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Introduction

Le choix des textes comme supports d’enseignement-apprentissage, la façon de


les intégrer dans les cours et les activités en découlant ont des conséquences
importantes sur les manières d’enseigner et sur les modes d’acquisition. Sur eux
reposent le déroulement de la classe, la façon de guider les apprentissages et
l’acculturation scientifique et technique française. Chaque texte, écrit ou oral,
devrait à travers les activités proposées déclencher des formes particulières de
raisonnement et rendre les apprenants acteurs de leur apprentissage pour que
celui-ci devienne significatif.
C’est ce défi que nous allons essayer de relever dans ce travail. Avant de nous
interroger sur les textes qui nous semblent les plus adéquats pour l’enseignement
de la langue française scientifique et technique, nous revisiterons d’abord la
littérature sur le sujet, en particulier, les notions de textes spécialisés et de textes
techniques.
À partir de ces considérations, nous esquisserons le type de textes qui en font
partie et nous soulignerons leurs caractéristiques externes (émetteurs, niveaux de
spécialisation). Nous terminerons ce cadre théorique en mentionnant quelques
approches utilisées aujourd’hui dans l’enseignement du Français sur Objectifs
Spécifiques (FOS), notamment : l’approche notionnelle-fonctionnelle et celle
par projet. Puis, nous analyserons les textes offerts par les méthodes
d’enseignement scientifiques et techniques des éditeurs français actuellement sur
le marché à partir du répertoire des méthodes de français sur objectifs
spécifiques du Centre International d’Études Pédagogiques (CIEP, 2016). En
regard des caractéristiques décrites ci-avant, nous y observerons le niveau de
spécialisation des textes retenus ainsi que le type d’activités qui y sont
développées et l’approche suivie. Toutes ces réflexions nous guideront dans la
conception de la dernière partie de notre étude dans laquelle nous fournirons,
aux enseignants de FOS, des idées d’activités communicatives à partir de textes
numériques pour former dans leur pays les étudiants de cursus scientifiques et
techniques.
1. Le français de spécialité et le français scientifique et technique
Nous entendons le concept langue de spécialité comme la langue, ici le français,
utilisée dans l’exercice d’une profession. Dans lequel, le professionnel est à la
fois utilisateur de la langue naturelle et expert de la langue spécialisée. En effet,
pour s’exprimer, tant à l’oral qu’à l’écrit, il emploie, comme résultat de son
éducation et de sa formation académique, un langage plus ou moins imprégné de
connaissances techniques ou autres. La différence entre la langue naturelle et la
langue de spécialité réside, en grande partie, dans le type de connaissances
transmises, spécifiques à un domaine dans la seconde. La langue de spécialité va
donc regrouper tous les discours qui comportent des connaissances spécialisées
et se rapportent à des domaines de spécialité. « On désigne par discours ou
langue de spécialité les usages de la langue propres à un domaine d’activité :
essentiellement les discours scientifiques [...], techniques […] et professionnels
[…] » (Mainguenau, 1996 : 78). Afin de schématiser de façon claire les
connaissances humaines et dans le but d’arriver à cerner les spécialités sous-
tendues dans la langue scientifique et technique, nous nous référons à la
nomenclature internationale de l’Unesco (Division des Politiques Scientifiques
et de la Statistique de la Science et la Technologie, 1973-74) qui représente les
domaines spécialisés en les classant sur trois niveaux hiérarchiques :
les champs, les disciplines et les sous-disciplines. Grâce aux hyperliens, l’usager
peut naviguer d’un domaine à l’autre et s’apercevoir que certaines disciplines
comme par exemple la technologie du bois appartient à plusieurs champs, celui
des sciences de l’ingénieur et celui des sciences agricoles. La science, la
technique et la technologie ne sont donc pas totalement séparées. Bien au
contraire, elles sont souvent imbriquées et ont une relation de dépendance. Cet
enchevêtrement évident se reflètent chez la plupart des auteurs qui n’essaient
pas de les différencier. Maillot (1982 : 122), par exemple, remarque que « les
limites entre science et technique sont souvent floues ». Kocourek (1991) les
englobe dans la langue technoscientifique. Mais que se passe-t-il au niveau des
textes ? Peut-on dire qu’il existe des textes scientifiques et des textes
techniques ?
