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Ces objets quisent :

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cu
objets cultes,
2014 AN TH OLOG IE
2016 Johan Faerber

avec
des
documents
COULEURS
Ces objets
qui nous envahissent :
objets cultes,
culte des objets

Anthologie

Johan Faerber
certifié de lettres modernes
docteur ès lettres
SOMMAIRE

6 AVANT-PROPOS
7 ÉPREUVES • PROGRAMME
10 PRÉSENTATION DU THÈME

CHAPITRE I
QU’EST-CE QU’UN OBJET ?
QUELLES FONCTIONS PEUT-IL AVOIR ?
■■ Qu’est-ce qu’un objet ?
15 1. Définition du mot « objet »
15 2. F
 rançois Dagognet, « Essais de définitions », Éloge de l’objet :
pour une philosophie de la marchandise (1989)
18 3. S
 ébastien Pierrot, « Concours Lépine : rencontre
avec un serial-inventeur » (29 avril 2014)

■■ Les différents types d’objets


23 4. T
 hierry Bonot, La Vie des objets. D’ustensiles banals à objets de collection
(2002)
25 5. Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale de 1856
28 6. Photographie de la chaîne de montage de la Ford T (vers 1913)
29 7. Julien Bordier, « Le CD est mort, vive la musique » (3 juin 2011)
32 8. Catherine Millet, L’Art contemporain. Histoire et géographie (1997-2006)
34 9. Sculpture de Marcel Duchamp, Roue de bicyclette, ready-made (1913)

© Hatier, Paris 2014

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aux fins de vente, de location, de publicité ou de promotion de l’accord de l’auteur ou des ayants droit.

2
■■ Quelles sont les fonctions d’un objet ?
37 10. Jean Baudrillard, Le Système des objets (1968)
39 11. Planche du Catalogue de la Manufacture des armes et cycles de Saint-
Étienne (1913)
39 12. Paul Bourget, Nouveaux essais de psychologie contemporaine (1885)
41 13. Dessin technique de la voiture Lotus Esprit S1, dans le film L’Espion qui
m’aimait (1977)
42 14. D
 avid Jiménez, « KENJI KAWAKAMI, Japon : Joindre l’inutile au dérisoire »
(2006)

CHAPITRE II
QUELLES VALEURS ONT LES OBJETS ?
■■ La valeur marchande
49 15. Karl Marx, « Du capital », Critique de l’économie politique (1867)
52 16. Georges Perec, Les Choses (1965)
55 17. Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire (2010)

■■ La valeur affective
59 18. Jean Baudrillard, Le Système des objets (1968)
61 19. Guy de Maupassant, « Vieux objets », Contes et nouvelles (1882)
64 20. M
 arie-Laure Uberti, « Quand nos objets ont une âme. Sur le livre de
Serge Tisseron, Quand la vie vient aux objets » (mars 1999)
67 21. Walter Benjamin, Paris, capitale du xixe siècle. Le Livre des passages
(2006)

■■ La valeur religieuse
70 22. Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours (1896)
72 23. Reliquaire du doigt de saint André, atelier romain (1278-1281)
73 24. Gentiane Lenhard, « La saga d’un objet culte : l’Opinel » (2014)

 3
■■ La valeur esthétique
78 25. La rédaction de Ma maison, mon jardin, « Le designer Philippe Starck,
récit d’un succès international » (20 février 2014)
82 26. Tableau d’Andy Warhol, Campbell’s Soup Cans (1962)
83 27. Francis Ponge, « Le Cageot », Le Parti pris des choses (1942)
84 28. Tableau de Frans Francken, Un cabinet de curiosités (1641)
85 29. Joris-Karl Huysmans, À Rebours (1884)

CHAPITRE III
LES OBJETS, UNE SOURCE D’ALIÉNATION ?
■■ Une aliénation psychologique
93 30. Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre (1900)
96 31. Jean-Paul Sartre, La Nausée (1938)
98 32. Honoré de Balzac, La Peau de chagrin (1831)
101 33. Alain Robbe-Grillet, Les Gommes (1953)
103 34. Photographie d’Oh les beaux jours, de Samuel Beckett, (1963)

■■ Une aliénation économique ?


105 35. Émile Zola, Au Bonheur des Dames (1883)
107 36. N
 icolas Riou, « Dis-moi ce que tu consommes, je te dirai qui tu es »
(21 octobre 2005)
110 37. Bret Easton Ellis, American Psycho (1991)
112 38. Photographie d’appareils électroménagers dans une décharge
113 39. Pascale Senk, « Quand accumuler des choses devient pathologique »
(21 mars 2013)

4
CHAPITRE IV
PEUT-ON SE LIBÉRER DES OBJETS ?
■■ Peut-on se défaire des objets ?
120 40. Gilles Lipovetsky, « Cache-toi, objet ! » (16 avril 1998)
122 41. Marie Piquemal, « Ils ont décidé de vivre avec 100 objets »
(16 août 2010)
125 42. A
 udrey Garric, « Les Français sont-ils sortis de l’hyperconsommation ? »
(17 juin 2014)
128 43. Image du film d’Andrew Stanton, Wall-E (2008)
129 44. P
 aul Laubacher, « L’imprimante 3D, cette révolution industrielle
qui approche » (22 octobre 2012)

■■ Les objets, sources de créativité ?


133 45. H
 einrich Böll, « Les Brebis galeuses », Le Destin d’une tasse sans anse
(1985)
135 46. Pierre Fédida, L’Absence (1978)
138 47. Jean Echenoz, Des éclairs (2010)
140 48. Thomas Clerc, Intérieur (2013)
142 49. Sculpture de César, Giallo naxos met – FI594A (1998)

144 FICHES MÉTHODE

Pour analyser le document : après chaque document


Thèmes de réflexion, d’exposé ou de débat : après certains documents
Pour s’exercer à la synthèse : à la fin de chaque chapitre

 5
AVANT-PROPOS

L’épreuve de culture générale et expression au BTS, en seconde année


de STS, s’appuie sur deux thèmes imposés, renouvelés tous les deux ans.
Cette anthologie intitulée Ces objets qui nous envahissent : objets
cultes, culte des objets regroupe des documents écrits et iconogra-
phiques qui correspondent aux thèmes des années scolaires 2014-2015 et
2015-2016. Ce recueil comporte des extraits d’œuvres littéraires, des
documents provenant d’essais et de revues spécialisées ainsi que des
articles de presse. Les images, rassemblées dans un cahier couleur,
sont des reproductions de peintures, des photographies, des images
tirées d’un film ou d’une pièce de théâtre et des reproductions de
sculpture.
L’anthologie se divise en quatre chapitres. Chacun s’ouvre sur une
introduction qui pose les enjeux. Les chapitres sont subdivisés en deux ou
trois parties correspondant chacune à un sous-thème et s’accompagnent
d’une présentation problématisée.
Chaque document est précédé d’un chapeau introductif qui en donne le
contexte et est suivi de notes explicatives. Des questions guident la lecture
et visent à mettre en évidence les principales idées. De brefs encadrés
ponctuent la lecture en revenant sur des questions propres à chaque thème.
Des pistes de réflexion, d’exposé et de débat élargissent l’étude. Chaque
chapitre se clôt sur la rubrique « Pour s’entraîner à la synthèse » qui
propose des regroupements transversaux de documents.
L’anthologie est enfin complétée par des propositions de sujets
d’examen et par une série de « Fiches méthode ». Ces fiches récapi-
tulent des savoirs utiles à l’analyse de documents.
Johan FAERBER
6
ÉPREUVES • PROGRAMME
CULTURE ET EXPRESSION EN STS

Les précisions qui suivent et qui concernent les épreuves du BTS en


Culture générale et expression sont extraites du Bulletin officiel n° 47
du 21 décembre 2006. Le Bulletin officiel n° 2 du 3 février 2014 présente le
nouveau thème inscrit au programme pour les années scolaires 2014-2015
et 2015-2016.

n l’épreuve de culture générale et expression


Voici la définition donnée par les textes officiels de l’épreuve dite
d’« évaluation ponctuelle », épreuve qui se déroule en quatre heures.

L’objectif visé est de certifier l’aptitude des candidats à communiquer


avec efficacité dans la vie courante et dans la vie professionnelle. L’éva-
luation sert donc à vérifier les capacités du candidat à :
tirer parti des
documents lus dans l’année et de la réflexion menée en cours ; rendre
compte d’une culture acquise en cours de formation ; apprécier un
message ou une situation ; communiquer par écrit ou oralement ; appré-
hender un message ; réaliser un message.
On propose trois à quatre documents de nature différente (textes
littéraires, textes non littéraires, documents iconographiques, tableaux
statistiques, etc.) choisis en référence à l’un des deux thèmes inscrits au
programme de la deuxième année de STS. Chacun d’eux est daté et situé
dans son contexte.
Première partie : synthèse (notée sur 40). Le candidat rédige une
synthèse objective en confrontant les documents fournis.
Deuxième partie : écriture personnelle (notée sur 20). Le candidat
répond de façon argumentée à une question relative aux documents
proposés. La question posée invite à confronter les documents proposés
en synthèse et les études de documents menée dans l’année en cours de
« Culture générale et expression ». La note globale est ramenée à une note
sur 20 points.

 7
n le nouveau thème de 2014-2015
Le programme officiel de l’examen comporte deux thèmes dont chacun
reste deux ans, mais avec un décalage d’un an. Il y a donc un nouveau thème
chaque année. Le nouveau thème pour les années scolaires 2014-2015 et
2014-2015 est « Ces objets qui nous envahissent : objets cultes,
culte des objets ». L’indication de ce thème est accompagnée, dans le
Bulletin officiel du 3 février 2014, d’une problématique, d’une bibliographie
et d’une liste de mots-clés. Nous reprenons ici en partie la problématique et
les mots-clés.
Problématique
Nous sommes entourés d’objets de toutes tailles, de toutes origines,
de toutes valeurs. Qu’ils aient été fabriqués artisanalement ou indus-
triellement, leur évidence, leur apparente nécessité et leur prolifération
nous amènent à nous interroger : quels rapports entretenons-nous avec
les objets ?
Matérialité de l’objet et modes de production
Solides, maniables, pourvus de caractères propres, les objets sont notre
création. Ils sont le résultat d’une réflexion qui a pu mener du prototype
à la série. Ils sont le fruit d’un travail qui a engagé un choix de forme, un
mode d’usinage, un système de commercialisation donnant à la matière
première une valeur ajoutée.
L’industrie produit et rend accessibles un nombre considérable
d’objets. Emblèmes de la société de consommation, ils posent des
problèmes de stockage, de recyclage : que faire des objets inutiles et
désuets, des objets cassés ?
Fonctions des objets
La majorité des objets qui nous entourent ont une destination précise,
clairement identifiable. Utiles, ils étendent le pouvoir de l’homme et
facilitent la vie quotidienne ; fruits des innovations technologiques, ils
alimentent aussi le mythe du progrès constant de l’humanité.

8
Cependant, les objets ne semblent pas toujours répondre à un besoin
prédéfini. S’agit-il pour autant seulement de gadgets superflus, auxquels
nous serions attachés sous l’influence de stratégies commerciales ? Ne
constate-t-on pas que l’objet crée son usage ou que les utilisateurs
inventent a posteriori des fonctions qui le rendent indispensable, comme
c’est parfois le cas dans le domaine des nouvelles technologies ?
Valeur des objets
La valeur d’un objet ne peut se réduire à sa fonction ou au besoin qu’il
satisfait. D’autres facteurs interviennent : ergonomie, design, prestige
lié à la qualité des matériaux, à la marque, à la mode, à la dimension
esthétique…
Cette valeur n’est pas toujours mesurable. Elle tient aussi au regard
que les individus, à titre personnel ou collectif, portent sur l’objet, en
raison d’un attachement sentimental ou d’une relation particulière
(objets sacrés, patrimoniaux, objets cultes d’une génération). Une telle
valeur fait donc de l’objet bien plus qu’une simple chose inanimée, posée
devant un sujet. Comment l’appréhender ? Dans quels cas pourra-t-on
parler de fétichisme ou de lien irrationnel engendré par nos désirs et nos
frustrations ?
Quelques mots-clés
• Artisanat, industrie, prototype, série, imprimante 3D, dématériali-
sation, objets connectés
• Consommation, bien de consommation, marchandise, produit,
article, produit dérivé, gadget
• Don, troc, récupération, recyclage, brocante, bric-à-brac, vide-
greniers
• Accumulation, conservation, collection, inventaire, cabinet de
curiosités
• Chose, symbole, objet de culte, objet d’art, ready-made, nature
morte
• Broutille, bibelot, bijou, cadeau, fétiche, objet de désir, objet transi-
tionnel, etc.

 9
PRÉSENTATION DU THÈME
CES OBJETS QUI NOUS ENVAHISSENT :
OBJETS CULTES, CULTE DES OBJETS

n les objets du désir


Les objets ne cessent d’envahir notre quotidien. Toujours plus nombreux,
variés et attractifs, ils sont les témoins privilégiés de l’activité humaine et de
son inlassable ingéniosité. Mais comment définir un objet ? Sans doute faut-il
immédiatement le distinguer des choses qui, comme le caillou, sont toujours
des éléments bruts et naturels alors que l’objet est le produit d’un savoir-faire
et le résultat d’un processus culturel et social. Qu’il soit artisanal, industriel,
numérique ou artistique, chaque objet a vocation à devenir une marchandise
qui se vend et qui s’achète. Chaque objet se définit par la fonction que
l’homme lui assigne, utile comme un outil, décoratif comme un bibelot ou
parfaitement inutile comme un gadget.
Si ces objets nous envahissent tant au quotidien, peut-être faut-il en
chercher la raison du côté des valeurs qu’ils mettent en jeu. On en distingue
quatre : la valeur marchande, tout d’abord, qui assigne à l’objet son prix sur
le marché ; l’objet peut aussi prendre une valeur sentimentale permettant de
se souvenir d’êtres autrefois aimés ; il se dote d’une valeur religieuse quand
il invite à la dévotion, comme les saintes reliques ; enfin, il peut, par le design,
se parer d’une valeur esthétique. Loin de se réduire à un simple outil, l’objet
apporte de la poésie et de la beauté au quotidien. Objet culte, on le collec-
tionne, on le chérit, on le vénère.

10
n des objets aliénants et destructeurs ?
Cependant, à force d’être omniprésents, choyés et adorés, les objets
deviennent envahissants. Dans une société qui considère la consommation
comme la voie suprême vers le bonheur, les objets paraissent asservir leurs
propriétaires. Dans ce culte tyrannique des objets, deux types d’aliénation
sont à distinguer. L’aliénation psychologique qui précipite l’homme, atteint
d’une véritable addiction, dans le fétichisme. Que ne feraient pas certains
pour posséder le dernier objet à la mode ? L’homme atteint d’une telle
aliénation choisit d’avoir pour exister. L’aliénation économique provoque,
elle, l’achat compulsif d’objets, entraînant surendettement, consumérisme
frénétique et perte de repères : l’homme devient l’esclave de ce qu’il possède.
Cependant, si les objets fascinent et envoûtent, la société de consom-
mation n’est pas une fatalité. Nombre d’initiatives militantes voient le jour
pour apprendre aux hommes à se détacher des objets. Certains restreignent
le nombre des biens utiles au quotidien, d’autres génèrent un nouveau
modèle d’échange : l’économie circulaire fondée sur le troc et sur le don.
Autrefois menaçants, les objets sont peut-être à considérer comme une
chance : celle de rendre l’homme toujours plus créatif. Poètes et inven-
teurs voient dans les objets un outil d’émancipation qui permet de fuir les
contraintes politiques et sociales. Et si les objets révélaient l’artiste en
chacun de nous ?

 11
CHAPITRE I
QU’EST-CE QU’UN OBJET ?
QUELLES FONCTIONS PEUT-IL AVOIR ?
■■ Qu’est-ce qu’un objet ?
15 1. Définition du mot « objet »
15 2. François Dagognet, Éloge de l’objet : pour une philosophie
de la marchandise, « Essais de définitions » (1989)
18 3. Sébastien Pierrot, « Concours Lépine : rencontre
avec un serial-inventeur » (29 avril 2014)

■■ Les différents types d’objets


23 4. Thierry Bonot, La Vie des objets. D’ustensiles banals à objets
de collection (2002)
25 5. Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale de 1856
28 6. Photographie de la chaîne de montage de la Ford T (vers 1913)
29 7. Julien Bordier, « Le CD est mort, vive la musique » (3 juin 2011)
32 8. Catherine Millet, L’Art contemporain. Histoire et géographie (1997-2006)
34 9. Sculpture de Marcel Duchamp, Roue de bicyclette, ready-made (1913)

■■ Quelles sont les fonctions d’un objet ?


37 10. Jean Baudrillard, Le Système des objets (1968)
39 11. Planche du Catalogue de la Manufacture des armes et cycles
de Saint-Étienne (1913)
39 12. Paul Bourget, Nouveaux essais de psychologie contemporaine (1885)
41 13. Dessin technique de la voiture Lotus Esprit S1, dans le film L’Espion qui
m’aimait (1977)
42 14. David Jiménez, « KENJI KAWAKAMI, Japon : Joindre l’inutile au dérisoire » (2006)
Pour analyser le document : après chaque document
Thèmes de réflexion, d’exposé ou de débat : après certains documents
Pour s’exercer à la synthèse : à la fin de chaque chapitre

12
« Des objets, il y en a dans tous les plans,
sur les tables, au mur… Tout cela c’est l’espace de l’homme. »
Roland Barthes, Le Monde-objet (1964), © Éditions du Seuil.

Quels sont ces objets qui nous envahissent ? Quels aspects revêtent-ils ?
Et qu’appelle‑t‑on exactement un objet ? Ne faut-il pas, avant tout, commencer
par définir et distinguer les objets des choses mais aussi des marchandises ?
Comment, d’ailleurs, sont fabriqués tous ces objets qui nous entourent au
quotidien ? Existerait-il une différence fondamentale entre un objet artisanal,
un objet manufacturé et un objet dématérialisé comme le MP3 et, si oui,
de quelle nature serait-elle ? Enfin, devant leur incessante multiplication,
comment parvenir à classer les objets ? Comment identifier leur fonction ?
Ont-ils tous une utilité ? Ou ne sont-ils que les témoins passifs d’une société
de consommation toujours plus présente ?
Autant de questions que cet ouvrage entend explorer en partant, dans cette
première partie, de la définition de l’objet lui-même. Une fois celle-ci posée,
il s’agira de distinguer les différents types d’objets dont la nature change
profondément selon les procédés de fabrication mis en œuvre. Enfin, au-delà
des catégories, les objets se définissent par les fonctions qu’ils mettent en
jeu et pour lesquelles ils sont pensés, fabriqués et utilisés au point de devenir
indispensables sinon omniprésents dans nos sociétés.

n Qu’est-ce qu’un objet ?


Comment définir un objet ? Cette question fondamentale, simple en appa-
rence, mérite cependant un examen immédiat tant elle demeure le foyer de
nombreuses confusions. Quel point commun existe‑t‑il en effet entre des objets

 13
aussi divers qu’un canapé, un téléphone, une voiture, une cigarette électronique
ou un chausse-pied ?
Au-delà de leur différence de nature, les objets se définissent avant tout
comme ce que l’homme parvient à fabriquer à partir d’un matériau premier qu’il
a su transformer (➜ document 1, p. 15). Les objets s’imposent comme les produits
d’un savoir-faire, celui, par exemple, d’un artisan qui a travaillé le bois pour en
obtenir une chaise. Utiles, maniables et possédant une identité propre, les objets
sont les témoins de l’activité humaine.
C’est à ce titre que, selon François Dagognet (➜ document 2, p. 15), une chose
ne doit pas être confondue avec un objet. Loin d’être synonymes, les deux termes
désignent deux réalités différentes. Là où une chose renvoie à un élément brut
et naturel qui se suffit à lui-même, l’objet est toujours, quant à lui, le résultat
d’un processus culturel et social. Au centre d’une activité commerciale, un
objet s’échange, se vend et s’achète : le destin de tout objet est de devenir une
marchandise et de figurer dans la vitrine d’un magasin.
Mais comment naît un objet ? D’où en surgit l’idée ? Autant de questions qui
placent au centre de la définition de l’objet la figure de l’inventeur, celui qui
imagine et pense l’objet. De Léonard de Vinci à Steve Jobs en passant par les
gagnants du Concours Lépine (➜ document 3, p. 18), les inventeurs ne cessent
d’offrir des objets qui renouvellent et parfois révolutionnent notre quotidien,
comblant des manques, créant des attentes et suscitant des désirs. Et si les objets
étaient la preuve matérielle de l’inlassable créativité des hommes ?

14
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

A R T I C L E D E D I C T I O N N A I R E u DÉFINITION D’UN OBJET


DOCUMENT 1

© Le Petit Robert
(2014)

Pour analyser le document


1. Combien de sens différents possède le terme « objet » ? Trouvez les syno-
nymes pour chacun d’eux.
2. Pourquoi l’objet a‑t‑il pour synonyme « instrument, outil » ? Quelle carac-
téristique fondamentale ces synonymes permettent-ils d’éclairer ?
3. Pourquoi « l’objet d’art » est-il plus longuement défini ? À quoi s’oppose‑t‑il ?

E S S A I u DIFFÉRENCE ENTRE CHOSE, OBJET ET MARCHANDISE


DOCUMENT 2

François D agognet (né en 1924), « Essais de définitions », Éloge de l’objet  :


pour une philosophie de la marchandise (1989), © Librairie Philosophique
J. Vrin, Paris, http://www.vrin.fr.

 15
Philosophe et médecin de formation, François Dagognet s’illustre par
une réflexion à l’exigence scientifique. Dans son essai Éloge de l’objet,
ce penseur rigoureux entend réhabiliter l’objet quotidien en mettant fin
à nombre d’approximations sur sa définition même. Selon lui, l’objet est
dévalorisé car trop souvent assimilé à la chose mais aussi à la marchandise,
confusion qu’il se propose de démêler.
Il nous faut d’abord fixer le sens des mots – non pas pour donner
de la clarté à notre exposé – mais parce que les solutions se logent
déjà dans les termes : aussi convient-il de leur accorder une extrême
attention.
5 Distinguons ces deux catégories, celles des choses et des objets. La
pierre, par exemple, appartient à la première – celle de la choséité1,
– tandis que, si elle est sciée, polie2 ou simplement « marquée » et
gravée, elle devient « un presse-papier » éventuellement, mais relève
alors du monde des produits ou des objets. Pourquoi ? L’appellation
10 « objet » renvoie, en effet, d’elle-même, au sujet : l’objet est posé, en
face du sujet, par et pour lui, comme un adjuvant3 ou un secours. Il
faut donc que le possesseur ou l’utilisateur l’ait façonné de quelque
manière, pour qu’on passe du premier au second genre.
Chaque fois que l’homme prélève dans l’univers des matériaux
15 ou des éléments, les plie à son profit, il opère une réduction : la
substance semble perdre une partie d’elle-même.
Nous sommes tenté de rapprocher « les objets » des produits,
résultats de nos interventions, à cette différence près que ces
derniers supposent des machines, plus que des outils, d’où, avec
20 eux, une artificialité poussée à son paroxysme4, une dénaturation
plus accentuée.

1. Caractère qui fait que la chose est chose, état de ce qui est une chose.
2. Rendue lisse.
3. Une aide.
4. Maximum.

16
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

Finalement, nous obtenons cette première échelle ou la dégrada-


tion qui suit : de la chose à l’objet, de celui-ci au produit et bientôt à
la marchandise, parce que, effectivement, la valeur d’usage introduit
25 vite à celle d’échange et au trafic, sinon à la vénalité1.
S’ils n’étaient pas des « vivants », les plantes et les arbres s’insé-
reraient aussi dans le groupe des « choses », mais il convient de les
mettre à part dans la mesure où la vie les a sculptés : ils en sortent
valorisés, d’où l’arbre incomparable, qui donne le bois : à partir
30 de lui, on fabrique à la main des meubles (comme une chaise),
ainsi nommés parce qu’on peut les déplacer et les emporter avec
soi (un objet). Bientôt ils seront usinés et produits en série (des
marchandises) : de plus en plus, leur seule fonctionnalité suffira à
les constituer, pliables, démontables, escamotables2, tel le lit qu’on
35 range même dans un placard ou qu’on rabat dans un mur. Ils s’al-
lègent, renoncent en quelque sorte à leur fond ou à leur lourdeur,
afin de mieux permettre cette manipulation et de répondre aux
seuls besoins. Surtout on se dispensera du menuisier, de l’ébéniste
ou du tabletier3.
40 De même, pour illustrer nos définitions, une assiette doit être
tenue pour un « objet » parce que fabriquée, tandis que la terre ou
l’argile qui la constitue rentre dans la catégorie des « choses », mais
les plats en inox voisins et la future vaisselle en carton-jetable après
utilisation – se nommera « marchandises » ou des produits. On
45 pourra même la qualifier de « camelote » ou de « gadget » afin de
diminuer son importance et de l’affliger d’un coefficient de mépris.
Plus bas encore, sur cette échelle descendante, on placera non plus
les babioles, mais le « simili4 » et le « toc » qui copient le réel assez

1. Ce qu’il est possible d’acquérir par l’argent.


2. Qui peut être replié.
3. Artisan spécialisé dans la fabrication d’objets de petite taille, comme des pièces d’échec par
exemple.
4. Matière qui en imite une autre.

 17
grossièrement sans lui équivaloir, comme le stuc1 des faux-plafonds
50 ou tant de plastiques qui imitent des substances (ex-vivantes à rares,
la peau du lézard, la corne, l’ivoire et même le bois).
Telle serait la série : les substances naturelles (l’écorce, le cuir,
etc.), les choses, les objets, les produits ou les marchandises, enfin
les leurres2, les plagiats et les trucs divers.

1. Décoration faite d’un mélange de plâtre, de poudre de marbre et de craie.


2. Artifices trompeurs.

Pour analyser le document


1. Comment François Dagognet définit-il une chose ?
2. Quels critères qualifient selon lui un objet ?
3. Quelle distinction établit-il entre objet et marchandise ?

A R T I C L E u COMMENT INVENTE‑T‑ON UN OBJET ?


DOCUMENT 3

S ébastien P ierrot (né en 1969), « Concours Lépine : rencontre avec un serial-


inventeur » (29 avril 2014), © Capital.

À l’occasion de l’édition 2014 du Concours Lépine, célèbre manifestation


qui élit la meilleure invention de l’année, le journaliste Sébastien Pierrot
brosse le portrait d’un de ses brillants lauréats : Jacques Pitoux. À travers
l’évocation de cet infatigable inventeur, l’article revient sur le rôle primordial
de l’innovation d’objets toujours plus inattendus.
Jacques Pitoux, double champion du fameux concours,
dévoile son processus de création. Il revient cette année à
Paris avec une appli3 pour téléphone mobile, qui comprend un
ingénieux système de M-publicité4. À la veille de l’ouverture
3. Application qui, sur un Smartphone, permet d’accéder à un contenu exclusif.
4. Régie publicitaire du groupe constitué autour du quotidien de presse Le Monde.

18
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

5 de l’édition 2014 à la Foire de Paris, rencontre avec ce


Géo-Trouvetou1.

Il ne s’arrête jamais. « J’ai une idée tous les matins en me levant »,


confirme Jacques Pitoux, de passage à Paris, entre Dubaï (où il vit)
et Nogaro (le village du Gers d’où il est originaire). Ce « serial
10 inventeur » de 47 ans qui a imaginé plus de 40 objets en 18 ans,
déposé 30 brevets (dont la moitié lui rapporte encore de l’argent)
participe, cette semaine pour la septième fois, au fameux concours
d’innovation organisé pendant la Foire de Paris2. « Le Lépine est
un formidable accélérateur, précise cet ancien publicitaire. Il offre
15 à ses lauréats une notoriété qu’ils mettraient, sans lui, des années
à acquérir. »

Après des inventions au nom aussi poétique qu’« Easy Pop »,


un bouchon de champagne sans pression (1996) ; « Clip Pitoux »,
un système pour ouvrir les huîtres sans se blesser (1999, dont une
20 première version a été primée en 1997) ; « Manège à café », une
cafetière à expresso multi-dosettes (Grand Prix Lépine 2011) ou
« Champ’box », un tire-bouchon à champagne, l’année dernière, il
revient cette année avec « MyVoice », une application de traduction
locale pour Smartphone3 mise au point avec son frère Michel et
25 Pierrick Duret, leur associé. « Elle permet de traduire des messages
vocaux et des SMS dans 70 langues », se réjouit-il.

Et comme il ne s’arrête jamais, il a pensé en prime à intégrer


un système permettant à une publicité de s’afficher sur l’écran du
Smartphone sans bloquer son appli : la pub apparaît en fond d’écran
1. Personnage d’inventeur infatigable et fantasque imaginé par les studios Disney.
2. Crée en 1901, le Concours Lépine, du nom de son fondateur Louis Lépine (1846-1933), récom-
pense chaque année, à l’occasion de la Foire de Paris, les inventions les plus innovantes.
3. Téléphonepermettant l’accès à Internet.

 19
30 et n’entrave pas le logiciel. Ingénieux… et potentiellement très
rémunérateur : « Aux États-Unis, les publicitaires se frottent déjà les
mains », assure‑t‑il en se tournant vers son associé, Pierrick Duret,
en quête d’approbation. « Cela n’avait jamais été fait auparavant »,
confirme ce dernier.

35 Autre innovation attendue en 2014, qu’il n’a, cette fois-ci, pas


présentée au Concours Lépine : un tire-bouchon permettant de
déboucher une bouteille et d’ôter le bouchon de la vis en un seul
mouvement. « Il nous a fallu quelques semaines et 21 prototypes
mais nous y sommes parvenus, précise‑t‑il. Nous nous sommes
40 rapprochés d’un partenaire industriel qui possède deux usines en
Chine et produit les ustensiles de cuisine vendus par les enseignes
de la grande distribution en marque blanche1 ». Le premier modèle
devrait être commercialisé en France d’ici la fin de l’année.

Comment est venu à Jacques un goût aussi prononcé pour l’in-


45 vention ? « Tout petit déjà, je refaisais les montages et les objets que
je trouvais dans « L’Encyclopédie du bricolage » qui appartenait à
mon frangin », raconte l’autodidacte2. Depuis, il n’a jamais cessé,
jusqu’à en faire son métier. Il n’est donc plus près de s’arrêter. « Je
n’ai pas de limites parce que je n’ai peur de rien. Ce qui m’intéresse,
50 ce n’est pas de faire mieux que les autres, c’est de faire ce qui n’existe
pas encore. » Ses modèles de grands inventeurs ? Léonard de Vinci3,

1. Principe commercial de mise à disposition d’outils qui ne cite ni la marque ni l’origine des
produits.
2. Personne qui s’est instruite par elle-même, sans l’aide d’un professeur.
3. Artiste et scientifique italien (1452-1519) connu pour le caractère visionnaire de ses
nombreuses inventions.

20
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

Jules Verne1 et… Steve Jobs2. Comme quoi, on peut être inventeur,
participer au Concours Lépine et vivre bien dans son époque.

1. Romancier français (1825-1905) célèbre pour ses inventions prophétiques comme le sous-
marin le Nautilus dans Vingt mille lieues sous les mers (1870).
2. Entrepreneur et inventeur américain (1955-2011), patron d’Apple, la célèbre marque d’ordi-
nateur connue pour son caractère novateur.

Pour analyser le document


1. Pourquoi Jacques Pitoux est-il qualifié de « serial inventeur » ? Relevez
ses différentes inventions présentées dans l’article.
2. Comment Jacques Pitoux explique‑t‑il son goût pour l’invention ?
3. Quels sont les avantages du Concours Lépine pour les inventeurs ?

Thèmes de réflexion, de débat et d’exposé


1. Dans le cadre d’un exposé, retracez l’histoire des inventions les plus
marquantes du Concours Lépine depuis sa création.
2. Dans le cadre d’un débat, discutez de la question suivante : « L’invention
d’objets participe‑t‑elle au progrès de l’humanité ? »
3. Lisez Des éclairs (2010) de Jean Echenoz et dites quelles sont les carac-
téristiques majeures de la figure d’inventeur mise en scène dans le récit.

n Les différents types d’objets


Face à ces objets qui ne cessent de nous envahir, comment parvenir à s’y
retrouver ? S’ils se définissent comme autant de produits culturels et commer-
ciaux, peut-on espérer les classer et, si oui, de quelle manière ? De fait, quatre
types fondamentaux d’objets semblent pouvoir être distingués qui correspondent
chacun à des évolutions de l’histoire de la fabrication des objets.
Le premier type d’objet est l’objet artisanal. Né avec l’histoire de l’humanité,
il s’impose comme le premier mode de fabrication connu. Selon un savoir-faire

 21
transmis de génération en génération (➜ document 4, p. 23), l’artisan œuvre à
la production d’un objet à chaque fois unique, lui donnant ainsi son prix mais en
limitant aussi la diffusion et la consommation. Cependant, l’objet artisanal va
progressivement disparaître à l’horizon des révolutions industrielles des xviiie
et xixe siècles avec le radical changement des modes de production par l’intro-
duction de la machine.
C’est ainsi que naît le deuxième type d’objet : l’objet manufacturé ou industriel.
Construit à l’aide de machines-outils qui en facilitent et en accélèrent la production,
l’objet est désormais produit à la chaîne dans des usines (➜ document 6, p. 28) qui
ne cessent de se multiplier, par des ouvriers affectés chacun à des tâches diffé-
rentes, à l’image du revolver Colt (➜ document 5, p. 25). Produit en un temps record,
dans une quantité inédite, les objets manufacturés se multiplient comme jamais
pour devenir, au cours du xxe siècle, les acteurs des révolutions économiques et
les symboles d’une prospérité et d’une consommation souvent frénétique.
Mais, par leur démultiplication, les objets manufacturés qui ont relégué
les objets artisanaux au rang d’objets archaïques, ont commencé à poser des
problèmes de stockage. Si les industriels les fabriquent avec une déconcer-
tante facilité, ces objets finissent par devenir vite encombrants. Surgit alors, au
détour des années 2000, un troisième type d’objet, les objets dits dématéria-
lisés. Désignés encore comme des objets numériques, en raison de la révolution
technologique qui les a portés, ces derniers n’ont plus de réalité physique
(➜  document 7, p. 29). Mais là où l’immatériel devrait en toute logique rendre
l’objet moins envahissant, l’effet paradoxal serait peut-être de rendre l’objet
encore plus présent.
Car, sans doute est-ce pour réfléchir au statut des objets depuis le début
du xxe siècle dans nos sociétés qu’est né le quatrième et dernier type d’objet :
l’objet d’art (➜ document 8, p. 32). Souvent objet détourné déjà existant, reprise
surréaliste comme la roue de bicyclette de Marcel Duchamp (➜ document 9, p. 34),
l’objet d’art lance à l’objet une double interrogation : quelle est la différence entre
un artiste et un artisan ? Quelle est la place des objets dans nos vies ? Autant de
questions qui interrogent la raison d’être de l’objet.

22
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

E S S A I u L’OBJET ARTISANAL
DOCUMENT 4

Thierry B onot, La Vie des objets. D’ustensiles banals à objets de collection


(2002), © Éditions de la maison des sciences de l’homme.

À l’occasion d’une enquête sur les produits en céramique du bassin indus-


triel du Creusot, l’ethnologue Thierry Bonot s’interroge sur les différents
modes de fabrication des objets. Prenant l’exemple des poteries, il distingue
l’objet artisanal de l’objet industriel, mettant en valeur les différences essen-
tielles des processus de production.

Un des moyens utilisés par les détenteurs d’objets pour faire


de ceux-ci des objets singuliers est de souligner leurs différences
formelles – parfois infimes – avec des objets de la même série1, et de
justifier cette originalité par le processus de fabrication. « Comme ils
5 étaient faits à la main, y en a pas un qui se ressemblait » m’affirme
Mme Martin, qui a travaillé chez Langeron2 pendant une dizaine
d’années. « C’était des petits pots de crème qu’ils faisaient comme
ça. Mais c’est sûr et certain que vous faisiez n’importe quoi, c’est
rare quand ça se ressemblait vraiment, vraiment, parce que là, c’était
10 vraiment fait à la main. » Mais, alors, ces produits n’étaient-ils
soumis à aucune exigence quant à leur contenance précise ? « Alors
là, je ne pourrais pas vous dire… Sans doute qu’ils étaient faits à peu
près sur les mêmes mesures, à quelque chose près. » L’imperfection
de l’objet, l’à-peu-près qui présidait à son processus de fabrica-
15 tion sont devenus, quarante ans après la fermeture de l’usine, un
mode de qualification esthétique des produits céramiques, les clas-
sant dans le registre de la fabrication artisanale et les extrayant
par conséquent de celui de l’industrie du contenant, pour laquelle

1. Ensemble d’objets de même nature.


2. Thierry Bonot concentre son analyse
ethnologique sur l’usine de céramiques de Langeron
fermée en 1957. L’arrêt de la production a apporté une plus-value esthétique à certaines
céramiques issues de la manufacture.

