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UNIVERSITE HASSAN II-CASABLANCA A.U.

2020/2021
FSJES – MOHAMMEDIA

FILIERE SCIENCES ECONOMIQUES ET DE GESTION

CINQUIEME SEMESTRE

MODULE : HISTOIRE DE LA PENSEE ECONOMIQUE

ENSEIGNANT : M. SAJID

RESUME

Plusieurs courants structurent la pensée économique : les


mercantilistes et physiocrates, le courant classique, le courant
marxiste, le courant néoclassique et le courant Keynésien. Ces
courants continuent d’inspirer les économistes bien après la mort de
leurs fondateurs. Cependant, plusieurs économistes contemporains
demeurent inclassables et adoptent de nouveaux outils d’analyse en
matière d’appréhension des phénomènes économiques. Nous
proposons de présenter les grands traits des courants économiques qui
ne cessent d’inspirer les économistes contemporains, et qui ont
dominé l’histoire de l’économie en tant que discipline sociale en quête
de scientificité et d’achèvement. Nous relatons également les cas de
certains économistes qui nous paraissent importants eu égard à
l’originalité de leurs apports.

1
L’histoire de l’économie est aussi vieille que l’histoire de
l’humanité puisqu’on retrouve déjà chez les philosophes grecs des
écrits à caractère économique. Les œuvres des philosophes de la Grèce
antique– Hésiode, Platon, Xénophon et Aristote –recèlent des
préoccupations économiques, en matière de gestion des affaires
domestiques, de justice et de valeur, mais dont le principal souci est la
meilleure compréhension des mécanismes du fonctionnement d’une
société en crise du fait du développement de l’échange et de la
production marchande, phénomènes ne manquant pas d’affecter
l’harmonie de la Cité grecque.
Aussi, après une période romaine caractérisée par l’absence des
écrits économiques, on peut ressortir des réflexions économiques des
œuvres des penseurs chrétiens (Saint Thomas d’Acquin notamment) et
arabo-musulmans (Ibn Khaldoun par exemple) durant la période du
moyen-âge. Toutefois, les idées économiques des penseurs de la
Grèce antique et celles de l’époque médiévale n’étaient pas autonomes
et détachées des préceptes philosophiques et religieux. A ce stade de
l’histoire de l’économie, on ne peut pas encore parler de la genèse
d’un véritable raisonnement économique. L’ébauche de la science
économique est généralement située avec l’apport du moraliste et
économiste écossais Adam SMITH à travers son célèbre ouvrage
« Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations »,
publié en 1776.

LES MERCANTILISTES
Dans un contexte de capitalisme commercial, marqué par la
multiplication des transports, les grandes découvertes et les
monarchies absolues de France et d'Espagne se développent le courant
mercantiliste, qui dominera la pensée économique européenne entre le
XVIe siècle et le milieu du XVIIIe siècle.
Le mercantilisme est une école de pensée économique, datant
des XVIe, XVIIe et la première moitié du XVIIIe siècle qui part du
postulat que la puissanced'un Etat est fonction de ses réserves en

2
métaux précieux (or et argent). Il prône le développement économique
par l'enrichissement de l'Etat au moyen du commerce extérieur. Dans
un système mercantiliste, l'Etat joue un rôle primordial en adoptant
des politiques protectionnistes qui établissent notamment des barrières
tarifaires et encouragent les exportations, et favoriser ainsi des
balances commerciales excédentaires vis-à-vis des métaux précieux.
Le mercantilisme n'est pas un courant de pensée en tant que tel.
Il marque la fin de la prééminence des conceptions économiques de
l'Église. Il apparaît à une époque où les rois (princes) souhaitent
obtenir un maximum d'or et d’argent, mais surtout dans un contexte
intellectuel où l'homme, avec Copernic et Galilée, passe « du monde
clos à l'univers infini ». Les mercantilistes étaient pour un Etat fort
capable de faire les guerres et les conquêtes extérieures et de ramener
les métaux précieux.
Les théories mercantilistes sous-tendent cet objectif et
développent une problématique basée sur l'enrichissement en
identifiant les activités ayant un rendement croissant, soit les produits
manufacturés par opposition aux produits bruts.
Le mercantilisme est moins une doctrine économique qu’un
ensemble de pratiques protectionniste actives destinées à promouvoir
l’offre nationale pour renforcer la puissance de l’Etat monarchique. En
France, ce mouvement est illustré par l’action de Jean-Baptiste
COLBERT (1619-1683).
On distingue parmi les courants mercantilistes : le bullionisme
ou « mercantilisme espagnol » qui préconise l'accumulation de métaux
précieux ; le colbertisme ou « mercantilisme français » qui est tournée
pour sa part vers l'industrialisation ; et le commercialisme ou «
mercantilisme britannique » qui voit dans le commerce extérieur la
source de la richesse d'un pays.
Les principales idées des mercantilistes:

3
Recherche de la puissance de l’Etat (les régimes politiques de la
période XVIe-XVIIe siècles étaient des monarchies)
La richesse d’un pays réside dans l’accumulation et l’abondance
des métaux précieux (or et argent).
La défense du protectionnisme pour limiter les sorties de la
monnaie et des métaux précieux.
L’encouragement des exportations pour la réalisation des soldes
commerciaux excédentaires.
Les principaux auteurs mercantilistes :
Jean BODIN (1526-1596)
William PETTY (1623-1687)
Thomas MUN (1571-1641)
L’ECOLE PHYSIOCRATIQUE
Par la suite, les physiocrates ou comme ils s'appelaient entre eux
la secte des économistes, vont s'opposer aux idées des mercantilistes.
Le but de cette école de pensée est de militer pour le remplacement de
l’interventionnisme mercantiliste par les lois naturelles auxquelles
obéissent les phénomènes économiques
Le terme de physiocrate, développé par Pierre Samuel du Pont
de Nemours, signifie littéralement « gouvernement de la nature » (du
grec kratos et physio). L'école des physiocrates est originaire de
France et a eu son apogée au cours de la seconde moitié du
XVIIIe siècle. Le plus célèbre d'entre eux est François Quesnay (1694-
1774), qui publie en 1758 son fameux Tableau économique. La
physiocratie est une école de pensée économique et politique née en
France vers 1750.
Les principales idées des physiocrates :
La richesse d’un pays provient de la nature.
L’agriculture est la seule activité productive et que les autres
activités économiques (artisanat et commerce) sont
improductives et stériles. Les travaux des champs conduisent à
l’apparition à un produit net qui représente la différence entre la
récolte finale et les avances (semences et main d’œuvre).
4
La défense du libre-échange
Les physiocrates s’apposent à toutes les restrictions aux
échanges et réclament l’abolition des douanes intérieures et
extérieures.
L’existence d’un ordre naturel qui justifie la dimension
scientifique de leur démarche. Les lois économiques obéissent à
un ordre naturel dont les principales composantes : la propriété.
Les principales recommandations des physiocrates :
- Un bon gouvernement est celui qui respecte les talents et
confie le pouvoir aux plus capables. Les physiocrates crient
aux vertus d’une société aristocratique, c’est-à-dire une
société où le pouvoir appartient aux meilleurs.
- Opposés à toute fiscalité sur la circulation des biens, les
physiocrates sont favorables à l’instauration d’une fiscalité
sur tout ce qui ne bouge pas. La fiscalité optimale est une
fiscalité sur la propriété foncière pour que l’impôt soit
directement corrélé à la source de la richesse et donc à la
croissance économique. Dans ce cadre, l’impôt cesse d’être
punitif pour être incitatif.
- Pour les physiocrates, en opposition aux idées mercantilistes,
il est inutile de chercher un excédent commercial pour le seul
objectif d’accroître la quantité de monnaie en circulation.
- Les physiocrates condamnent les idées et pratiques
mercantilistes de nature protectionnistes, pour faire l’apologie
du libéralisme « Laissez faire, Laissez passez… ».

