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J’ai trouvé cet extrait d’un livre à paraitre (ou déjà paru) écrit par ATTOUMI DJOUDI

et ou il parle de Louisa Attouche qui n’est d’autre que Louisa el feremlia qu’on
connait tous. Il existe de même un passage la concernant dans le livre d’YVES
COURRIERE , « l’HEURE DES COLONELS » .
En 1953, ATTOUMI DJOUDI milite au sein du M.T.L.D. Agé à peine de 18 ans, il rejoint
les maquis en 1956 dans la Wilaya III où il active au PC de la Zone II (Vallée de la
Soummam), en Zone III (Haute Kabylie) et en Zone IV (Basse Kabylie). En 1961, il est
promu officier par le colonel Si Mohand Oulhadj et affecté dans la vallée de la Soummam,
en pleine opération « jumelles » pour accomplir son devoir jusqu’au cessez-le-feu, le 19
mars 1962.
Il était donc dans le même secteur que Louisa , peut être se souvient elle de lui ,ils se
sont sans aucun doute rencontrés.
Il a aussi écrit trois livres :
-« le colonel Amirouche ,entre légende et histoire »
-« le colonel Amirouche ,a la croisée des chemins »
-« Avoir 20 ans dans les maquis »
Une rue a Constantine porte le nom de Raymonde Peyschart.
Nafissa Hamoud était la fille du grand limonadier D’Alger Hamoud Boualem
B.AZIZ
IL Y A QUARANTE-NEUF ANS, TOMBAIENT, PRES DE MEDJANA, RAYMONDE
PESCHARD ET SES COMPAGNONS D’ARMES.
NOVEMBRE 2006 (À PARAÎTRE).

C’était en novembre 1957. Le colonel Amirouche venait d’achever son


programme, fait de réunions et de tournées. Il était fier, comme nous par la présence de
ces jeunes filles et ces femmes maquisardes dont la présence est destinée à sensibiliser
la population sur l’expansion de la guerre de libération et le renforcement de ses rangs et
mettre en valeur les victoires remportées dans les combats.
Il y avait une dizaine de jeunes filles en tenues de combats, engagées aux côtés
de leurs frères moudjahidin ; parmi elle, il y avait le docteur Nefissa Hamoud (qui
deviendra plus tard Mme Mustapha Lalliam), médecin-chef de la Wilaya III, le Dr Rachid
Belhocine, le Dr Lalliam Mustapha, Raymonde Peschart, Danielle Minne, Louisa Attouche,
Drifa Attif, Aicha Haddad et d’autres encore, dont les noms nous échappent.
Les gens étaient étonnés par la présence de deux européennes au sein de cette
équipe médicale de l’ALN; en effet, il y avait Danielle Mine et Raymonde Peschard, que
l’on appelle Taous, comme pour cacher son identité. Leur accent les trahit quant à leurs
origines, d’autant plus qu’elles ne parlent pas kabyle.
Pour les natifs d’Alger, Raymonde n’est pas une inconnue. Née le 15 septembre
1927 à Saint Eugène (Bologhine, Alger), elle fut de tous temps sur le terrain des luttes
politiques et sociales en faveur des algériens ; elle était assistante sociale au niveau de
l’Entreprise d’Electricité et du gaz d’Algérie (actuellement SONELGAZ). En 1956, elle
s’engage dans les réseaux du FLN d’Alger. Après avoir participé à plusieurs missions pour
le compte du FLN, Raymonde Peschard est recherchée par tous les services de
renseignements, notamment après l’arrestation du militant Fernand Ivetan, guillotiné le
11 février 1957 à la prison de Barberousse.
Pour échapper aux paras de la 10ème DP qui ont mis Alger à feu et à sang, elle
décide en mars 1957, de rejoindre les rangs de l’ALN en Wilaya III ; une européenne
qui rejoint le maquis n’était pas chose courante. Mais en tout cas, il n’y avait aucune
méfiance à son égard. Malgré ses origines européennes, elle se sentait algérienne,
d’autant plus qu’elle a rejoint le maquis pour se sacrifier pour l’indépendance de l’Algérie.
