Vous êtes sur la page 1sur 87

A propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L’expression
“appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d’utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l’attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d’afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.

À propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frano̧ais, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http://books.google.com
LE FEST IN

DE

PIERRE ,

Ou L’AT HE’E

FOU DRO Y E.

TRAGI - COMEDIE .

Par J. B. P. DE MOLIERE .

INDERE

Suivant la Copie imprimée


A PARIS,
M. DC . LXXXIII.
ACTEURS.

DOM . PIERRE , Gouverneur de Seville , Pere


d'Amarille .
DOM ALVAROS , Pere de Dom Jouan .
DOM JOAAN.
DOM PHILIPPE , Amant d'Amarille.
AMARILLE , Fille de Dom Pierre , & Amante
de Dom Philippe .
LUCIE , Couſine d'Amarille .
UN PELERIN.
UN PREVOST , & deux Archers .
BRIGUELLE , Valet de Dom Jouan ,
L'OMBRE DĚ DOM PIERRE,
BERĠER S.
BON - TEMPS , Pere de la mariée.
BLAISE , Eſpoux.
PACOUETTE , Mariée.
AMARANTE , Bergerc.
MARILINDE , Bergere.
கhitaை

1
Le FESTIN de PIERRE .
3
LE FESTIN

DE

PIERRE

OU L'ATHEE

FOU DRO Y E '.


TRAGI - COMEDIE

ACTE PREMIER.

SCEN E I.

AMARILLE , DOM PHILIPPE


AMARILLE
' Eft aujourd’huy qu'il faut que mon
amour s'exprime ,
Et que vous appreniez juſqu’où va
mon eſime,
Que vous ſeul avez droit de captiver
mon coeur ,
Que Dou Philippe en eſt le genereux vainqueur ,
Et que juſqu'au Tombeau les ardeurs de la fâme
Pourront avec juſtice obtenir ſur mon ame,
Les
4. L E F ES TIN
Les droits que l'on obtient d'un objet vertueux ;
Et qu'en peutexiger l'Amaat reſpectueux.
Enfin , aſſeurez vous d'un cour qui vous honore.
DOM PHILIP P E.
Miracle des beautez vous que mon cxyr adore ,
Qui captivez les cours, & les plus beaux eſprits
Et qui pour tant d’Amans n'avez que des mépris :
Puis qu'à me rendre heureux , voſtre grand cøur
s'engage ,
Ie n'apprehende point qu'un autre le partage ;
Je gouſte des douceurs que je tiensde l'eſpoir ,
Il prend deſſus mon ame un abſolu pouvoir :
Un eſprit raiſonnable eſt plein de confiance .
Et le doute jamais n'y reçoit de paiſlànce .
Comme il eſt tout fidele, il aime uniquement,
Et veut croire qu'on l'aime auſſi parfaitement ,
Mais je ne puis ſouffrir queTomJouan vous aime,
Luy qui fait voir par tout une inſolence extrême ,
Qui tient à vanité de paroiſtre inconftant ,
Qui ne voit poiptd'objet qu'il n'ait ce qu'il pretend ,
Qui peut- eſtre déja dans quelque compagnie
Fait entendre qu'amour avecque vous le lie,
Qu'il eſt le ſeul objet que vous conſiderez ,
Et qu'entre cént Amans enfin vous l'adorez.
Que vous n'avez de bien qu'alors qu'il vous viſite,
Et que cette faveur eſt deuë à fon merite.
Je ſçay qu'en voſtre cæur il n'eut jamais d'accez ,
Et qu'il ne peut avoir qu'un malheureux ſuccez :
Mais il faut qu'aujourd'huy je luy falſe comprendre
Que vous ne voulez plus ny le voir ny l'entendre ,
Et de plus qu'il me choque aimant en même licu ,
Qu'il celle,où que ce fer luy fera ſon adieu.
AMARILLE
Il ſçait ce que je hay & que c'eſt vous que j'aime
Sans que vous expoſiez voſtre valeur extrême,
le pourray l'éloigner affez facilement,
Et li vousn'aſpirez qu'à cecontcntement,
Dans
DE PIER R E.
Dans peu vous connoiſtrez qu'Amarille eſt fidelle
Et qu'elle vit pour vous,ſi vous vivez pour elle.
DOM PHILIPPE.
Que je vis plein d'ennuis abſerit devos beaux yeux
Et que voſtre entretien m'a rendu.glorieux :
Mais pour continuer cette faveur ſuprême ,
Et pour me faire voir comme Amarille m'aime,
Où pourray-je ce ſoir poſſeder le bonheur
Devous entretenir, ſi j'ay cette faveur
Que je puis à bondroit appeller fans ſeconde.
A MAR I LLE .
Alors que le Soleilſera coaché fous l'onde ,
La nuiết dont le ſilence eſt amy de l'amant
Produira ſans obſtacle un telcontentement ;
Ce ſoir vous me verrez deſſous cette feneftre.

SCENE I I.

DOM JOUAN , ! AMARILLE ,


d DOM PHILIP P E.
DOM JOUAN , à part.
E ſeray diligent, & vous feray connoiltre
J raiſon
Le bien de ſe vanger de tant detrahiſon.
A MAR I LLE.
Quy, venez, & qu'amour vous donne une confance
Egale à la vertu de ma perſeverance.
DOM PHILIPPE.
J'en ay tous les ſujets qu'un amant peut avoir ;
Vos beaux yeux ont ſur moy. cet ablolu pouvoir ,
Et n'eſtre pas content en aimant Amarille ,
C'eſt eſtre ſans raiſon , & d'une ame imbecille.
A MARI LLE, Elle s'en va..
Allez donc, & ſur tout, enfin ſouvenez -vous ,
Qu'autre que vousjamais ne ſera mon Epoux. '
A 3 DOM
L Ē F E STIN
DOM PHILIPPE , seul.
Que cesmots dans mon caur portent d'aimables.
charmes ; 1
sije p'eftois vaincu je luy rendrois les armes ,
Etmon cour tout ravy de ces nouveaux propos ,
Luy voudroit conſacrer fa vie & ſon repos.
Que c'eft avec raiſon que ſon oeil me domine ,
Qu'avec droit je la puis croire toute divine,
Etdire que l'amant qui vit deſſous ſes Loix
Eſt beaucoup plus lieureux que ne ſont touslesRoys .
SCENE III.
DO MIO AN , Soul.

V A ,fondetonbonheurdeſſus cet Hymenée,


Mon ame à ce tourment ne s'eſt point conda.
mnée,
Je ne cogaus jamais un amour violent ,
Et ne veux d'Amarille eftre que le galant,
En pourſuivant ce bien jamais la jalouſie
N'arreſtera le cours de magalanterie.
Je me ris de l'eſpoir d'un langoureux amant :
Et trouve mon plaiſir parmy le changement,
Amarille ine plaift, mais dedans ma pourſuite
Je ſçauray ménager une adroitte conduite.
Feindre d'aimer ſes yeux , d'adorer la beauté,
Et d'eſtre plein d'amour & de fidelité ,
Luy jurer que ſes yeux m'ont rendu tout de flame,
Et que fes cheveux fontlesdoux lacs de mon amc ,
Que ſont teiąt dont l'éclat ſe montre ſans pareil,
Ames yeux ainoureux, paſſe pourunSoleil :
Que ſa bouche toûjours devermeil & de roſes ,
Des tourmens amoureux ſont les aimables cauſes,
Que ſon fein eft l'Autel où s'en vont mes foậpirs,
Pour ſervir de victime à les plus grands defirs,
Enfin un homme adroit plein de cour & d'eſtime
Fait
DE PIERRE
Fait piece én cent endroits ſans qu'aucunle reprime,
les Et quand on rend bon conte à chacun de ſes faits ,
On n'apprehendepoint de dangereux ſuccez ,
Ce ſoir je veux duper & l'Amant & l'Amante ,
Satisfaire mon ame, & tromper leur attante ;
Un moment prevenaut leur affignation ,
Ie puis voir Amarille,à ma diſcretion .
SCENE IV.
wys
DOM ALVAROS , BRIGUELLE.
DOM ALVARO S.
AH! peremalheureux quelle eft ta deſtinée,
A quels tourmens ton ameeſt elle condamnée ?
Celuy queje croyois mon unique ſupport,
Eft celuy maintenant qui me donne la mort,
Un Fils où je mettois toute mon eſperance
Où je croyois trouver une entiere alleurance,
Détruit de mon honneur le renom affermy ;
Er des vertus ſe rend l'execrable ennemy.
Vous , ſentimens d'honneur qui regnez en mon
ame,
Qui dans ce corps de glace eſtes encor de flâmė ;
Beau feu que dans mon fang je croyois infiny ,
Aujourd'huy de mon ſang vous verray je banny :
Beau ſoio que j'aytoûjours conſervé pour ma gloire
Souvenir demes faitsfortez de ma inemoire,
Dequoy vous peutfervir qu’on en parle aujourd'huy
Si vous eſtes loüillez par le crime d'autruy :
le vous ay creu toûjours à mes væux favorables
Que mon Fils ſeroit vofre, & fes faits deplorables
Font voir que la nature ,& le ſang & le ſort
Dans le Pere & le Fils n'ont mis aucun rapport ,
Et que ſouvent l'honneur & la vertu du Pere
Ne font pas de l'enfant un bien hereditaire,
Tute trompes mon Fils, & con cæur obftiné,
1 A 4 Ram
8 L E FESTIN
Ravale par le vice autant que ſuborné ,
Recevra toft ou tard ce qu'on doit à ſon vice ,
Et le courroux du Ciel appreſte ſon ſupplice.
I’ay fait ce que j'ay pů, mais mes enſeignemens
N'ont pû finir le cours de tes debordemens ;
Va , ne refuſe rien à ton aine aveuglée,
Suy le cours de ta vie infame & déreglée,
Et que le coup inortel d’un ſi cuiſant malheur
Mette fin pour jamais à ma longue douleur.
BRIGUELL E.
C'eſt vous geſper l'eſprit d'une plainte inutile,
La mort qui n'eſt jamais courtoiſe ny civile .'
Pourroit etre pour vous & prompte & fans refus ,
Et quand vous la yerriez vous ſeriez bien confus,
Laiſſez là voſtre Fi's, ou l'envoyez à Rome,
J'ay fait ce que j'ay pů pour le rendre honneſte hom
me ,
Mais le voyant aux piedsfouler mes ſentimens ,
Me gourm :er, & railler de mes enſeigneinens,
Me traiter d'ignorant, de coquin & de beſte ,
Sur ma foy j'ay ce fſéde m'y rompre la teſte.
DOM ALVARO S.
Briguelle laifle moy dans l'eſtat où je ſuis ,
Tes propos ſuperflus accroiſſent mes ennuis,
BRIGU ELL E.
Monſieur, dans ce courroux voſtre ſanté s'altere.
Conſolons- nous tous deux , nous ny pouvons rien
faire ,
D OM AL VAR Ó S.
Helas ! il eſt trop vray que ce cour endurcy,
D'entendremes railons ne prend aucun ſoucy ,
Que dira - t - on de moy maintenant dans Seville ?
BRIGU ELLE.
Que voſtre Fils en a duppé les plus habiles.
D OM AL V A ROS.
Briguelle encore un coup n'accrois point mes dou
leurs ,
Je
DE PIERRE.
Je ne reſſens que trop le coup de mes malheurs :
Et ſi ce Fils cruel, & plein de violences,
N'obligeoit tout an Monde à voir ſes inſolences ,
Je ferois moins touché de ſon dereglement ,
Tay -toy done , tu ne fais qu'augmenter mon tour-,
ment .
BRIGU ELL E.
Tant s'en faut, je voudrois ſoulager voſtre peine :
Mais,Monſieur,le voicy, quelquebon vent Iamneine.
SCENE V:

_DOM ALVAROS, DOM JOUAN ,


BRIGU ELLE .

DOM ALVAROS, voyant Dom Jonan .


Clel daignez aſlifter un Pere malheureux
Touchez un peu ſon coeur , accompliſſez mes
T @IX.
: DOM JOU A N.
Mon Pere eft en ce lieu, que cet abord mebleffes,
La cho ſe ioſupportable à voir que la vieilleſſe.
Toûjours quelque chagrin occupe ſa raiſon .
DOM AL V A R O S.
Doin Jouan ,mes avis ſeront-ils de faiſon ?
Puis-je vousfaire voir dans le mal qui me bleſſe ;
De quels maux voſtrehumeur accable ma vieillelſea
Que le courant fâcheux du vice où vous trempez
Vous porte auprecipice où déja vous tombeza 12
Et que ſur le penchant d'une telle cuinea
L'amitié paternelle encore me domine:
Elle vous vient offrir une main dans ce jour ;
L'horreur que j'ay pourvous lecede à mon amoura
Si vous n'eftes aveuglé aumalheurqui s'appreſte ,
En ſuivant mes raiſons évitez la tempeſte,
Chacun ded Seville eſt ligué contre vous ,
Vous attirez la haine,& le mépris de tous,
AS Celery
10 LE FEST IN
Celuy quivous eſtime & quivous aime encore ;
Eft contraint d'avouer qu'enfin il vous abhorre. 3
Ah ! mon Fils à quel fort eftes vous deſtiné ,
Qui produit trop d'orgæuilen ce cæur obftine?
le içay bien qu'en voftre âge où la chaleur domine ,
Soavent on ne void pas approcher ſa ruine ...
Mais aufli je fçãy bien que dans cette ſaiſon
On commence, ou jamais, à chercher la raiſon ;
Vous ne la cherchez pas, un pere vous l'apporte ,
Recevez - tà mon Fils, & la rendez ſi forte
Qu'elle chafle aujourd'huy toutes ces paſſions,
Qui bapniſſent de vous les belles actions.
DOM JOU A N.
Toûjours importuné des effersde l'envie ,
le ne ſçay plus comment je dois regler ma vie :
Commentvousécourer & ſur quels fondemen's
Appuyer vos diſcours & vos railonnemens ,
votre bizarre humeur a mon ame furpriſe,
Que peut on voir en moy que l'âge n’authoriſe.
DOM ALVAROS.
Quay ? låget’authoriſe en tout ce que tu fais :
Va, je n'ignore pas tes infaines projets,
le connois ton elprit, je connois tes penſées ,
De mes meilleurs amis les Filles abufées,
Leurs amáns au Tombeau par ta brutalité ;
Sonr ce des faits qu'on ſouffre avec impunité ?
L'age authoriſe-t- il res fourbes, tes furies ?
BRIGU'ELLE.
Monſieur, dans fon eſprit ce font galanteries,
DOM A LVARO S.
Tu ſçais que tu fais piece à tous les gens d'honnear )
Et c'eſt temerité bien plâtoft quevaleur 3
Tu t'es pris å des gens tous remplis de vaillances
Que tu n'as ſurmontez que par tes infolences :
Bref, dedanstes deſſeinsaucun ne comprend rien ,
Et tous tes ennemis ſe trouvent gens de bien .
Qyaad an kenne infolent obtient quelque victoire
DE PIER R E.
H le courre deblaſmie & n'a jamais de gloire,
Si tu ne peux durer ſans la diſſention ,
Enfin, ſi la guerre eſt toninclination ,
Va-t- en la rencontrer proche de la frontiere ,
Et là, contente toy, fi i'on ame eſt guerriere,
Et ne viens pas icy dans le ſein de la paix
Faire naiſtre un malheur qu'on n'y trouva jamais,
DOM JOU A N.
Que j'ay peine à ſouffrir vos froides réveries
Et les lâches diſcours dont elles ſont ſuivies ,
Que la vieilleſſe en vous a d'incommoditez ,
Te nepuis plus ſouffrirvos importunitez,
Mon Pere, laiſſez-moy, ceſſez vos remontrances ,
Ou vous ine porterez à quelques violences.
DOM A L V A ROS.
Quoy, tu perſiſteras avec impunité,
Dans cette humeur altiere ?ah !l'eſprit empefé.
DOM JOU A N.
Dans la belle ſaiſon de mes jeunes années.
Vous nerendrez jamais mes paſſions bornées ,
Et ſi vous pretendez alterermes plaiſirs ,
Vous vousméconterez, c'eſt trahir vos defirs ,
Pour Pere , maintenant je ne vous puis connoiftres,
Ie ſuis dans un eſtat d'eſtre tout ſeul mon Maiftre.
Le Ciel juſqu'a l'enfance a fait que les humains
Auroient beſoin d'un Pere, & feroient en ſes mains ,
Mais depuis qu'unrayon de fa grace ſuprême
Nous donne la raiſon, il nous rend à nous méme,
Et c'eſt injuſtement qu'un Pere veut regner
Quant l'enfant par raiſon ſe peut tout enſeigner.
DOM ALVARO S.
Conſidere mon Fils que toute choſehumaine
Eſt moins digne d'amour , que d'horreur & de
haine,
Que le plaiſirſe perd auſſi toft qu'il eſt né,
Qu'il faut en le gouftant ſonger qu'ileſt borné ,
Et que la courſe enfin fi -coſt precipitéc
Pozd
I2 L E FEST IN
Doit ſervir de raiſon à ton ame indomptée.
Penſes tu m'éblouir par tes faux ſentimens ?
Crois -tu que je me rende à tesraiſopnemens ?
Non, non, prochedu gouffre où tu te precipites,
Je veux te faire voir quel courinens tu merites ,
Te deliller les yeux, & te prier mon Fils
De ne te perdre pas, de ſuivre mes avis.
Un Pere à tes genoux t'en prie avec des larmes ;
Il Je met genoux.
Que ton coeur s'amoliſſe & luy rende les armes :
Si tant de fierté regne en ton coupable ſein ,
Qu'à con Pere à genoux tu ſoistant inhumain ,
si tu n'écoutespoint ton Pere & la nature,
• Penſe que c'eſt mon Fils le Ciel qui t'en conjure:
DOM I OU A N.
Certes je ſuis touché de l'eſtat malheureux ,
Où la fatalité d'un deſtin rigoureux
A reduit vos vieux jours, vos larmes me font peine ,
J'en ay le deuil au cæur , & l'eſprit à la geſne,
Je voy yoſtre folie avec compaſſion
Qui peut produire en vous cette lâche action ?
Quoy, pleurer & gemir & n'avoir rien à dire ,
Que des mots dont chacun auroit ſujet derire.
Do M AL V A ROS.
Quoy les larines, les cris, les plaintes, & les pleurs
Ne font que l'endurcir, que croiſtre ſes fureurs :
Ah! lhommemalheureux
table ? , ah ! monftre épouven
Va Demon des Enfers,va Tygre inſatiable ;
Le Ciel juſte vengeur ſçaura bien prevenir
L'eſtat de mon courroux, & bien -toſt te punir.
BRIGU ELL E.
Monſieur, Conſiderez que Dieux, Hommes, 1 & Dia
bles ,
Ce ſont nos erinemis, vos crimesexecrables
Nous vont faire perire
ром
DE PIERRE . 10:3
DOM JOU AN , Il luy donne un coup de pied.
Tay - toy .
BRIGUELL E.
Ha ! l'enragé ,
Ciel vangez un valet comme un Pere affligé.
DÓM A L V A ROS .
Traiſtre , au moins tu devrois reſpecter ma preſence.
DOM I OU A N.
Je me vange par tout alors que l'on m'offence:
Mais pourne plusſouffrir vos importunitez ,
Monſieur, faites retraite, & ſi vous conteſtez .
DOM AL V A ROS ,
Ah Dieux ! à quel excez a paſſé ma miſere,
Ah ! Fils abominable, ah ! déplorable Pere ,
Brutal, j'ay dans le bras encor trop de vigueur,
Pour t'immoler ſur l'heure à ma juſte fureur ,
Suy tes déreglemens, contente ton envie :
Mais au moins ſouviens- toy que tu me dois la vie:
DOM JOU A N.
Ah! par cette raiſon je vous dois peu d'amour,
C'eſt au grédu deftin que nous venons au jour :
La nature eſt ma Mere & le fort m'a fait naiſtre ,
Et le Ciel eſt tout ſeul & mon Pere & nion eſtre ..
DOM ALVARO S.
Et bien je t'abandonne , infame eſprit abjet;
Qui ne ſuis de ton ſens que le brutal objet.
DOM IOU A N.
Cet abandonnement eſt ce que je deſire.
DOM ALVAROS
Tu me rends malheureux, mais ton ſort ſera pire.
DOM I OU A N.
Que le deſtin ſe bande, ou pour, ou contre moyo
Pere, Princes, ny Dieux neme feront la loy.
DOM AL V A ROS .
Le moindre des humains ſuffit pour te détruire,
DOM JOU AN.
Hors voſtre eſprit bleſſé, rien ne me ſçauroitruire.
A7 DOM
ŁE FESTIN
DOM ALVARO S.
Superbe, j'ay pour toy trop de diſcretion,
Mais crains dans ma fureur ma malediction .
DOM Ιο α Α Ν .
Vous recevez la mienne , & de voſtre inſolence :
Lc juſte payement:
D OM AL V ARO S.
Ah ! Ciel prens ma deffence ,
Et redonne la force à ces membres vieillis ,
Qui ſous un froid Toinbeau vont eſtre enſevelis ,
Traiffre il faut que ces mains t'arrachent les entrail
les,
Que qui te miſt au jour faſſe tes funerailles ,
DOM JOU A N.
Déplore ton malheur, peſte contre le foxt,
Mais ne'ın'approche pas.
DOM ALVARO S.
Ah ! que ne ſuis je inort:
DOM I OU A N.
Toy ſuy moy.
BR I G U E L L E.
C'eſt chercher ma miſere future ,
Je ne reçois de luyque gourmandes, qu'injure ,.
Mais courons, caril est fort liberal de coups.
SCENE VI.

