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TABLE

Michel Schneider A quoi penses-tu? 7


Vincent Descombes La pensée est-elle chose mentale? 37

Jean-Claude Lavie Afflux 49


Christian David Pulsation 61

Paul-Laurent Assoun Trouble du penser et pensée du trouble 77


Wladimir Granoff Penser, c’est croire qu’on a le temps 107
René Laloue La pensée malade de la peste 117
Bernard Lemaigre Imre Hermann : pensée, cramponnement et préférence
périphérique 141

Masud Khan Du vide plein la tête 161


Jean-Luc Donnet Le psychophobe 199
Didier Anzieu Un cas de triple méprise 215
Jean-Michel Sterboul Un rêve d’énigme 223

Sylvie Nysenbaum Une pensée qui va et vient 229


Michel Gribinski L’interdit de penser que portent les petits mots 253

André Green La double limite 267


Wilfred R. Bion Attaques contre les liens 285
Sami-Ali Penser le somatique 299

Piera Aulagnier Condamné à investir 309


Harold Searles Différenciation entre pensée concrète et pensée méta­
phorique 331

Deux lettres de Maurice Blanchot 355


Harold Searles

DIFFÉRENCIATION ENTRE PENSÉE CONCRÈTE


ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE CHEZ LE SCHIZOPHRÈNE
EN VOIE DE GUÉRISON *

Langer (1942, p. 32) a désigné la fonction symbolisante comme l’une des acti­
vités primaires de l’homme au même titre que manger, regarder ou se déplacer. Il
s’agit du processus fondamental de son esprit, dit cet auteur qui considère le besoin
de symboliser comme « un besoin primaire chez l’homme que les autres créatures
n’ont probablement pas ». Kubie (1953) tient la capacité de symboliser pour « le
sceau unique de l’homme... la condition sine qua non des plus hautes capacités
psychologiques et spirituelles de l’homme », et il affirme que toute la psychopatho­
logie de l’adulte réside essentiellement dans l’altération de cette capacité de symbo­
liser K
En ce qui concerne la schizophrénie, nous remarquons que, dès 1911, cette
maladie est décrite par Bleuler comme mettant en jeu une altération des capacités
de penser, et dans les trente dernières années de nombreux psychologues et psy­
chiatres parmi lesquels Vigotsky (1934), Hanfmann et Kasanin (1942), Gold­
stein (1946), Norman Cameron (1946), Benjamin (1946), Beck (1946), von
Domarus (1946) et Angyal (1946) — pour n’en mentionner que quelques-uns — ont
décrit divers aspects de ce trouble de la pensée. Ces auteurs, admettant tous que le
caractère excessivement concret ou littéral de la pensée est l’un des aspects du trouble
en question, ont donné diverses descriptions du schizophrène comme incapable de
penser en utilisant des termes figurés (y compris métaphoriques), des abstractions,

* Le titre original est : « The differentiation between concrete and metaphorical thinking in
the recovering Schizophrenic patient » (1962) in H. Searles, Collected papers on Schizophrenia
and related subjects, International Universities Press, 1965.
1. Le terme « symbole » qui a plusieurs définitions en psychanalyse est utilisé tout au long de
cet article au sens courant, non psychanalytique de la définition du dictionnaire : « Ce qui suggère
quelque chose d’autre en raison d’une relation, association, convention, etc., par exemple un signe
visible de quelque chose d’invisible (une idée, une qualité), ou un emblème, comme le lion est le
symbole du courage » (Webster’s Dictionary, 1956).
332 LE TROUBLE DE PENSER

des symboles et concepts reconnus par consensus ou généralisations catégorielles.


Bateson et ses collaborateurs (1956) décrivent le schizophrène comme celui qui
utilise la métaphore, mais une métaphore non estampillée comme telle.
Selon moi, Werner (1940, p. 52) a conceptualisé ce fonctionnement avec beau­
coup de précision, comme concernant une régression à un niveau primitif de pen­
sée, comparable à celui qu’on rencontre chez l’enfant et chez ceux qui appartiennent
à des cultures dites primitives, niveau de pensée dans lequel il y a un manque de
différenciation entre le concret et le métaphorique. Nous pourrions donc dire que
le schizophrène est tout aussi incapable de penser avec des métaphores effectives,
reconnues par consensus que de penser en termes authentiquement concrets, libres
d’une extension soi-disant métaphorique de type animiste.
Bien que cet article traite de la pensée symbolique, il se limitera à une variété
de symbolisme : la métaphore !. Mais si Kubie (1953) a raison d’affirmer qu’il y a
une continuité essentielle entre toutes les fonctions symboliques, la dynamique psy­
chique que nous allons décrire est pertinente pour d’autres types de symbolisation
que la seule pensée métaphorique.
La plupart de ce qui a été écrit sur ce sujet n’intéresse pas le psychothérapeute
à cause d’un certain caractère statique et fataliste, dépeignant cet aspect de la schizo­
phrénie comme ce qui place, sans espoir et plus profondément qu’aucune autre
manifestation de cette affection, le schizophrène à l’écart de ses semblables. Il est
rare en effet que ces écrits suggèrent le moins du monde que le thérapeute puisse
éprouver l’expérience gratifiante et stimulante de voir un patient schizophrène se
libérer des chaînes de la pensée « concrète »12 — c’est-à-dire indifférenciée — ayant
acquis désormais la capacité de s’entretenir avec ses semblables à l’aide de méta­
phores reconnues par consensus et étant devenu, au terme de ce même processus à
double versant de différenciation croissante, capable de reconnaître avec les autres
le monde des choses concrètes comme étant vraiment concrètes.
Je vais décrire deux exemples, parmi les cas dont j’ai eu l’expérience, dans les­
quels l’émergence de cette capacité s’est produite. En retraçant le processus de
différenciation dans la pensée chez le patient schizophrène en voie de guérison,
j’insisterai particulièrement sur l’émergence de la pensée métaphorique (c’est-à-dire
sur l’acquisition de l’aptitude à la pensée symbolique). Mais il faut se souvenir que
ce processus de différenciation possède deux versants ou deux branches et j’envisa­
gerai quelques exemples de l’émergence moins dramatique, quoique tout aussi impor­

1. J’utilise le terme « métaphore » non d’une manière grammaticale stricte mais pour recouvrir
et inclure des expressions qui sont liées comme des comparaisons, figures de style et tout ce qui peut
être considéré approximativement comme équivalent, du point de vue de la signification psycho­
dynamique, avec ce qui va être étudié ici.
2. Tout au long de cet article je mettrai ce terme entre guillemets, pour le distinguer de la pen­
sée à sa maturité, pensée authentiquement concrète.
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 333
tante, d’une véritable pensée du concret qui constitue l’autre versant ou l’autre
branche du processus de différenciation dans son ensemble.
Cet article tentera de démontrer trois points conceptuels imbriqués. Premiè­
rement, afin de réaliser la différenciation dont on vient de parler, le patient doit
développer des frontières du moi suffisamment fermes. Deuxièmement, il ne peut
constituer ces frontières que dans la mesure où il devient capable d’éprouver des
émotions refoulées. Troisièmement, ces émotions ont été maintenues dans le refoulé
par l’utilisation défensive inconsciente de cette instabilité même des frontières du
moi et par l’utilisation analogue de la pensée concrète que cette instabilité rend
possible.

EXEMPLES DE CAS

Patient A.

Le premier patient est un homme de quarante-deux ans, schizophrène para­


noïde, que j’avais en traitement depuis cinq ans à l’époque de la rédaction de ces
notes. Pendant de nombreuses années il avait mené une vie extrêmement solitaire
chez lui avec un père schizoïde et, au cours de ces années, il avait établi une bonne
part de son expérience « interpersonnelle » dans sa relation avec son chat. Au moment
de devenir franchement psychotique à l’âge de trente-cinq ans, il avait commencé à
faire des observations philosophiques dont sa famille ne l’aurait jamais cru capable.
Parmi ces observations il y avait : « Les gens devraient aimer les gens, pas les chats. »
Dans les premières années de mon travail avec lui, je trouvai des signes nom­
breux attestant que la différenciation de son moi était rudimentaire; il apparaissait
à l’évidence qu’il n’éprouvait aucune frontière du moi le délimitant avec netteté en
tant qu’être humain par rapport au monde extérieur; il était incapable de distinguer
clairement à un niveau profond les trois grandes classes d’objets dans le monde
extérieur : les choses inanimées, les choses vivantes mais non humaines, telles que
les animaux et les plantes et enfin les êtres humains.
Par exemple, il donnait de nombreux signes de projections massives non seu­
lement sur les êtres humains de son entourage, mais aussi sur les arbres, les ani­
maux, les maisons et toutes sortes d’objets inanimés. Plutôt que de ressentir la pré­
carité de sa personnalité, il se sentit intensément menacé pendant de nombreux
mois par le fait que le bâtiment où il vivait pouvait tomber en morceaux à tout
instant. Peu à peu, j’en vins à comprendre que sa grande difficulté à quitter mon
bureau à la fin des séances venait de ce qu’il vivait ce bureau comme une partie de
lui-même et que d’en sortir le menaçait d’une perte d’identité. Ses sentiments intenses,
mêlés et très changeants furent pendant des années en grande partie inaccessibles à
334 LE TROUBLE DE PENSER

