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Dialogues d'histoire ancienne

De Vercingétorix à Astérix, de la Gaule à De Gaulle, ou les


métamorphoses idéologiques et culturelles de nos origines
nationales
Monsieur Christian Amalvi

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Amalvi Christian. De Vercingétorix à Astérix, de la Gaule à De Gaulle, ou les métamorphoses idéologiques et culturelles de
nos origines nationales. In: Dialogues d'histoire ancienne, vol. 10, 1984. pp. 285-318;

doi : https://doi.org/10.3406/dha.1984.1629

https://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_1984_num_10_1_1629

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DHA 10 1984 285 - 318

DE VERCINGETORIX A ASTERIX, DE LA GAULE A DE GAULLE

OU LES MÉTAMORPHOSES IDÉOLOGIQUES ET CULTURELLES

DE NOS ORIGINES NATIONALES

Vercingétorix, tel qu'en lui-même la République des instituteurs l'a


façonné à son image, apparaît en quelque sorte dans notre mémoire
collective comme «la force tranquille» de l'histoire de France : il a plié devant
César, mais ne s'est pas humilié ; il a perdu plus d'une bataille livrée contre
le plus grand capitaine de son temps, il a même perdu la guerre, mais a
préservé, aux yeux des pédagogues républicains traumatisés par «la débâcle» de
1 870, l'essentiel : l'honneur de la France vaincue; de la France, car il va de soi
que la Gaule de Vercingétorix n'existe que par rapport à la France éternelle.
Dans cette grandiose perspective finaliste, la Gaule c'est la France en
puissance, le berceau, le nid de notre nationalité, le creuset béni des dieux et
de l'Histoire d'où a surgi tout armé, comme Athéna, notre peuple, car il
est entendu une fois pour toutes que les Gaulois sont réellement nos
ancêtres.
Derrière cette belle image d'Epinal, qui fleure bon «l'encre violette»,
le cartable neuf, le tableau noir et les feuilles mortes de la rentrée des
classes, et à laquelle son caractère naturel conférait un aspect intemporel, se
profile en fait un des mythes fondateurs les plus difficiles à cerner dans
tous les domaines du savoir, de l'art et de la culture. Les Actes de
l'important colloque de Clermont-Ferrand (1980) fournissent d'ailleurs un
remarquable tableau des interprétations - contradictoires et polémiques - littéraires,
musicales, historiographiques , suscitées par ce thème (l)^t de leurs fondements
idéologiques et anthropologiques. Nous n'avons pas la prétention de les
résumer, ni celle de reprendre leurs hypothèses fécondes. Notre propos est
différent et moins ambitieux : nous souhaitons seulement montrer qu'avant
de parvenir à cet état naturel et dépolitisé, qui se manifeste grosso modo de
1945 à 1968, l'image contemporaine de «nos ancêtres les Gaulois» a
longtemps constitué un enjeu idéologique de poids dans la littérature scolaire,
que la mise en scène du mythe gaulois dans les livres pour enfants résulte
d'un long combat qui est lui-même le plus souvent l'écho de polémiques
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plus importantes qui ont agité le monde politique et culturel. Notre travail
propose ainsi, sans souci d'exhaustivité, non seulement d'analyser le discours
et l'iconographie scolaires (manuels, livres de prix et de lecture) sur Vercin-
gétorix et ses compatriotes, mais aussi d'étudier les conditions historiques,
politiques et culturelles qui président à la transmission des connaissances ;
il tend enfin à dégager, si possible, l'articulation éventuelle entre un savoir
scientifique, un mythe littéraire et la vulgarisation scolaire de ce savoir et
de ce mythe à un moment donné. Autrement dit, avant de se pencher sur
les images familières de nos vieux manuels, il convient de s'interroger, en
amont, sur la genèse et les structures du mythe à l'époque contemporaine,
et de tenter de reconstituer la «voie royale» qui mène du mythe
romantique à l'histoire mythologique de Lavisse et de ses épigones. Notre propos,
il est vrai, - et nous nous en excusons - revêtira moins l'aspect robuste et
efficace des inusables voies romaines, que l'apparence plus touffue, plus
désordonnée, phis buissonnière des sinueux sentiers gaulois.
Le mythe gaulois se révèle à l'étude aussi tortueux que les chemins
du même nom : quelles que soient les facettes abordées - littéraires, histo-
riographiques - et indépendamment de ses interprétations partisanes, il
semble se caractériser par un mélange d'ambiguïtés, de contradictions et
en même temps de certitudes ; tous ces éléments complexes finissent
d'ailleurs par constituer un écheveau difficile à démêler...

1 - «L'INVENTAIRE des DIFFÉRENCES»

a) Dans les domaines littéraire et historique

A un niveau anthropologique, on assiste, aux XIXe et XXe siècles,


à un curieux balancement dans la description des qualités et des défauts
de nos aïeux. Si leurs vertus guerrières et militaires, par exemple, sont
reconnues et célébrées (qu'on se souvienne, entre autres, de la fameuse
ouverture de La France et son armée : «La France fut faite à coups d'épée.
Nos pères entrèrent dans l'histoire avec le glaive de Brennus» (2)), on
dénonce dans le même temps leurs deux principaux vices : la désunion et
la frivolité, tares quasi congénitales, qu'ils nous auraient malheureusement
transmises. Bonaparte, en 1803, le constate cyniquement dans sa fameuse
déclaration au Conseil d'Etat relative à la Légion d'Honneur : «C'est avec
des hochets que l'on mène les hommes (...) Je ne crois pas que le peuple
français aime la liberté et l'égalité ; les Français ne sont pas changés par
dix ans de révolution ; ils sont ce qu'étaient les Gaulois, fiers et légers. Ils
n'ont qu'un sentiment : l'honneur ; il faut donc donner de l'aliment à ce
sentiment-là, il leur faut des distinctions» (3). Près d'un siècle et demi après
le général de Gaulle stigmatise, dans son célèbre discours de Bayeux du
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16 juin 1946, «notre vieille propension gauloise aux divisions et aux


querelles» (4). Pourtant un mois auparavant Charles de Gaulle, rendant hommage
à Georges Clemenceau, l'a qualifié de «vieux Gaulois acharné à défendre le
sol et le génie de notre race» (5).
Mais, selon d'autres personnalités, marquées entre les deux guerres par
la théorie brumeuse du «déclin de l'Occident» lancée par Spengler, les Gaulois
n'ont pas seulement inoculé dans notre race les ferments de la discorde civile.
Ils sont l'image même du peuple dégénéré que nous risquons de devenir, si
nous ne réagissons pas contre notre décadence biologique. Céline, entre
autres, prophétise en 1938 : «Nous disparaîtrons corps et âme de ce territoire
comme les Gaulois, ces fols héros, nos grands dubonnards, aïeux en futilité,
les pires cocus du christianisme . Ils ne nous ont pas laissé vingt mots de leur
propre langue. De nous, si le mot «merde» subsiste, ça sera bien joli» (6).
Le sacro-saint patriotisme gaulois suscite lui aussi de sérieuses
discussions. Nos ancêtres si divisés et si frivoles avaient-ils vraiment conscience
de vivre à l'intérieur d'un espace idéal et sacré, borné de frontières
naturelles, une aventure commune qui les liait et les dépassait ? Camille Jullian
inclinait à le penser, lui qui écrivait : «En définitive, c'est bien par ce mot
de patrie gauloise qu'il faut résumer (la) rapide existence (de Vercingétorix),
son caractère et même son oeuvre. S'il a combattu, et s'il est mort, c'est
uniquement par amour pour cette patrie. Jules César ne nous laisse jamais
supposer, dans les actes de Vercingétorix, un autre mobile que le
patriotisme» (7).
Ce sentiment d'une puissante patrie gauloise est sorti grandi, au XXe
siècle, du double conflit franco-allemand. Il était en effet tentant, de la part
des Français vainqueurs, en 1918 et 1945, pour justifier leurs visées sur la
rive gauche du Rhin, de transposer rétrospectivement à l'aube de notre passé
l'antagonisme franco-germanique et de le présenter comme un invariant
de notre histoire. En 1945, Louis Marin prête aux Gaulois le «grand dessein»
de transformer le Rhin en ligne de défense naturelle contre les hordes
germaniques, dessein pleinement assumé par les régimes successifs de la France
éternelle : «La France n'a pas de frontière «ouverte» qu'au nord-est.
Dangereusement ouverte, quand l'Allemagne est maîtresse de la Rhénanie (...)
Aussi, la France comprit toujours que sa sécurité exigeait la garde militaire
du Rhin : ce fut la politique des empires gaulois comme de César, des
Mérovingiens comme de Charlemagne, des féodaux comme de Henri IV, de
Richelieu comme des Conventionnels, de Napoléon comme de Foch et des
grands chefs de la guerre de 1914-1918» (8).
Cependant, la droite, tout en souscrivant à la vision finaliste de Louis
Marin et en saluant dans les Gaulois nos ancêtres par le sang, ne peut se
résoudre à identifier la patrie française avec cet agrégat de tribus désunies
que constituent les peuplades gauloises : pour elle notre nationalité naît
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dans le baptistère de Reims, lorsque «le fier Sicambre adore ce qu'il a brûlé
et brûle ce qu'il a adoré», ne se développe qu'avec l'avènement providentiel
des grands Capétiens du XIHe siècle (Philippe-Auguste, Saint-Louis, Philippe-
le-Bel), et ne s'épanouit enfin qu'avec la mission de «Jeanne la bonne
Lorraine», martyre de la patrie sauvée : c'était le point de vue de Charles de
Gaulle et du duc de Lévis-Mirepoix (9), dans une certaine mesure réactualisé
aujourd'hui par Pierre Chaunu (10).
Mais ce problème du patriotisme gaulois ne se pose pas seulement
en termes politiques - la France est-elle la fille aînée exclusive de l'Eglise
et de la Monarchie, peut-elle invoquer une légitimité nationale qui leur
préexiste ? -, il renvoie à une autre ambiguïté de taille, que résume la
querelle entre celtomanes et romanistes. Ceux-là refusent de laisser enfermer
la Gaule dans une alternative sans issue : la barbarie sous le joug
germanique ou la civilisation sous la férule romaine : derrière Arbois de Jubainville
et Camille Jullian (11) ils ne cessent de marteler que la conquête romaine
a tué dans l'oeuf une civilisation originale qui était viable. Ceux-ci,
sensibles à l'euvre de Fustel de Coulanges, répètent au contraire que la vieille
Gaule, seule, était incapable de parvenir à l'âge adulte et de soutenir le
choc germanique : «Puisque la Gaule était vouée par ses factions à subir
la loi ou de ses voisins de l'Est ou de des voisins du Midi, mieux valait que
le maître lui vînt de la Méditerranée» (12). Les premiers perçoivent, par
analogie, dans la victoire de 1918 la confirmation de leurs thèses : dans la
mesure où un peuple que l'on disait, à l'image de ses ancêtres, frivole,
divisé et dégénéré, a su vaincre la meilleure armée du monde et reconquérir
le Rhin gaulois, pourquoi nos aïeux n'auraient-ils pu tenir tête à tous leurs
agresseurs, de l'Est comme du Midi ? A quoi les seconds répliquent que, si
la France a pu vaincre l'Allemagne en 1918, c'est précisément parce qu'elle
a su, comme jadis les Gaulois, se mettre à l'école de son vainqueur et tirer
profit de ses méthodes rationnefles et scientifiques.
Les interprétations divergent également, lorsqu'il s'agit
d'apprécier la religion gauloise ; la plupart des catholiques et des libéraux (pour
des raisons contradictoires étudiées plus loin) jugent sévèrement les rites
païens et sanglants des druides ; mais Frédéric Le Play, le célèbre
théoricien catholique d'un retour à une société patriarcale dominée par une élite
cléricale et militaire, a décrit l'apogée de ce système social non seulement
dans le XlIIe siècle de Saint-Louis - ce qui est classique -, mais aussi - ce
qui est plus original -, dans la Gaule des druides (13): Eugène Sue décrit
de son côté avec enthousiasme, dans les Mystères du Peuple, «la
République des Gaules, fédération démocratique de tribus gouvernées par des chefs
élus.Eclairées par des druides savants, réglant pacifiquement leurs différends,
les populations gauloises connaissaient la prospérité économique et
jouissaient d'un haut degré de culture» (14).
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L'ambivalence inhérente au mythe gaulois ne se révèle-t-elle pas enfin,