DOM ALVARO S. fenila

Ciel eſtes-vous fans yeux , fans armes , ſans couti


roux ,
Où l'horreur qu'ont produit de ſemblables offen ,
ſes
A -t- elle fait trembler vos ſuprémes puiſſances ?
Au Maiſtre le valet doit-il donner la Loy ?
Le Sujet s'arme t-il contre fon propre Roy ?
Ef verra-t-on l'orgæuil dedans la creature
RONE
DE PIERRE.
Renverſer aujourd'huy l'ordre de la nature ?
Car voyant vos carreaux à me venger ſi lents,
Je croy qu'exprés vos bras les ont fait impuiſſans,
Que vous laiſſez regner le crime ſur la terre,
Pour punir les humains, pour leur faire la guerre
Que vous nous puniſſez nenous puniſſant pas,
Ft que vos forces ſont en nos propres debais.
O ! vous noirs habitans des antres les plus ſombres.
Quittez pour un moment le commerce des ombres ,
Et venez voir au jour un crime ſans pareil .
Qui fait cacher d'horreur la face du Soleil :
Apportez en ces lieux quelque nouveau ſupplice :
Car le ciel n'a pour moy úy. Tecours ny juſtice:
Mais vos tourmens ſont peu , vos gênes & vos fers ,
Et les punitions qu'on exerce aux enfers ,
Ne ſuffiront jamais pour ce criine execrable ,
Cherchons donc le fecours que cherche un miſes
rable :
Allons voir celle à qui les malheureux mortels
Sur leurs propres malheurs élevent des Autels,
Quy, Dieux , humains, Demons, la mort a la puiſs
ſance
De me donner ſans vous une prompte allegeance,

Fin dm premier. Acte

ACTE
LE FE S TIN :
ACTE II.

SC E N E I.

BRIGU EL LE , seal.
' Eft tout de bon deſtin , tu me fais en
rager ,
Tout mon mal ſero it peu ſi j'avois à
manger :
Mais ici m'expoſant au vent d'une cui
fine ,
C'eſt bien entierement conclure ma ruine ;
Dedans cette Maiſonj'entens remuer les plats,
Et cependant je n'ay que l'air pour mon repas.
Si dans noſtre Almanach je puis voir la Planette ,
Qui m'expoſe aux rigueurs d'une telle diſette ,
Elle aura mille coups, je la déchireray,
Et j'enferay du feu dontje me chaufferay .
Ah! Planette maudite & péu confiderante,
Si de mon appetit tu ne remplis l'attente,
Au moins garantis-moydes mains d'un maiſtre-fou,
Qui m'a plus de cent fois penſé rompre le cou ,
il eſt allé duper une Amante nouvelle
Cependant que je fais icy la ſentinelle ;
Si ſon rival venoit je craindrois bien pour lay ,
Et pour mon dosauſſi, toutesfois pour autruy
Ne ſoyonspas ſi ſot, évitons la querelle ,
Et ſi nous en voyons, enfilons la venelle.
Dom Philippe eſt mutin, Amarille a des gens,
Qui pour mebien frotter ſe rendront diligens ;
Car quand elle verra que Dom Jouan mon Maiſtre .
Scra dans lamaiſon,dans un coin comme un traiſtres
Elle fera des cris, ſon Pere, & ſes valets
Viendront nous égorger ainſi que des poulets.
SCE ,
DE PIERRE 17

SCENE I I.

AMARILLE , BRIGUELLE , DOM


PIERRE , DOM JOUAN .

A Moy, je ſuis fürpriſe, un infolentm'outrage.


BRIGU ELLE.
à Ah ! Dieux, mon Maiſtre eſt pris, vifte, trouſſons ba
gage
N'attendons pas le choc, 11ſeroit perilleux ,
Et ce lieu dedans peu ſera bien dangereux .
DOM PIERRE , Pere d'Amarille .
Dom Pierre fort de ſes valets pourſuivant Dom Fonan
l'épée à la main .
Quoy trail?re,en ma maiſon & pour forcer ma fille,
Pourmedeshonorer, & toute ma famille ,
Il faut perdre la vie.
DOM I OU A N.
Ah ! c'eft trop t'épargner ,
Voilà ce qu'aprés moy l'obftiné peut gagner.
AMARILLE , Sortant de la Maiſon .
Mon Pere eſt mort.
DOM I OU A N.
Faquins, ſi vous oſez me ſuivre.
DOM PIERRE , mourant,
Que quelqu'un prenne ſoin : Mais je ceſſe de vivre.
AMARILLE.
Quelle rage , quel ſort,quel Demon envieux ,
M'oſte dans cet inſtant un bien ſi precieux,
Quoy ? vous perdre mon Pere? Ah ! malheur qui me
tuë
Ah ! fatal accident, ah ! diſgrace impreveuë ,
Mon Pere, ah !c'en eſt fait, ſon corps eſt toutglacé ,
: Et ſon divin Eſprit chez les morts eſt paſſé,
Le ſommeil eternel a ferméla paupiere,
Et
LE FESTIN
Et dans peu comme à luy m'oftera la lumiere.
Ouy, mon Pere, à prefent fans confolation ,
Je veux chercher la mort dans mon affiction ,
Et pour mieux la trouver dans le mal que j'endure
J'iray l'attendre au lieu de voftre Sepulture. ..
Mais recevez mes cris,mais plaintes, & mes pleurs,
Je n'ay qu'eux à donner en de li grandsmalheurs,
Daignez donc accepter cette derniere offrande ,
Dans ce deftin fatal la douleur me coinmande ,
Je pretens vous venger par leurs propres fureurs ;
Et remettre ce ſoin au cours de leurs clameurs.
En quelque lieu que ſoit l'aſſaſſin execrable,
Qui vousdonnant la mort m'a rendu miſerable ,
Ils iroar lechercher, le livrer aux bourreaux :
Et les remords cuiſans l'accableront de maux ,
Si ma juſte douleur peut devenir inortelle
Merejoignant à vous elle ſera fidelle,
Ah ! vous hommes poltrons, pleins de ftupidité
Qui l'avez veu perir, & dont la lâcheté
Dans ce coup malheureux de la mortett complice ,
L'emportant rendez -lay ce déplorable office.
SCE N E III.
DOM PHILIPPE , AMARILLE .
DOM PHILIPPE '
Vel ſpectacle en ce lieu ſepreſepte à mesyeux
e
QuQu'eſt-ce donc Amarille : & que fois-je , ah !
bons Dieux ?
AMARILLE.
La cauſe de mes inaux eft aſſez apparente ,
Et vous la pouvez voir ſur ma facemourante .
DOM PHILIP P E.
Je nele voy que trop,mais quel eſtl'affaflin ?
AMARIL E.
Un mondre dont le coup pafle juſqu'à mon féin ,
DE PIER R E.
Un execrable, un traiſtre, un Demon que l'eavie
For ma dans les Enfers pour m'arracher la vic.
Dom Jouan .
DOM PHILIP P E.
Dom louan : ah ! Ciel que dites-vous ?
5 Où peut-il s'exempter de mon juſte courroux }
Ou puis -je le trouver .
AM ARI L L E.
C'eſt un ſoin inutile,
Si l'on ne fait fermer les portes de la Ville ,
C'eſt ainſi qu'on le peut trouver facilement.
DOM PHILIPP E.
Hola que quelqu'un vienne, allez, &prompteinent
Faire ferıner la Ville, & que l'on faſſe en ſoite,
Que l'on ferme au plâtoft juſqu'à la moindre porte ,
Faites par tout ſçavoir la mortdu Gouverneur,
Qu'on cherche Dom louan, & qu'il en eſt l'Autheus
O malheur,ô diſgrace, où je trouve une peine,
Qui produit en mon cour une mortelle gêne.
Ah! ce monſtre a -t-il pů concevoir ce dellein !
Qui peut avoir produit cette rage en ſon ſein ?
Sice lâche en vouloit à ceux pour qui voſtre amac
A droit de conſerver une amoureuſe flåme ,
Si tous ſes ennemis fontdans voſtre amitié ,
Si pourvousce perfide a tant d'inîmitié ,
Ce traitre ne devoit attaquer que mioy -même
J'aurois payé pour tous ſón infolence extrême.
Ah ! pelte deshumains, execrable bourreau ,
Quoy qu'il puiſſe arriver je veux eſtre ton feau ,
L'on ne peut r'exempter de majufte furie,
l'iray, j iray par tout mettre fin à ta vie ;
Que tu ſois alliſté, des Dieux, ou des mostels,
l'iray t'affaffiner juſques ſur leurs Autels ;
Et mon juſte courroux fera comme un Tonnerre ,
Qui t'ira rechercher juſqu'au boutde la terre,
Mais, Madame comment s'eſt fait cette action ?
AMA;
20 LE FESTIN
AMARILLE.
Par le cours imprudent de noſtre paſſion , 1.
Helas !
DOMOPHILIP P Ę .
De quelle ſorte achevez donc, Madame.
A MARI LLE.
Pour nous entretenir de cette honneſte fâme
Je voux donnay cette heure , où nous penſions tous
deux
Sans obſtacle parler de tourmensamoureux ,
Ce traiſtre, de qui l'ameau crịne abandonnée
A cauſé tant de maux ,a ſceu l'heure donnée,
A la faveur de l'ombre il s'eſtgliflé chez nous , s !
Dedans l'obſcurité j'ay creu que c'eſojt vous :
Penſant donc vous trouver j'ay trouvé le perfide,
D'une lâche action il paroiſſoit avide ,
Il m'a voulu forcer, mais, & de ſes diſcours,
Et de ſes trahiſons j'ay ſceu rompre le cours.
DOM PHILIPPE,
Ah ! Dieu.
Ä MARILL E.
Quoy que ſurpriſe en de telles allarmes ,
Je crie, onvient àmoy,on me voit toute en larmese
On pourſuit le Tyran , il gagne l'eſcalier ,
Et furieux il ſort, mon Pere le premier,
Le pourſuivant de prés juſques dedans la ruë ,
Mais laifié de nos gens, cetaffallin le cuë.
DOM PHILIP P E.
Malheureux que jeſuis, qui retenoit mes pas ?
Mon feul retardement a cauſé ſon trépas.
AMARILL E.
Ainſi donc de la mort ſans dire d'autres choſes ,
Nous en ſommes tous deux les innocentes cauſes.
DOM PHILIPPE .
Madame, en ce moment je n'ay plus de raiſon ;
Je m'en vais vous vanger de cette trahiſon. :
AMA
DE PIE R R E.
AMARILLE .
Dom Philippe en toy ſeul je vois mon aſſiſtance ,
Et ſi je te perdois je perdrois ma deffence
Ne m'abandonne pas dans lo trouble où je ſuis
Toy ſeul peux arreſter le cours de mes ennuis.
DOM PHILIP P E.
Ah ! divine Amarille, il faut que cet infame,
Apprenne juſqu'où va le trouble de mon ame.
A MÀRILL E.
Helas ! quand le deſir d'employer ta valeur.
Pour mon Pere & mog dæuil , vient naiſtre dans
inon cæar ,
Craignant de t'expoſer j'en þannis la penſée,
Et de cesdeux tourmens mon ame eft oppreſſée.
L'amour que j'ay pourtoy regne ſur mes douleurs,
Et ſe vient élever un trône dans mes pleurs ,
Mais tout puiſſant qu'il eſt, il faut, il faut qu'il cede.
Toy ſeul'es ma vengeance, mon ſupport & mon aide
Si dedans cette Ville on ne le peut trouver,
Fût il au boutdu monde, il faut l'aller chercher ;
Qu'il réffente le coup de ta julte colere ', 3.4,
2 Et qu'enfin on Pimmole aux manes de mori Pere,
Va táſche à le trouver,conſerve ton courroux ,
Le Ciel va t'affifter, il s’armera pour nous.
DOMPH I L I P P E.
Ah ! Madame, il n'est point de deſerts ny d'abiſme
Qui n'ait beaucoup d'horreurde cacher un tel crime ,
Et je croy que les lieux où la nuict fait ſa Cour
Pour le faire paroiltre emprunteront du jour:
Adieu reſervez -moy ces faveurs amoureuſes
Pour le temps quemesmains ſeront victorieuſes,
Quand j'auray fait mourir l'autheur de nos mal
heurs, if
Nous pourrons arreſter le torrent de nos pleurs,

SCE
LE FESTIN

SCE N E IV,

BRIGUELL E, fortant du coin où il s'eftoitcachés


BR I G U ELL E.
Table que j'ay bien fait, j'ay ſceu l'échapperbelle;
Aprés ce grandhazard que je viens de courir ,
M'aflomme qui jamais pourra m'y retenir ,
Non, non, je n'y vay plus, je ne ſuispasſi traiftre ,
Je ne ſuis plusvalet d'un li dangereux Maiſtre ,
Ie le quitte dés l'heure, & je fuisàlouer,
Et li jele ſers plus , qu'on mefalſe fouetter,
C'elt un diable incarné. Niais devenons plus fage.
Außi bien l'on pourroit pour luy me mettre en cage,
Puis je n'en ſortirois que pourdanſer li haut ,
Que jamais balteleur ne fit un ſi beau ſaut ;
Que j'ay louffert de mal pendant cette tuërie,
Quand j'y penſe, mafoy, je t'aimebien ma vie ;
Car eítant de tout tempston humble ſerviteur,
Un jour on me verra pour toy mourir de peur ;
Mais parlant demourir en tournant la croupiere,
Quelqu'ın ne m'auroit il point frappé par derriere,
Ne ſuis-je point bleſſé : ſans tarder il faut voir ,
Non , je n'ay pour tout mal que la peur d'en avoir.

