Vous êtes sur la page 1sur 30

Archives de sciences sociales des

religions

G. Simmel : religion, sociologie et sociologie de la religion /


Religion, Sociology and Sociology of Religion
Patrick Watier

Citer ce document / Cite this document :

Watier Patrick. G. Simmel : religion, sociologie et sociologie de la religion / Religion, Sociology and Sociology of Religion. In:
Archives de sciences sociales des religions, n°93, 1996. pp. 23-50;

doi : https://doi.org/10.3406/assr.1996.1014

https://www.persee.fr/doc/assr_0335-5985_1996_num_93_1_1014

Fichier pdf généré le 25/04/2018


Résumé
L'article se propose, en tenant compte du développement des études simmeliennes, de saisir les
relations entre sociologie pure du phénomène religieux et analyse de la catégorie religieuse comme
cadre général de formation de la réalité. Une première partie rappelle les grands thèmes de la
sociologie pure de Simmel. La seconde partie précise les étapes qui mènent à la monographie de
1906 puis commente l'idée centrale de Die Religion : la religion est la mise en forme d'une religiosité
diffuse présente dans de nombreuses manifestations ou relations sociales, qui ne sont pas à
strictement parler religieuses. Une approche de certains phénomènes sociaux en terme de religiosité,
l'étude des conditions du passage de la religiosité diffuse à la religion, l'approche enfin des analyses
par Simmel de la situation religieuse de son temps complètent le tableau et illustrent l'intérêt d'un
nouveau regard critique des sociologues des religions sur une oeuvre encore trop méconnue.

Resumen
El artículo se propone, teniendo en cuenta el desarrollo de los estudios simmelianos, la comprensión
de las relaciones entre la sociologia pura de los fenómenos religiosos y el análisis de la categoría
religiosa como marco general de la formación de la realidad. En la primera parte se traen a colación
los grandes temas de la sociología pura de Simmel. La segunda parte precisa las etapas que
conducen a la monografia de 1906 y comenta la idea central de Die Religion : la religión es la
formalización de una religiosidad difusa presente en numerosas manifestaciones o relaciones sociales
las cuales no son, en sentido estricto, religiosas. Un acercamiento a ciertos fenómenos sociales en
términos de religiosidad, análisis de Simmel de la situación religiosa de su tiempo, completan el
cuadro e ilustran el interés de una conection, nueva mirada crítica, por parte de los sociólogos de las
religiones, sobre una obra poco conocida aún.

Abstract
The purpose of this article, in view of the development of research work on Simmel, is to give an
understanding of the relationship between the sociology of the religious phenomenon and the analysis
of religion as a category, considered as a general pattern in the shaping of reality. The first part recalls
the main themes of Simmel's pure sociology. The second part specifies the stages leading to his 1906
monography and comments on the main ideas of his work "Die Religion". Religion is the framework of
a diffuse religiosity found in many events or social relations, which are not strictly speaking religious.
Ap proaching certain social occurrences from the point of view of religiosity, studying the way a diffuse
religiosity blends into religion, Simmel's analysis of the religious environment of his time gives a final
touch to the survey and proves the interest of a new critical outlook from sociologists, specialized in the
religious field, on Simmel's work, not yet estimated at its true value.
Arch de Sc soc des Rel. 1996 93 janvier-mars 23-50
Patrick WATIER

SIMMEL RELIGION SOCIOLOGIE ET


SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

Parmi les fondateurs de la discipline Simmel toujours occupé une


place particulière expression outsider étranger dans le monde acadé
mique utilisée par Coser pour décrire sa position paraît appropriée si
on tient compte de insertion proprement académique mais ne rend pas
compte de eminence de la position de Simmel dans le domaine intellectuel
ni de sa participation des entreprises institutionnalisation de la recherche
sociologique Il occupe une position ambiguë la fois marginale du point
de vue de la reconnaissance académique et centrale dans le monde intellectuel
De nombreux facteurs dont certains tenant sa production apparemment très
diversifiée qui va de epistemologie de histoire esthétique en passant
par la psychologie et la sociologie ont sans doute contribué cet état de
chose et la réception de son uvre
Il écrit une Sociologie de plus de 700 pages mais jamais considéré
sur le modèle comtien elle serait la reine des sciences ni elle seule
serait susceptible de couronner édifice scientifique Paradoxalement ce qui
en partie exclu une certaine reconnaissance académique ses va-et-vient
entre sociologie et philosophie en passant par esthétique et les problèmes
de la connaissance historique lui assure une place centrale dans histoire
des idées du début de ce siècle
Parmi ces intérêts instar autres fondateurs la religion ne pouvait
échapper une tentative éclaircissement mais comme je compte le montrer
la religion sera analysée aide de concepts qui relèvent de sa conception
des mises en forme plurielles du réel une part et secondairement une
analyse de sociologie pure Comprendre approche de Simmel conduit dans
un premier temps préciser ce il entend par sociologie pure ou encore
sociologie formelle et dans un second temps en voir la mise en uvre dans
son texte sur la religion dont il faudra aussi se souvenir que le titre est
pas sociologie de la religion mais Die Religion
Un premier obstacle pour isoler la sociologie pure provient du fait que
éventail des thèmes il traite ne couvre pas le seul domaine sociologique
il inclut des discussions erudites sur les valeurs argent la culture individu
la personnalité artistique la mode il questionne les transformations de la
grande ville et ses implications sur la vie des individus explore les nouvelles

