicisme
qu'à leurs vieux grimoires médiévaux garantissant leurs
« libertés ».
Les lecteurs qui ont déjà compulsé nos travaux n'igno-
rent pas que nous avons proposé d'appeler « modèle his-
pano-tridentin1 » le système politique, social et culturel
urbain qui sort restructuré des convulsions politico-reli-
gieuses du second xvie siècle. Le rejet du protestantisme
par la masse des notables et de la population ne fut assuré-
ment pas le résultat d'un débat dogmatique sur la prédesti-
nation réglé par la force des armes. C'est le triomphe d'une
civilisation traditionnelle se refusant à renoncer aux
chaudes solidarités de communautés urbaines sacralisées
au profit d'une religion plus individualiste et intellectuali-
sée. Ce modèle urbain est une version remaniée de la
« bonne ville » de la fin du Moyen Âge, en ce sens qu'elle
a subi une double refonte par le renforcement du caractère
oligarchique des constitutions municipales et la recatholi-
sation des valeurs et des relations régissant la société. Ce
1. Aujourd'hui, nous parlerions plus volontiers de modèle burgondo-tri-
entin, voire même de modèle burgondo-borroméen pour mieux souligner
a fonction politique matricielle de l'époque bourguignonne et la tonalité
assez méditerranéenne et ultramontaine d'une Réforme catholique relati-
vement éloignée du modèle français.
type d'organisation sociopolitique est confié p o u r sa régu-
lation à une oligarchie politique qui s'appuie sur u n
ensemble d'organisations à fort recrutement populaire
( c o r p o r a t i o n s , confréries, c o m p a g n i e s festives, etc.) d o n t
elle e n c a g e les initiatives. L ' i n t e n s i t é d e l ' i m p r é g n a t i o n
c a t h o l i q u e n e s ' e x p r i m e p a s s e u l e m e n t d a n s la f e r v e u r p e r -
sonnelle d e c h a q u e croyant, elle n o u r r i t t o u t u n dispositif
hospitalo-caritatif sous-tendu p a r u n catholicisme d'œuvres
h a u t e m e n t caractéristique d e la C o n t r e - R é f o r m e d e t y p e
borroméen.
C ' e s t ce m o d e de civilisation u r b a i n e qui s ' é p a n o u i t d a n s
le p r e m i e r XVIIe s i è c l e e t q u e d é c o u v r e le c o n q u é r a n t f r a n -
çais. P o u r d e m u l t i p l e s r a i s o n s , l e c o n c e p t d e r a l l i e m e n t n e
convient g u è r e p o u r r e n d r e c o m p t e d u loyalisme à la
F r a n c e d e s Lillois. E n p r ê t a n t s e r m e n t d e fidélité a u x
B o u r b o n s d e v e n u s « princes n a t u r e l s » d e la c o n t r é e , les
L i l l o i s n ' e u r e n t n u l l e m e n t le s e n t i m e n t d e r é v i s e r l e s p r i n -
cipes constitutifs de leur identité politique urbaine. A u
demeurant, l'analyse des équipes municipales e n place ne
révèle p a s d e r e n o u v e l l e m e n t significatif d u vivier d e s
familles lors d u c h a n g e m e n t de domination.
Si l ' o n d o n n e a u v o c a b l e d e r a l l i e m e n t u n e a c c e p t i o n
plus large encore e n postulant un a b a n d o n m ê m e partiel
d e ce q u i c o n s t i t u e les b a s e s m ê m e s d ' u n e vision d u m o n d e
e t d ' u n e p r a t i q u e p o l i t i q u e , il n o u s p a r a î t p l u s i m p r o b a b l e
e n c o r e d e p a r l e r d e ralliement. C ' e s t ce q u ' a v a i t intuitive-
m e n t p e r ç u V a u b a n d a n s l e t e x t e si s o u v e n t c i t é q u ' i l é c r i -
vit e n 1699 : « L a c o r r e c t i o n d u p e u p l e d é p e n d d u
t r a i t e m e n t q u ' o n lui fera. Elle s e r a t o u j o u r s aisée q u a n d
o n n e d o n n e r a point d'atteinte à leurs privilèges, q u ' o n n e
les e x p o s e r a p o i n t à la d i s c r é t i o n d e s f e r m i e r s et des trai-
t a n t s , q u ' o n n e l e s s u r c h a r g e r a p o i n t [...], e n u n m o t q u a n d
o n les t r a i t e r a e n b o n s sujets, c o m m e les E s p a g n o l s les o n t
t r a i t é s , il n e f a u t p a s d o u t e r q u ' i l s o u b l i e n t p e u à p e u l e u r
ancien maître, et qu'ils n e d e v i e n n e n t très b o n s Français. »
Il n ' e s t p a s d i s c u t a b l e q u e l e s r u d e s s e s d e l ' o c c u p a t i o n
h o l l a n d a i s e d e L i l l e e n t r e 1 7 0 8 e t 1 7 1 3 , a i n s i q u e le p r o s é -
lytisme p r o t e s t a n t e n c o u r a g é p a r les H a u t e s P u i s s a n c e s
contribuèrent au revirement des cœurs et au changement
d e p e r c e p t i o n d e l ' a u t o r i t é française. Il est a t t e s t é q u e l'en-
t r é e d e s F r a n ç a i s e n j u i n 1713 se fit d a n s d e s t r a n s p o r t s
d ' e n t h o u s i a s m e . C o m m e l ' é c r i v a i t il y a v i n g t a n s L o u i s
T r é n a r d , les Lillois s o n t p a s s é s e n à p e i n e u n demi-siècle
de « l'amertume d'être Français » au « b o n h e u r d'être
F r a n ç a i s ». C e p e n d a n t , il n e f a u d r a i t p a s c r o i r e q u e l a
population s'est ralliée avec armes et bagages aux valeurs
de l ' a b s o l u t i s m e français. L e s Lillois r e s t e n t e n p l e i n
XVIIIe s i è c l e f i d è l e s à l e u r s t r a d i t i o n s p o l i t i q u e s e t t r i b u -
taires d ' u n e vision d e la « b o n n e ville » assez p r o c h e d e
celle d u M o y e n  g e qui, c o m m e l'a écrit B. C h e v a l i e r ,
« s ' i n s c r i t c o m m e u n m e m b r e a u t o n o m e d a n s le c o r p s p o l i -
t i q u e e t m y s t i q u e d u r o y a u m e ». Si l ' o n v e u t c o m p r e n d r e
d e l ' i n t é r i e u r la m a n i è r e d o n t les Lillois p e r ç o i v e n t l e u r
a p p a r t e n a n c e à l a c o m m u n a u t é u r b a i n e , il f a u t b i e n m e s u -
rer q u e p o u r la m a j e u r e p a r t i e d e s h a b i t a n t s vivre à Lille
n e signifie p a s a p p a r t e n i r à u n e s p a c e i n o r g a n i q u e d'indivi-
dus unis p a r la simple résidence et hiérarchisés p a r la seule
puissance matérielle. C'est participer à u n e société d e
corps e t d ' é t a t s organisés sous la h o u l e t t e d ' é c h e v i n s p r é -
t e n d a n t agir au n o m d u « bien public » e n héritiers d ' u n
système médiéval de pensée et en « bourgeois » des
« b o n n e s v i l l e s ». O n i m a g i n e l a f o r c e i n t é g r a t r i c e d e c e t t e
c o m m u n a u t é d o n t les divers m e m b r e s se d o i v e n t d ' ê t r e
solidaires les u n s des autres. C e t t e c o h é s i o n d e la « b o n n e
ville » n e s i g n i f i e n u l l e m e n t q u e l a s o c i é t é n e c o m p o r t e p a s
de différences d'intérêts entre groupes et donc des occa-
s i o n s p o t e n t i e l l e s d e c o n f l i t s . Il e x i s t e s i m p l e m e n t d e s
sociétés mieux capables q u e d'autres de prévenir et de
d é s a m o r c e r ceux-ci e n d é p i t de la disparité des conditions
s o c i o é c o n o m i q u e s et d e la p r é s e n c e d ' u n e m a s s e d'indi-
gents e n l e u r sein.
DEUXIÈME PARTIE

TRAVAIL, FOI ET SOLIDARITÉ


DANS UNE VILLE DE COMMERCE
ANCRÉE DANS LE CATHOLICISME
Nous venons de montrer que Lille ne fait pas partie de
cette cohorte de villes si nombreuses sous l'Ancien Régime
qui trouvent principalement dans les fonctions administra-
tives, politiques et judiciaires leur point fondamental
d'équilibre. La proportion des actifs travaillant dans le tex-
tIle, la belle surface sociale de nombre de ses négociants
confirment que si l'on cherche dans la France du Nord une
ville qui a lié son destin au travail de la marchandise et
aux manufactures, on peut assurément la chercher sur les
bords de l'Escaut à Valenciennes, mais si l'on tient compte
de la taille des villes, c'est sans conteste à Lille que l'on
Peut la trouver.
Le « drame de l'inégalité sociale » décrit par F.-P.
Codaccioni dans le Lille du xixe siècle n'est pas une parti-
cularité de l'âge de fer de la révolution industrielle. Il est
déjà clairement identifiable au temps de Philippe II ou de
Louis XV. Le simple souci de sauvegarder la solidité de ce
quil est convenu d'appeler aujourd'hui le lien social ne
POuvait qu'inciter à soulager les misères les plus criantes.
serait fâcheux de s'en tenir à ce niveau d'analyse. Lille
est en effet une ville qui, à compter des dernières décen-
nies du xvie siècle, apparaît embrasée par la foi catholique.
L ampleur des dévotions collectives et privées transfigure
la vie même des plus modestes, l'exemple de Chavatte le
montre bien. Dans le même temps, le martèlement des
anathèmes lancés par les prédicateurs et les confesseurs
contre l'amour immodéré des richesses parvient à
convaincre les nantis que, comme le dit le Jésuite Tous-
saint Bridoul, « les riches et les nobles ont de plus grands
empêchements dans le chemin de la perfection que les
pauvres et vils serviteurs et servantes ». Nombreux, du
moins jusqu'au XVIIIe siècle, sont ceux qui, influencés par
les normes de comportement d'un catholicisme rénové,
sont convaincus de la nécessité de rendre les prières plus
agréables à Dieu en les accompagnant d'oeuvres de miséri-
corde et plus particulièrement d'aumônes aux pauvres.
4
Les vicissitudes d'une primauté
manufacturière ( X V I siècle)

C'est un truisme de dire que la vie quotidienne des Lil-


lois est d'abord tissée par le rapport de ses habitants aux
diverses formes d'activité économique. C'est une autre
forte banalité que de souligner le rôle capital joué par les
activités textiles à Lille et plus généralement dans les villes
majeures des Pays-Bas
Cette vie de travail au service des manufactures est assu-
rément rendue inégalement facile par la conjoncture éco-
nomique d'ensemble dans laquelle la cité se trouve
plongée. Pour décrire ces grandes fluctuations conjonctu-
relles, faire se succéder des phases d'expansion à d'autres
de stagnation et de recul est souvent exagérément réduc-
teur. L'économie en effet n'est jamais un tout parfaitement
homogène. Cela étant, il demeure vrai que le comporte-
ment des grands secteurs d'activités définit le climat éco-
nomique d'une époque. C'est ce que nous allons faire dans
ce chapitre tout en veillant à mettre en évidence le jeu des
structures qui, elles, sont installées dans la longue durée.

UNE RÉALITÉ ÉCONOMIQUE TROP MÉCONNUE : LE BEAU TEMPS


DE PHILIPPE II ET DE PHILIPPE III

L'ancienneté de l'implantation des activités textiles et la


spécificité de l'armature manufacturière de Lille méritent
d être soulignées. Les travaux de G. Sivery et D. Clauzel
ont montré qu'aux xive et xve siècles, Lille différait des
autres villes de Flandre en ce sens qu'elle n'était pas une
ville de draperie aussi spécialisée qu'Ypres, Douai ou
Gand. Autrement dit, l'économie y était « forte parce que
diversifiée ».

Un vigoureux diptyque d'activités textiles : la sayetterie et


la bourgeterie

Il est établi que dans le second XVe siècle, commence à


se mettre en place un nouvel ensemble d'activités textiles
appelé à perdurer jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. À partir
des années 1440, c'est d'un véritable effondrement de la
vieille draperie des beaux et lourds draps de laine dont
il convient de parler. Toutefois, une radicale divergence
s'installe entre l'évolution d'une production qui est happée
par la décadence et celle d'un négoce textile en pleine
expansion. Par ailleurs et surtout, des productions nou-
velles prennent le relais des « bons draps lillois ». La
seconde moitié du xve siècle correspond à l'inscription
dans le tissu industriel de la ville d'une activité appelée à
symboliser pendant longtemps la vocation textile de la cité
de la Deûle avec la naissance de la sayetterie, donc de la
production d'étoffes croisées, très légères faites de laine
peignée ou sèche appelée « sayette ». Ces étoffes portent
des noms variés : saies, ostades, satins, changeants. Le pre-
mier privilège de la sayetterie, accordé par Maximilien et
Marie, date du 21 décembre 1480, mais la sayetterie appa-
raît dans la documentation auparavant. Le recul de la dra-
perie traditionnelle créait en effet une situation virtuelle
d'appel à de nouvelles activités tirant profit des savoir-
faire locaux.
Le succès de la draperie légère est rapide. Le Magistrat
et la Chambre des comptes donnèrent aux sayetteurs leurs
premiers statuts en 1500, puis en 1524. Surtout le 15 mai
1534, Charles Quint confère à Lille un privilège exclusif
de fabriquer des tissus composés de « fils de sayette ».
Cette ordonnance mérite pleinement la notoriété dont elle
jouit dans l'historiographie. À l'évidence, au début du
xvie siècle, alors que la draperie ancienne joue un rôle de
plus en plus secondaire, l'antagonisme de la ville et du plat
pays pour le contrôle des nouvelles activités productrices
devient un élément clé de la confrontation des intérêts éco-
nomiques. Cette rivalité, qui jusqu'alors n'avait pas
débouché sur des conflits ouverts, devient récurrente pour
ne s'éteindre que dans les années 1770 avec le triomphe
de la libéralisation. En tout cas, les autorités municipales,
en obtenant de l'autorité souveraine de réserver à la ville
le tissage des nouvelles étoffes de sayetterie, contribuèrent
décisivement à une réindustrialisation de la ville sans pour
autant affaiblir son potentiel commercial.
Les fondements de la primauté manufacturière de Lille
furent confortés par l'émergence en 1496 de la bourgeterie,
a laquelle était dévolue la fabrication des étoffes mélan-
gées ou non unies, où à la laine s'ajoutent du lin, parfois
du coton ou des fils d'or et d'argent. Certes, entre les bour-
geteurs qui travaillent à la haute-lisse, sur des métiers à
quatre marches et les sayetteurs qui actionnent des métiers
a deux marches et fabriquent des étoffes plus simples, la
concurrence est âpre, surtout lorsque les deux métiers se
disputent la fabrication de nouveaux produits. Mais l'es-
sentiel est de comprendre qu'en parvenant à fixer dans ses
niurs la sayetterie et la bourgeterie Lille avait trouvé les
clés d'une fortune durable. Dès 1577, on peut considérer
que plus de deux mille métiers travaillaient à la seule
sayetterie. Même si un dénombrement analogue des
métiers de bourgeterie fait défaut, on peut raisonnable-
ment penser que la moitié au moins de la population lil-
loise vit alors de la draperie légère. Il est en effet admis
que chaque métier ou « ostille » fait travailler, sans comp-
ter le maître, neuf personnes : un tisserand, un peigneur,
deux redoubleuses (qui doublent ou triplent la laine sur le
rouet) et un « épeulman », autrement dit un jeune travail-
leur chargé de préparer les petites bobines de la navette.
Par ailleurs, ces deux activités « basiques » induisent une
série d'emplois annexes, en offrant ouvrage et revenus aux
calendreurs, aux foulons, aux teinturiers et aux corroyeurs.
On comprend donc que lorsque le Florentin Guichardin
décrit en 1568 la ville de Lille, il en parle comme d'un
Petit Anvers : « La principale des Pays-Bas pour le fait des
marchands, après Anvers et Amsterdam. »
Les grandes respirations conjoncturelles de la manufacture
(XVIe-XVIIe siècle)

Les données statistiques rassemblées par P. Deyon et


A. Lottin dans un article de la Revue du Nord de 1967
permettent de percevoir l'évolution d'une production fon-
damentale pour la cité. Tout en leur donnant une traduc-
tion indiciaire, nous avons repris ces séries statistiques qui
concernent deux taxes inscrites dans les comptes munici-
paux (cf. figure 4). L'une est l'assis des « saies » dont la
majeure partie est d'ailleurs composée de changeants (ou
camelots), l'autre perçue par le serviteur de la Perche de
la bourgeterie frappe un ensemble varié d'étoffes (« bou-
rettes, camelots, meselandes, fustaines, quennevaches »...).
Le graphique de la figure 4 dessine un profil scandé par
trois grandes phases. Un essor impétueux de la production
de la sayetterie traverse la majeure partie du xvie siècle
jusqu'au point culminant de 1581. La production s'installe
ensuite à des niveaux qui dessinent une sorte de plateau
culminant jusqu'au début du second tiers du siècle. Cette
phase de relative stabilité est traversée par un effondre-
ment passager en 1620-1622. Le grand renversement de la
conjoncture est cependant postérieur et correspond en
1635 au début du conflit avec la France. La production
s'effondre et se stabilise à un niveau médiocre puisque la
courbe ne dépasse plus l'indice 78 dans le second
xviie siècle. Les dernières années de la série reflètent
même un nouveau fléchissement, ce que corrobore en 1695
une évaluation des maîtres du corps faisant état de
350 métiers battants, au lieu de 800 en temps ordinaire.
La chronologie des principaux points d'inflexion de la
courbe de la bourgeterie est un peu différente. Cette pro-
duction qui n'est que balbutiante jusqu'au début du règne
de Philippe II est emportée par un flux de croissance d'une
impressionnante régularité jusqu'au sommet de 1612. Une
série de ruptures en sérac déprime ensuite la production
jusqu'au nadir de 1654. Une évolution « en dents de scie »
jusqu'en 1700 correspond à un timide réveil de la bourge-
terie sans que les hauts niveaux du début du siècle soient
jamais approchés.
Au total, il apparaît que le « beau xvie siècle » manufac-
Figure 4 — Évolution de la production textile à Lille (1521-1698)
Indice 100 : moyenne des années

turier n'a pas été aussi affecté par les troubles politico-
religieux du temps de Philippe II qu'on ne l'aurait imaginé
a priori. Présenter le règne du Roi Prudent comme une
Période de crise est vide de sens. Cette analyse rejoint plei-
nement les remarques en leur temps iconoclastes de
Charles Verlinden qui dans les Annales ESC (1952) notait
déjà que sous Philippe II, si l'on examine la perception
des impôts, « on constate plutôt des difficultés temporaires
qu'un changement radical de la conjoncture ». Bien sûr,
ces « difficultés temporaires » ont à court terme des effets
sociaux douloureusement ressentis. C'est ainsi que la chute
de l'activité manufacturière en 1571-1572 provoque l'in-
quiétude du gouverneur Rassinghien qui observe en sep-
tembre 1572 : « Le principal danger reste en la povreté
de la populace, oysif par faucte d'ouvraige et négotiation
laquelle toutefois je fais sublever par tous les moyens qui
rri'est possible. » Il n'en reste pas moins vrai que la sayette-
rie lilloise garde alors des réserves de dynamisme et dans
les années 1580, lorsqu'elle se met à plafonner, la bourge-
terie est propulsée vers des sommets jusqu'à la fin du règne
de Philippe III. Jamais Lille n'a rassemblé dans ses murs
autant de métiers et de travailleurs textiles qu'à la fin du
xyie siècle et dans les premières années du XVIIe siècle.
Figure 5 — Évolution des recettes et des dépenses annuelles
de la ville de Lille (1555-1667)

(Graphique construit à partir des relevés de G. Duhamel, G. Dupret et P. Vittrant.)

L'évolution des comptes de la ville plaide dans le même


sens (cf. figure 5). Les recettes de Lille, après avoir
culminé en 1555, fléchissent dans les années 1560 pour
atteindre un minimum en 1574. La reprise est ensuite
modérée, mais presque continue, en dépit de l'échancrure
creusée dans le budget par la crise des années 1585-1587
liée à la peste et à l'insécurité permanente. De façon géné-
rale, les investissements dans les constructions mises en
œuvre par le Magistrat (nouvelle Halle échevinale ;
démantèlement du château de Courtrai) comme la poli-
tique de rachat des rentes auraient été inenvisageables
dans un contexte économique détérioré.
Le gouvernement des Archiducs ne correspond pas uni-
formément à un temps d'inaltérable prospérité. Il y a
certes, comme le souligne A. Lottin, « deux périodes sépa-
rées par la fracture 1617-1621 ». L'essentiel selon nous,
par-delà les accidents, c'est que Lille recueille alors les
fruits de sa primauté commerciale et manufacturière jus-
qu'à la fin du premier tiers du XVIIe siècle. Il est clair toute-
fois que Lille continue sur la lancée du siècle précédent,
sans procéder ni à des redistributions de son appareil
manufacturier ni à un assouplissement de son armature
réglementaire ; elle met en œuvre des directions de
commerce qui n'ont guère évolué.
Quant à l'effondrement manufacturier du second tiers
du siècle, il ne confère pas une réelle singularité à Lille,
puisque dans le même temps, les activités similaires de
ville comme Amiens et Reims sont frappées de plein fouet.
Les guerres du XVIIe siècle expliquent largement la péjora-
tion de la conjoncture économique ; du reste les périodes
de paix souvent courtes qui séparent les conflits raniment
l'activité des marchands comme celle des fabricants.
La conquête française à l'évidence risquait d'amplifier
les difficultés en contrariant des orientations commerciales
pluriséculaires avec les provinces du Nord. Le ravitaille-
ment en laine comme les débouchés étaient plus que
menacés par la réorganisation de la frontière des États.
Heureusement, J.-B. Colbert, était pleinement conscient
de la situation. N'écrit-il pas à Le Peletier, le 12 novembre
1668, qu'il y a « une grande correspondance, liaison de
commerce, de parenté, d'alliance entre toutes ces villes
communes » ? Les décisions opportunes ne tardèrent pas
a suivre. Le 17 novembre, le roi « décharge des droits d'en-
trée et de sortie dans les bureaux nouvellement establys
toutes les denrées nécessaires pour la subsistance et les
matières qui servent aux manufactures »... Le témoignage
des chiffres prouve de fait que le rattachement à la France
en tant que tel n'a pas déprimé une production stabilisée
a un niveau modeste depuis les années 1640.
L'indicateur fourni par les comptes municipaux (cf.
figure 5) valide-t-il ces données conjoncturelles ? Le ma-
ternent de l'indicateur est incontestablement contrarié
par la réforme d'ailleurs cohérente de la comptabilité
municipale qui prend effet en 1634. C'est alors que plu-
sieurs comptes particuliers dont on n'a conservé que des
traces très partielles fusionnent avec les comptes de la
vIlle. Cette réorganisation fait plus que tripler le niveau
des recettes comme du reste celui des dépenses. Comme
flous nous interrogeons sur les grandes orientations de la
conjoncture, cette grande distorsion n'obscurcit pas trop
les perspectives. Le fait est que la hausse des produits finan-
ciers de la ville est des plus prononcées au cours des deux
Premières décennies du siècle. Les années 1620 sont mar-
quées par un effondrement bien plus durable que lorsqu'on
examine la seule production manufacturière. Après le hia-
tus de 1634, les recettes baissent sans précipitation en dépit
de quelques creux, comme en 1645-1647 quand la guerre
gronde à la frontière méridionale de la Flandre wallonne.
Même le retour de la paix après le traité des Pyrénées (1659)
est incapable de ranimer les finances municipales.

La stabilité des directions commerciales

Tout bien pesé, peut-on donc considérer que Lille s'ins-


crit dans le mince peloton des villes qui participent de
« l'économie-monde » définie par Fernand Braudel ? La
réponse ne peut qu'être nuancée. Les négociants lillois ont
une activité qui repose, pour une part, sur des exportations
lointaines. Lille, nous l'avons vu, est une pièce maîtresse
de l'armature urbaine des Pays-Bas mais, contrairement à
Anvers, elle n'en a jamais été l'épicentre.
On a du reste le sentiment d'une grande stabilité des
principales orientations commerciales. Les « droits de cau-
chies » qui sont perçus aux diverses portes de la ville figu-
rent depuis le Moyen Âge dans les comptes municipaux.
Au temps des ducs de Bourgogne, les recettes de la porte
de Saint-Pierre en direction de la Flandre maritime et de
la porte de Weppes qui commande la route d'Armentières
sont peu élevées. Alors que les échanges avec le Nord sont
assez intenses, se révèlent surtout d'un bon produit les
recettes de «la cauchie de la Fins» et de la porte des
Malades qui intéressent surtout le trafic en direction du
sud et de l'est. C'est donc un trafic d'orientation méri-
dienne qui domine. De 1555 à 1597, la situation n'est guère
différente. De 1598 à 1667, en dépit d'une grande irrégula-
rité un trafic plus important qu'auparavant paraît transiter
par les cauchies de Saint-Pierre et de Courtrai, mais la
« cauchie de la Fins » demeure prépondérante.
Quant aux échanges à plus longue distance, on a tout
lieu de croire que les directions principales du commerce
e n E u r o p e n ' o n t g u è r e c h a n g é e n t r e le m i l i e u d u xve siècle
et la conquête française, indépendamment naturellement
de l'ouverture décisive du marché américain. Les étoffes
lilloises continuent à être exportées vers l'Italie, l'Alle-
magne et la France, et prennent de plus en plus la direction
de l'Espagne et du Nouveau Monde. La concordance qili
se manifeste entre les courbes lilloises et celles du trafic
atlantique de Séville est assez impressionnante qu 9il
s'agisse du temps long ou des fluctuations courtes. Le
poids du marché espagnol est une donnée pérenne du
négoce lillois jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.
C'est certainement un commerce toujours vigoureux,
mais affaibli qui entre dans la période française. Il est jugé
avec sévérité par les représentants sur place du Très Chré-
tien, et notamment l'intendant Le Peletier. En octobre
1668, il écrit à Colbert : « Il y a fort peu de marchands
assez forts pour faire passer leurs marchandises à leur
compte dans les pays étrangers, la plupart se contentent
de les vendre aux marchands de France et de Hollande
pour les faire passer plus loin. » En mars 1669, il persiste :
« Le commerce de Lille et des autres villes conquises n'est
Pas tel qu'on le croit... Les estoffes et les autres manufac-
tures de Lille sont recherchées par les estrangers plustot à
cause du bon marché que pour leur excellence. » Colbert
aurait souhaité voir les négociants lillois orienter davan-
tage les flux commerciaux qu'ils animaient en direction de
« la route de France ». Ses encouragements ne furent dans
jjn premier temps que partiellement suivis d'effets. Le
Peletier le reconnaît tout uniment en 1674 : «Les Fla-
mands se défient beaucoup des Français ; en sorte qu'il ne
faut pas croire qu'ils mettent leurs biens sur un vaisseau
de cette nation tant qu'ils en trouveront d'autres qui pour-
ront leur servir pour le même commerce. » Il est vrai qu'il
était entendu parmi les nouveaux maîtres français de la
£landre, comme le dit Colbert en 1670, après comme avant
plen d'autres, que ces peuples étaient « gens d'habitude ».
e lieu commun pose manifestement un problème de
fond : celui d'une adaptabilité insuffisante des manufac-
ures et du commerce lillois aux nouvelles contraintes.
Gardons-nous toutefois d'oublier que ce qui peut appa-
itre comme des manifestations de conservatisme en cette
n du xxe siècle était vécu par les hommes du temps
^omme un certain art de vivre et de travailler, un ensemble
règles garantissant à la fois emploi, prospérité et auto-
mie (sinon indépendance) économique à la population
une ville définie comme « l'âme du commerce ».
UN LIEU COMMUN REVISITÉ : LILLE, « L'ÂME DU COMMERCE
DE TOUT LE PAYS »

En 1698, l'intendant ne fait pas preuve d'originalité en


faisant inscrire dans son mémoire pour l'instruction du duc
de Bourgogne que « le premier attachement des Lillois est
au commerce, à quoy ils s'adonnent entièrement ». Dugué
de Bagnols sort à peine des sentiers battus en soulignant
la primauté lilloise : « La ville de Lille est celle qui fait
mouvoir toutes les autres et qui est, pour ainsi dire, l'âme
du commerce de tout le pays. » Certes, nous venons de
voir qu'un de ses prédécesseurs, Le Peletier, était moins
convaincu du rayonnement du grand négoce, mais nul ne
conteste l'appétence des Lillois pour les affaires commer-
ciales. L'engagement massif des Lillois dans les manufac-
tures textiles est un autre thème étroitement corrélé au
précédent. Encore convient-il de s'interroger sur les clés
qui firent longtemps le succès du travail manufacturier en
ville.

Petit atelier, réglementation et exclusivisme urbain : la


cohérence d'un modèle manufacturier face au défi des
« libertés indéterminées » (xvf-xvif siècle)

Les structures productives et le cadre réglementaire évo-


luent peu aux xvie et XVIIe siècles. Ils n'enregistrent long-
temps que de timides évolutions au XVIIIe siècle. Les règles
de la vie manufacturière et commerciale n'ont cessé d'être
précisées tout au long des Temps modernes et l'impor-
tance accordée par les corps de métier à ces textes régle-
mentaires était telle que ceux-ci n'hésitaient pas à les
rassembler dans des recueils éventuellement imprimés.
Dans le véritable code composé à l'usage des bourgeteurs,
on relève par exemple de 1536 à 1698 trente-six arrêts,
ordonnances et règlements qui furent rendus à intervalles
réguliers pour compléter et renforcer les statuts du « stil »
(corporation).
Ce travail textile dûment encadré, réglementé et sur-
veillé se développe dans le cadre d'un mode de production
relevant de ce qu'il est convenu d'appeler le capitalisme
commercial, en ce sens que le commerce contrôle en fin
de compte la production. Encore convient-il de s'entendre
sur le type de contrôle dont il s'agit. À la base, les mar-
chands ne contrôlent pas directement la production ; c'est
dire que les tisserands achètent librement la laine sur le
marché au fil de sayette de la ville. Une fois les étoffes
tissées, ils les font « esgarder », c'est-à-dire vérifier à la
halle de leur corps de métier. Pour la sayetterie, il s'agit
de la Vingtaine, un groupe de six notables, dont deux,
appelés les « hauts bans », sont des maîtres sayetteurs ;
pour les bourgeteurs, le contrôle s'effectue dans un local
appelé « la Perche ». Ce n'est qu'après la bonne réception
du produit que le négociant intervient pour acheter la
Pièce et la commercialiser. Cet agencement simple des
forces productives s'accommode, du moins dans le second
XVIIe siècle, de la présence éventuelle de relais entre le
négociant et le petit sayetteur, de maîtres plus entrepre-
nants qui se chargent des « commissions » des grands mar-
chands et centralisent pour leur compte les produits dont
ils ont besoin.
Le succès de la sayetterie et de la bourgeterie repose sur
une structure de nombreux petits ateliers animés par des
maîtres travaillant avec leur famille et le cas échéant une
Poignée de compagnons et d'apprentis. Le maintien de ce
modèle productif est le fruit d'une politique volontariste.
A Lille, une disposition dont on ne trouve pas trace dans
les autres villes, du moins avec cette radicalité, plafonne
en effet à six le nombre des métiers actionnés par « les
maistres et maistresses des stils des saieteurs et bourge-
teurs ». Nul artisan n'a le droit d'en faire travailler davan-
tage. L'interdiction pour les maîtres de faire travailler à
l'extérieur en sous-traitance est également prononcée. Ces
dIspositions ont été promulguées par Messieurs du Magis-
trat le 28 septembre 1565, alors que les prêches calvinistes
taisaient des prosélytes et que la cherté des grains amputait
«le petit gaynage du populaire et des gens méchanic-
ques ». Dans une discussion amicale lors de la table ronde
sur l'industrie textile, tenue à l'université de Lille-III en
novembre 1988 (n° 6 hors série de la Revue du Nord),
A. Lottin et moi, avons proposé deux lectures différentes
de cette limitation infligée à la liberté d'entreprendre. Pour
A. Lottin, la stagnation lilloise du XVIIe siècle est « due en
partie » à ce refus d'évoluer, à cette espèce de blocage qui
s'opère avec la complicité de notables locaux qui ont en
quelque sorte acheté la paix sociale. Nous concédons bien
volontiers à notre éminent collègue que des données
contextuelles liées à l'imminence d'une insurrection poli-
tico-religieuse expliquent que Messieurs du Magistrat
aient, à un moment crucial, donné satisfaction à cette
revendication des suppôts du corps. Il demeure que ce qui
était sans doute au départ une concession au « corpora-
tisme » des maîtres devint ensuite une des pierres d'angle
du pacte social scellé entre les milieux politiques dirigeants
et le « peuple qualifié ». Cette règle des six métiers fut en
effet maintenue en vigueur pendant plus de deux siècles
par le Magistrat. Cette logique politico-sociale confortée
ensuite par le triomphe de la Contre-Réforme est révéla-
trice d'une manière d'appréhender le «bien commun »,
dans une société dont les valeurs ne sont pas celles du libé-
ralisme. Ce qui compte pour les notables catholiques, plus
souvent rentiers du sol que négociants, qui siègent dans les
rangs du Magistrat, c'est d'empêcher « que le moindre soit
foulé et oppressé par l'avarice du plus puissant ». Cette
logique acapitaliste incite moins à l'enrichissement qu'à la
sauvegarde des intérêts de tous dans la situation qu'il est
donné à chacun d'occuper. Dans ce long combat pour pré-
server ce plafonnement à six métiers par maître, le corps
de métier fit preuve d'une particulière vigilance.

L'autre diptyque du dispositif protecteur des fabrica-


tions textiles citadines est constitué par la volonté de relé-
guer le plat pays dans les activités annexes et les
productions plus grossières. Il est clair que les difficultés
des producteurs lillois ne pouvaient qu'exacerber ce parti-
cularisme. Au xviie siècle, la concurrence des localités de
la châtellenie se fait plus pressante. En mars 1609, les
Archiducs autorisent la fabrication des bourats et futaines
dans dix localités, mais le monopole lillois des étoffes fines
de sayetterie est préservé. Les Lillois font procéder à des
contrôles dans la campagne qui provoquent des incidents.
En mars 1623, la requête des Tourquennois visant à obte-
nir la permission de fabriquer des bourettes, satinets et
damassés nourrit une controverse dont on peut tirer parti
des pièces publiées par A. Lottin dans la Revue du Nord
en 1987. Les échevins lillois et les tisserands mettent très
clairement en relation le déclin de Lille et l'essor de Tour-
coing et plus largement des bourgades du plat pays. En
deuxième lieu, l'absence de limitation du nombre de
métiers par tisserand rural est vivement contestée, c'est
pourtant, soulignent les Lillois, une garantie « pour que le
pauvre ait aussi bien moyen de gaigner sa vie que le
riche ». Enfin la mise en cause de la responsabilité des
négociants dans la « délocalisation » de la fabrique à la
campagne est vertement établie par le Magistrat : « cer-
tains marchans bouticliers » que soutient une « effrénée et
insatiable convoitise » font fabriquer à la campagne et ne
consentent pas à acheter les étoffes « toutes faites des arti-
sans lillois qu'ils veulent faire travailler comme leurs
simples mercenaires, travaillant au jour la vie et leur
suchant par ainsi le sang ». Il est assez fascinant que le
Magistrat de Lille ait demandé aux Archiducs d'agir « pour
reformer et réfréner telles libertés indéterminées et esta-
blir ung ordre et certains degretz entre les villes, bourgades
et villaiges, à proportion de la capacité et portée respective
d'iceulx avec respect principal au bien publicq ». Au fil des
décennies, ce combat entre la ville et le plat pays tourna
d'autant mieux à l'avantage des producteurs ruraux que le
négoce de la cité pour conforter ses positions concurren-
tielles contourna les obstacles corporatifs en développant
la production non plus parmi ses concitoyens, mais dans la
châtellenie. Il suffit de lire la chronique de P.-I. Chavatte
Pour mesurer le drame social vécu par les petits maîtres
sayetteurs de la ville.
Cette dégradation de l'emploi textile en ville est confir-
mée par Le Peletier en 1683 : « Il a été fait autrefois des
règlements pour fixer les étoffes auxquelles on travailleroit
dans les villes et celles qu'on pourrait fabriquer dans le
plat pays [...] mais depuis, l'industrie des ouvriers du plat
Pays a prévalu sur celle des ouvriers de la ville. » Pourtant
les administrateurs royaux se targuent de garder la « ba-
lance droite » entre les intérêts du plat pays et ceux des
Producteurs urbains. De fait, Dugué de Bagnols par deux
arrêts en 1688 et 1690 prohibe l'installation à la campagne
de métiers propres à la manufacture des draps à la façon
de Hollande et d'Angleterre, mais lorsque Lille fait saisir
a Lannoy des pièces d'étamine, le Parlement de Flandre
donne tort au Magistrat de Lille qui en 1696, après des
incidents avec Roubaix, doit autoriser l'entrée dans la ville
des étoffes du plat pays qui ont pour noms grisettes, serges
de Nîmes, calmandes, bourats, ras de Gênes... Pour les pro-
ducteurs urbains, la situation est déjà fortement dégradée
lorsque s'achève le XVIIe siècle. Le mémoire de 1698 auquel
le même intendant Dugué de Bagnols a attaché son nom
expose en des phrases limpides les termes de la nouvelle
donne manufacturière à la fin du XVIIe siècle : « Tourcoing
et Roubaix sont les plus considérables pour les différentes
étoffes de laine ou mêlées de soie et de laine que l'on y
fabrique et que l'on envoie dans presque tout le monde.
La commodité que les habitants y ont de joindre quelque
labeur au travail de leurs mains leur donne les moyens de
subsister plus aisément que dans les villes fermées et cela
[...] entraînerait la ruine des villes si on n'y avait apporté
du remède, en réservant aux villes la fabrique de plusieurs
étoffes qu'il n'est pas permis de faire à la campagne. » Cet
antagonisme entre la ville et le plat pays s'exprime plus
que jamais au siècle des Lumières.

De la retraite en bon ordre à la débandade : le grand


collapsus de l'industrie drapière intra-muros

C'est dans le Dictionnaire de J.-J. Expilly que, blotti


dans la notice consacrée à Lille, figure un tableau des
manufactures lilloises qui, par l'effet cumulatif de l'énumé-
ration, entretient la conviction d'une plénitude industrielle
de la contrée. Les manufactures, note l'abbé démographe
que l'on sait dûment catéchisé sur ce chapitre par le Magis-
trat, « fournissent des draps, des pinchinats, des serges, des
ratines, des étamettes et autres pareilles étoffes, des cou-
vertures de lit, des callemandes larges et étroites, unies,
rayées et fleuragées de toutes couleurs, des camelots
larges, étroits, unis, rayés, ondés, gauffrés de toutes espè-
ces ; des lampareilles pour l'Espagne en fin, entrefin et
superfin, des lamilles de différentes qualités, des boura-
cans, des polymites, des crépons, des bourats, des molle-
tons, des velours façon d'Utrecht et autres, des moquettes
en laine et en fil, unies et rayées, ainsi que plusieurs autres
étoffes de laine seule ou mêlées de soie, de coton ou de fil
de lin ». Ce morceau de bravoure, véritable hymne à la
production, a le mérite de souligner que Lille et plus géné-
ralement la châtellenie sont un lieu de concentration assez
exceptionnelle d'activités textiles sous ses diverses formes.
Il est notoire cependant que dans le décisif domaine lainier
le nouveau mode de partage des activités s'opère au détri-
ment des producteurs urbains.
La trajectoire conjoncturelle des deux principales
branches textiles peut moins aisément être tirée de l'ombre
au XVIIIe siècle. Le produit des impôts frappant la manufac-
ture textile s'effondre selon R. Staquet (11 600 florins en
1722, 2 300 en 1740,1 900 en 1770,1 300 en 1785). Il repré-
sente par conséquent une part de plus en plus faible des
recettes de la ville. Ces chiffres toutefois ont perdu beau-
coup de leur cohérence du fait des variations de mode
affectant les produits taxés et des modifications des bases
de l'imposition. Il est loisible en revanche de tirer parti du
nombre des plombs d'outils délivrés chaque année par les
corps de métier. Ces données ont au moins le mérite de
refléter de façon approximative les oscillations de la
conjoncture. Les comptes de la sayetterie font découvrir
entre le maximum de 1728 (46 000 plombs) et le minimum
de 1782-1783 (20 000) un recul de 56 %. L'évolution de la
bourgeterie dégagée par le mémoire de F. Lebrecht à par-
tir des comptes des années 1734 à 1783 apparaît plus catas-
trophique encore en passant de 26 000 plombs en 1740 à
5 000 en 1783.
La traduction en indices des chiffres permet de mieux
faire ressortir les fluctuations intercycliques. Trois phases
nous paraissent se dégager. En amont, un haut palier se
dessine nettement et atteste une production encore vigou-
reuse jusqu'au début des années 1740. La sayetterie
comme la bourgeterie n'accusent une nette cassure dans
leur devenir qu'en 1743. Une seconde phase de stabilisa-
tion de la production à un niveau inférieur s'installe alors
jusqu'au milieu des années 1760. Le déclin est ensuite irré-
sistible. Il est utile de revenir un instant sur les facteurs
déterminant ces grandes oscillations derrière lesquelles se
lisent des volumes fluctuants d'emplois.
Le haut niveau initial ne doit pas dissimuler les difficul-
tés des deux corps. Il est clair que la manufacture a alors
réussi pour quelque temps à freiner son déclin. L'occupa-
tion anglo-hollandaise (1708-1713) avait été rude pour l'in-
dustrie lainière lilloise privée d'un accès facile aux marchés
français. Avec la paix toutefois, les affaires reprirent. Il
semble même que les négociants aient alors réussi à mieux
asseoir leur part de marché dans le royaume de France.
Les destinations du commerce extérieur ne font en vérité
l'objet que d'une documentation assez disparate. On dis-
pose pour 1731 d'un « abrégé de la récapitulation » des
étoffes sorties de la Flandre pour l'étranger. Ce bilan syn-
thétique qui ne distingue pas entre les exportations de la
sayetterie et celles de la bourgeterie fait état de
50 121 pièces exportées. L'Espagne avec 34 887 pièces (soit
69 % du total) demeure au temps du cardinal Fleury un
débouché essentiel. Le Levant, surtout consommateur de
lampareilles 1 et d e camelots2, a v e c 5 753 pièces et les Pays-
Bas autrichiens, principalement friands de polimis3 et de
serges4, avec 5 659 pièces distancent nettement l'Italie et
ses 3 822 pièces... Il apparaît par conséquent que le
commerce de la draperie légère lilloise continue à se
déployer selon des axes qui n'ont pas a priori fortement
évolué depuis le milieu d u siècle précédent.
Il est certain que les fabricants de la cité attendaient
beaucoup d'un maintien renforcé des contraintes régle-
mentaires. D e 1702 à 1783, les arrêts, ordonnances et
règlements au n o m b r e d e 7 6 p o u r la s e u l e b o u r g e t e r i e ali-
m e n t a u n flux encore plus intense q u ' a u cours des deux
siècles antérieurs. L ' a r r ê t d u Conseil d u roi d e 1732 très

complet demeure en vigueur jusqu'à la fusion des sayet-


teurs, des bourgeteurs et des tisserands. A v e c ses
8 9 a r t i c l e s il e s t b i e n à l ' i m a g e d u r e g a i n d ' i n t e n s i t é d e la
politique colbertiste a u t e m p s d u contrôleur général Phili-
bert Orry. Chaque étoffe est traitée séparément ; rien ne
m a n q u e ni d u n o m b r e des bobines ni du chiffre total de

1. Lampareille : cette étoffe à la mode est surtout composée de fils de


laine et comporte jusqu'à sept présentations différentes (fin, superfin,
entre-fin, etc.).
2. Camelot : étoffe non croisée, composée d'une chaîne et d'une trame,
faite de laine mêlée de lin ou de poils de chèvre.
3. Polimi ou polimite : petit camelotin étroit.
4. Serge : tissu composé de soie, de laine ou de soie et de laine.
Ces définitions peuvent être complétées en consultant le Dictionnaire
universel du commerce publié en 1723 par Savary des Bruslons.
fils de chaîne à l'instar de l'article 49 sur les camelots :
« Lesdits camelots, façon d'Angleterre, larges de 9 tailles
et un huitième auront 25 portées à 12 bobines la demie
portée, faisant 600 filets »...
Toute nouvelle étoffe a besoin pour être produite de
faire l'objet d'un règlement. Surtout, cet arrêt de 1732 est
sans prix pour les bourgeteurs dont le monopole sur la
fabrication des lampareilles, des camelots de fils mêlés et
de velours façon d'Utrecht est rappelé. Est-il besoin
d'ajouter que les Lillois veillaient à faire appliquer les
règlements ? Il serait possible (et fastidieux) de suivre,
Alexandre de Saint-Léger le fit utilement dès 1906, les
multiples et incessants conflits opposant au XVIIIe siècle la
ville à la campagne. L'essentiel est de comprendre que
Pour les Lillois, il n'est pas acceptable de faire vivre et
travailler de concert les maîtres artisans et leurs ouvriers
de la cité avec les manufacturiers ruraux. Ils avaient plei-
nement intériorisé la logique destructrice d'emplois en
ville que le négociant Antoine de Surmont avait exposée
tout uniment dans une orthographe fantaisiste en 1704 :
« Quant on at la laisne ont at à peu près que le tiers de la
valleur, les deux tiers sont la plus parti en mains d'œuvre »,
or « les draps reviennent plus chere estant fabricqué
dedans une ville quy ne feroient estant faid à la campa-
gne ». Les Tourquennois qui plaident auprès de l'intendant
le maintien de la fabrique de molletons ne disent pas autre
chose en 1750 lorsqu'ils reconnaissent que « ces étoffes
coûtent peu, parce que ceux qui les travaillent sont accou-
tumés à vivre de peu, et que les habillements et leurs loge-
ments sont de petite valeur ». Il est équitable d'ajouter que
Surmont admet toutefois de réserver l'apprêt et la teinture
a Lille. Il demeure que la logique économique aboutit à
Une éradication des activités productrices de la ville.
En septembre 1762, alors que, nous l'avons vu, la pro-
duction urbaine reculait en bon ordre, retentit, tel un
énorme coup de tonnerre, l'arrêt accordant aux campagnes
le droit de confectionner tous les tissus à leur guise. L'émo-
tion est immédiatement considérable. Rien n'égale l'effer-
vescence régnant dans le quartier populaire de Saint-
Sauveur « peuplé d'un monde de petits artisans attachés à
leur domicile, peu policés et très rebelles », aux dires
mêmes de l'intendant Caumartin. Dans deux mémoires
souvent mentionnés, le pouvoir municipal laisse entrevoir
la ruine prochaine des manufactures urbaines et, partant,
une « dépopulation extrême » et l'impossibilité d'acquitter
les impositions. Caumartin multiplie les réponses dilatoires
aux demandes qui lui sont faites de publier le fatidique
arrêt : « Il faut hésiter longtemps, écrit-il, avant de mettre
à exécution un arrêt dont le premier effet serait d'appau-
vrir et de dépeupler une des plus grandes villes de
France. » Le Conseil du commerce, ébranlé par ces argu-
ments, « pour éviter l'émigration de nombreux fabricants »
se prononça le 2 juillet 1765 en faveur d'une surséance.
Cette bataille de retardement prit fin le 30 avril 1776, avec
la révocation de l'arrêt de surséance. La chute sur ces
entrefaites du très libéral Turgot ranima un instant les
espoirs des Lillois, mais le 9 novembre 1777, des lettres
patentes mirent fin définitivement au monopole lillois en
ordonnant la pleine exécution de l'arrêt.
La surséance n'a pas suffi à préserver les sayetteurs et
les bourgeteurs de la grande dépression qui les assaille à
partir de la fin des années 1760. En revanche, il est mani-
feste que les décisions de 1776-1777 précipitent la déca-
dence des deux métiers, plus encore d'ailleurs celle de la
bourgeterie que de la sayetterie.
Il serait naturellement absurde de réduire l'histoire
manufacturière de la cité de la Deûle aux seules vicissi-
tudes de deux métiers. Contrairement à Valenciennes dont
l'équilibre fut compromis à partir du second tiers du siècle
par le naufrage de la manufacture des linons et des
batistes, Lille disposait d'un éventail d'activités lui permet-
tant de tamiser les effets de l'effondrement d'un pilier de
sa structure industrielle. La ville ne sort pourtant pas
indemne de ce départ des activités lainières productrices.
Le plafonnement déjà évoqué de son potentiel démogra-
phique à partir des années 1750 n'est pas étranger à cette
situation. L'évolution des recettes de la ville de Lille que
nous avons reconstituée dans Le Pouvoir dans la ville au
XVIIIe siècle mérite aussi d'être rapprochée de ces indica-
teurs manufacturier et démographique. Les recettes, où le
produit des octrois frappant la consommation occupe une
place prépondérante, connaissent une hausse forte qui les
porte à plus de 1 500 000 florins au début des années 1760.
Alors que s'affaisse la draperie intra-muros, les finances
lilloises connaissent une crise de revenus qui ramènent les
ressources en deçà de 1 300 000 florins entre 1771 et 1777.
Toutefois, la crise financière est jugulée dès le début des
années 1780 quand s'amorce un essor portant les recettes
au niveau record de 1786. Il est vrai que, outre ses autres
activités, Lille décline sa vocation manufacturière dans
diverses directions au cœur d'un véritable bassin d'indus-
tries.

Une métropole qui réoriente ses activités au cœur d'une


Merveilleuse région industrielle

Il convient d'abord de rappeler que le long reflux de la


sayetterie et de la bourgeterie a pour corollaire l'expansion
Manufacturière du plat pays. La vocation commerciale de
Lille ne pouvait que s'en trouver confortée ; comme le
rappelait en 1767 le Magistrat de Roubaix pour mieux
s'étonner de l'opiniâtreté des Lillois à conserver des
métiers, Lille est «l'entrepôt et le magasin de la plus
grande partie des étoffes qui se fabriquent dans la châtelle-
nie ». Les édiles roubaisiens pouvaient alors parler avec
assurance tant l'essor de leur ville était exceptionnel. Aux
lendemains d'Utrecht, la croissance s'amorce et est prati-
quement continue tout au long du siècle. Les chiffres mon-
tent de façon vertigineuse : en 1723, 13 596 pièces ; en
1743, 24 859 ; en 1762, 32 024. En 1787, selon les taxes
et les plombs de l'égarderie, la production culmine à
52 4 4 6 p i è c e s ( d o n t 31 871 c a l e m a n d e s 1 , 1 7 5 9 0 f u t a i n e s 2 ,
1 668 molletons).
Face à une concurrence aussi sévère, les maîtres bourge-
teurs, comme les sayetteurs lillois, proposèrent soit de nou-
Velles étoffes, soit des améliorations à des produits déjà
fabriqués ou connus. C'est ainsi que F. Lebrecht a recensé
de 1753 à 1781, introduites par les bourgeteurs, seize
demandes de confections nouvelles dont dix furent
approuvées par le Magistrat de Lille comme par la
1. Calemande : étoffe lustrée ordinairement toute de laine, propre à
faire des habits et des jupons. Les calemandes sont pour l'hiver ce que sont
les camelots pour l'été.
2. Futaine : étoffe croisée servant à confectionner des jupons et des
camisoles.
Chambre de commerce. Certains entrepreneurs parvinrent
à i n t r o d u i r e u n e réelle diversification. Les p r i n c i p a u x
jalons s o n t b i e n connus. D è s 1713, J e a n D e l o b b e s crée u n e
m a n u f a c t u r e d e m o q u e t t e s . E n 1718, C h a r l e s L e c l e r c ins-
talle u n e f a b r i q u e d e p e l u c h e s e t d e velours d ' U t r e c h t . E n
1776, S i m o n C u v e l i e r - B r a m e sut h a b i l e m e n t i n t é r e s s e r le
M a g i s t r a t à ses projets d e d é v e l o p p e m e n t d ' u n e g r a n d e
m a n u f a c t u r e d e soie afin, initialement, d e l u t t e r c o n t r e les
i m p o r t a t i o n s d e « failles » de soie n o i r e v e n u e s des Pays-
B a s autrichiens. E n 1784, o n c o m p t a i t 32 m é t i e r s et
C. D i e u d o n n é signale qu'il y e n e u t j u s q u ' à 60. L e m a g a s i n
d e v e n t e d e C u v e l i e r - B r a m e sur la G r a n d - P l a c e vit affluer
les é l é g a n t e s lilloises v e n a n t choisir des soieries b r o c h é e s
et d e b e a u x velours.
Si la laine vient a u p r e m i e r r a n g dans la « chef-ville » d e
la F l a n d r e w a l l o n n e , il n e f a u t d o n c p a s s o u s - e s t i m e r l'ap-
p o r t des a u t r e s fibres. L ' i n d u s t r i e linière c o n n u t u n e p h a s e
p a r t i c u l i è r e m e n t e x p a n s i v e d e s o n histoire a u XVIIIe siècle.
E n F l a n d r e , des p o p u l a t i o n s n o m b r e u s e s s ' a f f a i r e n t dans
la vallée d e la Lys à la c o n f e c t i o n des toiles à sac, à m a t e l a s
e t à voile ainsi q u ' à celle d u linge d e table. Lille a t a r d é à
o c c u p e r u n e p o s i t i o n clé d a n s le s e c t e u r linier. L a difficulté
r e n c o n t r é e p o u r t r o u v e r e n a b o n d a n c e d e l ' e a u claire p o u r
r o u i r le lin puis b l a n c h i r les toiles e x p l i q u e sans d o u t e p o u r
u n e b o n n e p a r t ce m o i n d r e e n g a g e m e n t des Lillois d a n s le
travail linier. Il est toutefois u n s e c t e u r o ù Lille s ' a d j u g e a
u n e p o s i t i o n d o m i n a n t e , c'est la filterie o u r e t o r d e r i e ,
a u t r e m e n t dit la t r a n s f o r m a t i o n d u fil d e lin e n fil à c o u d r e ,
à tisser o u à faire des dentelles. E n c o r e p e u i m p o r t a n t e a u
xviie siècle, la filterie c o n n u t ensuite u n vif d é v e l o p p e m e n t
à Lille. E n 1781, d a n s u n m é m o i r e a d r e s s é à la C h a m b r e
d e c o m m e r c e , les m a î t r e s filtiers s'enorgueillissent d e
« f o r m e r l ' u n e des plus belles b r a n c h e s des m a n u f a c t u r e s
d e Lille ». Les 150 m a î t r e s fabricants a u r a i e n t fait alors
travailler « 5 000 ouvriers d a n s l ' i n t é r i e u r d e la ville et
20 000 fileuses d a n s les villages d e la c h â t e l l e n i e ». E n
1775, il y a u r a i t e u 409 m o u l i n s et C. D i e u d o n n é estime
m ê m e à 600 les m o u l i n s e n activité p o u r r e t o r d r e le fil d e
gros à la veille d e la R é v o l u t i o n . A v e c F r e l i n g h i e n , Lille a
é g a l e m e n t le privilège d e r e t o r d r e le fil d e m u l q u i n e r i e dit
« d e fin » i m p o r t é d e la vallée d e la Scarpe. C e fil est
ensuite en partie utilisé par les dentellières de la région
lilloise.
L'expansion de la dentellerie se situe dans le droit fil de
l'affermissement de la retorderie. La vocation dentellière
a trouvé ses premières adeptes dès le XVIIe siècle, mais c'est
au XVIIIe siècle qu'elle s'épanouit. Bailleul fait figure de
capitale dentellière de la Flandre intérieure. Toutefois
cette fabrication est également très vivante à Lille. Si elle
ne peut se prévaloir d'une production comparable en qua-
lité aux « éternelles valenciennes », elle eut en tout cas une
trajectoire industrielle moins éphémère. L'image de l'ou-
vrière courbée sur son travail, dont les mains agiles fabri-
quent au fuseau (appelé « broquelet ») et d'un seul fil de
solides dentelles, fait partie au premier chef du paysage
social de la ville. Il est attesté par l'Almanach du commerce
que 45 marchands de dentelles sont en activité en 1788.
Quel était le nombre des dentellières ? C. Dieudonné au
début du xixe siècle cite le chiffre de 13 600 dentellières en
1789 à Lille, ce qui laisserait entendre que près de la moitié
de la population féminine de la cité s'adonne à cet art. Une
telle évaluation pèche évidemment par excès. Elle atteste
en tout cas l'importance d'une activité dont un tiers seule-
ment des produits paraît destiné au marché français.
En ce qui concerne la toilerie, Lille occupe quelques
« créneaux ». Les toiles ordinaires sont davantage fabri-
quées à Estaires, La Gorgue, La Bassée ou Armentières
qu'à Lille. En revanche, les sources ne cessent de rappeler
que les marchands de la ville achètent régulièrement des
toiles blanches, des nappes et des serviettes aux six foires
organisées à La Gorgue, Armentières et Estaires. Les
fabricants lillois ne dédaignent pas de fabriquer des toiles
a matelas ; ils affirment surtout leur suprématie dans la
Production des gingas qui sont des toiles à carreaux blancs
et bleus, principalement destinées aux colonies d'Amé-
rique, ainsi que dans celle des toiles dites « fils d'épreuve »
qui sont des gingas très fins. La fabrication du linge de
table fut introduite au début du XVIIIe siècle par des fabri-
cants de Menin et de Courtrai. En 1761, un fabricant du
Pays de l'Alleu tenta de renforcer sans succès ce secteur
second d'activité.
Bien plus riche de promesses fut la création de toiles
Peintes dites « indiennes ». En vérité, on tissait fort peu
d'étoffes de coton dans la contrée au début du règne de
Louis XV. Quant aux toiles peintes, il n'en était pas alors
question du fait de la prohibition prononcée par l'État
royal. Nul n'ignore cependant que le contrôleur général
Silhouette autorisa en 1759 la fabrication des indiennes en
France. Des entrepreneurs lillois furent attirés par cette
nouvelle frontière industrielle. En 1765, le négociant lillois
François Durot d'abord associé à un Tchèque, Jean Teply,
dont il ne tarda pas à se débarrasser, introduisait cette
fabrication susceptible de créer un large éventail d'em-
plois, du graveur de dessins jusqu'à l'apprenti qui manie
les impressions. En 1770, le titre et la reconnaissance de
manufacture royale lui furent attribués. Deux autres
fabriques virent le jour à côté de la firme initiatrice, ce
qui permettait à Lille d'imprimer 30 000 pièces à la fin de
l'Ancien Régime. Trois autres ateliers se livrant à l'impres-
sion cette fois des toiles de lin du pays s'installèrent aussi,
fournissant ainsi 6 000 pièces chaque année.
Encore ce tableau qui s'en tient à l'essentiel n'est-il pas
complet. Plusieurs industries textiles annexes procurent de
précieux emplois. La manufacture de Guillaume Vernier
s'acquit même une réputation flatteuse dans le premier
tiers du siècle en vendant à la première noblesse des tapis
dont les thèmes étaient enpruntés à des tableaux de
Rubens, Poussin, Teniers ou A. de Vuez. On ne saurait
sous-estimer la blanchisserie, la teinturerie et l'apprêt des
étoffes. Les blanchisseries ne sont pas inconnues au fau-
bourg de la Barre et dans le bourg de Wazemmes qui, dans
l'immédiate banlieue, compte en 1789 une douzaine de
blanchisseries dont cinq pour le fil. Les teinturiers lillois
partageaient la même volonté que les sayetteurs et les
bourgeteurs de sauvegarder coûte que coûte leur mono-
pole pour toute la châtellenie. Le Magistrat n'eut de cesse
de renforcer ce secteur par l'appel à des spécialistes étran-
gers, comme l'apprêteur anglais Macarty invité en 1763 à
donner aux étoffes un lustre jusqu'alors inaccessible aux
Lillois.
Plusieurs autres branches industrielles, cette fois non
textiles, s'ajoutèrent à cet impressionnant ensemble de
productions. Il s'agit des raffineries de sucre, au nombre
de neuf à Lille dans les années 1780. En travaillant le sucre
brut venant des îles françaises, elles atteignent un niveau
convenable d'activité. Mention doit être faite aussi des
nombreux tordoirs mus par le vent et voués à la fabrication
de l'huile à partir de l'œillette, de la navette, du colza, de
la graine de lin ou du chènevis.
Lille devint enfin une ville réputée pour ses fabriques de
faïence. Trois surent durablement s'installer. La manufac-
ture Febvrier-Boussemart, fondée en 1696, imitait les
faïences de Delft et de Rouen ; elle développa une impor-
tante production, depuis les pièces les plus ouvragées jus-
qu'aux services de vaisselle courante. La manufacture
Masquelier, créée en 1740, se spécialisa dans la fabrique
des carreaux de faïence « à la façon de Hollande ». La plus
célèbre manufacture fut celle fondée par Barthélemy
Dorez en 1711 pour faire de la porcelaine tendre. Vers
1770, alors qu'elle était passée aux mains de M.-J. Hereng,
elle diversifia sa production en utilisant le nouveau pro-
cédé à pâte dure. En 1784 enfin, un protégé de Calonne,
Leperre-Durot créa une autre entreprise porcelainière
parée dès sa fondation du titre de manufacture royale.
C'est dire la prolifération des initiatives entrepreneuriales
dans le second XVIIIe siècle dans une société qui demeure
cependant profondément marquée par l'organisation cor-
porative.

UN DURABLE DUALISME SOCIOÉCONOMIQUE : FORCE DU


COMMERCE ET EMPRISE DU DISPOSITIF CORPORATIF

Si le textile est l'indiscutable centre de gravité des manu-


factures, le grand commerce est au cœur du mode de pro-
duction. Il assure la régulation de l'ensemble et branche
les productions de la ville et de la majeure partie de la
châtellenie sur les circuits du commerce régional, interré-
gional et international.