SCENE V.
BRIGUELLE , DOM JOU AN .
BRIGU ELLE, continuant.
M Ais quevois- je paſſer le long decetteruë ?
Ah !crainte vous voilà de nouveau revenuë
DOM JOU A N.
ui es -tu ?
BRIGU ELL E.
UA Valet qui paſſe fou chemin,
DOM
DE PIE R R E.
DOM JOU A No
Comment t'appelles- tu ?
BRIGU ELL E.
Ah ! je n'en feray rien,
Pourquoy dire mon nom !
DOM JOU A N.
Tu le diras je meure ,
Ou bien tu recevras mille coups tout à l'heure ,
N'es - tu pas en ce lieu pour eſpier mes pas ?
BRIGU ELL E.
l'ay bien d'autres ſoucis. Ah ! je n'y penſe pas,
le fuis de cette ruë où l'on a fait carnage.
DOM I OQA N.
Briguelle eſt-ce point toy !
BRIG VEL LÉ.
C'eſt mon Maiſtre, courage.
Raffeurons nos eſprits, Quoy ? Monſieur, c'eſt donc
vous ,
Sçavez -vous qu'on pous va tous deux roüer de
coups;
Si vous ne nousſauvons.
DOM l'OTAN.
Que ta frayeur eſt vainc
Quiconque me vaincra, n'aura pas formehumaine
BR I G U ELL E.
Monſieur de tout mon cæur, je m'en vay prier Dieu ,
Qu'il m'aGifte.
DOM 100 AN.
Poltron ! ah demeure ca celicue
Oubien tu fentitas l'effet de ma colere.
BRIGU SLL E.
Quene me feroit -il, s'il a battu ſon Pere :
DOM 10U A N.
Vois -tu bien , tu dois vivre & mourir avec moy.
BRUGUELL.
Ah ! je neveurgespre shot nuict aflifemoy,
Couvre moy 679 dryatm que je l'évite .
DOM
L E FESTIN
DOM I OU A N.
Eſcoute moy parler, ton ſeul babil in'irrite:
BRIGU ELLE .
Parlez ſi vous voulez Monſieur juſqu'à demain .
DOM I OU AN,
Tu ſçais bien que Dom Pierre eſt mort & par ma
main .
BRIGU ELLE.
Que trop.
DOM IOU A N.
Qu'on me pourſuit.
BRIGU ELL E.
Ah !Monſieur je m'en doute,
Et c'eſt ce qu'en ce lieumaintenant je redoute:
Car ſinouseſtions pris je ſerois toft pendu ,
Laiſſez -moy donc aller, Monſieur je ſuis perdu.
DOM JOU A p .
Et bien ſi tu crains tant, j'emprunteray ta forme ,
-Tes habits pour les miens .
BRIGUE LLE.
Attendez moy ſous l'orme ,
Cacher un criminel en mon habillement ?
Je füis fort bien , Monſieur, dedans ce veftement ,
Gardez vos beaux habits avec voſtre malice .
DOM JOU A N.
Sçais -tu que je le yeux ?
BRIGU E L I. E.
? A : 0 ! Dieux, quelle injuſtice
Quoy ? me mettre en peril? moy qui fuis innocent.
Monſieur, de vosbienfaitsje ſuis reconnoiſſant ,
Mais non pas juſqu'à perdre & l'honneur & la vie.
DO MIO U'A N.
Coquin, mais de ton Maiſtre elle ſera ravie,
Les Archers pour m'avoir viſitent en tous lieux
BRIGU ELL E.
Pourquoy, diable, Monſieur, ſont- ils ſi curieux ?
Ces faquins ſontfåcheux ayecque leur viſite ,
Ils
DE PIERRE. 25
Ilsmontrentvous voyant leur mine d'hypocrite,
Et leurs ineſchans deſſeios ne nous paroiſſent pas :
Que ne nous laiſſent- ils : nousne les cherchons pas .
DOM JOU A N.
C'eſt diſcourir en vain, ſans plus cauſer, Briguelle,
Donne -moy tes habits.
BRIGU ELL E.
Ah ! ma crainte eft mortelle ,
Par mafoy c'eft en vain qne vous vous obftinez ,
Quand je verrois icy des diables déchainez ,
le ne le ferois pas.
D OM JOU A N.
Tu le feras j'en juie .
Où je vais t'egorger.
BRIGU ELL E.
La maudite avanture.
DOM JOU A N.
Ofte donc tes habits, ou je t'affommeray ,
Et puis facilement je te les oſteray.
BRIGU ELLE.
A ce prix-là jamais n'auray valet de chambre,
Donnez -moy vos habits ; pleins de civette & d'am
bre.
DOM JOU A N.
Viens deſſous ce balcon je te les donneray .
BRIGUELLE.
Si je ne ſuis perdu, je ſuis bien égaré.
1
1 SCENE V I.
LE PREVOST , & LES ARCHERS ,
L E PRE V OST.
E Ncette affaire , Archers, bon ceil,& bon courage ,
Arreſtez les paffans, voyez les au viſage,
Exaininez par tout, mais ne vous trompez pas,
De pour de nous jetter dans quelques embarras
's Cone

1
26 L E F EST LA
Connoiſſez - vous le traiſtre ? en avez -vous l'idée ?
Sa face de frayeur ſe verra poſſedée ,
Vous le recoanoiſtrez à fon vil égaré ,
A ſes pasmal-guidez,trouble, mal afleuré ,
Dedans la deffiance, & le cæur plein d'allarmes.
Et quoy qu'intimidé les mains deſſus les armes,
Le criminel fçachant ſon trépas abſolu ,
A force de frayeur il paroiſt reſolu,
| Au vilage , à la mine,au gefte, à la parole
Tous fans difficalré vous connoiſtrez le drôle,
C'eſt ainſi qu'au meſtier j'ay toûjours reüfli,
Et nous l aurons,amis,ſans beaucoup de ſouci ,
Car quoy que faſſent tous cos pauvres miſerables,
Ils cherchent noſtre piege, ainſi que des coupables,
I. ARCHER.
Nous allons tant chercher & ſi bien fureter,
Qu'en quelque lieu qu'il ſoit nous fçaurons l'arreſter.
2 . ARCHER
Euft il plus qu'un renard mille fois de fineſſe,
j'ay toûjours pour le prendre une admirable adreſſe.
L E P R E V OST.
Dés que vous le verrez il vous en faut ſaiſir ;
Car ſi vous luy donnez un momemt de loiſir ,
Il ſe voudra deffendre.
ARCHER .
Attendant qu'il arrive,
Tenons nous donc, Monſieur, deſſus la deffenſive.

SCENE VII .

LE PREVOST , BRIGUELLE,
LES ARCHERS .
3
A ROCHER S.
Quelqu'un paroit .
LEPREVO.S.T.
Qui eſt là ,
BRE
DE PIERRE. 27
7 BRIGU ELL E.
Pallons ſans faire bruit ,
Tafchons à nous ſauver en faveurde la nuict ,
Me voilà maintenant à ta miſericorde ,
Funeſte habillement ? ah : que tu ſens la corde.
Le traiſtre eſt déja loing avocque mes habits ,
Mon eſprit, ma raiſon , eftes-vousſans avis :
Cherchez-m'en quelques-uns, vous aufli ma cer
velle ,
Vous en eſtes priez du tres-humble Briguellc ,
Ses habits font du brait, pefte du taffetas ,
Ainſi que moy, bourreau ,tu ne te tairas pas ,
Ah ! chien, traiſtre habit. Mais Dieux , c'eſt fans re
SI miſe ,
Quelqu'un s'en vient à moy .
LE PRE V O S T.
Qui va là.
BRIGU ELL E.
Sans furpriſed
Mefieurs :
1 . ARCH E R.
Arreſtez -vous ?
BRIGU E L L E.
Ufons d'invention .
L É PREVO S T.
Vous paroiſſez ſurpris dedaus voſtre action ,
Dites donc maintenant qui vous eftes ?
BRIGU ELL E.
Le Prince
Comment ! arreſtez -vous un maiſtre de Province ,
Qui va voir ſa Maiffreſſe.
LE PRE V OS T..
Excuſez nous Seigneur,
Nous ſommes en ce lieu pour prendre un Suborneur,
Va aflallin
BR I GUELL E.
Marauts je vous fera y tous pendre.
* LE
LE FESTIN
LE PRE V O'S T.
Pardonnez-nous, Seigneur, on ſe peut bien mépren
dre.
Archers, retirons nous.

SCENE VIII.

BR I G U ELLE , ſeul.

A Llez & promptement,


Oubien je vous feray traiter ſi rudement,
Que vous maudirez l'heure. Allez à tous les diables,
Ces gripeurs de colet ſontpourtant effroyables ,
Sansma ruſe ils m'alloient traitter en inhumains,
Je n'euſle jamais creu m'eſchaper de leurs mains,
Pourtant j'ay bon eſprit, j'admire mon adreſſe ,
Et d'où m'eſt pû venir cette bonne fineſſe ?
le les ay fait trembler, ils ſont tous fuis de peur,
Il faut croire par là, que j'ay prudence & caur
Ie feray cas de moy , mais fortons de la Ville ,
C'eſt le plus neceſſaire, & c'eſt le plus utile :
Ie ſçay pour me ſauver de vieux murs démolis,
Ainſi je ne pourray gaiter que mes habits ;
Mais n'importe,on peut tout pour conſerver ſa vic ,
Et qui ne le fait pas, eft befte & fait folie,

ACTE
DE PIER R E. 29

ACTE III ..

SCENE I.
UN PELLERIN , dansun bois.
EAU defir qui te donne empire fus
mes ſens :
Que ces lieux ont pour moy de plaiſirs
innocens ?
Depuis que je te ſuis agreable genic ,
Que tu mefaismener cette innocente vie ,
Je n'ay rien rencontré de ficharmant aux yeux
Et rien ne m'a jamais paru ſi gracieux,
Ces fleurs de leurs parfums aux paffansfont largeffe,
Elles donnent aux eaux leur extrémericheſſe ,
Et cherchant pour nous plaire un agrément nou
veau
Preſentent à nos yevx ce qu'elles ont de beau.
Aprés avoir paſſétant de Mers orageuſes
Qu'on trouve de douceur dans ces plains heureuſes !
Aprés avoir ſouffert des vents impetueux
Qu'on reçoit de plaiſirs duzephiramoureux !
Ma curiofité m'a fait voir l'Itaite ,
Des Alpes j'ay paſſé la hauteur infinie ,
Des Efpagnes j'ay veu les lieux ſanctifiez ,
Et mes Eſprits en ſont encor glorifiez ;
De la France j'ay veu la ſplendeur non commune ,,
Et de ſa belle Cour la royale fortune ;
De là j'ay veu le Rhin, le Danube orgæuilleux ,
Qui va dorer fes flots au levant radieux ,
Le lourdain reveré dedans la Paleſtine.
Le Nil qui pour l'Egypte a l'onde fi benigne ,
Et qui n'apporte ricn dans ſon débordement ,
B Que douccur, que plaiſir, & queraviflement ;
Le Tigre dans la Perſe, & le (sange en l'Indic
B 3 EL
LE FESTIN
Et l'Euplorateen voyant los coſtes d’Arabie ,
Et ſansme rebuter de les travaux divers,
J'erreray ſans ceſſer dedans cet Univers,
Cette forte de vie eft ſans inquietude ,
Aullimon ſeul plaiſir eſt dans la ſolitude :
Elle ne produit point de penſer outrageux,
L'homme qui la cherit n'eſt jainais inalheureus ,
Il eſt franc de ſoucis, d'ambition , d'envie ,
Le moindre déplaiſir n'outrage point ſa vie ;
La fortune pour luy n'eſt qu'une fiction ,
Et ne luy peut caufer aucune paflion.
Mais je marche depuis le matin ou l'aurore ,
De perles, derubis, orne la belle Flore ,
SesHeurs ſembleotm'offrir un liet tout à propos,
Allops donc y gouſter un moment de repos .

SCE N E II.

DOM JOUAN , BRIGUELL E.