sa conscience et étaient projetés sur les éléments climatiques. Incapable de savoir


ce qu’il ressentait intérieurement, il resta fasciné pendant des années par les varia­
tions du temps et se sentait plus ou moins désagréablement responsable de la pluie,
du soleil, du vent froid, etc.
Son angoisse de perdre son identité dans des relations interpersonnelles proches
l’amenait à s’isoler ostensiblement des autres patients et du personnel. Le plus
souvent, il leur parlait et parlait d’eux avec une espèce de mépris et de rejet déshu­
manisants comme s’ils étaient des objets inanimés, si bien que beaucoup d’entre eux
devaient lui rappeler avec vivacité qu’ils étaient des êtres humains. Il passait beau­
coup de son temps en promenades solitaires dans le village et après plusieurs mois
il me révéla qu’il aimait rester devant les vitrines, sentant qu’il y avait une inter­
action de groupe vivante entre lui et les mannequins des vitrines, aussi bien « adultes »
qu’« enfants », que sa solitude inconsciente l’amenait à percevoir comme des êtres
plus authentiquement humains que les objets étrangers que représentaient à ses
yeux les gens de Chestnut Lodge. Il fallut plus de trois ans de travail ensemble
pour qu’il dise en regardant sur mon mur l’image d’un bateau vide : « Il a l’air
d’être tout seul » avec un ton bizarre, exactement comme s’il était en train de parler
d’un être humain.
Il avait toute raison de craindre de perdre son identité comme être humain
parce que celle-ci était effectivement précaire. Il dit une fois, « je crois que je ne
suis rien du tout », d’une manière totalement littérale et plus tard, aussi concrè­
tement, « je suis comme du papier de soie ». Un jour de vent il exprima une crainte
sérieuse d’être emporté par le vent. Dans la mesure où il en vint progressivement à
sentir qu’ici on le traitait parfois avec affection, il ressentit qu’on le traitait « comme
un animal » parce qu’il apparaissait que c’était la manière dont il avait lui-même
traité son chat bien-aimé chez lui pendant les années de solitude.
Pendant presque deux ans il donna l’impression aux autres personnes d’ici
de quelqu’un qui n’était pas tout à fait un être humain. Petit personnage mince
qui pendant plusieurs mois restait étalé sur son lit, sans mouvement et presque
muet, il apparaissait non seulement à moi mais à un thérapeute qui le vit lors d’un
remplacement pendant un de mes congés, comme étant à peine davantage qu’un pli
inhabituellement large du dessus de lit. Lorsque au fil des mois il se montra progres­
sivement un peu plus actif, il prit l’habitude de se matérialiser de manière fanto­
matique au seuil de mon bureau et ensuite de s’affaler, recroquevillé dans la chaise,
pendant toute la séance comme un sac vide. Il avait coutume de s’installer de la
même manière sur la pelouse de devant et une de mes patientes privées vint à sa
séance fortement ébranlée, racontant qu’elle avait vu quelque chose qui ressemblait
à un paquet de vêtements sur la pelouse de devant et qu’en l’inspectant de plus près
elle avait trouvé qu’il y avait quelqu’un dedans. A peu près deux ans plus tard, il
devint capable de me confier son sentiment qu’il était en continuité avec le lit dans
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 335
lequel il était maintenant de nouveau couché pendant une brève période de répéti­
tion de son comportement régressif, et de me révéler aussi qu’il m’avait ressenti
comme étant tout à fait littéralement une partie de la chaise sur laquelle j’étais
assis près de son lit.
Bien qu’il devînt capable, après environ deux ans, de communiquer verbale­
ment avec moi tout au long des séances, je le trouvai, à m’en rendre fou et découragé,
incapable d’utiliser toute espèce de remarque que j’exprimais en termes figuratifs.
Lorsque, par exemple, provoqué par sa demande revendicatrice et sûre de ses droits,
je lui disais abruptement : « Vous ne pouvez pas à la fois garder votre gâteau et le
manger! » je me sentais complètement désarmé quand il répondait à ceci à un niveau
littéral, « concret », en disant : « Je ne veux manger aucun gâteau dans cet hôpital!
Vous pouvez manger du gâteau ici si vous voulez; je ne veux manger aucun gâteau
ici. » On peut voir là comment son interprétation « concrète » de ce qui était pour moi
figure de style, lui permettait d’éviter la signification affective de ma remarque.
Une autre fois il protestait à propos d’un projet de déplacement dans son foyer
d’hébergement, séparé de sa famille, disant que d’autres patients qu’il connaissait
étaient rentrés dans leurs familles. Je lui rappelai doucement que, son père étant
mort et son frère et ses sœurs dispersés dans d’autres villes pendant son hospitalisa­
tion, il n’avait pas, — ce furent mes termes — « les atouts pour cela, n’est-ce pas? ».
Il évita les implications affectives de cette métaphore — par exemple le sens de perte
igipliqué ici — en recevant mon intervention en termes littéraux : il répliqua comme
si je l’avais accusé d’une activité immorale : « Je ne joue pas aux cartes! » Ce ne
sont là que deux exemples parmi des centaines d’autres dans mon travail avec lui.
Pendant près de trois ans il réagit assez systématiquement à mon endroit
comme si j’étais fou, tout à fait gravement et effroyablement fou, dans les mille
occasions où j’essayai de l’aider à voir la signification métaphorique, ou autrement
symbolique, de ses propres communications verbales.
Un incident, qui m’aida à comprendre pourquoi il restait encore incapable de
penser en termes figuratifs, survint au cours d’une des nombreuses séances où, à
l’évidence, il me trouvait de manière décourageante sans réponse et inébranlable
devant sa situation de détresse. Il remarqua : « Toujours en colère — mon théra­
peute est toujours en colère contre moi », puis ajouta, sur le même ton de découra­
gement et d’exaspération, que sa sœur lui avait écrit qu’elle avait acheté des chaises
pour son appartement, des chaises en fer si lourdes qu’on ne pouvait les déplacer
qu’à grand peine. Je répondis : « Et vous sentez peut-être que votre thérapeute est,
comme ces chaises lourdes, très difficile à remuerl. » Il rit comme si ma remarque
était ridicule disant : « Non, je sais que vous n’êtes pas une chaise Dr Searles...
Voilà une chaise dit-il, désignant le siège derrière mon bureau et voilà le Dr Searles »

1. To move qui a les deux sens de mouvoir et d’émouvoir (N.d.T.)


336 LE TROUBLE DE PENSER

conclut-il en me désignant. Je compris alors que jusqu’à ce moment-là il pouvait à


peine faire la différence entre la chaise et son thérapeute, même à un niveau
concret; et qu’ayant à lutter pour discriminer de telles perceptions à un niveau
concret, il n’était pas du tout en état de symboliser aisément l’un par l’autre, substi­
tution que réalise la pensée métaphorique.
Il m’apparut progressivement que son mode de pensée littéral qui lui servait de
défense inconsciente contre un chaos d’affects refoulés, était le résultat de la fai­
blesse des frontières de son moi. Cela montrait donc l’utilité défensive de sa régres­
sion jusqu’à un stade de différenciation incomplète des frontières de son moi.
Un certain nombre d’auteurs — parmi lesquels Ferenczi (1913), Sharpe (1940),
Langer (1942, p. 100), Kubie (1953), Little (1957, 1958) et Freeman et collab. (1958,
ch. 8) — ont noté que l’établissement de solides frontières du moi est nécessaire
au développement de la pensée métaphorique. Mais ces auteurs ne décrivent pas le
mécanisme psychodynamique dont je viens de parler et qui m’est apparu illustré
clairement dans mon travail avec plusieurs patients dont celui-ci. Habituellement la
perte des frontières du moi est considérée comme un résultat définitif et douloureux
du processus schizophrénique — et en un sens c’est exact. Mais j’ai trouvé de la plus
haute importance dans mon travail thérapeutique de comprendre que cette perte des
limites du moi est l’un des plus formidablement puissants mécanismes de défense
inclus dans le processus schizophrénique Ce dernier point de vue est non seule­
ment exact mais particulièrement concordant avec notre approche du schizophrène
chronique comme n’étant pas seulement un objet douloureusement brisé offert à
notre compassion, mais comme étant aussi, de même que toute autre personne
vivante, une créature pleine d’une énergie sans limites et donc d’un potentiel
inextinguible de croissance et de changement illimités.
Parmi les nombreux exemples dont je dispose, je n’en donnerai qu’un autre, qui
m’est particulièrement resté en mémoire, de ce fonctionnement défensif de la pensée
littérale du schizophrène et de l’incomplétude des limites du moi qui rendent pos-1