 23
chaque pot ou bouteille devait respecter un volume précis et non
20 amendable. Ce sens de l’efficacité fonctionnelle est englouti par la
supposée rusticité1 du grès2 et ses traditionnelles imperfections
mises en avant par les collectionneurs alors que « tous les efforts
des « terrailleurs » (potiers) ont porté sur la finesse et la précision
des dosages et des cuissons » (Gaudibert, 1983). Notre propos
25 n’est pas ici de déterminer la réalité technique de la fabrication des
objets, mais d’examiner ce que signifie l’énonciation des procédés
de production des poteries industrielles dans le discours des déten-
teurs d’objet, et en quoi ce qu’on sait ou ce qu’on croit savoir de la
production de l’objet intervient dans le choix de celui-ci. Ici, il est
30 clair que la recherche du fait main veut rapprocher l’objet industriel
de l’objet artisanal.
Nier la série, telle semble être une constante des manipulations
et investissements multiples qui transfigurent l’objet, décu-
plant la rivalité qui donne sens à son acquisition (Gonseth,
35 1984).
La recherche de l’objet « qui a des défauts » est revendiquée par
les amateurs et collectionneurs de céramique. On met en valeur
un plat de faïence de Moustiers3 en disant : « C’est grossier vous
voyez, c’est vraiment fait main… » de la même façon qu’un plat à
40 couscous marocain : « Celui-là, il vient du Maroc : le marchand ne
voulait pas me le vendre, il ne le trouvait pas beau. Mais un truc qui
a des défauts, qui est fait à la main, c’est toujours beau… » Le fait
main est un critère d’acquisition déterminant pour Mme Sivignon,
c’est pour leur imperfection qu’elle achète parfois certaines poteries,
45 comme cette petite coupe marocaine en terre cuite assez grossière.
1. Caractère de ce qui vient de la campagne, du milieu rural.
2. Céramique opaque et dure.
3. Ville de Moustiers-Sainte-Marie, située dans les Alpes-de-Haute-Provence, connue depuis la
Renaissance pour le raffinement de ses faïences.

24
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

L’imperfection morphologique1 devient une valeur qui apporte à


l’objet une plus-value esthétique et archaïsante2.
Tout objet témoigne du geste, « génial » ou « besogneux3 »,
tour à tour l’un et l’autre, voire les deux simultanément. À
50 titre d’exemple, l’objet artisanal exprime l’état d’une tradition
(on parle parfois d’objet « traditionnel » privilégiant par là la
transmission d’un savoir sur son évolution). L’objet industriel
exprime plutôt le degré de sophistication d’une technologie et
sa puissance d’invention (ibid. : 18).

1. De la forme.
2. Qui rappelle une époque antérieure.
3. Qui demande beaucoup de travail.

Pour analyser le document


1. Quelle est la qualité essentielle, selon Mme Martin, de l’objet artisanal ?
2. Pourquoi l’objet artisanal est-il recherché par les amateurs de céramique ?
3. Pourquoi l’objet artisanal est-il comparé à la céramique marocaine ?

B U L L E T I N u L’OBJET INDUSTRIEL
DOCUMENT 5

Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale de 1856,


© Cnum-Cnam.

Porté par le succès de la seconde révolution industrielle aux États-Unis,


le Second Empire de Napoléon III (1852-1870), désireux de développer
les manufactures en France, créa en 1855 la Société d’encouragement pour
l’industrie nationale. Son bulletin annuel de 1856 revient sur la naissance
du premier objet manufacturé pour en faire l’éloge : le revolver Colt du nom
de l’industriel qui le produisait. En détaillant les différentes étapes de
sa fabrication, il s’agit d’inciter les industriels à délaisser la production
artisanale pour l’objet usiné.
 25
En 1837 éclata la guerre de la Floride où les Indiens retirés
dans leurs déserts bravèrent longtemps avec succès, quoiqu’en
petit nombre, les troupes envoyées contre eux par les États-Unis.
Ces sauvages se servaient de la carabine tout aussi habilement que
5 leurs ennemis, qui ne faisaient pas de progrès. Dans cette situation
fâcheuse1, le Gouvernement s’adressa à M. Colt2 qui se transporta
sur le théâtre de la guerre avec une certaine quantité d’armes à
plusieurs coups3. Ces armes, malgré l’état d’imperfection où elles
étaient encore, furent trouvées si efficaces, que le Gouvernement
10 en demanda d’autres qu’il mit entre les mains des éclaireurs
commandés par le général Harney4, et qui frappèrent de terreur
les Peaux-Rouges. Ces sauvages, en effet, lorsqu’ils virent que
leurs ennemis faisaient feu six fois de suite sans abaisser les armes
pour les recharger, comprirent que leur tactique était inutile et
15 mirent fin à la lutte en se soumettant. Ce succès, si glorieux pour
le Gouvernement, fut néanmoins préjudiciable à l’auteur, parce
que, en supprimant la guerre, il supprima aussi la vente de ces
armes. […]
Lorsqu’en 1847 commença la campagne contre le Mexique5, le
20 général Taylor6, qui avait apprécié les revolvers dans la Floride, en
fit demander d’autres à l’auteur, et un rapport constate que les chas-
seurs du Texas qui en furent munis marchèrent droit sur les villes et
les hameaux des Mexicains, et surmontèrent toutes les résistances.
M. Colt emploie maintenant des machines-outils pour les huit
25 dixièmes de sa fabrication, et il obtient ainsi beaucoup plus d’économie,

1. Difficile.
2. Il s’agit icide Samuel Colt (1814-1862), inventeur et industriel américain qui popularisa le
revolver.
3. Armes avec plusieurs balles dans le chargeur.
4. Officier de cavalerie du Tennessee (1800-1889).
5. Ici l’épisode raconté fait référence à un épisode de la guerre américano-mexicaine (1846-1848)
qui fut déclenchée lorsque le Congrès américain vota l’annexion du Texas en 1845.
6. Général de l’armée américaine (1826-1879).

26
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

d’exactitude et d’uniformité. Le remplacement des pièces hors de


service est également beaucoup plus facile.
Les appareils nécessaires pour cette fabrication, qui réclame un
grand nombre de travaux distincts, paraissent d’abord compli-
30 qués, et ne se composent cependant que d’éléments fort simples
qui répètent constamment les mêmes opérations. […]
En un mot, toutes les pièces du revolver sont fabriquées séparé-
ment, et arrivent presque finies par les machines-outils, mais tout
à fait isolées les unes des autres, dans l’atelier des ajusteurs1, qui les
35 assortissent, les terminent et les montent.
Il a fallu nécessairement construire un grand nombre de machines
pour effectuer tous ces résultats, d’autant que l’on a trouvé avan-
tageux d’en avoir une pour chaque genre de travail, plutôt que de
réunir plusieurs opérations dans un seul appareil.
40 Les machines sont ainsi presque complètement automatiques,
et des femmes ou des enfants suffisent pour en surveiller la marche
qui a lieu avec beaucoup d’économie et de précision.
Les perfectionnements amenés par le temps et par l’expérience
ont fait enfin du revolver un moyen très sûr et très puissant d’at-
45 taque et de défense, ainsi que l’ont prouvé les combats entre les
armées des États-Unis et du Mexique.
Après avoir lutté pendant longtemps contre des préventions2
nombreuses et même contre des résistances intéressées, contre les
objections, le dédain, l’accusation de défaut de nouveauté, le colonel
50 Colt a vu son arme nouvelle triompher de tous les obstacles, et, dès
l’année 1852, il regardait comme nécessaire d’étendre sa fabrique3
d’Hartford au point d’avoir toujours 55 000 de ces armes, au lieu
de 30 000 en cours d’exécution. La rapidité du travail est depuis

1. Ouvriers exécutant différentes opérations lors de la fabrication en usine.


2. Opinions préconçues défavorables.
3. Son usine.

 27
devenue telle qu’avec moins de 500 ouvriers, on a pu manufacturer1,
55 par jour, 250 revolvers.

1. Fabriquer.

Pour analyser le document


1. Comment est né le succès du Colt ? Comment l’expliquez-vous ?
2. Quelles sont les trois raisons pour lesquelles Colt considère l’usage des
machines-outils comme indispensable ? Quelle phrase vous paraît résumer
ces enjeux ?
3. Pourquoi, selon vous, le texte détaille‑t‑il toutes les étapes de la production
des machines ?

PHOTOGRAPHIE u L’OBJET À LA CHAÎNE


DOCUMENT 6

Chaîne de montage de la Ford T, usine Ford, Highland Park, Michigan (vers


1913), © Bettmann / CORBIS (➜ cahier couleurs, p. I).

Mis en œuvre dès 1908 par l’industriel américain Henry Ford (1863-
1947), le montage à la chaîne s’impose comme le moyen de multiplier
avec efficacité la productivité. Face à une demande toujours croissante, le
constructeur automobile imagine le modèle de la « Ford T » qui, par ses
pièces interchangeables, peut être montée en un temps record. Les ouvriers de
Ford œuvrent alors au premier objet manufacturé en série.

Pour analyser le document


1. Décrivez les différentes composantes de la photographie.
2. Comment se présente la chaîne de montage ?
3. Que dire de la place des ouvriers sur cette photographie ?

28
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

A R T I C L E u L’OBJET DÉMATÉRIALISÉ
DOCUMENT 7

J ulien B ordier (né en 1975), « Le CD est mort, vive la musique » (3 juin 2011),
© L’Express.

Au tournant des années 2000, la révolution numérique tend, par ses


avancées technologiques, à dématérialiser progressivement tous les objets de
consommation courante. Pour le magazine hebdomadaire L’Express, le jour-
naliste Julien Bordier revient sur cette nouvelle mode à travers l’exemple,
dans l’industrie du disque, de l’abandon du CD pour le format MP3. Mais
que faut-il exactement entendre par « objet dématérialisé » ?
Formats numériques, téléchargement, sites d’écoute…
le CD a du plomb dans l’aile. Mais la création artistique et
l’industrie musicale ont-elles tout à gagner de ce passage au
virtuel ? Enquête et réponses.

5 Disons-le tout net : le CD est condamné. Abandonné au profit


du seul disque… dur1. Ce qui n’a d’ailleurs pas l’air d’émouvoir
l’amateur de musique. Aujourd’hui, la sono2 mondiale est à portée
de clic. Dématérialisée. Reconstituée en nuages. Question de poésie.
Un véritable bouleversement, qui permet à chacun de faire la pluie
10 et le beau temps. À l’artiste, qui peut inventer de nouveaux formats
musicaux, au producteur, qui peut imaginer un nouveau système
économique, au public, qui peut naviguer dans l’environnement
musical qu’il choisit. Mais gare à l’orage. Les changements sont
tels que le paysage est encore flou, parfois inaudible, et aussi rempli
15 de paradoxes.

Changement de comportements, nouveau vocabulaire. Avant la


sortie de Ring n’roll, Catherine Ringer3 annonçait sur Facebook (!)
1. Mémoire d’un ordinateur.
2. Musique.
3. Chanteuse française (née en 1957) du groupe de pop électronique Rita Mitsouko.

 29
avoir terminé un « pack de chansons ». Mais également nouvelle
question. « Quel concept original peut-on proposer ? s’interroge le
20 musicien électro Sébastien Devaud, alias Agoria. On peut tout faire
aujourd’hui, même diffuser des morceaux de vingt-cinq minutes. »
D’autres formats font donc leur apparition. L’hiver dernier, Zazie1
publiait une chanson par jour pendant sept semaines, les Smashing
Pumpkins2 mettent régulièrement en ligne un nouveau titre de
25 Teargarden by Kaleidyscope, qui en compte 44, le rappeur Akhenaton3
propose un morceau inédit par mois sur son site, et Björk4, elle,
planche sur Biophilia, un ambitieux projet multimédia. Quant au
groupe Twin Twin5, il imagine un jeu vidéo permettant de « déblo-
quer » ses chansons.

30 Ces initiatives ne sont que quelques gouttes d’eau dans l’océan


numérique. Car les signaux envoyés par les professionnels sont
plutôt contradictoires. Le nouveau patron d’Universal Music
Group, le Britannique Lucian Grainge, a ainsi déclaré que le CD,
en tant que format, serait toujours là après sa mort. Anachronique ?
35 « Il continuera à exister sous forme d’objet de luxe, traduit Pascal
Nègre, PDG d’Universal Music France. Comme il y a les livres
de poche, les MP3, il y aura de beaux livres d’art, les CD. Je crois
qu’après la course à la dématérialisation on reviendra au matériel.
Regardez la mode du vinyle6. »
40 Le marché du CD a perdu 62 % de sa valeur en huit ans
Le monde de la musique balance entre mutation, transition et
confusion. Entre 2002 et 2010, le marché des albums physiques
1. Chanteuse française (née en 1954).
2. Groupe de rock américain fondé par Billy Corgan (né en 1967).
3. Rappeur français (né en 1968), leader du groupe IAM.
4. Chanteuse pop islandaise (née en 1965).
5. Trio pop français formé en 2009.
6. Du disque 33-tours en vinyle.

30
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

perdait 62 % de sa valeur. Le problème, c’est que l’industrie ne


sait pas comment se débarrasser de ce cadavre dont elle tire encore
45 80 % de ses revenus. « Et beaucoup d’artistes ont encore un attache-
ment très fort au support physique », remarque Denis Ladegaillerie,
président du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep)
et de Believe, distributeur de musique en ligne. Pourtant, le chiffre
parle de lui-même : au premier trimestre de 2011, les ventes numé-
50 riques dépassaient pour la première fois les 20 % du marché. […]
Il existe même un Graal musical : le 33-tours !
Et la musique dans tout ça ? « 78-tours, 45-tours, 33-tours,
cassettes, CD, MP3… Tous ces supports ont changé la manière de
produire et d’inventer la musique. Mais ce qui n’a pas changé, c’est
55 la façon dont les gens la perçoivent, analyse Moby1. La musique reste
de l’émotion, quelle que soit la manière dont elle leur parvient. »
Pourvu qu’on ait l’ivresse, peu importe que le flacon pèse 1 gramme
ou 12 kilos. La preuve avec Benjamin Biolay2, qui a remporté tous
les suffrages avec La Superbe, un double album de 22 titres. « Ce
60 n’est pas le format album qui est en question, c’est sa richesse »,
constate Patrick Zelnik, PDG de Naïve. […]
Même si l’objet CD bat de l’aile, la notion d’album, devenu
immatériel, elle, devrait survivre dans la dimension numérique. À
les écouter, il existe même un Graal3 musical : le 33-tours ! « Avec
65 ses quarante minutes, c’est la forme parfaite, vante Philippe Zdar,
producteur de Phoenix4 et membre du duo électro Cassius5. C’est
l’équivalent des trois actes pour une pièce de théâtre, ou de l’heure
et demie pour un film. » L’album oblige le musicien à faire un tri

1. Chanteur américain de musique électronique (né en 1965).


2. Chanteur français (né en 1973).
3. Objet d’une quête longue et souvent vaine.
4. Groupe de musique de pop indépendante versaillais fondé en 1991.
5. Duo de musique électronique français fondé en 1996.

 31
et à donner une direction à sa production. « Il définit une synthèse,
70 estime le pianiste Alexandre Longo, alias Cascadeur, qui, après
des années d’autoproduction, a enfin sorti son premier album,
The Human Octopus. Pour le prochain, j’envisage autre chose : une
longue promenade d’une heure, un flux continu qui s’appellerait
L’Odyssée. »

75 Sous l’onde de choc Internet, le bateau musical tangue et cherche


son cap. Perdu entre les certitudes obsolètes de l’ancien monde et
des terres vierges mais hasardeuses de l’avenir. Pendant ce temps,
le public, lui, utilise de nouvelles boussoles et aiguise sa curiosité.
Aux artistes, désormais, de se laisser envoûter par les sirènes du
80 numérique.

Pour analyser le document


1. Quelles sont les conséquences industrielles de l’apparition du MP3 pour
le CD ?
2. En quoi l’objet dématérialisé qu’est le MP3 affecte‑t‑il la création musicale ?
3. Pourquoi le journaliste utilise‑t‑il l’expression « océan numérique » ?
Comment file‑t‑il la métaphore ?

E S S A I u L’OBJET D’ART
DOCUMENT 8

C atherine M illet (née en 1948), L’Art contemporain. Histoire et géographie


(1997-2006), © Éditions Flammarion, « Champs – Art ».

Directrice du magazine Art Press, Catherine Millet est essentielle-


ment une critique reconnue de l’art contemporain. Spécialiste notamment de
Salvador Dalí, elle a fourni à l’occasion de son essai L’Art contemporain
une synthèse sur l’histoire de l’art au xxe siècle en soulignant combien les
objets les plus incongrus et inattendus sont dotés par les artistes d’une valeur

32
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

artistique. Elle revient ici sur le rôle joué par Marcel Duchamp et Andy
Warhol dans la naissance de l’objet d’art contemporain.
Tandis que certains s’occupent ainsi de l’esthétisation de la vie
quotidienne, d’autres entendent montrer que cette vie quotidienne
recèle déjà des images qui méritent l’attention des esthètes. On a
souvent dit que les combine paintings de Rauschenberg1 repre-
5 naient à grande échelle le principe des collages de Kurt Schwitters2
où l’on trouve bouts de ficelle et vieux tickets de tramway. Quant
à César3 et à Arman4, le premier exposant des compressions de
voiture, le second accumulant des quantités industrielles d’objets,
ils systématisent le geste de Duchamp5 qui, lui, s’était approprié
10 un porte-bouteilles, un porte-chapeaux, une pelle à neige… En
avançant le fait que « les couleurs [étaient] fabriquées en usine »
(Schwitters), que les « tubes de peinture [étaient] des produits
manufacturés » (Duchamp), les deux dadaïstes6, chacun de leur
côté, avaient laissé entendre qu’il n’y avait pas de raison de ne pas
15 utiliser aussi, dans les œuvres d’art, n’importe quel autre objet
produit industriellement.
Chez les pop artistes, surtout ceux de la seconde génération
comme Warhol7, et chez les Nouveaux Réalistes, se trouve, en plus,
l’idée que nombre de ces objets sont dignes de figurer au musée
20 au même titre qu’un tableau ou qu’une sculpture classiques. César
1. Peintre américain (1925-2008), Robert Rauschenberg, connu pour être le précurseur du Pop
Art, s’est distingué par ses peintures faites de collages d’objets quotidiens (les combine paintings).
2. Peintre, sculpteur et poète allemand (1887-1948), considéré comme l’un des précurseurs de
l’art contemporain.
3. Sculpteur français (1921-1998), connu essentiellement pour ses compressions en ferraille (voir
document 49, p. 142).
4. Sculpteur français (1928-2005), connu pour ses accumulations d’objets manufacturés.
5. Plasticien français (1887-1968), considéré comme le père de l’art moderne (voir document 9,
p. 34).
6. Le mouvement dada, né sous l’impulsion du poète Tristan Tzara (1896-1963), prône la surprise
et l’originalité du travail plastique. Il préfigure le surréalisme.
7. Plasticien américain (1928-1987), considéré comme l’un des fondateurs du Pop Art (voir
document 26, p. 82).

 33
choisit chez le ferrailleur, au milieu des montagnes de compres-
sions, celles qu’il trouve les plus belles et les plus expressives. Pour
Warhol, une chose est entendue, « les grands magasins sont des
sortes de musées », tellement entendue que les termes de la compa-
25 raison peuvent s’inverser : « J’aime beaucoup Rome, parce que c’est
une sorte de musée, comme le grand magasin Bloomingdale. » Non
seulement ces artistes renouent avec l’esprit d’innovation du début
du siècle, mais ils veulent en outre le faire comprendre. Au public
scandalisé par les libertés de l’art moderne, ils montrent qu’en fait
30 cette modernité s’autorise des formes et des images déjà admises
dans l’environnement quotidien.
Le message est double : il ne faut pas avoir peur de l’art moderne,
et il ne faut pas en avoir peur parce qu’il ne faut pas avoir honte
d’aimer la vie moderne avec sa vaisselle en plastique et ses affiches
35 de publicité aux couleurs criardes. Rauschenberg a déclaré vouloir se
situer « dans l’écart entre l’art et la vie », formule qui fit son chemin.

Pour analyser le document


1. Quel rapport l’art contemporain entretient-il avec les objets manufac-
turés ? Quelle est sa vision implicite de la vie quotidienne ?
2. Pourquoi Andy Warhol rapproche‑t‑il l’art contemporain d’un grand
magasin ? Quels sont les points communs entre art et marchandises ?
3. Expliquez la formule de Robert Rauschenberg qui désire se situer « dans
l’écart entre l’art et la vie ».

SCULPTURE u L’OBJET D’ART


DOCUMENT 9

M arcel D uchamp (1887-1968), Roue de bicyclette, ready-made (1913), dim.


126,5 cm, collection particulière, ph © Luisa Ricciarini / Leemage – © ADAGP,
Paris 2014 (➜ cahier couleurs, p. I).

34
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

Considéré comme l’un des artistes parmi les plus importants du xxe siècle,
Marcel Duchamp opère une révolution plastique sans précédent en inven-
tant ce qu’il nomme le ready-made. Cette pratique artistique provocatrice
consiste à acheter un objet manufacturé et à simplement le désigner comme
œuvre d’art. C’est ce qu’il fait en 1913 avec une roue de bicyclette qui fit,
à sa première exposition, grand scandale : s’agit-il d’un objet d’art ? ne
s’agit-il pas d’un simple objet ? Telles étaient les questions que Duchamp
voulait adresser au spectateur, mais aussi au consommateur.

Pour analyser le document


1. Décrivez l’objet.
2. Cet objet vous paraît-il servir à quelque chose ?
3. Duchamp a souvent déclaré offrir l’art comme une critique de la société.
En quoi cette roue de bicyclette vous paraît-elle obéir à cette visée ?

Thèmes de réflexion, d’exposé et de débat


1. Dans le cadre d’un débat, vous poserez la question suivante : « Les objets
numériques, libération ou nouvelle contrainte ? »
2. Visionnez Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin et analysez la
vision du travail en usine et des objets produits à la chaîne.
3. Dans le cadre d’un exposé, faites des recherches sur la sculpture surréa-
liste et en particulier sur Marcel Duchamp.

n Quelles sont les fonctions d’un objet ?


À quoi servent les objets ? La question ne peut manquer de surprendre
tant, par définition, un objet n’existe qu’en fonction de l’usage pour lequel il a
été imaginé, puis fabriqué. Ainsi le presse-citron ne sert-il précisément qu’à
presser des citrons. Cette fonction première d’un objet peut être qualifiée d’uti-
litaire. À la manière d’un outil, l’objet vient répondre à un besoin qu’il permet

 35
de satisfaire ou une tâche qu’il permet d’exécuter. Cette fonction pratique
sert surtout, selon Jean Baudrillard (➜ document 10, p. 37), à classer les objets
et à les répertorier. C’est notamment le sens de l’encyclopédique catalogue
de la Manufacture des armes et cycles de Saint-Étienne (➜ document 11,
p. 39) qui recense tous les objets possibles et désigne pour chacun la fonction
pratique qu’ils sont censés accomplir.
À cette fonction essentiellement technique de l’objet vient répondre une
deuxième fonction qui, à l’opposé, serait décorative. Comme une réaction
au règne de l’utilitaire, cette fonction semble coupée de tout caractère
pratique et s’offre comme un paradoxe, celui de ne servir qu’à ce qui ne
sert pas immédiatement  : décorer. Vases, coquillages souvenirs, statuettes
ou assiettes murales sont autant d’objets qui ne sont pas utilisés ni maniés
mais entrent, dès le milieu du xixe siècle, dans l’ameublement intérieur.
Sans doute l’objet le plus emblématique de cette fonction esthétisante est
le bibelot, objet décoratif par excellence comme le démontre Paul Bourget
(➜ document 12, p. 39) qui, dans sa réflexion, en fait un objet dénué de toute
utilité en réaction à un xixe siècle entièrement tourné vers l’efficacité.
Enfin, comme un prolongement du bibelot, surgit au xxe siècle le gadget,
c’est-à-dire l’objet qui, sous prétexte d’être l’objet utile par définition,
se révèle, souvent malgré lui, totalement superflu. De fait, ces petits
objets astucieux comme ceux de l’agent secret britannique James Bond
(➜ document 13, p. 41), souvent inutilisables, trouvent leur aboutissement au
début du xxie siècle dans la mode japonaise du Chindogu (➜ document 14, p. 42).
Ce gadget du gadget, qui revendique son caractère inutile et gratuit, affirme
sans doute une troisième et ultime fonction de l’objet contemporain : une
fonction critique adressée comme une question à une société plus que jamais
envahie par les objets.

36
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

E S S A I u CLASSER LES OBJETS PAR LEUR FONCTION


DOCUMENT 10

J ean B audrillard (1929-2007), Le Système des objets (1968), © Éditions


Gallimard.

Sociologue, Jean Baudrillard s’est illustré à la fin des années 1960,


avec Le Système des objets, par sa radicale critique de la société de
consommation. Se concentrant sur l’ameublement contemporain, il y dénonce
l’aliénante multiplication des objets manufacturés qui, selon lui, ne sont
pas seulement différents de ce qu’ils étaient dans le passé mais remplissent
une autre fonction. Éléments-clés d’un vaste système de signes, comment
désormais classer les objets ?
Peut-on classer l’immense végétation des objets comme une flore
ou une faune, avec ses espèces tropicales, glaciaires, ses mutations
brusques, ses espèces en voie de disparition ? La civilisation urbaine
voit se succéder à un rythme accéléré les générations de produits,
5 d’appareils, de gadgets, en regard desquels l’homme paraît une espèce
particulièrement stable. Ce foisonnement1, réflexion faite, n’est
pas plus bizarre que celui des innombrables espèces naturelles. Or,
celles-ci, l’homme les a recensées. Et, à l’époque où il a commencé
de le faire systématiquement, il a pu aussi, dans l’Encyclopédie2,
10 donner un tableau exhaustif3 des objets pratiques et techniques
dont il était environné. Depuis, l’équilibre est rompu : les objets
quotidiens (nous ne parlons pas de machines) prolifèrent, les besoins
se multiplient, la production en accélère la naissance et la mort,
le vocabulaire manque pour les nommer. Peut-on espérer classer
15 un monde d’objets qui change à vue4 et parvenir à un système
descriptif ? Il y aurait presque autant de critères de classification
1. Cette multiplication.
2. Éditée de 1751 à 1772 par Denis Diderot (1713-1784) et Jean D’Alembert (1717-1783),
L’Encyclopédie s’impose comme un ouvrage-phare du siècle des Lumières chargé de faire la synthèse
des connaissances, notamment scientifiques, d’alors.
3. Complet.
4. Qui ne cesse de changer.

 37
que d’objets eux-mêmes : selon leur taille, leur degré de fonction-
nalité (quel est leur rapport à leur propre fonction objective), le
gestuel1 qui s’y rattache (riche ou pauvre, traditionnel ou non), leur
20 forme, leur durée, le moment du jour où ils émergent (présence plus
ou moins intermittente, et la conscience qu’on en a), la matière
qu’ils transforment (pour le moulin à café, c’est clair, mais pour le
miroir, la radio, l’auto ? Or, tout objet transforme quelque chose),
le degré d’exclusivité ou de socialisation dans l’usage (privé, fami-
25 lial, public, indifférent) etc. En fait, tous ces modes de classement
peuvent paraître, dans le cas d’un ensemble en continuelle mutation
et expansion, comme l’est celui des objets, à peine moins contin-
gents2 que l’ordre alphabétique. Le catalogue de la Manufacture
d’Arme de Saint-Étienne3 nous livre déjà, à défaut de structures,
30 des subdivisions, mais il ne porte que sur les objets définis selon
leur fonction : chacun y répond à une opération, souvent infime et
hétéroclite, nulle part n’affleure4 un système de significations.

1. L’ensemble des gestes.


2. Accessoires.
3. Voir document 11, p. 39.
4. N’émerge.

Pour analyser le document


1. De quoi Baudrillard rapproche‑t‑il sa tentative de classement des objets ?
Pourquoi ?
2. Pourquoi Baudrillard utilise‑t‑il l’expression de « structure mentale » pour
qualifier l’un des rapports de l’homme aux objets ?
3. À quel sujet Baudrillard évoque‑t‑il la rupture d’un équilibre dans la société
contemporaine ?

38
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

PLANCHE u LA FONCTION UTILITAIRE


DOCUMENT 11

Catalogue de la Manufacture des armes et cycles de Saint-Étienne : présentation


de la variété d’articles proposés (chasse, pêche, loisirs, musique, bricolage…)
(1913), ph © Gusman / Leemage (➜ cahier couleurs, p. II).

Dès le milieu du xviiie siècle, porté par l’esprit didactique des Lumières,


la manufacture d’armes de la ville de Saint-Étienne a commencé à éditer
un vaste catalogue sur les différents objets du quotidien. Dans un souci
encyclopédique, les moindres objets furent bientôt répertoriés, chacun faisant
l’objet d’une notice détaillée, souvent réactualisée, expliquant notamment
leur fonction spécifique comme sur cette planche caractéristique.

Pour analyser le document


1. Décrivez la composition de la planche.
2. Montrez en quoi chaque dessin témoigne d’un grand souci du détail.
3. Quelle est la fonction du texte accompagnant chaque gravure ? Quelles
sont les fonctions dégagées pour chaque objet ?

E S S A I u LA FONCTION DÉCORATIVE : LE BIBELOT


DOCUMENT 12

Paul Bourget (1852-1935), Nouveaux essais de psychologie contemporaine (1885),


© Éditions Alphonse Lemerre.

Écrivain et essayiste catholique, Paul Bourget s’est distingué par une


réflexion traditionaliste toujours attentive aux mutations sociales de son
époque. C’est notamment la mode de l’ameublement et de la décoration qu’il
fustige dans ses célèbres Nouveaux essais de psychologie contemporaine
à travers l’exemple du bibelot. Symptôme et symbole des temps modernes, le
bibelot incarne selon lui un nouveau statut de l’objet.

 39
Les frères de Goncourt1 ont été des hommes de musée, et en cela
des modernes, dans toute la force du mot, car cet esprit de dilet-
tantisme2 et de critique s’est développé chez nous à ce point qu’il a
étendu le musée bien au-delà des collections publiques et privées,
5 en l’introduisant dans le moindre détail de l’ameublement et créant
ainsi le bibelot. […] Le bibelot, – qui a transformé la décoration de
tous les intérieurs et leur a donné une physionomie3 d’archaïsme si
continûment4 curieuse et si docilement soumise que notre xixe siècle,
à force de colliger5 et de vérifier6 tous les styles, aura oublié de s’en
10 fabriquer un ! Le bibelot, – manie7 raffinée d’une époque inquiète où
les lassitudes de l’ennui et les maladies de la sensibilité nerveuse ont
conduit l’homme à s’inventer des passions factices8 de collectionneur,
tandis que sa complication intime le rendait incapable de supporter la
large et saine simplicité des choses autour de lui ! À son regard blasé il
15 faut du joli, du menu, de la bizarrerie. Les formes imprévues de l’art
japonais flattent ses yeux, qu’une éducation trop complexe a rendus
pareils, dans un ordre différent, à un palais de gourmand dégoûté. Le
bibelot, – de proche en proche9, ce goût singulier gagne même ceux
que l’œuvre d’art laisse indifférents et qui ne possèdent pas la fortune
20 nécessaire à une acquisition de quelque valeur. La contrefaçon et le
bon marché s’emparent de cette passion générale pour l’exploiter. Aux
devantures des grands magasins de nouveautés, qui forment comme
le colossal résumé des habitudes d’un peuple, puisqu’ils offrent une

1. Edmond (1822-1896) et Jules de Goncourt (1830-1870), auteurs notamment du roman


réaliste Germinie Lacerteux (1865), étaient également connus pour leur passion des objets et leurs
collections de bibelots.
2. Goût pour l’art.
3. Allure.
4. En permanence.
5. Rassembler.
6. Se soumettre.
7. Obsession proche de la folie.
8. Fausses.
9. De plus en plus.

40
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

réponse anticipée à tous ses désirs, que trouvez-vous ? Le bibelot


25 encore, et encore le bibelot dans les brasseries d’étudiants où le fils
du bourgeois de province accoude sa flânerie1 sur une table de style,
devant un verre de façon ancienne, sous une lumière tamisée par des
vitraux coloriés. Le bibelot, – vous le rencontrez dans le salon du
médecin où vous attendez votre tour, comme dans la boutique du
30 papetier où vous commandez vos cartes de visite, comme chez l’ami
auquel vous rendez visite en passant. C’est une mode, et qui s’en ira
comme une autre ; mais l’analyste de notre société contemporaine ne
peut pas plus la négliger que l’historien du grand siècle2 ne saurait
laisser sous silence le paysage taillé du parc de Versailles. Toute la
35 poésie de Racine est en rapport étroit avec l’horizon qui se voit de la
terrasse du vieux palais, et une grande portion de notre littérature
actuelle demeure inintelligible sans l’aspect de magasin de bric-à-
brac, habituel à nos installations.

1. Paresse.
2. L’historien du xviie siècle, et en particulier du Versailles de Louis XIV (1638-1715).

Pour analyser le document


1. En quoi le bibelot assume-t-il une fonction décorative selon Paul Bourget ?
2. Pourquoi Paul Bourget qualifie‑t‑il le bibelot de « mode » ?
3. Peut-on parler d’un éloge ou d’un blâme du bibelot ?

DESSIN u L’OBJET SANS FONCTION  : LE GADGET ?


DOCUMENT 13

Dessin technique de la voiture Lotus Esprit S1, véhicule amphibie dans le film
L’Espion qui m’aimait (1977), ph © BCA / Rue des Archives (➜ cahier couleurs, p. III).

Créé en 1952 par le romancier Ian Fleming (1908-1954), le célèbre


agent secret britannique James Bond est aussi bien connu pour son amour
des femmes que pour ses gadgets qui lui permettent de se sortir des situations
 41
les plus fâcheuses. Incarné à l’écran notamment par Sean Connery, l’agent
au matricule 007 ne manque jamais une occasion d’utiliser les gadgets
sophistiqués et astucieux mis à sa disposition par la fantasque et inventive
section Q des services secrets de sa Majesté. C’est encore le cas dans L’Espion
qui m’aimait (1977) avec cette voiture dont voici le plan.

Pour analyser le document


1. Décrivez la composition du plan.
2. Comment sont présentés les gadgets ?
3. Quel rôle jouent les légendes  ?

A R T I C L E u LE GADGET DU GADGET : LE CULTE DU CHINDOGU


DOCUMENT 14

D avid J iménez , « KENJI KAWAKAMI, Japon  : Joindre l’inutile au dérisoire »


(2006), © El Mundo, traduit dans Courrier international (9 novembre 2006).

Dans son article paru dans le quotidien espagnol El Mundo, le journa-


liste David Jiménez s’intéresse à une nouvelle mode venue du Japon dans les
années 1980, celle du Chindogu. Né dans l’esprit de Kenji Kawakami, le
Chindogu s’impose comme le gadget d’un gadget soulignant l’inutilité de tout
objet. Et si, par cet objet absurde, naissait une fonction critique de l’objet ?
Kenji Kawakami, 49 ans, inventeur d’objets absurdes. Ce
diplômé en aéronautique s’est reconverti dans une forme
réjouissante d’anticonsumérisme en créant un mouvement
international dédié à l’invention d’objets abracadabrants.

5 La préface du livre de Kenji Kawakami, 101 inventions japonaises


inutiles et farfelues [Vents d’Ouest, 1998], souligne que tous les
produits présentés sont de très grande qualité et qu’ils ont subi des
tests garantissant leur fiabilité. C’est le cas du chapeau pour enrhumés,
qui met un rouleau de papier hygiénique toujours à portée de main,

42
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

10 du bureau permanent, une minitable de travail à porter autour du cou,


ou des chaussons-serpillière pour chats qui, placés sur les pattes des
félins, leur permettent de faire briller le sol de la maison. L’absurde
a fait de Kenji Kawakami une star. Pour preuve, ses quatre livres,
best-sellers au Japon, ont été traduits dans plusieurs langues, des
15 millions de Japonais sont chaque semaine devant leur télévision pour
découvrir sa dernière élucubration1 et son organisation, la Société
internationale de Chindogu [inutile, en japonais], compte désormais
plus de 10 000 membres. « Nous assistons à un phénomène comparable à
la révolution industrielle en Angleterre », affirme Kawakami avec ce sens
20 de l’autodérision dont il ne se départit jamais2. « La seule différence,
c’est que nos produits ne sont pas conçus pour faciliter la vie. » Cette pour-
suite constante d’objectifs totalement inutiles a fait de l’ingénieur en
aéronautique une nouvelle idole du mouvement anticonsumériste,
qui voit en lui un visionnaire de génie utilisant ses inventions pour
25 dénoncer un monde régi par le matérialisme.
Kenji Kawakami a commencé sa carrière comme scénariste de
dessins animés, dénonçant déjà les symboles de la modernité à la japo-
naise tel le karaoké, « sport » national de son pays. C’est au cours des
années 1980, alors qu’il est à la tête du magazine de consommation
30 Tsuhan Seikatsu, qu’il crée le mouvement Chindogu. Aujourd’hui,
plus de vingt ans et 600 inventions plus tard, sa renommée ne connaît
plus de frontières. Des fans ont créé des clubs de Chindogu aux États-
Unis, en Grande-Bretagne et au Japon, et ils sont des milliers de
prosélytes3 à réfléchir aux concepts les plus inutiles en se confor-
35 mant aux « dix commandements du Chindogu » : les inventions doivent
être inutiles, conçues dans une certaine anarchie avant leur réalisa-
tion, faire partie des objets du quotidien, et ne doivent pas reposer
uniquement sur l’humour, véhiculer de publicité, n’offenser rien
1. Production extravagante.
2. Qui ne le quitte jamais.
3. Nouveaux convertis.