BR I G U ELL E.
H! vous eſtes ſorcier quand j'y penſe ,je tremble,
,
ſemble
Vous aviez bien raiſon, vous ſçaviez l'avenir,
Et vous eſtes un Diable, ou l'allez devenir,
Mais comment avez-vous pú ſortir de la ville ?
DOM JOU A N.
Cette ahoſe, Briguelle, eſtoit peu difficile
Ayant ſous teshabits la façon d'un valet ,
on me laiſſa paſſer, on m'ouvrit le guichet,
Mais je ſuis trop heureux puis que je te rencontre ,
C'eſt à preſent qu'il faut que ton
zele ſe montic,
Que tu Terveston Maiſtre avec affection,
Et qu'icy je réponde à cette paſſion. .
BRIGU ELL E.
Ma foy vous changercz donc d'humeur & devie ,
Nc
DE PIERRE. 31
Ne croyez pas, Monſieur, que ce ſoit raillerie,
Devenez hönnefte-homme. & je vous ſerviray,
Autrement ſur ma foy cent fois je periray,
Avant que de vous ſuivre, échapé de ces Diables,
Qui vivent du tourment des pauvres miſerables,
De ces peſtes d'Archers,mafoy ne croyez pas
Que Briguelle retourne à ce dangereux pas.
On n'a pas tous les jours la rufe & la fideſſe,
On n'a pas tous les jours du creur & de l'adrette,
Comme je vous ay dit j'ay fait fort vaillamment,
Mais qui ſçait ſi j'auray toûjours bon jugement ?
Je pourrois bien perir en une même affaire,
Puis on dira par tout c'eſtoit un temeraire.
Ceux qui ineurent ainſi, du peuple ſont mauchis,
Et puis l'on n'a jamais un ſeulDeprofondis,
4 Pour éviter ce mal ſi vous n'eſtes plus fage
Quelqu'autre avecque vous pourra faire voyage,
Vous avez vos habits.
DOM JOU A N.
Je te les donneray ,
A la premiere ville,
le BR I GUELLE .
es o le cas reſerve,
Je croy que l'on verra plâtoft mes funcraiiles ,
Car il diſſipe tour.
DOM JOU A N.
Eſchapé des canailles
Quii'ont voulu faifircommeat te ſauvas- tu ,
Dy moy, par quel endroit ?
BRIGUELL E.
Par un vieux niur rompu ,
J'allay toute la nuict à travers la campagne
Sans boire ny manger, car, Níonſieur , en Eſpagne.
On rencontre plûtoit un trou qu'un cabaret.
DOM JOU A N.
Dedans l'occaſion tu n'es pas mal adroit.
/ B 4. BRI
NE
32 LE FEST IN
BRIGU ELLE
Depuis que j'ay fait peur aux Archers je ſuis Diable
Le plus méchant pour moy n'auroit rien d'effroyable
Voir des Archers eft plus que de monter ſur l'Ours ,
Et que deſſus ſon dos faire cinq ou fix tours.
DOM I OU A N.
Devenu fi bray'homme & fi plein de vaillance ,
Pour toy j'auray reſpect& beaucoup d'indulgence..
le t'aimeray, Briguelle, & croy que deformais
Je t'eſtimeray plus que ne fis jamais :
Demeure donc à moy , tu me verras bon Maiſtre ,
Et le temps mieux que moy, te le fera connoiſtre.
BRIGU ELL E.
Bien, bien, je vous reprens, je le veux bien auſſi ..
DOM I OU A N.
Va-t en doncpromptementà deux mille d'icy ,2
T'informer s'il s'eſt point quelque vaiſſeau qui pare
te ,
Afin que de ces lieux promptement je m'écarte ,
le vay te faire voir cent climats differens.
BRIGUELL E.
Donc de long-temps, Monſieur, je ne verray parens ,
DOM Ι Ο α Α Ν .
Ah ! groſſier, tes parens fent par toute la terre ,
En Allemagne, en Fandre, en France,en Angleterre ,
Même dans la Turquie , & dedans le lapon.
BRIGU ELLE
Des parens en Turquie ! eſt-ce donc tout de bon ?
Maiſtre Pierre connoiſt mon Pere & mes Anceſteres ,
Moy,j'aurois des parens,fi chiens,ſi loaps, fi traiſtres?
DOM I OU A N.
Tu ne prens pas mon ſens, va donc où je t'ay dit.
BRIGU ELL E.
Mais Monſieur, ſur la Mer on a bon appetit ,
Avez vous de l'argent pour faire ce voyage 2
Vous : ſçavez bien qu'aux champs on mange davan
tage.
вом,
DE PIERRE.
DOM JOU A N.
Va ,va,j'ayl quelque argent, nous ne manqueronspas,
Et le bon -homne enfin n'en enverroit-il pas ?
sije luy écrivois quoy que mon Pere faſte ,
Jepuis d'un mot d'écrit me remetre en ſa grace ,
Il ſera trop content, il ſera trop hçukux.
BRIGU ELL E.
Helas ! que dites vous. l'oublois, malheureux ,
A vous dire un malheur pour vous triſte , & funeſtez,
Et pour qui va s'armer la colere celeſte ,
Vous devez abiſmer.
DOM I OU A N.
Et par quelle raiſon ?
BR I G U ELLE
Eftourdy des Archers j'allay dans la maiſon .
DOM 1.0 UAN
Quoy ? dans la noſtre ?
BRIGNELLE.
Quy dedans la voſtre même,
DOM 10UA N.
Hé bien .
3 BRIGUEL LE.
le fus ſurpris par une plainte extreme.
I'entendis dire, helas ! Dom Alvaros eft mort ,
Son Fils, ſon traiſtreFils, par un eſtrange fort ,
En eſt l'infame Autheur.
DOM I ONA N.
Cette choſe eft cruelle,,
S, BRIGY ELL E.
si Et de plus, ce qui m'en confirma la nouvellc ,
Ce futun des voiſins ne me connoiſſant pas ,
Qui me dit qu'il venoit de mourir en ſesbras.
DOM 10UA N.
Ah !ce coupmeſürprend, Briguelle, je l'avouë ,
Mon Pere eſt mort . ah ! Dieux, ah ! le deſtin ſe joueg,
D'un malheureex mortol, & je voy qu'à la fin
Il prepare pour moy quelgae trait inhumain ,
BS
LE FES TIŃ
34
Car aprés des malheurs d'une telle nature ,
J'attens de ſon revers la plusſanglante injure :
Je preffens des malheurs que je ne connois pas ,
Et ce rellentiment m'annonce mon trépas.
Mais n'importe, chaſſonsla crainte du naufrage ,
Et qu'aucun accident n'abatte mon courage .
Je luis, ( vienne ſur moy tout le foudre des Cieux )
Pour l'attendre ſans peur aſſez audacieux .
BRIGU É LLE .
Il a le deuilau cæur, il aft hors de ſoy même,
Monſicur.
DOM JOU A N.
Je ſuis, Briguelle, en an deſordreextréme.
BRIGUELL E.
Courage, il fe repent .
DOM JOU A N.
Ah ! funeſte raport !
Dy moy, n'as-tu pointfçcu comme arriva lamort !
BRIGUELL E.
Quy, ce fut de douleur, de regret, de colere,
Et vous avez ingrat faitmourir voſtre Pere,
Le déplaiſir qu'il eut de vous voir l'irriter,
D'avoir veu voſtre orgænil juſqu'a ce point montes,
Enfin , on me l'a dit & je n'en doute gucre.
DOM -JOU A N.
Il m'iriita, Briguelle, il m'eſtoit trop ſevere ,
J'eus tort de le faſcher,mais que ne fait-on pas
Lors qu'on eſt en colere , on ne fe connoit pas
BRIGU ELL E.
Il ſe faut moderer dansces chaleurs boüillantcs ,
Et ne pas s'emporter aux choſes violentes.
DOM JOU A N.
Pourquoy croit-on qu'ilſoit ainſi mortde regret ?
-> J'eus bruir avecqueluy, mais cefut en fecret,
ERIGUELLE .
On m'adit qu'outragé de cette vive atteinte ,
Jlfut detous collez faire entendre ſa plainte ,
Et
DE PIERRE.
Et quemême en mourant il ſe plaignoit de vous,
Et qu'il eſt mort enfin d'un violent courroux .
DOM JOU A N.
Il ne feroit pas invrt s'il n'eut efté bizarre ;
Mais, voy, s'il n'eſtoit pas & cruel & barbare,
Puis que deſon trépas il me fait criminel :
Ah ! Briguelle, il eſtoit inhumain & cruel.
BRIGU EL I. E.
Allez, parlant ainſi, vous eſtesméchant homme,
Et l'on nepourra pas vous en abſoudre à Rome.
DOM JOU A N.
Que veux - tu que je faſſe ?
BR I G U ELL E.
H fauſ verſer des pleurs,
Et plaindre voſtre Pere,ainſi que vos malheurs .
DOM JOU AN.
Il avoit tant vêcu ; inoy, j'auroisces foibleſſes ?
-! Mon cæur ne produit point de ſemblables baſſeſſes,
Pere, parens, amis, Maiſtreſſe, ny malheurs,
Ne pourront m'obliger à répandre des pleurs.
BRIGU EL LÉ.
Voſtrecæur eft de roche, & la roche eftmoinsdurç,
En vous ſervant jęczerche unetrifte avanture .
DOM JOU A N.
Éſcoute donc,j'auray doublement irrisé .
La Juſtice, & je crains ſi je ſuis arreſté,
Eftant creu parricide, & meurtrier de Dom Pierre,
D'en eſtre mal-mené.
BRIGU EL LE .
7 1 L'on vous fera la guerte.
DOM JOU A N.
Nous ſerons pourfuivis, changeons devcſtemens.
BR I Ğ VE L ' I E.
ent Ah ! Monſieur, tréve icy de vos déguiſemens,
Pourquoy m'embarraſſer en toutes vos affaires ;
Çes choſes à preſent ſont fort peu neceſſairis,
Sauvons-nons ſeulement.
B 6 DOM
36 | LE F.E S T 1 N.
DOM JOU'A N.
l'approuve ton delein ,
Vien - ça, que vois tu-là :
BRIGU E L L E.
Qui ? c'eſt un Pellerin ,
DOM JOU A N.
Hola , hau, mon amy.
LE PELLER I N.
Qui vient rompre mon ſomme
ERIGUELL E.
Ce ſont honneftes gens, ne crains rien , mon pauvre
homme.
DOM JOU'A N.
Que fais - tu dans ce lieu ?
LE PELLER I N.
Travaillé du chemin ,',
I’y reſpireen repos un airdoux & benin.
DOM JOU A N.
De quel coſté viens-tu ?
BRIGU ELL E.
De Saint lacques ſans doute :
Où vont les Pellerins.
LÉ, PELLE'R I N.
l'ay bien fait d'autres routesa,
Il eſt peu de Saints Lieux, où ne m'ayent porté
Les plus ardens deſirs de curioſité.
DOM JOU A N.
Briguelle, cet habit me feroit fort commode,
Pour n'eftre pas connû.
BRIGU ELL E.
Pouréviter la mode ,
C'eſt le meilleurmoyen que vous puiſſiez trouver,
Avecque cethabit, il ne faut point réver,
Quels gallaus on nettra pour eftre à la modernc.
DOM JOU A N.
Tom'écarlis 10hjpurs de que !çı!e baliverne ;
1. 11.1 : bare de ce:labit'emert,
Tour ..
DE P I E R RTE 37
Pourrois -tu bien m'en faire un accommodement.
LE PELLER I N.
Cat habit- là . Monſieur ?
BRIGU ELL E.
Qu'eſt-ce qu'il luy propoſe ::
LE PELLE R J N.
Il m'eſt cher, & pour vous il eſt trop peu de choſe,
Puis tout inon bien conſiſte en ce ſeul veſtement.
DOM JOU A N.
Ie te rendray content, donne le ſeulement.
16 LE PELLE R I.N..
Quoy ? Monfieur, voulez-vous uſer de tyrannie ?
D OM JOU A N.
Ah ! donne -le, te dis je.
L E P. ELLER I N.
Al ! prenez doncma vie,'
DOM : J.O.U A Ñ .
Dans ma bourſe, tiens prens tout ce que tu voudras.
BRIGU ELL E.
Ce pauvre homme il faudra qu'il en paſſe le pas.
it PELLER I N.
Monſieur, jamais l'argentne in'a donné d'envie,
le ne l'aimay jamais, & j'ay cette manie,
) De vivre indifferent pour l'argent & pour l'or,
Et dedans cet habit je voy tout mon treſor.
DOM JOU A N.
Sans plus me conteſter penſe à me ſatisfaire.
Paffefous cet Ormeau évite ma colere.
LE PELLER I N.
Monſieur conſiderçz .
DOM JOU AN.
Tes cris ſont ſuperflus,.
si tu cheris ton bien, ne me refifte plus,
Viens, tu ſeras content, & toy fais diligence.
Va promptement au port.

B.7 SCE
28 L E FESTIN

SCENE III .
BRIGUELLE , DOM PHILIPPE
BRIGU ELL E.

Qu'ilfaut
U'il faut de patience
Avec un pareil Sire ! iln'importe , j'y ſuis ,
Quand je devrois tomber dans les plus grands ennuis
DOM PHILIPPE.
Accablé de douleur ,& plein d'impatience
Et cherchant en tous lieux unejuſte vengeance ,
Démon qui l'a produit afſifte mon courroux ,
Fay que je trouve un bien ſicharmant & li doux,
Trouve mon ennémy ou l'objet de ma rage ,
Afin que contre luy j'exerce mon courage.
Que ſon ſang répandu ſoulage mon tourment ,
Et ſerve de victime à mon reſſentiment.
Mais l'eſclat ſans pareil des beautez d'Amarille ,
M'éclairant en tous lieux me rendra tout facile ,
Ce soleilpenetrant juſques dedans nos cxurs .,
Diſipant tout obſtacle au gré de ines fureurs ,
Mefera voir dans pel cet aflasin infame ,
Qui cauſe tant de maux & de trouble à mon ame;
Vous Cicl qui gouvernezle deſin des humains ,
Eſant juſte , livrez un coupable en mes mains ,
Et faites que ces lieux par des langues ſecrettes ,
M'apprennent queís endroits luy ſerventde retrait
tes ,
Cette faveur eſt deüe à mes travaux divers ,
Me verrez-vous fans fruit errer pár 1 Univers ?
Ou bien pour auginenter le tourment que j'endu .
re ,
Voulez- vous proteger un monſtre de nature ?
Ah ! vous eſtes plus juſte , & vous guidez mes pas.
Vous tenez dans ma main ſa peine, & mon trépas :
DE PIERRE
Et ſans doute on verra ma fureur vengerefle,
Dans peu, venger la mere ,le Pere & la Maitrefic.

SCENE IV .
DOM JOUAN , DOM PHILIPPE .
DOM JOUAN , En habitde Pellerim
Dleux ! c'eſtmon ennemy, ce traiſtre m'aperçoit.
Briguelle a mon eſpée & que faire : il inc voit ?
DOM PHILIPPE.
Voyons ce Pellerin il peut m'oſter de peine,
Peut-eſtre qu'en ce lieu quelque bonheur l'ameinc g;
Pour m'infruire od je puis renconter l'aflaffin ,
Leur deſſein eft d'errer ſans meſure, & fans fin ,
Si-bien , qu'il pourroit bien avoir veu cer infanc,
De qui je dois danspeu couper l'injuſte trame.
DOM JOU A N.
Il vient, changeons la voix il ne nous connoit pasi
DOM PHILIP P E.
Puis-je interrompre ici la courſe de tes pas :
Sans te fâcher , amy.
DOM JOU A N.
Monſieur, ſans raillerie,
Vous pouvez librement contenter voſtre envie ,
Que voulez vous de moy , demandez ſeulementi,
Sans reſerve j'attens vofre commandement,
DOM PHILIPPE .
Je te ſuis obligé, mais ce que je deſire ,
Eft de ſcavoir de toy ,li tu pourrois m'inftruire ,
Je cherche un homme, enfin , tu n'en ſçais pas le:
noin ,
A peu prés de mon age , auſſi de ma façon ,
Vous autres qui courez toûjours la Terre & l'onde ,
Vous pouvez bien connoiſtre une part de ce monde ,
SI Celuy dont je te parle , a ma taille & mon port ,
Si Mais , le Ciel luy prepare un plus funefte fort.
3 DOM
L E FESTIN
DOM JOU A N.
Monſieur, fi je l'ay veu, je n'en ay pas memoire ,
Vous ſervant en cecyj'aurois beaucoup de gloire,
Je voudrois le pouvoir, mais j'en ſuis hors d'eſtat.
DOM PHILIPPE .
Que je ſuis malheureux , que le Ciel eft ingrat,
Quoy : verray je toûjours mon attente trompée ,
Ne point:voir ce bourreau .
DOM JOU A N.
Si j'avois mon épée,
Tes inſolens propos auroient leur châtiment
le previendrois ton ſoin .
DOM PHILIP P E.
Ah ! rigoureux tourment;
Ne pouvoir rencontrer un barbare, un perfide,
Dont les inoindres forfaits ſont plus qu'un parti
cide.
DOM JOU A N :
Celuy que vous cherchez eſtdonc bien odieux .
DOM PHILIP P E.
C'eft l'horreur de la terre, & la haine des Cieux :
Et pour te faire voir combien il eſt horrible,
Le traiî re que je cherche eſt un Demon viſible .
Dont'la inain parricide a mis dans le tombeau,
Des gens dont il s'eſt fait l'execrable bourreau ,
Etpar un ſort nouveau furieux & contraire ,
L'infame a maſſacré juſqu'à ſon propre Pere.
DOM j OU A N.
Aprés tant deforfaits il doit eſtrepuny.
DOM PHILIPP EX
Mes travaux pour l'avoir vont juſqu'à l'infiny ,.
Il ne ſe peut cacher, les cris de l'innocence
L'expołeront bien-toit aux traits de ma vengeance ,
Si je le puis trouver il n'est point de tourmeas,
De ſupplices, de fers, de feux, de chaſtimens,
Qui le faffe mourir d'une mort plus ſevere
It ſon enfer confifte aux feux de ma colere.
DOM
DE PIERRE
DOM toU A N.
le viens de concevoir un aſſeuré moyen.
DOM PHILIPPE .
Si tu peux m'aſſiſter, diſpoſe de mon bien ..
DOM I OY A N.
Le me ſuis rencontré dans de ſemblables peines ,
Mais , j'ay toûjours trouvémes eſperances vaines ,
Iuſqu'à ce que du Ciel implorant la bonté ,
Ie n'ay trouvé que bien & que felicité ,
- A preſent quand je ſouffre, au Ciel levant la veuë
le ſens finir mes maux, ma peine diminut ,
Si bien.que j'ay connû qu'il fautpriet les cieux
Quand on veur voir la fin d’un tourment furieux,
DOM PHILIPPE .
Ah ſans tarder amy je ſuivray ton exemple ,
Ne m'abandonne point, alloas chercher un Temple ,
DOM JOU A N.
Les Temples ſont par tout où les cours ſon deyots ?
Faiſons noſtre priere au Ciel en peu demots !
Dieu de qui la bonté nous paroiſ ſans ſeconde
Veut eſtre reveré dans tous les lieux du monde.
DOM PHILIPP E , à part.
Allons executer ce deſſein glorieux ,
le croy que c'eſt un Saint , ah l'homme merveilleux !
DOM JOU A N.
Monſieur, que faites-vous ? ilfaut quitter les armes,
Et pour forcer le Ciel il ne faut quedes larmes ,
Que fervear, que ſanglots, qu'ardeur, que pieté ,
Et Dieu veut qu'on le prie avec humilité ,
Autrement vous verriez voſtre attente trompée.
DOM PHILIP P E.
C'eſtoit innoeement qnc j'avois mon épée ,
a Mais je la vais quitter.
DOM JOU AN, Trend l'espée de Dom Philippe.
N'aye plus de ſouci ,
Ton Ennemy mortel eſt maintenant ici ,
Levoicy, Dom Philippe , & fçachant ton envie ,
L E FESTIN
S'il faiſoit ſon devoir il t'ofteroit la vie ,
Il previendroit l'effect de ton ardent courroux ,
Mais va, retire-toy, ſauve-toy de mes coups.
DOM PHILIPPE .
Quoy traiſtre ! ô Ciel en quij'ay mis ma confiance ,
DOM JOU A N.
Profite du moinent que j'ay de patience.
DOM PHILIP P E.
Quoy, Bourreau , je te trouve, & tu m'échapperas ?
DOM JOU A N.
Que tu fais de pitié, qui ne te plaindroit pas .
DOM PHILIPPE .
Il faut que ces deux inains t'arrachent les entrailles,
Et qu'en mourant je faſſe auſſi tes funerailles.
DOM JOU A N.
Si tu m'irrites trop, tu inourras de ma maia .
DOM PHILIPP E.
Crois-tu que l'on te craigne execrable aſſalta,
Toy qui des trahiſons crois tirer avantage,
Et qu'on connoiſ par tout pour un cæur ſans cou .
rage
Crois-tu qu'impunérnent tu vives criminel?
Toy qui srempes tes mains dans le fang paternel ?
Tairahiſon me vient de ravir mon épée ,
Mais il faut qu'à ta perte elle ſoit occupée.
DOM JOU A N.
Il faut donc que ta inort & ſans retarlement,
En previenne aujourd uy le funeſte inoment:
Mais non, il faut encor ſouffrir ton infolence,
Ta langue eft inaintenant ta plus grandedeffence ,
Adieu , conſole toy , car c'eſtoit mon deſlein ,
D'avoir de toy ce fer, ayani l'épée en main .
Me voyant hors d'eſtat de l'avoir par adreſſe ,
Par courage & valeur, je l’ay par ma fineſſe.
Ie te laifle le jour, toy qui cherches ma mort
Parce que je te ciens trop peu pour cet effort,
Et li je te croyois capable de me nuire,
En .
DE PIERRE.
Encor moins maintenant je te voudrois defuire ,
Afin d'avoir l'honneur de combattre avec toy ,
Mais ton bras est trop peu pour un ſi grand employ.