1. Ce que j’ai trouvé de plus proche de ce point de vue dans la littérature est un article de Hart­
mann (1950b) intitulé « Commentaires sur la théorie psychanalytique du Moi » :
« Les facteurs autonomes du développement du Moi... peuvent secondairement entrer sous
l’influence des pulsions comme c’est le cas dans la sexualisation ou l’agressivisation. Pour ne vous
donner qu’un exemple : dans l’analyse on observe comment la fonction de perception qui a certaine­
ment un aspect autonome peut être influencée et souvent handicapée en devenant l’expression des
tendances de la libido orale ou de l’agressivité orale (...).
Les facteurs autonomes peuvent (...) devenir impliqués dans les défenses du moi contre les ten­
dances pulsionnelles, contre la réalité et contre le surmoi (...).
J’entends que ce ne sont pas seulement les fonctions spécifiques du moi, comme la perception,
qui peuvent être sacrifiées au service de la défense inconsciente contre l’angoisse (quelle qu’en soit
la source) mais aussi que les frontières même du moi peuvent fluctuer, peuvent être pour une grande
part abandonnées dans le combat sans merci contre l’angoisse dans sa dimension psychotique.
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 337
sible ce mode de pensée. Cet homme, même après avoir vécu pendant un an dans la
même chambre individuelle, montrait peu de signes de s’y sentir chez lui; il était clair
qu’il souffrait de ressentir de manière persistante que les meubles de la chambre
appartenaient exclusivement à l’hôpital. Il semblait ne se sentir pratiquement aucune
liberté de réaménager les meubles si peu que ce soit pour augmenter son propre
confort et agrément ou pour les utiliser aisément tels qu’ils étaient.
Je remarquai un jour qu’un petit tapis d’aspect rugueux, de retour du net­
toyage, était plié sur le dossier d’une chaise rembourrée sur laquelle il s’asseyait
pendant les séances. Comme à son habitude il ne fit rien pour supprimer cette masse
inconfortable; il se borna une fois à remarquer d’un ton calme et neutre que la
femme de ménage ne l’avait pas encore remis sur le sol. Pendant la séance suivante
le tapis était encore là. Au fil de la séance, alors qu’il paraissait relativement peu
angoissé et parlait tout à fait librement, il commença à s’adosser confortablement
dans la chaise, mais il se reprit immédiatement et se pencha vite en avant en disant
d’une voix angoissée : « Je ne veux pas », et laissa la phrase inachevée. Je l’encoura­
geai à dire ce qu’il avait à l’esprit et il expliqua : « Je ne veux pas que le tapis entre
dans mes cheveux. » Ce fut dit dans un ton impossible à reproduire ici, tel qu’il me
fit comprendre de manière saisissante qu’il avait peur, non que de la charpie du
tapis n’entre dans ses cheveux, mais que ce soit le tapis lui-même, comme si le tapis,
qui mesurait en fait plusieurs dizaines de centimètres, était tellement plus petit que
sa chevelure qu’il pouvait s’y perdre tout entier ou y être avalé.
Plusieurs semaines plus tard il se montra capable de reconnaître et d’exprimer
un peu du ressentiment à l’évidence très profond qu’un tel comportement de la part
de la femme de ménage avait provoqué en lui. C’est-à-dire qu’il devint alors capable
d’éprouver et de décrire de telles choses comme l’incident du tapis qui « entrait
dans ses cheveux », dont on aurait pu dire, dans un sens figuré, en l’occurrence
qu’elles l'irritaient. Auparavant il avait semblé véritablement n’être conscient
d’aucune irritation et avait éprouvé à la place quelque chose qui se situait dans le
domaine de l’étrange et de l’angoissant, comme je l’avais moi-même senti un ins­
tant *.1

1. Une femme dont le moi était profondément morcelé et qui avait l’habitude de s’arracher des
cheveux de la tête me surprit de la même manière lorsqu’elle me fit comprendre qu’elle essayait déses­
pérément d’enlever des insectes de l’intérieur de son crâne. Ce n’est qu’à un stade plus avancé de sa
thérapie qu’elle put comprendre que dans un sens figuratif elle avait, comme on dit, « une araignée
dans le plafond ». Elle avait cessé de s’arracher les cheveux et c’était maintenant manifestement
quelque chose de beaucoup plus grave que de l’exaspération qu’elle était en train de vivre : elle se
répétait à elle-même d’une voix basse, emplie d’émotion et de terreur : « Je suis folle. » Auparavant
elle avait été trop malade — son moi était trop faible — pour permettre à cette idée de se faire jour
en elle. Il était possible de voir que les frontières de son moi, autrefois si imparfaites, ne lui avaient
permis d’éprouver que la présence d’insectes exaspérants à l’intérieur de son cerveau. Ce n’avait
338 LE TROUBLE DE PENSER

Comme les années passaient en même temps que se développaient des frontières
plus fermes autour de son moi et entre les trois grandes classes d’objets perçus dans
le monde extérieur, il devint de plus en plus capable de communiquer avec moi en
termes métaphoriques. La première fois que cela se produisit, ce fut vers la fin de la
quatrième année de notre travail, quand il revint de ce qui avait été manifestement
des vacances de plusieurs jours inhabituellement agréables avec des proches à
Saint-Louis. Après qu’il eut décrit, avec un grand intérêt, comment de nombreux
changements architecturaux s’étaient produits pendant les dernières années, insis­
tant particulièrement sur quelques édifices qui étaient un mélange de nouveau et
d’ancien, je lui dis que peut-être parfois il se sentait semblable à un édifice restauré,
un mélange de traits anciens et nouveaux. Alors pour la première fois il ne répondit
pas : « Vous êtes fou », « Vous pensez des choses bizarres », ou encore « Je ne pense
pas à l’aide de comparaisons » ou enfin « Je ne suis pas un édifice », mais il fut
capable de reprendre ce commentaire et d’élaborer à partir de là, en indiquant qu’il
se sentait, par certains aspects, à la fois adulte et enfant. Après cinq années de
travail, il pouvait communiquer avec confiance, à de rares exceptions près, en des
termes métaphoriques aussi bien que littéraux, voyant à la fois plusieurs niveaux
de signification dans ses paroles et dans les miennes.