plus concrètement, dans les différentes récupérations politiques qu'il a
inspirées, notamment lors du Second Empire et sous le régime de Vichy ? Dans le
premier cas, la glorification de Vercingétorix sur le sanctuaire national d'Alé-
sia, par Napoléon III, grand admirateur de César, n'est-elle pas contre nature ?
Dans le second, on assiste, entre 1940 et 1944, à une étonnante invocation
du même mythe, à des fins diamétralement opposées, par les «frères
ennemis» de Londres et de Vichy. Le 30 août 1942, par exemple, sur le plateau
de Gergovie, pour célébrer le second anniversaire de la Légion française des
combattants et des volontaires de la Révolution nationale et «l'unité des
terres de France et de l'Empire», les thuriféraires du maréchal Pétain
exaltent, en sa présence, celui qui vingt siècles auparavant, avait fait «don de
sa personne à la Gaule» (15). Et qui sait si l'alliance forcée des Gaulois et
des Romains contre le danger germanique n'a pas donné une caution
historique à la «collaboration» franco-allemande contre le péril soviétique ? (16)
Pourtant, à la même époque, les Gaullistes étaient tout aussi fondés à saluer
dans Vercingétorix «le premier résistant de notre histoire» (16bis), celui qui
aurait pu déclarer «la Gaule a perdu une bataille, mais la Gaule n'a pas perdu
la guerre».
Or, la plupart de ces contradictions se trouvent exprimées, du moins
entre 1870 et 1945, dans la littérature scolaire.

b) Dans la littérature scolaire

Si l'on a pu présenter, non sans raison, la France de la Troisième


République comme une sorte de République gauloise, cela s'applique davantage
à l'enseignement primaire qu'au secondaire. C'est en effet l'école laïque,
gratuite et obligatoire de Jules Ferry qui a assuré la promotion des Gaulois
et de Vercingétorix dans notre panthéon mythologique, et a détrôné Clovis
et ses Francs des origines nationales où ils campaient jusqu'alors sans rivaux.
Cette position privilégiée - la Préhistoire ne contestera sa prééminence à la
Gaule que tardivement - n'a pu que valoriser l'image des Gaulois dans la
mémoire collective. Cependant le lycée, réservé à une élite d'«héritiers»
et de «boursiers», n'avait pas les mêmes raisons de célébrer «la Gaule
chevelue». En premier lieu parce que, contrairement au primaire, les Gaulois
ne donnent pas ici le la к l'histoire universelle ; ils ne représentent qu'un
simple épisode dans l'épopée colossale de l'Empire romain et
n'apparaissent guère que comme instruments, bien involontaires, du triomphe de
César. D'autre part, jusqu'à une date récente, le prestige de l'Antiquité
classique demeure tel, dans l'Instruction publique, que nos «gentils»
ancêtres, considérés comme de vulgaires Barbares, font bien pâle figure à côté
des héros de Thucydide et de Tite-Iive. Ajoutons que le poids considérable
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de la culture gréco-romaine dans l'ensemble des humanités - recouvrant


aussi bien l'histoire que les disciplines littéraires - dessert nos malheureux
aïeux, condamnés à n'être connus des adolescents que par le truchement
de leurs vainqueurs, par le rabâchage de la Guerre des Gaules notamment.
Enfin, la défaite de Sedan, à ce niveau également, a été fatale aux Gaulois.
Alors que, sous le Second Empire, Victor Duruy s'efforçait de compenser
son romanisme par un certain intérêt, non dénué de sympathie, pour leur
sort, après le désastre de 1870 cet équilibre relatif n'est plus de mise : les
vaincus de Sedan sont invités à imiter les vaincus d'Alésia et à se mettre
promptement à l'école de Rome, symbole d'ordre, de rationalité, de
progrès scientifique, de civilisation durable et créatrice (17).
Cette dernière préoccupation réconcilie il est vrai le secondaire et
le primaire, qui ne présente pas, contrairement aux idées reçues, une vision
univoque et «globalement positive» de la Gaule de Vercingétorix. La plupart
des manuels de l'école publique comme de l'école catholique opposent en
effet la Gaule idéale, dotée des sacro-saintes frontères naturelles - d'autant
plus vénérées qu'en 1871 la France a perdu l'Alsace-Lorraine (18) -, à une
Gaule réelle, sauvage et misérable, qui ne vaut guère mieux que les pays
colonisés de l'époque contemporaine.
«Le beau pays que nous habitons était, il y a 2000 ans, couvert
d'immenses forêts ; il s'appelait alors la Gaule. Ses habitants, les Gaulois, vivaient
comme vivent aujourd'hui les sauvages d'Afrique. La carte (...) vous
représente la Gaule. Elle était plus grande que la France. Elle avait pour limites :
le Rhin, les Alpes, la mer Méditerranée, les Pyrénées, l'océan Atlantique, la
Manche et la mer du Nord. Suivez du doigt la frontière de la France actuelle
marquée en pointillés. Vous voyez qu'aujourd'hui notre pays ne s'étend
jusqu'au Rhin que du côté de l'Alsace» (19).
La barbarie dans laquelle croupit la Gaule ressort avec d'autant plus
de force qu'aux descriptions apitoyées sur l'arriération primitive de nos
ancêtres succèdent la découverte émerveillée de la douce France moderne,
bénie par le Bon Dieu ou par la République selon les écoles, et des parallèles
significatifs sur le degré réel de civilisation de nos ancêtres et de leurs
lointains descendants :
1 - «La France, ma patrie, portait, il y a bien longtemps, le nom de
Gaule. Alors elle était en grande partie couverte de forêts et de marécages,
on ne voyait point de routes ; les villes, les champs cultivés étaient encore
rares. La Gaule ne ressemblait donc pas à la France d'aujourd'hui.
2 - Maintenant, on voit partout des champs bien cultivés ; pour aller
d'une ville à l'autre, on passe sur de belles et larges routes bien entretenues ;
des lignes de chemins de fer se dirigent dans tous les sens.
3 - La France est un riche et beau pays» (20).
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«La Gaule ne ressemblait pas à la France. Là où vous voyez aujourd'hui


des champs de blé et des vignobles, il n'y avait jadis que de grandes forêts
pleines de bêtes féroces, telles que les loups, les sangliers, les ours, les bêtes
sauvages. C'est au milieu de ces forêts qu'habitaient les Gaulois ;mais pas dans de
belles maisons comme les nôtres. Us vivaient dans de pauvres cabanes sans
fenêtres, faites avec de la terre et des branches. A l'intérieur, il n'y avait ni
tables ni lits. Pour manger, on s'asseyait par terre ; pour dormir on se couchait
sur de la paille. (...) Comme vous le voyez, les Gaulois étaient de vrais
sauvages» (21).
Au besoin, le commentaire d'une gravure confirme ce jugement peu
flatteur et révèle, en creux, ce qu'est la vraie civilisation moderne : «L'image
vous représente une maison gauloise. Quelle pauvre maison ! C'est une sorte
de hutte ronde, en terre séchée, couverte de paille. Elle n'a pas de fenêtres,
mais une seule porte basse. Il n'y a pas non plus de cheminée, mais seulement
un trou au sommet du toit. C'est par là que sort la fumée, qui doit bien
piquer les yeux de ceux qui sont à l'intérieur. Dehors, devant la hutte, trois
Gaulois, accroupis par terre, sont en train de dîner. (...) Ils n'ont ni assiette,
ni cuillers, ni fourchettes. Ils mangent avec leurs doigts dans une grande
écuelle en terre cuite. Ils boivent tous dans le même vase qu'ils se passent
à tour de rôle... (Les petits garçons ne pensent) guère à aller à l'école. C'est
qu'il n'y a pas d'écoles en Gaule. Les Gaulois sont des ignorants, ils ne
savent ni lire ni écrire. On dit que ce sont des Barbares. Au contraire, les
Français d'aujourd'hui sont des gens civilisés. Etre civilisé, c'est être instruit,
poli, connaître beaucoup de choses que les anciens Gaulois ignoraient, comme
les livres, les armes à feu, la façon de construire de belles maisons en pierre,
etc.» (22).
Ce contraste souligné à plaisir n'est pas innocent : il valorise une
conception dynamique et positive des notions de progrès et de modernité
que les petits Français doivent intérioriser au cours de leurs scolarité. Il
permet, dans la foulée, de justifier la conquête romaine considérée par tous
comme une «cruelle nécessité» et, par contre-coup, la colonisation française
en Afrique et en Asie, les troupes françaises jouant à l'époque
contemporaine le rôle providentiel et progressiste des légions romaines dix-neuf siècles
auparavant. Certes, tous les manuels sans exception s'inclinent devant le
sacrifice héroïque consenti par Vercingétorix pour épargner ses compagnons ;
mais qu'on ne s'y trompe pas : dans nos manuels la mision assignée au «brave
des braves» gaulois n'était pas de sauver son pays, déjà vaincu par ses
propres divisions, mais de sauver son honneur : Lavisse le rappelle clairement
(23). Les effusions lyriques prodiguées à Vercingétorix et les malédictions
vengeresses dont on accable son cruel vainqueur ne changent rien à la clarté
du message : pour que la Gaule passe de l'état de nature à celui de culture,
pour que la Gaule devienne la France, la conquête romaine était indispen-
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sable ; pour que la France naisse à la civilisation, il fallait nécessairement


