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biais.

L’évanouissement physique : l’oeuvre elle-même


ou ce qui la révèle disparaît. Ainsi, les walldraws se
dissipent après l’exposition. Autre exemple : dans
l’installation Buées , des dessins sont appliqués sur des
plaques de plexiglas au moyen d’une solution chimique
invisible. En y libérant l’humidité de son souffle, le
visiteur les voile ; paradoxale, cette brume dévoile
d’éphémères fantômes. Dans l’éblouissement, se trouve
une deuxième modalité de disparition, métaphorique
celle-là. Il s’agit de cette perte de l’identité et des
formes sous cette virginité lunaire. Le retrait pourrait
se distinguer comme dernier mode, celui de la buée
ou encore de l’eau (dans son installation Horizon ),
© 2009 insaisissable. Dans les trois cas, c’est dans l’absence
que son travail se révèle et trouve son efficacité. C’est
« l’Optique du murmure » dans ces retraits imperceptibles, que le mouvement
s’installe et que son oeuvre laisse advenir des formes.
Une foule silencieuse. Une foule dénuée de ses cris, Pas à pas représente une file d’attente. Et toujours ce lait
de ses slogans, de son mouvement. Nécessairement dont émerge les silhouettes. Traits et hachures, comme
partisane d’une cause ou d’une autre, engagée. des coups de burin dans la blancheur. C’est de là qu’il
Pourtant ici, elle n’est pas politisée, banderoles vierges sculpte le dessin, dans ce marbre fibreux. Dessiner pour
qui caractérisent le champ des possibles. La blancheur Emmanuel Régent, est une façon de mettre en forme,
n’est autre que le blanc du papier, de la toile, ou encore de noter, de penser, avant tout. Puis vient le moment
celui des murs de l’espace d’exposition. Les banderoles de l’oeuvre. Alors le dessin quitte le rang de croquis
sont vidées de leur contenu sans pour autant perdre ou d’esquisse et s’élève au statut d’oeuvre au même
leur force de proposition dans la mesure où les regards titre qu’une peinture ou une installation. Son travail se
portés sur ces plans immaculés peuvent les remplir constitue en des allers retours, sorte de jeu entre les
de leurs propres revendications. L’espace ainsi vacant modes, les matériaux et les médium. Pour lui il s’agit
laisse au regardeur la place nécessaire dans laquelle il va de ne pas s’emprisonner dans une logique qui ferait
pouvoir projeter son imaginaire et rendre l’impossible office de tampon-signature. De là découle la diversité
imminent. de son travail : volumes, dessins, installations... En
cela aussi Emmanuel Régent est un marqueur de son
Les personnes aussi sont dissoutes dans une masse qui temps : c’est un artiste « tout court », et non pas un
peut être celle de la foule mais qui en réalité est celle de dessinateur exclusif. Il utilise les différents matériaux à
la surface nue. En effet, cette perte d’identité est patente sa disposition et use des diverses pratiques artistiques,
dans toute son oeuvre: Coureurs, de la série : là où je ne en cohérence avec son idée.
suis pas ; Lutteur ; I.2.3 go ; pour ne prendre que trois
exemples. Le premier titre est particulièrement parlant L’acte même de dessiner tient de la logique de la
quant à cette notion d’absence. Face à cette blancheur préservation du support : dessiner les blancs du papier
éblouissante où chaque chose se désincarne, se pose et révéler par ces mêmes blancs. Lorsqu’il peint, cela
alors la question de la carnation. Les couleurs ne sont participe du recouvrement; le blanc visible de la toile
jamais celles d’une chair, au mieux sont-elles des n’est pas le blanc d’origine. Il est peint, ajouté. L’artiste
filtres. Pour Emmanuel Régent le rapport au charnel et joue avec les couches, comme dans ses monochromes
au sensible se situe dans son rapport au papier, support où apparaît, diaphane, une figure. Dans sa peinture il y a
de ses dessins et installations. un rapport au recouvrement et au format alors que dans
L’absence et la dissolution s’expriment par plusieurs le dessin les choses se creusent. Ainsi, dans la peinture