Les principaux auteurs physiocrates


- La physiocratie est une école de pensée économique
française:
- François QUESNAY (1694-1774) représente le célèbre
économiste de cette école de pensée économique. Le livre
majeur de ce médecin et économiste est le Tableau
économique publié en 1758.
- Anne Robert Jacques TURGOT (1727-1781). Pour Turgot,
comme tous les physiocrates, la croissance économique
repose sur l’agriculture. Mais, Turgot s’éloigne des idées
dominantes de la physiocratie par son approche de l’épargne.
Turgot considère que ce serait une erreur d’ignorer le monde
5
industriel en train de naître et le travail qui s’y accomplit.
Selon Turgot, l’épargne sert à trois principales fonctions :
L’acquisition des terres, par laquelle l’épargnant
cherche un revenu stable, une rente ;
Le prêt à intérêt ; qui aide des emprunteurs à besoin de
financement et fournit aux prêteurs, à capacité de
financement, un revenu sans réel travail ni risque, qui
est également une rente ;
L’achat des machines, c'est-à-dire la réalisation d’un
investissement notamment dans un domaine en
émergence en cette deuxième moitié du XVIIIe siècle.
De ces idées sur le rôle de l’épargne, Turgot tire les
conclusions suivantes :
L’épargne ne doit pas être confondue avec la
thésaurisation en l’accusant comme un facteur de
réduction de la demande.
Pour Turgot, l’impact le plus porteur, en termes de
richesses futures, provient de son utilisation comme
investissement (acquisition des machines notamment).
Pour Turgot, la politique économique doit chercher à
favoriser l’utilisation de l’épargne dans l’investissement
et que l’Etat doit limiter ses interventions en matière
d’emprunt pour arrêter d’absorber une épargne mieux
utilisée ailleurs, notamment par le secteur privé.
Le taux d’intérêt est un prix établi par la confrontation
de l’offre et de la demande sur le marché entre prêteurs
et emprunteurs, parmi lesquels le poids de l’Etat est
considérable. Concrètement, c’est le niveau de déficit
budgétaire qui fixe le taux d’intérêt et, de ce fait,
pénalise l’investissement. Sur ce plan, Turgot figue
comme un précurseur de l’expression « effet
d’éviction » qui sera largement développée par la
théorie économique contemporaine.
Si Turgot est souvent assimilé à l’école physiocratique,
sa pensée fait la transition entre celle-ci et les idées
libérales des classiques.

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LE COURANT CLASSIQUE

Le contexte historique dans lequel se développe le courant


classique est celui de la révolution industrielle et de l’essor du
capitalisme. L’artisanat cède la place à l’industrie, le machinisme se
généralise et l’exode rural fournit une main d’œuvre bon marché pour
les capitalistes, chargés d’apporter les capitaux en quantité de plus en
plus importante.
On situe souvent la naissance de l’analyse économique par
rapport à l’école classique, qui marque vraiment l’avènement de
l’économie moderne. L’École classique en économie regroupe des
économistes du XVIIIe siècle et du XIXe siècle. Ses membres les
plus importants1 sont, en Grande-Bretagne, Adam Smith (1723-1790),
1
Adam SMITH (1723-1790) : pour cet auteur, qualifié de père de l’économie politique, la division du
travail permet d’accroitre la richesse des nations et du bien être économique. Adam SMITH est à l’origine du
concept de la main invisible, c’est-à-dire la capacité des lois naturelles du marché à orienter les décisions
individuelles vers l’optimum collectif. Smith a forgé aussi le concept d’avantage absolu en matière d’échange
international en expliquant que chaque pays a intérêt à participer aux échanges internationaux s’il possède un
avantage absolu dans la production d’un ou plusieurs biens.

David RICARDO (1772-1823) : cet auteur classique est célèbre par sa notion d’avantage comparatif en
matière d’échange international comme dépassement de celle de SMITH, en montrant ainsi que même si un pays
ne dispose d’aucun avantage absolu dans la production d’un bien, il peut participer et tirer profit de sa
participation à l’échange international et de sa spécialisation s’il dispose d’un avantage comparatif dans la
production d’un ou plusieurs biens. Le problème qui préoccupe Ricardo et motive cette démonstration déjà
esquissée dans son Essai sur l’influence du bas prix de blé sur les profits du capital paru en 1815, c’est que les
dits profits du capital sont laminés par l’augmentation de la population, qui oblige à mettre en culture des terres
de moins en moins fertiles, les terres les moins productives, accroissant la rente des propriétaires fonciers et le
coût de reproduction de la force de travail, donc les salaires. Pour Ricardo, la solution réside dans le commerce
international, et plus précisément dans la libre importation du blé qui, en réduisant le coût des subsistances
nécessaires à la reproduction de la force de travail, permet de réduire les salaires et donc de restaurer les profits.
Cela implique l’abolition des Corn Laws qui, depuis la fin des guerres napoléoniennes protègent l’agriculture
anglaise de la concurrence internationale. « Solidement ancrée dans la défense des intérêts de la bourgeoisie
britannique, la théorie ricardienne des avantages comparatifs n’allait triompher qu’avec l’hégémonie industrielle
anglaise sur l’économie-monde européenne. Dès lors, les intérêts du capitalisme anglais pouvaient être assimilés
à l’intérêt national britannique, lui-même identifié au libre-échange. Dans les années 1840, l’Angleterre décidait
de réduire fortement et unilatéralement ses tarifs sur les produits manufacturés, de supprimer toute prohibition à
l’importation (1842), d’écarter la préférence impériale en faveur des produits des colonies (1845), et d’abolir les
Corn Laws (1846) ainsi que les Actes de navigation (1845), derniers vestiges de l’époque mercantiliste.Il est
aussi à l’origine de la notion de la valeur-travail. Cette notion de la valeur-travail allait être reprise et
développée par MARX dans sa théorie de l’exploitation ». (Jacques ADDA, (2006), p.41)

Jean-Baptiste SAY (1767-1832) : cet auteur est connu par sa « loi des débouchés », selon laquelle les
produits s’échangent contre les produits, l’offre crée sa propre demande. Pour SAY, les phénomènes monétaires
n’interfèrent pas avec l’activité économique réelle. La monnaie n’est qu’un voile, un intermédiaire neutre. Pour
SAY, les crises de surproduction sont impossibles.