Toute cette équipe de jeunes filles et garçons instruits, se déployaient par
groupes de deux à trois éléments à travers les villages situés autour du PC de Wilaya,
installé justement à Mézouara, dans le douar Ikhedjane, à une quinzaine de Kms de Sidi
Aich.
Toutes les femmes et tous les hommes du douar étaient fascinés par la vue de ces
femmes « évoluées », qui appartiennent à leur religion, mais qui, par leur parlé et leur
comportement, ressemblent aux européens ! Ils découvrirent avec fierté qu’elles parlent
leur langue, pour certaines et qu’elles sont engagées aux côtés des moudjahidin pour
combattre le colonialisme français, qui est à l’origine de tous leurs malheurs, de leur
misère.
Amirouche, comme nous tous, était fier de la présence de ces jeunes citadins et
citadines venus renforcer nos rangs et participer aux combats contre l’occupant. Par
ailleurs, leur rôle aux côtés des femmes des douars est considéré comme primordial,
lorsqu’il s’agit de leur ouvrir les yeux, de leur faire découvrir les règles d’hygiène,
l’éducation sanitaire, la nurserie, en un mot, leur montrer une page d’un autre monde.
Les femmes se heurtaient à des problèmes sanitaires graves, comme les
épidémies, les accouchements compliqués, les maladies infantiles, sans compter les
problèmes d’hygiène publique. Une dizaine d’années auparavant, les villages étaient
frappés par le typhus, une maladie de la misère qui a emporté des milliers d’algériens,
sans compter la tuberculose qui frappe encore, faute de soins, d’une meilleure
alimentation et d’une hygiène de vie adéquate ; il y avait aussi l’absence
d’assainissement et de vaccinations. Le colonialisme français a maintenu les populations
dans l’ignorance et la misère, depuis 130 années d’occupation.
La présence de ces jeunes médecins et infirmières constitue une aubaine pour la
population évaluée à 3 000 âmes et qui n’a jamais bénéficié d’une couverture médicale.
Isolée du reste du monde par l’inexistence de voies de communications, le plus proche
médecin se trouve à quelques 15 kms et il faut s’y rendre à dos de mulet, avec tous les
risques et les pertes de temps.
Ainsi, les deux parties se découvrirent mutuellement avec beaucoup d’intérêts et
de curiosité, puisque les maquisardes, d’origine citadine, firent connaissance pour la
première fois avec la femme du douar, la femme rurale qui n’a jamais connu l’école, donc
éloignée de tout progrès… En effet, il n’y avait aucun établissement d’enseignement à
travers les deux douars mitoyens des Aith Mansour et d’Ikhedjane ! C’est dire le retard
accusé par toute la région en matière de développement.
Une population évaluée à 3 000 habitants ne bénéficiant pas de l’instruction qui
est source de civilisation et de progrès, est vouée à l’abandon. Les rares jeunes instruits
ont eu la chance de faire le voyage en France avec leurs pères émigrés, qui à leur tour,
étaient frustrés de n’avoir jamais connu l’école. Pour sauver leurs enfants de l’ignorance,
ils ont consenti des sacrifices qui, tout en travaillant à l’usine, remplacent les mamans
restées au village ; habitant les fameux hôtels « meublés » des grandes villes françaises,
ils devaient, avant de se rendre au travail ou à leur retour, préparer le repas, laver le
linge, faire le ménage et tout cela, au prix d’énormes sacrifices et de privations ; en plus,
il fallait parfois payer pour acquérir cette instruction indispensable dans la vie ; les
parents seront les premiers à se rendre compte de son importance, ne serait-ce que
pour tirer une fierté et permettre à leur progéniture, de revendiquer leur place dans la
société française, car chez eux dans le douar, ils n’auraient aucun avenir.
