Vous êtes sur la page 1sur 20

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.

indd 1 08/04/2019 15:46:46


319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 2 08/04/2019 15:46:46
Collection

TRADUCTOLOGIQUES

dirigée
par
Jean-­René Ladmiral et Jean-­Yves Masson

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 3 08/04/2019 15:46:46


319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 4 08/04/2019 15:46:46
Histoire naturelle de la traduction

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 5 08/04/2019 15:46:46


DANS LA MÊME COLLECTION

José Ortega y Gasset, Misère et splendeur de la traduction


(traduction de François Géal, postface de Jean-­Yves
­Masson)
Nicolas Froeliger, Les Noces de l’analogique et du numé-
rique. De la traduction pragmatique
Jean-­René Ladmiral, Sourcier ou cibliste. Les profondeurs
de la traduction
Danica Seleskovitch & Marianne Lederer, Interpréter pour
traduire (nouvelle édition revue et corrigée)
Jean-­ René Ladmiral & Edmond Marc Lipiansky, La
Communi­cation interculturelle
André Senécal, Le Bruissement des matins clairs. Propos
d’un traducteur
Christine Lombez, La Seconde Profondeur. La traduction
poétique et les poètes traducteurs en Europe au xxe siècle
Paul Ricœur, Sur la traduction
Maurice Pergnier, Les Fondements sociolinguistiques de
la traduction
Martin Luther, Écrits sur la traduction, édition et traduc-
tion de Catherine Bocquet

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 6 08/04/2019 15:46:46


Charles LE BLANC

Histoire naturelle
de la traduction

Paris
Les Belles Lettres
2019

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 7 08/04/2019 15:46:46


Avec le concours de l’Université d’Ottawa

www.lesbelleslettres.com
Retrouvez Les Belles Lettres sur Facebook et Twitter.

© 2019, Société d’édition Les Belles Lettres,


95, boulevard Raspail 75006 Paris

ISBN : 978‑2-­251‑44942-5

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 8 08/04/2019 15:46:46


Il faut s’instruire des contes

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 9 08/04/2019 15:46:46


319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 10 08/04/2019 15:46:46
Avant-propos

Lorsque l’on m’a proposé d’écrire une  préface pour


cet essai, il m’est tout de suite venu à l’esprit ce mot de
Lichtenberg  pour qui elle est une  sorte de tue-mouche
tandis qu’une  dédicace, elle, se veut une  espèce d’aumô-
nière. N’ayant de secours à attendre ni de l’un ni de l’autre,
j’ai donc cru bon de me limiter à un  « avant-propos »
afin d’éclaircir l’architecture de mon ouvrage. J’ai pensé
pouvoir placer en pleine lumière ce qui, pour les  besoins
de la  démonstration, nécessite parfois un  trait de fusain
plus appuyé et quelques contrastes. J’ai voulu mettre en
perspective des choses dont les exigences de l’art réclament
qu’on les examine en détail pour les estimer, comme c’est
le cas pour certaines miniatures hollandaises, de sorte que
ce que l’on perdra ici en précision, on le gagnera du moins
dans la vision de l’ensemble.

Une bonne partie de l’art du traducteur consiste à rendre


un sens à travers des mots et non des mots à travers d’autres
mots. Si l’on méditait davantage cette pensée, on verrait
que le sens n’est rien moins que spontané et qu’il a besoin,

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 11 08/04/2019 15:46:46


12 Histoire naturelle de la traduction

pour émerger, de connaissances antérieures. En effet, on


procède toujours vers l’inconnu à partir du connu. Aussi
cet essai découle-t‑il des réflexions d’un précédent ouvrage.
Bien qu’indépendant par son propos, cette Histoire natu-
relle de la  traduction s’inscrit dans le  sillon de mon livre
Le  Complexe d’Hermès 1, étude traductologique parfois
polémique, qui débutait par une  invocation au dieu grec
Hermès, et se terminait par une brève exhortation à se taire
(l’irrévérencieux « Favete linguis ! »).
J’y exposais mes thèses dans une  succession de para-
graphes qui évoquaient à la fois les romantiques d’Iéna et
les traités des idéalistes allemands, le tout enveloppé dans
un style littéraire plutôt singulier pour les études universi-
taires où, depuis les  succès universels de la  bien nommée
« French Theory », la  phonologie semble avoir remplacé
la langue française.
On l’aura compris, ce travail avait une  forme insolite.
Mais un  essai se comprend tout autant comme une  pesée
(exagium) par laquelle, évaluant le  poids des  idées, on
peut les  départager de l’opinion, que comme ce moyen
par quoi l’esprit les éprouve, les ressent, les rassemble afin
de les  confier au lecteur, qui est la  véritable matière de
tous les  livres à en croire Montaigne. On ne s’étonnera
pas dès lors de l’allure inhabituelle de ce second travail.
Sa forme même est l’illustration du principe qu’il tente de
mettre de l’avant.