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David Ricardo (1772-1823), Thomas Malthus (1766-1834), John
Stuart Mill (1806-1873), et en France, Jean-Baptiste Say (1767-1832)
et Frédéric Bastiat (1801-1850)
La pensée économique classique se développe en même temps
que naissent la société industrielle et le capitalisme moderne. Ces
penseurs sont principalement des philosophes ou des praticiens. Ils
cherchent avant tout à expliquer les phénomènes de croissance, de
développement et de répartition des richesses entre les différentes
classes sociales.
Les économistes classiques voient tous les phénomènes
économiques comme interdépendants et veulent proposer une théorie
générale intégrant tous les phénomènes économiques. À la suite des
Physiocrates, ils croient à l'existence de lois valables à toutes les
époques et dans toutes les régions du monde et cherchent à les
identifier. Leur analyse est dynamique. Ils s’intéressent aux processus
de production, d’échange, de formation des prix, de formation des
revenus, et non à d'hypothétiques états d'équilibre. Ils utilisent pour
cela l’observation et le raisonnement logique, et ne recourent que très
exceptionnellement aux mathématiques.
La réhabilitation du travail est consommée avec le libéralisme de
Turgot et d’Adam Smith dans son ouvrage publié en 1776 et intitulé :
Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Le
travail humain envahit la scène de l’économie politique sous un jour
nouveau. C’est une véritable révolution intellectuelle qui se produit, à
la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. Elle est le produit d’une lente
maturation philosophique, avec la naissance de l’individualisme,

Thomas Robert MALTHUS (1766-1834) : cet auteur est célèbre par sa loi de population, selon laquelle
la population croît selon un rythme géométrique, alors que la production alimentaire ne croît que selon un
rythme arithmétique. Selon MALTHUS, l’écart entre les deux tendances ne peut se réduire que par une mortalité
des êtres humains, du fait des guerres, des famines et des catastrophes naturelles ou par restriction volontaire,
c’est-à-dire par des mariages tardifs, voire une abstinence à se marier pour les pauvres afin de limiter les
naissances et aussi par toute abolition des aides sociales pour ne pas inciter les misérables à la procréation et à
donner des naissances.

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l’idée que la nature est connaissable et que le progrès est possible pour
l’homme.
Le libéralisme se représente la vie sociale comme la composition
de tous les intérêts individuels. Puisque, selon Smith, « ce n’est pas de
la bienveillance du boucher, (…) et du boulanger que nous attendons
notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts », (…) :
c’est désormais l’échange qui est le creuset du lien social, tissé par les
besoins réciproques.2
Les premiers économistes cherchent à donner un fondement
objectif à la valeur des choses, qu’ils placent d’abord dans la terre
(Cantillon, Quesnay et les Physiocrates), puis dans le travail (Smith,
Ricardo et plus tard Marx). Pour ces derniers, la valeur des
marchandises doit être la valeur d'échange (faculté d'une marchandise
à être échangée contre une autre marchandise), dont la mesure va être
le coût du travail (plus le coût du travail sera important, plus la valeur
d'échange augmentera).
Après Condillac et Turgot, les classiques français se séparent sur
ce point des classiques anglais en adoptant une conception subjective
de la valeur, qui repose sur l’utilité espérée des biens (« le degré
d’estime que l’homme attache aux différents objets de ses désirs »). Ils
renoncent ainsi à la notion de « prix naturel » ou « juste prix » et
annoncent la position des économistes marginalistes de la fin du
XIXe siècle.
Les grands principes qui fondent la pensée classique sont:
*Les individus ont des comportements rationnels. (Approche
individualiste). Selon le principe de la « main invisible », lorsque
chacun recherche son intérêt personnel, il contribue à la prospérité
générale. Les lois naturelles de l’économie, dans un système

2
MENARD Philippe. Marx ou la gloire du travailleur. L’Histoire, N°368, Octobre 2011, p. 75

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concurrentiel où les prix jouent un rôle de régulateur, orientent les
décisions individuelles vers l’optimum collectif.
*Le marché est l’élément moteur de toute régulation économique.
(Libéralisme, concurrence). Le libéralisme économique est prôné par
les économistes classiques comme la meilleure attitude possible pour
l’Etat, illustré par le fameux « laisser faire, laisser passer ».
L’intervention de l’Etat doit être limitée à ses fonctions d’Etat-
gendarme. La circulation des marchandises doit être facilitée par
l’ouverture des frontières. Le libre-échange mondial est un facteur de
prospérité et de croissance pour toutes les nations participantes à
l’échange.3
*Les valeurs s’échangent contre des valeurs. (Neutralité de la
monnaie)
LE COURANT MARXISTE
MARX (1818-1883), à travers son « socialisme scientifique »
veut dépasser l’approche « mystique » de l’humanité sur laquelle
reposait le « socialisme utopique ». MARX veut corriger ces
socialismes qui ne correspondent ni à la réalité de l’histoire, ni à une
vision réaliste de la nature humaine. Il entend construire une critique
de l’économie capitaliste sur la base d’une analyse qu’il veut
rigoureuse et scientifique.
MARX était un militant et penseur socialiste. Sa production
intellectuelle mêle la philosophie allemande, notamment de Georg
Wilhelm Friedrich HEGEL (1770-1831), les idées politiques
françaises, de Pierre Joseph PROUDHON (1809-1865) notamment, et
3
Face au discours libre-échangiste forgé par l’économie politique classique, s’ébauche, dès le milieu du XIXe
siècle, un contre-discours, qui met en avant les effets négatifs de la concurrence entre nations de niveaux de
développement inégaux et plaide pour une intervention active de l’Etat en faveur des industries naissantes.
Fréderic List plaide à ce propos pour un « protectionnisme éducateur ». « Les thèmes mercantilistes sont ainsi
réactualisés dans le contexte d’une Europe bouleversée par la révolution industrielle, où les écarts de
développement menacent de se creuser de façon irréversible entre les nations engagées dans ce processus et les
autres. De façon frappante, ce néo-mercantilisme, version économique du réalisme politique qui règne sur le
vieux continent depuis Machiavel et Hobbes, s’épanouit à partir des années 1870 dans les trois nations – Etats-
Unis, Japon, Allemagne – qui dominent aujourd’hui l’économie mondiale. » [ADDA Jacques (2006), p.43]