23
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

relations entre les sexes liées aux formes association moderne Simmel
travers ses coups de sonde traite de questions sociales et tente de saisir un
air du temps Sensible la question des femmes et au mouvement des femmes
il interroge sur la possibilité une culture féminine spécifique sur le fé
minin comme base une unité sociale une forme de socialisation spécifi
que Observant la mise en place et instauration une calculabilité et une
intellectualisation du monde il le met en rapport avec le style de vie de
homme moderne se demandant quelles nouvelles relations pourraient éta
blir entre culture objective et culture subjective Il faut aussi souligner que
de 1890 1918 il essaie de voir tant les possibilités de libération et
mancipation individuelles que les nouvelles limitations au développement de
individualité mises en place par le monde moderne et ce en relation avec
la part grandissante prend la technique
Ces différentes études se comprennent condition accorder Simmel
que le monde social et la réalité peuvent être envisagés selon différents angles
attaque que des mises en formes distinctes peuvent leur être appliquées
comme le soulignera la Philosophie de argent qui développe des considé
rations épistémologiques fondamentales Le caractère essayiste et aspect
fragmentaire de certains de ses travaux ses affirmations toujours nuancées et
hypothétiques ses conceptions relativistes son intérêt pour des phénomènes
apparemment anodins expliquent aisément pour autant que on conserve
esprit cette idée centrale des mises en forme plurielles
Une mise en forme historico-sociale par exemple conduit dégager
mergence une forme pure argent dont Simmel envisage les conséquences
sur la vie et le style de vie modernes argent est alors condition de la trans
formation de formes association mais vu sous un autre angle ce sont les
transformations de ces formes sociales qui autorisent le développement une
économie monétaire Les événements sont analysés selon un enchaînement de
raisons plausibles voire hypothétiques et il est concevable que de nombreux
sociologues aient pu être déboussolés par de tels arts de faire La présence
de centres intérêts variés ajoutée la conception des mises en formes plurielles
du donné peut dérouter et sans doute dérouté certains lecteurs en particulier
ceux dont les conceptions épistémologiques tiennent le réalisme pour une né
cessité de la connaissance Parmi ces mises en forme Simmel attribuera une
place importante art et la religion comme nous le verrons dans la suite
Je voudrais abord faire litière une accusation souvent formulée celle
une spéculation débridée Cette accusation surtout été le fait des socio
logues et il faudra bien du courage Célestin Bougie pour terminer son
compte rendu de la Soziologie pour Année sociologique par ces mots ces
remarques ces annotations non prouvées ont aussi leur place dans le domaine
sociologique au sens large Mais ce faisant Bougie dans son plaidoyer ne
se pla ait-il pas sur le terrain des adversaires de Simmel leur abandonnant
par trop le domaine de la preuve dont la perspective simmelienne ne se sou
cierait point Le domaine de la sociologie au sens large est-il pas celui de
la philosophie sociale qui pas bonne presse dans école de Durkheim
est ce pas passer côté de ambition de Simmel qui vise la constitution
une sociologie pure il sépare clairement du domaine plus spéculatif des
questions philosophico-sociales En voulant reconnaître une place la socio
logie de Simmel il me semble que Bougie la cantonne un niveau qui pour
Simmel ne relève pas de la sociologie formelle il entend fonder

24
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

LE REGARD SOCIOLOGIQUE

Depuis ses premiers travaux Simmel tente établir un nouveau domaine


analyse qui dépend un point de vue un regard sur les faits il est
possible isoler un tel niveau la sociologie reposera sur analyse des formes
de socialisation selon un certain regard lettre du 22/11/1896 de Simmel
Bougie où il parle de acquisition du regard sociologique sur une abstrac
tion particulière de la réalité sociale qui consiste séparer la forme de la
socialisation de son contenu et envisager la société selon une certaine dis
tance laquelle permet enregistrer association et action réciproque comme
les constituants fondamentaux de ce qui dans la société est que société
Ces trois termes regard sociologique abstraction distance variable in
diquent une activité de configuration ou de mise en forme de la réalité sociale
activité constituante de objet qui est pas déjà donné Pour se construire
comme science de la réalité sociale la sociologie doit révoquer tout réalisme
Pour développer ce point Simmel peut recourir aux démonstrations établies
propos de la constitution de la connaissance historique En effet Les Pro
blèmes de la Philosophie de Histoire avaient abordé cette même question
du réalisme dans le premier chapitre qui traite des conditions intrinsèques
de la recherche en histoire Simmel affirme que toute connaissance est
la traduction des données immédiates de expérience en une langue nouvelle
langue qui ses formes propres ses catégories et ses règles Le problème
de la sociologie est précisément de constituer une langue des catégories
travers lesquelles la réalité les faits mais aussi expérience sociale acquièrent
le statut de connaissance En ce sens la connaissance est toujours une
construction seconde elle est pas une copie ou un décalque du réel ce que
le réalisme tort prétendu elle était La sociologie doit alors se forger
les instruments priori qui permettent tout domaine de connaissance or
ganiser les faits il est clair ... en dernier ressort le contenu au
cune science ne repose sur de simples faits objectifs mais comporte toujours
une interprétation Deutung et un modelage Formung de ceux-ci selon des
catégories et des règles qui pour la science concernée sont des priori
...)(2