que meure la vieille Gaule de Vercingétorix, figure en quelque sorte
laïcisée et historicisée du Christ qui est mort sur la Croix pour accomplir
l'Ancien Testament et assurer l'avènement du Nouveau...
La page héroïque de la Guerre des Gaules à présent tournée, les manuels
soulignent avec force qu'Alésia a été, somme toute, une défaite créatrice :
«II faut dire que cette domination romaine ne fut ni lourde ni oppressive,
mais plutôt bienfaisante pour nos ancêtres. Une brillante civilisation ne
tarde pas à se développer parmi eux. Les immenses forêts dont le sol était
couvert furent défrichées. De grandes villes s'élevèrent et l'on admire encore
aujourd'hui les ruines des monuments magnifiques dont elles avaient été
ornées» (24). Bref, les Romains après avoir dompté la Gaule la civilisèrent
et lui donnèrent la paix» (25). C.Q.F.D.
Au XXe siècle, les bienfaits de l'occupation romaine s'inscrivent dans
l'iconographie et, dans le manuel Gauthier-Deschamps publié par Hachette,
par exemple, deux gravures superposées - avant et après - accompagnées
de commentaires explicites, en disent plus qu'un long discours sur la
nécessité de la conquête : en haut une cohue affolée - bêtes et gens mêlés - quitte
précipitamment de misérables bicoques de sauvages pour se réfugier dans
la forteresse de Bibracte perchée sur une colline couverte d'épaisses forêts ;
en bas, dans la plaine, une rue pavée d'Autun bordée de monuments de
pierre rectilignes et parcourue de gens civilisés, qui respirent la sécurité
et le bien-être, témoigne de la métamorphose des Gaulois sous la férule
paternelle des Romains. (26).
La notion de progrès se lit ici, implicitement, dans l'opposition terme
à terme de l'état sauvage et de la condition des êtres civilisés :
les forêts impénétrables aux plaines fertiles
le marais aux champs labourés
le sentier aux routes pavées
le village à la cité
le dolmen aux monuments publics
la hutte à la maison de pierre
les peaux de bêtes à la toge
les cheveux hirsutes aux coiffures rases.

En filigrane se profile l'opposition des villes et des campagnes - encore


si nette sous la Troisième République- et s'impose probablement par ce biais
chez les petits paysans qui forment les gros bataillons de l'école primaire
l'idée que la ville est synonyme de civilisation, de sécurité, de confort et
que la campagne correspond à un état inférieur de développement, que le
citadin, détesté et envié, est un homme civilisé, un «Monsieur», et le paysan
un rustre (27). Nos pédagogues sont d'ailleurs tellement convaincus des
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bienfaits de la civilisation urbaine, de l'instruction populaire et du processus


d'acculturation qu'ils entraînent, qu'ils identifient parfois, explicitement, la
Gaule romaine à la France moderne : «Les Romains. - L'image représente une
place publique dans une ville romaine. Comme cette ville ressemble peu aux
villages des Gaulois avec leurs huttes de sauvages ! On se croirait presque,
dans une ville d'aujourd'hui. La place est pavée de larges dalles. Dans le
fond, on aperçoit de splendides monuments (...) Ce beau et vaste bâtiment,
à droite, est sans doute une école, car deux jeunes enfants romains s'y
rendent, leur cartable sous le bras. Ils y apprendront à lire et à écrire leur langue,
le latin, et bien d'autres choses encore : l'arithmétique, l'histoire, la
géographie, etc. Les Romains sont en effet très instruits». (28)
Le parallèle entre la conquête romaine et la colonisation française
relève dans les manuels de l'implicite, sauf chez le bouillant révolutionnaire
Gustave Hervé, antimilitariste et anticolonialiste militant, qui construit
tout le chapitre sur la Gaule et les Gaulois autour de l'analogie entre
l'occupation romaine et la présence française en Afrique et en Algérie, et laisse
entendre que colonisateurs et colonisés pourraient un jour se fondre dans
une seule communauté comparable à celle des Gallo-romains :
«En somme, nos ancêtres gaulois étaient des sauvages aussi peu
avancés que le sont, à l'heure actuelle, beaucoup de nègres en Afrique. (...)
Aujourd'hui, quand les soldats français ou anglais se battent contre des nègres
africains, ils finissent toujours par les vaincre, car ils ont sur eux l'avantage
d'avoir de meilleures armes. De même, les soldats romains pour envahir la
Gaule devaient finir par battre les Gaulois, car ils étaient beaucoup mieux
armés (...) A partir (de la reddition de Vercingétorix) les Gaulois obéirent
au gouvernement romain, comme les Arabes d'Algérie obéissent au
gouvernement français (...) Les Français connaissent plus de choses que les Arabes
d'Algérie ; de même, les Romains connaissaient plus de choses que nos
ancêtres les Gaulois. (...) Deux siècles après Vercingétorix, les Romains
et les Gaulois étaient mêlés et confondus ; les Gaulois étaient devenus des
Romains» (29).
En revanche, Gustave Hervé néglige un phénomène qui occupe une
place relativement importante dans les manuels classiques, et dont
l'appréciation évolue d'un siècle à l'autre, la religion des druides. Tout au long
du XIXe siècle, les druides ont mauvaise presse chez les catholiques et les
libéraux pour des raisons parfaitement contradictoires : les premiers
condamnent à travers eux une religion païenne, grossière et sanguinaire (30),
les seconds dénoncent implicitement à travers leur fanatisme celui des
prêtres catholiques. Ainsi, sous la Restauration, Madame de Saint-Ouen,
héritière de l'esprit des Lumières, note que les druides ont corrompu la religion
«naturelle» de bons sauvages appréhendés ici avec le regard de Jean-Jacques :
«(Les Gaulois) adoraient un Dieu suprême, les forêts étaient leurs temples ;
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DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 297

ils n'avaient point d'images de la Divinité. Mais cette religion, d'abord si


simple, dégénéra en horrible superstition ; les druides (leurs prêtres)
voulaient régner par la terreur , ils gouvernèrent avec un empire absolu jusqu'au
moment où le christianisme pénétra dans les Gaules» (31).
Mais, cinquante ans plus tard, une nouvelle image des druides semble
se dessiner et se surimposer aux visions précédentes : à gauche le druide
deviendrait celui qui atténue la barbarie de la religion et la sauvagerie des
moeurs gauloises et surtout celui qui sait, qui instruit, l'ancêtre de
l'instituteur (32) ; à droite, même si nombre d'auteurs continuent de déplorer le
paganisme des Gaulois («Nos ancêtres les Gaulois étaient donc de pauvres
malheureux, parce qu'ils ne connaissaient pas comme nous le Bon Dieu»
(33)), d'autres commencent à désigner dans le druide une sorte de clerc,
certes au service d'une religion inférieure au catholicisme, mais dont les
valeurs spirituelles et l'idéalisme ont en somme préparé les voies du
Seigneur.
Peut-on penser que cet ensemble de représentations constitue les
structures élémentaires du mythe gaulois et que le modèle
anthropologique proposé par les manuels scolaires résume l'image globale de la Gaule
que l'école laïque et catholique de la Troisième République a vulgarisée
dans l'inconscient collectif ? Malheureusement, là encore une réponse
dépourvue d'ambiguïté est impossible, tant le problème est complexe : nous
rencontrons en effet, à côté des manuels d'histoire, un nombre important
de livres de prix (notamment de biographies de Vercingétorix) qui
présentent des interprétations divergentes de la question gauloise. Grosso modo
deux tendances se dégagent, qui regroupent toutes deux des ouvrages pour
enfants et pour adolescents, des livres d'inspiration catholique ou de
sensibilité républicaine.
La première rassemble, majoritairement, des livres publiés entre 1879
et 1889, au moment où le traumatisme de 1870 inspire, à gauche, un fort
courant patriotique et revanchard qui se réclame des idéaux de la
Révolution française et du gouvernement de la Défense nationale animé par Gam-
betta. Elle privilégie ainsi l'indépendance, érigée en absolu, de la Gaule,
dont le sort tragique est assimilé à la débâcle de la France en 1870, au
détriment de son degré de civilisation (34). Elle perçoit dans César non le
messager du Progrès, mais le courrier de la défaite et de l'esclavage, le
précurseur de Moltke et de Bismark : à ses yeux accepter la soumission à
l'ordre romain au nom des bienfaits qu'il accorde serait justifier implicitement
la honte de 1870 et admettre moralement que la force prime le droit. Elle
rejette enfin l'argument selon lequel les légions romaines étaient les
meilleures alliées des Gaulois pour monter la garde sur le Rhin. Au contraire, à
en croire Bonnemère, «c'est le proconsul qui, en quelque sorte, montra
aux ancêtres des Prussiens le chemin de notre patrie. П était si bien persuadé
298 С. AMALVI

des mérites des Germains qu'il en avait formé une garde. Elle se composait
de trois cents guerriers d'élite qui le suivaient partout» (35). C'est d'ailleurs
à ces cavaliers germains que l'on attribue parfois le mérite de la victoire
d'Alésia.
Dans tous ces ouvrages, il va de soi que le patriotisme gaulois existe
et que Vercingétorix est son prophète. On peut lire, par exemple, dans une
imitation du Tour de h France par deux enfants (lui-même très favorable
au chef arverne (36)), Jean Felber, ce vibrant éloge : «Nous admirons
Vercingétorix et nous l'aimons, parce que nous trouvons en lui des sentiments
qui sont les nôtres, parce qu'il a bien aimé sa patrie, qu'il a voulu
l'affranchir du joug de l'étranger, parce qu'il est mort pour l'indépendance de cette
terre de Gaule qui est aujourd'hui la France» (37).
Certains pédagogues nationalistes vont plus loin encore dans l'éloge du
patriotisme gaulois et, pour mieux dénigrer et rabaisser l'ancienneté de la
Germanie, célèbrent dans la Gaule l'aînée des nations européennes : «La
France est une patrie ancienne. Vois avec quel orgueil (petit Français) les
Allemands se réclament des Anciens Germains, comme ils font sonner les
luttes que ceux-ci ont soutenues contre les Romains !... (Mais) on parlait
des Gaulois tes ancêtres bien avant qu'on parlât des Germains. Ils avaient
envahi l'Italie, envahi la Grèce, ils avaient pénétré jusqu'au coeur de l'Asie
Mineure pour s'y fixer, de longs siècles avant que l'on sût seulement qu'il
existait des Germains. Aucun pays du nord, ni l'Allemagne, ni l'Angleterre,
ni la Suède, ni le Danemark, ni la Pologne, ni la Bohême, ni la Hongrie, ni
la Russie ne remonte dans l'histoire aussi haut que toi» (38).
Enfin dans ces livres de prix la défaite du chef arverne à Alesia ne
sonne pas nécessairement - comme dans la plupart des manuels officiels -
la fin de l'indépendance gauloise. On valorise les révoltes gauloises pour
mieux démontrer que le patriotisme était enraciné au coeur des peuples
gaulois, inhérent à sa nature : «sanglante et mutilée, la Gaule s'agitait
encore» (39).
On relève, il est vrai, dans la seconde catégorie de livres de prix, des
éloges aussi dithyrambiques de l'épopée de Vercingétorix ; ce qui distingue
ces ouvrages des précédents, c'est la conviction que la défaite de la Gaule
face à Rome était fatale : les Gaulois, malgré leur vaillance, leur héroïsme,
n'étaient pas encore parvenus à la conscience supérieure du patriotisme,
qui est le propre des peuples civilisés, même s'ils étaient sur la bonne voie :
la civilisation gauloise tuée par la conquête romaine n'en était encore qu'à
l'état d'ébauche ; il lui manquait encore l'essentiel pour atteindre la maturité.
Corréard ne cesse de le répéter, tout en admirant l'épopée du héros arverne :
«Les différentes races de la Gaule chevelue, au premier siècle avant
l'ère chrétienne (...), étaient dans un état intermédiaire entre la barbarie
et. la civilisation (...). Une industrie, un art, une poésie commençaient à se
DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 299

