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L E BAIL (Marine), « La bibliophilie aux couleurs de la Renaissance.

Le XVIe
siècle retrouvé de Charles Nodier et Paul Lacroix », in MONFERRAN (Jean-
Charles), VÉDRINE (Hélène) (dir.), Le XIXe siècle, lecteur du XVIe siècle, p. 83-104

DOI : 10.15122/isbn.978-2-406-10176-5.p.0083

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e
L E BAIL (Marine), « La bibliophilie aux couleurs de la Renaissance. Le XVI
siècle retrouvé de Charles Nodier et Paul Lacroix »
RÉSUMÉ – Les bibliophiles occupent une place singulière au sein du vaste
mouvement d’érudition qui s’attacha, dès le début du XIXe siècle, à l’étude de
la langue et de l’histoire du Moyen Âge et de la Renaissance. Par l’attention
portée à la matérialité des ouvrages de cette période, manuscrits ou imprimés,
des collectionneurs comme Nodier ou Lacroix contribuèrent à imposer l’idée
d’une voie d’accès possible à un XVIe siècle “authentique”, miraculeusement
préservé à travers ses vestiges documentaires.
MOTS-CLÉS – Bibliophilie, classicisme, fantaisie, histoire littéraire, langue du
e
XVI , manuscrits, Pléiade, rareté, romantisme
LA BIBLIOPHILIE AUX COULEURS
DE LA RENAISSANCE
Le xvie siècle retrouvé
de Charles Nodier et Paul Lacroix

Pour peu que ­l’on prenne au pied de la lettre ­l’image qui se trouve au
cœur du bel intitulé de cet ouvrage, la figure du lecteur évoque inévitable-
ment le double motif du livre et de la bibliothèque. Or, si le xvie siècle peut
être assimilé à un livre virtuel dont le xixe siècle ­s’efforcerait ­d’établir ou
de rétablir le texte « authentique », tout en aspirant à lui ménager une place
de choix sur les rayonnages de la mémoire collective, alors les ouvrages
tant imprimés que manuscrits produits durant cette période ­s’apparentent
à autant de fragments éparpillés de cette œuvre originelle. Chroniques et
récits, éditions de poètes ou de prosateurs, plaquettes et opuscules de tous
ordres, documents juridiques ou administratifs, apparaissent ­comme ­d’autant
plus précieux q­ u’ils ­confèrent à cette époque révolue tout le poids de leur
papier de c­ hiffon, de leur typographie maladroite ou soignée, ou encore de
leur reliure d­ ’origine. En matérialisant aux yeux du collectionneur ou du
savant des pans entiers de la c­ ulture de cette période, les ouvrages ayant
survécu à la fin de l­ ’Ancien Régime c­ ontribuent donc à faire du xvie siècle
une donnée éminemment tangible et, partant, à le rendre à la fois visible
et lisible aux yeux d­ ’un xixe siècle avide ­d’en déchiffrer les secrets.
­C’est dire que le champ des pratiques bibliophiliques et ­l’espace des
bibliothèques ­d’amateurs est susceptible de fournir un cadre propice
à notre réflexion, et ce ­d’autant plus que l­’essor de ­l’intérêt pour le
xvie siècle sous la Restauration ­s’inscrit dans un ­contexte bien particulier
­d’expansion de l­’offre en matière de livres anciens, sur un marché tem-
porairement saturé par ­l’arrivée de quantités ­considérables ­d’ouvrages
issus des saisies révolutionnaires1. Or, il est deux figures, évoluant dans la
1 Ce phénomène est suffisamment c­ onnu et documenté pour que l­ ’on n­ ’y revienne pas davantage
ici. On peut se reporter à ­l’article fondateur de Jean Viardot, « Les nouvelles bibliophilies »,

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sphère de la bibliophilie et de l­ ’érudition dix-neuviémistes, qui jouèrent


un rôle fondamental dans la nouvelle visibilité de la littérature et de
­l’histoire du xvie siècle, à savoir Charles Nodier (1780-1844) et Paul
Lacroix (1806-1884). Du premier, on c­ onnaît le goût pour les auteurs
méconnus du siècle de Montaigne et Rabelais, goût perceptible dans la
­composition ­d’une bibliothèque qui révèle aux yeux ­d’Albert Kiès un
intérêt « surtout c­ oncentré sur les prosateurs et les poètes du xvie et du
xviie siècle2 ». Quant au second, autrement et mieux ­connu sous le nom
du bibliophile Jacob, le xvie siècle représente sans ­conteste son « époque
favorite3 », ­comme ­l’attestent les multiples publications historiques q­ u’il
réalisa sur le sujet, mais aussi son œuvre romanesque, sans oublier son
activité d­ ’éditeur scientifique4. Le rapprochement entre Nodier et Lacroix
­s’impose en outre ­d’autant plus que ce dernier, qui occupa à partir de 1855
la fonction de ­conservateur à la bibliothèque de ­l’Arsenal, ­n’eut de cesse
tout au long de sa carrière de revendiquer ­l’héritage intellectuel de son
prestigieux prédécesseur et de se présenter ­comme son disciple naturel5.
paru dans ­l’Histoire de ­l’édition française, t. III : Le Temps des éditeurs. Du romantisme à la Belle
Époque, Paris, Fayard, coll. « Cercle de la librairie », 1990, p. 383-402, mais aussi à la belle
étude de Daniel Sangsue, « Démesures du livre », Romantisme, 1990, no 69, Procès ­d’écritures
Hugo-Vittez, p. 43-60. Voir également, plus récemment, François Moureau, « De la biblio-
philie à ­l’histoire littéraire », Revue ­d’histoire littéraire de la France : Bibliophilie, collectionnisme
et littérature française. Hommage à M. Jean Bonnat, no 1, mars 2015, 115e année, p. 5-20.
2 Albert Kiès, « La bibliothèque de Charles Nodier », dans Charles Nodier. Colloque du deu-
xième centenaire, Besançon – mai 1980, Paris, les Belles Lettres, coll. « Annales littéraires
de ­l’Université de Besançon », 1981, p. 227.
3 Paule Adamy, Paul Lacroix. L ­ ’homme aux 25 000 livres, Bassac, éd. Plein Chant, coll.
« Petite librairie du xixe siècle », 2015, p. 87.
4 Évoquons, pour donner une idée de ­l’importance du seizième siècle dans la – par ailleurs
surabondante – production de Paul Lacroix, et sans prétention aucune à ­l’exhaustivité :
Le Moyen Âge et la Renaissance, histoire et description des mœurs et usages, du ­commerce et de
­l’industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe, en collaboration
avec Ferdinand Seré, Paris, Administration, 1848-1851 ; le Catalogue de la bibliothèque de
­l’abbaye de Saint-Victor au seizième siècle, rédigé par Rabelais, c­ ommenté par le bibliophile Jacob et
suivi d­ ’un essai sur les bibliothèques imaginaires par Gustave Brunet, Paris, J. Techener, 1862 ;
Les Arts au Moyen Âge et à l­’époque de la Renaissance, Paris, Firmin-Didot, 1869 ; Mœurs,
usages et costumes, au Moyen Âge et à ­l’époque de la Renaissance, Paris, Firmin-Didot, 1871 ;
mais aussi, du côté de ­l’écriture fictionnelle, La Maréchale d­ ’Ancre, drame historique,
joué en 1828, Paris, Marchant, s.d., ou encore une série de ­contes parmi lesquels La
Servante de Rabelais, 1355 [pour 1535] ; Une chasse sous Charles IX, 1574 ; La Peste, 1597,
Paris, Walder, s.d., et des romans historiques à succès ­comme Les Deux Fous. Histoire du
temps de François Ier, 1524, Paris, E. Renduel, 1830.
5 Voir Marine Le Bail, « ­L’Arsenal du bibliophile Jacob : entre fonction et fiction », Revue
de la BnF, no 52, De quoi le peuple est-il le nom ?, Paris, BnF éditions, 2016, p. 133-142.