99 rend
réalisme
les
changement
sans
la
comparaisons
scientifique
dispositions
100
doute
représentable
Simmel
scientifique
une
SIMMEL
éclairent
Ce
fréquentes
barrière
etmodelage
impute
les Les
etbesoins
pouvoir
sientre
au
présentable
que
on
Problèmes
que
réalisme
nous
Simmel
dese
comprend
la notre
réalité
passer
et de
artistique
son
établit
Philosophie
nature
lalaun
subit
être
philosophie
nécessité
entre
immédiat
le priori
apporte
sur même
la
ledede
perspective
chemin
deune
argent
type
mais
lahistoire
priori
réalité
erreur
qui
forme
en Paris
même
esthétique
mène
etsensible
1907)
qui
deil
PUF
temps
la ayant
notre
forme
un
etParis
1987
la
habillage
la
croit
sa
conscience
condition
pour
connaissance
source
PUF
comme
608
tous
ou
1984
dans
Les
qui
est
les
un
le

rapports que nous pouvons établir avec la réalité Sur ce point cf Julien FREUND La Théorie
de la forme de Simmel éclairée par ses conceptions esthétiques Sociétés no 11 1986 8-10
Simmel ber sociale Differenzierung Gesamtausgabe Suhrkamp Frank
furt/Main 1989 117

25
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

FORME ET CONTENU

est en appuyant sur les acquis sociologiques antérieurs et les résultats


des études épistémologiques effectuées propos de la connaissance historique
sans oublier la théorie de la connaissance relativiste développée dans Philo
sophie de argent que Simmel reprend dans la grande sociologie inter
rogation sur la sociologie et son domaine Le procédé abstraction que la
sociologie pure appliquera pour isoler ce qui dans la société est que société
consistera isoler la forme du contenu de la socialisation une socialisation
est la configuration dans laquelle plusieurs individus entrent en action réci
proque et action réciproque ne peut provenir que de la mise en uvre de
pulsions ou de la visée de certains buts Le niveau social que Simmel cherche
rendre intelligible est nécessairement le résultat interactions entre indivi
dus mais il développe des conséquences spécifiques dont étude pas en
core été entreprise Un tel projet rend nécessaire la distinction des pulsions
intérêts tendances buts portés par les individus et qui sont les contenus ou
la matière de la socialisation de la forme dans laquelle les individus pour
mettre en uvre ces contenus vont se socialiser Simmel souligne en de mul
tiples endroits le caractère heuristique de la distinction forme/contenus elle
appartient cet ensemble de catégories dont se sert intellect humain pour
organiser le donné Comme les formes sociologiques se déploient partir
un nombre illimité de contenus de même ces formes en tant que telles
sont des développements de fonctions fondamentales psychiques plus géné
rales et plus profondément situées Partout forme et contenu ne sont que des
concepts relatifs des catégories de la connaissance pour venir bout des
phénomènes et les organiser intellectuellement de sorte que la même chose
qui dans importe quelle relation pour ainsi dire vue en haut apparaît
comme forme dans une autre relation vue en bas doit être décrite comme
contenu
Des contenus des motifs tels la faim amour le travail la religiosité
ne sont pas en eux-mêmes sociaux ils ne le sont en un sens très général
existant dans la société étant même des conditions de socialisation
et ils ne deviennent vraiment sociaux travers des formes action réci
proque dans lesquelles les individus vont se lier et influencer les uns les
autres Il un palier constitué de dispositions lesquelles ont une plasticité
qui leur permet entrer dans des formes différentes de socialisation La piété
est une de ces dispositions présente dans les relations familiales les relations
un individu un groupe ou sa patrie Ces dispositions dans le système
de Simmel sont aussi caractérisées par le fait il existe des formes de re
lation où elles atteignent en quelque sorte leur entelechie la sociabilité pré
sente dans de nombreuses relations atteindra dans la pure socialite de même
que la piété atteindra la sienne dans le fait être formée religieusement La
sociologie du repas montre comment une telle socialisation suppose que le
contenu la faim il faut satisfaire devienne en quelque sorte secondaire
passe arrière plan par rapport aux liens qui se tissent réciproquement entre

SIMMEL Sociologie Untersuchungen über die Formen der Vergessllschaftung in


Gesamtausgabe 11 Suhrkamp Frankfurt/Main 1992 436

26
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

convives ou intérieur de la famille La faim est mise en forme dans la


configuration du repas les orientations des uns envers les autres ordonnées
une certaine manière les individus sont alors liés les uns aux autres par
cette forme et la forme comme mode orientation réciproque actuellement
privilégié sert de guide pour les actions mutuelles qui se déroulent en son
sein La socialisation au sens le plus large quels que soient les contenus en
cause correspond une forme qui se réalise innombrables manières dif
férentes et dans laquelle les individus cause de leurs intérêts sensuels ou
idéaux momentanés ou durables conscients ou inconscients poussés causa-
lement ou tirés tétéologiquement deviennent une unité intérieur de la
quelle ces intérêts se réalisent
La pertinence une telle distinction analytique du contenu et de la forme
qui sont bien entendu non séparés dans la réalité sociale se trouvera fondée
il est possible de montrer que des contenus différents peuvent être socialisés
par et dans une même forme et que le même contenu peut lui aussi donner
lieu des formes de socialisation très différentes amour ou intérêt éco
nomique illustrent entre autres cette définition ces contenus donnant lieu
diverses formes action réciproque les modes de relations commerciales ou
la famille mais ils sont également comme échange susceptibles de relever
une grande forme générale alors que des relations formelles telles que
mitation ou la concurrence peuvent socialiser des individus aux buts et intérêts
aussi différents que ceux qui caractérisent des partis politiques ou des commu
nautés religieuses La religiosité comme contenu peut donner lieu des formes
de socialisation non religieuses de même elle peut elle est mise
en forme de manière pure exprimer en religion
est travers leur action réciproque que les individus créent une unité
une société ou encore une socialisation Simmel indique il serait dès lors
plus approprié de parler du processus de socialisation des formes pures de
la socialisation que de la société Il faut tout de suite remarquer que les
socialisations peuvent avoir des degrés différents intensité selon le mode
et intimité de action réciproque la société en tant que telle est pas un
donné il pas de société en soi qui préexisterait toutes les formes de
relations réciproques ce sont ces dernières dans leur multiplicité qui produi
sent ce que par commodité de langage nous synthétisons sous le singulier de
société La société naît des interactions qui en sont ni la cause ni la consé
quence mais déjà elle-même immédiatement Simmel est souvent revenu sur
le caractère non substantiel de la société et sur le fait il faut la considérer
comme un devenir Geschehen Ce il nomme le regard sociologique
mène mettre accent sur le fait que la socialisation se tisse se défait et
se retisse nouveau entre les individus et sur existence de microscopiques
processus moléculaires qui lient les hommes les uns aux autres Les sciences
de la société ont jusque là concentré selon lui leur attention que sur les
socialisations massives cristallisées dans de grandes formes sociales telles
tat les classes sociales les églises etc
Or il faut également accorder une grande attention aux formes micro
scopiques car elles assurent élasticité et la viscosité de la société de plus
travers tous ces processus un repas pris en commun une promenade la