А СТЕ y.

DOM PHILIP I E , jestla


3
E St- il rien ſous le Ciel d'égal à ma miſere ?
Quand je crois mevanger tout me devient com
traire.
Lors que mon enneny ſe livre entre mes maias,
l'Injuſtice da ſort, les deſtinsinhumains,
Comme ſi c'eſtoit peu de me voir miſerable,
Joignent ce trait fatal au malheur qui m'accable ,
Ah ! Ciel fi tu pretens que je ſouffre ces maux
Fais au moins que j'expire au fort de mes travaux ;
Car vivre & ne pouvoir aſſouvir ſa vengeance ,
Alors qu'on la deſire c'eſt par trop de ſouffrance :
I Mais puis que mon mal in'eſt une necefiré
Portons le juſqu'au bout de la fatalité ,
Marchons donc ſur ſes pas nous trouverons des ac
mes
Dont nous diſliperons nos malheurs , & nos char
mes.

Fin du troifiéme. Afte.

ACTE
LE FESI IN

А с тE Iү .

SCENE I.

A M A R A N T E , ſeule.
Mour , pourquoy viens tu pailer dans
nos Foreſts
Iuſques icy j'eſtois exempte de tes
traits ;
Ie n'avois point ſouffert le joug de ton
Empire ,
Que par tout juſteinent on apelle un Martyre ,
I'ignorois ta puiſſance, & maintenant je voy
Que tu contrains les crus de vivre ſous ta Loy ;
Tous les Bergers voiſins viennent dans nos prairies
Faire cent jeux nouveaux, & cent galanteries,
L'un s'exerce à la courſe, & ſes agiles pas
Font voir que ſon poulmonne le trahira pas ;
Les autresen danſant s'empreſſent pour me prendre,
Et s'efforcert par là de me faire comprendre ,
Qu'amour chez eux produit un mal contagieux,
Et que cela ne vient que d'avoir veu mes yeux ;
Its m dffrent des boncquets ,des guirlandes,des roſes,
Et ſousces beaux preſèns cachent beaucoup de cho
ſes ;
Mais,quand dans leurs amours ils devroient enrager,
le ne veux avec eux courir aucun danger.
Ils diſent qu'ils ſont morts ſi je n'y remedie.
le ne puis pas de tant guerir la maladie ,
Celuy quime plaira j'en feray mon Amant ,
Et les autres pourront mourir dans leur tourment ;
te recevray ſes vaux , ſes boucquets , ſon hommage,
Et je luy donneray la foy de mariage ;
Mais, à propos je parle icy de marier,
Mes parens Tont ils fous de metant eppuyer ?
Et
DE PIER R E.
Etmelaiſſant pâtir dans l'amoureuſe peine ,
Ont- ils tous reſolu de me garder pourgraine ?
Non, non je ne veux plus entendre leur leçon ,
Et je ſuivray la loy de mapropre raiſon ,
Le premier quiviendra, pourveu qu'il puiſſe plaire ,
Ma foy je le prendray fans faire autre myſterc,
l'en feray mon eſpoux, & les lairray cauler,
Quand je ſeray contente, ils pourront s'appaiſer ,
Il eſttemps, ou jamais de me mettre en ménage,
l'en ay veu de moins belle,& moins vieille,& moins
ſage
Et dont l'oeil toûjours gay de leur raviſſement,
Témoigne bien quel eſt ce doux contentement ;
Quivivent à gogo, qui chacune ont leur homme,
Et peut-eſtre jamaisje n'auray qu’un fantôme :
s'ils ont ſi peu de foin dem'avoir un époux ,
je leur feray ſentir l'effect de mon courroux
I'abandonneray tout, je feray tel ravage,
Que les Loups aux Brebis, & le Chat au fromage,
Détruiront tout leurbien en un même moment,
H Les feront derefter de leur retardement.
Cependant allons voir noftre bonne voiſine,
Pour me bien conſeiller je la trouve aſſez fine
SCENE II.

DOM JOUAN , BRIGUELLE .

Briguelle
fur le port de la Merfortant de faire nanfrage
BRIGU ELLE.
AH ! Trigault de Neptuneavecque tous tesflots,
Tu me fais plus de peur quc picques & javelots,
Nargue de ta puiſſance, & de l'ondeſalée,
De Thetis, Polemon, & de Monſieur Neréc ,
Si ſur vos chiens de dos je cours plus de danger,
Puiſſay-jc eftre englouti, puiflay-ic ſubmerger ,
BI Qu'ay
46 L E FEST IN
Qu'au lieu de via vos eaux me ſervent de breuvage,
Et queje ſois tenu pour un valet peu ſage,
J'ay penſé de la mort ſubir les triſtes loix ,
Jel ay veuë àmesyeux plus de cinquante fois ;
Mon Dieu qu'elle eſt hideuſe , & qu'elle eſt effroya.
ble ,
Son vilain nez'camus m'eſtoit inſupportable ,
Je croy qu'elle eſt punaiſe.
DOM JOU A N.
Avec tes viſions ;
Tes paniques terreurs , & tes illuſions ,
Malgré ma froide humeur tu m'obliges à rire ,
Maiz écoute , craignons que le ſort ne ſoit pire ,
Profitons maintenant de nos inalheurs pallez ,
Vivous plus ſainctement.
BRIGU ELL E.
Vos væux ſoient exaucez ,
Bon , il craint qu'à lafin Atropos ne l'aſſomme ,
O Dieu : pourroit-il bien devenir honneſte homme. ?
Mais ne parlons nous point l'un & l'autre en doc
mant ,
Car je ſuis fi ſurpris d'un pareil changement.
DOM JOU A N.
Vois -tu bien ? la Jeuneſie eſt boüillante & peu ſage,
J'ay profité , Briguelle,en la peur du naufrage ,
Ce n'eſt pas queje craigne en l'eſtat où je ſuis ,
De mourir ou de vivreen peine , & plein d'ennuis ,
J'ay l'eſprit aſſez fort pour ſurmonter l'injure
Que me peutpreparerunafortune future ,
Jeme ris des deſtins , je ne crainspoint la mort ,
Et je brave en tout temps les caprices du ſort ;
Mais fçachant bien qu il eſt un Monarquelupréme,
Dont le pouvoir paroit quand le mal eſt extréme,
It dont le foudre ett prelt à ſe montrer aufli
Quand de ſe corriger on ne prend pasſouci ;
Je crains de l'irriter , & je crains ſa colere ,
Non de peur de mouzir mais pour ne luydéplaire.
A BRI
DE PIERRE, 47
BRIGU ELL E.
Si vous continuez vous allez eſtre Saint ,
Eit- ce vous Dom louan ? dont l'eſprit double & feints
A tué, maſſacré, viole tant de Filles ,
Et qui faiſiez paſſer tout cela pour vetilles.
DOM JOU A N.
Non, non ,ce n'eſt plus moy, j'ay d'autres ſentimens,
Et je te jurerois.
BRIGU E L L E.
Ah ! Monſieur, lans ſermeas,
le connois dés long-temps voſtre façon de vivre ,
Et puis pourquoy jurer alors que l'onſt eft yvre !
DOM JOU A N.
Yvre, avons nous rien pris ? as-tu l'eſprit perdu ?
BRIGU ELL E.
Nous n'avons pas mangé;mais cous avons bien beu ,
Gracesaux vagues , Monſieur . qui nous verſoient à
boire,
-)
Ie m'eſtonne comment vous eſtes ſans memoire.
D OM JOU A N.
Je t'entens ; mais quittons ces diſcours ſuperflus ,.
Le danger a parit ;mais il ne paroit plus,
Raſſeure tes eſprits afin de rendre grace
Au Ciel qni nous fait voir la Tempeſte en bonaſſe.
BRIGU ELL E.
Voſtre penſée eſtbonne & vokre humeur auſſi,
Et le temps qui fait tout ſur vousa reüfli ;
Mais voſtre plus grand mal eſtoit d'aimer les ſem
mes ,
1 Et beaucoup d'autres maux paroiſſent dans vos Ads
mes ,
Dites- moy penſes- vous ſurmonter ce Demon ;
Ou ce vice enragé ?
DOM JOU A N.
Briguelle tout de bon.
Tu me vas voir mener une fi fainte vie ,
Que les plus saints eſprits en auront jalouſie ,
LE FESTIN
Et ceux qui veulent voir les vices abbatus,
Pourronten me voyant pratiquer les vertus.
BRIGU ELL E.
Hl faudra donc, Monfieur; que ceux-là vous imitent,
Qui poar gagner le Ciel inceſſamment meditent,
DOM JOU A N.
Sur ce freſle Element où je t'ay veu pâlir
l'ay veu la vague preſte à nous enſevelir ;
Etcela m'a paru comme une verge preſte,
Ou commedes carreaux qui menaçoient ma teſte.
Par là j'apprens qu'il faut que je chánge aujourd'huy,
Si je ne me veuxvoir dans un mortel ennuy .
BRIGU ELL E.
En effet vous pourriez devenir miſerable,
Et puis qui jugeroit que quelque méchant diable,
A la fin ne viendroit pour vous rompre le coil ;
Il eſt pour cet effet un diable loup garou.
Mais ſortonsde la Mer, achevons le miracle ,
Ce méchant element eſt un mauvais ſpectacle ,
Nous avons affez veu les flots, ſouffert les vents,
Et nous avons allez laiflé croiſtre nos dents ,
Allons nous raffraichir dans quelque hoſtelleric .
SCENE III.

AMARAN TE , MARILINDE , DOM


JOUAN , BRIGUELLE..
A MARA N T E.
Adieu,
Dieu, nous nous verrons tantoſt dans la prairie ,
MARILIN DE.
Souvenez vous toûjours de vivre ſagement,
Vous avez l'ail friant & rempli d'agrément ,
Mocquez-vousde tous ceux qu'il a rendus malades,
Et garantiſſez -les des coups devos ciliades.
Ma filleon ne voit point de Berger en ces lieux ,
Qui ne ſoit outragé du inal que font vosyoux .
DOM
DE · PIERRE. 4)
DOM JOU A N.
Briguelle, voy -tu bien la gentille Bergere.
BRIGU ELL E.
TILS Eh bien que vous importe ? Et qu'en voulez-vous
CINE faire,
Ne vous ſouvient il plus ?
DOM JOU A N.
Où s'addreſſent tes pas ?
Α Μ Α Β Α Ν Τ Ε.
Que vous importe t- il ?
ром JOU A N.
Ne t'effarouche pas.
J'aymeroismieux mourir que te inettre en colere.
Puis ton oeil eſt trop beau pour eftre fi ſevere.
les A MA R A N T E.
i Monſieur,vous vous raillez, je n'ay point de beauté.
BR I G U E L L E.
A l'objet de la Fille, adieu la ſainteté.
De moment enmoment ilchange de viſages ;
S, Monſieur, vous ſçavez bien jouer der perſonnages ,
Je vous croyois tantoſt un Beatifié ,
c. Mais de ce changement je m'eſtois defić.
DOM I OU A N.
Laiſſemoy maintenant ; que ta taille eſt mignonne.
BRIGU ELL. E.
Mais vous avez fait væu.
IN DOM I OU A N.
Ce coquin- là raiſonne.
BR I G U ELL E.
N'avois-je pas bien dit qu'il eſtoit enragé ,
Pourquoy ſuis je ſi ſot de le croire changé ?
A MARAN TE.
Ah ! Monſieur, laiſſez -moy.
DOM IOU A N.
JO
Seule dans la campagne ?
Il faut que je te ſuive, & que je t'accompagne.
с AMA,
LE FEST IN
so Α Μ Α R Α Ν Τ Ε.
Ie ne vais ſeulement qu'à ce prochain Hameau .
DOM I OU A N.
Il n'importe en t'aimant .
Α Μ Α R Α Ν Τ Ε.
Hola , Monſieur tout beau ,
Ne vous échauffez -pas , de peur d'eſtre malade .
DOM TOU A N.
Pour l'eſtre il me ſuffit de ta gentille villade ,
Alliſte-moy , Bergere , & quitte ton courroux .
AM A R A N T E.
Vous n'eftes pas pour moy , je ne ſuis paspour vous,
Vous eſtes de la Cour, & je ſuis du village ,
On ne me peut avoir que parlemariage ;
Quoy que pauvre, Monſieur, je ſuis Fille d'honneur ,
Et jen'écoute point un diſcours ſuborneur .
DOM IOU A N.
Ah ! mon deffein eſt juſte, & ſi tu veux m'entendre ,
Tu verras qu'avec moy tu pourras toutpretendre ,
Qúy, ſi tu veux m'aimer,pas plustard que demain
Tu recevras ina foy , ma franchiſe & ma nain ;
Ne t'en eſtonnc point, ton charmea la puiſſance
De ranger un Monarque à ton obeïſſance.
AM AR ANTE.
Quoy : vous qui poſſedez tant de perfection ,
Qui des Dames de Cour gagnez l'affection ,
Voudriez -vous bien demoy ?
DOM I OU A N.
Ouy , puis que je t'eſtime.
BRIGU ELL É .
La pauvrette , il la tient, il en aura la diſme.
DOM I OU A N.
Ie n'aimepoint la Cour, ſon faſte & ſa beauté ,
N'ontrien qui plaiſe au prix de ta fimplicité ;
LesDames qu'on y voit n'ont ny charmesnygrace ,
Que le plusfoible éclat de ta beauté n'efface ;
Etpuiscellesqu'on croit avoir quelques appas ,
Les
DE PIER R E.
Les empruntent du fard , &n'en poffedent pas ,
Mais ta beaute champeftre eft toute naturelle ,
Et ſon brillant éclat ne l'emprunte que d'elle ;
Enfin je te prefere à l'objet le plus doux ,
Et ſi tu veux dans peu je ſeray ton Efpoux.
Α Μ Α R Α Ν Τ Ε.
Monheur, voſtre diſcours eſt ſi rempli de charmes ,
Qu'il faut vous avouer que je vous rends les arınės
Mais, ne mabufez -pas, eſtant ſous voſtre loy.
DOM JOU A N.
Je te promets dés l'heure, & te donne ma foy.
Α Μ Α R Α Ν Τ Ε.
Me voyant mariée avec tant d'avantage ,
Je vais bien eſtonner tous les gens du Village.
DOM JOU A N.
Sans tarder en ces lieux, allons voir tes parens.
A MA R A N I E.
Allons, vous les allez charmer dans leurs vieux ans.
10
SCENE V.

© BRIGU ELLE ,
E St-il ua plusgrand
traiftre fourbe : eſt il un plus grand
Et ne ſuis- je pas fou de ſervir un tel maiſtre ?
Je tiens pour affeuré la perte & mon malheur ,
Quelque Tragiquefinſuivrà ce ſuborneur.
Qui ne l'euftpris tahtoft pour unSaint,pour un Ange?
Jl et Diable ,il eſt Saint, enfin c'eſtunmélange,
Où les plus raffinez ſe trouveront ſurpris,
Et ſansdoute il agit par les malinseſprits ;
Car autrement commenteſt-ce qu'il pourroit faire ?
1 Jurer à ſon valet de n’eſtre plusſevere ,
D'abandonner le vice , & vivreſagement ,
Et faire le contraire en un même monént ?
Que cette pauvre Fille eſt facile & legere ,
Que ce ſexe eſt fragile en l'amoureux myftere,Telle
'1 C 2
L E FES TIN
Telle qu'on croitrougir & s’armer de courroux ,
Au moindremotlåché de quelque rendez -vous,
Se rendroit fi l'Amant avoit autant d'addreſſe,
Que mon Maiſtre en pratique auprés d'une Mai
treffe ,
Par le geſte des yeux prevoyant ſon malheur ,
J'ay fait ee que j'ay pû pour luy fauver l'honneur.
SCENE V I.