Les membres de cette équipe médicale, avaient donc un rôle important à jouer au
sein de cette population, loin de tous les progrès et qui, au milieu du 20 ème siècle, vit
encore, presque comme au moyen âge ! Il est vrai qu’il y avait de nombreux émigrés
originaires de ces villages, mais en tant qu’hommes, ils ne pouvaient transmettre aux
mères, aux épouses ou à leurs filles, quelques règles d’hygiène; dans pareils cas, ce
sont surtout les femmes qui sont porteuses de progrès.
Sous l’autorité du Dr Nefissa Hamoud, de Laliam Mustapha et de Rachid
Belhocine, ces jeunes filles exerçaient avec beaucoup de sérieux, avec le plus grand soin.
Elles ont reçu de leurs chefs, des instructions et des consignes strictes sur leur
comportement, leur vie de tous les jours et la portée de leur présence au maquis.
Sans aucun complexe, elles sillonnent les maquis pour soigner les blessés, visiter
les unités combattantes pour apporter leurs soins aux moudjahidin et pratiquer le
dépistage des maladies et l’éducation sanitaire.
Dans leur programme d’activités, les visites aux populations des villages sont
quotidiennes. Elles doivent soigner les malades, assister les femmes en couches, réunir
les femmes pour des consultations, des soins, des séances d’éducation sanitaire, les
séances d’hygiène, les démonstrations, etc…. Ce sont toutes ces choses que les femmes
n’ont jamais eu la chance d’acquérir de leurs mères ou de leurs grands-mères.
Il s’agit d’une population qui n’a jamais vu de médecin de colonisation, qui n’a
jamais été en contact avec le monde civilisé, avec eau courante, électricité, visites
médicales, campagnes de vaccinations, de prévention etc... La plupart des maisons ne
possédaient même pas de latrines au point où il était fréquent de trouver des excréments
humains dans chaque coin discret aux alentours des maisons, quand ils ne sont pas
mélangés au fumier !
En effet, les humains ont depuis toujours cohabité avec les humains. Dans chaque
maison kabyle, il y a un « adaynine », une espèce d’étable où vivent les animaux, et un
grenier ou « taghourfatz » qui sert de dortoir pour tous les membres de la famille qui
vivent dans la promiscuité.
De la civilisation, ce monde rural, ce monde de fellahs, ne connaît que le garde
forestier, le garde champêtre ou les gendarmes à cheval, toujours menaçants, toujours
prêts à sévir, à procéder à des arrestations des hommes dont, nombreux furent envoyés
au bagne à Cayenne, pour ne plus revenir. Tous les motifs sont valables pour sévir
durement, pour les faire plier et les maintenir dans une misère perpétuelle.
Cette population rurale a vite compris que le meilleur moyen de sortir de cette
misère, c’était d’attendre le déclenchement d’une guerre contre les colons. Aussi, ont-il
accueilli avec une immense joie et une fierté retrouvée, les premiers coups de feu
marquant le déclenchement de la guerre de libération.
L’administration coloniale n’avait donc rien apporté à cette population et l’a
toujours ignorée, si ce n’est la levée d’impôts par le caïd, les menaces, les arrestations et
les déportations. En 130 années d’occupation française, la civilisation n’était pas encore
arrivée chez eux[1], comme chez la plupart des algériens !
Et pourtant, à quelques centaines de mètres de là, et deux années seulement
auparavant, trois maisons forestières au niveau de l’Akfadou étaient occupées par des
gardes forestiers et leurs familles, avec tout leur confort, tout comme celles que l’on
trouve ailleurs en France et dans les pays dits « civilisés ». En un mot, le progrès n’était
pas au rendez-vous dans les villages kabyles, surtout du fait de l’absence d’écoles, de
médecins de colonisation, d’infrastructures sanitaires et d’une politique de prévention
sanitaire.
La femme algérienne est consciente de ce retard, de sa situation catastrophique
et qu’elle s’engage désormais à fond dans la lutte de libération ; depuis le
déclenchement de la guerre, elle est partout présente, dans les combats avec ses frères
moudjahidin, dans la préparation des centaines de repas dans les refuges de
moudjahidin, dans l’organisation des villages, dans la recherche des renseignements,
dans les contacts avec les appelés, les harkis et les goumiers. Dans les maquis de cette
région de la Soummam, la présence de ces jeunes filles en tenues de combat aux côtés
de leurs frères, leur a ouvert les yeux et cassé certains tabous.
