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Structure et évolution du paysage politique pendant la transition

Salah Eddine AL JOURCHI

Tous , politiciens, observateurs militants et chercheurs s’accordent à dire que ce qui


est arrivé en Tunisie ne faisait pas partie d’un plan préalablement élaboré, mais s’est
produit spontanément, en raison de plusieurs facteurs dont les rythmes se sont
accélérés en l’espace de quelques jours avant que la fissure n’atteigne l’intérieur
des institutions du régime au cours de la récente période du régime du Président
Ben Ali. Et sous le feu d‘informations contradictoires et l’escalade du mouvement de
protestation et son expansion, la décision politique était devenue confuse, et dominée
par l’incertitude. Les tenants du pouvoir étaient pris de peur et improvisaient ; ce qui
a  ouvert la porte à des questions et à des doutes sur l’avenir de la gouvernance sous
le commandement du Président Ben Ali, et a conduit les éléments du pouvoir en place
à donner la priorité à leurs propres intérêts et à chercher son propre salut avant que
ne coule le navire avec tout le monde à bord. Voici un aperçu général de ce qu’était la
Tunisie au cours des dix derniers jours qui ont précédé la décision de Ben Ali de quitter
le pays en direction de l’Arabie saoudite.
Aucune partie ne s’était préparée à assurer la succession au pouvoir, que ce soit de
manière pacifique ou violente. On pourrait même dire qu’aucun partie n’avaient
envisagé la chute du régime de Ben Ali à cette vitesse,Et à l’exception du slogan scandé
alors par le président du parti du Congrès le Dr Mohamed Moncef Marzouki : « Le
système n’est pas valide et ne peut être reformé », et de la position radicale qui a été
adoptée par le Parti communiste des ouvriers tunisiens à l’égard de l’ancien régime,
le reste des partis tunisiens, y compris le mouvement Ennahda qui était opprimé et
pourchassé, étaient désireux de ne pas couper tout contact avec les autorités durant
cette période et leurs exigences n’allaient pas au-delà de la recherche d’un règlement
politique fondé sur l’accord d’une liberté relative pour l’activisme partisan avec la
libération des prisonniers politiques, le règlement de leurs conditions sociales et la
levée des restrictions sur les médias.

La chute a été soudaine


Le soulèvement social qui a commencé le 17 décembre 2010 était en plein évolution
et expansion sans qu’il y ait de perspective claire et il n’était pas encadré par une force
politique organisée ayant une volonté réelle d’assumer le pouvoir au moment de
l’effondrement du système existant.
Cela ne signifie pas que les organisations partisanes d’opposition étaient totalement
absentes de la scène politique pendant l’évolution du mouvement protestataire, mais
il est certain que de nombreux partis se sont mis à le soutenir de façon progressive,
et certains s’y sont progressivement joints. Il est, cependant, difficile de dire que ces
organisations ont initié son déclenchement à ses débuts.
Ainsi, lorsque les jeunes sans encadrement partisan et politique ont commencé à
exprimer leur colère à différents endroits, de manière spontanée, quelques courants
politiques les ont accompagnés et leur ont emboîté le pas mais sans prendre clairement

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LA CONSTITUTION DE LA TUNISIE - Processus, principes et perspectives

et de manière évident le commandement des protestations pour autant. Même lors


des deux grandes manifestations qui ont été respectivement organisées dans la ville de
Sfax et à l’avenue Habib Bourguiba à Tunis le 14 janvier 2011, nombre de membres de
partis politiques, de syndicalistes, d’activistes, d’intellectuels et de citoyens ordinaires
ont participé mais sans que cela n’ait de caractère partisan ni idéologique dominant et
précis, et ceci avant le retrait complet de Ben Ali de la scène politique.