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la matérialité serait de l’ordre de la peinture elle- Pourtant, nous sommes loin de la réalité matérielle
même matière à sculpter, ne sont pas sans liens avec la de cet objet, et au final, cela prend peu d’importance.
dimension charnelle que l’artiste lui assigne. Le dessin Les photographies Où ? sont à ce titre très parlantes,
d’Emmanuel Régent est vu en terme de soustraction et perturbations mentales et visuelles, qui relèvent clairement
non en terme de media. Le pigment déposé par la ligne de la vision périphérique. Trompe-l’oeil photographiques,
du stylo ou du feutre n’est pas considéré comme matière plaquées sur l’endroit même de ce qu’elles représentent,
mais envisagé comme une division de l’espace uniforme elles brouillent l’appréhension du réel. Exposées à l’Ecole
et minéral. C’est un négatif, la trace d’une absence, de Médecine de Paris, elles ne sont pas dans un espace
l’artiste enlève du blanc. Le trait hache, sépare, divise, muséal, et viennent troubler la vision des utilisateurs des
creuse. La peinture remplit et couvre la surface. lieux. C’est un tremblement que l’artiste effectue entre la
réalité matérielle du mur (et du lieu) et la réalité objective
Le trait se fait donc outil, fil à couper le beurre. Les de la photographie. Ce qui est à voir n’est pas forcément
fils de l’installation Furtif sectionnent l’espace en ce qui est à discerner. Une évolution peut se produire par
un volume dont la densité s’est volatilisée. Entre le association de forme, d’idée et de réminiscence. Alors
volume et l’environnement où il est suspendu, aucune l’oeuvre présentée devient tout autre chose, prend d’autres
différence, juste quelques traits. Dans Spirale , c’est dimensions.
la lumière qui dessine directement sur un mur de la
galerie, blanc lui aussi. Le trait, donc, est un ustensile Au final, ses travaux sont instables, pas de début ni de
qui sépare les espaces et non un aboutissement. A ce fin mais des changements possibles, des variations. Dans
propos, Emmanuel Régent dit lui-même qu’il ne finit l’espace de ses expositions, un sac noir (J’avais oublié ou
jamais ses oeuvres. Ce positionnement autorise toutes Sac Noir ). Une idée angoissante, la paranoïa des attentats,
les projections et tous les épanchements, variations du des paquets prêts à exploser. Courir derrière la personne
regard. qui l’aurait oublié ici. Par leur rôle, les titres impliquent une
direction de pensée : ils jouent avec l’oeuvre et induisent
S’il se passionne à dessiner des files d’attente devant chez le regardeur des associations d’idées qui se projettent
Notre-Dame, gorgées de visiteurs impatients dont dans les blancs laissés par l’artiste.
les histoires peuvent être multiples : faire la queue
pour aller au théâtre, au cinéma, pour des choses très Les oeuvres d’Emmanuel Régent sont « posées là », et
positives dans une société épanouie ; il y a dans la viennent questionner l’espace et l’environnement : que
file d’attente des aspects plus dérangeants, ceux des devient le visiteur dans l’espace d’exposition ? Devient-il
soupes populaires, des régularisations administratives, aussi, le temps de son parcours, un élément, « posé là »
et pire encore, ceux des exterminations, des exodes. ? Ceux qui se risquent sur cette patinoire s’en vont à la
dispersion et jouent la dissolution de leur propre identité.
Son travail se situe dans une optique du murmure. Par
des associations d’idées, Emmanuel Régent fait des Le travail d’Emmanuel Régent varie avec le temps, les
allers retours entre ce qui est vu et nos images mentales lumières, la température… et tous ces « petits riens » qui
inconscientes. L’artiste nous invite à considérer ces souvent sont ignorés dans les oeuvres d’art. Non pas qu’ils
images qui passent dans le coin des yeux. En effet, tout en fassent partie mais plutôt qu’ils donnent à voir les
le monde à fait cette expérience de la vision périphérique oeuvres dans ces changements subtils. C’est dans le silence
où les choses passent et reviennent ensuite, en flous que son oeuvre se perd et nous trouve. La transparence est
souvenirs. Raissa , sculpture dorée évoque une algue, son discours. La suspension, son espace.
quelque chose d’organique traversant les règnes
(minéral, végétal, animal). Aquatique, certainement. Le
titre lui-même évoque en nous la consonance d’une
langue étrangère – nom scientifique ? Cette sculpture
nous ramène à des souvenirs sans précisions. Posée,
elle semble être les vestiges d’une espèce inconnue.