Pour la première fois, elles sortent de chez elles, librement et sans complexes,
pour apporter leur concours et leur aide à ces équipes de médecins et d’infirmières,
occupées à longueur de journée à aller ça et là, pour alléger les souffrances, atténuer la
douleur et prodiguer des conseils ; elles acceptent aussi d’accomplir des missions, loin de
leurs maisons et de leur village, pour diverses missions de liaison et d’informations,
guetter l’ennemi etc.
Malheureusement, les douars vivent dans une menace permanente de ratissages ;
il y a déjà eu des opérations « d’investigations » et même des opérations « coups de
poings », au cours desquelles, les soldats laissent derrière eux, des dizaines de villageois
tués, sans aucun prétexte. Désormais, un climat de terreur pèse quotidiennement sur la
population. Les soldats pouvaient arriver d’un moment à l’autre et d’un jour à l’autre.
En effet, l’ennemi n’est jamais loin ; en cette période de guerre, l’armée coloniale
s’implantait dans la région, comme partout ailleurs en Kabylie, en installant des postes
militaires de quadrillage au niveau des écoles, des villages les plus importants et aussi au
niveau des plus dominants pour observer et surveiller constamment la population ; elle
inaugurait en même temps, les grandes opérations de ratissages, surtout des opérations
héliportées, au cours desquelles, des milliers de soldats sont jetés dans le douar à
l’improviste, semant la terreur et la mort parmi ces gens paisibles.
Des centaines de citoyens sont assassinés. Des combats sont livrés un peu
partout par les moudjahidin, occasionnant la mort de plusieurs combattants ; les villages
sont bombardés et toutes les maisons détruites. Ce fut le cas notamment de l’opération
du 20 février 1957 au cours de laquelle, 76 civils furent assassinés et une vingtaine de
combattants tués, notamment au cours de l’accrochage de Talghoumte.
Justement, ce jour-là, le village de Mezouara qui abritait notre PC de Wilaya, est
devenu un village martyr. Le soir, à la fin de l’opération, nous avons retrouvé toutes les
maisons en flammes ; plus loin, vers la sortie, au lieu dit « Lemkarna », nous avons
retrouvé 36 corps de civils, tous criblés de balles au thorax[2]. Les tueurs de l’armée
française sont passés par là. Plusieurs villages furent bombardés et des dizaines
d’habitants massacrés ; la terreur, puis le deuil a gagné tout le douar. C’était la guerre
sous son véritable visage.
Après cette offensive ennemie, la situation se détériorait de plus en plus.
Amirouche avait décidé, vers l’automne 1957, d’envoyer vers la Tunisie, ces jeunes
médecins et infirmières. Sentant peut-être qu’il leur serait difficile d’affronter des
situations insurmontables, il a préféré leur épargner les souffrances et les dangers, pour
les préparer déjà à jouer un rôle dans l’Algérie indépendante.
LA LONGUE MARCHE.
Au début de novembre 1957, toute l’équipe prit le départ pour la Tunisie. Les
moudjahidates et les moudjahidin du convoi savaient qu’il s’agit d’un périple très
dangereux ! Grâce à leurs contacts avec les convois d’acheminement d’armes de retour
de la frontière tunisienne, ils étaient informés de tous les problèmes, des dangers et des
risques qu’ils devaient affronter.
La première étape fut Semaoune (Chemini), puis Taslent, à la zaouia
Ouboudaoud. Après ces deux étapes épuisantes, l’équipe se reposa trois jours, sachant
que les femmes supportaient difficilement, en tout cas, beaucoup moins que les hommes,
les épreuves de ces longues marches sous la pluie.
Au troisième jour, il fallait repartir dans l’après-midi, en groupes dispersés, pour
gagner du temps, de sorte que le convoi se retrouve à la tombée de la nuit pour la
traversée de la route nationale et atteindre la ferme Oulaaladj une demi-heure plus tard
pour affronter l’oued Soummam en cette période de début de l’hiver, que les passeurs
appréhendent, étant donné les crues qu’ils devaient affronter.