Il s’ouvre par un prologue, qui présente sept courts récits


mettant en scène des  éléments théoriques qui reviendront
plus loin. À ce prologue répond un épilogue, lequel se divise
en deux parties  : la  première présente un  conte norvégien
dont les clés d’interprétation sont données par la suite.

1. Charles Le Blanc, Le Complexe d’Hermès. Regards philosophiques


sur la traduction, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2009,
(épuisé).

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 12 08/04/2019 15:46:46


Avant-propos 13

Le  corps de l’essai rassemble cinq chapitres, chacun


prenant appui sur une  œuvre de fiction afin d’exposer
des  éléments théoriques en traductologie  : Le  Portrait de
Dorian Gray de Wilde, La  Reine des  neiges d’Andersen,
L’Apprenti sorcier de Goethe, La Barbe-bleue de Perreault,
enfin Hansel et Grethel des Grimm. Les nombreuses notes
forment, par elles-mêmes, un  petit essai in nuce, dans
la  mesure où elles rassemblent des  références érudites et
d’authentiques compléments de réflexion au texte principal.
C’est donc en fait trois essais en un  que l’on offre ici
au public.

Genèse

Dans le Complexe d’Hermès, je relevais trois problèmes


fondamentaux en traductologie : sa difficulté à se constituer
comme discipline pleinement autonome ; la  question liée
à sa fondation logique ; sa tendance à confondre théorie
et méthodologie, ce qui en fait la  proie d’Hermès, le  dieu
des imposteurs.
J’y faisais remarquer comment la traductologie apparaît
comme le vide-poche des différentes disciplines des sciences
humaines qui utilisent la  traduction pour modèle afin
d’éprouver leurs propres constructions théoriques. Ainsi
font les  recherches en sociologie, les  études féministes,
les  courants postcoloniaux (de même que les  différentes
tendances politiques et religieuses issues de cette mouvance),
la  linguistique et les  sciences du langage, la  sémiotique,
un peu la philosophie, etc.
L’éclectisme particulier de ces différents systèmes,
par lequel on applique à la  traduction des  concepts ou
des  conclusions qui ne considéraient pas au premier chef
la traduction comme objet principal d’étude, je le nommai
« thématisation ». Je tentai d’en illustrer les  limites et,

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 13 08/04/2019 15:46:46


14 Histoire naturelle de la traduction

surtout, de montrer en quoi cette thématisation ne pensait,


au fond, que de façon parcellaire la traduction.

La  théorie interprétative, par exemple, n’explique pas


ce que peut bien être un  sens « déverbalisé ». En outre,
comment fonctionne la « reverbalisation » (que cette théorie
nomme réexpression)? Comment le sens peut-il subsister à
l’état non verbal, comment se reverbalise-t‑il, cela m’appa-
raît soulever plus de problèmes que la  théorie ne peut en
régler, si bien que Jean-René Ladmiral a pu parler, à juste
titre, du salto mortale de la déverbalisation.
En outre, si tout est interprétation comme le  prétend
cette théorie, alors il n’y a plus de conditions objectives
fondant l’interprétation elle-même et, ainsi, plus aucun
moyen de comprendre objectivement ce qui est interprété.
C’est le salto mortale de l’interprétation qui s’exécute sans
filet.
Une théorie actionnelle comme celle du skopos, pour qui
toute traduction s’effectue en fonction d’un  but (skopos),
n’a pas cet élément de spécificité que la  philosophie clas-
sique jugeait indispensable à toute définition ; à dire vrai,
la construction d’une chaise ou la préparation d’un cassoulet
s’effectuent aussi en fonction d’un but. Certes, il ne s’agit
pas du même « skopos », mais il ne suffit pas d’identi-
fier un  but pour saisir l’intention qui se dirige vers lui.
Or  l’intention de sens dans une  traduction ne se confond
pas avec le but qu’elle poursuit.
La  théorie du polysystème, quant à elle, qui propose
différentes « strates » de systèmes pour comprendre
la  traduction, est, au fond, une  théorie régressive dans
la mesure où l’on peut proposer à l’infini un système pour
en comprendre un  autre, semblable en cela à l’argument
du troisième homme chez Platon, Aristote ou Polyxène
le Sophiste.