SIMMEL Sociologie op. cit.

27
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

société devient de plus en plus société et être social en trouve de la


sorte fortifié Un durkheimien dirait que le nombre et intensité des relations
contribuent la densité morale de la société Simmel rajoutant clairement
une possibilité épanouissement personnel et individuel Plus les liaisons sont
nombreuses plus un individu différencié psychiquement peut ainsi réaliser
les multiples virtualités inscrites dans une personnalité multiples facettes
En effet entrecroisement des cercles sociaux qui est un modèle de diffé
renciation sociale conduit la description une société au sens large du
terme qui se caractérise par des appartenances des groupes qui dépendent
de moins en moins une appartenance englobant toutes les autres
La sociologie sera donc pour Simmel étude des formes actions réci
proques socialisantes et celles qui sont présentes dans Sociologie sont
comprendre comme des exemples de la méthode et des fragments de objet
sociologique la domination le conflit le secret et la société secrète la so
ciabilité la coquetterie la mode entre autres lui permettront illustrer la
pertinence de sa définition
Seule la possibilité une telle abstraction entre forme et contenu abs
traction qui permet isoler les socialisations en acte fonde la sociologie pure
et la distingue des autres sciences de la société ce est pas son objet
mais sa manière de voir les choses abstraction particulière elle réa
lise. La société est pas objet de la sociologie parce que cette der
nière ne peut purement et simplement analyser des phénomènes généraux qui
ont la société pour cadre pas plus que historien ne décrit simplement le
passé mais selon des intérêts de connaissance et des priori le met en
forme La sociologie étudie donc les forces les relations et les formes par
lesquelles les hommes se socialisent elle étudie les formes abstraites qui
ont pas la socialisation pour effet mais qui sont la socialisation Les
formes de socialisation sont la société en acte et on peut alors étudier les
divers degrés selon lesquels les hommes réalisent des unités sociales comment
travers de multiples associations qui le forment socialement un même
groupe devient plus société il ne était auparavant
Ainsi par exemple travers interaction socialisante du conflit avec un
autre groupe un groupe renforce son être société lequel peut aussi être accru
par la forme de socialisation secrète comme il peut encore être par la mode
ou par la prise en commun un repas Si la société secrète est une forme
de socialisation est dans la mesure où le secret détermine désormais les
relations réciproques de ceux qui le détiennent tous ensemble Partager
un secret conduit des relations spécifiques vis-à-vis des groupes environ
nants des relations de protection par exemple ce partage colore les relations
intérieur du groupe
Ces exemples illustrent le caractère graduel attribué par Simmel aux so
cialisations autrement dit les socialisations lient plus ou moins leurs mem-

SIMMEL id. 10
SIMMEL id. 10
SIMMEL id. 11 Cet aspect de la socialisation celui des groupements des ras
semblements été particulièrement souligné par MAFFESOLI Cf notamment La Forme fait
corps in Au creux des apparences Paris Pion 1990
SIMMEL Secret et société secrète Strasbourg Circe 1991 63

28
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

bres assurent des degrés divers de cohésion entre les individus mais ces
formes sont aussi plus ou moins conscientes Le contenu une activité de
socialisation peut devenir tellement pregnant dans la conscience des membres
un groupe que les individus en arrivent oublier le caractère et le fait
formel de la socialisation en croire Simmel le contenu de activité la
quelle se consacrent les membres un groupe ferait fréquemment oublier la
socialisation dans laquelle il se déroule et ce serait une caractéristique très
générale par contre tout groupe qui se constitue intérieur un cercle plus
vaste et ce autant plus il une frontière claire et nette le partage un
secret ou une croyance concrétise une telle frontière et accentue la
conscience ont les membres de former une société La socialisation se réa
lise alors le plus souvent grâce des processus qui relèveraient plus un
savoir implicite et attention portée la fin de activité masquerait en quel
que sorte la socialisation qui lui sert de fondement Les formes de socialisation
pourront donc être distinguées selon le degré de conscience du lien formel
qui unit les participants et plus ce degré sera élevé plus accent mis sur le
lien réciproque sera valorisé par rapport au pur contenu est-à-dire la ma
tière de association Les formes de socialisation appuient sur des contenus
qui ne sont pas sociaux ils font partie de la constitution psycho-physique des
êtres humains elles supposent la possibilité de relations psychiques qui en
permettant aux hommes agir ensemble ou les uns contre les autres forment
ce faisant des associations des unions des sociétés
La sociologie couramment imagine et con oit la société comme préexis
tante aux interactions qui ne pourraient se dérouler intérieur un tel
cadre et en effet première vue chaque forme de socialisation prend place
dans un ensemble déjà là appelé société Mais il agit une erreur de pers
pective Lorsque nous observons une forme particulière nous pouvons bien
avoir impression elle se dégage un ensemble et que sa disparition en
tamerait en rien ce dernier mais si nous imaginons la disparition de toutes
les formes il apparaît alors que ce que nous nommons société est que la
somme de toutes ces socialisations qui agissent constamment et que leur dis
parition signerait celle de la société La critique de Simmel porte sur la
conception substantielle de la société car il pas quelque chose comme
une société en soi est-à-dire il pas de société dans le sens où elle
serait la condition sous laquelle ces phénomènes particuliers se lieraient entre
eux car il pas action réciproque en soi mais seulement des formes
spécifiques interaction Et est avec leur émergence que la société naît
elle aussi car elles ne sont ni la cause ni la conséquence de celle-ci mais
déjà elle-même immédiatement étude de la société ne se résume donc
pas analyse des grandes institutions présentes intérieur de tat-nation
Il faut intérieur de ces grandes formes saisir les liens et les actions réci
proques qui les constituent ainsi que toutes les formes minimes de liaison
et action réciproque par lesquelles les individus se socialisent
Bougie dans sa recension de Soziologie avait bien vu que la sociologie
pour Simmel comprendra autre chose ... que des habitudes collectives
Elle quelque chose étudier partout où des rapports quelconques établis
sent entre les hommes partout où une action réciproque va de un autre