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Voici l’article :


 Coureurs, de la série : là où je ne suis pas, dessin mural, 2003.
 Lutteur, dessin mural : craie, pavillon suisse/Le Corbusier,
Paris, 2006. « l’Optique du murmure »
 1.2.3 go , peinture : acrylique sur toile (de 80x65 cm),
260x240 cm, 2007.
autour d’Emmanuel Régent
 Dessin mural.
 Buées, dessin buée : souffle sur plaque de plexiglas (de 6x6),
REVu est un format hybride entre revue et objet
d’art ! REVu, un espace de création, de réflexion
structure de 140 cm, 2000-2005. critique et analytique.
 Horizon, installation : verres, vases, eau, dimension variable,
2006. Né de rencontres, REVu, est un projet éditorial
 Pas à Pas , dessin papier : feutre, encre pigmentaire sur plastique, artistique et critique composée autour de l’art
contemporain.
papier arches, 56x76 cm, 2006.
 Furtif, installation : fils de nylon peinture acrylique noire, REVu se construit autour et avec les rencontres.
2006-2007. Ses entrevues - parcours à entrées multiples où se
croisent le dessin, la peinture, le volume et autres
 Spirale , dessin lumière : lampe, 17miroirs, dimension formes plastiques - sont l’occasion d’échange, de
adaptable au lieu, 1998. questionnement, de débat
 Raissa, sculpture : or 24 carats, 26 cm, 2007.
Ce qui nous intéresse c’est ce que disent les artistes.
Où ?, photographie : 8 photographies couleur contrecollées Ce que nous proposons, un article critique, analytique,
sur aluminium, Ecole de Médecine, Paris, 2002. une revue hybride où, sur deux faces, dialoguent l’œuvre
J’avais oublié, sculpture : sac noir, 2006-2008. et le texte.
Sac noir, sculpture : sac noir, 30x50x50 cm, 2007.
Nous ne nous voulons pas sentence - cette veine critique
n’est définitivement pas la notre.
Pour autant, notre engagement vis à vis de l’art et des
artistes est bien réel : notre volonté de nous tenir à l’écart
du milieu marchand de l’art (la revue est disponible en
une centaine d’exemplaires à votre libre disposition et nos
écrits, via notre site), notre ligne directrice d’indépendance,
nos choix esthétiques mais aussi, simplement, notre
existence (associative) face aux différents monstres et
piliers, commerciaux ou non, du monde de l’art actuel.
REVu est un univers diaphane, délicat, qui se pose - un
regard - sur l’œuvre d’un l’artiste.
C’est une édition confidentielle qui demande une
attention de votre part, lecteurs. Cette attention, c’est
votre regard, votre curiosité, vos impressions. Cette
attention, c’est ce qu’a toujours demandé l’art ; c’est la
condition pour l’appréhension d’une œuvre. De cet égard
nait le dialogue qui donne à l’art son sens : sa formidable
capacité d’éveiller en vous, en nous, le trouble, les
émotions, les réflexions, les questionnements, ... quant à
notre contemporanéité.

Association REVu - 6 rue Cerisaie, 92700 Colombes

http://www.e-revu.org
e-mail : contact@e-revu.org
rev.u@free.fr

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