Patient B

Le second patient, un schizoparanoïde de trente-huit ans que j’ai eu en traite­


ment pendant quatre ans et demi, montrait au début, en ce qui concerne les fron­
tières du moi et les frontières perçues entre les trois classes d’objets du monde
pas été facile pour elle mais l’impact de cela était minime comparé au fait de prendre conscience
qu’elle était atteinte d’une maladie mentale d’une gravité dévastatrice.
Une autre femme profondément schizophrène me confia : « J’ai rêvé la nuit dernière. Ils avaient
arraché toutes mes dents et mis des gens à la place et ils les avaient broyés. » Ce qui était éprouvé
dans le rêve était à peine plus déformé que la vie éveillée de cette femme dont les frontières du moi
(y compris, bien sûr, l’image du corps) étaient remarquablement floues. Il fallut des années de psy­
chothérapie supplémentaires avant qu’elle n’arrive à comprendre dans un sens figuratif ce qui était
exprimé littéralement dans son rêve; le fait d’avoir elle-même broyé — pour ainsi dire — les gens qui
lui étaient proches avec un puissant et persistant désir de castration. De mon côté je m’étais senti
inhabituellement broyé par elle pendant la séance du jour précédant celui du rêve. Mais elle était
encore loin d’être capable d’accepter son propre désir de me faire cela, à moi et aux autres. En revanche
la possibilité de comprendre se présentait à elle sous une forme triplement déguisée : a) dans un
rêve, b) pleine de projection : « ils » ont fait tout cela, c) et enfin sous la forme ici présente : littéra-
lisée ou « concrétisée » de gens transformés en dents qui sont ensuite broyés.
Je n’ai pas été convaincu de la validité du mécanisme psychodynamique que j’ai souligné ci-
dessus par quelques exemples de ce type mais par plusieurs douzaines et peut-être des centaines au
cours des années.
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 339
extérieur mentionnées auparavant, une bien plus grande dégradation que celui dont
je viens de parler. Ce second patient, jusqu’à ces derniers mois et encore mainte­
nant à un moindre degré, a montré la conviction persistante que les gens peuvent
littéralement être transformés en arbres, en animaux, en bâtiments ou en rochers
et vice versa; et il a exprimé un nombre incalculable de fois la conviction d’exister
et d’avoir existé lui-même sous de telles formes. C’est depuis environ deux ans,
tandis que sa guérison avançait progressivement, que je suis devenu capable de plus
en plus aisément de repérer dans ses propos presque incroyablement « fous » des
noyaux d’une vérité figurative. Lorsque, pour ne donner qu’un exemple, il conti­
nuait d’affirmer que les gens sont transformés en moutons, cela rendait un son
moins intégralement littéral, de telle sorte qu’on pouvait aisément entendre ceci
au sens d’une transformation, par la technologie moderne, des individus humains en
troupeaux de moutons. Mais, pendant encore une année il maintint platement
comme toujours qu’il entendait cela au sens strictement littéral, c’est-à-dire en
termes concrets sans aucun sens figuratif.
Ce fut environ après trois ans et demi de thérapie qu’il devint parfois à même
de voir, quoique pas encore de manière nette, le sens figuratif dans ses propres
perceptions et communications; et, avec ce changement, bien sûr non seulement moi
mais les autres gens le trouvèrent moins fou et virent davantage en lui une personne
avec laquelle on pouvait parler raisonnablement. Maintenant, par exemple, lorsqu’il
regardait son visage, usé par le souci, dans un miroir et disait à une infirmière qui
était là : « Ce visage est horrible. C’est un immeuble » et que l’infirmière lui deman­
dait ce qu’il voyait sur son visage qui lui faisait le comparer à un immeuble, il
n’insistait pas alors sur le fait que c'était un immeuble. En revanche, il expliquait
avec un humour grinçant : « C’est blanc, rectiligne, décharné et sans vie! »
Je fus à plusieurs reprises impressionné pendant l’année suivante, au cours de
laquelle sa capacité de communiquer par métaphore s’accrut régulièrement, de voir
comment la levée du refoulement de sentiments longtemps inconscients était néces­
saire à ce processus. Par exemple, maintenant, quand nous avions une séance dehors
sur la pelouse, comme nous le faisions souvent, et qu’il ramassait une poignée de
feuilles mortes, me les montrait en disant : « Ce sont des gens », il me disait alors très
clairement : « Voici la manière dont certaines personnes complètement rejetées,
inutiles et oubliées, moi y compris, se sentent », et il était tout à fait capable à ce
moment-là de se livrer, de manière poignante et dans cette veine figurative, à une
élaboration autour de ce thème.
Les sentiments longtemps refoulés dont il avait à devenir conscient pour être
capable, maintenant de manière assez solide, de penser et de communiquer avec des
métaphores, sont des sentiments qui couvrent un vaste domaine comme la tendresse,
les sentiments érotiques, la peine, la haine, etc. Ce dont je me souviens le plus, ce
sont des conséquences de sa prise de conscience de l’intensité et de l’envahisse­
340 LE TROUBLE DE PENSER

ment de ses sentiments meurtriers longuement refoulés. De tels sentiments s’avé­


rèrent, tout au long des années de notre travail, particulièrement difficiles pour lui à
affronter. C’étaient ses menaces de tuer sa petite fille qui avaient amené sa famille
à le placer dans un hôpital psychiatrique et, pendant les premières années de son
traitement à Chestnut Lodge, ses menaces convaincantes de tuer un autre patient
l’avaient amené à séjourner pendant de nombreux mois dans un service de haute
sécurité. Des centaines de fois pendant les trois premières années de mon travail
avec lui, il entra dans des rages meurtrières qui effrayaient tout le monde autour de
lui, y compris moi-même de temps en temps.
Environ un an et demi avant la rédaction de cet article, sa perception délirante
du monde qui l’entourait avait changé au point de rendre clair que maintenant pour
lui pratiquement tout dans le monde que nous appellerions non humain (animaux,
plantes, maisons, etc.) était un être humain qui avait été transformé par une vio­
lence de l’espèce la plus extrême en quelque chose de non humain et attendait déses­
pérément d’être libéré dans une forme humaine à nouveau. Environ six mois après,
quand les racines de cette idée délirante furent exhumées un peu mieux, je devins de
plus en plus frappé et même terrifié du degré des sentiments meurtriers qu’il avait
envers tous ses semblables. Souvent, au cours des années précédentes, j’avais
compris que c’était de l’hostilité refoulée à l’égard de divers individus qui expliquait
pour une part sa relation avec eux, les métamorphosant à diverses occasions en
arbre ou en rocher. Mais je n’avais jamais vu auparavant la pleine intensité et en
particulier la visée universelle de ses désirs meurtriers à l’égard de tous les êtres
humains.
Il fallut attendre que soit révélée à lui-même aussi bien qu’à moi la pleine
extension de son sentiment meurtrier pour qu’apparaisse, de manière si proche
qu’elle fut pratiquement simultanée avec ce développement, la preuve qu’il était
maintenant au seuil de la pensée et de l’expérience métaphorique, non seulement sous
la forme d’incursions sporadiques dans ce registre, mais comme un domaine stable
de l’existence, le même que celui occupé par les autres adultes ses semblables. Je
n’oublierai jamais la vive émotion que j’ai ressentie, de découvrir, au cours d’une
certaine séance de cette période, que ses propos pouvaient maintenant être mieux
compris non pas dans le cadre de référence d’une violence homicide d’une intensité
accrue mais en termes de lutte pour se libérer de la pensée concrète dans le domaine
d’un symbolisme plein de sens pour autrui, et comprenant la métaphore1. Ainsi,

1. Un collègue — le D* Berl Mendel qui m’autorise aimablement à utiliser le cas clinique sui­
vant — avait en thérapie une schizophrène qui avait été pendant des années dangereusement agres­
sive, mais l’était devenue notablement moins à cette époque. Au cours d’une promenade plutôt tran­
quille qu’ils avaient faite ensemble dans les jardins de l’hôpital, elle avait dit : « Ils vont tuer Edna »
parlant d’une autre malade pour laquelle elle avait clairement une estime exceptionnelle. Elle disait
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 341
quand il parlait maintenant avec étonnement d’une certaine chaise dans le salon
d’à côté comme étant sa plus jeune sœur Marianne dont je savais qu’il l’aimait bien,
je comprenais bien qu’il insistât sur le fait qu’il voulait dire cela littéralement comme
d’habitude, que sa surprise indiquait qu’il se débattait pour savoir dans quel sens
— c’est-à-dire dans un sens métaphorique — cela était effectivement vrai; il ne pou­
vait pas encore ressentir que quelque chose de la chaise lui rappelait sa sœur et que
donc cela la symbolisait pour lui. Mais il s’avéra que, peu de temps après cela, il
fut capable de manière plus fréquente, comme je l’ai indiqué, de faire un tel saut
conceptuel.
Pour ce patient-là, je le précise, la levée du refoulement de sentiments meurtriers
fut particulièrement cruciale pour l’évolution de la pensée métaphorique. Il lui
fallait, pour réaliser l’évolution de la pensée que j’ai décrite, pouvoir envisager sa
haine envahissante au moins jusqu’au niveau indiqué par sa remarque : « Ça alors,
voilà que vous allez me faire haïr l’humanité tout entière! » et pouvoir en consé­
quence assumer une plus grande possession personnelle de sa haine. Pendant des
années il avait interverti, non seulement dans ses propos, mais aussi manifeste­
ment dans son expérience réelle subjective, le sexe des personnes rencontrées dans sa
vie courante et autrefois, faisant référence (ou s’adressant dans la conversation) à une
femme comme à un homme et réciproquement. Il expliquait maintenant, comme un
parent qui s’adresserait à un enfant, la signification de la haine : « Haïr signifie chan­
ger le sexe d’une personne », et je compris, par extension, que de haïr encore plus
intensément (à un niveau inconscient) signifiait pour lui appréhender une personne