Messieurs du Commerce de Lille

Les négociants, les fabricants, les manufacturiers sont


englobés avant la Révolution dans la catégorie assez
composite du « Commerce ». Nul ne disconvient qu'au
sommet du groupe se détachent des négociants dont les
activités déconnectées de la gestion immédiate de la pro-
duction correspondent, mutatis mutandis, à ce que C. Car-
rière dit des négociants marseillais ; il s'agit bien de
commerçants en gros d'objets généralement très variés
dont « l'horizon commercial est à la mesure du monde ».
Assurément ces brasseurs d'affaires trouvent la base de
leurs échanges dans les produits des manufactures locales,
mais plus largement ils jouent de la redistribution des pro-
duits importés et fournissent à la population une gamme
très étendue de produits de consommation (épices, huiles,
boissons, bois, cire, blé, etc.). Dans l'état actuel de la
recherche, la connaissance précise du milieu négociant
avant le XVIIIe siècle est encore pour une large part dans
l'ombre. Les données majeures sont mieux cernées au
siècle des Lumières.
L'Almanach du commerce à la veille de la Révolution
publie une liste de 62 noms, mais une bonne vingtaine
d'hommes d'affaires d'envergure comparable figurent sous
des dénominations diverses : merciers vendant en gros, mar-
chands merciers-grossiers, marchands et manufacturiers de
draps... En 1788, les directeur et syndics de la Chambre de
commerce, outre leurs homologues de la juridiction consu-
laire, adressent des convocations à 97 « principaux négo-
ciants, spéculateurs et commerçants ». Naturellement si on
y adjoint, comme le suggère J.-P. Hirsch, les « négociants »
de Roubaix, Tourcoing et Armentières et d'autres bourgs
« proto-industriels » de la châtellenie, on aboutit à un chiffre
de « quatre ou cinq centaines d'hommes ». On observera
toutefois que ces négociants sont toujours portés dans les
sources comme « fabricants ». Ils constituent donc un
groupe de marchands fabricants peu en contact avec les
marchés lointains ; ils ne s'élèvent pas « au-dessus du
deuxième rang ».
Pour évaluer le poids relatif et la progression du groupe
au cours du siècle, l'historien ne peut que se tourner vers
les sources fiscales, démographiques et notariales. Certes,
on ne peut demander à l'indicateur de la capitation plus
qu'il ne peut donner ; celui-ci atteste pourtant le poids
croissant des professions marchandes parmi les plus forts
contribuables. Au-delà de 50 livres, on isole assurément la
riche bourgeoisie dont l'effectif faible (1,1 % de la popula-
tion capitée) est du reste stable (99 en 1730, 90 en 1780).
Au sein de ce groupe restreint, la bourgeoisie marchande
passe de 31 % en 1730 à 41 % en 1750 comme en 1780.
Dans la bourgeoisie aisée assujettie à une cote comprise
entre 20 et 50 livres et aux effectifs sagement croissants
(414 en 1730, 514 en 1780), les professions marchandes
passent de 43 % en 1730, à 52 % en 1750, à 58 % en 1780.
Ces statistiques confirment que le commerce lillois dans
ses diverses strates s'est enrichi et a élargi, du reste modé-
rément, ses assises numériques.
La noria sociale n'a cessé en fait de renouveler cette
bourgeoisie de commerce. Les familles marchandes du
Premier XVIIIe siècle, évoquées par M.-F. Le Troadec-
Perrin, forment un milieu ouvert aux hommes nouveaux.
Certes, beaucoup, une majorité sans doute, sont issus de
Marchands ayant acquis antérieurement pignon sur rue,
^ais d'autres ont pour pères de petits marchands. Il appa-
raît que le milieu des négociants s'inscrit dans des cercles
de nuptialité socialement assez homogènes. Pourtant la
fidélité aux affaires de lignées comme les Descamps, les
garrots ou les Vanhoenacker ne doit pas obscurcir l'ana-
lyse. Moins de la moitié des familles de marchands repé-
rées au début du XVIIIe siècle demeurent dans le commerce
et la manufacture sous Louis XVI. Le moindre des para-
doxes n'est pas que J.-P. Hirsch ait observé un renouvelle-
ment plus lent de lignées entre 1789 et 1835-1840 ! C'est
dire qu'en dépit d'un noyau de familles présentes depuis
les premiers temps de l'époque française, le patriciat mar-
chand de Lille demeure ouvert aux talents venus d'ailleurs.
Les villes proches ont été pourvoyeuses de vocations négo-
ciantes, à l'instar d'Amiens, ville d'origine des Beaussier,
des Briansiaux et des André. Des cités méridionales appa-
raissent sporadiquement dans les sources, comme Nîmes
d'où viennent les Agniel ou Bordeaux d'où sont issus les
Gaboria. Surtout la zone alpine et transalpine fut une terre
féconde en vocations d'hommes d'affaires lillois. Sans
remonter aux Virnot venus du Val d'Aoste au début du
Xvne siècle, la famille des libraires Brovellio vient du
Montferrat, les Maracci de Lucques, les Tresca de Turin.
Les recherches d'Alexis Cordonnier sur les merciers-
grossiers, même si ceux-ci présentent une hétérogénéité
sociale, corroborent cette analyse. Sur 589 merciers-
grossiers entrés dans le métier de 1757 à 1790 dont l'ori-
gine géographique est connue, seuls 26,1 % sont origi-
naires de Lille et de la châtellenie, 23,4 % viennent du
reste de la Flandre et du Hainaut, 17,7 % des Pays-Bas
autrichiens, 17 % de l'Artois et de la Picardie, et 15,8 %
du reste de la France et de pays étrangers. Même s'il ne
faut voir dans tous ces chiffres que des ordres de grandeur,
ils montrent la vitalité des espaces économiques de la mer
du Nord à l'Italie septentrionale, dans lesquels Lille puise
sa force et son rayonnement commercial. Il est vrai aussi
que les négociants ne dédaignaient ni de se déplacer dans
les places avec lesquelles ils étaient en relations, ni d'en-
voyer leurs fils, leur frère ou leur neveu s'établir quelque
temps à l'étranger. Le négociant Jean de Surmont a même
laissé un récit de son voyage d'affaires en Suisse et en Ita-
lie avec retour par l'Allemagne et Bruxelles de septembre
1707 à avril 1708. À l'autre extrémité du siècle, lorsque, en
1790, François Barrois qui pratique le commerce des
étoffes veut soutenir la réputation de sa maison, il fait le
tour de ses partenaires commerciaux notamment à Paris,
Lyon, Marseille et dans treize villes italiennes.
Peut-on dire pour autant que les grands négociants
appartiennent au cercle étroit et ploutocratique des plus
riches bourgeois d'affaires français ? Nous savons aujour-
d'hui, et c'est encore bien insuffisant, que la fortune des
négociants est d'un niveau assez éloigné de ceux des plus
grands négociants de Marseille et de la façade atlantique.
Prenons l'inventaire établi en 1753, du marchand filtier
Philippe-Édouard Vanhoenacker qui pratique le négoce
des produits textiles (fil, toiles, coutils, camelots...). Les
provisions de fil que révèlent sa boutique sont considé-
rables : 313 142 florins. Les dettes actives pour marchan-
dises, qui s'élèvent à 242 351 florins, résultent d'envois
d'abord à Lyon, puis à Perpignan, porte de la Catalogne,
à Bordeaux, Rouen, Paris... Le portefeuille comporte
93 lettres de change dont le montant oscille entre 300 et
2 000 florins. L'ensemble des engagements de ce négociant
dépasse les 550 000 florins, alors que ses placements mobi-
liers et immobiliers peuvent être évalués à 44 520 florins.
Ce patrimoine, le plus élevé retrouvé par M.-F. Le
Troadec-Perrin, dénote une fortune active. Vanhoenacker
ferait cependant figure de négociant de moyenne enver-
gure dans des ports comme Bordeaux, Nantes ou
Marseille. Il est vrai que les négociants lillois ne participent
pas à toutes les activités dont le Traité général du
commerce de S. Ricard crédite les hommes du grand
commerce. Ne lit-on pas en effet dans ce traité publié en
1700 que « le négociant ne spécule pas seulement sur les
marchandises. On peut ranger dans quatre classes les
genres d'occupation, auxquelles se livrent ordinairement
les négociants : commissions, spéculations en marchandise,
banque, assurance ». Sous bénéfice d'inventaire, il est
patent que les négociants lillois se sont peu intéressés aux
activités de banque et d'assurance.
Tout incite à penser que les pratiques commerciales sont
moins modernes que dans des villes comme Lyon ou
Anvers. Un corps de courtiers dont le nombre est fixé à
trente en 1711 a été mis en place. Admis par le Magistrat,
ces courtiers jurés ne peuvent faire la banque ou commis-
sion de change directement ou indirectement. L'absence à
Lille de banquiers spécialisés dans cette activité est un trait
structurel bien digne de mention. Pour se procurer du cré-
dit, les négociants doivent en effet compter sur les res-
sources fournies par le réseau familial. Les associations
commerciales ne rassemblent en effet le plus souvent que
les membres d'une même famille (le père et les fils, deux
frères associés, un négociant et des cousins...). Les négo-
ciants, pour assurer le débit de leurs marchandises, se ser-
o n t naturellement d'intermédiaires ou de commis, mais
n'éprouvent pas le besoin de former avec eux des sociétés
dûment enregistrées. Cette réticence ne les empêche
Cependant pas de s'engager dans des sociétés occasion-
nelles, notamment à Dunkerque où ils souscrivent des
contrats où se distribuent des « parts de navire ». Toute-
fois, il ne s'agit pas alors de sociétés durables formées
conformément aux modèles de l'ordonnance commerciale
de 1673.
Il ne faut certainement pas juger trop vite ce mode d'or-
ganisation. Les négociants usent des moyens qui leur
Paraissent les mieux adaptés aux besoins de leur activité.
Sans doute peut-on s'étonner de voir des marchands de
modeste envergure ne pas arrêter le moindre compte par-
tiel ou général, le moindre inventaire périodique, tout en
Se bornant à rassembler en liasses les cédules, les recon-
naissances de dettes avec promesse de paiement à une date
fixée à l'avance. Tel n'est pas le cas des maisons d'une
certaine assise qui quotidiennement tiennent de « grands
livres », divers journaux de commerce et, il est vrai plus
rarement, des livres d'échéance des lettres de change.
Pourtant au moins depuis l'époque de la Régence, l'usage
des lettres de change est devenu assez général. La biblio-
thèque des négociants, que révèlent les trop rares inven-
taires après décès retrouvés, comporte un fonds
professionnel de traités de commerce qui, sans être
immense, n'en est pas moins solide. À côté de l'inévitable
Parfait Négociant de Jacques Savary, on découvre le Traité
général de la réduction des changes et des monnaies publié
par Henri Desaguliers (1701), les Comptes faits de Bar-
rême, l'Art de bien traiter les livres en partie double, tel ou
tel Art des lettres de change. Cette culture pratique est de
plus grand prix pour des négociants dépourvus d'appé-
tence pour les aventures commerciales. On aura compris
que Lille ne fut pas un laboratoire de pratiques commer-
ciales innovantes. Que l'Almanach du commerce présente
en 1789 comme une nouveauté la création six mois plus
tôt d'un cours public de commerce chez un maître de pen-
sion est de ce point de vue hautement significatif. Il ne
faudrait pas conclure de ce retard, qui atteste surtout de la
prévalence de la formation sur le terrain, à une fragilité de
la position institutionnelle du commerce dans la ville.
Si l'oligarchie des affaires ne contrôle pas le Magistrat,
elle trouve un cadre à sa convenance dans deux institu-
tions, la Chambre de commerce et la Juridiction consu-
laire. La Chambre de commerce élabore les mémoires pour
le bien du commerce, est à l'écoute des plaintes de ses man-
dants, intervient auprès du Contrôle général comme du
Conseil du commerce. La Chambre de la juridiction consu-
laire juge en dernier ressort les affaires commerciales dont
les sentences ne peuvent entraîner de condamnations supé-
rieures à 500 livres tournois. Le commerce est donc une
force sociale qui dispose dans la ville d'une représentation
organisée susceptible de promouvoir ses intérêts.

Il n'est cependant pas seul à disposer de tels fondements


institutionnels. Les corps de métier eux-mêmes se sont
dotés de statuts, de règles strictes de fonctionnement,
jouissent de droits acquis appelés « privilèges ». C'est le
inonde des corporations, même si le vocable demeure
inconnu à Lille où les dénominations les plus fréquentes
sont celles de « stils » ou de « corps d'arts et métiers ». Le
capitalisme commercial que nous venons d'évoquer
coexiste avec ce dispositif corpqratif. Dans son ouvrage de
synthèse sur les corporations, Emile Coornaert écrivait il
Ya plus d'un demi-siècle que, de façon générale, le capita-
lisme s'était « superposé au régime corporatif ». Il suffit du
reste de comparer la liste des négociants reproduite en tête
de l'Almanach du commerce et la composition du corps
des merciers-grossiers pour observer que bon nombre de
négociants figurent des deux côtés. Pourtant la logique
économique et l'éthique sociale du régime corporatif sont
d une nature toute différente.

Diversité des corporations et convergences des modes


d accès aux métiers

Quelques mots sur l'historiographie du sujet ne sont pas


superflus. Les corporations ont eu longtemps mauvaise
presse auprès des historiens. Beaucoup ne peuvent s'empê-
cher de porter un regard apitoyé et critique sur des struc-
tures perçues comme des incongruités, des archaïsmes
Profonds, nourrissant des « inerties inventives ». Ces orga-
nismes sont de surcroît aux mains d'oligarchies fermées de
maîtres, se livrant aux délices des guerres picrocholines. Il
suffit de relire les travaux de J. Flammermont, d'A. de
Saint-Léger, de M. Braure et de M. Croquez pour perce-
voir cet arrière-plan idéologique. Il y a vingt ans, à partir
de l'exemple valenciennois, il y a dix ans dans notre
deuxième thèse où le cas lillois est plus particulièrement
examiné, nous avons réagi contre cette vulgate qui ne cor-
respond pas à la réalité des faits. Les corporations dans la
France du Nord ne sont ni des structures vermoulues, ni
des foyers d'obscurantisme, ni des camarillas étriquées.
oien que travaillant sur le négoce de 1780 à 1860 et dans
une optique différente de la nôtre, J.-P. Hirsch s'est lui
aussi étonné et démarqué des « accusations de rage » pro-
férées contre les corporations. Tentons par conséquent de
aIre sereinement le point.
Dans les villes importantes, le cadre corporatif englobe
la plus grande partie des forces du travail et de la produc-
tion. L'arborescence corporative est assurément un sujet
perpétuel d'étonnement pour des hommes du xxe siècle.
Les corps de métier sont nombreux et la majeure partie
d'entre eux ont des effectifs restreints. La spécialisation en
fonction du produit fini est en effet un facteur qui incite
à la fragmentation des « stils ». On dispose pour Lille de
plusieurs listes pour le second XVIIIe siècle entre lesquelles
les différences sont minimes. Lorsqu'en 1775, les métiers
corporés furent invités à fournir leurs statuts à l'impres-
sion, 52 s'exécutèrent. En août 1776, un état dressé par le
subdélégué mentionne 56 corporations. Le fonds Gentil
des Archives municipales comporte un « relevé de tous les
corps et corporations de la ville de Lille » remis le
19 décembre 1789 par quatre commissaires. Ce relevé
comporte 65 corps de métier comptant dans leurs rangs
4 345 suppôts. Il est patent qu'on a alors donné une défini-
tion très extensive au concept des corporations (les autres
sources ne donnent pas connaissance par exemple d'un
« stil » des maîtres de pension ou d'une corporation des
marchands de charbon de terre !). C'est donc bien à une
bonne cinquantaine qu'il faut évaluer le nombre exact des
métiers effectivement corporés.
Une comparaison avec une métropole comme Bruxelles,
réputée pour la puissance de ses corporations et qui
compte au milieu du siècle une population équivalente à
celle de Lille, est assez éclairante. D. Morsa montre que
les 69 corps de métier bruxellois regroupent en 1755
5 430 suppôts, ce qui correspond à une moyenne de 78 sup-
pôts par corps. La moyenne lilloise s'établit à près de 67,
mais si l'on s'en tient dans la liste de 1789 aux seules corpo-
rations avérées, la moyenne bondit à 78 membres par stil,
soit à un niveau exactement similaire à celui de Bruxelles.
Les fonctions économiques différentes de Bruxelles et de
Lille se reflètent en revanche dans les effectifs des métiers
classés par types d'activités. À Bruxelles, le textile et le
travail du fer mobilisent des cohortes restreintes ; ce n'est
pas le cas des secteurs du cuir, du vêtement et du bâtiment.
A Lille, le textile et surtout le vêtement et l'alimentation
ont des tailles supérieures à la moyenne, tandis que le bâti-
ment, le bois, le cuir et les métaux ne rassemblent en
moyenne que des groupes de moindre ampleur.
Quelles que soient les disparités volumétriques des
divers métiers corporés, la donnée majeure qu'il importe
de prendre en considération demeure que l'organisation
corporative encadre la majeure partie des activités
urbaines non agricoles, même s'il va de soi que le monde
populeux des professions textiles féminines, on pense
notamment aux vaillantes dentellières, demeure hors des
corporations. En revanche, rares sont les métiers artisa-
naux masculins qui ne fassent ni corps ni communauté.
Les jurandes ne tirent pas leur essence institutionnelle
de lettres patentes du souverain. Ce sont les Magistrats qui
ont toujours consacré les établissements des corps d'arts et
métiers par des lettres émanées de leur autorité. Ils n'ont
cessé ensuite d'assumer la régulation de ces corps en édic-
tant des ordonnances, des statuts et des règlements. Autre-
ment dit, les Magistrats sont les tuteurs naturels du
dispositif corporatif et ils prennent très au sérieux tout ce
qUI a trait à la « police » des métiers. Le mouvement de
formation et de reconnaissance officielle des communautés
de métier a en fait continué jusqu'à la fin du XVIIe siècle.
Les sources permettent de connaître la chronologie de
la mise en place du régime corporatif à Lille et à Valen-
ciennes.

Tableau 3. Mise en place du régime corporatif à Lille et à Valenciennes


■— du Moyen Âge au XVIIIe siècle

Les convergences l ' e m p o r t e n t sur les distorsions. D a n s


les deux villes, c'est au xvie siècle que la formation des
corporations a atteint son maximum d'intensité, pour se
Poursuivre à un rythme apaisé au XVIIe siècle. Les fluctua-
tions rythmant l'émergence du modèle corporatif révèlent
lin renforcement du mouvement concomitant de l'affirma-
tion de la Contre-Réforme, ce qui n'était rien moins qu'im-
prévisible. Quant à la législation corporative municipale,
elle n'a pas connu de trêve au cours des Temps modernes.
Les règlements corporatifs précisent avec minutie les
règles d'accès aux métiers. Nous avons repris les statuts
des corps de métier tels qu'ils ont été imprimés, ainsi que
les mémoires de maîtrise soutenus par M. Binot, I. Dumo-
tier, V. Starczewski, A. Cordonnier, F. Lebrecht afin de
croiser et d'enrichir, le cas échéant, nos propres observa-
tions.
Nul n'ignore que pour progresser dans une carrière arti-
sanale enchâssée dans un cadre corporatif, la voie normale
passe par trois stades : l'apprentissage, le compagnon-
nage et la maîtrise. L'apprentissage est en théorie un
passage obligé pour être qualifié dans un stil. La durée
de cet apprentissage le plus souvent est de deux ans.
Dans certains métiers, il peut monter à trois ans comme
chez les menuisiers-ébénistes. Cet apprentissage doit se
faire chez un maître franc de la ville bien qu'avec
quelques villes de franchise, des équivalences d'apprentis-
sage aient été admises. Le contrat par-devant notaire est
des plus rares dans les villes du Nord, car le métier a la
consistance institutionnelle suffisante pour valider l'enga-
gement d'un apprenti dûment enregistré. La précision des
statuts prouve le prix attaché à de saines relations entre le
maître et l'apprenti. Tout d'abord le maître ne doit pas
accepter plus de deux apprentis à la fois, et les enquêtes
de terrain montrent en effet que la règle est rarement
transgressée. En retour, l'apprenti ne peut, sauf cas de
force majeure, changer de maître en cours de formation.
Certaines ordonnances font état d'« abus » dans le sort
réservé aux apprentis. C'est ainsi qu'un texte sur les sayet-
teurs de septembre 1540 précise de « ne faire ouvrer les
apprentis la première année de leur apprésure que sur
saies, et après sur satins larges seulement ». Il est vrai que
les maîtres sont tenus au terme de « l'apprésure » de venir
indiquer officiellement aux dignitaires du métier « si les
apprentifs ont bien fait leur devoir » et acquis les bases du
métier.
Assurément, les apprentis sont tenus d'acquitter certains
droits lors de leur entrée dans le métier et lors de chacune
des années de leur présence dans le stil. Les Lillois paient
généralement deux fois moins que les forains. Par ailleurs,
il est clair que les fils de maîtres bénéficient de droits d'ap-
prentissage minorés. Chez les merciers-grossiers où on est
« vendeur de tout et faiseur de rien », un article admet
même que « tous les enfants de maistres ou maistresses
seront tenus pour francs dudit stil » sans avoir effectué au
préalable un apprentissage.
L'apprenti parvenu au terme de sa période statutaire de
formation est en droit de postuler au chef-d'œuvre. En
attendant, il devient compagnon. En vérité, les dénomina-
tions par lesquelles on les désigne sont variables. Le terme
de « valet » ou simplement d'« ouvrier » semble d'un usage
Plus commun. Le statut de ces valets est des plus flous. Ils
versent une contribution annuelle modeste au métier et
sont tenus d'avertir leur maître quelques jours avant qu'ils
ne le quittent. L'usage est donc pris de ne recruter aucun
ouvrier s'il n'est muni d'un billet de congé de son
employeur précédent certifiant qu'il est en règle des éven-
tuels acomptes qui lui avaient été consentis.
Il est clair que bon nombre de « compagnons-valets »
renoncent à préparer le chef-d'œuvre corporatif ouvrant la
voie à l'agrégation au corps des maîtres. Sauf exception
(charpentiers, tonneliers), la pièce à réaliser comme chef-
d 'oeuvre n'est pas laissée au libre choix du postulant. Il est
requis par les statuts de réussir une des pièces les plus
ardues qui puisse être demandée à un maître dans l'exer-
cice de son art. Par exemple, les statuts des menuisiers-
ébénistes (septembre 1598) désignent comme chef-
d 'oeuvre une des quatre pièces d'ouvrage suivantes : un
« desservoir » (ou buffet), un écrin de 3 pieds de hauteur,
Unde banc à coffre de 6 pieds de longueur, une garde-robe
8 pieds de hauteur. La procédure est manifestement
coûteuse pour le chef-d'œuvrier, d'autant plus que de
copieuses libations accompagnent les démarches des ins-
pecteurs des corps, chargés d'évaluer et de suivre l'évolu-
tion du travail. Certes, à plusieurs reprises le Magistrat de
Lille a interdit les « dépenses de bouche » pour la récep-
tion des maîtres, mais les pratiques corporatives sont
demeurées pour une part réfractaires aux objurgations
echevinales, tant ces usages faisaient partie d'une sociabi-
lité intégratrice.
Pouvoir et sociabilité dans des métiers aux ressources
précaires

Ces métiers corporés sont puissamment structurés. Il


faut examiner deux cas de figure lorsqu'il s'agit de la
composition et de l'autonomie du pouvoir exécutif. Dans
les grands métiers textiles comme la bourgeterie et la
sayetterie, l'équipe dirigeante est particulièrement étoffée ;
des représentants de l'autorité municipale y siègent ès qua-
lités et y exercent un contrôle. Chez les sayetteurs, l'admi-
nistration du métier est confiée à un aréopage de six
notables désignés sous le nom de Vingtaine. Cette Ving-
taine fait la part belle au Magistrat puisque les quatre
mayeurs sont en fait des échevins sortis de charge, alors
que les deux autres dignitaires appelés « hauts bans » sont
issus des rangs mêmes des tisserands. La Vingtaine a
recours aux services du « petit office », constitué de six
maîtres du métier qui « sont un peu des inspecteurs du
travail » (A. Lottin) et de « ferreurs » pour plomber les
étoffes, mais ces « ferreurs » sont supprimés en 1673. Enfin
quatre maîtres « sermentés » s'occupent davantage de tout
ce qui relève de la sociabilité du corps.
Le siège de la bourgeterie est bâti selon des principes
assez similaires. Le groupe dirigeant rassemble huit per-
sonnes. Les deux mayeurs sont des échevins sortis de
charge. Les deux hauts bans sont « dénommés par le
Magistrat ». Ces quatre dignitaires sont assistés de quatre
maîtres jurés appelés aussi « maîtres modernes » qui sont
issus du corps lui-même. Outre le greffier et le valet, le
siège de la bourgeterie peut compter sur six égards-jurés,
quatre auneurs-jurés et un huissier-collecteur-receveur. Il
va de soi que les mayeurs sont des personnages disposant
localement d'une certaine surface sociale. Ces hommes de
pouvoir peuvent être aussi des porte-parole auprès des
autorités des intérêts du corps. Quant aux « hauts bans »,
ils exercent, comme leur nom l'indique, la police des bans,
examinent les étoffes, repèrent les contrevenants aux
ordonnances, tandis que les quatre maîtres-jurés sont les
émanations directes des maîtres. Tous doivent avoir
conscience d'être des gardiens de l'intérêt collectif du
corps. Le serment solennel qu'ils prononcent lors de leur
entrée en charge conforte leur engagement. Il suffit de
reproduire le serment des « hauts bans » de la bourgeterie
Pour mesurer ce que peut représenter dans la vie d'un
homme une telle responsabilité.
« Vous fiancez et jurez par la foy et serment de voz
corps, sur la damnation de vos âmes, et de votre part de
Paradis, que la bourgeterie vous exercerez bien justement
et léallement à vos sens et pooir, garderez et observerez les
droix et franchises et tous les poindz et articles contenus es
ordonnances de la bourgeterie, avecq le bien de la chose
Publique et des marchands et bourgeteurs, et que vous
cèlerez le conseil de vous et vos compaignons, et en tout
et partout vous acquicterez sans faveur ou dissimulation ;
SI vous ayt Dieu et tous les sainctz du paradis. »
Il est établi que dans la majeure partie des corporations
la tutelle municipale est moins présente et le groupe diri-
geant moins nombreux. Tout corps a à sa tête un doyen,
un ancien responsable du corps doté d'une solide expé-
rience, bien instruit des droits et des privilèges du métier
qu il préside. Il peut compter sur la collaboration de quatre
Maîtres-jurés. Il arrive qu'il n'y en ait que trois, mais on
n en trouve jamais plus de six. Ces maîtres-jurés sont
renouvelés par moitié, soit tous les ans, soit tous les deux
ails, le jour de la fête du saint patron. La procédure du
v°te semble avoir été dans l'ensemble respectée. Les
registres des « élections des maîtres des corps de stil » au
xvme siècle font assez souvent état de scrutins à la quasi-
Unanimité. Il est toutefois des élections disputées et des
candidats malheureux qui ne furent jamais élus. Les procé-
dures électives en vigueur dans les métiers sont telles que,
au moins dans les corporations d'une certaine importance
Amérique, rien n'atteste ni une ouverture à tout-va, ni un
Monopole du pouvoir par quelques hommes ou même par
quelques familles. L'exemple des merciers-grossiers est de
Ce point de vue très révélateur : cinquante maîtres diffé-
rents ont accédé aux responsabilités entre 1756 et 1790, à
J}n âge moyen de 38 ans. Trente-trois d'entre eux sont des
uls de maîtres. Il convient toutefois d'ajouter les gendres
des^ « francs maîtres ». En définitive, parmi les cinquante
Maîtres-jurés du métier, il n'y en a que cinq qui fassent
19ure d'hommes nouveaux.
Le monde des métiers, sans être un milieu fermé, n'est
donc que minoritairement un domaine propice à l'ascen-
sion d'individus sans attaches préalables dans le réseau des
familles installées. Il n'est pas non plus discutable que
parmi les maîtres en place, ce ne sont généralement pas
les plus modestes qui sont promus à la direction adminis-
trative du « corps ». Il ne faut cependant pas commettre
de contresens à ce propos. Pour trouver aisément du cré-
dit, un métier qui fait face à des difficultés financières a
intérêt à faire choix de maîtres puissants, disposant de sur-
croît d'une plus grande disponibilité que des maîtres beso-
gneux. Ce sont de plus les maîtres-jurés du stil qui ont
la responsabilité de la rédaction et de la présentation des
comptes aux autorités.
Il n'est pas superflu de rappeler en quelques mots
comment se composent les recettes et les dépenses, appe-
lées « mises et payements », des métiers. Ces dépenses cor-
respondent assurément aux frais de gestion des corps. S'y
ajoutent les débours cultuels liés à l'entretien, voire à l'em-
bellissement de la chapelle corporative, à l'organisation
des fêtes mi-religieuses, mi-profanes des suppôts. Par ail-
leurs, à partir du Grand Règne, la création à répétition
d'offices royaux que les corps s'échinent à racheter, ainsi
que les prélèvements fiscaux de la monarchie administra-
tive pèsent fâcheusement dans les équilibres financiers
toujours précaires des communautés.
Pour trouver une réponse adéquate à ces besoins, la cor-
poration ne peut compter que sur un éventail restreint de
recettes « saines », entendons par là n'hypothéquant pas
l'avenir. L'essentiel des recettes provient des droits d'en-
trée en apprentissage et en maîtrise, des « frais d'année »,
autrement dit des cotisations perçues chaque année sur les
membres auxquels s'adjoint éventuellement une taxe
modique portant sur les produits. Il est donc clair que
toute rétraction même temporaire du recrutement a des
effets immédiats, alors que les dépenses témoignent d'une
moindre élasticité. Pour combler un déficit persistant, il
n'est pas d'autre voie que de souscrire des emprunts
convertis en rentes.
Au fil des monographies, les finances des corps de
métier commencent à sortir de l'ombre. Les documents
comptables qui nous sont parvenus ne se présentent en
séries continues qu'à partir du milieu du XVIIIe siècle. Nous
disposons de suffisamment d'échos sur l'époque anté-
rieure, par exemple grâce aux relevés d'I. Dumotier sur les
métiers de l'alimentation, pour subodorer qu'à toutes les
époques les comptes clos chaque année faisaient bien plus
souvent apparaître un surcroît de dépenses qu'un excédent
de recettes. Cependant, au XVIIe siècle, sauf exception, les
déficits demeuraient dans des limites raisonnables. C'est
de moins en moins le cas dans le second XVIIIe siècle. Les
comptes des bourgeteurs connus depuis 1734 comptent
Une série d'années fastes ; à partir de 1756, les difficultés
s'installent. Nous entendons bien que les difficultés
propres à la bourgeterie intra-muros (cf. supra) expliquent
cette déconfiture financière, mais la situation des chau-
dronniers et des serruriers évoquée par V. Starczewski se
caractérise aussi par des soldes encore positifs jusqu'en
1747, puis par une descente aux enfers précipitée par la
baisse spectaculaire des recettes. La chronologie de l'ai-
sance financière du métier le plus prospère, celui des mer-
Clers-grossiers, est un peu différente, mais comporte la
?1ême crise des finances. Les comptes que l'on a détaillés
a partir de 1757 révèlent l'opulence des excédents jusqu'en
■[^72, puis l'effondrement des recettes. Il n'est donc pas
tonnant qu'en 1776 un rapport remis à l'intendant de Lille
ait fait état de quarante-sept corporations endettées totali-
sant près de 200 000 livres de passif.
Est-ce à dire que la situation financière des corporations
les rendait moribondes ? Au vrai, les corporations les plus
obérées ne sont pas les plus déshéritées. Tout se passe en
fait comme si le niveau de l'endettement s'ajustait tant
bien que mal à l'assise financière présumée des suppôts.
Demeure la question décisive des raisons de cet enlisement
financier. Trois facteurs y ont certainement concouru. Il
tombe sous le sens que la délocalisation dans les cam-
pagnes de la production textile ne pouvait que déprimer
les effectifs... et les recettes des métiers en cause ; ses effets
sur les professions non textiles ne pouvaient être qu'indi-
rects. Il est certain que le siècle de Louis XV fut expert
dans l'art de la spoliation fiscale à l'égard des métiers. Nul
ne peut en effet contester que les assauts de la fiscalité
monarchique ont déséquilibré la gestion corporative. Il fal-
lut donc bien autoriser les « stils » à emprunter, voire à
augmenter les droits d'entrée en apprentissage et en maî-
trise. Il est clair enfin que les charges induites par les pro-
cès conduits avec persévérance par les métiers pour la
sauvegarde de ce qu'ils estimaient leurs droits étaient un
facteur supplémentaire d'embarras pour les budgets corpo-
ratifs.
Pour reprendre une forte expression d'Abel Poitrineau
dans sa synthèse Ils travaillaient la France (1992), la « mê-
lée des métiers » est en effet un mode de fonctionnement
normal des corporations. Dans la mesure où toute corpora-
tion inscrit son activité dans un champ où elle dispose d'un
monopole officiellement reconnu, il est inévitable que des
conflits frontaliers se développent entre communautés voi-
sines. Ces embarras judiciaires s'expliquent aussi par la dif-
ficulté à délimiter clairement certaines lignes de partages
professionnels. Le mémoire de C. Jakubowski s'est attelé
à recenser les conflits de métier. On n'est par exemple pas
étonné d'apprendre que les merciers-grossiers qui, tout en
étant « vendeurs de tout », ne sont « faiseurs de rien » ren-
contrent les récriminations des fabricants de tous poils. Les
conflits s'enchaînent donc avec monotonie (de 1713 à 1780
avec les tailleurs d'habits, en 1733 avec les serruriers, en
1755 avec les étainiers, en 1763 avec les ciriers, en 1784
avec les cordiers, en 1790 encore avec les menuisiers) pour
ne retenir que les différends les plus tenaces. Les fripiers
sont également au cœur d'un imbroglio de procès avec les
brodeurs, les tailleurs et même les menuisiers. À Lille
comme ailleurs, les hostilités entre charpentiers et menui-
siers font périodiquement rage, comme elles ne peuvent
qu'apparaître entre serruriers, couteliers, maréchaux et
taillandiers. Il n'y a rien là que de très ordinaire dans la
vie professionnelle d'une ville de l'Ancien Régime.
Ces conflits ont parfois le mérite d'enclencher des pro-
cessus de fusion entre métiers contraints à de nouveaux
partages par la force des choses. C'est le cas assez bien
connu des teinturiers lillois. Au fil des ajustements succes-
sifs, on en était arrivé à des teinturiers de grand teint usant
de couleurs solides et résistantes et des teinturiers du petit
teint se réservant par exemple le tournesol et le bois de
campêche. Des difficultés naissent toutefois inévitable-
ment de l'usage de nouveaux produits comme le gris de
castor ou le rouge d'Andrinople. De guerre lasse, les tein-
turiers demandent et obtiennent du Magistrat en 1786 la
reunion en un seul corps de tous ceux qui se mêlent de
teindre des étoffes à Lille. Ce cas extrême est consubstan-
tiel à une vision du monde qui ne peut imaginer que la
conciliation des intérêts des corps puisse résulter d'une
libre compétition, assortie de règles minimales de fonction-
nement. Ces procès indéfiniment répétés ont certainement
aussi pour résultat de renforcer la cohésion interne de
chaque groupe professionnel.
L'harmonie régnait-elle au sein de chaque métier faute
de pouvoir régler les relations intercorporatives ? Il ne
serait évidemment pas de saine méthode d'idéaliser la réa-
Iite à partir des seules dispositions prescrites. Il ne le serait
pas davantage de prétendre découvrir des conflits là où
aucune trace n'en a été relevée. Il est vrai que le métier
corporé qui associe le particularisme, l'attachement aux
Privilèges (au sens du temps qui n'est plus le nôtre), un
certain sens de la hiérarchie et en même temps une pra-
tique de la solidarité a une certaine vertu d'étrangeté pour
des observateurs de la fin du deuxième millénaire.
Il faut d'abord convenir que l'évidence au sein même de
chaque catégorie statutaire de niveaux socioéconomiques
différents est pleinement intériorisée par le métier. Par
exemple, les « frais d'années » chez les merciers-grossiers
sont subdivisés en quatre classes taxées à 20, 10, 8 et
\ patars. Le monde corporatif n'est ni celui de l'égalita-
risme ni celui de l'égalité, et il n'y prétend pas. Tous les
métiers n'ont pas mis en œuvre un dispositif aussi dissuasif
que les sayetteurs avec la règle des six métiers. Dans cer-
taines professions, comme celle des charpentiers, de petits
entrepreneurs ont réussi à se tailler une place. Il ne s'agit
toutefois pas là de la situation la plus commune. L'éthique
corporative est rétive à la compétition et tend à préserver
le cadre artisanal de la production, doublé de ce que l'his-
torien W. Sewell a proposé d'appeler « l'idiome corpora-
tif », tout un langage de gestes, de coutumes, de rituels
structurant le vécu quotidien des gens de métier.
Certains menus conflits que tait habituellement la docu-
mentation affleurent de loin en loin dans la réglementation
municipale, qui interdit par exemple en 1762, 1772 et 1778
aux ouvriers de « garder le pluquin ou déchets de laine
Pour le vendre et l'employer à leur usage ». La société lil-
loise, il en est de même des autres villes du Nord aux
Temps modernes, n'a pas connu de heurts sociaux fré-
quents et violents comme on en relève périodiquement à
Lyon. Les incidents mettant aux prises les petits aux
« gros » sont rares. P.-I. Chavatte mentionne qu'en 1666
de « pauvres ouvriers francqs » ont jeté « pierres et bastons
contre les portes, fenestres et vitres des maisons de ceux
faisans travailler les manufactures nouvelles ». Le pieux
sayetteur de Saint-Sauveur est du reste solidaire de ces
fauteurs de trouble (il parle de « l'innocence de ces crimi-
nels ») tant les novateurs n'envisagent à ses yeux que le
gain au détriment du « bien public ». Au XVIIIe siècle, on
cherche vainement de grandes grèves. La seule « mutinerie
d'ouvriers » a lieu en juillet 1783, à la suite d'un arrêt du
Conseil ordonnant de tisser sur les étoffes leur nom, celui
du fabricant et celui du lieu où elles sont fabriquées. Les
maîtres arguant de la modicité du prix de ces étoffes refu-
sent, en effet, de rétribuer le temps passé à porter ces ins-
criptions.
De tels comportements ne sont plus enveloppés par l'or-
ganisation confraternelle des corps. Ce n'est pas le cas de
la majeure partie des professions. Les confréries associées
aux corps soumettent leurs membres à des observances
assorties d'amendes pour les défaillants. Profondément
imbriquées dans le métier, elles ont pour cœur une cha-
pelle dédiée au saint patron protecteur. Chaque « stil »
avait en effet son saint : à Lille, les sayetteurs vénèrent
saint Jean Décolasse, les boulangers saint Honoré, les
graissiers saint Michel, les tailleurs saint Homobon, les
apothicaires et épiciers sainte Marie-Madeleine, les sculp-
teurs, tailleurs de pierres saint Luc... Il serait aisé d'allon-
ger la liste.
S'il est certain que le « stil » est un espace de solidarité
entre les membres, il est tout aussi évident que les sources
se dérobent pour mesurer exactement cette solidarité
interne. Les statuts précisent certaines démarches donnant
un réel contenu au soutien mutuel. Ainsi chez les charpen-
tiers, il est prévu, au XVIIe siècle, de distribuer après la célé-
bration de l'obit, un pain et 2 sols parisis à dix-huit pauvres
maîtres, veuves ou enfants. Leur nombre est porté jusqu'à
une soixantaine au XVIIIe siècle. Il est admis que, chaque
semaine, les maîtres et compagnons doivent aider « aulcun
du métier » tombé malade et empêché de gagner sa vie. Le
problème, c'est que l'historien peut malaisément vérifier
si des stipulations de ce type qui figurent dans les textes
normatifs sont rigoureusement suivies d'effets dans la réa-
lité. Il ne fait pas de doute que la participation régulière à
des cérémonies religieuses, à des assemblées de suppôts, à
des processions (au premier chef, celle de la ville qui fait
voir le corps comme élément indissociable d'un tout) non
seulement relâche les tensions, mais tisse des liens entre
les membres. Elle consolide cet esprit de corps que la seule
similitude des activités professionnelles n'aurait pu faire
naître. Le fait est aussi que l'Église cautionne ce mode
d'organisation du travail qui lui paraît offrir un terrain
favorable à la réception de son enseignement et de ses
valeurs.
5
Vivre et manifester sa foi catholique
dans une place forte de la Contre-Réforme

S'il est une facette de la vie urbaine de la France du


Nord qui a été profondément renouvelée depuis plus de
vingt ans, c'est bien l'ample champ d'analyse et de compré-
hension du fait religieux aux Temps modernes. Dès 1970,
le chanoine Henri Platelle dressait dans le tome I de l' His-
toire de Lille un tableau, qui n'a pas pris une ride, de la vie
religieuse à Lille au Moyen Age. Les importants travaux
d'Alain Lottin sur les xvie et XVIIe siècles ont permis de
mettre en lumière, en collaboration avec Mme Solange
Deyon, le tournant décisif des années 1560 (Les « Cas-
seurs » de l'été 1566, 1980) et surtout de souligner les traits
majeurs du renouveau catholique dans le premier
XVIIe siècle (Lille, citadelle de la Contre-Réforme ?, 1984).
On nous permettra d'ajouter, sans attenter à la nécessaire
humilité du chercheur, que dans notre deuxième thèse (Le
Pouvoir dans la ville au XVIIIe siècle, 1990) nous avons
dégagé la dimension fondamentalement religieuse de la
civilisation urbaine continuant à modeler les villes du Nord
de la France et du Midi de la Belgique au temps de la
seconde modernité. Enfin, comme à l'accoutumée, la vail-
lante phalange des étudiants de maîtrise ont apporté leur
part de labeur, notamment dans le domaine des visions de
la mort et des imprimés religieux.
La matière à mettre en œuvre dans ce chapitre est d'une
singulière richesse. Nous prendrons garde à tenir compte
des données conjoncturelles tout en valorisant une
approche synthétique d'une vie religieuse évaluée dans
toutes ses dimensions.
Comme le rappelle opportunément Mme Lemaître (Bul-
letin de la Société d'histoire moderne et contemporaine,
■p^l-2), on sait en effet peu ou prou ce qu'il faut mettre
derrière le concept de religion : des dogmes, des institu-
tions, des pratiques, une morale personnelle et collective,
des comportements face à l'autre. Le vocable de vie reli-
gieuse est plus large encore dans la vision globalisante de
1 époque qui ne réduit pas la foi à une affaire privée. Toute
forme de vie, à la limite, est religieuse en ce sens que
chaque acte de la vie personnelle, familiale, sociale ou éco-
nomique, chaque pensée est perçue comme ayant Dieu
Pour fin ou, à tout le moins, s'accomplit sous son regard.

Du TEMPS DES TRIBULATIONS AU COUP DE FOUET


EVANGÉLISATEUR : LES VOIES DU TRIOMPHE D'UNE ÉGLISE
MILITANTE

Les pesanteurs d'une Église installée mais fervente (premier


Xv? siècle)

Qu'en était-il de la vie religieuse au temps de Charles


Quint ? Ce qu'il y a de mieux connu concerne l'armature
institutionnelle. Il est certain que le peuple chrétien des
Premières décennies du xvie siècle pour exprimer sa foi
trouve un support à la fois dans la solide structure parois-
siale en place dès le XIIIe siècle et dans les fondations reli-
gieuses et hospitalières léguées par les floraisons des XIIIe
et xve siècles.
Le chapitre collégial Saint-Pierre, dont la fondation se
confond pratiquement avec celle de la cité, s'est affranchi
de l'autorité épiscopale et exerce un droit de présentation
a toutes les paroisses jusqu'à ce que l'institution du
concours dans le sillage du concile de Trente ne malmène
quelque peu ce droit de regard. Les ordres mendiants se
sont naturellement tôt implanté dans ce milieu urbain
dynamique. La fondation d'un couvent de Frères prê-
cheurs en 1224 est la première dans tous les Pays-Bas, les
Dominicains ne s'installent par exemple à Valenciennes
qu'en 1233. Les Franciscains eurent à Lille des débuts pré-
coces (1226) mais plus modestes, alors qu'une maison de
Moniales dominicaines (l'Abbiette) est érigée en 1274.
Cette forme nouvelle de vie religieuse que constitue le
béguinage trouve assurément un terrain favorable à Lille.
Si le premier béguinage, celui de Gand, date de 1233, celui
de Lille est attesté avant 1245. Cette communauté de
pieuses femmes menant une vie de style religieux, mais
sans vœux, est hautement caractéristique de la civilisation
des anciens Pays-Bas.
Si le XIVe siècle n'enrichit la palette des fondations reli-
gieuses que de celle des Sœurs Noires en 1327, le xve siècle
est d'une plus grande fécondité avec, en 1433, la création
d'un couvent de Sœurs Grises du tiers ordre de saint fran-
çois et, en 1481, celle des Sœurs de la Madeleine ou des
Repenties vouées à « la visitation et garde des malades ».
En 1490, la majeure partie des Sœurs Grises en se transfor-
mant en Clarisses optent pour la règle austère de la claus-
tration monacale.
Les vagues successives de fondations hospitalières épou-
sent les temps forts d'éclosions conventuelles. Alors que le
XIIIe siècle lègue l'hôpital Saint-Sauveur (1215-1219), l'hô-
pital Saint-Nicolas (avant 1231) et surtout l'hôpital
Comtesse (1237), le xve siècle offre au peuple lillois en
1431 l'hôpital Saint-Jacques, en 1462 l'hôpital Gantois et
en 1477 à la fois la maison des Bonnes-Filles ou de la
Conception-Notre-Dame et celle des Orphelins-de-la-
Grange, dits aussi plus communément Bleuets.
La ferveur anime-t-elle ces institutions religieuses déjà
puissamment structurées comme les manifestations de la
piété populaire ? On a en fait tout lieu de croire à la fidé-
lité à l'orthodoxie de la très grande majorité de la popula-
tion sans qu'on sache rien de très précis sur la qualité du
clergé paroissial et l'esprit de la piété du plus grand
nombre. Les indices épars collationnés par A. Lottin font
apparaître une situation contrastée. Les ecclésiastiques
paraissent si préoccupés par les questions d'argent que l'on
est dubitatif sur la qualité de la vocation de bon nombre
d'entre eux. Tout indique aussi une pratique assez forma-
liste, et les travaux plus généraux sur la Flandre, mais dis-
cutés, de J. Toussaert vont dans ce sens.
Cela dit, les gestes charitables des notables ne marquent
aucun ralentissement apparent. Avec Jean de le Cambe,
dit Gantois (1410-1496), fondateur de l'hôpital Saint-Jean-
Baptiste, le xve siècle a forgé un archétype appelé à un bel
avenir, celui du patricien fortuné et charitable qui, en sin-
cère homme de bien, lègue aux démunis une partie de ses
biens. Au xvie siècle, Jean Ruffault, Castelain ou Hubert
Deliot perpétuent la tradition avant que les hautes eaux
de la Contre-Réforme n'élèvent à des sommets insoup-
çonnés le niveau de la charité collective et de la générosité
individuelle.
^ Le vif attachement des chrétiens pour leur paroisse est
également attesté par des dons divers aux églises qui peu-
Vent être, il est vrai, des actes de pénitence en réparation
de péchés. Les offrandes des bénitiers de cuivre ou de
« fonts en cuivre » sont toutefois trop fréquentes pour être
Produites par un terreau spirituellement aride ou indiffé-
rent. Sans doute le respect des lieux saints n'est-il pas
conforme à ce que les plus rigoureux dévots exigent au
XVIIe siècle. Pour beaucoup de fidèles, les bâtiments du
culte sont aussi des lieux communs commodes où conver-
ger n'est pas une attitude pécamineuse et une certaine
familiarité avec l'officiant un péché répréhensible.
Certes, la documentation communique l'impression
d une piété qui ne se renouvelle pas beaucoup. Le clergé
Paraît enfermé dans des démarches pastorales routinières,
voire négligentes. Ses tares ont été de longue date réperto-
ries et sont souvent liées au système bénéficiai : cumul
des^ fonctions, absentéisme, formation insuffisante, morale
relâchée. Pourtant, il va de soi que, en dépit de ces défi-
ciences, l'Église catholique de Lille n'aurait pas résisté aux
assauts de la protestation calviniste si les fidèles avaient
été laissés à l'abandon. L'effort d'instruction qui fut un
levier pour l'évangélisation avait déjà donné lieu à des ini-
tiatives créatrices avant Philippe II. Il suffit à cet égard de
citer les efforts des échevins pour établir dès 1510 des
écoles latines ou la fondation à la fin du règne de Charles
Quint par un marchand de saies, Hubert Deliot, il est vrai
gagné aux idées nouvelles, d'une école journalière réservée
a de « vrais pauvres enfants ». Sans doute ne s'agit-il
encore que des premiers balbutiements d'une stratégie
Plus large. Seule la pleine mise en œuvre des décrets tri-
dentins pouvait permettre de faire déferler la vague de
christianisation jusqu'au plus profond du corps social.
Un redémarrage de l'évangélisation voulu par les élites
dans des cadres ecclésiaux rénovés

Certes, la réforme des diocèses des Pays-Bas prononcée


par Rome dès 1559 n'affecte guère Lille puisque la châtel-
lenie de Lille, Douai et Orchies demeure dans le diocèse
de Tournai. La capitale de la Flandre wallonne dut
attendre 1913 pour voir un évêque s'installer en son sein !
Elle n'eut pas non plus les faveurs du prince lorsque Phi-
lippe II décida en 1562 de fonder une université à Douai.
Il demeure que bon nombre de cadres ecclésiaux et laïcs
de Lille furent formés dans cette université destinée à
devenir la citadelle de l'orthodoxie.
Le 4 décembre 1563, la cérémonie de clôture du concile
de Trente marque le début d'une époque nouvelle. Phi-
lippe II obtient de la gouvernante Marguerite de Parme
l'acceptation des décrets du concile dans les Pays-Bas dès
juillet 1565. Au même moment, l'archevêque de Cambrai
dont dépend l'évêque de Tournai réunit un premier
concile provincial qui enregistre les décrets en précisant les
dispositions permettant de réformer le clergé et de mieux
instruire la jeunesse.
Tandis que se déchaînent les passions, il est patent que
les aspects répressifs du renouveau catholique paraissent
l'emporter sur l'essor positif d'une réforme de l'Église
dans sa tête comme dans ses membres. On ne saurait trop,
à vrai dire, souligner la profondeur de l'empreinte gravée
dans les mémoires par le souvenir des troubles. Vivre la
foi catholique à Lille, c'est aussi transmettre de génération
en génération la hantise de l'hérésie. L'image du protes-
tant entretenue par les consciences catholiques a été syn-
thétisée par A. Lottin, dont on se doit de reprendre ici
l'analyse. Le protestant est celui qui « pense mal, vit mal,
capable de tout parce qu'il a partie liée avec le Diable ».
Sa fréquentation est source permanente de périls pour la
foi et les mœurs. Les conseils qu'en 1651 le curé d'Armen-
tières, Géry Lespagnol, prodigue au marchand se rendant
pour ses affaires en territoire « hérétique » en disent long
sur cette pédagogie du rejet : «Il le feroit comme s'il
entroit dans un lieu pestiféré ou comme s'il avoit à
communiquer avec des personnes atteintes de ce mal. »
La répression antiprotestante (qui cesse très tôt d'être
sanglante) et la persévérante rhétorique de l'imprécation
antihérétique n'expliquent que pour une part le succès du
renouveau tridentin, même s'il va de soi que l'appui du
POuvoir politique à la foi romaine était d'un grand prix.
Les hommes de cette fin du xxe siècle, influencés par un
« air du temps » considérant que chacun a sa vérité et qu'à
limite toutes les opinions se valent, sont peu préparés à
comprendre la grandeur héroïque et tragique d'une
époque où régnait une piété âpre et combative.
Ce qui frappe dans les villes importantes des Pays-Bas
u Sud et singulièrement à Lille, c'est la croyance en l'im-
possibilité de tout dialogue vrai avec « l'autre », qu'il faut
convaincre pour vaincre. Les lignes de partage religieux
encore floues au milieu du siècle cessent de l'être dès la
fin des années 1570. Encore en avril et en août 1578, des
bans du Magistrat de Lille interdisent d'appeler quiconque
« johanniste, papiste, gueux, hérétique ». Ils demeurent
alors fidèles à l'esprit conciliateur de la Pacification de
Gand.1579, Après l'adhésion de Lille à la paix d'Arras en mai
une telle attitude n est plus tenable. Entre 1579 et
1584, des bannissements sommaires proscrivent de la ville
des fournées successives de « mal sentants » de la foi.
Le projet religieux véhiculé par le tridentinisme ne peut
cependant être défini par ce qu'il rejette. Il vise à
construire un nouveau type de chrétien, à faire naître,
se lon l'expression paulinienne, un « homme nouveau »
vivant en conformité avec les préceptes évangéliques. Les
Prédicateurs et les auteurs d'opuscules religieux ne cessè-
rent plus de décliner sur tous les plans cette aspiration à
une vie nouvelle. En 1632, le père jésuite Marc de Bon-
nyers n'y manque pas de s'y référer dans L'Avocat des
ames du purgatoire avec des accents pathétiques : « Servez-
vous donc de la doctrine de ce grand concile de Trente où
tous les sages de l'Europe et du Païs-Bas se trouvèrent. »
Ce projet de rénovation de tout homme et de tout
nomme est assurément commun aux élites du catholi-
cisme comme à celles du protestantisme. Toutefois, dans
sa version tridentine, il est consubstantiel à une définition
théologique humaniste ainsi qu'à une inscription ecclésio-
logIquede insistant sur l'autorité de l'Église hiérarchique et
ue son magistère. Ces bases théologiques et ecclésiolo-
giques de la rénovation tridentine, les curés lillois purent
en acquérir très tôt une exacte connaissance puisque le
synode tournaisien de 1589 leur demande de détenir par-
devers eux, outre la Bible, un exemplaire du Catéchisme
romain cher à Charles Borromée, la Somme de la doctrine
chrétienne et soit le Petit Catéchisme du Jésuite Pierre
Canisius soit celui de Parme.
En vérité, les années 1580 correspondent à un mouve-
ment faisant basculer pour plusieurs siècles les populations
des Pays-Bas méridionaux dans la fidélité à la foi romaine.
Le deuxième concile provincial de Cambrai qui se tient à
Mons en 1586 mobilise tous les efforts pour la mise en
œuvre de la réforme tridentine avec l'appui inconditionnel
des souverains et des pouvoirs locaux. C'est du reste dans
les deux dernières décennies du xvie siècle que la Compa-
gnie de Jésus autorisée à s'établir aux Pays-Bas en août
1556 prend un véritable essor. La présence des Jésuites
dans une ville est en effet une garantie de succès pour les
idéaux de la Contre-Réforme. On serait tenté de dire pour
Lille ce que Dom Jacques Froye, abbé de Hasnon, disait
en 1582 à ses interlocuteurs à propos de Valenciennes :
« Si l'on veut faire de Valenciennes une citadelle, rien ne
vaut la présence d'un collège de Jésuites. » Entrés à Lille
en 1588, les Bons Pères ouvrent en 1592 une école d'abord
modeste, bientôt transformée grâce au Magistrat et à un
impôt spécial en un des plus beaux collèges de tous les
Pays-Bas. On ne saurait non plus mésestimer le rôle joué
dans la propagation du modèle tridentin par des évêques
de choc, d'une fidélité inébranlable. Ce fut le cas à Tournai
de prélats comme Jean Vendeville et Michel d'Esne. Dans
un modèle de christianisme mettant l'accent sur la média-
tion cléricale, il n'y aurait pas eu de réforme possible sans
rénovation du clergé.

Les conditions ecclésiales du renouveau : un clergé


régulier dynamique, un clergé séculier progressivement
restauré

Les apôtres de la Contre-Réforme ont voulu rebâtir la


ville chrétienne. La population de la ville, contrairement à
aujourd'hui, avait quotidiennement l'occasion de côtoyer
et d'entrer en relation avec des membres du clergé. Ce
clergé aux effectifs importants donne l'impression d'être
omniprésent et d'assumer des tâches multiformes. Naturel-
lement à Lille comme ailleurs, la société ecclésiastique
était divisée en deux groupes distincts, les séculiers et les
réguliers. Le formidable quadrillage de la ville par les insti-
tutions religieuses de toutes espèces s'est fortement densi-
fié au XVIIe siècle.
Lille n'a pas été épargné par « l'invasion conventuelle »
observée dans presque toutes les villes de l'Europe catho-
lique. Le phénomène y atteignit un niveau maximal d'in-
ce qui reflétait à la fois l'abondance (on serait tenté
d'écrire la surabondance) des vocations religieuses et l'im-
Portance des donations, comme des fondations nécessaires
au fonctionnement matériel de ces institutions. S'il est un
cliché, profondément vrai, c'est de dire que la Contre-
réforme^ fut essentiellement l'œuvre des religieux. Le
^Joyen Age avait, nous l'avons dit, légué deux couvents
d hommes et huit couvents de femmes, sans même qu'on
comptabilise les communautés des hôpitaux. Par vagues
successives, de nouveaux couvents s'installent dans les
quartiers situés d'ailleurs en général à la périphérie de l'es-
pace urbain. Ce sont les communautés masculines qui don-
nent le signal. Les Jésuites s'installent les premiers en 1588,
suivis en 1592 par les Capucins qui font merveille auprès
du populaire. Il faut attendre les années 1610 pour qu'une
deuxième vague de fondateurs dépose une nouvelle strate
conventuelle avec les Augustins en 1614, les Carmes
Rechaussés en 1616, les Minimes en 1618. Les congréga-
tions féminines surviennent plus tard, mais en plus grand
nombre. Les Brigittines s'installent en 1604, mais la vague
ue devient déferlante que dans les années 1620 avec les
Carmélites en 1626, les Capucines pénitentes en 1627, les
Annonciades en 1628, les Urbanistes ou Riches Claires en
1628, les Annonciades célestines en 1628. Ces religieuses
sont des contemplatives cloîtrées, au contraire des congré-
gclti'OnsIl à vocation plus caritative installées au Moyen Age.
Al est notable que Lille a dû en revanche attendre 1638
Pour voir un ordre voué en priorité à l'enseignement, celui
des Ursulines, élire domicile dans ses murs. En 1639, la
famille franciscaine lilloise s'adjoint un nouveau rameau
avec les Sœurs Collettines, réfugiées d'Hesdin. À l'évi-
dence, au milieu du siècle, le seuil de saturation est atteint
et on conçoit que le Magistrat, dont les convictions catho-
liques sont pourtant inaltérables, ait renâclé à favoriser
l'installation de nouveaux couvents. Certes, tous les Lillois,
aucun texte ne suggère en tout cas autre chose, se félicitent
de voir tant de religieux faire monter vers le ciel des
prières incessantes afin de protéger la ville des malheurs
du temps et de la nature. Les mémoires du temps ne man-
quent d'ailleurs pas, sans acrimonie apparente, de signaler
la pose de la première pierre comme la consécration des
édifices bâtis pour le compte de communautés nouvelles.
On a tout lieu d'énoncer que la ville au couchant du
xviie siècle était vraiment bien nantie en réguliers. Le
dénombrement de 1695, en dépit de l'imprécision de cer-
taines données, fait état de 352 religieux et de 610 reli-
gieuses. La progression du monde des réguliers est
spectaculaire depuis la fin du xvie siècle, puisque A. Lottin,
en croisant les divers documents conservés, avance pour
1588 les chiffres de 120 religieux et de 270 religieuses.
Il est vrai que le rayonnement des réguliers dans la
société est des plus intenses. Pour pourvoir aux besoins
sacramentels de la vie des fidèles et surtout pour exercer
le ministère de la parole, ce sont les réguliers non cloîtrés
qui jouent le rôle le plus déterminant. Ce sont là pourtant
les tâches naturelles du clergé séculier, mais la rénovation
de ce clergé fut une œuvre de longue haleine. Ces séculiers
forment en fait une cohorte assez disparate où, naturelle-
ment, un partage s'opère entre ceux qui obtiennent des
bénéfices et les non-bénéficiers. Parmi les détenteurs de
bénéfices, aucun groupe n'égale l'opulence des chanoines
du chapitre de Saint-Pierre. À l'ombre de la collégiale
vivent, quelque peu en circuit fermé et à l'abri d'impor-
tants privilèges, environ 150 « clercs ». Le chef de ce puis-
sant chapitre, le prévôt, est généralement un fils de famille
plus ou moins fasciné par les facilités de la vie mondaine.
Parmi les 40 canonicats détenus par les chanoines compo-
sant le « haut chœur », se détachent les charges de doyen,
de chantre, de trésorier et d'écolâtre. Aux côtés de ces
chanoines de plein exercice, théoriquement astreints à rési-
dence, s'agite une masse de chapelains, de vicaires et de
simples « clercs » formant le « bas chœur ». Ce chapitre est
une puissance locale qui en impose sinon par son action
directe dans la société, du moins par l'importance de ses
revenus et l'influence qu'il exerce en matière de patronage
pour la collation de 36 cures, dont toutes celles de la ville
de Lille.
Que pensaient les Lillois de ces rentiers de l'Église ? Ils
11?ont jamais été tenus en particulière vénération par les
curés qui, à l'exemple du curé de Saint-Sauveur, Pierre Sal-
son, dans les années 1660, opposent le lourd travail pastoral
des desservants des paroisses à la douce aisance des cha-
noines (on peut évaluer les revenus d'un chanoine à environ
4 000 livres au début du XVIIIe siècle, entre 8 000 et
10 000 livres à la veille de la Révolution). Ils ne semblent pas
davantage prisés par les marguilliers et les paroissiens
notables de la ville. Cela dit, les chanoines de Saint-Pierre
Méritent-ils ces critiques ? Les travaux d'A. Lottin ont le
Mérite de replacer les choses dans leur exacte perspective.
11 est certain que le chapitre ne fut pas « un foyer d'intense
dévotion ». Pourtant les sources ne révèlent pas de stalles
peuplées d'ecclésiastiques paillards et incultes. C'est au
total davantage un mode de vie confortable semblant déno-
ter un manque de motivation missionnaire que d'authen-
tiques scandales que les détracteurs du milieu canonial
Peuvent incriminer. On est fondé à penser que les cha-
noines, compte tenu de leur puissance, auraient pu faire
davantage pour soutenir la Réforme catholique, mais l'on
doit porter à leur crédit le soutien accordé à la Compagnie
de Jésus ainsi que l'animation d'un « séminaire » dont le
fonctionnement s'apparente à celui d'un collège. Cet éta-
blissement fut un des trois piliers de l'enseignement « secon-
daire » à Lille, avec le collège des Jésuites et celui des
Augustins, en ce sens que le « séminaire » de Saint-Pierre
n était pas ouvert aux seuls jeunes gens se destinant à la car-
rière ecclésiastique.
Le fait est que le personnel séculier souffre aussi d'une
certaine pléthore de ses effectifs. Si les curés sont les seuls
bénéficiaires à charge d'âmes de la ville de Lille, les
Paroisses sont peuplées d'une piétaille ecclésiastique nom-
breuse. Il y a non seulement les vicaires, généralement
appelés « lieutenants », mais aussi ces figures si spécifiques
des Pays-Bas que sont les « coûtres », des prêtres voués à
la garde de l'édifice et des objets sacrés dont les fonctions
l11terfèrent avec celles des sacristains laïcs. Encore est-on
loin d'avoir recensé tout le personnel voué au ministère
paroissial. Une cohorte de clercs « habitués » et de chape-
lains apportent plus ou moins efficacement leur concours,
au même titre, c'est une originalité lilloise, que les « horis-
tes », autrement dit les prêtres chargés de chanter les
heures canoniales dans les églises paroissiales comme le
font les chanoines en leur collégiale.
On dispose, pour supputer les effectifs et la valeur de ce
clergé séculier, du mémoire dressé entre 1698 et 1709 par
François Desqueux, curé de Saint-Étienne et « doyen de
chrétienté », chef du décanat de Lille. Le jugement de cet
homme de caractère est des plus sévères : « Il y a dans
Lille deux cents prestres..., il n'y en a pas un quart qui
travaille pour le bien de l'Église. » Les chanoines, les
prêtres « habitués », les horistes et les chapelains sont à ses
yeux « gens oisifs, fénéans, ignorans ».
Ce témoignage émane toutefois d'un homme proche des
positions augustiniennes, pénétré dans une optique bérul-
lienne par un sens aigu de la dignité du prêtre, fixant à un
niveau élevé les exigences adressées à un clergé dont la vie
intérieure n'est jamais jugée assez intense, les mœurs suffi-
samment épurées et les vertus assez héroïques. Sans doute
F. Desqueux formé à l'École française de spiritualité ne
comprend-il pas les voies moins désincarnées du « renouvel-
lement du christianisme » que propose la spiritualité
« hispano-tridentine », plus exubérante mais aussi plus sen-
sible aux faiblesses humaines. La question demeure de
savoir si les clercs furent les agents zélés de cette « Église
d'action » à laquelle appelle encore en 1631 le concile de
Cambrai. Or le fait est qu'au moins au XVIIe siècle les figures
de curés, vrais « soldats de l'Église », ne manquent pas. On
trouvera dans la thèse d'Alain Lottin le portrait de
quelques-uns de ces remarquables animateurs, à l'instar du
« bon curé » de Saint-Sauveur, Jean Huchon, qui sut gagner
l'affection des plus humbles tout en défendant par la plume
les vérités de la foi romaine (Le Flambeau des chrestiens ou
Exposition des sept sacrements, Lille, 1635), comme les
orientations pastorales du tridentinisme (Thrésor des
confrairies érigées canoniquement en l'église paroissiale de
Saint-Sauveur, Lille, 1634). On a en vérité peine à croire que
la piété des Lillois aurait pu être aussi diverse, riche et inten-
sèment vécue si le clergé paroissial avait été aussi négligent
que l'affirme le roide F. Desqueux.

L A RÉNOVATION ET LA PLEINE UTILISATION DES OUTILS D E


LA PASTORALE TRIDENTINE

Le succès durable de la rénovation tridentine dans les


Pays-Bas et dans des villes qui furent des môles de christia-
nisation s'explique par la féconde rencontre d'un clergé
faisant progressivement peau neuve avec les aspirations
une religiosité populaire très attachée aux croyances et
aux pratiques festives de la religion traditionnelle. Pour
éclairer, modeler et élever la foi du plus grand nombre, les
élites ecclésiastiques et laïques usèrent de tous les leviers
que leur offrait la pastorale du temps.
Ce que l'on peut écrire de Lille vaut naturellement pour
les autres villes et les autres régions emportées dans ce
vaste mouvement de transformations (on pense par exem-
ple à ce qu'Alain Croix a écrit de la Bretagne). L'Église
utilise la parole vive du sermon, du catéchisme, de l'école,
la mission, comme la parole fixée du livre, de l'image
ou de l'art. L'investissement massif du champ de la sociabi-
ute est un corollaire de cette entreprise d'évangélisation.