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l’économie politique anglaise. C’est Friedrich ENGELS (1820-1895),
avec qui il se lie par une solide amitié depuis 1844, qui lui fait
découvrir l’économie à travers les écrits de SAY et surtout de
RICARDO. MARX a publié plusieurs textes et articles, dont le plus
important c’est Le Capital. Ce très long texte ne sera pas publié en
entier de son vivant. Le tome premier paraît en 1867, les deuxième et
troisième tomes en 1885 grâce à ENGELS. Le Manifeste du parti
communiste a été publié en 1848 par MARX et ENGELS.
MARX a été aussi un militant actif. Il a milité au sein des
mouvements révolutionnaires, en particulier l’Alliance internationale
des travailleurs. Il devient, par son activisme et son combat politique,
un agitateur sans cesse pourchassé par la police. Son activisme
l’oblige à fuir d’un pays à l’autre dans le besoin malgré l’aide
financière d’ENGELS.
Les hommes font leur propre histoire, mais sur la base de
conditions données, héritées du passé. Parmi celles-ci, les conditions
de la reproduction matérielle de la société sont déterminantes. Ainsi,
l'histoire humaine ne suit pas un déroulement linéaire vers le progrès.
Marx s'inspire de la dialectique de Hegel, qui considère que le devenir
de toute réalité se comprend dans la triade suivante : l'affirmation (la
thèse), la négation (l'antithèse), et la négation de la négation (la
synthèse). Toutefois, si pour Hegel cette évolution se déduit de la
nature de l'Esprit, pour Marx elle s'inscrit dans l’évolution de l’activité
humaine. Aussiest-il amené à penser que les conditions économiques
et matérielles déterminent l'anatomie d'une société. Et ce n'est pas la
conscience des hommes qui détermine la réalité, mais c'est la réalité
sociale qui détermine leur conscience. Selon Marx, la matière précède
l’esprit. Derrière les idées, il y a les classes.
L’analyse marxiste est caractérisée par ce déterminisme entre
l’infrastructure et la superstructure. La production des idées, des
représentations, de la conscience (production qualifiée de

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superstructure) est, de prime abord, directement et intimement mêlée à
l’activité et au commerce matériels des hommes (infrastructure) : elle
est le langage de la vie réelle. « Des choses qui, par elles-mêmes, ne
sont point des marchandises, telles que, par exemple, l’honneur, la
conscience, etc., peuvent devenir vénales et acquérir ainsi par le prix
qu’on leur donne la forme marchandise. »
Ici, la manière d’imaginer et de penser, le commerce intellectuel
des hommes apparaissent comme l’émanation directe de leurs
conditions matérielles d’existence, et donc de leur place dans les
rapports sociaux. Il en va de même de la production intellectuelle,
telle qu’elle se manifeste dans le langage de la politique, des lois, de la
morale, de la religion, du sport, etc. Ce sont les classes qui sont les
producteurs de leurs représentations et de leurs idées.
La méthode d’analyse de la société repose sur le matérialisme
dialectique et le matérialisme historique. L’évolution de la pensée et
de la société humaine, suit un mouvement dialectique et que le monde
n’est figé ou immuable mais il change et se métamorphose. Plusieurs
modes de production (féodalisme, esclavagisme, capitalisme...) se
succèdent.Chaque mode se heurtant à un moment donné aux
contradictions entre les institutions et les forces productives, qui
trouvent leur résolution dans le mode qui leur succède.Chaque mode
de production est caractérisé par l’état des forces productives et les
types de rapports sociaux de production.
Le passage d’un mode de production à un autre aura lieu lorsque
les forces productives auront atteint un niveau de développement
qu’elles ne peuvent plus fonctionner avec les mêmes rapports sociaux
(lutte des classes).Étudiant le mode de production capitaliste, Marx
considère qu'il révèle une opposition entre deux classes sociales, la
classe bourgeoise qui détient le capital, et la classe ouvrière ou
prolétarienne, qui ne dispose que de sa force de travail pour survivre.
S'inspirant de l'idée d'exploitation des travailleurs lancée par Proudhon

12
ainsi que de la pensée de Ricardo qui ramène la valeur économique à
la valeur-travail, Marx pense que le capitaliste exploite le travailleur
en lui extorquant une plus-value.
En effet le capitaliste ne paye que la valeur de la force de travail
considérée aussi comme une marchandise. Or, la valeur de la force de
travail et la valeur que cette force produit sont deux choses différentes.
Ce que reçoit un ouvrier, comme salaire, pour pouvoir travailler et ce
qu’il rapporte, comme dépense de son travail, diffèrent énormément.
Un travailleur produit plus de valeur qu'il ne lui en coûte pour
travailler et vivre lui et sa famille. Le capitaliste tire son profit de cette
différence, qui est la plus-value ou le travail non payé voire aussi
l’expression de surtravail.
La force de travail des travailleurs est définie comme l’ensemble
des facultés physiques et intellectuelles dont ils disposent et qu’elles
doivent mettre en œuvre pour produire. Dans la production capitaliste,
cette force de travail est une marchandise vendue par le travailleur et
achetée par le capitaliste. Comme toutes les marchandises, elle a une
valeur et un prix. Sa valeur est déterminée par la quantité de travail
abstrait nécessaire pour produire les biens eux-mêmes nécessaires à
l’entretien / reproduction de la force de travail. Cette valeur est
composée de deux éléments Le premier est l’élément physiologique,
c’est-à-dire le minimum de nourriture, de vêtements, de logement
indispensable pour vivre. Le second est un élément social ou
historique, composé de nouveaux biens dont les travailleurs estiment
qu’ils doivent être incorporés à la valeur de leur force de travail au fur
et à mesure que les besoins se développent. Le salaire est l’expression
monétaire de la valeur de la force de travail, il est son prix.
Lorsqu’une partie de ce qui est produit par ceux qui travaillent
ne leur revient pas, mais revient à une autre partie de la société, on
peut parler d’exploitation. Ainsi définie, l’exploitation existe dans
d’autres sociétés que la société capitaliste. L’esclave et le paysan, dans

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la société féodale, sont exploités. La nature du système capitaliste se
définit, donc, aux yeux de MARX, par la forme particulière qu’y revêt
l’exploitation. Pour la dévoiler, MARX procède en deux temps. Il
expose d’abord, à partir de la théorie de la valeur-travail de SMITH et
RICARDO, sa propre théorie de la valeur. Puis il présente sa théorie
de la plus-value, qui est précisément pour lui l’analyse de la forme
spécifique d’exploitation que subissent les travailleurs dans la société
capitaliste.
Dans la valeur du produit il y a ainsi:
La valeur des moyens de production consommés dans la fabrication
du produit ;
La valeur du travail payé (constitué par la valeur de la force de
travail utilisée, donc le montant des salaires) ;
Une autre partie du travail fourni par l'ouvrier qui n'est pas payée
et qui constitue la plus-value empochée par le propriétaire des moyens
de production qui devient par ce mécanisme un capitaliste.
L’exploitation de la classe ouvrière repose sur les mécanismes de
création et de répartition de la valeur. L’appropriation de la plus-value
par les capitalistes constitue le fondement de l’exploitation. Il tire de
ces fondamentaux une théorie selon laquelle les tendances internes du
système capitaliste recèlent des contradictions indépassables qui vont
déclencher systématiquement et de manière récurrente des crises
économiques. L’économie politique de Marx se donne pour tâche de
comprendre la nature et le fonctionnement contradictoire du système
capitaliste. Marx définit également quelques grands principes qui
permettent de caractériser sa conception de la construction d’une
société socialiste.
Le pronostic de Marx de la conquête du pouvoir et du
renversement du capitalisme ne s’est pas réalisé comme il le
prévoyait. L’adaptation et la maturité du capitalisme, les conquêtes

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ouvrières résultant de l’action syndicale contribuèrent à l’amélioration
sensible du niveau de vie d’un nombre croissant de salariés.
L’instauration de droits sociaux – tels la protection sociale, la journée
légale de travail, la reconnaissance du droit de grève, les congés payés
– souvent au prix de durs conflits, influence la doctrine socialiste de
Marx dans le sens du réformisme.