développer. Mais cette civilisation naissante, qui est déjà beaucoup au prix
de la sauvagerie des tribus germaniques de la rive droite du Rhin, est peu de
chose à côté de la brillante civilisation importée par les Romains et par les
Grecs dans le bassin de la Méditerranée (...)• En réalité, il leur manquait
une condition essentielle de la grandeur des peuples : les Gaulois n'avaient
pas l'esprit de discipline, ils ne savaient ni obéir, ni subordonner leur intérêt
personnel ou celui de leur parti à un intérêt plus général. L'absence de cette
vertu sociale que les Romains possédaient à un si haut degré et qui se trouve
si profondément empreinte dans leur organisation domestique, politique,
militaire, a arrêté le développement original du génie celte. L'ancienne Gaule
a péri surtout faute de discipline (...) Malheureusement (le) dévouement (de
Vercingétorix) a été en pure perte (...) La Gaule, par ses divisions et son
anarchie, était depuis longtemps condamnée à devenir la proie d'une nation mieux
organisée et plus unie. Le triomphe de Rome sur les Gaulois est en définitive
celui de la civilisation sur la barbarie. Cette remarque n'enlève rien à
l'admiration et à la reconnaissance que nous devons avoir pour Vercingétorix. On
peut se réjouir de la victoire sans jeter la pierre au vaincu. (...) La comparaison
d'Arc*
entre Vercingétorix et Jeanne entre la fédération d'une partie des Etats
Gaulois et le soulèvement national et religieux du XVe siècle, n'est guère
plus exacte (...) Nous nous sommes efforcé de montrer que le sentiment
patriotique, tel qu'il se manifesta pendant la guerre de Cent Ans, était inconnu
des Gaulois du 1er siècle avant Jésus-Christ» (40).
Dans ces conditions la Gaule n'avait pas à regretter son indépendance,
puisqu'«elle reçut de ses vainqueurs, en échange de l'indépendance qu'elle
avait perdue, les bienfaits de la civilisation» (41).
La Gaule est-elle le berceau de notre glorieuse patrie ou l'état inférieur
et honteux de l'histoire de France, les Gaulois avaient-ils élaboré avant la
conquête une civilisation originale qui méritait de vivre ou n'étaient-ils
guère plus avancés que les «sauvages» d'Afrique qui ont besoin d'un tuteur
éclairé pour accéder à l'âge adulte ? Autant de questions capitales qui
suscitent des réponses divergentes : le mythe gaulois ne serait-il qu'une
mosaïque de contradictions ? Pas tout à fait : à côté de ces zones balayées
par le doute, l'espace gaulois comporte aussi de vastes champs de
certitudes...

2. des CERTITUDES PARTISANES aux CERTITUDES NATIONALES

Au XVIIIe siècle, Boulainvilliers, pour justifier les privilèges


nobiliaires, explique toute l'histoire de France par la fameuse lutte entre la race
franque et la race gauloise : autrement dit entre les nobles, consacrés contre
toute vérité historique héritiers des conquérants francs (et à ce titre pourvus
de distinctions et de prérogatives exorbitantes) et le tiers-état taillable et
300 С. AMALVI
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DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 301

corvéable à merci sous prétexte qu'il descendait, lui, des Gallo-romains


vaincus par Clovis. Mais au XIXe siècle, les historiens libéraux confèrent à
ce mythe aristocratique une signification démocratique, et le retournent
pour justifier à leur profit la Révolution française : dans cette perspective,
1789 apparaît non plus comme le fruit d'un noir complot des Philosophes
et des Francs-maçons ou du hasard, mais comme l'aboutissement d'un long
combat entre Francs et Gaulois, ces derniers prenant enfin leur revanche
sur leurs oppresseurs. Quoi qu'il en soit du fondement réel de ce mythe,
tout au long du XIXe siècle et même au-delà, le terme de gaulois est
reconnu, à gauche comme à droite, comme synonyme de «peuple», de
«citoyen», par opposition à «noble», à «aristocrate», à «privilégié». Les
exemples de cette connotation politique et polémique sont nombreux dans la
littérature de la première moitié du XIXe siècle. En 1824, par exemple, Bé-
ranger dédie au député libéral Manuel sa chanson «les Esclaves gaulois» ;
cette satire du retour à l'Ancien Régime tenté par la Restauration déplore
l'apathie, la résignation des «Gaulois» à leur triste sort :

«La liberté conspire encore


Avec des restes de vertu ;
Elle nous dit : Voici l'aurore :
Peuple, toujours dormiras-tu ?...
Oui toute espérance est bannie
Ne comptons plus les maux soufferts.
Le marteau de la tyrannie
Sur les autels rive nos fers.
Au monde en tutelle,
Dieux tout puissants, quel exemple offrez -vous ?
Au char des rois un prêtre vous attelle.
Enivrons-nous !» (42).
En 1831, Victor Hugo, dans Notre Dame de Paris, qualifie à trois
reprises au moins le vieil édifice médiéval de «cathédrale gauloise» pour
signifier qu'il s'agit là d'un temple gothique, c'est-à-dire populaire et
national , un chef d'oeuvre du peuple réalisé pour le peuple ; et il oppose à
cet art qui, dans son essence, exprime la société française de son temps,
l'art de la Renaissance, étranger au génie national et artificiel : «Dès le
seizième siècle, la maladie de l'architecture est visible : (...) elle se fait
misérablement art classique ; de gauloise, d'européenne, d'indigène, elle devient
grecque et romaine, de vraie et de moderne, pseudo-antique. C'est cette
décadence qu'on appelle renaissance» (43).
En 1836 Balzac bâtit tout un roman, Le Cabinet des Antiques, sur
l'affrontement, dans le cadre provincial d'Alençon sous la Restauration,
des vieilles familles nobles, ruinées par la Révolution, qui remâchent leur
302 . С. AM AL VI

amertume en rêvant de l'Ancien Régime, et de la bourgeoisie, classe


montante qui entend bien préserver contre les prétentions réactionnaires du
«Cabinet des Antiques» ses avantages acquis (biens nationaux, droits
politiques...)- Dès les premières pages Balzac souligne que «le sang franc se
conserva (chez les d'Esgrignon) noble et fier jusqu'en l'an 1789» (44) . A
la fin du roman il résume magistralement la signification qu'assigne «le
Cabinet des Antiques» à la Révolution en prêtant au vieux marquis, sur
son lit de mort, ces paroles significatives : «Les Gaulois triomphent !».
On ne saurait mieux exprimer la victoire des principes de 89 sur la
tentative de retour à l'Ancien Régime (45).
Eugène Sue a également eu recours à la lutte des Francs et des
Gaulois comme système global d'interprétation de l'histoire de France. Ses
Mystères du peuple, parus de 1849 à 1857 sous le coup des journées de
juin 1848, retracent les luttes sociales menées par une famille gauloise,
les Le Brenn, contre leurs oppresseurs romains puis francs, de la conquête
de César à 1848 : dans le schéma proposé par Eugène Sue la lutte des
classes recoupe la lutte des races. Il salue par exemple dans le héros de la
révolution de 1356-58, Etienne Marcel, «l'un des plus illustres citoyens de
la Gaule» (46), et lui prête un grand dessein républicain : «Oui, je te le
répète, mon ami, c'est ma ferme conviction, notre plan de gouvernement,
basé sur la fédération des provinces et la permanence d'assemblées
nationales souveraines et (...) supprimant cette vaine idole, la royauté,
redeviendra le gouvernement des Gaules libres et confédérées, tel qu'il était
avant les conquêtes de César» (47).
Ces théories sur la lutte permanente des Francs et des Gaulois ne
sont pas seulement le propre des oeuvres littéraires, elles inspirent aussi
celles des historiens : en 1860, Perrens célèbre à son tour dans Etienne
Marcel la réincarnation du génie gaulois (48). Cette identification des
Gaulois au peuple français se prolonge jusqu'à la fin du XIXe siècle,
notamment chez les républicains : en 1895, Martin Nadaud, vétéran des luttes
de 1848 et de 1870, proclame fièrement dans le préambule de ses
Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, son ascendance gauloise : «Je ne
m'attarderai pas à rechercher l'origine de ma famille, je dirai seulement
qu'elle se rattache à la grande et puissante race gauloise qui, malgré son
activité au travail, son génie créateur et ses brillantes qualités guerrières,
fut réduite à l'esclavage par la double conquête des Romains et des Francs.
La Gaule perdit alors son nom ; les habitants, leurs richesses et leur
indépendance locale.
Nos vainqueurs se montrèrent si cruels et surtout si lâches que notre
histoire nous apprend que dix-huit siècles après le premier de ces
événements, un Gaulois, Fréret, fut plongé dans les cachots de la Bastille, pour
avoir osé faire l'éloge de notre chevaleresque patrie gauloise. D'où prove-
DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 303