Ainsi, on a assisté à l’érosion du parti au pouvoir


Il est clairement établi que le parti qui a dirigé la Tunisie depuis l’indépendance jusqu’à
ce jour du 14 janvier 2011 s’est transformé au fil des années, à cause de l’exercice
individuel du pouvoir, en un cadavre politique. En effet, il n’était pas un parti au
pouvoir, tel que communément admis, mais a été un parti sur lequel on a exercé un
pouvoir Le parti était entièrement prisonnier depuis l’indépendance de la personne
la plus forte qui est capable de le faire soumettre en fonction de ses intérêts et désirs.
L’insistance de Bourguiba pour rester au pouvoir, quel qu’en soit le prix, a atteint le parti
constitutionnel (Al-Hizb ad-Doustouri) dans le cœur, le rendant comme un navire sans
capitaine. Ce qui a, à l’époque, permis au général Zine El Abidine Ben Ali d’exécuter son
célèbre coup d’État.
Suite à la mise à l’écart de Bourguiba, le nouveau leader s’était retrouvé devant deux
options : ou bien assumer la dissolution du Parti constitutionnel et procéder à la
construction d’un nouveau parti l’aidant dans la gestion du pouvoir, ou bien garder
les structures du parti et y introduire quelques changements, notamment au niveau
du personnel et des cadres dirigeants. En effet, ce jour-là, certains de ses proches (Ben
Ali) lui ont indiqué qu’il n’était pas dans son intérêt d’éliminer l’entité d’un parti ancien
et enraciné dans toutes les régions du pays et qui jouit d’une légitimité historique.
En conséquence, Ben Ali a entamé une série de rectifications qui a eu pour effet la
réactivation de la machine partisane héritée, de sorte qu’est né ce qu’on appelle le
« Rassemblement constitutionnel démocratique ». Ce ne fut pas une grande invention
comme le scandaient les courtisans du nouveau souverain mais il s’agissait de la
continuation des méthodes du coup d’État qui a commencé par la présidence de
la République et a pris fin avec l’accaparement des structures du parti au pouvoir
après qu’il eut été vidé de la plupart de ses cadres, de peur d’eux et à la recherche de
nouvelles allégeances confirmées.
Ce qui est arrivé avec le renversement de Bourguiba s’est répété avec l’effondrement
de Ben Ali, qui a été abandonné par presque tout le monde à l’heure de son départ
du pays. Il n’a trouvé aucun de ses collaborateurs ni conseillers qui eut le courage de
le défendre publiquement. Quand le maillon le plus fort du Régime, en la personne du
chef de l’État, lui-même chef du parti, a été attaqué,, le « Rassemblement constitutionnel
démocratique » (RCD) a connu un arrêt cardiaque, et s’est momifié, malgré son
importance numérique, face à l’accélération des évènements et aux développements
qui ont secoué le pays de bout en bout.
La première tentative d’un petit groupe amené à combler le vide causé par le départ
de Ben Ali de laisser la porte ouverte à son retour au pouvoir a causé une première
secousse qui a agité la pays mais la pression exercée l’a fait renoncer rapidement à sa
tentative et l’a contraint à passer de l’article 56 à l’article  57 de l’ancienne Constitution,

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et cela fut suffisant pour barrer définitivement la voie au retour du dictateur, sur le
plan constitutionnel..
Et malgré la persévérance des anciennes figures du régime dans l’administration de
la première phase de la transition par le maintien de la domination du parti « RCD »
«sur le gouvernement et les affaires étatiques. Cependant, une décision de justice
ordonnant la dissolution du parti du « RRCD » et la confiscation de ses biens a avorté
ces efforts et a fait de ce parti un mauvais souvenir.
En conséquence à cette sentence, l’énorme édifice s’est effondré à une vitesse
phénoménale et s’est émietté en petits groupes se réunissant dans les hôtels et dans
des maisons en attendant la suite de ce séisme politique qui a mis fin à une longue
période historique compliquée.

L’ère de l’homme fort et tyrannique est révolue


La scène politique tunisienne a commencé à se former différemment à partir du
15 janvier de 2011. Il n’y avait plus d’homme fort pour piloter, seul et à sa guise, le
navire tunisien. Tous étaient sur le même pied d’égalité depuis la fin de la partie et
après le changement des règles du jeu. La carte politique était en train d’être conçue
différemment.