La dance des Noces de Village,


BON - TEMPS , BLAISE , BERGERS ,
ET BERGERES .

B BON TEMPS , Pere de la Bergere.


Aiſés voſtre Mary, ne cachez point vosHammes .
BLÅ I SE, Espowx .
Allons,je neveux pas, qui,moybaiſer les Femmes,
Cela m'eft deffendu , je ferois un peché,
Ah ! Pere vicieux, vous en eſtes taché.
B ON- T EMP s .
C'eſt un ordre établi pour le biende nature.
LaFemme & le Mary le peuvent fans injure ;
Baiſez -vous,couple heureux, chaftement aſſortis,
Voſtre Mere a baifé.
B LA ISE:
Vous en avez inenti,
BO N T E M P S.
Voftre Pere, mon fils.
B LA IS E.
A mentipar ſa gorge ,
Ma Mere eſtoit pucelle, & monbon Pere George
Ne l'euft jamais permisquand elle autoit voulu;
Ils eſtoient gens de bien , leur honneur eſtconnu ,
Quoy traiftre de Beaupere , eft de ainſi on m'af
fronte
Ma
DE PIER R E. S3
1 Ma mere eft impudique & mon pere lang honte,
Tu me veux ſolltenir, fou , qu'ils ſe fontbaiſez ,
Il faut que tes deux bras par les miens ſoient briſez .
BONT E M P S.
Ah ! balourde comment ſerois tu dans le monde,
S'ils ne s'eſtoient baiſez .
1 B LA IS E.
Va face rubiconde,
Traiftre, Satan , luif,Turc,Pecheur,Fourbe fans Foy .
J'y ſuis, j'y ſuis venu mille fois mieux que toy .
B ON - T E M P S.
Leveux tu petit fils, je reprens donc ma fille,
Puiſque tu ne veux pas accroiſtre ma famille.
B LA IS E , appercevant Briguelle.
L'accroiſſe, qui voudra, je ſuis en grand danger
Pere, Femme, fuyons, cet Ours me veut manget.
BRIGU ELLE , ſurvient.
Le coquin , le facquin .
BLAIS E.
Ma femme eft enlevée ,
Au voleur, au voleur.
BRIGU E L L E.
On prend la mariée ,
C'eſt parma foymon maître, il a trouvé bien pire,
Lorsqu'il croitfuir un ours , il rencontre un ſatyre,
Que je ſuis malheuręux je vois de tous coſtez
Que ce traiſtre perſiſte en ſes méchancetez ,
l'approche mon païs, Ciel tout de bon je jure
Que je ne ſuivray plus ce monſtre de nature,
Cette pauvre Bergere eft doucette & bonaffe ;
Elle en tient, elle vient,

C3 SCE
54 LE FESTIN

SCENE VII.

AMARANTE , BRIGUELLE.
AM AR AN TE.
Ан H .! malheur, ah !diſgrace,
Eſprit, traiſtre & méchant, infame raviſſeur ,
Qui n'euft donné creance à ton diſcours trompeur ,
Le fourbe m'abandonne, aprés m'avoir trompée ,
Mais n'es cu pas à luy ?
BRIGU ELLE:
Ouy, vous eſtes dupée ,
Pauvre fille & comment ne compreniez vous pas
Qu'il eſtoit homme à faire un rol ſur vos appas,
Falloit - il vous fier à fes cajolleries ?
AMAR A N T E.
Queles gens de la Cour ſont pleins de tromperies !
Tu ſçais qu'il me jura qu'il ſeroit mon époux.
BRIGUELL E..
Il en a dit autant à trente comme à vous ,
Sans les autres qu'il a pris d'aſſaut, pour tout dire ;
L'ay ſçeu de luyleurs noms à l'entendre médire ,
Car il faut que par tout je luy ſois complaiſant.
AMARAN.TE .
Que me dis -tu , bons Dieux, il eſt donc médiſant ?
BRIGU ELL E.
Médiſant, ah ! vrayement il l'eſt ainſi qu'un diable.
AMARAN I E.
Ah ! mon malheur s'accroiſt, que je ſuis miſerable. ·
BRIGU E L L E.
le vous les vais nommer dans ſon païs natal
Laure, dont le bel æil au vottre eſtoit égal,
Dorinde, Clorianne, Amarante, Iſabelle ,
Selimene, Selye & Lucreſle & Marcelle ,
Angelique, Lucelle, Amiathe, Amarilis ,
DE PIERRE. SS
Et celle dont on fir des chanſons, c'eft Philis ,
Clodine la boiteuſe, & Catin la camuſe
Qui ſe laiſſa duper comme une pauvre buſe,
lannette, Marion, Perrette, lanneton .
lacqueline, Margot, Peronnelle, & Suzon,
Germaine, Violante, Anne, Fanchon, Gillette,
Benoiſte, Marinette, Argine & Guillemette,
Et celles que le temps m ofte du ſouvenir ,
Sont dedans cette Lifte, ah je voy lurvenir
Mon Maiſtre.

SCENE VIIL.

DOM JOUAN , BRIGUELLE ,


AMARANT E.
DOM JOUAN .
SaAns
ns tarder, partons d'icy Briguelle.
} BRIGUELLE , luy monirantla Bergere.
Ie ne le veux que trop ; mais, Monſieur :
DOM JOU A N.
Bagatelle,
Il eſt un bon logis à trente pas d'icy,
Allons nous rafraiſchir, & n'aye autre foucy
Que de me ſuivre.
AM A R A N T E.
Ah Dieux ! le barbare, le traitre,
Ne me pas regarder, ainſi me méconnoittre,
Vous me fuyez, ingrat , & m'emportez l'honneur.
BRIGU ELL E.
Hé Monſieurrendez-luy,ne ſoyez point voleur ,
Pourquoy l'emportez-vous à ceux qui n'en ont
guere.
DOM JOU A N.
Que veut-elle demoy ? que me veux tu Bergere ?
Quelle es-tu ,d'où viens-tu ,qui te met toute en pleurs
Quel estrange accident te cauſe ces douleurs ?
C4 AMA.
9
56 L E FESTIN
AMARAN TE .
Quoy ? pour comble de maux l'autheur de ma dif
grace
Ne me veut plus connoiſtre, oſe avoir cette audace !
DOM JOU A N.
T'a - t -on fait quelque mal, ne me le cele pas.
AM A R A N T E.
Ah ! vous le ſçavez trop.
DOM I O OA N.
le ne te connois pas.
A M A R A N T E.
Ne vous ſouvient -il plus! helas le puis-je dire ?
Il faut que je me tuë & que je me déchire.
BRIGUELL E.
Quoy ! faire la Lucrefle.
A M A R A N T E.
Ah ! ſans mc ſecourir
Donnez-moy. par ce fer le moyen demourir.
DOM I OU A N.
Laiſſe -la maintenant,& qu'elle ſe conſole,
Adieu, retirez-vous eſtes une folle ,
Vous n'y gagnerez pas ſi vousm'importunez ,
Allez donc promptement, & ſi vous revenez .
AMARANT E.
Le Ciel vous punira du tort que vous me faites.
DOM I OU A N.
le ne vous vis jamais, je ne ſçay qui vous eſtes.
AM A R A N T E.
Bergere malheureuſe, horreur de l'Univers ,
Va cacher ta douleur aux plus creux des deſerts,
Que leur nuict rende office à toute la nature
Y cachant pour jainais cette triſte avanture.

SCE
DE PIER R E. 37
SCENE IX.

BRIGUELLE , DOM JOUAN.


BRIGU ELL E.
HEbien. qu'en dites-vous?rous croiray - je jamais
Quand je verrois des feux pour me brûler tous
preſts
Quand voſtre main levée auroit la foudrepreſte
# Pour me brizer le corps, pour me rompre la tefte ;
Quand je verrois des fers, des cordes, de prifons 2
Je neme tairois pas, je dirois mes raiſons.
DOM JOU A N.
Cela m'importe peu quemon vallet raiſonne,
BRIGU E L L E.
Mais par ma foy , Monſieur , vous me la donniez
bonne.
Quand vous juriez tantoſt de vivre ſainctement,
Vous aviez oublié qu'amour eſtoitcharmant,
Ou bien vous ignoriez l'effect de la puiſſance . J
Ď OM JOU A N.
Le vice a fa faiſon comme la repeotance ,
Et ſelon quel'eſprit ſe trouve einbarraſſé,
Il fait des jultesvæux, ou des vreux d'inſenſé ,
Ceux qu'on fait ſur la Mer, au fort de la tempeſte,
Pendant le bruit des vents , quand le malheur s'apı
préte
Se peuventvioler,ne nous obligent pas,
Car on n'eſt pas à ſoy dans lapeur du treſpas,
Et puis, je me croyois enſeveli ſous l'onde,
Lors que je renonçois aux choſes de ce monde ,
l'avois perdu le gouft, j'eſtois ſans ſentiment,
Et n'avois pour objet rien que le Monument ,
Mais, mon ailreprenant le bien de la lumiere,'
le reprens auſſi toſt mon huineur coûtumiere,
Et vivre ſans gouſter les plaiſirs des vivans,
CS
LE FEST IN
Ce n'eſt pas eſtre au monde au plus beau de ſes ans ;;
Bref fi pour mes plaiſirs j'avois quelqu'infortune ,
le m’irois redonner au courroux de Neptune.
BRIGU ELL E.
Toppe à tout, mais un jour vous ſerez attrapé ,
Car le fourbe à la fin eft luy même duppé .
DOM JOU A N.
Voyant le Tombeau de Dom Pierre dans le bois.
Laiſſons- là ces diſcours ; vois-tu cette figure ?
BRIGU EL LE.
Ouy , Monſieur , & j'en crains quelque mauvais ;
augure.
DOM JOU A N.
Ah ! groſier, approchons, & voyons ce que c'eſt.
BRIGU ELL E.
le n'en approcheray, que de loing, s'il vous plaitte .
DOM JOU A N.
Viens donc c'eſt un Tombeau, l'Epitaphe eſt icy ,,
Qui nous pourra tirer de peine, &de loucy.

Ε Ρ Ι Τ Α Ρ Η Ε .
DE DOM PIERRE .

DOM JOU AN , lit..


CY gift la Cendre venerée ,
D'un qui merita des Autels ,
Dont l'Ameavec les Immortels ,
Sejourne dedans l’Empirée.
Dom Pierre, illuſtre Gouverneur,,
Et la merveille de Seville.
lamais vivantn'eutplus d honneur,
Et plus de gloire dans la ville.
Paſſant, en apprenant la fin
D’un Homme de cette importance,
Apprens quel eſt ſon affaflin ,
Afin de prendre la defence .
Dom
DE PIERRE.
Dom louan l'horreur de la terre ,
Et le but du courroux des Cieux :
A d’un bras, digne du Tonnerre ,
Détruit cethoinme Precieux .
Et pour ne l'en garantir pas ,
Le Ciel a conclu la ruine ,
La luftice Humaine , & Divine,
Ont fait l'Arreſt de ſon trépas.
BRIGU ELL E.
Voltre fortuneeſt faite, allez où vous voudrez ;
Mais cominent ſommes nous retournez dans leurs
rets ?
Il faut que nous ſoyons bien proche de Seville .
DOM JOU A N.
Il n'importe, en tout temps rien ne m'eſt difficile ,
Et ſi je vois le ſort me remettre en ces lieux,
C'eſt pour y ſurmonter des cæurs audacieux :
Crois- tu que daos le monde , il ſoit choſe aſſez:
forte,
Pour oſer attaquer un homme dc ma forte ?
Toute Seville eſt peu pour ce bras indompté ,
Et je ne ſuis non plus ſurpris, qu’eſpouvanté.
BRIGU EL LE.
Ma foy , je ne ſçauroisvous déguiſer ma crainte ,
le trouve en l’Epitaphe une ſenſible atteinte.
DOM JOU A N.
En tout cas, ſi je vois qu'ilmefaille perir ,
Ce bras, au moins, Briguelle, en fera bica mourir..
BRIGU ELL E.
La figure, Monſieur, m'a frappé d'une cillade,
DOM JOU A N.
Et puis que la frayeur terend l'eſprit malade ,
Ie vais te delivrer de cet objet fàcheux ,
La briſer en morceaux .
B Å I GUE LLE .
Vous eſtes boutadeux,
Pourquoy troubler les Morts dedans leur Sepulture .
A C6 DOM
60 LE FES TIN
DOM JOU A N.
Tout au moins je m'en vais rompre cette écriture .
Fantôme, dont les os ſont dansce Monument ,
Viens te vanger toy même, & ſans retardement.
BRIGU EL LE.
Fantôine, dont les os ſont ſous cette figure ,
Tenez- vous en repos dans cette Sepulturc ,
Je vous prie humblement , Fantôme de vertu ,
Ne croyez pas mon Maiſtre , il a l'eſprit perdu.
DOM IOU A N.
Tu crois m'épouvanter avecque ta menace.'
BRIGU ELLE.
Etne voyez vouspas , Monſieur,qu'il vous fait grace,
S'il vouloit le lever hors de ce Monument ,
Il yous feroit mourir de frayeur ſeulement.
DOM I OU A N.
Eſprit foible & craintif,quand l'Ame eſt retirée ,
Enfin, lors que du corps elle s'eft ſeparée ,
Croy.tu qu'elle ait jamais ſouci, ny ſouvenir
Du Corps, où fi longtemps on l'a veu ſe tenir ?
BRIGU ELLE.
Mais vous avez tué ce Mort qui veut vengeance ,
DOM JOU A N.
Et tu croisque ceMort doit prendre ſa deffence ?
Ce Mort eſt trop bien mort pour retourner jamais ,
Et qui croit autrement, ſont des eſprits mal -faits.
BRIGU ELL E.
Monſieur, je n'entens point voſtre Philoſophie ,
Mais je crains les eſprits, & ſi je m'en meffie.
DOM JOU A N.
Etbien, s'il peut reprendre & ſa forme. & ſon corps ,
s'il peut voir les Vivans eſtant du rang desMorts ;
Va, dis luy que demain il ine faſle la grace
De manger avec moy.
BRIGUE LLE.
Que j'aye cette audace ?
Moy , je n'en feray rien ,vous y pouvez aller :
o Ciel !
DE PIERR E.' .
O Ciel! en eſt-ilun qui puiſſe l'égaller
DOM I OU A N.
Va donc le convier.
BRIGU ELL E.
Ouy . c'eft.
DOM I OO A No
Suy monenvie.
BR I GUELLE.
Deulliez vous m'affommer, & m'arracher la vic.
DOM I OU A N.
Va donc, ou je m'en vay t'enterrer avec luy.
BRIGU ELLE.
2 Si vous parlez de bon, je ſuis mort aujourd'huy.
DOM I OU A N.
Sans plus me raiſonner, penſe à me fatisfaire.
BRIGU ELL E.
Mais.
DOM I OUA N.
Mais, ſans plus de mais.
BRIGU ELL E.
Et bien , il le faut faire.
A la Figures
Faptême, Eſprit, Figure, omement du treſpas,
Bref, qui que vous ſoyez , je ne vous connois pas,
1 Je ſçay bien qu’eſtant vif , vous eſtiez Gentilhom
me :
Mais je croy qu'à preſentvous eſtes Eſprit,Fantôme,
Mais Eſprit debonnaire , & Fantôme de bien ;
Je viensdonc vous prier, mais vous n'en ferez rien ,
De la part demon Maiſtre, homme qui vous eſtime ,
Et quoy qu'ilfaſſe, enfin a regret de lon crime,
Deyouloir avec luy prendre uo mauvais repas.
BRIGU ELLE , Continni.
L. Figure faitfigne de la tefe.
Ah ! Monſieur
DOM IOU A N.
Qu'ct- ce donc ?
C7 BRL
LE FESTIN
BRIGU ELL E.
Ah ! je ne meſens pas,
La frayeur me poſſede.
DOM JOU A N.
Et bien, d'où naiſt ta crainte
BR I GUE LLE.
Ne l'avez vous pas veu ? ne faites point de feinte.
DOM JOU A N ..
Et quoy, qu'aurois je veu ?
BRIGU ELL E.
La Figure .
DOM I OU A N.
Et comment ?
BR I GUE LLE .
Elle m'a répondu par un grand mouvement,
Sa tefte s'eſt baiſſée, & cela nous aſſure ,
Qu'elle viendra chez nous.
DOM I ODA N.
Ah ! le plaiſant augure ,
C'eſt la peur qui t'abuſe en cette viſion.
BR I GULL E.
Vous-même allez donc voir ſi c'eſt illuſion .
DOM I OU A N.
Ouy dà , j'iray moy -même, & ſans donner crean
ce ,
Au ridicule effet de ton extravagance ,
Mais pour braver ceit' Ombre encor dans ſon Tom
beau ,
Ombre je te.conjure.
La Figure faitde nouveaufigne de la tefte.
BRIGU ELL E.
Il paroift de uouveauð
DOM IOU A N.
Ouy , viens je t'attendray , cette choſe eft nou
velle ,
Allons je ſuis content , ſuy-moy , ſuy-moy , Bris
guelle,
BRI

1
DE PIERRE.
BRIGU ELL E.
Allons je n'ay plus peur, je reprens ma raiſon ;
Car comment viendroit il, ſans ſçavoir la maiſon .

te? Fin du quatriéme. Afte.

