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Essai Le Jeu de la musique

La lecture de ce roman fut parfois quelque peu complexe dans la mesure où il me fallait à
chaque fois déterminer qui était en train de parler. Elle n’en demeura pas moins intéressante
dans la mesure où je me suis pris au jeu intellectuel proposé par la structure de l’ouvrage.
L’écriture sinueuse de Stefanie Clermont m’a permis d’achever la lecture de ce recueil assez
rapidement et sans éprouver trop de difficultés au cours de la lecture. Ce recueil de nouvelles
dresse un portrait intéressant de la société québécoise qui pourrait ne pas satisfaire le public
adolescent résident au Québec, dans la mesure où ces derniers pourraient avoir l’impression
de voir un simple miroir de leur quotidien. Cependant, ce manuscrit fut pour moi, étudiant
venu de France, une véritable mine d’or d’informations sur la vie courante au Québec.
L’ensemble m’a semblé quelque peu journalistique, comme si j’avais lu un recueil de faits
divers, j’ai apprécié le foisonnement d’informations qui donne aux récits une vraisemblance
intéressante. Je serais tenté de faire une analogie avec le dessin hyperréaliste, proche de la
photographie, en un sens ce recueil se veut une peinture hyperréaliste de la vie des jeunes
Québécois. J’ai trouvé regrettable que les points de vue ne soient pas plus variés, j’aurais aimé
entendre le récit raconté selon la vision d’un homme âgé, ou au contraire selon celle d’un
enfant. Aussi, il aurait été bienvenu que l’auteur indique le nom du personnage qui s’exprime
afin de laisser davantage l’attention du lecteur se concentrer sur les situations car je me suis
parfois retrouvé à chercher qui était en train de s’exprimer, ce qui m’empêcha parfois
d’apprécier la lecture à sa juste valeur.

Les nouvelles m’ont évoquées le cours consacré aux émotions en ce qu’elles misent
beaucoup sur la transmission des pensées des personnages. Malheureusement, j’ai senti une
forte transparence au sein des personnages durant la lecture qui m’a empêché de générer une
identification quelconque avec l’un des protagonistes. Mon regard était toujours extérieur aux
personnages, comme si j’étais un individu assis parmi eux, en train de discuter avec eux, mais
jamais je n’ai eu l’impression d’être l’un de ces personnages. En soi cela n’est pas si
dommageable, il m’est déjà arrivé de ne m’identifier à aucun personnage et d’apprécier tout
de même la lecture d’un ouvrage à sa juste valeur. Seulement j’ai eu l’impression que l’auteur
cherchait réellement à nous susciter une identification à l’égard des protagonistes, notamment
par son utilisation récurrente du « je », auquel cas l’effet n’est pas entièrement réussi et
mériterait d’être approfondi.
Les émotions transmises, pour la plupart, se veulent relativement mélancoliques, parfois
joyeuses, parfois tristes, l’auteur semble avoir voulu dépeindre la réalité dans toute sa dureté
et toute sa réalité. Si l’objectif était de montrer la réalité dans toutes ses nuances, l’effet est
réussi, cependant si l’auteur a voulu peindre un monde difficile, l’effet est raté car j’ai trouvé
le livre dégoulinant d’optimisme du début à la fin. Le suicide initial du récit passe rapidement
au second plan, l’histoire du viol est transparente tandis que la rupture final entre les
personnages de Jess et Sabrina est teintée de croyances en la vie et en l’avenir qui tiennent
éloigné ce dénouement de toute similitude potentiel avec un drame ou une tragédie.

Le récit en lui-même s’enchaîne bien, les connexions entre les différentes histoires sont
intéressantes, j’ai senti que l’auteur se basait potentiellement sur son vécu pour construire
l’intrigue. Peut-être que le titre du recueil aurait pu être choisi avec plus de pertinence, car le
fameux jeu de la musique demeure somme toute un élément relativement anecdotique au sein
de l’intrigue. L’auteur tente de justifier le titre en le donnant aussi au dernier chapitre de son
manuscrit, ce procédé m’a semblé quelque peu artificiel bien que l’on comprenne l’idée qui se
cache derrière. L’univers est assez cru, le sexe y est décrit sans tabou, notamment lors du
passage où Céline accepte un massage d’un inconnu dans la rue, les relations naissent et
meurent brutalement, l’auteur s’attarde sur le quotidien parfois monotone des protagonistes,
ce qui témoigne de l’intérêt que cette dernière porte à cette partie bien étrange de l’existence
qu’est l’adolescence et le début de l’âge adulte.