La culture du recours à la constitution


Pour la première fois dans l’histoire du pays, la constitution de 1959 a été d’une
importance capitale, et ce, malgré les failles dont elle souffrait, puisque toutes les parties
l’avaient entérinée dans le but d’octroyer un caractère constitutionnel à l’alternance
pacifique au pouvoir. Même l’ancien président Ben Ali a compris immédiatement suite
au changement de l’article constitutionnel que son rôle était terminé, que son régime
s’était effondré et que la gouvernance sera différente de ce qu’elle a été auparavant.
Ce qui a contribué à accorder une importance symbolique à ce processus de transition
politique est le fait que ceux qui ont veillé à l’application des jugements n’appartenaient
pas aux nouvelles forces politiques qui cherchaient à s’affirmer mais faisaient partie
des acteurs de la phase précédente. Pourtant aucun désir de changement n’a été
reconnu chez eux et aucune trace ne laisse déduire que l‘un d’entre eux aurait jamais
conseillé le maître du vieux Palais de Carthage, ne serait-ce que par une insinuation,
sur la nécessité de changer la façon d’administrer les affaires du pays. Seulement, les
épreuves qu’ils ont traversées les ont poussés, bon gré mal gré, à faire une croix sur
cette période de l’histoire du pays et à entrer dans une nouvelle phase différente. C’est-
à-dire que le changement du régime s’est opéré de l’intérieur bien que ceux qui se sont
révoltés et ont contesté ses structures lui soient extérieurs, voire de ses victimes. Les
hommes de l’ancien régime qui ont participé à la révolution ne l’ont pas fait de leur
plein gré, mais se sont retrouvés dans des circonstances exceptionnelles difficiles qui
les ont obligés à agir ainsi.
Cela signifie que la révolution qu’il y a eu en Tunisie, s’est engagée, dès le début, sur
une voie réformatrice basée sur le changement constitutionnel, et s’est engagée pour
une action pacifique, évitant la méthode de la rupture politique avec les éléments de

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l’ancien régime, et ce, sans planification préalable ni complicité directe ou implicite


et en s’appuyant sur une démarche progressive respectant l’équilibre des pouvoirs.
C’est ce qui se reflètera dans la globalité des mesures adoptées et qui a conféré à
la situation tunisienne sa spécificité et son caractère exceptionnel, la distinguant des
autres expériences de transition politique, ou du moins au niveau du monde arabe.

La période d’égalisation des chances pour les dirigeants dans la course au pouvoir
Après la révolution, les leaders étaient sur le même pied d’égalité, et toutes les parties
partisanes et idéologiques ont expérimenté l’égalité, ou du moins le rapprochement
de leurs chances d’arriver au pouvoir et de diriger le pays. C’est ce qui explique
l’effritement qui a dominé les premières élections pluralistes et démocratiques tenues
durant la période postrévolutionnaire et qui ont conduit à l’élection de l’Assemblée
nationale constituante. Ces élections étaient une chance pour que chaque partie
prenne conscience de sa popularité. D’ailleurs, chaque parti, ou courant, prétendait
être le plus représentatif du peuple tunisien. Et ben que l’objectif de l’Assemblée
constituante ait été de rédiger une nouvelle constitution après la suspension de celle
de 1959, la volonté qui animait tous les partis à ce stade résidait dans la prise d’un
pouvoir qui était auparavant entre les mains d’un parti dominant et d’un individu
monopolisant les commandes. Les élections de l’assemblée constituante n’étaient pas
plus une bataille pour la rédaction d’une nouvelle Constitution qu’elles n’ont été une
bataille pour le pouvoir aux yeux des partis politiques. Chose qui a eu un impact direct
sur le reste du parcours de transition en Tunisie.
Les mécanismes qui ont contribué à l’encadrement de la transition politique en Tunisie
se divisent en deux catégories. La première porte sur l’aspect procédural et a consisté
en un ensemble de règles pratiques matérialisées dans des structures et des normes
qu’il a été impératif de respecter et de soumettre aux objectifs communs fixés par les
parties prenantes et influentes sur cette phase.
Quant à la deuxième catégorie, elle concerne un ensemble de valeurs et règles
éthiques et politiques qui se sont imposées dans le cadre de la transition. Celle-ci
reflète la culture réformiste héritée de génération en génération en Tunisie et qui a
révélé un ensemble de valeurs civiques qu’ont conservées les Tunisiens au fil du cumul
de leurs expériences historiques.

Les mécanismes de référence pour la transition politique en Tunisie


La classe politique tunisienne a adopté plusieurs mécanismes qui lui ont permis
de s’assurer un processus de transition politique relativement fluide en dépit de la
difficulté des circonstances difficiles et de la complexité des défis internes et régionaux.
Nous nous limiterons dans le présent document  aux mécanismes suivants:
— Le mécanisme de l’élection : après de tristes expériences qu’a connues l’ancien
régime durant l’ère de Bourguiba, et de l’ère de Ben Ali et durant lesquelles les
élections étaient de simples formalités dénuées de toute liberté de choisir et de
véritable pluralisme. De même, les résultats étaient connus à l’avance. La révolution
a apporté un changement radical dans les pratiques électorales que le pays n’avait
jamais connu auparavant. La Tunisie a connu au cours de cette période trois scrutins,
celui de l’élection de l’Assemblée nationale constituante, celui de l’élection d’un