2. Les textes scientifiques et techniques et leurs caractéristiques
Selon les auteurs et le point de vue d’un chacun, le texte peut être défini de
plusieurs façons. Dans ce sens, par exemple, Maingueneau observe (2009 : 123)
« comme discours ou énoncé, le terme texte prend des valeurs variables. On
l’emploie souvent comme un équivalent d’énoncé, comme une suite linguistique
autonome, orale ou écrite, produite par un ou plusieurs énonciateurs dans une
situation de communication déterminée ». Par ailleurs, cet auteur insiste sur la
nature plurisémiotique du texte et ajoute qu’avec Internet :
De nouvelles formes de textualité apparaissent, qui font exploser les conceptions
traditionnelles : non seulement le texte y est image, laquelle intègre en fait
plusieurs textes de longueur variable, mais il n’est lui-même qu’un carrefour
qui, par divers types de liens donne accès à d’autres pages. (Maingueneau,
ibidem).
Pour sa part, Kocourek spécifie (1991 : 43) « Le terme ‘texte’ bien qu’il ait la
connotation restrictive de discours, diffère du mot discours parce que ce dernier
fait trop penser au parlé, au processus plutôt qu’au résultat de ce processus et à
l’analyse qui se veut indépendante des plans inférieurs de la langue». Cet auteur
définit le texte comme « une suite de phrases liées entre elle par des connecteurs
et par des éléments sémantiques et formels communs » (1991 : 47) et précise en
parlant de la langue de spécialité et de ses textes parlés et écrits qu’ils
correspondent à (1991 : 25) : Synergies Europe n° 12 - 2017 p. 141-158 […] ce
que les spécialistes disent et écrivent, entendent et lisent pour réaliser la
communication de spécialité : entretiens, discours, conférences, débats, réunions
; et lettres, rapports, comptes rendus, analyses, procès-verbaux, documents de
travail, articles, manuels, livres, publications techniques et scientifiques
diverses.
Généralement, on classe les textes en types et en genres même si cette question
des typologies varie aussi d’un auteur à l’autre (Jakobson, 1974 ; Werlich,
1975). Adam (2005) dans son ouvrage Les textes: types et prototypes retient
plutôt que des types de textes, cinq prototypes de séquences qui apparaissent
avec régularité dans les textes, à savoir : narratif, descriptif, argumentatif,
expositif et dialogal.
Du générique au spécifique
Ce que l'on constate tout d'abord, à l'examen du discours scientifique, même au
sens restreint que nous lui attribuons ici, c'est sa diversité. Nous proposons dans
cette partie une classification de ces facteurs de diversité, qui concernent
notamment :
Le domaine de connaissance (mathématiques, chimie, biologie, etc.) et le
sousdomaine. La spécificité de chaque domaine se manifeste de façon évidente
dans le lexique spécialisé utilisé, mais aussi dans un certain nombre de
caractéristiques formelles. On constate ainsi que la nature, la fréquence et
l'organisation des notations symboliques et éléments péri-textuels (non
strictement textuels) varient de façon significative et essentielle d'un domaine à
l'autre et d'un sous-domaine à l'autre. Si l'on examine par exemple le degré de
mathématisation du discours , on constate non seulement que le discours de la
physique est plus mathématisé que celui de la biologie qui, en revanche, a plus
recours à des tableaux, diagrammes, etc., mais aussi que le sous-domaine peut à
son tour faire varier ces paramètres : ainsi, le discours de la physique théorique
apparaît plus mathématisé que celui de la physique « expérimentale », etc.
La typologie discursive : on entendra par typologie discursive ce qui concerne
l'appartenance d'une occurrence de discours, un texte, à tel ou tel « genre »
(Swales 1990), celui de l'article de recherche ou celui de l'abstract par exemple,
pour citer les genres sans doute les plus connus et les plus étudiés, mais aussi
celui de la demande de subvention, celui du rapport d'activité d'un laboratoire,
celui du compte rendu de lecture (book review), celui de l'évaluation par un
referee d'un article soumis pour publication, etc.
La spécificité de chaque type se manifeste ici aussi dans un certain nombre de
caractéristiques formelles : structuration d'ensemble et présentation matérielle,
formules privilégiées, etc. On notera que ce facteur se situe sur un autre axe de
structuration que le premier facteur (domanial) évoqué en (a) ci-dessus, mais
que le premier axe de Stylistique(s) contrastive(s) du discours scientifique
structuration reste pertinent. Ainsi, un abstract mathématique présentera-t-il à la
fois des caractéristiques formelles du genre abstract et des caractéristiques
formelles du domaine mathématique, dans une combinaison propre à le
différencier d'autres abstracts et d'autres types de discours mathématique.