 43
ni personne, ne faire aucune discrimination raciale et, surtout, ne
40 pas être vendues ni brevetées. La Société internationale de Chindogu
considère comme de bons exemples d’idées stupides la brosse à dents
à double tête (pour brosser simultanément les dents du haut et du
bas), le parapluie-cravate, les lunettes pour poulets (pour éviter qu’ils
ne se crèvent les yeux), le beurre en bâton de colle (pour des tartines
45 parfaites), les W.-C. grand confort avec lunette recouverte de gazon
ou encore la fourchette à moteur.
« Être libre, c’est ce qu’il y a de plus important dans la vie. Le Chindogu
est le symbole de la liberté, seule une âme libre peut créer des choses stupides et
folles », explique Kawakami. Le fondateur du Chindogu assure que le
50 nombre de produits que nous pouvons créer une fois libérés du sens
pratique est infini, ce qui explique pourquoi il s’apprête à publier son
cinquième livre sur la science de l’inutile. Ce nouvel opus1 présente
notamment un coffre-fort dont la combinaison est si longue qu’il
faudrait 160 fois la durée de vie de l’univers pour la déchiffrer. Il
55 s’agit, selon l’auteur, d’une allégorie du temps – et de la perte de
temps.
Kawakami ne partage pas l’avis de ceux qui estiment que les
inventions de l’homme se sont toujours faites pour le meilleur : selon
lui, l’ère numérique montre bien que l’humanité crée parfois des
60 inventions qui nous séparent et font de nous des êtres de moins en
moins communicatifs. Avec ses bidules absurdes, cet inventeur frustré
cherche à nous faire rire et, du même coup, à mettre en lumière les
aberrations d’un monde qui ne jure que par la nouveauté.

1. Cette nouvelle œuvre.

Pour analyser le document


1. Qu’est-ce qu’un Chindogu ? Relevez un exemple significatif selon vous.
2. Pourquoi le Chindogu est-il considéré comme un « symbole de liberté » ?

44
i  qu’est-ce qu’un objet ? quelles fonctions peut-il avoir ?

3. En quoi le Chindogu assume-t-il une fonction critique de la société de


consommation ?

Thèmes de réflexion, d’exposé et de débat


1. Dans le cadre d’une réflexion écrite, discutez cette remarque de Jean
Baudrillard sur la multiplication contemporaine des objets : « L’objet n’obéit
plus qu’à la nécessité de fonctionner » (Le Système des objets).
2. Dans le cadre d’un exposé, faites des recherches sur le Chindogu et inté-
ressez-vous à ses inventions les plus insolites.
3. Dans le cadre d’un débat, discutez de la question suivante : « Le gadget
est-il le symbole de la société de consommation ? »

Pour s’exercer à la synthèse

1. Rapprochez et comparez le sens des mots « objet » et « chose » donnés dans


l’article du dictionnaire (➜ document 1, p. 15) à ceux donnés dans les textes de
François Dagonet (➜ document 2, p. 15) et de Thierry Bonot (➜ document 4, p. 23).
2. En rapprochant les textes de Sébastien Pierrot (➜ document 3, p. 18) et de
la Société d’encouragement pour l’industrie nationale de 1856 (➜ document 5,
p. 25) de la planche du catalogue de la Manufacture des armes et cycles de
Saint-Étienne (➜ document 11, p. 39), vous mettrez en évidence le rôle de la
mécanisation dans la multiplication des objets.
3. Comparez le texte de Thierry Bonot (➜ document 4, p. 23), la photographie du
montage de la Ford T (➜ document 6, p. 28) et la roue de bicyclette de Marcel
Duchamp (➜ document 9, p. 34) afin de mettre en évidence l’importance de
l’évolution historique dans les différents types d’objets.
4. Confrontez les textes de Catherine Millet (➜ document 8, p. 32), Paul Bourget
(➜ document 12, p. 39) et David Jiménez (➜ document 14, p. 42) afin de mettre
en lumière une fonction critique de l’objet.
5. Rapprochez les textes de Julien Bordier (➜ document 7, p. 29) et de Jean
Baudrillard (➜ document 10, p. 37) du gadget de James Bond (➜ document 13,
p. 41) en tâchant de mettre en évidence les limites de la fonction d’un objet.

 45
CHAPITRE II
QUELLES VALEURS ONT LES OBJETS ?
■■ La valeur marchande

49 15. Karl Marx, « Du capital », Critique de l’économie politique (1867)


52 16. Georges Perec, Les Choses (1965)
55 17. Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire (2010)

■■ La valeur affective

59 18. Jean Baudrillard, Le Système des objets (1968)


61 19. Guy de Maupassant, « Vieux objets », Contes et nouvelles (1882)
64 20. Marie-Laure Uberti, « Quand nos objets ont une âme.
Sur le livre de Serge Tisseron, Quand la vie vient aux objets » (mars 1999)
67 21. Walter Benjamin, Paris, capitale du xixe siècle. Le Livre des passages
(2006)
■■ La valeur religieuse

70 22. Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours (1896)


72 23. Reliquaire du doigt de saint André, atelier romain (1278-1281)
73 24. Gentiane Lenhard, « La saga d’un objet culte : l’Opinel » (2014)
■■ La valeur esthétique

78 25. La rédaction de Ma maison, mon jardin, « Le designer Philippe Starck,
récit d’un succès international » (20 février 2014)
82 26. Tableau d’Andy Warhol, Campbell’s Soup Cans (1962)
83 27. Francis Ponge, « Le Cageot », Le Parti pris des choses (1942)
84 28. Tableau de Frans Francken, Un cabinet de curiosités (1641)
85 29. Joris-Karl Huysmans, À Rebours (1884)
Pour analyser le document : après chaque document
Thèmes de réflexion, d’exposé ou de débat : après certains documents
Pour s’exercer à la synthèse : à la fin de chaque chapitre

46
« Un objet est ce qui permet de passer d’un sujet à l’autre,
de relier, donc de vivre en société. »
Jean-Luc Godard, Deux ou trois choses que je sais d’elle (1966), © Éditions du Seuil.

Les objets qui nous envahissent ne se définiraient pas uniquement par leur
fonction. Indépendamment de son utilité, chaque objet semble se déterminer,
de fait, par la valeur qu’il met en jeu. Quatre valeurs essentielles s’imposent.
La valeur marchande, tout d’abord. Combien coûte un objet et comment
en fixer le prix ? Les objets participent d’une société fondée sur l’échange des
marchandises et œuvre à une collectivité dont l’essentiel obéit aux lois de l’offre
et de la demande. Mais quelle est la véritable valeur d’un objet pour le consom-
mateur ? Outre son prix, l’objet ne se distingue‑t‑il pas avant tout par sa valeur
affective ?
Cette deuxième valeur, sentimentale, montre qu’un objet ne se réduit pas à
son prix. Témoins d’une vie, les objets accumulés portent une part de ceux qui
les possèdent et jouent un rôle existentiel. Ils apparaissent souvent comme les
reliques d’un passé qui ne demande qu’à resurgir à leur contact. Leur valeur
paraît, dès lors, inestimable.
C’est ce même esprit qui anime la valeur religieuse d’un objet : signe d’un
miracle, l’objet est vénéré comme la preuve matérielle du passage d’une divinité
sur terre. Mais, dans une société consumériste, le culte ne s’est-il pas déplacé
de manière profane vers tout objet ? Que penser de l’expression « objet culte » ?
À quoi renvoie‑t‑elle précisément ?
Autant de questions qui conduisent à interroger une quatrième et ultime
valeur : la valeur esthétique de l’objet. En quoi le design y participe‑t‑il ? S’agit-il
d’une stratégie commerciale ou d’une démarche artistique ? Un simple objet
ne possède‑t‑il pas une valeur poétique capable d’enchanter le quotidien ? Et si
notre société commençait à être aliénée par le culte qu’elle porte aux objets ?

 47
n La valeur marchande
Quel est le prix d’un objet ? Combien coûte‑t‑il ? Sans doute s’agit-il des
premières questions qui viennent à l’esprit quand il convient d’assigner une valeur
à un objet déterminé. De fait, qu’il soit artisanal, industriel ou numérique, chaque
objet produit se définit avant tout par sa valeur marchande. Celle-ci s’estime et se
calcule selon les modes de fabrication, les matières employées ou encore le degré
de rareté de l’objet en question. Mais, au-delà du prix, la valeur marchande d’un
objet s’offre surtout comme le fondement économique de toute société où vendre,
acheter, revendre et échanger constituent des actions majeures.
Cependant, la valeur marchande d’un objet ne se limite pas à son simple impact
économique. Comme le démontre Karl Marx (➜ document 15, p. 49), l’objet devenu
marchandise devient vite un enjeu politique et social : synonyme de richesse et
symbole même de pouvoir, la valeur marchande fonde dès le xviiie siècle ce que
Marx nomme le capitalisme. Distinguant valeur d’usage et valeur d’échange, Marx
montre combien l’objet marchand a permis d’aliéner et de dominer la classe prolé-
tarienne dans une société devenue matérialiste et ivre d’accumulation de biens.
Au cours du xxe siècle, confirmant les analyses de Marx, la société se fonde
plus que jamais sur la valeur marchande des objets, synonyme à la fois de sécu-
rité économique, de paix financière et de prospérité conquérante. C’est ainsi
que naît, pendant la période faste des Trente Glorieuses, au sortir de la Seconde
Guerre mondiale, une société de consommation décrite par Georges Perec dans
Les Choses (➜ document 16, p. 52). Ici, comme le souligne le romancier, la valeur
marchande de l’objet ouvre au bonheur de vivre comme si la loi fondatrice de la
vie matérielle pouvait se résumer à la règle « avoir pour être ».
Dans le sillage de Perec qui montre cette joie indépassable pour certains
de posséder les derniers objets à la mode, le début du xxie siècle est marqué
par un dépassement de la valeur marchande, notamment incarnée par Michel
Houellebecq (➜ document 17, p. 55). Énumérant les objets qu’il a aimés, le roman-
cier constate qu’il s’est attaché à certains objets de consommation courante. Et
si, au-delà de la valeur marchande, les objets avaient une valeur affective qui fait
leur véritable prix ?

48
ii  quelles valeurs ont les objets ?

E S S A I u COMMENT DÉTERMINER LA VALEUR MARCHANDE D’UN OBJET ?


DOCUMENT 15

K arl M arx (1818-1883), « Du capital », Critique de l’économie politique,


première section « Le capital en général » (1867).

Philosophe allemand, Karl Marx se fait très tôt connaître par son appel
au soulèvement révolutionnaire du prolétariat qu’il juge aliéné et dominé
par la bourgeoisie. Dans Le Capital, son essai majeur, il met à nu, au-delà
de cette lutte des classes, les mécanismes fondamentaux de la société capi-
taliste qui, selon lui, s’organise autour de la question de la marchandise.
Distinguant valeur d’usage et valeur d’échange, Marx montre combien
l’objet devient l’enjeu économique premier de l’ère industrielle.
À première vue, la richesse bourgeoise1 apparaît comme une
immense accumulation de marchandises et la marchandise prise
isolément comme la forme élémentaire de cette richesse. Mais
chaque marchandise se présente sous le double aspect de valeur
5 d’usage et de valeur d’échange.
La marchandise est d’abord, comme disent les économistes
anglais, « une chose quelconque, nécessaire, utile, ou agréable à la
vie », l’objet de besoins humains, un moyen de subsistance au sens
le plus large du mot. Ce mode d’existence de la marchandise en tant
10 que valeur d’usage coïncide avec son mode d’existence physique
tangible2. Le froment3, par exemple, est une valeur d’usage parti-
culière, qui se distingue des valeurs d’usage que sont le coton,
le verre, le papier, etc. La valeur d’usage n’a de valeur que pour
l’usage et ne se réalise que dans le procès4 de la consommation. La
15 même valeur d’usage peut être utilisée différemment. Toutefois, son
mode d’existence d’objet doué de propriétés déterminées embrasse

1. Il s’agit ici de la classe sociale bourgeoise qui, selon Marx, aliène et domine le prolétariat par le
travail.
2. Que l’on peut toucher.
3. Variété de blé.
4. L’action.

 49
la somme de ses possibilités d’utilisation. De plus, la valeur d’usage
n’est pas déterminée que qualitativement, elle l’est aussi quantita-
tivement. Selon leurs particularités naturelles, des valeurs d’usage
20 différentes se mesurent différemment : par exemple, un boisseau1
de froment, une main2 de papier, une aune3 de toile, etc.
Quelle que soit la forme sociale de la richesse, des valeurs d’usage
en constituent toujours le contenu, et ce contenu est tout d’abord
indifférent à cette forme sociale. Le goût du froment n’indique pas
25 qui l’a cultivé, serf4 russe, paysan parcellaire5 français ou capitaliste
anglais. Bien qu’objet de besoins sociaux, donc liée à l’ensemble
social, la valeur d’usage n’exprime pas de rapport social de produc-
tion. Prenons, par exemple, un diamant comme marchandise en tant
que valeur d’usage. À voir le diamant, on ne reconnaît pas en lui
30 une marchandise. Utilisé comme valeur d’usage, pour les besoins de
l’esthétique ou de la technique, sur la gorge de la lorette6 ou dans
la main du tailleur de verre, il est diamant, et non marchandise. Il
semble que, pour la marchandise, ce soit une condition nécessaire
que d’être valeur d’usage, mais qu’il soit indifférent à la valeur
35 d’usage d’être marchandise. Quand la valeur d’usage est indifférente
à toute détermination économique formelle, c’est-à-dire quand la
valeur d’usage est prise en tant que valeur d’usage, elle n’entre
pas dans le domaine de l’économie politique. Elle n’y rentre que
lorsqu’elle constitue elle-même une détermination formelle. Elle
40 constitue alors la base matérielle, sur laquelle se manifeste de façon
immédiate un rapport économique déterminé, la valeur d’échange.
La valeur d’échange apparaît tout d’abord comme un rapport quan-
titatif selon lequel des valeurs d’usage sont échangeables entre elles.
1. Grande quantité de froment.
2. Large quantité de papier.
3. Unité de mesure des étoffes.
4. Dans le système féodal du Moyen Âge, paysan asservi à un seigneur.
5. Qui cultive une parcelle de terrain.
6. Sur le décolleté d’une prostituée.

50
ii  quelles valeurs ont les objets ?

Dans un tel rapport, elles représentent la même grandeur d’échange.


45 C’est ainsi qu’un volume de Properce1 et huit onces de tabac à
priser2 peuvent représenter la même valeur d’échange, malgré le
caractère disparate3 des valeurs d’usage du tabac et de l’élégie4. En
tant que valeur d’échange, une valeur d’usage a exactement la même
valeur qu’une autre, à condition que soient respectées les propor-
50 tions voulues. La valeur d’échange d’un palais peut s’exprimer en un
nombre déterminé de boîtes de cirage. Inversement, des fabricants
de cirage londoniens ont exprimé en palais la valeur d’échange de
leurs milliers de boîtes. Totalement indifférentes donc à leur mode
d’existence naturel et sans considération de la nature spécifique du
55 besoin pour lequel elles sont des valeurs d’usage, les marchandises,
prises en quantités déterminées, s’équilibrent, se substituent l’une
à l’autre dans l’échange, sont réputées équivalentes et représentent
ainsi, malgré la bigarrure5 de leurs apparences, la même unité.

1. Poète latin (47 av. J.-C.-16 ap. J.-C.), connu pour ses Élégies.


2. Tabac qui s’aspire par les narines.
3. Sans harmonie.
4. Forme poétique héritée de Properce (voir note 1) déplorant mélancoliquement la fuite du
temps.
5. Diversité.

Pour analyser le document 


1. Comment Karl Marx définit-il la marchandise ?
2. Comment définit-il la valeur d’usage ?
3. Comment définit-il la valeur d’échange ? Quel exemple prend-il pour la
distinguer de la valeur d’usage ?

 51
LES OBJETS, FONDEMENT DE LA SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION
R O M A N u 

DOCUMENT 16

G eorges P erec (1936-1982), Les Choses (1965), © Éditions Julliard.


Dans ce premier roman, Georges Perec brosse le tableau de la société de
consommation naissante des années 1960 à travers l’histoire de Jérôme
et Sylvie. Ce jeune couple issu de la classe moyenne rêve en permanence de
posséder toutes sortes d’objets et d’accéder ainsi à une vie matérielle à la
mesure de leurs nombreux et inépuisables désirs.

La première porte ouvrirait sur une chambre, au plancher recou-


vert d’une moquette claire. Un grand lit anglais en occuperait tout
le fond. À droite, de chaque côté de la fenêtre, deux étagères étroites
et hautes contiendraient quelques livres inlassablement1 repris, des
5 albums, des jeux de cartes, des pots, des colliers, des pacotilles2. À
gauche, une vieille armoire de chêne et deux valets3 de bois et de
cuivre feraient face à un petit fauteuil crapaud tendu d’une soie grise
finement rayée et à une coiffeuse4. Une porte entrouverte, donnant
sur une salle de bains, découvrirait d’épais peignoirs de bain, des
10 robinets de cuivre en col de cygne, un grand miroir orientable, une
paire de rasoirs anglais et leur fourreau de cuir vert, des flacons, des
brosses à manche de corne, des éponges. Les murs de la chambre
seraient tendus d’indienne5 ; le lit serait recouvert d’un plaid6 écos-
sais. Une table de chevet, ceinturée sur trois faces d’une galerie7 de
15 cuivre ajourée, supporterait un chandelier d’argent surmonté d’un
abat-jour de soie gris très pâle, une pendulette quadrangulaire8, une

1. Sans cesse.
2. Objets quelconques, sans grande valeur.
3. Larges cintres montés sur pieds et destinés à disposer les différentes pièces d’un costume
masculin.
4. Meuble permettant aux femmes de disposer leurs affaires de toilette.
5. Tissu mural imprimé dans les tons de rouge connu pour son raffinement.
6. Couverture en laine.
7. Ornement en relief sur le bord d’un meuble.
8. À quatre angles.

52
ii  quelles valeurs ont les objets ?

rose dans un verre à pied et, sur sa tablette inférieure, des journaux
pliés, quelques revues. Plus loin, au pied du lit, il y aurait un gros
pouf1 de cuir naturel. Aux fenêtres, les rideaux de voile glisseraient
20 sur des tringles de cuivre ; les doubles rideaux, gris, en lainage
épais, seraient à moitié tirés. Dans la pénombre, la pièce serait
encore claire. Au mur, au-dessus du lit préparé pour la nuit, entre
deux petites lampes alsaciennes, l’étonnante photographie, noire et
blanche, étroite et longue, d’un oiseau en plein ciel, surprendrait
25 par sa perfection un peu formelle.
La seconde porte découvrirait un bureau. Les murs, de
haut en bas, seraient tapissés de livres et de revues, avec, çà et
là, pour rompre la succession des reliures et des brochages2,
quelques gravures, des dessins, des photographies – le Saint
30 Jérôme d’Antonello de Messine3, un détail du Triomphe de saint
Georges4, une prison du Piranese5, un portrait de Ingres6, un
petit paysage à la plume7 de Klee8, une photographie bistrée9
de Renan10 dans son cabinet de travail au Collège de France11, un
grand magasin de Steinberg12, le Mélanchthon13 de Cranach14 –
35 fixés sur des panneaux de bois encastrés dans les étagères. Un peu
à gauche de la fenêtre et légèrement en biais, une longue table

1. Tabouret bas.
2. Livres reliés et brochés.
3. Peintre italien de la Renaissance (1430-1479).
4. Titre d’un tableau de 1500 exécuté par le peintre italien Vittore Carpaccio (1460-1526).
5. Graveur et architecte italien (1720-1778) connu pour ses gravures représentant des prisons.
6. Jean-Auguste Dominique Ingres (1780-1867), peintre français.
7. Dessiné à l’encre de chine.
8. Paul Klee (1879-1940), peintre allemand.
9. D’une couleur beige qui rappelle la suie.
10. Ernest Renan (1823-1892), écrivain, historien et philosophe français.
11. Institution d’enseignement universitaire dans laquelle Renan exerça une large part de sa
carrière.
12. Saul Steinberg (1914-1999), dessinateur de presse américain.
13. Philippe Mélanchthon (1497-1560), philosophe et réformateur protestant allemand.
14. Lucas Cranach (1472-1553), peintre et graveur allemand de la Renaissance.

 53
lorraine serait couverte d’un grand buvard rouge. Des sébiles1 de
bois, de longs plumiers2, des pots de toutes sortes contiendraient
des crayons, des trombones, des agrafes, des cavaliers3. Une brique
40 de verre servirait de cendrier. Une boîte ronde, en cuir noir, décorée
d’arabesques à l’or fin, serait remplie de cigarettes. La lumière vien-
drait d’une vieille lampe de bureau, malaisément orientable, garnie
d’un abat-jour d’opaline4 verte en forme de visière. […]
La vie, là, serait facile, serait simple. Toutes les obligations, tous
45 les problèmes qu’implique la vie matérielle trouveraient une solu-
tion naturelle.

1. Coupelles qui servaient autrefois à collecter des dons.


2. Objets servant à ranger les plumes et les porte-plumes.
3. Index de signalisation permettant de classer fiches et dossiers.
4. D’une teinte laiteuse et bleuâtre comme le minéral l’opale.

Pour analyser le document 


1. Quelle est la figure de style principale de cette description ?
2. Pourquoi Perec prend-il soin de préciser les matériaux de chaque objet ?
3. Pourquoi, selon vous, Perec ne met-il en scène ici aucun personnage ?
4. En quoi ce texte contient-il une critique implicite de la société de
consommation ?

La société de consommation
En 1970, dans son essai intitulé La Société de consommation, le sociologue
Jean Baudrillard (1929-2007) a violemment critiqué la consommation
excessive et le consumérisme qui, selon lui, a caractérisé les sociétés occi-
dentales dopées par la spectaculaire croissance économique des années 1950
et 1960. Pour cet héritier des idées révolutionnaires de mai 1968, les
sociétés actuelles ne se définissent plus sur le sentiment d’appartenance à
une nation et à un peuple qui donnerait sens à la démocratie : les sociétés
occidentales ont oublié toute morale et se fondent sur le rêve d’achat de

54
ii  quelles valeurs ont les objets ?

nouvelles technologies qui donnent leur raison d’être à ceux qui en font
l’acquisition. Pour le sociologue, dont la thèse fit scandale, le citoyen a
été remplacé par le consommateur en quête d’objets toujours plus neufs et
chers. La démocratie s’efface devant un capitalisme qui use de la capacité
de chacun à désirer toujours plus d’objets afin d’asseoir son pouvoir par la
richesse et l’accumulation de valeurs marchandes. Les désirs de richesse,
de propriété et de luxe remplacent tout autre désir. Il faut posséder pour
être, dans une société où seul les objets que l’on achète et l’argent que l’on
dépense pour les acquérir sont pris en compte, selon Baudrillard. La valeur
marchande impose sa dictature.
Cependant, en dépit de sa virulence, Baudrillard ne souligne pas unique-
ment le caractère nocif de la société de consommation. Elle comporte aussi
une part d’idéal comme le suggèrent également Georges Perec et Michel
Houellebecq (➜  documents 16 et 17, p. 52 et 55) : la consommation de
masse n’est plus uniquement le moyen de satisfaire ses besoins mais la
possibilité pour chacun de se différencier, de créer, au-delà des nécessités,
des envies, du superflu et du luxe. Loin de se réduire à une uniformisation
des individus, la société de consommation peut, par la multiplicité des
désirs qu’elle fait naître et par la multiplication incessante des objets,
inciter chacun à se dépasser, pour montrer notamment aux autres combien
ses objets sont plus merveilleux et rares. Ainsi, ne se réduisant pas à un
simple rôle destructeur, la société de consommation ne cesse de relancer
les désirs de chacun pour les démultiplier jusqu’à ce que chacun puisse
construire une identité originale, comme si la valeur marchande pouvait
également avoir un rôle identitaire et existentiel.

R O M A N u LE CONSOMMATEUR, UN HOMME HEUREUX


DOCUMENT 17

M ichel H ouellebecq (né en 1956), La Carte et le Territoire (2010), © Éditions


Flammarion.

Le romancier Michel Houellebecq a défrayé la chronique par sa vision


très sombre des dangers du libéralisme, responsable selon lui de la misère
affective de l’homme. Cette critique sociale se fait jour notamment dans
La Carte et le Territoire qui met en scène Michel Houellebecq lui-même.

 55
Contre toute attente, face à Jed Martin, un jeune artiste, l’écrivain quitte
tout cynisme pour parler des objets qui l’ont rendu heureux.
Houellebecq hocha la tête, écartant les bras comme s’il entrait
dans une transe tantrique1 – il était, plus probablement, ivre, et
tentait d’assurer son équilibre sur le tabouret de cuisine où il s’était
accroupi. Lorsqu’il reprit la parole sa voix était douce, profonde,
5 emplie d’une émotion naïve. « Dans ma vie de consommateur »,
dit-il, « j’aurai connu trois produits parfaits : les chaussures Paraboot
Marche, le combiné ordinateur portable-imprimante Canon Libris,
la parka Camel Legend. Ces produits je les ai aimés, passionnément,
j’aurais passé ma vie en leur présence, rachetant régulièrement à
10 mesure de l’usure naturelle, des produits identiques. Une relation
parfaite et fidèle s’était établie, faisant de moi un consommateur
heureux. Je n’étais pas absolument heureux, à tous points de vue,
dans la vie, mais au moins j’avais cela : je pouvais, à intervalles régu-
liers, racheter une paire de mes chaussures préférées. C’est peu mais
15 c’est beaucoup, surtout quand on a une vie intime assez pauvre. Eh
bien cette joie, cette joie simple, ne m’a pas été laissée. Mes produits
favoris, au bout de quelques années, ont disparu des rayonnages, leur
fabrication a purement et simplement été stoppée – et dans le cas
de ma pauvre parka Camel Legend, sans doute la plus belle parka
20 jamais fabriquée, elle n’aura vécu qu’une seule saison… » Il se mit
à pleurer, lentement, à grosses gouttes, se resservit un verre de vin.
« C’est brutal, vous savez, c’est terriblement brutal. Alors que les
espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois
des millions d’années à disparaître, les produits manufacturés sont
25 rayés de la surface du globe en quelques jours, il ne leur est jamais
accordé de seconde chance, ils ne peuvent que subir, impuissants,

1. Qui vient du tantrisme, doctrine religieuse indienne prônant l’harmonie du monde par la
réconciliation des contraires.

56
ii  quelles valeurs ont les objets ?

le diktat1 irresponsable et fasciste des responsables des lignes de


produit qui savent naturellement mieux que tout autre ce que veut
le consommateur, qui prétendent capter une attente de nouveauté chez
30 le consommateur, qui ne font en réalité que transformer sa vie en
une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des
linéaires2 éternellement modifiés.
— Je comprends ce que vous voulez dire », intervint Jed, « je
sais que beaucoup de gens ont eu le cœur brisé lors de l’arrêt de la
35 fabrication du Rolleiflex3 double objectif. Mais peut-être alors…
Peut-être faudrait-il réserver sa confiance et son amour aux produits
extrêmement onéreux, bénéficiant d’un statut mythique. Je ne
m’imagine pas, par exemple, Rolex4 arrêtant la production de
l’Oyster Perpetual Day-Date.
40 — Vous êtes jeune… Vous êtes terriblement jeune… Rolex fera
comme tous les autres. » Il se saisit de trois rondelles de chorizo, les
disposa sur un bout de pain, engloutit l’ensemble, puis se resservit
un verre de vin.

1. Décision imposée par la force.


2. Rayonnages d’un magasin.
3. Appareil photo.
4. Marque de montres extrêmement coûteuses.

Pour analyser le document 


1. Comment Houellebecq qualifie‑t‑il sa relation à ses objets favoris ?
2. Pour quelle raison Houellebecq dit-il avoir le « cœur brisé » à présent ?
3. Expliquez ce que Houellebecq nomme « l’attente de nouveauté » chez le
consommateur.

 57
Thèmes de réflexion, de débat ou d’exposé
1. Dans le cadre d’un exposé, vous lirez l’essai de Jean Baudrillard La Société
de consommation (1970) et vous vous interrogerez sur le rôle que le philo-
sophe assigne aux objets.
2. Dans le cadre d’un exposé, vous visionnerez le film Playtime (1967) de
Jacques Tati et montrerez en quoi le film offre une critique de la valeur
marchande des objets.
3. Dans le cadre d’une réflexion écrite, discutez cette remarque du philo-
sophe Henri Darasse au sujet du texte de Houellebecq (➜ document 17, p. 55) :
« Consommer est devenu impossible, car l’imaginaire du désir a été capté
par le marketing. »

n La valeur affective
Un objet vaut sans doute toujours plus que son prix. En effet, loin de se
limiter à ce qu’il coûte, un objet revêt une valeur affective. Posséder un objet ne
reviendrait pas alors à en être seulement le propriétaire mais consisterait aussi
à parvenir à se l’approprier, lui donner une valeur sentimentale jusqu’à ce qu’il
devienne, à terme, une part de soi-même.
C’est ce que suggère Jean Baudrillard (➜ document 18, p. 59) pour qui l’objet
moderne occupe désormais une place si importante dans la vie quotidienne qu’il
en est à la fois le symbole mais aussi le témoin privilégié. Modelé à l’image de
l’homme, l’objet n’est plus un simple élément du décor mais tisse un rapport
intime avec son propriétaire : il témoigne de ses goûts, de ses passions ou de ses
amours. Anthropomorphique, l’objet devient un véritable espace de projection
personnelle.
Cette valeur affective se double alors d’une valeur autobiographique et
existentielle des objets, rendue manifeste notamment au xixe siècle avec la
multiplication industrielle des objets. Les objets disent tout de leur proprié-
taire. Comme le montre Guy de Maupassant (➜ document 19, p. 61), retrouver
un objet, c’est effectivement retrouver une partie de sa vie passée et restaurer

58
ii  quelles valeurs ont les objets ?

immédiatement un souvenir qui lui est lié. Véritable possibilité de dialoguer avec
un passé révolu dont il est issu, l’objet se pare d’une valeur mémorielle aux
accents mélancoliques : il est l’une des pièces du puzzle de l’existence de son
propriétaire.
Mais, au-delà de cette dimension biographique, les objets jouent un rôle identi-
taire. Loin de demeurer de simples témoins, les objets sont souvent de véritables
jalons au point, selon le psychanalyste Serge Tisseron (➜ document 20, p. 64), de
devenir des acteurs à part entière de la vie de ceux qui les possèdent. Supports
de joies, de déceptions ou encore de terreurs, les objets, dotés d’une véritable
vie, influencent leurs propriétaires au point, parfois, de déterminer des vocations.
Les objets seraient ainsi pourvus d’une âme qui dialogue avec les aspirations
les plus secrètes de chacun. Ainsi faut-il les considérer comme des partenaires
à part entière.
Enfin, si un objet se définit aussi par ce que son possesseur y investit, sans
doute la figure du collectionneur doit-elle se comprendre comme celle qui fait
passer la valeur affective de l’objet avant tout autre valeur. C’est le sentiment de
Walter Benjamin (➜ document 21, p. 67) qui fait du collectionneur celui qui oublie
et refuse toute fonctionnalité de l’objet pour en faire l’objet suprême qui vaut
plus que tout, l’objet possédant, de ce fait, une valeur plus symbolique que réelle.
Paré d’une puissance magique et fantastique, l’objet collectionné fait figure de
véritable talisman au point parfois de glisser vers le culte.

E S S A I u LA VALEUR D’UN OBJET DÉPASSE SON PRIX


DOCUMENT 18

J ean B audrillard (1929-2007), Le Système des objets (1968), © Éditions


Gallimard.

Avec Le Système des objets, Jean Baudrillard a profondément marqué


l’histoire de la sociologie en mettant en lumière le rôle inédit des objets dans
la société de consommation. Loin de se réduire à des marchandises, les objets
prennent une valeur qui dépasse leur simple prix. Véritables objets de culte,
ils se caractérisent par la valeur affective que le consommateur leur affecte.

 59
L’objet : ce figurant humble1 et réceptif, cette sorte d’esclave
psychologique et de confident tel qu’il fut vécu dans la quotidien-
neté traditionnelle et illustré par tout l’art occidental jusqu’à nos
jours, cet objet-là fut le reflet d’un ordre total, lié à une conception
5 bien définie du décor et de la perspective, de la substance2 et de la
forme. Selon cette conception, la forme est démarcation3 absolue
entre intérieur et extérieur. Elle est contenant fixe, l’intérieur est
substance. Les objets ont ainsi – les meubles tout particulièrement –
en dehors de leur fonction pratique, une fonction primordiale de
10 vase4, qui est de l’imaginaire. À quoi correspond leur réceptivité
psychologique. Ils sont ainsi le reflet de toute une vision du monde
où chaque être est conçu comme un « vase d’intériorité », et les
relations comme corrélations transcendantes des substances5 –
la maison elle-même étant l’équivalent symbolique du corps
15 humain, dont le schème6 organique puissant se généralise ensuite
dans un schème idéal d’intégration des structures sociales. Tout
ceci compose un mode total de vie, dont l’ordre fondamental est
celui de la Nature, en tant que substance originelle dont découle
la valeur. Dans la création, ou fabrication d’objets, l’homme se fait,
20 à travers l’imposition d’une forme qui est culture, transsubstan-
tiateur7 de nature : c’est la filiation des substances, d’âge en âge,
de forme en forme, qui institue le schème originel de créativité :
création ab utero8, avec toute la symbolique poétique et métapho-
rique qui l’accompagne. Ainsi, le sens et la valeur découlant de la
25 transmission héréditaire des substances sous la juridiction de la

1. Sans prétention, volontairement modeste.


2. Matière.
3. Séparation nette et tranchée.
4. Réceptacle.
5. Liens dépassant la simple matérialité des choses et les élevant vers le spirituel.
6. La représentation.
7. Qui permet de changer de nature, de substance.
8. Dans son ventre (expression latine).

60
ii  quelles valeurs ont les objets ?

forme, le monde est vécu comme donné (il en est toujours ainsi dans
l’inconscient et dans l’enfance), et le projet est de le dévoiler et de
le perpétuer. Ainsi, la forme circonscrivant1 l’objet, une parcelle
de nature y est incluse, telle que dans le corps humain : l’objet est
30 fondamentalement anthropomorphique2. L’homme est lié alors aux
objets ambiants par la même intimité viscérale3 (toutes proportions
gardées) qu’aux organes de son propre corps, et la « propriété » de
l’objet tend toujours virtuellement à la récupération de cette subs-
tance par annexion orale et « assimilation ».

1. Délimitant.
2. À l’image de l’homme.
3. Organique, vitale.

Pour analyser le document 


1. Pourquoi Baudrillard oppose‑t‑il deux périodes dans l’histoire de l’objet ?
À quoi renvoient-elles ?
2. Pourquoi Baudrillard qualifie‑t‑il tout objet de « vase d’intériorité » ?
3. Expliquez la formule : « L’objet est fondamentalement anthropomorphique »
(l. 29-30).

N O U V E L L E u L’OBJET COMME SOUVENIR


DOCUMENT 19

G uy de M aupassant (1850-1893), « Vieux objets », Contes et nouvelles


(1882).

Dans « Vieux Objets », nouvelle parue dans le quotidien Gil Blas, Guy
de Maupassant poursuit sa patiente observation réaliste des mœurs de la
province. Prenant pour cadre sa Normandie natale, le nouvelliste met ici
en scène Adélaïde, femme déjà âgée, qui écrit une lettre à Colette, son amie
d’enfance. Elle évoque comment elle occupe sa solitude en convoquant ses
souvenirs grâce aux vieux objets entreposés dans son grenier.