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parlement et enfin celui de l’élection présidentielle. Aucune partie n’a remis en cause
le déroulement démocratique de ces trois scrutins. Et bien que de nombreuses parties
étaient en désaccord sur le degré d’intégrité de ces élections, aucune n’a remis en
cause les résultats définitifs qui ont été entérinés par toutes les parties concernées y
compris les partis ayant essuyé des défaites.
C’était une première dans l’histoire politique moderne de la Tunisie. Ces trois scrutins
ont donné naissance à une nouvelle culture électorale qui avait permis à la plupart
des citoyens d’avoir la liberté de choisir, y compris le droit de ne pas voter pour un
candidat. Les électeurs ont ainsi eu recours au vote sanction à l’encontre de certains
partis ce qui a contribué à minimiser leur poids politique jusqu’à leur exclusion
définitive du parlement et leur marginalisation et ils ont, en contrepartie, contribué
à l’escalade d’autres parties au pouvoir dans un laps de temps réduit comme ça a été
observé après l’effondrement de la Troïka et la montée en puissance du parti Nidaa
Tounes ou le parti de l’Union Nationale libre fondé par l’homme d’affaires Slim Riahi, et
qui a fini troisième aux élections de 2014.
Aussi pour la première fois en Tunisie, l’accession au pouvoir et l’exercice de la
souveraineté se font par la participation obligatoire aux élections et selon la volonté
des tunisiens. Cela a constitué une étape importante vers l’institution d’un système
démocratique basé sur l’alternance pacifique au pouvoir et sur la satisfaction de toutes
les parties adverses.
En plus des opérations électorales, un réseau de processus, d’institutions et
d’initiatives a vu le jour et a contribué efficacement à protéger les élections et à
réduire considérablement la proportion de fraude, de falsification, de la probabilité
de remise en question de la véracité des résultats et même la marginalisation des
électeurs, des candidats, des partis ainsi que des indépendants. Contrairement à ce
qui se passe dans tout le monde arabe, la tenue d’élections en Tunisie est assurée par
un organe indépendant du ministère de l’Intérieur et du gouvernement qui veille
à leur protection et contrôle et qui jouit de toutes les prérogatives administratives,
financières et juridiques nécessaires à la protection et au contrôle des élections. Il
s’agit de l’»Instance Supérieure Indépendante pour les Élections » Grâce à ce que les
élections ont acquis en termes de crédibilité et d’influence directe sur la vie politique
et leur perception comme étant le garant de la passation pacifique du pouvoir, une
opinion publique capable de choisir et de décider en faveur de telle partie a pris forme
en Tunisie même si la nécessité d’une culture politique plus profonde reste réelle
afin d’empêcher toute manipulation des électeurs que ce soit par l’argent ou par une
affiliation idéologique ou par l’appartenance régionale.

Lorsque la Constitution devient une autorité de référence


Le second mécanisme : Une constitution démocratique : Il existe dans la plupart des
pays arabes des constitutions, mais la nouvelle Constitution tunisienne se distingue
d’elles grâce à deux éléments essentiels. Le premier réside dans le fait qu’elle consacre
les divers droits et libertés fondamentaux, y compris la liberté de conscience, qu’il
protège grâce à divers mécanismes, et c’est ce qui en fait un document de contraignant
qui doit être respecté de la part de tous les citoyens.
Le deuxième est le fait que la Constitution soit un document rédigé de manière
collective et non pas par une partie au détriment de l’autre. Elle a en effet donné lieu