2 ACTE V.

SCENE I.

DOM TOUAN , BRIGUELLE


DOM I OU A N.
Ais mettre le couvert .
BRIGUELL E.
Quy, Monſieur ,tout à l'heure.
N'ayez peur que long- temps ſans
manger je demeure,
j I ay tropbon appetit, il y a trop long -temps
Que mon ventre applatit,& que croiſſent mes dents ),
Que je m'en vay tantoſt manger de bon courage.
Il me ſemble déja que je tiens le potage.
DOM I OU A N.
Tu te devrois toûjours tenir en cette humeur ;
ſouvent plus doux que le bonheur.
Car l'eſpoir eſtBRIGU
E L L E.
D'entendre vos diſcours, il eſt fort difficile,
Mais je diray toûjours le manger eſt utile,
Le garçon va venir,Monſieur, dansun moment ,
Mais dites, dans ce lieu ſommes nous ſeurement :
Les Archers, Dom Philippe, eſtant prés de la ville ,
Nous pourroient bien trouver ; car la pauvre Ama.
rille.
DOM I OU A N.
Crois-tu que mon eſprit puiſſe dyrer icy ?
Non , non, je ſuis exempt de crainte & de foucy ,
Dés,demain dans Seville on verra mon viſage ,
l'ay
64 LE FEST IN
J'ay bon cæur & bon bras,bon ſens, & bon courage,
Ét tu verras tous ceux qui font mes ennemis ,
Craintifs à mon aſpect, toutautant que ſoớmis .
BR I G UE L L E.
Je nele verray pas, dans le peril vous ſuivre ?
Il faudroit queje fuſſe ignorant ou bien yvre.
DOM I OU A N.
Que je ſuis malheureux d'avoir un tel poltron .
BRIGUELL E.
Et ſi j'eſtois pendu, Monſieur , qu'en diroit on ?
Non , je demeureray danscette hoſtellerie.
DOM JOU A N.
La cuiſine te plaiſt.
BR I G U ELL E.
Elle donne la vie.
Et Seville aujourd'huy nous donneroit la mort.
DOM JOU AN ,
C'eſt à toy de me ſuivre & aufli mon ſort ,
Puis d'ailleurs ina preſence y ſera neceſſaire
Pour connoiſtre le bien que m'a laiſſé mon Pere ,
Sous main,je vendray tout, vignes, maiſons,vergers,
Et puis nous irons vivre aux pays eſtrangers.
BRIGU ELL E.
Mais ne parlons donc plus de Flandre & d'Allema.
gne ,
Allons nous-en plûtoſt au pays de Cocagne
On dit qu'il y fait bon, qu'on n'y manque de rien ;
Mais le diſner ſurvieat Monſieur,traictons nous bien
Pour moy je me diſpoſe à donner d'importance ,
Sur un gigotfarcéqui doit remplir mapanſe ,
La faulce eſt faite à Pail, & de bonne façon ,
Et celuy qui l'a faite eſt habile garçon ;
Que j'ay bon appetit, ah ! l'objet delectable ,
Confeſſez qu'il fait bon s'embarquer à la table ,
Ah ! Bacchus tu vausmieux que tes autres parens ,
Ces gouverncurs des flots qui nous rendoient mon .
fans
Alors
DE PIERRE. 65
JU %
Alors qu'ils nous donnoient plus d'eau qu'on n'en
peut boire ;
Ce ne ſont que des ſots, & chacun le doit croire ;
La douce Exhalailon qui vient flater mon gouſt
Là là mon pez, tout beau, laiſſons - là ce ragouſt.
Mon ventre en peu de temps , vous auſſi mes en
trailles,
Quand mon Maiſtre aura fait , lors vous ferez ripail
les,
Le feftin arrivé.
Monſieur, j'ay veu tantoſt une jeune auté
Qui vous euſt pour un temps ravila liberté :
Elle m'a demandé deuxfois de vos nouvellees.
DOM TOUA K.
oà ? dy donc promptement .
BRIGO E L L E.
Mais elle eſt des plus belles,
DOM I OU A N.
Mais que t'a-t-elle dit, Briguelle, conte moy.
BRIGU ELL E.
Ouy-da j'ay trop de ſoif, & de faim par ma foy,
Non, vous n'en ſçaurez rien ſi je neſuis à table.
DOM I OU A N.
Prens un ſiege & te ſieds.
BRIGUELL E.
Vous eſtes ſociable.
Cela me plaiſt.
DOM I OU A N.
Et bien.
BRIGU ELL E.
Ah ! laiſſez -moy manger.
DOM I OU A N.
Apprens-moy ſon logis ſi tu veux m'obliger:
BRIGU ELL E.
Tout doux un peu de temps .
1 DON 10UA N.
Comme a t - elle la taille.
BRL
LE FEST IN
BRIGUE LLE.
Grande.
DOM I OU A N.
Le teint.
BRIGU E L L E.
Fort beau pour la douce bataille.
DOM I OU A N.
Le port, la main , les dents, les cheveux & les bras.
BRIGU ELL E.
Vous m'en demandez -bien, tout reveſtu d'appas.
DOM I OU A N.
L'ail.
BRIGU ELL E.
Tout à fait fripon, entre doux & ſevere.
DOM I OUA N.
La bouche.
BRIGU EL LE.
Elle eft, elle eſt, elle eſt fort bien pour plaire.
L'Ombre de DomPierre bcurte à la porte .
Vertre-beuf, qui va là, je crains l'écornireur.
DOM I OU A N.
Briguelle ,ouvre au plâtoft, d'où provient ta frayeur.

SCENE II.
L'OMBRE DE DOMPIERRE , DOM
IOUAN , BRIGUELLE .
L'OMBRE , Entrant dans la Maifon .
Om Iouan , c'eſt ainſi que je tiens ina parole,
D Et je ne fis jainais de promeſſe frivole.
DOM I OU A N.
Siez- toy, je t'attandois.
BRI GUELL E.
Me voilà maintenant,
Ala mercy du diable, & de fon Lieutenant.
DOM
DE PIERRE. 67
DOM JOUAN.
Tien, que j'aye l'honneur de te ſervir ces viandes ,
Je voudrois t'en pouvoir donner deplus friandes ,
Enfin je te voudrois traiter ſuperbement ,
Mais je ſuis dans un lieu fort peu commodement ,
Pour te pouvoir donner ce que veut ton merite .
L'OMBRE.
N'aye point en ce temps de deſirhypocrite,
Ne raille point les Morts, & que leur triſte aſpect
Imprime dans ton cour la crainte & le reſpect ,
Que les funebres lieux où leurs cendres repoſent ,
Attirant tesregards, le ſilence t'impoſent ,
Que ce funeſteobjet de leurs triſtes lambeaux
2 Arreſtent ces fureurs qui cauſent tant de maux ,
Es craignant à la fin de tomber en leurpiege ,
Aye horreur pour ta main impie, & facrilege ,
Contente-toy cruel que par un lâche effort,
Dans ma propre maiſon tu m'as donné la mort ;
Sans violer encor, deſſus ma Sepulture ,
Le deuil & le reſpect que nous doit la Nature ,
Tremble Barbare, trenible, & me voyant icy ,
Sçache que la vengeance eſt mon plus grand ſoucy,
C'eſt le mets que tu dois à mon Ombre irritée ,
Et que me doit ſervir ta main enſanglantée ,
Ouy, ton cæurcriminel,fans Juſtice & fans Loy ,
03 Eft le ſanglant repas que je cherche pourmoy .
Loin de te condamner, tu te plais en tes crimes ..
Et te voyant foüille d'actes illegitimes,
Tu viens ſur mon Tombeau encor braver mesos ,
Enfin , en chaque lieu tu troubles mon repos,
Et je croy que ta rage, ou plûtoft ta furie ;
Voudroit pouvoirm'ofter uneſeconde vie.
Que t'ay je fait, Tyran , n'es-tu pas ſatisfait ?
D'avoir veu de ma mort le déplorable effet ?
N'es- tu pas ſatisfait du deuil de ma famille ;
N'es -tu pas ſatisfait du tourment de ma Fille ?
N'es-tu pas ſatisfait des coups de tes furcurs ?
Veux,
LE TESTIN
Veux- tu t'enſevelir dans de plus grands malheurs ?
Atters -tu que le Ciel jette deſſus ta tefte ,
Les Foudres, que deja ſa Juſtice t'appreſte ?
Attens-tu que la terre ouvre deffous tes pas.
Ungouffre épouventable , & faſſe ton trépas ?
Bref, que ce même Ciel pour affiiger ton ame
Te donne mille morts dans l'éternelle fâme ,
Et qu'alors qu'il le te voit profaner les Tombeaux ,
Il ne faffe le tien du ventre des Corbeaux ,
Qu'il ne t'aneantiffe , & que toncæur ſuperbe ,
Soit foulé ſous les pieds, cent fois plus bas que Pher
be
Qu'il ne te faſſe enfin l'horreur de l'Univers ,
Indigne ſeulement d'eſtre en paſture aux vers ?
DOM I OU A N.
C'eſt trop , laiſſons cela j'attends ma deſtinée ,
D'une ame reſoluë, & non pas eftonnée ,
A ta Santé.
L'OMB R E.
Pourſuis , mais ne t'abuſe pas ,
Mon Ombre veut qu'icy l'on vengemon trépas ;
D'une façon ou d'autre , il faut me ſatisfaire .
Ta perte eſt dans ma main , évite une colere ,!
Qui ſurpaſſe l'eſprit , & l'humain jugement.
DOM I OU A N.
Que peux tu quand ta force eſt dans le Monument ?
Tu parois ridicule en faiſant le ſevere ,
Et ton diſcours n'eſt bon qu'à troublerun vulgaire .
Tu demandes de moy des fatisfactions ,
Va'je me fis jamais ces laſches actions ,
Tu te dois ſouvenir que ce fer eſt l'excuſe,
Que je donne à celuy qui de crime m'accuſe:
L'OMB R E.
Quoy, toy qui devantmoy devrois baiſſer les yeux ,
Tu me fais louvenir de ton crime odieux ,
Devrois tu pas trembler en voyant ma preſence ,
Moy , qui ac ſuis remply que d'un feu de vengeance:
Qui
DE PIERR E.
5 Quiporte la fureur, & la haine avec moy ,
Qui devroit dans ton cour ne produire qu'effroy,
Infolent, orgæilleux, baiſie, baiſſe la veuë,
Et qu'a mon triſte alpect ta rage dininuë,
DOM I OU A N.
le verrois maintenant cent fantômes hurlans,
Dans machambre trailner mille drapeaux ſanglans ,
EN, Prononcer mes malheurs traîner des fers,des chaines
Que mes yeux à les voir n'auroient aucunes peines ,
Juge ſi ton aſpect me doit faire trembler.
L'OMBRE.
Songe à toy , Dom Jouan .
DOM I OU A N.
Enfin ,c'eſt trop parler,
De crime, de malheurs, & de mauvais augure.
L'OMBRE .
Tu dois ſervir d'horreur à toute la nature ;
Execrable, & dans peu doit arriver ta fin .
BRIGU ELL E.
Juſtes Dieux !
DOM IOU A N.
Viens Briguelle apporte-nous du vin .
BRIGU ELL E.
Il eſt proche de vous, Monſieur.
DOM 100AN , Ayant du vin .
Ame poltrone ,
Si tu me fais lever, ah ! coquin tu t'eſtonne.
Mange.
BRIGU ELL E.
Je ſuis ſans faim ,puis je ſuis demy mort.
DOM JOU A N.
Chante donc.
BR I GUELL E.
Que je chante à la fin de mon ſort,
Ic ne ſuis pas un Cigne, & je ſuis Catholique,
DOM JOU A N.
L'impertincar-poltron dans la terreur panique .
1 L'OM .
LE FESTIN
go
L'OMBRE .
C'est affez, Dom louan, je ſuis fort ſatisfait,
De la reception qu'aujourd’huy tu m'as fait ;
Ie ne t'ay pas manqué,j'ay tenu ma promeſſe ,
Mais, te voyantrempli de tantde hardieſte ,
Ce ſoir, je te convie à manger avec moy.
DOM I OU A N.
Et bien, je m'y rendray toûjours exempt d'effroy,
Où veux - tu que ce ſoit ?
L'OMBRE.
Deſſus ma ſepulture.
DOM I OU A N.
Ouy -da, tu m'y verras.
BR I G ELL E.
Monſieur, je conjecture ,
Que vous devez perir dans ce lieu demalheur ,
le n'irois pas.
DOM I OU A N.
Maraut.
BRIGU ELL E.
C'eſt un Richard ſans peur,
Et je croy quece Diable encore le ſurpaſſe,
Mais,ô Dieux ,de frayeur mon corps eſt toutde glace
Dieu me veüille exempter de cet eſprit malio ,
Toutesfois il s'enva, je le tiens fort benin .
L'OMBRE.
Adieu, tu ſçais le temps, ne me faispas attandre ,
Ou ne me promets pas.
DOM I OU A N.
Va, tu m'y verras rendre ,
Ic tiendray ma parole, eſtant homme d'honneur.

SCE
DE PIERRE .

SCENE III.

DOM JOUAN , BRIGUELLE.


DOM IOU A N.
B Riguelle que faistu ?
BRIGO ELL E.
le raſſeure mon cæur ;
Et taſche à retenir mon ame qui s'envole,
Ah ! Dieux, je ſuis ſans poux , ſans force , & ſans
parole.
DOM I OU A N.
Tu t'es épouventé .
BRIGU ELL E.
Qui ne le feroit pas ?
Il faudroit qu'l fèt diable,& diable du plusbas
Des cachors de l'enfer, où tous maux l'on endurc.
DOM I OU A N.
Mange, je veux ſortir.
BR I GUE LLE.
Aprés cette figured
Ie ne veux pas manger je deviendrois ſorcier ;
Puis chez moy l'appetit a perdu ſon meſtier.
DOM I OU A N.
Viens donc, car auſſi bien un ſouper magnifique,
7 Nous attendra ce ſoir.
BRIGU E L L E.
Ah ! le traiſtre heretique,
Sans doute il veut aller ſouper chez cet eſprit ,
Mais que boire & mangermepuiffe eſtre interdit
si je luy fais eſcorte & Tuis fon fol caprice,
Mais je ſuis ſeul icy, fuyons, c'eſt mon ſupplice.

SCE
3
72 LE FEST IN

SCENE IV .

LUCIE , AMARILLE.
LOCI E.
A Marille,i eltemps de finir ces rigueurs,
D'arreſter vos ſoấpirs, & de tarirvos pleurs,
Si le deuil qui vous ſuit, & vous ronge ſans ceſſe,
Si voſtre cæur toûjours plongé dans la triſteſſe ,
Vous eftoient des moyens de retrouver un jour
Celuy qui nevit plus que dedans voſtre amour ;
Si voſtre plainte enfin ,vousrendoit voſtre Pere ,
J'approuverois icy voſtre douleuramere ;
Il faut vous conſoler, il vit dedans des ceurs ,
Où ſa mort a cauſé de ſemblables douleurs ,
Seville en vous voyant en eſt dans des allarmes ,
En vous voyant pleurer, elle jette des larmes,
Vous pouvez la tirer de ſon affliction ,
Chacun ſçait bien le cours de votre paſſion ,
On aime Dom Philippe on l'honore, on l'eſtime ,
On ſçait qu il eſt vaillant, genereux, magnamine ,
Et l'on n'attend de vous que l'heure & le moment,
Pour faire voſtre Eſpoux d'un homme ſi charmant ,
Aprés un triſte ſort, & tant de violence
Donnez -nous ce ſujet d'ample rejoüiſſance.
A MAR I LL E.
Je dépens mainrenant de voſtre authorité ,
Et ne dois ſuivre en tout que voſtre volonté .
LUC I E.
Dom Philippe en tous lieux cherche voſtre ven
geance ,
Il vous ſert de bon cæur, comme ſansrepugnance ,
Et vous devez donner à ce cæur genereux
Le juſte payement que meritent les feux.
AMARILL E.
Si pour luy je n'avois uac amoureuſe flâme
Si
DE PIERRE. 73
si ſes perfections n'avoient charmé mon ame,
le jure qu'à preſent ſa generoſité
Feroit un grand progrez deſſus ma liberté ;
Il ſemble que l'amour des vertus les plus belles,
De charmes nompareils, & de graces nouvelles ,
Ait orné Dom Philipfe, & que cet ornement ;
Vient flatter ma douleur, & mon reſſentiment ;
Quand Dom Philippe enfin ſe preſente à ma veuë :
Malgré mes déplaiſirs ma perce diminuë ,
La ſource de mes pleurs ne produit que des feux ,
Celle de mes douleurs des ſoû pirs amoureux ,
; Mes ſanglots à l'inſtant ſontchangez en delices ,
→ Et mon bonheurenfin ſuccede à mes ſupplices.
LUC I E.
On dit qu'il eſt icy .
AMARILLE.
i le l'attens eri ces lieux ,
Je n'ay pû m'en deffendre.
LUCIE .
Un homme officieux ,
2 Comme il eſt , obtient tout ſur le cour d'une
Amante :
Mais jouiſſez du bien que l'amour vous preſenten
Poſledez l'entretien d'un vertueux amant,
Et que rien ne vous trouble en ce contentement,
Nous
Ĉ nous verrons tantoſt, adieu je mc retire .
ACTE V.

