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LE LOGOS D'HERACLITE

un essai de traduction

Le grand débat, qui, de nos jours, oppose les partisans de la rationalité et ses
adversaires, peut être considéré, comme une polémique organisée autour de la
notion de raison (λόγος). Faut-il oui ou non s'attaquer au « logocentrisme de
l'Occident », à ce monstre de la rationalité qui domine notre vie et qui est
symbolisé par le terme de logos ? Cette question qui est cruciale pour un moderne
ne sera pas envisagée dans la présente étude. Notre propos est plutôt historique
et sémantique puisqu'il projette de penser, avec les Grecs en général et Heraclite
en particulier, l'origine d'un mot si controversé.
C'est bien avec Heraclite d'Ephèse que, pour la première fois dans l'histoire
de la philosophie, l'Occident se met à réfléchir sur la notion centrale de logos.
Avant de signifier la raison (ratio) le logos des origines devait revêtir une
multiplicité de significations : l'intelligence, la parole, le discours, le mot, la
renommée, le feu, la guerre, l'harmonie, la mesure, la loi, la sagesse et Dieu sont
pour l'Ephésien autant de manières différentes de dire une seule et même
chose (1).
C'est à l'ambiguïté et à la polysémie d'un concept qui n'est pas encore tout à
fait un concept (2) que les philosophes, les historiens de la philosophie et les
commentateurs du xixe siècle à nos jours se sont heurtés. Certains se sont vus
dans l'impossibilité de le définir, d'autres ont tenté d'en donner un sens précis
et une traduction adéquate.
Mais comment expliquer la difficulté qu'il y a à traduire logos d'une manière
univoque ? Est-il possible de dépasser l'équivocité du terme pour retrouver un

(1) La traduction de logos par raison semble anachronique chez Heraclite, car
une telle notion s'adapte plutôt à la philosophie représentée par Platon, Aristote
et les Stoïciens et se trouve développée du xvne siècle à nos jours.
(2) Comprendre l'antinomie revient à localiser Heraclite dans le temps, à
situer son entreprise à cheval entre la mythologie et la philosophie du concept
inaugurée par Socrate. Il est possible de réduire l'apparente contradiction en se
ralliant à l'avis de O. Hamelin qui affirme que le « conceptualisme des
Présocratiques est un conceptualisme qui s'ignore, alors que le conceptualisme
socratique est un conceptualisme conscient de poser ses concepts ». O. Hamelin,
Les philosophes présocratiques, Strasbourg, Association des Publications près les
Universités de Strasbourg, 1978, p. 4.