Une Église pédagogue

Le dispositif éducatif à ses divers niveaux fut utilisé


comme un puissant levier de christianisation. Nul ne
conteste que le renforcement du réseau des petites écoles
est concomitant de la montée des eaux de la Contre-
réforme. L'inconsistance de la formation chrétienne des
Populations ne laissait pas en effet d'inquiéter les bons
esprits des deux confessions chrétiennes. Le marchand lil-
°is Hubert de Bapaume gagné à la foi nouvelle n'écrit-il
Pas en 1546 que les Lillois qui « sont bien bons cristiens
P^r leur dire » n'ont en fait « aucune cognoisance de leur
J->ieu » ? Les grands Magistrats urbains s'engagent de
Joutes leurs forces en s'assignant des objectifs qu'exprime
linipidement l'ordonnance valenciennoise de février 1564.
Le but des petites écoles est de « former les jeunes enfants
dès leur commenchement, de les enseigner et instruire en
bonnes doctrines et mœurs, droite et honnête manière de
vivre », de les « maintenir et accoustumer en toute subjec-
tion et révérence, afin que iceulx venus en aige fussent
tant plus traictables et promptz à donner au Magistrat tout
honneur et obéissance ». La finalité religieuse est assuré-
ment fondamentale ; elle va de pair avec une volonté de
moralisation sociale explicite puisque les petites écoles
doivent inculquer un modèle de comportement régi par la
« saine doctrine » romaine dictant une « droite et honnête
manière de vivre » et un loyalisme sans faille aux autorités
politiques en place.
La situation lilloise fournit un exemple achevé de réseau
scolaire riche et polymorphe. Au milieu du xvie siècle,
seuls existaient une école latine, des établissements pour
les orphelins et des écoles particulières sur lesquelles on
sait bien peu, sinon qu'en 1569, 15 à 20 maîtres faisaient
parade d'y instruire des enfants. En 1589, 39 maîtres et
maîtresses prêtent serment devant Messieurs du Magistrat,
qui tenaient assurément à veiller à la parfaite orthodoxie
de ces « intermédiaires culturels » chargés aussi de la trans-
mission de la foi.
La généralisation du catéchisme fut l'instrument le plus
efficace de la Réforme catholique. Outre le catéchisme de
Canisius préconisé par Philippe II dès 1559, les catéchistes
usaient du Sommaire de la doctrine chrétienne ou Caté-
chisme de Cambrai qui est proche du catéchisme de Parme
ou de lA. B.C. des chrétiens. On trouve dans les manuscrits
du père Guillaume Marc conservés à la bibliothèque de
Valenciennes des indications rarissimes sur le déroulement
de la leçon de catéchisme. Ce que dit ce Jésuite qui catéchisa
de 1600 à sa mort en 1638 ne vaut pas seulement pour Valen-
ciennes, du reste les fils spirituels d'Ignace de Loyola se
communiquaient régulièrement les fruits de leur expé-
rience. Pour illustrer le propos, il n'est pas de meilleure voie
que de croiser, comme propose de le faire A. Lottin dans sa
thèse, les questions du père Marc et les réponses insérées
dans le Sommaire de la doctrine chrétienne.
« D — Que recevons-nous, allant à la communion ?
« R — Je crois fermement que nous recevons le vrai
Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« D — N'est-ce donc pas sa remembrance et sa figure ?
« R — Non, car Jésus-Christ a dit : "Ceci est mon corps",
et non pas "Ceci est la figure de mon corps". »
Ou encore :
« D — Que faut-il faire pour bien servir Dieu ?
« R — En général, il faut croire, espérer et aimer Dieu
sur toutes choses, et son prochain comme soi-même, en
gardant les Commandements de Dieu et de son Église. »
Il n'est évidemment pas indifférent que le père Marc
ait été un animateur du modèle des écoles dominicales à
aienciennes. Ce modèle expérimenté dans le diocèse de
Milan par Charles Borromée trouva dans les Pays-Bas un
ardent propagateur en la personne de François Buisseret
un ferme soutien de la part des autorités séculières.
p,~est pourquoi les villes importantes des provinces méri-
dionales des Pays-Bas ne tardèrent pas à se doter d'institu-
ions de ce type. 1584 fut une année faste pour ce mode
uidissociablement d'alphabétisation et de catholicisation
des plus pauvres. Les écoles dominicales et fériales pren-
nent racine à Lille dès février 1584, avant de trouver un
Ath^n\ propice en septembre à Valenciennes comme à
A Lille, l'école dominicale fut la création du Magistrat
et resta sous son contrôle exclusif. Le ban de police du
24février 1584, des plus explicites, dit l'essentiel : « On fait
commandement à tous pères et mères, maistres et dames
des paroisses de Saint-Sauveur et de Saint-Maurice ayant
enffans, serviteurs et tabliers, tant filz que filles soulz leurs
charges, depuis l'eaige de huit ans jusques a icelluy de dix-
huit, ne sachans leurs paternostres, créanches, lisre et
cscripre, que ils ayent à les envoyer le dit jour de dimenche
a huit heures du matin, entre les deux portes de Molinel,
ils trouveront maistres et maistresses députés de par
Messieurs pour les enseigner. » En juin de la même année,
ces dispositions furent généralisées dans toutes les
Paroisses de la ville.
En 1590, 1 200 enfants se rendent déjà régulièrement
ans les vastes salles que le Magistrat leur a destinées dès
1588 au centre de la ville, au-dessus des Grandes Bouche-
ries. En février 1595, le corps de ville parachève son œuvre
éducative en ordonnant d'établir des écoles journalières
Pour les garçons et les filles. Il est digne de mention que
Cette stratégie éducative s'intègre dans les dispositifs plus
larges visant à soulager les pauvres. Dans les actes admi-
nistratifs comme dans les comptes des ministres généraux
de la charité, il n'y a du reste pas de distinction claire entre
les écoles dominicales et les écoles journalières. L'octroi
des secours aux familles nécessiteuses est même subor-
donné, du moins les ordonnances y invitent, à une fréquen-
tation régulière des écoles par les enfants. Par ailleurs, les
responsables, lorsque l'état de leurs ressources le permet,
ne lésinent pas sur les distributions de liards aux enfants
les plus méritants et les plus assidus.
Quel bilan peut-on dresser de cette expérience conduite
dans la longue durée à l'échelle de toute une ville ? Il
apparaît qu'après avoir jugulé une hémorragie des effectifs
au début des années 1630, les animateurs sont parvenus à
stabiliser le nombre des enfants scolarisés par les écoles
dominicales autour de 2 000. Pour sa part, A. Lottin s'est
risqué à une « pesée globale » de la jeunesse catéchisée et
scolarisée vers 1650. Il convient en effet de ne pas s'en
tenir aux seuls jeunes travailleurs et aux enfants pauvres
de l'école dominicale. Les orphelins et orphelines élevés
dans les institutions qui leur sont destinées reçoivent une
formation minimale ; les écoles journalières publiques
accueillaient environ 250 garçons et filles, tandis que les
écoles particulières en scolarisaient vraisemblablement
deux fois plus. Il ne faut pas par ailleurs écarter du calcul
les élèves des trois collèges de la ville. En définitive, entre
3 000 et 4 000 jeunes bénéficiaient chaque semaine d'un
enseignement à forte tonalité religieuse, qui avait aussi le
mérite de leur apprendre à lire, sinon toujours à écrire.
De tels chiffres signifient qu'au milieu du XVIIe siècle,
environ la moitié de la population lilloise des 7-17 ans
reçoit une éducation scolaire au moins rudimentaire. La
quasi-totalité de l'armature éducative est du reste en place
avant la conquête française. On peut encore signaler au-
delà quelques initiatives individuelles méritoires, comme
celle de cette pieuse paroissienne de Saint-Étienne qui
fonde de ses deniers en 1688 une école gratuite destinée
aux filles.
Néanmoins, les revenus de toutes les écoles dominicales
et des fondations particulières destinées à l'instruction gra-
tuite atteignent à la fin de l'Ancien Régime des niveaux
inférieurs à ceux observés cent ans plus tôt.
Les données relatives à l'alphabétisation semblent vali-
der l'hypothèse d'un plafonnement de la scolarisation du
jflilieu du xviie siècle à la Révolution. L'aptitude à manier
Ja plume d'authentiques hommes du peuple comme
L. Bocquet ou P.-I. Chavatte qui n'a guère d'équivalent
dans les autres villes semble toutefois plaider pour une
alphabétisation englobant dès le second XVIIe siècle
d amples pans du monde populaire. Les statistiques ras-
semblées par le recteur Maggiolo font état pour les années
786 à 1790 de 51,3 % de Lillois et de 29,3 % de Lilloises
capables de signer. Le mémoire de Pierre-Marie Cottrez
de Béatrice Perin aboutit pour la période 1737-1789
dans les paroisses de Saint-André, de Saint-Étienne et de
Saint-Sauveur à des taux de 50,5 % pour les hommes et de
42,6 % pour les femmes, avec une grande inégalité entre
jfs taux élevés des paroisses aisées et les niveaux plus
déprimés de la paroisse ouvrière de Saint-Sauveur. Il s'agit
a de performances éducatives appréciables qui ne parais-
sent pas traduire une emprise du modèle scolaire plus forte
Çu un siècle auparavant.
La même observation peut-elle être formulée pour l'en-
seignement que nous dirions aujourd'hui secondaire ?
Lille, avec trois collèges, est, nous l'avons déjà noté, bien
Pourvu dans ce domaine. Le collège des Augustins fondé
en, 1622 où les pères « instruisent la jeunesse en langue
I,Itine et grecque depuis la figure ou rudiments jusqu'à la
rhétorique » ne dispense pas a priori un enseignement au
abais, même s'il demeure moins fréquenté que ses concur-
"Ilts. " Devenu presque désert dans le second XVIIIe siècle,
est supprimé par les religieux eux-mêmes en 1787. Le
collège tenu par la collégiale de Saint-Pierre eut un tout
autre succès et ses locaux furent reconstruits sur d'impo-
antes proportions de 1747 à 1751.
Quant au collège jésuite de Lille, il fut le dernier grand
collège d'humanités fondé au xvie siècle, puisque le contrat
consacrant l'établissement définitif du collège ne fut signé
qlle le 27 avril 1592. Le rôle du Magistrat fut prépondérant
ans cette création. En 1605, c'est encore lui qui offre à la
c Ompagnie le vaste terrain destiné à la construction du
Ollèî!e et de l'église. Et si les travaux sont menés tambour
attant entre 1606 et 1611, c'est d'abord aux libéralités
municipales (plus de 400 000 florins !) que les Jésuites le
doivent. Et pourtant, si Lille de l'aveu du père Delattre,
fut une des villes ayant fourni le plus grand nombre de
vocations à la Compagnie, on ne peut pas dire que l'éta-
blissement lillois fut vraiment un grand collège. Certes, le
nombre des élèves passe de 250 en 1594 à 320 en 1645,
mais les effectifs fléchissent ensuite pour se stabiliser
autour de 200 à 250 élèves, jusqu'à l'expulsion des reli-
gieux en 1765. Ce collège au rayonnement moyen permit
aux pères de former une partie des élites lilloises. Il faut
néanmoins reconnaître que si les Jésuites furent « les
figures de proue » par excellence de la Contre-Réforme à
Lille, ce fut moins par leur honorable collège que par la
multiplicité de leurs engagements pastoraux comme prédi-
cateurs, catéchistes, auteurs de livres de dévotion (on
pense notamment à Toussaint Bridoul, Marc de Bonnyers,
Antoine de Balinghien, Jacques Coret) ou organisateurs
de cérémonies triomphales. Grâce à de telles manifesta-
tions grandioses, les Jésuites ne manquaient pas notam-
ment de faire participer les fidèles à leur joie lors de la
canonisation des grands saints de leur compagnie, comme
saint Ignace et saint François-Xavier en 1622, saint Fran-
çois de Borgia en 1671, saint Louis de Gonzague et saint
Stanislas Kostka en 1727, alors que la béatification de
Jean-François Régis donne lieu à une messe triomphale
suivie de spectacles exaltant les mérites du bienheureux.

La renaissance du mouvement confraternel ou du bon


usage de la sociabilité chrétienne

La multiplication des confréries est une donnée majeure


du renouveau catholique. Les historiens de la vie religieuse
distinguent souvent les confréries de métier réunissant les
croyants membres d'une même profession, les confréries
de dévotion recrutant sur la base d'un même attrait pour
une forme de piété (Rosaire, Saint-Sacrement), enfin les
confréries de pénitents. Au vrai, à Lille, il ne fut jamais
question de confréries de pénitents. En revanche, le mou-
vement confraternel s'y révèle d'une grande diversité, ne
serait-ce que parce qu'« il est d'usage dans la ville de Lille
que chaque paroisse a des confrairies particulières, en telle
sorte qu'on ne trouve point deux mesmes confrairies sous
seul titre dans les églises de la ville ».
Nous avons déjà vu que chaque corps de métier a sa
confrérie placée sous l'invocation d'un saint patron. Quant
aux confréries de dévotion, elles peuvent être christocen-
triques, mariales ou vouées au culte d'un saint. À l'évi-
dence, les congrégations mariales sont parmi les plus
rigoureuses. Avec une approche pastorale qui annonce
evangélisation par milieu chère à l'Action catholique du
XXe siècle, les Jésuites ont créé un ensemble cohérent de
« sodalités », celle de l'Annonciation pour les « bourgeois
Variés », celle de l'Assomption pour les élèves du collège,
celle de la Nativité de la Vierge pour les jeunes artisans de
moins de 19 ans, celle de « Marie, Reine de tous les
Saints » réservée aux grands artisans... Ces sodalités solide-
ment structurées avaient une emprise de masse dans la
Population puisque le père Ignace Godscalk fait état de
000 confrères en 1654. On mesure la prodigieuse école
spiritualité et d'action apostolique que constituaient ces
sodalités mariales, fonctionnant de surcroît comme des
sociétés de secours mutuel pour les confrères malades
admis dans la congrégation depuis dix ans.
Les sources sont malheureusement avares de chiffres. Le
registre des adhésions à la confrérie du Saint-Sacrement
conservé pour les années 1635 à 1645 recense en onze ans
^35 personnes (aux trois quarts des femmes) qui chaque
semaine célèbrent vêpres et salut du Saint-Sacrement, sans
omettre chaque mois de processionner autour de la
Paroisse à l'issue de la messe. On aimerait disposer pour
e XVIIIe siècle de repères analogues. Ce que l'on sait fait
apparaître un ralentissement d'activités pour des confré-
res comm\e celles de Saint-Charles-Borromée ou du Saint-
auveur, sans qu'on puisse parler d'un tarissement du cou-
rant confraternel. En février 1681, dans l'église des Récol-
fut érigée canoniquement une confrérie de la
Miséricorde dite de la Sainte-Face qui se donnait pour
location spirituelle d'assister les condamnés à mort et
ensevelir leurs restes. L'oraison prononcée devant la
ainte Face par le confrère « auparavant d'être admis »
A^ l'intensité de l'engagement exigé :
« O Sainte aimable Face de Jésus-Christ, je vous offre
mon corps et mon âme et je me consacre entièrement à
votre divin service. Disposez de moi pour votre plus
grande gloire et honneur pour le salut de mon âme... Faites
que ce jour me soit heureux pour sortir de la tyranie du
Diable et de la terre infructueuse de ma méchante vie pas-
sée pour entrer en la terre de promission des vertus et
de la perfection et lors je passerai avec votre assistance
facilement la mer rouge de ce malheureux monde pour
noie (sic) mes péchés dans le sacrement de la pénitence
par le mérite de votre douloureuse mort et passion comme
aussi par les indulgences plénières concédées par le souve-
rain pontife de votre église. »
En 1723, la confrérie de Saint-Yves est créée par les avo-
cats, les notaires et les procureurs. En 1757, dans la
paroisse Saint-Étienne, les marguilliers prennent l'initia-
tive de jeter les bases d'une confrérie des Trépassés. C'est
dire que cette forme de sociabilité religieuse continue à
répondre à un réel besoin existentiel.

Vivre dans la pensée de la mort et mourir saintement

Une des grandes réussites de l'Église est d'avoir réussi


à faire partager sa conception de la mort. La mort est
« convertisseuse » ; le père Coret, qui fut un ardent promo-
teur de la dévotion à l'Ange gardien, ne dit pas autre chose
lorsqu'il constate : « La pensée de la mort a fait prendre
le parti de bien vivre à tant de gens. »
L'étude des attitudes face à la mort est une des pistes
les plus parcourues d'une histoire des mentalités qui a su
exploiter la source testamentaire, « ce magnifique thermo-
mètre de la ferveur religieuse ». Le message catholique
délivré sur la mort a rencontré, ce qui n'étonne guère dans
une ville aussi marquée par la piété tridentine, un terrain
particulièrement réceptif. Tout confesse, à commencer par
les testaments, l'adhésion volontaire et sans détour des
fidèles à une vision de la mort dans la logique de la théolo-
gie catholique des trois lieux (paradis, purgatoire, enfer)
et de la communion des saints. Le schéma d'ensemble de
l'acte ne varie guère. Après avoir décliné son identité, le
testateur fait figurer une invocation religieuse plus ou
moins longue où il se place sous diverses protections. Vien-
nent ensuite les dispositions concernant la sépulture, les
services religieux et les œuvres de miséricorde. Les clauses
Matérielles concernant les avoirs terminent cet acte mi-
religieux, mi-laïc.
Le préambule religieux a souvent la dimension et le
souffle d'une véritable profession de foi. Jusqu'au milieu
du XVIIIe siècle, les Lillois sollicitent en quasi-totalité l'ap-
pui de la Vierge et de la « Cour céleste » ; la moitié d'entre
eux font appel à l'intercession de saints nommément
désignés. Rien ne vaut le contact direct avec le texte pour
Prendre conscience de la force du témoignage chrétien que
recèlent ces préambules. Considérons celui du dévot
Jacques-Gérard Muyssart, longtemps marguillier de la
Paroisse de Saint-Maurice et bienfaiteur de cette église. Le
texte est daté d'avril 1744.
« Je recommande mon âme à Notre Sauveur Jésus-
Christ qui a souffert jusqu'à la mort et en est ressuscité
Pour notre Amour, à la bienheureuse et immaculée Vierge
Marie sa mère, à mon bon ange gardien, à saint Jacques et
a saint Gérard, mes deux patrons de baptême, à saint Fran-
çois d'Assise, patron de confirmation, à saint Yves, patron
de ma profession, à saint Maurice, patron de ma paroisse,
a saint Hubert, patron de cette ville, à saint Éleuthère,
Patron du diocèse de Tournai, à saint Louis, patron du
rOyaume de France, à saint Pierre, premier apôtre et pre-
t e r chef visible de l'Église catholique, apostolique et
romaine que j'ai toujours reconnue comme infaillible,
Croyant ce qu'elle croit, et abjurant ce qu'elle abjure, et à
toute la Cour céleste les suppliant très humblement de
Vouloir bien et si efficacement intercéder pour elle auprès
la très divine Trinité, un seul Dieu en trois personnes,
Dieu le père, Dieu le fils et Dieu le Saint-Esprit, notre
Créateur et conservateur tout-puissant à l'infini, qu'elle
Puisse participer et jouir de leur gloire au moment qu'elle
sortira de mon corps. »
Il est attesté qu'après 1770, l'importance et la fréquence
des clauses de nature spirituelle régressent quelque peu.
^ e 1770 à la Révolution, V. Andrieu-Vaillant relève pour-
tant encore 80,4 % de testaments comportant de tels déve-
loppements. Il s'agit là d'une proportion assez nettement
supérieure à celle constatée en d'autres lieux. Une des rai-
sons du succès de l'Église et du maintien de son influence
tut bel et bien sa capacité à faire de la mort un levier
d'évangélisation. Les autres stipulations des testaments le
montrent bien. Les testateurs, après avoir confessé leur foi,
prescrivent en effet le déroulement des funérailles, préci-
sent le lieu de la sépulture, la nature des services religieux
ainsi que le nombre de messes à faire célébrer pour le
repos de leur âme.
Quels sont les traits permettant de singulariser la situa-
tion lilloise ? Que la répartition sociale des testateurs lillois
ne soit pas à l'image de la société dans son ensemble est
une claire évidence et n'est certes pas propre à la cité de
la Deûle. Dans les cent trente-six testaments de l'époque
espagnole repérés par A. Lottin, presque toutes les men-
tions recueillies désignent les milieux sociaux supérieurs et
le monde du commerce et de l'artisanat. Au cours de la
période ultérieure, les milieux populaires ne sont pas
absents, mais ne forment qu'une petite minorité (4,2 % de
professions textiles, 6,1 % de métiers voués à l'alimenta-
tion, au vêtement, au bâtiment et au travail du fer). C'est
dire que pour évaluer la piété du plus grand nombre, c'est
bien davantage la religion festive et communautaire qu'il
faudra évoquer que les dispositions testamentaires.
Cela admis, il va de soi que les testateurs de Lille
demandent que des messes soient célébrées, afin que soit
abrégé le plus possible le temps passé au purgatoire pour
expier leurs fautes. À l'époque espagnole, 80 % des testa-
teurs formulent des demandes de messes, ce qui n'a rien
d'original (un pourcentage du même ordre est observé par
C. Marie à Valenciennes au lendemain de la conquête
française). A Lille, cette forte propension à organiser son
salut par les messes ne connaît aucun relâchement avant
les années 1730 et atteint même son apogée entre 1710 et
1730. Le mémoire de C. Pavec et M.-P. Quélo sur la châtel-
lenie de Lille montre même une assez grande stabilité des
demandes dans le monde rural jusqu'à la fin de l'Ancien
Régime. Le décalage avec Paris où Pierre Chaunu identifie
le sommet de la demande de messes aux alentours de 1690
est particulièrement significatif.
Il apparaît pourtant qu'à Lille les dévots ont été des
« dévoreurs de messes » moins avides que dans d'autres
villes. 44 % des testaments antérieurs à l'époque française
demandent moins de 60 messes, 70 % moins de
240 messes, alors que les Valenciennois des années 1678-
1700 ne sont majoritaires que de justesse (50,2 %) à
demander moins de 300 messes. Un tel décalage reflète
sans doute la profondeur de l'empreinte d'une Compagnie
de Jésus incitant les fidèles à « distribuer de libérales
aumosnes plustost que de faire dire des messes ». En
revanche, il n'est pas singulier que les communautés reli-
gieuses les plus souvent sollicitées pour célébrer ces messes
aient été les Récollets, les Capucins et les Carmes déchaus-
ses ; la médiation des ordres mendiants est en effet prisée
dans les différentes villes et régions où ces comportements
ont été scrutés.
. Qu'un grand nombre de testateurs aient souhaité être
mhumés dans une église est une donnée constitutive de la
dévotion post-tridentine. À Lille, le phénomène atteint au
XVIIe siècle un niveau maximal d'intensité. Dans la paroisse
Mainte-Catherine, où le calcul est possible, vingt-deux
inhumations par an ont lieu dans l'église entre 1634 et
1669 ; 15 % des défunts ont donc réussi à élire leur ultime
domicile dans l'église paroissiale.
Avec les dons aux pauvres et aux institutions religieuses,
On aborde à coup sûr un des versants les plus émouvants
de la piété intramondaine de ce temps. Il est alors presque
commun de prévoir des dons surtout en nature (pain, blé,
vetements, etc.) aux pauvres qui assistent aux services et
aux messes, alors que les dons en argent sont destinés aux
institutions caritatives, bien davantage du reste les charités
Paroissiales que la Bourse commune des pauvres ou plus
tard, l'Hôpital général. Ce qu'il y a de plus fascinant est la
stabilité du geste charitable ; jusqu'au début des années
1770, 35 à 40 % des testaments prévoient ces aumônes tes-
tamentaires. On assiste cependant au XVIIIe siècle à une
chute du volume des dons et du nombre des fondations. Il
vrai que même en 1636, alors que la reconquête des
ames battait son plein, le curé J. Huchon devait souligner
la valeur salvatrice des œuvres de miséricorde. Tout cela
invite à aller plus avant dans la compréhension de la piété
Personnelle, familiale et communautaire des XVIIe et
XVIIIe siècles.
U N E DÉVOTION MULTIFORME, C H A L E U R E U S E ET P E U
INTELLECTUALISÉE

Dans la société d'Ancien Régime, la religion, pour


reprendre l'expression de F. Rapp, est « la trame de l'exis-
tence ». Toutes les réformes, l'immense effort pédagogique
accompli ont assurément porté des fruits abondants et
durables. Il importe de s'interroger sur le type d'homme
façonné dans une ville où les résistances à l'action de la
Réformation catholique sont moins fortes que dans maints
autres lieux.

Ampleur et limites de la réforme des fidèles


Pour faire naître « l'homme nouveau », il ne suffit évi-
demment pas de prêcher la bonne parole, il importe aussi
de réduire le fossé entre les pratiques ancestrales souvent
superficiellement christianisées et le modèle réformateur
imposant authenticité et rigueur dans la vie de foi comme
dans l'exercice au quotidien des vertus. Certains historiens
comme R. Muchembled en soulignant, non sans talent, les
mesures coercitives et répressives ont évoqué « la glacia-
tion morale » d'un XVIIe siècle dont l'ombre portée s'étend
sur une bonne part du XVIIIe siècle. Il est selon nous plus
expédient, ce que nous nous sommes efforcé de faire dans
Le Pouvoir dans la ville au xvnf siècle, de ne pas s'enfer-
mer dans cette vision négative et dévalorisante d'un
modèle de civilisation ayant incité l'humanité à s'élever au-
dessus d'elle-même. C'est, pour reprendre une expression
d'Alain Lottin, d'un « mariage difficile mais réussi » de la
Contre-Réforme et de la religion populaire dont il faut
rendre compte.
On a assurément beaucoup écrit sur la sorcellerie et sa
répression, lorsque les bûchers purificateurs se multiplient
de 1580 aux années 1630. On trouvera dans les ouvrages
de R. Muchembled une ample documentation à ce sujet.
Il ne faut cependant jamais perdre de vue qu'il s'agit d'un
phénomène à fort enracinement rural. Certes, dans des
villes comme Dunkerque, Valenciennes et surtout Douai,
les juges n'ont pas hésité à poursuivre pour ce motif et
éventuellement à condamner, mais tel n'est pas le cas à
Lille où les poursuites furent rares. En revanche, une crise
de possession démoniaque a sérieusement troublé la vie
du couvent des Brigittines en 1612. Une religieuse accuse
le chanoine Leduc, aumônier du couvent, de l'avoir ensor-
celée, ainsi que quelques autres nonnes. L'intervention de
hautes personnalités, particulièrement du nonce Bentivo-
glio, permet d'innocenter le malheureux et de mettre un
terme à cette vague de satanisme. Cette faible propension
des autorités lilloises à débusquer les adeptes du Diable ne
signifie d'ailleurs pas que la croyance à l'existence de Satan
s'est affaiblie. Chavatte lui-même fait état comme d'événe-
ments avérés d'apparitions du Malin. Toutefois, l'essentiel
Pour les propagateurs locaux de la Contre-Réforme n'est
pas d'allumer des bûchers pour y précipiter les boucs émis-
saires dont la société a besoin, mais de parvenir à un remo-
delage effectif des fidèles.
Incontestablement pour y parvenir, l'Église a gagné la
bataille du respect. Cet « apprentissage du respect »
(A. Croix) se décline sur tous les plans en ce sens que
l'objectif est de faire respecter la morale, les lieux saints,
les rites, le clergé, la famille, l'éthique au travail... Il est
certain que des bouffées de moralisme ont de temps à
autre alimenté la chronique locale comme les sermons du
Père Lebrun contre l'impudicité des seins nus (rudes pro-
pos prononcés il est vrai dans le contexte de l'après-
conquête pour stigmatiser les modes françaises) ou les cen-
sures déclarées par le janséniste évêque de Tournai Gilbert
de Choiseul contre les danses. Il est certainement plus
fâcheux par les conséquences qu'elle induit durablement
que Mgr de Choiseul ait décidé de placer la cérémonie
des fiançailles après la publication des bans. Le journal de
Chavatte atteste de la surprise provoquée par une décision
vidant les fiançailles de leur contenu. À rebours, certains
traités ultra-rigoristes avaient moins de chance d'être
connus hors de cercles étroits. On pense notamment aux
1 075 pages commises en 1616 par le père jésuite Antoine
de Balinghien pour le « Triomphe de chasteté et la totale
défaite du fol amour ». Voyons là un discours austère,
d'ailleurs quelque peu obsessionnel par son ampleur,
visant à ne pas faire déraper des chemins de crête celles et
ceux voués au célibat consacré.
Pour le peuple chrétien vivant dans le monde, l'Église
savait garder la mesure, tout en s'échinant à faire passer
en actes des préceptes qui reçoivent avec la Contre-
Réforme une mise en œuvre plus systématique. C'est pour-
quoi, à Lille comme ailleurs, ne manquent pas à l'appel les
pieux traités, les homélies enflammées des prédicateurs et
les bans politiques du Magistrat qui mettent en garde les
concubinaires, les fiancés qui, même sans cohabiter (hor-
resco referens !), se fréquentent trop familièrement,
comme les époux vautrés dans l'adultère. Le clergé a
même son mot à dire sur les modalités de la fréquentation
des jeunes se destinant à convoler en justes noces.
J.-B. Henry dénonce par exemple « les hantises », autre-
ment dit « les visites du soir que les garçons rendent aux
filles les dimanches et fêtes »... Le Manuale Parochorum
en usage dans la province ecclésiastique qui détaille les
bons fruits du mariage fournissait aux prédicateurs l'argu-
mentation de base.
Que pouvaient retenir les simples fidèles des objurga-
tions à faire un usage « honnête » du mariage non « en
passions et désirs charnels » mais en esprit et en vérité
comme il convient à des conjoints qui, par leur union, sont
à l'image de « l'estroite liaison qui est entre Jésus-Christ
et son Eglise » ? Il paraît plausible que la répétition inlas-
sable des mêmes préceptes a abouti, du moins dans les
familles stables, à une prise de conscience de la responsabi-
lité morale de chacun. Il suffit au demeurant de compulser
la chronique de P.-I. Chavatte pour observer l'extrême
sensibilité de cet homme du peuple au respect de la morale
familiale. Du reste, le très petit nombre de naissances hors
mariage jusqu'au premier tiers du XVIIIe siècle plaide en
faveur d'une réelle efficacité de la transmission de la
morale de l'Église dans ce domaine.
Il est clair que les autorités ecclésiales ne firent rien qui
pût inviter les couples à faire obstacle à la transmission
de la vie. Cela étant, les témoignages d'une intervention
fréquente et directe dans la vie intime des couples ne sont
pas nombreux. Sans doute peut-on trouver dans Le Flam-
beau des chrétiens publié par le « bon curé » Huchon en
1635 un enseignement sur le péché mortel qui range dans
la catégorie des pécheurs les plus répréhensibles ceux qui
« empêchent la génération par herbes, breuvages ou autre-
nient » ou qui « font avorter quelques femmes ». En
revanche, on n'a pas connaissance que les responsables
pastoraux se soient écartés d'une certaine prudence dans
le domaine de la vie conjugale en n'intervenant qu'en cas
de scandale public. Assurément, on ne dispose pas pour le
diocèse de Tournai des sources judiciaires de l'officialité
qui ont permis à Alain Lottin et à ses élèves d'observer les
formes de désunion du couple dans le diocèse voisin de
Cambrai. Les pièces plus dispersées dont on peut tirer
argument pour la Flandre wallonne laissent entendre qu'à
Lille aussi, les épouses battues et bafouées bénéficièrent
de l'accueil compréhensif de juges ecclésiastiques prompts
en pareil cas à prononcer des séparations de corps et de
biens.
Il paraît tout aussi attesté que le respect des lieux saints
et des cérémonies de l'Église fut aussi un des domaines où
les habitudes des Lillois subirent les modifications les plus
sensibles. Tout était bon pour rappeler la nécessaire sancti-
fication du dimanche et des jours de fête. C'est ainsi, mais
les exemples foisonnent, qu'en février 1667, alors qu'une
épidémie de peste est imminente, le Magistrat promulgue
Une ordonnance recensant parmi les perturbateurs de la
cité chrétienne ceux qui ne respectent pas le repos domini-
Cal et les démarches cultuelles qui y sont liées. Le respect
du clergé était un autre enjeu du combat engagé par
l'Église pour faire adhérer à ses valeurs et à ses mœurs.
C'était d'autant plus nécessaire que la pastorale du concile
de Trente est inséparable d'une ecclésiologie très hiérar-
chique assurant l'encadrement des fidèles depuis l'évêque
Jusqu'aux curés de paroisse.
Cet apprentissage du respect eut certainement aussi
Pour effet de renforcer le respect dû aux droits acquis de
chaque corps, en développant une mentalité acapitaliste
nattant en garde contre le culte de l'argent, auquel on
11est que trop spontanément porté dans une ville de
commerce. L'ancien ligueur Jean Boucher, lui-même
devenu vicaire général de Tournai, se manifesta dans ce
domaine en publiant en 1628 L'usure ensevelie pour
défendre la création d'un deuxième mont-de-piété à Lille.
Nous avons déjà vu que dans la défense de la réglementa-
tion par les sayetteurs et les bourgeteurs entrait bien
davantage qu'une défense du gain et de l'emploi. Se mani-
feste toute une vision d'« économie morale », cette convic-
tion tranquille des petits sayetteurs qu'en luttant contre les
« longues élattes » ils combattent aussi pour le droit et la
justice. La prédication des Jésuites et des Franciscains
incline également en ce sens, quitte à circonvenir les mar-
chands avides sur leur propre terrain, comme Marc de
Bonnyers expliquant : « Il est très vray que l'argent faict
tout, mesmes auprès de Dieu. Que ne vous en servez-
vous ? Donnez aux pauvres : leurs mains sont des lettres
de change qui ne manquent jamais. »
Cet appel au partage à l'évidence ne retentit pas dans un
climat d'indifférence avant qu'au XVIIIe siècle ne se relâche
l'impératif catégorique de don du superflu des riches aux
diverses catégories de « blessés de la vie ». Il va de soi
pourtant qu'il ne faut pas idéaliser les choses ; les avancées
obtenues par la Contre-Réforme n'ont pas fait des Lillois
un peuple de saints totalement transfigurés par le message
évangélique. Il apparaît néanmoins que le mode de vie des
Lillois fut fortement influencé par les valeurs de civilisa-
tion véhiculées par le catholicisme tridentin. Pour illustrer
cet état des mentalités et des comportements, il est clas-
sique de citer l'intendant Dugué de Bagnols qui, au cou-
chant du XVIIe siècle, écrit : « La dévotion du peuple est
très grande. Quoique peu instruit des matières de religion,
il s'en tient à la foi de ses ancêtres, sans souffrir des nou-
veautés qui lui sont odieuses. » Ce jugement est en fait
singulièrement réducteur. Le respect d'une tradition reli-
gieuse qui n'a pas perdu sa fécondité et sa capacité de
renouvellement n'est pas le témoignage d'une simple iner-
tie mentale. Ne pas être instruit du détail des controverses
religieuses ne signifie nullement une foi superficielle.

Une solide piété personnelle et familiale

Il va de soi que la dévotion lilloise est plus proche du


modèle italien et espagnol que de celui de l'École française
de spiritualité. Il ne faudrait pas pour autant imaginer une
dévotion faisant fi de toute profondeur de la vie intérieure.
En premier lieu, les saints laïcs savaient réconcilier l'in-
tensité de la vie mystique et le sens du geste spectaculaire
et de l'action dans le monde. Deux figures se détachent,
Jean Le Vasseur et Michelle Imbert de la Phalecque. Jean
Le Vasseur, dont une rue de Lille porte aujourd'hui encore
le nom, demeure pour la postérité l'homme qui, à la tête
du Magistrat, consacra Lille à la Vierge en 1634. Ce
notable roturier « dirigé » des Jésuites siégea à des respon-
sabilités diverses dans les rangs de la Loi de 1596 (il est
alors fait prud'homme) jusqu'à sa mort en 1644. Après le
décès en 1612 de son épouse, il mène dans la chasteté la
vie austère d'un soldat désintéressé de la Contre-Réforme.
Il refuse par humilité la proposition de l'archiduc Albert
de devenir commis des finances. Il s'astreint à la pauvreté
en occupant une maison petite et étroite. Avec le produit
d un héritage, il fait bâtir la chartreuse de la Boutillerie
près de Fleurbaix et multiplie les aumônes. Dans une
société où la valeur de l'exemple est sans pareil, ce type
de vie édifiante avait une réelle capacité d'entraînement
Pour nombre de notables comme pour un petit peuple
rompu aux servitudes de l'imitation chrétienne. À l'époque
française, la vie de Michelle Imbert de la Phalecque (1664-
1732) fut le pendant assez exact de celle de Jean Le
masseur.
Cette jeune femme qui tenait par sa famille à tout ce qui
comptait dans le patriciat (les Fourmestraux, les Le Pre-
vost de Basserode) fut élevée par les Visitandines d'Ar-
mentières puis les Ursulines d'Amiens. Son père devenu
Veuf s'opposant à sa vocation religieuse, elle accepte de se
consacrer à l'éducation de ses frères et décide de mener
une vie de pénitence dans le monde. Sans doute faut-il se
défier des excès d'une hagiographie auxquels sa biographe
j*e résiste pas toujours en 1757. Se dégagent toutefois de
la description quelques traits significatifs. Michelle Imbert
11 accepte que de porter des vêtements grossiers, ne se
nourrit que de mets sommairement apprêtés, travaille à la
confection d'ornements sacerdotaux et érige des chapelles
de la Vierge le long des chemins de la châtellenie. Surtout,
elle loge et nourrit en permanence des pauvres. L'excès de
ses austérités aura raison de sa santé. A cette réserve près
que Michelle Imbert n'exerce pas de responsabilités poli-
tiques, les convergences avec le modèle idéal-typique de
Jean Le Vasseur sautent aux yeux : de part et d'autre on
trouve la même simplicité de vie, la même dévotion
mariale, la même humilité des choix d'existence, le même
amour des pauvres.
Pour les chrétiens plus ordinaires, la dévotion était sou-
tenue par toute une « culture du miracle » sur laquelle le
chanoine H. Platelle a publié un beau livre. Les textes du
temps fourmillent de guérisons miraculeuses, de « résur-
rections » de nouveau-nés morts sans baptême, bref, de
faits jugés inexplicables par les lois naturelles. Le Jésuite
Martin Lhermite dans son Histoire des saints de la province
de Lille, Douai, Orchies publiée en 1636 ne manque pas de
s'en faire complaisamment l'écho. Pour faire l'objet d'une
propagande par voie de sermons ou d'imprimés, ces
miracles doivent pourtant bénéficier d'une autorisation
épiscopale prise après examen par une commission d'en-
quête.
Jusqu'au début des années 1660, une vague déferlante
de miracles s'abat sur la dévote ville de Lille ; tour à tour,
Notre-Dame de Loos (1591-1603), saint Victor (1612),
saint Ignace (1622), Notre-Dame de Miséricorde (1624),
Notre-Dame de la Treille (1634-1638), Notre-Dame de
Bonsecours (1644-1646,), sainte Félicité (1648-1649), le
Jésus flagellé de Gembloux (1662-1663) se voient attribuer
des interventions miraculeuses par la rumeur publique
relayée par des communautés régulières ayant partie liée
avec ces dévotions. La floraison miraculeuse s'interrompt
ensuite et l'attitude de défiance de certaines autorités
ecclésiastiques n'y est certainement pas étrangère, à
commencer par celle de Mgr de Choiseul qui met en garde
en 1674 contre les excès du culte mariai. Il n'en demeure
pas moins toujours vrai que les Lillois, comme du reste la
quasi-totalité des Flamands du temps, ont une conscience
très vive d'une présence permanente du surnaturel dans le
monde où ils vivent.
La foi d'évidence des populations dans une société lil-
loise où l'athéisme n'existe pas est au vrai canalisée et édu-
quée par une vie sacramentelle intense. Cette valorisation
des sacrements est d'autant moins étonnante que le concile
de Trente est devenu entre autres choses le concile des
sept sacrements.
La confession et la communion, vrais pivots de la piété,
sont « des sacrements de la conversion permanente » (A.
Lottin). Avant même que le père J. Coret ne lance en 1667,
véritable best-seller de la littérature religieuse, la Pratique
Pour se bien confesser et communier, les Lillois au moins
Jrois fois par an se voyaient assener au prône de leur curé
la lecture d'un « abrégé des péchés les plus communs ».
Même les moins instruits étaient ainsi sommairement
formés à l'examen de conscience, apprenant à mieux
ordonner leurs pensées et à faire périodiquement une révi-
sion de vie. Ils y furent certainement conduits à un âge de
Plus en plus tendre puisque la communion solennelle des
infants est introduite à Tournai par les Jésuites en 1646 et
a Lille en 1648.
Une certaine « science religieuse » était, semble-t-il,
requise de tous lors de l'administration de certains sacre-
ments. C'est ainsi que, lors du mariage, la connaissance du
dater, de la Salutation angélique, du Credo, des comman-
dements de Dieu et de l'Église était perçue comme une
garantie minimale de fécondité spirituelle de l'union.
La ferveur du for privé et familial n'est pas toujours
facile à cerner. L'historien interroge surtout les manuels
de dévotion dont on mesure mal la mise en pratique des
Recommandations. Il est sûr que le catholicisme de cette
époque fit beaucoup pour aider les fidèles à prier. Il suffit
de consulter YAnge conducteur dans la dévotion chrétienne
feduite en pratique en faveur des âmes dévotes que le
jésuite Jacques Coret, qui fut à Lille directeur de la soda-
uté des grands artisans, composa en 1681 pour mesurer le
caractère incessant des pratiques religieuses enveloppant
chacune des phases de la journée. La consultation de cet
opuscule fait entrer de plain-pied dans le climat spirituel
d'une époque. Au réveil, il est suggéré de dire : «Mes
Yeux, ouvrez-vous pour contempler Jésus Notre Sauveur.
Mon corps, levez-vous pour servir votre Dieu. » Avant de
s habiller, le pieux Jésuite conseille de prononcer l'oraison
suivante : «Je vais me lever au nom de Notre-Seigneur
Jésus-Christ crucifié, qui m'a racheté par son précieux
Sang, qu'il me gouverne, bénisse, conserve et conduise en
toutes mes actions, aujourd'hui et tous les jours de ma vie,
eî qu'après cette vie remplie de misères, je jouisse de la
VIe éternelle. Ainsi soit-il. » Et ce n'est pas tout, une série
d'invocations au Christ, à la Vierge, à saint Joseph et à
l'Ange gardien doivent accompagner l'habillage, avant que
des résolutions pour le matin ne soient prises afin de se
corriger sur tel ou tel point. Le manuel énumère ensuite
de « pieux désirs pour la journée » et ne manque pas de
composer un copieux programme d'exercices de dévotion
pour le soir. La pratique de « l'oraison mentale » est le
stade supérieur de ces nouveaux chemins de la prière per-
sonnelle. Beaucoup de Lillois ont-ils accédé à ce stade ?
C'est peu probable, m ê m e si le f r è r e D a n i e l d'Anvers, un
prédicateur capucin, fait imprimer en 1669 sous les presses
de B. Le Francq une Méthode facile pour apprendre l'orai-
son mentale et s'entretenir en la présence de Dieu avec aspl-
rations et affections amoureuses.
En revanche, la pratique du chapelet est une démarche
de piété à la portée du plus grand nombre. Pourtant, le
mémoire de S. Dussart ne relève au XVIIIe siècle qu'un seul
traité répondant au souci d'avoir recours avec profit au
chapelet. Publié en 1729 sous le titre Traité de l'instruction
des ignorants, on y trouve des passages de ce genre :
« — Mon amy, avez-vous un chapelet ?
« — Oui, grâce à Dieu et à la Bonne Vierge.
« — Comment le dites-vous ?
« — On m'a dit qu'il fallait dire sur la croix le Credo,
sur les gros grains le Pater et sur les petits, l'Ave Maria. »
Il semble bien que la façon de rendre hommage à la
Vierge se modifie au XVIIIe siècle en privilégiant la médita-
tion intérieure au détriment des pratiques extérieures.
Quant à la dévotion au Sacré-Cœur, elle apparaît à Lille à
la fin du XVIIe siècle en donnant lieu à des manuels d'édifi-
cation qui d'ailleurs se recopient. On y trouve toutefois,
notamment dans l'édition de 1750, des invitations
pressantes à entrer en relation confiante avec Dieu •
« Accoutumez-vous à lui parler familièrement et confiden-
tiellement comme à votre ami, et faites réflexion que c'est
une erreur et une faiblesse de notre nature aveugle de
n'être point libre en sa présence. » Il demeure que dans le
type de christianisme assez exubérant de la Réformation
catholique à l'espagnole, la prière de l'Église est d'abord
publique et vécue communautairement.
La piété communautaire du modèle dévot « hispano-
tfidentin »

Les pratiques et les dévotions que nous allons mention-


ner sont celles de l'Église catholique tout entière. Elles
Peuvent présenter simplement des formes d'expression
Plus particulières dans les villes du Nord et singulièrement
à Lille.
Que peut-on dire de vraiment original sur la messe à
Lille ? Il est certain que le Lillois fréquente bien plus sou-
vent la messe que le catholique même assidu de cette fin
du xxe siècle. Aux messes dominicales s'ajoutent celles lors
des fêtes chômées, et elles sont fort nombreuses. Le
synode de Tournai de 1600 et le Manuale Pastorum de
1625 ont permis à Alain Lottin d'en répertorier près d'une
cinquantaine... Dès 1679, le rigoriste Gilbert de Choiseul
en supprime quelques-unes, mais une telle mesure ne porte
guère à conséquence. Sans doute est-il moins facile dans
une grande ville que dans un village de repérer les négli-
gents et les défaillants persévérants. Bornons-nous à
constater que les sources ne font pas état de nombreux
Manquements. Pour tous, les cantiques et la musique sont
des vecteurs privilégiés d'adhésion, alors que le clergé, du
moins au XVIIe siècle, semble encourager la récitation du
chapelet pendant l'office et le port de médailles pieuses
Indulgenciées.
Le culte public du Saint-Sacrement est dans le droit fil
d'une messe structurée autour du dogme de la trans-
substantiation. Des manifestations publiques ont pour
Objet de rassembler les croyants, non sans « triomphalis-
me », dans le culte de la Présence Réelle. Nul n'ignore que
procession de la Fête-Dieu est le prototype de ce type
de rassemblement eucharistique; elle n'est pas nouvelle
Puisqu'elle est attestée à Lille depuis 1283. Les temps de la
Réformation catholique, tout en maintenant la Fête-Dieu,
app0rtent leur part d'innovation. Les Capucins introdui-
sent en 1595 les oraisons des Quarante Heures devant
l'hostie consacrée. Les Adorations perpétuelles devant le
Saint-Sacrement apparaissent plus tardivement en 1667.
La chronique de Chavatte, une fois de plus, est un bon
guide. Le 13 juin 1667, indique-t-il, « fut faicts les prières
toutes les heures du jour durant l'octave pour les parois-
siens une heure a chasque jour les rues en suivant comme
premièrement la rue de Saint-Sauveur a 5 ou 6 heures du
matin et les autres rues ensuivant jusque après le salue ce
pour la première fois le jour du Sainct-Sacrement ».
Il ne faudrait pas imaginer que les processions et les
pèlerinages ont perdu pour autant leur puissance d'attrac-
tion. Les processions qui se déploient de façon à la fois
communautaire et hiérarchisée sont des cérémonies parti-
culièrement prisées. Rien n'égale en splendeur et en capa-
cité de mobilisation de tous les corps sociaux la procession
solennelle de la ville qui se déroulait selon un rituel
impressionnant autour des remparts. Certes, au XVIIe siècle,
à la suite des agrandissements successifs de la ville, le trajet
des « marcheurs de Dieu » n'épousait plus les contours de
la cité, mais le père jésuite Jean Vincart se fit une joie, en
exaltant ce culte dans son Histoire de Notre-Dame de la
Treille (1671), de l'enraciner plus que jamais dans le réseau
des sacralités lilloises. Il est clair aussi que les fidèles de
toutes les paroisses se rassemblent dans les processions de
masse de la Fête-Dieu que nous avons déjà mentionnée,
ainsi que dans celle du 15 août introduite à Lille en 1682.
Ces grandes processions ne donnent d'ailleurs qu'une
idée très partielle de la fécondité processionnelle d'une
Eglise qui use, pour ne pas dire abuse, d'une forme de
piété au riche symbolisme. Dans la société lilloise des
Temps modernes, toutes les occasions de processionner
sont bonnes. L'avènement d'un nouveau souverain pon-
tife, la célébration d'un jubilé, un traité de paix sont géné-
ralement, en reconnaissance envers Dieu, au principe
d'une procession. Pendant les guerres, la nécessité d'orga-
niser des processions n'est pas moindre, qu'il s'agisse de
prier pour la levée d'un siège ou de célébrer un succès
militaire.
Faut-il rappeler que les épidémies et les calamités natu-
relles font germer les processions pour apaiser ce que l'on
interprète à cette époque comme des manifestations du
courroux divin. Le culte des reliques va de pair avec l'orga-
nisation de processions. Ce culte connaît un regain de
vigueur au temps de la Réformation catholique. Comme
tout lieu de culte pour assurer son rayonnement a besoin
de reliques, les évêques réformateurs ne manquaient pas
d'organiser la translation des restes mortels de saints, et
de préférence de martyrs. Le temps des Archiducs est bien
sur un temps fort de ces transferts accompagnés de toute
Une liesse processionnelle. Le 22 janvier 1612, la réception
des corps de saint Victor et d'un compagnon martyrisés à
Rome en 262 est demeurée dans toutes les mémoires. Les
Jésuites, dont le général a obtenu cette translation, y mani-
festent leur sens aigu de l'organisation. Le 30 octobre de
la même année, l'accueil de quatre têtes de martyrs,
compagnons de saint Maurice, elles aussi venues de Rome,
cette fois à l'initiative du provincial des Jésuites, donne
lieu à moins d'ostentation.
Les pèlerinages à la gloire des saints ou en l'honneur de
te Vierge connurent un grand développement. Les Lillois
comme les autres populations de la région s'inscrivent dans
une tradition d'essence médiévale qui fait du chemin du
Pèlerinage une épreuve d'ascèse où en compagnie d'autres
croyants en marche, on vit l'expérience de la patience, de
la pauvreté, voire de la souffrance pour se retrouver soi-
même. Certaines confréries se plaisent à inciter leurs
membres à des pèlerinages. Tel est par exemple le cas de
la confrérie de Notre-Dame-de-Halle qui, attestée à Saint-
Maurice en 1658, est divisée en quatre bannières dont une
sp rend chaque année au sanctuaire marial de cette ville
située au sud de Bruxelles à une petite centaine de kilo-
mètres de Lille. Toutefois, la majeure partie des pèleri-
nages sont locaux. La ville de Lille est entourée d'une
ceinture de sanctuaires mariaux : Notre-Dame de Réconci-
liation à Esquermes, Notre-Dame de Grâce à Loos, Notre-
Dame de la Barrière à Marquette... On pourrait certes
Penser que ce type de piété pèlerine est en voie d'essouf-
e m e n t au siècle des Lumières. On concédera qu'alors on
ne crée plus guère de nouveaux pèlerinages. Il appert
cependant que le conseiller à la gouvernance de Courcelles
dans ses Observations sur l'histoire du sieur Tiroux relève
encore dans les années 1730 le goût exceptionnel du « petit
Peuple » pour les pèlerinages. Et de citer, outre les pèleri-
nages mariaux, le culte de saint Roch (le saint guérisseur
Par excellence) à Wazemmes, de saint Calixte à Lamber-
sart, de saint Matthieu à Wambrechies, de saint Piat à
Seclin, de saint Ghislain à Flers. Il est vrai que ces pieuses
déambulations s'accompagnent de réjouissances où des
libations un peu fortes ne sont pas absentes : « Le concours
des hommes, femmes et enfants y est très grand et ils
reviennent dans le faubourg se divertir et boire jusqu'à la
porte fermante. » Le conseiller observe aussi que « les gens
de métiers et artisans sont aussi fort portés à faire des
voyages de plusieurs jours », jusqu'au mont de la Trinité
près de Tournai ou au sanctuaire de Notre-Dame de Halle.
Ils sont même à ses yeux « si portés au-dehors » qu'ils en
négligent la confrérie de Notre-Dame-de-la-Treille ! Il
apparaît en effet que, parmi l'élite cultivée, les expressions
baroques et bon enfant de la piété populaire ont des
aspects dérangeants. L'ingénieur-géographe du roi, Masse,
participe du même état d'esprit lorsqu'en conclusion de
son Mémoire sur la carte des Pays-Bas, il croit nécessaire
d'opiner que « les peuples contenus dans cette carte... sont
fort zélés et attachés à la religion, même à l'excès dans
certaines dévotions particulières qu'ils ont, là où il s'y
consomme une quantité prodigieuse de cire ».
Incontestablement, la surabondance des formes les plus
extériorisées de la piété était une source d'étonnement sur-
tout pour les voyageurs étrangers à la contrée. Il est attesté
qu'à la fin du XVIIe siècle vingt-sept processions partaient
chaque année de Saint-Étienne et traversaient le centre de
la ville. Le Trésor spirituel ou Calendrier à l'usage de la
ville de Lille pour 1787 mentionne encore quelques cen-
taines de processions diverses...
Cette piété qui élargit et en même temps renouvelle les
pratiques traditionnelles a été parfois sévèrement jugée
par les historiens. S'il entre dans ces attitudes religieuses
une part de conformisme, il serait téméraire assurément
d'y voir un aspect dominant. Ce mode de piété qui ne
détourne pas des engagements sociaux est vécu dans une
société où règnent pour la plupart l'incertitude du lende-
main et l'inconfort d'une économie qui demeure trop sou-
vent celle de la pénurie.
6
Vivre la solidarité dans la disparité
des conditions sociales

Vivre à Lille signifie aussi pour beaucoup de Lillois vivre


dans la précarité et même la pauvreté. Certes, nous atten-
dons tous qu'Alain Lottin, une fois libéré de ses charges
administratives, nous livre le dernier état de sa réflexion
dans une publication de synthèse. D'ores et déjà néan-
moins, le bilan bibliographique est d'une réelle ampleur et
Permet de cerner les stratégies d'interventions hospitalo-
caritatives aux Temps modernes.
De telles recherches sont justifiées et par les sources dis-
Ponibles et par l'importance stratégique en histoire sociale
du paupérisme et des attitudes face à la pauvreté. Sans
Prétendre épuiser un sujet immense, on s'attachera ici à
POursuivre trois objectifs : montrer l'importance des insti-
tutions vouées à l'action sociale et caritative, éclairer le
Paupérisme en tant que tel, replacer les pauvres dans le
cadre plus large d'une société aux équilibres professionnels
mouvants et aux déséquilibres internes significatifs.

LILLE, LABORATOIRE DU TRAITEMENT SOCIAL DU PAUPÉRISME

La civilisation médiévale, et au premier chef grâce à l'ac-


tion persévérante des ordres mendiants, a exalté la vertu
de pauvreté et insisté sur le caractère sacré des pauvres,
membres souffrants du Christ sur la terre. Il est clair que
la vision franciscaine de la pauvreté est confrontée dès la
fin du Moyen Âge à un courant de pensée dénonçant dans
les pauvres un danger pour l'ordre social, sans qu'il faille
majorer outrageusement les effets concrets de cette per-
ception plus sécuritaire.

Un xvf siècle créateur

Le xvie siècle fut dans les Pays-Bas un temps fort de


l'expérimentation en matière de traitement social de la
pauvreté. Cette attention aux démunis n'est pas sans équi-
valent (Lyon, Strasbourg notamment sont des cas assez
analogues), mais elle fut si intense dans les villes des Pays-
Bas qu'elle donna une tonalité et un relief singuliers aux
initiatives dont les Magistrats furent sinon toujours les pro-
moteurs, du moins les coordonnateurs et les régulateurs.
Les corps de ville au seuil du xvie siècle ne se trouvaient
évidemment pas face à une société livrée à elle-même. Les
indigents pouvaient d'abord compter dans chaque paroisse
sur les administrateurs chargés de régir le bien des
pauvres. Ces notables, appelés à Lille « pauvrieurs », sont
du reste invités à jouer un rôle clé jusqu'à la fin de l'An-
cien Régime. Par ailleurs, la charité privée se donnait libre
cours en faisant naître des établissements hospitaliers ou
de nombreuses fondations pour la distribution de secours.
Au temps de Charles Quint ce système médiéval d'assis-
tance fut jugé pour une part inadapté. Paul Bonenfant et
ses continuateurs ont consacré beaucoup d'érudition à
suivre le cheminement des nouvelles politiques au cours
du premier tiers du xvie siècle. C'est en effet à cette
époque que les autorités municipales s'évertuèrent à cen-
traliser les secours. L'objectif affiché est de rationaliser
l'utilisation des fonds affectés à l'aide sociale par une meil-
leure péréquation entre paroisses riches et paroisses
pauvres. On a certainement exagéré le rôle initiateur du
règlement de la ville d'Ypres sur la mendicité et la bienfai-
sance (3 décembre 1525). A. Lottin a en effet montré que
l'échevinage lillois avait, dès le 28 juillet 1508, rédigé un
règlement qui amorçait la création d'une structure supra-
paroissiale. Cependant, ce n'est que le 30 avril 1527 que
les édiles lillois jetèrent définitivement les bases d'une
nouvelle politique d'assistance qui associait l'interdiction
de la mendicité à la création d'un organisme central appelé
« Bourse commune des pauvres ». Ce remodelage munici-
pal du dispositif d'assistance a durablement marqué la vie
lilloise ; nous avons été frappé qu'encore dans les années
1730, les « pauvrieurs » de la paroisse Saint-Étienne, pour
régler un différend, font référence à cette arche sainte en
en faisant transcrire intégralement le texte dans leur
registre de délibérations. Le projet très ambitieux est lim-
pide, il s'agit en suivant « l'advis de plusieurs gens de bien,
tant ecclésiastiques qu'autres » de « mettre ordre et police
telle que les indigens povres mallades et autres puissent
être nourris et substantés ». Ce dessein de soulager les
Pauvres va naturellement de pair avec une logique d'ex-
tinction de la mendicité dont les conséquences morales et
sociales sont présentées comme désastreuses : les men-
diants « délaissent à faire mestier ne stil », plusieurs, note
l'ordonnance de 1527, « viennent à estre larrons et les filles
s'adonnent a pauvreté et malheureté, et sont lesdicts brim-
beurs [mendiants] si occupés à brimber qu'ils ne pensent à
leur salut ». Les mendiants étrangers à la ville sont inter-
dits de séjour. Quant aux « gens honnestes non coutumiers
de brimber » mais qui « passent leur chemin allant en pèle-
rinage par dévotion », ils ne pourront loger qu'une nuit
dans les hôpitaux de la ville. Est-il besoin d'ajouter que
l'ordonnance lilloise entérine la distinction entre les
Pauvres méritants, « les vrais pauvres mendiants » et les
Mauvais pauvres qui, aux yeux des édiles, ont choisi l'oisi-
Veté, « mère de tous maux », de leur plein gré ?
Le pouvoir municipal qui fut la tête pensante et le grand
ordonnateur du changement s'adjugea donc par cette
réforme la régulation générale des mécanismes d'assis-
tance et d'entraide. Bien des miséreux continuèrent toute-
fois à recevoir des secours par le canal des charités
Particulières des paroisses. Ce dualisme institutionnel per-
dura jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. L'autonomie des
« carités » paroissiales n'est cependant pas l'indépen-
dance : par exemple, les « pauvrieurs » des paroisses sont
représentés chaque semaine « au siège des pauvres » pour
délibérer avec les « ministres généraux » (passés de 5 en
1527 à finalement 12 dès 1568) sur les distributions qu'il
convient de faire.
Les ministres généraux de la Bourse commune, qui,
Nommés par le Magistrat, sont généralement issus du vivier
des familles échevinales, ne se bornent pas à coordonner
l'assistance à domicile des nécessiteux. Ils ont aussi la « su-
rintendance » d'une longue théorie d'établissements parti-
culiers, qu'il s'agisse d'orphelinats, d'écoles de charité ou
d'hôpitaux. Certaines de ces maisons sont destinées a
accueillir des orphelins et des orphelines ; c'est le cas de la
maison des Bonnes-Filles et de celle des Orphelins-de-la-
Grange dite des Bleuets. D'autres établissements ont pour
objet de pourvoir aux besoins des vieillards ; c'est ainsi que
l'hôpital Sainte-Catherine-de-Sienne fondée en 1541 reçoit
treize femmes de plus de soixante ans surnommées les
« vieillettes ».
Encore ne s'agit-il là que des principales institutions
coiffées par la Bourse commune, d'autres petits établisse-
ments demeurent fidèles à leur vocation propre comme
l'hôpital Sainte-Marthe fondé en 1367 pour huit femmes
« chartrières » (impotentes) ou l'hôpital Gantois fonde
pour treize vieilles en 1462 par, nous l'avons vu (cha-
pitre 5), le prototype de l'homme d'œuvres, Jean de le
Cambe. Aujourd'hui encore, les Lillois côtoient quotidien-
nement rue de Paris cette bâtisse qui, remaniée au
xviie siècle, est si caractéristique du style de l'époque avec
ses briques rouges, ses chaînages, ses cordons-larmiers et
ses bâtiments disposés en forme de cloître autour de deux
cours-jardins.
Nul ne peut par ailleurs sous-estimer la place de ces
deux pièces maîtresses de l'armature hospitalière que sont
l'hôpital Saint-Jean-l'Évangéliste dit « de Saint-Sauveur »
institué en 1216, et l'hôpital Notre-Dame dit « Comtesse »
fondé en 1237 qui offrent chacun environ soixante lits. Ces
deux établissements ont des revenus particuliers et une
organisation spéciale de leur personnel ; ils s'administrent
eux-mêmes.

Maturité et recomposition d'un modèle d'assistance


(XVIIe et xvuf siècle)

Lille « citadelle de la Contre-Réforme » ne pouvait être


qu'un de ces lieux où l'esprit de charité suscitait en abon-
dance les initiatives visant à renforcer la solidarité entre
les générations et les conditions sociales. Sans cesse dans
les mémoires qu'il publie, le Magistrat rappelle que le but
ultime de toute action charitable est de « soulager les pau-
vres ». Nul parmi les élites n'avait l'ambition d'aboutir à
l'extinction de la pauvreté, même si, chez beaucoup, la for-
mation religieuse était assez forte pour faire reconnaître,
Pour une part implicitement, un droit des pauvres sur le
superflu des riches.
Le xviie siècle vit déferler, du moins dans sa première
moitié, une vague de fondations charitables. Il ajouta éga-
lement une strate supplémentaire d'institutions hospita-
lières au service des vieux et des infirmes, des jeunes et
des orphelins. La liste de ces créations en a été dressée
dans la thèse d'A. Lottin. Rappelons rapidement les princi-
paux jalons. L'année 1604 voit apparaître la maison des
Bapaumes réservée aux orphelins. En 1624, la veuve de
Jean Mahieu, ministre général des pauvres de son vivant,
fonde avec l'appui du Magistrat et du clergé l'hôpital
Saint-Charles-Borromée qui héberge vingt « vieux hom-
mes ». En 1648, le chanoine Dubus offre une maison rue
Saint-Sauveur pour « les pauvres femmes et filles mala-
des » ; en 1652, cet hôpital dit « des Bleuettes » obtient ses
statuts. En 1664, c'est au tour de l'hôpital des Incurables
dit « de Saint-Joseph » d'être institué pour accueillir de
« pauvres hommes paralysés ». En 1665, commence la
construction de l'hôpital du Saint-Esprit rue de l'Abbiette
Pour les « chartriers et chartrières ».
La forme nouvelle d'assistance que représente le mont-
de-piété trouva à Lille deux concrétisations successives.
Cette institution apparaît à Lille en 1607 grâce à la généro-
sité du marchand Barthélemy Masurel qui, sur les conseils
des Jésuites, lui lègue tous ses biens. En 1628, un second
mont-de-piété bientôt baptisé le Lombard ouvre ses portes
dans la rue qui prit ce nom. Il s'inscrit dans la longue série
des quinze monts-de-piété construits par Wenceslas Coe-
bergher aux Pays-Bas. Dans l'actuelle région du Nord,
Arras, Valenciennes, Cambrai, Douai et Bergues furent
egalement gratifiés d'une institution de cette nature.
Il est bien connu que le XVIIe siècle se caractérise, notam-
ment dans le royaume de France, par l'importance nou-
Velle prise par les politiques d'enfermement des pauvres.
La création à Paris dès 1656 d'un hôpital général est un
tournant décisif. Le fait est que Lille, comme les autres
villes des Pays-Bas, a tardé à se doter d'un hôpital général.
Nous entendons bien qu'en 1663 s'ouvre une maison forte
appelée « Raspuck 1 », qui dès les années 1680 se spécialise
dans l'accueil des « garces et filles desbauchées faisant tra-
fic de leur corps ». Avec ce type de maisons de correction,
on est encore loin par ses dimensions et ses finalités d'un
véritable hôpital général.
Il faut attendre les années 1730 pour que, dans les princi-
pales villes de la Flandre française, se dessine un courant
de critique de la situation en place qui postule l'appel a
une nouvelle formule d'assistance. Nous avons explique
dans Le Pouvoir dans la ville au xvnf siècle que la formule
de l'hôpital général permettant de réunir dans un même
lieu tous les pauvres fait alors figure d'alternative attrac-
tive qui a le mérite d'associer le soulagement, la moralisa-
tion et la mise au travail des indigents. Si Dunkerque ouvre
la série des fondations grâce à des lettres patentes déli-
vrées le 2 juillet 1737, Lille suit à courte distance : en juin
1738, le roi déclare répondre à une demande instante de
la Loi de Lille en instituant un hôpital général afin d'y
enfermer « les pauvres invalides, les enfants abandonnés,
les insensés et généralement tous les pauvres de l'un et
l'autre sexe, comme aussi les mendiants ». Le spacieux
bâtiment construit à partir de 1739 ouvre ses portes en
1743 et fonctionne en fait de façon bien différente d'une
« maison de force », en ce sens que les mendiants valides
n'y trouvèrent pas place, au contraire des vieillards et des
enfants qui y furent immédiatement admis.
L'ouverture de l'Hôpital général n'était que la première
étape d'un mouvement plus large de réorganisation des
institutions charitables de la ville. Depuis 1527, nous avons
vu qu'existait un dualisme institutionnel : Bourse
commune des pauvres-charités des paroisses. S'y ajoute
désormais un autre, plus fâcheux encore, entre deux insti-
tutions de poids : la Bourse commune des pauvres et l'Hô-
pital général. À la fin de 1747, le Magistrat prôna une
union de l'Hôpital général et de la Bourse commune, sans
qu'il y eut absorption progressive de la Bourse ; les reve-
nus des deux institutions demeureraient en effet séparés.

1. Le mot dérive de deux mots néerlandais rasp et huis qui désignent


initialement une maison où l'on fait râper du bois aux internés.
Les ministres généraux de la Bourse élevèrent des opposi-
tions de principe en faisant valoir la « différence d'esprit »
animant les deux administrations. Dans ce débat, les
Ministres particuliers des paroisses se partagèrent. Si ceux
de Saint-Etienne et de Saint-Maurice opinèrent en faveur
. la réunion, les autres « pauvrieurs » donnèrent un avis
inverse. La discussion commença à s'aigrir lorsque le
Magistrat laissa entendre dans un mémoire que les secours
étaient trop souvent distribués par la Bourse commune
« sans règle, sans principe et au hasard ». En fin de compte,
projet de réunion aboutit grâce à l'énergie de l'intendant
Séchelles. Un édit du roi prononça en avril 1750 la réu-
nion des deux administrations au sein d'un Bureau de la
charité générale de Lille. Cette réunion à compter de 1750
sous un même organe directeur de la Bourse commune et
de l'Hôpital général se révéla durable et les ministres dont
les préventions avaient été apaisées semblent avoir loyale-
ment collaboré avec les gestionnaires de l'hôpital. Le
Magistrat de Lille aidé par l'intendant peut se targuer
d avoir réussi en moins de quinze ans à redessiner le pay-
sage de l'assistance à Lille. En revanche, son souci des
f o r m e s n'alla pas jusqu'à mettre en cause l'autonomie
des charités paroissiales.
Par ailleurs, comme l'Hôpital général de Lille se donne
Pour objet de porter remède à la situation de l'enfance
Malheureuse, ainsi qu'à celle des pauvres malades ou
caducs, demeure entier le problème social posé par les
Mendiants valides. Ce n'est pas du Magistrat mais de l'in-
tendance que vient l'initiative décisive avec la création en
1769, en application de la législation royale, d'un dépôt de
Mendicité appelé à jouer un rôle non négligeable puisqu'il
regroupe en 1790 184 personnes.