DOM PHILIPPE , AMARILLE. 1


DOM PHILIPPE.
* M Alheureuxque je ſuis,que luy pourray- je dire
Vous voyez devantvous un pauvre infortuné
A vosdedains déja ſans doute condamné ;
Qui vient peut etre icy pour achever ſa peins ,
En voyant vofreamour n'eſtre plus rien que haine ,
D
LE F.ES TIN
It coanoiſt ſon malheur, il ſçaitque devant vous ,
Il ne merite plus qu'un furieux courroux ,
Qu'il a manqué le coup que veut voitre vengeance ,
Aulli dedans ces lieux il n'a pas l'inſolence
De paroiſtre à vos yeux en qualité d'amant ,
Mais commeun criminel traîné par ſon tourment ,
Qui ne peut rencontrer deplus rude ſouffrance ,
Que de voir Amarille eſtre encor fans vengeance ;
Vous ſçavez bien commentl'injuſtice des Cieux
A mal recompenſé mon zele officieux.
AMARILLE .
Vous n'eftes pas tenu de faire l'impoſſible
Non voſtre cæeur eſt franc, & le mien eſtſenſible ,
Et je reconnoiſtray vos ſoins par des faveurs ,
Qui banniront de vous la peine & les douleurs .
DOM PHILIPPE.
Ah ! ceſſez , ce diſcours eſt trop remplide charmes ,
Vous avez oublié le malheur de mes armes ;
Si je viensm'expoſerà vos divins appas ,,
C'eſt afin d'exciter & mon cæur & mon bras ;
C'eſt qu'ils ont le pouvoir d'accroistre mon courage,
De chaffer mon malheur & mon deſavantage ;
Ce ſont des Dieux puiſſans, à qui tous les mortels
Doivent inceſſammenr eriger des Autels ;
D'aider un malheureux au fort de ſes ſouffrances ,
Je viens les implorer ces divines puiſſances ,
Ouy , je rencontre en vous & mon Temple & mes
Dieux
Et puis que Dom louan m'artire dans ces lieux,
I'ay crû que je devois pour ne pas faire un'crime ,
Vous apporter mon cæur ainſi qu'une victime,
Ceft-là ce queje veux, & n'ay pasmerité
Que vous ſongiez encor à ma fidelite .
A MA RILL E.
Quoy ! ce traiftre et icy ?
DOM PHILIP P E.
C'est ſans doute Madame,
Et
DE PIER R E. 75
015 Et njalgré le tourment que m'a produit ma fåme
le n'aurois pasl'orgæuil de paroiſtre
. à vos yeux
Sans vous avoir vangée.
AMARILLE.
Ah ! s'il eſt en ces lieux,
Il ne peut éviter ce qu'on doit à ſon crime ;
Les Archers ſont par tout, vous avez trop d'eſtime ;
DRES Pour chercher à com battre avec un criminel ;
ew Et puis ce vous ſeroit un tourment eternel ;
Non, il faut qu'un bourreau l'immole à ma colere ,
Et qu'on voye en public que je vange mon Pere.
DOM PHILIP P E.
bie Ie veux bien qu'un bourreau l'immole aux yeux de
tous ,
. Mais, c'est ma main qui doit le livrer à ces coups.
MA SCENE VI.

LE PREVOST , AMARILLE , DOM


PHILIPPE , ET DEUX ARCHERS.
rag
LE PREVOST , Parlant à Dom Philippe.
tes
Monſieur, je vous cherchois ; ou vient de nous
apprendre,
Qu'on a veu Dom louan , nous allonspourle pren
dre ;
xD6 On nous vient d'informer des lieux ou l'on l'a veu..
AMARILLE .
Enfin , vous voyez bien que le Ciel a pourveu
A me donner ſecours au ſoin de ma vengeance.
DOM PHILIP P E.
les Archers s'en vont.
Donc ſansperdre de temps, allez en diligence
Où vous ſçavez qu'il eſt, je vais ſuivre vos pas .
parlant à Amarille.
s'ils manquent en tout cas, je n'y manqueray pas,
Car ie ſcay mieux qu'aucun le eu i lle
.78 LE FESTIN
AMARILLE .
Vous voulez qu on vous doive une priſe li belle ,
Allons.

SCENE VIL

DOM IQUAN , BRIGUELL E.


BRIGUELL E.
C.
''Eft tout de bon ,nous allons en des lieux
Où , pour nous eftriller des diables furieux
Ne nous feront rien veoir que rage, que rancane,
On nous eſtouffera ; Soleil, Eftoilles, Lune,
Adieu donc pour jamais, je vais dans des manoirs
Où nous ne verrons
DOM rien que desDemons tous noiss."
I OU A N.
Qui t'intimide, Sot, & que pouvons nous craindre :
BRIGU EI LÉ.
Ah ! vousvousobftinez , pour m'achever de pein.
dre ,
Mais encore une fois, Monſieur, perfez y bien,
Nous n'en reviendrons pas.
DOM I OU A N.
Va, va, je ne crains rien,
L'ay veu ce qu'on peut voir, Briguelle, ſur la terre,
Les Eſprits forts , les Grands , les sçavans , & la
Guerre ;
Il ne me reſte plus dans mes penſers divers,
Qu'à voir ſi je pouvois les cieux, & les Enfers ,
Celuy que je vais voir n'eſt plus dans ces matieres,
Qui ſouvent font obſtacle aux plus belles lumieres,
C'eſt un eſprit tout pur, & je ne doute pas
Que l'eſprit & le corps ne faſſentun bon repas ;
Allons donc ſans tarder, l'occaſion eſt belle ,
le croy qu il tient école auſſi ſurnaturelle ,
L'homme eſt lâche qui vit dans laftupidité.
On doit porter par tout ſa curioſité.
BRI .
DE PIERR E. 77
BRIGU ELL E.
Ah ! vivre pour mourir, eſt une forte vie .
DOM JOU A N.
Croy-tú vivre toûjours :
BRIGU ELLE.
Ce feroit mon envie ,
I Mais vous m'en oftez bien les moyens maintenant.
DON JOUAN .
si Ab! de tous les poltrons le plus impertinent.
Allons, allons.
BRIGU ELL E.
14 Le bon Dieu nous conduire ,
Et ne permette pas que le diable nous nuiſe .
OLS BEIGU ELLE , derrierela grotte .
nok Helas ! c'eſt tout debon il me tient au goſier 3
09AN1 Et je ſuis inaintenant ſouple comme un ozier.
La Grotte s'ouvre.
SCENE VIII .
L'OMBRE , DOM IOU AN ,
BRIG U ELL E.
en, L'OMBRE .
Tes
& DOm Jouan , prend ce ſiege , & puis qu'aucune
Ne trouble ton eſprit, & que ton ame atteinte ,
D'un penſer orgceilleux addreſſe icy tes pas ,
eſtant à Tables
res Commence à profiter de ton dernier repas.
Commencevoir DOMGae JOU A N.
LE FESTIN
DOM JOU AN .
Quoy : tu ne viendras pas.
BRIGU ELL E.
Je ne ſuis pas fi befte ?
Car cet eſprit malin m'écraſeroit la teſte ,
J'attends en priant Dieu le moment de ma mort.
DOM JOU A N.
Quoy ? tu penſes mourir ?
BRIGU E L L E.
Je le penſe, & bien -toff,
Ah ! ſi Monſieur l'eſprit vouloit ſauver ma vie ,
Qu'il me feroit de bien.
L'OMBRE .
Sçais-tu bien quel genie ,
Tęconduit en ce lieu ?
DOM I OU A N.
Quel qu'il ſoit, tu m'y vois.
L'OMBRE .
Si le vice ceſfoit de te faire des Loix
Du coup qui va tomber ty te pourrois deffendre ,
Et du foudre qui va mettre ton corps en cendre , .
Dom louan, l'heure eſt prés , que ton tragique fort
Doit vanger en ce lieu tant de morts par ta mort ;
Entends-moy prononcer ta ſentence mortelle ,
Ft diſpoſe aux tourmens ton ame criminelle ,
Mange cependant, mange, & contente ton corps ,
Voilà les mets qu'on mange à la table des morts,
Ne te rebute pas,s'ils ne ſont delectables,
Ie donne ce que j'ay.
DOM I OU A N.
Quand ce ſeroit des Diables,
'Ty me verrois manger.
$ DOM JOUAN , à fon valet.
Nous viendras - tu ſervis
Brig elle
BR I GUELL E.
Ah ! je ſuis mort, il luy fautobeit .
L'OM
DE PIERRE. 79
L'OMB R E.
Connois -tu bien qu'elle eſt l'ame de la Nature ?
Celuy qui donne l'eſtre à toute creature ,
Sçais-tu que la vertu de momenten moment,
Rend la vie à ton corps comme le mouvement,
Que tu n'as de pouvoir qu'autant qu'un Dieu t'en .
donne ,
Et qu'on doit tout hommage à ſa ſainte perſonne ?
DOM JOU A N.
Que me viens-tu proſper :il n'eſt pas de ſaiſon ,
De me catechiſer, j'auroispeu de raiſon,
Si je ne connoiſſois l'autheur de toutes choſes ,
Je ſçay bien que ſes mains ſont les premieres caus
ſes
Des ouvrages qu'on voit, qu’on admire icy-bas.
L'OMBRE .
5 Sçais-tu bien qu'à preſent ce Dieu veut ton trépas?
DOM JOU A N.
Il ma donoél'eſprit, l'ame, la connoiſſance ,
La force, la raiſon, le cour, l'intelligence ,
Et tout cela pour vaincre, & braver les deſtins
Et mon pouraffliger l'ouvrage de ſes mains.
L'OMBRE.
Tu ſçais bien que too Pere eft dans la ſepulture ,
Et que ton cæur rebelle aux loix de la nature
A commis ce forfait, qu'ilelt dans le tombeau,
Et que ton bras en eſtl'execrable bourreau ,
Tutereſouviens bien que ta brutale rage
A rempli mamaiſon dedcüil & de carnage ;
Que mes jours ont eſté par toy precipitez ,
Et querien n'eſt égal à tant de
ils cruautez :
font en figeandmine
LE FEST IN
Mais puis quetu connois laſupréme puiſſance,
Tu dois ſçavoir qu'elle eſt l'appuy de l'innocence ,
Que l'Eternel et jufte, & que ta cruauté
Va recevoir icy ce qu'elle a inerité;
Toutesfois il n'eſt point d'ame ſi criminelle ,
Qu’un repentir ne ineine à la gloire éternelle ,
Situ veux éviter des tourmens eternels,
Demande au Ciel pardon de tes faits criminels.
DOM JOU A N.
Ne parle point du Ciel , qu'il puniffe, ou pardon
ne ,
Je nemerepens point, il n'eſt rien qui m'étonne,
Et quiconque a le cæur auſli bon quele mien ,
Nepeut s épouventer pour toy qui n'es qu'un rien :
M'ofes-tu propoſer cette action infame,
Je me repentiroispour prolongerma trame :
Mon deftin eſt écrit, même dés le berceau ,
Et l'endroit eſt marqué qui ſera mon tombeau :
Si je voyois icy ma Sepulture ouverte ,
Et qu’un for r: pentir plit differer ma perte ,
l'affronterois ia inort, je ne le ferois pas ,
Et voilà ce qui peut retarder mon trépas ;
Quy ce fer armeroit ma main contre un Ton
nerre ,
Luy montrant fon éspze.
Sile Ciel m'attaquoit je luy ferois la guerre ,
Tout au moins je mourrois dans cette volonté .
L'OMBRE .
Impie ! ah ! malheureux !
DOM JOU A N.
Ton importunité
M'échauffe trop le fang, tay toy
L'OMBRE.
Quoy temcraire ,
"Tu n'apprehendes point un chali iment levere ?
DOM
DE PIERRE.
DOM I OU A N.
Ainſi donc fpectre affreux, ta traites un vivant
D'injures, de menaces ?
L'OMB R E.
C'en eſt trop, inſolent,
Je t’ay traité cent fois mieux que tu ne merites.
DOM JOU A N.
Ah ! c'eſt trop endurer,depuis que tu m'irrites,
Auſſi bien ce ſpectacle eſt trop injuricux,
Il faut que fans tarder j'en delivre mes yeux..
LON BRIGU ELLE,
Monſieur l'Eſprit, ayez égard à l'impocence,
j Ne perdez pas Briguelle.
L'OMBRE , Prond Dom Jouan
par la main .
Ah ! c'eſt trop d'inſolence,
Et c'eſt trop mépriſer la Juſtice, & la Loy ,
Barbare, fers d'exemple aux inéchans comme toy ,
Et que tout l'Univers de ton malheur extreme ,
Syache que qui vit mal, aufli mourra demême.
Dom Jouan abiſme,fon valet demeure eſtourdy ſur le
Theatre da bruit du Tonnerre , Yo la Grotte disparoiſt ,
* Briguelle neſçait où il eft.
LE FES TIN

SCENEIX ,

LE PREVOST , LES ARCHERS,


DOM PHILIPPE, BRIGUELLE .

AH ! laiffe?- Roy vivre au moins encorun an,


DOM PHILIPPE ,
Archers,prenez cet homme il eſt à Domlouan ,
Il le faut entraîner, & ſans doute le traiſire
Nous inſtruira du lieu qui recelle fon Maiſtre.
BRIGUELL E.
Eſprits, je vous conjure avec foâmiſſion,
De me vouloir traiter avec compaffion.
DOM PHILIP P E.
As tu perdu le ſensqu'eſt-ce que tu veux dire !
BRIGU ELL E.
Mon pauvre Maiſtre.
DOM PHILIP P E.
Et bien, mais ſouffronsqu'il reſpire ,
le connois ce que c'eſt, ce pauvre malheureux
Plaint fon Maitre , & ſans doute il faut qu'un fort
fâcheux
Ait prevenu nos ſoins, reconnois moy Briguelle.
BRIGU ELL E.
Ah ! Monſieur pardonnez à mapauvre cervelle ,
En quel lieu ſuis je, helas! il mevientd'arriver,
Ce qu'on n'a jamais veu, ce qu'on ne peut réver ;
Mon Maiſtre eft abiſme, je ſçay que pour ſon crime ,
Contre luy vous avez un courroux legitime :
Mais il eſt bien puni, fi donc quelque tourment
M'eft ordonné je veux l'endurer conſtamment.
DOM PHILIPPE.
On ne te fera rien , Briguelle, je te jure ,
Conte nous ſeulement cette triſte avanture .
SCE
DE PIERRE

SCENE X.

| AMARILLE , LUCIE , DOM PHI.


LIPPE , BRIGUELLE , LE PRE
VOST , LES ARCHERS .
DOM PHILIP P E.
M Adame,s'en eſt fait,le Ciel judicieux ,
A puni laflaſin .
AM ARILLE.
Grand Monarque des Cieux.
L'homme qui s'endurcit, & ſe plaiſt daus le vice ,
Eſprouve toft ou tard l'effet de ta juſtice ?
Comment le ſçavez- vous ?
DOM PHILIP P E.
Nous avons rencontré
Ce Valet qui ſembloit encor tout égaré .
Il nous a dit la perie, & la choſe est croyable ,
Pour le pouvoir tenir encorplus veritable ,
Il nous en va conter l'hiſtoire en un moment ,
Cependant vous pouvez appaiſer mon tourment,
Quoy , que pour un objet ſi charmant & fi rare ,
Mon merite ſoit peu .
LUCIE .
La Ville ſe prepare ,
A voir voſtre Hymenée, il faut & promptement
Luy donner , Amarille, un tel contentement.
LE P R E V O S T.
Madame, je ſçay bien que tout un Monde eſpere
De voir un jour ſibeau.
LE FETSIN , & c .
Vien, Briguelle, je veux te prendre à mon ſervice.
BRIGU E L L E.
Le ſort aux bons valets à la fin fait Juſtice ,
Je recouvre un brave homme, & je ſuis deſormais,
Pour eftre plus heureux que je ne fus jamais.

FI N.