Comme leçon, je retiendrais donc l’importance de se baser sur le vécu d’autrui et sur son
propre vécu personnel pour être capable d’appréhender plus aisément l’écriture. Autrement
dit, j’en retiens la nécessité de sortir de chez soi, de vivre des expériences nombreuses,
diverses et variées afin d’acquérir de la matière pour écrire, car dans le fond, ce récit est avant
tout un compte-rendu d’expériences vécu.

Cela revient à évoquer la nécessité d’être pourvue d’une certaine maturité pour pouvoir
aborder sereinement le travail d’écrivain, c’est-à-dire disposer de la capacité à percevoir le
monde avec toutes ses nuances et dans toute sa complexité. Si le vécu et l’expérience sont
souvent indispensables, il est également nécessaire de posséder une mentalité intrinsèque qui
soit capable de mener le cheminement dans l’écriture. Si l’on se base sur les personnages du
roman, certains cherchent à écrire, comme Céline, la plupart n’y parviennent que dans une
perspective toute relative principalement à cause des événements qui se produisent dans leurs
vies. Ainsi, l’expérience ne doit pas prendre le pas sur la capacité d’écrire, je supposerais
qu’il est préférable que le vécu nous renforce, mais qu’il ne devienne pas un fardeau pour
l’écrivain qui doit toujours parvenir à en tirer une force positive, même des expériences le
plus négatives, un ensemble fort difficile à maîtriser selon mon humble opinion.

Je retiendrais également de cette lecture l’utilité d’adapter son écriture au contexte que
l’on présente. Ici l’écriture est minutieusement choisie pour foisonner de détails ce qui
renforce le réalisme des intrigues et ancre le récit dans un cadre tout à fait terre à terre. Cela se
justifie dans la mesure où l’ambiance dépeinte est presque plus importante que le récit en lui-
même. Dans le cas d’un récit d’anticipation où l’enchevêtrement des intrigues occuperait une
place plus importante à la manière des Faux-Monnayeurs d’André Gide, une plus grande
sobriété au sein des descriptions au profit d’une intrigue plus dense auraient été de mise, bien
heureusement, il ne semble pas que ce soit le cas ici.

Après avoir achevé la lecture de l’ouvrage, ce qui me semble le plus essentiel à retenir serait
pour moi la capacité du recueil à rendre compte des fragments de réalités et des tranches de
vie au sein du quotidien d’individus simples et anonymes. Cela m’a parfois évoqué certains
films de Jean Luc Godard tel qu’A bout de souffle, dont le récit se concentre sur la naissance
et la destruction d’un couple amoureux à travers une ribambelle de dialogues acides entre les
deux protagoniste, chaque élément de la vie quotidienne y est cerné tel que les bruits de
voitures qui surgissent parfois en plein milieux d’une conversation. Il m’a semblé retrouver
cette volonté de cerner ces courts moments de réalité parfois tout à fait anecdotiques, mais au
combien ancrés dans la réalité et parfois profondément émouvants.

Je me souviendrais par conséquent de ce livre comme d’une peinture de l’anecdotique, du


simple, de l’éphémère, du rapide. Toute la magie qui se dégage de ce processus est la capacité
du recueil à immortaliser sans préjugés toutes ces parcelles d’existence, ce qui confère une
pérennité à l’éphémère, les sentiments, amoureux ou amicaux, les éclats, les disputes, les
quiproquos et une multitude d’états d’esprit aussi différents que complémentaires se
retrouvent ainsi immortalisé.

Je retiendrais également de cette lecture le regroupement artistique qui s’y opère en filigrane.
Le recueil fourmille de références intertextuels tant à la musique, qu’au cinéma, la bande
dessiné et bien entendu la littérature. Ainsi, je me souviendrais de la manière dont l’auteur fait
dialoguer les œuvres entre elles, avant de venir proposer elle-même son propre recueil qui
rejoindra l’éternel dialogue artistique et culturel. Le sommet de cette intertextualité et atteint
au niveau de l’écriture, où les mots défilent comme une musique que l’on chanterait sur un
rythme allant crescendo. Cette particularité de l’écriture, pourrait, en un sens, sauver le titre
du recueil, dans la mesure où il est aisé d’interpréter l’écriture elle-même comme une musique
qui défile lentement, mais sûrement, à mesure que l’intrigue progresse.

Pour terminer, je dirais que ce livre à peu de chance de passer la postérité sur le très long
terme, car il lui manque un je ne sais quoi, qu’il m’est bien difficile de cibler, pour que ce
roman rentre à l’index des récits qui ont bouleversés la littérature. Cela n’enlève rien aux
qualités intrinsèques de l’écriture et le recueil n’en demeure pas moins une référence
intéressante par son contenu et sa forme.

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