 61
Oh ! comme je suis surtout traversée par des souvenirs de mes
promenades de jeune fille ! Là, sur mon fauteuil, devant mon feu,
j’ai retrouvé étrangement l’autre soir un coucher de soleil sur le
Mont Saint-Michel, et, tout de suite après, une chasse à cheval
5 dans la forêt d’Uville1, avec les odeurs du sable humide et celles
des feuilles pleines de rosée, et la chaleur du grand astre2 plongeant
dans l’eau, et la tiédeur mouillée de ses premiers rayons tandis que
je galopais dans les taillis. Et tout ce que j’ai pensé alors, mon exal-
tation3 poétique devant les lointains infinis de la mer, ma jouissance
10 heureuse et vive au frôlement des branches, mes moindres petites
idées, tout, les petits bouts de songe, de désir et de sentiment, tout,
tout m’est revenu comme si j’y étais encore, comme si cinquante ans
ne s’étaient pas écoulés depuis, qui ont refroidi mon sang et bien
changé mes attentes. Mais mon autre manière de revivre l’autrefois
15 est de beaucoup la meilleure.
Tu sais ou tu ne sais pas, ma chère Colette, que dans la maison
on ne détruit rien. Nous avons en haut, sous le toit, une grande
chambre de débarras, qu’on appelle la « pièce aux vieux objets ».
Tout ce qui ne sert plus est jeté là. Souvent j’y monte et je regarde
20 autour de moi. Alors je retrouve un tas de riens auxquels je ne
pensais plus, et qui me rappellent un tas de choses. Ce ne sont point
ces bons meubles amis que nous connaissons depuis l’enfance, et
auxquels sont attachés des souvenirs d’événements, de joies ou de
tristesses, des dates de notre histoire ; qui ont pris, à force d’être
25 mêlés à notre vie, une sorte de personnalité, une physionomie ; qui
sont les compagnons de nos heures douces ou sombres, les seuls
compagnons, hélas ! que nous sommes sûrs de ne pas perdre, les
seuls qui ne mourront point comme les autres, ceux dont les traits,
les yeux aimants, la bouche, la voix sont disparus à jamais. Mais
1. Ville de Normandie, en bord de mer.
2. Le soleil.
3. Aspiration à des sentiments élevés.

62
ii  quelles valeurs ont les objets ?

30 je trouve dans le fouillis des bibelots usés ces vieux petits objets
insignifiants qui ont traîné pendant quarante ans à côté de nous
sans qu’on les ait jamais remarqués, et qui, quand on les revoit
tout à coup, prennent une importance, une signification de témoins
anciens. Ils me font l’effet de ces gens qu’on a connus indéfiniment1
35 sans qu’ils se soient jamais révélés, et qui, soudain, un soir, à propos
de rien, se mettent à bavarder sans fin, à raconter tout leur être et
toute leur intimité qu’on ne soupçonnait nullement.
Et je vais de l’un à l’autre avec de légères secousses au cœur. Je me
dis : « Tiens, j’ai brisé cela, le soir où Paul2 est parti pour Lyon », ou
40 bien : « Ah ! voilà la petite lanterne de maman, dont elle se servait
pour aller au salut3, les soirs d’hiver. »
Il y a même là-dedans des choses qui ne disent rien, qui viennent
de mes grands-parents, des choses donc que personne de vivant
aujourd’hui n’a connues, dont personne ne sait l’histoire, les
45 aventures ; dont personne ne se rappelle même les propriétaires.
Personne n’a vu les mains qui les ont maniées, ni les yeux qui les
ont regardées. Elles me font songer longtemps, celles-là ! Elles me
représentent des abandonnées4 dont les derniers amis sont morts.
Toi, ma chère Colette, tu ne dois guère comprendre tout cela, et
50 tu vas sourire de mes niaiseries, de mes enfantines et sentimentales
manies. Tu es une Parisienne, et vous autres Parisiens, vous ne
connaissez point cette vie en dedans, ces rabâchages5 de son propre
cœur. Vous vivez en dehors, avec toutes vos pensées au vent. Vivant
seule, je ne puis te parler que de moi. En me répondant, parle-moi
55 donc un peu de toi, que je puisse aussi me mettre à ta place, comme
tu pourras demain te mettre à la mienne.

1. Sans y prêter véritablement attention.


2. Frère d’Adélaïde, la narratrice.
3. Messe donnée le soir après les vêpres.
4. Des personnes délaissées.
5. Radotages.

 63
Mais tu ne comprendras jamais complètement le vers de M. de
Sainte-Beuve1 :
Naître, vivre et mourir dans la même maison !
60 Mille baisers, ma vieille amie.
Adélaïde.

1. Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), critique littéraire et poète français.

Pour analyser le document 


1. Quels sont les deux types d’objets distingués par Adélaïde ? Pourquoi ?
2. Pourquoi Maupassant qualifie‑t‑il les objets de « témoins » ?
3. Comment comprenez-vous le vers final de Sainte-Beuve ? Quelle relation
aux objets illustre‑t‑il ?

A R T I C L E u LES OBJETS ONT UNE ÂME


DOCUMENT 20

M arie-L aure U berti (née en 1948), « Quand nos objets ont une âme. Sur le
livre de Serge Tisseron, Quand la vie vient aux objets » (mars 1999), © Psycho-
logies.

Psychanalyste, Serge Tisseron en vient à examiner dans son essai Quand


la vie vient aux objets la relation intime que chacun établit avec ses objets
préférés. À l’occasion de sa critique sur cet essai paru dans le magazine
Psychologies, la journaliste Marie-Laure Uberti insiste sur la dimension
affective que tout individu attache aux objets qui, plus que des jalons,
façonnent et décident de l’existence de leurs propriétaires.

Nos objets sont les supports d’attentes, d’attachements et


de déceptions semblables à celles que nous éprouvons pour
les êtres humains, affirme le psychiatre Serge Tisseron dans
son dernier ouvrage, Comment l’esprit vient aux objets.

64
ii  quelles valeurs ont les objets ?

5 « Chaque année, mes parents recevaient un tailleur1 familial qui


venait proposer ses services pour un pantalon ou une veste. Je garde
un souvenir très vif du rituel qui présidait au choix de l’étoffe, de la
coupe et aux différents modes d’essayage », raconte Serge Tisseron.
Ce sont les vêtements qui ont amené le psychanalyste à s’intéresser
10 aux objets. Notamment cette veste dont le petit Serge se deman-
dait si elle était taillée pour lui ou s’il était fait pour elle. « Voyez
Monsieur, la veste plisse là », disait sa mère. Le tailleur secouait les
épaules de l’enfant : « Regardez comme il se tient ! »
Identification
15 Serge portait une veste en tout point identique à celle de son
père. Et ce vêtement, si difficile à « satisfaire », représentait tout
l’attachement de l’enfant pour ce parent. Ce souvenir d’enfance a
amené Serge Tisseron à acquérir l’intime conviction qu’entre les
objets et les êtres humains existe une espèce de partenariat qui se
20 transforme, selon les circonstances, en une véritable assistance ou
en une lutte permanente. Partenariat qu’il analyse tout au long de
son dernier livre qui paraît ce mois-ci, Comment l’esprit vient aux
objets (Aubier, 1999). Selon lui, tous participent à notre identité
psychique. Les vêtements d’abord, car « nous ne sommes véritable-
25 ment nous qu’avec eux. N’est-ce pas d’ailleurs le domaine où les
objets nous “collent” le mieux à la peau ? ». Les objets de la maison,
ensuite, car « ils constituent autant de caves et de greniers interdits
dont nous gardons parfois la clé accessible et dont, d’autres fois,
nous oublions jusqu’à l’existence ».
30 Nos bijoux

« L’alliance ou la bague de fiançailles font souvent partie des héri-
tages transmis de mères en filles ou belles-filles. Au fil des générations,
1. Artisan qui fabrique des costumes pour homme.

 65
ces objets précieux sont tantôt porteurs de bénédictions tantôt de
malédictions. » Ainsi les objets feront partie tout autant de notre
35 chair physique que psychique. Pourtant, ces « partenaires » sont
parfois contre nous. Exemple : notre voiture qui décide de ne pas
démarrer juste le jour où nous avons un rendez-vous important.
« Nous nous habituons vite aux bénéfices que nous procurent
nos objets familiers, commente Serge Tisseron. Et c’est lorsqu’ils
40 tombent en panne qu’on réalise les services qu’ils nous rendent.
Dans de tels moments, profitons-en pour faire le point et prendre
conscience de ce qui fonctionne bien, à notre insu, autour de nous. »
Mémoire
Les objets sont aussi de formidables réserves à mémoire. Ils
45 masquent ou réactivent le souvenir. On se souvient volontiers de
la grand-mère disparue lorsque, à l’occasion d’une fête de famille,
on ressort rituellement la vaisselle jaune et bleue qu’elle nous a
léguée. On évoque alors la vieille femme avec tendresse ou amer-
tume comme jamais on ne le fait le reste de l’année. Car enfermer
50 nos souvenirs dans les objets qui nous entourent, c’est aussi libérer
notre esprit. « Ne nous débarrassons jamais impulsivement de nos
biens en ayant l’impression de malmener les souvenirs qui y sont
attachés », conseille Serge Tisseron. Avant de les envoyer ad patres1
dans une prosaïque2 poubelle, emballons-les pour les protéger des
55 épluchures et des restes de repas.
« Séparons-nous rituellement de nos choses comme si nous les
enterrions. » Car nos objets quotidiens sont le support d’attentes,
d’attachements et de déceptions exactement semblables à celles
que nous éprouvons pour les êtres humains. Les histoires que Serge
60 Tisseron raconte page après page illustrent cette étrange relation.

1. Avant de les faire mourir.


2. Banale.

66
ii  quelles valeurs ont les objets ?

Pour analyser le document 


1. Expliquez pourquoi Serge Tisseron qualifie les objets quotidiens de « parte-
naires ». Comment développe‑t‑il cette idée ?
2. Quelle est l’utilité majeure des objets pour leurs propriétaires ?
3. Pourquoi Serge Tisseron propose‑t‑il d’enterrer les objets rituellement ?

E S S A I u L’OBJET COMME PASSION  : LE COLLECTIONNEUR


DOCUMENT 21

Walter B enjamin (1892-1940), Paris, capitale du xixe siècle. Le Livre des


passages (2006), traduction de Jean Lacoste, © Les Éditions du Cerf.

Philosophe allemand, Walter Benjamin est l’auteur d’une réflexion sur


l’histoire de la modernité qui place en son centre la vision poétique du Paris
de Baudelaire. Dans le sillage de ses investigations, il compose Paris, capi-
tale du xixe siècle, important essai demeuré inachevé où il démontre le
nouveau rôle des objets depuis les révolutions industrielles. Il évoque notam-
ment la passion que suscitent les objets à travers la figure du collectionneur.
Ce qui est décisif, dans l’art de collectionner (Sammeln), c’est
que l’objet soit détaché de toutes ses fonctions primitives, pour
nouer la relation la plus étroite possible avec les objets qui lui sont
semblables. Celle-ci est diamétralement1 opposée à l’utilité et se
5 place sous la catégorie remarquable de la complétude2. Qu’est-ce
que cette « complétude » ? Une tentative grandiose pour dépasser le
caractère parfaitement irrationnel de la simple présence de l’objet
dans le monde, en l’intégrant dans un système historique nouveau,
créé spécialement à cette fin3, la collection (Sammlung). Pour le vrai
10 collectionneur, chaque chose particulière devient, dans ce système,
une encyclopédie rassemblant tout ce qu’on sait de l’époque, du
paysage, de l’industrie, du propriétaire dont elle provient. Le sortilège
1. Radicalement.
2. Caractère de ce qui est complet.
3. Ce but.

 67
le plus profond du collectionneur consiste à enfermer la chose
particulière dans un cercle magique où elle se fige tandis qu’un
15 dernier frisson la parcourt (le frisson de la chose qui fait l’objet d’une
acquisition). Tout ce qui est présent à la mémoire, à la pensée, à la
conscience devient socle, encadrement, piédestal1, coffret de l’objet
en sa possession. Il ne faut pas croire que soit particulièrement
étranger au collectionneur le lieu supracéleste2 où, selon Platon3,
20 demeurent les archétypes immuables4 des choses. Le collectionneur
se perd, assurément. Mais il a la force de se redresser au moindre
souffle, au plus petit fétu5 de paille et la pièce qu’il vient d’acquérir
se détache comme une île de la mer de brume qui enveloppe ses
sens. L’art de collectionner (Sammeln) est une forme de ressouvenir6
25 pratique, et, de toutes les manifestations profanes7 de la « proxi-
mité », la plus convaincante. Le plus petit acte de réflexion politique
fait donc, dans une certaine mesure, époque dans le commerce des
antiquités. Ici nous construisons un réveil, une « diane8 » qui secoue
le kitsch9 du siècle précédent et le convoque au « rassemblement »
30 (Versammlung).

1. Support d’une statue qui l’élève et lui donne du prestige.


2. Le Ciel des Idées qui, dans la philosophie de Platon, désigne le lieu où les objets ne sont pas
matérialisés mais demeurent encore à l’état d’idées.
3. Philosophe grec (428 av. J.-C.-347 av. J.-C.).
4. Il s’agit ici des principes antérieurs aux choses, avant leur réalisation matérielle.
5. Brin.
6. Souvenir.
7. Dépourvu de caractère religieux et sacré.
8. Batterie de tambour ou sonnerie de clairon destinées à réveiller les soldats le matin.
9. Caractère d’objets jugés souvent inauthentiques et de mauvais goût.

Pour analyser le document 


1. Quelle fonction le collectionneur assigne‑t‑il à l’objet ? S’agit-il d’une fonc-
tion ou d’une valeur ?
2. En quoi, pour le collectionneur, l’objet est-il une encyclopédie ?

68
ii  quelles valeurs ont les objets ?

3. Pourquoi Benjamin parle‑t‑il de « sortilège » et de « magie » à propos des


objets ?

Thèmes de réflexion, de débat ou d’exposé


1. Dans le cadre d’un exposé, vous lirez Autobiographie des objets (2012)
de François Bon et dégagerez la valeur affective que le romancier assigne
aux objets.
2. Dans le cadre d’un débat, vous poserez la question suivante : « En quoi
nos objets préférés reflètent-ils notre personnalité ? »
3. Dans le cadre d’une réflexion écrite, discutez cette remarque de Marie-
Laure Uberti : « Les objets sont aussi de formidables réserves à mémoire. »

n La valeur religieuse
Doter un objet d’une dimension affective revient souvent à lui conférer une
valeur religieuse. C’est ce qu’observe Marcel Proust (➜ document 22, p. 70) pour
qui les objets qui ont appartenu à un être aimé disparu sont les témoins privilégiés
d’une intimité que l’amoureux ne pourra désormais plus partager. Au-delà de leur
valeur sentimentale, ces objets du quotidien aussi banals qu’une simple brosse
à cheveux deviennent l’occasion d’une adoration que l’affection seule n’explique
pas. Sans doute ces objets sont-ils à tenir pour les reliques d’une femme tant
aimée qu’elle apparaît aux yeux de l’amant comme une véritable divinité. Les
objets revêtent alors une dimension sacrée.
Mais la valeur proprement religieuse affectée à un objet naît quand l’amour
se mue en véritable foi. L’objet adoré devient un objet de dévotion à part entière
dont la vocation première est de permettre aux fidèles de rendre hommage,
dans le cadre d’un culte religieux, à un dieu, comme c’est notamment le cas
dans la religion chrétienne et en particulier le catholicisme. Suaires, morceaux
de la croix du Christ, chasubles de papes canonisés : autant de saintes reliques
(➜ document 23, p. 72) qui témoignent que les objets de dévotion sont des plus
divers et des plus usuels, d’autant plus adorés qu’ils sont en apparence quel-

 69
conques. L’objet de dévotion fascine le croyant car il se trouve au cœur d’un
paradoxe : il est la preuve matérielle d’une présence spirituelle et de sa force.
Signe d’un miracle, l’objet de dévotion renvoie à la part superstitieuse propre à
tout amour des objets.
Sans doute est-ce dans cette part de superstition que réside l’ultime aspect
de la valeur religieuse des objets. En effet, en contrepoint du culte des reliques
proprement religieux, naît progressivement, au cours du xxe siècle, un culte païen
des objets et, plus exactement, l’expression « objet culte ». À l’image de l’Opinel
(➜ document 24, p. 73), certains objets, à la tradition et à l’histoire à la fois longue
et riche, sont les traces d’un savoir-faire qui forcent le respect et suscitent l’admi-
ration. L’« objet culte » devient alors une icône des temps modernes et témoigne,
dans des temps matérialistes, d’une sacralisation des objets. Car ne faudrait-il
pas considérer que l’objet culte, outre ses qualités intrinsèques, est devenu le
signe d’une dévotion contemporaine sans fin pour la société de consommation,
nouvelle religion profane ?

N O U V E L L E u DE LA VALEUR SENTIMENTALE À LA VALEUR RELIGIEUSE


DOCUMENT 22

M arcel P roust (1871-1922), Les Plaisirs et les Jours (1896).


Avant de composer À la recherche du temps perdu, Marcel Proust a
souvent ébauché, dans des textes antérieurs, l’une de ses principales obsessions,
à savoir la valeur religieuse qu’un homme affecte aux objets ayant appartenu
à un être aimé impossible à conquérir et à jamais inaccessible.

Reliques
J’ai acheté tout ce qu’on a vendu de celle dont j’aurais voulu être
l’ami, et qui n’a pas consenti même à causer avec moi un instant.
J’ai le petit jeu de cartes qui l’amusait tous les soirs, ses deux

70
ii  quelles valeurs ont les objets ?

ouistitis1, trois romans qui portent sur les plats2 ses armes3, sa
5 chienne. Ô vous, délices, chers loisirs de sa vie, vous avez eu, sans
en jouir comme j’aurais fait, sans les avoir même désirées, toutes
ses heures les plus libres, les plus inviolables, les plus secrètes ; vous
n’avez pas senti votre bonheur et vous ne pouvez pas le raconter.
Cartes qu’elle maniait de ses doigts chaque soir avec ses amis
10 préférés, qui la virent s’ennuyer ou rire, qui assistèrent au début
de sa liaison, et qu’elle posa pour embrasser celui qui vint depuis
jouer tous les soirs avec elle ; romans qu’elle ouvrait et fermait dans
son lit au gré de sa fantaisie ou de sa fatigue, qu’elle choisissait
selon son caprice du moment ou ses rêves, à qui elle les confia, qui
15 y mêlèrent ceux qu’ils exprimaient et l’aidèrent à mieux rêver les
siens, n’avez-vous rien retenu d’elle, et ne m’en direz-vous rien ?
Romans, parce qu’elle a songé à son tour la vie de vos personnages
et de votre poète ; cartes, parce qu’à sa manière elle ressentit avec
vous le calme et parfois les fièvres des vives intimités, n’avez-vous
20 rien gardé de sa pensée que vous avez distraite ou remplie, de son
cœur que vous avez ouvert ou consolé ?
Cartes, romans, pour avoir tenu si souvent dans sa main, être
restés si longtemps sur sa table ; dames, rois ou valets, qui furent
les immobiles convives4 de ses fêtes les plus folles ; héros de romans
25 et héroïnes qui songiez auprès de son lit sous les feux croisés de sa
lampe et de ses yeux votre songe silencieux et plein de voix pour-
tant, vous n’avez pu laisser évaporer tout le parfum dont l’air de
sa chambre, le tissu de ses robes, le toucher de ses mains ou de ses
genoux vous imprégna.
30 Vous avez conservé les plis dont sa main joyeuse ou nerveuse
vous froissa ; les larmes qu’un chagrin de livre ou de vie lui firent
1. Petits singes d’Amérique.
2. Couverture du livre.
3. Blason de sa famille.
4. Invités.

 71
couler, vous les gardez peut-être encore prisonnières ; le jour qui fit
briller ou blessa ses yeux vous a donné cette chaude couleur. Je vous
touche en frémissant, anxieux de vos révélations, inquiet de votre
35 silence. Hélas ! peut-être, comme vous, êtres charmants et fragiles,
elle fut l’insensible, l’inconscient témoin de sa propre grâce. Sa plus
réelle beauté fut peut-être dans mon désir. Elle a vécu sa vie, mais
peut-être seul, je l’ai rêvée.

Pour analyser le document 


1. Quels sont les objets qui évoquent les souvenirs passés ? Quel est leur
point commun ?
2. Montrez en quoi les descriptions se révèlent sensuelles. Pourquoi ?
3. Pourquoi le narrateur apostrophe‑t‑il les objets ?

R E L I Q UA I R E u UN OBJET DE DÉVOTION
DOCUMENT 23

Reliquaire du doigt de saint André, atelier romain (1278-1281), argent pressé,


gaufré et doré, quartz, musée du trésor de la Basilique Saint-François d’Assise,
Assise, ph © Electa / Leemage (➜ cahier couleurs, p. IV).

Afin de favoriser le culte de ses croyants, l’Église catholique a multiplié


les objets de dévotion dès la Renaissance sous la forme de reliquaires. C’est
le cas du doigt de saint André, l’apôtre devenu saint dont la relique est
préservée dans une boîte extrêmement ouvragée. Destiné à l’adoration, l’objet
de dévotion participe de l’exercice de la foi chrétienne.

Pour analyser le document 


1. Quelles sont les composantes de l’image ?
2. Pourquoi le reliquaire est-il aussi ouvragé ?
3. Identifie‑t‑on facilement la relique du saint ? Pourquoi ?

72
ii  quelles valeurs ont les objets ?

Les objets de dévotion


Les objets de dévotion apparaissent à la Renaissance avec l’émergence de
la religion protestante. En effet, les protestants condamnent avec force le
commerce catholique de ce qu’ils nomment les « bondieuseries », à savoir
de petits objets sans réelle valeur religieuse vendus par les colporteurs.
Décidée à ne pas laisser ses fidèles se convertir massivement au protes-
tantisme, la Contre-Réforme catholique réplique avec force en cherchant
à toucher la foi des croyants grâce à l’institutionnalisation des objets de
dévotion qu’elle va multiplier lors de cérémonies rituelles.
De manière systématique, chaque grande cérémonie catholique met en
scène des objets qui seront sacralisés pour que les fidèles puissent commu-
nier autour du souvenir de ces événements de la vie religieuse. Les rameaux
de buis béni, le voile d’une mariée mis sous verre, les souvenirs de proces-
sion, les chasubles de prêtres mais aussi les morceaux de la croix du Christ
ou encore les cierges bénis sont autant d’objets qui cristallisent la dévotion
des fidèles et représentent la part sacrée et matérielle de la foi. Les objets
de dévotion prennent alors une place centrale dans la vie du dévot pour le
rappeler à sa croyance mais aussi à ses devoirs religieux.
Parallèlement à cette institutionnalisation officielle, le xixe siècle connaît
l’essor des objets de dévotion populaire. Les fidèles rendent hommage
à Dieu en fabriquant notamment des boîtes vitrées comme autant de
trésors de ferveur. Le culte privé des morts donne également lieu à la
multiplication d’objets déposés en offrande et en souvenir sur les tombes
des défunts. Variés, multiples, artisanaux, maladroits ou encore superbe-
ment ouvragés, les objets de dévotion s’imposent comme un patrimoine
religieux, mais aussi comme la preuve irréfutable d’une sacralisation de
l’objet dans nos sociétés.

A R T I C L E u QU’EST-CE QU’UN OBJET CULTE ?


DOCUMENT 24

G entiane L enhard, « La saga d’un objet culte : l’Opinel » (2014), © Femme
actuelle.

Pour le magazine féminin Femme actuelle, la journaliste Gentiane


Lenhard revient sur l’histoire de l’un des objets quotidiens parmi les plus

 73
pratiques : l’Opinel. En retraçant les grandes étapes de cette véritable saga,
la journaliste souligne combien ce couteau de poche incarne un objet culte de
notre époque.
Le plus célèbre canif du monde fête ses 120 ans ! Œuvre de
Joseph Opinel, un jeune montagnard à la volonté de fer, il est
passé de poches en poches pour traverser le xxe siècle.
L’opinel : un objet design en plein xixe siècle
5 Joseph Opinel est un opiniâtre. À la fin du xxe siècle, alors qu’il
n’est jamais allé à l’école, il travaille dans l’atelier de son père tail-
landier1 qui fournit les paysans du coin en serpes2, haches, et divers
outils tranchants. En observant ses clients, Joseph remarque qu’il leur
manque un couteau de poche, fiable, pratique, solide. Il travaille en
10 cachette en récupérant les rebus3 de lames car son père ne veut pas
entendre parler de cette histoire !
Le concept de couteau pliant existe depuis les romains mais Joseph
souhaite plancher sur l’ergonomie4. Une vraie approche de designer :
concevoir un manche rond à l’excellente prise en main, et une machine
15 capable de fendre le manche pas jusqu’au bout pour conserver la soli-
dité du bois. Sa lame Yatagan, inspirée d’un sabre turc, est née. Le
succès est immédiat : toute la vallée en demande et redemande.
La main porte-bonheur
En 1565, Charles IX5 ordonne que chaque maître coutelier6 appose
20 un emblème sur ses fabrications pour en garantir l’origine. Joseph
Opinel choisit « La Main Couronnée », une main droite, dite main

1. Artisan qui fabrique des outils à fer tranchant.


2. Outil tranchant recourbé à son extrémité.
3. Ce qui est bon à jeter.
4. Ce qui facilite l’utilisation d’un objet.
5. Roi de France (1550-1574).
6. Artisan qui fabrique des couteaux.

74
ii  quelles valeurs ont les objets ?

bénissante1 avec trois doigts levés et deux doigts repliés, figurant sur
les armoiries de la ville de Saint-Jean-de-Maurienne. Un symbole
fort, véritable porte-bonheur qui assure la pérennité2 de l’entreprise.
25 La couronne placée au-dessus de la main rappelle que la Savoie était
un Duché3.
Des paysans aux vacanciers
Non seulement l’Opinel est un objet bien conçu mais son créateur
est un homme têtu et ambitieux. Dès le début, il pense exportation et
30 se déplace en Suisse et en Italie pour communiquer sur son couteau.
Et il développe son modèle en douze tailles, dont une pour curer les
pipes4.
Pendant la guerre, le couteau passe des campagnes aux tranchées
où il devient l’outil indispensable des poilus5.
35 Dès les années 1970, il s’adapte aux évolutions de la société : l’ac-
cessoire rural devient un accessoire de loisir. Pique-niques, sorties
en bateau, pêche, rando… l’Opinel a su trouver sa place dans notre
quotidien.
Des scouts aux navigateurs
40 Les scouts l’ont adopté – l’Opinel est demandé dans le package
des Scouts – mais il est aussi apprécié des aventuriers, aviateurs,
navigateurs ou alpinistes comme Tabarly, Jean-Louis Étienne, Ellen
MacArthur… Il reste un symbole trans-générationnel que les pères
ou les grands-pères offrent à leur fils. Et il est aussi le témoin de nos
45 premiers amours en témoignent les images de cœur gravé dans les
arbres ! […]

1. Qui bénit.
2. Caractère de ce qui dure longtemps.
3. Sous l’Ancien Régime, fief appartenant à un duc.
4. Nettoyer et ôter le tabac de la pipe.
5. Soldats français de la Première Guerre mondiale (1914-1918).

 75
L’esthétique du célèbre couteau est récompensée en 1985 :
l’Opinel est alors sélectionné par le Victoria and Albert Museum
de Londres parmi les 100 plus beaux objets du monde.
50 Aujourd’hui plus de 300 millions d’exemplaires de ce « basique »
ont été vendus.

Pour analyser le document 


1. Qu’est-ce qui explique, selon la journaliste, le succès immédiat de l’Opinel
à sa création ?
2. Qu’est-ce qui fait, selon la journaliste, le succès encore aujourd’hui de
l’Opinel ?
3. Pourquoi l’Opinel dépasse‑t‑il les clivages sociaux ? Pourquoi la journaliste
le désigne‑t‑elle comme un objet culte ?

Thèmes de réflexion, d’exposé ou de débat


1. Dans le cadre d’un exposé, vous étudierez les objets de dévotion populaire
depuis le xixe siècle afin de montrer l’importance de la valeur religieuse des
objets au quotidien.
2. Dans le cadre d’un débat, vous poserez la question suivante : « Les reliques
sont-elles nécessaires à l’exercice de la foi religieuse ? »
3. Dans le cadre d’une réflexion écrite, vous vous demanderez si, en repre-
nant les propos de Karl Marx, on peut dire que les objets cultes sont devenus
l’opium du peuple.

n La valeur esthétique
La quatrième et ultime valeur d’un objet serait sans doute sa valeur esthétique.
Outre ses qualités de fabrication et de production, un objet a souvent pour but
de séduire un consommateur qui, sans parfois savoir s’il va lui être utile, saura,
dans tous les cas, lui plaire. Couleurs, matières, formes et originalité font le prix

76
ii  quelles valeurs ont les objets ?

de l’objet en lui conférant une plus-value lui permettant de se distinguer d’autres


objets et de pousser à l’achat. C’est dans ce souci d’offrir à l’objet un raffinement
esthétique et de le détacher de son caractère proprement usuel qu’est né le
design, notamment sous l’impulsion de figures charismatiques comme Philippe
Starck (➜ document 25, p. 78).
Dès lors, par les qualités esthétiques mises en jeu, la frontière entre design
et art est mince. C’est elle qu’interroge Andy Warhol (➜ document 26, p. 82) à
travers ses travaux plastiques. L’artiste américain n’a eu de cesse en effet de
questionner la valeur esthétique de l’objet moderne en signant notamment le
design des boîtes de soupe Campbell qu’il a ensuite reproduites sur nombre de
ses toiles. Où est l’œuvre d’art ? Le design est-il une œuvre d’artiste ou d’artisan ?
La question ne peut manquer d’être posée.
Et peut-être trouve‑t‑elle un début de réponse inattendue avec la poésie, en
particulier celle de Francis Ponge (➜ document 27, p. 83). Le propre de l’objet
serait de posséder une valeur esthétique à même de réenchanter le quotidien,
de le transcender et de le sublimer. Loin de sombrer dans la routine et la mono-
tonie, l’objet possède une part poétique qu’il transmet à la manière d’un don
merveilleux à son propriétaire. L’objet devient alors un véritable hymne à la
beauté sans même qu’il le sache. C’est ce même goût pour la beauté qui guide
les amateurs d’art à la Renaissance vers la constitution des cabinets de curio-
sités où ils rassemblent les objets dont les qualités esthétiques les ravissent
le plus. Ancêtres des actuels musées, les cabinets de curiosités, tels qu’ils
sont notamment peints par Frans Francken (➜ document 28, p. 84), mettent en
valeur les qualités esthétiques les plus insoupçonnées parmi les objets les plus
divers. Ceux-ci peuvent être indifféremment collectionnés et collectés comme
autant d’œuvres d’art, mais l’esthète qui prête de la beauté à tout n’entre‑t‑il
pas progressivement, comme le personnage de Des Esseintes (➜ document 29,
p. 85) du roman de Huysmans, dans une folie qui le coupe du monde ? Et si, à force
de sacraliser les choses, l’homme moderne n’était pas aliéné par les objets ?

 77
A R T I C L E u L’OBJET DESIGN
DOCUMENT 25

La rédaction de Ma maison, mon jardin, « Le designer Philippe Starck, récit d’un
succès international » (20 février 2014), © mamaisonmonjardin.com.
À l’occasion des presque quarante années de carrière de Philippe Starck (né
en 1949), le blog « Ma maison, mon jardin » retrace la carrière du designer
français. Véritable figure médiatique, Starck s’impose par son design à la
fois révolutionnaire et exigeant mais aussi démocratique et quotidien. « Ma
maison, mon jardin » revient sur les étapes majeures de son parcours atypique.
 hilippe Starck : retour sur le travail
P
d’un designer infatigable
Une renommée mondiale, un talent démesuré, des idées qui
débordent, des récompenses artistiques par centaines, c’est bien du
5 grand Philippe Starck dont on parle.
Ce designer français, fils d’ingénieur aéronautique, est le plus
connu et le plus diversifié dans son domaine. Les nombreuses œuvres
qu’il a réalisées l’ont rendu célèbre de par leur ergonomie1, leur
design et leur fonctionnalité.
10 En 1968, il crée, à seulement 22 ans, sa propre entreprise qui
conçoit et fabrique des produits gonflables. Et c’est en 1979, à
30 ans, qu’il fonde « Starck Product », l’actuel « Ubik ».
Focus sur Philippe Starck, un créateur presque légende de son
vivant…
15 « Le style Starck n’existe pas, c’est une logique… »
En effet, il n’y a pas de style associé à Philippe Starck, le desi-
gner explique que ses créations répondent toutes à une même
logique.
Mais elles sont toutes très différentes : on passe d’une brosse

1. Adaptation d’un produit à son utilisateur.

78
ii  quelles valeurs ont les objets ?

à dents à un bateau entièrement conçu par lui-même, en passant


20 par des montures de lunettes.
Philippe Starck s’essaye à tout, et il réussit tout.
Sa patte crée des objets toujours plus impressionnants les uns que
les autres.
Il n’y a donc pas de style car peu de rapports entre eux…
on ne dessine pas un avion comme on dessine une tasse à café.
Il
25 utilise toujours le design, les couleurs, et le matériel le plus adapté
car ses mots d’ordre sont : précision et fonctionnalité.
Les objets qu’il crée omettent toutes difficultés d’utilisation,
apportent légèreté et simplicité. « Le but est de rendre suppor-
table les choses que je trouve inacceptables » dit-il.
Philippe Starck
30 produit à partir de son imagination, sait créer l’effet de surprise,
et fait particulièrement attention à la symbolique des objets qu’il
conçoit, et fait en sorte qu’ils apportent des choses plus profondes
que leurs fonctions.
Des objets du quotidien… mais design !
35 Il paraît que les objets ne l’ont jamais séduit… on a du mal à le
croire tant il en a produit, environ 10 000…
Meubles et collection
de meubles, lunettes, bateaux, couteaux, voitures, montres, poignées
de porte, brosses à dents, bouteilles, appareils électroménager.
Ses plus belles créations sont même exposées dans les musées de
40 New York, Londres, Paris ou Tokyo… Philippe Starck souhaite la
démocratisation du design. Il crée des objets pas sérieux du tout,
accessibles, en augmentant toujours leur qualité.
C’est son credo1 : fabriquer des objets du quotidien, de la petite
décoration, sans pour autant entrer dans le luxe et l’opulence2.
45 Le design se démocratise avec les créations de Monsieur
Starck.
Luminaires, chaises, vaisselle, rien n’est trop beau pour faire

1. Sa devise.
2. Richesse abondante.

 79
de son chez-soi, un lieu design, et le designer l’a bien compris.
Les
objets qu’il crée sont des créations design, mais ils ont l’avantage
de pouvoir s’introduire dans tous les intérieurs, à la différence de
50 certaines grandes créations, trop extravagantes, inaccoutumées.
Philippe Starck est aussi connu et reconnu pour ses collections de
mobiliers, comme le fameux fauteuil Louis Ghost inspiré du style
Louis XVI avec un matériau très moderne qu’est le polycarbonate.
Mélange de style, mélange d’époque, Philippe Starck réussit
55 encore un challenge, le fauteuil a fêté ses 10 ans en 2010, et perdure.
Le polycarbonate est un matériau léger, et très solide. Starck
fait toujours en sorte de donner une longue espérance de vie à ses
créations, en misant sur la qualité.
Ce cultissime fauteuil transparent au dossier médaillon du style
60 Louis XVI se marie aussi bien dans un intérieur moderne qu’avec
des matières plus nobles comme le bois par exemple.
De même, la
matière résiste aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il est utilisé
par les plus grands restaurateurs, hôtels, et continue d’inspirer
d’autres créateurs.

Pour analyser le document 


1. Pourquoi n’y a‑t‑il pas de style Starck ? Comme le designer l’explique‑t‑il ?
2. Comment s’explique le succès de Starck ?
3. Quel rôle joue la valeur esthétique ?

80
ii  quelles valeurs ont les objets ?

Le design
Né en Angleterre en 1712 sous la plume du philosophe Anthony Shaftesbury
(1671-1713), le terme « design » apparaît au cœur de la théorie esthétique,
dans le sillage du disegno de la Renaissance italienne, pour qualifier l’art
à la fois de dessiner et de concevoir un objet en fonction d’une idée inno-
vante préconçue. Très vite populaire outre-Manche, le design prend son
sens d’activité de création esthétique à vocation industrielle dès le milieu
du xixe siècle, notamment avec le développement des produits manufac-
turés. La chaise n° 14 du Viennois Michael Thonet (1796-1871) dite la
« chaise bistrot », imaginée en 1859, constitue le premier objet design de
l’histoire en s’imposant par son dessin original et sa très large diffusion,
avec près de 50 millions d’exemplaires vendus jusqu’en 1914. Le design
gagne dans le même temps la France. Révolution industrielle oblige, il
s’oppose immédiatement aux arts décoratifs français dédiés aux produc-
tions artisanales traditionnelles car, à la fin du xixe siècle, sous l’impulsion
des Anglais John Ruskin (1819-1900) et William Morris (1834-1896),
tous deux défenseurs du mouvement Arts and Crafts, se développe l’idée
fondatrice et radicale d’un design orienté vers la recherche permanente
d’une créativité valorisant les objets.
Dans cet esprit, c’est véritablement au xxe siècle que le design des objets
usinés prend tout son essor et se répand massivement comme activité
la plus innovante en termes de création d’objets manufacturés. Citons
ici Walter Gropius (1883-1969) du mouvement Bauhaus, moderniste
convaincu ou encore Le Corbusier (1887-1965), célèbre notamment pour
ses chaises et canapés reconnaissables au premier coup d’œil. Car, outre
sa dimension industrielle, le design pointe aussi vers une double dimen-
sion, à la fois économique (car souvent coûteux) et aussi culturelle (car le
design est un marqueur de goût). C’est ainsi que, progressivement, au
cours du siècle, le design devient un objet de spéculation économique par
sa rareté et joue aussi des frontières de plus en plus poreuses avec la création
artistique à proprement parler, le Pop Art d’Andy Warhol (1928-1987)
interrogeant notamment la valeur esthétique des objets les plus banals
(➜ document 26, p. 82).
Enfin, à l’horizon des années 1980 et jusqu’à nos jours, le design appa-
raît comme un argument publicitaire capable d’augmenter durablement
les ventes d’un objet. Les designers deviennent de véritables célébrités à

 81
l’instar de Philippe Starck (né en 1949) qui va jusqu’à repenser et créer
des balais de toilettes que, de manière ironique, il baptise comme l’épée
mythique du Moyen Âge, « Excalibur » (➜ document 25, p. 78). Le design
n’est plus uniquement un secteur d’innovation industriel, il devient un
espace ludique de réflexion sur les objets quotidiens.