cela d’un ton tranquille plutôt qu’avec le ton meurtrier qui était auparavant le sien dans la thérapie
en parlant du fait de tuer. Le thérapeute répondit d’un ton rassurant et tranquille lui aussi « Vous
n’allez pas tuer Edna ». Alors elle continua, « Ils vont l’enrouler à l’intérieur d’un arbre de Noël »
[l’expression française « faire à quelqu’un un costume de sapin » (le tuer) serait proche de ce qu’évoque
un versant de la métaphore ici utilisée de l’arbre de Noël. (N.d.T.)] disant cela d’une manière totale­
ment littérale sans y mettre aucune intention figurative pour le thérapeute. A ce moment-là il fit
un geste vers un bouleau qui était à côté et dit en plaisantant « Pourquoi pas dans un bouleau? Voici
un bouleau. » Elle répondit avec beaucoup d’emphase : « Vous ne comprenez pas la métaphore
chinoise! » Depuis longtemps il était établi entre eux que la manière de communiquer qui lui était
propre, impliquant de nombreux néologismes, était « Mon Chinois ».
Nous pensions tous deux que sa patiente était comme mon patient que je lui avais décrit, à la
limite entre la pensée « concrète » — indifférenciée — et la pensée métaphorique vis-à-vis de laquelle
ce n’était que maintenant qu’il devenait clair pour elle que symboliser une personne aimée par un
arbre de Noël n’était pas réellement équivalent au fait de tuer cette personne — équivalent devant
s’entendre comme le fait de laminer littéralement la personne à l’intérieur de l’arbre. Mon patient
passa de nombreux mois dans une détresse et une angoisse indéniables, au sujet de personnes chères
de son passé dont il était convaincu qu’elles étaient prisonnières à l’intérieur des arbres, dans les
murs du bâtiment, dans les meubles, etc., et essayait désespérément d’inventer des manières de les
libérer. Werner (1957, p. 194) emploie une expression que je trouve convenir parfaitement à cela :
« la domination du champ du concret ».
342 LE TROUBLE DE PENSER

comme transformée en quelque chose de non humain comme un rocher ou un arbre.


C’est pourquoi par la suite, pendant longtemps, en appliquant ce matériel cli­
nique aux hypothèses sur le développement de la pensée métaphorique chez l’enfant
normal, j’attachai beaucoup d’importance au fait qu’il soit capable d’être conscient
de ses sentiments meurtriers, de les traduire en pensées métaphoriques et de les subli­
mer sous la forme de métaphores adultes; et, après tout, en un sens, cela constitue
une violence de transformer conceptuellement une personne fidèle en chien, en ours
celui qui a mauvais caractère ou en rocher celui qui est inflexible.
Mais j’en suis venu à croire par la suite que, dans le cas particulier de ce patient,
les sentiments meurtriers tenaient une place exceptionnelle dans ce processus pour
des raisons liées à son histoire personnelle. Le Dr Lyman C. Wynne, de l’Institut
national de Santé mentale, en me décrivant ses observations de patients moins
profondément schizophrènes qui, face à des résurgences de l’angoisse, régressaient
pour un temps de la connaissance figurative à la connaissance littérale, m’a aidé à
prendre conscience du rôle de la pensée concrète dans le maintien et dans le refou­
lement des différents affects chargés d’angoisse. Je pense qu’il y a suffisamment
d’éléments pour conclure que la prise de conscience de l’émotion — qu’elle soit meur­
trière, tendre, triste ou quoi que ce soit d’autre, la prise de conscience de l’ensemble
de la gamme des émotions — engendre la pensée métaphorique et peut-être de la même
manière toutes les formes de la pensée symbolique qui sont le propre de l’être humain
adulte.
Au fur et à mesure que ce patient devenait capable de faire l’expérience du
champ d’une pensée métaphorique clairement différenciée comme telle, il put dis­
tinguer les choses concrètes comme étant authentiquement concrètes, libres de la
teinte métaphorique qui les avait auparavant rendues nébuleuses. Pendant des
années tout objet que nous aurions appelé concret avait été pour lui d’abord un
symbole d’une certaine aire de son monde complexe, vaguement définie et déformée
sur un mode délirant, ce qui était sa propre façon d’expérimenter le monde. Pour
donner un exemple parmi des centaines d’autres possibles, il m’expliqua un jour
patiemment : « Chaque fois que vous voyez un immeuble en briques rouges, c’est
une partie de l’investissement britannique, chaque fois que vous voyez une serrure
Schlage ou Yale, c’est une partie du système d’enchaînement. » Lors d’une autre
séance, alors que j’avais appris par le rapport des infirmières qu’il n’avait pas pu
s’endormir avant trois heures du matin, il se plaignit à moi en ces termes : « Ces
choses rampantes électroniques ne m’ont pas laissé m’endormir avant trois heures
du matin » et il poursuivit en disant « pendant la soirée précédente lorsque j’étais
au Centre » (d’ergothérapie et de loisir) « six cendriers m’ont sauté sur le dos.
Comment puis-je faire quoi que ce soit avec cela sur mon dos? » En protestant de la
sorte, sa façon de gesticuler indiquait qu’il ressentait encore vaguement que les
cendriers étaient sur son dos. Quand je le pressai de me donner plus d’information
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 343
à ce sujet, il dit que « tous ces anciens combattants » étaient sur son dos. Je lui dis
que je ne comprenais pas et que je voulais comprendre ce qu’il disait.
Comme c’était souvent le cas, j’avais un cendrier en verre à la main et je lui dis :
« Bon, ceci est un cendrier n’est-ce pas? » Il répondit avec lassitude comme s’il était
impossible de parvenir à me faire comprendre : « Combien de côtés a-t-il? » montrant
que lui-même le savait — ce dont j’étais persuadé — et qu’il voulait simplement que je
les compte et comprenne ainsi son point de vue. Je les comptai et dis « six », ce à
quoi il répondit en hochant la tête d’un air entendu et définitif comme si cela expli­
quait tout. Mais pour faire bon poids il insista en termes sans équivoques sur le fait
qu’il s’agissait (littéralement) d’un patient en disant : « Complètement usés — c’est
ce qu’ils font aux patients. » Rétrospectivement il m’apparut que le mot six, phoné­
tiquement équivalent à malades !, lui permettait de donner au cendrier la significa­
tion d’un patient; sa surface lisse symbolisait probablement : anciens combattants
complètement usés, patients dépressifs, malades chroniques comme on en voyait
presque toujours quelques-uns au Centre. Mais, pour lui-même, après plusieurs
années de psychothérapie intensive, le cendrier n’était pas encore différencié dans
l’expérience en un objet authentiquement concret qui serait en même temps un sym­
bole de ces patients. Il était un patient exactement comme les patients eux-mêmes
étaient des cendriers.
Mais comme le domaine figuratif en tant que tel finissait par être de plus en
plus distinct, le domaine authentiquement concret le devenait également. Un des
exemples les plus simples et, pour moi, le plus mémorable de cette évolution se pré­
sente vers la fin d’une période de plusieurs mois, dont je viens de parler, au cours de
laquelle il était préoccupé par le fait que toutes sortes d’objets tant naturels que
fabriqués soient des corps humains. Il avait alors noué une relation inhabituelle-
ment amicale et tranquille avec une femme qui travaillait au Centre dans le dépar­
tement d’ergothérapie. Cette femme, en me faisant part de son enthousiasme sur la
manière réaliste dont le patient parlait maintenant, me fit savoir comment il avait
réagi à la fabrication d’un bureau par une patiente du Centre. Elle y avait travaillé
depuis deux ou trois semaines et il avait toujours mentionné cet objet comme étant
un « corps » — bien après que son allure générale soit devenue clairement recon­
naissable par une personne normale. L’ergothérapeute décrivait la scène ainsi :
« Mais l’autre jour il a dit : “ Ah, vous êtes en train de faire un bureau. ” » Aupara­
vant, il faisait toujours quelque chose des choses (c’est-à-dire qu’il en parlait comme
étant les corps de diverses personnes). Peut-être qu’il fera quelque chose du bureau
également (c’est-à-dire qu’il en reviendra à le percevoir de la sorte); mais en tout
cas, pour le moment, c’était bien un bureau. »1

1. En anglais, « sicks » signifie les malades et se prononce de la même manière que le chiffre
six. (N.d.T.)
344 LE TROUBLE DE PENSER