SIMMEL Soziologie op cit. 11

29
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

En somme analyse des interactions ce serait pour comme pour


Tarde on sait ailleurs combien il analogies entre les manières de
ces deux penseurs essentiel de la sociologie Sans aucun doute elle doit
occuper des grandes institutions Eglises pouvoirs politiques organisations
commerciales qui dominent les individus et une fois constituées paraissent
vivre une vie part Mais plus féconde encore est étude de ce que
appelle association état naissant savoir les relations entre individus
les relations ils exercent les uns sur les autres ... 10 Les formes four
nissent des schemes orientation réciproque des typifications de la situation
et des autres participants activité réciproque et elles supposent la mise
en uvre de certaines dispositions qui vont de dispositions aimables la
méfiance ou la défiance voire antagonisme intérieur des formes de
socialisation des conduites typiques se déroulent et on peut considérer toute
forme comme un cadre qui modèle la situation pour les interactants
La particularité du texte sur la religion tient au fait que Simmel étudie
la religion en tant que mise en forme du donné ayant ses propres règles éla
boration et en même temps il éclaire le phénomène religion grâce au regard
sociologique défini précédemment

RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

Les lecteurs Archives de Sciences Sociales des Religions ont bénéficié


une traduction par Jean Séguy du texte sur la religion de Simmel avant que
ce dernier occupe la place qui est la sienne hui dans la tradition
sociologique Jean Séguy eu le grand mérite de traduire ce texte un moment
où les études simmeliennes loin être aussi développées aujourdhui
avaient laissé dans ombre importance et la continuité de la production so
ciologique de Simmel Le parcours de Simmel et ses relations avec Weber
de même avec Husserl ou Rickert apparaissaient pas aussi clairement
présent La trajectoire intellectuelle et ensemble de oeuvre de Simmel
étant mieux connus de nos jours je suis conduit avant de présenter approche
de la religion et de la religiosité nuancer certaines hypothèses et affirmations
de Jean Séguy dans le texte de présentation de la sociologie des religions de
Simmel qui en accompagnait la traduction Il me semble très réducteur de
mettre sur le compte de difficultés de travail de jeunesse ce qui soit dit en
passant nous mène en 1914 ce que Jean Séguy nomme les défauts de
style et du système de Simmel Simmel ne réduit pas le social interper-
sonnel il propose de construire une sociologie pure partir de ce qui dans
la société ne serait que société Quant aux formes si elles mettent en présence
les individus elles ne se résument pas de simples relations interpersonnelles
On peut également se demander pourquoi Die Religion est traduit par Pro
blèmes de la sociologie des religions il existe bien un texte qui appelle
Pour une sociologie de la religion mais ici le titre est tout simplement

10 Célestin BOUGL Année Sociologique 1906-1909 18

30
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

La Religion et il rend compte de la tentative de Simmel de considérer la


religion comme une grande catégorie qui forme expérience humaine et la
religiosité comme une fonction humaine elle soit critiquable ou vouée
échec est une autre question
Il est maintenant bien établi que Simmel il en effet connu Dilthey
Berlin été son collègue pour autant un Privât Doz.ent de époque puisse
être le collègue au sens plein du terme un Ordinarius il pas été son
élève et leurs relations ne semblent pas avoir été des plus suivies Certes tous
deux intéressent peu près la même époque la psychologie et son
rôle dans le cadre des sciences humaines Dilthey proposant une psychologie
descriptive qui permettrait de dépasser Einfühlung si caractéristique de ses
premiers travaux et Simmel une psychologie conventionnelle est-à-dire une
psychologie qui se contente de reconstruire des motivations typiques et plau
sibles des acteurs historiques Ils ont tous les deux évolué vers une hermé
neutique culturelle une interprétation des ensembles objectifs ou des faits de
culture qui recourt moins des présupposés psychologiques et se concentre
sur analyse des ensembles interactifs pour Dilthey des uvres et des
formes sociales pour Simmel Une possible influence est bien entendu pas
rejeter puisque Dilthey insiste dans son Introduction aux Sciences de Es
prit sur individu comme élément de action réciproque de la société in
dividu étant un point intersection des ensembles fonctionnels par rapport
auxquels il réagit en mettant en uvre sa conscience Cela étant il en reste
pas moins que les maîtres de Simmel appartenaient la Völkerpsychologie
En la fondant Lazarus et Steinhai con oivent celle-ci comme une psychologie
des êtres sociaux car pour eux la société ne se résume pas la somme des
consciences individuelles elle est unité une pluralité individus unité
qui repose sur le contenu et la forme ou le mode de leur activité Le rappro
chement avec la conception ultérieure de Simmel est frappant et il est encore
plus si on prend en compte leur description de la formation sociale comme
ensemble de cercles qui ne sont pas situés côte côte mais qui entrecroi
sent 11 est seulement condition de reconnaître émergence une nou
velle unité travers action réciproque il apparaît que les problèmes
soulevés par les sciences sociales ne sont pas simplement ceux traités par
une psychologie individuelle Simmel assure le passage entre la psychologie
des peuples et la sociologie ce que Michael Landmann bien remarqué La
sociologie ne rejette pas la psychologie sans pour autant se constituer comme
une psychologie des êtres sociaux
De plus et est un signe de leur proximité est Lazarus en même
temps Bougie 12 que Simmel confie en 1894 que le problème de la
sociologie est-à-dire la réflexion sur la constitution de ce nouveau domaine
va occuper pour un certain temps
Il pas lieu de supposer même de manière hypothétique une relation
entre article de Durkheim paru dans Année Sociologique de 1897/1898
et la sociologie de la religion de Simmel Je ne veux pas dire que Simmel