La typologie textuelle : on entendra par typologie textuelle ce qui, à l'intérieur
d'une occurrence de discours, un texte, concerne l'appartenance de telle ou telle
partie de ce texte à tel ou tel type formel et/ou fonctionnel. On peut évoquer,
pour prendre un exemple bien connu, les différentes parties du format « IMRAD
» (Day 1989 : 5-7 et passim ), ou songer aux différentes parties du discours
mathématique : énoncés de théorèmes, de lemmes, démonstrations, etc. (Higham
1993 : 11-28 ; Petit 1993). La spécificité de chaque partie de texte se manifeste
là encore dans un certain nombre de caractéristiques formelles. On précisera que
cette typologie textuelle peut (doit) être élargie pour inclure le paratexte (titres,
sous-titres, notes infrapaginales, etc.) et le péritexte (tableaux, diagrammes, etc.,
c'est-à-dire les éléments qui ne sont pas strictement textuels, mais entretiennent
néanmoins un rapport essentiel avec le texte proprement dit). On notera là
encore que ce nouvel axe de structuration de la diversité du discours scientifique
vient se combiner avec les deux axes précédents.
La situation de production : on entendra par situation de production ce qui
concerne le ou les auteurs en tant que personne(s) (langue maternelle, statut
professionnel, etc.) et en tant qu'instance, le processus d'écriture (à un ou à
plusieurs, écriture en langue étrangère, aide rédactologique, etc.), le support de
publication (nature et contraintes de la collection, de la revue, etc.), le
destinataire, la date de publication, etc. On se trouve, avec ce dernier facteur de
diversité, qui vient s'ajouter aux précédents, au niveau le plus spécifique, parce
que le plus individuel.
Pour conclure cette section, nous postulons que la diversité du discours
scientifique, dont le constat simple a été posé ci-dessus, peut légitimement être
un objet d'étude de la stylistique, lorsqu'elle est envisagée dans l'ensemble de ses
manifestations formelles combinées de façon unique dans chaque texte. Ce qui
ne signifie pas qu'elle ne puisse pas être aussi un objet d'étude pour d'autres
disciplines, qu'il s'agisse de sciences du langage (la diversité domaniale pourra
par exemple être un élément déterminant d'une approche lexico-terminologique,
la diversité discursive de l'analyse de genre, etc.) ou d'autres sciences humaines
(la sociologie par exemple pourra s'intéresser à la pratique discursive des
scientifiques). L'objet d'étude étant donc le style, tout ce qui précède tend à
montrer qu'il n'y a pas, pour aborder la question du style dans l'étude du discours
scientifique, un seul niveau, mais bien une pluralité de niveaux situés sur un
parcours qui va du générique au spécifique, en termes de domaine, sous-
domaine, spécialisation ; communauté, groupe, individu ; discours, texte, partie
de texte ; mais aussi langage, langue, discours. On songe à une définition
philosophique du style comme « modalité d'intégration de l'individuel dans un
processus concret qui est travail » (Granger 1968 : 9). C'est la question de la
langue qui va faire l'objet de la partie suivante.
Conclusion :
Le rôle central du discours dans l’activité scientifique et technique a été mis en
évidence dans le cadre des études sociales de la science et ce constat se rattache
aujourd’hui à celui de l’importance du discours pour l’étude de la cognition et
de l’action humaine. Contrairement à l’analyse de la langue, les analyses du
discours envisagent la langue à travers les pratiques sociales et culturelles où
elle est en usage et mettent en particulier l’accent sur la dimension
intersubjective du discours et sur le sens comme négociation.
L’analyse linguistique des discours scientifiques et technique peut se porter sur
des entrées formelles ou sur des fonctions pragmatiques. Elle a pour intérêt
d’identifier des patrons récurrents (comment formuler une hypothèse ? Par quels
moyens linguistiques asseoir la légitimité de ses propos ?). Par ailleurs, lorsque
son objet est le discours, elle permet d’étayer, à travers le fonctionnement
linguistique, les questions propres aux études de la science sur les dimensions
institutionnelles, sociales et cognitives de l’activité scientifique et les normes qui
la régulent.

L’analyse linguistique du discours scientifique est appelée à intervenir dans des


domaines porteurs, comme la scientométrie, qui traite de la qualité et de la
visibilité des productions notamment à partir des citations, la recherche
documentaire pour la cartographie de l’information scientifique, la didactique,
avec pour objectif de développer des aides à la lecture et à la rédaction en langue
maternelle et en langues étrangères. Ces différents domaines interrogent, chacun
à leur manière, la mise en relation entre la matérialité linguistique et sémiotique
du discours scientifique et ses enjeux de connaissance ; cette mise en relation
peut être appréhendée de diverses manières et c’est ce que nous voudrions
montrer en guise de bilan.