DISCUSSION

Le processus que j’ai retracé dans les deux descriptions de cas ci-dessus peut
être considéré, dans un contexte plus large, comme une phase importante de
l’ensemble du processus de différenciation à travers lequel l’expérience psychique
humaine évolue de la petite enfance à la maturité. Cela veut dire que lorsqu’on
pousse la recherche plus avant dans l’expérience subjective de patients qui sont
encore plus profondément régressés, pour autant que l’on puisse s’en rendre
compte, ces patients ne font l’expérience d’aucune espèce de pensée. Ils sont au
contraire manifestement plongés dans un monde d’images, monde infiltré par
l’accomplissement hallucinatoire du désir que Freud (1900), Ferenczi (1913) et
beaucoup d’auteurs ont décrit par la suite comme étant un précurseur de la pensée
dans le développement précoce du moi. Ces patients ne semblent pas être assez
distincts ou à distance de ce monde de perceptions subjectives dans lequel ils
sont absorbés pour être capables de faire l’expérience de quelque chose qui soit
aussi abstrait, aussi détaché de l’expérience sensorielle immédiate que le sont des
pensées.
En rapprochant de telles remarques cliniques de celles que j’ai mentionnées
plus haut, la psychothérapie intensive des patients schizophrènes profonds apporte
de nombreux éléments qui appuient la description, donnée par Fenichel, de la
séquence que suit le développement de la capacité de penser abstraitement : « ...la
contrainte à décharger les tensions (...) est ralentie (par le moi en maturation) (...)
et la tendance à l’accomplissement hallucinatoire du désir (...) est réduite à ima­
giner les événements futurs et par conséquent leurs symboles abstraits » (1945).
J’ai travaillé avec des patients schizophrènes pendant plusieurs années avant
d’en venir à me rendre compte que l’individu profondément schizophrène n’a
subjectivement aucune imagination. Lorsque quelque chose que nous appellerions
une nouvelle élaboration de fantasme, un nouveau produit de son imagination,
se présente à sa conscience, lui le perçoit comme un attribut réel et non déguisé du
monde qui l’entoure. Il ne peut encore faire l’expérience du domaine de l’ima­
gination, distinct comme tel, et démarqué de celui de la perception des événements
réels qui l’entourent. De la même façon, les souvenirs d’événements passés sont
vécus par lui non pas comme tels mais plutôt comme une remise en jeu littérale de
ces événements par les gens qui l’entourent.
Le propos de Tausk disant que le schizophrène fait l’expérience de telles images
préverbales et plus tard de pensées, comme venant du monde extérieur plutôt que
provenant de phénomènes internes, s’est trouvé corroboré à maintes reprises dans
mon travail avec les patients :
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 345
« Dans la période [de la petite enfance] ici reproduite pathologiquement
[c’est-à-dire chez les patients schizophrènes adultes étudiés par Tausk] il n’y a
effectivement aucune pensée, mais même les pensées sont (...) perçues au début
comme venant du monde extérieur avant d’être mises au compte des fonctions
du moi (...). Freud 1 nous a appris que [le stade des perceptions mnésiques] (...)
également est un processus plus tardif et qu’il est précédé par celui des hallu­
cinations des images mnésiques, c’est-à-dire un stade où les perceptions appa­
raissent réellement dans le monde extérieur et ne sont pas considérées comme
des productions internes » (Tausk, 1919).

Le livre de Inhelder et Piaget (1958) intitulé Le développement de la pensée logique


de l’enfance à l’adolescence montre qu’au cours de la maturation, l’individu existe
dans un état de non-différenciation subjective par rapport au monde qui l’entoure,
non seulement pendant la toute première phase de la vie, mais pendant les trois
phases successives au cours desquelles il accomplit progressivement les étapes
du développement de la pensée adulte. La terminologie de ces auteurs est assez diffi­
cile à intégrer dans les concepts psychanalytiques; mais ils décrivent essentielle­
ment cette non-différenciation (« égocentrisme » dans leur terminologie) comme
survenant : a) dans la première enfance (et probablement dans la petite enfance),
au niveau « sensori-moteur » du développement de la pensée; b) plus tard dans
l’enfance, au niveau des « représentations » (c’est-à-dire les premiers stades de la
pensée symbolique); et c) pendant l’adolescence au niveau empirique de la pensée
formelle ou de la connaissance.
Pour le thérapeute qui travaille avec des patients schizophrènes, il est évi­
demment particulièrement utile de considérer de telles séquences dans le dévelop­
pement de la pensée d’un point de vue interpersonnel. On s’aperçoit que le patient
profondément régressé doit établir un mode de relation raisonnablement satisfaisant
avec son thérapeute (et avec d’autres personnes) à chaque niveau successif avant
de parvenir au niveau suivant. On voit par exemple que, comme Ruesch l’exprime
avec justesse (1955) « (...) le patient doit acquérir une expérience de la commu­
nication sur un mode non verbal avant de pouvoir s’engager dans un échange
verbal ».
D’après mon expérience, le fait de communiquer avec un patient qui ne verba­
lise pas, au moyen de gestes, d’expressions faciales, de contacts, etc., implique une
sensation d’intimité entre nous, qui demande à tous deux — l’expérience le montre —
beaucoup de temps pour s’y habituer; en tout cas, moi, j’ai assurément tendance à
m’en détourner à cause de cela. Mais j’ai trouvé qu’il était tout à fait essentiel

1. V. Tausk, « De la genèse de l’appareil à influencer au cours de la schizophrénie », in Œuvres


psychanalytiques, Payot. Tausk ne mentionne pas où ce concept est présenté dans les écrits de Freud;
mais voir YInterprétation des Rêves, p. 543.
346 LE TROUBLE DE PENSER

qu’un tel mode de relation non verbale soit partagé avant que l’étape suivante de
la communication verbale « concrète » — qui ne distingue pas le littéral et le
figuré — puisse être atteinte. Il est à noter également qu’au moment où cette phase
suivante s’établit, nous sentons que non seulement un nouveau monde s’est ouvert
devant nous, mais qu’en même temps un autre monde qui nous est profondément
cher, c’est-à-dire le monde d’une sorte de relation non verbale océanique, doit être
en grande partie abandonné lorsque nous entrons dans ce domaine nouveau et plus
structuré de la communication.
Une fois que la phase verbale de la thérapie est devenue fermement établie à
un niveau « concret », il devient clair — dans un travail avec une personne telle
que le patient A dont j’ai décrit plus haut le cours du traitement — que, avant que
le patient puisse pénétrer dans le domaine métaphorique de la communication, il
doit d’abord s’assurer qu’il peut se faire comprendre au niveau de la signification
littérale. Ainsi j’ai péniblement et lentement appris que lorsqu’un patient fait une
communication intentionnellement concrète, c’est une erreur de lui répondre en
donnant à cette communication sa signification métaphorique potentielle, sans avoir
auparavant reconnu sa validité en tant qu’énoncé d’un fait littéral. C’est comme
si le patient, et par analogie le jeune enfant sain, devait d’abord être assuré de sa
capacité d’entrer en contact avec le thérapeute (ou le parent) aux niveaux les plus
primitifs de la relation, avant de pouvoir faire face à une sensation plus grande
d’isolement qui doit être affrontée à des degrés successifs d’intensité, lorsqu’il
atteint des modes de pensée et de relation interpersonnelle de plus en plus abstraits.
Avec certains de mes patients, j’ai eu la conviction que lorsqu’ils avaient atteint
dans l’enfance le seuil de la pensée figurative, ils n’avaient pas reçu de leurs parents
l’aide nécessaire pour distinguer les significations figuratives des littérales. Si par
exemple le patient B, perplexe, allait voir sa mère en lui disant : « Je me sens comme
si je marchais sur du sable mouvant », sa mère lui répondait avec brusquerie :
« Tu es fou! » étant elle-même trop angoissée et trop chargée de culpabilité pour
aider l’enfant à verbaliser ses angoisses. De telles réponses reçues des milliers de fois
en des occasions similaires renforçaient l’impression du petit garçon d’être une
créature à l’écart de ses semblables, une créature qui vivait dans un monde différent
d’eux et qui, il le ressentait souvent, marchait pour ainsi dire littéralement sur du
sable mouvant.
Une de mes patientes qui, lorsqu’elle était petite, s’était souvent occupée de
plusieurs de ses frères et sœurs plus jeunes, me décrivait comment, vers l’âge de
douze ans, elle était allée voir ses parents et leur avait dit : « Je sais que je suis
une mère et que j’ai eu des bébés. » Elle avait fait cela, me disait-elle, poussée par
quelque chose — « rêve » ou « révélation », elle ne savait trop — qui l’y avait
contrainte. Elle insista par ailleurs sur le plaisir que lui avait causé cette décou­
verte. Elle avait reçu de ses parents la réponse suivante : son père s’était retourné
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 347
vers le livre qu’il était en train d’écrire et avait commencé à écrire rapidement
et à mélanger les papiers partout; sa mère lui avait dit d’un ton acerbe, « tu es
folle — tu n’aurais pas pu avoir des bébés sans avoir eu aucune relation avec des
garçons — donc tu as dû avoir des relations avec des garçons », et avait commencé
à lui faire des reproches. « Si bien que j’aurais souhaité n’avoir rien dit du tout »,
conclut la patiente. On peut imaginer qu’une mère plus tranquille aurait pu aider
l’enfant à rattacher cette découverte au fait qu’elle s’occupait tous les jours des
enfants plus jeunes — et on peut espérer qu’elle aurait même pu l’aider à voir
cela en termes d’identification et de volonté de rivaliser avec sa mère souvent
enceinte et qui avait mis au monde une série de bébés. Il semblerait que des réponses
parentales telles que celles qu’elle recevait effectivement auraient tendance à reje­
ter en arrière l’enfant de manière répétitive dans un monde ressenti comme irrémé­
diablement concret, un monde de plus en plus grotesque à cause des significations
figuratives qui viennent l’infiltrer toujours davantage au cours des années, mais qui
ne sont pas reconnues comme figuratives par les personnes qui entourent l’enfant.
Dans le cas du patient B, j’ai trouvé que beaucoup des réponses que les infir­
mières et les aides-soignantes faisaient à cet homme, lorsque celui-ci était arrivé
à la phase de la thérapie où il avait besoin de distinguer les significations figuratives
des significations concrètes, apportaient un contraste bienvenu par rapport au genre
de réponses parentales que j’ai notées plus haut. Petit à petit, dans une attitude non
prévue à l’avance mais patiente et chaleureusement accueillante, elles percevaient,
dans ses idées concrétisantes et apparemment folles, des significations précises
latentes, leur répondaient et l’aidaient ainsi à devenir capable de fonctionner à
ce niveau figuratif de pensée et de communication.
Ce fut un événement mémorable lorsque ce patient eut développé une confiance
en moi suffisante pour dire : « Vous voyez c’est comme cela que je pense... » et qu’il
entreprit de me donner à examiner un échantillon spontané de sa pensée indiffé­
renciée et délirante. C’était ce degré de confiance en l’autre, de réassurance sur le
fait que l’autre avait du temps pour lui et pouvait tolérer ce niveau de proximité
avec lui — et, quand on y pense, on s’aperçoit que cela demande un degré extraordi­
naire de proximité avec une autre personne pour être capable de discuter ensemble
de ces choses — qu’il n’avait manifestement pas été en mesure d’obtenir de sa
relation avec ses parents angoissés et culpabilisés.
Dans certains cas, un patient peut fonctionner de manière telle qu’il rende
son monde interpersonnel immédiat dépourvu de toute personne pouvant être en
mesure de saisir les significations potentiellement figuratives de ses communications.
Cet état de chose peut être décelable tout d’abord par le superviseur du thérapeute
parce qu’il est suffisamment à distance de l’impact immédiat de l’angoisse du
patient pour être capable de percevoir ces significations plus cachées. Jusqu’à ce que
se produise un tel développement, le patient peut continuer à vivre dans un monde
348 LE TROUBLE DE PENSER