11 Moritz LAZARUS Heyman STEINHALL Einleitende Gedanken über Volkerpsycholo


gie Zeitschrift für Völkerpsychologie und Sprachwissenschaft 1860 3-4
12 Cité par éditeur Orthein RAMMSTEDT in SIMMEL Soziologie Soziologie op
cit. 881

31
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

ne pas lu mais ce est pas Durkheim comme Séguy en fait la sug


gestion qui pu attirer son attention sur le fait religieux il publie
au mois de février de 1898 dans la Neue Deutsche Rundschau un texte intitulé
Zur Soziologie der Religion texte il faut considérer comme fondateur
et je dirai pourquoi On le trouve dans le tome des uvres complètes Dans
son article de 1895 Zur methodik der Sozialwissenschaft il traitait déjà
de église invisible pour faire saisir le fait que la communauté religieuse
repose sur le partage une même croyance et non sur le simple respect de
règles déjà établies La communauté religieuse se construit comme société
non en vertu une régulation de normes liantes extérieures mais travers
le fait que chacun se sait uni autre par la croyance
Cette action réciproque psychologique dans église invisible est déjà so
ciété. une société au sens restreint présuppose sans doute un grand nombre de
régulations extérieures la conduite de ses membres cependant la société est
exprimée selon son sens et son principe vital en termes aristotéliciens selon son
entelechie abord que interviennent des plaisirs des stimulations des
divertissements réciproques 13)
Ce thème de la Gläubigkeit recevra un traitement particulier dans le livre
de 1906 Je noterai encore il fait paraître en fran ais en 1903 un texte sur
la religion observée du point de vue de la théorie de la connaissance texte
qui échappé Séguy On le voit le point de départ est pas le texte de
1905 de American Journal of Sociology que Séguy considère comme une
ébauche de Die Religion mais le texte allemand de 1898 ainsi que les Bei
träge zur Erkenntnistheorie der Religion de 1902 Zeitschrift für Philosophie
und philosophische Kritik 119 11-22) le petit texte Vom Heil der Seele Das
freie Wort 17 1902 et bien que influence en soit moins nette Die Gegensätze
des Lebens und der Religion Das freie Wort 1904/1905 305-312)
Pour faire bonne mesure ajouterai que Michael Landmann et Margaret
Susman une des deux amies qui était dédié en même temps Gertrud
Kantorowicz ouvrage La religion- dans leurs présentations de Brücke und
Tür font de Simmel non seulement le fondateur de la sociologie formelle
mais aussi le précurseur de Weber et tiennent il fondé la Religionsozio
logie Sogar Weber übernahm von ihm die neue Disziplin der Religion
soziologie De même Max Weber adopta la sociologie de la religion
nouvelle discipline créée par lui Simmel Einleitung XIII Sans me pro
noncer sur ce point ni me lancer mon tour dans des reconstructions hypo
thétiques je crois il faut reconnaître Simmel un intérêt indépendant de
celui de école fran aise de sociologie pour les choses religieuses puisque
la religion est déjà abordée de manière certes limitée dans ses études sur la
différenciation sociale de 1890 puis dans son Introduction aux sciences de
la morale de 1892 Einbeitung in die Moralwissenschaft 1892/1893) nou
velle édition in SIMMEL Gesamtausgabe 1989 et 1991 Suhrkamp
Frankfurt am Main La croyance lui apparaît être un levier pour critiquer les
positions de Stammler lequel réduit le social au respect de règles toujours
déjà présentes mais surtout il publie une sociologie de la religion strictement
contemporaine de celle de Durkheim