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Il ­s’agira donc ­d’interroger la place occupée par le xvie siècle dans


les collections respectives de Charles Nodier et de Paul Lacroix afin de
montrer en quoi leurs pratiques bibliophiliques c­ ontribuent à informer
et c­ onditionner la lecture q ­ u’ils opèrent de cette époque, lecture qui
emprunte volontiers, c­ omme on le verra, les chemins de traverse tracés
par les notions de rareté et de curiosité pour aboutir à ­l’élaboration ­d’un
xvie siècle résolument singulier.
Il ­conviendra avant tout de cerner les enjeux de la représentation du
siècle de la Renaissance au sein des bibliothèques respectives de ces deux
amateurs, avant de montrer en quoi la notion de document qui se trouve
au cœur de leur démarche collectionneuse fait miroiter la promesse ­d’un
accès direct à un xvie siècle supposément intact, préservé dans toute sa
fraîcheur originelle. Pour autant, ce xvie siècle retrouvé ­n’en demeure
pas moins un xvie siècle largement réinventé, qui va devenir sous la
plume de Nodier et Lacroix un outil critique autant ­qu’un opérateur
de réflexivité au service du regard sans c­ oncession q ­ u’ils portent sur
leur propre époque.

CHARLES NODIER ET PAUL LACROIX,


BIBLIOPHILES EN QUÊTE DE XVIe SIÈCLE

La seconde Restauration, on le sait, correspond à un moment de


vaste réappropriation ­d’un passé national lointain, qui emprunte pour
­l’essentiel les traits de la période médiévale. Toutefois, si la remise à
­l’honneur du Moyen Âge et la « frénésie troubadour » des années 1820
et 1830 font partie des phénomènes bien ­connus qui ont durablement
informé notre perception du romantisme, la place du xvie siècle, coincé
entre ­l’encombrant héritage médiéval et l­ ’éclat du Grand Siècle, est plus
difficile à cerner : « Le ­culte (pré)romantique pour le Moyen Âge a [en
effet] éclipsé quelque peu celui voué à la Renaissance, qui ­n’a pourtant
pas été moins marquant6 ». Encore importe-t-il de préciser avec Isabelle
Durand-Le Guern que « les romantiques ne distinguent pas clairement
6 Daniel Maira, Renaissance romantique : mises en fiction du xvie siècle (1814-1848), Genève,
Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 2018, p. 19.

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le xvie siècle du Moyen Âge7 », souvent appariés dans la mesure où il


­s’agit de deux époques antérieures au classicisme et, à ce titre, perçues
­comme c­ omparables, voire similaires. Leur progressive séparation ne
­s’opérera en réalité que quelques décennies plus tard, lorsque se figera
un système clivant de représentations opposant terme à terme obscu-
rantisme médiéval et éblouissements de la Renaissance, stades primitifs
de la représentation et épanouissement des arts figuratifs, primat de la
superstition et progrès de la raison humaine. Il ­n’en reste pas moins que
durant la première moitié du siècle, et plus encore pendant les années
1830, le xvie siècle voit rejaillir sur lui une bonne partie de l­ ’aura che-
valeresque projetée sur le Moyen Âge par un romantisme désireux de
retremper son inspiration poétique aux sources nationales et chrétiennes
de ­l’histoire de France.
Aux yeux de Jacques-Remi Dahan, cette fascination pour les traces
­d’un état de l­’histoire nationale antérieur à la cassure révolutionnaire
trouve son corollaire dans l­ ’essor de disciplines c­ omme la philologie et
­l’archéologie. Elle ­constitue à ce titre « un enjeu politique tout autant
que littéraire ou artistique8 » qui, selon les sensibilités, permettra de
faire du présent le prolongement direct de ce passé idéalisé ou, au
­contraire, ­d’accentuer la brisure irrémédiable provoquée par la chute
de la monarchie et la fin de ­l’Ancien Régime. Le courant romantique
puisera volontiers une partie de son inspiration dans le ­culte des ruines,
des reliques et des objets anciens, perçus ­comme autant de poches ­d’un
passé miraculeusement préservé de la terrible tyrannie du progrès,
aptes à favoriser le sentiment d­ ’une forme de permanence de l­ ’histoire.
Ainsi s­’explique, selon Serge Zenkine, la nouvelle importance donnée
aux activités de c­ onservation et de restauration, créditées du pouvoir de
garantir ­l’illusion d­ ’un c­ ontact direct avec les fragments architecturaux,
picturaux ou livresques ­d’un monde englouti. Car ces objets portent
la marque, dans leur corps de pierre ou de papier, ­d’une altérité à la
fois historique et ­culturelle permettant à ­l’homo dix-neuviemis de faire
­l’expérience de la précarité fondamentale de tout système cognitif ou
esthétique, relativisant ainsi sa propre place dans ­l’histoire :
7 Isabelle Durand-Le Guern, Le Moyen Âge des romantiques, Rennes, PUR, coll. « Interférences »,
2001, p. 13.
8 Jacques-Remi Dahan, « À la redécouverte du xvie siècle », dans Études sur le seizième siècle
et sur quelques auteurs rares ou singuliers du dix-septième siècle, par Charles Nodier, éd. Jacques-
Remi Dahan, Bassac, éd. Plein Chant, 2005, p. 21.

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La c­ onstitution même de la philologie moderne, qui date de l­ ’époque roman-


tique, peut être mise en rapport avec le c­ ulte des ruines : cette discipline
­s’occupe en effet des « restes » et des « déchets » de ­l’œuvre. Les monuments
architecturaux, les vieux bouquins, les manuscrits chéris par les philologues
sont des objets formels et relatifs par excellence, des objets absolument indi-
viduels et différents9.

Or, ce mouvement ­d’engouement inédit pour les trésors encore méconnus


du patrimoine national trouve justement en Charles Nodier un relais de
poids. Ce dernier c­ onsidère en effet que l­ ’époque moderne est incapable
de se penser autrement ­qu’en puisant dans la ­contemplation du passé
les ressources nécessaires à la réinvention de sa propre généalogie, brisée
par la Révolution. Il écrit ainsi dès 1826, dans ­l’un de ses articles parus
dans La Quotidienne : « Une des particularités caractéristiques de l­ ’époque
où nous écrivons, ­c’est le besoin universellement senti de réveiller les
souvenirs du passé, de revivre dans les traditions de notre adolescence
sociale », ou encore de ­compulser la « poudre de nos antiquités natio-
nales10 ». Cette position trouve ­d’ailleurs à se ­concrétiser à travers la
participation partielle mais fondamentale de Nodier à la monumentale
entreprise éditoriale des Voyages pittoresques et romantiques dans ­l’Ancienne
France du baron Taylor, vaste fresque iconotextuelle destinée à sensibi-
liser l­’opinion à la sauvegarde du patrimoine architectural ancien, et
plus particulièrement gothique. Le texte des volumes respectivement
­consacrés à la Normandie et à la Franche-Comté, essentiellement de la
main de Nodier, laisse ainsi sourdre entre ses lignes une angoisse tein-
tée de nostalgie, celle du promeneur ­confronté au poignant spectacle
de la précarité des choses humaines : « le spectacle des monuments en
ruines suscite [en effet] une désolation née d­ ’une prise c­ onscience quasi
traumatique de ce q­ u’est la finitude11 ».
­Qu’en est-il, dès lors, du statut du livre ancien dans ce nouveau « système
des objets12 » élaboré par le romantisme ? Il nous semble ­qu’il ­s’inscrit
9 Serge Zenkine, L ­ ’Expérience du relatif. Le romantisme français et l­’idée de c­ulture, Paris,
Classiques Garnier, coll. « Études romantiques et dix-neuviémistes », 2011, p. 33.
10 Charles Nodier, « Le débat de deux demoyselles, l­ ’une nommée la Noyre, et l­ ’autre la Tannée,
suivi de la vie de Saint-Harène, etc. », La Quotidienne, 26 janvier 1826, reproduit par Jacques-
Remi Dahan, op. cit., p. 32-33.
11 Georges Zaragoza, « Un voyage ­d’impressions », dans La Fabrique du romantisme. Charles
Nodier et les Voyages pittoresques, Paris, Paris musées, 2014, p. 64.
12 On reprend ici le titre d­ ’un essai célèbre de Jean Baudrillard, Le Système des objets, Paris,
Gallimard, coll. « Tel », 1968.