LE COURANT NEOCLASSIQUE
Les années 1870 – 1913 sont celles du capitalisme triomphant
dans les pays gagnés par la révolution industrielle et les innovations,
notamment dans les secteurs de la chimie, de la sidérurgie et de
l’électricité.Bien que le XIXe siècle ait connu un essor en matière du
commerce international du fait de la conjugaison de nombreux
facteurs (innovations, croissance démographique, moyens du
transport, influence des idées libérales, etc.), le processus de
croissance reste entrecoupé de récessions, et la rivalité entre grandes
puissances s’aiguise dans le cadre du partage du monde qui se réalise
à cette époque.
Sur le plan des idées économiques, cette période est marquée par
un renouvellement de grande ampleur. Les limites des théories
classiques et marxistes font qu’une nouvelle théorie allait émerger
dans les années 1870 avec les travaux de Stanley JEVONS (1835-
1882) de l’école de Cambridge, Carl MENGER (1840-1921) de
l’école autrichienne et Léon WALRAS (1834-1910) de l’école de
Lausanne. Ces écoles néoclassiques ont été dominantes dans la
pensée économique jusque vers 1930 (période de la grande dépression
et crise économiques du capitalisme), avec des auteurs comme Eugen
Böhm BAWERK (1851-1914), Vilfredo PARETO (1848-1923) ou
Alfred MARSHALL (1842-1924). La théorie néoclassique ou
marginaliste génère des habitudes de pensée, des représentations, des
traditions pédagogiques dont l’ensemble ressemble à un « nouveau
paradigme ». Bien que souvent contesté, ce paradigme va dominer la
réflexion économique jusqu’à nos jours.
15
Pourquoi un « NOUVEAU PARADIGME »à propos des
néoclassiques?La publication presque simultanée des travaux de
Jevons, Menger et Walras déclenche un phénomène souvent désigné
de « révolution marginaliste ». Ces auteurs dégagent la notion d’utilité
marginale. C’est ce raisonnement à la marge qui explique que les
auteurs néoclassiques soient qualifiés de marginalistes.Les auteurs
néoclassiques mettent l’accent sur le raisonnement marginal, propre à
l’analyse économique. Cela signifie que les décisions économiques
portent sur la dernière unité, pour laquelle on compare les avantages et
les inconvénients.
C’est ainsi que l’analyse du producteur part d’une comparaison
entre le coût marginal et la recette marginale d’une unité
supplémentaire pour savoir s’il convient de produire plus ou non. De
même, le consommateur qui s’interroge sur le choix d’une unité
supplémentaire compare prix et utilité marginale. En particulier, ces
analyses mettent en avant la notion d’utilité, ce qui permettra de
développer toute une théorie microéconomique du consommateur
débouchant sur la notion de demande ; de la même façon, l’analyse du
producteur débouche sur la notion d’offre ; offre et demande se
rencontrent sur un marché, dont les formes peuvent être diverses.
Cette nouvelle théorie présente certaines particularités et des
discontinuités par rapport à la théorie classique. Par rapport aux
mercantilistes et à la théorie classique, il est plus difficile de relier
l’émergence de la nouvelle théorie à l’évolution de l’environnement
économique. La « révolution marginaliste » semble résulter de la
dynamique interne de la réflexion économique confrontée à des
problèmes et aux limites des analyses des théories classiques et
marxistes, et expérimentant ainsi de nouveaux outils d’analyse. Sur ce
plan, la grande nouveauté est le recours au formalisme mathématique
qui fait son entrée en force dans le discours économique.

16
Cette tendance s’explique par la nature même de la démarche
néoclassique fondée sur l’étude de comportements individuels de
maximisation sous contrainte. Il faut aussi évoquer que cette ambition
scientifique trouve son origine dans l’influence des sciences de la
nature. Les auteurs néoclassiques, comme ceux d’autres disciplines,
essayaient durant cette période de transposer à leur domaine les outils
d’analyse ayant fait leurs preuves dans les sciences physiques.
L’économie pure de Walras illustre bien ce phénomène.
Cette transposition au domaine économique des méthodes des
sciences de la nature n’est pas partagée par tous les auteurs de cette
théorie, notamment ceux de l’école autrichienne. La « révolution
marginaliste » intervient à un moment où l’activité d’économiste
s’organise et se professionnalise (création de nombreuses formations
d’économie politique dans les universités, création d’associations de
spécialiste du domaine, multiplication des revues économiques…).Ce
mouvement a pour effet d’accélérer la diffusion des recherches à
l’échelle internationale. L’économie devient une véritable discipline
universitaire avec une forte influence du paradigme néoclassique.
Le terme « néoclassique » prête à confusion et que souvent cette
nouvelle théorie est considérée comme un prolongement des
classiques. Certes, il y a des points communs aux deux théories, à
savoir, l’adhésion aux principes du libéralisme économique, à la loi
des débouchés et à la théorie quantitative de la monnaie. Les auteurs
de cette nouvelle théorie ont manifesté leurs oppositions à certaines
thèses classiques.
S’opposant à Smith et à Ricardo, les néoclassiques renouent avec
les théories subjectives de la valeur. Les néoclassique placent la valeur
d’un bien au niveau de l »utilité qu’il procure, sa valeur d’usage. Cette
opposition entre classiques et néoclassiques concerne aussi la question
de la répartition. Si les classiques traitent les revenus des capitalistes
et des propriétaires fonciers comme des déductions sur la valeur créée