aussi sourd aux significations métaphoriques que l’était le monde de l’enfance et


le thérapeute être tout autant incapable de l’aider à effectuer pour son propre
compte une différenciation entre la pensée métaphorique et concrète.
Lorsque les processus de pensée d’un patient ont mûri au cours d’une thérapie
réussie jusqu’au point de lui permettre maintenant d’être près d’avoir conscience de
significations métaphoriques clairement différenciées, sans en être cependant tout à
fait conscient, le thérapeute fait souvent l’expérience pénible de saisir des significa­
tions métaphoriques poignantes dans les remarques du patient, messages que ce
dernier n’est pas encore conscient de transmettre et qui ont un impact affectif que
le thérapeute doit donc affronter dans l’état de solitude qu’il ressent alors. Le théra­
peute n’avait pas à se confronter avec ce type d’expérience auparavant dans la
relation, lorsque la pensée du patient était tellement indifférenciée que seules les
communications tout à fait « concrètes » étaient à l’ordre du jour. Tandis que, main­
tenant, le thérapeute se trouve en train de faire l’expérience de première main, pour
ainsi dire, du genre d’isolement que l’enfant qui devient plus tard schizophrène doit
ressentir dans la mesure où il se met à saisir des significations métaphoriques dans
une famille où les parents sont inconsciemment contraints de nier toute signification
de ce genre.
Je me souviens d’une jeune femme schizoïde qui, lorsqu’elle était arrivée à
cette phase de différenciation de sa pensée, dit au passage avec mépris, lors d’une
de ses séances, que la vieille grand-mère d’une amie avait écrit à celle-ci de Califor­
nie « qu’elle avait peur parce que les feuilles tombaient tellement vite cet automne-là ».
Bien que le seul affect conscient de ma patiente semblât être celui du mépris à propos
de cette affirmation comme témoignant d’une crainte « stupide », son propos m’évo­
qua l’image poignante d’une vieille femme solitaire et effrayée parce que la mort
emportait tant de ses contemporains et devait ne plus être bien loin pour elle aussi,
qui essayait de se rapprocher de sa petite-fille.
Une autre patiente au même stade de sa thérapie décrivait l’habileté en couture
d’une femme dans une chambre voisine, femme qui, comme elle l’avait mentionné
à une précédente séance, avait été séparée de son fils et de sa fille pendant plusieurs
années. Tout en ne manifestant qu’un simple intérêt, en me décrivant les dons pour
la couture de cette femme, ma patiente commenta d’un ton perplexe : « Mme L. m’a
dit l’autre jour qu’elle n’a pas mis d’ourlet à la jupe qu’elle a confectionnée pour sa
fille, parce qu’elle ne savait pas de quelle longueur elle devait la faire. » Encore une
fois dans ce cas, la patiente paraissait totalement inconsciente de la richesse de la
signification métaphorique qu’elle me transmettait et qui concernait le sentiment
d’éloignement que finit par ressentir une mère à l’égard de ses enfants qui grandissent
quand elle est séparée d’eux par des années et des années d’une grave maladie men­
tale et, dans son cas, éloignée de surcroît de plusieurs centaines de kilomètres.
Ce n’est pas étonnant qu’aux yeux des superviseurs les thérapeutes semblent
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 349
souvent lents à saisir les significations métaphoriques lorsque, comme dans les deux
exemples que je viens de donner, la découverte de telles significations ne fait qu’ex­
poser le thérapeute à des masses de significations et d’affects dont le patient est
encore tout à fait inconscient et que le thérapeute doit toutefois pour ainsi dire
enregistrer, pendant qu’il continue à conserver avec le patient dans les seuls termes
qui ont jusqu’alors une signification pour ce dernier : les termes littéraux. Il est
évidemment exact que c’est la régression qu’implique la schizophrénie qui cause,
ou du moins aggrave, le trouble de la pensée chez le schizophrène — bien que l’on
rencontre des patients dont on sent qu’ils n’avaient jamais atteint (avant même que
la schizophrénie ne devienne patente) une pleine différenciation entre la pensée
métaphorique et la pensée concrète. Le rôle de la régression a été mentionné par
Werner (1940) et Beres (1960) entre autres. Werner (1940, p. 330), par exemple,
dit que « dans tous ces cas, où il y a régression à une forme plus primitive de compor­
tement à la suite de quelque perturbation mentale, on s’apercevra que le processus
du raisonnement lui-même devient indifférencié ».
Tout en acceptant, bien entendu, le concept de régression, je trouve que celui
de « dédifférenciation 1 » donné par Hartmann (1939) évoque une image plus claire
et plus détaillée du processus. Parallèlement au terme général utilisé par Hart­
mann (1953) de « dédifférenciation » pour décrire la régression que l’on voit dans la
schizophrénie et au terme corollaire de « dé-animation » que Mahler (1958) emploie
pour désigner le phénomène observé dans la psychose infantile précoce, consistant
à éprouver les choses vivantes comme inanimées, je souhaite faire une place au terme
de « désymbolisation ». Par ce terme je fais référence à un processus apparemment
à l’œuvre chez le patient schizophrène, par lequel la maladie conduit à la « désym­
bolisation » de significations métaphoriques acquises auparavant; et, sous l’emprise
de la maladie, l’individu y réagit comme à des significations littérales qu’il trouve
d’ailleurs on ne peut plus bizarres. Ceci pourrait apparaître comme l’un des aspects
importants par où la pensée de l’adulte schizophrène régressé diffère de celle de l’en­
fant normal. Le premier a été exposé pendant des années, depuis sa première enfance,
à des milliers et des milliers de communications métaphoriques et — sauf dans le
cas, assez rare, où sa schizophrénie était marquée même pendant son enfance — il
était autrefois capable de comprendre beaucoup d’entre elles, au moins à un certain
degré, dans leur signification intentionnellement métaphorique. Mais, actuellement,
cette masse de communications a subi le processus de désymbolisation de telle sorte
qu’elles lui viennent, depuis les années passées, comme faisant partie des pensées
« folles » qu’il trouve dans sa tête et qui contribuent fortement à son état confus, —
particulièrement lorsque les communications venaient de gens qui avaient dans son
passé le plus d’importance.