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doublement dans cette ambition de résurrection du passé, à travers son


texte tout ­d’abord, qui, par sa valeur de témoignage direct, opéré pour
ainsi dire in situ, semble un vecteur tout désigné pour faire résonner la
voix intacte ­d’une époque oubliée au cœur de la modernité. Toutefois, la
particularité du regard bibliophile posé sur le livre ancien est de tenir éga-
lement ­compte de ses caractéristiques matérielles : le format, les caractères
employés, la disposition typographique, la matière et le décor de la reliure,
­s’apparentent dès lors à autant d­ ’indices supposés attester ­l’historicité du
volume. Cette double nature du livre de collection, à la fois texte et matière,
recoupe pour ­l’essentiel la distinction entre les deux principaux modèles
qui, selon Amélie Calderone, structurent la c­ omposition des bibliothèques
­d’amateurs au xixe siècle. Le premier, celui du cabinet de curiosités, se
traduit par ­l’exposition ­d’« objets artistiques, historiques ou “curieux”,
­c’est-à-dire rares ou insolites13 », tandis que le second penche plutôt vers
la bibliothèque ­d’étude vouée à soutenir une « démarche scientifique14 »
rythmée par de minutieuses tâches d­ ’inventaire, de collecte et d­ ’archivage.
Or, ces deux paradigmes, loin de s­ ’opposer systématiquement, peuvent au
­contraire coexister au sein ­d’une même collection. Les valeurs de singu-
larité ou de rareté associables à tel ou tel volume, notions si essentielles
dans le système axiologique propre à la bibliophilie, se doublent alors de
propriétés véritablement historiographiques.
Cette hybridité c­ onstitutive des pratiques bibliophiliques dix-neu-
viémistes, qui fait osciller la bibliothèque entre les modèles du monu-
ment à ­contempler et du document à déchiffrer, se retrouve ­d’ailleurs
pleinement dans les collections respectives de Charles Nodier et Paul
Lacroix. La bibliothèque de Nodier, ­qu’il fut ­contraint de vendre en
partie et de reconstituer à plusieurs reprises, nous est bien ­connue par
les trois catalogues de vente qui en furent respectivement dressés en
1827, 1829 et 184415, mais également par les recueils de « dissertations
bibliographiques » dans lesquels le bibliothécaire de ­l’Arsenal réunit
13 Amélie Calderone, « Les bibliothèques ­d’amateurs au xixe siècle : œuvres transitoires
cherchent mémoire », Romantisme, Armand Colin, no 177, 2017/3 : Bibliothèques, ­consulté
sur https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01593641/document.
14 Ibid., p. 7.
15 Catalogue ­d’une partie de livres rares, singuliers et précieux dépendant de la bibliothèque de
M. Charles Nodier, homme de lettres, dont la vente se fera le mercredi 6 Juin 1827 […], Paris,
J.-S. Merlin, 1827 ; Catalogue des livres curieux, rares et précieux, plusieurs sur peau de vélin,
et sur papier de ­chine, uniques avec dessins originaux, tous de la plus belle ­condition, ­composant
la bibliothèque de M. Ch. Nodier, homme de lettres, dont la vente se fera le jeudi 28 janvier

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l­’ensemble des notes ­qu’il avait ­consacrées à certaines de ses pièces


les plus remarquables. Cette collection était fameuse aux yeux de ses
­contemporains par son caractère particulièrement choisi, ­puisqu’au sein
­d’un ensemble relativement restreint16 ­n’étaient admis que des ouvrages
­d’exception, recommandables à la fois par leur rareté et la perfection
de leur c­ ondition, critère sur lequel, nous c­ onfie Techener, Nodier se
montrait particulièrement intraitable, puisque « le plus léger défaut
suffisait pour motiver un rejet définitif17 ». ­L’accent mis dans la préface
du catalogue sur la valeur proprement bibliophilique des ouvrages
ainsi rassemblés ne doit toutefois pas nous faire perdre de vue ­l’intérêt
documentaire bien réel dont ils étaient également porteurs aux yeux de
Nodier, lequel « découvrait souvent, dans la plus mince plaquette, une
peinture de mœurs, un souvenir littéraire, un précieux éclaircissement
historique18 ».
Pour ce qui est de la place des éditions de la Renaissance dans
­l’économie générale de cette bibliothèque, une première approche
strictement quantitative ­s’avère plutôt décevante, puisque le xvie siècle
­n’arrive q­ u’en troisième place, loin derrière le xviiie siècle et surtout le
xviie, qui ­concentre ­l’essentiel des attentions du collectionneur. Pire,
cette proportion ne cesse de décliner, passant d­ ’environ 17,6 % dans le
catalogue de vente de 1827 à moins de 15 % en 1829. En revanche, cette
première impression doit être nuancée lorsque l­ ’on examine de plus près
les sections dans lesquelles le xvie siècle est le plus présent et que ­l’on
prend en ­compte la valeur bibliophilique des exemplaires ­concernés.
Ainsi, on ne peut que relever la surreprésentation des ouvrages imprimés
entre 1501 et 1600 dans la partie de la Description raisonnée ­d’une jolie
collection de livres ­consacrée aux « Facéties, dissertations singulières et
enjouées », qui, de notoriété publique, ­constituaient ­l’un des domaines
de prédilection de Nodier19. Cette présence notable du xvie siècle dans
une section placée sous le signe de la farce et de la dérision doit donc
1830 […], Paris, J.-S. Merlin, 1829 ; Catalogue de la bibliothèque de feu M. Charles Nodier,
de l­’Académie françoise, Paris, Techener, 1844.
16 À peine un petit millier ­d’articles dans le catalogue de 1844, ce qui place Nodier loin
derrière les plus grands collectionneurs de son temps, c­ omme le baron Pichon par exemple.
17 Jacques-Joseph Techener, « Préface », Catalogue de la bibliothèque de feu M. Charles Nodier,
op. cit., p. vii.
18 Ibid., p. v.
19 Voir Charles Nodier, Description raisonnée ­d’une jolie collection de livres, Paris, J. Techener,
1844, p. 348-sq.

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nous alerter sur l­’alliance naturelle qui semble exister dans l­’esprit du
collectionneur entre cette période historique et un certain état de la
langue et de la littérature françaises. On ne ­s’étonnera d ­ ’ailleurs pas
­d’y voir la figure de Rabelais particulièrement bien représentée, ainsi
que le rappelle Paul Lacroix dans le Bulletin du bibliophile de 1863 : « la
jolie collection d­ e­[­s]­ ­livres favoris » de Nodier ne c­ omptait en effet pas
moins de « dix éditions des œuvres partielles ou c­ omplètes du grand
philosophe pantagruéliste20 », estimation c­ onfirmée par la c­ onsultation
du catalogue21.
Le cas de Paul Lacroix semble à première vue bien différent puisque,
­contrairement à son éminent devancier à l­ ’Arsenal, il prétend faire passer
la portée documentaire de ses livres avant leur rareté, leur ancienneté, ou
leur luxe typographique. Il ­s’en explique dès ­l’avant-propos du catalogue
de sa bibliothèque établi en 1839 en dissipant les malentendus qui pour-
raient subsister sur la nature de cette vente, essentiellement ­composée
­d’usuels sur l­ ’histoire de France. Assumant de préférer « un bon ouvrage
dans un mauvais état » à « un ouvrage médiocre et moins utile, que
recommanderaient en vain ses mérites exceptionnels de ­condition et de
reliure22 », le bibliophile Jacob semble donc faire bien peu honneur à son
nom en récusant la pertinence de critères chers aux amateurs tels que
le caractère recherché de l­ ’édition, la qualité de la reliure, la finesse des
illustrations, etc. En revanche, ce catalogue témoigne incontestablement
­d’un « rapport ­compulsif au document » qui, si ­l’on en croit Magali
Charreire, engage Paul Lacroix dans une pratique historique située
« à la jonction de l­’antiquaire, du savant et de l­’homme de lettres23 »
trouvant dans la source écrite, q­ u’elle soit manuscrite ou imprimée, la
garantie d­ ’un ­contact direct avec le passé. Sa bibliothèque apparaît ainsi
20 Paul Lacroix [le bibliophile Jacob], « Rabelais et son livre jugés par Charles Nodier »,
Bulletin du bibliophile et du bibliothécaire, Paris, Techener, Leclerc et Giraud-Badin, 1863,
p. 531.
21 On dénombre précisément, ­d’après la Description raisonnée, 11 exemplaires des œuvres de
Rabelais, numérotés de 858 à 868 et publiés entre le xvie et le xixe siècle, ce qui montre
que Nodier se tenait au courant de ­l’actualité éditoriale liée à cet auteur. Les éditions
­contemporaines restant néanmoins très largement minoritaires au sein de sa collection,
ce qui mérite d­ ’être souligné.
22 Paul Lacroix, Catalogue des livres et des manuscrits, la plupart relatifs à ­l’histoire de France,
­composant la bibliothèque du bibliophile Jacob […], Paris, Techener, 1839, p. iv.
23 Magali Charreire, ­L’Histoire en médaillons romantiques. Paul Lacroix, le bibliophile Jacob,
Christian Amalvi dir., thèse de doctorat en histoire moderne soutenue à Montpellier III
Paul-Valéry le 6 décembre 2013, p. 31.