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 14 08/04/2019 15:46:46


Avant-propos 15

Après avoir examiné d’autres « systèmes », je concluais


mon ouvrage en suggérant que les hypothèses de traduction
d’un texte sont pratiquement infinies, et qu’elles ne peuvent
ainsi s’insérer dans un système interprétatif fermé.
La conclusion de cet essai se trouvait de facto à valider
l’approche par théorèmes développée par Jean-René
Ladmiral dans ses différentes études. Ce que celui-ci avait
conclu par l’examen de la  pratique, je le  confirmais, me
semble-t‑il, par l’étude de différentes théories : tout ce que
peut faire la traductologie, c’est de décrire rationnellement
la pratique et de proposer avec humilité des « petits bouts
de théories », que l’on nomme « théorèmes ».
Je suggérais enfin que le désir de transformer une acti-
vité pratique comme la  traduction en une  sorte d’a priori
philosophique relèverait d’un complexe de la communica-
tion intertextuelle : le complexe d’Hermès.

Développement

Malgré ces problèmes, l’intérêt de réfléchir sur la traduc-


tion, de penser ses enjeux, de comprendre ce qu’elle fait
concrètement demeure légitime et pertinent du point de
vue philosophique.
Partant des conclusions du Complexe d’Hermès, j’insiste
dans le  présent essai sur ce que le  traducteur n’est pas
un  créateur. La  création, en effet, appartient à Apollon
et non à Hermès. Le  texte traduit, quoi que l’on fasse,
demeure un  texte dérivé qui perd de facto le  caractère
fondamental de toute création véritable : l’imprévisibilité.
À cette subordination du texte traduit répondent
les  positions existentielles du traducteur et de l’écrivain,
qui sont différentes. Influencé par Kierkegaard, que j’ai
étudié et traduit, j’entends montrer que l’angoisse domine
chez l’écrivain, tandis que la  peur agit en sous-main chez
le traducteur : peur de l’erreur qui met la traduction face à

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 15 08/04/2019 15:46:46


16 Histoire naturelle de la traduction

l’alternative entre le vrai et le faux, laquelle est absente du


texte de création  : un  concerto, un  sonnet, un  tableau ne
sont pas vrais ou faux. La traduction, elle, qui est pourtant
un  art de l’écriture, est cependant placée dans cette alter-
native difficile qui s’exprime par la  dichotomie classique
entre l’esprit et la lettre. Une traduction est vraie (ou fausse)
en fonction de son respect de l’esprit ou de la lettre selon
le  goût de l’époque, ou encore selon le  préjugé propre au
traducteur. Comment trancher rationnellement cette alter-
native ? Voilà un problème auquel s’attaque ce livre.

Je veux aussi illustrer le fait que la place de la traduc-


tion est unique dans le domaine de l’esthétique. Pour moi,
la  traduction est une  œuvre de substitution  : c’est-à-dire
que la traduction prend la place de l’original pour le lecteur
qui est, toujours et déjà, l’Étranger devant le texte à lire. Si
le lecteur est bien l’Étranger, « l’éthique de la traduction »
est, en fait, une  éducation à la  lecture, laquelle change
d’une époque à l’autre et, avec elle, les modes de traduire.
Œuvre de substitution, le rôle de la traduction est d’agir
comme un  symbole. C’est aussi pour marquer ce rôle, et
le  dynamisme inhérent de la  relation entre un  texte et sa
traduction, que je ne parle plus de texte source ni de texte
cible, de texte de départ ni d’arrivée, mais, comme on
le lira, de texte originel et de texte originaire.

Dans mon effort de justifier rationnellement l’alterna-


tive fondamentale entre l’esprit ou la  lettre en traduction,
je propose de considérer le  texte traduit moins comme
un texte que comme une lecture écrite. Tenir la traduction
comme un texte avant tout commande ensuite une analyse
textuelle dont les différents motifs sont déclinés par les trois
ordres de la  traductologie  : la  pragmatique, qui étudie
les  pratiques ; l’analytique, qui considère les  traductions ;
la critique, qui réfléchit sur les discours.