1. Utilisé aussi par Werner (1940, p. 188).


350 LE TROUBLE DE PENSER

J’ai commencé pour la première fois à soupçonner l’existence de ce processus de


« désymbolisation » quand, dans mon travail avec le patient B, je me suis rendu
compte qu’il essayait confusément de « faire » littéralement un corps à partir de
toutes sortes d’éléments du matériel. Plusieurs données de cette phase de notre
travail suggéraient que « faire » avait une connotation métaphorique — érotique —,
mais il était totalement incapable de reconnaître consciemment quelque sentiment
sexuel que ce soit et continuait littéralement de faire un corps. Bien plus, j’étais
convaincu que cet homme, qui avait mené une vie sociale assez active pendant de
nombreuses années avant son hospitalisation, avait été auparavant tout à fait
conscient de la signification métaphorique érotique de cette phrase argotique « se
faire quelqu’un » — c’est-à-dire faire une conquête sexuelle. De même lorsqu’une
partie de son discours confus pendant plusieurs mois faisait référence au fait qu’« ils »
avaient littéralement l’intention de « prendre la terre » — comme si toute la terre
visible était sur le point en quelque sorte d’être « prise » par une machine gigan­
tesque —, je sentais que ceci se référait inconsciemment aux affaires foncières
dans lesquelles son père s’était engagé et où il avait, métaphoriquement parlant,
« pris en main » des parcelles de terre en les achetant. De nouveau, je ne doutais pas
qu’il eût été autrefois familier avec ce terme dans son acception métaphorique. Je
comprenais maintenant que des centaines de phrases semblables — et j’en ai oublié
beaucoup — étaient devenues pour lui des foyers de confusion et donnaient son
élan au comportement symptomatique qui avait persisté pendant de nombreux mois.
Un point sur lequel je ne saurais trop insister est que, pour le patient schizo­
phrène profondément dédifférencié, l’expérience perceptive elle-même est fortement
distordue. C’est-à-dire que la distorsion — la non-différenciation — n’est pas limi­
tée au domaine de la seule pensée, à quelque degré de maturité qu’on l’envisage.
Mes découvertes dans mon travail avec des patients schizophrènes adultes sont en
parfait accord avec une hypothèse de Werner (1940, p. 89).
« Je ne crois pas que beaucoup de ces soi-disant métaphores si fréquentes chez
les enfants — c’est-à-dire celles dans lesquelles un mot désignant une sensation
bien définie est utilisé pour décrire une sensation sans rapport — soient de véri­
tables métaphores, provenant de l’inadéquation de l’expression verbale exacte. Il
est tout à fait raisonnable de supposer qu’elles sont souvent enracinées dans un
éprouvé effectivement indifférencié de la sensation (je souligne).

Par exemple, lorsqu’une patiente schizophrène me rapporta sa récente conver­


sation avec un prêtre catholique, au cours de laquelle elle l’avait manifestement
complètement ahuri avec un matériel délirant tout en le taquinant sur un thème
anticatholique, et qu’elle me dit que ses oreilles avaient l’air bizarres et ressem­
blaient à celles d’un âne, je fus certain de par ma longue expérience avec elle que ce
n’était pas simplement une manière détournée de me faire part de son sentiment
PENSÉE CONCRÈTE ET PENSÉE MÉTAPHORIQUE 351
conscient de l’avoir au figuré « fait tourner en bourrique1 ». Je me sentis plutôt
convaincu qu’elle l’avait authentiquement perçu ainsi et lorsque je lui suggérai cette
explication — qu’elle l’avait au figuré fait tourner en bourrique — son expression
d’ignorance ne fit que renforcer ma conviction. En fait, il y avait des occasions où je
ressentais que de telles affirmations n’étaient de sa part rien d’autre que des modes
indirects de communication; mais ce fut là l’une des nombreuses occasions où son
degré d’angoisse était si grand et l’organisation de son moi tellement dédifférenciée
que je me sentis certain que, cette fois-ci, il s’agissait d’une véritable déformation
perceptive.
De même, en diverses occasions où elle paraissait très déprimée et ne semblait
vraiment pas s’en apercevoir, il ne faisait pas de doute pour moi que diverses choses
autour d’elle lui semblaient effectivement « noires », comme elle disait qu’elles
l’étaient, et qu’elle ne se rendait véritablement pas compte de sentir au figuré qu’elle
« broyait du noir ». De même, à propos d’une de mes remarques qui, je l’ai compris
rétrospectivement, pouvait être blessante pour cette femme qui ne pouvait se per­
mettre de reconnaître qu’elle s’intéressait à moi au point de me ressentir comme
blessant à son égard, sa réaction fut la sensation physique torturante qu’une balle
lui avait été tirée dans le cœur et je n’ai eu aucun doute que ceci était en vérité sa
façon d’éprouver le fait que je lui avais au figuré percé le cœur. De toute évidence,
elle ne l’avait pas vécu comme une forme de pensée figurative mais comme une sen­
sation purement somatique. Une autre patiente, lorsqu’elle était profondément
psychotique, vivait sa propre ambivalence intense, à travers un processus conjugué
de somatisation et de projection, comme une perception déformée qu’elle avait de
l’autre — il ou elle étant alors perçu comme « déchiré », physiquement démembré.
Ce fut à peu près deux ans plus tard au cours de la thérapie qu’elle put être d’accord
avec ma remarque que, lorsqu’on a des sentiments fortement conflictuels, on se sent
« déchiré » émotionnellement.
Je pourrais présenter de tels exemples par douzaines à propos de mes divers
patients. Si pathologiques que soient de telles expériences chez les schizophrènes
adultes, elles me semblent nous donner un échantillon — quoique déformé — du degré
auquel les sensations somatiques prennent part dans le développement de la pensée
métaphorique de l’enfant normal. En guise d’exemple parlant, on peut supposer
que, avant que l’enfant ne puisse arriver à comprendre des phrases telles que « cela
me pèse sur les épaules » ou « cela me retourne l’estomac » ou « cela me fend le
cœur » dans leur signification métaphorique relativement vidée de tout accompagne­
ment somatique, il doit d’abord avoir senti leur signification comme une sensation

1. Nous avons rendu l’expression to make a monkey of par la métaphore française équivalente
« faire tourner en bourrique ». Nous avons donc traduit un peu plus haut monkey (singe) par âne.
Ce glissement fait malheureusement perdre l’allusion à monk (moine) présente en anglais. (N. d. T.)
352 LE TROUBLE DE PENSER

partiellement ou même peut-être principalement somatique. Des expériences cli­


niques comme celles que j’ai mentionnées ont clarifié pour moi la remarque de Kubie
selon laquelle :
« Chaque symbole se réfère simultanément à des concepts dérivés des besoins
et des images du corps et à des concepts dérivés des perceptions du monde extérieur.
Par conséquent chaque unité symbolique est suspendue comme un hamac entre
deux pôles, l’un interne ou corporel (le « Je ») et l’autre externe (le « Non-Je ») »
(Kubie, 1953).
Ainsi, bien qu’il soit correct de dire que sans l’établissement de frontières du
moi solides, une différenciation entre signification métaphorique et signification
littérale ne peut exister, il semblerait également correct de dire que la métaphore
n’aurait jamais pu se développer s’il n’y avait pas eu auparavant une absence de
telles frontières du moi, s’il n’y avait jamais eu, comme nous pensons au contraire que
c’est toujours le cas dans l’enfance, un flux à peu près sans entrave entre les champs
de l’expérience que l’enfant en vient plus tard à ressentir comme monde intérieur
et monde extérieur.
Mendel (communication personnelle, 1959) souligne qu’en règle générale le
schizophrène, bien que nous entendions souvent ce qu’il dit comme une métaphore,
est inconscient de la richesse de la métaphore parce qu’il est lui-même inconscient
de la distinction entre le concret et le métaphorique, distinction qui est précisément
ce qui donne à la métaphore sa richesse. J’ajouterai que la raison, selon moi, pour
laquelle tant de métaphores ont une beauté étrangement poignante, est que chacune
d’elles éveille en nous momentanément un vague souvenir du temps où nous avons
perdu le monde extérieur — où nous avons pris conscience pour la première fois que
le monde extérieur était au dehors, que l’écart qui nous en sépare est infranchissable
et que nous sommes seuls. Qui plus est, le partage mutuel d’une telle expérience
de métaphore nous semblerait alors constituer le contact psychologique le plus
intime qu’un être humain adulte puisse avoir avec un autre.

HAROLD SEARLES
Traduit de Vanglais par Sophie Mellor-Picaut

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