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c­ omme un « argument de légitimation24 » de sa démarche érudite, et


en particulier de ses études sur le xvie siècle, sa période de prédilection,
ainsi ­qu’il ­l’exprime sur le ton ­d’un douloureux regret au moment de se
séparer de ses ­compagnons de travail : « ­c’est ma bibliothèque qui devait
se résumer dans mon Histoire du seizième siècle, monument inachevé de
ma carrière d­ ’historien25 ». Ce ­culte du document authentique, supposé
receler dans ses plis la vérité ­d’un passé rendu directement accessible
par son intermédiaire, explique la présence significative de chartes et
de témoignages manuscrits, dont certains remontent effectivement
au xvie siècle, voire au Moyen Âge. On pourrait citer, par exemple,
­l’ensemble manuscrit décrit au no 1299 du catalogue :
1299. Ms. Recueil de documens originaux (95) pour servir à ­l’histoire de la
ville de Reims (1238-1757). En 1 vol. in fol., dos de mar.
­L’ancienneté, la belle ­conservation, et surtout ­l’intérêt des documens [sic]
­contenus dans ce volume en font un recueil très précieux pour la ville de
Reims. Parmi les titres du xvie siècle, on remarque une série de pièces fort
curieuses sur le séjour que les troupes de Mayenne firent à Reims en 1594 et
1595. Plusieurs portent la signature du chef de la Ligue26.

Comme on le voit, l­ ’accent mis sur la nature « originelle » des feuillets


regroupés dans ce recueil, ainsi que la mention savamment ménagée
de la signature autographe ­d’un personnage historique de premier
plan, ­concourent à étayer le potentiel de révélation à ­l’œuvre au sein
des ouvrages patiemment rassemblés par le bibliophile. Bien que leurs
pratiques de collection diffèrent, et que le xvie siècle n­ ’occupe pas une
place similaire au sein de leurs bibliothèques, c­ ’est donc une même
croyance dans le pouvoir de l­’écrit ancien, imprimé ou manuscrit, et
de son aptitude à garantir un accès transparent au passé, qui sous-tend
en profondeur la lecture de cette période déployée par Lacroix c­ omme
par Nodier.

24 Ibid., p. 32.
25 Paul Lacroix, Catalogue des livres et des manuscrits…, op. cit., p. vi.
26 Ibid., p. 231.

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92 MARINE LE BAIL

LA BIBLIOPHILIE C­ OMME OUTIL ­D’EXHUMATION


­D’UN XVIe SIÈCLE « AUTHENTIQUE »

LE XVIe SIÈCLE VÉCU DE ­L’INTÉRIEUR :


LA MÉTHODE HISTORIQUE DE PAUL LACROIX

Le rapport particulier que Paul Lacroix entretient avec ses sources


documentaires transparaît d­ ’emblée à travers le recours au pseudonyme
du « bibliophile Jacob » ­qu’il adopte dès 1829 avec la publication des
Soirées de Walter Scott à Paris27. Il ­s’y présente, au cours ­d’une notice limi-
naire en forme d­ ’« autoportrait mystificateur28 », c­ omme un vénérable
érudit chargé du poids des ans et évoluant au milieu de piles instables
­d’in-folios. Cette présentation autofictionnelle ­comporte une dimension
ouvertement programmatique : en mettant ­l’accent sur la relation quasi
fusionnelle unissant le personnage à ses livres, elle ­contribue à créer
dans ­l’esprit du lecteur une association immédiate entre le nom du
« bibliophile Jacob » et ­l’idée ­d’une extrême familiarité avec les lointaines
époques du Moyen Âge et de la Renaissance, grâce au truchement de
documents anciens présentés ­comme les seules voies ­d’accès dignes de foi
à un passé préservé. Or, c­ ’est justement cette immersion c­ omplète dans
les sources documentaires – chroniques, témoignages, chartes, textes
administratifs et juridiques, ­comptes, inventaires, etc. – qui motive et
légitime à la fois la posture ­d’historien de Paul Lacroix. Sa démarche,
loin de passer par l­ ’exercice d­ ’un regard distancié, suppose au c­ ontraire
une forme de relation fusionnelle entre le savant et son objet : charge
au bibliophile de se fondre dans la masse des documents à sa disposi-
tion et ­d’en incorporer aussi bien le texte que la matière afin d­ ’être à
même de les restituer avec la plus grande fidélité possible. Compilation,
ingestion et c­ ontinuation pourraient ainsi ­constituer les mots d­ ’ordre
de la méthode historique du bibliophile Jacob, ainsi ­qu’il ­s’en explique
dans ­l’avertissement de son Histoire du seizième siècle en France, ­d’après les
originaux, manuscrits et imprimés, publiée chez Mame en 1834. Comme on
le voit, ­l’intitulé même de cette somme historique ­contribue à esquisser
27 Paul Lacroix, Soirées de Walter Scott à Paris, recueillies et publiées par P.-L. Jacob, bibliophile,
Paris, E. Renduel, 1829.
28 Paule Adamy, op. cit., p. 47.

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La bibliophilie aux couleurs de la Renaissance 93

dès la page de titre une certaine scénographie auctoriale, celle du béné-


dictin soucieux de placer ses propres mots dans le prolongement direct
des œuvres de ses prédécesseurs. Dans la présentation qui ouvre cette
monumentale entreprise, malheureusement inachevée29, Paul Lacroix
défend donc la nécessité, pour ­l’historien, de ­s’astreindre « à la tâche
servile et modeste de ­compilateur », sous peine de perdre le fil de la
voix originelle du document pour ­n’aboutir ­qu’à un « roman inventé30 »
de toutes pièces. Ce ­n’est en effet ­qu’à la ­condition ­d’une immersion
totale dans les pages des « originaux relatifs à l­’époque que [­l’on veut]
peindre31 » q­ u’il devient possible pour le bibliophile-historien de penser
à la manière ­d’un c­ ontemporain de cette époque lointaine :
Le seizième siècle a été le labeur de ma vie entière. Je ­l’ai remué de fond en
­comble, examiné sous toutes ses faces, creusé et fouillé dans tous ses recoins,
interrogé tous ses échos ; j­ ’ai vécu avec lui c­ omme un ami, c­ omme un c­ onfident,
pour surprendre ses secrets, peut-être pour les lui arracher32.

