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L’ancienne présidente de la Fed en a profité pour


donner sa vision de la compétitivité : « C’est
Les Etats-Unis veulent en finir avec le
davantage que de savoir comment les entreprises
moins-disant fiscal basées aux États-Unis réussissent dans les offres
PAR ROMARIC GODIN
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 6 AVRIL 2021 de fusion et acquisition. C’est également s’assurer
que les gouvernements disposent de systèmes fiscaux
Lundi, la secrétaire au Trésor étasunienne Janet Yellen
stables qui leur assurent des revenus suffisants pour
a annoncé qu’elle souhaitait mettre fin à la concurrence
investir dans les biens publics essentiels et pour
fiscale grâce à un taux minimum d’imposition
répondre aux crises. C’est aussi faire en sorte que
mondial. C’est un changement de logique majeur qui
tous les citoyens participent à leur juste part au
mettrait à mal certains paradis fiscaux et beaucoup
financement du gouvernement. »
d’idées très ancrées dans les milieux économiques.
Ces quelques mots confirment que la vision du monde
économique a changé à Washington. Certes, dans
les discussions qui se tiennent depuis des années à
l’Organisation de coopération et de développement
économique (OCDE), l’instance internationale qui
gère l’effort de coordination fiscale mondiale, les
États-Unis défendaient déjà ce qu’on appelle le « pilier
Janet Yellen, secrétaire au Trésor des États-Unis. © SAUL LOEB / AFP 2 » et qui prévoit ce taux minimum. Mais la position
Joe Biden semble déterminé à mener un combat sur étasunienne n’est pourtant plus la même.
deux fronts. En interne, il va s’agir d’imposer son La proposition de l’OCDE, qui l’a donc établie
ambitieux plan d’investissement de 2300 milliards avec les 135 pays qui ont participé aux discussions,
de dollars sur huit ans au Congrès. Et la tâche prévoyait un taux d’imposition plancher de 12,5 %.
ne sera pas aisée : les républicains ont d’ores et Ce taux permettrait d’en finir avec les juridictions
déjà refusé de dépasser 700milliards de dollars et à taux zéro ou très faibles, qui sont, en réalité, peu
plusieurs démocrates centristes ont affirmé refuser nombreuses, mais ne changerait rien aux juridictions
l’augmentation prévue du taux de l’impôt sur les à très faible taux d’IS, comme, par exemple,
sociétés (IS) de 21 à 28%. Mais, depuis ce week-end, dans l’Union européenne, l’Irlande ou Chypre, qui
un nouveau front s’est ouvert ou, plutôt, le front s’est appliquent ce taux plancher. Comme la moyenne des
élargi. taux dans les pays de l’OCDE est de 26 %, un tel
taux plancher laissait une large place à la concurrence
fiscale au sein des pays développés et entre les pays
développés et les pays moins avancés.
L’administration Trump était un grand défenseur de
ce taux plancher. Lors de la réforme fiscale de 2017
qui avait abaissé le taux d’IS de 35 à 21 %, un taux
Janet Yellen, secrétaire au Trésor des États-Unis. © SAUL LOEB / AFP
plancher pour les revenus étrangers des entreprises
étasuniennes de 10,5 % avait été établi. Cela signifiait
Lundi 5 avril, la secrétaire au Trésor étasunienne,
qu’une entreprise qui est taxée en dessous de ce
Janet Yellen, devant le Council of Global Affairs de
taux à l’étranger doit s’acquitter de la différence
Chicago, a en effet appelé à un taux d’imposition
auprès de l’administration fiscale des États-Unis. C’est
minimum mondial pour les entreprises. Pour elle, c’est
exactement ce que prévoit le dispositif de l’OCDE et
le seul moyen de stopper la « course au moins-disant
fiscal ».