17
par le travail, les néoclassiques considèrent ces revenus, au même titre
que les salaires, comme la rémunération de « services producteurs »
dont les prix sont proportionnels aux productivités marginales des
facteurs.
Le désaccord entre classiques et néoclassique concerne aussi leur
vision de la société et de l’activité économique. Pour les classiques, la
société est structurée en classes. Pour les néoclassiques, qui sont
partisans de l’approche de l’individualisme méthodologique, la société
n’est qu’un peuplement d’individus souverains et dotés de rationalité
pour effectuer des choix et des décisions. Les choix effectués par
chaque individu résultent du souci de tirer le maximum de satisfaction
des ressources dont il dispose compte tenu des objectifs qui lui sont
propres.
Ce souci définit l’individu comme un être rationnel, au sens des
néoclassiques, « homo oeconomicus », doté d’une grande faculté en
matière de comparaisons et de calcul, en évaluant les diverses
possibilités qui s’offrent à lui, et procédant infailliblement au choix
celle qui maximise le niveau de sa fonction-objectif (utilité- profit)
compte tenu des contraintes auxquelles il est soumis. Le marché, pièce
maîtresse de la vision néoclassique de la société, est le lieu de
rencontre de ces comportements individuels de maximisation sous
contrainte.
L’école néoclassique a eu une attitude très largement
apologétique du système capitaliste, présenté comme un système
composé d’individus libres et égaux, où l’exploitation n’existe pas, et
qui ne connaît à condition de laisser jouer librement les forces du
marché, ni chômage durable, ni crises de surproduction. La grande
crise de 1929, sa profondeur et sa durée, l’existence d’un chômage
durable massif allaient changer profondément la situation. C’est dans
ces conditions nouvelles que naquit la théorie de KEYNES.
LE COURANT KEYNESIEN
18
John-Maynard KEYNES (1883-1946) écrit dans le contexte de
la grande crise économique de 1929 et tente d’apporter les moyens de
compréhension et un schéma d’action pour lutter contre les crises.
Keynes est considéré comme le plus grand économiste du XXe siècle
tant ses écrits ont influencé la pensée et les politiques économiques
contemporaines.
Après avoir publié plusieurs ouvrages, comme son Traité sur la
monnaie (Treatise on Money), il passe la plus grande partie de son
temps à la rédaction de son œuvre majeure The General Theory of
employment, Interest and Money (La Théorie générale de l’emploi, de
l’intérêt et de la monnaie, 1936). 4
Pour les keynésiens, les marchés laissés à eux-mêmes ne
conduisent pas forcément à l'optimum économique. En outre, l'Etat a
un rôle à jouer dans le domaine économique notamment dans le cadre
de la politique de relance par le biais de la dépense publique et
l’encouragement des investissements. Toutefois l'importance de ce
rôle varie avec les courants keynésiens et avec les traditions étatiques
des différents pays.
A la suite de Keynes, les keynésiens raisonnent d'emblée au
niveau macro-économique et considèrent que la « théorie classique
n'est applicable qu'au cas du plein emploi ». Or, écrivant durant la
période de crise de l'entre-deux guerres, ce qui l'intéresse, c'est ce qui
se passe en période de sous-emploi. De cela découlent deux points

4
« Dans cet ouvrage, Keynes considère que le revenu national est lié au volume de l’emploi. Celui-ci dépend de
la « demande effective » qui se décompose en consommation et investissement. Par conséquent, il appartient à
l’Etat de relancer la demande en agissant sur la consommation et/ou l’investissement. Cette politique implique,
certes, la pratique d’un déficit budgétaire mais qui sera résorbé, à terme, par la croissance des recettes fiscales
générées par la croissance. De même, Keynes préconise une politique monétaire conséquente afin de stimuler la
décision d’investir (baisse des taux d’intérêt…). La notoriété acquise par cet ouvrage lui permet de devenir
conseiller financier de la couronne et gouverneur de la Banque d’Angleterre en septembre 141. Au cours du
second conflit mondial, il dirige la délégation britannique qui négocie avec les Etats-Unis une aide financière
pour la Grande-Bretagne (Prêt-bail) et conduit, en 1944, la délégation britannique à la conférence de
Bretton-Woods. Il bâtit un plan prévoyant la création d’une monnaie internationale, le bancor mais ne réussit pas
à l’imposer face à celui présenté par le délégué américain White. Anobli en 1942, il est terrassé par une crise
cardiaque en avril 1946. » [DALLENNE Pierre (2000), p.25]

19
clés : l'offre ne crée pas comme chez Jean-Baptiste Say sa propre
demande mais dépend de la demande effective ; à la différence des
classiques la monnaie n'est pas un « voile » mais elle à un rôle actif et
influe sur l'économie réelle.
L’intervention de l’Etat dans l’économie est nécessaire, selon
Keynes, pour soutenir la demande. Le libre fonctionnement des
marchés ne conduit pas forcément à l’équilibre. Des déséquilibres
durables sont possibles, en particulier sur le marché du travail où la
demande des entreprises s’ajuste en fonction de la demande effective
même si cela ne correspond pas au plein emploi. C’est pourquoi l’Etat
doit agir pour relancer la consommation et l’investissement.
Le keynésianisme est discrédité comme théorie économique
depuis les années 1970, quand ses théoriciens n'ont pas pu expliquer
un phénomène qui aurait dû être impossible dans leur perspective, la
stagflation (combinaison chômage et inflation) due au premier choc
pétrolier. Le premier choc pétrolier, comme celui qui l’a suivi en 179-
1980, ne constituait pas seulement un défi à la toute puissance
économique des nations développées, qui s’emploieront, avec plus ou
moins de détermination, à le relever par des programmes d’économie
d’énergie et le développement d’énergies alternatives.
Il posait en outre un redoutable problème à la politique
économique, qui se trouvait soudainement confrontée à la montée
simultanée de l’inflation et du chômage (une combinaison qualifiée de
stagflation puisque le chômage est le résultat de la stagnation de
l’économie).
« La stagflation faisait en effet éclater le cadre traditionnel de la
politique conjoncturelle, qui reposait largement sur l’arbitrage entre
inflation et chômage stipulé par la courbe de Phillips. L’avènement de
la crise fut ainsi contemporain d’une remise en cause systématique
des fondements théoriques de la politique économique, jusque-là
largement inspirés du keynésianisme. L’irruption de la stagflation fut
20
l’occasion d’un retour en force, sous le vêtement du monétarisme, de
la pensée néoclassique5, dont les effets se font nettement sentir dans
les années 1980. » [ADDA Jacques (2006), p. 177-178]
Pour les keynésiens, l'un des rôles essentiels du gouvernement
est de veiller, en utilisant les « leviers » économiques que sont la
politique fiscale et la gestion de la monnaie, à ce que la demande soit
toujours assez forte pour stimuler la production, sans toutefois être
trop forte pour créer une surchauffe et une hausse trop forte des prix.
Pour comprendre la lecture keynésienne de l’économie, il faut se
rappeler les cinq points suivants:

• L’analyse économique est d’abord une analyse


macroéconomique en terme de flux;
• Son cadre référentiel est l’économie nationale;
• Elle intègre la monnaie dans toutes les fonctions économiques;
• L’économie est décrite en heurts de pouvoirs;
• Le marché n’est pas le régulateur de la vie économique.