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 16 08/04/2019 15:46:46


Avant-propos 17

Une  traduction n’est pas un  original autrement, mais


une  lecture originale d’un  texte qui témoigne du rapport
entretenu entre un auteur et ce lecteur si particulier qu’est
le  traducteur. Or, ce rapport advient dans le  temps, il
possède une  histoire. Ce rapport au temps permet donc
de mettre au jour, et de comprendre, le  type de lecture
faite d’une  œuvre à un  moment donné, le  rôle joué par
la  traduction à certaines époques de l’Histoire, la  mort
des traductions, la nécessité de retraduire, l’incompréhensi-
bilité de l’original causée par la distance temporelle, la place
de la  rhétorique et de l’esthétique,  etc. La  traductologie
consiste ainsi pour moi à retracer ce qui, dans les  traduc-
tions, témoigne d’une  pratique particulière de la  lecture,
laquelle va ensuite s’incarner dans une façon distinctive de
mettre les  textes en rapport entre eux. On voit donc que
le  rôle que j’accorde à l’Histoire en traductologie est tout
à fait central.

Je maintiens que la dichotomie entre l’esprit et la lettre


est un  problème résolu si l’on tient la  traduction essen-
tiellement pour une  lecture. Tant que l’on considère
une  traduction d’abord comme un  texte et une  produc-
tion textuelle surtout, elle s’opposera au texte dont elle
provient, puisqu’on la  jugera à partir de sa ressemblance
(ou non) avec cet original. On trouvera donc mille motifs
d’oppositions ou d’éloignement du modèle original allant
du style au ton, aux différents aspects lexico-sémantiques
liés à la grammaire contrastive et ainsi de suite. Toutefois,
si l’on tient la  traduction pour une  lecture d’un  texte, on
est amené à l’évaluer non plus à partir de sa déviance
d’un  texte original auquel elle doit, peu ou prou, corres-
pondre et s’identifier par l’esprit ou la  lettre, mais plutôt
à l’apprécier en s’appuyant sur ce qui fonde (et justifie)
un  certain type de lecture dans un  espace/temps/culture
donné.

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 17 08/04/2019 15:46:46


18 Histoire naturelle de la traduction

Il m’est avis qu’une lecture ne s’oppose pas au texte dont


elle est lecture ; elle le complète et, pour ainsi dire, tout texte
appelle d’ores et déjà sa lecture. Le texte et la lecture sont
dans mon esprit des activités solidaires, si bien que l’on peut
identifier un  patrimoine de textes aussi bien qu’un  patri-
moine de lectures (que les traductions formeraient), les deux
constituant un  héritage littéraire commun qui établit ce
que Goethe appelait la Weltliteratur. Jusqu’à présent, nous
avons conçu la  traduction à partir du concept d’identité ;
il faut maintenant la penser à partir de celui de différence.
Voilà quelques-unes des  idées qui seront illustrées à
travers les cinq chapitres de cet ouvrage.

Dans le  premier chapitre, on voit comment le  sens est


l’objet d’une  construction, comme un  portrait, et que si
la traduction est un portrait d’un modèle, il ne lui est pas
parfaitement ressemblant. La  manière du peintre perce
toujours dans l’œuvre. J’illustre aussi le  vieillissement
des  traductions à l’aide d’une  analogie avec le  portrait de
Dorian Gray qui se chargeait du poids du temps tandis que
le modèle, lui, restait éternellement jeune.

Dans le  second chapitre, qui s’inspire d’un  conte


­ ’Andersen, je fais voir ce que la construction du sens doit
d
au regard qui reconstruit le  réel, regard qui, en traduc-
tion, parcourt les pages et réédifie le texte traduit. Un être
humain est plus que son ADN ; il est aussi sa culture. Il en
va de même du texte littéraire qui n’est pas que les  mots
le constituant, mais aussi le regard qui le lit. Or la traduc-
tion est une tentative explicite de mise à jour de ce regard.