Une aide sociale d'un volume appréciable

Il n'est pas aisé de présenter un panorama complet de


| aide sociale prodiguée aux plus pauvres dans la ville de
Lille. On ne connaît de façon sûre que les montants des
secours accordés par la Bourse dont la longue série des
comptes semestriels a été conservée avec quelques rares
Jeunes pour une période allant de 1560 à 1789. L'historien
se lamente de ne voir jamais mentionné ni le nombre des
personnes secourues ni a fortiori les secours accordés à
chacune d'entre elles. Il apparaît en tout cas que ces fonds
ne sont pas les seuls mis au service des pauvres. Demeu-
rent mal connus le niveau des engagements financiers des
diverses « charités » paroissiales comme les secours
octroyés de façon plus ou moins mutuelliste par certaines
confréries.
Par ailleurs, il est clair que les efforts des autorités pour
donner plus de cohérence aux diverses formes d'entraide
se heurtaient en permanence aux choix de donateurs dont
certains voulaient sauvegarder un droit de regard pour
leurs descendants ou des personnes de leur choix sur la
gestion de leur fondation.
Il est attesté que la protection sociale fut d'abord assu-
rée par la Bourse commune des pauvres. L'évolution des
ressources et des dépenses peut en être appréciée dans la
longue durée. Les débuts de l'institution sous Charles
Quint sont encore bien modestes. Les rares comptes qui
subsistent pour ce règne révèlent des ressources encore
bien faibles (5 991 livres parisis 1 en 1536, 12 510 livres
parisis en 1554). L'acuité des problèmes sociaux, le gonfle-
ment du nombre des orphelins, une succession d'épidé-
mies dévastatrices font bondir les dépenses à plus de
20 000 livres dès les années 1560. Les années 1580 et
1590 marquent une considérable amplification des besoins
financiers de l'institution dont les dépenses sont à la fin du
règne de Philippe II quatre fois supérieures à ce qu'elles
étaient trente ans plus tôt. Le mode de financement,
comme l'a souligné R. Saint-Cyr Duplessis, évolue sous
l'effet de ce changement d'échelle. Dans ce type d'institu-
tion, ce sont en effet les dépenses qui jouent un rôle
moteur. Les ministres généraux dans leurs requêtes disent
du reste sans détour que leur gestion est sous l'emprise de
la nécessité : par exemple en 1677, ils reconnaissent
« l'excès des aumônements auxquels ils se trouvent indis-
pensablement obligez par la grande pauvreté du temps »>
1. La livre parisis, monnaie de Flandre, ne doit pas être confondue avec
la livre parisis française. Elle vaut la moitié du florin, autre monnaie
communément utilisée à Lille, qui correspond à 20 patars. Le florin vaut
cinq quarts de la livre tournois de France. La livre parisis, monnaie de
Flandre, vaut donc 12 sols 6 deniers de la livre tournois.
« laquelle, ajoutent-ils, a u g m e n t e de j o u r en j o u r et leur
Présente d e n o u v e l l e s c h a r g e s q u o i q u ' i l s e n a y e n t fait t o u s
les d e l v o i r s p o s s i b l e s p o u r r e t r a n c h e r o u d i m i n u e r l e s d i t s
a u m ô n e m e n t s s e l o n l a n é c e s s i t é l a m o i n s p r e s s a n t e ». L e s
contributions privées étant hors d'état de répondre aux
d e m a n d e s e x t r a o r d i n a i r e s e x i g é e s p a r la situation, les
impôts indirects f u r e n t d ' a u t a n t plus a p p e l é s à la r e s c o u s s e
P o u r s e c o u r i r l e s i n d i g e n t s q u ' à L i l l e il n e f u t p a s q u e s t i o n
d'instaurer une taxe des pauvres.
Les deux premiers tiers du XVIIe siècle sont pour la
Bourse commune celle d'un essor presque prodigieux de
ses recettes et de ses dépenses. D'une moyenne de
58 406 livres de dépenses en 1601-1609, la Bourse
commune passe dans les années 1650 à des « mises et
Payements » annuels de 160 151 livres parisis et même,
dans les sept années qui précèdent la conquête française
(1660-1666), à des dépenses culminant à 228 148 livres
Parisis. Un tel sommet est cependant dû pour une part aux
arriérés impayés à cause de la guerre.
Certes, il ne faut jamais perdre de vue que les lourdes
taxes frappant les boissons fournissent plus de 40 % des
recettes globales, mais la puissance de l'élan charitable fut
d'un puissant concours pour Messieurs du Magistrat qui se
considèrent comme « les premiers pères des pauvres » et
leur émanation directe, les ministres généraux de la Bourse
commune. Le produit des quêtes appelées localement
« Fourchas », les legs établis par voie testamentaire et les
fondations charitables sont de ce point de vue des indica-
teurs qui ne trompent pas. Entre 1590 et 1669, 992 testa-
teurs ont expressément prévu des dons à la Bourse
commune des pauvres dont le montant total s'élève à
251 242 livres parisis. Les quêtes et les offrandes affluent
jusqu'en 1630. Rien n'égale le flux des fondations chari-
tables. Si l'on s'en tient aux mieux connues, celles qui s'in-
tègrent dans la Bourse commune, on en dénombre 60
entre 1590 et 1670, elles apportent des capitaux s'élevant
a 380 660 livres parisis.
e La courbe en dents de scie qui s'inscrit ensuite jusqu'à la
fin du règne de Louis XIV correspond à une stabilisation à
long terme d'une institution qui a atteint un point d'équi-
libre en dépit des éruptions de misère des grandes crises
(1692-1693, 1709-1710). Le siècle de Louis XV est assez
clairement scindé en deux temps. Les dépenses et les
recettes sont orientées à la hausse jusqu'au point culmi-
nant de 1741-1742, avant que le budget ne retombe en
1750-1759 à une moyenne de dépenses de 112 423 livres
parisis se situant au niveau le plus bas depuis un siècle,
alors que pourtant dans le même temps les prix ont aug-
menté.
À l'époque française, la retombée du militantisme chari-
table est particulièrement sensible. En 1690 par exemple,
les recettes provenant des rentes fournissent un quart du
budget, le produit des impôts de toute espèce environ
62 % des recettes. Les quêtes et offrandes n'entrent plus
qu'à concurrence de 3,1 % et le revenu des immeubles de
2,4 % dans le financement de l'institution. Le revenant-
bon des comptes des ministres particuliers des paroisses ne
pourvoit qu'à 5,6 % des recettes. Un tableau des res-
sources et des charges établi sur une moyenne de dix ans
dans les années 1770 fait apparaître des proportions voi-
sines, même si l'on observe que le produit des quêtes a
fondu à 1,5 % et que les « boni » des comptes des charités
paroissiales sont redressés (11 %).
Il est certain que, globalement, les sommes affectées à
l'aide sociale sont d'une réelle importance. Demeure la
question du secours reçu par chaque pauvre, qui est d'au-
tant plus controversée que, on l'a vu, le nombre des bénéfi-
ciaires n'est pas porté dans les registres de comptes. Il est
certain que les allocations restent inférieures aux besoins
et doivent être considérées comme un complément de sur-
vie aux ressources faibles des familles. Vers 1760, une
famille pauvre de cinq enfants reçoit dix patars par
semaine l'hiver et la même somme toutes les trois
semaines pendant l'été. Une famille nombreuse de cette
taille perçoit donc environ 4 florins (ou 8 livres) par an et
par enfant, soit au total 20 florins (ou 40 livres) pour élever
ses cinq enfants. Il s'agit là de sommes modiques qui ne
sont pas pour autant dérisoires (avec 10 patars, aux prix
de 1773, le Lillois peut se procurer environ 14 livres de
pain de méteil). Globalement pour les élites charitables
qui dirigent la ville, l'effort financier consenti peut paraître
significatif. Pour les pauvres, cette aide, pour décisive
qu'elle soit, ne suffit pas à mettre à l'abri du besoin.
LES FACETTES DIVERSES D'UN PAUPÉRISME MASSIF

V Il importe assurément de donner un contenu plus précis


a ce que l'on entend par pauvreté sous l'Ancien Régime,
afin de ne pas s'enfermer dans des vues générales empê-
chant de percevoir la diversité des situations vécues.

Une pauvreté de masse

Il n'est certainement rien de plus difficile que de s'en-


tendre sur une définition du pauvre. En cette fin du
XXe siècle, l'INSEE considère que la pauvreté correspond
a un niveau de vie inférieur de moitié au niveau de vie
médian des ménages. L'historien moderniste ne dispose
Pas des sources lui permettant d'établir de telles batteries
d'indicateurs statistiques. Une excellente définition quali-
tative a été donnée en 1634 par Jean-Pierre Camus, évêque
de Belley : « Celui-là seul est vraiment pauvre qui n'a
d autre moyen de vivre que son travail ou industrie, soit
d'esprit, soit de corps. » Cette définition très extensive
aboutit à considérer comme pauvre la majorité de la popu-
lation dont le seul patrimoine est le travail ; il est vrai que
les travaux de J.-P. Gutton ont clarifié les idées des histo-
riens en distinguant deux catégories de pauvres, les
« pauvres structurels », qui sont en permanence plongés en
dessous du minimum de ressources requises pour vivre, et
les « pauvres conjoncturels », c'est-à-dire tous ceux qui, ne
disposant d'aucune réserve, « sont susceptibles de le deve-
nir » par suite de la maladie, des atteintes de l'âge ou des
effets d'une crise de subsistance.
Le seuil de pauvreté fluctue en permanence tant la
condition populaire est instable dans les économies d'an-
Clen type. Il ne faut donc pas s'étonner des chiffres assez
variables que l'on découvre dans les sources. Robert Saint-
Cyr Duplessis évalue les pauvres secourus à un effectif
Oscillant entre 726 et 1286 en 1561-1570, entre 1 361 et
3 063 lors de la décennie de crise des années 1590. En
^érité, comme le confirme A. Lottin, les secours sont attri-
bués aux chefs de famille et non aux individus. Il est donc
Plausible qu'au plus fort de la crise de la fin du xvie siècle
ce ne sont pas 3 063 personnes mais, si l'on affecte un
coefficient approximatif de quatre personnes par famille,
environ 12 000 Lillois qui reçoivent une aide de la Bourse
commune, soit au moins le tiers de la population.
Cette évaluation n'est d'ailleurs pas si éloignée de don-
nées numériques mentionnées au cours des époques ulté-
rieures. En 1693, une année de crise s'il en est, près de
13 000 personnes sont inscrites sur les rôles de secours
alors confectionnés. Mme Buriez-Hénaux s'est attachée, à
partir des délibérations des « pauvrieurs », à évaluer le
nombre des nécessiteux à la fois en 1726, une année domi-
née par la cherté des grains et un ralentissement des manu-
factures, et en 1726-1729, une période de conjoncture
calme. Les effectifs des pauvres secourus oscillent alors
entre 25 000 et 19 000, compte non tenu des enfants aban-
donnés, des infirmes et des vieillards vivant dans les hôpi-
taux. En 1764, des observations émanant des charités
paroissiales avancent le chiffre de 20 000 pauvres à Lille.
Ce chiffre est repris la même année par les délibérations
du Bureau de la charité générale qui ajoutent qu'ils repré-
sentent environ 5 000 familles. En 1772, alors que sur les
courbes statistiques se dessine un clocher de mortalité,
les ministres des « carités » paroissiales font état de
27 743 pauvres. En avril 1791, un mémoire, sans même
intégrer les 2 200 personnes hébergées par l'Hôpital géné-
ral et les 350 prises en charge par les maisons de charité,
évalue à 18 000 le nombre des pauvres secourus par la
Bourse commune. Le volume à l'évidence incompressible
d'environ 20 000 pauvres laisse deviner en temps ordinaire
un niveau de paupérisme de l'ordre de 30 % de la popu-
lation.
Une autre voie d'approche des dimensions du paupé-
risme est fournie par les sources fiscales. Les rôles de la
capitation n'indiquent pas toujours les pauvres non assu-
jettis à l'impôt direct pour indigence reconnue. Ce n'est
pas le cas, heureusement pour les historiens, en 1695 et
1740 ; les exemptés d'impôt constituent le noyau central,
irréductible du paupérisme. Les infimes contribuables à
10 sols ou à une livre s'en distinguent mal et sont à la merci
d'une crise alimentaire, même de moyenne intensité. En
1695, les indigents forment environ 20 % du nombre total
des contribuables potentiels de la cité, mais si l'on ajoute
Jps plus petits contribuables à une livre et à moins d'une
livre, c'est près de 60 % de la population de la ville que
l'on peut tenir pour pauvre au lendemain de la sévère crise
de 1693-1694 ! En 1740, la situation est encore plus désas-
treuse puisque le seul pourcentage des Lillois exemptés de
capitation pour indigence atteint 45 % ! Les contrastes
entre les paroisses pauvres et celles qui sont le moins affec-
t e s par la lèpre de la misère sont naturellement plus
accusés que jamais. La paroisse ouvrière de Saint-Sauveur
est foudroyée par la misère (66 % de pauvres) ; à Saint-
André, la moitié de la population ne paie pas la capitation.
On ne peut pas dire non plus que les paroisses de Sainte-
Catherine (45 % de pauvres), Saint-Maurice (42 %), Saint-
Pierre (42 %) et même La Madeleine (41 %) soient parti-
culièrement préservées du séisme social déclenché par la
crise. Seule la paroisse « riche » et centrale de Saint-
Etienne avec un taux de 30 % se distingue assez nettement
du reste de la ville sans être pour autant à l'abri.

Diversité du paupérisme et des formes d'assistance

On le constate, il est toujours délicat de « quantifier »


finement le paupérisme dans une société où la moindre
flambée des prix fait basculer dans la misère la majeure
Partie des populations ouvrières. Demeure le caractère
passif du paupérisme qui est un des traits marquants des
Villes de la France septentrionale. On ne disconviendra pas
que la capitale de la Flandre wallonne affiche des taux de
Pauvreté parmi les plus élevés que l'on connaisse. Pour
repondre à une telle situation, les autorités eurent le souci
de mettre en œuvre une aide diversifiée et adaptée avec
un très inégal succès aux diverses catégories de pauvres
repertoriées. Elles assuraient la distribution de secours
Occasionnels aux malades, des secours exceptionnels, mais
a large échelle, aux milieux populaires en cas d'épidémies
0u de difficultés économiques graves, tout en faisant fonc-
tionner un dispositif d'aides habituelles à tous ceux qui
étaient incapables de subsister par leurs propres moyens.
En tout temps, les orphelins, les enfants abandonnés, les
handicapés mentaux, les vieillards, les « pauvres personnes
chartrières » ou aveugles natives de la ville ont été l'objet
d'une attention particulière. L'idée que les familles nom-
breuses ont droit de la part de la collectivité à des alloca-
tions propres était pleinement admise par les notables
catholiques dévolus aux tâches d'assistance, même si l'on
peut trouver pour le moins restrictif de n'aider ordinaire-
ment que les familles de cinq enfants au-dessous de douze
ans (en 1772, 526 familles sont aidées à ce titre). Il va éga-
lement de soi que les veuves accablées par leurs charges
familiales sont volontiers considérées comme particulière-
ment dignes de la charité publique.
Il faut cependant convenir que la distinction invétérée
entre les véritables pauvres et ceux qui n'ayant d'autre
profession que de mendier « vivent dans la fainéantise et
le libertinage » encombre la rhétorique des ordonnances
touchant les pauvres jusqu'au XVIIIe siècle. Le souci
presque obsessionnel de trier parmi les indigents répond
aussi à la volonté de se décharger de l'entretien de cer-
taines catégories d'indigents. C'est le cas en février 1608
lorsque les ministres généraux de la Bourse commune
obtiennent que l'on distingue nettement les orphelins de
légitime mariage à la charge de l'institution des enfants
trouvés, des orphelins bâtards ou issus d'étrangers qui
sont, eux, à la charge de la ville. Cette logique ségrégative
postule d'une certaine manière une vision sécuritaire des
problèmes de société. Les échevins sont préoccupés par les
importunités de mendiants insolents dont les méthodes de
travail sont évoquées par certains textes. Ils « hantent,
note-t-on en 1594, les hôpitaux, portaulx, chimetières ou
aultres lieux ». Ils «font assemblées sur les remparts et
marchés de la ville ». Mahieu Manteau dans sa chronique
confirme les pressions physiques s'exerçant sur les passants
aisés en période de crise : « Quand ils trouvaient un
homme riche sur les rues, ils l'entouroient à plus de deux
cents, il leur fauloit donner l'aumosne. »
L'attention à accorder aux pauvres non natifs mais rési-
dant en ville donne lieu à des dispositions qui, dans les
faits, tempèrent un peu la roide dichotomie entre natifs
et non-natifs. Dans une instruction aux « pauvrieurs » des
paroisses, le Magistrat observe par exemple en septembre
1729 : « Pour ce qui est des estrangers, il faut réserver un
sort particulier à ceux qui méritent des secours soit pour
avoir exercé ci-devant quelque profession en cette ville
qu'ils ne peuvent continuer à cause de leur vieillesse et
Infirmité, ou qui ne sont réduits à mendier que faute de
travail, et dans des intervalles de cessation de fabriques et
Manufactures. » Pour parvenir à « ce juste discernement »,
les autorités s'en remettent aux « pauvrieurs », qui sont
« instruits du détail de leurs paroisses ».

Organiser l'action humanitaire dans les périodes de crise

Les « pauvrieurs » jouent à l'évidence un rôle majeur


dans l'organisation des secours au plus près des besoins de
la population. Tout indique que leur tâche n'était rien
Moins qu'une sinécure. Il est certain, et nous en avons fait
état dans notre thèse, que les administrateurs du Bureau
de la charité générale n'hésitaient pas à la fin de l'Ancien
Régime à jeter la suspicion, comme ils le firent en 1784,
sur des « pauvrieurs » qui, choisis parmi les marchands et
les fabricants, « regardent leurs ouvriers comme des
pauvres privilégiés sur la tête desquels ils accumulent les
grâces et les secours dont ils sont dispensataires ». Cette
Prédilection, notent-ils perfidement, « n'est point dégagée
de tout intérêt personnel ». Il serait peu équitable cepen-
dant de faire une loi générale de ce qui ne devait être
qu'une exception. Les registres aux résolutions des
Ministres particuliers des paroisses qui ont été conservés
Montrent en effet que les fonctions de « pauvrieurs »
étaient à ce point absorbantes que les candidats élus n'em-
brassaient pas nécessairement cet état avec enthousiasme.
En 1740, un «pauvrieur» élu à Saint-Étienne préfère
Même payer 400 florins plutôt que d'exercer de telles fonc-
bons pendant cinq ans.
Les prestations médicales peuvent paraître modestes,
mais sont à la mesure des thérapeutiques courantes du
temps. Des soins par exemple sont prodigués pour lutter
contre la teigne et la gale ; des bandages et des pansements
SOnt délivrés sans barguigner. Surtout, un médecin, un chi-
rurgien rétribués, même s'ils le sont médiocrement, ont
Pour mission de visiter les pauvres malades dans chaque
Paroisse. L'essentiel des secours attribués le sont en nature
Ou en espèces. Les sources évoquent les « aumônements »
hebdomadaires versés aux vieillards et aux infirmes et les
« quinzaines » distribuées aux pauvres ménages à la nom-
breuse progéniture qui ne peuvent se procurer leur subsis-
tance. Les secours en nature s'intensifient lorsque des aléas
climatiques, des accès de sous-production frumentaire
sèment la misère et le désespoir. En temps ordinaire, alors
que dans chaque paroisse un « bouillon » répartit des
potages aux pauvres malades, les notables chargés de l'as-
sistance assurent des distributions de pain, de viande, mais
aussi de vêtements, de bas et de souliers, ainsi que, pen-
dant l'hiver, de bois et de paquets de tourbe. En période
de crise, ces distributions, même amplifiées, peinent à
endiguer une misère portée à son comble.
On le constate encore nettement au XVIIIe siècle. La crise
du début des années 1740 est de ce point de vue un obser-
vatoire privilégié de la mobilisation des structures de pro-
tection sociale. Dans la paroisse « riche » de Saint-Étienne,
on compte d'abord sur les appels pressants à la responsabi-
lité morale des puissants. Une « assemblée des plus
notables de la paroisse » est décidée et des billets de
convocation sont envoyés à une soixantaine de personnes.
Le 8 février, devant une assemblée décrite comme « fort
nombreuse », le curé prononce « un discours touchant,
court et pathétique » destiné à faire naître les contributions
volontaires. Surtout, les responsables caritatifs s'emploient
à réactiver les quêtes et à solliciter plus que jamais les sub-
sides du Magistrat. À partir du 13 février, presque chaque
semaine, des distributions de pains d'environ trois livres
sont organisées. Celles de tourbes aux « pauvres honnestes
mesnages » ont lieu à trois reprises. En juillet 1740, à l'ini-
tiative de l'intendant, du riz est distribué aux « charités »
pour faire du potage et le registre de délibérations de faire
connaître la recette du potage de riz fait, outre de riz, de
pain, de sel et de feuilles de laurier sec « pour donner le
bon goût et la bonne odeur » à cette soupe populaire.
Cette action humanitaire qui se manifeste lors des
grandes crises de subsistance a un caractère d'urgence
d'autant plus marqué qu'elle se déploie au sein d'une
société dont la majeure partie des membres vit en perma-
nence dans la précarité.
MUTATIONS DE L'EMPLOI ET INÉGALITÉS SOCIALES DE
LOUIS XIV À LA RÉVOLUTION

L'historien dispose de trois voies d'accès documentaire


permettant de cerner les répartitions socioprofession-
nelles d'une métropole comme celle de Lille : les dénom-
brements, les sources fiscales et les registres paroissiaux
Parmi lesquels les actes de mariage se révèlent les plus
utiles (du moins à partir de 1737) pour un relevé systéma-
tique des métiers exercés. À l'époque espagnole, les
sources demeurent trop imprécises pour hasarder même
une pesée globale approximative. À l'époque française, ces
trois types de documents existent, mais les conclusions que
l on peut en tirer ne sont pas pleinement concordantes
Pour des raisons inhérentes à la nature même des sources.

L'emploi à Lille sous Louis XIV : une ville spatialement


différenciée, encore fortement marquée par le textile

Les dénombrements lillois lorsqu'il s'agit des activités


jjes habitants ne sont pas d'un apport aussi décisif qu'on
1imaginerait a priori. On remarquera que le dénombre-
ment de 1677 est muet sur l'appartenance professionnelle
des populations ; celui de 1686, des plus précieux, n'a pas
été complètement conservé et ne signale pas un nombre
important de métiers. En revanche, celui de 1694, moins
lacunaire, indique assez fidèlement, les professions, du
moins celles de la population active masculine. Ces dénom-
rements ont bénéficié d'une rafale de mémoires. L'en-
quête demeure cependant inachevée et ne pouvait de
toute manière aboutir à des résultats définitifs pour cerner
les enracinements professionnels comme les fonctions
Urbaines.
Les historiens misent généralement, pour sortir de
l'Ornbre le profil socioprofessionnel d'une ville, sur les
sources fiscales, et plus particulièrement sur les rôles de la
Capitation, cet impôt par tête institué par Louis XIV en
1695. Plusieurs mémoires, et particulièrement ceux de Syl-
i a n e Tissot et d'Hélène Knop-Vandambosse, se sont
attaqués à cette masse documentaire dormante. Aujour-
d'hui, en complétant l'information par les dépouillements
auxquels nous avons nous aussi procédé, il est possible de
présenter un aperçu des hiérarchies sociales de la popula-
tion lilloise de Louis XIV à la Révolution. Il est également
loisible de proposer un tableau de la population répartie
par secteurs d'activité. Il importe toutefois de croiser ces
données avec celles tirées du dépouillement des actes de
mariage, en gardant présent à l'esprit que les statistiques
professionnelles fondées sur l'exploitation des rôles fiscaux
sont tronquées par l'existence d'un volant important de
pauvres exemptés de capitation. A contrario, les réparti-
tions socioprofessionnelles induites de l'examen des
registres de mariage aboutissent à sous-évaluer les gens de
maison qui comportent davantage de célibataires que les
autres catégories de la population. On le voit, aucune
source n'est parfaite. Aucune grille de saisie des profes-
sions ne l'est davantage. Il paraît raisonnable de considérer
que, dans le secteur productif, les activités peuvent être
ventilées en fonction de la nature finale des objets
fabriqués : produits textiles, vêtements, bâtiments, objets
en bois... Dans le domaine des services, prennent place les
fonctions de communication, qu'il s'agisse d'échange de
biens (transport, commerce), d'informations (enseigne-
ment), ainsi que tout ce qui concourt à la régulation du
corps social (hygiène et santé, administration, justice)
A la fin du XVIIe siècle, il est clair que le textile est le
premier secteur d'emploi de la ville dans toutes les
paroisses, sauf celle de Saint-Étienne. Dans la paroisse de
Saint-Sauveur, en 1694, il s'adjuge même la majorité abso-
lue de la population active (51,5 %). Dans la population
active féminine, les dentellières l'emportent sans coup
férir. Les métiers de l'alimentation avec à peine 8 % arri-
vent en seconde position. L'ensemble des métiers artisa-
naux n'atteignent que le modeste pourcentage de 13 %.
Quant aux professions intellectuelles libérales et aux
emplois fournis par l'administration, avec 3,6 % ils n'occu-
pent qu'une position marginale. Saint-Sauveur est le type
même de la paroisse qu'on serait tenté de dire «mono-
industrielle ».
Saint-Maurice, la paroisse la plus peuplée de Lille, fait
aussi une large place au textile avec plus d'un tiers de sa
population active employée dans ce secteur. La catégorie
des métiers des vêtements et du cuir frappe aussi par son
importance relative (environ 15 % des emplois masculins).
L alimentation a un poids analogue à celui de Saint-Sau-
veur (à peine 8 %), correspondant assez bien aux besoins
vitaux de la population. Il est notable que les hauts emplois
comme les métiers subalternes de l'administration y sont
assez bien représentés, comme du reste les gros marchands
dont l'influence résulte évidemment moins du nombre (28
en 1695) que de la puissance financière. La domesticité
454 en 1695) s'y déploie déjà avec entrain, même si les
454 domestiques de Saint-Maurice ne peuvent rivaliser en
nombre avec les 767 de la paroisse riche par excellence,
Saint-Étienne.
Saint-Étienne a un profil d'activités assez différent de
celui du reste de la ville avec moins de 15 % d'emplois
textiles. La présence dans le quartier de quelques impor-
tants rouages politiques et administratifs (hôtel de ville,
gouvernance, Chambre des comptes) attire les représen-
tants des professions libérales, des hommes de loi et de
finance (près de 4 % des actifs). Saint-Étienne est par
excellence la paroisse des hommes du négoce, quoique la
terminologie des sources ne permette pas toujours de pré-
ciser les occupations exactes et l'envergure des entreprises
commerciales. Ce bourdonnement des activités commer-
ciales, la présence significative de familles à fort pouvoir
d achat y entretiennent un secteur de l'alimentation
presque hypertrophié (près de 13 %). Le vêtement et le
travail des cuirs et peaux y trouvent un terreau social et
Une vie de relations propices à leur développement. L'exis-
tence d'un artisanat d'art, de métiers du livre, d'actifs
moins rares qu'ailleurs dans le domaine de la santé et de
hygiène traduit un mode de consommation citadin d'une
qualité plus affirmée.
Sainte-Catherine a peut-être la structure d'emploi la
mieux équilibrée de la ville. Les rentiers et les professions
libérales (avec près de 8 % des personnes recensées) y
attestent le caractère assez résidentiel de ce quartier où
s affairent 323 domestiques en 1695. Le textile y est cepen-
dant mieux représenté qu'à Saint-Étienne avec près d'un
quart des actifs masculins. Le vêtement et les cuirs et
PeaUx, avec près de 12 % des emplois, marquent par leur
poids une certaine similitude avec les deux autres paroisses
centrales.
Les petites paroisses, situées au nord-ouest, de Saint-
André, de Sainte-Marie-Madeleine et de Saint-Pierre ont
chacune leur spécificité. Saint-André, lieu de résidence de
familles nobles ou très notables attirées par le « nouveau
Lille » de l'époque française, n'est pas une paroisse pauvre.
Le textile avec moins de 20 % d'actifs n'y dispose pas d'un
bastion, alors que les métiers de l'alimentation y trouvent
leurs aises (13 %). Naturellement, la domesticité (avec
plus de 16 % des actifs) y découvre aisément des emplois-
On ne sera pas non plus étonné d'y trouver un nombre
non négligeable d'activités liées au trafic sur la Deûle.
La Madeleine subit assez nettement l'empreinte du tex-
tile (avec près de 30 % des actifs). Les agents de l'adminis-
tration situés à divers niveaux de responsabilité n'y sont
pas absents. Les métiers artisanaux y sont bien implantés
sans qu'aucune branche ne l'emporte vraiment. Quelques
négociants ne dédaignent pas d'y vivre d'autant mieux que
le centre des affaires n'y est encore distant que de quelques
centaines de mètres.
Saint-Pierre, où l'emprise du clergé et de la propriété
ecclésiastique est prépondérante, où certains nobles et
maints rentiers aux mains blanches résident volontiers, a
pour premier secteur d'emploi la domesticité qui précède,
il est vrai de justesse, le textile. Tandis que le grand négoce
dédaigne ce lieu de prédilection des deux premiers ordres,
la pauvreté n'est pas absente des rues qui cernent la collé-
giale. À côté de pauvres assistés, les petits métiers artisa-
naux, surtout ceux du bâtiment et du bois, pullulent, alors
que l'hôtellerie et les métiers de l'alimentation regroupent
plus d'un actif sur dix.
En définitive, il n'est pas trop téméraire de hasarder une
répartition par grands secteurs d'activités à l'échelle de la
ville elle-même. Si l'on s'en tient à la seule population
active, il apparaît que le textile avec un peu moins de 30 %
des capités est, comme on pouvait s'y attendre, le principal
pourvoyeur d'emplois. La domesticité, qui regroupe selon
toute vraisemblance près d'un actif sur cinq, affirme forte-
ment sa présence. Dans plus des deux tiers des cas, elle est
constituée de femmes. L'ensemble des métiers du vête-
ment, des cuirs et peaux, du bois, du bâtiment et des
métaux équilibre à peine le monde des valets et des ser-
vantes. On ne disconviendra cependant pas que les métiers
artisanaux font vivre beaucoup plus de familles que de
domestiques souvent célibataires.
Les métiers de l'alimentation, de la restauration et de
l hôtellerie fournissent emplois et ressources à plus de
10 % des Lillois. Les flux de circulation attirant des popu-
lations temporaires à la recherche du gîte et du couvert
font du secteur de l'hôtellerie late sensu une activité assez
significative par ses dimensions de l'activité d'une métro-
pole. Quant aux professions de l'alimentation, elles
connaissent déjà dans les années 1690, aux côtés des
Métiers de base partout présents, une réelle diversification.
Les services de qualité, ceux liés à l'hygiène, à la santé, à
ja culture et aux loisirs ne sont pas absents mais ne rassem-
blent encore, avec environ 2 % des Lillois, que des groupes
très minoritaires.
Demeurent les groupes sociaux dirigeants. Lille n'est ni
Une ville de rentiers ni une ville de noblesse nombreuse et
,Illcienne. Les rentiers rassemblent plus de 5 % des contri-
buables dès la fin du règne de Louis XIV. Deux remarques
s Imposent à leur propos : bon nombre d'entre eux ne sont
Pas des rentiers de profession mais des membres de la
bourgeoisie active retirés des affaires ; surtout, il est hors
de conteste que les veuves forment la majorité de la caté-
gorie. La capitation nobiliaire de 1696 fait état de
151 capités appartenant au second ordre dont la vie se par-
tage entre la ville et un habitat saisonnier à la campagne.
Il est clair que les élites sociales sont essentiellement
roturières et que, dans cette ville sans parlement, la bour-
geoisie des hommes de loi ne se trouve pas dans une de
Ses zones de force. En revanche, les officiers agissant au
110ni du roi, comme le personnel dirigeant du Magistrat,
eXercent un rôle politique déterminant. Ils sont flanqués
Par une bourgeoisie d'affaires dont du reste certains
Membres du Magistrat sont issus.
Reclassements socioprofessionnels et emprise croissante de
la bourgeoisie d'affaires : les mutations sociales du temps
des Lumières

L'évolution des grands équilibres socioprofessionnels au


cours du xviiie siècle a déjà fait l'objet de larges coupes
chronologiques à partir surtout des sources fiscales. L'im-
mensité de la documentation à écheniller rend les avancées
lentes et amplement dévoreuses de temps. Il est néanmoins
possible de tracer quelques lignes de tendance.
Les rôles de capitation de 1740 révèlent à la fois une
chute du secteur textile que l'on peut estimer entre le quart
et le tiers en à peine un demi-siècle, et une progression de
la domesticité. Il serait cependant exagéré d'imaginer une
montée générale des activités de services au détriment de
celles de la production. Les secteurs artisanaux tradition-
nels (bois, bâtiment, métaux, cuirs et peaux, vêtements)
maintiennent notamment leur position relative dans la
structure des occupations. Une première poussée des
emplois sans qualification est toutefois décelable.
Les évolutions du second XVIIIe siècle méritent encore
d'être précisées dans le détail. Si l'on s'en tient aux sources
fiscales, c'est l'impression d'une grande stabilité qui pré-
vaut, à l'exception spectaculaire du secteur textile dont la
place relative parmi les contribuables s'effondre. Il
convient toutefois de se garder des effets du prisme défor-
mant des registres de capitation, une partie de la popula-
tion vouée au travail textile ayant sombré dans la catégorie
des pauvres exemptés d'impôts.
Les registres paroissiaux de mariages dépouillés par
Nicolas Maillard pour les années 1750-1754 et 1780-1784
tirent opportunément de l'ombre la pyramide des emplois
dans les quatre dernières décennies du XVIIIe siècle
(cf. tableau 4).
La source nuptiale comporte assurément quelques biais
statistiques en ce sens que les couples dont on constate la
formation peuvent n'avoir pas résidé ensuite à Lille et que
surtout les catégories où les célibataires sont plus nom-
breux (domesticité et armée) sont outrageusement mino-
rées. Cela admis, il apparaît que, à côté d'un fort secteur
textile, Lille concentre un artisanat de production fournis-
6-S^n aquarellé représente, à la fin du xvie siècle, de gauche à droite, la nouvelle
halle echevinale construite en 1593-1595 par Jean Fayet, puis la vieille halle dont la
0bsle xve siècle est séparée de celle du XIIIe siècle par une « bretesque ». On
siè ^FVe forme curieuse du beffroi qui, trop lourd, dut être détruit au début du XVIe
(Brun-Lavainne.)

Construit à la demande du duc Philippe le Bon à partir de 1473, le Palais Ribour se


developpait autour d'une vaste cour rectangulaire. Le Magistrat de Lille en fit
"isition en 1664 pour s'y installer. Seuls subsistent aujourd'hui la salle du
clave, le grand escalier et les salles basses qui abritent l'Office de tourisme.
raYurede Harrewijn, extrait de C. Butkens, Supplémentaux trophées du duché de Brabant, 1641.)
Lors de la guerre de Dévolution, le siège de la ville de Lille mené par Turenne et
maréchal d'Humières, en présence de Louis XIV, aboutit dans la nuit du 27 a
28 août 1667 à la signature de la « capitulation de Lille ». (BN/Bulloz.)

Cette gravure sur cuivre coloriée est une image populaire fournissant une vue P^.,^ .
ramique de Lille peu après la conquête française. La puissance de l'enceinte fort1 j j
le hérissement des clochers, la nature agreste des abords immédiats de la ville srue
quelques-uns des traits significatifs de cette gravure (à Paris, chez Chereau,
Saint-Jacques). (BN/Bulloz.) 1
mayeur de Lille, Jean Le Vasseur (premier personnage à droite) consacre en 1634
lae'illl- de Lille à Notre-Dame-de-la-Treille. A gauche, dans le groupe des ecclésias-
yle^es' on remarque la présence d'un Jésuite, la plume à la main. Cette gravure occupe
r°ntispice du livre du Père Jean Vincart, De Cultu Deiparae (Lille, 1648).

tableau anonyme, une huile sur bois, est précieux par sa rareté ; il représente la
ç and-Place de Lille dans le premier XVIIe siècle avant la construction de la Bourse.
q distingue, à gauche, le pilori et la Fontaine-au-change, au centre la chapelle
^otre-j)arne_des-Ardents qui masque en partie le Rang des Poteries, à droite une
le de la Halle échevinale. (Musée de l'Hospice Comtesse.)
Vauban fit construire des casernes dans les bastions ou le long des remparts. Ce Pla
représente le fort de Saint-Sauveur (l'actuel Réduit), bâti dès les premières années
la conquête en lisière de ce quartier populaire. (Giraudon.)

60
Le plan-relief de Lille, œuvre de l'ingénieur Nézot en 1745, est un travail au 1/
d'une grande finesse d'éxécution. Il fait ici découvrir une grande partie du nouv j
Lille de l'époque française avec son réseau de larges artères. i
(Musée des Beaux-Artsde Lille.) 1
ajoute sur la Basse-Deûle, près du Pont-Neuf, fut une des principales réjouissances
Polaires organisées lors des fêtes pour la naissance du Dauphin (septembre 1729).
Arrière-plan, à gauche, se dresse la haute silhouette de la collégiale Saint-Pierre.
Le Magistrat assiste à la joute du haut d'une estrade dressée sur le quai. (Bibliothèque
LI/lcipalede Lille, manuscrit 1613, dit «manuscrit Pourchez ».)

eu d'artifice, tiré sur la Grand-Place pour célébrer la naissance du Dauphin


(17 29), est superbement évoqué par cette aquarelle de Pourchez. Au centre de la
Position est dressé le portique du Temple de la Piété. (Bibliothèque Municipale deLille,
^ Uscrit 1613, dit «manuscrit Pourchez ».)
Le marchand cirier et épicier Gilles de Le Boé fit construire cette maison en 1°^
l'angle du quai de la Basse-Deûle et de l'actuelle place Louise-de-Bettigmes. e
demeure qui associe la brique, la pierre et le grès pour le soubassement présente 1
façade vivante, colorée d'un baroque assez surchargé. (A. Cadet, M. Leignel.)

Cette photographie du xixe siècle fait surgir avec une grande force évocatrÎQC
l'Hôpital Général, édifié sur le quai de la Basse-Deûle entre 1738 et 1743 selon
plans de Pierre Vigné de Vigny. (Bibliothèque Municipale de Lille.)
Peinture sur toile, très célèbre, de François Watteau, évoque la procession de Lille
su. epoque de 1787. Les corporations, qui arborent leurs bannières et leurs enseignes,
des confréries et du clergé, défilent sur la Grand-Place dans un ordre minu-
tieusement réglé. Ce tableau est aussi un document iconographique de premier ordre
sur le paysage urbain du centre ville à la fin de l'Ancien Régime. (Musée des Beaux-Arts.)

Magistrat se rendent au Te Deum célébré à la collégiale Saint-Pierre.


(tiity-l°thèque Municipale de Lille, manuscrit 1613, dit « manuscrit Pourchez ».)
La quatorzième expérience aérostatique de M. Blanchard, accompagné du cheva
Paris de Lespinard (25 août 1785), a été immortalisée par ce tableau de L
Watteau. Cette vue plongeante révèle l'ordonnancement du Champ-de-Mars de ^ ,
au moment de l'envol du ballon. Le public aisé est installé au centre de l'ence
circonscrite par la garde. (Musée de l'Hospice Comtesse.)

La fête du broquelet avait lieu le 9 mai. Dans ce tableau, François Watteau évoqtdes
cette fête, alors que le char transportant le broquelet, autrement dit le fuseau
dentellières, arrive devant la guinguette de la Nouvelle Aventure à Wazemmes.
(Musée des Beaux-Arts.)
halle 6'S^n aquarellé représente, à la fin du xvie siècle, de gauche à droite, la nouvelle
- par^e echevinale construite en 1593-1595 par Jean Fayet, puis la vieille halle dont la
ob rhe xve siècle est séparée de celle du XIIIe siècle par une « bretesque ». On
. Sj^rve la forme curieuse du beffroi qui, trop lourd, dut être détruit au début du xvie
. (Brun-Lavainne.)

dé ,v,l,ult à la demande du duc Philippe le Bon à partir de 1473, le Palais Ribour se


l'a^°ppait autour d'une vaste cour rectangulaire. Le Magistrat de Lille en fit
Co ^sition en 1664 pour s'y installer. Seuls subsistent aujourd'hui la salle du
clave, le grand escalier et les salles basses qui abritent l'Office de tourisme.
raYure de Harrewijn, extrait de C. Butkens, Supplément aux trophées du duché de Brabant, 1641.)
.
Lors de la guerre de Dévolution, le siège de la ville de Lille mené par Turenne e*
maréchal d'Humières, en présence de Louis XIV, aboutit dans la nuit du 27 a
28 août 1667 à la signature de la « capitulation de Lille ». (BN/Bulloz.)

Cette gravure sur cuivre coloriée est une image populaire fournissant une vue
ramique de Lille peu après la conquête française. La puissance de l'enceinte forti 1 j.
le hérissement des clochers, la nature agreste des abords immédiats de la ville
quelques-uns des traits significatifs de cette gravure (à Paris, chez Chereau, rtC I
Saint-Jacques). (BN/ Bulloz. )
Payeur de Lille, Jean Le Vasseur (premier personnage à droite) consacre en 1634
laevile de Lille à Notre-Dame-de-la-Treille. A gauche, dans le groupe des ecclésias-
6s' on remarque la présence d'un Jésuite, la plume à la main. Cette gravure occupe
le frontIsPice du livre du Père Jean Vincart, De Cultu Deiparae (Lille, 1648).

Q tableau anonyme, une huile sur bois, est précieux par sa rareté ; il représente la
O^^Place de Lille dans le premier XVIIe siècle avant la construction de la Bourse.
ju distingue, à gauche, le pilori et la Fontaine-au-change, au centre la chapelle
p^^-Dame-des-Ardents qui masque en partie le Rang des Poteries, à droite une
le de la Halle échevinale. (Musée de l'Hospice Comtesse.)
Vauban fit construire des casernes dans les bastions ou le long des remparts. Ce P
représente le fort de Saint-Sauveur (l'actuel Réduit), bâti dès les premières années de
la conquête en lisière de ce quartier populaire. (Giraudon.)

I/^OO
Le plan-relief de Lille, œuvre de l'ingénieur Nézot en 1745, est un travail au 1 ^
d'une grande finesse d'éxécution. Il fait ici découvrir une grande partie du nou
Lille de l'époque française avec son réseau de larges artères.
(Musée des Beaux-Arts de Lille.)
a joute sur la Basse-Deûle, près du Pont-Neuf, fut une des principales réjouissances
^ Populaires organisées lors des fêtes pour la naissance du Dauphin (septembre 1729).
arrière-plan, à gauche, se dresse la haute silhouette de la collégiale Saint-Pierre.
LMeMagistrat assiste à la joute du haut d'une estrade dressée sur le quai. (Bibliothèque
Ltnicipa[e de Lille, manuscrit 1613, dit « manuscrit Pourchez ».)

e feu d'artifice, tiré sur la Grand-Place pour célébrer la naissance du Dauphin


9), est superbement évoqué par cette aquarelle de Pourchez. Au centre de la
c Il1POSltlOn est dressé le portique du Temple de la Piété. (Bibliothèque Municipale de Lille,
^ nuscrit 1613, dit « manuscrit Pourchez ».)
Le marchand cirier et épicier Gilles de Le Boé fit construire cette maison en ^
l'angle du quai de la Basse-Deûle et de l'actuelle place Louise-de-Bettignies. ^ ^
demeure qui associe la brique, la pierre et le grès pour le soubassement présente
façade vivante, colorée d'un baroque assez surchargé. (A. Cadet, M. Leignel.)

Cette photographie du xixe siècle fait surgir avec une grande force évocatr 'e'
l'Hôpital Général, édifié sur le quai de la Basse-Deûle entre 1738 et 1743 selon
plans de Pierre Vigné de Vigny. (Bibliothèque Municipale de Lille.)
à" Pe-iliture sur toile, très célèbre, de François Watteau, évoque la procession de Lille
àSuiveP0(lUe de 1787. Les corporations, qui arborent leurs bannières et leurs enseignes,
es des confréries et du clergé, défilent sur la Grand-Place dans un ordre minu-
]Sement réglé. Ce tableau est aussi un document iconographique de premier ordre
sur e Paysage urbain du centre ville à la fin de l'Ancien Régime. (Musée des Beaux-Arts.)

. .
MV[ dll Magistrat se rendent au Te Deum célébré à la collégiale Saint-Pierre.
(,&ibli thèque Municipale de Lille, manuscrit 1613, dit « manuscrit Pourchez ».)
La quatorzième expérience aérostatique de M. Blanchard, accompagné du cheva i
Paris de Lespinard (25 août 1785), a été immortalisée par ce tableau de L°
Watteau. Cette vue plongeante révèle l'ordonnancement du Champ-de-Mars de
au moment de l'envol du ballon. Le public aisé est installé au centre de l'encei
circonscrite par la garde. (Musée de l'Hospice Comtesse.)

La fête du broquelet avait lieu le 9 mai. Dans ce tableau, François Watteau


cette fête, alors que le char transportant le broquelet, autrement dit le fuseau d"
dentellières, arrive devant la guinguette de la Nouvelle Aventure à Wazemmes.
(Musée des Beaux-Arts.)
Tableau 4 — Répartition des activités
d'après les registres de mariages (1750-1754 et 1780-1784)

sant près d'un actif sur quatre, alors que les professions
de l'alimentation n'ont pas le poids que leur attribuent les
sources fiscales. Le négoce sous ses diverses formes est en
expansion. Ce que l'on serait tenté d'appeler le secteur
tertiaire reste à Lille modestement créateur d'emplois. Les
activités de service relevant de la logique des métiers rares,
qu'il s'agisse des métiers de l'hygiène et de la santé, ou de
ceux de la culture et des loisirs, peuvent paraître frappées
d'une certaine timidité. Dans ce domaine, le nombre
importe cependant beaucoup moins que l'éventail des
compétences proposées. Il n'est pas dépourvu de significa-
tion que Lille ait pu faire vivre à la veille de la Révolution
104 maîtresses et 25 maîtres d'école, un écrivain public, un
généalogiste, 23 musiciens, 17 sculpteurs et peintres,
Il architectes et arpenteurs.
Les registres de mariages ne révèlent pas un recul de
très grande ampleur des actifs employés dans les diverses
branches de l'activité textile. En 1780-1785, 36 % des
époux exercent encore une des 42 professions mention-
nées. Quant à la population féminine, dont 80 % déclare
une profession, elle n'a jamais été, du moins au moment
du mariage, aussi affairée à des besognes textiles (47,8 %)•
Ce que confirme la source nuptiale, c'est l'effondrement
de la sayetterie et de la bourgeterie. Alors que 339 jeunes
mariés des années 1750-1754 appartiennent aux deux
manufactures qui ont fait la renommée de la cité, on n'en
dénombre plus que 171 en 1780-1784. Ce collapsus de la
sayetterie et de la bourgeterie intra-muros est partielle-
ment compensée par la progression des filetiers (187 en
1750-1754,271 en 1780-1784) et des tisserands (de 74 à 107
en trente ans).
Le lecteur aura compris que la difficulté dans l'analyse
de la composition socioprofessionnelle des sociétés d'An-
cien Régime est de raccorder les statistiques élaborées à
partir de sources qui ne mesurent pas la même chose. On
peut étayer les observations sur un terrain statistique plus
sûr lorsque l'on aborde les strates supérieures du tiers état.
Hélène Knop-Vandambosse a conduit à notre initiative
une enquête précieuse dans les registres de capitation, en
relevant systématiquement les capités à 15 livres et plus.
Si l'on adopte les subdivisions suggérées par J. Meyer dans
son Histoire de Rennes, en assumant la part d'arbitraire
que comporte toute hiérarchisation, il est loisible de distin-
guer quatre groupes : la bourgeoisie très riche au-dessus
de 100 livres, la bourgeoisie riche de 50 à 100 livres, la
bourgeoisie aisée de 20 à 50 livres, la petite bourgeoisie de
15 à 20 livres.
Globalement de 1730 à 1780, seuls 12,24 % des contri-
buables lillois se hissent à un niveau d'imposition permet-
tant de les considérer comme ressortissant de la
bourgeoisie au sens socioéconomique du terme. Le poids
financier de cette bourgeoisie est assurément sans
commune mesure avec son nombre, puisque les bourgeois
assurent le versement de près de la moitié de la capitation
due par les Lillois (48 % en 1730, 50,3 % en 1780).
À l'intérieur du monde bourgeois, les parts respectives
des différentes strates sont, comme on pouvait l'imaginer,
très contrastées. Un bon tiers des capités lillois sont de
petits bourgeois qui peuplent une catégorie où se rejoi-
gnent le sommet des milieux populaires et les tréfonds de
la bourgeoisie. La majorité des bourgeois (55,2 %) appar-
tiennent à la strate de l'aisance. La bourgeoisie riche
Tableau 5 — Haute, moyenne et petite bourgeoisie
Poids relatif au sein du monde bourgeois

représente à peine un bourgeois sur dix (9,8 %), la bour-


geoisie très riche se situe à un niveau numérique infime
(0,6 %). Les proportions n'évoluent pas très sensiblement
au cours du siècle ; néanmoins les bourgeois riches et très
riches passent de 13,4 % en 1730 à 9,5 % en 1750. Rappor-
tées à la population totale des contribuables, les bourgeoi-
sies riche et très riche ne rassemblent que 1,38 % des
Lillois en 1780, alors qu'à Rennes elles en regroupent 4 %.
Cette haute bourgeoisie lilloise ultra-minoritaire verse tou-
tefois 11,16 % de la capitation de la ville, soit davantage
que toute la petite bourgeoisie. Même s'il ne faut pas don-
ner une valeur absolue à des indicateurs fiscaux, force est
en tout cas de constater que l'enrichissement de la bour-
geoisie globalement considérée n'est rien moins qu'évident
dans une ville comme Lille où l'imposition moyenne des
bourgeois passe de 28 livres 10 sols en 1730 à 26 livres
14 sols en 1780.
Cette observation générale demande à être affinée par
Une prise en considération de plusieurs critères : l'activité ou
l'inactivité économique, le type d'activités exercées. Cinq
agrégats apparaissent à l'analyse : la bourgeoisie passive (ou
inactive), les hommes de loi et les officiers, les autres profes-
sions libérales, la bourgeoisie marchande et productrice, les
plus solides artisans parvenant à s'extraire des milieux
Populaires. De 1730 à 1780,20,72 % des bourgeois sont des
rentiers ou des gens sans profession. Le monde de l'échange
et de la production s'adjuge une confortable majorité abso-
lue (55,31 %). Au temps de Louis XV et de Louis XVI
comme à la fin du XVIIe siècle, les hommes de robe (8,35 %
du monde bourgeois) et les autres professions libérales
(6,64 %) sont toujours à l'image d'une ville d'intendance,
certes, mais sans activités judiciaires marquantes. Quant aux
artisans accédant à un statut bourgeois, ils demeurent une
mince minorité : la moyenne séculaire (8,36 %) ne doit
cependant pas reléguer au second plan un doublement en
pourcentage (6,2 % en 1730,13,7 % en 1780). Cette amélio-
ration du standing fiscal d'une fraction de l'artisanat est l'in-
dice d'une promotion sociale effective dans une ville où
l'ascenseur social, sans être bloqué, ne paraît pas fonction-
ner avec une particulière vigueur.
La très riche bourgeoisie (capitée à 100 livres et plus) se
réduit à une poignée de familles et paraît incapable de se
renouveler à partir du milieu du siècle. La bourgeoisie
riche dont les effectifs sont stables (85 capités en 1730, 88
en 1780) est formée de trois ensembles presque équiva-
lents en nombre (32,7 % d'inactifs, 36,3 % d'hommes de
loi et d'administrateurs — dont les échevins capités à
60 livres —, et 30,12 % de marchands). Les artisans et les
professions libérales y accèdent très exceptionnellement
(0,91 %). Sur la longue durée, l'ascension des marchands
et des entrepreneurs est spectaculaire. En 1780, ces bour-
geois d'affaires, avec 40,9 % de la bourgeoisie riche, dis-
tancent nettement les rentiers oisifs et le monde de la robe
judiciaire et officière. La transformation intervenue dans
les élites depuis 1730 est majeure puisque à l'époque du
cardinal Fleury, 41,2 % des bourgeois aisés étaient inactifs
et 34 % des hommes de loi et/ou des titulaires d'offices.
Dans les rangs de la bourgeoisie aisée (définie, rappelons-
le, comme l'ensemble des contribuables entre 20 et
50 livres), la prépondérance des professions marchandes et
entrepreneuriales devient hégémonique à la veille de la
Révolution (43 % de la catégorie en 1730, 52 % en 1750,
58,2 % en 1780). Si l'on ajoute le contingent opulent des
contribuables inactifs, quelle que soit la coupure chronolo-
gique envisagée, c'est à plus de 80 % des contribuables aises
que l'on a affaire. Les professions libérales et les hommes de
loi (10,20 %) ont une place en comparaison bien modeste-
Les artisans ne sont qu'un groupe minuscule par rapport a
la catégorie de référence (15 capités en 1730, 27 en 1750,29
en 1780). Ils ne sont pas beaucoup plus nombreux dans les
rangs de la petite bourgeoisie, avec une moyenne de 8,38 %•
Les marchands et les producteurs sont en effet préponde-
rants dans la petite bourgeoisie (55,31 %) comme ils le sont
dans la bourgeoisie aisée. Les hommes de loi, les officiers et
les professions libérales avec à peine 15 % des petits bour-
geois ne s'imposent pas plus dans cette catégorie que dans
les étages supérieurs de la bourgeoisie. Ce sont en effet, non
les bourgeois de robe, mais les rentiers et les personnes sans
profession qui forment, avec 20,72 %, le deuxième groupe
de la petite bourgeoisie.
Les bourgeoisies ne forment pas une caste figée. Les
barrières entre petite, moyenne et haute bourgeoisie ne
sont ni infranchissables ni étanches. Quelques exemples
d'ascension apparaissent au fil de la patiente consultation
des listes fiscales. Tel est le cas de l'orfèvre A. Petit qui,
imposé à 15 livres en 1740, passe successivement à 25, 30
et finalement 50 livres de capitation en 1780. Le marchand
de chevaux J.-B. Cornil qui, de 1740 à 1770, passe de 15 à
60 livres est aussi un bel exemple de promotion. Soyons
cependant clair. Ces trajectoires attirent d'autant plus l'at-
tention qu'elles sont rares.
Tableau 6 — Poids relatif des paroisses de Lille dans la capitation, les
baptêmes, les mariages et les décès au XVIIIe siècle
D e s disparités sociales m o i n s accusées ?

L a r a d i o g r a p h i e des écarts sociaux e t des disparités spa-


tiales c o m p l è t e n é c e s s a i r e m e n t t o u t e é t u d e d u tissu social
urbain. Il est certain q u e tous les q u a r t i e r s n e s o n t pas
s o c i a l e m e n t h o m o g è n e s . L ' i n d i c a t e u r d e la c a p i t a t i o n est
u n e fois d e plus u n outil incisif d ' a n a l y s e (cf. t a b l e a u 6).
S a i n t - É t i e n n e sous L o u i s X I V c o m m e e n 1790 est la
paroisse la plus riche e t elle m a i n t i e n t sa d o m i n a t i o n . E n
1790, l o r s q u e les privilégiés d e l ' A n c i e n R é g i m e doivent
c o n t r i b u e r a u x c h a r g e s c o m m u n e s d u pays, des réajuste-
m e n t s à la h a u s s e se p r o d u i s e n t p o u r les d e u x paroisses a
plus f o r t e c o l o r a t i o n nobiliaire e t ecclésiastique, Saint-
P i e r r e et S a i n t - A n d r é . C e qui f r a p p e a v a n t t o u t est l'assez
g r a n d e stabilité d u n o m b r e des c o n t r i b u a b l e s e t les poids
relatifs a u t o t a l p e u variables des capités des diverses
paroisses. Seule S a i n t - S a u v e u r accuse u n n e t recul d e sa
p o p u l a t i o n c o n t r i b u a b l e , alors q u e le n o u v e a u Lille,
a u q u e l c o r r e s p o n d p o u r l'essentiel la p a r o i s s e Saint-
André, enregistre une vigoureuse poussée.
L ' a n a l y s e d e la d i s t r i b u t i o n des capités r o t u r i e r s à
15 livres e t plus a t t e s t e que, d e 1730 à 1780, les b o u r g e o i s
s o n t p r é s e n t s dans les s e p t paroisses de la cité et d a n s 80 %
des r u e s d e la ville. Il n e faut c e p e n d a n t p a s e x a g é r e r la
p o r t é e réelle de cette d i s p e r s i o n g é o g r a p h i q u e : la m a j e u r e
p a r t i e d e la b o u r g e o i s i e réside d a n s u n g r o u p e d e vingt-
trois r u e s ; p a r ailleurs les p a r o i s s e s S a i n t - M a u r i c e e t Saint-
É t i e n n e r e g r o u p e n t à elles seules les d e u x tiers d e la bour-
geoisie lilloise. S a i n t e - C a t h e r i n e c o n c e n t r e u n e p r o p o r t i o n
d e b o u r g e o i s (15,1 % ) assez p r o c h e d e s o n p o i d s relatif
d a n s la p o p u l a t i o n lilloise ; toutefois la h a u t e bourgeoisie
y est p r o p o r t i o n n e l l e m e n t assez n o m b r e u s e . E n revanche,
à Saint-Sauveur, la p a r o i s s e o u v r i è r e p a r excellence, rési-
d e n t m o i n s d e 7 % des b o u r g e o i s lillois. À L a M a d e l e i n e ,
le « q u a r t i e r des c o u v e n t s », p o u r r e p r e n d r e l'expression
d ' A . d e Saint-Léger, la b o u r g e o i s i e t r o u v e p e u sa place
(4,33 % ) . E l l e n e la t r o u v e p a s d a v a n t a g e à Saint-Pierre
(3,9 % ) o ù les g r o u p e s sociaux d o m i n a n t s ressortissent aux
d e u x p r e m i e r s o r d r e s privilégiés.
Il va d e soi q u e les t r a v a u x a c t u e l l e m e n t disponibles
r é v è l e n t u n e c e r t a i n e mixité sociale d e l'habitat. Il est évi-
d e n t q u e c'est la r u e et n o n la paroisse q u i est l'unité d e
base la plus a d é q u a t e p o u r c o m p r e n d r e la réalité sociale.
Qu'est-ce q u ' u n q u a r t i e r , d u reste, sinon u n e m o s a ï q u e d e
rues d o n t b e a u c o u p s o n t t y p é e s (cf. c h a p i t r e 1) ? M ê m e
dans u n e paroisse g l o b a l e m e n t p a u v r e c o m m e Saint-Sau-
veur, la r u e des M a l a d e s , qui s'y intègre sur la m a j e u r e
partie d e s o n cours, p r é s e n t e u n e distribution sociale et
socioprofessionnelle relativement diversifiée. Cette
absence d e s é g r é g a t i o n g é o g r a p h i q u e t r o p b r u t a l e d e la
Population lilloise n e doit p a s r e l é g u e r a u s e c o n d p l a n
l'acuité des écarts sociaux.
Les rôles d e c a p i t a t i o n fournissent d ' a m p l e s b r a s s é e s d e
données. P o u r a p p r é c i e r a p p r o x i m a t i v e m e n t l ' a m p l e u r d e
l'inégalité des conditions, d e u x m é t h o d e s p e u v e n t ê t r e
mises e n œuvre. L a plus simple consiste à a n a l y s e r la gra-
dation des cotes fiscales selon u n e p r o g r e s s i o n p u r e m e n t
arithmétique. J. D u p â q u i e r a critiqué cette m é t h o d e car, à
ses yeux, le m o d e d e r e p r é s e n t a t i o n le m o i n s arbitraire est
d'établir la m o y e n n e d ' i m p o s i t i o n , puis d e classer les
Imposés dans le sens positif et n é g a t i f p a r r a p p o r t à cette
moyenne. E n effet, ce qui c o m p t e p o u r l'analyse sociale
est m o i n s la s o m m e d ' i m p ô t p a y é e p a r c h a q u e contri-
b u a b l e q u e la place o ù c h a c u n se situe p a r r a p p o r t à la
m o y e n n e d e la c o m m u n a u t é étudiée. N o u s a v o n s utilisé
c o n j o i n t e m e n t ces d e u x m é t h o d e s d o n t les résultats s'éclai-
rent m u t u e l l e m e n t .
O n t r o u v e r a ci-après q u e l q u e s - u n s des clichés de l'inéga-
lité sociale o b t e n u s p a r ces d e u x d é m a r c h e s m é t h o d o l o -
giques e n 1695 et e n 1785. P o u r m i e u x é l u c i d e r les écarts
sociaux, n o u s a v o n s p r o c é d é à d e u x m o d e s d e comptabili-
sation. N o u s avons r e c e n s é tous les c o n t r i b u a b l e s lillois
Puis é c a r t é d u calcul les épaisses c o h o r t e s de d o m e s t i q u e s
qui, a u x d e u x é p o q u e s , sont a u d e m e u r a n t capités d a n s
leur g r a n d e m a j o r i t é à d e u x livres. Il est p e u discutable e n
effet q u e la p r é s e n c e massive d e cette domesticité, d o n t le
Mode d e vie a u domicile des m a î t r e s est si spécifique,
brouille la réalité sociale e n amplifiant les écarts sociaux
réels.
V
A l'évidence, e t n u l n ' e n s e r a surpris, les s t r u c t u r e s
sociales s o n t très inégalitaires. Il est classique d e considé-
rer q u e q u i c o n q u e acquitte six livres d e c a p i t a t i o n a t t e i n t
un seuil d ' a i s a n c e le m e t t a n t , sauf accident, à l'abri d e la
i
Tableau 7 — Rôles de capitation ;
Répartition des contribuables lillois en 1695 et en 1785

précarité. Dans ces conditions, une majorité de contri-


buables lillois à toutes les époques se situe en deçà de ce
seuil. Cependant, la situation n'a pas empiré au cours du
xviiie siècle. Les tranches intermédiaires (entre 6 et
15 livres) voient leurs effectifs s'étoffer, surtout si 1'°^
scrute la population sans les domestiques (27,13 % en 1695
et 33,39 % en 1785). Il serait cependant téméraire d'affir-
mer que l'inégalité sociale a régressé au cours du siècle ou,
du moins, la remarque n'est validée que par l'observation
de la population des contribuables. On ne manquera pas
en effet de constater que le nombre des capités a baissé
alors que dans le même temps la population a continué
a progresser. Tout se passe donc comme si l'outil fiscal
d évaluation des facultés contributives s'était quelque peu
affiné entre 1695 et le second XVIIIe siècle, permettant ainsi
a une fraction plus grande de la population d'échapper à
1impôt direct par suite de son indigence notoire. Si le res-
serrement des distances sociales entre nantis et démunis
demeure sujet à débat, en revanche il est attesté que Lille
présente un visage social plus homogène que Valen-
ciennes, où en 1786, 71,92 % des capités sont en deçà de
SIX livres, ou que Cambrai, où en 1790, 75,10 % figurent
dans cette ample cohorte des paupérisables.
Si nous mettons en œuvre les procédures d'analyse pro-
Posées par J. Dupâquier, les observations précédentes s'en
trouvent approfondies (cf. figure 6). Prenons derechef
Pour bases de comparaison les rôles de 1695 et de 1785.
Certes, en près d'un siècle, la cote moyenne s'est quelque
Peu relevée en passant de 6,58 à 7,85 livres si l'on scrute
^ensemble des contribuables, de 7,62 à 8,81 livres si l'on
écarte les domestiques du calcul. L'essentiel toutefois n'est
Pas là, mais dans la répartition des contribuables par rap-
port à la moyenne. Or la part relative des capités relégués
en deçà de la cote moyenne d'imposition a reculé, que l'on
examine l'ensemble des contribuables ou que l'on écarte
la proliférante population des servantes et des valets. Le
ressac, pour patent qu'il soit, demeure cependant d'am-
Pleur assez modérée. Il est plus significatif que les
ensembles humains en situation moyenne (catégories A et
a) aient sensiblement conforté leur place dans la pyramide
des conditions. Au sein de la population non domestique,
32,03 % des imposés en 1695, 37,95 % en 1785 appartien-
nent à ces « classes moyennes » (l'anachronisme, en la cir-
Constance, n'est pas mortel) telles que la fiscalité permet
de les cerner. Les contribuables les plus modestes qui
acquittent un impôt inférieur au quart de la cote moyenne
Refluent dans de considérables proportions (49,54 % en
1695, 20,76 % en 1785). Parler pour autant sans nuances
de réduction de l'éventail des conditions sociales serait
hasardeux, puisque les contribuables « riches » qui paient
plus de quatre fois l'imposition moyenne passent de 3 %
à 5,57 % de l'effectif total. Faut-il donc répéter que les
différenciations sociales restent fortes à Lille à la veille de
la Révolution ? Les réalités sociales ne s'évaluent toutefois
exactement qu'en comparaison, or les diagrammes fiscaux
de Cambrai et de Valenciennes présentent à la même
époque un étagement des situations socioéconomiques
bien plus contrasté avec un laminage des tranches fiscales
occupées par les contribuables moyens.

La perception des difficultés matérielles de l'existence


qui assaillent la majeure partie de la population doit main-
tenant s'ouvrir à un élargissement des perspectives. Un des
objectifs que s'assigne ce livre est en effet de mieux cerner
les modes socialement différenciés de consommation, les
sensibilités envers l'hygiène et le paraître comme l'utilisa-
tion de l'espace par des citadins devant répondre aux
besoins biologiques élémentaires : dormir, se nourrir et se
chauffer. Une ville, surtout lorsqu'elle est de belle taille,
par la concentration humaine qu'elle suscite est de surcroît
confrontée à des problèmes spécifiques de sécurité. C'est
une autre dimension du vécu urbain qu'il importe aussi de
prendre en compte.
Figure 6 — Histogrammes des contribuables lillois en 1695 et en 1785
TROISIÈME PARTIE

HABITER, CONSOMMER ET VIVRE


EN SÉCURITÉ DANS UNE VILLE
GÉNÉRALEMENT MALSAINE
L'histoire économique et sociale est une discipline
anciennement constituée qui a vécu des mutations succes-
sives. L'histoire de la culture matérielle, entendons par là
celle de la culture de la consommation des objets, des
conditions concrètes de l'existence quotidienne est actuel-
lement en pleine efflorescence. L'alimentation, le loge-
ment, les vêtements, l'hygiène notamment méritent non
seulement d'être décrits, mais aussi d'être compris en cer-
nant les usages qui se cachent derrière l'énumération des
objets, ainsi que les changements intervenant dans les
gestes et les comportements de la vie ordinaire.
L'étude des modes de vie ne peut naturellement pas se
confiner à l'espace privé, surtout dans des sociétés où les
hommes vivent moins en leur particulier que de nos jours,
ne serait-ce que parce que le logis du plus grand nombre
est inconfortable, protège mal de l'humidité et du froid.
Les Lillois, qui ont de surcroît le sens de la fête et le goût
de la convivialité, aiment vivre hors de chez eux dans la
rue, au cabaret, auprès d'amis, de proches ou de connais-
sances. Dans ces lieux publics, nul doute qu'ils ne côtoient
l'insalubrité, voire l'insécurité. Le dernier chapitre de cette
Partie sera donc à la confluence des enquêtes en plein
essor dans les années 1970 sur la délinquance et la crimina-
lité et des travaux plus récemment entrepris sur la police
des villes, les mesures de sûreté publique et le sentiment
de sécurité.
7
Les Lillois à table ou le Ventre de Lille

La consommation alimentaire du peuple manquait


cruellement de diversité. Il est pourtant certain que le
monde populaire lillois n'était pas astreint comme la pay-
sannerie française du xvne siècle à la monotonie de la
« royauté de la soupe » (P. Goubert). Sauf en temps de
crise de subsistance, la réalité des choses dans le monde
urbain fait apparaître un régime alimentaire plus diversifie
qu'à la campagne. Nous entendons bien que la ration quo-
tidienne de l'homme du peuple, suffisante en quantités,
au moins en période frumentaire faste, présente toujours
certaines insuffisances vitaminiques et de fâcheuses
carences. Néanmoins, le tableau que nous donne par
exemple A.-F.-J. Desmilleville à la fin du règne de
Louis XV évite les outrances du misérabilisme comme les
illusions d'une douceur de vivre qu'on imaginerait libre-
ment partagée par tous. « Le peuple tire avantage de
l'abondance qui règne en cette ville. À dîner, il mange du
porc salé ou autres viandes, ou des légumes, surtout des
pommes de terre, des haricots, des pois et souvent du pois-
son, quand son abondance ou son peu de fraîcheur le met-
tent à bas prix. Le beurre et le fromage tiennent lieu de
ces aliments chez ceux qui n'ont pas la facilité de se les
procurer. Tous mangent très souvent de la soupe de
légumes ou de lait de beurre. »
UNE ALIMENTATION DE BASE MOINS UNIFORME QU'ON NE
L'IMAGINE SOUVENT

Les observateurs considèrent généralement que les ter-


roirs de la Flandre wallonne produisent les meilleurs blés.
Le problème, c'est que la densité de la population est telle
que la région n'est pas autosuffisante en grains. En atten-
dant que la thèse en cours de Patrick Cerisier ne lève déci-
sivement le voile, il n'est guère téméraire d'affirmer que
Lille devait s'approvisionner en grains hors de son bassin
alimentaire de proximité.