5
Le retour en force de cette pensée néoclassique peut être illustré par la récompense des travaux d’auteurs
représentant cette école libérale. A ce titre, les deux chercheurs américains, Christopher Sims et Thomas Sargent,
lauréats du prix noble d’économie, ont consacré leur carrière à la conception de modèles macroéconomiques
ultrasophistiqués. Tout commence au milieu des années 70. Deux types de modèles macroéconomiques tentent
alors de reproduire les grandes variables de l’économie, histoire de simuler les effets d’un choc externe au
modèle, comme la hausse du prix du pétrole ou du chômage sur la demande des ménages. D’autres agrégats
mesurables sont adoptés dans ces modèles pour les reproduire sous forme de variables. Pour construire ces
modèles, les écoles de pensée se partagent en deux. D’un côté, un modèle, tendance plutôt libérale, dans lequel
tout finit par retrouver un équilibre grâce à l’efficience des agents économiques. De l’autre un modèle keynésien,
capable de rendre compte de l’impact de tout changement de politique monétaire ou budgétaire sur la
consommation, l’épargne ou encore le chômage. Un modèle (keynésien) qui, dès l’après-guerre, domine la
plupart des grandes économies et permet de corriger les déséquilibres, mais qui semble atteindre ses limites dès
le début des années 1970, suite au premier choc pétrolier qui est à l’origine d’une crise économique
internationale. Les libéraux – dominés par l’école monétariste de Chicago – profitent de cette crise de
l’économie mondiale pour dénoncer les préceptes keynésiens et leur imputer la responsabilité de cette situation.
Les travaux de Christopher Sims et Thomas Sargent prolongent la critique de Robert Lucas (américain, lauréat
du prix noble en 1995) à l’encontre des modèles macroéconomiques keynésiens jugés trop figés. Ainsi, ces
auteurs remettent en question le déroulement des causalités qui est d’ordinaire utilisé. Dans le modèle keynésien,
la consommation des ménages dépend du taux d’intérêt monétaire et des revenus. Entre chaque variable, les
relations de cause à effet ont un caractère relativement mécanique. Pour Sims et Sargent, ce modèle est simpliste
et estiment que les revenus dépendent des taux d’intérêt qui dépendent des revenus qui eux-mêmes dépendent de
la consommation qui est liée au niveau du chômage. Pour ces auteurs, les interactions entre les différentes
variables sont fortes et qu’il faut mettre au point une méthode capable de tenir compte de ces interactions au
point de pouvoir faire des prévisions.

21
Les théories économiques contemporaines

Les analyses économiques contemporaines peuvent être classées en


deux grandes catégories : celles qui reprennent le champ d’analyse
d’un grand courant et celles qui s’en distinguent. Les premières sont
qualifiées d’ « orthodoxes » et les autres d’ « hétérodoxes ».
Les courants économiques traditionnels (classiques et
néoclassiques, marxistes et keynésiens) ont continué d’inspirer les
économistes, qualifiés d’orthodoxes, bien après la mort de leurs
fondateurs. D’autres auteurs contemporains, qualifiés d’hétérodoxes,
tentent, eux, de construire des modèles théoriques totalement
nouveaux, souvent en liaison avec d’autres disciplines (histoire,
sociologie du travail…).
A. Modèles orthodoxes

1. L’inspiration keynésienne
Les analyses keynésiennes de la croissance, à la suite du modèle
d’Harrod (1948) et Domar (1957), montrent que la croissance ne
peut être équilibrée qu’à certaines conditions d’investissement,
de consommation et de répartition.
L’influence keynésienne sur les politiques économiques est très
grande. L’analyse keynésienne inspire des politiques axées sur le
soutien de la demande par des moyens monétaires et
budgétaires. Les post-keynésiens montrent l’influence positive
du budget de l’Etat sur l’activité économique.
L’école de la régulation, qui regroupe des économistes
d’inspiration keynésienne, Robert Boyer, Michel Aglietta, Alain
Lipietz, Yves Saillard, Dominique plihon…), met l’accent sur le
rôle joué par les rapports sociaux dans le mode de
fonctionnement de l’économie (relations de travail, rôle de
l’Etat, législation…). Elle oppose deux modes de régulation :
La régulation concurrentielle qui se caractérise par la
prédominance des mécanismes du marché et qui fonctionne

22
jusqu’à la crise des années 30 ; La régulation monopoliste (ou
régulation fordiste) bâtie sur le développement de l’Etat-
Providence et qui s’applique à la période des Trente Glorieuses
(1947-1973). La crise des années 70 serait alors la crise de la
régulation monopoliste.
2. Le renouveau néoclassique

Depuis la crise des années 70, et la mise à mal des préceptes


keynésiens, on assiste à un retour en force de la pensée néoclassique.
Ainsi, plusieurs auteurs vont élaborer des modèles théoriques sur la
base d’une inspiration néoclassique.
Ecole de Chicago

Cette école critique toutes les formes d’intervention de l’Etat. Les


cycles sont expliqués par les variations brutales des politiques
monétaires, et la crise, par l’interventionnisme économique et social
accru de l’Etat. On rattache à l’école de Chicago particulièrement
Milton Friedman (monétarisme). Le monétarisme, qui est une
contestation radicale du keynésianisme, s’oppose aux hypothèses
retenues par Keynes, notamment en ce qui concerne les anticipations
des agents économiques. Ce courant monétariste montre les effets
négatifs des politiques monétaires d’inspiration keynésienne et
préconisait un strict contrôle de la masse monétaire, condition de
l’équilibre économique.
Théorie de la croissance
Robert Solow, né en 1924, est un économiste américain, lauréat
du prix noble d’économie en 1987. Les travaux les plus importants de
Solow ont été consacrés aux théories de la croissance. Le modèle de
croissance exogène de Solow décrit comment le progrès technique
détermine seul le rythme de la croissance. Ainsi, à la Solow, les

23
modèles de croissance d’inspiration néoclassique tracent le chemin
d’une croissance équilibrée à long terme.
La théorie de l’offre et école des choix publics (Public choice) :

La théorie de l’offre est apparue dans les années 70 face à


l’impuissance des politiques keynésiennes pour lutter contre la crise et
aussi en réaction aux interventions de l’Etat. La théorie de l’offre, loin
de former une doctrine économique, s’appuie sur la réhabilitation du
marché et la réduction du poids de l’Etat (diminution des
prélèvements obligatoires, réduction des dépenses publiques,
déréglementation…) afin de libérer les forces du marché (offre et
incitation de travail, offre et encouragement des entrepreneurs).
On peut rattacher à l’économie de l’offre la courbe de Laffer, en
référence à l’économiste américain Arthur Laffer qui analysé la
relation entre le taux d’imposition et les recettes fiscales, pour
montrer, à travers sa célèbre formule, que « trop d’impôt tue
l’impôt ». La politique menée au début des années 80 par le président
américain Ronald Reagan s’est largement inspirée de cette théorie de
l’offre.
L’école des choix publics est une critique du néo-corporatisme de
l’Etat. Cette école, rattachée à certains auteurs, notamment James
Buchanan, analyse le type de rationalité en œuvre dans la prise de
décision politique et fait le lien entre les choix publics et les processus
électoraux.
Les différentes versions du marxisme défendues par les auteurs, en
dépit de leurs oppositions, adoptent une analyse fondée sur le couple
forces productives (capital et travail)/Rapports sociaux). Le courant
althussérien (en référence à Louis Althusser (1918-1990)) permet un
premier grand dépoussiérage du marxisme traditionnel avec la
production d’un marxisme dit structuraliste.