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à des conflits entre diverses factions politiques, et a été influencée par les diverses
composantes de la société civile ce qui a conduit à un large consensus et a fait de
ce texte un document de référence soutenu par les différentes forces politiques et
sociales impliquées dans le processus de transition démocratique en Tunisie. Dans ce
contexte, il suffit de mentionner le taux de participation des membres de l’Assemblée
nationale constituante lors du vote sur la constitution qui a atteint 200 voix favorables,
4 abstentions et 12 votes contre. Et c’est ce qui a fait que la majorité écrasante soutienne
la nouvelle Constitution avec vigueur et conviction.
La nouvelle Constitution tunisienne possède d’autres dimensions non sans
importances, ainsi c’est grâce aux polémiques houleuses et aux conflits qui ont
accompagné sa rédaction article par article que ce qui est commun à tous les tunisiens
a été réaffirmé et a poussé le mouvement Ennahda plus précisément à se prononcer
sur l’appartenance à la spécificité tunisienne. Ce mouvement, qui représente la plus
importante faction du phénomène de l’Islam politique en Tunisie, s’est retrouvé obligé
d’accepter les spécificités du modèle sociétal tunisien, ce qui l’a contraint à faire des
concessions sur un certain nombre de ses revendications antérieures et à leur tête la
consécration du référentiel de « la charia islamique ». Cette exigence sur laquelle s’est
mise d’accord la plupart des mouvements religieux en Tunisie, en allant des salafistes
avec leurs courants divers, en passant par le parti Ettahrir pour arriver aux différents
courants conservateurs dans le milieu religieux. A cause de cette exigence de consacrer
la charia comme source pour légiférer, le mouvement Ennahda a failli connaitre des
divisions en son sein suite à la pression exercée par ses membres conservateurs afin
de maintenir la charia comme référence dans la Constitution.
Néanmoins, sans à une formule conciliante proposée par le Président du mouvement
Rached Ghannouchi, la division aurait été inévitable. Cette conciliation a adopté une
interprétation selon laquelle le mouvement avait triomphé puisque le texte final
de la Constitution dispose que l’Islam est la religion de l’État, et puisque l’Islam est
plus large que la charia, accepter l’Islam signifie de facto accepter la charia. Il s’agit
là d’une formule ambiguë, mais suffisante pour pousser le mouvement Ennahda
et leurs sympathisants à accepter une nouvelle Constitution qui ne mentionne pas
expressément la charia comme source unique ou majeure ni même comme l’une des
sources du droit en Tunisie.
Cela a écarté le mouvement Ennahda du reste des factions de l’Islam politique de la
scène politique tunisienne et a creusé davantage le fossé entre les deux parties, en
particulier avec les « salafistes djihadistes » qui, par la suite, brandira ses armes contre
l’État et contre la société. Toutefois, l’engagement du mouvement Ennahda à l’égard
de la Constitution et de sa défense avec véhémence a renforcé l’unité nationale et
a permis aux tunisiens d’avoir une Constitution moderne et fédératrice des tous les
Tunisiens. C’était un moment historique et un pas de géant brillamment franchi par
l’expérience de la transition démocratique en Tunisie. Car l’intégration de la principale
faction islamiste et sa tunisification au sens profond et propre du terme au-delà
de toute portée folklorique courante a constitué un exploit historique qui a sauvé
les Tunisiens d’une fracture profonde et leur a évité de sombrer dans une situation
catastrophique semblable aux autres expériences des pays arabes qui ont essayé
de passer de l’autoritarisme à la démocratie, mais qui ont rencontré des obstacles
ethniques et des conflits sur la compréhension de l’Islam et son rôle dans la société.

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Troisièmement : Le Consensus puis le consensus
La rédaction de la Constitution et le consensus autour de cette dernière ont été une
occasion historique et nécessaire ayant permis aux tunisiens de se rappeler qu’ils
ont déjà un héritage constitutionnel qui remonte jusqu’au XIXe siècle, lorsque leurs
ancêtres ont convenu de la rédaction d’un document officiel.
La gauche à son tour a réalisé l’importance de l’identité et de la dimension culturelle
de la société tunisienne, ce qui a fait évoluer les positions de ses plus grands courants
et factions à l’occasion des différends relatifs au contenu de la Constitution. Et même si
elle a marqué quelques points en sa faveur au cours des discussions sur la Constitution,
elle a tout de même dû équilibrer une partie de ses visions idéologiques et politiques
sur des questions relatives à l’Islam et aux composantes culturelles de la Tunisie. Ceci
a également représenté une étape importante qui a favorisé l’atteinte d’un terrain
d’entente entre la gauche et les islamistes à propos de la Constitution bien que chacun
ait sa propre interprétation d’un certain nombre d’articles qui avait déjà été source de
conflits. Il va sans dire que transcender la barrière idéologique entre les islamistes et
la gauche à travers les formulations consensuelles auxquelles les parties sont arrivées,
a fourni une occasion d’élaborer la constitution et de l’adopter par une large majorité.