13 Zur Methodik der Sozialwissenschaft in Jahrbuch für Gesetzgebung Verwaltung


und Volkwissenchaft im Deutschen Reich 20/1896 579-580

32
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

La religion

Le texte de 1906 est le deuxième ouvrage une collection Die Gesell


schaft dirigée par Martin Buber Buber je le souligne au passage dé
veloppera plus tard une dialectique du je et du tu qui doit beaucoup aux
derniers textes de Simmel sur la compréhension historique textes dans les
quels il accorde au toi une place fondamentale Cette collection comporte un
ensemble de monographies dites psycho-sociologiques Je citerai parmi les
auteurs édités Sombart sur le prolétariat Bernstein sur la grève et parmi
ceux annoncés Landauer sur la révolution Tönnies sur les urs Le texte
de présentation de la collection fixe comme objectif et point commun de toutes
les études la vie de la société ses formes et ses expressions en relation avec
sa signification pour esprit son origine et ses effets psychologiques consi
dérant que aspect extérieur le rôle et la place des institutions ont jusque
là été suffisamment mis en évidence
Le livre La Religion un texte de 79 pages appuie sur article de so
ciologie de la religion de 1898 notamment pour toute la partie proprement
sociologique de ouvrage mais aussi sur les Beiträge zur Erkenntnistheorie
der Religion de 1902 Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik
119 11-22 dont il existe une version fran aise parue en 1903 Comme
pour autres articles ou livres Simmel fait des emprunts textuels importants
des articles déjà publiés dans les mentionner ou seulement titre excep
tionnel Comme le titre indique il ne agit ni une psychologie ni une
sociologie de la religion mais une analyse de la religion ou plus précisément
de la religiosité comme fonction humaine La sociologie servira éclairer
ce phénomène Simmel établira une comparaison entre relations sociales et
religion mais il attellera également dans ce texte dont ambition est plus
vaste analyse des relations entre religon et théorie de la connaissance
art et philosophie La Religion de 1906 reprend donc le point de vue de 1898
mais en élargissant investigation En 1898 Simmel se proposait envisager
la religion sous angle des relations humaines et sociales et ce pour une raison
de méthode il lui semblait que de nombreux phénomènes éclairaient dès
on leur appliquait la grille des actions réciproques et on les envisageait
comme des formes de socialisation particulière Cela étant Simmel considérait
que les phénomènes religieux pouvaient être éclairés par analyse sociale
sans pour autant les réduire elle ni elle ait le dernier mot sur la question
Ainsi quand nous cherchons trouver le point de départ pour être religieux
dans les relations des hommes entre eux relations qui en tant que telles ne sont
pas encore religion nous ne suivons ce faisant une méthode déjà bien éta
blie 14)
On remarquera sa prudence car la méthode suivie ne réduit pas la religion
existence sociale mais elle permet éclairer ce phénomène sous cet angle
de vue Dans ce texte Simmel précise que les sentiments et les motifs reli
gieux ne se trouvent pas seulement dans la religion établie mais ils par-

14 Wenn wir so versuchen die Ansatzpunkte für das religiöse Wesen in Beziehungen
der Menschen untereinander die an sich noch garnicht Religion sind zu finden so folgen wir
damit nur einer sonst schon anerkannten Methode SIMMEL Zur Soziologie der Religion
in Gesamtausgabe Vol Suhrkamp Frankfurt 1992 265

33
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

courent de nombreux liens ou liaisons Verbindungen) et que on peut les


trouver intérieur des relations réciproques entre les individus on peut
pour ainsi dire trouver la religion alors elle est pas encore religion
der Religion bevor sie Religion ist Un tel phénomène ou événement
Simmel le nomme religiosité religiosité qui irrigue de nombreuses relations
interhumaines sans encore pouvoir être dite religion au sens plein du terme
Un intérêt fondamental de ce texte me semble précisément résider dans la
saisie une religiosité immanente de nombreux liens sociaux
Le texte de 1906 est une approche de la religion dont hypothèse et le
point de départ sont les mêmes que celui du texte allemand de 1902 savoir
établir la fonction subjective de la religion
La religion est seulement attitude subjective de homme. elle est tout
entière une fa on humaine de sentir de croire agir et peu importe le terme
par lequel tour tour on désignera la fonction qui se développant exclusivement
chez homme constitue ou exprime sa part la relation Dieu La seule chose
qui nous soit donnée comme fait premier et assure est encore ici certains états
ou événements en notre âme que nous désignons dans la mesure où nous les
appelons religion comme le côté immanent nous une relation un principe
supérieur 15)
Pour Simmel quels que soient les phénomènes sociaux il nous faut sup
poser des énergies subjectives il nomme intérêts contenus ou encore ma
tière de la socialisation ce sont elles qui sont objet de différentes formations
selon des catégories esthétiques philosophiques religieuses ou économiques
La mise en forme de ces énergies par économie monétaire conduit ainsi
une objectivité dans le comportement interhumain et cette mise écart des
relations personnelles au profit de son équivalent conduit au fa onnement
un matériau livré origine par des énergies subjectives mais qui finale
ment de fa on autonome perdure et crée des normes Philosophie de ar
gent 511 La religion empare elle aussi énergies subjectives et le
monde de formes elle produit autonomise comme celui des formations
économiques Une comparaison impose entre la société et la religion et on
verra elle sera développée dans le texte sur la religion Ces deux instances
peuvent symboliser la relation un principe supérieur mais contrairement
Durkheim Simmel établira pas une équivalence entre les deux équivalence
qui appuie sur le constat que la société tout comme la divinité possède des
caractéristiques propres lui permettre être reconnue comme supérieure aux
individus La phénoménologie de Simmel le conduira marquer les relations
différentes qui établissent lorsque les individus se confrontent la société
ou la religion analogie il relève ne conduit pas prendre un domaine
pour autre ou considérer un comme une infrastructure de autre Il ne
me semble pas que on puisse lui reprocher de sacraliser la société comme
le fait Durkheim Et ce autant moins que pour Simmel une part de indi
vidualité est toujours pour soi et de fait en lutte avec la société et la part
sociale elle même

15 SIMMEL La Religion du point de vue de la théorie de la connaissance 1er Congrès


International de Philosophie Paris II Morale Générale Colin 1903 320-321 Extrait in
Sociétés no 11 1986