Un bassin alimentaire riche, mais déficitaire

. En période de disette, le Magistrat se procurait les quan-


tités manquantes en faisant appel aux blés de Baltique ou
de Hollande. En conjoncture frumentaire plus paisible,
Lille avait recours aux ressources céréalières des contrées
voisines, la Flandre occidentale, la Picardie, le Cambrésis
et surtout l'Artois. La primauté de l'Artois est au reste une
donnée structurelle majeure du fonctionnement du marché
lillois. Une ordonnance de 1433 fait déjà état de la fré-
quentation « de toute ancienneté » du pays d'Artois par
les marchands de grains. Les petites villes d'Artois, en par-
ticulier Hesdin, Saint-Pol, Pernes, Avesnes-le-Comte, rece-
vaient régulièrement leur visite.
L'estimation des besoins en grains de la population peut
être en effet approximativement évaluée. P. Lefèvre fait
état d'une consommation annuelle de 2,7 hectolitres de blé
par personne. Ce chiffre peut paraître une évaluation mini-
male, qui n'est cependant pas sans fondement avec une
ration alimentaire partiellement carnée. En 1772, le subdé-
légué de Cambrai, Gillaboz indique lui aussi une consom-
mation de 2,77 hectolitres par habitant. Notons toutefois
que lors de l'enquête sur les grains du contrôleur général
Terray, le subdélégué de Bouchain considère qu'une per-
sonne a besoin par an de 4 hectolitres. Nul doute qu'il
s'agisse là d'une estimation un peu forte. Jean Meuvret
Opte pour une moyenne de 3 hectolitres par habitant et
par an. Il paraît donc expédient de faire fond sur une telle
consommation moyenne afin de se livrer au jeu toujours
un peu acrobatique de la « pesée globale ».
Des savants calculs établis par Pierre Lefèvre, il appert
que, en 1789, la superficie cultivée en blé dans la châtelle-
nie de Lille était de 14 637 hectares, dont la production, a
raison de 21,74 hectolitres à l'hectare, se serait élevée a
318 208 hectolitres. Si on retient par ailleurs un chiffre de
population de 236 506 âmes pour la châtellenie de Lille,
on observe que 709 518 hectolitres étaient nécessaires pour
rassasier une telle population. Le taux de couverture ahj
mentaire laisse apparaître un déficit supérieur à la moitié
de la production par rapport à la consommation. Encore
cette appréciation apparaît-elle optimiste lorsqu'on
compulse les mémoires, il est vrai volontiers geignards,
composés par les autorités locales. C'est ainsi que le cahier
d'aide de 1768 souligne que, dans la province, les bleds
qu'on dépouille dans les temps les plus heureux suffisent
à peine pour nourrir pendant quatre mois de l'année tous
les habitants. Il est vrai que dès 1694, on lit dans une lettre
au contrôleur général Pontchartrain : « Il n'y a guère de
terres plus abondantes en bon grain et cependant, elles
sont ensemencées pour la plupart de tout autre grain que
celuy qui sert à la nourriture des hommes », et de préciser :
«Tout ce beau pays n'est occupé que de colsa, navets,
grain qui n'est propre qu'à faire de l'huile à brusler. » Or,
l'existence de surplus de biens alimentaires livrés par les
zones agricoles est la condition sine qua non de l'existence
d'une métropole urbaine et de la survie d'une population
en quête de son pain quotidien.

Le pain, nourriture la plus commune du peuple

On est presque gêné d'écrire après tant d'autres que le


pain, parce qu'il est la calorie la moins coûteuse, est à la
base de l'alimentation populaire. Toutes les études mon-
trent que les achats de pain accaparent facilement la moitié
des dépenses d'une famille du monde populaire. Encore
convient-il de se demander de quel pain on parle. À Lille,
cinq sortes de pain sont taxées et visées par la réglementa-
tion. Il y a assurément le beau pain blanc, dit à Lille « pain
français », fabriqué avec la première fleur de froment. Le
pain blanc gris est toujours confectionné avec une pre-
mière fleur de blé déjà bluté, autrement dit tamisé à 49-
50%. On le distingue du pain de trempe fabriqué avec du
blé bluté plus grossièrement à 56-57 %. Le pain de blansé,
désigné sous le nom de pain de ménage, qui est préparé
avec de la farine non blutée est déjà d'une qualité singuliè-
rement médiocre. Le pain de méteil, fabriqué à partir d'un
Mélange (dans des proportions variables) de froment et de
seigle est la dernière catégorie de pain puisque le seigle
Pur n'est pas utilisé dans la région pour pétrir le pain.
Les observateurs étrangers comme les hygiénistes ne
jjvrent pas des impressions très valorisantes pour la qualité
du pain dont devaient se contenter les Lillois d'Ancien
Régime. Il est vrai que les eaux de Lille n'ont jamais béné-
ficié d'une excellente réputation. Robert de Hesseln écrit
tout uniment : « Les eaux de rivière, même de source et de
pluie, ne sont ni claires ni limpides. Le principe siliniteux
qu elles entretiennent toutes plus ou moins les rend
Pesantes et fastidieuses au goût... » J.-J. Regnault-Warin
sous le Consulat décrit en ces termes l'eau fournie par les
Pompes installées dans la plupart des maisons : elle est
« lourde, froide, aigre, crue, d'une digestion pénible ». Les
* légumes y cuisent mal », les savons dans ces eaux il est
vrai chargées de calcaire « entrent difficilement en dissolu-
tion »... Dès lors ce que cet auteur, que l'on sait d'un goût
délicat, dit de la fabrication du pain ne peut que se déve-
lopper dans le registre de la dévalorisation. J.-J. Regnault-
warin conclut à une fabrication vraiment « vicieuse » du
Pain et prolonge ses réflexions par une présentation sans
indulgence du pain innommable auquel semblent voués les
Lillois : « La cuisson n'est pas portée à un point assez
haut ; sous les croûtes amollies, l'humidité se rassemble,
retombe bientôt sur la mie qu'elle imbibe, et force ceux
qUI font provision de plusieurs pains, à dévorer avec une
Substance à demi décomposée le levain de plusieurs incom-
modités. »
Les pommes de terre pouvaient-elles avantageusement
compléter à moindre coût la ration alimentaire des hum-
bles ? De façon générale en France, le succès de la pomme
de terre fut des plus timides avant la Révolution. Pourtant,
efficacité de ce précieux tubercule originaire des plateaux
andins ne prête pas à discussion : à surface égale, la
pomme de terre nourrit cinq fois plus de personnes que
le froment. Cependant les résistances psychologiques au
recours à la pomme de terre furent longues à surmonter.
Le « retard français » est-il cependant aussi fort dans une
région lilloise si proche des provinces flamandes de la Bel-
gique autrichienne où la pomme de terre s'est déjà substi-
tuée à 40 % de la consommation céréalière ? Regnault-
Warin parle, mais il écrit au début du xixe siècle, d'une
consommation journalière par les « classes inférieures »•
La Statistique si souvent citée du préfet C. Dieudonne
affirme que le développement de cette précieuse racine
date de la Révolution. La cause est-elle donc entendue ?
Rien n'est moins sûr. Desmilleville, on l'a vu, cite tout uni-
ment la pomme de terre parmi les ressources de l'alimenta-
tion populaire. En 1787, au détour d'un humble dossier de
procédure criminelle, on apprend que deux fileurs de laine
« pour se nourrir pendant toute la semaine » ont avoue
avoir volé des pommes de terre dans les champs situés
entre la porte de La Madeleine et la porte de Saint-Mau-
rice. Enfin, on dispose d'un « mémoire d'observation >>
destiné au gouvernement en 1789 par Jacques-François
Delespierre. Ce mémoire propose d'établir à Lille une
manufacture de farine de pomme de terre. Il accompagne
son opuscule de bien intéressantes justifications. Surtout,
il désigne dans la pomme de terre le levier de nouvelles
transformations agraires pour la contrée : « La province de
Flandre qui fournit en abondance des pommes de terre en
produirait encore au centuple puisque le cultivateur étant
sur le débit de ses pommes de terre s'empressera d'en
planter dans les terres qu'il laisse ordinairement reposer
[...] et lorsque la plante de colza manque en tout ou en
partie qui est une perte des plus considérables pour le
laboureur, il s'indemnisera en y plantant des pommes de
terre. »
Il est donc clair que la pomme de terre n'a pas attendu
la Révolution pour faire son apparition, mais elle n'accroît
significativement sa part dans l'alimentation humaine
qu'au xixe siècle. Du reste, Regnault-Warin observe que
les consommateurs lillois font encore trop souvent
confiance à des revendeurs qui les font bouillir superficiel-
lement dans de l'eau ! On serait vraiment tenté de
conclure sur ce point, comme L. Trénard, que ce n'est pas
encore « l'époque du triomphe de la frite ».
Les légumes et les fruits étaient plus que les pommes de
terre acclimatés à l'alimentation humaine. Les environs de
Lille, à l'exception du plateau surtout céréalier du Mélan-
tois, ressemblait à un potager tant le pays était entremêlé
de vergers, de petits bois et de prairies. Des légumes de
toute espèce y étaient assurément produits, d'abord dans
des jardins privés. Si la région audomaroise ravitaille le
Marché lillois principalement en choux-fleurs et en arti-
chauts, on ne peut pas dire qu'il y ait des variétés de
légumes plus particulièrement cultivés dans la ceinture
Maraîchère de la cité. Que les carottes, les navets et les
choux aient contribué à nourrir la soupe aux herbes n'a
rien de bien spécifique à la cuisine locale. La nourriture
ordinaire des artisans et des journaliers de la ville et celle
des hommes du peuple des campagnes ne sont pas stricte-
ment similaires. De l'aveu même de C. Dieudonné, le
menu des citadins d'humble condition comporte un peu
Plus souvent de la viande de boucherie, en revanche il dis-
Pose de « moins de ressources en laitage et en légumes ».
Le goût des Flamands des villes et des campagnes pour les
Plus grandes variétés de salades est devenu presque un lieu
commun. Il faut cependant reconnaître qu'il est difficile
d'aller au-delà des énumérations à la Zola du préfet Dieu-
donné qui fait déferler sur les tables flamandes la raiponce
ou salade d'hiver, la mâche dite aussi bien « salade de cha-
noine » que salade de blé, le pissenlit, mangé cru ou cuit,
la pimprenelle ou le cresson. Parmi ces verdoyantes pro-
ductions, signalons simplement que le cresson de fontaine,
que l'on dit particulièrement recherché, avait des vertus
antiscorbutiques, ô combien précieuses, pour les popula-
tions exposées à des déficits en vitamine C.
La consommation de fruits frais est, on le sait, essentielle
a une bonne hygiène alimentaire. Il est certain que les
fruits proposés se sont diversifiés au cours des XVIIe et
Xviiie siècles. Encore les sources ne permettent-elles pas de
faire le départ entre l'éventail des produits fournis et les
consommations socialement différenciées. Autour de Lille,
les paysans se consacrent surtout à la production de
Pommes ou de poires, mais les cerisiers, les pruniers, les
Pêchers et les groseillers n'étaient pas à proprement parler
rares. L'ensoleillement souvent parcimonieux de ces terres
ne contribuait pas à gonfler de jus les fruits à noyau des
vergers flamands. Quant aux fruits secs et aux agrumes
venus de loin, notamment les oranges, ils demeurent
encore au siècle des Lumières des produits de luxe, alors
que des spécialités locales, comme la fine pêche de Ques-
noy-sur-Deûle, acquièrent une relative notoriété.

Un goût invétéré pour le beurre

La place occupée par le beurre, que l'on a usage de saler


en Flandre, a frappé les conquérants français. L'intendant
Dugué de Bagnols dans son mémoire de 1697 confesse :
« On a peine à concevoir combien il se consomme de
beurre dans le pays conquis dont il est la nourriture la plus
ordinaire. Il s'en emploie presque autant dans les manufac-
tures de laine, de draps et étoffes. » Or, il est certain que
les pâtures n'occupaient qu'à peine 6 % des terres de la
châtellenie à la fin de l'Ancien Régime. Certes la qualité
de l'élevage des vaches en stabulation permanente autori-
sait, selon Maurice Braure, une production annuelle par
vache oscillant entre 2 600 et 3 600 litres de lait. Il est clair
cependant que l'élevage local ne permettait pas de
répondre aux besoins à la fois alimentaires et industriels
d'une châtellenie où deux villes, Lille et Douai, étaient
amplement consommatrices. Surtout pour les beurres, l'ap-
pel aux importations s'imposait donc. De l'autre côté de
la frontière, les châtellenies d'Ypres et de Furnes étaient
constamment sollicitées au XVIIIe siècle, mais, surtout pour
les usages industriels, on ne pouvait faire l'économie d'im-
portations venues de Hollande, de Frise, voire d'Irlande et
d'Angleterre.
Demeure un trait de comportement alimentaire typique-
ment flamand : le goût immodéré des populations pour le
beurre. Il ne se passe pas de jour, ni, semble-t-il, de repas,
aux dires des voyageurs étrangers, sans que les Lillois n'en
mangent. Le sieur Nomis en 1714, sans être prolixe sur le
sujet, observe que les tranches de pain recouvertes de
beurre sont « fort en usage dans l'Artois et dans toute la
Flandre ». « Ils en mangent le soir, ragoût bizarre pour
ceux qui n'y sont point accoutumez. » Une autre particula-
rité alimentaire de la ville réside certainement dans la
consommation presque intempestive de lait de beurre ou
de lait battu, bref, du liquide riche en sels minéraux qui
reste dans la baratte une fois le beurre prélevé.
J.-J. Regnault-Warin attribue la responsabilité d'« une
Multitude d'estomacs détériorés » à l'usage habituel d'un
lait de beurre fort aigre qui redouble l'acidité des sucs gas-
triques.
La consommation de fromages n'est pas aussi communé-
ment attestée que celle du beurre ou du lait de beurre.
Assurément, les paysannes de la châtellenie fabriquent des
fromages qui ne paraissent cependant pas nourrir un
important commerce. Les fromages de Bergues, curieuse-
ment, ne sont pas très recherchés par la clientèle lilloise ;
le fromage de Hollande, en revanche, en dépit de son prix,
est prisé même par le commun peuple. Quant aux per-
sonnes de condition, elles marquent une prédilection mar-
quée pour le fromage de Maroilles.
Il demeure que si une police des fromages n'aurait guère
eu d'objet, tel n'est pas le cas d'une police des beurres.
Celle-ci n'a pourtant pas la rigueur de la police des grains.
Par exemple, il n'est pas fait mention d'égards chargés
d'examiner les beurres mis en vente. Longtemps le
commerce des beurres en pièces (d'une livre ou d'une
demi-livre) se fit le long des maisons de la rue de la Clef,
mais en décembre 1737, l'installation d'un marché au
beurre dans les galeries de la cour de la Bourse fut décidée.
Il est vrai que cette création ne s'éclaire vraiment qu'à la
lumière de l'ordonnance du 23 octobre 1724 qui mettait en
cause les menées de « certaines femmes et autres person-
nes » allant dans la banlieue et ailleurs à la rencontre des
beurres pour les acheter. C'est dire que l'institutionnalisa-
tion d'un marché au beurre a pour objectif de désorganiser
le commerce opéré par des intermédiaires qui aboutissent
a renchérir le coût de cet article de première nécessité.
Jamais, au vrai, le dispositif réglementaire mis au point par
le Magistrat n'a été aussi prégnant et attentif qu'au
moment où les théories libérales commencent à inspirer
les élites politiques dirigeantes du royaume. La même
observation vaut pour les marchés de la viande.
V I A N D E S , POISSONS ET NOUVELLES CONSOMMATIONS : DES
MODÈLES ALIMENTAIRES EN DEVENIR

Dans les travaux consacrés à la culture matérielle, la


consommation de viande est ordinairement présentée
comme un indicateur de différenciation sociale. Les man-
geurs réguliers de viande échappent à la précarité de l'exis-
tence populaire, même si les gens de peu consomment les
tripes dédaignées par les élites. Ce lieu commun de l'histo-
riographie demande assurément à être nuancé.

Un régime alimentaire de carnivores ?


Il est difficile de mesurer avec exactitude le nombre de
bêtes consommées chaque année par la population. On
dispose d'un document précieux de 1744 concernant
Douai. Le Magistrat indique que chaque semaine
23 bœufs, 47 vaches, 130 veaux, 130 moutons et 46 cochons
sont abattus dans la ville parlementaire et universitaire.
Peut-on extrapoler ces chiffres en disant que chaque
année près de 1200 bœufs, plus de 2 400 vaches,
6 700 veaux, 6 700 moutons et 71 000 cochons passent de
vie à trépas dans la cité de la Scarpe ? Si l'on s'y risque,
une comparaison avec les statistiques relatives à Paris
devient possible. Or, 70 000 bœufs, 18 000 vaches,
350 000 moutons, 120 000 veaux et 35 000 porcs ravitaillent
le « ventre de Paris » à la veille de la Révolution. Si l'on
songe que Paris est au moins trente fois plus peuplé que
Douai, on observe qu'en ce qui concerne la viande bovine,
Douai soutient la comparaison. Les moutons sont certes
moins nombreux, mais les veaux et surtout les porcs occu-
pent plus souvent les assiettes douaisiennes que celles des
habitants de la capitale. Bien sûr, Lille n'a pas le même
profil qu'une ville plus « tertiaire » comme Douai, mais la
comparaison plaide en faveur d'écarts au total assez peu
significatifs avec le modèle de consommation parisien.
Pour garantir une réelle qualité sanitaire de la viande, la
législation princière comme la réglementation municipale
veillent, non sans rigueur. Pour éviter les fraudes, les bêtes
ne peuvent être débitées qu'aux « étaux et lieux publics ».
Seuls les francs-bouchers avaient la faculté de vendre des
viandes crues ; les charcutiers s'étaient vu réserver la vente
des viandes cuites. Il était toutefois convenu que si la
viande avait été achetée aux boucheries de la ville, ils pou-
vaient eux aussi vendre de la viande crue.
Lille a à l'évidence tardé à se doter d'installations
Modernisées pour l'abattage des animaux. Ce n'est qu'en
1825 que des abattoirs, complétés en 1829 par un marché
aux bestiaux, furent construits à l'emplacement de l'an-
cienne cense du Metz. Autrement dit, sous l'Ancien
Régime, il n'y a que des « tueries particulières ». Pour sur-
veiller les agissements des professionnels de la viande,
contrôler les bêtes abattues et les marquer en désignant la
qualité des viandes, le Magistrat devait miser sur le zèle
ûe ses six égards des grandes et petites boucheries (portés
a 12 en 1779). Les grandes boucheries, finalement démo-
lies en thermidor an XIII, contenaient deux allées et
étals. Quant aux petites boucheries, elles étaient claire-
ment affectées, depuis des ordonnances de 1779 et 1780, à
a vente des viandes de première qualité.
De façon générale, les bouchers de la cité faisaient
Jgure d'interlocuteurs singulièrement réfractaires à
l'éthique du « bien public » professé par le Magistrat. Non
seulement Messieurs les soupçonnent « par avidité » de
vendre toutes sortes de viandes au prix fixé pour celles
de première qualité. Mais en période d'épidémies, ils leur
reprochent d'introduire en ville des viandes provenant de
bêtes malades. Lors de la crise au début des années 1770
consécutive à une sorte de pneumonie contagieuse des
oetes bovines, le Magistrat alla jusqu'à prévoir une
amende de cent florins contre les bouchers s'ingéniant à
vendre de la viande provenant de troupeaux atteints par
la maladie.
. Cette vigilance exercée contre la consommation de
viandes contaminées s'explique aussi par l'abondance des
Viandes demeurant l'apanage des tables des gens aisés. Un
mets local comme le hochepot de bœuf ou de mouton, avec
des carottes et des navets demeure un plat peu accessible
Pour les budgets populaires. Il fait partie de la cuisine
bourgeoise traditionnelle. De la même manière, le jambon
est pour le menu peuple une pierre angulaire de la gastro-
nomie festive. Il suffit à cet égard de scruter la célèbre
aquarelle de C. Pourchez représentant le repas offert en
1729 aux pauvres de la ville à l'occasion de la naissance du
Dauphin. Sur la longue table aux côtés de fruits et de
volailles sont alignées deux rangées de jambons. Ce gout
de la viande de porc et de ses sous-produits peut expliquer
aussi que le Magistrat ait cru nécessaire en décembre 1710
comme en décembre 1719 de « défendre à toutes per-!
sonnes de tenir ou nourrir » en ville des porcs ou cochons .
La présence d'un élevage porcin épars dans la ville n'a rien
d'étonnant. Les porcs, contrairement aux moutons et aux
bovins, franchissent difficilement de grandes étapes, mais
on imagine la gêne occasionnée par l'errance d'un tel
bétail dans les rues. Demeure un fait dont l'importance
doit être soulignée : la consommation de viande porcine
était bien supérieure à Lille à ce qu'elle était dans une
métropole comme Paris où elle compte peu.

Les apports en poisson

La consommation de poisson se révélait aussi être socia-


lement sélective. Le poisson frais, étant donné son prix
élevé, n'était pas accessible à tous, alors que les poissons
séchés ou salés apportaient à tous un complément calo-
rique appréciable. Le poisson frais de rivière, surtout celui
de qualité, était une denrée point trop commune à Lille. Le
droit de pêche dans la basse Deûle était une prérogative
municipale. La ligne avec une soie de cheval était du reste
le seul instrument de pêche autorisé, alors que les contre-
venants avaient recours à des éperviers, pêchaient à la
proie et au chapeau. Les palais délicats, à l'instar de
Regnault-Warin, sont pour le moins réservés sur la saveur
de ces poissons accusés d'avoir contracté dans la vase
« une odeur et un goût de marécage ». C'est néanmoins
grâce à ces ressources locales que les tables lilloises se peu-
plent de carpes, de tanches, de brochets, de lottes, d'an-
guilles ou d'écrevisses.
Les poissons de mer de qualité fournissaient en quan-
tités bien plus appréciables les tables, au moins celles des
bons « bourgeois ». Les temps forts de la sociabilité ne
s'imaginent pas sans ample recours aux poissons de mer et
de rivière. Les comptes de la confrérie des canonniers en
1761 comportent la liste des denrées utilisées par le cuisi-
nier lors du banquet de confrères alors au nombre de qua-
rante :
6 soupes aux oignons
6 plats de harengs
5 plats de morues
1 saumon assaisonné d'huile fine et de moutarde
5 plats de raies
5 plats d'anguilles
^ plats de brochets à la sauce blanche avec câpres et citrons
6 plats de merlans à la sauce blanche
1 cochon de lait rôti et échaudé
5 saladiers de sauce à la tartare
4 livres de fromages
3 livres de beurre.

Les ports, en particulier ceux de Dunkerque, de Calais,


de Saint-Valéry, mais aussi de Blankenberge, fournissaient
abondance de cabillauds, d'églefins, de merlans, de soles,
de limandes, de plies, de raies et d'écrevisses. Ces poissons
0,6 mer demeuraient dans l'ensemble d'un prix supérieur
aux moyens ordinaires du petit peuple. Alors que les
foules très prisées dès l'Ancien Régime sont vendues par
ecuelle de cent dûment comptées, les consommateurs aisés
ont pris l'habitude de se repaître d'huîtres engraissées dans
parcs de Dunkerque sur des lits d'algues et de roseaux.
Cet usage ne s'est toutefois introduit qu'au XVIIIe siècle ; il
en tout cas fait mention pour la première fois des
huîtres dans une ordonnance du Magistrat en 1725.
Il est attesté aussi qu'en cas de « difficultés de la pêche
française », c'est le cas en 1778 au moment de la guerre
Amérique, le gouvernement favorise les importations
Jjfs harengs saurets, des morues fraîches, salées ou séchées
dites « stockfisch » venus d'Espagne, des Provinces-Unies
ou des pays Scandinaves. Les harengs et les morues sont en
effet des poissons très demandés par la clientèle populaire.
Avant le XVIIIe siècle, on ne trouve pas de traces de
existence d'un marché spécifiquement affecté à la vente
du poisson. Puis la vente du poisson fit l'objet d'une sur-
veIllance du pouvoir municipal. La vente en gros se faisait
Pour chaque lot à la criée. Lorsque le prix annoncé parais-
sait raisonnable au débitant, celui-ci devait dire « Min ! »
(À moi !). Certains y voient même l'origine du mot
« minck 1 ».
La vente du poisson frais s'inscrivait dans un encadre-
ment horaire strict. Elle devait être terminée à midi en été
et à treize heures en hiver. Le poisson invendu était alors
salé et le poisson avarié immédiatement enfoui. Une
ordonnance municipale du 31 mai 1713 interdisait aux
poissonniers de vendre en entier les grands poissons
comme de les revendre hors de la ville. Les francs-poisson-
niers avaient la faculté à partir de neuf heures de vendre le
poisson de moindre valeur à des marchandes ambulantes,
appelées localement « promeneuses ». Ces débitantes
ambulantes faisaient retentir dans les rues, où elles colpor-
taient ce poisson, des cris longtemps en usage dans
métier : « À soles ! Grandeis raies ! Frais hérins ! BiauX
maquériaux ! »

L'essor des nouvelles consommations : café et thé

Le café, le thé et le chocolat apparaissent sur le marché


lillois dès la fin du XVIIe siècle. Un édit royal réglemente la
vente de ces nouveaux dopants dès janvier 1692. Ces ali-
ments-totems de la sociabilité enregistrent des avancées
que les inventaires après décès permettent de jalonner. Les
ustensiles nécessaires à la préparation du café et du thé
se diffusent avec impétuosité dans les couches aisées et
moyennes. Certes, sous la Régence, les services à thé et à
café sont encore bien rares. En 1780, il n'est plus pensable
qu'une famille d'une certaine assise n'ait pas de quoi pré-
parer et, le cas échéant, offrir, ces boissons de convivialité.
Sur 60 inventaires recelant des ustensiles de cuisine, 59
comportent la mention d'une cafetière, 54 celle d'une
théière, 6 seulement signalent une chocolatière. Il devient
même d'une grande délicatesse d'offrir des objets en rela-
tion avec ce nouvel usage enrichissant les relations
sociales.
À Lille, l'usage du thé était devenu, en dépit d'un prix

1. Le mot minck qui désigne le marché aux poissons vient plus


vraisemblablement, comme le suggère L. Vermesse, du flamand, mincken
(diminuer).
supérieur à celui du café, assez commun à la fin de l'An-
cien Régime. Le médecin A.-F.-J. Desmilleville observe
que «le déjeuner de presque tout le monde jusqu'aux
enfants est du thé, soit à l'eau, soit au lait ». Les femmes
tenant une vie sédentaire sont, aux yeux du même prati-
cien, très exposées à l'abus qu'elles font du thé et du café,
qui les rend « sujettes aux vapeurs, à la cachexie et à la
leucophlegmatie surtout dans l'âge critique ».
Il va cependant de soi que c'est le café qui, plus que
tout autre, symbolise les innovations gustatives des temps
nouveaux. Le docteur Rigby de passage à Lille note qu'il
prend un excellent déjeuner avec du café. Les Étrennes
tourquennoises de F. Cottignies dit Brûle-Maison évoquent
sur un ton railleur l'émergence d'un trait de mœurs chez
les femmes lilloises.

Den Lille ché l'méthode


De tous les côtés
Un se met à la mode
De boire du café
Tous ches femmes s'apprêtent
Quand ils ont denné
De tenir toute prête
Uun' tasse de café
Des femmes de courettes
et d'cave, un m'a dit
Y s'ont mis den le tiette
Y n'en fêtent aussi
Sans pain et sans bure
Sont souvent assez
y boitent à turlure
Uun' tasse de café.

Brûle-Maison a le mérite d'identifier à son émergence


cette habitude de prendre le café entre voisines qui est
confirmée un demi-siècle plus tard par le préfet Dieu-
donné pour qui la coutume s'est imposée parmi «les
femmes de la classe la moins aisée à la ville et à la cam-
pagne de prendre tous les jours leur café une fois au moins
et souvent deux ».
Naturellement, la prolifération de nouveaux lieux de
sociabilité plus particulièrement voués à la dégustation du
café mais aussi du thé et du chocolat est une des grandes
nouveautés de la vie quotidienne du XVIIIe siècle. C'est en
octobre 1698 qu'autorisation est donnée à Hugues Barbier,
installé alors à Bruges, de s'établir à Lille « pour tenir cafe
à la manière d'Hollande ». Le Magistrat s'efforce ensuite
d'endiguer la vague de création de nouveaux établisse-
ments. L'assemblée de la Loi du 25 février 1750 a beau
s'engager à ne plus accorder à l'avenir de nouvelles per-
missions « attendu qu'il y a déjà un nombre plus que suffi-
sant de cafés » ; une ordonnance du 19 juillet 1772 doit
reconnaître qu'il s'est établi nombre de cafés à l'insu de la
police. La Loi tente encore de mettre un coup d'arrêt en
limitant à 16 le nombre des cafés. Une ordonnance du
5 juin 1784 doit en fin de compte entériner le fait accompli
en faisant passer de 16 à 20 le nombre des cafés.
Le goût marqué des diverses couches de la population
pour le café comme pour le thé entraînait une consomma-
tion croissante de sucre. Au XVIIIe siècle, le sucre de canne
a supplanté le miel d'autant plus aisément que l'apiculture,
pour des raisons principalement climatiques, est relative-
ment peu répandue dans la région. Le sucre a d'autres
effets culinaires en suscitant l'avancée des sorbets et deS
glaces. Il suffit d'observer un tableau de F. WatteaU
comme la Fête au Colisée pour apercevoir de jeunes
consommateurs fort affairés à la dégustation de ces glaces.
Les sucreries dites aussi « succades » étaient le pèche
mignon des participants aux collations servies dans la
bonne société. Un certain nombre de spécialités lilloises
sucrées bénéficiaient elles aussi des faveurs du public ; tels
étaient, outre divers types locaux de pains d'épices, les
péninques à base de sucre et de glucose de froment, les
babluettes, qui étaient des bonbons de mélasse cuite, ou
les craquelins, faits de farine, de beurre et de sucre. Ces
habitudes alimentaires amies du sucré allaient de pair avec
des comportements bachiques que relève tout uniment
Piganiol de la Force lorsqu'il écrit : « Les Flamands aiment
à boire entre eux et à faire leurs affaires le verre à la
main. »
« U N MOUVEMENT PERPÉTUEL D E BOUTEILLES ET DE
SERRES » (NOMIS)

Le goût des Flamands pour les plaisirs de la table et la


boisson fait partie à l'évidence des lieux communs de la
littérature de voyage. Le sieur Nomis observe en 1714 :
« On commence par la bière, et vers le milieu du repas, on
apporte un bon nombre de bouteilles de vin dont on fait
a ronde. Elle n'est pas finie qu'il faut recommencer ; il est
Irai que les verres sont un peu plus petits que les autres ;
ce qui est admirable, c'est qu'il faut répondre à tout autant
ûe santez que l'on vous porte, de sorte que c'est un mouve-
ment perpétuel de bouteilles et de verres que l'on vide, ce
9UI rend les conviez merveilleusement gaillards et
JOyeux. »
Qui ne connaît les aphorismes bien frappés de Boulain-
vIllIers qui observe que « les Lillois sont exacts à la messe
et aiJ sermon, le tout sans préjudice du cabaret, qui est leur
Passion dominante » ?

,,< La boisson ordinaire des Flamands est la bière »


(Nomis)

La bière est naturellement la boisson par excellence de


a région. Il est donc logique que la fabrication, la mise en
vente et la fixation des prix du précieux breuvage aient fait
jjgure d'« ardentes obligations » pour le Magistrat. La
thèse de Louis Dubois sur le régime de la brasserie à Lille
a de longue date (1912) dit l'essentiel. Avec la disparition
de la cervoise au xvie siècle, ne subsistent plus que deux
Vpes de bières, la « keute » et la petite bière qui provient
d un deuxième brassin. Le seul grain autorisé est le sou-
<*ion appelé aussi « escourgeon » qui est une grosse orge
a hiver. Pour aromatiser sa production, le brasseur ajoute
du houblon qu'il se procure surtout dans la région de
j peringhe, aujourd'hui encore patrie des houblonnières.
Le souci de rendre les brassins les plus conformes à la
santé publique explique le souci de réduire les ingrédients
Qe base à des produits dûment contrôlés. La teneur en orge
est également soumise à des normes minimales. En 1690,
les grands baillis de la châtellenie ont fixé à cinq havots
(soit 87,6 litres.) par rondelle de 148,4 litres la quantité de
grain exigible. En octobre 1718, le Magistrat se montre
plus exigeant encore pour les « bières cabaretières ».
Pour évaluer la consommation de bière par la popula-
tion lilloise, l'historien ne dispose pas de séries statistiques
dignes de foi. Le nombre des brasseries passe de 18 en
1635 à 29 en 1653 avant de monter à 55 en 1701. Au
xviiie siècle, la concentration qui s'opère dans la brasserie
ramène les brasseries à 22 en 1789. Albert Croquez s'est
risqué à évaluer la production des 29 brasseries lilloises
travaillant en 1653 à environ 60 000 rondelles, soit
89 000 hectolitres. Il ressort de ce chiffre que la consomma
tion moyenne par habitant est d'environ 220 litres. Un tel
niveau de consommation est d'autant plus élevé qu'il ne
tient compte ni des bières importées, ni surtout des bières
que les bourgeois faisaient travailler pour leur consomma-
tion domestique, ni de la production des communautés
religieuses pour elles-mêmes. Dieudonné suggère plus
modestement une consommation de l'ordre d'un hectolitre
par individu et par an, que l'on peut juger inférieure à la
réalité. En revanche, il est patent que le produit annuel
de l'impôt municipal sur la bière (appelé « broquin » ou
« brouquin ») ne révèle pas une augmentation de la
consommation. S'il procure aux caisses du Magistrat
440 000 florins en 1722, il n'en fournit pas davantage en
1789.
La bière ingurgitée avec empressement par les Lillois de
jadis était, du moins la « keute », de très honorable qualité
et d'un prix abordable. Une consommation plus marginale
de cidre et de poiré rendue possible par les vergers de la
châtellenie complétait le tableau éthylique de la région de
façon bien moins significative que le vin et l'eau-de-vie.

Le vin, « boisson de l'homme riche » ?

Selon le secrétaire en chef de l'intendance qui écrit en


octobre 1750, l'hydromel, qui est composé d'eau et de
miel, est « en usage dans ce pays-ci de temps immémo-
rial ». Le Magistrat de Lille le déclare pernicieux et en
interdit la vente. Il s'évertua aussi à bannir l'usage des
« eaux distillées avec anis, clous de girofle ou cannelle »,
accusées de « troubler les cerveaux ». Les eaux-de-vie de
vin ou brandevins en revanche étaient l'objet d'une
consommation assez étendue qui procure à la ville comme
u reste à l'Hôpital général des ressources en hausse fulgu-
rante : 80 000 florins en 1687, 145 368 en 1759, 187 000 flo-
rins et même, en tenant compte des sols supplémentaires
Pour livre, 263 750 florins en 1789. Ces chiffres ne tiennent
évidemment pas compte des eaux-de-vie bues ou achetées
? bas prix dans les terres franches d'Empire, comme Hau-
oourdin ou Emmerin, encastrées dans la châtellenie. La
lutte contre la fraude sur les eaux-de-vie est une sorte de
Serpent de mer de la réglementation municipale qui s'ac-
Compagne à l'occasion de dispositions plaisantes : ainsi, un
Moment, le Magistrat eut-il l'idée d'installer aux portes de
a ville des cerbères chargés de flairer l'haleine des prome-
neurs rentrant à Lille afin d'identifier les fraudeurs. Il est
Vrai que l'eau-de-vie est, pour reprendre une expression
n Constituant berguois François Bouchette en 1791, une
« denrée de seconde nécessité [...], évidemment nécessaire
Pour le peuple qui en boit également, quoique très chère
parce qu'il en a pris l'habitude ». Tel n'est pas le statut
social des vins.
Il est certain que la lecture des comptes des vins offerts
, i consommés par le Magistrat est assez éloquente. La
()uIO
01 ne manque pas d'offrir des vins à l'intendant ou au
gouverneur, de s'octroyer des présents en vins en cas de
succès dans une tâche difficile. Le vin accompagne les fêtes
exceptionnelles à l'instar des réjouissances pour la nais-
sance du Dauphin en 1781, quand Messieurs ont la bonne
panière de faire couler des fontaines de vin de part et
autre de la pyramide dressée sur la Grand-Place.
Les caves de la bonne société locale regorgent de bou-
teilles dénotant un goût délicat. La cave de Clément Hes-
pel et ses 2 628 « flacons » au début de la Révolution est
assez représentative. On y recense, aux côtés de 1 059 bou-
g e s de vin de Bordeaux, 382 flacons de bourgogne, 399
e jurançon blanc, 387 de roussillon, 106 de Champagne...
es caves des cabaretiers, dès le premier tiers du
. XV11je siècle, rassemblent sous leurs voûtes des masses
1InPressionnantes de bouteilles issues d'une production qui
est d'autant moins locale que le grand hiver de 1709 a fait
périr les plants médiocres de vigne ayant survécu jus-
qu'alors.
La maigre production viticole locale alimente un marche
au verjus établi par les ordonnances des 27 août et 23 sep-
tembre 1660. La quasi-totalité de la consommation pro-
vient assurément de vins importés d'autres régions
françaises. Ainsi dans la cave de la veuve du cabaretier
Pierre Heuchin, on recense sous la Régence plus de
3 200 flacons où s'affirment la forte présence de vins de
Champagne et de Bourgogne, et celle bien plus minoritaire
mais notable de vins de Laon et d'Orléans. Un tel inven-
taire notarial corrobore pleinement ce que confessent
d'autres sources livresques. Le chanoine Godinot n'ob-
serve-t-il pas dans sa Manière de cultiver la vigne en Cham-
pagne que les vignerons de la contrée obtiennent « des
produits bons pour la Flandre où on les débite sans peine
pour du bourgogne » ! La prédilection de la bonne société
pour les bourgognes ou les vins qui s'y apparentent paraît
bien être un trait commun aux élites urbaines du temps. Il
suffit d'examiner les comptes du Valenciennois Geoffrion
pour vérifier à quel point à la veille de la Révolution les
grands crus des côtes bourguignonnes étaient prisés.
Il est évident que le vin n'est pas d'un usage aussi
commun dans les milieux populaires. Ce que le pharma-
cien J.-A. Brault écrit au début du xixe siècle rejoint ce
que le médecin A.-F.-J. Desmilleville note en 1766. Une
nette différenciation sociale se dessine dans l'intempérance
éthylique. Les milieux ouvriers s'enivrent en ingérant du
genièvre ou force pots de bière. Les plus riches, s'ils fré-
quentent leur campagne pendant l'été, passent une partie
des jours d'hiver dans « des repas aussi somptueux en gras
et en maigre qu'ils sont longs, après lesquels le café et les
liqueurs ne sont jamais épargnés ». Desmilleville concède
que « les bourgeois se nourrissent très frugalement dans le
particulier », toutefois « ils imitent assez souvent les per-
sonnes du premier rang dans les repas qu'ils se donnent
les uns aux autres : rien n'y est épargné, la bière, le vin, le
café et les liqueurs y sont pareillement servis ». Dans ces
« deux classes », ajoute le médecin-chef de l'hôpital Saint-
Louis, le « goût général est absolument décidé pour les
vins ». Sous l'Ancien Régime plus encore que de nos jours,
l'aisance matérielle donne le choix et, partant, induit une
plus grande diversité des consommations. La subsistance
du pauvre plus vulnérable ne comporte guère d'éléments
de substitution quand la crise cyclique survient.

l'abondance des aisés aux carences alimentaires du


Populaire ou les inégalités sociales au miroir des plaisirs
de la table

Arthur Dinaux recensant les habitudes bachiques et


conviviales de la Flandre notait en 1838 dans ses Archives
historiques et littéraires : « Il n'y a pas de calendrier aussi
§ai que celui des Flamands... Toutes les bonnes fêtes
commencent par une messe et finissent par un banquet qui
ul-même ne finit pas » ! À l'appui des excès de table des
Populations anciennes, il est classique de citer avec effare-
ment les menus pantagruéliques servis dans les grandes
,Oc,-asions. L'un d'entre eux organisé à Lille en 1587 avait
eja attiré l'attention de V. Derode. Le festin se composa
°rs de trois services de chacun dix-huit à vingt mets, ainsi
de deux « issues » d'une cinquantaine de plats. On
aura une idée de l'accumulation des mangeailles en ne
citant que le premier service qui aligne du « prensel par
rences », un hochepot de mouton, une épaule de mouton,
es langues de bœuf frites par tranches, divers ragoûts tels
« cabrys, rotys frisez, bourlettes de veau, cailles à la
crème,des poulets boulys aux espinaires », des faisans rôtis,
ves pigeons boulis farcis, des poulets d'Inde rôtis, des pâtes
a la sauce chaude, divers pâtés... sans compter des oranges,
es salades et autres menues entrées.
Dans les milieux populaires, les noces, comme du reste
?s ducasses, étaient également l'occasion de franches
lippées où les participants engloutissaient des mets inéga-
einent raffinés. Brûle-Maison s'attarde non sans complai-
sance dans les Noces lilloises sur la voracité du père de la
Variée pour une simple étuvée de choux :
Y mangeoi des choux par louchies
de même que du lébouli 1.
Dieudonné, quant à lui, souligne aussi le prix accordé en
Ces circonstances par les convives au pot-au-feu de viande,

1. Lébouli : crème pâtissière sans œufs.


comme aux épaisses pâtisseries désignées sous le nom de
tartes, gâteaux ou pâtés.
Les réjouissances publiques donnaient lieu à des festins
d'une dimension proprement rabelaisienne. Celles organi-
sées en 1729 pour la naissance du dauphin Louis, comme
les fêtes superbement mises en scène en novembre 1781,
cette fois pour la naissance du dauphin Louis-Joseph-
Xavier-François, donnèrent lieu à des banquets publics fas-
tueux où les puissants festoyaient à loisir tout en organi-
sant par ailleurs un banquet amplement pourvu pour les
pauvres. C'est ainsi que le 18 novembre 1781, le Magistrat
offrit un banquet à huit cents pauvres « distribués par
tables en quarré long de huit chacune, auxquels on fournit
une abondante nourriture »...
Ce goût de la bonne chère en compagnie que relevait
déjà Piganiol de la Force, cet amour bon enfant de la bom-
bance étaient certes un comportement commun aux Lillois
de toutes étoffes. Cette attitude face à la vie ne doit pas
occulter ce fait massif que l'inégalité des revenus donnait
aux plaisirs de la table des formes d'expression très
contrastées. Mireille Jean relève qu'à l'époque espagnole
les membres de la Chambre des comptes prenaient
ensemble un repas par semaine. Les plus simples de ces
repas ne comportaient pas moins d'une dizaine de plats.
L'abondance des nourritures demeurait naturellement de
mise dans les familles notables au XVIIIe siècle, comme l'at-
testent les comptes des dépenses journalières et domes-
tiques de Charles-Louis Virnot, trésorier de la ville dans
les années 1740. Si l'on examine à titre d'exemple trois
années de compte (février 1779 à janvier 1782), on
constate que la moyenne annuelle des dépenses alimen-
taires s'élève à la somme imposante de 2 462 livres. Dans
ces dépenses de table, c'est assurément l'achat de boissons
(bière, vins, liqueurs et eaux-de-vie) qui se révèle le plus
dispendieux (1145 livres de dépenses annuelles). Les
dépenses de boucherie constituent le deuxième poste du
budget alimentaire de cette famille (21,74 % du total). Un
dernier trait significatif de cette structure de consomma-
tion est l'importance des sommes consacrées à l'achat de
confiserie, de thé, de café ou de chocolat. Le fait est que
ces débours (253 livres) ne sont que légèrement inférieurs
aux achats de beurre (293 livres) et dépassent sensiblement
ceux de pain (234 livres). Ce copieux budget alimentaire
n a certes pas l'extravagante prodigalité des tables aristo-
cratiques. Il est en harmonie avec des élites bourgeoises
Pour lesquelles le dévouement à une certaine idée du bien
Public et la dévotion religieuse n'imposent nul dédain pour
es nourritures terrestres.
Les disciples d'Esculape ne manquaient pas d'observer
chaque jour de grandes différences entre les maux du
Peuple et ceux des gens aisés. Le peuple a « ses maladies
Particulières » ; les hommes du peuple, relève Desmille-
ville, sont « plus attaqués que les autres du scorbut, du rhu-
matisme et des fièvres continues et vermineuses ». Le
Magistrat obtenait du reste régulièrement de l'évêque de
Tournai des mandements dispensant les fidèles du respect
strict du Carême, lorsque, au sortir d'un hiver rigoureux,
jÇs plus modestes se jetaient trop exclusivement sur les
légumes secs. Les mandements autorisant à manger gras
en Carême se généralisent du reste dans le second
XVIIIe siècle.
Les « observations médicinales » formulées en 1775 par
les médecins Fissan, De Henne ne sortent guère des lieux
communs. « Le tempérament des habitants des villes, écri-
vent-ils, est en général entre le maigre et le gras. Presque
tous les ouvriers sont maigres [...] Les pauvres ordinaire-
ment ne sont malades que de fatigue, d'épuisement ou par
cause de mauvaises nourritures. Les riches plus oiseux sont
Plus gras. » De telles notations quelque peu convenues
dénotent au demeurant un rapport au corps et à la corpu-
lence assez différent de celui de la fin du xxe siècle. Les
maladies de pléthore comme la gravelle ou la goutte man-
quaient d'autant moins d'affliger les plus riches que des
observateurs comme Regnault-Warin reprochaient aux
Lillois « une certaine indolence physique qui les rendait
Insensibles aux exercices du corps ».
Il n'est guère aisé de présenter un état précis de la ration
alimentaire quotidienne de l'homme du peuple. Les comp-
tabilités en effet font défaut. Ce sont les collectivités qui
ont laissé des livres de comptes (collèges, prisons, hôpitaux
établissements ecclésiastiques) qui permettent le mieux
de connaître la composition du régime alimentaire de cer-
taInesOn catégories, il est vrai minoritaires, de la population.
imagine bien que les détenus de la prison royale ne
risquaient pas l'indigestion en fréquentant la paille humide
des cachots. Le bail des prisons de 1770 fait état pour la
subsistance quotidienne de chaque prisonnier d'un pain
d'une livre, d'environ 150 grammes de beurre et d'un
demi-lot de bière, correspondant à un peu plus d'un litre-
Les pensionnaires de l'Hôpital général n'étaient guère
mieux traités : « Ils sont nourris les matins de pain et de
beurre, à midi la soupe grasse et une portion de viande ou
des tartines alternativement jour à autre, le soir comme le
matin. Les jours maigres à midi une soupe aux herbes ou
bien au lait de beurre et des tartines, quelquefois un œuf*
un hareng, une portion de ris ou autre chose semblable. »
Tout autre est la teneur des rations prévues pour les
enfants de chœur du chapitre de Saint-Pierre. Viande et
poisson leur sont servis chaque jour. Même les jours
maigres, ils reçoivent une « bonne soupe », « une portion
de poisson ou un couple d'œufs et une portion de légu-
mes ».
La table du collège de Lille étudiée par P. Marchand
conduit à des conclusions analogues. Élèves et professeurs,
tout en évitant les excès caloriques, étaient solidement
nourris de pain, souvent de la meilleure qualité, de pâtisse-
ries fines, de viande et d'abondantes matières grasses. En
1788, d'avril à juin, le boucher livre chaque mois plus de
240 kilos de viande, ce qui permet d'évaluer la consomma-
tion individuelle au niveau satisfaisant de 193 grammes par
jour. Il est équitable de reconnaître que si les œufs étaient
achetés en grande quantité, la charcuterie et les volailles
avaient moins les faveurs des maîtres queux de l'établisse-
ment. En revanche la bière ne désertait pas davantage la
table des élèves que celle des maîtres. C'est ainsi que le
28 février 1789, un brasseur livre 24 rondelles de bonne
bière (soit 3 552 litres de bière forte) et une tonne (soit la
modeste quantité de 106 litres) de petite bière. Il est vrai
que la qualité médiocre de l'eau n'en faisait pas alors une
garantie absolue d'hygiène alimentaire et que les bons
esprits soupçonnaient volontiers l'eau d'encourager les
nostalgies et les fantasmes...

Au terme de ce chapitre, il apparaît à l'évidence qu'une


vision trop péjorée des régimes alimentaires des Lillois ne
correspond pas à la réalité, sauf assurément en période de
crises de subsistance. Certes, l'irrégularité de l'alimenta-
tion reste de règle sous l'Ancien Régime pour les gens de
Peu, même si au xvine siècle l'alimentation des Lillois a
gagné en régularité. Perdure jusqu'à la Révolution, et
même au-delà, un parallélisme rigoureux entre la position
occupée sur l'échelle sociale et la qualité, comme du reste
la quantité, de la ration alimentaire. Les manières d'habi-
ter sont d'autres signes évidents de différenciation sociale.
C'est ce qu'il convient d'examiner à présent.
8
À la découverte des intérieurs lillois

Le logement est le cadre par excellence de la vie fami-


liale et de l'intimité. Parmi les actes enregistrés par-devant
notaire, l'inventaire après décès est la source clé grâce à
laquelle les historiens s'échinent à construire la décisive
« histoire des choses banales ». Cette histoire, qui a déjà
nourri des travaux substantiels sur Paris, Lyon ou Chartres
(on pense notamment aux recherches d'A. Pardailhé-Gala-
brun, D. Roche, F. Bayard et B. Garnot), n'en est encore
qu'à ses débuts en ce qui concerne la France du Nord.
L'enquête collective lancée en 1994 dans le cadre du sémi-
naire d'histoire urbaine dont j'ai la charge a d'ores et déjà
conduit à soutenance des mémoires généralement de qua-
lité sur Lille, Valenciennes et Saint-Omer. Un premier
bilan peut en être ici dressé pour Lille. Les travaux aujour-
d'hui parvenus à leur terme ne portent que sur le
XVIIIe siècle. Outre le choix des étudiants, la rareté des
inventaires après décès dans les archives de Lille pour
l'époque antérieure explique que les xvie et XVIIe siècles
demeurent quasiment une terra incognita. Une seule nota-
tion suffira à donner une idée de la pénurie documentaire.
À l'issue d'une rigoureuse recherche menée dans les
archives des années 1477-1667, la chartiste Mireille Jean
a pu tirer parti de deux inventaires mortuaires établis au
domicile de membres de la Chambre des comptes.
Il en résultera dans l'exposé des connaissances un désé-
quilibre temporel entre un XVIIIe siècle qui commence à
sortir de l'ombre et les premiers siècles des Temps
modernes. Néanmoins, le dossier rassemblé est déjà riche.
SE VÊTIR, DORMIR ET PRÉPARER D E S REPAS : LES LENTES
MUTATIONS D E S USAGES FONDAMENTAUX D E LA VIE

La source incontournable de l'inventaire notarié pré-


sente des défauts qui, identifiés clairement dans d'autres
jugions, sont à certains égards plus fâcheux encore dans
es villes de la France du Nord.

Une source imparfaite

L'inventaire qui vise à décrire et à estimer les biens


appartenant à un individu est un acte notarié fondamental.
U est dans la très grande majorité des cas établi à la suite
d un décès. Il n'a toutefois rien d'obligatoire. C'est pour-
quoi l'inventaire après décès est un document notarié rela-
tivement rare, même s'il l'est de moins en moins à mesure
que1.5' l'on s'approche de la fin de l'Ancien Régime. Seuls
% des actes notariés lillois ressortissent à cette catégo-
£e en 1730-1735 ; en 1772, le taux passe à 4 % et bondit à
% en 1780. Si l'on rapporte le nombre des inventaires
aux décès de l'année, on observe que cet acte ne concerne
encore que 3,5 % des défunts à la veille de la Révolution.
Ce pourcentage faible souligne à quel point l'inventaire n'a
Pas une représentativité sociale très satisfaisante. À Lille,
Ordinairement, 40 % des inventaires sont dressés dans les
intérieurs de personnes appartenant aux milieux du négoce
ou du commerce. Si l'on ajoute ceux des maîtres de métier,
c est à plus des deux tiers des inventaires que l'on a affaire.
Lomme chaque année la mort de rentiers, de nobles et
Yecclésiastiques donne lieu à l'établissement d'inventaire,
^ est patent que, en dépit de variations annuelles aléa-
toires, il y a toujours moins de 20 %, et souvent même bien
^oins de 20 %, des inventaires qui sont dressés dans les
J^lieux populaires. Non seulement les milieux sociaux
dominants sont lourdement surreprésentés mais, par sa
rature, l'inventaire concerne davantage les personnes
âgées.
La source par ailleurs comporte des défauts. L'argent
j^iuide peut avoir disparu avant l'apposition des scellés.
*«r ailleurs, l'usage réel de bien des objets échappe d'au-
tant plus au chercheur que, de surcroît, le notaire décrit
très sommairement ce qui est à ses yeux de peu de valeur.
Surtout, les biens fonciers et immobiliers du de cujus ne
sont le plus souvent ni mentionnés ni évalués. Last but not
least, contrairement à ce que l'on observe dans d'autres
régions, bon nombre d'inventaires après décès lillois, sur-
tout dans la première moitié du siècle, ne sont pas prisés.
Néanmoins, nul ne peut contester que ces inventaires
constituent un champ de recherche immense. Ils sont la
seule source formant série susceptible de restituer le vécu
quotidien, de décrire le décor de la vie domestique en
recensant tous les éléments du train de vie.

Une vestimentation en voie de diversification accumulative


L'étude du vêtement est un domaine décisif à connaître
lorsqu'on s'intéresse à la culture matérielle des Temps
modernes. Les quantités, les formes de vêtement sont de
puissants révélateurs sociaux. Les difficultés auxquelles se
heurte l'historien dans ce domaine sont toutefois réelles.
La région n'a séduit ni les illustrateurs de mode ni les éru-
dits du xixe siècle passionnés par des recherches ethnogra-
phiques sur le costume populaire. Peut-être ce défaut
d'intérêt pour le vêtement s'explique-t-il par l'absence de
costume particulier à la Flandre wallonne. Plus profonde-
ment encore, le désir de paraître par le costume n'a pas
continûment la même force que dans d'autres régions.
L'esprit public local incite la population à tourner son
énergie vers le travail et non vers le faste et les dépenses
notamment vestimentaires de prestige.
Cela posé, il ne peut échapper à personne que même
dans la société urbaine de la Flandre, plus le niveau de
fortune s'élève, plus l'accumulation de vêtements est
grande. Les chroniqueurs s'attardent sur les somptueux
costumes portés par les autorités locales lors des grandes
fêtes. L'habillement des notables dans la vie ordinaire était
naturellement à cent lieues de cette ostentation vestimen-
taire. Solide, sombre et durable, on l'aperçoit dans les
rares tableaux du XVIIe siècle qui campent des Lillois-
Certes, la mode du portrait qui a touché les Pays-Bas dès
le premier XVIIe siècle n'était certainement pas inconnue a
Lille, mais la quasi-totalité de ces portraits a été perdue.
Le costume masculin du premier XVIIe siècle tel qu'on peut
l identifier dans les rares scènes de rue dont nous ayons
conservé la trace est composé de plusieurs pièces, le pour-
Point, les chausses et le manteau, qui est une véritable cape
a collet. Les hommes arborant perruque que l'on découvre
dans leur intimité portent des chemises rehaussées de den-
telle au jabot et aux manches. Il n'y a rien là qui présente
une réelle originalité. Quant à la silhouette féminine, elle
évoque chez les dominants des femmes au buste écrasé
Par un « corps de cotte » durement baleiné qui portent de
longues et lourdes robes bouffantes sur les hanches. La
mode introduite par l'annexion française des gorges jaillis-
santes dans de grands décolletés indisposa, on le sait, les
Prédicateurs. L'habitude qu'avaient contractée les femmes
de se découvrir les épaules nourrissait les pires alarmes des
sept curés de Lille qui s'adressèrent à l'évêque de Tournai
Pour lui remontrer que « l'immodestie de quantité de
vînmes et de filles du monde était venue à tel excès,
qu'elles portaient la gorge et les épaules toutes décou-
vertes ; de sorte qu'elles étaient la source d'une infinité de
Pechés mortels ». En réponse, l'évêque supprima la cou-
tume de fiancer publiquement dans l'église.
x Au vrai, pour dire des choses précises sur l'habillement
a Lille, force est de se tourner une fois de plus vers le
témoignage des inventaires après décès. Certes, l'historien
se désole quand il découvre un notaire relevant la présence
de « quelques vieilles nippes et vieux linges de corps dont
Il est inutile de faire description ». Qu'on ne s'attende donc
pas à y trouver pléthore de notations sur l'aspect extérieur
des personnes. La composition des garde-robes masculines
et féminines se dégage cependant assez bien des études
Menées à bien à ce jour.
La garde-robe féminine au terme du premier tiers du
XVIII6 siècle apparaît déjà singulièrement fournie. La jupe
emporte encore de façon écrasante sur la robe (près de
CInq jupes par inventaire en 1730-1735 contre 2 robes seu-
lement). Les matières textiles employées sont diverses :
22 % des jupes sont en calemande, 11 % en drap, 11 % en
Soie, à peine 10 % en damas... Les robes sont faites de
tissus différents (20 % en damas, 17 % en toile peinte,
■*■4% en calemande, 8 % en camelot et en soie...). Le règne
du tablier est déjà sans partage (plus de cinq par inven-
taire) dont 92 % sont en toile peinte. Les chemises qui
ressortissent à un éventail très large (de la grosse chemise
à la chemise à jabot et à dentelle) font l'objet d'une véri-
table accumulation puisque la moyenne s'établit a
10,6 chemises par foyer. Sous la chemise, certaines femmes
portent des camisoles, généralement de futaine, huit fois
moins nombreuses toutefois que les chemises. Quant aux
corsets, ils contribuent au maintien des femmes évoluant
dans des milieux témoignant d'une certaine aisance. En fin
de compte, les vêtements qui peuplent le plus abondam-
ment les garde-robes féminines sont les coiffes et les bon-
nets. Les coiffes (16 par inventaire) ne sont pas souvent
décrites par le notaire ; lorsqu'il daigne préciser le textile
utilisé, la dentelle apparaît dans la moitié des cas, suivie
de la soie, de la toile, du coton, de la serge... Une autre
variante du voile de tête est constituée par la « faille », une
longue pièce d'étoffe, du reste déjà attestée à la fin du
Moyen Age chez les béguines, que la femme des Temps
modernes porte sur la tête et drape ensuite sur elle.
Si les robes de chambre sont encore en bien petit
nombre, les accessoires complètent au total assez souvent
ces tenues féminines : près de 4 manches ou manchettes
par inventaire, plus de 4 paires de gants (dont une majorité
en coton) sont dénombrées par le notaire, alors que les
« manteaux » ne figurent encore que dans une minorité de
vestiaires. Même si la source notariale ne rassasie pas le
chercheur de tous les détails souhaités, elle n'est point trop
avare de précisions lorsqu'il s'agit des couleurs des vête-
ments. Les teintes sombres sont encore massivement pré-
sentes avec 24 % des coloris recensés : le gris (7,6 %), le
brun (7,4 %) et surtout le bleu (16,4 %) émergent encore
dans la hiérarchie des couleurs, face au blanc (20,9 %).
À l'issue du règne de Louis XV, des évolutions sensibles
sont en marche, sans qu'on puisse parler de révolution.
En 1772, les jupes forment encore 43 % des garde-robes
féminines, mais l'expansion de la robe et du justaucorps
sont des réalités puisque les robes, avec 19,5 % de l'en-
semble, et les « jacotins », avec 16 %, apparaissent désor-
mais des pièces significatives de la tenue féminine de base.
Dans la dernière décennie de l'Ancien Régime, le succès
de la robe s'amplifie à ce point que s'instaure un fragile
équilibre numérique entre robes et jupes. Dans les milieux
distingués, l'hégémonie de la robe est devenue un fait
acquis. La robe, d'un coût moyen de 27 florins en 1787,
est, il est vrai, un marqueur des différences sociales bien
Plus significatif que la jupe qui oscillant de 1 à 14 florins,
trouve autour de 5 florins une moyenne pour le moins
modeste. Le nombre des chemises s'est considérablement
accru depuis le début du siècle. Ces chemises de linge
blanc sont par leur renouvellement fréquent la meilleure
garantie du maintien d'une certaine propreté corporelle.
Quant aux tabliers, leur fréquence a doublé depuis le
temps du cardinal Fleury. Si les corsages appelés « casa-
quins » figurent encore en nombre restreint, tel n'est pas
le cas des « jacotins » (3 à 4 par femme) aux tissus égale-
ment fort divers (toile peinte, coton, camelot, damas, cale-
mande...).
La profusion des coiffures féminines ne s'est pas tempé-
r e à la veille de la Révolution. Les 96 inventaires passés
en l'année 1780 voient ainsi se presser 392 chanoinesses et
coiffures, 627 bonniquets (calottes de linge bordées d'une
bande de dentelle tuyautée plus ou moins commune),
^ 0 bonnets, 223 coiffes et huvettes de nuit, 36 « failles »...
Ve goût de la possession lingère se répercute dans la déten-
tion de mouchoirs de nez et de poche (1 118 pour la seule
année 1780, soit 21 par inventaire féminin).
Il est toutefois un domaine qui n'a pas connu les mêmes
mutations qu'en d'autres lieux, c'est celui des couleurs pré-
dominantes des vêtements de dessus. Les statistiques de la
fin du siècle (noir : 24 % ; blanc : 18 % ; brun : 13 % ; bleu :
12 % ; vert et rouge : 7 %) sont incontestablement peu dif-
férentes de celles des décennies du début. On observe
cependant que les tons unis sont désormais concurrencés
Par les rayures, les motifs fleuris, les carreaux, et que les
coloris notés s'agrémentent de nuances subtiles (jonquille,
lilas, ventre de puce, olive, vert pomme...).
Les garde-robes des hommes apparaissent assurément
moins bien garnies que celles de leurs sœurs ou
c°mpagnes. Les éléments vestimentaires de base sont par-
tout les mêmes : culottes (qui s'arrêtent au-dessus du
genou), vestes, habits, chemises y figurent invariablement,
même si les quantités varient selon le niveau social. Dans
*es années 1730, 70 % des vestes sont en drap, 17 % en
basin, les autres se déclinent en divers produits textiles
(pinchinat, droguet, camelot, calemande). Les culottes ne
sont guère taillées dans des étoffes différentes, mais des
culottes de peau sont signalées dans une poignée d'inven-
taires. En 1780, la panoplie vestimentaire ne s'est guère
diversifiée. Dans 46 inventaires d'hommes de l'année 1780,
A. Pons a comptabilisé 130 culottes, 119 vestes, 109 habits
avec culotte et veste. V. Demol précise pour 1787 la hiérar-
chie de l'abondance vestimentaire parmi les dominants :
10 culottes et 14 vestes par noble, 6 culottes et 10 vestes
par négociant, 3 culottes et 7 vestes par rentier. Le panta-
lon est encore presque inconnu à la veille de la Révolution-
Les manteaux, nous avons fait la même observation
pour les femmes, demeurent en bien petit nombre. Le gilf*
lui aussi peine à trouver sa place dans le vestiaire masculin
du second XVIIIe siècle. Les chemises, en revanche, peu-
plent de façon surabondante les coffres et les armoires dès
le premier XVIIIe siècle (18 par inventaire masculin sous la
Régence, 30 en 1730-1735, 36 en 1780). Les cravates se
présentent avec moins de fréquence, toutefois, à la veille
de la Révolution que dans le premier tiers du siècle. Les
cols sont un élément vestimentaire dont les Lillois parais-
sent suffisamment nantis (15 par personne en 1780) au
même titre du reste que les bonnets de nuit ou de jour (5,5
par Lillois), les paires de bas (7,8 par inventaire masculin)
et les mouchoirs de poche ou de nez (18 par homme en
1787).
Les vêtements masculins de dessus demeurent fidèles à
des tonalités sombres. En 1730-1735, 21 % de vêtements
noirs, 20 % de bruns divers, 16 % de gris s'adjugent allè-
grement la majorité. En 1772, les teintes sombres sont
encore indiquées dans 54 % des cas. C'est dire que les tis-
sus de couleur rouge (8,6 % en 1730-1735, 7 % en 1787),
verte (1,1 % en 1730-1735, 6 % en 1787), bleue (5,3 % en
1730-1735, 6,5 % en 1787) tardent à égayer une vestimen-
tation d'allure austère. L'équipement du foyer se caracté-
rise par le même mélange d'archaïsme et de modernité.
Literie et vaisselle : des évolutions sans bouleversement

Un secteur stratégique de l'équipement du foyer est


constitué par les « meubles meublants » qui conditionnent,
On le sait, les fonctions vitales du sommeil, du repos et du
rangement. Dans ce mobilier, les lits occupent une place
Prépondérante, surtout chez les plus modestes. Il n'est pas
douteux que, de façon générale, le lit est un meuble coû-
teux. L'inventaire du lit et de sa garniture donne lieu bien
souvent à la description suivante : « un bois de lit ou châlit
avec rideaux garni d'une paillasse, d'un matelas, un lit (ou
edredon), un travers, un oreiller, une couverte, une courte-
Pointe (couvre-lit), une paire de draps, une taie d'oreil-
ler ». C'est à l'évidence la garniture et la qualité des
rideaux qui font du lit un meuble coûteux. Un simple bois
de lit n'exige pas un investissement supérieur à 10 livres,
niais quand il s'agit de lits garnis, le coût peut aller, en
1772, d'environ 40 livres tournois à plus de 400 livres pour
de somptueux lits d'apparat.
Le nombre moyen de lits par famille s'élève sensible-
ment au cours du XVIIIe siècle, sans que les chiffres lillois
atteignent les niveaux constatés dans une métropole
comme Lyon. En 1730-1735, V. Oddone ne dénombre
encore que 2,1 lits par logis, un nombre équivalent d'oreil-
lers, un chiffre un peu supérieur de traversins, alors que les
« couvertes » et les draps sont plus massivement présents
(4 couvertures et 8 draps en moyenne par inventaire). À
la veille de la Révolution, plus de 3 lits par logis sont
dénombrés. Si les couvertures se sont multipliées, l'usage
des taies d'oreiller se vulgarise (8 par famille), alors que
les paires de draps envahissent les armoires (13 par foyer
en 1787).
Dans plus d'un quart des cas dans le second XVIIIe siècle,
les notaires et les priseurs font état de simples « couchet-
tes » et de lits de camp, donc de lits sans tenture. Il va
cependant de soi que dans les logis malaisés à chauffer, se
blottir dans la chaleur reposante d'un lit clos est un élé-
ment déterminant du confort. Le goût pour les rideaux en
serge, une étoffe souple à base de laine, est assez majori-
taire. Les coloris choisis peuvent être assez variés, même
si la serge verte est la plus répandue.
Les essences de bois dont on use pour la confection de
la literie ne sont signalées que dans une minorité de cas.
Le chêne apparaît alors comme le bois le plus générale-
ment utilisé, le noyer et le bois blanc fournissant le maté-
riau d'à peine un cinquième des lits. Les modèles de lits
qu'accueillent les intérieurs lillois ressortissent à un éven-
tail assez large (de 6 à 8 types). Les termes utilisés pour
désigner ces lits font référence à la structure et à la forme
du dais. Les lits à tombeau avec un ciel incliné et des piliers
d'inégale hauteur précèdent dans les computs les lits à
impériale (avec leur ciel bombé en forme de dôme) et les
très classiques et rectangulaires lits à quatre piliers. Ces lits
en usage dès la fin du XVIIe siècle sont encore bien présents
dans le second XVIIIe siècle. Les autres modèles de lits
demeurent minoritaires, bien qu'à la veille de la Révolu-
tion les lits à la chapelle (surmontés d'un dais avec pente
et rideaux de même longueur que le bois) comme les lits
à la romaine (ou à baldaquins) et surtout les lits plus coû-
teux, dits « à la turque » ou « à l'ottomane » apparus à
Paris dans le troisième quart du XVIIIe siècle, semblent
connaître une vogue croissante.
Les Lillois, comme tous les Français du temps, superpo-
sent paillasse, matelas, draps, couvertures et courte-pointe.
Les lits étaient-ils pour autant des nids douillets surtout
lorsque, l'hiver, le froid s'installait dans des pièces que ne
chauffait plus la nuit une cheminée au foyer éteint ? Les
citadins du temps usaient au vrai de maints moyens pour
se protéger au quotidien de la froidure. La présence dans
un tiers des inventaires de bassinoires, donc de récipients
de cuivre percés de trous et destinés à recevoir des braises
prouve qu'au moins les moins modestes chauffaient les lits.
La prolifération de bonnets de nuit montre qu'on avait
soin de se protéger la tête du froid, même si les robes de
chambre (moins d'une par garde-robe) recueillaient en
moindre proportion les faveurs des habitants. Il est vrai
que, dans ce domaine aussi, le confort d'hiver demeurait
l'apanage des catégories les plus riches.
La même disparité des conditions sociales apparaît dans
l'étude des ustensiles de cuisine et de la vaisselle. Jusqu'au
terme de l'Ancien Régime, la cheminée est demeurée le
lieu principal de la cuisson des aliments. Dès le premier
tiers du siècle, la présence significative de tournebroches,
de trépieds, de porte-feu, de lèchefrites (pour recueillir le
jus écoulé des viandes pendant la cuisson) dénotent un
niveau d'équipement satisfaisant pour l'époque, du moins
dans les milieux accédant à ce type d'acte notarié. L'usage
de la crémaillère (ou « cramillie ») accrochée à une
Potence afin de suspendre les ustensiles au-dessus du feu
demeure assez commun. Néanmoins, d'autres modes de
cuisson concurrencent déjà la cheminée ; les 118 réchauds
recensés par V. Oddone le montrent bien, alors que la pré-
sence de fourneaux est également attestée dans près d'un
quart des inventaires du temps du cardinal Fleury.
Au cours des décennies ultérieures, l'évolution des
modes de cuisson se précise. En 1787, la crémaillère n'est
plus signalée que dans 31 % des foyers, tandis que le tré-
Pied sur lequel on pose la marmite ou le chaudron est clai-
rl-ment identifié dans 37 % des inventaires. Autrement dit,
la révolution des postures de la ménagère passant de la
cuisine accroupie à la cuisine debout s'est développée plus
lentement à Lille qu'à Paris, mais elle n'est pas ignorée.
revanche, la traditionnelle grande marmite en cuivre
Jaune demeure le récipient par excellence pour faire bouil-
ur l'eau et cuire les aliments. Le plus spectaculaire est
cependant l'expansion des casseroles, dont le nombre
double entre les années 1730 et la veille de la Révolution.
La multiplication du nombre des plats est un autre trait
parquant de l'évolution (11 par foyer vers 1730, 14 en
1787), au même titre que la diffusion lente des tourtières
et le recul sans précipitation du faitout et du poêlon, pour-
tant si aptes à faire mijoter certains mets. La possession
Par un tiers des intérieurs, assurément les plus aisés, d'une
Poissonnière où le poisson peut cuire au court-bouillon
parque l'émergence d'un nouvel usage raffiné. Le déve-
loppement significatif de l'usage des bouilloires souvent en
cuivre (plus d'une par foyer en 1787) est une autre facette
de la lente métamorphose des usages culinaires.
Le matériel de table enregistre le même double phéno-
mène que le reste de la batterie de cuisine. Il se spécialise
et le nombre de ses pièces tend à se démultiplier. Les
Verres ne sont pas rares dès les années 1730 : dans
134 inventaires établis entre 1730 et 1735, sont dénombrés
270 verres. À la veille de la Révolution, V. Demol a
recensé 1 408 verres dans 87 inventaires, tandis que les
813 tasses et sous-tasses attestent, comme l'effectif crois-
sant des théières et des cafetières, le succès des nouvelles
boissons « dopantes ». Les assiettes apparaissent en
impressionnantes collections dès les années 1730 (26 par
foyer). Elles se pressent en piles plus imposantes encore a
la veille de la Révolution (39 par foyer lillois contre 35 a
Saint-Omer) et une spécialisation se fait jour permettant
de distinguer dans les familles les plus cossues les assiettes
à soupe et les assiettes à dessert, les assiettes plates et les
petites assiettes. Le matériau utilisé entre-temps s'est
transformé. Les assiettes en faïence fournissent en 1787
48 % des collections et la porcelaine 19 %, reléguant
l'étain jadis majoritaire à moins du tiers de l'effectif total.
Les soupières, à l'évidence, tardent davantage à faire
leur entrée sur les tables lilloises. Alors que les salières
comme les saladiers deviennent omniprésents, les moutar-
diers, les huiliers et les porte-huiliers ne figurent encore
qu'à peine dans un tiers des cas. La cuillère devance régu-
lièrement la fourchette au début du siècle comme à la
veille de la Révolution. Innombrables sont les pots de
toutes sortes de matières (terre, étain, cuivre, faïence,
bois...) et aux finalités diverses (pots à eau, à farine, à
beurre, à confiture, au lait, aux épices...).
Le double mouvement ici identifié de multiplication et
de spécialisation des objets est-il décelable dans les
meubles, les instruments de chauffage et d'éclairage, ainsi
que dans la décoration des foyers ?