­ ’est donc bien « avec l­ ’aide des c­ ontemporains » que Paul Lacroix entend
C
rédiger une histoire « rédigée pour ainsi dire naïvement, à la manière
des vieux chroniqueurs, [ses] maîtres33 », en reprenant si nécessaire les
« paroles textuelles34 » des auteurs du temps, quitte à ne pas les distinguer
explicitement de son propre propos. Le bibliophile Jacob « translate [ainsi]
au xixe siècle la méthode de la chronique et des chroniqueurs ­qu’il a lus
et surtout ­compilés », entassant dans un rêve de synthèse organique « les
noms de rues, les étymologies, les costumes, les faits, les références, les
catalogues, les chapitres, les critiques, en un musée de papier35 ».
Cette « histoire anecdotique », cette « histoire ­d’intérieur », cette
« histoire de tous les jours36 » à laquelle Paul Lacroix aspire, implique

29 Seuls les quatre premiers tomes, c­ oncernant le règne de Louis XII, furent en effet publiés.
En cause, un incendie qui ravagea ­l’imprimerie de la rue du Pot de fer et ­consuma tous
les manuscrits ­composant la matière de la suite.
30 Paul Lacroix, « Avertissement », Histoire du seizième siècle en France, d­ ’après les originaux,
manuscrits et imprimés, Paris, L. Mame, 1834-1835, p. viij.
31 Ibid., p. xij.
32 Ibid., p. viij-ix.
33 Ibid., p. ix.
34 Ibid., p. xij.
35 Magali Charreire, op. cit., p. 29-30.
36 Paul Lacroix, brouillon de lettre à Adolphe Granier de Cassagnac, Paris, 19 octobre
1834. Arsenal, ms-13427 (22), f. 333-334, lettre publiée dans un récent numéro de la

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94 MARINE LE BAIL

par ailleurs de délaisser les grands événements politiques afin de mieux


se ­concentrer sur ­l’étude sociale des mœurs, de la vie artistique et quoti-
dienne de l­ ’époque. À cet égard, il s­ ’inscrit parfaitement dans la lignée
de ces érudits de la première moitié du siècle nourris ­d’humanités qui
pratiquent volontiers une « “histoire de la civilisation”, des “histoires
totales” avant la lettre », marquées par une forte présence de ­l’histoire
de ­l’art, supposée receler dans toute sa vérité première « ­l’expression des
époques37 ». Paul Lacroix ne reniera pas ces ­convictions lorsque, bien
des années plus tard, il écrira à ­l’orée ­d’un volume ­consacré aux Arts
au Moyen Âge et à la Renaissance :
­ ’est une histoire : histoire non seulement des arts, mais de l­ ’époque même
C
où ils se sont développés, car les arts, c­ onsidérés dans leur généralité, sont
­l’expression la plus vraie de la société. Ils nous disent ses goûts, ses idées, son
caractère ; ils nous la montrent dans ses œuvres38.

­ ’est une démarche ­comparable qui avait déjà présidé à la collaboration


C
de Paul Lacroix et de Ferdinand Seré39, entre 1848 et 1851, autour de la
publication du Moyen Âge et la Renaissance. Histoire et description des mœurs
et usages, du c­ ommerce et de ­l’industrie, des sciences, des arts, des littératures et des
beaux-arts en Europe40, en cinq volumes abondamment et luxueusement
illustrés. La place de ­l’image dans ces deux publications, en permettant
de donner à voir au lecteur des reproductions de documents et artefacts
­d’époque présentées ­comme particulièrement fidèles, notamment grâce
au fac-similé, apparente le livre ­d’histoire à un musée de papier, véritable
promesse de plongée au cœur d­ ’un passé à portée de main.

revue Littératures, no 75, Paul Lacroix, « ­l’homme-livre » du xixe siècle, Toulouse, PUM,


2016, p. 156.
37 Sophie Leterrier, « Que la musique date du xvie siècle », dans Les Représentations du xvie siècle
et de la Renaissance aux xviiie et xixe siècles, Didier Masseau et Jean-Jacques Tatin-Gourier
dir., Cahiers ­d’histoire ­culturelle, Tours, Université de Tours, no 11, 2002, p. 213.
38 Paul Lacroix, Les Arts au Moyen Âge et à ­l’époque de la Renaissance, Paris, Firmin Didot
frères, fils & Cie, 1869, p. ii-iij.
39 Ferdinand Seré (1818-1855) était archéologue, éditeur et historien de l­ ’art.
40 Le Moyen Âge et la Renaissance. Histoire et description des mœurs et usages, du c­ommerce et de
­l’industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe, direction litté-
raire de Paul Lacroix, direction artistique de Ferdinand Seré, Paris, Librairie historique,
archéologique et scientifique de Seré, 1848-1851, 5 vol.

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La bibliophilie aux couleurs de la Renaissance 95

REDONNER LEUR PLACE AUX « OUBLIÉS » DU XVIe SIÈCLE

Mais donner à voir un xvie siècle préservé, c­ ’est aussi garantir la possi-


bilité pour un lecteur du xixe siècle d­ ’en entendre les multiples voix, voix
de prosateurs, de chroniqueurs ou de poètes alors passablement étouffées
sous le poids de la poussière jetée sur leurs œuvres par une époque classique
parfois prompte à les enterrer un peu prématurément. ­C’est dire si la ques-
tion de la réédition des auteurs oubliés du xvie siècle avait de quoi retenir
­l’attention de nos deux bibliophiles, et en premier lieu de Charles Nodier, qui
joua selon Jean Larat un rôle essentiel dans la réhabilitation et la diffusion
­d’écrivains en prose méconnus tels ­qu’Amyot ou Henri Estienne, à côté de
figures déjà reconnues c­ omme celle de Montaigne41. ­C’est que le diptyque
formé par le Moyen Âge et la Renaissance c­ onstitue aux yeux de Charles
Nodier un « âge intermédiaire » qui c­ onnaît précisément « son apogée au
xvie siècle, c­ ontinué par l­’ère baroque – apogée caractérisé par ­l’état de la
langue, la grandeur des écrivains et des penseurs, le haut niveau c­ ulturel,
esthétique et technique atteint dès ­l’origine par ­l’art typographique42 ». Et
cet âge intermédiaire, c­ ontrairement à la lecture téléologiquement orientée
­qu’ont pu en livrer les siècles classiques, est loin de se réduire pour Nodier à
un simple moment de transition entre l­ ’Antiquité et le siècle de Louis XIV,
dont la portée se réduirait à celle d­ ’une médiation entre ces deux époques :
Il [Boileau] se trompait, parce q­ u’il ne savoit pas ­qu’entre la langue latine et la
langue de Malherbe, il avoit poussé quelque chose qui frappoit de nullité son
arrêt puérile et superbe, c­ ’est-à-dire une langue toute entière […]. Ce que Boileau
jugeoit si lestement, sans ­s’en douter, ­c’étoit une langue dont il ­n’avait pas appris les
premiers éléments, et une littérature dont il ne soupçonnoit pas ­l’existence, langue
charmante quoique transitoire, littérature admirable quoique intermédiaire43.

Seulement, ­s’il est donc essentiel ­d’après Nodier de « rétrograder44 »


vers cette période omise par une histoire littéraire en voie ­d’élaboration,
41 Voir en particulier le chapitre « Nodier et le xvie siècle » dans l­’ouvrage de Jean Larat,
La Tradition et ­l’exotisme dans ­l’œuvre de Charles Nodier (1780-1844). Étude sur les origines
du romantisme français, Paris, E. Champion, 1923.
42 Jacques-Remi Dahan, « À la redécouverte du xvie siècle », art. cité, p. 59-60.
43 Charles Nodier, « Le Romancero françois. Histoire de quelques anciens trouvères, et choix de leurs
chansons, par M. Paulin Paris », Le Temps, 10 décembre 1833, reproduit par Jacques-Remi
Dahan, ibid., p. 60.
44 Id., « Des auteurs du seizième siècle qui ­convient de réimprimer », Le Temps, 10 février
1835, reproduit par Jacques-Remi Dahan, ibid., p. 136.

