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Pensées de Pascal sur le divertissement.

146 – L'homme est visiblement fait pour penser. C'est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de
penser comme il faut. Or l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin.
Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela, mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la
bague etc., et à se battre, à se faire roi, sans penser à ce que c'est qu'être roi et qu'être homme.

161 – Qu'une chose aussi visible qu'est la vanité du monde soit si peu connue, que ce soit une chose étrange et
surprenante de dire que c'est une sottise de chercher les grandeurs, cela est admirable.

164 – Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont
tous dans le bruit, dans le divertissement et dans la pensée de l'avenir ? Mais ôtez leur divertissement, vous les verrez se
sécher d'ennui. Ils sentent alors leur néant sans le connaître; car c'est bien être malheureux que d'être dans une tristesse
insupportable aussitôt qu'on est réduit à se considérer, et à n'en être point diverti.

130 – Quand un soldat se plaint de la peine qu'il a ou un laboureur, etc., qu'on les mette sans rien faire.

131 – Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans
divertissement, sans application.
II sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide.
Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.

139 – Quand je m'y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où
ils s'exposent dans la Cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent
mauvaises, etc., j'ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas
demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec
plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place ; on n'achètera une charge à l'armée si cher que
parce qu'on trouverait insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche les conversations et les divertissements
des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Etc.
Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en
découvrir les raisons, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective qui consiste dans le malheur naturel de notre condition
faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.
Quelque condition qu'on se figure, si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le
plus beau poste du monde, et cependant qu'on s'en imagine accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le
toucher: s'il est sans divertissement et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité
languissante ne le soutiendra point; il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent
arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables, de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle
divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.

135 – On aime voir les combats des animaux, non le vainqueur acharné sur le vaincu.
Que voulait-on voir sinon la fin de la victoire ? Et dès qu'elle arrive on en est saoul. Ainsi dans le jeu, ainsi dans
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Pensées de Pascal sur le divertissement.

la recherche de la vérité. On aime à voir dans les disputes le combat des opinions, mais de contempler la vérité trouvée,
point du tout. Pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la faire voir naître de la dispute. De même dans les passions, il
y a du plaisir à voir deux contraires se heurter, mais quand l'une est maîtresse, ce n'est plus que brutalité.
Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. Ainsi dans les comédies les scènes
contentes, sans crainte, ne valent rien, ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutaux, ni les sévérités
âpres.

171 – La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c'est la plus grande de nos
misères ; car c'est cela qui nous empêche principalement de songer à nous et qui nous fait perdre insensiblement. Sans
cela nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d'en sortir ; mais le
divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort.

147 – Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être. Nous voulons vivre dans
l'idée des autres d'une vie imaginaire et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à
embellir et conserver notre être imaginaire, et négligeons le véritable. Et, si nous avons ou la tranquillité, ou la
générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir afin d'attacher ces vertus-là à notre autre être; et les
détacherions plutôt de nous pour les joindre à l'autre. Nous serions de bon coeur poltrons pour en acquérir la réputation
d'être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être de n'être pas satisfait de l'un sans l'autre et d'échanger
souvent l'un pour l'autre! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme.

109 – Quand on se porte bien on admire comment on pourrait faire si on était malade. Quand on l'est on prend médecine
gaiement, le mal y résout; on n'a plus les passions et les désirs de divertissements et de promenades que la santé donnait
et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à
l'état présent. Il n'y a que les craintes que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature, qui nous troublent,
parce qu'elles joignent à l'état où nous sommes les passions de l'état où nous ne sommes pas.

109bis – La nature nous rendant toujours malheureux en tous états, nos désirs nous figurent un état heureux parce qu'ils
joignent à l'état où nous sommes les plaisirs de l'état où nous ne sommes pas; et, quand nous arriverions à ces plaisirs,
nous ne serions pas heureux pour cela, parce que nous aurions d'autres désirs conformes à ce nouvel état.

386 – Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les
jours. Et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque
aussi heureux qu'un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan.
Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis et agités par ces fantômes
pénibles, et qu'on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffrirait presque
autant que si cela était véritable, et on appréhenderait le dormir comme on appréhende le réveil, quand on craint d'entrer
dans de tels malheurs en effet; et en effet il ferait à peu près les mêmes maux que la réalité.
Mais, parce que les songes sont tous différents et que l'un même se diversifie, ce qu'on y voit affecte bien moins
que ce qu'on voit en veillant, à cause de la continuité, qui n'est pourtant pas si continue et égale qu'elle ne change aussi,
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Pensées de Pascal sur le divertissement.

mais moins brusquement; si ce n'est rarement, comme quand on voyage, et alors on dit: < Il me semble que je rêve. »
Car la vie est un songe un peu moins inconstant.

172 – Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour
hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des
temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui
ne sont rien et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Nous le
cachons à notre vue parce qu'il nous afflige, et, s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons
de le soutenir par l'avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous
n'avons aucune assurance d'arriver.
Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l'avenir. Nous ne pensons
presque point au présent, et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le
présent n'est jamais notre fin.
Le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais mais nous
espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

PASCAL, Pensées - 1670 (numérotation de l’édition Brunschvicg).

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