PEINTURE u DE L’OBJET À L’ART


DOCUMENT 26

A ndy Warhol (1928-1987), Campbell’s Soup Cans (Boîtes de soupe Campbell)


(1962), sérigraphie à l’acrylique sur toile, 32 toiles de 50,8 x 40,6 cm, New York,
Musée d’Art Moderne, ph © 2006, Digital image, The Museum of Modern Art,
New York / Scala, Florence – © 2014 Andy Warhol Foundation / ARS, NY /
ADAGP Paris, Licensed by Campbell’s Soup Co. All rights, reserved (➜ cahier
couleurs, p. V).

Figure majeure de l’art au xxe siècle, Andy Warhol, plasticien améri-


cain, s’impose comme l’initiateur du Pop Art, mouvement qui réfléchit et
interroge notamment le rôle de l’objet dans la société de consommation.
L’un de ses actes fondateurs parmi les plus célèbres est la conserve de soupe
Campbell : Warhol en dessine l’emballage industriel puis en fait une série
de tableaux représentant la boîte de soupe. Objet industriel ou œuvre d’art ?
Valeur marchande ou valeur esthétique ? Warhol remet en cause tous les
codes.

Pour analyser le document 


1. Quelle la composition du tableau ?
2. Quels sont les choix graphiques ?
3. S’agit-il, selon vous, d’un tableau ? Warhol formule‑t‑il implicitement une
critique de la société de consommation ?

82
ii  quelles valeurs ont les objets ?

P O É S I E u L’OBJET, SOURCE DE POÉSIE AU QUOTIDIEN


DOCUMENT 27

Francis P onge (1899-1988), « Le Cageot », Le Parti pris des choses (1942),
© Éditions Gallimard.

Poète majeur de la modernité, Francis Ponge est connu pour son amour des
choses et des objets les plus banals. Dans son premier recueil Le Parti pris
des choses, le poète fait l’éloge des objets en apparence les plus insignifiants,
comme ici le cageot, pour en souligner la puissance esthétique : au-delà de
toute fonction utilitaire, l’objet devient, sous ses yeux, une source de poésie
au quotidien.

Le cageot
À mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot,
simple caissette à claire-voie1 vouée au transport de ces fruits qui
de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans
5 effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure‑t‑il moins encore que les
denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.

À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors
de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement
ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet
10 objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il
convient toutefois de ne s’appesantir longuement.

1. Qui laisse passer le jour.

Pour analyser le document 


1. Comment Francis Ponge insiste‑t‑il sur le caractère quotidien du cageot ?
2. Quelle est la figure de style majeure du texte ? Que permet-elle d’apporter
à l’objet ?
3. Pourquoi Ponge qualifie‑t‑il le cageot d’objet « des plus sympathiques » ?

 83
PEINTURE u LE CABINET DE CURIOSITÉS
DOCUMENT 28

Frans Francken le Jeune (1581-1642), Un cabinet de curiosités (1641), huile


sur bois, 74 × 78 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum, ph © Erich Lessing /
Akg-Images (➜ cahier couleurs, p. VI).

Peintre flamand du xviie siècle, Frans Francken se distingue par


son œuvre classique qui s’attache essentiellement aux natures mortes.
Affectionnant particulièrement les peintures d’objets, Francken se fait
connaître par ses représentations de cabinets de curiosités, véritables temples
consacrés au culte des choses les plus précieuses et les plus rares de l’époque.
Musées avant l’heure, ces cabinets rassemblaient des objets collectés pour
leur valeur esthétique.

Pour analyser le document 


1. Quelle est la composition du tableau ?
2. Quels sont les objets représentés ? Sont-ils tous de même nature ?
3. Pourquoi le peintre a‑t‑il représenté ces deux hommes à l’arrière-plan ?
Quel sens donnent-ils au tableau ?

Du cabinet de curiosités au musée


Nés en Italie à la Renaissance, les cabinets de curiosités sont des lieux
privés dédiés à l’entrepôt et à l’exposition d’objets collectionnés. Rassem-
blés par des aristocrates ou de riches marchands, les objets collectés dans
ces cabinets sont dits des « curiosités » car rares et dignes d’attention. Ces
cabinets se distinguent alors par leur caractère original et leur goût de
l’hétéroclite rassemblant médailles, vaisselle, antiquités, œuvres d’art ou
encore animaux empaillés, coquillages et herbiers. En dépit de leur abon-
dance et de leur extrême variété, les objets des cabinets de curiosités se
répartissent en quatre catégories distinctes : les artificialia qui concernent
les objets créés ou modifiés par l’homme comme les œuvres d’art ; les scien-
tifica qui regroupent les instruments de mesure scientifique ; les exotica qui

84
ii  quelles valeurs ont les objets ?

concernent les animaux ou les plantes exotiques et enfin les naturalia qui
regroupent les créatures étranges et les monstres. Même si, comme cette
dernière catégorie l’atteste, ils gardaient trace des croyances populaires
en certains mythes comme les dragons, les cabinets de curiosités ont joué
un rôle-clé dans l’essor des sciences : au-delà du goût pour la collection
se dessinait un sens du classement et de la conservation qui allait bientôt
laisser place, au xixe siècle, aux musées.
Nés au milieu du xviiie siècle en France avec l’ouverture de galeries
publiques, les musées supplantent les cabinets de curiosités à partir de la
Révolution française. C’est en 1793 que le Louvre est partiellement trans-
formé en musée pour laisser admirer au peuple les trésors de la monarchie
française. Ce souci démocratique qui consiste à rendre la culture acces-
sible à tous s’accentue encore au retour des campagnes napoléoniennes à
l’étranger dont sont ramenés, notamment d’Égypte, différents objets et
trésors archéologiques. C’est au cours du xixe siècle que les musées se
popularisent et acquièrent progressivement, à l’aide de différentes collec-
tions, leur visage d’aujourd’hui, à savoir des lieux publics d’exposition
et de conservation d’objets dans un souci d’enseignement et de culture.

R O M A N u L’ESTHÈTE, UN HOMME MALADE ?


DOCUMENT 29

J oris -K arl H uysmans (1848-1907), À Rebours (1884), chapitre 10.


Avec son roman À Rebours, Joris-Karl Huysmans se détache du réalisme
et du naturalisme d’Émile Zola, son maître, pour marquer l’avènement du
décadentisme. Sans véritable intrigue, le romancier met en scène le personnage
fantasque et mystérieux de Des Esseintes, dandy et collectionneur maladif
qui transforme sa maison en véritable musée. Mais l’homme semble, à mesure
que le récit avance, de plus en plus mélancolique et fatigué, comme terrassé
par sa propre passion des objets.
Tout à coup une douleur aiguë le perça ; il lui sembla qu’un
vilebrequin1 lui forait les tempes. Il ouvrit les yeux, se retrouva

1. Outil mécanique permettant de faire un trou dans une surface.

 85
au milieu de son cabinet de toilette, assis devant sa table ; pénible-
ment, il marcha, abasourdi, vers la croisée1 qu’il entrebâilla. Une
5 bouffée d’air rasséréna2 l’étouffante atmosphère qui l’enveloppait ;
il se promena de long en large, pour raffermir ses jambes, alla et
vint, regardant le plafond où des crabes et des algues poudrées
de sel s’enlevaient en relief sur un fond grenu3 aussi blond que le
sable d’une plage ; un décor pareil revêtait les plinthes, bordant les
10 cloisons tapissées de crêpe4 Japonais vert d’eau, un peu chiffonné,
simulant le friselis5 d’une rivière que le vent ride et, dans ce léger
courant, nageait le pétale d’une rose autour duquel tournoyait une
nuée de petits poissons dessinés en deux traits d’encre.
Mais ses paupières demeuraient lourdes ; il cessa d’arpenter
15 le court espace compris entre le baptistère6 et la baignoire, et il
s’appuya sur la rampe de la fenêtre ; son étourdissement cessa ; il
reboucha soigneusement les fioles, et il mit à profit cette occasion
pour remédier au désordre de ses maquillages. Il n’y avait point
touché depuis son arrivée à Fontenay7, et il s’étonna presque, main-
20 tenant, de revoir cette collection naguère visitée par tant de femmes.
Les uns sur les autres, des flacons et des pots s’entassaient. Ici, une
boîte en porcelaine, de la famille verte8, contenait le schnouda9,
cette merveilleuse crème blanche qui, une fois étendue sur les joues,
passe, sous l’influence de l’air, au rose tendre, puis à un incarnat10
25 si réel qu’il procure l’illusion vraiment exacte d’une peau colorée

1. Fenêtre.
2. Lui ramena de la sérénité.
3. Granuleux.
4. Étoffe fine et légère.
5. Mouvement accompagné d’un léger murmure.
6. Bassin destiné à accomplir un baptême religieux.
7. Ville où réside principalement Des Esseintes.
8. Des Esseintes classe ses objets selon leurs couleurs.
9. Crème de beauté orientale.
10. Rouge très vif.

86
ii  quelles valeurs ont les objets ?

de sang ; là, des laques, incrustées de burgau1, renfermaient de l’or


Japonais et du vert d’Athènes, couleur d’aile de cantharide2, des ors
et des verts qui se transmuent en une pourpre profonde dès qu’on
les mouille ; près de pots pleins de pâte d’aveline3, de serkis4 du
30 harem, d’émulsines5 au lys de kachemyr6, de lotions d’eau de fraise
et de sureau pour le teint, et près de petites bouteilles remplies de
solutions d’encre de Chine et d’eau de rose à l’usage des yeux, des
instruments en ivoire, en nacre, en acier, en argent, s’étalaient épar-
pillés avec des brosses en luzerne pour les gencives : des pinces, des
35 ciseaux, des strigiles7, des estompes8, des crêpons et des houppes9,
des gratte-dos, des mouches et des limes.
Il manipulait tout cet attirail, autrefois acheté sur les instances10
d’une maîtresse qui se pâmait sous l’influence de certains aromates
et de certains baumes, une femme, détraquée et nerveuse, aimant à
40 faire macérer la pointe de ses seins dans les senteurs, mais n’éprou-
vant, en somme, une délicieuse et accablante extase, que lorsqu’on
lui ratissait la tête avec un peigne ou qu’elle pouvait humer11, au
milieu des caresses, l’odeur de la suie, du plâtre des maisons en
construction, par les temps de pluie, ou de la poussière mouchetée
45 par de grosses gouttes d’orage, pendant l’été.
Il rumina ces souvenirs, et une après-midi écoulée, à Pantin, par
désœuvrement, par curiosité, en compagnie de cette femme, chez
l’une de ses sœurs, lui revint, remuant en lui un monde oublié de

1. Coquillage nacré.
2. Coléoptère de couleur vert doré.
3. Variété de grosse noisette.
4. Crème délicate.
5. Cosmétique à base de savon.
6. De la région indienne du Kashmir.
7. Racloirs précieux utilisés dans l’Antiquité romaine lors des bains.
8. Pinceaux à maquillage.
9. Pinceaux à maquillage.
10. À la demande.
11. Respirer lentement.

 87
vieilles idées et d’anciens parfums ; tandis que les deux femmes
50 jacassaient et se montraient leurs robes, il s’était approché de la
fenêtre et, au travers des vitres poudreuses, il avait vu la rue pleine
de boue s’étendre et entendu ses pavés bruire sous le coup répété
des galoches1 battant les mares.

1. Chaussures à semelles de bois.

Pour analyser le document 


1. Comment expliquez-vous le soudain malaise de Des Esseintes ?
2. À quoi peut-on voir que Des Esseintes est un collectionneur et un esthète ?
3. Quel est le registre de langue et les choix lexicaux adoptés par Huysmans ?
Comment les expliquez-vous ?

Thèmes de réflexion, de débat ou d’exposé


1. Dans le cadre d’un débat, vous présenterez différents objets désignés par
Philippe Starck en posant la question suivante : « S’agit-il d’objets d’art ? »
2. Dans le cadre d’un exposé, vous ferez des recherches sur la place de l’objet
dans le Pop Art et dans l’œuvre d’Andy Warhol en particulier.
3. Dans le cadre d’un exposé, vous lirez en intégralité À Rebours de Joris-Karl
Huysmans en montrant le caractère maladif de la passion de Des Esseintes
pour les objets.

88
ii  quelles valeurs ont les objets ?

Pour s’exercer à la synthèse

1. Confrontez les textes de Georges Perec (➜ document 16, p. 52), de Michel


Houellebecq (➜ document 17, p. 55) et de Jean Baudrillard (➜ document 18, p. 59)
afin de mettre en évidence le rôle des objets dans la quête du bonheur
individuel.
2. Rapprochez les textes de Guy de Maupassant (➜ document 19, p. 61), de
Marie-Laure Uberti (➜ document 20, p. 64) et de Marcel Proust (➜ document 22,
p. 70) afin de montrer les points communs entre valeur affective et valeur
religieuse conférée à un objet.
3. Mettez en parallèle le texte de Karl Marx (➜ document 15, p. 49) avec le
tableau d’Andy Warhol (➜ document 26, p. 82) afin de mettre en évidence la
valeur marchande de l’art.
4. Confrontez les textes de Walter Benjamin (➜ document 21, p. 67), de Joris-
Karl Huysmans (➜ document 29, p. 85) et le reliquaire du doigt de saint André
(➜ document 23, p. 72) afin de mettre en lumière la valeur religieuse que le
collectionneur accorde aux objets.
5. Comparez le texte de Michel Houellebecq (➜ document 17, p. 55), les articles
sur l’Opinel (➜ document 24, p. 73) et le designer Philippe Starck (➜ document 25,
p. 78) afin de dégager la définition d’un objet culte.

 89
CHAPITRE III
LES OBJETS, UNE SOURCE D’ALIÉNATION ?

■■ Une aliénation psychologique

93 30. Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre (1900)


96 31. Jean-Paul Sartre, La Nausée (1938)
98 32. Honoré de Balzac, La Peau de chagrin (1831)
101 33. Alain Robbe-Grillet, Les Gommes (1953)
103 34. Photographie d’Oh les beaux jours (1963), de Samuel Beckett

■■ Une aliénation économique ?

105 35. Émile Zola, Au Bonheur des Dames (1883)


107 36. Nicolas Riou, « Dis-moi ce que tu consommes, je te dirai qui tu es »
(21 octobre 2005)
110 37. Bret Easton Ellis, American Psycho (1991)
112 38. Photographie d’appareils électroménagers dans une décharge
113 39. P
 ascale Senk, « Quand accumuler des choses devient pathologique »
(21 mars 2013)

Pour analyser le document : après chaque document


Thèmes de réflexion, d’exposé ou de débat : après certains documents
Pour s’exercer à la synthèse : à la fin de chaque chapitre

90
« Les objets animés, vécus, complices, se raréfient
et ne peuvent plus être remplacés. »
Rainer Maria Rilke, lettre de Muzot du 13 novembre 1925,
Poèmes à la nuit, © Éditions Verdier.

Dans une société qui n’aurait plus que la consommation pour but, pouvons-
nous encore disposer d’une quelconque liberté ou sommes-nous aliénés,
possédés par les objets que nous accumulons ? Pouvons-nous vivre en dehors
de ce qu’ils nous offrent ou de ce que nous projetons en eux ? La tyrannie des
objets ne définit-elle pas nos sociétés contemporaines de manière pathologique ?
Quel est notre réel degré de dépendance ?
Autant de questions qui exigent une double distinction car les objets semble-
raient susciter deux types d’aliénation : une aliénation psychologique, proche
de l’addiction, quand l’homme tombe dans le fétichisme et devient tributaire et
non plus propriétaire des objets. L’aliénation peut aussi prendre une dimension
économique : dans un monde devenu marchandise, où l’homme n’a plus sa place,
les objets suscitent une dépendance frénétique à la consommation. Acheter,
accumuler, c’est exister, parfois au péril de sa santé. L’homme n’est-il pas alors
esclave des objets ?

n Une aliénation psychologique


Les objets semblent avoir pris le pouvoir. Autrefois simples éléments de décor,
leur place est devenue, au fil des siècles, grandissante pour finir par être enva-
hissante. Les objets définissent nos sociétés, asservissent les hommes et les
aliènent. Obsédant, l’objet peut devenir l’enjeu d’un fétichisme sexuel (➜ encadré,
p. 94). Le psychanalyste Sigmund Freud a en effet analysé le rôle grandissant des
objets dans le tissu social pour démontrer combien ils peuvent être au cœur de
fantaisies, notamment érotiques, aliénant le sujet. Il revient à Octave Mirbeau

 91
(➜ document 30, p. 93) de montrer avec humour et ironie la passion dévorante
pour les bottines qu’un des maîtres de Célestine, une soubrette, observait pour
ces objets en apparence anodins. L’objet devient source de déraison et menace
l’homme de folie.
S’ils sont parfois adorés, ils peuvent cependant être profondément rejetés
par certains, comme Roquentin, le personnage du roman de Sartre, La Nausée
(➜ document 31, p. 96) : les objets sont alors les symptômes d’un manque cruel
de liberté. Envahissants, ils sont les symboles d’un monde à rejeter, qui ne peut
que susciter la nausée. Il faudrait pouvoir s’en libérer, clame Roquentin.
C’est sans doute ce que pense Raphaël de Valentin, le héros du roman de
Balzac, La Peau de Chagrin (➜ document 32, p. 98), qui découvre malgré lui la
place surnaturelle et tyrannique des objets. Sur un mode allégorique, Balzac
montre que les objets prennent une place hors du commun dans les existences
de chacun dans la société du xixe siècle. Et si acheter un objet, c’était vendre
son âme au diable ?
Cette même angoisse se dessine au cœur des Gommes d’Alain Robbe-Grillet
(➜ document 33, p. 101) : Wallas, le héros, désire manger une tomate mais cette
tomate est-elle un fruit ? Dans une société où tout ressemble à une marchandise,
la tomate paraît être le symbole de la déshumanisation du monde. À l’instar de
Winnie, l’héroïne d’Oh les beaux jours de Samuel Beckett (➜ document 34, p. 103),
les objets nous ont tant envahis que nous finissons ensevelis sous leur poids.
Et si, au-delà ces implications psychologiques, l’objet aliénait aussi l’homme
économiquement ?

Le fétichisme
Dérivé d’un terme portugais signifiant à l’origine « objet artificiel » puis
« sortilège », le mot « fétichisme » apparaît au xviiie siècle sous la plume de
l’explorateur et philosophe Charles de Brosses (1709-1777) pour désigner
les objets de culte des populations d’Afrique : êtres inanimés, objets quel-
conques, divinités. Sous-tendu par une passion incontrôlable, le fétichisme
consiste à vénérer de manière aveugle et puérile un objet auquel on prête
des vertus surnaturelles.

92
iii  les objets, une source d’aliénation ?

Le philosophe David Hume (1711-1776) s’intéresse aussi au fétichisme


qu’il considère comme une forme d’idolâtrie. Mais c’est au xixe siècle, sous
la plume du philosophe Karl Marx (1818-1883) dans Le Capital (1871),
que le terme prend son sens actuel. Pour Marx, le fétichisme désigne la
part mystique et mystérieuse que revêt toute marchandise. Aimer les objets
s’apparente à une vénération proche du culte primitif que De Brosses
voyait à l’œuvre dans les tribus africaines. Le capitalisme exprime, par le
fétichisme de la marchandise, à la fois l’idolâtrie de l’objet mais aussi son
pouvoir d’aliénation mercantile.
La notion est reprise au début du xxe siècle par le fondateur de la psycha-
nalyse, Sigmund Freud (1856-1939). Dans Trois essais sur la théorie sexuelle
(1905), Freud reprend l’idée marxiste du fétichisme pour caractériser
une pratique sexuelle au cours de laquelle l’excitation est générée par le
contact physique et visuel avec un objet, comme dans le texte de Mirbeau
(➜ document 30, ci-dessous).
De Marx à Freud, le fétichisme renvoie à la manière dont l’homme, fasciné
ou envoûté, prête à l’objet des facultés qui ne relèvent pas de la raison.

R O M A N u DES OBJETS FÉTICHES


DOCUMENT 30

O ctave M irbeau (1848-1917), Le Journal d’une femme de chambre (1900),


chapitre I, © Éditions du Boucher en partenariat avec la Société Octave Mirbeau.

Dénonçant avec virulence les injustices sociales, Octave Mirbeau défraie


la chronique avec son roman Le Journal d’une femme de chambre. À
travers le journal intime de Célestine, une jeune soubrette, il s’amuse à
dénoncer avec provocation les mœurs de la province bourgeoise. En entrant au
service de monsieur Rabour, la domestique découvre que ce dernier s’adonne
au fétichisme de ses bottines.
Depuis le moment où il1 était entré dans le salon, ses yeux
restaient obstinément fixés sur mes bottines.

1. Monsieur Rabour.

 93
— Vous en avez d’autres ?… me demanda‑t‑il, après un court
silence, pendant lequel il me sembla que son regard était devenu
5 étrangement brillant.
— D’autres noms1, Monsieur ?
— Non, mon enfant, d’autres bottines…
Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une langue effilée2, à la
manière des chattes.
10 Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de bottines, qui me
rappelait l’expression de gouaille polissonne3 du cocher, m’avait
interdite. Cela avait donc un sens ?… Sur une interrogation plus
pressante, je finis par répondre, mais d’une voix un peu rauque et
troublée, comme s’il se fût agi de confesser un péché galant4 :
15 — Oui, Monsieur, j’en ai d’autres…
— Des vernies ?
— Oui, Monsieur.
— De très… très vernies ?
— Mais oui, Monsieur.
20 — Bien… bien… Et en cuir jaune ?
— Je n’en ai pas, Monsieur…
— Il faudra en avoir… je vous en donnerai.
— Merci, Monsieur !
— Bien… bien… Tais-toi !
25 J’avais peur, car il venait de passer dans ses yeux des lueurs
troubles… des nuées5 rouges de spasme… Et des gouttes de sueur
roulaient6 sur son front… Croyant qu’il allait défaillir, je fus sur le
point de crier, d’appeler au secours… mais la crise se calma, et, au

1. Il s’agit en fait de surnoms donnés à Célestine.


2. Très mince.
3. Moquerie vulgaire à caractère sexuel.
4. Un péché de chair.
5. Nuages.
6. Dégoulinaient.

94
iii  les objets, une source d’aliénation ?

bout de quelques minutes, il reprit d’une voix apaisée, tandis qu’un


30 peu de salive moussait encore au coin de ses lèvres :
— Ça n’est rien… c’est fini… Comprenez-moi, mon enfant…
Je suis un peu maniaque… À mon âge, cela est permis, n’est-ce
pas ?… Ainsi, tenez, par exemple je ne trouve pas convenable
qu’une femme cire ses bottines, à plus forte raison les miennes…
35 Je respecte beaucoup les femmes, Marie, et ne peux souffrir cela…
C’est moi qui les cirerai vos bottines, vos petites bottines, vos chères
petites bottines… C’est moi qui les entretiendrai… Écoutez bien…
Chaque soir, avant de vous coucher, vous porterez vos bottines dans
ma chambre… vous les placerez près du lit, sur une petite table, et,
40 tous les matins, en venant ouvrir mes fenêtres… vous les reprendrez.
Et, comme je manifestais un prodigieux étonnement, il ajouta :
— Voyons !… Ça n’est pas énorme, ce que je vous demande
là… c’est une chose très naturelle, après tout… Et si vous êtes bien
gentille…
45 Vivement, il tira de sa poche deux louis1 qu’il me remit.
— Si vous êtes bien gentille, bien obéissante, je vous donnerai
souvent des petits cadeaux. La gouvernante vous paiera, tous les
mois, vos gages2… Mais, moi, Marie, entre nous, souvent, je vous
donnerai des petits cadeaux. Et qu’est-ce que je vous demande ?…
50 Voyons, ça n’est pas extraordinaire, là… Est-ce donc si extraordi-
naire, mon Dieu ?
Monsieur s’emballait encore. À mesure qu’il parlait, ses paupières
battaient, battaient comme des feuilles sous l’orage.
— Pourquoi ne dis-tu rien, Marie ?… Dis quelque chose…
55 Pourquoi ne marches-tu pas ?… Marche un peu que je les voie
remuer… que je les voie vivre… tes petites bottines…

1. Monnaie d’alors.
2. Salaire des domestiques.

 95
Il s’agenouilla, baisa mes bottines, les pétrit de ses doigts fébriles1
et caresseurs, les délaça2… Et, en les baisant, les pétrissant, les cares-
sant, il disait d’une voix suppliante, d’une voix d’enfant qui pleure :
60 — Oh ! Marie… Marie… tes petites bottines… donne-les moi,
tout de suite… tout de suite… tout de suite… Je les veux tout de
suite… donne-les moi…
J’étais sans force… La stupéfaction me paralysait… Je ne
savais plus si je vivais réellement ou si je rêvais… Des yeux de
65 Monsieur, je ne voyais que deux petits globes blancs, striés 3 de
rouge. Et sa bouche était tout entière barbouillée d’une sorte de
bave savonneuse…
Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux heures, il s’en-
ferma avec elles dans sa chambre…
1. Rendus tremblants par la fièvre.
2. Défit les lacets.
3. Rayés.

Pour analyser le document 


1. Comment expliquez-vous la fièvre qui s’empare de M. Rabour ? Comment
Mirbeau la met-il en scène ?
2. Montrez comment Célestine use du registre ironique pour décrire le mal
dont est frappé M. Rabour.
3. Montrez en quoi le fétichisme de la bottine est décrit comme une posture
religieuse par Mirbeau.

R O M A N u LE DÉGOÛT DES OBJETS


DOCUMENT 31

J ean -Paul S artre (1905-1980), La Nausée (1938), © Éditions Gallimard.


Philosophe de formation, Jean-Paul Sartre choisit dans son premier roman,
La Nausée, de donner la parole au personnage d’Antoine Roquentin. Par
son biais, Sartre dévoile pour la première fois le questionnement existentialiste

96
iii  les objets, une source d’aliénation ?

qui formera l’essentiel de sa réflexion. Roquentin se demande ainsi s’il ne


serait pas aliéné par les objets du quotidien. Le monde moderne ne donne‑t‑il
pas la nausée ?
Donc, aujourd’hui, je regardais les bottes fauves1 d’un officier
de cavalerie, qui sortait de la caserne. En les suivant du regard, j’ai
vu un papier qui gisait2 à côté d’une flaque. J’ai cru que l’officier
allait, de son talon, écraser le papier dans la boue, mais non : il a
5 enjambé, d’un seul pas, le papier et la flaque. Je me suis approché :
c’était une page réglée3, arrachée sans doute à un cahier d’école. La
pluie l’avait trempée et tordue, elle était couverte de cloques et de
boursouflures, comme une main brûlée. Le trait rouge de la marge
avait déteint en une buée rose ; l’encre avait coulé par endroits. Le
10 bas de la page disparaissait sous une croûte de boue. Je me suis
baissé, je me réjouissais déjà de toucher cette pâte tendre et fraîche
qui se roulerait sous mes doigts en boulettes grises… Je n’ai pas pu.
Je suis resté courbé, une seconde, j’ai lu « Dictée : le Hibou
blanc », puis je me suis relevé, les mains vides. Je ne suis plus libre,
15 je ne peux plus faire ce que je veux.
Les objets, cela ne devrait pas toucher, puisque cela ne vit pas.
On s’en sert, on les remet en place, on vit au milieu d’eux : ils sont
utiles, rien de plus. Et moi, ils me touchent, c’est insupportable.
J’ai peur d’entrer en contact avec eux tout comme s’ils étaient des
20 bêtes vivantes.
Maintenant je vois ; je me rappelle mieux ce que j’ai senti, l’autre
jour, au bord de la mer, quand je tenais ce galet. C’était une espèce
d’écœurement douceâtre. Que c’était donc désagréable ! Et cela
venait du galet, j’en suis sûr, cela passait du galet dans mes mains.
25 Oui, c’est cela, c’est bien cela : une sorte de nausée dans les mains.

1. De couleur ocre, orangée.


2. Étendu à terre.
3. Avec des carreaux.

 97
Pour analyser le document 
1. Pourquoi Roquentin commence‑t‑il par une description détaillée du papier ?
2. Pourquoi Roquentin qualifie‑t‑il les objets de « bêtes vivantes » (l. 20) ?
3. Que symbolise la nausée finale ?

R O M A N u DES OBJETS ALIÉNANTS


DOCUMENT 32

H onoré de B alzac (1799-1850), La Peau de chagrin (1831), chapitre I,


« Le talisman ».

Dans La Peau de chagrin, l’un de ses premiers romans, Honoré de


Balzac présente l’histoire de Raphaël de Valentin, jeune homme ruiné qui
entend mettre fin à ses jours. C’est à ce moment terrible qu’il rencontre un
vieil homme qui lui fait découvrir une mystérieuse peau de chagrin capable
d’exaucer tous ses vœux. Mais, progressivement, l’ambitieux jeune homme
est aliéné par l’objet magique qui prend une place grandissante dans sa vie.

— Retournez-vous, dit le marchand en saisissant tout à coup


la lampe pour en diriger la lumière sur le mur qui faisait face au
portrait, et regardez cette Peau de Chagrin, ajouta‑t‑il.
Le jeune homme se leva brusquement et témoigna quelque
5 surprise1 en apercevant au-dessus du siège où il s’était assis un
morceau de chagrin2 accroché sur le mur, et dont la dimension
n’excédait pas celle d’une peau de renard ; mais, par un phéno-
mène inexplicable au premier abord, cette peau projetait au sein
de la profonde obscurité qui régnait dans le magasin des rayons si
10 lumineux que vous eussiez dit d’une petite comète. Le jeune incré-
dule s’approcha de ce prétendu talisman3 qui devait le préserver
du malheur, et s’en moqua par une phrase mentale. Cependant,

1. Fut surpris.
2. Cuir de mulet utilisé dans la maroquinerie de luxe.
3. Objet merveilleux auquel on prête des possibilités fantastiques et surnaturelles.

98
iii  les objets, une source d’aliénation ?

animé d’une curiosité bien légitime, il se pencha pour regarder


alternativement la Peau sous toutes les faces, et découvrit bientôt
15 une cause naturelle à cette singulière lucidité1. Les grains noirs du
chagrin étaient si soigneusement polis et si bien brunis, les rayures
capricieuses en étaient si propres et si nettes que, pareilles à des
facettes de grenat2, les aspérités3 de ce cuir oriental formaient autant
de petits foyers qui réfléchissaient vivement la lumière. Il démontra
20 mathématiquement la raison de ce phénomène au vieillard, qui,
pour toute réponse, sourit avec malice. Ce sourire de supériorité fit
croire au jeune savant qu’il était la dupe en ce moment de quelque
charlatanisme4. Il ne voulut pas emporter une énigme de plus dans
la tombe, et retourna promptement la Peau comme un enfant pressé
25 de connaître les secrets de son jouet nouveau.
— Ah ! ah ! s’écria‑t‑il, voici l’empreinte du sceau5 que les
Orientaux nomment le cachet de Salomon6.
— Vous le connaissez donc ? demanda le marchand, dont les
narines laissèrent passer deux ou trois bouffées d’air qui peignirent
30 plus d’idées que n’en auraient exprimé les plus énergiques paroles.
— Existe‑t‑il au monde un homme assez simple pour croire à
cette chimère7 ? s’écria le jeune homme piqué8 d’entendre ce rire
muet et plein d’amères dérisions. Ne savez-vous pas, ajouta‑t‑il,
que les superstitions de l’Orient ont consacré la forme mystique
35 et les caractères mensongers de cet emblème9 qui représente une
puissance fabuleuse ? Je ne crois pas devoir être plus taxé de niaiserie

1. Luminosité intense.
2. Pierre précieuse de couleur rouge.
3. Caractère de ce qui est inégal.
4. Agissement frauduleux d’une personne prétendant posséder un secret merveilleux.
5. Marque de fabrique.
6. Étoile mythique à six branches représentée sur une bague qui donnait la toute-puissance à son
détenteur.
7. Croyance fabuleuse et mensongère.
8. Vexé.
9. Figure symbolique.

 99
dans cette circonstance que si je parlais des Sphinx ou des Griffons1,
dont l’existence est en quelque sorte mythologiquement admise.
— Puisque vous êtes un orientaliste2, reprit le vieillard, peut-
40 être lirez-vous cette sentence ?
Il apporta la lampe près du talisman que le jeune homme tenait
à l’envers, et lui fit apercevoir des caractères incrustés dans le tissu
cellulaire de cette Peau merveilleuse, comme s’ils eussent été
produits par l’animal auquel elle avait jadis appartenu. […]
45 Les paroles mystérieuses étaient disposées de la manière suivante :
[…]
Ce qui voulait dire en français :
SI TU ME POSSÈDES, TU POSSÉDERAS TOUT,
MAIS TA VIE M’APPARTIENDRA. DIEU L’A
50 VOULU AINSI. DÉSIRE, ET TES DÉSIRS
SERONT ACCOMPLIS. MAIS RÈGLE
TES SOUHAITS SUR TA VIE.
ELLE EST LÀ. À CHAQUE
VOULOIR JE DÉCROÎTRAI
55 COMME TES JOURS.
ME VEUX-TU ?
PRENDS. DIEU
T’EXAUCERA.
SOIT !

1. Animaux mythiques et fabuleux.


2. Connaisseur les langues orientales.

Pour analyser le document 


1. Quel registre Balzac utilise‑t‑il pour décrire l’atmosphère régnant autour
de l’objet ?
2. Comment Balzac montre‑t‑il que Raphaël est littéralement fasciné par la
peau de chagrin ? Quel est son pouvoir et sa valeur ?

100
iii  les objets, une source d’aliénation ?

3. Interprétez les paroles mystérieuses du talisman : selon vous, qu’an-


noncent-elles du destin de Raphaël ?

R O M A N u UN MONDE DEVENU OBJET


DOCUMENT 33

Alain Robbe-Grillet (1922-2008), Les Gommes (1953), © Éditions de Minuit.


À sa parution en 1953, Les Gommes, premier roman d’Alain Robbe-
Grillet, fit scandale. Novateur dans sa forme, ce récit imposait surtout une
vision radicalement déshumanisée du monde à travers les déambulations de
l’inspecteur Wallas égaré dans une énigmatique ville du Nord. Le monde
froidement décrit par celui qui allait devenir le pape du Nouveau Roman
était chosifié, à l’image de la tomate que veut manger Wallas. L’homme
a‑t‑il disparu dans un monde gouverné par les objets et les machines ?
Revenu sur ses pas, Wallas avise1, de l’autre côté de la rue Janeck,
un restaurant automatique de dimensions modestes mais équipé des
appareils les plus récents. Contre les murs s’alignent les distribu-
teurs nickelés2 ; au fond, la caisse où les consommateurs se munissent
5 de jetons spéciaux. La salle, toute en longueur, est occupée par deux
rangées de petites tables rondes, en matière plastique, fixées au sol.
Debout devant ces tables, une quinzaine de personnes – continuel-
lement renouvelées – mangent avec des gestes rapides et précis.
Des jeunes filles en blouses blanches de laborantines3 desservent et
10 essuient, au fur et à mesure, les tables abandonnées. Sur les murs
laqués de blanc, une pancarte maintes fois reproduite :
« Dépêchez-vous. Merci. »
Wallas fait le tour des appareils. Chacun d’eux renferme – placées
sur une série de plateaux de verre, équidistants4 et superposés – une

1. Aperçoit.
2. En nickel, métal brillant alors très en vogue.
3. Qui travaillent dans des laboratoires pharmaceutiques notamment.
4. Séparés par la même distance.

 101
15 série d’assiettes en faïence où se reproduit exactement, à une feuille
de salade près, la même préparation culinaire. Quand une colonne se
dégarnit1, des mains sans visage complètent les vides, par-derrière.
Arrivé devant le dernier distributeur, Wallas ne s’est pas encore
décidé. Son choix est d’ailleurs de faible importance, car les divers
20 mets2 proposés ne diffèrent que par l’arrangement des articles sur
l’assiette ; l’élément de base est le hareng mariné.
Dans la vitre de celui-ci Wallas aperçoit, l’un au-dessus de l’autre,
six exemplaires de la composition suivante : sur un lit de pain de
mie, beurré de margarine, s’étale un large filet de hareng à la peau
25 bleu argenté ; à droite cinq quartiers de tomate, à gauche trois
rondelles d’œuf dur ; posées par-dessus, en des points calculés, trois
olives noires. Chaque plateau supporte en outre une fourchette et
un couteau. Les disques de pain sont certainement fabriqués sur
mesure.
30 Wallas introduit son jeton dans la fente et appuie sur un bouton.
Avec un ronronnement agréable de moteur électrique, toute la
colonne d’assiettes se met à descendre ; dans la case vide située à
la partie inférieure apparaît, puis s’immobilise, celle dont il s’est
rendu acquéreur. Il la saisit, ainsi que le couvert qui l’accompagne,
35 et pose le tout sur une table libre. Après avoir opéré de la même
façon pour une tranche du même pain, garni cette fois de fromage,
et enfin pour un verre de bière, il commence à couper son repas en
petits cubes.