naient les causes de cette longue et cruelle domination que la durée des
siècles n'eut pas la puissance d'apaiser ? C'est qu'alors comme en 1792, les
nobles gaulois après la défaite de l'illustre Vercingétorix par César, eurent
l'infamie d'aller prendre place dans le Sénat romain. Le peuple resta seul
pour reconquérir la patrie perdue et pour empêcher notre tradition
républicaine de disparaître. Soyons fiers, prolétaires de nos jours, de la force
d'âme et d'énergie de nos illustres ancêtres ; ils ne laissèrent jamais en repos
nos vainqueurs (...) C'est que les Gaulois voulurent toujours la République.
Mais ils ne fondèrent jamais que des Républiques fédératives, en attendant
la grande République qui préside aujourd'hui aux destinées de notre chère
patrie». (49).
En 1910 encore, dans la grande tradition démocratique d'Eugène
Sue et de Perrens, un auteur dramatique polonais, M. Rey, fait d'Etienne
Marcel la réincarnation de Vercingétorix : Etienne Marcel, drame du temps
de la révolution de Paris en l'an 1357(50).
Cette vision d'une Gaule républicaine s'est naturellement transmise
sans grand changement à l'enseignement primaire avec les réformes
scolaires de Jules Ferry, consécutives à l'avènement de la République
«opportuniste» à partir de 1879. Les pédagogues républicains n'ont cependant
pas créé ex nihilo le culte de Vercingétorix et de «nos ancêtres les
Gaulois» à l'école publique ; celui-ci, grâce notamment au Second Empire (51),
préexistait à la République. Le rôle exact des républicains a consisté à
replacer les Gaulois à leur vraie place dans la chronologie historique et à leur
attribuer la signification populaire et démocratique donnée par les
historiens et écrivains libéraux étudiés plus haut. Dans les manuels du primaire
les Gaulois étaient en effet jusque vers 1880 refoulés hors du sanctuaire
de l'histoire de France qui débutait avec la conquête franque et le baptême
de Clovis, dans une sorte de bref prologue ; cet extrait du livre de Magin
(1870) le montre clairement : «Notre récit commence à Clovis qui fut le
véritable fondateur de la monarchie. Une introduction qui précède le récit
présente des notions générales sur (...) l'histoire de la Gaule depuis les temps
les plus anciens jusqu'à l'établissement des Francs» (52).
Désormais les programmes commencent avec la Gaule indépendante
et sacrent Vercingétorix premier héros de notre histoire. Cette modification
en apparence anodine est lourde de conséquences politiques ; elle implique
la fin de l'identification de la France avec la monarchie et avec la religion
catholique ; elle substitue en quelque sorte à la sainte Trinité
France-monarchie-catholicisme une Trinité laïque et démocratique Gaule-nation-Ré-
publique. La promotion de Vercingétorix comme premier héros national
a d'autres effets : il est d'abord considéré comme le premier promoteur de
l'unité nationale. Bonnemère lui attribue par exemple ces paroles
prophétiques : «Je veux - dit-il bien des fois ~ faire de nos peuplades une nation
304 С. AMALVI

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Le mythe gaulois ou Vercingétorix « précurseur des sauveurs providentiels de la


douce Gaule »
DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 305

compacte. Lorsque les Gaules seront unies, l'univers entier ne pourra leur
résister. C'est, mes chers amis, cette déclaration, si nette et si précise,
qu'aucun chef n'avait jamais encore formulée, qui doit nous rendre chère à tous
la mémoire de Vercingétorix» (53).
Le grand dessein du chef gaulois confère ainsi à toute l'histoire de
France une continuité, une finalité linéaires qui transcendent clivages et
révolutions politiques, et donnent de la nation une image oecuménique :
«De Vercingétorix, l'un de ses premiers héros, aux morts de la défense
nationale, quelle incomparable suite de martyrs, de combattants glorieux ou
obscurs, royauté, noblesse, tiers-état, ont travaillé avec des mérites divers
à créer son unité politique !» proclame l'auteur d'un Manuel d'instruction
civique (54), tandis qu'un autre invite à commencer «à ce premier Français ,
ainsi qu'on l'a nommé, la revue des grands hommes qui se dressent, à travers
les siècles, sur la voie sacrée de notre histoire» (55).
Voilà donc Vercingétorix promu à gauche non seulement premier
héros de la galerie des hommes illustres de notre histoire, mais aussi modèle
et matrice des figures emblématiques du patriotisme national. En 1882
par exemple le célèbre thuriféraire de Jeanne d'Arc, Joseph Fabre, associe
«la libératrice de la France» au libérateur malchanceux de la Gaule :
«Vercingétorix et Velléda, martyrs en qui s'incarna jadis la patrie, voici que Jeanne
va vous rejoindre, la dernière et la plus grande d'une trinité glorieuse. Héros
de notre vieille Gaule, le 30 mai 1431, nous dûtes vous lever de votre
poussière, pour regarder mourir l'héroïne de notre vieille France !» (56).
En 1888, Vercingétorix figure également en bonne place parmi les
Héros et martyrs de la &'£erře(Savonarole, Etienne Dolet, Jean Huss, etc.),
campé en précurseur de Gambetta (57). Cette dernière référence nous
rappelle qu'au début de la Troisième République le nationalisme, perçu comme
l'héritage des Soldats de l'An II, de «la Grande Nation» et du Comité de
Salut public, est profondément ancré à gauche, et s'incarne dans des
personnalités républicaines de premier plan (Victor Hugo, Gambetta,
Clemenceau...) ; il constitue même un des fondements essentiels de l'esprit et de
l'idée républicains. L'interprétation patriotique de l'épopée du chef arverne
ne relève donc pas, du moins à cette époque, des valeurs mythologiques
que véhicule la mémoire collective de la nation toute entière, mais des seules
certitudes idéologiques du «peuple de gauche». Or, en 1950, un sondage
de 1TFOP révèle que Vercingétorix possède alors une connotation plutôt
droitière, conservatrice, tout en conservant l'image du patriote intransigeant,
du vieux jacobin que lui décernait la République trois quarts de siècles
auparavant (58) : analyser le passage des certitudes partisanes aux certitudes
nationales relatives à «nos ancêtres les Gaulois», c'est donc en quelque
sorte saisir schématiquement comment le nationalisme a glissé de la gauche
et de l'extrême-gauche à la droite et à l'extrême-droite, et constater à quel
306 С. AMALVI

point l'influence de la conjoncture politique générale sur l'univers scolaire


peut être déterminante.
A l'époque où les républicains brandissent Vercingétorix comme un
drapeau (grosso modo entre 1879 et 1889), les catholiques répondent en
exaltant bruyamment Clo vis, symbole de la France chrétienne et
monarchique des «quarante rois» et en occultant, dans leurs livres de prix et de
lecture, le souvenir du chef gaulois (59). Le quatorzième centenaire du
baptême de Clovis, en 1896, leur donne d'ailleurs l'occasion de rappeler
solennellement la version canonique des origines nationales. A la suite de
cette commémoration la maison d'édition catholique Marne publia, en
1898, une biographie édifiante de Clovis au titre révélateur, Qovis : le
berceau de la France, qui célébrait l'alliance franque du trône et de l'autel,
du sabre et du goupillon : «Nous nous sommes proposé de fouiller dans
ces origines de notre histoire pour y trouver l'héroïsme qui n'y manque pas :
notre but a été de montrer combien a été entouré de gloire le Berceau de notre
France chrétienne, et ce but sera atteint, si, arrivés à la dernière page, nous
pouvons nous dire : ils étaient grands, et ils étaient chrétiens ! Français, fils
des Francs, soyons chrétiens et grands comme Clotilde et Clovis !» (60).
Pourtant, au moment de la parution de ce luxueux livre de prix, le
ver est dans le fruit ; une évolution très nette et très favorable des
pédagogues catholiques était perceptible, depuis le début de la décennie 1890,
à l'égard de Vercingétorix. Et, sans jamais renier le baptême de la France
à Reims ni rallier le précurseur de Gambetta, ils parvinrent à ménager de
subtils accommodements entre les exigences contradictoires du
nationalisme français et celles des devoirs religieux. Deux ouvrages importants
témoignent entre autres de cette vision oecuménique de nos origines : la
Petite histoire de la grande France (1894) par Léon Gautier, et Nos
origines nationales (1902) d'Henri Guerlin. Dans ces deux livres
Vercingétorix et Clovis sont tous deux salués comme deux figures capitales de notre
histoire. Sont-ils placés sur un pied d'égalité ? Pas tout à fait, une
hiérarchie implicite subordonne le premier au second ; cette distinction
transpose en quelque sorte dans le domaine historique et humain celle que les
théologiens opèrent, sur le plan divin, entre un prophète qui annonce le
Messie et le Messie lui-même, seul habilité à donner son sens à l'ère qui
commence avec lui. En un mot, pour les catholiques Vercingétorix comme
saint Jean-Baptiste a pour mission insigne de préparer la venue du sauveur
Clovis ; dans cette perspective providentielle, la Gaule représente en
somme l'Ancien Testament de l'histoire de France ; c'est certes un grand
moment de notre passé, mais un moment inachevé dont le destin impliquait
nécessairement l'accomplissement, le dépassement catholique et franc.
Ouvrons par exemple la Petite histoire de la grande France de Léon Gautier.
DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 307

Elle débute ce qui en 1894, n'était pas évident à droite, par un vibrant
hommage à Vercingétorix, sacré rassembleur des Gaulois et premier artisan de
l'unité nationale : «Les Gaulois se ruèrent les uns contre les autres, et il fallut
pour les réunir durant quelques jours en un seul peuple, l'étonnant génie de
ce Vercingétorix envers qui nous ne saurions jamais témoigner une assez
vive gratitude. Qui n'aime pas ce grand homme n'a pas une âme grande.
Mais, si haut que fût ce coeur, et si puissant que fût le suprême effort de
ce peuple à l'agonie, il était trop tard pour sauver une patrie si longtemps
divisée. La Gaule périt» (61). La voie de l'unité est néanmoins tracée ;
Clovis par la grâce de la conquête et du baptême va métamorphoser la Gaule
païenne en France chrétienne ; «Clovis auquel il convient de ne pas mesurer
la gloire (...), Clovis qui réunit enfin toute la Gaule sous le sceptre d'un petit
chef de clan barbare (...), Clovis enfin qui mit sur le paganisme germain la
force triomphante de son pied puissant et l'écrasa. Le jour où Clovis entra
dans le baptistère de Reims, le jour où l'eau libératrice toucha ce front,
c'en était fait, et la grande France était créée» (62).
En 1902, Henri Guerlin valorise encore plus la complémentarité de
nos deux héros : «Clovis préparait la France de Charlemagne, de Louis XIV
et de Napoléon, ou plutôt il continuait cette patrie qui avait eu un instant
conscience d'elle-même en un frémissement unanime autour de
Vercingétorix, et qui n'avait point cessé d'exister» (63). Mais, dira-t-on> pourquoi
les catholiques, à l'aube du XXe siècle, manifestent-ils un tel nationalisme,
sentiment inconnu d'eux une décennie auparavant : c'est, comme l'a
démontré Raoul Girardet (63bis), parce qu'avec l'aventure boulangiste, puis
l'affaire Dreyfus, le nationalisme a basculé à droite. Or, l'image de
Vercingétorix a constitué dans l'arsenal boulangiste une arme de propagande
efficace semble-t-il (64). Dans les premières années du XXe siècle les
militants de l'Action française, auxquels rien de ce qui est national et français
n'était étranger, ne dédaignent pas de se réclamer eux aussi des Gaulois.
Ainsi en 1906, le jeune Georges Bernanos, alors fougueux partisan de Maur-
ras, écrit à un correspondant : «J'admire de tout mon coeur ces vaillants
de l'Action française (les Camelots du Roi), ces vrais fils de Gaule...» (65).
Le premier conflit mondial ne fait qu'accentuer le glissement nationaliste
des Gaulois et de Vercingétorix. La biographie proprement délirante - tant
par son style que par ses idées - que le publicisté Bernard Hallet lui consacre,
en 1929, en témoigne : «Vercingétorix, l'homme au sacrifice inutile et
douloureux, me paraît être assez le Christ sanglant du patriotisme de chez nous
(...) Il y a deux hommes en lui : le politique habile qui harangue les tribus
et les rallie par la parole à une cause d'union nationale presque, - et déjà...
Ily a enfin le chef militaire qui mène les troupes qu'il a ralliées lui-même,
au combat de libération du territoire (...). Toute proportion sauvegardée...
il n'y a pas loin, il n'y a presque aucune distance entre le «Oui, tous autour
308 С. AMALVI