DES INTÉRIEURS INÉGALEMENT MEUBLÉS, CHAUFFÉS,


ÉCLAIRÉS ET ORNÉS

Les travaux menés sur les villes du Nord et plus particu-


lièrement sur Lille donnent lieu à des constatations assez
analogues à celles formulées pour Paris.

Archaïsme et modernité du mobilier

Nous avons déjà vu ce qu'il en était des lits. La composi-


tion du mobilier appelle une analyse qui tient compte éga-
lement des indicateurs du changement que constituent la
Présence ou l'absence de meubles hautement symboliques
À"?' armoire, commode...).
À l'évidence, à Lille, à Valenciennes comme à Paris, un
meuble collectif tel le banc demeure un meuble de réfé-
rence pour l'équipement des cabarets ; en revanche, il a
disparu des intérieurs des élites comme de ceux des catégo-
ries sociales moyennes. La diversification croissante du
mobilier est d'abord perceptible dans les résidences des
favorisés de la fortune.
Au début du XVIIe siècle, le meuble clé à Lille est la
garde-robe. Présente dans près des trois quarts des inven-
taires, elle impose dans l'étroit logis du populaire sa masse
monumentale et, pour tous, est déjà devenue le réceptacle
privilégié du linge et des vêtements. Sous la Régence, le
coffre, qu'il soit simplement de bois ou couvert de cuir, et
! armoire sont encore mentionnés dans d'égales propor-
tions dans les inventaires. Le coffre, nul ne l'ignore, fait
figure de meuble archaïque bien caractéristique des xvie et
XVIIE siècles, mais aussi de meuble d'un coût raisonnable
w livres pour un coffre ordinaire dans les années 1730).
Assurément, l'armoire offre les services d'un meuble pluri-
fo"ctionnel. Elle est cependant beaucoup plus chère que
le coffre. Le retard de Lille sur Paris dans l'adhésion au
niode de rangement plus méthodique qu'induit la présence
de l'armoire est particulièrement digne de mention.
Dès les années 1730-1735, les 184 garde-robes, les
demi-garde-robes, les 167 armoires commencent à creu-
ser l'écart, mais les 145 coffres recensés témoignent de la
insistance du vieux mode de rangement indifférencié. C'est
dans la seconde moitié du siècle que le recul du coffre
s accélère. En 1780, le coffre figure encore dans 43 % des
lOgIS, mais la garde-robe et l'armoire s'imposent désormais
dans 84 % des demeures inventoriées. En 1787, alors que
Demol recense 106 coffres et 185 armoires (environ 2
Par habitation), les 130 garde-robes montrent la persis-
tance de l'attachement des Lillois à ce meuble de ran-
gement.
Les buffets et les commodes ne sont jamais parvenus à
s installer hors des logis les plus aisés. Les 134 inventaires
dépouillés en 1730-1735 n'ont révélé que 11 buffets et
' commodes, ainsi d'ailleurs que 7 guéridons et 6 canapés.
Les chiffres sont naturellement en hausse vigoureuse en
1780 (45 commodes et 41 buffets relevés dans 96 inven-
taires), comme en 1787 (37 buffets et 48 commodes sur
87 inventaires). Les encoignures ou « coins », qui sont des
tablettes d'angle, sont encore d'un usage bien restreint (8
seulement en 1787).
La présence pléthorique de sièges et le nombre impor-
tant de tables de toutes sortes sont en revanche des traits
communs à toutes les études conduites à partir des inven-
taires après décès. D. Roche n'a-t-il pas écrit que le
XVIIIe siècle était « le siècle du siège » ? En 1730-1735, le
nombre moyen de chaises s'élève déjà à 12 et celui des
tables à 3 par foyer. Les logements modestes sont peuplés
d'une cohorte de chaises à peine inférieure à la moyenne
(10 par foyer) ; il est vrai que les tables y sont moitié moins
nombreuses. Par la suite, alors que le nombre moyen de
tables passe à 5 en 1787, l'effectif des chaises se stabilise
chez les plus humbles et se multiplie dans les élites comme
dans les milieux sociaux intermédiaires (24 en moyenne
par logement à la veille de la Révolution). Il s'agit dans la
moitié des cas de chaises à fond de paille d'un coût
modique (elles sont prisées à 13 patars en 1787). Les autres
sont capitonnées ou recouvertes de moucade, de cale-
mande, de tapisserie ou de peluche. Les fauteuils, sym-
boles du confort sont assurément beaucoup plus rares (1,5
par foyer en 1730). Leur fréquence augmente sans excessif
empressement au cours du siècle (2,5 par logis en 1787). Il
est vrai qu'une variante du fauteuil, la bergère, fait une
apparition remarquée dans les inventaires (48 en 1780, 104
en 1787 dans les 87 foyers décrits). Ce fauteuil en gondole
au dos arrondi et aux joues rembourrées est à l'image d'un
siècle ami du confort moelleux.
En revanche, les canapés et les sofas, indices du raffine-
ment d'un art de vivre, demeurent ignorés de la majeure
partie des élites sociales, qui en revanche ont su se doter
au cours du siècle du mobilier adapté au travail intellec-
tuel : les « scribannes », les secrétaires et les bureaux appa-
raissent dans les inventaires les plus cossus des
années 1780. Une autre diversification du mobilier propre
aux élites correspond à la présence de plus en plus mar-
quée de tables à jouer dans des milieux que l'on sait épris
de distinction et de sociabilité.
Une lutte persévérante contre le froid et l'obscurité

L'éclairage et le chauffage influent immédiatement sur


le mode de vie des habitants. A priori, les logis ne sont
Pas dépourvus des équipements alors en usage, bien qu'ils
tardent à se doter de moyens d'éclairage fixes. Il est patent
cependant que les moyens d'éclairage mobiles ne man-
quent pas. Dès le premier XVIIIe siècle, près de 4 luminaires
sont relevés en moyenne par foyer. Seuls quelques rares
logis inventoriés, ceux des moins opulents, se contentent
de la cheminée comme seul moyen d'éclairage. Les objets
mobiles de lutte contre l'obscurité se sont peu diversifiés
au cours du siècle. En 1730-1735, 77 % d'entre eux sont
des chandeliers généralement de cuivre, 12 % ressortissent
a la famille des lanternes, plus de 6 % à celle des lampes
et près de 4 % à celle des flambeaux, qui ne sont autres
que de grands chandeliers. Les bougeoirs demeurent fort
Peu prisés au début du deuxième tiers du siècle.
A la veille de la Révolution, la moyenne des luminaires
Mobiles s'est élevée à Lille comme dans les autres villes
(6 par intérieur à Lille, 5 à Saint-Omer). Les chandeliers
demeurent le moyen d'éclairage le plus commode (59 %
des modes d'éclairage), même si les citadins achètent alors
plus volontiers des lanternes et des lampes qui fonction-
nent à l'huile. En revanche, le bougeoir reste d'une utilisa-
tion assez parcimonieuse. Les inventaires font davantage
mention de chandelles faites de suif que de bougies à base
de cire, plus coûteuses.
Encore en 1772, A.-L. Buc ne trouve aucun lustre dans
les inventaires lillois, même dans celui de l'aristocratique
hôtel particulier de la baronne de Saint-Victor. En 1787,
On n'en découvre que 5. La véritable innovation dans le
domaine de l'éclairage fixe est constituée par les chande-
liers à plusieurs branches accrochés au mur dont la lumino-
sité est démultipliée par les miroirs disposés dans les
Pièces. Les miroirs sont en effet attestés dès les
années 1760 dans 60 % des inventaires. Ce luxe est à l'évi-
dence de plus en plus à la portée du plus grand nombre.
En 1787, l'omniprésence du miroir est une donnée irrécu-
sable du décor domestique (environ 3 en moyenne par
logis), même s'il va de soi qu'il n'y a pas de commune
mesure entre un simple miroir et une glace murale de belle
taille enchâssée dans un trumeau.
La lutte contre le froid est un combat tout aussi incertain
que celui conduit contre l'obscurité. Le fait est qu'en 1730-
1735 comme en 1787, on dénombre deux cheminées par
logis. Les logis à pièce unique en sont pourvus en totalité»
alors que les maisons les plus immenses, à Lille comme a
Paris, n'en sont pas équipées dans toutes les pièces. Les
combustibles utilisés sont ligneux, comme le montrent les
stocks signalés de bois d'orme, de hêtre, plus rarement de
chêne dans les caves de la moitié des logis dès les
années 1730 comme dans l'ultime décennie de l'Ancien
Régime. La cheminée commence à être concurrencée par
le poêle. Le retard de Lille sur Paris est sensible sans être
spectaculaire, puisque le poêle n'apparaît dans la capitale
que vers 1750. Le Guide des étrangers à Lille publié en
1772 note sobrement que le bois est le chauffage le plus
en usage « et qu'il y a peu de poêles, sinon dans les anti-
chambres dans lesquels on brûle de la houille ». À Lille »
selon les inventaires après décès, la diffusion est toutefois
moins timide que ne le suggère ce Guide. En 1780, un
quart des demeures en est équipé ; en 1787, le nombre des
poêles paraît avoir doublé. Il semble notamment que les
cabaretiers aient rapidement découvert les avantages calo-
rifiques du poêle dans les salles communes réservées à la
clientèle.
D'autres remparts contre le froid étaient, il est vrai,
connus de longue date. Pour contrarier les courants d'air,
l'homme du XVIIIe siècle pouvait disposer de pare-vent ;
ceux-ci richement décorés ne sont guère à la portée du pins
grand nombre. En revanche, les rideaux de fenêtre sont
devenus au cours du siècle d'un usage des plus courants ;
en 1780, on en comptabilise trois de toutes sortes de tissus
par foyer. Il est loisible de s'étonner du petit nombre de
tapis qui ne sont signalés en 1787 que dans 20 % des inven-
taires. Doit-on incriminer la négligence de notaires qui, de
surcroît, ne précisent presque jamais la nature des sols ?
La rareté des tapis est en tout cas une donnée pérenne des
inventaires. Quant aux tapisseries et aux tentures, elles
sont des revêtements de mur bien plus traditionnels.
Outre leur fonction décorative, elles exercent une réelle
protection du logis contre les rigueurs du froid et les
incommodités de l'humidité. Seules les élites et certains
Maîtres artisans ont la faculté de se procurer de tels revête-
ments muraux joignant la commoditas à la venustas. A la
veille de la Révolution, une tapisserie de haute lice atteint
en moyenne la somme de 130 livres tournois. Encore en
1780, la présence de tapisseries n'est attestée que dans un
tiers des foyers. Celles recensées témoignent au demeurant
d'une notoire diversité. Dans les années 1730, 33 % sont
encore de cuir doré, alors que les métiers de haute lice en
fournissent 27 %. 23 % sont d'étoffe de Tournai, 5,7 % de
Points de Hongrie, autrement dit à chevrons, et 1,6 % de
Bergame, sans même tenir compte des 10 % de tapisserie
dont la composition et la provenance ne sont pas men-
tionnées.
Les matières utilisées évoluent au cours du siècle. Les
tapisseries de toile imprimée ou « peintes sur toile » repré-
sentent 38 % des tapisseries inventoriées en 1787. Leurs
couleurs apparaissent d'une gaieté plus chatoyante que les
tapisseries. Quant au papier peint, cette grande nouveauté
du siècle des Lumières, il se développe vraiment dans les
dernières années de l'Ancien Régime. Les tapisseries de
Papier sont collées à même le mur à concurrence de 55 %,
mais demeurent pour 45 % d'entre elles apposées sur un
support (ce sont les « papiers sur toile »). Les tapisseries
de papier présentent l'avantage d'un coût moins élevé : il
en est beaucoup prisées à 5 livres en 1780. D'un faible
Potentiel de protection thermique, elles sont adoptées
Pour leur capacité de valorisation esthétique et sont appe-
lées à se vulgariser.

d)Orner sa demeure : une préoccupation ancienne ; l'orner


« œuvres d'art : une préoccupation du happy few

La décoration des lieux habités est assurée par le truche-


ment de tableaux, d'estampes, d'images, de dessins, plus
rarement de figurines et de médaillons. Dans ce domaine,
je document notarié fait naître bien des frustrations pour
J historien ; par exemple, le notaire ne prend la peine de
faire état du sujet d'un tableau que dans un nombre mino-
ritaire de cas. Dans l'état actuel de la recherche, il n'appa-
rait pas que la place des tableaux dans les intérieurs lillois
ait été plus grande en 1787 qu'en 1730. Les comptages de
V. Oddone font découvrir une nette prépondérance des
sujets religieux au terme du premier tiers du siècle. A/u
deuxième rang, avec des pourcentages très proches, se pre-
sentent les portraits (14 %), les paysages (14 %), et les per-
sonnages (plus ou moins) illustres : 13 %. En 1780 comme
en 1787, lorsque le notaire accepte de lever le voile, dans
environ la moitié des inventaires il apparaît que, si la foi
catholique continue à inspirer un grand nombre de
tableaux, le portrait de famille est désormais tout aussi
présent dans la thématique picturale alors que les tableaux
de paysages restent bien rares. Par ailleurs, une proliféra-
tion de cadres envahit les intérieurs ; on en dénombre cinq
en moyenne par foyer. On observera immédiatement que
dans cette source sérielle de l'inventaire après décès, les
œuvres des peintres les plus réputés apparaissent peu. Il
est pourtant peu discutable que la présence de chefs-
d'œuvre patentés de l'art pictural n'aurait pas manqué de
nourrir la plume d'un notaire, d'abord sensible par fonc-
tion à la valeur vénale des objets.
Cette observation ne vise pas à occulter l'existence a
Lille de quelques authentiques amateurs d'art. L'abbe
Favier (1701-1764) parvint, en y consacrant le plus clair de
ses revenus canoniaux, à accumuler les livres, mais aussi
les estampes et les tableaux. À sa mort, les 104 tableaux
recensés furent vendus pour la somme, au demeurant
modeste, de 3 030 livres. Le négociant Charles Lenglart
(1740-1816) appartient à une génération plus tardive. Dès
les années 1760, encore jeune, il se mit à rassembler une
collection destinée à devenir la plus importante du Nord
de la France. En 1780, le peintre David la visita du reste
avec grand intérêt en compagnie de Piat-Joseph Sauvage-
Cette collection, formée principalement de scènes de
genre, est composée de tableaux brossés par de grands
maîtres de l'école hollandaise (A. Cuyp, J. Steen, G. Ter-
borch...) et surtout de l'école flamande (P. Brueghel,
David Teniers II, R. Van der Weyden...) Si la peinture
française est bien présente, les Italiens font figure de
parents pauvres. Last but not least, la collection fut le pré-
cieux réceptacle de quelques-unes des œuvres majeures
d'artistes régionaux comme L.-N. Van Blarenberghe,
C. Eisen, J.-F. Depelchin, J.-B. Dusillion. Rien n'égale la
fréquence des œuvres de Louis Watteau (1731-1798) et de
son fils François (1758-1823), si bien connus désormais
grâce à la thèse récente de Gaëtane Maës. Un état estima-
i t de la collection Lenglart à l'issue d'un premier partage
cite pas moins de 20 tableaux et de 150 dessins de Louis
7 atteau, ainsi que 4 tableaux et une cinquantaine de des-
sus de François Watteau. On mesure le rôle joué par un
j^ecène de cette envergure dans l'animation de la vie artis-
tique locale. Il demeure pourtant que seule une petite
Minorité de Lillois était en situation de se porter acquéreur
œuvres originales. Le témoignage des inventaires après
décès est de ce point de vue sans appel.
Peut-on même écrire que le XVIIIe siècle fut, à Lille,
fidèle à sa réputation de frivolité en multipliant les bibe-
J?ts, ces petits objets de peu de valeur caractéristiques
d une propension à l'accumulation du superflu ? La
réponse ne peut être que balancée, d'autant plus que cer-
taIns de ces bibelots sont de si petite valeur marchande
que le notaire peut être enclin à ne pas les relever.
Parmi ces bibelots, il est d'usage de classer les garnitures
de cheminée, ces collections de pots, de vases, de tasses
alIgnés sur le rebord de la cheminée. Il est de fait qu'en
1730-1735, entre 15 et 20 % des inventaires énumèrent de
telles collections ; à la fin de l'Ancien Régime, il n'apparaît
Pas que ces garnitures aient été beaucoup plus fréquentes
un demi-siècle plus tôt. En revanche, les pots qui n'ont
a priori qu'un but décoratif prolifèrent. Tel n'est pas à pro-
prement parler le cas des figurines de plâtre que l'on ne
rouve que dans une minorité restreinte d'actes tout au
ong de la période. La même remarque vaut pour les ins-
ruments à mesurer le temps. Force est de constater
Qu avec vingt-cinq horloges de prix très divers comptabili-
sées par A. Pons en 1780, ils ne figurent pas avec une meil-
leure fréquence dans les inventaires établis au temps de
Louis XVI. Au total, c'est surtout la tabatière qui fait
figure de bibelot en vogue à Lille au temps des Lumières.
4 e sont surtout de bien beaux objets qui, en 1787, sont à
% en argent et peuvent être recouverts de pierres pré-
cieuses, d'ivoire ou d'émail.
Ce raffinement des menus objets utilisés au quotidien
^a-t-il de pair avec une nouvelle perception de l'hygiène,
ref, avec l'émergence d'une nouvelle culture du corps ?
Que dire à cet égard des usages lillois ? Dans les
années 1730, 70 % des foyers disposent de divers instru-
ments de toilette ; 115 bassins et 10 fontaines sont alors
relevés dans 133 inventaires. D'autres objets en moindre
quantité sont appropriés à la toilette intime et aux lave-
ments (15 seringues, 10 aiguières...) On ne peut certes tirer
argument des rares mentions de rasoirs que dédaignent les
hommes d'un certain niveau social habitués à se rendre
chez le barbier. En revanche, il est patent que la salle de
toilette demeure ignorée de la quasi-totalité des Lillois. De
rares tables de toilette signalent l'aspiration naissante à
créer un espace à part dans la chambre pour pourvoir aux
soins du corps.
Les fontaines de cuivre rouge où l'on stocke l'eau ne
sont encore présentes que dans 15 % des inventaires, les
seaux dans 51 %, les cuvettes dans 52 % et les bidets dans
13 % d'entre eux. La présence en 1780 chez le manufactu-
rier Durot d'une baignoire placée dans une « cabine au
bain » fait vraiment figure d'exception. En revanche, les
sièges de commodités sont moins ignorés qu'au temps de
la Régence. En 1787, les pots de chambre sont inventoriés
dans 34 % des foyers et les chaises percées dans 37 % des
intérieurs alors qu'on n'en trouvait que dans 5 % au temps
du Régent. Nul ne disconviendra que l'hygiène reste bien
rudimentaire en 1789 dans la capitale de la Flandre wal-
lonne (cf. chapitre 9). Il n'est cependant pas téméraire de
penser que l'usage de l'eau pour les ablutions s'est quelque
peu répandu.

INÉGALITÉ SOCIALE ET INÉGALITÉ DU CONFORT DE L'HABITAT

Nous venons de percevoir au fil d'un exposé analytique


à quel point les Lillois ne formaient pas un bloc uniforme
aux modes de vie homogènes. Le moment est venu de
caractériser plus synthétiquement des genres de vie qui ne
se réduisent pas à un décalque des niveaux de vie. Ces
genres de vie qui impliquent des modes divergents de
consommation sont des enjeux décisifs dans la lutte pour
la prééminence sociale.
la prodigalité à la pénurie

QMme Micheline Baulant (Histoire et Mesure, 1989, t. IV,


*jos 3-4) a proposé d'élaborer un indice du niveau de vie en
déterminant cinq séries de critères rassemblant 86 indica-
teurs. Les deux premières séries touchent à l'essentiel en
regroupant les « objets de première nécessité » et la « vie
domestique » (linge, meubles de rangement à guichets,
Nouveaux modes de cuisson). La troisième a trait aux
objets du « confort ». La quatrième recense les objets de
luxe témoignant d'un raffinement du mode de vie. La der-
rière série a vocation à réunir « les objets de civilisation »
qui attestent l'élégance de la table, la vivacité des activités
Intellectuelles, la sensibilité à l'art. Cette démarche métho-
dologique qui n'a pas été systématiquement mise en œuvre
a Lille a le mérite de mieux cerner l'opposition entre les
genres de vie.
Il est patent que, dans une métropole de province
comme Lille, les cas de surconsommation que l'on dirait
Volontiers conformes à l'ethos aristocratique se rencon-
trent plutôt avec une moindre fréquence que dans les
autres villes étudiées. Seule une poignée de familles ras-
semblent la quasi-totalité des objets recensés dans les cinq
séries de Mme Baulant. Par exemple, si l'on reprend la
jjste des 111 inventaires dépouillés par A.-L. Bue pour
année 1772, on observe que seuls quatre d'entre eux sont
Pleinement représentatifs des couches dirigeantes.
Tout est en abondance dans ces intérieurs, à commencer
Par le nombre de pièces (en moyenne, 26) qui nécessite le
recrutement d'une masse imposante de domestiques ; c'est
aInsi que la baronne de Saint-Victor emploie à son service
deux laquais, un cuisinier, deux femmes de chambre, un
Maître d'hôtel, un cocher, une relaveuse, une lingère et un
Portier. Vêtements, ustensiles de cuisine, meubles, objets
de décoration surabondent. Bois précieux (ébène, acajou,
Palissandre, bois de rose), dorures, décors travaillés
rehaussent la qualité du mobilier qu'agrémente le cas
echéant un placage ou une marqueterie. L'opulence res-
Plendit également dans le vêtement où le raffinement et la
diversité des coloris s'expriment sans retenue. La précio-
SIte et la rareté de certains objets sont hautement symbo-
liques de ce mode de vie luxueux. Les bijoux de la baronne
de Saint-Victor, qui s'élèvent au tiers des biens mobiliers
prisés au sein de l'hôtel, disent sans détour l'abondance du
superflu, au même titre que le déferlement de l'argenterie
qui trouve sa terre d'élection dans trois domaines (la vais-
selle de table, les accessoires vestimentaires et une gamme
d'objets comme les tabatières et diverses boîtes finement
ouvragées). Tableaux, estampes et tapisseries donnent
éclat et personnalité aux diverses pièces des hôtels particu-
liers. Outre les bibliothèques, les objets de mesure les plus
modernes (baromètres, thermomètres, pendules) disent le
raffinement et l'aiguisement de la curiosité.
La frange supérieure de la bourgeoisie avec 22 inven-
taires en 1772 occupe encore des maisons plus que spa-
cieuses, le nombre moyen des pièces ne s'établit-il pas, en
effet, à 11 ? Cette bourgeoisie aisée répond sans difficulte
aux exigences des trois premières séries de « l'indice Bau-
lant » mais ne possède que quelques objets de luxe ou de
civilisation. Une bonne dizaine de meubles différents
apparaissent du coffre au cabinet, mais les bergères, les
cabriolets et les sofas y sont généralement inconnus. Le
monde de l'artisanat et de la boutique a fait l'objet de
38 inventaires en 1772 prisés entre 1 000 et 5 000 florins.
Propriétaire (à 57 %) ou locataire d'une habitation de
6 pièces en moyenne, cette petite bourgeoisie ne collec-
tionne pas les petits meubles d'apparat, mais possède en
quantité convenable les meubles simples, nécessaires à une
vie confortable. Ces gens du « peuple qualifié » ne manque
ni de linge ni de vêtements, bien que nulle ostentation ne
vienne distinguer des vêtements marquant une nette prédi-
lection pour les tons sombres. Rares sont les Lillois de
condition intermédiaire qui ne possèdent ni cafetière, ni
miroirs, ni tapisseries, ni quelques pièces dispersées ressor-
tissant aux « objets de civilisation » (par exemple, une
montre ou une pendule). Toutefois, que l'on ne cherche
pas l'ébauche d'une bibliothèque dans ces milieux dont
l'espace privé est envahi par la vie professionnelle. Il n'est
cependant pas rare que des instruments de travail soient
retrouvés par le notaire dans la salle commune.
Les 37 inventaires qui sont estimés en 1772 à moins de
1 000 florins permettent de percevoir le mode de vie
d'humbles gens qui échappent généralement à la misère la
Plus noire. L'inventaire de Jeanne Delobelle qui, à 81 ans,
VIt dans une seule pièce révèle cependant l'extrême pau-
vreté de sa vestimentation : « une robe et un jacotin de
calemande, quatre autres jacotins, six jupes, deux mau-
vaises jupes, trois chemises, cinq tabliers et un linge de
corps, un mantelet de toile peinte, 26 pièces de coiffure,
une faille de camelot, un petit coffre et une boîte en chêne,
une paire de boucles de souliers à étages de femme, des
Mauvais souliers et des bas ».
Le logement des humbles n'excède pas en moyenne
pièce. Près des deux tiers vivent dans une seule pièce
ou règnent naturellement la promiscuité et l'entassement.
Les pauvres dorment, mangent, éventuellement travaillent
dans un espace exigu aux murs nus. Le lit est la pièce de
Mobilier la plus précieuse, devant le coffre, qui demeure
le principal meuble de rangement, et la garde-robe. Les
vêtements n'y sont pas nécessairement rares mais usagés,
rapiécés et éventuellement reteints. Pour reprendre la ter-
minologie de Mme Baulant, seuls les objets de première
nécessité et ceux de la vie domestique figurent pêle-mêle
dans les inventaires des plus pauvres et dans un état
usure ou de précarité préoccupant. Les tissus rêches
5mportent sur les tissus raffinés (soie, lin fin) ou de diffu-
S'On plus récente (toile peinte, cotonnades).
Chez les plus pauvres, la cheminée reste le lieu par
excellence de la préparation des repas. La marmite tradi-
tionnelle si propice à la préparation des soupes demeure
le récipient de référence, alors que les tournebroches ou
les tourtières font le plus souvent défaut. Lorsqu'on exa-
mine la vaisselle de table des inventaires des plus démunis,
étirent immédiatement l'attention aussi bien la prédomi-
nance de l'étain et du cuivre (plus souvent jaune que
rouge) que l'absence de la belle faïence et de la délicate
Porcelaine. A.-L. Buc a été frappée par la quantité des
objets religieux mentionnés chez les humbles, qu'il s'agisse
plus simples livres de prières (pour les alphabétisés),
des bénitiers ou des images pieuses. Ces relevés confirment
te maintien d'une authentique ferveur dans des familles à
abri de la « contagion » des idées philosophiques.
L'extrême simplicité de l'équipement de base du foyer
*}e doit pas occulter une vulgarisation encore très timide
d objets d'abord consommés par les élites qui, par un mou-
vement de percolation sociale, gagnent ensuite les milieux
de condition moyenne puis les strates sociales les plus
modestes. C'est ainsi que les miroirs, voire les fers à repas-
ser ont cessé à la veille de la Révolution d'être des objets
de luxe pour devenir accessibles à une partie grandissante
des classes populaires.

Une configuration spatiale du logement socialement


caractérisée

Les inventaires après décès sont à l'évidence une source


précieuse pour mesurer le nombre de pièces dans les-
quelles les foyers lillois développent leur vie privée. Des
statistiques précises selon les quatre catégories définies par
A. Pardailhé-Galabrun (1 pièce, 2-3 pièces, 4-7 pièces, plus
de 7 pièces) ont été dressées à divers moments du
XVIIIe siècle. Compte tenu de toutes les variations aléa-
toires, dans les années 1730 comme en 1772 et en 1780, on
peut considérer qu'entre un quart et un tiers des logements
ne comptait qu'une seule pièce. C'est donc dans l'espace
restreint de ces quatre murs que la famille devait faire face
à toutes les nécessités de la vie. Il importe assurément de
noter en l'espèce que lorsque les notaires lillois font état
d'une seule pièce, ils inventorient en majorité le modeste
gîte d'un célibataire ou d'une veuve, et non celui d'une
famille nombreuse. Toutefois, il ne faut jamais perdre de
vue la réalité poignante de l'habitat des courées que nous
évoquons par ailleurs et qui demeure par définition hors
du champ d'intervention de la procédure notariale de l'in-
ventaire.
Une des difficultés inhérentes à la source notariée tient
à l'absence de toute mention de superficie des logis inven-
toriés. L'historien est donc contraint d'étayer ses conclu-
sions sur l'évolution du nombre de pièces dont il est fait
mention. La sélection sociale affectant l'accès aux loge-
ments y apparaît naturellement sévère. Dans les années
1730, Saint-Etienne, qui rassemble moins de 20 % de la
population, concentre 48,7 % des logements lillois de
4 pièces et plus. À rebours, la paroisse populaire de Saint-
Sauveur n'en accueille que 5,1 %. Quant au nombre
moyen de pièces par foyer, il évolue peu, même s'il a ten-
dance à légèrement augmenter (5 pièces sous la Régence,
5,8 en 1730-1735, 6,4 en 1780). Il est assez hasardeux de
juger de l'évolution de la distribution des logements selon
les catégories précédemment rappelées. L'enquête menée
par V. Oddone pour les années 1730-1735 fait apparaître la
ventilation suivante : 30,4 % de logements à pièce unique,
27,2 % de logements à 2 ou 3 pièces, 27,2 % de 4 à
' pièces, 15,2 % de plus de 7 pièces. En 1780, avec 27 loge-
ments à pièce unique sur 85 connus, la fréquence des
formes d'habitat les plus sommaires est demeurée prati-
quement le même qu'au début des années 1730, alors que
les logis aux pièces les plus nombreuses se multiplient. La
tendance est confirmée en 1787 puisque 54 % des inven-
taires sont dressés dans des logis d'au moins 4 pièces. Une
certaine prolifération des pièces annexes est concomitante
de cette augmentation de la superficie des logis des plus
aisés. En 1787, des cabinets sont signalés dans 30 % des
inventaires, alors que des relaveries et des entrées le sont
dans 17 % des cas. En ce qui concerne les dépendances, ce
sont les greniers qui se rencontrent le plus fréquemment
Puisque 71 % des habitations en sont pourvues. Les caves
(signalées dans 58 % des cas) ne sont pas rares, alors que
les écuries n'équipent que 7 % des logis ayant fait l'objet
d'un inventaire.
Il n'y a certes pas de maison lilloise type, mais beaucoup
d'entre 5 elles se ressemblent. La maison de deux étages
avec cave et grenier à la façade étroite n'excédant pas
6 mètres est le modèle d'habitat le plus répandu. En 1787,
aucune maison ne s'élève sur plus de trois étages, alors
que 21 % des logements se trouvent sur un seul niveau et
comptent plusieurs pièces. L'entrée se fait généralement
Par un couloir latéral assez étroit qui débouche dans une
cour. Le rez-de-chaussée est partagé entre deux pièces,
qu'il s'agisse de deux chambres ou d'une salle et d'une
cuisine. Les étages sont partagés en chambres. Deux
chambres, l'une sur cour, l'autre sur rue, forment une dis-
position fréquente. Les enchaînements internes des pièces
j1 apparaissent pas nettement. Par ailleurs, les escaliers et
le-S lieux de dégagement où ne se trouvent pas d'objets à
inventorier sont passés sous silence. En revanche, la situa-
tion des pièces dans la maison n'échappe pas à l'historien.
Au début des années 1730, les pièces suffisamment grandes
pour jouir d'une double ouverture sont encore l'excep-
tion ; en revanche, 45 % d'entre elles sont référencées
comme donnant sur la cour, 15,8 % sur un jardin, 31 % sur
la rue.
Le modèle ancien de la maison à deux corps de logis,
l'un sur la rue, l'autre au fond de la cour, est encore bien
présent dans la texture de l'habitat lillois du second
XVIIIe siècle. Assurément, ce type de disposition à deux
logis est bien approprié pour loger deux familles distinctes
dans chacun des bâtiments, mais il se prête aussi à l'instal-
lation de familles au standing social huppé sachant procé-
der à une séparation spatiale des diverses fonctions de
l'habitat. C'est le cas en 1772 chez le négociant Jean Samin-
Dans le bâtiment à front de rue se trouvent le magasin, un
bureau, une chambre et un cabinet. Dans le second corps
de logis relié au premier par une galerie ont été aménagées
les pièces abritant la vie quotidienne du ménage. Cet usage
d'une distribution ancienne du logement révèle à quel
point le souci de l'intimité s'affirme chez les plus opulents.
Pouvoir être seul dans une pièce est un luxe encore trop
chichement partagé dans une métropole qui s'orne pour-
tant de quelques superbes hôtels particuliers.

L'univers des hôtels particuliers

Les hôtels particuliers qui servent d'écrin à la vie pleine


d'agréments de l'élite ne manquent pas à Lille. Plusieurs
peuvent, on le sait, être aujourd'hui contemplés (cf. cha-
pitre 1). Nous pensons notamment à l'hôtel d'Hailly d'Ai-
gremont (rue de Roubaix actuelle), à l'hôtel de
Wambrechies (rue Royale), à l'hôtel d'Avelin (rue Saint-
Jacques) ou à l'hôtel Petitpas de Walle (actuelle rue de
l'Hôpital-Militaire). Toutefois, il s'agit hic et nunc non d'en
décrire l'ordonnancement extérieur, mais d'en saisir les
agencements intérieurs fournissant le cadre de la vie quoti-
dienne comme de la vie mondaine.
L'hôtel Hangouart d'Avelin dont on a conservé le plan
de 1708 fut transformé par Lequeux en 1777 ; il a la même
organisation topographique que l'hôtel du Pont-Saint-
Jacques acheté pour 16 000 florins en 1642 par Robert-
Ignace de Hangouart. À la fin du XVIIe siècle, Michel
d'Hangouart y loge commodément sa famille, ses dix
domestiques, ses cochers et ses chevaux. Dès l'anti-
chambre, des portraits de famille et une imposante carte
généalogique accueillent le visiteur et le convainquent de
l'antiquité du lignage. Le baron d'Avelin introduit ensuite
ses hôtes dans le salon installé dans la grande salle du rez-
de-chaussée. Une grande tapisserie de feuillage, une série
de tableaux de chasse, un miroir à bordure d'écaillé don-
nent à cette salle de réception la sombre grandeur que le
propriétaire veut conférer à un logis appelé aussi à remplir
une fonction d'affirmation sociale. Tandis qu'un lit de
parade de damas cramoisi campe fièrement dans la salle,
Une douzaine de fauteuils où le rouge se marie au noir
montrent le souci que le baron a du confort de ses invités.
Un « cabinet d'écaillé de tortue à onze tiroirs avec une
vierge dans une niche » dit de surcroît la ferveur catho-
lique de la puissance invitante et son goût bien tempéré
Pour les disciplines de l'esprit.
L'hôtel d'Hailly d'Aigremont (résidence actuelle du
gouverneur militaire de Lille) qui date de 1703 est certes
le joyau de l'architecture classique à Lille. L'aménagement
intérieur peut encore être deviné aujourd'hui. Les trois
salons et salle de réception du rez-de-chaussée habillés de
délicates boiseries valaient par la qualité et la diversité du
mobilier comme par l'élégance des parquets, véritables
merveilles de marqueterie. L'escalier central d'impression-
nantes dimensions au plafond à caisson conduisait aux
belles pièces de « l'étage noble », aux cheminées monu-
mentales. Au sous-sol, une salle au plafond de pierres
sculptées révèle l'alliance harmonieuse de l'ornementation
à la française et d'une inspiration esthétique locale, à l'ins-
tar des carreaux de faïence de Lille aux motifs variés qui
Parent le soubassement.
Il devint de bon ton d'élire domicile dans le « nouveau
Lille» de Louis XIV et, au premier chef, dans la rue
Royale. L'enchérissement des demeures vendues apparaît
nettement lorsqu'on passe au crible les listes d'actes nota-
riés dressées par P. Denis du Péage. Au début du siècle,
les transactions aboutissant à la vente de maisons de
4 000 florins étaient monnaie courante. À la fin du règne
de Louis XV, les immeubles se sont multipliés et agrandis.
Le niveau moyen des ventes en 1770-1772 s'élève à près
de 13 000 florins (soit environ 16 000 livres tournois). Si
des maisons bourgeoises sont encore liquidées à 3 000-
4 000 florins, il devient presque commun d'assister à des
ventes de 30 000 florins.
La richesse des aménagements intérieurs est peu ou
prou à la mesure des investissements consentis pour l'achat
de telles demeures de prestige. Une situation limite est
atteinte par la baronne de Saint-Victor dont la maison
achetée au 112 de la rue Royale pour 26 000 florins en
avril 1769 contenait en 1772 pour 37 210 florins de
« meubles, effets et vaisselle ». L'inventaire après décès
alors dressé ne laisse rien ignorer de l'impressionnante
prodigalité de la baronne. La valeur des bijoux, diamants
et vaisselle d'argent s'établit à 15 104 livres. Le notaire
dénombre par ailleurs 4 douzaines d'assiettes estimées
4 070 livres, 15 plats estimés 2 409 livres, 6 chandeliers
estimés 362 livres, 2 soupières estimées 1 068 livres, 12 cou-
verts au titre de Paris estimés à 462 livres, d'autres pièces
de moindre valeur dont le montant s'élève néanmoins à
2 592 livres.
On le constate, la réputation d'opulence dont jouit
aujourd'hui encore la rue Royale repose sur des données
qui n'ont rien de fantasmatique. Il n'est donc pas étonnant
que lorsque le Magistrat dut en 1785 aménager pour l'in'
tendant de Flandres une résidence digne de sa fonction, il
ait fait choix d'un hôtel, celui de Wambrechies sis en la
rue Royale. Cette demeure édifiée à partir de 1703 pour
Nicolas-François Faulconnier, seigneur de Wambrechies,
est de belle composition. En venant de la cour d'honneur,
le visiteur pénètre dans un vestibule dallé de marbre. A
droite du vestibule, une chapelle, une bibliothèque et une
chambre à coucher se succèdent. À gauche, on découvre
un salon, un grand salon, une salle, un grand cabinet, un
petit. Dans l'aile, deux petites salles flanquent une vaste
cuisine... On le voit, il s'agit là du plan de facture classique
d'hôtel aristocratique entre cour et jardin dont Paris four-
nit maints exemples à partir du règne de Louis XIV. Des
plafonds à la française avec de grosses poutres apparentes
dont certaines enluminées font certainement figure en
pleine XVIIIe siècle d'« archaïsme bien provincial » (A. Pla-
teaux), mais ne peuvent dissimuler le goût avec lequel cet
hôtel est aménagé. L'inventaire dressé en 1748 qui remplit
quarante et une pages ne laisse rien ignorer du faste que
1 on peut introduire au milieu du XVIIIe siècle dans un hôtel
Particulier de province. Rien ne manque dans ce déploie-
ment de prodigalité par lequel la noblesse affirme sa préé-
minence. La noblesse lilloise a-t-elle été entraînée dans la
spirale du renouvellement haletant imposé dans les
milieux de cour par la noria de la mode ? Ce n'est rien
moins que certain dans une ville comme Lille, où la fréné-
sie du paraître et du gaspillage n'est pas alimentée comme
a, Paris par la permanente nécessité de se distinguer
d'autres milieux dans la compétition pour le prestige. À
Lille aussi, l'hôtel particulier est un lieu somptueux. En
dépit de l'abondance des objets qu'il recèle, il l'est avec
Plus de modération que dans les capitales ou certaines
billes parlementaires. Il demeure plus longtemps fidèle aux
modes, notamment décoratives, lui paraissant garantir la
dignité sociale de ses occupants. Le contraste n'en est que
Plus grand avec le dénuement de l'habitat populaire.
9
Insalubrité et insécurité de l'habitat :
les tristes permanences de la vie populaire
lilloise

La réalité socialement poignante des cours et des caves


de Lille a été immortalisée par Victor Hugo dans Les Châ-
timents (IX, « Joyeuse Vie ») en 1853 :
Millions ! Millions ! Châteaux ! Liste civile !
Un jour je descendis dans les caves de Lille ;
Je vis ce morne enfer.
Des fantômes sont là sous terre dans des chambres,
Blêmes, courbés, ployés ; le rachis tord leurs membres
Dans son poignet de fer.

Caves de Lille ! on meurt sous vos plafonds de pierre !


J'ai vu, vu de mes yeux pleurant sous ma paupière
Râler l'aïeul flétri
La fille aux yeux hagards de ses cheveux vêtue
Et l'enfant, spectre au sein de la mère statue
Ô Dante Alighieri !
Ce poème d'un homme de cœur qui visita Lille en 1850
avec une délégation parlementaire a dévoilé à l'opinion
du Second Empire l'immensité de la misère écrasant une
humanité souffreteuse dans une ville emportée dans le
même temps par les transformations industrielles du nou-
vel âge. De tels abîmes de souffrance ne sont pas, comme
on l'a cru longtemps, le seul produit de la révolution indus-
trielle.
L ' U N I V E R S DES LOGEMENTS INSALUBRES

Il y a assurément davantage de cours dans le second


Xixe siècle (24 % des Lillois vivent dans des cours en 1911)
qu'à aucune époque antérieure. L'essentiel pour notre pro-
pos, c'est que ces trous de misère existent dès le second
XVIe siècle.

Vivre dans une cour ou « une rue à sacq »

C'est une ordonnance du 4 août 1555 qui révèle l'exis-


tence de cours ou de « rues à sacq ». Le Magistrat alors
s en alarme pour des raisons sanitaires et par crainte de
voir « l'incendie consumer telle l'étoupe cet habitat » pré-
dire. « Pour ce que plusieurs se sont advancés pour leur
Particulier de faire faire et ériger, de leurs maisons, jardins,
Pourpris1, plusieurs demeures, louages et habitations, en
les appliquant à cours, courchelles de ménages, en y faisant
seulement une couverture, lesquelles on appelle cours à
sacq et occupées par plusieurs sortes de gens, de grands
dangers et inconvénients pourraient s'ensuivre, au grand
détriment, dommage et intérêt de la chose publique et de
la Bourse commune des pauvres, tant à cause de la maladie
contagieuse que du feu de meschef, qui y polroit advenir. »
défense est donc faite d'en construire à l'avenir, sous
Peine de 60 sols d'amende. Une ordonnance du 9 juin 1603
laisse planer la menace de punitions exemplaires, mais le
ban du 23 mars 1617 doit bien constater les fortes résis-
tances auxquelles se heurtent des défenses aussi inefficaces
répétées.
Le mécanisme de création de ces « cours à sacq » est
clairement identifié. Ces cours sont une réponse à la crois-
sance démographique d'une population confinée dans un
espace restreint. Comme des espaces demeuraient inoc-
cupés au cœur des îlots, la tentation était grande, et les
Propriétaires y trouvaient leur compte, d'y faire bâtir des
logements de fortune en y faisant accéder les locataires
soit par les étroits passages desservant jusqu'alors ces jar-

1- Pourpris : enclos non bâti.


dins, soit p a r les couloirs a m é n a g é s d a n s les m a i s o n s en
b o r d u r e d e rue. L e s descriptions s p o r a d i q u e s des cours de
Lille q u e l ' o n p e u t recueillir a u x T e m p s m o d e r n e s n e lais-
s e n t c e p e n d a n t pas d e v i n e r des réalités m o i n s affligeantes
q u ' a u xixe siècle. L e c l o a q u e f a n g e u x d o n t c e r t a i n e s cours
d o n n e n t le spectacle n ' é c h a p p e pas à certains procès-ver-
b a u x d u c o m m i s a u x visitations. P a r e x e m p l e , o n a p p r e n d
q u ' e n a o û t 1708, d a n s la c o u r Lottin, il y a « u n e e s p è c e de
r é s e r v o i r p o u r recevoir les e a u x et i m m o n d i c e s des niai-
sons qui s o n t dans ladite cour, q u e ce r é s e r v o i r est rempli
d e pierres, crons 1 e t grosses b o u e s p u a n t e s e t c o r r o m p u e s
q u i e m p ê c h e n t l ' é v a c u a t i o n des e a u x ». E n avril 1762, une
r e q u ê t e des h a b i t a n t s i n d i q u e q u e la c o u r des Bons-
E n f a n t s n ' a plus d ' e a u depuis n e u f mois. E n 1766, la situa-
tion d ' u n e a u t r e n a t u r e , le dispositif d ' é v a c u a t i o n des eaux
d e t o u t e s sortes est inexistant, révèle u n e qualité d e vie
q u i n ' e s t g u è r e plus brillante dans les cours d u Soleil, de
J e a n n e t t e - à - V a c h e s et d e la G r a s s e - V a c h e à Saint-Sau-
v e u r : les h a b i t a t i o n s s o n t « inaccessibles a u x h a b i t a n t s à
cause des g r a n d e s e a u x q u i s'y t r o u v e n t ». U n e s o r t e de
s o m m e t d a n s la b o n n e conscience est a t t e i n t e n février
1771 q u a n d P i e r r e - J o s e p h R o u v r o i s , q u i r e c o n s t r u i t sa
m a i s o n d e la r u e d e l ' A b b i e t t e , sollicite l ' a u t o r i s a t i o n de
couvrir le passage d e la c o u r d ' É g y p t e et d ' y c o n s t r u i r e des
é t a g e s « p o u r c a c h e r a u x y e u x d u public la v u e désagréable
d e s h o r r i b l e s b a r a q u e s d e cette c o u r ».
L e silence m a n i f e s t é sur l ' h a b i t a t i n s a l u b r e p a r des per-
sonnalités d o n t o n n e p e u t d o u t e r p a r ailleurs des préoccu-
p a t i o n s p h i l a n t h r o p i q u e s n ' e n est q u e plus impressionnant.
C o m m e n t c o m p r e n d r e q u ' u n m é d e c i n d e l ' è r e des
L u m i è r e s c o m m e P.-J. B o u c h e r qui r e l a t e p e n d a n t plus de
t r e n t e ans les m a l a d i e s r é g n a n t à Lille n ' a i t c r u b o n de
signaler q u e d e u x fois les effets néfastes sur la santé
p u b l i q u e des l o g e m e n t s insalubres ? D e ce p o i n t d e vue
m é r i t e d ' ê t r e soulignée l'initiative e n 1787 d u Collège des
P h i l a l è t h e s d é c i d a n t d e m e t t r e a u c o n c o u r s la q u e s t i o n sui-
v a n t e : « Q u e l s s e r a i e n t les m o y e n s d e r e n d r e m o i n s mal-
saines les caves qui s o n t l ' h a b i t a t i o n d e la classe la plus
i n d i g e n t e à Lille ? »
A u d é b u t d e l ' é p o q u e française, q u e l q u e s initiatives

1. Crons : déchets provenant de démolitions.


furent p o u r t a n t prises afin d e r é d u i r e l'abcès p u r u l e n t des
taudis d e la cité. E n 1677, il fut publié à s o n d e t r o m p e
qu'« après la Saint-Pierre et Saint-Paul 1678 passée, p e r -
sonne n e p o i v r a plus d e m e u r e r d a n s des caves ni les pro-
priétaires les l o u e r à ces fins ». L e m a r é c h a l d ' H u m i è r e s ,
g o u v e r n e u r d e la ville, t r a n s m i t le 25 a o û t 1678 des o r d r e s
du roi e n j o i g n a n t d e « faire abolir t o u t e s les cours à sacq
la ville qui n e p o u r r a i e n t avoir e n t r é e avec sortie spa-
cieuse ». U n e visitation g é n é r a l e des 76 cours existant alors
a Lille fut o r d o n n é e . Il est p a t e n t c e p e n d a n t q u ' u l t é r i e u r e -
ment la l è p r e des cours n o n s e u l e m e n t n ' a pas disparu,
^ a i s a c o n t i n u é à d é v o r e r des p a n s entiers d u tissu social.
Le d é n o m b r e m e n t d e 1740 fait é t a t d e 105 cours, t a n t la
Pénurie domiciliaire, la m o d i c i t é des r e v e n u s c o n f é r a i e n t
Unede sorte d ' i m p i t o y a b l e nécessité à l ' e n t a s s e m e n t des gens
ue p e u dans les cours, les caves o u les greniers.
L a paroisse S a i n t - S a u v e u r est, qui p e u t l ' i g n o r e r depuis
la belle t h è s e d ' A . L o t t i n sur P i e r r e - I g n a c e C h a v a t t e , le
réceptacle p a r excellence d e ces cours. L'îlot c o m p r i s e n t r e
£ r u e des M a l a d e s , la r u e Saint-Sauveur, la r u e des
Ltaques et la r u e des R o b l e d s est u n archipel d e cours
suintant l ' h u m i d i t é e t c o m m u n i q u a n t e n t r e elles p a r u n
réseau d'étroits passages. L a disposition des lieux c o n c o r d e
bieil avec la définition des c o u r e t t e s d é v e l o p p é e e n 1833
Par J.-B. D u p o n t dans sa Topographie... médicale de l'ar-
rondissement de Lille : « des constructions r e n f e r m é e s d a n s
îlot d e m a i s o n s qui les d o m i n e n t e t e n circonscrivent
l'e-liceinte », d e « p e t i t e s cours irrégulières q u e le j o u r
eclaire à p e i n e e t qui c o m m u n i q u e n t e n t r e elles p a r d e
Petits passages obscurs ». O n i m a g i n e les murailles
numides e t salpêtrées, les espaces publics t r a n s f o r m é s
jaute d ' a s s a i n i s s e m e n t e n milieu a m p h i b i e e t b o u e u x . O r
fait est q u ' a u c u n e paroisse n ' e s t e x e m p t e d e ce t y p e
u habitat, m ê m e s'il va d e soi q u e le « n o u v e a u Lille » d e
^ouis X I V avec ses parcelles plus grandes, ses m a i s o n s d e
15 m è t r e s d e façade était m o i n s p r o p i c e à l ' é t a b l i s s e m e n t
^e courettes q u e les vieux q u a r t i e r s a u x p e t i t e s m a i s o n s d e
. u x étages e t a u x façades étroites n ' e x c é d a n t pas
SIX mètres.
La consistance du parcellaire importe donc au moins au
jfieme titre que l'aisance de la population. C'est pourquoi
es paroisses centrales de Saint-Etienne et de Saint-Mau-
rice qui sont fort commerçantes, mais sous l'emprise d'un
quadrillage étroit, n'échappent pas plus que Saint-Sauveur
aux désolantes réalités de courettes dissimulées à l'arrière-
plan des façades bourgeoises.
Il est patent que les maisonnettes bâties dans ces cours
sont le plus souvent formées par une seule pièce, dépour-
vues d'étage et chichement éclairées par une fenêtre. ToU-
tefois, et le dénombrement de 1699 des maisons par rue et
par paroisse en fait foi, ces maisonnettes ne sont faites de
bois que dans 28 % des cas, autrement dit dans une pro-
portion peu supérieure à la moyenne de la ville. On
observe que certaines de ces cours portent les noms des
propriétaires initiaux des terrains sur lesquels les maison-
nettes ont été construites. D'autres sont désignées par des
noms appartenant à la lexicographie lilloise (Littes1, aux
Fiens, des Bourloires), d'autres encore fleurent bon une
origine champêtre (cour Marie-à-l'Herbe, cour Jeannette-
à-Vaches, cour du Vert-Bois...). Toutes, quel que soit le
caractère poétique qu'exhale leur dénominateur, sont les
tanières de la misère. L'aspect extérieur de ces petites mai-
sons n'était guère différent des demeures vraiment élé-
mentaires datant surtout du xixe siècle que l'on découvrait
encore en grand nombre au lendemain de la Deuxième
Guerre mondiale dans certains quartiers de Lille ou de
Roubaix.
Il est clair que l'entassement était de règle dans ces cours
et courettes. En 1679, les sources enseignent que les
32 cours alors dénombrées dans la paroisse Saint-Sauveur
offraient le gîte dans 338 maisons à 1 548 habitants. Cer-
taines courées, dans lesquelles Pierre Deyon, comme
Pierre Pierrard pour d'autres temps, voient autant de
« trous de misère », atteignent des niveaux d'entassement
vraiment exceptionnels : telle la cour à l'Eau dans la
paroisse Saint-Pierre avec ses 207 pauvres hères, telle aussi
la cour du Porchelet de la paroisse Saint-Maurice avec ses
186 habitants. On a presque peine à croire qu'à Saint-
Étienne en 1678, la cour des Bourloires avec ses 3 pieds
de largeur ait pu abriter 4 maisons et 21 habitations. La

1. Littes : pièces de bois sur lesquelles les draps sont placés afin de
sécher.
2. Un pied égale 0,298 mètre.
densité d e p e u p l e m e n t p a r m a i s o n des c o u r é e s est n a t u r e l -
lement u n i n d i c a t e u r des plus significatifs. D a n s le Saint-
Sauveur du xviie siècle, la densité par maison de la cour
Désolée et de la cour Noiret est de 7,1. Les statistiques
rassemblées par Mme Buriez-Henaux pour 1740 donnent
le vertige : la cour Désolée bondit à 12 habitants par mai-
son, la cour Noiret à 10,3. La cour de l'Assommoir avec
11,8 et la cour des Sots avec 12 confirment l'aggravation de
l'entassement dans le premier XVIIe siècle (cf. chapitre 2).

Habiter dans une cave

Si les cours sont les antres du dénuement, les caves le


sont tout autant. Habiter dans une cave n'a rien d'excep-
tionnel à Lille. Il en résulte du reste une configuration spé-
cifique des rues en ce sens que pour permettre de
descendre directement de la rue dans la cave, l'habitude
était prise de construire un « burguet », autrement dit un
assemblage de pierres encadrant la cavité de l'escalier. Ces
burguets « faisaient saillie sur les flégards 1 » et exigeaient
d'obtenir avant leur construction l'aval du pouvoir munici-
pal. Les registres de permissions de bâtir ou réparer mon-
trent le nombre et le caractère quasi permanent des
demandes d'établissement de burguets. De fait en 1740,
1 267 caves sont habitées. À la fin du XVIIe siècle, une cave
que l'on imagine sans peine mal éclairée et suintante d'hu-
midité accueille en moyenne 4 personnes sur une surface
d'une dizaine de mètres carrés. Le dénombrement de 1740-
1743 permet d'établir que les 7 077 chefs de famille dont
l'indigence justifie l'exemption de capitation habitent dans
Plus des deux tiers des cas dans des logements insalubres
(38 % dans des cours, 10 % dans des caves, 24 % dans une
seule pièce). Il est vrai que, lors des crises cycliques, à la
Population permanente des caves s'adjoint une population
flottante venue partiellement de l'extérieur de la ville.
L. Lemaître montre par exemple que dans une année de
Prospérité comme 1730, dans les caves de la rue des
Malades, 19 personnes élisent domicile. En 1740, en pleine

1. Flégard : lieu public à découvert, passage commun desservant plu-


sieurs propriétés.
crise, 46 p e r s o n n e s s o n t c o n d a m n é e s à l'obscurité malsaine
des caves d o n t 24 s o n t e x e m p t é e s d e c a p i t a t i o n p o u r indi-
gence.
E n t o u t cas, le d é s o l a n t spectacle q u ' e n 1850 Victor
H u g o et d ' a u t r e s p a r l e m e n t a i r e s o n t d é c o u v e r t d a n s les
caves de Lille ne date pas du xixe siècle. « Caves de Lille !
on meurt sous vos plafonds de pierre ! » Le poème
composé par un Hugo proscrit évoque les pires taudis qui
soient où le cubage d'air moyen mis à la disposition d'un
habitant est inférieur à 10 m3 (au xixe siècle, on établissait
la norme à 150 m3 pour quatre personnes).
Le logement dans des chambres louées à des particuliers
n'a pas exactement la même signification sociale, en
ce sens que ces chambres ne sont pas l'abri privilégie
des familles pauvres. En 1740, seuls 42,11 % des
3 661 chambres recensées sont occupées par des exemptés
de capitation. Ce sont des personnes seules victimes de la
vie (veuves, infirmes) ou des jeunes formant une popula-
tion flottante qui séjournent dans ces simples pièces, et ce
sont les paroisses les moins populaires aux demeures plus
vastes qui correspondent aux espaces les plus propices au
développement de ce type d'habitat. Tel est du moins le
cas en temps normal. En période de crise, la population
résidant en chambre gonfle brutalement et, cette fois, ce
type d'hébergement se répand dans toutes les paroisses.
La démonstration en a été faite pour la rue des Malades.
Alors qu'en 1730 seules 3 personnes vivent en chambre,
en 1740 on assiste à une explosion de la résidence en
chambre avec 49 personnes recensées dont 39 trop pauvres
pour payer l'impôt. La crise une fois surmontée, la cité se
purge de sa population flottante ; en 1745, les registres ne
confessent plus que la présence de 9 personnes... Le même
phénomène se développe du reste en 1789-1790.
Le système d'habitat en place pour le populaire sous
l'Ancien Régime est donc d'une certaine plasticité
conjoncturelle. En dehors des caves, des cours et des
chambres sous-louées, il est établi que les milieux popu-
laires vivent en majorité dans des pièces que les commis-
saires chargés des dénombrements de la fin du XVIIe siècle
désignent sous le nom de « sallette », de chambre « de
devant », « de derrière », « de côté » ou « du haut ». Daniel
Roche caractérise l'univers du logement populaire parisien
par trois traits : son coût élevé pour ses habitants, la prédo-
minance du logis à pièce unique (57 % vers 1700, 63 %
vers 1780), la promiscuité familiale liée à un espace trop
restreint. Les documents dont on dispose à Lille font état
POur les chambres et les caves de loyers qui peuvent égale-
ment apparaître exorbitants si l'on songe à l'inconfort des
lieux. Par exemple, des loyers annuels de 24 à 27 florins
ont été relevés pour de simples caves, ce qui correspond à
la moitié de la pension d'un invalide entretenu à l'Hôpital
général en 1748. La pression démographique s'exerçant sur
des espaces intra-muros proches du point de saturation
explique des loyers offrant aux spéculateurs d'intéres-
santes plus-values. Les registres aux visitations des maisons
révèlent du reste de loin en loin le parti que certains veu-
lent tirer de l'entassement croissant de la population. C'est
ainsi, mais il est d'autres exemples, qu'en 1686, l'année
même du dénombrement, un marchand de Saint-Maurice,
A. Carpentier, fait observer qu'il envisage de partager
entre quatre logements une maison dont il est propriétaire
afin d'« en faire profit ». Il veut faire bâtir neuf autres loge-
ments qui, observe-t-il pour amadouer le Magistrat, seront
soumis aux vingtièmes !