Dans le troisième chapitre, j’étudie la place de la subjec-


tivité du traducteur dans ce grand œuvre qu’est une traduc-
tion. Si le  traducteur, comme l’apprenti sorcier, possède
un certain pouvoir, ce n’est jamais celui de l’auteur, et cette
relation qui se crée entre eux infère sur le sens du texte lu

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 18 08/04/2019 15:46:46


Avant-propos 19

et sur le  rendu en traduction. L’insuffisance de la  traduc-


tion à se faire l’égale du texte traduit appelle les différentes
retraductions que représentent, dans le conte de l’apprenti
sorcier, la suite effarante des balais.

Dans le quatrième chapitre, on constate que si le sens est


bien transmission, on assiste néanmoins à des ruptures de
réception, ruptures qui peuvent s’expliquer historiquement,
qui précisent les différences des traductions d’une époque à
une autre, de même qu’elles justifient la nécessité de retra-
duire périodiquement les  textes. Une  œuvre littéraire est
comme un  château de Barbe-bleue à qui l’auteur a tendu
le  trousseau de clés au lecteur. Ce que deviendra l’œuvre
traduite dépendra, en partie, de la  clé que le  traducteur
utilisera.

Dans le  cinquième et dernier chapitre, je me sers du


conte de Hansel et Grethel pour réhabiliter le dynamisme
des lectures « déviantes » ou, si l’on préfère, de ces lectures
qui ne suivent pas entièrement l’intentio auctoris dans
la reconstruction du sens de l’œuvre lue. Hansel et Grethel,
s’ils recueillent toujours les petits cailloux blancs, ne feront
jamais que retourner à la maison de leur père, si bien que
l’histoire est appelée à se répéter en boucle. Il faut une trans-
formation qualitative (qui advient dans la traduction) afin
qu’ils arrivent à la  maison de pain d’épice et, après bien
des  dangers (que représentent les  contresens, faux-sens,
nuances non rendues, obstacles esthétiques, linguistiques,
historiques, etc.), qu’ils aient accès à un avenir plus riche
et mieux assuré. Ainsi en va-t‑il de toute œuvre littéraire
qui, par le détour de la traduction, s’assure d’une postérité
renouvelée.

Enfin, dans la conclusion de l’ouvrage, je mets en doute


un  credo de la  pensée postmoderne et de ses différents
avatars  : celui de la  faillite des  grands récits narratifs.

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 19 08/04/2019 15:46:46


20 Histoire naturelle de la traduction

Au contraire, nous avons justement besoin de nous raconter


le réel pour le comprendre, et c’est un procédé normal de
notre esprit de mettre en récit les événements, les concepts,
les  idées pour les  utiliser et en tirer quelque chose. Il ne
fonctionne pas autrement. La  pensée est un  parcours,
un « Denkweg » comme le disent les Allemands. La traduc-
tion est aussi un parcours. Elle est une pratique maïeutique
de mise au monde du sens.
C’est un  peu l’ensemble de l’essai que l’on va lire qui
s’en veut d’ailleurs l’illustration, d’où le recours aux contes,
eux qui furent, dans l’enfance, nos premiers maîtres, et
auxquels l’adulte, malgré ses succès, ne songe jamais sans
quelque mélancolie. Et pourquoi ? Parce que si l’âge mur est
capable d’ériger des systèmes et des philosophies, il revient
à l’enfance, comme le  disait Montessori, de construire
un  édifice autrement plus complexe  : l’homme lui-même.
C’est pourquoi il faut s’instruire des contes.

Quant au titre, Histoire naturelle de la  traduction, il


évoque celui d’un  livre cher à mon cœur, l’Histoire natu-
relle de Pline l’Ancien, ouvrage où est mise en acte l’idée
que la Nature serait une force agissante et raisonnable qui
forme le monde et insuffle une vie à toute chose. J’y ai repris
cette notion et l’ai, pour ainsi dire, adaptée à la Littérature.
On y verra, en effet, que le rôle que jouait la Nature pour
le  monde chez Pline l’Ancien, je l’assigne au lecteur  :
une  force motrice et rationnelle qui donne forme, sens et
actualité à tout ce à quoi elle s’applique. On y suppose aussi
que le livre est, pour l’intelligence, ce que le monde est pour
la  vie elle-même. Certains me reprocheront cette supposi-
tion. On la  dira péremptoire, quelques-uns la  décrieront,
d’autres la trouveront hardie. Sans doute s’agit-il ici un peu
de tout cela, mais, au fond, un ouvrage qui ne risque rien
ne mérite pas d’être écrit.
Vale

319678IVM_HISTNAT_cs6_pc.indd 20 08/04/2019 15:46:47