3* 2S MAI 192S
à. 20*45,_
Récupération de l'image : de Vercingétorix à Clovis
DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 309

de moi !» que ce Chantecler des Gaules envahies par les légions de César
criait aux tribus déchirées par la guerre civile, et les ralliements divers criés
autour du Panache Blanc d'Henri IV ou de la cocarde tricolore des jours
tragiques de la Convention (...)■ Vercingétorix n'appartient à aucun parti.
Il est national. Voilà pourquoi l'examen de son oeuvre inspire le dégoût
profond des partis politiques. Il restera pour tous le mystère dans lequel
on vient puiser une ferveur nouvelle pour des élans de patriotisme
religieusement vrais et purs. De même que les dieux. Dieu lui-même, sont les im-
pollus magnifiques, les adorés à l'abri des haines jalouses de leurs
adorateurs, des ambitions fratricides de leurs amants, des révoltes intestines de
leurs sujets, de même Vercingétorix reste au-dessus des partis glapissants,
dominant les inutiles et les bavards de son ombre dressée comme un
reproche silencieux au promontoire de la vertu civique, défiant les impatients
et les ardents de son exemple inégalable. D'autres ont été les prophètes ou
les prêtres du patriotisme de chez nous. Je crois avoir établi qu'il en avait
été le Père incontestablement. Mais je terminerais ces pages par une
sensation de bonheur, si je savais que j'ai aidé à saisir combien il en avait été le
Dieu vivant» (66).
Bref selon notre auteur dès 1929 «C'est (Vercingétorix) qu'il nous
faut !», un Vercingétorix qui a «pris du galon» : nous n'avons plus affaire
au prophète, mais au sauveur lui-même, un sauveur botté et casqué, attendu
et espéré, comme le Messie, qui hait les partis et prétend incarner à lui tout
seul les aspirations populaires. On comprend mieux à présent pourquoi la
Légion française des combattants l'a pris pour référence lors de sa
cérémonie de Gergovie. Pour l'heure, la connotation «musclée» accolée à l'épopée
du chef arverne rejaillit sur la littérature scolaire . Dans les manuels
catholiques postérieurs à 1918 on associe désormais, dans une même gloire,
Gaulois et Poilus. La métamorphose est encore plus radicale dans les livres de
prix où, loin du discours démocratique et républicain des années 1880,
Vercingétorix apparaît comme le modèle du chef à poigne dont la France
aurait bien besoin pour rétablir sa cohésion nationale menacée par les
intérêts partisans : «Grand et fort, il avait l'oeil bleu, le regard froid, le geste
énergique et sobre. D parlait sans fanfaronnade, en homme résolu, et son
discours produisait sur tous une impression profonde... Sur ses lèvres, les
décisions se succédaient dans un ordre rapide et précis, découvrant un vaste
dessein. Il ne parla pas longtemps ; mais, quand il eut parlé, il sembla à
tous qu'il ne restait rien à dire ; et ces mêmes hommes qui tout à l'heure
étaient en pleine confusion se sentirent soudain d'accord (...) - Bien parlé !
criait-on. L'âme d'un grand chef est en lui ! qu'il soit le grand chef, le chef
surpême de toutes les tribus !» (67).
D'autre part, à l'époque de l'apogée de l'empire colonial français,
la nécessité rétrospective de la conquête de la Gaule et le caractère bien-
310 С. AMALVI

faisant de la paix romaine ne se discutent plus et sont devenus l'objet d'un


consensus quasi général. La menace principale venant du Rhin, un parallèle
implicite s'esquisse même entre la civilisation gallo-romaine et la France
victorieuse, toutes deux à la merci des «hordes barbares» d'outre-Rhin.
L'historien Jacques Bain ville, par exemple, met en garde dans sa Petite histoire
de la France contre «des voisins très batailleurs et très méchants, qui
s'appelaient alors les Germains et que nous appelons les Allemands (...)
Derrière le Rhin, il y avait toujours ces insupportables Alamans ou Allemands,
qui rêvaient d'entrer dans cette Gaule où il y avait tant de richesses et où
l'on vivait dans l'abondance» (68).
Il est d'ailleurs bien connu que cette abondance et «l'esprit de
jouissance» qu'elle encouragea causèrent la perte et de la Gaule romaine et de
la France républicaine. En conséquence, les manuels de Vichy invitent
fermement les petits Français aux vertus héroïques du sacrifice et de
l'obéissance. La conquête romaine n'est plus justifiée par ses bienfaits, jugés
corrupteurs et démobilisateurs, mais par l'ordre et la discipline militaires qu'elle
sut inculquer aux Gaulois récalcitrants ; le manuel Jalabert décrit ainsi,
en 1942 sous des couleurs Spartiates la mise au pas de la Gaule chevelue
par les glabres légions romaines : «Alors vinrent les temps romains, peut-
être plus durs, mais amis de l'Ordre. Une autre fusion s'opéra. Le pays se
couvrit de camps, l'air retentit des clameurs incessantes des buccins et des
trompes guerrières, et le sol du pas des légions qui, entre deux assauts,
bâtissaient des villes et frayaient des routes. Aux lieux où s'élevaient les
chênes, à l'ombre desquels les druides officiaient, s'érigèrent des aqueducs,
des temples, des cirques, des arcs de triomphe. Un langage plus sonore,
impératif et concis, qu'on eût dit coulé dans l'airain, se substitua au
dialecte grec qui avait emprunté sa douceur au miel des ruches de l'Hymette ;
et la Gaule marcha, casquée» (69).
Vichy parvient même à gagner sur tous les tableaux du mythe
gaulois en campant Vercingétorix, sur la couverture du manuel de Jalabert,
en précurseur des «sauveurs» providentiels de la douce Gaule : Jeanne d'Arc,
Henri IV, Napoléon, Bugeaud et, bien entendu Pétain. Le gaullisme, en
désignant dans Vercingétorix «le premier résistant de notre histoire»,
effaça il est vrai bien vite cet aspect peu reluisant de l'histoire de la Gaule
et contribua sans doute à faire définitivement de «nos ancêtres les Gaulois»
un mythe national et républicain...

* *
*

Que reste-t-il aujourd'hui dans notre mémoire collective de la Gaule


et des Gaulois ? Le sondage réalisé par Jean Lecuir en 1981 apporte, du moins
DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 311

pour Vercingétorix, des informations intéressantes. On notera par exemple


que le chef arverne figure dans le «peloton de tête» des héros nationaux,
parmi l'élite fermée des personnages «incontestés», avec saint Louis, Jeanne
d'Arc, Hugo, Pasteur, Jaurès, Clemenceau et Blum (70). Mais les progrès
qu'il réalise dans l'opinion par rapport au sondage de Jean Stoetzel en 1950
sont équivoques : est-ce Vercingétorix en personne que les Français
choisissent ou ne bénéficie-t-il pas plutôt, surtout auprès des plus jeunes, du
prestige d'Astérix ? Jean Lecuir penche, à juste titre, semble-t-ilypour la seconde
hypothèse (71). Dernier paradoxe enfin - mais l'ambivalence n'est-elle pas
au coeur même du mythe gaulois ? - Vercingétorix est curieusement l'élu
des sympathisants socialistes et des personnes de plus de 65 ans dont les
opinions politiques sont dans l'ensemble beaucoup plus conservatrices que celles
de la moyenne des Français.
Enfin, par une ironie de l'histoire, ce mythe gaulois, qui tout au long
du XIXe siècle a été synonyme de progrès politique et social et a possédé une
connotation libérale, semble aujourd'hui remis en cause par les nouveaux
tenants du progrès : dans les départements français d'Outre-mer par exemple
le rejet de «nos ancêtres les Gaulois» est la forme la plus symbolique que
prennent la contestation de la présence française, qualifiée de colonialiste,
et l'affirmation d'une identité culturelle qui ne doit rien au modèle européen.
Le livre de Maurice Lemoine au titre significatif, Leurs ancêtres les Gaulois :
le mal antillais témoigne de cette critique d'un ethnocentrisme réducteur :
«Imaginez un peu : Naître aux Caraïbes, d'ancêtres africains. De nationalité
française, parler créole et vivre dans une colonie baptisée département.
Avoir la peau noire et apprendre à l'école que «Nos ancêtres les Gaulois»...
Ce n'est pas tous les jours facile d'être antillais. Qui sommes-nous vraiment,
s'interrogent avec angoisse martiniquais et guadeloupéens ? Français,
antillais, français-antillais, antillais-français ? Qui sommes-nous vraiment et
surtout où allons-nous ?» (72).
Cette question de la revendication d'une identité nationale est
également posée, en métropole, par des mouvements régionalistes, qui s'érigent
en porte-paroles de minorités ethniques (Basques, Bretons) victimes du
centralisme français et qui soupçonnent nos braves Gaulois d'être en réalité
de francs jacobins.
Il n'est pas jusqu'aux progrès de l'archéologie et de l'anthropologie
qui ne remettent en cause le monopole des origines nationales que s'étaient
naïvement arrogé nos tumultueux ancêtres. Leopold Sedar Senghor nous
le rappelle dans son discours de réception à l'Académie française : «Je note
en passant, que des peuples pré-indo-européens avaient précédé «nos
ancêtres les Gaulois», dont les Basques» (73).
On n'en a d'ailleurs jamais fini avec nos remuants Gaulois : «Chassez
le naturel, il revient au galop» ; ainsi, en l'an de grâce 1984, les polémiques
312 С. AMALVI