Le village Ouizrane, dans les Ait Abbas, est atteint vers minuit. Jusque là, le trajet
s’était bien passé ; au contraire dans ce dernier refuge, les candidats au départ à
l’Extérieur rencontrèrent une section de moudjahidin, des responsables, des
mousseblines et des citoyens du village. L’ambiance était chaleureuse, si ce n’était
l’inquiétude de voir arriver les soldats du poste de Tourirte Ouabla, qui n’était pas loin de
là ; les passagers étaient par conséquent, constamment préoccupés par les dangers qui
pouvaient survenir d’un jour à l’autre et peut-être d’un moment à l’autre ; heureusement
qu’une section assurait leur protection.
Il y a aussi chez ces candidats au départ, la fièvre des grands voyages; sinon, les
gens se mélangeaient aux djounoud pour les admirer, et discuter avec eux des grands
succès de la Révolution.
Le groupe de médecins et d’infirmières rendit visite à quelques familles ; c’était
une occasion pour s’enquérir de la santé des malades, sensibiliser les femmes sur les
problèmes d’hygiène et donner des petits soins; il est vrai que la ville d’Akbou n’était pas
loin, lorsqu’il s’agissait de consulter un médecin ; c’était pour eux, une façon de
s’occuper utilement et de rendre service à ces gens qui ne demandaient qu’à être aidés.
Après s’être affairés pour s’approvisionner, faire les petites courses, en prévision
de la traversée des zones interdites où il n’y a pas âme qui vive, sachant que ce long
voyage allait durer un mois, les éléments du convoi allaient affronter les privations, la
faim, l’usure des habits et des chaussures, car il fallait marcher pendant un mois, avec
des étapes épuisantes qui pouvaient atteindre les dix heures de marche, sinon plus. Il
ne fallait donc pas hésiter de s’encombrer, en enfouissant dans sa musette, chaussettes,
savons, dentifrice, sous-vêtements et quelques fruits secs, lorsqu’on en trouve.
Les plus malins ou les plus prévenants ajoutent une aiguille et une bobine de fil,
une dizaine de bonbons et autant de morceaux de sucre, car il n’y a rien de tel pour nous
revigorer, au cours d’une marche épuisante. Nous avons constaté, qu’après une marche
harassante, mettre un bonbon ou un morceau de sucre dans la bouche, nous donne de la
force et équivaut à une halte d’une demi-heure ; ils peuvent même remplacer un repas
ou tout au moins apaiser notre faim. Il y a aussi la fameuse boîte de lait Nestlé qui
pouvait nous dépanner à tout moment.
Les commissionnaires eux, savent où trouver tout cela; habitués à effectuer ces
petits achats aux moudjahidin, ils n’auront qu’à traverser la Soummam, pour se rendre à
Akbou et contacter des épiciers qui doivent leur préparer ce dont ils ont besoin. Les
risques qu’ils encourent ne sont pas des moindres, car le poste militaire de Taourirt
Ouabla n’est pas loin et les soldats pouvaient les traquer juste en bas, au bord de la
rivière. Il y a aussi, ceux du poste de Guendouza ou de la ferme Garrigues qui
patrouillent le long de la rive gauche et de la voie ferrée, jusqu’au niveau de la ferme
Oulaaladj qui sert habituellement de lieu de passage entre les deux rives, pour aller de la
Zone 1 à la Zone 2 et visse versa.
A leur retour de la ville, ils sont reçus presque en triomphe. Satisfaits d’avoir pu
rendre service et aussi d’avoir réussi la mission sans mauvaise rencontre avec les
soldats, ils déballèrent leurs achats; alors chacun des moudjahidin prendra les effets ou
les objets commandés, en mettant la main à la poche, pour puiser de leurs maigres
économies, le montant de ces articles dont les commissionnaires se rappellent bien les
prix.