Un quartier de tomate en vérité sans défaut, découpé à la machine


40 dans un fruit d’une symétrie parfaite. La chair périphérique3,
compacte et homogène, d’un beau rouge de chimie, est régulière-

1. Se vide.
2. Aliments.
3. Qui fait le tour.

102
iii  les objets, une source d’aliénation ?

ment épaisse entre une bande de peau luisante et la loge1 où sont


rangés les pépins, jaunes, bien calibrés, maintenus en place par une
mince couche de gelée verdâtre le long d’un renflement du cœur.
45 Celui-ci, d’un rose atténué légèrement granuleux, débute, du côté
de la dépression2 inférieure, par un faisceau de veines blanches, dont
l’une se prolonge jusque vers les pépins – d’une façon peut-être un
peu incertaine.

Tout en haut, un accident à peine visible s’est produit : un coin


50 de pelure, décollé de la chair sur un millimètre ou deux, se soulève
imperceptiblement.

1. Intérieur de la tomate.
2. Affaissement.

Pour analyser le document 


1. Quelle est la place des hommes dans ce restaurant ? Comment sont-ils
décrits ?
2. Comment sont décrits les objets vendus ?
3. La tomate apparaît-elle ici comme un fruit ?

PHOTOGRAPHIE u LA FIN DES OBJETS ?


DOCUMENT 34

S amuel B eckett (1906-1989), Oh les beaux jours (1963), mise en scène de


Roger Blin avec Madeleine Renaud, Paris, théâtre de l’Odéon, octobre 1963,
ph © Studio Lipnitzki / Roger-Viollet (➜ cahier couleurs, p. VII).

Dans Oh les beaux jours, pièce emblématique du théâtre de l’absurde, le


dramaturge irlandais Samuel Beckett représente Winnie, une femme perdue
au milieu de nulle part et ensevelie jusqu’au cou. Seule en scène, dialoguant
avec Willie, son mari, elle témoigne symboliquement du malaise existentiel
de la société de consommation. Submergée par les objets de plus en plus
 103
envahissants, Winnie, incarnée ici par Madeleine Renaud (1900-1994),
semble avoir perdu toute liberté.

Pour analyser le document 


1. Étudiez les composantes de l’image.
2. Dans quelle situation se trouve le personnage de Winnie ?
3. Quel est le rôle des objets présents ? Que symbolisent-ils ?

Thèmes de réflexion, de débat ou d’exposé


1. Lisez La Peau de chagrin (1831) d’Honoré de Balzac et montrez comment,
progressivement, le héros dépend de l’objet dont il a fait l’acquisition.
2. Dans le cadre d’une réflexion écrite, discutez cette citation d’Alain Robbe-
Grillet au sujet de la société envahie d’objets : « L’homme regarde le monde
mais le monde ne lui rend pas son regard. »
3. Dans le cadre d’un débat, vous poserez la question suivante : « Sommes-
nous esclaves des objets ? »

n Une aliénation économique ?


Si l’objet aliène psychologiquement, peut-être faut-il en chercher la cause du
côté de la folie consumériste qui agite les masses depuis le milieu du xixe siècle.
C’est l’idée qu’avance Émile Zola dans Au Bonheur des Dames (➜ document 35,
p. 105) qui met en scène la fièvre acheteuse qui s’empare des clientes du grand
magasin d’Octave Mouret. Poussant par diverses stratégies ses clientes à
acheter, le directeur du grand magasin consacre le règne d’une folie écono-
mique qui rend les clientes dépendantes. Acheter serait l’addiction des sociétés
modernes née avec l’essor du capitalisme.
L’homme de la société de consommation ne jure plus que par la toute-puis-
sance des objets auxquels son monde semble se résumer. C’est le constat de
Nicolas Riou (➜ document 36, p. 107) qui montre que les fabricants d’objets ont

104
iii  les objets, une source d’aliénation ?

compris qu’aliéné économiquement, le consommateur veut trouver dans l’objet


une force consolatrice pour conjurer et guérir son aliénation. Nombre d’objets
modernes jouent donc de cet argument publicitaire au point de brouiller les
frontières : l’objet serait le mal et le remède d’un problème insoluble. Une
telle aliénation consumériste est illustrée par Bret Easton Ellis (➜ document 37,
p. 110) à travers l’inquiétant Patrick Bateman de son roman American Psycho.
Consommateur fou, compulsif et acharné, le jeune homme d’affaires ne jure que
par les marchandises et les marques qui constituent son univers. Être, pour lui,
c’est avoir et se laisser posséder par les choses, même si, pour posséder les
personnes qu’il désire, il va jusqu’à les assassiner. Pour Bret Easton Ellis, une
telle perspective constitue la fin logique d’une société de consommation qui réduit
l’homme à la sauvagerie.
L’aliénation de l’homme par les objets mène à des dérives auxquelles il s’agit
de trouver des solutions thérapeutiques. Le consumérisme et l’invasion des objets
(➜ document 38, p. 112) doivent être traités comme un problème de santé. La fièvre
acheteuse peut conduire à l’isolement social et à la démence comme l’indique la
journaliste Pascale Senk (➜ document 39, p. 113) pour qui l’accumulation compul-
sive d’objets est symptômatique d’une société aliénante. Peut-on soigner cette
pathologie moderne et, si c’est le cas, par quels moyens ? Mais peut-on vraiment
se libérer du règne des objets ?

R O M A N u LA FIÈVRE ACHETEUSE
DOCUMENT 35

É mile Z ola (1840-1902), Au Bonheur des Dames (1883), chapitre 9.


Dans Au Bonheur des Dames, onzième volume de la suite romanesque
des Rougon-Macquart, Émile Zola décrit la naissance des grands magasins
au cœur du Second Empire. Véritable temple dédié à la consommation d’objets
en tout genre, Au Bonheur des Dames, dirigé de main de maître par Octave
Mouret, est le théâtre d’une fièvre acheteuse sans précédent. Dans ce passage,
Zola révèle les stratégies utilisées par Octave pour attirer ses clientes.

 105
Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait
reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l’y tenir à sa
merci. C’était toute sa tactique, la griser1 d’attentions galantes2 et
trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. Aussi, nuit et jour, se creu-
5 sait-il la tête, à la recherche de trouvailles nouvelles. Déjà, voulant
éviter la fatigue des étages aux dames délicates, il avait fait installer
deux ascenseurs, capitonnés de velours3. Puis, il venait d’ouvrir
un buffet, où l’on donnait gratuitement des sirops et des biscuits,
et un salon de lecture, une galerie monumentale, décorée avec un
10 luxe trop riche, dans laquelle il risquait même des expositions de
tableaux. Mais son idée la plus profonde était, chez la femme sans
coquetterie, de conquérir la mère par l’enfant ; il ne perdait aucune
force, spéculait sur tous les sentiments, créait des rayons pour petits
garçons et fillettes, arrêtait les mamans au passage, en offrant aux
15 bébés des images et des ballons. Un trait de génie que cette prime
des ballons, distribuée à chaque acheteuse, des ballons rouges, à
la fine peau de caoutchouc, portant en grosses lettres le nom du
magasin, et qui, tenus au bout d’un fil, voyageant en l’air, prome-
naient par les rues une réclame4 vivante ! La grande puissance était
20 surtout la publicité. Mouret en arrivait à dépenser par an trois cent
mille francs de catalogues, d’annonces et d’affiches. Pour sa mise en
vente des nouveautés d’été, il avait lancé deux cent mille catalogues,
dont cinquante mille à l’étranger, traduits dans toutes les langues.
Maintenant, il les faisait illustrer de gravures, il les accompagnait
25 même d’échantillons, collés sur les feuilles. C’était un déborde-
ment d’étalages, le Bonheur des Dames sautait aux yeux du monde
entier, envahissait les murailles, les journaux, jusqu’aux rideaux des
théâtres. Il professait que la femme est sans force contre la réclame,
1. L’étourdir.
2. Séductrices.
3. Aux parois tendues de velours.
4. Publicité.

106
iii  les objets, une source d’aliénation ?

qu’elle finit fatalement par aller au bruit1. Du reste, il lui tendait des
30 pièges plus savants, il l’analysait en grand moraliste. Ainsi, il avait
découvert qu’elle ne résistait pas au bon marché, qu’elle achetait
sans besoin, quand elle croyait conclure une affaire avantageuse ;
et, sur cette observation, il basait son système des diminutions de
prix, il baissait progressivement les articles non vendus, préférant
35 les vendre à perte, fidèle au principe du renouvellement rapide des
marchandises. Puis, il avait pénétré plus avant encore dans le cœur
de la femme, il venait d’imaginer les rendus2, un chef-d’œuvre de
séduction jésuitique3. Prenez toujours, madame : vous nous rendrez
l’article, s’il cesse de vous plaire. Et la femme, qui résistait, trouvait
40 là une dernière excuse, la possibilité de revenir sur une folie : elle
prenait, la conscience en règle. Maintenant, les rendus et la baisse
des prix entraient dans le fonctionnement classique du nouveau
commerce.

1. Par aller vers ce qui est tapageur et attire son attention.


2. Articles rendus après achat.
3. Dissimulée et hypocrite.

Pour analyser le document 


1. Comment Zola met-il en scène la fièvre acheteuse des clientes de Mouret ?
2. Quel rôle Mouret assigne‑t‑il à la publicité ?
3. Expliquez ce que Zola entend par « un chef-d’œuvre de séduction jésui-
tique » (l.  37-38) ?

A R T I C L E u L’ALIÉNATION CONSUMÉRISTE
DOCUMENT 36

N icolas R iou, « Dis-moi ce que tu consommes, je te dirai qui tu es » (21 octobre


2005), © Libération.

Directeur en stratégie marketing, Nicolas Riou s’est distingué par ses


analyses de l’évolution historique de la société de consommation. Selon lui,
 107
depuis son émergence dans les années 1950, la consommation a fait jouer diffé-
rents rôles aux objets : d’abord simplement marchands, les objets manufacturés
sont désormais aliénants du fait de l’extrême dépendance qu’ils provoquent
chez le consommateur.
Qu’on le veuille ou non, la société de consommation change. L’envie
de consommer est toujours là, mais les moteurs du désir ne sont plus
les mêmes que ceux qui ont marqué les décennies précédentes.
Les années 60 ont marqué le premier âge de la société de consom-
5 mation, celui où les produits correspondaient à des besoins tangibles1.
On les achetait avant tout pour leur valeur d’usage, la fonction qu’ils
accomplissaient et qui améliorait souvent le cadre de vie. Ainsi du
réfrigérateur (10 % de la population équipée en 1958, 75 % en 1969),
de la machine à laver (10 % en 1958, 66 % en 1974), de la télévision,
10 de l’automobile, des couches-culottes, de la lessive et de bien d’autres
encore. Par l’acquisition de biens matériels de plus en plus nombreux,
la consommation a permis la transformation des modes de vie et s’est
associée à la notion de progrès. En 1963, Edgar Morin2 écrivait dans
Le Monde l’entrée dans une nouvelle civilisation, « du bien-être, du
15 confort, de la consommation, de la rationalisation ».
Les années 80 ont incarné l’apogée3 du deuxième âge de la consom-
mation, celui où la valeur d’image se substitue à la valeur d’usage.
À l’âge de la dynamique individualiste, les objets ne répondent plus
à des besoins collectifs mais se personnalisent. Ils visent essentielle-
20 ment à différencier leurs utilisateurs. La consommation s’organise
selon une logique de signes. Signes de réussite ou d’appartenance à
un groupe social. Une voiture, des vêtements de marque, une maison
bien équipée agissent avant tout comme des marqueurs sociaux. Ils
ne répondent plus simplement à un besoin, mais sont choisis pour

1. Réels, concrets.
2. Philosophe et sociologue français (né en 1921).
3. Le sommet.

108
iii  les objets, une source d’aliénation ?

25 leur immatériel, l’imaginaire qu’ils incarnent, souvent construit par


la publicité.
Trop souvent, les analystes comme les critiques en restent là.
Pourtant, nous sommes entrés dans une nouvelle étape de la société
de consommation. Les objets ne répondent plus simplement à des
30 besoins : on n’a généralement pas besoin de changer de voiture ou de
lave-vaisselle. Aux logiques d’arbitrage de prix ou de marquage social,
s’ajoute un nouveau moteur, d’ordre psychologique. Nous choisissons
de plus en plus les marques ou les produits pour le bénéfice psychique
qu’ils nous apportent. Et celui-ci est souvent inconscient. Comment
35 faire un choix rationnel quand, dans un hypermarché, on doit arbitrer
entre 22 000 produits ?
La logique du désir s’est toujours articulée autour de la notion de
manque. Mais ce manque est devenu psychologique. Les objets et les
marques comblent des vides affectifs. Avec son fameux « Parce que je
40 le vaux bien », la marque L’Oréal joue sur la satisfaction narcissique
et aide les femmes à se sentir plus belles. Elle stimule leur confiance
en elles et les aide à se sentir désirables, tout en véhiculant l’idée
de contrôle, de maîtrise de soi et de son image. Le succès actuel des
marques de luxe repose sur une mécanique similaire, celle du luxe
45 « pour soi » plutôt que du symbole de statut.
Par la multiplication des objets, et des messages, la consom-
mation protège de la panne de jouissance. Il n’y a plus de temps
morts, ceux-ci sont comblés par des objets, qui ont une nouvelle
fonction, celle de béquille identitaire. En identifiant le modèle de
50 la « consommation compensatoire », les chercheurs anglo-saxons
soulignent combien les objets du quotidien compensent des déficits
identitaires. Ils deviennent une partie de nous-mêmes, traduisent
qui nous sommes, ou qui nous rêverions d’être. Le choix paradoxal
d’un 4x4, alors qu’on conduit en milieu urbain, vise avant tout à
55 exprimer sa personnalité, à s’identifier à un style de vie rêvée. Dans

 109
une société de cols blancs1, on se sent plus libre en Levi’s, plus viril
en Harley Davidson ! On se sent une meilleure mère en utilisant
des couches de marque. On maîtrise son corps et son image en
utilisant un nouveau shampooing à forte composante technologique.
60 De même qu’on est plus féminine en Chanel. Les marques cultes
développent une valeur ajoutée affective.
Dans une société vieillissante, en panne de repères et de projet
collectif, la consommation devient une véritable thérapie. Le
discours santé des marques alimentaires, les arguments sécurité
65 des marques automobiles rassurent une société anxieuse et peu sûre
d’elle. Les objets nous consolent, nous confirment dans notre exis-
tence, ou meublent le vide de sens auquel nous sommes confrontés.
Il faut désormais aborder la société de consommation avec une
nouvelle clé de lecture, où leur valeur affective l’emporte sur leur
70 fonction.
1. Le monde des affaires.

Pour analyser le document 


1. Quels étaient, selon Nicolas Riou, les moteurs essentiels de la consom-
mation jusqu’à présent ? Quelles valeurs avaient les objets ?
2. Dans quelle nouvelle étape de la consommation sommes-nous entrés
selon Nicolas Riou ?
3. Pourquoi Nicolas Riou qualifie-il la consommation de « nouvelle thérapie » ?
Quel rôle joue désormais l’objet ?

R O M A N u UNE CONSOMMATION PATHOLOGIQUE DES OBJETS


DOCUMENT 37

B ret E aston E llis (né en 1964), American Psycho (1991), traduction Alain
Defossé, © Éditions Robert Laffont.

110
iii  les objets, une source d’aliénation ?

Romancier américain, Bret Easton Ellis connaît la célébrité mondiale


en 1991 à la parution très controversée d’American Psycho. À travers le
récit à la première personne du séduisant Patrick Bateman, Ellis fustige le
consumérisme et le matérialisme américains des années 1980. Cynique et
fou, Bateman incarne à la fois le vide et les dérives d’une société vouée au
culte des marques et des objets.
Dans l’ascenseur, Frederick Dibble1 me parle d’un article qu’il
a lu dans Page Six2, ou quelque autre rubrique de potins, à propos
d’Ivana Trump3, puis de ce nouveau restaurant italo-thaï dans
l’Upper East Side4, où il est allé hier soir avec Emily Hamilton,
5 et commence à délirer sur leur fabuleux fusilli shiitake. J’ai sorti
un Cross en or5 pour noter le nom de l’endroit dans mon calepin.
Dibble porte un costume croisé Canali Milano en laine subtilement
rayé, une chemise de coton Bill Blass, une cravate de soie tissée à
minuscule motif écossais, Bill Blass Signature. Il tient sur son bras
10 un imperméable Missoni Uomo, sa coupe de cheveux est excellente,
chère, et je la contemple avec admiration, tandis qu’il fredonne la
chanson que diffuse le haut-parleur – peut-être une quelconque
version de Sympathy for the Devil6 –, comme dans tous les ascenseurs
de l’immeuble où sont situés nos bureaux. Je m’apprête à demander
15 à Dibble s’il a regardé le Patty Winters Show7 ce matin – le thème
en était l’autisme – mais il s’arrête à l’étage en dessous du mien, et
me rappelle le nom du restaurant, « Thaidialono ». « À plus tard,
Marcus », me lance‑t‑il avant de sortir de l’ascenseur. La porte se
referme. Je porte un costume Hugo Boss en laine pied-de-coq avec

1. Un collègue de Patrick Bateman.


2. Magazine people américain.
3. Ex-épouse du milliardaire américain Donald Trump, connue pour son goût outré du luxe.
4. Quartier de New York très aisé.
5. Marque de stylo de luxe.
6. Chanson des Rolling Stones, groupe de rock anglais.
7. Émission de télévision que Patrick Bateman ne manque jamais.

 111
20 pantalon à pinces, une cravate de soie, Hugo Boss également, une
chemise en popeline de coton Joseph Abboud et une paire de Brooks
Brothers.

Pour analyser le document 


1. Pourquoi Ellis énumère‑t‑il toutes les marques des objets ?
2. Quelle est la particularité de la description que Patrick Bateman donne de
son collègue Fred Dibble ?
3. Quel est le sujet de l’émission le Patty Winters Show ? Pourquoi Ellis
choisit-il de la mentionner ?

PHOTOGRAPHIE u UN GOÛT POUR LE GASPILLAGE ?


DOCUMENT 38

Appareils électroménagers dans une décharge, ph © Lucas Vallecillos /


Age-Fotostock (➜ cahier couleurs, p. VII).

Parmi les objets les plus encombrants, les appareils électroménagers occupent
sans doute la place la plus importante. Facilitant la vie de leurs usagers, ils
deviennent cependant source de bien des tracas quand, hors d’usage, il s’agit
de s’en débarrasser. Polluants, intransportables et toujours plus nombreux,
les appareils électroménagers témoignent d’un double problème : comment les
stocker avant destruction et comment les recycler ? Sont-ils, comme sur cette
photographie, le symbole d’une société accumulatrice prise en otage par son
désir de disposer de l’objet « dernier cri » ?

Pour analyser le document 


1. Quelles sont les composantes de l’image ?
2. Les objets paraissent-ils hors d’usage ?
3. Pourquoi aucun individu n’apparaît, selon vous, sur cette photographie ?

112
iii  les objets, une source d’aliénation ?

A R T I C L E u ENTRE MAL ÉCONOMIQUE ET MALADIE MENTALE


DOCUMENT 39

Pascale S enk , « Quand accumuler des choses devient pathologique » (21 mars


2013), © Le Figaro.

Dans un article du quotidien Le Figaro, la journaliste Pascale Senk


revient sur un phénomène à la fois économique et pathologique : les accumu-
lateurs compulsifs d’objets. Une fois acheté, le propriétaire ne parvient pas
à se décider à jeter l’objet, même lorsqu’il a perdu toute utilité. Elle expose
ici les causes profondes de ce mal des temps modernes.

Être attaché à certains objets, c’est normal. Mais avoir


du mal à jeter quoi que ce soit peut relever de la maladie
mentale.
Est-ce parce qu’elle est emblématique1 d’une époque qui produit
5 en masse, et vante l’acquisition d’objets tout en ne sachant quoi
faire de ses déchets que la syllogomanie – étymologiquement « goût
immodéré pour l’accumulation » – est devenue le trouble psychique
le plus fascinant du moment ? Pour preuves, le succès aux États-
Unis de la série de téléréalité Hoarders (traduire les « amasseurs »
10 ou les « engrangeurs ») qui montre des thérapies de collectionneurs
pathologiques ; la multiplication, sur Internet, des forums et sites
spécialisés où s’expriment essentiellement les proches ; enfin, l’in-
térêt des chercheurs. Il est tel que le DSM-V, bible de l’American
Psychiatric Association qui sortira en mai prochain, débat actuel-
15 lement de la nécessité de faire une place entière à cette maladie qui
jusque-là était considérée comme une sous-catégorie des troubles
obsessionnels compulsifs (TOC).
C’est que le mal est multiforme. Il concernerait actuellement
2,3 à 4,6 % de la population générale, mais il attaque à des degrés
20 variables et se retrouve autant dans des troubles mentaux comme la
1. Représentative.

 113
schizophrénie que dans des cas d’hyperactivité. Sous ses formes les
plus légères, il amuse (le dressing de madame plein à ras bord). Mais
il peut aussi devenir menaçant, quand peu à peu l’espace vital d’une
famille dans sa maison se réduit. Enfin, il dégoûte et horrifie quand
25 il s’est transformé en « syndrome de Diogène1 », entraînant celui qui
en souffre à se retrouver coincé – parfois jusqu’à la mort – sous ses
propres détritus, comme le montre un récent DVD pédagogique à
usage des soignants produit par l’Afar2.
Incapables de renoncer
30 La syllogomanie génère aussi, actuellement, des créations d’em-
plois, les « organizers coachs3 », qui aident des personnes de tous
milieux sociaux se sentant « dépassées par leurs possessions » à
ranger, trier… et jeter. Anouk Le Guillou, qui à travers sa société
Place Nette offre ce type de service, est quotidiennement en prise
35 directe avec ce trouble, qu’elle a appris à repérer… Et à mesurer.
« On m’appelle en me disant “Au secours, j’ai un problème de
placards”…, et peu à peu, en visitant l’appartement, je découvre
qu’il y a trop d’objets partout. » Des vêtements empilés dans une
baignoire dont on ne se sert plus, des piles de livres encombrant
40 les escaliers jusqu’à ne laisser qu’un infime passage… « Seules, ces
personnes ne savent plus comment s’en sortir, elles ont besoin d’une
aide concrète pour oser jeter. »
Car le volet le plus prégnant4 de la maladie ne réside pas dans
la « collectionnite aiguë » et l’obsession d’accumuler, ce qui la
45 rapproche de l’addiction, mais plutôt dans l’incapacité à renoncer :

1. Décriten 1975 par le psychanalyste américain Clark, le syndrome de Diogène désigne un


trouble du comportement aboutissant à des conditions de vie insalubre. À l’image de Diogène de
Sinope, dans l’Antiquité grecque, qui vivait dans un tonneau, le sujet en accumulant compulsi-
vement des objets vit dans des conditions aussi insalubres que le philosophe.
2. Formation des personnels de santé.
3. En anglais, des organisateurs d’ordre.
4. Important.

114
iii  les objets, une source d’aliénation ?

« Tout mérite d’être gardé, observe Anouk le Guillou. Ce bibelot


ébréché offert par une tante qu’on ne voit jamais, ces 12 bouteilles
de savon liquide en promo au supermarché… Entre leurs attache-
ments affectifs aux objets et leur peur de manquer, ces personnes se
50 retrouvent incapables de faire des choix, et de jeter. » Une récente
étude vient d’ailleurs de montrer que les patients atteints de « hoar-
ding disorder1 » ont une suractivité cérébrale spécifique lorsqu’on
les met en situation de choisir de garder ou non un objet qui leur
appartient (même s’il s’agit de vieux journaux).
55 Un trouble qui se transmet
Et puis, latente2 ou avérée, la dépression n’est jamais loin. Anouk
Le Guillou considère que 60 à 65 % des clients qui font appel à ses
services ont traversé de grosses périodes de déprime, ou sont en plein
dedans. « Ils me le confient : ils se sont laissé envahir au moment
60 où ils allaient mal, observe‑t‑elle, et n’en sont pas ressortis. » […]
L’entourage des accumulateurs compulsifs s’exprime désormais et
c’est une avancée parce que jusque-là ceux-ci étaient contraints au
silence par la honte. Or, ce sont presque toujours eux qui peuvent
diagnostiquer le trouble chez leur proche et prendre des mesures,
65 en mettant des limites à son comportement, pour l’aider. De plus,
on sait désormais que la syllogomanie se transmet dans les familles.
De nombreux accumulateurs compulsifs, lorsqu’on le leur demande,
peuvent parler d’un oncle ou d’un grand-père « ayant tendance à
tout garder »…
70 Le seul traitement connu à ce jour est un retour régulier au tri.
Anouk Le Guillou passe ainsi deux heures par mois chez ses anciens
clients qui connaissent désormais le mal dont ils souffrent. Tels

1. Syllogomanie en anglais.
2. Cachée.

 115
Sisyphe1, ils se remettent régulièrement à l’épreuve de jeter… Car
l’envie d’accumuler, elle, ne les lâche pas.

1. Personnage de la mythologie grecque condamné par les dieux à faire rouler pour l’éternité une
pierre jusqu’à un sommet mais qui, une fois parvenue à ce dernier, ne cesse de retomber.

Pour analyser le document 


1. Comment se définit, selon la journaliste, la syllogomanie ? Comment se
concrétise‑t‑elle ?
2. Comment Annick Le Guillou explique‑t‑elle l’accumulation d’objets ?
3. Quel est le changement récent dans le traitement de ce désordre
psychologique ?

Thèmes de réflexion, de débat ou d’exposé


1. Dans le cadre d’un exposé, vous visionnerez Deux ou trois choses que je
sais d’elle (1966) de Jean-Luc Godard et mettrez en évidence comment le
cinéaste y dénonce la société de consommation.
2. Dans le cadre d’un exposé, vous lirez Madame Bovary (1857) de Gustave
Flaubert en vous demandant en quoi le goût d’objets luxueux d’Emma préci-
pite son destin.
3. Dans le cadre d’un débat, vous poserez la réflexion suivante : « La consom-
mation d’objets conduit-elle inévitablement à l’aliénation ? »

116
iii  les objets, une source d’aliénation ?

Pour s’exercer à la synthèse

1. Comparez les textes d’Octave Mirbeau (➜ document 30, p. 93) et de Bret


Easton Ellis (➜ document 37, p. 110) afin de mettre en évidence le fétichisme
lié aux objets.
2. Mettez en parallèle les textes de Jean-Paul Sartre (➜ document 31, p. 96)
et d’Alain Robbe-Grillet (➜ document 33, p. 101) avec la photo d’Oh les beaux
jours de Samuel Beckett (➜ document 34, p. 103) afin de mettre en lumière le
rôle des objets dans la déshumanisation du monde.
3. Rapprochez les textes d’Honoré de Balzac (➜ document 32, p. 98), d’Émile
Zola (➜ document 35, p. 105) et de Nicolas Riou (➜ document 36, p. 107) afin de
montrer l’aliénation consumériste.
4. Confrontez la photo de la casse d’électroménager (➜ document 38, p. 112)
avec le texte de Pascale Senk (➜ document 39, p. 113) afin de souligner le
risque du gaspillage dans l’accumulation d’objets.
5. Mettez en parallèle les textes de Jean-Paul Sartre (➜ document 31, p. 96) et
de Bret Easton Ellis (➜ document 37, p. 110) afin de mettre en lumière l’aspect
pathologique de la relation de certains aux objets.

 117
CHAPITRE IV
PEUT-ON SE LIBÉRER DES OBJETS ?

■■ Peut-on se défaire des objets ?

120 40. Gilles Lipovetsky, « Cache-toi, objet ! » (16 avril 1998)


122 41. M
 arie Piquemal, « Ils ont décidé de vivre avec 100 objets »
(16 août 2010)
125 42. Audrey Garric, « Les Français sont-ils sortis de l’hyperconsommation ? »
(17 juin 2014)
128 43. Image du film d’Andrew Stanton, Wall-E (2008)
129 44. P
 aul Laubacher, « L’imprimante 3D, cette révolution industrielle qui
approche » (22 octobre 2012)

■■ Les objets, sources de créativité ?

133 45. H
 einrich Böll, « Les Brebis galeuses », Le Destin d’une tasse sans anse
(1985)
135 46. Pierre Fédida, L’Absence (1978)
138 47. Jean Echenoz, Des éclairs (2010)
140 48. Thomas Clerc, Intérieur (2013)
142 49. Sculpture de César, Giallo naxos met – FI594A (1998)

Pour analyser le document : après chaque document


Thèmes de réflexion, d’exposé ou de débat : après certains documents
Pour s’exercer à la synthèse : à la fin de chaque chapitre

118
« Si robustes qu’ils soient, les objets finissent presque tous par disparaître. »
Maurice Rheims, La Vie étrange des objets (1959), © Éditions Plon.

Les objets sont-ils tous, fatalement, source d’aliénation ? Peut-on parvenir à


s’en libérer ? Et selon quelles modalités ? Deux réponses s’imposent.
Se libérer des objets revient, tout d’abord, à chercher à dépasser les impéra-
tifs mercantiles de la société de consommation, et notamment son consumérisme,
qui consiste à acheter pour acheter. Consommer intelligent signifie réduire le
nombre d’objets utilisés et acquérir des réflexes écologiques. Le consommateur
devient alors un acteur de la vie politique. De symbole d’aliénation, l’objet devient
le signe d’une reconquête sociale et humaniste.
Dans ce même élan émancipateur, certains objets invitent leurs propriétaires
à tenir un rôle créatif et actif. Les objets libèrent ainsi des contraintes sociales
et économiques en permettant d’ouvrir à la création, à la rêverie et parfois à la
production d’œuvres. Loin d’asservir les hommes, les objets sont peut-être un
moyen de révéler l’artiste qui sommeille en chacun de nous.

n Peut-on se défaire des objets ?


Est-il possible de se libérer des objets dans une société de consommation qui
fait de leur possession le but suprême de l’existence ?
À cette question, Gilles Lipovetsky (➜ document 40, p. 120) répond que la
société de consommation doit être repensée. Loin d’être une machine aveugle et
destructrice, elle permet au contraire aux hommes de s’émanciper socialement et
politiquement. De fait, acquérir des objets peut offrir la possibilité d’aménager et
d’organiser son existence au mieux et de s’offrir les conditions d’une vie désirée.

 119
Forts de cette prise de conscience, les individus modifient leur manière de
consommer pour redonner aux objets un rôle auxiliaire. Décidés à ne plus subir
le déferlement des marchandises de toute nature, les hommes font de la consom-
mation un enjeu politique et un acte militant à part entière, notamment avec la
naissance de nombreuses initiatives comme le « défi des 100 objets » (➜ document 41,
p. 122). Affranchis de tout fétichisme (➜ chapitre III, p. 92), les participants à ce
challenge, consistant à vivre avec 100 objets indispensables, incitent à une prise
de distance critique. Ramenés à leurs fonctions premières, les objets ne sont
plus les supports d’un culte irraisonné.
Ce mouvement de contestation promeut l’économie circulaire (➜ document 42,
p. 125). Face à des objets toujours plus nombreux et encombrants, la nécessité
de recycler, donner, échanger et récupérer s’impose : les objets, comme le robot
Wall-E (➜ document 43, p. 128), ont droit à une seconde vie. L’hyperconsommation
touche sans doute à sa fin, ce que l’invention de l’imprimante 3D tend à confirmer
(➜ document 44, p. 129). Pratique et simple d’usage, cette imprimante révolution-
naire permet de créer à volonté ses propres objets. Et si le consommateur était
devenu un « consommacteur » ?

A R T I C L E u L’OBJET, UNE FONCTION ÉMANCIPATRICE ?


DOCUMENT 40

G illes L ipovetsky (né en 1944), « Cache-toi, objet  ! » (16 avril 1998),


© L’Express.

Philosophe et essayiste, Gilles Lipovetsky s’est fait connaître par ses


réflexions sur l’hyperconsommation de la société contemporaine. Véritable ère
du vide, l’époque actuelle se caractérise, selon lui, par un individualisme
et un consumérisme poussés à l’extrême qui, paradoxalement, offrent la
possibilité d’atteindre le bonheur. Dans le sillage optimiste de Baudrillard,
Lipovetsky montre que les objets permettent de libérer l’homme politiquement
et socialement.

120
iv  peut-on se libérer des objets ?

Dénonçant la société de consommation, ce slogan1 exprimait


une extension de l’ambition révolutionnaire, traditionnellement
limitée à la critique du travail, de la production et de l’exploita-
tion capitaliste. Mai 1968 s’est attaqué à la vie quotidienne hors
5 travail, à sa programmation bureaucratique, aux objets aliénants, à
la publicité manipulatrice, bref au cauchemar climatisé2. Ce genre
de lamentation est devenu obscène, au moment où nos libertés
sont d’abord menacées par la précarisation de l’emploi et l’exclu-
sion3. Le chômage de masse a changé la donne : en 1968, il y avait
10 300 000 sans-emploi. Cela dit, il reste quelque chose de l’esprit de
Mai : le ressort de la consommation est cassé. Comme désenchantée,
elle s’accompagne de moins de fièvre et de boulimie. Les consom-
mateurs ont pris leurs distances avec les objets, de même que les
citoyens les ont prises avec les idéologies, les partis et les Églises.
15 Ce n’est plus la logique de la « distinction sociale4 » qui commande.
On consomme de plus en plus pour soi-même, pour les services
objectifs que nous rendent les choses. C’est moins une logique du
standing5 qui motive l’achat qu’une logique utilitariste, une logique
de positionnement individuel fondé sur des critères culturels et
20 esthétiques. On est passé de la contestation de la consommation à
l’éco-consommation. La pensée 68 a dit la société de consommation
aliénante et asphyxiante : c’est une illusion avec laquelle je suis en
désaccord profond. Au contraire, la consommation de masse fut
un instrument d’autonomisation des individus : elle leur a permis
25 de s’arracher aux corps6 traditionnels et aux institutions du passé.
1. « Cache-toi, objet ! »
2. Cauchemar rendu supportable.
3. En 1998, date à laquelle est écrit ce texte, le cap des trois millions de chômeurs dans la
population active venait d’être franchi.
4. Allusion à La Distinction. Critique sociale du jugement (1979), essai de Pierre Bourdieu (1930-
2002) dans lequel le sociologue montre que pour se distinguer socialement, certains ne jouent pas
uniquement de leur capital financier mais aussi culturel.
5. Niveau de vie.
6. Groupes de personnes partageant des intérêts communs.

 121
Pour analyser le document 
1. En quoi le slogan « Cache-toi, objet ! » est-il représentatif, selon Lipovetsky,
de l’esprit de Mai 1968 ?
2. Pour quelles raisons Lipovetsky déclare-t-il que la pensée de 1968 est
devenue une pensée « obscène » (l. 7) ?
3. En quoi la consommation de masse permet-elle, selon l’auteur, de libérer
les individus ?

A R T I C L E u VERS UNE CONSOMMATION ENGAGÉE ?


DOCUMENT 41

M arie P iquemal , « Ils ont décidé de vivre avec 100  objets » (16 août 2010),
© Libération.

Après l’euphorie économique des années 1980, les États-Unis ont vu


naître nombre d’initiatives citoyennes pour lutter contre le consumérisme
frénétique. En réponse également aux crises financières, certains n’ont pas
hésité à se libérer des objets qui aliénaient leur quotidien. Pour le quotidien
Libération, la journaliste Marie Piquemal analyse cette nouvelle forme
de militantisme qu’est le « 100 Thing Challenge », consistant à vivre avec
seulement cent objets.

Dans sa liste, on a pioché : un tee-shirt rouge, une planche de


surf, une bouteille en plastique, une bible d’occasion, un téléphone
portable avec chargeur, une alliance, des cartes de visite, un chapeau
en laine (que sa femme trouve trop moche), une paire de Docs
5 Martens1 achetée le 20 mai 2009… Au total, cent objets tout ronds,
pas un de plus sinon c’est triché.
Le gars qui a fait cette liste s’appelle Dave – son blog guyna-
meddave. Il est né à San Diego aux États-Unis, et il y vit avec sa
femme, ses trois filles et son chien Piper. Le 12 novembre 2008, il
10 se lance un défi : vivre avec cent objets maximum pendant un an.
1. Marque de chaussures.

122
iv  peut-on se libérer des objets ?