- parfois virulentes - autour du site exact d'Alésia, se prolongent (74), et il


ne fait pas bon émettre des doutes sur le degré de civilisation de nos ancêtres :
pour l'avoir ignoré, Michel Rouche se fit vertement réprimander dans Le
Monde par Yves Florenne (75). André Fermigier lui-même, critiqué par
un défenseur de la culture celte pour avoir rendu compte avec humour, dans
Le Monde, du colloque de Clermont-Ferrand, constatait à juste titre : «Le
débat sur les origines a toujours pris un tour si passionnel que nous nous
garderons bien d'y prendre parti» (76). Comme si débattre de nos origines
touchait à de mystérieux et inconscients fondements de notre être collectif.
Heureusement qu'Astérix est venu pour redorer le blason de nos malheureux
Gaulois, encore tout ébaubis du tumulte qu'ils ne cessent de causer, et pour
mettre tout le monde d'accord par sa satire bon enfant de nos moeurs
contemporaines. Mais, plus profondément, le succès remporté par Astérix et
Obélix auprès du public français et étranger ne révèle-t-il pas que le mythe
gaulois - même sur un mode ironique - renvoie toujours à notre enfance
et à la nostalgie qu'elle suscite : se pencher sur notre ancêtre Astérix, ne
serait-ce pas en somme partir «à la recherche du temps perdu» ? Le
romancier allemand Martin Walser semble du moins le suggérer : «Parfois j'aurais
désiré que Proust eût survolé de sa sensibilité toute l'histoire jusqu'au temps
de Vercingétorix. Depuis nos classes de latin où j'apprenais sa dernière
défaite d'Alésia par le récit du vainqueur, ce Celte est resté mon héros
préféré que j'aurais tant aimé retrouver dans une vision proustienne» (77).
A moins qu'Astérix ne soit, dans la mémoire collective, ce qui reste
de «nos ancêtres», quand on a oublié toutes les implications idéologiques
et historiques qui sous-tendent notre complexe mythe des origines...

Christian AMALVI
DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 313

NOTES

1. Nos ancêtres les Gaulois. Actes du colloque international de Clermont-Ferrand,


recueillis et présentés par Paul Viallaneix et Jean Erhard, Clermont-Ferrand, Faculté
des Lettres et Sciences humaines de Clermont II, 1982. (Nouvelle Série - fascicule 13).
Voir aussi Mona ÛZOUF^Les Gaulois à Clermont-Ferrand» , Le débat, novembre 1980,

6, p. 93-103 et «L'heure de Vercingétorix», Le Nouvel Observateur, 27 mai 1983,
p. 82-84.
2. Charles de GAULLE, La France et son armée, Oeuvres complètes éditées par
Jacques Vendroux, Paris, Pion, 1970, t.VI, p. 5.
3. Jean TULARD, Napoléon et la noblesse d'Empire, Paris, Tallandier, 1979, p.
19.
4. C.dtGAULlJL,Discours et messages, Oeuvres complètes, Paris, Pion, 1970, t.
VII, vol. 3, p. 9.
5. С de GAULLE, op. cit. p. 6.
Le terme de «vieux Gaulois» n'est pas toujours synonyme de jacobin et de
patriote intransigeant. Pierre Gaxotte, par exemple, a relevé dans L'Histoire
contemporaine d'Anatole France le personnage de M. Lacarelle : «La nature a donné à M. La-
carelle ď épaisses moustaches blondes qui ont fait de lui, pour tout le département,
l'incarnation du vieux Gaulois, tel qu'on le voyait à la première page des manuels
d'histoire. Déterminé par son physique, M. Lacarelle est donc tenu de se conformer à l'idée
populaire du Gaulois, c'est-à-dire boire en abondance, culbuter les filles, se battre pour
elles et chanter des chansons grivoises. Anatole France assure que M. Lacarelle avait
grand peine à soutenir son personnage, étant de caractère paisible et de bonnes moeurs».
Les autres et moi, Paris, Flammarion, 1975, p. 148.
6. Louis Ferdinand DESTOUCHES, dit Céline, L'école des cadavres, Paris, 1938,
p. 78-79 ; cité par Robert O. Paxton, La France de Vichy, Paris, Seuil, 1973, p. 23
(coll. Points).
7. Camille JULLIAN, «Vercingétorix», La Revue de Paris, 1er avril 1901, p. 636.
8. Louis MARIN, La sécurité de la France : la Rhénanie détachée définitivement
de l'Allemagne - le Rhin frontière militaire de la France. Paris 1946, p. 33. L. Marin,
député de Lorraine de 1905 à 1940, est, au Parlement, un des chefs de file du centre
droit.
9. Edmond POGNON, De Gaulle et l'histoire de France : trente ans éclairés par
vingt siècles, Paris, Albin Michel, 1970, p. 30 : à la question «pourquoi il se référait
si souvent aux quinze cents années d'histoire de la France, alors que pour la plupart
des Français elle remonte à deux mille ans», le général aurait répondu : «Pour moi,
l'histoire de France commence avec Clovis, choisi comme roi de France par la tribu
des Francs, qui donnèrent leur nom à la France. Avant Clovis nous avons la
préhistoire gallo-romaine et gauloise. L'élément décisif pour moi c'est que Clovis fut le
premier roi à être baptisé chrétien. Mon pays est un pays chrétien et je commence à corn-
314 С. AM AL VI

pter l'histoire de France à partir de l'accession d'un roi chrétien qui porte le nom des
Francs». Leopold Sédar Senghor déclare dans son Discours de réception à l'Académie
française : «Pour le duc de Lévis-Mirepoix, la Nation française naît avec les Capétiens.
Auparavant, c'étaient les «préliminaires de la France». Ceux-ci débutaient avec
«l'héritage gallo-romain», Le Monde, 30 mars 1984, p. 15.
10. Pierre CHAUNU, La France, Paris, Robert Laffont, 1982.
11. Voir en particulier Paul GERBOD, «L'enseignement supérieur français à la
découverte des Gaulois (1890-1940)», Actes du colloque de Clermont-Ferrand, op.
cit., p. 367-75.
12. Léon BERARD, Discours de réception à l'Académie française, 4 mars 1938 ;
cité par Albert Grenier, Camille Jullian : un demi-siècle de science historique et de
progrès français, 1880-1930, Paris, Albin Michel, 1944, p. 171.
13. Frédéric LE PLAY, Correspondances de l'Union de la paix sociale,
correspondance n° 4 : la question sociale et l'Assemblée, réponse aux questions des députés
membres de l'Union, Tours : Marne, Paris : Dentu, 1873, p. 20.
14. Anne-Marie THIESSE, «Un roman/manuel d'histoire plébéienne : les
mystères du peuple d'Eugène Sue», Enseigner l'histoire : des manuels à la mémoire, textes
réunis par Henri Moniot , Berne, Peter Lang, 1984, p. 31-32.
15. Sur cette cérémonie, voir Antoinette EHRARD, «Vercingétorix contre Ger-
govie», Actes du colloque de Clermont-Ferrand, op. cit., p. 307-317. La Bibliothèque
Nationale conserve plusieurs affiches relatives à l'organisation de cette
commémoration conservées sous les cotes :
Rés. Gr. fol. La 42 80 (VI, 16-20 ter et 46)
Rés. Gr. fol. La 42 80 (suppl. 76, 77, 364) et une affiche illustrée par Moles :
«De la souche du chêne abattu, la France, pousse un rejet verdoyant : la légion» : Est.
[Moles rouleau.
Deux autres affiches de propagande de Vichy utilisent également les Gaulois :
une affiche illustrée par Raoul Auger (avril 1944) met en scène Vercingétorix à cheval
au milieu de ses troupes (prêt à repousser les Anglo-Saxons ?) Est. [Qb mat 1 (1944) ;
une affiche d'Eric Castel en faveur des Chantiers de jeunesse (s. d.) montre un Gaulois
la main sur l'épaule d'un jeune en uniforme des Chantiers : Re's. Gr. fol. La 42 80 (suppl.
370).
16. L'affiche publicitaire annonçant la parution de Y Appel, «grand quotidien
de combat pour l'épuration de la France et la défense du peuple», dirigé par Pierre
Costantini, est en tout cas orné d'un Gaulois qui sonne de la trompe : Est. [Vinci gr.
rouleau.
16bis. E. POGNON, op. cit., p. 14.
17. Voir Alice GERARD, «La vision de la défaite gauloise dans l'enseignement
secondaire entre 1870 et 1914», Actes du colloque de Qer mont -ferrand, op. cit., p.
357-65.
DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 315

18. Georges DURUY, fils de Victor Duruy écrit dans sa Petite Histoire
populaire de la France, Paris, Hachette 1881, p. 1 : «Les frontières de la Gaule étaient donc
naturelles, puisqu'elles étaient formées par des montagnes, des mers et un grand fleuve.
C'était un précieux avantage, car un pays qui a des frontières naturelles est comme une
propriété entourée de murs. On n'y pénètre pas aisément. On y goûte plus facilement
les bienfaits de la paix et de l'indépendance. C'est un grand malheur pour nous d'avoir
perdu cette frontière du Rhin que possédait la Gaule. Nous n'avons plus comme nos
ancêtres un fleuve large et profond pour nous protéger contre l'Allemagne».
19. H. GUILLEMAIN et l'abbé LE STER, Histoire de France, cours élémentaire,
Paris, l'Ecole, 1934, p. 5.
20. Edgar ZEVORT et E. BURLE, L'Histoire nationale racontée aux enfants,
(...), Paris, Picard-Bemheim, 1886, p. 5.
21. H. GUILLEMAIN et l'abbé LE STER, Histoire de France, cours
préparatoire, Paris, L'Ecole, 1934, p. 7-8.
22. H. GUILLEMAIN, et l'abbé LE STER, Histoire de France, cours élémentaire,
Paris, l'Ecole, 1934, p. 5-8.
23. Ernest LA VISSE, Récits et entretiens familiers sur l'histoire de France
jusqu'en 1328, Paris, A. Colin, 1884, p. 15.
24. G. DURUY, op. cit., p. 10.
25. E. ZEVORT et E. BURLE, op. cit., p. 6.
26. Aubin AYMARD, Histoire de France, premier livre, cours élémentaire 1ère
année, Paris, Hachette, 1933, p. 6-7 (Cours Gauthier-Deschamps).
27. Voir Eugen WEBER, La fin des terroirs ; la modernisation de la France
rurale 1870-1914, Paris, Fayard - Edition Recherches, 1983.
28. H. GUILLEMAIN et l'abbé LE STER, op. cit., p. 10.
29. Gustave HERVE et Gaston CLEMENDOT, Histoire de France, cours
élémentaire et moyen, Paris, Bibliothèque d'éducation, 1904, p. 10-13.
30. G. BELEZE, L'Histoire de France mise à la portée des enfants, Paris, De-
lalain, 1841, p. 5 ; «La religion que (les druides) enseignaient n'était qu'un mélange
d'erreurs grossières et de coutumes barbares. (...) Les druides ne se contentaient pas
toujours pour leurs dieux du sang des troupeaux. Il n'est que trop certain que, dans
les grandes calamités publiques, ou avant d'entrer en campagne, ils avaient introduit
l'exécrable usage des sacrifices humains».
31. Madame de SAINT-OUEN, Histoire de la France, depuis l'établissement
de la monarchie jusqu'à nos jours, Paris, L. Colas, 1827, p. 2-3.
32. Dans le manuel d'Aubin AYMARD, op. cit., p. 3, une illustration montre
un «druide ou prêtre gaulois (qui) instruit Vercingétorix».
33. H. GUILLEMAIN et l'abbé LE STER, op. cit., p. 9.
34. Trois ouvrages importants réagissent contre le romanisme excessif de
l'enseignement secondaire : Les Gaulois nos aïeux, 3e édition, Tours Marne, 1885 de MO-
REAU-CHRISTOPHE ; Les aventures d'un jeune Gaulois au temps de César, Paris,
Hachette 1882 de F. MAHON ; L'anneau de César, Paris Hetzel, 1893 d'Alfred RAM-
BAUD.
316 С. AMALVI