Ils ramènent aussi les journaux de la journée et même de la veille pour s’informer
de la situation politique, des actions de l’ALN, des opérations militaires, tout en sachant
qu’il ne fallait pas trop se fier à leurs bilans, leurs bulletins, ni à leurs analyses ; c’est du
moins pour nous, un indicateur de la situation politique, militaire et diplomatique.
En fin de journée, chacun termine d’emballer « ses provisions », en attendant
qu’on leur apporte le repas du soir, qui pour la circonstance est avancé. Juste avant la
tombée de la nuit, ils se mirent, les uns derrière les autres, prêts pour le départ.
Au signal de l’officier, ils sortirent du refuge, dans l’ordre, avec même, un certain
cérémonial, lorsqu’il fallait présenter ses adieux à tous ces gens qui les ont entourés, qui
ont pris soins d’eux et qui, après quelques heures, sont devenus des amis ; ils les virent
partir avec regret, parfois avec une larme pour ceux qui sont au courant de leur
destination et des dangers auxquels ils s’exposent ; la colonne s’ébranle pour se diriger
vers l’Est, toujours vers l’Est, jusqu’à atteindre la frontière, telle était la consigne donnée
en cas de dispersion lors d’une attaque ou d’une embuscade.
En file indienne, ils avançaient difficilement dans le noir, parfois en trébuchant sur
un caillou ou en glissant sur une pente, à cause de cette pluie fine qui commençait à
tomber, et qui n’est pas faite pour arranger les choses. Pour les habitués du trajet, ils
comprirent qu’ils prennent la direction des Bibans, en contournant Ighil Ali où pullulaient
les soldats ; il fallait marcher sans relâche, à la même cadence ; les traînards ou les
retardataires n’avaient pas leur place dans les maquis. Les combattants doivent toujours
suivre la cadence de la marche, être toujours alertes et prêts à bondir ou à faire face à
toutes éventualités. Ceux qui perturbent la marche et qui sollicitent des arrêts, seront
abandonnés au prochain refuge, car les maquis n’ont pas besoin de gens encombrants !
Après des pentes abruptes et des côtes harassantes, ils arrivent enfin au village
Belaguel pour marquer une pose, avant de reprendre la marche. Au moment d’entamer
la traversée de la forêt de pins de Boni, le vent s’est mis à souffler sur les aiguilles des
arbres, pour obtenir une musique, comme s’il était le chef d’orchestre.
La colonne arrive enfin à Moka, le village qui marque l’extrémité de la grande
tribu des Ait Abbas, avant d’entamer celle des Medjana, qui jadis, dépendaient toutes les
deux, du bachagha El-Mokrani, le chef de l’insurrection de 1871.
Justement, le relief est tout à fait différent ; en quittant Moka, on s’engage vers
d’immenses vallons, avant d’atteindre les hautes plaines de Bordj Bouarreridj et de Sétif.
Et à partir de ce village, on entrevoie des lumières qui scintillaient au loin pour rappeler
que l’ennemi est là, vers Tizi Lekhmis, Ait Mansour, les Portes de fer….. Il ne fallait
surtout pas oublier qu’il est toujours présent, qu’il faut dévier ses plans, prévenir sa
tactique ; pour cela, il faut surveiller ses mouvements, guetter l’arrivée des renforts, la
circulation des convois de camions militaires. Et c’est à partir de ces points culminants
que nos vigiles scrutent nuit et jour, les postes militaires environnants et les routes, à la
recherche d’indices, de signaux et d’un quelconque mouvement . Moka s’y prête
beaucoup, car elle est située à quelques mille mètres d’altitude.
Le lendemain soir, le convoi prit à nouveau le départ, toujours vers l’Est. Et c’est
au village Takheroubte que prit fin cette nouvelle étape. La journée était particulièrement
agrémentée par la présence de la compagnie de Si Mohand Ouali Ou Si Khaled [3]. Dès le
début de l’après-midi, les hommes alignés, face aux officiers, aux médecins et aux
infirmières, entonnèrent des chants patriotiques. Il y avait Arezki Oukmamou, Si
Abderahmane Dèlys, tous deux chefs de région. Durant cette ambiance faite de chants
patriotiques, de retrouvailles et en même temps de séparation, plusieurs hommes
versèrent quelques larmes pour l’amour de cette Algérie, pour laquelle ils combattent
depuis déjà quelques trois années et qu’ils ont décidé de sacrifier leur vie.