Le dialogue national et le dépassement de la division par l’élite


L’élite tunisienne ne fait pas exception, si on la compare au reste de l’élite du monde
arabe en termes de divisions idéologiques et politiques. Néanmoins, à en croire les
faits de la transition politique en Tunisie, l’élite a réussi, et à plus d’une occasion, , à
aller au-delà de ses considérations étroites, et elles sont nombreuses. Elle a aussi réussi
à gérer de manière positive, ses différends, ce qui en fait une élite bien apte à franchir
les difficultés structurelles rencontrées au cours de la première phase du processus de
transition que celles des autres pays arabes.
La formulation « dialogue national » est une des meilleures réalisations de cette élite et
elle a reçu une réponse positive à l›échelle des pays arabes et à l›international compte
tenu de l’importance des acquis qui en ont découlé. La formulation a aussi ajouté une
rareté à l’expérience tunisienne en comparaison avec d’autres expériences arabes, qui
se sont déroulées en même temps que le processus tunisien, mais qui ont échoué et
on en cite, à titre d’exemples, la Syrie, l’Égypte, la Libye et le Yémen.
Le dialogue est un acte communicatif, mais le « dialogue national » est un mécanisme
de rassemblement des parties en désaccord et en conflit en vue de surmonter les
différends , de les soutenir dans la réduction du décalage entre elles , de trouver
un terrain d’entente, d’instaurer graduellement un minimum de confiance et les
encourager à faire d’importantes concessions pouvant aboutir à des résultats
substantiels qui aident à, sortir de l’impasse, à améliorer la condition nationale et
l’élever à un rang supérieur où le spectre de la guerre civile est banni, à maintenir un
seuil minimal d’acquis et à permettre au pays d’avoir une situation meilleure.
En revenant à la situation tunisienne, on peut affirmer que le dialogue national a
atteint la plupart de ces objectifs, voire tous. Trois facteurs importants y ont contribué :
Le premier est le quartet qui a parrainé ce dialogue national : ce quartet s’est distingué
par la variété d’organisations de la société civile qui ont pris part à cette mission et qui

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LA CONSTITUTION DE LA TUNISIE - Processus, principes et perspectives

ont largement contribué à la réussite de ce projet qui a épargné au pays un sérieux


revers du processus de transition.
Il n’aurait pas été possible d’atteindre ce niveau de réussite sans l’importance
symbolique de ces organisations. Cette initiative a, en effet, réuni des instances civiles
ayant du poids et bénéficiant de suffisamment de crédibilité pour être écoutées par les
parties en désaccord et en conflit.
La présence de l’Union Générale Tunisienne Du Travail (UGTT) au sein du quartet a
beaucoup contribué à l’apaisement des partis politiques, y compris le mouvement
Ennahda qui était dans une vraie crise avec l’Union pendant le règne de la troïka en
raison de l’escalade des grèves. L’Union, bien qu’elle n’eut plus été le seul représentant
des travailleurs après la reconnaissance officielle du pluralisme syndical, reste
l’organisation la plus puissante dans la défense de la classe ouvrière en Tunisie.
De plus, la participation de L’Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de
l’Artisanat (UTICA), pour la première fois avec l’UGTT, dans cette initiative a constitué
un facteur supplémentaire pouvant ajouter de la crédibilité à ce dialogue car le rôle
des hommes d’affaires en Tunisie a considérablement changé après la révolution.
Ces derniers ont eu, durant la phase de transition politique, protéger leurs intérêts
directement alors qu’avant le 14 janvier, le pouvoir en place d’en chargeait en échange
de leur loyauté politique et de leur soutien au régime. Quant à l’Ordre National des
Avocats et à la Ligue Tunisienne pour les Droits de l’Homme, leur présence dans le
dialogue revêt une importance particulière vu leur rôle dans la défense des droits et
libertés.
Compte tenu de toutes ces considérations, nous pouvons affirmer que ce quartet
a fourni une opportunité historique à la société civile pour qu’elle puisse jouer un
rôle déterminant durant une phase difficile de l’histoire du pays et ce qui a poussé
le président du mouvement Ennahda, Rached Ghannouchi, à reconnaitre que c’est la
société civile qui a dirigé les partis durant le processus de réconciliation politique et
non le contraire.
Le deuxième facteur qui a caractérisé le succès du dialogue national réside dans son
impulsion d’une volonté d’atteindre un seuil minimal d’entente et de consensus chez
les parties. Bien que cette entente n’ait pas été facile à atteindre et qu’il ait nécessité
la fourniture d’efforts importants, sa réalisation a révélé une particularité de l’élite
politique tunisienne avec toutes ses composantes. Il s’agit de la volonté des politiciens
à faire de grandes concessions lorsqu’ils sentent que la sécurité du pays et son unité
sont courent d’un danger imminent. Chaque partie a mis ses conditions, et chacune a
campé sur ses positions jusqu’au dernier instant, mais le pays était au bord de la guerre
civile, en particulier avec ce qui se passait en Égypte suite au renversement de l’ancien
président Mohamed Morsi par l’institution militaire.
Quelques éléments de l’opposition en Tunisie ont incité à faire chuter le gouvernement
de la troïka en ayant recours à la violence et en appelant, durant cette période,
l’armée tunisienne et les unités de l’ordre tunisiennes à agir et à se rebeller contre les
détenteurs du pouvoir exécutif et ce, en dépit du fait qu’ils soient élus par le peuple.
Cela a, dès lors, causé la crispation de la coalition au pouvoir qui se préparait à prendre
de sérieuses mesures à l’encontre de ses opposants. Ce fut une période marquante de
l’histoire du pays, mais aussi du processus de transition politique, puisque les options