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96 MARINE LE BAIL

ce ne peut être à n­ ’importe quelles c­ onditions. Il se montre en effet parti-


culièrement sévère envers les quelques imprimeurs qui, au xviiie siècle, se
lancèrent dans la publication d­ ’auteurs anciens sans toujours faire preuve
­d’un grand respect envers le texte original, sans parler des c­ ommentaires
encombrants et parfois malvenus qui ­s’y superposent. Il plaide donc
vivement, dans un article de 1835 sur les « auteurs du seizième siècle q­ u’il
­convient de réimprimer », pour des « réimpressions nouvelles, qui ne seront
jamais définitives tant ­qu’on ne les aura pas émondées […] des mauvaises
et prétentieuses interprétations de nos critiques, et de la mauvaise et
ridicule orthographe de nos imprimeurs45 ». Il raille en particulier les
éditeurs qui auraient la prétention de « traduire » Rabelais, lequel n­ ’en
a selon lui nullement besoin : l­’établissement d­ ’un texte aussi proche
que possible de sa version première semble ainsi à Nodier la première
­condition ­d’une véritable transmission des paroles du xvie siècle, mais
non la seule. En effet, il importe également ­d’accorder une attention
particulière à la réussite formelle de ­l’édition réalisée, qui devra, par
la qualité de sa facture, rendre pleinement justice aux grands maîtres
typographes du passé. Dans un article c­ onsacré à l­’œuvre de Rabelais,
Nodier fait ainsi ­l’éloge de l­ ’édition ­qu’en a livrée Desoer en 1820, sous
la forme de 3 volumes in-12 dont « ­l’exécution typographique […] est
digne des Elzeviers eux-mêmes », servie, en outre, par une « correction
du texte46 » sans faille qui ne dénature nullement la pensée de l­ ’auteur.
Allier respect des particularismes linguistiques du texte original et
exigence formelle en matière ­d’exécution, ­c’est précisément le double
objectif qui préside au développement de ­l’édition bibliophilique de
textes anciens et méconnus, phénomène qui prend notamment son
essor dans la seconde moitié du siècle. On peut penser, entre autres, à
la « Bibliothèque elzévirienne » de Jannet ou à la « Librairie des biblio-
philes » de Jouaust, qui jouent un rôle ­considérable dans ­l’effort mené
pour « sortir de ­l’ombre des textes majeurs ou secondaires illustrant le
Moyen Âge et la Renaissance47 ». Paul Lacroix, lui-même collaborateur
régulier de la « Librairie des bibliophiles », apparaît c­ omme une figure
45 Ibid., p. 140.
46 Propos rapportés par Paul Lacroix dans « Rabelais et son livre jugés par Charles Nodier »,
art. cité, p. 538.
47 Voir François Rouget, « Prosper Blanchemain bibliophile et éditeur des minores de la
Renaissance française », Histoire et civilisation du livre. ­L’histoire littéraire des bibliophiles
(xixe-xxe siècles), Genève, Droz, 2019, p. 105-126.

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La bibliophilie aux couleurs de la Renaissance 97

incontournable de ce vaste mouvement ­d’ordre à la fois philologique


et bibliophilique qui vise à mettre à la portée ­d’un lectorat ­cultivé des
pans oubliés du patrimoine littéraire français par ­l’intermédiaire de
publications particulièrement soignées – caractères spéciaux, ornements
et ­culs-de-lampes, eaux-fortes, etc. Il semble ainsi avoir suivi avec
bienveillance les travaux de Prosper Blanchemain, bien c­ onnu pour ses
éditions de Ronsard et, plus largement, des poètes de la Pléiade, ce dont
témoigne un exemplaire des Souspirs ­d’Olivier de Magny précédé ­d’une
introduction et assorti de notes dues à la plume de Blanchemain, publié
à Turin par Jean Gay, et imprimé spécialement pour le ­conservateur
de ­l’Arsenal48.
Toutefois, cette remise au jour du xvie siècle, si elle se veut l­ ’occasion
de favoriser le sentiment de proximité avec une époque aussi « authen-
tique » que possible, ­n’est pas dépourvue ­d’inflexions polémiques ni
­d’implications poétiques. En cela, la référence au xvie siècle, ­lorsqu’elle
prend la forme de ­l’éloge, est loin ­d’être innocente et peut valoir ­comme
­l’affirmation ­d’un certain positionnement dans le champ littéraire du
xixe siècle.

REPENSER LE XIXe SIÈCLE AU MIROIR DU XVIe

LA RÉFÉRENCE AU XVIe SIÈCLE, UN ENJEU POLÉMIQUE

Si, on ­l’a vu, Charles Nodier et Paul Lacroix insistent sur le carac-
tère supposément inaltéré des textes ­qu’ils exhument grâce à leur fré-
quentation assidue des livres anciens, le sens ­qu’ils donnent à ce geste
sélectif, tout ­comme les partis pris méthodologiques qui le sous-tendent,
­s’inscrivent pleinement dans un horizon à la fois critique et polémique
caractéristique de ce premier xixe siècle en quête de nouveaux outils
pour penser sa propre pratique littéraire. En effet, choisir le siècle de
Rabelais et Montaigne, plutôt que celui de Racine et Molière, c­ omme

48 Les Souspirs ­d’Olivier de Magny : réimpression textuelle de l­ ’édition de Paris, 1557, éd. de Prosper
Blanchemain, Turin, J. Gay et fils, 1870, exemplaire imprimé nominativement pour le
bibliophile Jacob. Collection personnelle.

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98 MARINE LE BAIL

période marquant l­’origine du plein développement des lettres fran-


çaises, ­c’est récuser toute une mythologie ­d’ordre à la fois historiogra-
phique et esthétique érigeant le bien-nommé Grand Siècle en moment
­d’accomplissement indépassable de la langue et des arts. Aux yeux de
Jacques-Remi Dahan, ­l’intérêt des poètes de la première génération
romantique pour l­’époque de la Renaissance traduit ainsi avant tout
une « aspiration à s­’inventer une généalogie littéraire et à justifier, par
­l’exemple des auteurs pré-classiques, leurs audaces formelles49 ». Tout
en tournant le dos à un « présent dévalué » dont le caractère déceptif
les amène « à se tourner vers un passé fortement teinté ­d’imaginaire50 »,
écrivains et artistes romantiques cherchent ainsi dans le pré-classicisme
des textes seiziémistes une forme de « défense et illustration » de leur
propre position. Il faut dire que le xvie siècle, loin ­d’être appréhendé pour
lui-même, semble toujours pris dans une forme de diptyque qui le met
en regard, selon une logique ­d’opposition binaire, avec le xviie siècle. La
relation ­d’antériorité chronologique se mue dès lors en rapport ­d’antithèse
systématique, et le xvie siècle apparaît moins c­ omme le précurseur du
siècle de Louis XIV que c­ omme son double inversé. Au premier, la
liberté créatrice autorisant le mélange des tonalités, la célébration ­d’une
énergie portée par un séduisant penchant pour la transgression51, et la
verdeur savoureuse d­ ’une langue encore en voie de fixation ; au second,
la majesté olympienne mais pétrifiée des règles classiques, le c­ ulte de
la mesure, et le primat de ­l’inspiration gréco-romaine. ­C’est ainsi que
se fige progressivement dans ­l’imaginaire collectif tout un ensemble de
représentations c­ onduisant à articuler le xvie et le xviie siècle selon une
logique essentiellement clivante. ­C’est ­d’ailleurs ce qui explique que la
référence explicite aux auteurs « irréguliers » du xvie siècle se teinte chez
la jeune génération d­ ’une inflexion fortement polémique, p­ uisqu’elle a
valeur de c­ ontestation du néo-classicisme qui revendique, quant à lui, sa
filiation avec le xviie siècle. xvie et xixe en viennent donc, par-delà les
siècles classiques, à se refléter ­l’un ­l’autre et à se reconnaître mutuelle-
ment, à la manière ­d’un enfant discernant la trace de ses propres traits
dans le portrait ­d’un lointain aïeul.
49 Jacques-Remi Dahan, « À la redécouverte du xvie siècle », art. cité, p. 35.
50 Isabelle Durand-Le Guern, op. cit., p. 12.
51 « La Renaissance est perçue c­ omme le moment où s­ ’épanouit ce qui, aux yeux du xixe siècle,
est extravagant et excessif, le lieu où l­ ’inconcevable devient réalité, et l­ ’immoralisme une
expression de ­l’énergie individuelle ». Daniel Maira, op. cit., p. 328.