Le moment était pathétique ! Ceux qui partaient, savaient qu’ils risquaient de ne
pas arriver à destination, alors que ceux qui restaient ne sont pas sûrs qu’ils soient
mieux lotis. Les témoins qui assistèrent au départ, comme Méziane Aslat et Hocine
Oukmamou témoignèrent de la forte émotion qui envahit l’assistance. Chacun avait le
cœur serré, avec le pressentiment que quelque chose allait arriver ; au lieu d’extérioriser
ses sentiments, quelques-uns versaient les larmes des dures séparations.
LA FIN D’UN PARCOURS.
Hocine Oukmamou était avec son frère Arezki pour discuter et même échanger
leurs armes ; deux frères qui se retrouvent avaient beaucoup de choses à communiquer,
sans trop se parler. Le soir venu et, comme à l’accoutumée, la colonne, après le souper,
prend le départ vers l’étape suivante ; ils ignoraient qu’ils allaient vers la catastrophe !
Le moment de la séparation est arrivé et ce fut pénible. Il le fallait bien, puisque
chacun devait accomplir son devoir; le convoi reprit sa marche vers Draa Errih, alors que
la compagnie prit la direction du Nord, vers les Ouleds Derradj. Il y avait comme un
malaise ; une espèce de tristesse prit le dessus, surtout chez ceux qui ont pris le
départ. Ils arrivèrent vers minuit et chacun prit un coin pour dormir, histoire de se
reposer et de se préparer le lendemain pour un autre départ, pour une autre étape. Tel
était leur quotidien !
Pour certains, ce fut en pleine nuit qu’ils furent assaillis par les soldats, alors que
pour d’autre, c’était au lever du jour que l’armée française les a rejoints ; en tout cas, ce
fut le coup de théâtre : des coups de feu, des rafales retentissaient de tous les côtés ; et
même les avions bombardaient à l’Est, précisément à l’endroit où ceux qui partaient pour
la Tunisie devaient se trouver. Au sein de la compagnie des moudjahidin stationnée non
loin de là, ce fut la panique. Aussitôt, Si Md Ouali Ou Si Khaled, le chef de l’unité, donna
immédiatement l’ordre de se préparer au départ Il dira quelques paroles à l’attention de
ses hommes pour leur expliquer que leurs frères et leurs sœurs sont en danger, qu’ils
étaient de se faire tuer et qu’il fallait immédiatement aller à leur secours. Le moment
était grave et pour lui, il fallait jouer le tout pour le tout !
LA COMPAGNIE VOLE AU SECOURS DE L’EQUIPE DE SANTE.
Avec un relief aussi nu, il n’était pas aisé à une centaine de moudjahidin de se
déployer en plein jour, sans risquer de se faire repérer par le postes militaires
environnants, par l’aviation ou signalés par un quelconque agent ennemi. Si Mohand
Ouali Ou Si Khaled, cet officier de valeur que j’admirai, a décidé de jouer le tout pour le
tout pour leur venir en aide: l’essentiel était de sauver les moudjahidin et les
moudjahidates qui étaient encerclés par les soldats.
Effectivement, il n’ignorait pas que la situation était grave, du fait de la
mauvaise configuration du terrain, mais aussi de la faiblesse de l’armement de la section
d’escorte : les hommes avaient plus de fusils de chasse, que d’armes de guerre ; et c’est
pour cela qu’il a déjà pressenti les résultats, et qu’il s’est empressé de les rejoindre, au
risque de faire courir un danger à ses hommes. Au bout d’une course effrénée de deux
heures, ils arrivèrent à proximité. Si Méziane Aslat, présent sur les lieux, apporta le
témoignage suivant :
Je me trouvai dans la compagnie de Md Ouali Ou Si Khaled, en qualité de tireur de
F.M, et après nous être rendus compte que nos compagnons de la veille étaient sous le
feu d’e l’ennemi, notre chef nous ordonna d’aller immédiatement à leur secours. Nous
avons aussitôt couru vers leur direction. En arrivant, l’accrochage battait son plein et
j’aperçu Hocine Oukmamou en larmes : je compris que son frère Arezki était mort. Les
soldats étaient partis et nous sommes parvenus jusqu’à l’endroit où nous trouvés
plusieurs corps allongés
UN BILAN CATASTROPHIQUE ;
A son tour, Hocine Oukmamou témoignera qu’une fois arrivés sur place, ils
constatèrent que le bilan était lourd : parmi les tués, il y avait son frère Arezki, le Dr.