Le « 100 Thing Challenge1 » doit l’aider à se libérer de la société de


consommation à l’américaine. « Beaucoup de gens ont le sentiment que
leur penderie et leur garage débordent de choses qui ne rendent pas vraiment
leur vie meilleure ». D’où cette idée qu’il résume en trois verbes :
15 « réduire, refuser, et redéfinir » ses priorités.
« UNE FORME DE MILITANTISME »
A-t-on besoin d’avoir toujours plus pour être heureux ?
L’interrogation n’est pas nouvelle, certains se la posent depuis belle
lurette mais la crise aidant, elle revient en force. Et inspire ici
20 et là des actes de rébellions. Ce challenge des 100 objets en est
un, comme l’explique Sophie Dubuisson-Quellier, chercheur au
CNRS et à Sciences Po. « C’est une forme de militantisme. Avec un but
précis : porter un message sur la place publique. Vivre avec 100 objets, cela
tient presque du slogan. Ça parle aux gens tout de suite… »
25 Définir les objets prioritaires amène à des questions existentielles
du genre : faut-il se limiter en livres ? En sous-vêtements ? Et que
faire du canapé du salon ? Dave a décidé d’exclure tout les « biens
partagés » (lit, table de la salle à manger…) pour ne décompter que
les objets strictement personnels. En s’accordant quelques libertés
30 comme pouvoir changer un objet par un autre. Ou compter les
caleçons dans un même groupe, comme un seul objet. Idem pour
les chaussettes.
Un peu trop facile au goût de Colin, beau gosse baroudeur2, qui
raconte sur son blog, photos à l’appui, comment il a réussi à tomber
35 à 72 puis 51 objets, pour être libre comme l’air et déménager à la
vitesse de l’éclair. Dans son règlement, précise-t-il, les lunettes de
vue et son étui ne font qu’un, le papier toilette et la nourriture ne
comptent pas.

1. En anglais, « Le Défi des 100 choses ».


2. Qui voyage beaucoup.

 123
«  LE DÉSORDRE EST UNE FORME
40 DE PROCRASTINATION1 »
Plus pragmatique, le blog de RowdyKittens propose des conseils
pratiques pour décrocher en douceur : « commencer petit, en donnant
par exemple dix objets par semaine à une association caritative », « fuyez
les galeries marchandes » et « les pubs à la télé » pour ne pas être tenté.
45 Autre moyen de résister : se répéter chaque fois que nécessaire que
« moins d’affaires simplifie le ménage » et que « le désordre est une forme
de procrastination ».
Sur sa liste, la blogueuse ne compte tout de même qu’un seul
objet pour ses élastiques à cheveux. Elle affirme que « le challenge des
50 100 choses peut paraître arbitraire mais au fond, c’est un bon exercice. Il
nous oblige à faire l’inventaire de tout ce qu’on a, nos buts dans la vie. Le
plus gros défi est de décider ce qui compte et ce qui ne compte pas. »
Caracolent2 en tête des objets indispensables : l’ordinateur
portable, le wi-fi, MP3 et autres disques durs. « Ce grand écart entre un
55 mode de vie dépouillé et un usage avancé des nouvelles technologies peut sembler
paradoxal, reconnaît Sophie Dubuisson-Quellier. Mais pour eux, cela
ne l’est pas du tout : les militants anti-consuméristes ont des pratiques très
développées en matière d’usage des nouvelles technologies. C’est en accord avec
leur objectif que de faire passer un message le plus largement possible ».
60 Pour la sociologue Anne Chaté, aussi, « mettre dans sa liste un ordi-
nateur est tout à fait défendable. C’est comme pour un régime minceur. Il vaut
mieux des habitudes alimentaires saines qu’un régime sévère qui débouche
sur des frustrations et des excès. Il vaut mieux une modération… modérée. »
Le 100 thing challenge n’est qu’un défi du genre. On en trouve
65 à la pelle sur la toile, cheminant de blogs en blogs, de Facebook à
Twitter, se revendiquant du courant de la « simplicité volontaire »
bien ancré aux États-Unis…
1. Habitude qui consiste à remettre quelque chose au lendemain.
2. Arrivent.

124
iv  peut-on se libérer des objets ?

Pour analyser le document 


1. Qu’est-ce que le « 100 Thing Challenge » entrepris par Dave ? Comment
se concrétise-t-il ?
2. Quels sont les avantages, selon la journaliste, à vivre avec uniquement
100  objets ?
3. En quoi vivre avec 100 objets uniquement peut-il être assimilé à une
action politique ? De quelle autre initiative la journaliste rapproche-t-elle
cette démarche ?

A R T I C L E u SORTIR DE L’HYPERCONSOMMATION ?
DOCUMENT 42

A udrey G arric , « Les Français sont-ils sortis de l’hyperconsommation ? »


(17 juin 2014), © Le Monde.

Refusant la passivité du consumérisme, naît à l’horizon des années 2000


une économie dite « circulaire » fondée sur le don et le recyclage des objets.
Acte de résistance face à l’esprit d’hyperconsommation, cette nouvelle forme de
développement économique entraîne des mutations sociales que la journaliste
Audrey Garric développe dans un article pour Le Monde.
Les Français sont-ils prêts pour l’économie circulaire ? C’est la
question à laquelle a tenté de répondre l’Agence de l’environnement
et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), dans une étude commandée
au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions
5 de vie (Crédoc) et publiée mardi 17 juin à l’occasion du lancement
des premières assises de l’économie circulaire à Paris.
Ce rapport, qui compile et analyse une cinquantaine d’enquêtes
menées auprès de la population au cours des vingt-cinq dernières
années, montre une prise de conscience écologique des consomma-
10 teurs et une évolution de leur comportement. Au lieu d’extraire
toujours plus de ressources (dont on sait qu’elles sont finies1) pour

1. Ressources vouées à disparaître.

 125
consommer davantage, dans une logique linéaire1, une partie d’entre
eux a basculé vers une logique plus circulaire, qui vise à consommer
mieux, en augmentant l’efficacité de l’utilisation des ressources et
15 en diminuant l’impact sur l’environnement. 
 E PLUS EN PLUS DE TRI ET DE LIMITATION
D
DES DÉCHETS
Cette évolution est particulièrement visible dans le domaine
des déchets, dont la quantité est en baisse depuis le début des
20 années 2000. Selon un Eurobaromètre de la Commission européenne
réalisé en 2011, 82 % des Français déclarent trier la plupart de
leurs déchets pour le recyclage, contre 66 % des Européens. Dans
le détail, 71 % d’entre eux affirment trier systématiquement les
piles (la proportion n’était que de 30 % en 1998), 69 % les papiers
25 journaux (contre 37 % en 1998), et 76 % le verre (contre 65 %).
Au-delà du tri, les Français limitent également la quantité d’em-
ballages en amont. Entre 2003 et 2010, la proportion de personnes
qui déclarent être attentives à la quantité de résidus que leur achat
occasionnera est devenue majoritaire, passant de 41 % à 52 %, selon
30 une étude du Crédoc pour l’Ademe parue en 2010.
Conséquence : la production de déchets par habitant a diminué ces
dernières années : après avoir doublé entre le début des années 1960
et 2002 (passant d’environ 175 kg par habitant à 359 kg), elle est
depuis en baisse, avec 290 kg en 2011.
35 OCCASION, RÉPARATION, DON
Allonger la durée de vie des produits est une autre illustration
de l’économie circulaire. Il y a différentes façons de le faire : en
les entretenant, en les faisant réparer, en les donnant ou en les

1. Par opposition à l’économie circulaire, on nomme économie linéaire le fait de consommer sans
recycler.

126
iv  peut-on se libérer des objets ?

prêtant plutôt que de les jeter. Par exemple, 54 % des Français font
40 réparer leurs appareils électroménagers, hi-fi et vidéo plutôt que
d’en acheter de nouveaux, 88 % d’entre eux ont déjà fait un don de
vêtements ou de chaussures à une association, 75 % ont acheté des
produits d’occasion en 2012, contre 59 % en 2004 et 25 % ont eu
recours au covoiturage, dont 10 % régulièrement en 2013. De plus
45 en plus, avec le développement de la consommation collaborative,
l’usage se substitue à la propriété, la fonction à l’objet.
Les sites qui assurent ces échanges horizontaux sont légion1 :
l’incontournable Leboncoin (deuxième site le plus fréquenté, en
temps passé, dans l’Hexagone après Facebook), mais aussi Zilok,
50 E-loue, Videdressing, La Ruche qui dit oui !, BlaBlaCar, Airbnb
ou Couchsurfing2.
Reste que l’obsolescence programmée – c’est-à-dire le fait que
les fabricants conçoivent délibérément des produits qui s’usent ou
tombent en panne rapidement afin d’obliger les consommateurs à
55 renouveler constamment leur stock – existe toujours bel et bien
et se révèle même souvent devancée par les consommateurs eux-
mêmes, qui n’attendent pas la fin de vie de leurs équipements pour
en changer.
MODES DE VIE PLUS SOBRES
60 Enfin, certains modes de vie tendent à changer vers une plus
grande sobriété en ressources. Depuis 2003 par exemple, la consom-
mation d’eau par les ménages a légèrement baissé (- 3 %, alors que
dans le même temps la population progressait de + 7 %), après avoir
augmenté régulièrement depuis les années 1950. 

1. Nombreux.
2. Respectivement des sites internet de vente entre particuliers, de location de matériel, de
location de tout type, de vide-grenier communautaire, de vente de produits fermiers, de covoi-
turage, de location de chambres chez des particuliers et de couchages chez l’habitant.

 127
65 Le souci de réduire la consommation d’énergie dans le logement
est également très présent : 81 % des ménages cherchent à diminuer
leur consommation ; ce qui se traduit par des « petits gestes », comme
le fait d’éteindre davantage les lumières, d’utiliser des ampoules
à économie d’énergie ou de baisser le chauffage dans les pièces
70 inoccupées.
LEVIER ÉCONOMIQUE
Si recréer du lien social, contourner les systèmes marchands ordi-
naires, soutenir l’économie locale ou faire un geste pour la planète
font partie des motivations de ces nouveaux « consommacteurs »
75 que les services marketing cherchent à apprivoiser, leurs principales
motivations se révèlent être la recherche d’économies et la volonté
de maintenir leur pouvoir d’achat dans un contexte de contraintes
budgétaires dues à la crise. 

Pour analyser le document 


1. Comment se définit, selon la journaliste, l’économie circulaire ? Quelles
en sont les illustrations concrètes ?
2. Comment la consommation collaborative redéfinit-elle la fonction et la
valeur des objets ?
3. Selon la journaliste, quels sont les bienfaits de la consommation circulaire ?

IMAGE DE FILM u UNE SECONDE VIE POUR LES OBJETS AU REBUT ?


DOCUMENT 43

Image du film d’animation Wall-E (2008) d’A ndrew S tanton (né en 1965),
ph © Rue des Archives / BCA – © Pixar Animation Studios – Walt Disney
Pictures (➜ cahier couleurs, p. VIII).

Film d’animation américain en images de synthèse, Wall-E d’Andrew


Stanton raconte l’histoire, dans le futur, d’un petit robot nommé Wall-E
chargé de nettoyer la Terre de ses déchets. Seul dans un monde dépourvu

128
iv  peut-on se libérer des objets ?

d’êtres humains, Wall-E erre, tout à sa tâche, jusqu’à ce qu’il tombe amou-
reux d’Ève, un autre robot. Fable écologique et poétique, ce film engage une
réflexion sur la seconde vie d’objets qui permettent à l’humanité de trouver
un nouveau souffle.

Pour analyser le document 


1. Quelles sont les composantes de l’image ?
2. Quelle est l’apparence de Wall-E ?
3. Étudiez le jeu des couleurs en cherchant à voir ce que cherche à suggérer
le réalisateur.

A R T I C L E u CRÉER SES PROPRES OBJETS


DOCUMENT 44

Paul L aubacher , « L’imprimante 3D, cette révolution industrielle qui approche »


(22 octobre 2012), © Le Nouvel Observateur.

Dans un article paru dans l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur,


le journaliste Paul Laubacher revient sur la révolution technologique de ces
dernières années : l’imprimante 3D. Ce nouvel appareil permet d’imprimer
à volonté en trois dimensions des objets de toute taille et de toute nature.
Avancée scientifique, l’imprimante 3D pourrait présenter une alternative
au consumérisme aveugle en offrant à chacun la possibilité de créer ses objets
selon ses besoins.

Une machine qui crée n’importe quel objet en quelques


clics, voilà une innovation pour sauver le « made in France ».
« L’imprimante 3D est une révolution industrielle. » Clément
Moreau l’affirme d’une voix basse, presque sans passion. Pourtant,
5 il a cofondé Sculpteo, la première entreprise française qui propose
un service d’impressions 3D, en septembre 2009. Un pari risqué
qui aurait pu se terminer tristement.

 129
« Aujourd’hui, on vend plusieurs dizaines de milliers de produits
par mois. On a une croissance à deux chiffres et on investit près d’un
10 million d’euros par an en recherche et développement. » Ultime
argument pour Clément Moreau : « Et on produit en France ».
Au xixe siècle, la révolution industrielle a fait basculer le monde
d’une économie agraire1 et artisanale à une économie industrielle.
C’est l’heure des grandes industries qui produisent en masse des
15 produits standardisés pour le public le plus large, faisant baisser les
prix. L’impression 3D pourrait inverser la donne et bouleverser les
fondamentaux d’une économie rationalisée et mondialisée, selon les
analystes les plus enthousiastes. Chaque foyer pourrait fabriquer à
la maison ce dont il a besoin. La fin du « made in China » ?
20 Imprime-moi un pistolet
Concrètement, une imprimante 3D prend la forme d’un gros
cube. Elle peut peser entre 1 tonne pour la version industrielle
et 14 kilogrammes pour celles qui sont destinées à un usage plus
domestique. Tout dépend de la taille des objets « imprimés ». 
25 L’utilisation d’une imprimante 3D est très simple. Tout d’abord,
il faut concevoir l’objet désiré sur un logiciel. Ensuite, il suffit
de cliquer sur le bouton « imprimer ». La machine s’éveille et
commence à créer l’objet couche par couche. En plastique, en pous-
sière de métal ou encore en céramique. Ainsi, il est possible de
30 concevoir une coque pour iPhone, un support pour papier toilette,
une prothèse ou encore une lampe. Des étudiants américains ont
été jusqu’à « imprimer » des armes à feu. Incroyable.
Mais l’imprimante 3D est encore chère. La bête peut coûter entre
1 000 euros et 100 000 euros, selon l’utilisation que l’on veut en
35 faire. MakerBot Industries vend une imprimante 3D en kit pour

1. Fondée sur l’agriculture.

130
iv  peut-on se libérer des objets ?

amateurs pour moins de 1 000 euros. Il est même possible d’en


trouver à moins de 400 euros.
La « troisième révolution industrielle » ?
Le vénérable The Economist1 s’est penché sur la question des impri-
40 mantes 3D dès février 2011 : « Il est impossible d’imaginer les
conséquences qu’aura l’impression en trois dimensions à long terme.
Mais la technologie arrive. Et elle pourrait vraisemblablement
perturber tous les domaines qu’elle touchera. » Pour l’hebdoma-
daire économique, la messe est dite. L’impression 3D apportera « un
45 changement technologique si profond que l’économie industrielle
sera “réinitialisée” ». C’est une « troisième révolution industrielle ».
L’idée de l’imprimante en trois dimensions est vieille de
trente ans. Les premiers modèles sont apparus en 1983. La qualité
des pièces imprimées est mauvaise et le prix de la machine est
50 exorbitant. […]
Objet unique et peu cher
En France, « le marché s’est réellement développé en 2009 »,
explique Clément Moreau. En ce moment, les chercheurs
développent des matériaux plus résistants, plus souples, plus fonc-
55 tionnels. Pour le co-fondateur de Sculpteo, « la matière, c’était un
des freins du secteur. Il fallait que l’on puisse construire des objets
finis de qualité, résistant et à moindre coût. » Réservée alors aux
conceptions de pièces, l’impression 3D peut aujourd’hui créer des
objets qui ont une utilisation concrète pour les consommateurs.
60 « C’est aussi la possibilité pour le consommateur de personnaliser
à outrance le produit, voire de lui laisser le choix dans la conception
du produit. Et cela pour coût de production très réduit », poursuit-
il. Plus besoin de passer par un sous-traitant industriel qui ne peut
1. Magazine hebdomadaire britannique réputé pour le sérieux de ses analyses économiques.

 131
que produire en grande quantité, l’imprimante 3D permet d’avoir
65 immédiatement le produit désiré en série limitée.

Pour analyser le document 


1. Comment se présente une imprimante 3D selon le journaliste ? Quels sont
ses possibilités et ses avantages ?
2. Pourquoi peut-on parler de « troisième révolution industrielle » avec
l’imprimante 3D ?
3. En quoi s’agit-il d’une révolution dans la manière de consommer les objets ?

Thèmes de réflexion, d’exposé ou de débat


1. Dans le cadre d’un exposé, vous lirez l’Essai sur le don (1925) de Marcel
Mauss (1872-1950) et mettrez en évidence les pistes pour sortir d’une société
consumériste.
2. Dans le cadre d’un exposé, vous visionnerez Wall-E (2008) d’Andrew
Stanton et direz quel rôle les objets jouent dans le film.
3. Dans le cadre d’une réflexion écrite, vous vous poserez la question suivante :
« Pouvons-nous, dans notre société actuelle, devenir des “consommacteurs” ? »

n Les objets, sources de créativité ?


Si l’homme peut apprendre à se libérer d’objets de plus en plus envahissants,
sans doute peut-il apprendre également, avec certains objets, à se libérer des
contraintes sociales. C’est ce que montre l’écrivain Heinrich Böll (➜ document 45,
p. 133) dans sa nouvelle « Les Brebis galeuses » où le jeune narrateur découvre
que, à côté des produits manufacturés et aliénants, les ouvriers de son usine
apprennent à créer d’autres objets qui enrichissent leurs vies. Loin d’être les
instruments d’un quelconque asservissement, ces objets bricolés à la hâte sont
les signes d’une résistance à l’oppression. L’homme peut ainsi produire des objets
pour lutter contre la servitude.

132
iv  peut-on se libérer des objets ?

C’est dans ce même esprit émancipateur qu’à la suite du poète Francis Ponge,
amateur d’« objeux », le psychanalyste Pierre Fédida (➜ document 46, p. 135)
examine la jeune Myriam effrayée par les objets. La petite fille transforme
progressivement chaque objet en « objeu » : l’objet ouvre alors à la rêverie, à
l’imagination et éveille la faculté de créer. Cette créativité est mise en scène par
Jean Echenoz chez le jeune Nikola Tesla (➜ document 47, p. 138). Cet inlassable
inventeur repousse en permanence les limites en imaginant des objets tous
plus irréalisables les uns que les autres. Créer des objets ouvre alors tous les
possibles.
Une semblable inventivité conduit Thomas Clerc (➜ document 48, p. 140) à trans-
former dans son intérieur de simples cintres de pressing en sculptures. Non sans
humour, le romancier démontre que les objets invitent au jeu, au détournement
et à un recyclage qui libère l’âme créative. Ce regard artistique sur les objets du
quotidien est au centre de l’œuvre du sculpteur César (➜ document 49, p. 142). Et
si, en définitive, les objets étaient des outils favorisant la créativité de chacun ?

R O M A N u CRÉER DES OBJETS POUR RÉSISTER


DOCUMENT 45

H einrich B öll (1917-1985), « Les Brebis galeuses », Le Destin d’une tasse


sans anse (1951), traduction de Pierre Gallissaires, © Éditions du Seuil, 1985
pour la traduction française.

Écrivain allemand récompensé en 1972 par le prix Nobel de littérature,


Heinrich Böll s’est fait connaître en 1951 avec la nouvelle « Les Brebis
galeuses ». Ce bref récit raconte le destin du jeune neveu du brillant Otto qui
décide de mener une existence rangée et servile. Employé de bureau dans une
manufacture, il découvre l’univers aliénant de la fabrication de différents
objets usuels. Pourtant, en secret, les ouvriers en imaginent d’autres.
Notre bureau se trouvait juste à côté de l’usine où une douzaine
d’ouvriers fabriquaient de ces meubles que l’on achète pour qu’ils
vous portent sur les nerfs votre vie durant, si l’on ne s’est pas décidé,

 133
trois jours après, à en faire du petit bois1 : guéridons2, tables à
5 ouvrage3, commodes minuscules, petites chaises ingénieusement
passées au pinceau et qui s’effondrent sous les enfants de trois ans,
petits piédestaux4 pour vases ou pots de fleurs, toute cette vile
camelote5 qui semble devoir son existence à l’art d’un menuisier
alors qu’il a suffi en fait d’un barbouilleur pour lui prêter, à l’aide
10 d’une peinture que l’on fera passer pour de la laque, l’apparence de
beauté destinée à justifier son prix.
Ainsi s’écoulaient, l’une après l’autre, mes journées – il y en
eut en tout presque quinze – dans le bureau de cet homme sans
intelligence qui, non content de se prendre au sérieux, se considé-
15 rait également comme un artiste, puisqu’on le voyait à l’occasion
– cela n’arriva qu’une seule fois durant mon séjour – penché sur sa
planche à dessin, manipulant crayons et papiers dans le but d’es-
quisser quelque ustensile boiteux, jardinière ou nouveau modèle
de bar de salon – source supplémentaire d’irritation pour plusieurs
20 générations.
Il ne paraissait pas se rendre compte de la mortelle absurdité de
ses constructions. Quand il en avait ébauché une (ce qui n’arriva, je
l’ai dit, qu’une seule fois pendant tout le temps qu’il m’employa),
il partait comme un fou dans sa voiture pour une pause créatrice
25 qui se prolongeait plus de huit jours alors qu’il n’avait travaillé
qu’un quart d’heure. Le contremaître6, auquel il jetait son esquisse
au passage, la posait sur son établi et l’étudiait en fronçant les
sourcils avant d’aller vérifier le stock de bois et de faire démarrer
la production. Je pouvais ensuite voir, pendant des journées, les
30 nouvelles créations s’amonceler derrière les fenêtres empoussiérées
1. Bois servant à faire démarrer un feu de cheminée.
2. Petites tables élégantes.
3. Tables nécessaires pour les travaux de couture.
4. Supports isolés d’un élément décoratif.
5. Marchandise très bon marché.
6. Chef d’unité de montage dans une usine.

134
iv  peut-on se libérer des objets ?

de l’atelier – son « usine », comme il disait –, des étagères ou de


petites tables pour la radio qui valaient à peine le prix de la colle
employée à leur fabrication.
Les seuls objets utilisables étaient ceux que les ouvriers fabri-
35 quaient pour eux à l’insu du chef, lorsqu’ils étaient sûrs qu’il serait
absent quelques jours – des petits tabourets ou des coffrets à bijoux
d’une simplicité et d’une solidité qui faisaient plaisir à voir et telles
que leurs arrière-petits-fils pourraient encore les chevaucher ou y
conserver tout un bric-à-brac ; ou encore des séchoirs vraiment
40 utilisables, sur lesquels flotteraient les chemises de nombreuses
générations. Ainsi, les seuls objets rassurants et utiles étaient-ils
créés dans l’illégalité.

Pour analyser le document 


1. Quels sont les types d’objets fabriqués à l’usine ? Quelle est leur carac-
téristique majeure ?
2. Comment Heinrich Böll présente-t-il la figure du chef ?
3. Qu’est-ce qui caractérise les objets des ouvriers ?

E S S A I u LE POUVOIR CRÉATEUR DES OBJETS


DOCUMENT 46

P ierre Fédida (1934-2002), L’Absence (1978), © Éditions Gallimard, « Connais­­-


sance de l’inconscient ».

Philosophe de formation, Pierre Fédida s’est très vite orienté vers la


pratique psychanalytique. À la suite de Freud (1856-1939) et de Lacan
(1901-1981), il réfléchit notamment à la place occupée par les objets quoti-
diens dans la formation des névroses de ses patients. C’est le cas de la jeune
Myriam dont il raconte, dans son essai L’Absence, les différentes séances
de psychothérapie. S’inspirant d’un jeu de mots du poète Francis Ponge
(1899-1988) entre « objet » et « jeu »,« objeu », Fédida souligne le rôle
créateur des objets.

 135
« Elle a peur des objets », me dit d’entrée la mère de Myriam,
âgée de trois ans et demi, lors de notre première rencontre. « Si je
déplace, même pour un instant, la moindre chose à la maison, elle
se met aussitôt à hurler. Elle ne supporte pas que mon corsage soit
5 dégrafé1, que le lit soit défait, qu’une porte reste ouverte. Elle a fait
un caprice, à midi, et j’ai compris qu’elle avait peur de mon verre,
rempli à moitié, en déséquilibre sur la table. Elle crie jusqu’à ce
qu’un objet soit remis en place… Dès que je suis avec elle, elle ne
me quitte pas d’un pas. Elle ne sait pas jouer. Rien ne l’intéresse et
10 pourtant elle est vive et intelligente. Rusée comme pas une ! Elle
me cache mon sac, mes chaussures, mon peigne… » Myriam, blottie
contre sa mère et le visage enfoui dans les plis de son imperméable,
fait mine de ne rien voir ni entendre. Elle joue pourtant à entortiller
et détortiller la ceinture de l’imperméable, puis à la faire passer à
15 travers les barreaux du dossier de la chaise comme si elle s’apprêtait
à y attacher sa mère – tandis que celle-ci me raconte l’histoire des
« œillets de chaussure2 ». « La première fois où elle s’est mise à hurler,
c’était quelques semaines après le départ de son père » (le père a –
selon la mère – quitté la maison, alors que Myriam venait d’avoir
20 deux ans). « Un ami était venu me voir à la maison et nous prenions
l’apéritif. Tout à coup elle cria si fort que j’ai cru qu’une guêpe l’avait
quittée – je veux dire piquée – et elle courait dans la pièce comme une
mouche dans un bocal. Elle est allée se réfugier sous le sommier
du divan et j’avais beau l’appeler par tous les noms, elle hurlait de
30 plus belle. » (La mère précise qu’elle « jouait » volontiers avec elle à
l’appeler par des noms différents, selon la fantaisie des trouvailles du
moment.) « J’ai aussitôt pensé que c’était à cause des chaussures de
mon ami : elles n’avaient pas de lacets et les œillets étaient vides ! »
(La mère s’était avouée gênée par cette négligence vestimentaire et

1. Défait.
2. Trous par lesquels passent les lacets d’une chaussure pour être noués.

136
iv  peut-on se libérer des objets ?

35 elle-même « incommodée » par ces chaussures « béantes1 ».) À l’issue


de ce récit, Myriam avait consenti à tourner son regard vers moi et
elle resta, un instant, surprise que je joue, face à elle, à clignoter des
yeux. Elle renouvela, à plusieurs reprises, sa tentative de me voir et,
aussitôt, je détournai mon visage ou fermai les yeux. Ce fut de cette
40 façon que nous engageâmes le contact.
Myriam commença à explorer le bureau après s’être décollée de sa
mère et avoir abandonné son jeu avec la ceinture de l’imperméable.
Elle s’approcha jusqu’à moi – non sans hésitations et retours en
arrière – et elle se mit à farfouiller dans un tiroir resté ouvert et
45 contenant des objets hétéroclites2 que j’en viens à accumuler au
cours des psychothérapies. Ces objets découverts et recueillis au gré
de mes propres fantaisies n’ont rien de « jouets ». Ce sont des objets
soit apportés par des enfants à leur séance, soit trouvés par moi
sur mes propres chemins associatifs3 – cependant en rapport avec
50 les enfants dont je m’occupe : tel clou de charpentier tordu comme
une silhouette effrayée, un caillou joufflu, un morceau de bois dont
les nœuds inventent tous les yeux d’un visage, une plume d’oiseau
frileuse, une boîte écrasée devenue hilare, etc. En somme objets devenus
objeux par les mots qu’ils ont le pouvoir d’inventer et les histoires qu’ils aiment
55 raconter, pour rire, en secret. Ces objets sont ramassés « au hasard »
comme ils se sont perdus d’avoir été jetés. C’est avec eux que le
monde peut être rêvé et reconstruit.

1. Largement ouvertes à cause de l’absence de lacets.


2. Très différents les uns des autres.
3. Depuis Freud, la psychanalyse procède par jeux d’associations de mots ou d’objets pour faire
surgir un élément inconscient chez le patient afin de mieux le comprendre.

Pour analyser le document 


1. Quels sont les symptômes de la peur des objets éprouvée par Myriam ?
2. Quel est le sens selon vous de l’épisode des « œillets de chaussure » ?

 137
3. Pourquoi Fédida parle-t-il d’« objeux » ? En quoi se différencient-ils des
simples objets ?

R O M A N u INVENTER DES OBJETS, OUVRIR L’IMAGINATION, REPOUSSER LES LIMITES


DOCUMENT 47

J ean E chenoz (né en 1947), Des éclairs (2010), © Éditions de Minuit.


Jean Echenoz livre avec Des éclairs le récit romancé de la vie de l’inven-
teur serbe Nikola Tesla (1856-1943) qu’il dénomme Gregor. Avec sa
distance critique habituelle, Echenoz retrace les premières années, dans la
région des Carpates située en Europe de l’est, de l’infatigable inventeur
fasciné par l’électricité. Pour ce personnage hors du commun qui ne manque
jamais d’idées, imaginer des objets stimule une créativité presque infinie.
Ayant ainsi appris en cinq minutes une bonne demi-douzaine de
langues, distraitement expédié son parcours scolaire en sautant une
classe sur deux, et surtout réglé une fois pour toutes cette question
des pendules – qu’il parvient bientôt à désosser1 puis rassembler
5 en un instant, les yeux bandés, après quoi toutes délivrent à jamais
une heure exacte à la nanoseconde2 près –, il se fait une première
place dans la première école polytechnique venue, loin de son
village et où il absorbe en un clin d’œil mathématiques, physique,
mécanique, chimie, connaissances lui permettant d’entreprendre
10 dès lors la conception d’objets originaux en tout genre, manifes-
tant un singulier talent pour cet exercice. Sa mémoire est en effet
aussi précise que la photographie récemment découverte et, surtout,
Gregor manifeste le don de se représenter intérieurement les choses
comme si elles existaient avant leur existence, les voir avec une
15 précision tridimensionnelle que, dans le mouvement de son inven-
tion, jamais il n’a besoin de croquis, de schéma, de maquette ni
d’expérience préalables. Ce qu’il imagine étant immédiatement
1. Démonter.
2. Unité de mesure du temps correspondant à un milliardième de seconde.

138
iv  peut-on se libérer des objets ?

considéré comme vrai, le seul risque auquel il s’expose, et peut-être


s’exposera toujours, est de confondre le réel avec ce qu’il projette.
20 Et, comme il n’a pas de temps à perdre, les dispositifs qu’il envi-
sage ne donnent pas dans l’accessoire ni dans le trivial1, ni dans le
détail. Gregor ne sera jamais du genre à perfectionner une serrure,
améliorer un ouvre-boîte ou bricoler un allume-gaz. Quand les idées
lui viennent, cela se manifeste tout de suite de haut, de très haut,
25 dans l’immensité cosmique et l’intérêt universel.
L’une des premières est ainsi celle d’un tube installé au fond
de l’Atlantique et qui devrait permettre, entre autres services,
d’échanger rapidement du courrier entre l’Amérique et l’Europe.
Gregor trace d’abord les plans détaillés d’un système de pompage,
30 chargé d’envoyer de l’eau sous pression dans cette conduite afin
de pousser les récipients sphériques contenant la correspondance.
Mais la question de la résistance due au frottement de l’eau dans le
tube, trop forte, lui fait abandonner ce projet au profit d’un autre
non moins ambitieux.
35 Il s’agirait alors de construire un gigantesque anneau encerclant
notre planète au-dessus de l’équateur et tournant librement à la
même vitesse qu’elle. La force de réaction permettant ensuite d’im-
mobiliser cet anneau, nous pourrions tous monter dedans et tourner
autour de la terre à mille six cents kilomètres par heure en admirant
40 ses paysages, ou plus exactement c’est elle qui avancerait au-dessous
de nous : confortablement installés dans des fauteuils – dont Gregor
prévoit distraitement, quoique avec précision, le design et l’ergo-
nomie2 –, nous en ferions ainsi le tour dans la journée.
On le voit, ce ne sont pas des projets étriqués car il ne convient
45 à Gregor que d’affronter de vastes dimensions. Très tôt, parmi
celles-ci, lui vient la certitude qu’il ferait bien par exemple un

1. Le banal.
2. Adaptation d’un système à son utilisateur.

 139
petit quelque chose avec la force marémotrice1, les mouvements
tectoniques2 ou le rayonnement solaire, des éléments comme ça –
ou, pourquoi pas, histoire de commencer à se faire la main, avec
50 les chutes du Niagara dont il a vu des gravures dans des livres et
qui lui semblent assez à son échelle. Oui, le Niagara. Le Niagara,
ce serait bien. 
1. La force des marées des mers et des océans.
2. Des plaques terrestres.

Pour analyser le document 


1. Quelles sont les différentes inventions imaginées par Gregor ?
2. Quel est le don de Gregor ? Comment Echenoz le met-il en scène ?
3. Pourquoi Echenoz souligne-t-il que les « projets étriqués » ne satisfont
pas Gregor ?

R O M A N u DÉTOURNER UN OBJET POUR CRÉER


DOCUMENT 48

Thomas Clerc (né en 1965), Intérieur (2013), © Éditions Gallimard, « L’Arbalète ».


Jeune auteur contemporain, Thomas Clerc se distingue par une œuvre
romanesque ludique. Paru en 2013, Intérieur dresse l’inventaire des pièces
de l’appartement de l’auteur, situé dans le 10e arrondissement de Paris.
Par cette tentative de cerner un lieu, inspirée de Perec et à laquelle se mêle
un regard sociologique, le romancier montre comment le fait de détourner un
objet métamorphose le quotidien et devient un geste artistique.
Salon de Paris3
Plus à gauche, l’œil saisit 14 sculpture en fil de fer gris représen-
tant 1 oiseau, dont le matériau d’origine provient des cintres du
3. Allusions aux Salons qui, dès le milieu du xviiie siècle, se sont multipliés en France pour
exposer des œuvres d’artistes.
4. En hommage à Georges Perec, Thomas Clerc choisit de noter tous les nombres sous leur forme
chiffrée.

140
iv  peut-on se libérer des objets ?

pressing auquel je confie mon linge à repasser. La surprésence de


5 ces cintres dans ma penderie (➜ chambre)1 m’a conduit à les recycler
à la suite d’1 geste involontaire qui, tel celui des plus grands inven-
teurs, m’a soudainement illuminé, me montrant la voie comme si
j’étais 1 Brancusi du 10e arrondissement, 1 Giacometti d’intérieur,
1 Tony Cragg de salon2.
10 Désireux de jeter l’1 de ces cintres, mais ne pouvant le faire
entrer ni dans ma corbeille à papier ni dans la poubelle, je me
pris à le tordre, plein de rage contre ce déchet trop grand pour
sa décharge mais avec la facilité permise par cet alliage3 de métal
souple : aussitôt, l’objet prit forme sous mes mains, je l’avais soclé et
15 verticalisé4 comme 1 mini-sculpture, allongeant et recourbant le bec
du cintre pour produire 1 canard de fer. Je reproduisis l’opération
avec 1 second cintre, que j’emboîtai dans le précédent, et plaçai les
2 canards cintrés sur le rebord, l’1 dans l’autre, lovés5 dans la posi-
tion sexuelle de la levrette. Non artiste au sens littéral du terme,
20 je ne sais rien faire ni fabriquer ; mais par la grâce de Sérendipité 6
(➜ entrée) j’étais fier d’avoir fait surgir d’1 geste de colère contre
1 objet 1 objet d’1 autre espèce, dont la valeur esthétique m’est
différente : c’est même, si l’on veut se placer du point de vue de la
critique d’art, 1 artefact7 artisanalo-décoratif qui traîne sur tous les
25 étals des marchés folkloriques ou chez certains vendeurs à la sauvette
du métropolitain. Peu m’importe, le canard-levrette en cintre me
procure 1 bête joie simple méritant 1 présentation temporaire. En
le regardant, je me demande si je décore ou j’œuvre. Comme je
1. Conçu comme un dictionnaire de son appartement, chaque élément entre parenthèses dans
cette description renvoie à différents articles du livre, précédant ou suivant ce passage.
2. Respectivement, Constantin Brancusi (1876-1957), Alberto Giacometti (1901-1966) et Tony
Cragg (né en 1949), tous sculpteurs et plasticiens.
3. Association.
4. Mis sur un socle et à la verticale.
5. Recroquevillés.
6. Découvrir quelque chose par chance.
7. Produit réalisé par l’homme.

 141
ne trancherai pas cette question, je décrocherai bien le téléphone,
30 composant 1 numéro imaginaire pour la poser au premier venu.

Pour analyser le document 


1. Comment naît la sculpture ?
2. Quel est le registre principal du texte utilisé par Thomas Clerc pour décrire
sa sculpture ? Pourquoi ?
3. S’agit-il, selon Thomas Clerc, d’une œuvre d’art ?

SCULPTURE u RÉCUPÉRATION PAR L’ART


DOCUMENT 49

C ésar (César Baldaccini, dit) (1921-1998), Giallo naxos met - FI594A (1998),
sculpture, Fiat Marea compressée, 161 x 81 x 80 cm, collection privée, © SBJ /
ADAGP, Paris, 2014 – Cliché : Banque d’Images de l’ADAGP (➜ cahier couleurs,
p. VIII).