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devaient être bien étudiées et que la situation égyptienne a failli emporter avec elle
l’expérience tunisienne en la jetant dans les abysses d’un chaos total.
Le consensus relevait davantage de la nécessité que de la simple option à un
moment où tous sentaient le danger et réalisaient qu’ils pouvaient tout perdre s’ils ne
privilégiaient pas la sagesse et n’optaient pour une réconciliation/solution politique à
leurs différends.
Dans ce contexte, il faut reconnaitre que les dirigeants du parti Ettakatol (Forum
démocratique pour le travail et les libertés) ont joué, dans ces moments difficiles, un
rôle positif, et ce, lorsque le président de l’Assemblée nationale constituante, Mustapha
Ben Jaafar a décidé de suspendre les réunions de l’assemblée en attendant le retour
des députés qui s’étaient retirés. Ce dernier n’a agi de cette manière que parce qu’il
sentait que de véritables dangers menaçaient le du pays et le peuple. Le conflit entre
les groupes parlementaires avait dépassé les frontières politiques et avait commencé
à se métamorphoser en un feu qui pourrait tout brûler s’il n’est pas maîtrisé. Ce feu a
causé l’implosion de la coalition au pouvoir mais a contribué à l’apparition d’un climat
plus propice au consensus qui aura permis de tourner l’une des pages éprouvantes
du processus de transition et de renforcer les bases du pays après que le mouvement
Ennahda ait accepté de dissoudre le gouvernement, d’abandonner le pouvoir exécutif,
d’accepter un gouvernement de technocrates, et surtout, d’impliquer toutes les
parties dans un débat parfois houleux et tendu dans le but d’arriver à une constitution
consensuelle.
Indépendamment des manœuvres tentées par chacun pour atteindre ce résultat, les
exploits du dialogue national n’auraient pas été possibles sans cette qualité ancrée
dans la culture de l’élite, et nous faisons allusion à cette capacité d’atteindre des
consensus, qui est considérée comme l’une des plus importantes composantes du
mouvement réformiste tunisien et qui a permis à ce dernier de réaliser bon nombre
d’exploits durant son long chemin.
Le consensus pourrait pousser ses parties à user de différents types de manœuvres et
bricolages et varier les tactiques, mais son importance réside — comme en témoigne
l’expérience tunisienne — dans sa capacité à faire dépasser les obstacles et rendre les
parties plus résistantes au recours à la force pour la résolution de leurs différends. Il
pourrait les conduire à réaliser qu’au final, ils seraient passés des ajustements tactiques
à des changements stratégiques dans leur réflexions, plans et visions intellectuels et
politiques.
De ce qui précède, le paysage politique tunisien semble avoir considérablement
changé depuis l’absence de l’ancien président Ben Ali au pouvoir en raison de son
incapacité à mettre un terme au mouvement de protestation qui a failli emporter le
pays. Et pour ne pas arriver à un état de chaos total, les partis politiques, la société civile
et les personnalités indépendantes ont assumé la responsabilité de combler le vide et
d’assurer le déroulement de phase de transition. Cette opération a connu le recours à
de nombreux mécanismes dont nous avons exposé une partie. Il ne s’agissait pas de
s’arrêter sur tous ces mécanismes, mais nous voulions, par ce faire, mettre en évidence
le caractère pacifique et démocratique qui a caractérisé le processus de transition en
Tunisie, et ce, en dépit de la taille des difficultés et les obstacles auxquels le pays a et
continue de faire face