24
L’analyse marxiste des crises capitalistes met l’accent sur la
sous-consommation des ménages et sur la suraccumulation du capital.
Les exportations et les dépenses publiques constituent des soutiens à
la demande et des moyens d’éviter les crises de surproduction.
Le capitalisme monopoliste d’Etat interprète l’existence du
secteur public comme un moyen de lutter contre la baisse du taux de
profit. L’Etat prend en charge les infrastructures et les secteurs les
moins rentables (entreprises boiteuses) et laisse au secteur capitaliste
privé les activités rentables et lucratives.
A ce sujet, on souligne les thèses des problèmes de débouchés et de
l’impérialisme comme un stade et un prolongement du développement
du capitalisme chez Vladimir Ilitch Lénine et Rosa Luxembourg, les
thèses sur le capitalisme monopoliste de Paul-A. Baran et Paul
Sweezy, les apports du courant « tiers-mondiste » de Samir Amin et
André Gunder Frank, puis les thèses de l’échange inégal d’Arghiri
Emmanuel…
Les travaux marxistes sur l’économie internationale tentent de
saisir les mécanismes de domination des pays développés dans leurs
échanges avec les pays sous-développés et préconisent un
développement accentué et autocentré plus basé sur la mobilisation et
la dynamisation des ressources internes.
Le paradigme marxiste « du centre et de la périphérie » montre
que les pays en développement sont mal placés dans le cadre de la
division internationale du travail en tant que producteurs et
exportateurs de produits de base agricoles et miniers, ne subissant pas
une grande valorisation, et en important des produits manufacturés et
des produits à haute valeur technologique. Cette théorie tente de
montrer que les pays en développement sont victimes d’une
détérioration de leurs termes de l’échange, et donc d’un transfert de
surplus et une fuite de ressources en direction des pays capitalistes
développés.
25
B. Les auteurs hétérodoxes
Au sujet de ces auteurs qui sont marqués par leurs propres
modèles et méthodes d’analyse des phénomènes liés à la vie et activité
économiques, nous allons citer quelque uns, dont les apports nous
paraissent singuliers et ayant une certaine originalité d’analyse et
d’approche.
Joseph Alois Schumpeter (1883-1950) considère l’innovation
comme la seule justification du profit. Ses travaux les plus célèbres -
« Business Cycles » (1939), « Capitalisme, socialisme et démocratie »
(1942) et « Histoire de l’analyse économique » (publiée à titre
posthume en 1954) – mettent l’accent sur l’importance cruciale des
innovations et sur le rôle déterminant de l’entrepreneur, innovateur et
performant. Schumpeter explique l’alternance cyclique des phases de
prospérité et de récession par l’émergence et l’absorption de vagues
d’innovations (grappe d’innovations et processus de destruction
créatrice).
Schumpeter, en attribuant un rôle moteur aux entrepreneurs dans une
économie de marché, opte pour une approche et une conception
différente de l’école néoclassique. Par exemple, dans les modèles
néoclassiques, l’entrepreneur est supposé chercher à réduire les coûts
et à augmenter son revenu en choisissant la technique la plus efficace.
Dans l’analyse schumpétérienne de l’évolution économique,
l’entrepreneur est à la recherche d’un pouvoir. Les profits sont les
conséquences de la recherche de pouvoir à travers les innovations
techniques et servent à assurer en partie le financement des stratégies
de développement. La décision d’innover n’est pas un simple choix
parmi des alternatives a priori bien définies.
C’est le résultat de la disposition de l’entrepreneur à changer le
contexte dans lequel il évolue. De même, dans un schéma
schumpétérien, l’évolution économique nécessite le financement des

26
projets à travers, entre autres, l’endettement des unités économiques
auprès du système de crédit. L’une des principales composantes de ce
système, qui est le système bancaire, n’est pas un simple intermédiaire
entre ménages (agents à capacité de financement) et entreprises
(agents à besoin de financement), mais plutôt le « grand pourvoyeur »
de crédits.
John Kenneth Galbraith (1908) est un économiste américain,
professeur d’économie politique à Harvard. Il fut également principal
conseiller économique de John F. Kennedy dont il inspira largement la
politique. Dans ses ouvrages - « L’ère de l’opulence » (1958), « Le
nouvel Etat industriel » (1964) – il s’attache à démontrer le rôle de la
société de consommation et à décrire la réalité des mécanismes de
pouvoir au sein des entreprises.
Ainsi, à la thèse de la « souveraineté du consommateur »
(théorie défendue par Paul Samuelson) qui considère que la demande
est à l’origine du processus économique : l’offre des entreprises se
pliant à la demande, Galbraith oppose le concept de « filière
inversée » selon laquelle l’offre manipule la demande en définissant
les besoins, c’est-à-dire que ce sont les biens qui vont créer les
besoins.

Galbraith décrit aussi la « technostructure » c’est-à-dire


l’ensemble des ingénieurs et techniciens de l’entreprise qui ne
prennent pas de décision mais qui orientent les choix de l’entreprise
grâce aux informations qu’ils contrôlent.

François Perroux (1903-1987) est un économiste français qui a


publié de nombreux ouvrages dont le capitalisme (1948), l’Europe
sans rivages (1954), l’économie du XXe siècle (1961), pouvoir et
économie (1973). Inspiré des de Schumpeter, Perroux a introduit les
notions d’inégalités des agents économiques, de pouvoir et de

27
domination aussi que celle de pôles de croissance, remettant en cause
la formulation des mécanismes de l’équilibre économique.

Pour François Perroux, la cohérence interne de la réalité


économique est difficile à percevoir. Il conçoit l’économie concrète
comme un ensemble de faits, de décisions, de données statistiques,
dans lequel les éléments varient sans cesse. Selon Perroux, l’économie
politique doit avoir pour objectif de rendre intelligible le réel, en
tenant compte de la dimension historique qui caractérise les faits de
société. Perroux, en considérant l’économie comme une science de
l’observation, figure parmi les fondateurs de l’économie appliquée.

Le but de l’économie politique, d’après Perroux, consiste à


appréhender la réalité économique à travers sa conceptualisation, en
vue de proposer des travaux et des modèles servant à la prévision et à
l’action par des stratégies et des politiques économiques. Il s’agit de
construire une économie capable de cerner la réalité dans toute sa
globalité.

Il s’intéressait à l’influence des phénomènes du pouvoir sur


l’économique, que ce soit l’influence du pouvoir politique de l’Etat et
ses symboles ou le pouvoir de domination entre les nations. C’est pour
cette raison qu’il préfère la notion d’économie politique à celle de
science économique.

François Perroux peut être considéré comme un précurseur des


réflexions et concepts sur le développement humain qui fait, depuis
quelques années, l’écho dans les débats et les travaux sur l’économie
sociale et les politique de développement. Pour Perroux, « l’économie
est l’aménagement de chacun et de tous », c’est-à-dire qu’elle doit
s’intéresser aux questions relatives à la couverture des coûts de
l’homme.

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Perroux fait partie des auteurs qui ont tenu à opérer une
distinction entre la croissance économique et le développement : la
croissance économique, qui est l’accroissement durable de la
production globale d’une économie, est un phénomène quantitatif
mesurable, alors que le développement, selon Perroux, est « la
combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population
qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement, son
produit réel global ».

C’est donc un phénomène qualitatif observable sur une longue


période et mesurable par de nombreux critères : niveau de vie, taux
d’alphabétisation, espérance de vie… Ces critères ont été intégrés en
1990 par le Programme des Nations Unies pour le Développement
(PNUD) dans le calcul d’un indice synthétique, l’Indice de
Développement Humain (IDH).

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