César s’est illustré par ses sculptures par compressions de métaux et de


déchets. Membre actif du mouvement artistique des Nouveaux Réalistes, le
plasticien est convaincu que, dans une société consumériste, l’art doit récu-
pérer les objets quand ils ne sont plus utilisables et sont à l’état de déchets.
Reprenant les techniques de la casse automobile, César compresse les objets
pour ériger ses sculptures.

Pour analyser le document 


1. Quelles sont les composantes de l’image ?
2. Dans quel état est la tôle de l’objet ?
3. Peut-on identifier l’objet initial ? Pourquoi ?

142
iv  peut-on se libérer des objets ?

Thèmes de réflexion, d’exposé et de débat


1. Dans le cadre d’un exposé, vous lirez la nouvelle Le Destin d’une tasse
sans anse (1985) de Heinrich Böll et mettrez en évidence comment cette
tasse dépasse son simple statut d’objet.
2. Après avoir lu le poème « Le Joujou du pauvre » (1862) de Baudelaire,
vous poserez, dans le cadre d’un débat, la question suivante : « Dans quelle
mesure les objets invitent-ils à la rêverie ? »
3. Dans le cadre d’un exposé, vous étudierez les paroles de la chanson de
Boris Vian « Complainte du progrès » (1956) pour montrer comment les objets
modernes peuvent inviter à l’humour et à la dérision.

Pour s’exercer à la synthèse

1. Confrontez les textes de Gilles Lipovetsky (➜ document 40, p. 120), d’Audrey


Garric (➜ document 42, p. 125) et Heinrich Böll (➜ document 45, p. 133) afin de
mettre en évidence que se défaire des objets est un acte politique.
2. Mettez en parallèle les textes de Pierre Fédida (➜ document 46, p. 135) et
de Thomas Clerc (➜ document 48, p. 140) avec la sculpture de César (➜ docu-
ment 49, p. 142) afin de montrer que les objets aident à développer les facultés
créatrices.
3. Rapprochez l’image de Wall-E (➜ document 43, p. 128) du texte d’Heinrich
Böll (➜ document 45, p. 133) afin de mettre en lumière que les objets peuvent
inviter à la résistance.
4. Confrontez les textes de Marie Piquemal (➜ document 41, p. 122) et d’Au-
drey Garric (➜ document 42, p. 125) afin de mettre en évidence les risques du
consumérisme.
5. Mettez en parallèle les textes de Pierre Fédida (➜ document 46, p. 135),
de Jean Echenoz (➜ document 47, p. 138) et de Thomas Clerc (➜ document 48,
p. 140) afin de montrer que le jeu permet à l’homme de se libérer des objets.

 143
P O U R   P R É PA R E R   L’ E X A M E N

Sujet 1 : les objets, symboles de la société de consommation ?


Document  10 : Jean Baudrillard, Le Système des objets (p. 37)
Document  15 : Karl Marx, Critique de l’économie politique, « Du capital » (p. 49)
Document  37 : Bret Easton Ellis, American Psycho (p. 110)
Document 42 : A udrey Garric, « Les Français sont-ils sortis de l’hyperconsomma-
tion ? » (p. 125)
Écriture personnelle
Pensez-vous que les objets sont les symboles de la société de consommation et
de son matérialisme ? Répondez à cette question en donnant votre avis personnel
appuyé par votre réflexion et vos lectures de l’année.
Sujet 2 : les objets, une révolution technologique au quotidien ?
Document 4 : T hierry Bonot, La Vie des objets. D’ustensiles banals à objets
de collection (p. 23)
Document  7 : Julien Bordier, « Le CD est mort, vive la musique » (p. 29)
Document  33 : Alain Robbe-Grillet, Les Gommes (p. 101)
Document 44 : P aul Laubacher, « L’imprimante 3D, cette révolution industrielle
qui approche » (p. 129)
Écriture personnelle
Pensez-vous que les objets incarnent une révolution technologique dans le quotidien
de leurs utilisateurs ? Répondez à cette question en donnant votre avis personnel
appuyé par votre réflexion et vos lectures de l’année.
Sujet 3 : les objets, une sublimation artistique du quotidien ?
Document  16 : Georges Perec, Les Choses (p. 52)
Document 25 : L a rédaction de Ma maison, mon jardin, « Le designer Philippe
Starck, récit d’un succès international » (p. 78)
Document  27 : Francis Ponge, « Le Cageot », Le Parti pris des choses (p. 83)
Document  48 : Thomas Clerc, Intérieur (p. 140)
Écriture personnelle
Pensez-vous que les objets sont un moyen de sublimer artistiquement la vie quoti-
dienne ? Répondez à cette question en donnant votre avis personnel appuyé par
votre réflexion et vos lectures de l’année.
Sujet 4 : les objets, une aliénation au quotidien ?
Document  6 : Photographie de la chaîne de montage de la Ford T (p. 28)
Document  29 : Joris-Karl Huysmans, À Rebours (p. 85)

144
Document 36 : N icolas Riou, « Dis-moi ce que tu consommes, je te dirai qui tu es »
(p. 107)
Document 39 : P ascale Senk, « Quand accumuler des choses devient
pathologique » (p. 113)
Écriture personnelle
Pensez-vous que les objets peuvent devenir une forme d’aliénation au quotidien ?
Répondez à cette question en donnant votre avis personnel appuyé par votre réflexion
et vos lectures de l’année.
Sujet 5 : les objets, un culte pathologique ?
Document 21 : W alter Benjamin, Paris, capitale du xixe siècle. Le Livre des passages
(p. 67)
Document  22 : Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours (p. 70)
Document  32 : Honoré de Balzac, La Peau de chagrin (p. 98)
Document  41 : Marie Piquemal, « Ils ont décidé de vivre avec 100 objets » (p. 122)
Écriture personnelle
Pensez-vous que les objets sont au cœur d’un culte pathologique et déraisonnable de la
part des consommateurs ? Répondez à cette question en donnant votre avis personnel
appuyé par votre réflexion et vos lectures de l’année.
Sujet 6 : les objets, un outil politique ?
Document  26 : Andy Warhol, Campbell’s Soup Cans (p. 82)
Document  40 : Gilles Lipovetsky, « Cache-toi, objet ! » (p. 120)
Document 42 : A udrey Garric, « Les Français sont-ils sortis de l’hyperconsomma-
tion ? » (p. 125)
Document 45 : H einrich Böll, « Les Brebis galeuses », Le Destin d’une tasse
sans anse (p. 133)
Écriture personnelle
Pensez-vous que les objets peuvent servir d’outils et d’armes politiques ? Répondez
à cette question en donnant votre avis personnel appuyé par votre réflexion et vos
lectures de l’année.
Sujet 7 : les objets, une voie vers le bonheur ?
Document  17 : Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire (p. 55)
Document  30 : Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre (p. 93)
Document  31 : Jean-Paul Sartre, La Nausée (p. 96)
Document  46 : Pierre Fédida, L’Absence (p. 135)
Écriture personnelle
Pensez-vous que les objets permettent d’accéder à une certaine forme de bonheur
et d’accomplissement personnels ? Répondez à cette question en donnant votre avis
personnel appuyé par votre réflexion et vos lectures de l’année.

 145
F I C H E 1 : Déterminer qui parle
dans un document textuel
On pourrait penser que toute idée émise dans un document écrit traduit
la pensée de l’auteur. Or il arrive que celui-ci formule des idées qui ne sont
pas les siennes, et avec lesquelles il se trouve même en désaccord. Il est
donc important d’identifier celui qui parle et de savoir à qui appar‑
tiennent les idées exprimées.

Dans les documents qui relèvent de la fiction


Il est facile d’identifier qui parle grâce aux dialogues, au théâtre, dans
le roman ou en poésie : chaque interlocuteur parle en son propre nom, à
la première personne. Dans le récit de fiction romanesque, la voix qui
raconte est celle du narrateur, à la première ou à la troisième personne.
Celui-ci peut reprendre des paroles de personnages soit directement (avec
des guillemets, les temps verbaux et les pronoms personnels du discours
direct), soit indirectement, avec une subordination. Le discours indirect
libre rapporte des paroles à la troisième personne, mais sans subordination
et sans que l’on puisse toujours identifier le locuteur, qui est un personnage
ou le narrateur. Le narrateur peut aussi laisser la parole à un autre narrateur
dans des récits dits « emboîtés ».
■ Exemples : dans le texte d’Octave Mirbeau (p. 93), pour savoir quand
Célestine prend la parole, chaque intervention s’accompagne d’un verbe de
parole comme « Je ne répondis pas tout de suite. » De la même manière, dans
le texte de Michel Houellebecq (p. 55), les prises de parole sont signalées par
des incises telles que « dit-il ».

Dans les documents n’appartenant pas à la fiction


Dans les essais, entretiens, articles de presse, traités, autobiographies
réelles, celui qui parle est l’auteur signataire du texte. S’il reprend et
expose des idées, des paroles ou des théories qui appartiennent à d’autres,
il signale ces différentes voix. On distingue ainsi :
– La citation : entre guillemets, parfois en italique, elle introduit
dans un texte un élément différent, repris sous sa forme exacte. Son auteur
est indiqué dans le texte ou en note.

146
– La référence : sans la citer textuellement, l’auteur d’un texte évoque
la pensée de quelqu’un d’autre, soit en la « traduisant », soit en y faisant
allusion mais sans la reprendre exactement.
– Le récit intégré : il arrive qu’un texte d’idées intègre une longue
citation narrative, à visée explicative ou argumentative, constituant un récit
qui sert de base à la réflexion de l’auteur.
■ Exemples : le compte rendu de Marie-Laure Uberti (p. 64) comporte de
nombreuses citations de l’ouvrage du psychanalyste Serge Tisseron ; dans
l’article de Marie Piquemal (p. 122), les propos des participants au défi « The
100 Thing Challenge » font alternativement usages des citations et du récit
intégré pour résumer les avantages et les inconvénients de leur démarche
militante. Enfin, dans les documents tirés d’essais comme celui de Walter
Benjamin (p. 67) apparaissent des références à des penseurs comme Platon.
À chaque mention, l’essayiste présente la thèse défendue par chacun des
auteurs.

Les marques de la subjectivité de celui qui parle


La position de celui qui parle par rapport aux idées qu’il émet est soulignée
par diverses marques de subjectivité qui expriment l’adhésion ou le
refus, la critique ou l’éloge, ou encore l’ironie. Ces marques sont des
adverbes, des exclamations, l’emploi de certains modes – le conditionnel
exprime ainsi le doute – des termes de connotations valorisantes ou dévalori-
santes, des figures comme la litote (atténuation) ou l’hyperbole (accentuation).
Ils renseignent sur la nature et sur le registre des jugements de celui qui parle
(➜■Fiche 4, p. 152).
■ Exemple : dans le document 16 (p. 52), Georges Perec souligne le
caractère illusoire des rêves d’acquisition matérielle du jeune couple. Le
romancier utilise une accumulation d’images merveilleuses dans un but
ironique : il veut montrer la naïveté des époux qui ne perçoivent pas combien
les désirs suscités par la société de consommation des années 1960 sont
trompeurs.

147
F I C H E 2 : Identifier le genre
d’un document textuel
Les documents qui composent les corpus de synthèse appartiennent à
des genres variés, qu’il faut savoir identifier. Certains de ces genres relèvent
de la fiction, les autres renvoient à la réalité.

Les différents genres, fiction et réalité


Trois grands genres littéraires, le roman, la poésie et le théâtre appar-
tiennent à la fiction. Les textes d’idées, essais, articles de presse,
entretiens, documents de référence traitent de la réalité. Le roman
raconte une histoire, la poésie évoque des sentiments, des émotions liés à des
lieux, à des faits, à des actions, le théâtre met en scène des intrigues sous
forme de dialogue. Ces spécificités n’empêchent pas ces textes d’exprimer
des idées, de manière indirecte, ce qui entraîne parfois des confusions avec
les textes d’idées. Ces derniers traitent de questions de société ancrées
dans l’histoire et dans l’actualité.
■ Exemples : les objets sont abordés dans des œuvres de fiction comme le
roman Des éclairs de Jean Echenoz (p. 138) ou encore Au Bonheur des Dames
d’Émile Zola (p. 105). Les objets sont également évoqués et analysés dans des
essais comme ceux de Jean Baudrillard (p. 59) ou Catherine Millet (p. 32).

Les indices qui facilitent l’identification des genres


Avant toute lecture, l’identification du genre d’un document écrit peut être
facilitée par certains indices et certaines informations.
− La forme et la disposition graphique : la poésie versifiée est
immédiatement reconnaissable, comme le théâtre en vers.
− Le titre : certains titres renseignent sur l’appartenance à un genre :
« mémoires », « journal », « courrier », « roman », « tragédie », « chronique »,
« confessions », « chanson », « préface », « salon ». Certains de ces titres
n’indiquent pas, cependant, s’il s’agit de réalité ou de fiction. D’autres, comme
Le Système des objets (p. 37), Nouveaux essais de psychologie contemporaine
(p. 39) ou L’Absence (p. 135) sont autant de titres qui renvoient à des essais
d’ordre philosophique ou psychanalytique.

148
− Le paratexte : ce terme désigne tout ce qui a été ajouté à un texte
pour le situer, c’est-à-dire le titre de l’œuvre, le titre de l’extrait, le nom de
l’auteur, les dates diverses (rédaction, publication, traduction), l’indication des
interlocuteurs d’un entretien, la situation de l’extrait dans l’œuvre (numéro
et titre de chapitre et/ou de grande partie), le nom de l’éditeur, les notes
explicatives de bas de page et le chapeau de présentation. On apprend ainsi
qu’un texte relève du théâtre par la mention de l’acte et de la scène, qu’il vient
d’un quotidien par le titre du journal et le jour de parution, d’un hebdoma-
daire ou d’un mensuel par les dates et le numéro. On apprend qu’un texte est
traduit d’une langue étrangère, quand et par qui. Le chapeau précise parfois
le genre. La collection dans laquelle est publié un ouvrage constitue aussi
une indication.
■ Exemples : grâce au paratexte suivant (p. 135) : « PieRRe FÉdida (1934-
2002), L’Absence (1978), Éditions Gallimard, Connaissance de l’incons-
cient », on connaît l’auteur et le titre de l’œuvre, son sous-titre, ainsi que
sa date de parution. On sait aussi dans quelle collection ce texte est paru
(une collection d’ouvrages très documentés), ainsi que le nom de l’éditeur
détenteur des droits.
Cet autre paratexte (p. 70) : « MaRcel PRoust (1871-1922), « Reliques », VI,
Les Plaisirs et les Jours (1896) » indique l’auteur et le titre de l’œuvre. On y
apprend à quelle section de l’ouvrage la nouvelle appartient. Nous avons enfin
sa date de publication.
Mais le paratexte ne donne pas toujours le genre d’un document. Dans
certains cas, il est indispensable de faire appel à ses propres connaissances.
Devant des titres plus ou moins énigmatiques, comme Paris, capitale du
xixe siècle (p. 67) de Walter Benjamin, il est nécessaire d’utiliser la quatrième
de couverture pour être plus informé.

149
F I C H E 3 : Les différentes formes
de discours
Un énoncé peut prendre différentes formes qui renseignent sur la
démarche de celui qui le produit. L’énonciateur donne à voir quelque
chose ou quelqu’un ; il raconte une histoire, explique ou expose une
notion, une situation, une manière de faire ; il demande ou ordonne que
quelque chose soit réalisé, ou cherche à convaincre. On distingue ainsi
les discours descriptif, narratif, explicatif, injonctif et argumentatif.
Les identifier permet de mieux comprendre le sens et la finalité des textes.
Le discours descriptif
Il est caractérisé par la présence de composantes visuelles, formes,
couleurs, taille, disposition et par le lexique du regard. La description montre
des éléments en les situant les uns par rapport aux autres. Ces éléments
révèlent un angle de vision – d’où les choses sont-elles vues ? – et un
point de vue – que sait celui qui décrit ? – qui en déterminent la tonalité :
élogieuse, admirative, critique. La description peut avoir une fonction
documentaire, explicative ou symbolique.
■ Exemple : dans un texte consacré à la présentation de ses objets
préférés, Michel Houellebecq (p. 55) revient en détail sur sa parka et ses
chaussures de prédilection. Il en décrit le moindre aspect de manière à ce que
le lecteur puisse parfaitement se les représenter. Cette description précise
renvoie à l’amour fétichiste et nostalgique de Houellebecq pour des objets
désormais disparus.
Le discours narratif
Dans le discours narratif, un narrateur extérieur ou présent dans le texte
raconte une histoire en exposant des faits ou des actions inscrits dans des
lieux et dans le temps, mettant en jeu des personnages qui agissent ou
subissent. Le déroulement du récit se situe entre un point de départ et un point
d’aboutissement, avec une modification de la situation initiale. Le point
de vue et le registre (➜■Fiche 4, p. 152) choisis influent sur la lecture que
fait le destinataire.
■ Exemple : dans le texte d’Alain Robbe-Grillet (p. 101), le narrateur
raconte comme le personnage de Wallas va se restaurer en achetant une
tomate à un distributeur automatique. Plusieurs étapes viennent structurer ce
récit construit selon un schéma narratif classique : situation initiale (arrivée

150
dans le restaurant), bouleversement (découverte de la tomate sous vide),
situation finale (achat de la tomate).
Le discours explicatif ou informatif
Ce discours expose, définit, explique, en général au présent. Il peut
prendre la forme d’un article de dictionnaire ou d’encyclopédie, d’un mode
d’emploi, d’un dépliant technique. Il est essentiellement documentaire
et apporte des savoirs. Ses fonctions et ses destinataires, même implicites,
induisent certaines caractéristiques : le niveau de difficulté des explications,
la précision, la clarté du propos, l’absence d’identification de l’émetteur et
de subjectivité.
■ Exemples : on trouve ce type de discours dans la définition qui ouvrent
le chapitre I (p. 15). Les différents encadrés qui figurent dans cette anthologie
relèvent aussi du discours informatif.
Le discours injonctif
Il exprime une recommandation, un conseil, un ordre ou une défense (ordre
négatif). Il utilise la deuxième ou la troisième personne, le mode impératif, le
subjonctif, l’infinitif et des formulations comme « il faut », « on doit »… Il est
de ce fait facile à identifier.
■ Exemple : on trouve des exemples de discours injonctif dans le texte
de Gilles Lipovetsky (p. 120) qui, en une suite de recommandations précises,
montre que la société contemporaine doit cesser de diaboliser les objets.
Le discours argumentatif
Ce discours vise à exposer une idée, une opinion, une théorie pour en
faire valoir le bien-fondé et la faire accepter par un interlocuteur, présent ou
non. L’exposé comporte des arguments (causes, raisons, preuves) organisés
selon différents modes de raisonnement. L’idée soutenue est la thèse. Les
arguments sont puisés dans différents domaines (histoire, tradition, morale,
philosophie…) ; ils peuvent être illustrés par des exemples.
■ Exemple : le texte d’Audrey Garric (p. 125) expose l’idée selon laquelle
les Français sont désormais décidés à sortir de l’hyperconsommation car le
gaspillage devient chaque jour de plus en plus problématique. Les arguments
sont exposés, appuyés par des exemples et discutés. Ce document constitue
un exemple efficace de discours argumentatif.

151
F I C H E 4 : Identifier un registre

Lorsqu’un document – texte ou image – suscite le rire ou les larmes,


émeut, provoque la colère, l’admiration, l’indignation, la critique, on parle
de registre (ou de tonalité). Ce terme désigne la capacité des mots ou
des images de faire naître ou d’exprimer diverses émotions. Identifier
les registres permet de mieux cerner les enjeux et les finalités de certains
documents.

Lyrisme et pathétique
On désigne par « lyrisme », en relation avec la lyre du poète Orphée,
l’expression des sentiments personnels heureux – joie, bonheur, gaieté,
espoir – ou malheureux – chagrin, mélancolie, regrets, amertume, douleur.
Le registre pathétique est assez proche du lyrisme à cette différence près
qu’il s’applique à des situations, des actes ou des paroles qui provoquent
la pitié et les larmes du lecteur. Lyrisme et pathétique sont caractérisés par
l’emploi d’un lexique de l’affectivité et par une ponctuation qui exprime les
mouvements de la sensibilité.
■ Exemple : dans l’extrait du texte de Marcel Proust (p. 70), l’auteur utilise
le registre lyrique pour présenter les souvenirs que lui évoquent les objets
ayant appartenu à l’être aimé. Proust convoque également le registre pathé-
tique quand, en conclusion, il déclare que cet amour est à jamais fini.

Le registre épique
On parle de registre épique lorsque le locuteur grandit jusqu’à l’excès
une situation, une action, un être. Dans le registre épique, tout devient gigan-
tesque, innombrable, démesuré. Cette démesure est exprimée par des super-
latifs, des adverbes d’intensité, des pluriels.
■ Exemple : dans le texte extrait de son roman Au Bonheur des Dames
(p. 105), Émile Zola utilise le registre épique pour évoquer l’agitation et la
frénésie provoquées par la fièvre acheteuse qui s’empare des clientes du
grand magasin. Les termes employés sont démesurés et soulignent la folie
qui emporte les clientes dans leurs achats compulsifs.

152
Satire et polémique
Ces deux registres, proches, ont en commun leur caractère critique.
Le premier caractérise des documents qui dénoncent des comportements,
des faits ou des êtres en les présentant de manière déformée et risible ; on
le trouve dans la caricature ; le second définit une manière de s’exprimer
combative. Celui qui parle extériorise violemment ses refus, ses
indignations, ses haines. Ces deux registres utilisent des termes fortement
dévalorisants, des images péjoratives, des comparaisons dépréciatives. La
satire exploite les défauts pour faire rire.
■ Exemple : le texte de Paul Bourget (p. 39) est polémique dans la mesure
où il critique la mode alors en vogue du bibelot. Pour ce penseur de la société
française de la fin du xixe siècle, le bibelot ne possède aucune qualité esthé-
tique en soi mais renvoie au règne matérialiste des objets.

Ironie
L’ironie se définit comme le fait d’exprimer le contraire de ce que l’on veut
faire entendre. L’exclamation « C’est du propre ! » pour désigner un acte répré-
hensible constitue un exemple. L’ironie repose sur une forme de décalage
qui nécessite quelques indices pour être comprise sans contresens. Elle met
en jeu des figures d’opposition, antithèses, antiphrases, paradoxes. Elle
a pour fonction de faire réagir, en s’associant souvent au registre polémique
et à la satire. Elle est particulièrement associée au rire et à la dérision.
■ Exemple : dans l’extrait de son roman Intérieur (p. 140), Thomas Clerc
se moque ouvertement de ses talents supposés d’artiste qui assemble par
mégarde deux cintres de pressing pour en faire une sculpture. Il se sert ici
de l’accumulation de détails et de l’hyperbole pour suggérer le caractère
dérisoire de sa création improvisée.
Certains documents ne sont caractérisés par aucun registre, ce qui
n’enlève rien à leur valeur ni à leur portée. D’autres en comportent plusieurs.

153
F I C H E 5 : Analyser un texte de fiction

Les corpus de synthèse regroupent des documents parmi lesquels figurent


des textes appartenant à la fiction : extraits de roman ou de nouvelle,
de poésie et de théâtre, sketches humoristiques. Ces textes expriment des
idées et abordent des problématiques, mais de manière souvent implicite
et indirecte.

Textes de fiction et expression des idées


La première vocation du roman, de la poésie et du théâtre n’est pas
d’exprimer des idées, mais de raconter une histoire, d’évoquer les
sentiments inspirés par des lieux, des moments, des êtres, des situa-
tions, de mettre en scène des personnages qui parlent. Ces textes sont
cependant représentatifs d’une réalité dont ils s’inspirent et qu’ils recréent
en l’imitant. À ce titre, ils sont porteurs de réflexions. Ils contiennent et
expriment – indirectement – des prises de positions, des points de vue,
des critiques, une idéologie. Ces différentes formes d’idées peuvent être
celles des personnages, des narrateurs, des auteurs.
■ Exemple : dans le texte de Jean Echenoz (p. 138), le romancier présente
les formidables facultés d’imagination développées par le personnage de
Gregor. Il en dresse le bilan dans les dernières phrases de son récit en
indiquant combien inventer des objets ouvre l’homme à la joie de la création.
Le récit se double alors d’une argumentation indirecte sur les vertus des
inventions.

Déterminer le thème d’un texte de fiction


Face à un texte identifié (➜■Fiche 2, p. 148) comme un extrait de roman,
de poésie, de théâtre, la première démarche consiste à poser la question « de
quoi s’agit-il ? » ou « quel est le thème ? ». Derrière ou à travers le récit (dans
un roman), l’évocation de sentiments (dans la poésie) et le dialogue (dans le
théâtre) se révèle un thème identifiable à la présence de nombreux termes
de signification(s) proche(s), qui définissent un réseau lexical. C’est le lexique
utilisé qui permet de définir ce thème.

154
■ Exemple : L’extrait d’À Rebours de Joris-Karl Huysmans (p. 85)
s’organise autour du thème du malaise d’un collectionneur pris au piège par
sa maniaquerie. Le personnage de Des Esseintes exprime ici une angoisse et
un malaise existentiel qui prennent la forme d’un étourdissement. Le thème
de la maladie se mêle à celui du fétichisme pour exprimer la passion progres-
sivement destructrice que le collectionneur éprouve à l’égard des objets.

Identifier les problématiques


Une fois le thème déterminé, il est important de trouver la nature,
les enjeux et la portée des idées que le texte aborde, de manière souvent
implicite. Les interrogations sous-jacentes, les questions suggérées, les
mises en relation de différentes notions constituent ce qu’on appelle des
problématiques. Elles sont identifiables à la présence, dans les textes,
de points de vue différents, de relations de cause à effet, d’oppositions, de
paradoxes, de juxtaposition de notions qui paraissent contradictoires.
■ Exemples : dans le texte de Bret Easton Ellis (p. 110), la problématique
est la nature fétichiste de l’achat d’objets : qu’est-ce qu’un fétichiste ? En quoi
l’accumulation des objets ouvre-t-elle à une forme de pathologie ? En quoi
citer uniquement les marques montre combien les objets ne sont présents que
pour leur valeur marchande ? En quoi le fétichisme des objets exprimé par le
personnage de Patrick Bateman est une des conséquences du matérialisme
de la société de consommation ?
La recherche des idées d’un texte de fiction est à la fois difficile et
fondamentale. Il ne s’agit pas de résumer un texte mais d’en faire sortir sa
ou ses significations essentielles.

155
F I C H E 6 : Analyser un texte d’idées

On désigne par l’expression textes d’idées les documents écrits n’appar-


tenant pas à la fiction : extraits d’essais sociologiques, de dialogues
philosophiques, articles de presse, entretiens, documents de
référence. Ils constituent les documents les plus nombreux dans les corpus
de synthèse. Les idées qu’ils contiennent sont exprimées directement.

Caractéristiques des textes d’idées


Les textes d’idées n’ont pas pour vocation de raconter une histoire ou de
décrire des gens ou des lieux comme le fait le roman. Même s’ils abordent des
situations concrètes, leur fonction est d’exposer et de mettre en relation
des notions abstraites, d’expliquer des faits, de proposer des réflexions,
des points de vue, des prises de position argumentés. Ils relèvent du
discours explicatif/informatif et du discours argumentatif (➜■Fiche 3, p. 150),
parfois du discours injonctif. Ils peuvent être polémiques et satiriques, ou
encore adopter le registre épique (➜■Fiche 4, p. 152).
■ Exemples : le texte de Karl Marx (p. 49) met en évidence comment un
objet devient marchandise en articulant deux valeurs : la valeur d’usage et la
valeur d’échange. Il expose pour les besoins de sa démonstration les diffé-
rentes modalités sociales de l’achat et de la vente selon les lois de l’offre et
de la demande. Nicolas Riou (p. 107) met en lumière quant à lui combien les
consommateurs sont aliénés par les marchandises dont ils font l’acquisition.

Déterminer le thème, savoir qui parle


La première lecture d’un texte d’idées doit permettre de déterminer son
thème global, par la mise en évidence d’un lexique dominant permettant
la réponse à la question : « de quoi s’agit-il ? »
■ Exemples : l’extrait du texte de François Dagonet (p. 15) analyse
comment distinguer une chose d’un objet et un objet d’une marchandise afin
de ne pas en confondre les définitions. Walter Benjamin (p. 67) présente quant
à lui la manière dont tout collectionneur éprouve une passion pour les objets
au point de leur ôter toute valeur autre qu’esthétique.

156
Il est essentiel d’identifier à qui appartiennent les idées énoncées
(➜■Fiche 1, p. 146). Celui qui parle est celui qui signe l’œuvre ou l’article, mais
il lui arrive fréquemment de reprendre des points de vue ou des paroles qui
ne lui appartiennent pas, comme dans le document 20 (p. 64).

Déterminer la structure et la (ou les) problématique(s)


Le texte d’idées confronte des notions, des points de vue, des théories qui
ne vont pas nécessairement dans le même sens. Leur identification permet de
définir la ou les problématiques. Les orientations différentes des idées
sont perceptibles à la présence de champs lexicaux qui s’opposent, de figures
d’opposition comme les antithèses, les paradoxes, et d’articulations qui
soulignent les divergences : mais, cependant, à l’inverse, au contraire…
Repérer les mots de liaison aide à découvrir les grandes articulations de la
pensée et le type de raisonnement adopté dans un document.
■ Exemple : dans le document 10 (p. 37), Jean Baudrillard défend l’idée
selon laquelle la société française d’après-guerre a une conception nouvelle
des objets. Auparavant simples éléments de décoration, les objets occupent
désormais un rôle de premier plan au point d’envahir le quotidien et de dicter
les conduites et les achats de tout consommateur. La problématique est donc
celle de la mutation de la place des objets dans les sociétés occidentales
modernes.
Les textes d’idées comportent aussi des exemples qui illustrent les
idées ou constituent leur point de départ. Leur importance vient de ce
qu’ils aident à la compréhension des concepts à partir d’éléments concrets
et imagés.

157
F I C H E 7 : Analyser une image

Les corpus de synthèse comportent des images, photos, reproductions


de tableaux, dessins divers, qu’il faut savoir analyser, pour en faire apparaître
la ou les significations grâce à certains procédés de mise en valeur, après en
avoir déterminé le thème.

Dégager le thème d’une image


L’image est saisie globalement par le regard : ce qui est vu – lieux, person-
nages, attitudes, indices historiques – permet de dire de quoi il s’agit. La
première démarche relève donc de la description. La réponse à la question
« quel est le thème de l’image ? » est souvent facilitée par la présence d’une
légende.
■ Exemple : le document 34 (p. 103) est une photo représentant l’actrice
Madeleine Renaud jouant le rôle de Winnie dans la pièce Oh les beaux jours
de Samuel Beckett. L’actrice au premier plan occupe le centre de l’image et
frappe immédiatement par son corps enseveli jusqu’au buste dans le sol. Sur
ce dernier, à droite, se trouve, semble-t-il, un sac à main devant contenir ses
effets personnels. Tenu par la main droite du personnage, un parapluie ouvert
semble protéger l’héroïne d’un éventuel soleil comme le titre de la pièce le
laisserait attendre. La position du personnage permet sans doute de suggérer
que la pièce traite de l’invasion des objets dans le quotidien et de l’aliénation
qu’ils entraînent, laissant Winnie seule, désemparée et entravée.

Les procédés de mise en valeur


L’analyse d’une image passe par l’observation et l’identification de
procédés de mise en valeur propres à l’iconographie. Parmi ces procédés
figurent le cadrage, qui impose des limites à la représentation, la nature et la
disposition des grandes lignes, associées à la composition, qui définit la
place de chaque élément, selon certaines proportions (gros plan, plan moyen,
plan éloigné), les différents angles de vision (plongée et contre-plongée,
selon qu’on voit de haut en bas ou le contraire), les effets de perspective, le
rendu des mouvements, les contrastes, l’utilisation de la couleur. L’image
est aussi inséparable de références symboliques qui renvoient à la litté-
rature, à l’histoire, à la religion, aux mythes, et qui ont un effet déterminant
sur sa ou ses significations.

158
■ Exemple : le tableau de Frans Francken (p. 84) met l’accent sur la variété
des objets rassemblés dans un cabinet de curiosités. Le premier plan est
occupé par une table sur laquelle sont posés des objets très divers et volon-
tairement hétéroclites. Le second plan, représenté par un mur, est occupé par
deux éléments de nature différente : à gauche une armoire emplie de bijoux
comme si le peintre voulait suggérer qu’il s’agissait là d’un coffre au trésor.
À droite, par un effet de « mise en abyme » classique de la Renaissance en
peinture, sont appendus différents tableaux collectionnés par le propriétaire
du cabinet de curiosités. Mais à la droite des tableaux un arrière-plan apparaît
qui met en scène deux marchands ou propriétaires des lieux. Cet arrière-plan
creuse l’espace par le jeu de perspectives qu’il met en œuvre et suggère
combien les cabinets de curiosités sont des espaces de collections toujours
en expansion et d’une richesse insoupçonnée au premier coup d’œil.

La ou les significations d’une image


Le sens d’une image vient à la fois des éléments qui la composent, de la
manière dont ces éléments sont associés (problématique), et des procédés
mis en jeu pour attirer l’attention du spectateur sur certains points. Les signi-
fications des images sont, selon ce qui est représenté, sociales, politiques,
religieuses, philosophiques. Comme les autres documents, elles expriment
des idées dans certains registres (➜■Fiche 4, p. 152).
■ Exemples : par sa composition, le tableau d’Andy Warhol (p. 82) souligne
combien la société de consommation appelle à l’uniformisation. À l’infini, sur
différentes lignes, se répètent les boîtes de soupe Campbell’s reproduites par
sérigraphie. Le peintre cherche ici à construire son tableau sur le modèle des
rayonnages des magasins : les boîtes de soupe sont présentées selon le même
procédé. Où est le consommateur dans ce tableau ? Sans représentation,
l’homme semble écrasé par les produits qu’il consomme. Où est également
l’artiste dans ce tableau puisqu’il s’agit d’une reproduction mécanique par
sérigraphie d’une boîte de soupe dessinée par Warhol lui-même ? Le Pop’Art
ne cesse de questionner l’objet d’art par les procédés picturaux mis ici en jeu.
L’association texte/image est souvent révélatrice du sens, qu’elle précise
et approfondit. On peut le constater dans l’image du reliquaire du doigt de
saint André (p. 72) qui ne prend tout son sens qu’à la lecture de la légende.

159
Chapitre I • Document 6, p. 28.
Chaîne de montage de la Ford T, usine Ford (vers 1913).

Chapitre I • Document 9, p. 34.


Marcel Duchamp,
Roue de bicyclette, ready-made (1913).

I
Chapitre I • Document 11, p. 39.
Catalogue de la Manufacture des armes et cycles de Saint-Étienne (1913).

II
Chapitre I • Document 13, p. 41.
Dessin technique de la voiture Lotus Esprit S1,
véhicule amphibie dans le film L’Espion qui m’aimait (1977).

III
Chapitre II • Document 23, p. 72.
Reliquaire du doigt de saint André.

IV
Chapitre II • Document 26, p. 82.
Andy Warhol, Campbell’s Soup Cans (Boîtes de soupe Campbell) (1962).

V
Chapitre II • Document 28, p. 84.
Frans Francken le Jeune, Un cabinet de curiosités (1641).

VI
Chapitre III • Document 34, p. 103.
Oh les beaux jours, de Samuel Beckett,
mise en scène de Roger Blin avec
Madeleine Renaud (1963).

Chapitre III • Document 38, p. 112.


Appareils électroménagers dans une décharge.

VII
Chapitre IV • Document 43, p. 128.
Photogramme du film d’animation Wall-E
d’Andrew Stanton (2008).

Chapitre IV • Document 49, p. 142.


César (César Baldaccini, dit),
Giallo naxos met – FI594A (1998).

VIII
Conception graphique de la maquette : Graphismes
Principe de couverture : Double
Mise en pages : Soft Office - 8 pages couleurs : Graphismes
Iconographie : Hatier Illustration
Suivi éditorial : Charlotte Monnier
Johan Faerber
Nos sociétés produisent toutes sortes
Ces objets d’objets. La publicité les rend tous désirables,
qui nous engendrant frénésie de consommation et
envahissent :
objets cultes, gaspillage.
culte des objets Les objets sont-ils devenus une source
d’aliénation ? Peut-on leur assigner un rôle
libérateur ?

Également
le manuel

L’ANTHOLOGIE L’anthologie comprend :


• des textes littéraires et des textes d’idées
• des documents iconographiques en couleurs
• des pistes pour analyser chaque document
Et aussi :
• des encadrés historiques et culturels
• des exercices d’entraînement à la synthèse
• des sujets d’exposés ou de débats
• des fiches méthodologiques
ET SUR LE SITE www.editions-hatier.fr*
Le guide pédagogique propose :
• une réflexion sur le thème
• des parcours problématisés
• une préparation à la synthèse
et à l’écriture personnelle
• des sujets d’annales corrigés
* L’accès au guide est réservé aux enseignants.

Illustration : Guillaume Carreno


Conception couverture : cedricramadier.com