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c’est donc bien pour cette raison que le prédécesseur de retrouver à batailler avec l’aile gauche démocrate qui,
Janet Yellen, Steven Mnuchin, avait toujours défendu déjà, trouve le plan Biden très modeste. Pour maintenir
ce taux minimum. les équilibres internes à la majorité, il faut absolument
Mais, on le voit immédiatement, la nature de ce soutien obtenir la fin de la concurrence fiscale internationale.
était fort différente. Le camp Trump défendait un Cela signifie donc que l’administration Biden ne
plancher non pas pour stopper la concurrence fiscale, défendrait plus un taux plancher minimum de 12,5
qu’il pratiquait, mais pour la « discipliner » en excluant % mais un taux bien plus élevé, proche des 21
des concurrents trop agressifs avec lesquels les grands % qu’elle entend appliquer aux États-Unis. Or un
pays ne pourraient pas mener la partie. La logique taux à ce niveau serait une rupture de plus avec
était donc celle d’une concurrence encadrée. Celle le néolibéralisme. Les équilibres actuels en seraient
de l’administration Biden semble être entièrement profondément modifiés.
différente. Un changement de logique majeur
Certes, Janet Yellen n’a pas évoqué de montant Les opposants à la proposition actuelle de « pilier
concernant ce taux minimum. Mais en souhaitant 2 » de l’OCDE, comme l’ICRICT, la Commission
stopper la course au moins-disant fiscal, c’est le bien- indépendante pour la réforme de la taxation
fondé de la concurrence fiscale qui est remis en cause. internationale des entreprises, contestait son niveau
Et cela est en cohérence avec le plan d’investissement trop bas. Dans un communiqué datant du 9 décembre
présenté la semaine passée. En relevant le taux d’IS, 2019, elle demandait un taux minimum de 25 %,
l’administration Biden entend financer (sur 15 ans) les afin que le taux minimum ne devienne pas une forme
dépenses engagées dans le plan. Autrement dit, elle de « maximum global ». Un tel taux permettrait aussi
voit dans l’impôt sur les sociétés une source de revenu. aux États les moins riches de remonter leur niveau
C’est aussi dans ce cadre qu’elle souhaite appliquer d’imposition sans craindre la fuite des capitaux.
un taux plancher de 21 % pour les revenus taxés à
l’étranger. Cette volonté implique alors de briser la
logique de la concurrence fiscale.
Car pour que ce plan fonctionne, il faut bloquer la
fuite des entreprises vers d’autres juridictions. Certes,
depuis Barack Obama, délocaliser un siège social
depuis les États-Unis est difficile (il faut souvent
réaliser une fusion avec une entreprise étrangère dans
des conditions précises), mais ce n’est pas impossible.
De plus, on peut craindre que certaines entreprises
n’arbitrent des investissements contre les États-Unis
en raison de cette hausse de la fiscalité, même si,
rappelons-le, à 28 %, le taux d’IS outre-Atlantique
demeurera inférieur à ce qu’il était en 2016…
Mais, et c’est peut-être l’aspect le plus important de
ces déclarations, en empêchant toute concurrence à
© Seuil
la baisse, Janet Yellen aurait un argument de poids
face à ceux qui, dans le camp démocrate même, Ce niveau de 25 % était aussi celui défendu par
s’inquiètent de la fuite des entreprises et de la perte les économistes Emmanuel Saez et Gabriel Zucman
des emplois. Or, obtenir les voix du camp démocrate dans le chapitre 7 de leur livre Le Triomphe de
modéré permettrait également de ne pas devoir se l’injustice (éditions du Seuil, 2020). « Si les pays

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du G20 imposaient demain un taux plancher de Mais si les États-Unis proposent un taux plus
25 % à leurs multinationales, 90 % des bénéfices proche de leur minimum de 21 %, tout risque de
mondiaux seraient aussitôt effectivement taxés à 25 changer. D’abord au niveau de l’Union européenne, où
% ou plus », expliquaient-ils. Autrement dit, et beaucoup de pays affichent des taux inférieurs à ces
comme l’a précisé depuis Gabriel Zucman, ce serait le 21 % et où, surtout, ces taux bas constituent l’ossature
modèle économique de nombreux paradis fiscaux qui, de leur économie. Si on enlève ces taux à l’Irlande
immédiatement, s’effondrerait. ou à Chypre, le PIB de ces pays risque de diminuer
Un taux minimum élevé d’imposition des entreprises sensiblement.
serait donc un changement déterminant. Les deux Mais même dans des pays plus vastes, avec des taux
auteurs cités précédemment décrivent ainsi ses un peu plus élevés, un tel taux plancher risque de faire
conséquences : « Avec une taxation minimale grincer des dents. D’abord parce qu’eux-mêmes ne
suffisamment élevée, la logique de la concurrence rechignent pas à réduire leurs taux agressivement. En
internationale s’inverserait. Une fois le dumping cinq ans, la France aura fait passer le taux d’IS de
fiscal neutralisé, les entreprises choisiraient de 33,3% à 25%, soit une baisse comparable à celle de
s’implanter là où la main-d’œuvre est productive, où Donald Trump.
les infrastructures sont de bonne qualité et où les Ensuite, parce que le taux effectif, c’est-à-dire celui
consommateurs ont un pouvoir d’achat élevé. » qui est réellement payé en moyenne, est souvent
Ce taux minimum pour casser la concurrence beaucoup plus bas, compte tenu des nombreuses
internationale est donc en cohérence avec l’orientation exceptions et crédits d’impôts. Un taux plancher
sociale-démocrate de la nouvelle administration élevé reviendrait à réduire ces exceptions que
étasunienne. Si la concurrence n’est plus fiscale, les gouvernements utilisent souvent pour satisfaire
les États-Unis redeviennent attractifs pour d’autres politiquement certains secteurs ou pour jouer sur les «
raisons : leur niveau d’éducation, de dépenses, incitations fiscales ».
d’innovation, d’infrastructures. Autant de domaines
dans lesquels Joe Biden et Janet Yellen envisagent
d’investir massivement. C’est donc un cercle vertueux
qui est promis : plus d’investissement public, la fin de
la concurrence fiscale et, in fine, plus d’investissement
privé et de redistribution. Le rêve d’une forme de
nouveau fordisme s’appuie aussi sur cette proposition
fiscale.
Reste évidemment que la route va être longue pour
imposer un taux minimum élevé. Le silence sur
l’objectif étasunien de Janet Yellen ce lundi montre
la prudence avec laquelle l’administration Biden va
aborder ces discussions. Rappelons que, même avec un
taux de 12,5 %, les négociations menées par l’OCDE Évolution des taux d'imposition sur les entreprises. © FMI