Des logements exigus dont la polyvalence fonctionnelle


des pièces est réduite

La densification du peuplement laisse entrevoir des


logements à l'espace chichement mesuré. Les sources ne
laissent planer aucun doute sur une hausse tendancielle
des loyers, du reste décelable dans la majeure partie des
villes françaises. En revanche, le plan type de la maison
lilloise du commun peuple est impossible à tracer. Les
registres de dénombrement, pourtant moins imprécis que
les autres, composés en 1686 ne donnent pas une nomen-
clature claire. L'articulation du logis en deux pièces avec
« chambre de devant » prenant jour sur la rue et « chambre
de derrière » s'ouvrant sur une cour est le modèle d'habitat
le plus fréquemment rencontré, alors que les chambres du
haut semblent assez rares et d'un espace restreint. Nous
venons de voir (chapitre 8) que les inventaires après décès
révèlent la présence de moins d'un tiers de logements
formés d'une seule pièce. Bien que ce type de sources,
faut-il le répéter, laisse de côté les logements les plus
modestes, on peut raisonnablement penser que le logis a
pièce unique est moins hégémonique à Lille qu'à Paris.
De façon générale, l'étroitesse des maisons était une
contrainte singulièrement lourde pour l'agencement des
pièces disposées tout en longueur, perpendiculairement a
la rue. Le mémoire pionnier de L. Lemaître sur la rue des
Malades décrit bien ces maisons de la rue la plus longue
de Lille avec ses façades de 5,6 mètres à 5,8 mètres corres-
pondant à des maisons d'une profondeur de 11,6 mètres.
Quelle est la hauteur de ces maisons aux façades étroi-
tes ? Il est clair que dans bon nombre de grandes villes, les
pauvres peuplent les étages supérieurs et les plus aisés les
étages inférieurs des immeubles de cinq, voire de six
étages. Cette ségrégation verticale du logement n'a pas de
raison d'être dans la France du Nord où l'élévation des
maisons en hauteur demeure faible. Le phénomène n'est
pas propre à une ville aux sols formés d'îlots d'alluvions
peu stables comme Lille. Il suffit de compulser les rôles
valenciennois de la contribution des portes et fenêtres
pour observer à quel point les baies du troisième étage et
plus représentent un pourcentage infime du nombre total
des fenêtres (0,38 % à Valenciennes en l'an VII). À Lille,
il est établi que la maison à deux étages et à mansarde est
le type de construction le plus couramment rencontré. Le
sieur Nomis en 1714 ne manque de relever que les maisons
« ne sont pas fort élevées ». Toutefois, il n'est pas douteux
que dans les quartiers centraux, l'élévation de l'habitat est
plus grande. Par exemple, de part et d'autre de l'entrée de
la rue des Malades, les maisons de la rue des Manneliers
et de la Petite-Place comportent trois étages et s'élèvent
jusqu'à 42 pieds, compte non tenu de la hauteur des
combles. Bâties peu de temps après le rang de Beauregard,
elles sont à la fois étroites et hautes de trois étages.
L'agencement et les codes esthétiques régissant l'inté-
rieur des maisons se laissent difficilement appréhender.
Sauf dans le cas où le domicile est aussi un espace de tra-
vail, les pièces ne répondent pas nécessairement à des
usages précis. La spécialisation des pièces demeure un
luxe. Qu'on ne cherche donc pas une chambre à coucher
véritable dans les logis les plus humbles. La mention d'une
chambre dans un inventaire ou un dénombrement peut
désigner une simple pièce commune, alors que naturelle-
ment une « salle » ou une soupente peut avoir pour fonc-
tion d'être le lieu privilégié de l'intimité et du repos.
Lorsque les dénombrements de la fin du XVIIe siècle font
état de cuisines, ils désignent bien souvent des cuisines
habitées. Dans les inventaires du XVIIIe siècle, la présence
d'une véritable cuisine comme lieu de préparation des
Plats n'apparaît encore qu'à peine dans plus de la moitié
des intérieurs faisant l'objet d'un inventaire à la veille de
la Révolution. Comme elle bénéficie de la chaleur d'une
cheminée (dans les logements de deux-trois pièces, c'est
même la seule cheminée du logis), elle fait figure de pièce
de sociabilité. Un tel confort demeure hors d'atteinte pour
les milieux populaires.
La salle à manger meublée plus ou moins abondamment
demeure également l'apanage des foyers aisés. Nous avons
indiqué dans le chapitre précédent qu'à Lille comme ail-
leurs la spécialisation progressive des pièces s'affirme sans
Précipitation ; elle n'a assurément que des effets sociale-
ment très différenciés en ne se manifestant vraiment que
dans les demeures bourgeoises. Le décor des pièces varie
infiniment selon la taille et la polyvalence des lieux. On
cherchera en vain des tapisseries masquant la nudité des
murs et assurant l'isolation thermique dans les logis des
humbles. Certains devis font état de murs « plâttrés de
bons mortiers... mélez de poil pour rendre le plattrage bien
uni sans crevasse ni bouillon ». Les plus nantis ont le
Potentiel financier leur permettant d'aménager des pièces
entièrement boisées. Certains propriétaires, lorsqu'ils font
refaire les menuiseries, veillent du reste à l'harmonie de
l'ensemble, comme la veuve Courtecuisse qui fait inscrire
dans le devis que « tous les bois seront de chêne de Hol-
lande sans nœud, chaque place étant d'une même couleur,
c'est-à-dire le brun avec le brun et le bois clair avec le clair,
sans mêler les deux dans le même ouvrage ». De telles
Préoccupations ne sont assurément guère de mise dans les
familles confrontées, faute d'économie, à l'insécurité du
lendemain. La médiocre hygiène des logis comme la mal-
Propreté des rues sont en effet des réalités dominantes de
la vie en ville.
U N E « O D E U R D E MARÉE INSUPPORTABLE »

La saleté omniprésente des rues est un lieu commun de


l'histoire urbaine. Il serait excessif de penser qu'à Lille,
jusqu'à la conquête française, aucune initiative ne fut prise
pour contenir la malpropreté des rues dans des limites rai-
sonnables.

Balayage et curage : les imparfaits outils des politiques


municipales d'assainissement

Il est certain que jusqu'aux Temps modernes, le


balayage des chaussées était laissé à la diligence des parti-
culiers. En somme, balayait qui voulait et quand chacun le
trouvait opportun. Au cours du xvie siècle, le Magistrat
s'évertua à faire comprendre aux bourgeois qu'il importait
non de laisser les immondices s'accumuler de façon mal-
saine devant les maisons, mais de les déposer dans des
lieux qui leur étaient spécifiquement affectés appelés
« fiens publics ». Dès l'année 1617, les registres municipaux
font état de manouvriers gagés par la ville et tenus d'enle-
ver les immondices.
Même si la conquête française n'est pas le point de
départ absolu de la politique municipale d'assainissement,
il est certain qu'elle a renforcé les préoccupations dans ce
domaine. La preuve en est que, dès 1669, une ordonnance
confie à six membres du Magistrat la commission du net-
toiement qui comporte l'obligation de recruter et de sur-
veiller l'action des 70 à 80 ouvriers employés à dégager la
voirie urbaine de ce qui l'encombre. Dans un premier
temps, l'échevinage fit le choix d'une gestion directe des
déchets de la vie urbaine, mais constatant l'accumulation
des déficits, il se résolut en 1681 à confier le nettoiement
à des entrepreneurs par la voie des adjudications au moins-
disant. Certes, par la suite, face à certains adjudicataires
insuffisamment diligents, il fut tenté de revenir à une prise
en charge directe du nettoiement. Toutefois, jusqu'à la fin
de l'Ancien Régime, c'est bien par la voie de l'entreprise
que les autorités de la ville s'attachèrent sous le contrôle
de la Chambre de nettoiement à mettre en œuvre une poli-
tique d'hygiène publique.
Le 28 septembre 1730, le Magistrat promulgua une
grande ordonnance complétée par un règlement du
10 octobre, qui fut renouvelé dans une ordonnance en
yingt-neuf articles le 4 octobre 1766. L'adjudication se fit
jusqu'en 1754 au niveau des paroisses, puis par quartiers.
En 1774, le sieur Haze obtint toutefois de devenir adjudi-
cataire général. Quel que soit le mode de gestion, il est
clair que la logique régissant le cycle des immondices
Urbains ne varia pas. Il s'agit de repousser les gadoues, les
balayures des rues, les ordures ménagères et les résidus
des marchés hors de la ville, même s'il s'agit en la circons-
tance de véhiculer ces boues aux abords immédiats des
Portes de la ville.
Les dispositions pratiques de rassemblement des déchets
de la vie urbaine furent codifiées strictement dès 1730. Les
adjudicataires étaient astreints à procéder au balayage et
au nettoyage des boues de toutes les rues, flégards et
places avant treize heures. En période sèche, les entrepre-
neurs étaient même incités à l'aide d'arrosoirs à jeter de
l'eau avant de procéder au balayage. À l'évidence, une
réflexion de fond avait été conduite pour ne laisser aucune
échappatoire aux négligents. Par exemple, selon l'article 4,
les chariots devaient être munis d'une « sonnette assez
forte pour se faire entendre dans le fond des maisons pour
ayertir les habitants d'apporter sur les chariots les immon-
dices qu'ils ont chez eux ». Les ordonnances se caractéri-
Sent plus généralement par la volonté d'obtenir la
Participation des habitants et de soumettre les professions
Polluantes à une gestion stricte des nuisances qu'elles sus-
citent. Les habitants se voient interdire de « jeter par les
Portes, fenêtres ou autrement... aucunes ordures, immon-
dices, cendres, lessives, feuilles de vignes, écorces de fruits,
Pailles, gravois, terreaux, tuileaux, ardoises et toutes sortes
de crons, raclures de cheminées, fumiers ». Ils devront
Mettre ces immondices dans les chariots lors de leur pas-
sage devant le logis.
Quatre grands ensembles professionnels aux activités
encombrantes ou périlleuses pour leur entourage sont
enserrés dans un dispositif réglementaire. Sont ainsi visés
Parmi les actifs du textile les peigneurs « tenus de porter
leurs bouillons hors de la ville » et de les jeter dans les
fossés de la campagne. Les métiers du bâtiment sont de
leur côté fermement invités à faire enlever les matériaux
et les gravats produits sur leurs chantiers. Les bouchers,
les marchands de bêtes se devront de ne pas « infecter et
corrompre l'air des exhalaisons de leurs fumiers ». LeS
charretiers et voituriers sont même menacés, outre d'une
amende, d'un emprisonnement s'ils persistent à entraver
« le passage des rues et des places publiques ». Il semble
au demeurant que les embarras de circulation aient atteint
un niveau préoccupant dès le second tiers du XVIIIe siècle
puisqu'une ordonnance du 23 novembre 1741 demande
aux voituriers de ne pas paralyser la circulation sans ver-
gogne.
Une autre préoccupation dominante de la préservation
du cadre de la vie collective est constituée par la gestion
des eaux publiques et du réseau des canaux. Le Magistrat,
qui du reste percevait certaines taxes sur les canaux, ne
pouvait rester sans réaction face à ces canaux engorgés de
détritus et pollués en permanence par les eaux usées, voire
les matières fécales des populations riveraines. On a toute-
fois le sentiment que son action dans ce domaine fut long-
temps marquée au coin d'une certaine timidité. Toutefois,
une ordonnance republiée chaque année de 1747 à la
Révolution imposait de « mettre bas les eaux des canaux »
pendant quatre jours au moment des fêtes de la Pentecôte.
Pour mener à bien les opérations de curage, des dizaines
de travailleurs étaient recrutés et rétribués à raison de
15 patars par jour en 1750. Le reste de l'année, des agents
municipaux appelés « angelots », dont l'effectif fluctue
autour d'une vingtaine, étaient chargés de surveiller et
d'entretenir ces véritables égouts à ciel ouvert que consti-
tuaient les canaux de la ville de Lille.

La résistance des habitudes

Mesurer les résultats de cette politique d'assainissement


de l'horizon urbain n'est pas nécessairement chose aisée.
La Loi peinait en fait à inculquer à la population de nou-
veaux comportements. Les sentences prononcées par la
Chambre du nettoiement ont été conservées de 1677 à
1679 puis de 1683 à 1739. La moyenne de 162 sentences par
an qui a été calculée révèle une population singulièrement
réfractaire aux nouveaux usages et encline, ce sont les trois
incriminations les plus communes, à ne pas balayer, à
abandonner des immondices dans les rues, à jeter de l'eau
ou de l'urine sur les chaussées. La disparition des sen-
tences à partir des années 1740 empêche de repérer
d'éventuels infléchissements dans les comportements. Il
demeure que Robert de Hesseln dans son Dictionnaire
universel de la France est sans indulgence sur l'état du
cadre de la vie collective. Il dénonce même le « défaut de
Police ou un sordide intérêt » qui « permet en tout temps
de rassembler en tas sur les places et dans les carrefours les
ordures corruptibles qui sortent de ces cloaques ». Hesseln
donne même des odeurs fortes circulant dans la cité une
appréciation qui fait frémir : « Le fumier qui reste quelque-
fois huit jours dans les endroits où on l'a déposé donne
Presque sans cesse une odeur de marée à la ville que les
Vidanges qui se vendent journellement de 3 à 4 sols le ton-
neau et que l'on charrie librement depuis les portes
ouvrantes jusqu'à dix heures du matin, rendent insuppor-
table, malfaisante, contraire à la santé et à la prolongation
des jours. »
Il faut faire la part de l'exagération dans ces propos, dès
1.166, le Magistrat avait pris soin de cantonner la circula-
tion des chariots chargés de « vidange des aisemens ou
Pureaux » aux premières heures de la journée (avant neuf
heures en été et dix heures en hiver) tout en interdisant
de passer par les places publiques et en conseillant certains
IbIléraires.
A la même époque, le Magistrat de Lille était très préoc-
cupé par l'épineuse question de la translation des cime-
tières hors des murs de la ville que justifiait à ses yeux
I insalubrité de l'air résultant de la putréfaction de milliers
de corps au cœur même de la cité. En fait jusqu'alors,
chaque paroisse avait son cimetière. Or Messieurs du
Magistrat montrèrent un certain empressement à mettre
en œuvre la Déclaration royale du 10 mars 1776 enregis-
trée par le Parlement de Flandres le 11 janvier 1777. Il ne
S agissait rien moins que de prohiber les inhumations dans
ks églises et d'expulser des villes les cimetières parois-
siaux. En dépit de la vive opposition des marguilliers et
d'une pétition des curés de Lille en septembre 1777, le
corps de ville trancha par son ordonnance sur le fait des
cimetières adoptée le 23 juin 1779. Le préambule est tout
entier nourri par une idéologie hygiéniste et aériste :
« Les soins que nous nous sommes donnés dans tous les
temps, pour procurer et entretenir la salubrité de l'air,
dans une ville où le nombre des habitants, la quantité des
fabriques, l'enfoncement du sol et la lenteur habituelle du
cours des eaux y apportent déjà beaucoup d'obstacles, ne
pouvant être qu'illusoires, aussi longtemps qu'on y laissera
subsister le foyer d'une corruption d'autant à craindre
qu'elle porte plus particulièrement sur l'espèce humaine,
dont elle peut multiplier la destruction, nous nous sommes
occupés de transférer hors de la ville les cimetières que ses
agrandissements successifs et le besoin de loger un peuple
considérable, avaient insensiblement resserrés au milieu
des concitoyens. »
Nous verrons par ailleurs qu'en agissant ainsi le Magis-
trat traumatisait les consciences du plus grand nombre. Le
plus important, hic et nunc, est de comprendre que tout en
réduisant une question existentielle mettant en cause la
solidarité entre les vivants et les morts à un simple pro-
blème d'aménagement de l'espace, le pouvoir municipal
s'inscrivait dans un courant de pensée qui se parait exphCI-
tement des « saines maximes fondées sur la physique et
justifiées par l'expérience ». Il manifestait le poids renforcé
des considérations médicales et sanitaires dans le débat
politique des quinze dernières années de l'Ancien Régime.

De nouvelles préoccupations sanitaires dans le second


XVIIIe siècle

Dans quelle mesure, dans la vie quotidienne des simples


particuliers, l'émergence d'une nouvelle préoccupation
sanitaire est-elle perceptible dans le second XVIIIe siècle ?
Depuis les travaux généraux de Georges Vigarello, nul
n'ignore que le discours sur la propreté tenu sous l'Ancien
Régime était très différent du nôtre. Être propre consistait
donc non à se laver mais à changer de linge. L'idée selon
laquelle l'eau rend plus fragile l'organisme en laissant les
pores béants aux airs malsains est rendue responsable de
la crasse des hommes et des femmes des Temps modernes
qui vivent de surcroît dans des villes malpropres contras-
tant avec des villes médiévales bien plus salubres et mieux
pourvues en bains publics et en étuves. Sans doute serait-
il audacieux d'imaginer une ville de Lille propre à la fin
du Moyen Âge et submergée par la crasse ultérieurement.
Pour s'en convaincre, il suffit après A. Croquez de citer,
mais les exemples sont multiples, le ban du 22 août 1383
décrivant des rues encombrées en leur milieu « oultre les
17uissos » par « bos, mairrien, pières, cron, tière, fiens,
ramonnures et aultres empêchements ». Il est de fait qu'à
Lille comme dans les autres villes, les étuves publiques
Revenues des lieux de paillardise furent fermées. Un ban
lillois de juillet 1575 rappelle même l'interdiction à tout
fanant de fréquenter ce type d'établissement. À ces inter-
dictions des étuves s'adjoignirent des bans de prohibition
des baignades en plein air. Ces « baigneries » dans les
fossés de la ville ou dans des ruisseaux venant de la cam-
pagne, interdites dès le xve siècle, l'étaient encore en 1791.
Lorsque le corps de ville croit opportun de motiver ces
bans, c'est invariablement pour mettre en cause le carac-
tère « scandaleux » ou « deshonnête » de ces bains en
Public dans les eaux au demeurant peu limpides des fossés.
On est donc fondé à penser que les Lillois qui vivaient
dans des maisons dépourvues d'eau, mais proches il est
vrai des nombreux chenaux sillonnant la cité, faisaient un
Usage particulièrement parcimonieux de l'eau dans leurs
ablutions. Les habitudes corporelles des Lillois ont-elles
evolué au siècle des Lumières ? L'historien se heurte à la
rareté des documents concernant l'hygiène des individus.
Certes, tel ou tel livre sorti des presses locales marque de
temps à autre l'éclosion d'une réflexion sur le thème. C'est
le cas de L'Heureux Citoyen de Guillard de Beaurieu
Publié grâce à Panckoucke en 1759. Pour « préserver une
bonne santé » par « une conduite morale et quotidienne »
aPPropriée, le citoyen « se baigne souvent et se frotte
d'huile ». Il entretient ainsi, nous explique-t-on, « la sou-
plesse de ses nerfs, facilite la transpiration, empêche les
humeurs de se fixer trop abondamment en aucune partie
de son corps »... Mais que prouve un tel texte ? La diffi-
culté, c'est que même les inventaires après décès sont peu
diserts sur le niveau de propreté des intérieurs lillois (cf.
chapitre 8). L'eau a priori est assez rare. Certains inven-
taires signalent la présence de récipients pour stocker
l'eau, qu'il s'agisse de fontaines de cuivre ou de faïence,
ainsi que de cuvettes ou « cuvelles » et de pots à eau. Rien
ne prouve toutefois que cette eau serve à autre chose qu'à
préparer des repas. Quant aux « cabines au bain », elles
demeurent exceptionnelles. Le même sous-équipement
chronique est patent lorsqu'on examine les commodités.

UNE VIE URBAINE PLUS SÛRE

Indépendamment même des problèmes liés à la délin-


quance et à la pauvreté de l'équipement du foyer, la sécu-
rité matérielle de la vie en ville est d'abord garantie par
les moyens que se donne une collectivité contre les risques
d'anéantissement par le feu de son cadre de vie.

Une stratégie pragmatique de lutte contre les incendies

Dans la lutte contre les incendies, les pouvoirs locaux


ont assurément mieux su développer une stratégie cohé-
rente. Il est vrai qu'il s'agit d'une préoccupation très
ancienne nourrie par la chronique d'incendies dévasta-
teurs. Aux Temps modernes, la plus grande catastrophe se
produisit en 1545 lorsque le feu qui avait pris naissance a
l'écurie du Cheval d'Or rue de la Grande-Chaussée
embrasa 212 maisons. Par la suite, les incendies furent plus
circonscrits. En septembre 1689, un incendie consume une
brasserie rue du Molinel puis gagne sept autres maisons.
Le XVIIIe siècle n'est pas exempt de fâcheux accidents qui
frappent même des bâtiments hautement symboliques : en
1700, c'est l'hôtel de ville lui-même qui est la proie des
flammes ; en 1740, c'est au tour du collège des Jésuites
d'être emporté dans un incendie.
Il est vrai que dans la lutte contre les incendies, le Magis-
trat dédaigna d'organiser un corps de pompiers. La ville
encore au XVIIIe siècle se préoccupait surtout de tenir les
seaux en cuir et les échelles en parfait état. C'est d'une
mobilisation bien coordonnée de moyens en hommes que
les autorités attendaient le salut en cas d'incendie. Un ban
de 1567 republié avec plus d'ampleur en août 1620 fournit
une description précise du dispositif. L'efficacité du service
du guet est primordiale. Le guetteur du quartier où un
départ de feu est identifié avertit la population en faisant
sonner à toutes volées la cloche de l'église. Il est relayé
Par le sonneur de la ville qui fait retentir le Vigneron.
Alors que les échevins commis aux feux sont dépêchés sur
Place, les membres du corps de ville se rendent à l'hôtel
de ville. Les sergents et les membres des quatre «ser-
ments », du moins ceux qu'on peut trouver à ce moment,
doivent, si le besoin s'en fait sentir, « faire abattre maisons,
contraindre chacun de mettre main à la rescousse et tenir
l'ordre ». Les ouvriers de la ville, les brasseurs qui sont
requis de venir avec leurs charrettes et leurs récipients,
ainsi que les charretiers des rivages, les travailleurs notam-
ment du bâtiment œuvrant dans le secteur doivent prêter
leur concours, monter sur les échelles et asperger les
flammes... Cette organisation peut paraître archaïque ; elle
est confirmée par les ordonnances du 7 juillet 1742 et du
14 décembre 1756. Elle demeure en harmonie avec une
communauté urbaine encore capable de s'auto-organiser
face au péril. Elle a permis à la ville d'éviter les cata-
clysmes de grande dimension qui ont dévasté d'autres
villes comme Rennes en 1720...
Il va de soi pourtant que le remède de fond consiste
av changer la nature même des matériaux utilisés dans la
construction. Dès le premier xve siècle, le Magistrat avait
ordonné qu'on plaque les toits de chaume avec de la terre
alaise. Dès 1400, dans les bâtiments neufs on substitue la
tuile au chaume. À l'époque de Charles Quint, l'usage de
la tuile se généralise, alors que l'ardoise fait son apparition
sur les toits de certaines demeures des quartiers centraux.

Une meilleure sécurité de l'habitat procurée par la


Métamorphose matérielle radicale de la ville

Quant à la volonté de substituer une ville de pierre et


de brique à une ville de maisons de bois, elle s'est faite
jour assez tôt. Dans le premier chapitre de ce livre, nous
avons déjà évoqué notamment la transformation des
façades ayant résulté de cet abandon du bois. Reprenons
cette question sous un angle différent en nous attachant
davantage à l'évolution des matériaux et à l'impératif de
sécurité auquel elle répond.
La brique, note P. Parent, est d'usage courant à Lille
dès le XVe siècle. Ce sont les briques d'Armentières plus
compactes qui s'imposent de plus en plus dans la construc-
tion. Les bans du 14 février 1567 et du 20 juin 1569 interdi-
sent en principe les châssis de bois dans les nouvelles
maisons. Les revêtements de planches étaient en principe
supprimés. Le Magistrat qui tient compte du coût des
matériaux autorise les châssis de bois, mais impose que les
piliers et l'encadrement des huis soient de brique ou de
pierre blanche. De la même manière, les couvertures de
paille étaient pourchassées. La disposition la plus drastique
revenait à interdire de réparer les façades en bois, ce que
Messieurs justifient gravement : « L'inconvénient du feu et
le grandissime dommage qui peut un jour apporter au plus
beau et au plus riche endroit de la ville qui est tout basti
de bois veut qu'on en passe par là. » Dès le début du
XVIIe siècle, l'introduction assez générale du grès comme
élément essentiel des murs du rez-de-chaussée annonce ce
qui devint une mode pour les propriétaires soucieux du
paraître et de la pérennité de leurs habitations. Avoir une
belle « gresserie » répond en effet à des exigences esthé-
tiques et protège la maison contre une humidité qui ronge
les briques et pourrit le bois.
La conquête française ne fit que renforcer encore la
volonté politique des autorités publiques. Le remplace-
ment des toits de chaume et de paille par des toits de tuile
est derechef imposé par l'ordonnance du 24 novembre
1674. La destruction des murs mitoyens en planches ou
« paillotis » au profit de belles cloisons d'une brique et
demie d'épaisseur va dans le sens d'une meilleure isolation
de chaque bâtisse. Les auvents avançant en saillie sur la
rue furent condamnés à être « ruez jus » Getés par terre)
par un ban du 6 avril 1675. Le chroniqueur L. Bocquet se
fit l'écho de ce bouleversement du paysage urbain : « Le
23 juin, veille de la Saint-Jean, ont été abbatus et rompus
tous les toits estans aux premiers étages des maisons de la
ville, ensuite d'ordonnance d'échevins pour rendre les rues
plus spacieuses et les boutiques plus clers. »
L'objectif fondamental est de faire disparaître à terme
les maisons à façade de bois. Le Magistrat mit une certaine
opiniâtreté dans l'accomplissement de ce grand dessein.
Une ordonnance du 14 août 1715 fait défense à tous les
propriétaires de maisons ayant une façade de bois de les
faire réparer, renouveler ou peindre. L'ordonnance tou-
chant la police des bâtiments publiée le 25 avril 1722 réca-
pitule simplement sur un mode plus impératif les textes
antérieurs. En 1730, le sieur Tiroux dans son Histoire de
Lille constate l'étendue des changements : « Il reste peu
de maisons de bois dans la ville, on en a abattu une grande
quantité particulièrement depuis dix ans, celles que l'on
rebâtit aujourd'hui sont faites de brique et de pierre blan-
ches. » Les statistiques corroborent cette assertion. En
1699, on dénombrait encore 1 710 maisons de bois et 6 118
de brique et de pierre selon la répartition paroissiale sui-
vante :
- Tableau 8 — Maisons de bois et maisons en maçonnerie en 1699
Paroisses Maisons
[de bois] [en maçonnerie]
Saint-Étienne 492 (28,9 %) 1206
Saint-Maurice 514 (27,6 %) 1344
Saint-Sauveur 438 (33,5 %) 868
Sainte-Catherine 137 (12,5 %) 959
Sainte-Marie-Madeleine 11 ( 1,6 %) 671
Saint-Pierre 118 (24,2 %) 369
Saint-André — 701
1 710 (21,8 %) 6118
ooM/-ce : Archives municipales de Lille, Affaires générales, carton 46,
dossier 16.

La grande mutation du passage du bois à la pierre a


donc affecté toutes les paroisses, même s'il apparaît que
la proportion des maisons de pierre est moindre dans les
Paroisses les plus anciennes et les moins aisées. En tout
cas, en 1730, le mouvement de bascule s'est accentué puis-
qu'il n'y a plus alors que 796 maisons de bois dont 243 dans
la paroisse de Saint-Sauveur. L'historiographe tournaisien
Joseph-Alexis Poutrain en 1750 décrit sans détour la
grande mutation : «Les maisons de Lille, que l'on ne
construisait autrefois que de bois et d'une simple brique,
et qui étaient toutes liées ensemble, étant presque aussi
toutes péries ensemble en moins de quarante ou cinquante
ans, partie par caducité, partie par incendie ou par la
A.
nécessité d'en démolir plusieurs pour une, qui les entraî-
nait d'un même rang, on y a substitué des rues entières de
pierres blanches que fournissent les carrières voisines de
la ville d'une architecture noble et dans le goût moderne. »
L'exploitation des carrières de pierre de Lezennes
offrait, il est vrai, aux bâtisseurs lillois un matériau abon-
dant, quoique friable et de qualité si moyenne que pour les
bâtiments publics, la pierre plus solide d'Écaussines était
parfois préférée. Pour assurer le ravitaillement en grès des
chantiers lillois, les carrières artésiennes (Noyelles, Gouy,
Vitry, Gœulzin, Mont-Saint-Éloi...) pouvaient fournir d'ap-
préciables quantités. Tandis que les carrières d'Hamel, de
l'Écluse et surtout d'Estrées produisent beaucoup de pavés
et de bordures, les bâtisseurs pouvaient aussi se procurer
des matériaux dans les carrières plus proches de Flandre
(Lallaing, Montigny, Lewarde et Cantin).

L'émergence d'une « signalétique urbaine » au temps de la


seconde modernité

La métamorphose matérielle de l'habitat urbain a donc


modifié, sans les faire disparaître, les traditions locales de
la construction. Les exigences d'une certaine rationalisa-
tion s'affermissent aussi en imposant ce que les aména-
geurs d'aujourd'hui appellent la « signalétique urbaine ».
En janvier 1739, le Magistrat vote une dépense de 700 flo-
rins « tant pour l'achat de la même quantité de pièces de
tôle qu'il y a de coings de rue en cette ville que pour l'ins-
cription de chaque nom de rue sur icelles ». En novembre
1765, un pas décisif est franchi avec la numérotation des
maisons. Il apparaît que les autorités militaires ont puis-
samment contribué à cette décision par l'instruction du
1er mai de la même année pour le service des places. Mes-
sieurs du Magistrat obtinrent toutefois que l'article 55 de
la capitulation de 1667 fût respecté. Autrement dit, la
numérotation des maisons n'empêcha nullement les offi-
ciers de continuer à être logés uniquement dans les caba-
rets. La numérotation tint compte de la division de la ville
en sept quartiers en distinguant chaque habitation par un
q et un a au-dessus du numéro pour le premier quartier,
par un q et un b pour le second quartier et ainsi de suite.
Dès novembre 1765, l'opération fut mise en route en
commençant dans le premier quartier, le détail est assez
symbolique, par la maison située à la droite de la porte des
Malades (donc à l'emplacement de l'actuel hôtel de ville),
avant de « continuer de rue en rue dans toute la ville ».
Cette ville devenue moins opaque pour le visiteur étran-
ger s'aventurant dans ses rues est aussi une ville bénéfi-
ciant depuis la fin du XVIIe siècle d'un éclairage public plus
efficace. L'idée d'éclairer les rues n'est certes pas neuve.
A. Croquez est fondé à rappeler des bans du xive siècle
Prescrivant aux « kiefs d'ostel » de placer une lanterne la
nuit à chaque coin de rue. En 1672, un pas en avant signifi-
catif est franchi quand le pouvoir municipal demande aux
Maîtres des places d'assurer un éclairage satisfaisant afin
de parer « aux insolences et désordres qui adviennent le
soir ». Il n'est pas douteux que l'édit royal fait à Marly en
juin 1697 fut pour beaucoup dans l'installation d'un éclai-
rage public dans les principales villes du royaume. Progres-
sivement, en dépit de la lourdeur de l'investissement, des
lanternes à chandelles sont mises en place (790 en 1713,
808 en 1715). Le coût des chandelles et de l'entretien incite
ensuite à opter pour des lanternes à lampes dotées d'un
réservoir rempli d'huile et muni d'une mèche et d'un verre.
Les sources font état de 1 718 lanternes à lampes dès 1732.
v Dans le second XVIIIe siècle, se multiplient les lanternes
a réverbères, autrement dit les lanternes munies de réflec-
teurs. Des lanternes à deux réverbères sont installées à
30 toises les unes des autres dans les rues étroites et à
25 toises de distance dans les rues principales. Chacun des
jp commissaires de quartier avait mission de veiller au bon
fonctionnement de l'éclairage et de contrôler l'activité des
allumeurs (2 par quartier) C'était assurément un spectacle
Pour les Lillois que de guetter le passage de l'allumeur
jttuni de son « mémoire des heures » qui lui rappelle les
heures d'allumage, d'extinction et de nettoyage, de ses
Ciseaux pour tailler les mèches, de son échelle pour opérer
dans de bonnes conditions et de sa cruche de terre pour
transporter l'huile. La ville de Lille s'est mise à l'écoute
des expériences conduites dans des villes belges proches
comme Bruxelles, Bruges et Gand. Il est aussi attesté que
d'autres villes de la France du Nord comme Douai ou
Valenciennes se sont enquises du fonctionnement de
l'éclairage lillois. Cette conquête de la lumière n'était pas
de peu de prix dans une ville comme Lille sillonnée de
canaux où les noyades n'étaient pas rares. Elle ne l'était
pas moins pour la sûreté publique alors que la fréquence
des délits augmentait notamment en début de soirée. C'est
poser la question de la sécurité des personnes et des biens
au cours des xvie, XVIIe et XVIIIe siècles.
10

Les Lillois face à la violence, au vol


et aux châtiments

Les autorités en place municipales et royales, comme


tout pouvoir, sont soucieuses de contenir à un niveau
acceptable pour l'équilibre de la société toutes les trans-
gressions de normes qui se développent, qu'il s'agisse des
débordements de la violence, des atteintes à l'ordre public,
des vols, de la délinquance sexuelle ou des délits contre la
religion. Une longue série de mémoires de maîtrise sur
Lille et sa châtellenie, la thèse récemment soutenue par
C- Clemens-Denys ont produit un ensemble significatif de
résultats. Les travaux conduits sur Valenciennes, notam-
ment par le signataire, fournissent des points de comparai-
son dignes de mention.

LA CANALISATION DE LA VIOLENCE ORDINAIRE

C'est un monde singulièrement violent qui sort de la


Période des troubles religieux. Le fait est que cette vio-
ence ne reflue que tardivement au siècle des Lumières.

Une violence longtemps omniprésente

La seule prise en compte des lettres de rémission accor-


ees aux auteurs d'homicides involontaires à Lille et dans
a châtellenie est révélatrice de la violence qui sourd des
comportements quotidiens avec une fureur incontrôlée :
758 lettres furent enregistrées de 1500 à 1570, 771, par
conséquent un nombre légèrement supérieur, ont été
répertoriées en deux fois moins de temps entre 1598 et
1633. Même s'il va de soi que la violence est omniprésente
dans les couches populaires, il ne semble pas qu'au début
du xviie siècle, les violences soient affectées par un fort
gradient social ; que 19 % des accusés aient appartenu aux
professions textiles urbaines dans le premier tiers du
XVIIe siècle ne révèle pas une surcriminalité de ces milieux.
Les hommes de justice qui fournissent 4,7 % des accusés,
eu égard au poids numérique relatif de la catégorie, ne
forment pas une catégorie nécessairement plus paisible. En
fait, il apparaît que les activités qui, quel que soit leur
niveau de qualification, procurent des occasions multiples
de relations sociales sont davantage enclines à faire naître
des délits portant atteinte à la sécurité des personnes ou a
l'ordre public.
La disparition des registres lillois de sentences entre
1622 et 1688 empêche de suivre les fluctuations des phéno-
mènes délictueux. Il appert toutefois qu'entre 1688 et 1704,
la violence s'exerçant contre l'intégrité des personnes est
encore à la source de 30,9 % des délits. Il n'est donc pas
étonnant que l'intendant Le Peletier en juillet 1668, peu de
temps après sa nomination, ait confié à Louvois sa surprise
devant la promptitude de la population à en venir aux
mains. « Le dimanche et les fêtes après boire les gens de
ce pays-ci sont sujets à jouer du cousteau et je suis seur
que j'aurais souvent pratique en matière criminelle. »
Au cours de cette période toutefois, les atteintes à la
propriété, cantonnées au temps des Archiducs à 18,5 %
des faits délictueux, correspondent à plus de 50 % de la
délinquance sanctionnée par les autorités judiciaires
locales, alors que les atteintes à l'ordre public ne sont plus
responsables que de 7 % de la criminalité. Autrement dit,
un nouvel équilibre interne de la délinquance prend forme
au cours du XVIIe siècle. Néanmoins, même si la violence
ne met pas en péril le maintien de la vie de relations, elle
demeure diffuse dans le premier XVIIIe siècle : en 1721-
1750, 28 % des délits répertoriés résultent encore d'at-
teintes à la sécurité des personnes. La violence ne recule
nettement qu'au-delà de 1750, puisque de 1750 à 1789,
seuls 18,4 % des délits résultent de crimes de sang, d'in-
jures et de « maltraitements ».
L'évolution de la violence à Valenciennes, sans être
rigoureusement parallèle à celle de la métropole, est ani-
mée par une analogue tendance de fond. La violence n'a
Jamais été, en termes relatifs, plus présente à Valenciennes
^u'à la fin du XVIIe siècle. Elle reflue toutefois à partir de
1730 pour atteindre alors des niveaux comparables à ce
due nous constatons à Lille. Autrement dit, la société est
demeurée plus longtemps uniformément impulsive et
davantage encline à la violence dans la ville moyenne. Une
certaine modernisation des comportements s'est opérée
Plus rapidement dans la grande ville, mais un glissement
Jent et irréversible des mœurs vers un meilleur contrôle de
1impulsivité est décelable dans le monde urbain, comme,
avec des intensités différentes, dans l'ensemble de la
société.

Langage et lieux de la violence

Les modalités d'expression de la violence évoluent elles


aussi vers des formes moins sanglantes. Il est certain que
la violence fut toujours d'abord verbale : les affaires d'in-
sultes foisonnent dans les registres de la justice criminelle
bien davantage que les « injures réelles » provoquant des
« blessures à sang coulant ». Alors que les homicides se
Raréfient au XVIIIe siècle, à l'époque des Archiducs comme
a celle du cardinal Fleury, les injures verbales constituent
une bonne moitié des délits contre les personnes qui sont
sanctionnées par l'autorité municipale. La violence a au
demeurant des expressions langagières qui sont celles
^ Une époque. La trilogie « fripon, bougre, coquin » est
solidement installée et fait volontiers place à Lille comme
* Valenciennes à de retentissants « jean-foutre ». Il
demeure que l'émotivité, voire l'hypersensibilité des cita-
dins du temps va de pair avec une inventivité verbale s'ac-
commodant de toutes les arabesques. Les professionnels
^ la saisie judiciaire sont en la circonstance des cibles de
choix. C'est ainsi qu'un huissier, mais les exemples ne sont
Pas rares, se fait agresser en 1740 par un cabaretier en ces
ernies : « Ah, parbleu, voilà un honnête homme, un brave
jean-foutre, qui m'a mis les gardes chez moi... Il faut que
je te tire un jour ou l'autre d'autant que tu n'es qu'un fn-
pon, un indigne voleur, un reste de potence. »
Les invectives à forte connotation sexuelle donnent par
leur vivacité une touche d'intensité dramatique aux rela-
tions de la vie quotidienne. L'injure « bougre » déjà signa-
lée est justiciable d'une interprétation sexuelle puisqu'elle
met en cause l'orthodoxie des mœurs de qui en est verbale-
ment stigmatisé. Relevons aussi que les veuves et les
femmes seules dont la chasteté est mise en doute sont vic-
times de bordées d'injures (« carogne », « ribaude »...) de
la part de ceux que le modèle moral de la Contre-Réforme
n'est pas encore parvenu à « civiliser ».
La violence a aussi ses lieux privilégiés et dans ce
domaine, Lille ne présente pas une réelle originalité. C'est
là où se nouent des relations régulières ou plus occasion-
nelles entre individus que la violence jaillit. Il s'agit bien
d'une violence de la taverne, de la rue, des lieux publics,
des foires et des marchés. Le cabaret est naturellement le
lieu par excellence de ces voies de fait qui fleurissent plus
volontiers en été, en fin de journée ou au début de la nuit.
Sans doute fera-t-on observer que la violence, sous-produit
à certains égards « normal » d'une sociabilité populaire,
fait moins scandale dans le monde de l'Ancien Régime que
dans le cadre plus policé de cette fin du xxe siècle. Et pour-
tant il suffit de compulser les ordonnances municipales
pour observer à quel point les autorités avaient conscience
du péril pour la « sûreté publique » que comportait la pro-
lifération des poumons de sociabilité qui étaient en même
temps des vecteurs d'alcoolisme et de déséquilibre psycho-
logique. L'ordonnance du 26 février 1733 vise à « empe-
cher les désordres qui se commettent la nuit dans les rues
par ceux qui fréquentent les cabarets, cafés, billards, aca-
démies de jeux et autres lieux publics ». Cette préoccupa-
tion n'est évidemment pas nouvelle ; le ban politique dont
il est question ne fait que durcir encore les stipulations mal
appliquées des ordonnances des 18 février 1695, 20 août
1707 et 5 décembre 1729. Le renforcement et la restructu-
ration des institutions d'assistance s'accompagnent du
souci de préserver les jeunes des sollicitations des cabarets.
Ainsi, une ordonnance du 8 mars 1758 fait défense aux
cabaretiers de recevoir les jeunes gens placés à l'Hôpital
général ou dans la maison des Bapaumes et des Bleuets.
Les gardes de la Charité générale sont vivement invités à
visiter les cabarets où ils suspectent qu'il y a « quelques-
uns des dits enfants ». L'essentiel pourtant ici est de remar-
quer que même si les cabarets demeurent des endroits par-
ticulièrement conflictuels où les passions humaines
S exacerbent vite, ils n'ont pas, en dépit de leur grand
nombre, empêché la violence d'affleurer moins souvent à
la veille de la Révolution qu'au lendemain des troubles
politico-religieux du xvie siècle.
Dans une ville forte comme Lille, les portes de la ville
sont des espaces criminogènes. Il suffit de consulter un cro-
quis de localisation des délits pardonnés entre 1598 et 1633
Pour mesurer à quel point la porte de la Barre ou celle des
balades ont été le théâtre de crimes non prémédités ayant
bénéficié de lettres de rémission. Demeure l'épineuse
question de savoir dans quelle mesure la violence est ins-
tallée dans les relations internes à la cellule familiale. Il
n est pas aisé de le dire, tant les sources se dérobent.
Les dossiers de procédure révèlent de loin en loin des
*.nialtraitements » qui ne sont que le résultat de dissen-
sions conjugales ne cessant de s'aggraver. A u détour d'une
requête adressée au Magistrat, on découvre furtivement
des pans généralement occultés de la violence au foyer.
C est le cas par exemple de M.-E. Desruelles qui a obtenu
des échevins en 1730 de faire enfermer son mari dans la
Maison de salut pour sa sûreté : « Elle est tous les jours
menacée d'être tuée et même depuis qu'il est en prison il
lui a envoyé dire qu'elle le payerait et qu'elle n'avait qu'à
Se précautionner de lui, qu'il achèvera son dessein... »
Tout indique par conséquent que la famille n'est ni un
réceptacle coutumier de la violence ni un lieu apaisé où
régnent l'harmonie et la félicité. Il est vrai que les compor-
tements des « mauvais ménages », sauf s'ils s'accompa-
gnent d'un scandale public quasi quotidien, échappent
Ordinairement à la perception des autorités judiciaires. On
^e dispose pas sur Lille des exceptionnelles sources de l'of-
ticialité qui ont permis de scruter la désunion du couple
dans le diocèse de Cambrai. Les sources exprimant les
Préoccupations sécuritaires des autorités publiques en
revanche sont surabondantes.
Une volonté de sécurisation périphérique de l'espace
urbain

Nous avons déjà vu à quel point l'ostracisme frappant


les pauvres étrangers qui s'installent indûment sur les biens
des vrais pauvres comme des « loups ravisseurs » est un
des topoï du discours échevinal. Les travaux récents de
C. Clemens-Denys corroborent ce que nous avions
naguère pressenti. Dans les préoccupations sécuritaires du
Magistrat, le contrôle des étrangers apparaît comme une
préoccupation permanente. D e 1667 à 1789, soixante-neuf
ordonnances sont prises à l'encontre des étrangers, davan-
tage au demeurant avant le milieu du XVIIIe siècle. Les
mendiants tant redoutés sont souvent associés aux étran-
gers, une catégorie invariablement dénoncée comme un
vecteur potentiel de désordre et d'immoralité. À douze
reprises, les portiers de la ville sont menacés de perdre leur
emploi s'ils n'interdisent pas l'accès aux pauvres étrangers
à la ville.
Le dispositif de contrôle des portes est certainement
considéré comme un outil décisif de sanctuarisation au
moins relative de l'espace urbain. Les consignes des portes,
qui en temps de disette collaborent par leur contrôle à la
police des grains, sont invités à interroger les étrangers qui
se présentent, à leur demander leur nom, leur profession,
leur provenance, les raisons de leur venue à Lille. Les
résultats de cet interrogatoire sont transcrits sur des listes
ensuite transmises au Magistrat et aux autorités militaires.
Les historiens sont du reste fort marris que ces listes
n'aient pas été conservées ; elles auraient permis de mieux
connaître les déplacements des hommes. L'essentiel est de
comprendre la finalité de ce filtrage des arrivées dans la
ville. Comme l'écrit C. Clemens-Denys, « il s'agit moins de
refouler les étrangers que de les obliger à se déclarer, à les
rendre visibles et repérables dans l'espace urbain, afin de
les placer sous la surveillance constante des autorités et de
la société urbaine ».
Ce filtrage s'effectue aussi dans le sens des sorties. Les
consignes en théorie ont mission d'identifier les délin-
quants en fuite dont le signalement leur a été donné. C'est
dire à quel point les portiers nommés par le Magistrat, qui
le cas échéant jouent aussi le rôle de commis de l'octroi,
sont des agents déterminants de la sûreté de la ville. Les
portes où sont en place aussi des gardes militaires sont
donc des secteurs névralgiques pour la politique de régula-
tion des flux migratoires à laquelle aspirent les autorités
urbaines. Si l'on en juge par la consommation de papier
des consignes des portes, leur activité n'avait rien de for-
mel. En février 1693, chaque consigne reçoit une main de
papier par an. En 1786, un état du papier livré par l'impri-
meur de la ville répertorie douze mains par an pour les
portes des Malades et de la Barre, dix pour celles de
Notre-Dame, de La Madeleine, de Saint-André et de
Fives, sept pour chacune des portes de Saint-Maurice et
les portes d'eau. Cela dit, certaines anecdotes laissent
entendre qu'il n'était pas impossible de déjouer la surveil-
lance de portiers inégalement motivés. Pourtant le
contrôle ostensiblement pratiqué aux portes, outre qu'il
remplissait une fonction de dissuasion, contribuait puis-
samment à la sécurisation psychologique des habitants.

L'ÉVOLUTION CONTRASTÉE DES DIVERS TYPES DE


DÉLINQUANCE

L'essor tardif, mais impétueux, du vol

L'exemple de Lille et des autres villes de la France du


Nord aux XVIIe et XVIIIe siècles permet de corroborer les
formules bien ciselées d'E. Le Roy Ladurie dans ses Pay-
Sans de Languedoc : « Le contrôle de soi, cette qualité maî-
tresse du monde moderne fait de grands progrès. Les duels
et les rixes font place au jeu, à la débauche, à la filouterie :
On passe du crime au vol, des lions deviennent des
renards. »
La montée vertigineuse des atteintes à la propriété
(divers types de vols, fraudes, escroqueries...) constitue la
grande nouveauté de l'évolution des diverses formes de
déviance au cours des deux siècles étudiés : à Lille entre
1750 et 1789, ces délits atteignent la proportion considé-
rable de 66,1 % (cf. figure 7). Au niveau d'une cour sta-
tuant en appel comme le Parlement de Douai, les
sentences dénotent le même envol des divers types d'at-
Figure 7 — Composition de la délinquance à Lille par types de délits
1704-1720
teintes à la p r o p r i é t é . E n 1721-1730, d é j à 46 % d e s sen-
t e n c e s s a n c t i o n n e n t d e tels délits. D è s les a n n é e s 1740, les
crimes c o n t r e les b i e n s ( a v e c 56,2 % ) r e g r o u p e n t à e u x
seuls p l u s d e la m o i t i é d e l ' e n s e m b l e d e la c r i m i n a l i t é r é p r i -
mée. A p r è s 1750, la p r o g r e s s i o n c o n t i n u e j u s q u ' à faire
c u l m i n e r les vols e t les e s c r o q u e r i e s à 69 % d a n s la d e r -
nière d é c e n n i e d e l ' A n c i e n R é g i m e loin d e v a n t les c r i m e s
c o n t r e l ' o r d r e p u b l i c et c e u x dirigés c o n t r e les p e r s o n n e s
(homicides, violences, injures).
Les p r o d u i t s d e ces vols se caractérisent à Lille p a r u n e
extrême diversité. L e s textiles sont la principale cible des
voleurs ( 3 6 % e n 1704-1720, 4 2 % e n 1721-1740). L e s
objets p r é c i e u x e t le n u m é r a i r e v i e n n e n t ensuite. C e n ' e s t
q u e d a n s u n e m i n o r i t é d e c a s q u e l e s v o l s d e p r o d u i t s ali-
m e n t a i r e s a p p a r a i s s e n t d a n s les statistiques d u vol. Il est
Vrai q u e c e t y p e d e v o l é t a i t m o i n s b l â m é p a r l a m o r a l e
collective et, p a r t a n t , m o i n s r é p r i m é . L a v e n g e a n c e dirigée
contre u n individu accusé p a r le v o l e u r d e s ' ê t r e m a l
comporté à son endroit peut être u n puissant mobile. Nul
ne c o n t e s t e r a q u e la m i s è r e l'est b i e n d a v a n t a g e . U n inter-
rogatoire de voleur valenciennois l'exprime sans détour :
« E n q u i s p o u r q u o i il s ' a m u s e à v o l e r
^ « R e s p o n d q u e l a m i s è r e e t n é c e s s i t é e x t r ê m e o ù il e s t
réduit l ' a t obligé à ce f a i r e c r o y a n t d e les v e n d r e p o u r
Payer cinq mois de louage de sa maison et p o u r c o n t e n t e r
Une b o u l a n g è r e q u i l u i a v e n d u d u p a i n , n e g a i g n a n t q u e
fort p e u d e c h o s e à s o n travail et a y a n t u n e f e m m e affligée
et i n c a p a b l e d e g a i g n e r sa vie. »
Ces vols s ' e x e r c e n t d e p r é f é r e n c e sous u n e f o r m e « pri-
m a i r e ». M ê m e l e s v o l s a v e c e f f r a c t i o n s o n t c o m m i s d e
façon très f r u s t e ; les outils utilisés, des p l u s r u d i m e n t a i r e s ,
révèlent l'indigence d e la plus g r a n d e p a r t i e d e s délin-
q u a n t s ; les vols les p l u s a s t u c i e u x c o m p t e n t e n c o r e b i e n
p e u (5,1 % d ' e s c r o q u e r i e s j u g é e s p a r l e M a g i s t r a t d e L i l l e
e n 1 7 5 0 - 1 7 8 9 ) . Il e s t v r a i q u e , s e l o n l a S t a t i s t i q u e f r a n ç a i s e
d e s c r i m e s et d e s d é l i t s , c e n ' e s t q u ' à p a r t i r d e s a n n é e s 1 8 6 0
q u e le v o l e s t « d i s t a n c é p a r l e s j e u x d ' é c r i t u r e , l e s t r a f i c s
d'influence, l ' a g i o t a g e , les a b u s d e c o n f i a n c e p r a t i q u é s e n
c h a m b r e e t c o u r t o i s e m e n t ».
Un p u l l u l e m e n t d'atteintes à l'ordre p u b l i c

Les atteintes à l'ordre public sous lesquelles l'on


r e g r o u p e l e s « é m o t i o n s p o p u l a i r e s », l e s a t t r o u p e m e n t s
illicites, les « r é b e l l i o n s à j u s t i c e » c o m m e les cas d e m e n -
dicité et de v a g a b o n d a g e n ' o n t u n poids i m p o r t a n t dans
l a s t a t i s t i q u e d é l i n q u a n t i e l l e lilloise q u ' a u d é b u t d u
xviie siècle. Dès le milieu du xvie siècle, une marque dis-
tinctive, la fleur de lys, est délivrée comme permis de men-
dier aux pauvres jugés dignes d'être assistés. Le Magistrat
reste fidèle ensuite à ce marquage des « bons pauvres » :
par exemple, un règlement de 1699 stipule que les hommes
devront porter la fleur de lys au chapeau et les femmes
« sur le corps de jupe en sorte qu'elle soit visible ».
Quelques exemples pris dans l'espace chronologique
montrent le caractère tristement répétitif de ces textes qui
organisent le rejet des « mauvais pauvres » valides et, au
premier chef, de ceux que l'infortune du Ciel a fait naître
hors de la ville. Une ordonnance de novembre 1592 fait
défense « à toutes povres personnes prendant es aulmosnes
des bonnes gens d'entrer es églises de la dicte ville pour
demander l'aulmosne », une autre d'août 1622, tout en rap-
pelant sentencieusement que la « brimberie » est « source et
origine de grand malheur », défend derechef à tous de
« mendier en ceste ville n'est qu'ils aient la fleur de lys ». Le
durcissement est patent lors des difficiles années 1629-1632 :
en 1629, « cinquante personnes notables sont mandatées
pour la recherche des étrangers établis sans permission » et
un règlement du 9 décembre 1630 précise les règles permet-
tant de faire barrage aux vagabonds et aux sans-travail qui
se pressent aux portes de la ville.
Ce souci presque obsessionnel de trier parmi les indigents
tarde à s'effacer. Il s'agit là d'un thème latent dans le dis-
cours des autorités, toujours prêt à réapparaître dès que la
montée de l'indigence déborde les digues patiemment édi-
fiées. C'est ainsi que le 19 juin 1739, le Magistrat, inquiet de
l'augmentation des abandons d'enfants, promulgue une
ordonnance dont l'inspiration puise dans la traditionnelle
idéologie ségrégative. Ne prévoit-elle pas de bannir de la
ville les fainéants et les mendiants afin naturellement de
prévenir l'abandon des enfants par les vagabonds étran-
gers ? En 1750, alors que pourtant la conjoncture frumen-
taire est apaisée, la Loi, qui vient de cautionner la création
de la Charité générale de Lille, renouvelle ses défenses de
mendier dans la ville et la banlieue.
Les « émotions populaires » ne portèrent au total que
sporadiquement atteinte à l'ordre public. Incontestable-
ment, le peuple d'une « bonne ville » comme Lille est peu
frondeur. Les milieux populaires, nous l'avons vu, demeu-
rent encadrés et soutenus par les chaudes solidarités du
métier, de la paroisse, éventuellement de la confrérie. Cela
dit, les hausses d'impôts sont susceptibles d'éveiller la
colère. Surtout lorsque le pain atteint des niveaux inacces-
sibles au plus grand nombre, des émeutes éclatent avec la
fulgurance de l'éclair. La plus grave eut lieu en août 1650.
Les maisons de plusieurs marchands sur le Grand Marché
furent pillées. La garde bourgeoise intervint ; soumise à
une grêle de pierre, elle riposta et tua un « mutin ».
La chronique du premier XVIIIe siècle fut émaillée de
multiples attroupements tumultueux débouchant souvent
sur de vraies émeutes. Le 2 mai 1709 un « boutiquier ven-
dant poudre à poudrer en se targuant du nom et de l'auto-
rité du gouverneur » rassemble le peuple qui brise
quelques portes de la halle échevinale. Les émeutiers se
rendent ensuite aux Bleuets, enfoncent la grande porte et
Pillent les greniers. Le 17 juillet 1724, c'est un droit sur les
huiles qui mobilise les gens de peu. Le 22 avril 1725, ce
sont les droits sur le tabac et les eaux-de-vie qui provo-
quent la colère. En avril 1740, dans une conjoncture fru-
Inentaire tendue, une troupe de femmes secondée de
Plusieurs jeunes gens se rassemble pour s'en prendre à
Casimir Pourchez, préposé par la Loi pour prendre inspec-
tion des étrangers et effectuer le dénombrement de la ville.
Ln août, la cherté devient telle que Messieurs du Magis-
trat, d'ordinaire si respectés, voient leur autorité mise en
cause. Ne rencontre-t-on pas alors placardé au coin de cer-
taines rues un avis menaçant : « Messieurs, vous êtes aver-
es que si vous ne faites donné votre bled à meilleur compte
et. augmenter le pain d'ici à trois jours, vous n'avez que
faire de sortir de vos maisons sans escorte. » Le 22 sep-
tembre 1745, une « émotion » à motivations antifiscales est
encore signalée. Enfin le 15 septembre 1752, des incidents
Plus singuliers trouvent leur point de départ dans l'ouver-
ture du canal reliant la haute et la basse Deûle ; ce sont
des femmes et des filles de bateliers qui prétendent alors
empêcher un bateau d'emprunter le nouveau canal !
Il ne convient pas de majorer la portée de tels événe-
ments, même s'ils montrent que le paisible peuple lilloIS
n'est pas une masse amorphe et résignée. Il demeure que
ce sont les infractions de bans, les inobservations de la
réglementation municipale et les faits avérés de résistance
à huissier qui fournissent la majeure partie des infractions
à l'ordre public. C'est d'autant plus vrai que le tribunal
municipal n'est pas très enclin à condamner des délin-
quants uniquement parce qu'ils sont accusés de mendicité
et de vagabondage. Par ailleurs, il est clair qu'à Lille si de
telles infractions à l'ordre public forment encore 14 % des
délits en 1721-1750, ils tombent à 6,6 % dans le second
xviiie siècle. Certes, le pouvoir royal à la fin du règne de
Louis XV parfait l'arsenal juridique de lutte contre l'er-
rance : l'édit du 3 août 1764 envoie les vagabonds aux
galères ; en 1766, un autre inflige la marque et en cas de
récidive, trois ans de galères aux mendiants arrêtés a
six lieues de leur paroisse, tous les autres devant être
internés dans des dépôts de mendicité. Que cette volonté
de reprise en main de la société soit absente des statis-
tiques municipales lilloises témoigne donc d'une prise en
charge des problèmes relatifs au vagabondage par d'autres
autorités que municipales. L'ouverture du dépôt de mendi-
cité de Lille en 1769 le montre d'autant mieux que près de
deux cents personnes y étaient ordinairement internées et
que l'administration générale de l'établissement était
confiée à un intendant chargé par ailleurs de veiller a
toutes les opérations de maintien de l'ordre afférentes à la
mendicité.

Un ordre moral aux prises avec les transgressions


religieuses et le « libertinage »

Les délits contre la religion ont une place à part dans


l'activité des tribunaux lillois d'Ancien Régime en ce sens
qu'ils ne furent vraiment réprimés que dans le second
xvie siècle et le premier XVIIe siècle ; encore dans les années
1594-1622, ne mobilisent-ils que 8,1 % des délits constatés-
La dureté de certaines sentences avait toutefois valeur
exemplaire et ne pouvait manquer de frapper les imagina-
tions. Il est de fait qu'au temps des pieux Archiducs, un
blasphémateur impénitent pouvait avoir comme Jacques
^uponcheau « la langue percée d'un fer chauld » avant
d'être pendu ; le voleur d'un ciboire dans une église ris-
quait lui aussi la pendaison avant que son corps ne soit
« arsé » (brûlé) ! Dès la fin du XVIIe siècle, la délinquance
religieuse a pratiquement disparu des registres criminels.
Certes, en mai 1662, une ordonnance criminelle menace
encore d'un mois d'emprisonnement au pain et à l'eau tout
individu accusé de blasphème. Toutefois, dans les faits, ces
délits n'existent plus que sous une forme résiduelle.
En revanche, les sacrilèges donnent encore lieu à de
cruels supplices au début du XVIIIe siècle. On le voit bien
en août 1713 lors du vol d'une hostie consacrée par un
soldat dans l'église des Capucins. Le soldat « souffla l'hos-
tle dans son chapeau » avant, avec l'aide de trois
complices, de la cacher dans la muraille de sa chambre. Le
conseil de guerre prononça de façon expéditive la peine
capitale contre les quatre hommes contraints au préalable
a faire amende honorable dans les termes les plus expli-
CItes.de La sentence fut exécutée le jour même. Le souvenir
ue ce sacrilège s'éteignit d'autant moins qu'une cérémonie
expiatoire eut désormais lieu le troisième dimanche d'août.
21 août 1763, année jubilaire du sacrilège, une proces-
s*on solennelle et générale parcourut même la ville pour
aIre mémoire de l'événement. Dans une cité aussi mar-
quée par la culture de la Contre-Réforme, il n'est pas éton-
nant au vrai que les « attentats à l'honneur de Dieu »
n aient rencontré nulle mansuétude jusqu'au temps de l'af-
aIre du chevalier de la Barre.
L'évolution des délits contre les bonnes mœurs n'a pas
Connu un déclin aussi accentué. Au début du XVIIe siècle,
affaires de mœurs, les mauvaises fréquentations et les
bandons de femmes et d'enfants correspondent à 6,6 %
es délits. En 1688-1704, ce type de délinquance, 5 % au
tI'tal)1721 n'a guère régressé. Il connaît même un réveil entre
,2.1 et le milieu du siècle en culminant à 18 %, dans une
Penode où, il est vrai, le niveau d'ensemble de la délin-
quance est à l'étiage. Après 1750, cette délinquance
Sexuelle retombe à 4,7 %.
La diversité des atteintes aux mœurs encourant les
foudres des tribunaux s'est restreinte au cours des décen-
nies. À l'époque où la rénovation tridentine tendait a
modifier en profondeur les comportements, l'adultère
n'était pas une simple faute privée, mais un délit justiciable
des tribunaux. L'indulgence était alors encore moins de
mise lorsque l'infidélité était aggravée par la diffusion de
la syphilis. C'est ainsi que S. Dilliers fut convaincu « contre
son honneur et delvoir et en faulsant son serment de
mariaige » d'avoir « par adultère et paillardise illicite hante
aultres femmes que la sienne tellement que par plusieurs
et diverses fois il en aurait gaigné le mal de Naples et icel-
luy donné à sadicte femme légitime ». Marie-Hélène Lottin
a relevé dix-sept sentences contre l'adultère dans les
années 1594-1622. Il est évident qu'un certain relâchement
de la sévérité se fait jour par la suite. De plus en plus, ce
sont les faits de prostitution qui fournissent la majeure par'
tie de cette catégorie délictuelle. Ce n'est pas au temps
d'Albert et Isabelle que les sentences sanctionnant le pro-
xénétisme sont les plus nombreuses (trois seulement de
1594 à 1622), même si l'on imagine aisément que les tenais
ciers des mauvais hôtels et les femmes réputées « folloyer
de leur corps » suscitaient la vive réprobation d'un Magis-
trat galvanisé par le projet de recatholisation de la société-
La répression du libertinage prit par la suite d'autres
formes. La création d'une maison de force dite « Ras-
puck » en 1663 indique clairement le maintien d'un axe
fort de la politique de moralisation. Les procédures crimi-
nelles ordinaires ne permettent en effet que de cerner une
partie des actions de justice visant à éliminer la débauche
et la prostitution. Les devoirs d'office, qui sont selon Anne
Willard la « procédure par excellence de la libertine », per-
mettent aux juges de tenir des informations succinctes en
ordonnant d'enfermer par forme de correction jusqu'au
rappel « telle femme ou fille » vivant scandaleusement. Le
souci d'une justice plus expéditive et moins coûteuse
explique pour une bonne part la faveur dont jouissent les
devoirs d'office.
Le fait est que les registres d'admission au Raspuck
dénotent une politique massive d'internement. sur
1112 femmes ayant fait l'objet en 115 ans d'un devoir d'of'
fice et inscrites aux registres d'écrou, 636 sont des prosti-
tuées. De son côté, le tribunal municipal n'intervient plus
que de loin en loin, notamment lorsqu'un trafic organisé
de filles de joie doit être démantelé. L'interrogatoire de
certaines « mères maquerelles » est à cet égard hautement
significatif :
« A été amenée par devant nous la femme de Martin
rhery, Thérèse Vanlart âgée de 40 ans
« Interrogée s'il n'est point vrai qu'elle a écrit à Gand,
Bruxelles et Bruges pour qu'on lui envoie certaines pièces
de mousseline
« A répondu que cela n'est point vrai
« Chargée que cela est si vrai, que sous le nom de mous-
selines, elle entendait des filles qu'elle faisait venir desdites
filles pour la débauche et en envoyait d'autres d'ici en
échange
« A répondu que cela n'est point vrai. »
Peut-on pour autant ratifier sans nuance l'opinion de
Croquez pour qui « Lille avec ses cabarets à tous usages,
ses caves clandestines et ses misères n'était pas réputée
Pour l'austérité de ses moeurs » ? Il est équitable d'ajouter
que la présence de casernes peuplées de jeunes célibataires
Privés d'une vie conjugale équilibrante était un puissant
acteur de réactivation permanente d'un vivier de femmes
conduites au libertinage par la misère. La recherche des
causes profondes, notamment sociales, du type de délin-
quance auquel se trouve confrontée la société urbaine est
aujourd'hui encore en débat.