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La bibliophilie aux couleurs de la Renaissance 99

Or, il est un auteur qui cristallise à lui seul l­’ensemble des traits
anti-classiques attribués au xvie siècle et qui, à ce titre, est perçu ­comme
métonymiquement représentatif de toute son époque : il ­s’agit bien sûr de
Rabelais, longtemps boudé et « discrédité durant les siècles classiques »
pour le caractère foisonnant et inclassable de son œuvre, mais qui fait
au xixe siècle une entrée fracassante dans le « panthéon bourgeois52 » en
vertu, notamment, de la gaieté transgressive faisant de lui le meilleur
représentant ­d’une veine littéraire rétive à tout esprit de sérieux53. On ne
­s’étonnera donc pas de voir nos deux bibliophiles accorder à cette figure
tutélaire une place de choix aussi bien au sein de leur collection que de
leurs textes. C­ ’est ainsi que Nodier, dont on a déjà vu q­ u’il possédait de
nombreux exemplaires de l­ ’œuvre rabelaisienne, publiés à des époques
diverses, ­s’attache également à louer, dans l­ ’un de ses articles, la faconde
inimitable de ce déroutant « bouffon de génie54 » qui incarne à lui seul
toutes les c­ ontradictions de son époque :
Écrivain dans un temps de renouvellement, et par ­conséquent néologue, il
ne cesse de ridiculiser le néologisme. Il fait du français ou pour mieux dire
il fait le français, et il se moque des inventeurs de mots ; il possède toutes les
langues ­connues, et il couvre de sarcasmes les esprits ingénieux qui cherchent
à nous enrichir de tours, d­ ’expressions empruntées […]55.

Une telle célébration du père de Gargantua vaut en quelque sorte ­comme


acte ­d’allégeance à la veine anti-classique de la littérature de son temps,
même si Nodier, insaisissable en cela ­comme en bien ­d’autres domaines, ne
manquera pas se réclamer dans le même temps des auteurs du xviie siècle.
Quant à Paul Lacroix, il ­s’efforce très tôt ­d’apparaître aux yeux de
ses ­contemporains ­comme le digne ­continuateur de Rabelais, dont il

52 Voir Bertrand Marquer, L ­ ’Autre Siècle de Messer Gaster ? Physiologie de l­’estomac dans la
littérature du xixe siècle, Paris, Hermann, 2017. Sur la réception de Rabelais au xixe siècle,
voir également Marie-Ange Fougère, Le Rire de Rabelais au xixe siècle. Histoire d­ ’un malen-
tendu, Dijon, Éd. universitaires de Dijon, coll. « Écritures », 2009.
53 Bertrand Marquer a notamment pu montrer c­ omment Rabelais devenait le véritable père
spirituel de toute une « littérature de l­ ’estomac » se réclamant d­ ’un « rire physiologique »
décomplexé qui garde, certes, un pied dans l­’univers bourgeois de la blague, mais qui
se prête également à de multiples récupérations politiques et esthétiques.
54 Charles Nodier, « Rabelais. Œuvres de Rabelais », article paru dans La Quotidienne le
7 août 1823 et reproduit par Jacques-Remi Dahan dans Études sur le seizième siècle…,
op. cit., p. 151.
55 Ibid., p. 154.

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100 MARINE LE BAIL

élabore diverses éditions et auquel il c­ onsacre une notice biographique


qui c­ onnut plusieurs publications, dont une en 1879, dans la collec-
tion de la « Librairie des bibliophiles » de Jouaust, destinée à soutenir
le projet de c­ onstruction d ­ ’une statue de Rabelais dans la ville de
Chinon ; ­l’auteur estime en effet que les « artistes appelés à fournir le
modèle de la statue […] pourraient être éclairés, sinon inspirés, par la
­communication de quelques notes biographiques relatives au savant et
illustre personnage que la République française se propose ­d’honorer56 ».
Comme on le voit, l­’essentiel est ici pour Lacroix ­d’apparaître ­comme
un défenseur ­convaincu de ­l’héritage rabelaisien, ­qu’il présente très
tôt ­comme la véritable matrice des œuvres de Molière, La Fontaine ou
Lesage57. Le monument verbal ­qu’il ­n’eut de cesse ­d’ériger tout au long
de sa carrière au profit du créateur de la Dive bouteille semble ainsi à
la fois précéder et préparer ­l’érection de la fameuse statue, signe ­d’une
reconnaissance institutionnelle définitive. Certes, le geste ­consistant à
se réclamer de l­’auteur de Gargantua a perdu en 1879 une bonne part
de son investissement polémique initial, Rabelais ayant désormais
pleinement intégré le canon littéraire national défendu par la jeune
république ; néanmoins, ­l’implication de Paul Lacroix dans ce projet
manifeste la ­constance ­d’une filiation revendiquée dès ses débuts dans
la carrière des lettres et nous montre ­combien la référence rabelaisienne
demeure incontournable ­lorsqu’il ­s’agit de signifier son appartenance à
un xixe siècle arborant les couleurs du xvie.
LE XVIe SIÈCLE C
­ OMME PRINCIPE
DE RESSOURCEMENT POÉTIQUE

Plus profondément, Lacroix ­comme Nodier sont ­convaincus que le


xvie siècle recèle un principe d­ ’inspiration poétique suffisant pour nour-
rir en retour une création littéraire c­ ontemporaine en quête de modèles
alternatifs à ­l’Antiquité gréco-romaine. Dans le cas de Nodier, cette
certitude passe par une réflexion sur la langue de ­l’époque, qui possède
la particularité de joindre à une proximité encore vive avec les origines
du génie poétique national – à savoir la littérature médiévale – un
56 Paul Lacroix, Simples notes sur la vie de François Rabelais, par le bibliophile Jacob, Paris,
D. Jouaust, coll. « Librairie des bibliophiles », 1879, p. 5.
57 Paul Lacroix, Rabelais. Sa vie et ses ouvrages, par P.L. Jacob bibliophile, Paris, A. Delahays,
1859, p. 233.

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La bibliophilie aux couleurs de la Renaissance 101

début de fixation des structures lexicales et syntaxiques du français. Si,


en effet, le Moyen Âge voit l­ ’émergence d­ ’une langue vernaculaire dis-
tincte du latin, le caractère trop lointain de ses textes les rend opaques
et difficilement accessibles pour un lecteur c­ ontemporain ; en revanche,
le xvie siècle marque aux yeux de Nodier un moment très particulier
dans ­l’évolution ­d’un français qui ne se serait pas encore coupé de ses
origines orales et populaires tout en se prêtant à une entreprise de ratio-
nalisation orthographique. Certes, le Grand Siècle c­ ontinue à ses yeux
­d’incarner un certain idéal de plein épanouissement de la langue fran-
çaise, parvenue à son point ­d’aboutissement et ­d’équilibre. Néanmoins,
cette réussite est à double tranchant, ­puisqu’elle ne peut selon Nodier
­connaître ­d’autre suite ­qu’un immobilisme mortifère incarné par le
néo-classicisme, ou la décadence et le chaos caractéristiques des excès
­d’une école romantique avec laquelle il n ­ ’est pas toujours tendre. Le
xvie siècle, en somme, offre ­l’exemple unique ­d’une langue sur le point
­d’être fixée sans pour autant menacer de se figer, une langue incarnant
le point ­d’équilibre miraculeusement atteint entre ­l’élan originel qui
présida à sa naissance et l­’effort de rationalisation développé par les
esprits éclairés et les philologues de la Renaissance.
Nodier rend ainsi hommage, dans ses Mélanges tirés d­ ’une petite biblio-
thèque, à ­l’auteur de La Tricarite, un recueil de chants poétiques publiés en
155658 et peu remarquable sur le plan proprement littéraire, mais « digne
de servir ­d’illustration [aux ouvrages] des grammairiens59 », dans la mesure
où il permet de donner à voir un certain état de la langue préservé dans
toute sa saveur : « Un pareil monument par génération auroit ­consacré
la prononciation et la prosodie ­d’une manière presque inviolable, et la
première c­ ondition de la perfectibilité du langage, ­l’immutabilité de ses
élemens ­convenus, seroit acquise depuis des siècles60 ». ­C’est attribuer
au xvie siècle une capacité de dévoilement propre à révéler un certain
état de la langue française, rendu possible par les progrès des réformes
grammaticales et orthographiques. Toutefois, tous les auteurs de ­l’époque
ne se prêtent pas à une telle lecture ; ainsi s­’explique, notamment, la
58 «  La Tricarite, plus qelques chants an faueur de plusieurs Damoezelles, par C. de Taillemont,
Lyonoes. À Lyon, par Jean Temporal, 1556, in-8, 152 pages ; mar. bleu, relié par Lefèvre. »
Charles Nodier, Mélanges tirés ­d’une petite bibliothèque ou Variétés littéraires et philosophiques,
Paris, Crapelet, 1829, p. 138.
59 Ibid.
60 Ibid., p. 139.