avaient été très difficiles. L’accord avait certes été Enfin, et surtout, ce serait une véritable rupture avec
perturbé par la querelle entre Paris et Washington sur les cadres de la pensée économique néolibérale, qui
la « taxe Gafam » française, mais on sentait bien que posent que la concurrence fiscale est positive parce
les participants n’avaient aucune hâte d’avancer. La qu’elle oblige à « dégraisser l’État ». Si les pays
conclusion était péniblement prévue avant l’été 2021. veulent rester dans la course à la compétitivité fiscale,
alors ils doivent nécessairement réduire leurs dépenses

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pour réduire les taxes et impôts. Cela les obligerait sur les sociétés. Nous souhaitons pouvoir avancer
à être plus « efficaces », à attirer les investissements également avec Janet Yellen sur la taxation des
étrangers et à laisser plus de place au marché. Ce services numériques pour parvenir à un accord global
mouvement serait « juste » : les investissements iraient au niveau de l’OCDE à l’été prochain. Un accord
aux plus efficaces, et l’allocation des ressources serait global sur la fiscalité internationale est désormais à
optimale. C’est ainsi que la «course au moins-disant» portée de main. Nous devons saisir cette opportunité
a été justifiée. Et que les taux d’imposition sur les historique. » Cette déclaration évite soigneusement le
entreprises ont chuté depuis des décennies. vrai sujet : la France est-elle prête à accepter un taux
On retrouve là plusieurs influences : l’imposition minimal élevé ?
optimale du prix de la Banque de Suède (appelé à Cette prudence n’est pourtant guère de mise.
tort « prix Nobel ») James Mirlees, dont la «courbe Washington a besoin de soutien international pour
de Laffer» est une version vulgaire, la théorie du crédibiliser sa proposition et permettre l’adoption
« choix public » de l’autre prix de la Banque de du plan d’investissement au Congrès. L’affaire n’est
Suède James Buchanan, qui veut que l’État soit tenu donc pas acquise. Mais si un tel taux élevé était
en bride, ou encore la « neutralité ricardienne » imposé, le changement ne serait certes pas complet. La
théorisée par Robert Barro, qui veut que les agents financiarisation ne serait pas terminée, y compris par
anticipent de futures hausses d’impôts en cas de l’intermédiaire de certains paradis fiscaux.
déficit public. Toutes ces théories sont à la base de L’optimisation fiscale des revenus du capital et des
la politique économique d’Emmanuel Macron, qui fortunes personnelles ne serait pas concernée par cette
refuse toute hausse d’impôt et n’a de cesse de chercher mesure. Surtout, il n’est pas sûr que le capitalisme
à améliorer la compétitivité fiscale de la France, fût-ce moderne puisse supporter une telle réforme. Mais
au détriment des autres formes de compétitivité. il est certain que l’inspiration « pikettiste » de la
Bref, les obstacles sont considérables. Il sera nouvelle administration étasunienne est aujourd’hui
intéressant d’observer l’attitude française. Le ministre évidente. Et c’est bien un changement de paradigme,
de l’économie et des finances Bruno Le Maire a, un capitalisme rénové, qui est visé. Reste à savoir si
certes, salué la proposition de Janet Yellen, mais en des le reste du monde– et l’Europe en particulier– est prêt
termes prudents : « Nous nous réjouissons du soutien à suivre.
des États-Unis à une taxation minimale à l’impôt

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