Rachid Belhocine, Raymonde Peschard et Si Moh, ancien étudiant en médecine et sept
djounouds. Ils furent inhumés dans la tristesse et le recueillement. Ces braves sont
morts, presque sans armes, si ce n’est Arezki Oukmamou qui avait son PM 38, une
mitraillette avec des cartouches 7 long !
La section d’escorte était décimée ; il y eut plusieurs morts et prisonniers. Parmi
les prisonniers, il y avait : le Dr. Laliam Mustapha, le Dr. Nafissa Hamoud, Tahar
Mébarki, le chef de la section d’escorte, Danielle Mine, Louisa, Aicha Haddad et quelques
djounoud. Le bilan était catastrophique. Face à des hommes et des femmes sans armes
ou presque, les soldats français n’ont pas lésiné sur les moyens pour en faire un
carnage ; pour eux, il n’y a ni morale de la guerre, ni lois de la guerre.
Le lendemain, l’ennemi renseigné par des prisonniers sur l’identité des
moudjahidin tués, est revenu sur les lieux pour procéder à l’exhumer des corps. C’est
alors que les soldats furent accueillis par les éléments de la compagnie qui vengèrent
leurs frères et sœurs tombés la veille.
Aslat Méziane témoignera qu’il y avait une mitrailleuse « Willis » et quelques
quatre F.M :
« au passage de deux avions Mauranne qui venaient d’amorcer un virage, je
visais l’un deux et par bonheur, je le vis partir en vrille, pour ne plus revenir. Je suis sûr
que l’un é été touché, puisque depuis, nous n’avons revu aucun avion ; mais nous
n’avons pu avancer jusqu’à l’endroit où les soldats étaient affairés à exhumer les
corps ;malgré notre accablement, nous étions satisfaits d’avoir vengé nos frères et nos
sœurs, cars les soldats ont eu beaucoup de morts ; en effet, ils ne s’attendaient pas à
une telle riposte de notre part, après leurs succès de la veille ! »
Finalement, ils sont venus prendre les quatre corps, à savoir celui de Rachid
Belhocine, Raymonde Peschard, Arezki Oukmanou et SI Moh. D’après les informations
parvenues par la suite, le sous-lieutenant Arezki Oukmanou était blessé et achevé sous
les yeux de Raymonde qui, révoltée par cette lâcheté, s’est mise à insulter les soldats, en
les traitant de criminels, de nazis ! C’est alors qu’un officier français l’arrosa d’une rafale.
Elle s’est affalée aux côtés de Si Arezki, comme si elle était soulagée de l’avoir
accompagné, jusque dans la mort.
La nouvelle est vite arrivée, que ce fût le colonel Georges Buis [4] qui commandait
l’opération. Installé dans son PC à Bordj Bouarréridj, il interrogera personnellement les
prisonniers. Le Dr. Mustapha Laliam, encore vivant a confirmé qu’il fut lui-même
interrogé par cet officier supérieur.
C’est ainsi que prit fin l’odyssée de cette équipe de médecins et d’infirmières en
partance pour la Tunisie, avec la mort de plus d’une dizaine d’entre eux. Non préparés
aux combats et armés seulement de PA, ils furent vite assaillis et neutralisés par les
soldats. Quant à la section d’escorte, ses hommes étaient mal armés, surtout des fusils
de chasse et, contre une telle armada, ils ne pouvaient faire grand-chose !

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