ÉCHEVEAU COMPLEXE DE CAUSES

pemeure la question fondamentale non du comment,


qui semble aujourd'hui résolu, mais bel et bien du pour-
quoi. Pour expliquer cette évolution divergente des divers
types de délinquance, il faut se garder des explications uni-
aterales. Quelle est la part qui revient aux politiques
repressives des autorités ? Dans quelle mesure les préoccu-
pations des juges ont-elles infléchi les types d'infractions
Jugées les plus dangereuses ? Que nous révèlent les statis-
ques que nous venons d'évoquer sur l'état réel des mœurs
des Lillois ?
Les effets controversés de la politique de dissuasion des
autorités

Assurément, pour rendre compte du recul de la vio-


lence, il importe d'accorder sa juste part aux mesures de
pacification prises par les autorités. La célèbre ordonnance
du duc d'Humières qui, sur ordre de Louvois, désarme les
Lillois en 1673 a pour but immédiat de museler militaire-
ment une ville qui a combattu avec conviction aux côtes
des Espagnols. Elle a pour corollaire de réserver les armes
aux nobles et aux sergents de la prévôté ; elle a surtout
pour effet de restreindre la panoplie des instruments à la
disposition des plus impulsifs dans leurs accès de violence.
Le Magistrat apporte naturellement sa pierre au disposi-
tif visant à désamorcer des conduites de bruit et de menue
violence troublant la tranquillité des rues. Il n'est pas de
classe d'âge qui échappe à l'attention réglementaire des
autorités. Encore en juin 1726, les enfants que des ordon-
nances antérieures avaient mis en garde furent fermement
dissuadés de s'attrouper et de jeter « des pierres, des fusées
ou pareilles choses remplies de poudre ». Même les pra-
tiques commerciales jugées trop agressives de certains fri-
piers ne trouvèrent pas grâce aux yeux de la Loi-
L'ordonnance de juin 1726 révèle le monde grouillant de
la rue traditionnelle en jugeant répréhensibles leS
démarches de ceux qui arrêtent les passants au milieu des
rues en les « tirant par les bras et autrement, sans vouloir
les relâcher avant qu'ils soient entrés chez eux ». Le souci
de rendre plus lisses et professionnelles les relations entre
commerçants et clients va dans le sens général d'une pacifi'
cation des pratiques et des relations sociales.
Il faut pourtant se persuader que les stratégies ainsi
développées s'apparentèrent pendant longtemps à un véri-
table travail de Pénélope. L'extrait suivant d'un interroga-
toire de 1781 concernant la détention d'une épée cachée
dans une canne d'aspect anodin est à ce propos des plus
révélateurs :
« A lui représenté que le port et l'usage des épées en
canne et autres semblables armes secrètes sont expressé-
ment défendues par une déclaration du roy du 23 mars
1728
« A répondu que cette loi est tombée en désuétude et
que l'usage contraire est notoirement établi dans toutes les
villes et notamment à Lille où il s'en vend publiquement
et que celle dont il s'agit lui a été vendue il y a environ
deux ans. »
Nous convenons volontiers qu'il s'agit ici d'armes
blanches dissimulées dans des cannes et non d'armes por-
tées au vu et au su de tous. Néanmoins, les moyens de
contourner les interdictions ne manquaient pas. Par ail-
leurs, il ne faut jamais perdre de vue que les premières
armes de la violence sont les poings et les pieds et qu'un
bâton manié avec dextérité peut infliger des dommages
corporels importants.
Pour comprendre le recul des crimes de sang, faut-il
donc prendre en compte l'évolution numérique et la pro-
Jessionnalisation des effectifs chargés d'exercer la police
Oans la ville ? Il est clair que dans ce domaine les concep-
tions des historiens ont évolué depuis dix ans. À l'époque
Il semblait paré de la vertu d'évidence que les forces de
Police stipendiées par les autorités locales étaient bien trop
cibles pour normaliser la société urbaine. À Lille, les
SIX sergents de M. le prévôt institués par lettres patentes
au souverain en 1606 ne pouvaient, estimait-on, assurer
Une sauvegarde efficace des hommes et des biens. Dans
Une ville qui entre-temps avait presque doublé, ils virent
reste leur nombre porté à dix en 1748. Cette analyse
doIt être aujourd'hui corrigée. Les forces de police pré-
sentes dans la ville sont en fait assez diverses : il convient
en effet d'estimer à sa juste valeur le concours des sergents
criminels du Magistrat, des quatre huissiers à verges, des
douze sergents employés à chasser les pauvres mendiants
étrangers à la ville. Par ailleurs, les vingt adjoints des
commissaires de quartier et les consignes des portes peu-
vent être également considérés comme des auxiliaires de
a police urbaine. Enfin, il ne faut jamais perdre de vue le
développement considérable à l'époque française du rôle
Policier de l'armée. Ce n'est cependant là qu'un facteur
explicatif parmi d'autres. L'exemplarité des supplices
te,?a-t-elle contribué à dissuader les criminels de passer à l'ac-
Cette question, aujourd'hui encore susceptible de
débat, doit maintenant être exposée en se gardant de sépa-
rer les faits de leur contexte.
Crimes et châtiments

Les supplices corporels infligés aux criminels prennent


une importance qu'on ne saurait sous-estimer dans les stra-
tégies de l'exemplarité de la peine visant à la normalisation
sociale. Les ordonnances criminelles signées par Phi-
lippe II en 1570 ne manquent pas de faire une place impor-
tante au rituel de l'échafaud. La justice est prompte et sans
pitié au temps d'un âge baroque qui sait par ailleurs se
faire généreux et héroïque. La démesure est dans le quoti-
dien, dans le service d'autrui comme dans la justice des
hommes. Il suffit de compulser la chronique de Mahieu
Manteau pour être frappé de la fréquence des allusions
aux châtiments les plus horribles.
Le 20 septembre 1643, M. Manteau note par exemple :
« Fut rompu un homme en la ville de Lille, lequel se
nommait Sébastien, lequel fut rompu tout vif sur une croix
de bois et puis après fut menez au faux-bourg des Malades
et là fut mis sur une roue auprès de la justice et a receu
dessus sur corps soixante-trois coups de barreaux de fer. »
L'ébouillantage promis aux faux-monnayeurs retient
l'attention vigilante des annalistes : « Le 28 de février 1646
fut exécuté par la justice un homme nommé Guillaume de
Lan, fils de Jean, lequel fut my sur un échafaud et fut
étranglé à une estacque 1 auquel il estait assis et puis après
fut jetté dans une chaudière d'eau bouillante, lequel estait
liez à un biquebacque 2 et fut plonquet dedans la dite chau-
dière ; ce fut pour avoir jetté plusieurs pistolles d'Espagne
en molle. »
Les Lillois sont à l'évidence sensibles à un rituel judi-
ciaire qui vise assurément à faire adhérer plus intensément
les spectateurs aux valeurs morales qui ont été outrageuse-
ment transgressées. La psychologie collective des foules
paraît perméable aux messages délivrés par la présentation
théâtralisée du spectacle des grands meurtriers expiant
leurs fautes par des souffrances exhibées sur la place
publique.
Le supplice de la roue, dont l'horreur impressionnait, on
1. Estacque : poteau.
2. Biquebacque : engin, bascule.
vient de le voir, Mahieu Manteau, est le plus atroce. Au
contraire de la pendaison, les échevins lillois ne s'y rési-
gnent que dans un petit nombre de sentences. Tel fut
encore le cas en 1758 pour deux coupables convaincus
d'avoir assassiné avec préméditation les hôtes du cabaret
ou ils logeaient. Condamnés à avoir « les jambes, cuisses
et reins rompus vifs sur un échaffaut » dressé sur la Grand-
Place, ils furent « mis chacun sur une roue la face tournée
vers le ciel pour y finir leurs jours ». Messieurs du Magis-
trat résolurent de faire porter ensuite les corps morts par
l exécuteur de la haute justice à la voirie, lieu voisin du
cabaret. Mme Lebert souligne à ce propos ce que fut la
faction du Parlement lorsqu'il apprit que le bourreau, par
humanité, avait étranglé les coupables une heure et demie
après qu'ils eurent été mis sur la roue. Les Parlementaires
douaisiens y virent un excès de pouvoir : « Il y avait en
effet lieu de croire que le supplice serait d'une très longue
durée et que pour cette raison, il pourrait les jeter dans le
désespoir. »
En fait, quand il y avait mort d'homme, les chances pour
ie coupable d'échapper à la peine capitale étaient des plus
Minces. Le fait est qu'au cours du XVIIIe siècle les condam-
nations à la peine capitale correspondent en gros à 2 % de
ensemble des peines. Que l'on songe que cinquante et
Une condamnations à mort (certaines, il est vrai, par contu-
mace) furent prononcées entre 1688 et 1750. Dans le
Second XVIIIe siècle, un certain raidissement répressif est
même décelable, puisque 4,3 % des sentences infligent
^iors la peine capitale. Si l'on ajoute que les condamna-
tions aux galères à perpétuité ou à temps sanctionnent
encore à la veille de la Révolution environ 5 % des délin-
quants ou réputés tels, on mesure à quel point le taux d'éli-
mination de la vie sociale des criminels jugés les plus
dangereux n'est pas négligeable. Les autorités usent-elles
Jjes supplices comme d'un moyen hautement symbolique
a apprentissage de l'obéissance par une population trop
remuante ? L'explication peut paraître plausible, à condi-
i°n de ne pas donner de l'armature judiciaire l'image tota-
litaire d'une mécanique broyant inexorablement les êtres.
Le Magistrat de Lille était trop marqué par l'éthique
ae la Contre-Réforme pour ne pas user avec une certaine
Prédilection, du moins au XVIIe siècle, des peines religieuses
ainsi que des peines morales non infamantes. Les peines
à caractère religieux sont au demeurant une donnée du
dispositif castigatif des villes de la France du Nord bien
antérieure à la Contre-Réforme, mais le renouveau catho-
lique donne un nouvel élan à ce type de peine que nul ne
s'étonnera de voir fort prisé dans le Lille du temps des
Archiducs (13 % des peines). Le condamné est alors
astreint à accomplir un pèlerinage dans un sanctuaire
marial proche (Notre-Dame-de-Fournes ou Notre-Dame-
de-Grâce à Loos) ou plus lointain (Notre-Dame-de-Halle
ou Notre-Dame-de-Montaigu). La Loi de Lille s'est
détournée plus tôt de ces condamnations aux pèlerinages
que le Magistrat de Valenciennes, encore enclin à ce type
de disposition à la fin du XVIIe siècle. Lorsqu'il s'agit d'iu'
fractions mineures, le tribunal scabinal lillois a recours
assez volontiers aux admonestations ou aux blâmes pro-
noncés en conclave. Ce genre de sentence s'accompagne
généralement d'une amende honorable, une sorte de
confession publique appelée à Lille « escondit » : le pre-
venu nu tête et souvent à genoux demande pardon à Dieu,
au roi et à la justice. Dans une société qui a le sens du
geste, nul doute que ce genre de mise en scène soit perçu
comme un moyen d'édification pour les spectateurs et de
rédemption pour le coupable.
D'un autre côté, on ne saurait trop souligner que la
peine de plus en plus prisée par les juges n'est ni la mort
ni l'envoi aux galères, mais le bannissement. Nous enten-
dons bien que les bannissements ont une portée existen-
tielle plus grande à l'époque qu'aujourd'hui, en ce sens que
dans une société de solidarités familiales et locales fortes,
ils coupent les individus jugés indésirables de leur terreau
nourricier de soutien. Il reste que le bannissement est une
mesure d'éloignement et non une élimination physique du
déviant. Au début du XVIIe siècle, le bannissement est déjà
utilisé pour 30 % des peines. Il ne figure plus que dans
moins de 20 % des sentences effectives à la fin du
xviie siècle. C'est en vérité dans le second XVIIIe siècle qu'il
devient le moyen répressif par excellence avec plus du tiers
des peines. Le bannissement est souvent associé à des
peines accessoires qui peuvent être atroces pour le
condamné : la fustigation, qui permet de faire varier le
nombre de coups de fouet en fonction de la gravité du
délit, et plus exceptionnellement la marque au fer rouge.
La flétrissure de la marque, au contraire de la fustigation,
n est toutefois infligée que dans moins de 5 % des cas.
On aura compris que l'arbitraire du droit pénal, qui
existe bien puisqu'il ne fait pas correspondre à chaque
crime ou délit un éventail précis de peines, n'implique pas
la fantaisie dans le choix des châtiments et encore moins
dans la conduite de la procédure. Les sentences précisant
qu il sera « plus amplement informé » des faits reprochés
?ux prévenus comme celles relaxant l'accusé à sa caution
juratoire de se représenter à toutes assignations correspon-
dent ordinairement dans le premier XVIIIe siècle à environ
Un quart des sentences, compte non tenu de celles rendues
Par contumace. Il apparaît qu'à Lille, contrairement à ce
qUI se manifeste dans d'autres villes comme Valenciennes,
Ce type de sentence correspondant à un semi-acquittement
est délivré avec plus de parcimonie après 1750 (sensible-
ment moins de 10 %). Néanmoins, ce nombre constam-
ment significatif de libérations contraint à nuancer
fortement l'idée reçue de tribunaux d'Ancien Régime
frappant de façon aveugle et féroce. Certaines libérations
accordées en dépit de charges assez lourdes en disent long
passage sur l'efficacité encore très relative des moyens
d enquête mis en œuvre.

^es données majeures de la question : préoccupations des


Juges, « civilisation des moeurs » et paupérisme

Le passage d'une criminalité de violence essentiellement


Inotrice à une délinquance moins musculaire, plus rusée,
en marche vers l'escroquerie ne trouve pas son origine
Principale dans les mutations de l'appareil répressif, même
s il ne faut pas en sous-estimer la portée. Les fondements
essentiels de ce changement de cap sont à rechercher dans
les transformations en profondeur de la société et des
représentations mentales de ses acteurs. Certains histo-
riens sont convaincus qu'il faut chercher aussi, et même
d abord, dans les motivations sociales animant les juges,
les ressorts principaux de l'évolution de la délinquance. Il
a été suggéré que, pour une part, la montée du vol s'expli-
quait par l'affirmation croissante d'une société dont les
valeurs dominantes incitent davantage à protéger les biens
que les personnes. Autrement dit, le souci de la sauvegarde
des biens aurait incité à sanctionner davantage les vols sans
que ceux-ci aient connu dans les faits une croissance paral-
lèle et même significative. L'argument serait toutefois
absurde s'il était poussé à l'extrême. Il faut en effet conve-
nir que dès le début du XVIIe siècle, sauf naturellement les
cas d'homicides, les délits portant atteinte à la propriété
faisaient l'objet de châtiments plus sévères que les agres-
sions et les coups et blessures, et qu'aucun texte ne prouve
une plus grande détermination des juges à protéger les
biens après 1750 qu'auparavant.
Il est plausible que l'on assiste à un adoucissement géné-
ralisé des mœurs au temps de Louis XV, quand les guerres
et les grands fléaux épidémiques cessent aussi de disloquer
à intervalles réguliers la vie des individus, des familles et
des groupes. Le développement de l'instruction primaire,
l'empreinte du code moral de la Contre-Réforme ne pou-
vaient que favoriser le renforcement des autocontraintes,
une pacification à terme des esprits et des comportements.
Même les conduites de dérision donnent lieu au
XVIIIe siècle à une présentation volontiers anodine. C'est ce
que fait par exemple un maître tonnelier convaincu d'avoir
« la nuit avant la dédicace de Saint-Étienne » installé, en
dérision d'un couple, « un singe de bois sur un noyer dans
la rivière de Tenremonde », en lui attachant des ceufs
autour du cou.
« A répondu qu'il est vrai qu'il a mis un singe sur le
noyer qui est dans la rivière mais que ça n'a pas été en
dérision desdits Waucquier par pure plaisanterie et sans
envie de choquer personne. »
Si les composantes de la délinquance évoluent, il
convient toutefois d'ajouter que les manifestations de
déviance demeurent tout au long de la période le fait des
hommes dans la proportion de 75 à 80 % et que les catégo-
ries sociales les plus modestes sont surreprésentées. Cer-
tains délinquants n'hésitent du reste pas à invoquer en
présence de leurs juges la misère comme circonstances
atténuantes. Tel est le mode de défense de l'épouse d'un
ouvrier filtier accusée d'avoir participé à une émeute en
1760 :
« Interrogée si elle n'a rien dit, ni rien fait pour engager
es autres à faire tumulte
« A répondu que non, mais qu'elle les a suivis par rap-
port à la misère où elle se trouve. »
Une ravaudeuse de bas de soie accusée en 1782 de
fraude sur les eaux-de-vie avec récidive revendique tran-
quillement son droit à une vie décente :
« Interrogée pourquoi aiant un mettiez qui peut lui pro-
curer à vivre elle faisait la fraude
« A répondu que son mettiez ne lui donne pas beaucoup
ouvrage l'hiver et que son mari étant du détachement
embarqué pour l'Amérique et l'aiant laissé avec un enfant
elle a fait la fraude pour tâcher de gannier la vie. »
Cette criminalité est donc d'abord une criminalité de la
misère. Certains traits spécifiques de la délinquance ne se
comprennent que dans une économie de pénurie. La place
,es « prolétariats urbains » dans les accusés a tendance à
s accroître au fur et à mesure que l'on s'avance vers la
évolution. Sans doute les mémoires dans lesquels nous
recueillons cette information n'inscrivent-ils pas toujours
mêmes professions dans ces « prolétariats urbains ». La
igné de tendance générale n'est cependant guère discu-
tcible. A la fin du XVIIe siècle et à l'orée du XVIIIe siècle, un
-on tiers des accusés émanent de ces milieux ; dans le
second XVIIIe siècle, ces gens sans qualification et sans
Patrimoine forment près de 60 % des délinquants. La mon-
5e concomitante du vol n'est d'ailleurs pas totalement
étrangère à ce gonflement des dépendants au sein du
PItOyableles gibier de la justice. Il est notoire également que
es délinquants sont bien davantage des éléments exté-
rieurs à la contrée à la fin de l'Ancien Régime qu'au début
^ju xviie siècle. À l'époque d'Albert et Isabelle, près des
j*eux tiers des « criminels » sont nés soit à Lille soit dans
a châtellenie. Les Lillois et les Flamands wallons sont
devenus minoritaires au XVIIIe siècle. L'ampleur des mou-
vements migratoires nourrit certainement les comporte-
ments de rejet de l'autre, de l'étranger. En revanche,
orsque les sources permettent l'enquête, on ne peut pas
lfe que l'origine des Lillois de résidence révèle une nette
^représentation des paroisses les plus pauvres. Saint-
^tienne, paroisse centrale réputée aisée, et Saint-Sauveur,
Paroisse populaire et pauvre, avec chacune 18 % des délin-
quants en 1750-1789 ne manifestent pas une propension
pour la délinquance très différente de ce que laissait pre-
voir leur poids démographique dans la ville. Il est vrai que
la mixité sociale des quartiers est plus grande sous l'Ancien
Régime qu'en cette fin du xxe siècle où les grands
ensembles soumis au mal-vivre s'opposent aux quartiers
résidentiels à la population stable et aux revenus aisés.
Les fluctuations marquant l'évolution quantitative de la
délinquance apparente dans son ensemble reflètent dans
une large mesure les mouvements affectant la stabilité
sociale. Il est établi que la fin du xvie siècle et le début du
xviie siècle correspondent à un très haut niveau de crimina-
lité et de délinquance. La violence dans une société trou-
blée par les traumatismes culturels du second xvie siècle se
révèle omniprésente. Lorsque, à la fin du XVIIe siècle, après
une longue béance documentaire, les registres criminels
permettent de nouveau d'appréhender la fréquence des
délits, se dessine un palier moins haut perché qu a
l'époque des Archiducs. Force est toutefois de constater
que de 1688 à 1704, 297 délits sont encore commis. Dans
les années 1720, le nombre des infractions demeure stable-
Puis de 1730 aux années 1760, c'est l'étiage, la tendance
est à une baisse très nette du nombre des délits. Une nou-
velle phase s'ouvre à la fin du règne de Louis XV : de
60 procès instruits en 1760-1769, on passe à 124 en 1770-
1779 et même à 183 en 1780-1789. Cette brutale inflation
du nombre des crimes et des délits n'est pas propre à la
capitale de la Flandre, mais caractérise à ce point les villes
du Nord du royaume que P. Deyon a parlé par analogie
avec les travaux d'E. Labrousse d'« intercycle pré-révolU'
tionnaire de la délinquance ». La montée du vol est le trait
le plus marquant de ce mouvement de bascule. Il va de
soi que la nouvelle « donne sociale », avec notamment une
dualisation plus marquée des conditions sociales dans une
société enrichie et moins violente, n'est pas étrangère à la
fragilité croissante du lien social que révèlent ces statis'
tiques, si imparfaites qu'elles soient. Nul doute qu'il ne
s'agisse là d'un des aspects significatifs des mutations
socioculturelles du second XVIIIe siècle.
QUATRIÈME PARTIE

DE SOLIDES TRADITIONS
SOCIOCULTURELLES À L'ÉPREUVE
D U TEMPS DES LUMIÈRES
On a vraiment scrupule à reprendre certains aphorismes
ae Gaston Berger rappelant au Congrès des Sociétés
savantes tenu à Lille en 1955 : « La culture n'est pas un
bil-Il que l'on possède, c'est une activité que l'on exerce...
n'y a pas d'hommes cultivés une fois pour toutes, il y a
seulement des hommes qui se cultivent. » Encore convient-
11de ne pas donner une définition trop restrictive du terme
^ culture ». Tout le projet de ce livre et de la collection
dirigée par Guy Chaussinand-Nogaret le dit suffisamment.
, histoire culturelle ne peut s'en tenir à une histoire intel-
lectuelle de étriquée. L'ambition de cette dernière partie est
p scruter les traits significatifs de la confrontation de la
rame socioculturelle organisant la vie collective des Lillois
depuis le xvie siècle et des transformations concomitantes
du second XVIIIe siècle, qu'il s'agisse des mutations sociales
et économiques ou des nouvelles « façons de penser ».
11

Se divertir et célébrer Dieu ensemble

Pour cerner l'ample dispositif festif enserrant la vie


urbaine, l'historien met à contribution des sources d'abord
normatives, parmi lesquelles les bans échevinaux, les pla-
cards et les ordonnances édictées par les princes sont des
niorceaux de choix. Les sources judiciaires et les lettres de
émission indirectement éclairent certaines pratiques fes-
s e s . On imagine également sans peine que certains dos-
SlÇrs administratifs comme les chroniques et les livres de
raison tenus par les contemporains fournissent des rensei-
gnements sur les grands événements festifs et ludiques.
Les travaux sur les fêtes aux Temps modernes consti-
pent un terrain de recherche systématiquement labouré
depuis un demi-siècle. Les ouvrages de Yves-Marie Bercé,
Robert Muchembled et Alain Lottin, les colloques du
CNRS organisés à Tours ont entre autres beaucoup
apPorté à la compréhension des fonctions assumées par les
êtes dans la formation sociale et l'équilibre personnel de
c, acun. Pour notre part, nous nous sommes attaché à défi-
nir le « grand cérémonial festif baroque » comme ciment
essentiel à la cohésion idéologique et religieuse du modèle
e la « bonne ville ». Enfin, il est équitable de dire que les
^ m o i r e s de maîtrise de Valérie Delay, Isabelle Paresys
Claude Fouret ont dans les années 1980 utilement
°mplété la connaissance que l'on avait des fêtes et des
à Lille.
DES LILLOIS HEUREUX D'ÊTRE EXPOSÉS AUX SOLLICITATIONS
DE NOMBREUX JEUX

Les Lillois aimaient à se divertir à divers jeux. Ce n'est


pas là un aspect secondaire de l'étude des sociétés. Le jeu,
observe R. Muchembled, est « une sorte d'école d'éduca-
tion permanente des comportements de tous face aux
autres ». En ce sens, il est un lieu d'apprentissage des
valeurs sociales. Il est certain que les jeux ont pour résultat
de désamorcer les tensions couvant dans toute collectivité
humaine, en fournissant l'exutoire de compétitions à forte
charge symbolique. De la sorte, ils renforcent la cohésion
des groupes, qu'il s'agisse de ceux naissant de la parente,
du voisinage ou de l'amitié.
Il est commode de proposer une typologie des jeux per-
mettant de distinguer les jeux d'intérieur qui s'organisent
en petits groupes et les compétitions de plein air. L'abbe
Jean-Baptiste Thiers dans son Traité des jeux et des diver-
tissements (1686) fait le départ entre les jeux de pur hasard,
ceux d'adresse, ceux enfin qui associent le hasard et
l'adresse. Les jeux de cartes relèvent de la troisième caté-
gorie et occupent une place primordiale parmi les jeux
d'intérieur.

Un réel engouement pour les jeux de hasard


Comme Lille n'a pas connu aux Temps modernes de
maisons de jeu, on joue en de multiples lieux, le cas
échéant à la maison, mais au premier chef dans les
tavernes. L'existence à Lille des jeux de cartes venus d'Ex-
trême-Orient par l'intermédiaire des Vénitiens est attestee
par une ordonnance municipale dès 1382. Certes, on ne
fabrique de cartes à Lille qu'à partir du début du
xvine siècle, mais il suffit d'écheniller les listes de Lillois
assujettis à la capitation pour relever les noms de dix mar-
chands de cartes en 1745.
Les jeux de table ou « brelencq » sont donc particulière-
ment prisés. Un jeu de dés comme le trictrac paraît assez
largement pratiqué par les hommes du peuple qui fréquen'
tent avec assiduité les cabarets. Les ordonnances munies
Pales de Lille le passent sous silence, mais des lettres de
remission de 1599 et de 1633 y font explicitement réfé-
rence. Les jeux d'exercice intellectuel, autrement dit les
Jeux de stratégie, font l'objet de mentions éparses. Le jeu
de dames est révélé par des lettres de rémission en 1600 et
9 • Quant au jeu d'échecs, il demeure le domaine
réservé de la noblesse, des ecclésiastiques et de la bour-
geoisie installée. Il est raisonnable de penser que la déci-
d e théorisation de ce jeu proposé en 1749 par André
Danican dit Philidor (Analyse des échecs) n'a pas échappé
aux élites urbaines de la France du Nord.
Les jeux de cartes se sont diversifiés au xvie siècle, des
Plus simples qui proposent aux compétiteurs d'atteindre
un total de points jusqu'aux plus complexes qui reposent
sur le principe des levées. Au XVIIIe siècle, on dénombre
Une trentaine de jeux aux noms plus ou moins savoureux.
anglomanie a importé dans le royaume de France la
Jode du whist et celle du boston sans qu'il soit possible
v évaluer avec exactitude l'audience de ces nouveaux jeux
a Lille.
Parmi les jeux de hasard, la loterie mérite une attention
Particulière puisque, comme l'Italie du Nord, les Pays-Bas
rent une aire « précoce d'invention des loteries ». Il n'est
Pas indifférent que ce type de jeu ait trouvé dans les cités,
particulièrement dans celles qui s'adonnent au
commerce, un terreau mental propice à son développe-
n t A Lille, la première mention d'une loterie date de
526, ce qui n'a rien d'étonnant puisque Charles Quint fut
n souverain promoteur de loteries. Puis ces jeux d'argent
installent dans le paysage social. Les échevins qui surveil-
,ent les loteries se muent volontiers en détracteurs de ces
Jeux d'argent qui troublent la paix des ménages et enta-
ment les maigres ressources des pauvres gens. En août
1600, ils écrivent aux Archiducs sur le thème des méfaits
ues loteries :
« Une infinité de pauvres gens dont ladite ville est rem-
Plle, esmeue d'espoir de gaigner quelque pris, mestent
eurs accoustremens ensemble, ceulx de leurs femmes et
Gitans à la table de prest pour en avoir argent pour
1ectre queques lotz en ladite lotterie, dont souvent beau-
coup de querelles et dissentions entre les gens mariez,
0mme aussy beaucoup d'austres esmeuz de semblable
espoir n'ayans deniers à la main vendent leurs accoustre-
mens et aultres choses dont le publicq y a aussy préjudice
notable. »
Il est cependant plus facile de se répandre en déclara-
tions vertueuses que de contrarier des usages ancrés dans
les mœurs auxquels, de surcroît, les autorités princières et
locales trouvaient visiblement un intérêt fiscal même
modeste. Une ordonnance des pieux Archiducs le 3 août
1605 n'a-t-elle pas accordé à un marchand bruxellois de
peintures l'autorisation de « dresser lotheries en et par
tous les lieux et villes » des Pays-Bas ? Le paiement du
vingtième denier des recettes permettait il est vrai d'apai-
ser les plus roides réprobations. Le succès populaire fut du
reste au rendez-vous : F. Verbeleen vendit à Lille en
deux mois 40 400 billets d'une valeur de 2 patars ou de
2,5 patars.
La même contradiction est décelable à l'époque fran-
çaise. Une poussée de sévérité se manifeste en 1682 quand
Louvois écrit sur un ton rogue à l'intendant de Lille, Le
Peletier de Souzy : « Le roi ne désire pas que vous souffris-
siez que l'on tînt dans votre département des jeux de
hocca, de bassette, ni de loterie. Cependant, comme Sa
Majesté apprend que l'on en tient encore, elle m'a
commandé de vous faire savoir que son intention est que
vous lui rendiez compte des noms des personnes qui ont
contrevenu ou contreviendront ci après à la défense de Sa
Majesté. » On le constate, Louvois signale au passage l'en-
gouement pour le hocca, qui se joue avec les trente pre-
mières boules du loto, et la bassette, un jeu de cartes
inventé par l'Italien Bassetti qui présente peu de diffé-
rences avec le lansquenet. L'essentiel cependant, pour
l'historien, c'est que dans le même temps où Louvois tonne
contre ces coupables divertissements, le jeu d'argent s'en-
racine dans les structures de l'État monarchique depuis
l'institution de la « Loterie royale » en 1660 à l'occasion
du mariage de Louis XIV.
S 'ébattre, rivaliser de force et d'adresse en plein air

Les grands jeux de plein air mobilisent spontanément


les Lillois. Les ordonnances municipales doivent même
veiller à ce que les messes, les vêpres et autres offices
solennels ne soient pas troublés par les ébats bruyants des
concurrents. Une ordonnance de juin 1594 est particulière-
ment explicite dans ce domaine : des joueurs s'exercent
sans vergogne « au devant et alentour d'icelles églises y
|?Uant à boulles, portes, palure, battes, battoirs, tirants
d arcq, arbalestre et y faisant aultres jeux et hazetz par où
est donné empêchement et distraction aux gens d'église et
aultres personnes assistants ausdicts servis divins et prédi-
cations ». Le « pourpris » de la halle échevinale n'est pas
davantage épargné par ces joutes et les bans politiques à
Partir de 1635 ne manquent pas de s'alarmer des dégâts
resultant de la prolifération des jeux de lancer.
Au détour d'une lettre de rémission, on découvre par
exemple à quel point, le dimanche après-midi, certaines
rues d'une largeur suffisante accueillaient les évolutions
sportives de jeunes compétiteurs avec tous les risques d'al-
tercations et de rixes à sang coulant qui en résultaient :
« Le dimanche vingt-troisième jour d'octobre 1605 entre
Une et deux heures après midi, (Nicolas Berthe) se prome-
nant avec ung sien compaignon par la dicte ville et estans
Parvenus en la rue du Molinel appercheurent jouer à la
batte à présent deffunct Charles Taverne qui occupait le
tamis et Jacques de la Barre. »
Le jeu de paume et ses variantes sont assurément les
sports les plus pratiqués. Le jeu de paume se pratiquait à
origine à main nue. Le jeu de battoir à l'aide d'une
raquette de bois (dite « batte » ou battoir) est dûment
répertorié dans les sources au même titre que le jeu de
* Pecque » ou « tamis » où le joueur fait rebondir la balle
Sljr un tamis posé sur le sol. Quant à la raquette au sens
^ nous l'entendons aujourd'hui, elle fait son apparition à
Lille en 1554.
Il est attesté que le jeu de paume dès le second
siècle avait acquis une telle importance que des salles
Ul étaient réservées. Les Archives hospitalières de la ville
font même état en 1666 de trois salles de cette nature
appelées « tripots » (du verbe triper qui signifie bondir) :
les tripots de Rihour, du Papegay et de la maison des
Bapaumes. En revanche, la soule, dite souvent localement
« choie » ou « choule à la crosse », dans laquelle certains
folkloristes voient un ancêtre du football, ne fait vraiment
l'objet que de très rares mentions dans les ordonnances.
Quant aux jeux cruels consistant à abattre des animaux
dont le sang versé est paré d'une vertu purificatrice, ils
n'existent guère à Lille. Il n'est fait nulle mention de
combats de coqs dans les sources lilloises d'Ancien
Régime. Un texte de juillet 1584 signale pourtant un jeu
consistant à « ruer à l'oison et à l'annette », autrement dit
à jeter en direction de l'animal suspendu vivant à une
potence un bâton ou une arme tranchante. Le tir à l'arc, à
l'arbalète, à l'arquebuse et au canon demeure quant à lui
un jeu très populaire. Les milices bourgeoises y excellent,
nous verrons chemin faisant le rôle et le renom des canon-
niers.
Il n'est pas douteux quelles archers entretiennent une
tradition venue du Moyen Age et encore présente aujour-
d'hui dans certains secteurs de la France du Nord. Le tir
se faisait au berceau, donc à l'horizontale, ou sur perche
verticale. Il s'agit alors du tir au «papegay», le tireur
devant abattre des oiseaux de bois placés au sommet d'un
mât de 30 mètres fiché dans une prairie. Les concours don-
naient une animation joyeuse au jardin confié au serment
des archers par le Magistrat. En dépit des règles élémen-
taires de sécurité qui étaient en vigueur, les accidents
n'étaient pas exceptionnels parmi les spectateurs, comme
le relève P.-I. Chavatte dans son journal : en 1680 «Y
eurent cinq à six personnes de blessé, un homme fut blesse
au nez, une femme à la cuisse et un garchon eut une flèche
sur la teste et encore d'autres ».
Certaines compétitions attiraient des archers venus des
principales villes. Le tir à l'oiseau organisé le 18 juin 1781
fut d'ailleurs à l'origine d'un incident mémorable : lorsque
après des heures d'efforts, un seul oiseau tomba de la
perche, les archers s'avisèrent que celui-ci avait été visse
pour les priver de prix. Devant l'ampleur du scandale,
Magistrat s'empressa de faire remettre la valeur des prix
proposés. Il va de soi en effet que le tir à l'arc est bien
davantage qu'un loisir ou un sport. Il représente une
manière d'être, une participation active à des valeurs, à
une tradition d'autodéfense de la communauté citadine
elle-même.
Il paraît difficile de considérer les batailles de rue
comme des jeux de plein air parmi d'autres. Les échevins
les interdirent dès le xvie siècle. Il fallut toutefois renouve-
ler les interdictions. Une ordonnance du 11 avril 1615 pro-
hibe de « faire assemblées, courses et rencontres entre
Lillois et étrangers dans la ville et sur les remparts avec
cailloux, pierre, armes à fer esmoulu, bâton ». Une autre
du 3 avril 1659 s'inquiète : « Le désordre allans augmen-
tans pourraient arriver de grands inconvénients et suisvre
accidents. » Ces interdictions reflètent aussi l'inquiétude
des adultes en place face à la violence des jeunes dont les
sources judiciaires révèlent la fréquente survenue (plus de
la moitié des bénéficiaires de lettres de rémission entre
1500 et 1570 ont moins de 30 ans).

Une volonté d'encadrement et de moralisation des fêtes et


des jeux

C'est un lieu commun de l'historiographie depuis la fin


des années 1960 que de souligner à l'envi le processus de
répression par les élites des jeux, mais aussi des fêtes tradi-
tionnelles où les différences sociales comme les contraintes
niorales étaient estompées. Il est clair qu'à Lille comme
ailleurs, les autorités municipales veillèrent à encadrer, à
surveiller et à moraliser les jeux comme ils le firent à
l'égard des fêtes, de façon d'ailleurs bien moins obsession-
nelle que certains ouvrages généraux le laissent entendre.
Cela dit, les jeux donnaient lieu à trop de rixes sanglantes
Pour ne pas éveiller la défiance de ceux qui ont pour mis-
sion de « maintenir l'ordre » dans la rue. Les interdictions
devenues monotones par leur répétition ont été réperto-
riées par I. Paresys. La première moitié du XVe siècle avec
172 bans contre les jeux de hasard, mais aussi ceux
d'adresse, marque une première phase répressive assez
forte. Puis l'attention se relâche (49 entre 1451 et 1500).
Le premier xvie siècle, surtout à partir des années 1520,
renoue avec « la sévérité » (143 bans), mais c'est au temps
de Philippe II que le martèlement des règlements relatifs
aux divertissements et aux jeux se fait le plus pressant (186
dans la seconde moitié du siècle). Le XVIIe siècle est en
comparaison une période de détente au moins relative
(48 ordonnances seulement ont été prises entre 1601 et
1670). Peut-être faut-il y voir le témoignage d'un certain
succès de la réglementation la plus coercitive sur les pra-
tiques populaires lilloises, en particulier sur celles de la
période hivernale avec ses temps forts, du cycle séparant
Noël de l'Épiphanie et de la période du Carnaval.
Les grandes respirations festives de la civitas forment un
ensemble cohérent et riche, d'ailleurs placé sous surveil-
lance dès la fin du Moyen Âge. On le voit bien avec la
célèbre fête de l'Épinette qui cesse d'être organisée en
1492. Cette fête qui durait au moins huit jours faisait alter-
ner les festins, les bals et les tournois. La joute qui
déployait ses fastes le dernier jour sur le Grand Marché de
Lille contraignait le roi de l'année, accompagné de quatre
acolytes, à venir rivaliser d'adresse devant la multitude,
tout en se montrant prodigue de ses biens. La forte résis-
tance opposée par de riches bourgeois à des jeux ruineux
et les critiques morales des prédicateurs eurent donc raison
de la fête de l'Épinette qui disparut définitivement en
1556. Cette suppression entretint tout au long des Temps
modernes une certaine nostalgie de ces fastes perdus. La
preuve en est qu'encore en 1765, en réponse aux demandes
d'information de l'abbé Jean-Joseph Expilly, le Magistrat
crut nécessaire de consacrer un long passage de son
mémoire à « la plus belle des fêtes » lilloises, celle de l'ÉPi-
nette. Il reste que, même amputées de leur plus brillant
fleuron, les fêtes gardaient à Lille une réelle fréquence et
surtout une ampleur, une emprise sociale assez impression-
nantes.

« H O M M E S ET FEMMES SONT D E GRANDS AMATEURS DE FÊTES


PUBLIQUES » ( J . P I G A N I O L D E LA F O R C E )

Les fêtes, ce qui les distingue des simples divertisse'


ments, sont un marqueur social d'autant plus décisif
qu'elles sont les manifestations par lesquelles « une société
se confirme dans la conscience de son existence et la
volonté de persévérer dans son être » (J. Jacquot). ElleS
permettent d'évaluer la cohésion des groupes et des hiérar-
chies, les rapports qu'entretiennent entre eux les groupes
d'âges comme les ensembles sociaux. Les fêtes épousaient
1espace quotidien de la ville. Leurs théâtres étaient les
rues, les places, les fortifications, mais aussi les terrains
vagues de la cité appelés localement « riez », voire même
les cimetières (ou « attres »). Le transfert partiel de fêtes
dans les espaces clos des salles de spectacle est, nous le
Errons, une des données nouvelles du XVIIIe siècle.
Le goût des Flamands pour les fêtes était devenu un lieu
commun. L. Guichardin dans sa Description de tout le
Pays-Bas présente les Flamands comme un peuple
« adonné au plaisir, à la joye et aux festes et passe temps,
élément que, telles fois y aura, ils ne se soucierot point
d aller 30, 35 ou 40 miles loing pour se trouver à quelque
fête ». Un siècle et demi plus tard, Jean Piganiol de la
Force opine dans le même sens : « Hommes et femmes
sont grands amateurs de fêtes publiques. »

Des fêtes familiales et calendaires toujours présentes

Encore convient-il de se doter de points de repère per-


mettant d'identifier les éléments clés de l'arborescence fes-
ve de l'Ancien Régime. Les fêtes familiales ne sont pas
sociologiquement les plus originales et les mieux éclairées
Par la documentation. Au vrai, si le baptême n'est pas,
sauf exception, l'occasion de réjouissances importantes, le
Mariage donne lieu à Lille comme ailleurs à des déborde-
ments de gaieté. Les autorités s'efforcent toutefois depuis
Charles Quint de limiter le nombre des convives invités
aux noces à vingt ou trente personnes, surtout pour des
raisons de police frumentaire en période de tensions
cycliques.
Sous l'Ancien Régime, ce qui singularise le modèle festif
est assurément la prise en main des fêtes par des groupes,
es associations ou les autorités civiles, religieuses ou pro-
essionnelles. Les fêtes calendaires ont perdu aux XVIIe et
^vjne siècles de leur vigueur antérieure. Du soir de la
. aint-Jean, apôtre (27 décembre), jusqu'au lundi du par-
après l'Epiphanie, la ville connaissait, à la fin du
Moyen Âge et au début des Temps modernes, un temps
fort de son cycle de fêtes avec la fête des Innocents et
celle des Fous. Il n'est plus question au XVIIe siècle de ces
festivités comportant des rites de subversion sociale : le
fête des Innocents est supprimée en 1564, l'élection du roi
des Sots en 1583. Le cycle de Carnaval-Carême existait
bien à Lille, même si le vocable de Carnaval n'y est guère
usité. Le Mardi gras et la Mi-Carême étaient autant de
pauses joyeuses. Monnoyer relate dans son journal que le
21 mars 1599 « fut mené Caresme au bois par la permission
du Magistrat, accompagné de la plus grande partie de la
compagnie du prince des Amoureux de la place des
Renneaux ». Sans doute s'agit-il en la circonstance d'un
mannequin que l'on brûle ensuite. La notation toutefois
est ténue et n'autorise pas à affirmer la périodicité régu-
lière de ce type d'ostentation. En revanche, l'attachement
du peuple de Lille aux mascarades « le jour des Cares-
maux » nourrit une habitude si invétérée que les interdits
du Magistrat sont bien incapables de réguler ces travestis-
sements. Il en va de même des feux de la Saint-Jean ou de
la Saint-Pierre-Saint-Paul. Il suffit de consulter la chro-
nique de P.-I. Chavatte pour s'en convaincre.

L'arborescence des fêtes confraternelles

Les fêtes limitées à certains groupes, qu'il s'agisse des


paroisses et de leurs ducasses, des confréries dévotes ou
des communautés de métier, sont assurément parmi celles
qui procurent les plaisirs simples les plus appréciés par les
hommes de ce temps. Les fêtes patronales des corps de
métier pouvaient durer une semaine et demeuraient bien
vivantes à la veille de la Révolution. Le Trésor spirituel ou
Calendrier à l'usage de la ville de Lille ne dénombre pas
moins de 39 fêtes en 1787 (cf tableau 9).
Les fêtes corporatives si caractéristiques du cycle festif
des régions septentrionales ont connu à l'époque contenu
poraine des avatars à l'existence singulièrement coriace
avec la Saint-Éloi si chère aux travailleurs des métaux, la
Sainte-Barbe en qui les mineurs voient leur patronne à la
vie et à la mort.
Les «confréries» lilloises d'archers, d'arbalétriers, de
canonniers et d'escrimeurs célébraient leur saint patron
__ Tableau 9 —Calendrier des fêtes des corps de métier en 1787
17 janvier : saint Antoine, abbé, fête des sonneurs
22 janvier : saint Vincent et saint Anastase, fête des fripiers
5 janvier : conversion de saint Paul, fête des tourneurs, manneliers et
cordiers
6 février : sainte Dorothée, fête des jardiniers
24 février : saint Matthias, fête des tonneliers
mars ' saint Joseph, fête des charpentiers
^0on avril : sainte Catherine de Sienne, fête des teinturiers
2 mai : saint Athanase, fête des couvreurs
6 niai : saint Jean devant la porte Latine à Rome, fête des imprimeurs
des libraires
y mai : translation de saint Nicolas, fête des merciers, boutonniers, fil-
tiers, galonniers, dentellières et enfants
16 mai : saint Honoré, fête des boulangers
19 mai : saint Yves, fête des avocats, notaires et procureurs
i | t e de Trinité, fête des tailleurs et des tailleuses
juin : saint Antoine de Padoue, fête des faïenciers
Z~ Jum : saint Paulin, fête des ciriers
24 juin : saint Jean-Baptiste, fête des poulaillers, pâtissiers, fruitiers,
Verdurières
25 juin : translation de saint Éloi, fête des officiers de la monnaie,
orfèvres, horlogers, maréchaux, serruriers, chaudronniers, armuriers,
ferblantiers, selliers, charretiers, cochers, comme au premier décembre
f juillet : Visitation, fête des scieurs de bois
*4 juillet : saint Bonaventure, instituteur des confréries, fête des servi-
~lUrsdes églises
22 juillet : sainte Marie Madeleine, fête des épiciers, des apothicaires
25 juillet : saint Jacques et saint Christophe, fête des tondeurs de draps
couvertures
juillet : sainte Anne, fête des menuisiers et des couturières
: sainte Marthe, fête des cabaretiers
fer août : saint Pierre ès Liens, fête des bateliers
" août : la Transfiguration de Notre-Seigneur, fête des sayetteurs, bour-
geteurs, tisserands
*0 août : saint Laurent, martyr, fête des cuisiniers
4 août : saint Barthélemy, fête des tanneurs
".septembre : Nativité de la Très Sainte Vierge, fête des cabaretiers au
vin
27t' septembre : saint Côme et saint Damien, fête des chirurgiens
29 septembre : saint Michel Archange, fête des graissiers
octobre : saint François d'Assise, fête des drapiers
° octobre : saint Luc, fête des peintres et vitriers
octobre : saint Crépin et saint Crépinien, fête des cordonniers
o octobre : saint Simon et saint Jude, fête des corroyeurs
novembre : saint Quatre Couronnés, fête des maçons
5 novembre : saint Homobon, fête des tailleurs et tailleuses
2 novembre : sainte Cécile, fête des musiciens et chantres
novembre : saint Clément, fête des poissonniers
n' novembre: : sainte Catherine, fête des charrons.
Source : Bibliothèque municipale de Lille, 13197.
aussi d i g n e m e n t q u e les c o m m u n a u t é s d ' a r t s et métiers.
L e s a r c h e r s v é n é r a i e n t saint Sébastien, les arbalétriers
saint G e o r g e s , les c a n o n n i e r s sainte B a r b e , les escrimeurs
o u tireurs d ' é p é e saint Michel. L e s fêtes d e ces confréries
n e m a n q u a i e n t ni d ' é c l a t ni d ' a m p l e u r . P r e n o n s l ' e x e m p t
des canonniers. L a c o m p a g n i e se m a n i f e s t e à u n triple titre
p a r ses h a b i t u e l s exercices h e b d o m a d a i r e s , les fêtes
a n n u e l l e s qui lui s o n t p r o p r e s et les solennités auxquelles
elle est appelée. L e s c o n f r è r e s d i s p o s e n t d'« u n j a r d i n »,
bref, d ' u n lieu d'exercice et d ' e n t r a î n e m e n t o ù ils tirent au
m o u s q u e t , alors q u e les t e r r a i n s p r o c h e s d e la p o r t e de la
B a r r e puis, à p a r t i r d e 1664 d e celle des M a l a d e s , accueil'
lent les exploits d e p o i n t e u r s s o u c i e u x d ' a m é l i o r e r la préci-
sion d e leurs tirs a u canon. Certes, les c a n o n n i e r s d u r e n t
s u s p e n d r e leurs d é m o n s t r a t i o n s militaires a p r è s la
c o n q u ê t e d e L o u i s X I V . Toutefois, e n 1686 ils p u r e n t
r e p r e n d r e les m o u s q u e t s d é p o s é s à l ' h ô t e l d e ville e n 1668,
D è s lors ils n e se livrent plus a u tir a u c a n o n q u e d e loin
e n loin. F a i r e « u n roi a u c a n o n » d e v i e n t d a n s le second
xviiie siècle un événement associé aux grandes solennités
de la cité qui suscite le rassemblement de nombreux spec-
tateurs. En 1780, lorsque pour la dernière fois l'épreuve
eut lieu, un enclos limité par des cordages fut aménagé sur
l'Esplanade ; des tentes réservées aux invités de marque et
aux joueurs d'instruments révèlent à la fois l'engouement
des « gens de bien » et le rôle de point de cristallisation de
la sociabilité joué par des démonstrations militaires trans-
formées en spectacles.
La fête de la confrérie de Sainte-Barbe associait dans
un alliage, à vrai dire assez traditionnel, la dévotion, les
déambulations mettant en scène les confrères et les débor-
dements bachiques. La fête commençait en effet par une
messe solennelle suivie par une procession avec station à
la chapelle de la sainte patronne. Une grande parade ani-
mée par des joueurs d'instruments et rehaussée de
décharges de mousqueterie exprime, au fil d'un trajet
viaire convenu, la prise de possession temporaire de l'es-
pace public par une compagnie si caractéristique de l'auto-
organisation de la bourgeoisie locale. Est-il besoin d'ajou-
ter que le banquet « à frais communs » ponctuait invaria-
blement ce temps fort par lequel les confrères revenaient
aux sources de leur identité ?
Une ville longtemps animée p a r ses « compagnies
joyeuses »

Un autre type de fête naissant du goût des Lillois pour


1 association confère une assez puissante originalité au
modèle lillois même si des cas analogues ont été décrits à
J-^jon et à Rouen : ce sont les formes d'animation portées
par les compagnies joyeuses articulées sur ce que les textes
appellent des « places », autrement dit des quartiers consti-
tués par quelques rues dont les contours restent au demeu-
rant assez flous. Ces groupements ont un encadrement qui
ue se limite pas à un groupe d'âge. Ils encadrent la popula-
tion vivant dans les espaces d'inter-connaissance formés
Par ces petits quartiers et la mobilisent afin de la faire par-
ticiper aux moments forts de prise de conscience identi-
taire, orchestrés par les autorités locales. V. Delay a
identifié au xvie siècle 89 « places » dont 16 sont citées plus
de dix fois. A u vrai pour parler de ces « places », les histo-
riens font volontiers référence à la chronique de Mahieu
Manteau qui, un temps « duc de la compagnie du Lac »,
était affectivement très attaché à ce type de société
joyeuse.
Le sayetteur annaliste a laissé une description précieuse
Par sa rareté des festivités de juin 1598 organisées lors de
la signature du traité de Vervins. On y découvre un archi-
Pel de « principautés imaginaires » qui mettent la ville en
Jete, en représentant des « histoires » sur des estrades
rappelées « hourdages ») ou des chariots en allumant des
teux de joie qui incitent à la danse et à la liesse. Les
membres du Magistrat surent consacrer de leur onction
morale les places ayant « porté honneur au pape des guin-
gans comme à l'empereur de jeunesse » :
« Le huitième jour de juin tous les rois, cardinals, abbés,
ducs, princes, admirais, seigneurs de chaque place de la
ville de Lille faulait qu'ils allast baiser le pied dextre du
Pape de guingans, et la main de l'empereur de jeunesse, et
était le pape assis sur un théâtre auprès de la chapelle des
ardents et l'empereur de jeunesse sur un autre théâtre
levant celui du pape du côté de la fontaine au change et
jurant cette fête jusqu'au jeudi et lors furent donnés les-
dits prix. Et puis fut donné pour la plus belle compaignie
pour le maistre prix 18 florins et pour le deuxième prix
12 florins et à la troisième 6 florins et le lundi furent aussi
joués sur des chariots plusieurs comédies avant la ville ou
furent donnés pour le maistre prix 12 florins, pour la
deuxième 6 florins et fut aussi donné par Messieurs du
Magistrat à toutes compaignies... et à chasques places
furent donné 4 quanne de vin portant chacune six lots. »
Et Mahieu Manteau de transcrire scrupuleusement la
liste des rois, cardinaux, abbés, ducs, princes, amiraux et
seigneurs de fantaisie ayant exercé une éphémère souve-
raineté sur les quartiers de la ville comme sur les fau-
bourgs. Ces « places » lilloises dont les dignitaires défilent
devant le gouvernement municipal révèlent le formidable
quadrillage associatif d'une ville qui s'apprête au sortir
d'une longue phase de troubles à goûter aux fruits du
temps des Archiducs. Par la suite, de telles parades festives
passent de mode. Les « places » existent jusqu'au début du
XVIIIe siècle, mais elles n'ont plus qu'un rôle administratif,
elles ne sont plus le creuset où se réactive la culture
urbaine sinon du partage vrai, du moins de la cohabitation
culturelle entre les notables, le peuple qualifié et les plus
humbles.

LE GRAND CÉRÉMONIAL FESTIF BAROQUE DE LA CITÉ

Les spectacles d'État, autrement dit les fêtes politiqueS


officielles, ont à l'évidence retenu l'attention des chroni-
queurs et laissé quelques traces tangibles dans les livres d
comptes. Les entrées royales ou princières sont marquees
par des rituels exprimant la réciprocité des obligations (cj-
chapitre 3). En échange de l'accueil et de la fidélité dere-
chef proclamée de la ville, le prince confirme les ancien
privilèges, réactualise le contrat de confiance qui l'unit
la cité. Les louanges hyperboliques alors prononcées
peuvent paraître de prime abord conventionnelles ne d01
vent pas occulter l'essentiel, le rappel des droits et d
devoirs du souverain et de ses sujets de la « bonne ville »*
Intéressons-nous ici moins aux cérémonies de l'inaugura
tion qu'aux entrées et aux visites princières.
Un contrat politique en majesté : la Joyeuse Entrée
d Albert et Isabelle

Les Lillois eurent souvent jusqu'au règne de Philippe II


l'honneur et l'avantage d'accueillir leur souverain. Entre
1492 et 1550, à plus de dix reprises de telles visites virent
Philippe le Beau, Maximilien d'Autriche, la régente Mar-
guerite d'Autriche et Charles Quint rehausser de leur pré-
sence la cité de la Deûle. L'entrée le 4 août 1549 de celui
n'était encore que le prince Philippe s'inscrit pleine-
ment dans cette tradition. Toutes ces visites n'avaient pas
e faste des entrées solennelles. Rien n'égale la magnifi-
é e 6 de la Joyeuse Entrée d'Albert et Isabelle le 5 février
W0. Sur le parcours en ville des deux jeunes souverains
aménagés des arcs de triomphe et vingt-deux
pâtres, « hourdages » et échafauds. Le programme géné-
ai de la « joyeuse entrée » et les thèmes des tableaux
VIVants évoquant l'histoire de Lille furent notamment
conçus par le chanoine Floris Van der Haer, trésorier de
Saint-Pierre, le père Jean Herreng, recteur du collège
Jésuite et quelques lettrés lillois. D'innombrables inscrip-
IOns en latin ou en français, voire en grec qui empruntent
J1? répertoires de l'exaltation et de l'adulation religieuses
pntent d'être rappelées pour saisir l'esprit d'une époque.
^is-a-vis du couvent des Clarisses, un théâtre en forme
abbaye surmonté d'un clocher comporte trois niches où
^ représentées sainte Claire, sainte Élisabeth et sainte
ugénie. Sous la niche de Claire, on peut lire : « Claire,
ns cette fête triomphale, Claire-Isabelle invoque ton
n m ' exauce ses voeux ; de même que l'ennemi a été
r Poussé d'Assise, fais que tout cède à l'empire de notre
Claire. » Devant le collège des Jésuites, les Bons Pères font
figurer sur leur théâtre les trois vertus théologales : Foi,
]ESPérancede-lr-e) et Charité, et les quatre vertus cardinales : Pru-
v ee, Tempérance, Justice et Force. Ils les assortissent de
tribuéS psaume XLIV. Les versets étaient ainsi dis-
• intende
<<j" Espérance : prospere procede
a Charité : et regne propter veritatem
Il 1 a Prudence : et mansuetudinem
« La Tempérance : et justitiam
« La Justice : et deducet te mirabiliter dextera tua
« La Force : sagittae tuae acutae, populi sub te cadent, in
corda inimicorum tuorum 1. »
Les deux pyramides situées de part et d'autre du théâtre
délivrent un message politique en l'honneur des Archi-
ducs. Par exemple, à l'adresse d'Isabelle, on lit cette ins-
cription :
« Comme ces lierres qui mordent la pyramide et y adhè-
rent, Isabelle, tu ne tomberas pas tant qu'elle sera debout.
« Tu soutiens la nation belge par les vertus que tu as
héritées de ton père, comme ce solide support que voici
debout en ton honneur. »
Sur le théâtre central étaient aménagées six niches
contenant chacune un héraut portant les armoiries des
Archiducs, de l'Autriche, de l'Espagne, de la Bourgogne,
de la Flandre et de Lille. Ainsi parés de toutes les vertus,
les Archiducs purent, en se présentant à la porte de la col-
légiale de Saint-Pierre, recevoir l'eau bénite et baiser la
« relique de la vraie Croix » que le chapelain présentait a
leur vénération. Installés dans le chœur de l'Église, Albert
et Isabelle se laissèrent bercer aux flots de l'éloquence
ampoulée du doyen Guillaume Gilfort célébrant la venue
d'un « nouveau Philippe le Bon » appelé à « relever la
nation belge si longtemps abaissée et à la faire refleurir
comme autrefois ». Le lendemain, les Archiducs prêtèrent
le serment religieux des comtes de Flandre devant le cha-
pitre de Saint-Pierre.
« Très haults et très puissants Princes, chij jurés que
vous, la ville de Lille, le Loy, et la Franchyse de la Ville,
les usaiges et les coustumes et les corps et les cateux2 deS
Bourgeois de Lille garderez et menerez par loy et par
eschevinage, et ainsy le jurez sur les sainctes évangilles et

1. « Progresse, avance avec bonheur, règne pour la vérité, la bonté et la


justice. Ta main droite te conduira merveilleusement. Sous tes traits acérés,
les peuples succomberont. Ces flèches arriveront jusqu'au cœur de tes
ennemis. »
2. Les cateux désignent des biens qui adhèrent aux fonds. En droit
commun, ils ont par conséquent un caractère immobilier. Toutefois, la fic'
tion dominante dans le droit lillois, selon laquelle les immeubles sont
réputés meubles, conduit aussi à parler de « meubles cateux ».
s u r les s a i n c t e s p a r o l e s q u i c y s o n t e s c r i p t e s q u e v o u s le
tiendrez bien et loyaument. »
Puis sur la place d u G r a n d M a r c h é o ù u n vaste t h é â t r e
a v a i t é t é c o n s t r u i t , ils p r o n o n c è r e n t l e s e r m e n t civil, a v a n t
q u e le r e w a r t W a l l e r a n d d ' H a n g o u a r t n e l e u r d i s e :
« T r è s Haults et très puissans Princes, nous fianchons
Vostre c o r p s e t v o s t e h é r i t a i g e d e l a c o n t é d e F l a n d r e à
g a r d e r , e t a i n s y n o u s le j u r o n s à t e n i r b i e n e t l o y a u m e n t à
nos sens et nos pooirs. »
Il n ' e s t p a s n é c e s s a i r e m e n t a i s é d e c e r n e r l a r é a l i t é
c o n c r è t e m e n t p e r ç u e p a r les foules s p e c t a t r i c e s d e ces
r i t u e l s s y m b o l i q u e s . Il n e f a u t p a s s e d i s s i m u l e r l ' e n j e u
Majeur d e p o u v o i r q u e c o m p o r t e ce t y p e d e r é c e p t i o n
solennelle qui se clôt p a r u n c o n t r a t scellé p a r s e r m e n t
entre g o u v e r n a n t s e t g o u v e r n é s . D e m e u r e la q u e s t i o n d e
s a v o i r si l ' h o m m e d u p e u p l e s e c o n t e n t e d ' a s s i s t e r a u d é f i l é
d e s p e r s o n n a l i t é s . Il s e r a i t h a s a r d e u x d e l ' a f f i r m e r . Il e s t
attesté q u ' u n e foule i m m e n s e s ' e n t a s s a n t j u s q u e s u r les
toits accueillit A l b e r t e t Isabelle. E t a p r è s la p r e s t a t i o n d u
s e r m e n t civil, l e p e u p l e « f u t a d v e r t y d e c r i e r : " V i v e n t l e s
P r i n c e s ! V i v e n t l e u r s A l t e s s e s !" » c e q u ' i l f i t a v e c c o n v i c -
tion à p l u s i e u r s reprises. L e s gestes s y m b o l i q u e s les p l u s
forts d e v a i e n t t o u t e f o i s é m o u v o i r le p o p u l a i r e , d ' a u t a n t
Plus q u e l e s i n t e r m é d i a i r e s r e l i g i e u x t r a d i t i o n n e l s é t a i e n t
t o u t d i s p o s é s à lui e x p l i q u e r la p o r t é e d e c e t t e e n t r é e i n a u -
gurale. P a r ailleurs, les t h è m e s des « histoires » j o u é e s
a l o r s s u r l e s e s t r a d e s (cf. t a b l e a u 1 0 ) t r a n s f o r m a i e n t c e s
déambulations princières en immense entreprise n o n de
simple délassement, mais d e construction d ' u n e m é m o i r e
civique.

serment solennel de Louis X I V aux réjouissances de


1 ! 2 9 p o u r la n a i s s a n c e d u D a u p h i n : le r é p e r t o i r e t o u j o u r s
vivant d u politique festif

L ' e n t r é e d e L o u i s X I V le 2 8 a o û t 1 6 6 7 , q u i c u l m i n a a v e c
la p r e s t a t i o n à S a i n t - P i e r r e d e l ' a n c i e n s e r m e n t d e s c o m t e s
de Flandre, n e pouvait a u l e n d e m a i n d ' u n siège s'accompa-
gner d u m ê m e c é r é m o n i a l festif d ' a d h é s i o n politique. T o u -
tefois, le G r a n d R o i r e v i n t q u a t r e fois à Lille. L e 22 m a i
1670, f l a n q u é d e la r e i n e e t d u d a u p h i n , il r e n o u e a v e c
Tableau 10 — Personnages représentés dans les « histoires » jouées en 1600
— Philippe II, sa femme et sa fille — comtesse Marguerite
— saintes Claire, Eugénie et Isa- — comte Guy
belle — Bauduin et sa femme
— Diane et Phébus — Jeanne de Constantinople et ses
— Les dix derniers empereurs deux maris
— Charles Quint, Ferdinand, Phi- — Louis de Mâle et sa femme
lippe III, saint Louis et leurs — Jean de Bourgogne
épouses — Charles de Bourgogne
— Thierry de Flandre, sa femme et — Philippe le Hardi
saint Bernard — Philippe de Castille
— Philippe d'Alsace, sa femme et — Maximilien et Marie de Bour-
le roi d'Albanie gogne
— Lydéric et Phinaert — Philippe le Bon
— Empereur Bauduin de Constan-
tino le
Source : d'après Valérie Delay.

la tradition des Joyeuses Entrées ; en dépit du talent de


l'historiographie Pellisson qui relate l'événement, il faut
reconnaître que les illuminations, les tentures bleues parse-
mées de lys d'or, la fête organisée chez le maréchal d'lIu-
mières et le feu d'artifice tiré sur le bastion n'ont pas la
richesse symbolique des entrées de l'époque espagnole. En
1671, la Fête-Dieu eut un éclat exceptionnel à cause de la
présence du monarque qui eut le bon goût de multiplier
les transports de zèle, faisant voir, note une relation
contemporaine, combien il méritait de porter le titre de fils
aîné de l'Église. La symbolique de l'exaltation royale se
mêlait à l'architecture éphémère d'un reposoir dressé sur
la Petite-Place, dite de la Bourse. Ce reposoir élevé de cinq
marches était « ouvert par trois portiques » dont celui du
milieu était surmonté d'un soleil éclairant un globe au-des-
sus des armes et de la devise du roi. Les deux visites sui-
vantes n'eurent pas le même caractère solennel. En 1672,
le passage du roi ne provoqua aucune cérémonie officielle-
En 1680, au faîte de la gloire de Nimègue, Louis XIV venu
inspecter les fortifications se contenta d'assister sur la
Grand-Place à un spectacle présentant les thèmes entre-
lacés de la paix et du « triomphe du roi sur ses ennemis e-
Naturellement à Lille comme ailleurs, des fêtes étaient
organisées à l'occasion de la naissance, du mariage ou du
décès des rois, des reines et des princes du sang. Ce fut le
cas à l'époque de Louis XIV lors de la naissance des ducs
de Bourgogne, d'Anjou, de Berry et de Bretagne. Celles
données en septembre 1729 à l'annonce de la naissance du
dauphin Louis, le 4 septembre, sont demeurées dans les
mémoires des contemporains par leur ampleur et dans
celle des historiens grâce aux soixante-six aquarelles
offertes au Magistrat par François-Casimir Pourchez. Il
nous apparaît opportun de les évoquer ne serait-ce que
parce qu'elles sont plus souvent citées que décrites.
Les réjouissances se succédèrent sans interruption pen-
dant cinq jours. Le 28 septembre, des messes d'actions de
grâce pour la naissance de Mgr le Dauphin furent célé-
brées à Saint-Pierre et dans toutes les paroisses de la ville.
Une procession solennelle mobilisant notamment toutes
le-Sle-Scommunautés religieuses déploie ensuite ses fastes dans
Jes rues principales de la ville. Le Te Deum auquel le
Magistrat se rend avec tout l'apparat qui convient conclut
cette première phase du cycle cérémonial de la fête. Les
démonstrations des quatre compagnies dont on constate
*omniprésence au cours de ces fêtes donnent ensuite une
tournure plus profane à l'ambiance de liesse qui
commence à embraser la ville. Le feu d'artifice met en
couvre une machinerie impressionnante dont les dédicaces
des médaillons révèlent un recentrage des référents poli-
tiques proposés à la population sur les monarques français.
^u-dessus du médaillon de Louis XV, est mentionné Regi
Pacifico ; au-dessus de celui de Louis XIV Regum
Maximo ; au-dessus de celui du Dauphin, Optimo Principi ;
au-dessus de celui du duc de Bourgogne, Principi Sapien-
tissimo.
Le deuxième jour, ce fut au tour des bateliers de « faire
joute » à la lance au rivage de la basse Deûle, de « tirer
1oie et l'anguille », avant que la ville ne donnât un bal
casqué. Le soir, le gouverneur, M. de Boufflers, « fit jouer
111 comédie pour le peuple » ; on représenta Dom Japhet
d'Arménie suivi de l'Isle des Amazones.
Le troisième jour, après un tir à l'oiseau, le duc de Bouf-
flers offrit un grand festin puis un « bal en masque ». Le
3 octobre, les tireurs d'épée surent captiver les bourgeois
au spectacle de leurs évolutions. Tout au long de ces fêtes,
Pour faire connaître leur joie, des détenteurs de l'autorité
militaire et publique surent marquer symboliquement leur
territoire en faisant illuminer les façades de leur hôtel par-
ticulier, tout en « donnant recréation à leurs voisins ». Le
plus prodigue fut M. d'Aubigny, le fermier des vins et des
bières de la ville qui, sur la Grand-Place, fit orner la mai-
son du Griffon d'Or, devant laquelle un amphithéâtre fut
aménagé afin d'y « donner un concert d'instruments ».
Les plus humbles selon l'authentique esprit charitable
d'une Contre-Réforme à l'espagnole ne furent pas oubliés
dans ce qui aurait pu se limiter à une parade sociale des
dominants. Dès le premier jour, des fontaines de vin cou-
laient dans les rues. Le deuxième jour, à la porte de l'hôtel
du gouverneur, 32 rondelles de bière et 6 pièces de vin
étaient censées étancher suffisamment la soif du populaire.
Les ministres de la Bourse commune des pauvres distri-
buèrent double ration de pains dans toutes les paroisses de
la ville. « On conte, observe Pourchez, qu'il y en a plus de
6 000 pour qu'ils se ressouviennent de la naissance d'un
aimable dauphin. » Le banquet des pauvres alignés au long