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102 MARINE LE BAIL

sévérité tenace et au premier abord surprenante de Nodier envers les


poètes de la Pléiade. Il reproche en effet à Ronsard ­d’avoir, à force de
néologismes et d­ ’emprunts au grec, totalement dénaturé la langue q­ u’il
se faisait fort ­d’illustrer, tout ­comme il blâme Baïf, « qui parloit grec en
Français c­ omme Ronsard », de s­ ’être rendu « plus inintelligible [encore]
que ses émules61 ».
Mais l­ ’objectif de Nodier n­ ’est pas simplement de l­ ’ordre de la resti-
tution, et va dans le sens d­ ’un véritable ressourcement créatif. Conscient,
nous dit Jean Larat, que « la langue française ­s’était beaucoup appauvrie
et presque desséchée au xviiie siècle », notre bibliophile s­’attacha « à
retrouver chez les écrivains du xvie siècle, des expressions archaïques,
dignes de renforcer notre vocabulaire appauvri et ­d’infuser une vie
nouvelle au français62 ». Rien ne lui semble en effet plus essentiel dans
un temps ­qu’il envisage, avec le pessimisme qui est le sien, ­comme celui
des « sociétés qui finissent et [des] langues qui meurent63 ». En réponse
à cette menace ­d’entropie artistique et littéraire, il importe donc pour
Nodier de se saisir de l­ ’énergie vitale encore vibrante dans la langue du
xvie siècle afin de l­’intégrer, sur le mode de l­’innutrition, à la création
­contemporaine. Le Dictionnaire des onomatopées, cette vaste entreprise
de généalogie organique du langage, s­’affirme ainsi c­ omme l­’espace
­d’une curieuse fusion entre le modèle de « Chateaubriand interprétant
musicalement les bruits de la forêt » et la « tradition de Rabelais se
grisant de mots sonores et de savoir amoncelé64 ». C ­ ’est d­ ’ailleurs cette
particularité qui fait de Nodier, selon Paul Aron, l­ ’un des représentants
majeurs de la poétique du pastiche au xixe siècle :
Bibliophile et lexicographe, Nodier plaçait son œuvre de fiction dans la tradition
fantaisiste et volontiers parodique des c­ ontes et des romans philosophiques.
Chez lui, plus clairement que chez nombre ­d’autres « petits romantiques »,
­l’imagination naît de la littérature et elle revendique hautement son caractère
livresque65.

61 Ibid., p. 261.
62 Jean Larat, op. cit., p. 286.
63 Charles Nodier, « Des auteurs du xvie siècle ­qu’il c­ onvient de réimprimer », art. cité,
p. 132.
64 Jean Larat, op. cit., p. 273.
65 Paul Aron, « Charles Nodier et la naissance d ­ ’un genre littéraire : le pastiche », dans
Sociologie de la littérature : la question de l­’illégitime [nouvelle édition en ligne], dir. Sylvie
Triaire, Jean-Pierre Bertrand et Benoît Denis, Montpellier, Presses universitaires de la

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La bibliophilie aux couleurs de la Renaissance 103

On pense ici, bien évidemment, à ­l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châ-
teaux dont les interminables listes, l­ ’hétérogénéité formelle et l­ ’érudition
fantaisiste ont souvent pu être rapprochées du modèle rabelaisien.
Quant à Paul Lacroix, Jacques-Remi Dahan en fait certes ­l’un des
héritiers putatifs de Nodier dans cette tentative de ressaisie du xvie siècle
­comme principe de création poétique à part entière, mais c­ ’est significa-
tivement pour ­l’écarter. Si le bibliophile Jacob fait incontestablement de
sa familiarité avec les textes seiziémistes un élément clé de sa méthode
romanesque, et en particulier de ses romans historiques, ­c’est sur le
mode de la simple transposition plutôt que sur celui de la recréation. La
méthode de Paul Lacroix c­ onsiste en effet à associer à une voix narrative
moderne des dialogues qui, afin de favoriser ­l’effet de « couleur locale »,
prétendent faire parler les personnages c­ omme ils auraient pu le faire
dans le temps du récit. Aussi peut-on lire dans la bouche de Mariette,
domestique qui aspire à se faire épouser de Rabelais afin de pouvoir
mener joyeuse vie et qui ­s’adresse ici à son amant :
– Je ferai de sorte que tu ­n’aies faute de deniers ; mais je te prie de les dépenser
honnêtement. Baille-moi un ­conseil, Jeannot, et le plus décent que tu pourras
aviser […]. Vous ne répondez mie, mon gentil c­ ompagnon ? Certes, ce silence
témoigne de ton véritable amour, et je ­t’en saurai gré, mon joli briffaut ! Mais
­considère c­ omme ledit mariage intéresse ma fortune aussi bien que la tienne ?
Vois quelle chère-lie tu feras en ma cuisine, une fois que je serai femme du
docteur Rabelais66 ?

Chez Paul Lacroix, les voix du xixe siècle et du xvie siècle ne font donc


que cohabiter, au lieu de se nourrir réciproquement67 ; la juxtaposition
de ­l’une et de l­’autre, loin de rendre sensible pour le lecteur cette
vitalité linguistique dont Nodier se délectait chez les prosateurs de la
Renaissance, ne fait que c­ onforter le statut de relique hors d­ ’usage ­d’un
xvie siècle qui se trouve ­comme fossilisé, enfermé dans les ­contours ­d’une
langue qui ne parle plus à personne. Là résiderait, en somme, la faillite
Méditerranée, 2002 (généré le 10 mars 2018). Disponible sur Internet : <http://books.
openedition.org/pulm/1054>. ISBN : 9782367810539. DOI : 10.4000/books.pulm.1054.
66 Paul Lacroix, La Servante de Rabelais, 1535, Œuvres illustrées du bibliophile P.-L. Jacob, Paris,
Gerdès, [1851-1852], p. 4.
67 Cette répartition des voix narratives, propre à la poétique historique et romanesque mise
en place par le bibliophile Jacob, a notamment été étudiée par Aude Déruelle dans son
article « Le roman historique selon le bibliophile Jacob », Œuvres & critiques, no 39, août
2014, p. 27-42.

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104 MARINE LE BAIL

du bibliophile Jacob, qui échoue là où Nodier réussit en cantonnant


les textes anciens au statut de sources distinctes de sa parole propre, au
lieu de se les incorporer dans un incessant mouvement de reprise et de
réinvention.

Au terme de ce parcours entre deux siècles, il importe de mettre


en avant le rôle essentiel joué par le développement de la bibliophilie
dix-neuviémiste dans la nouvelle visibilité acquise par certains textes
et certaines figures du xvie siècle aux yeux du public de ­l’époque. Pour
Charles Nodier ­comme pour Paul Lacroix, le livre ancien participe
pleinement à la valorisation ­d’une esthétique perçue ­comme propre-
ment seiziémiste, auréolée de toute la séduction de la variété et de la
fantaisie, dans laquelle un certain xixe siècle ne demande q­ u’à se recon-
naître. Toutefois, le document d ­ ’époque – livre imprimé, manuscrit,
estampe –, idéalement préservé sous sa forme originelle, qui se trouve
au cœur du système de collection de Charles Nodier c­ omme de Paul
Lacroix, apparaît en définitive moins c­ omme le témoignage direct d­ ’un
xvie siècle « authentique » que c­ omme le support d­ ’une reconstruction
fantasmatique. Si donc nous pouvions nous aussi interroger ­aujourd’hui
ces livres, plaquettes, recueils et opuscules inlassablement collectés,
décrits et inventoriés par les bibliophiles du xixe siècle, ils nous parle-
raient sans doute moins de ­l’époque qui les a vu naître que du besoin
éprouvé par leurs propriétaires de trouver dans leur miroir de papier
un reflet de leurs propres préoccupations, et une ­confirmation de leur
place dans ­l’histoire.

Marine Le Bail
Université Toulouse-Jean Jaurès
PLH-ELH

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