Ils veulent corriger la méconnaissance scolaire des Français à l'égard de leurs


ancêtres : «Cette ignorance provient de celle que nous suçons, pour ainsi dire, avec le
lait de notre éducation classique première: L'âge mûr ne peut recueillir que ce qu'on a
semé pour lui dans le terrain scolaire de l'enfance». Moreau-Christophe, p. 9.
Tous trois dressent également un parallèle, plus ou moins explicite, entre la
Gaule vaincue à Alésia et la France battue à Sedan : «Témoin de nos malheurs récents
(....) et frappé par l'analogie qui existait entre la situation des peuples Gaulois devant
les envahisseurs germains et romains et celle de la France de 1870 devant ses ennemis
d'outre-Rhin, j'ai cru faire une oeuvre patriotique en mettant sous les yeux des
générations nouvelles des faits propres à les éclairer et à les mettre en garde contre les
dangers identiques dont l'avenir les menace» F. Mahon, p. 2-3.
35 . E. BONNEMERE, Histoire de Vercingétorix racontée au village, Paris,
Librairie centrale des publications populaires, 1882, p. 41-42.
36. G. BRUNO, Le Tour de la France par deux enfants : devoir et patrie, Paris,
E. Belin, 1877, p. 138 : «Enfants (...) laquelle voudriez-vous avoir en vous de l'âme
héroïque du jeune Gaulois défenseur de vos ancêtres ou de l'âme ambitieuse et insensible
du conquérant romain ?».
37. A. CHALAMET, Jean Felber : histoire d'une famille alsacienne (...), Paris,
Picard et Kaan, 1894, p. 219.
38. Charles BIGOT, Le Petit Français, Paris, Weill et Maurice, 1883, p. 42-43.
39. A. DUBOIS, Gaulois, Francs et Romains, Limoges, Barbou, 1884, p. 5.
40. François CORREARD, Vercingétorix ou la chute de l'indépendance
gauloise, 2e édition, Paris, Hachette, 1888, p. 33, 43, 174-76.
41. G. DURUY, Biographies d'hommes célèbres des temps anciens et
modernes, Paris, Hachette, 1882, p. 150 (Bibliothèque des écoles et des familles).
42. Pierre Jean BERANGER, Chansons, Bruxelles, Tarride, 1854, p. 472-73.
43. Victor HUGO, Notre Dame de Paris ; édition et notes de Samuel de Sacy,
Paris, Le livre de poche, 1966, p. 241 ; voir aussi pp. 30 et 150.
44. Honoré de BALZAC, Le cabinet des antiques, Paris, Le livre de proche, 1964,
p. 220. A propos des ancêtres des d'Esgrignon, Balzac écrit p. 219 : «Le nom de Carol
(les frères Thierry l'eussent orthographié Karawl) était le nom glorieux d'un des plus
puissants chefs venus jadis du Nord pour conquérir et féodaliser les Gaules».
45. H. de BALZAC, op. cit., p. 422.
46. Eugène SUE, Les Mystère1; du peuple ou histoire d'une famille de
prolétaires à travers les âges, nouv, édition, Paris, Marpon et Flammarion 1887, t. VI, p. 371.
47. E. SUE, op cit., p. 90404.
4~. F.T. PERRENS, Etienne Marcel et le gouvernement de la bourgeoisie au
quatorzième siècle (1356-1358), Paris Hachette, 1860, p. 1-3. L'historien Amédée
Gouè't qualifie lui aussi Etienne Marcel de «loyal et fier Gaulois des anciens jours»,
Histoire nationale de France, Paris, Pagnerre (1866), t. 3, p. 361.
DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 317

49. Martin NAD AUD, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon ; édition
établie et commentée par Maurice Agulhon, Paris, Hachette, 1976, p. 59-60. Selon
M. Agulhon «Martin Nadaud avait puisé (cette théorie simpliste) dans la lecture d'Henri
Martin, historien alors fort en vogue parmi les républicains et libre-penseurs». Ce n'est
sans doute pas non plus une coïncidence si une des principales figures républicaines de
Lyon, Francisque Greppo, a publié en 1886 : Les Gloires historiques de l'ancienne
France : Vercingétorix, le grand patriote, défenseur des Gaules.
50. Miecislas RE Y, Etienne Marcel : drame du temps de la révolution de Paris
de l'an 1357, traduction de Ladislas Mickiewicz, Cracovie et Paris, 1910.
51. Voir notamment l'ouvrage, de sensibilité bonapartiste, de Théodore Henri
BARRAU : La Patrie, description et histoire de la France, livre de lecture et d'étude
destiné aux établissements d'instruction publique, nouv. édition, Paris, Hachette,1870,
p. 147 : «Alise vit les dernières convulsions de notre antique nationalité expirante».
52. A. MAGIN, Histoire abrégée depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos
jours, nouv. édition, Paris, Delagrave, 1870, avertissement.
53. E. BONNEMERE, op. cit., p. 56-57.
54. Emmanuel VAUCHEZ, Manuel d'instruction civique, Paris, Hachette, 1885,
p. 28.
55. HUBAULT et MARGUERIN, Les Grandes époques de la France des origines
à la révolution, 4e édition, Paris, Delagrave, 1879, p. 2.
56. Joseph FABRE, Jeanne d'Arc, libératrice de la France, Paris, Delagrave,
1882, p. 156-57.
57. Albert MONTHEUIL, Héros et martyrs de la liberté, Paris, Picard et Kaan,
1888, p. 46.
58. Deux enquêtes de l'IFOP sur les hommes représentatifs de l'histoire de
France, menées sous la direction de Jean Stoetzel en juin 1948 et octobre 1949, Psyché,
février 1950, p. 135-147.
59. Vercingétorix ne figure pas, par exemple, dans Les Hommes célèbres de la
France de Louis DUMAS, 2e édition, Tours, Marne, 1883.
60. Firmin de CROZE, Clovis : le berceau de la France, Limoges, Barbou, 1898,
p. 9.
61.(LéonGAUTIER),Peříře histoire de la grande France par Christian Defiance,
Paris, Dumoulin, 1894, t. 1 : depuis les origines jusqu' à Charlemagne, p. 21.
62. (Léon GAUTIER), op. cit. p. 25.
63. Henri GUERLIN, Nos origines nationales, Tours, Marne, 1902, p. 12.
63bis. Raoul GIRARDET, Le nationalisme français : 1871-1914, Paris, A. Colin,
1966.
64. Le député Maxime Lecomte raconte, dans Le Boulangisme dans le Nord,
que «comme image boulangiste, le jeu des quatre as obtient un certain succès. On
conserve soigneusement, dans les campagnes, l'as de pique, l'as de coeur, l'as de trèfle
(Bonaparte, Jeanne d'Arc, Vercingétorix) et l'as de carreau (le général Boulanger)» ;
cité par Pierre GUIRAL et Guy THUILLIER, La vie quotidienne des députés en France
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de 1871 à 1914, Paris, Hachette, 1980, p. 59-60. Ce jeu des quatre as est reproduit
dans A. MALET et J. ISAAC, Histoire contemporaine depuis le milieu du XIXe
siècle, classes de philosophie-mathématiques, Paris, Hachette, 1930, p. 353.
65. Georges BERNANOS, Lettre à l'abbé Lagrange (1906) citée dans le
catalogue de l'exposition Georges Bernanos organisée par la Bibliothèque Nationale, Paris
1978, p. 58, n° 61. De son côté, l'organe du catholicisme libéral Le Correspondant
a salué, le 25 février 1902, la parution du Vercingétorix de Camille JULLIAN (bien
que son auteur soit protestant) : «C'est le coeur plein de gratitude que nous prenons
la plume pour signaler aux lecteurs de cette Revue, qu'inspira toujours un patriotisme
pur et raisonné, la belle étude que M. Jullian vient de consacrer au plus ancien héros
de l'indépendance nationale, Vercingétorix».
66. Bernard HALLET, Vercingétorix, Paris, Argo, 1929, p. 16-20, 184-86.
67. Maurice MOREL, Vercingétorix, Paris, F. Nathan, 1937, p. 18-20. Voir
aussi : Gailly de Taurines, Vercingétorix, Paris, Larousse, 1933 et Héron de Villefosse,
Vercingétorix , Paris , Grùnd ,1937.
68. Jacques BAINVILLE, Petite histoire de France, imagée par Job, Tours,
Marne, 1928, p. 8, 11.
69. P. JALABERT, Vive la France, Paris, F. Nathan, (1942), p. 17-18.
70. Jean LECUIR, «Enquête : les héros de l'histoire de France», L'Histoire,
avril 1981, n° 33, p. 110.
71. J. LECUIR, op. cit., p. 109.
72. Maurice LEMOINE, Leurs ancêtres les Gaulois : le mal antillais, Paris, J.C.
Simoën, 1979, couverture.
73. Lépold SEDAR SENGHOR, op. cit., p. 15.
74. Fabien GRUHIER, «On se bat toujours pour Alésia», Le Nouvel
Observateur, 20 janvier 1984, p. 40^1.
75. Michel ROUCHE, «La violence des Gaulois», l'Histoire, janvier 1981, n°
30, p. 38-45.
76. André FERMIGIER, «Nos ancêtres les Gaulois», Le Monde, 10 juillet 1980
et Réponse à la lettre d'un défenseur de la culture celte, Le Monde, 21 août 1980.
77. Le Monde-Dimanche, 7 décembre 1980.