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LA CONSTITUTION DE LA TUNISIE - Processus, principes et perspectives

L’économie et la sécurité sont deux lignes parallèles


La classe politique, en particulier celle qui était dans la case de l’opposition à l’époque
du président Ben Ali, n’était pas prête à prendre les rênes du pouvoir. Elle manquait
totalement d’expérience, et n’avait pas de vrais programmes pour faire face à la grande
quantité de problèmes hérités de la période précédente, et qui se sont aggravés après
la révolution.
Ce qui a ajouté à la complexité de la transition est le fait que les anciens et les nouveaux
partis se sont créés moult problèmes en faisant des promesses aux Tunisiens pour
gagner leur soutien qu’ils se sont retrouvés incapables d’honorer une fois au pouvoir
vu l’immensité du décalage entre la réalité et l’escompté/la réalité et les aspirations.
C’est pour cela que tous ces partis, sans exception, étaient déstabilisés lorsqu’ils ont
découvert les changements qu’il y a eus dans le domaine public, et en particulier sur
les questions liées à l’économie et au climat social.
L’élite tunisienne a réussi à mettre en poser les jalons d’un système politique inspiré
des expériences de la démocratie, mais elle a échoué, jusqu’au moment de l’écriture
de cet texte, dans la mise en place des bases d’un nouveau modèle de développement
et ce, après qu’une large majorité de politiciens et des économistes aient admis que
l’ancien modèle avait rempli sa mission et peut plus assurer le développement ni la
justice sociale. C’est pour cette même raison que le modèle tunisien est confronté à
de réelles difficultés qui l’ont parfois quasiment conduit à l’effondrement total à cause
de l’escalade des vagues de grèves et de sit-in en conséquence à la détérioration des
conditions sociales de la classe pauvre et de la classe moyenne. C’est ce qui a fait
que les gouvernements successifs d’après la révolution aient eu recours à davantage
d’endettement jusqu’à ce que la dette dépasse les cinquante pour cent. La plupart
de ces prêts a été affecté aux augmentations des salaires sans pour autant réaliser
l’équilibre escompté entre la production et la consommation.
Vu l’accroissement de l’écart entre le volume des demandes et la capacité de l’État à y
répondre, une grande partie de l’opinion publique a découvert que l’existence d’une
démocratie politique avec ce que cela signifie en termes de libertés, d’élections et de
renforcement des institutions ne suffit pas pour garantir toutes les dimensions et les
implications d’une transition démocratique. Il ne suffit pas d’établir une constitution,
d’organiser des élections démocratiques et intègres, d’avoir une presse libre et de
séparer les différents pouvoirs pour améliorer les conditions des citoyens, réaliser un
progrès certain dans la justice sociale et démarrer le développement sans entrave.
Il est vrai que la démocratie est un facteur important dans la réalisation du
développement, mais il s’agit là d’une question tributaire de la volonté politique qui
puisse faire se compléter la démocratie comme un ensemble de mécanismes pour la
gestion des affaires du pouvoir et les politiques effectives visant le développement
de la richesse nationale et permettant à chacun de bénéficier du produit de cet effort
collectif. La démocratie politique profite aux grands partis politiques, mais le commun
des citoyens ne prendra conscience de l’importance de la transition de l’autocratie à
un système basé sur le pouvoir du peuple que lorsque ces individus ressentiront que
leurs conditions économiques et sociales ont commencé à s’améliorer.
À la lumière de ce qui précède, on peut dire que la Tunisie est devenue, grâce aux
changements qu’elle a connus, « une démocratie naissante » C’est un véritable exploit
historique, mais cela seul ne garantit pas au peuple tunisien la jouissance d’une

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stabilité continue et ce, en raison de la détérioration de sa crise économique, et de
la complexification des conditions sécuritaires à cause des menaces que représente
le phénomène des groupes salafistes armés et qui ont adopté le terrorisme pour
paralyser l’État aux niveaux local et régional. Si nous ajoutons à cela l’extrême agitation
dans la plupart des pays arabes, notamment la Libye, l’État tunisien demeure la seule
exception politique dans la région. Toutefois, cette exception est fragile et reste en
proie à une rechute si les Tunisiens s’avèrent incapables de protéger l’unité nationale,
surmonter les défis socio-économiques et faire face, grâce à la volonté collective,
aux risques et menaces sécuritaires visant à torpiller la transition démocratique et à
pousser le pays dans un cercle de guerres barbares dans laquelle sont tombés plusieurs
pays arabes.

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