34
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

Dans ses travaux de critique de la philosophie de histoire Simmel re


vendiquait un point de vue de théorie de la connaissance kantien il fera de
même pour analyse de la religion En effet
De même il nous faut distinguer avec le procès pensant lui-même le
monde objectif qui en constitue le contenu de même il faut distinguer le contenu
religieux dans son existence et dans sa valeur objective avec la religion consi
dérée comme une fonction subjective et humaine
objet de la connaissance et le processus de connaissance sont distincts
comme la religion est distincte de la catégorie religion La religiosité est donc
une catégorie formelle et fondamentale une catégorie priori de notre être
interne grâce laquelle la réalité peut se former Cette catégorie générale est
psychologique au sens où elle est constitutive de notre psychisme mais elle
est pas psychologique au sens où elle serait subjective et propre une per
sonne particulière bien au contraire elle est une compétence très générale
De manière un peu cavalière je dirai que il pas objet du désir sans
désir de conflit sans la possibilité de hostilité de même il pas de
religion sans religiosité fonction contenu ou encore besoin religieux La re
ligiosité est un élément constitutif de la constitution psychophysique des êtres
humains
Ces premières remarques faites on comprendra les distinctions que Sim-
mel établit propos des mises en forme du donné ainsi la catégorie religion
est une manière expérimenter le réel de le cadrer Il existe des contenus
de existence qui peuvent être dits religieux au sens large une religiosité
immanente qui spécifie la vie en lui donnant une certaine tonalité Par contre
la religion au sens restreint ou encore au sens pur est une mise en forme
de ce donné qui plonge ensemble de existence dans son moule Comme
toutes les formes sociales ou culturelles la religion échappe pas au tragique
de la culture et elle peut se cristalliser dans des formations autonomes régies
alors par des dogmes Comme toute forme autonomisée sa séparation des
flux vitaux la conduit alors être une coquille qui ne recueille plus en
son sein le besoin de religiosité est le constat il établit pour son temps
comme nous le verrons plus loin
Simmel considère que son approche une vertu fondamentale celle de
détacher le sentiment religieux un lien univoque des objets transcendan-
taux implication qui découle du fait que la religiosité diffuse puisse devenir
pleinement religion est la suivante elle suppose que expérience humaine
subisse une élaboration particulière et spécifique De même que cette mise
en forme peut envisager en établissant un parallèle avec les formes de so
cialisation les relations que les individus entretiennent de même il est pos
sible analyser le type de relations sociales implique une mise en forme
religieuse 16 Dans Les problèmes fondamentaux de la philosophie Simmel
indiquera ce il considère comme les grandes formes élaboration de ex
périence
La science de art la religion et le travail intérieur que nous faisons pour
nous assimiler le monde la perception sensible et le groupement des choses
après un sens et une valeur telles sont les grandes formes et il en peut-être

16 SIMMEL Philosophie de argent op cit. 555

35
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

autres encore par lesquelles chacune des parties du contenu du monde peut
ou doit passer 17)
est bien en ce sens il faut comprendre le fait que le monde est sus
ceptible de mises en forme plurielles et que parmi celles-ci
la vie religieuse engendre nouveau le monde elle représente toute exis
tence dans une tonalité particulière.. 18)
Pour résumer nous constatons que dans les formes sociales dans la vie
courante se manifestent des éléments psychiques et affectifs qui tels la piété
la croyance expriment un fond un mode religieux Cela étant côté de cet
aspect présent dans les socialisations qui elles-mêmes sont une mise en forme
de ces contenus il place pour une intensification ou encore un travail
tendant purifier ou sublimer ces éléments et alors nous sommes dans le
domaine de la religion au sens restreint Une construction non pas sociale
mais formelle de la réalité et la religion ou la vie religieuse recrée le monde
de fond en comble La mise en forme proprement religieuse est également
amenée mais de manière secondaire -par rapport idée pure qui la
commande se couler néanmoins dans des socialisations Les socialisations
proprement religieuses pourront donc faire objet une sociologie pure ou
formelle et Simmel consacrera dans la grande Soziologie étude socio-
logique ne touche pas essence du religieux cette fonction subjective et
aux catégories affectives qui sont le contenu de élaboration proprement re
ligieuse Comme contenu la croyance la piété sont susceptibles de mise en
forme sociales ou religieuses
assimilant pas société et religion Simmel propose de voir parmi en
semble des contenus de existence et de expérience humaine lesquels se
prêtent de manière privilégiée une élaboration religieuse
Simmel retiendra trois phénomènes cruciaux de existence le rapport
la nature qui est aussi rapport une puissance rencontrée et la beauté
ou harmonie subtile qui se dégage du monde naturel Ce rapport est bien
entendu susceptible de mises en formes artistiques ou culturelles mais il sert
de soubassement privilégié la mise en forme religieuse le rapport la
destinée individuelle au sens de existence pour lequel la même remarque
applique le rapport au monde humain Dans le premier cas Dieu appa
raîtra comme la cause première dans le second ce sera le Dieu providence
et dans le troisième la communion des âmes
La sociologie de la religion privilégie bien entendu le troisième aspect
elle analyse la religiosité dans ses conséquences est-à-dire son inscription
dans des formes de socialisation que celles-ci soient dirigées vers le trans
cendant ou non elle montre les relations réciproques similaires qui peuvent
exister face la société ou la religion mais aussi les différences qui em
pêchent de les assimiler purement et simplement les unes aux autres et elle

17 SIMMEL De essence de la philosophie in Mélanges de philosophie relativiste


Alean Paris 1912 240
18 Das religiöse Leben schafft die Welt noch einmal es bedeutet das ganze Dasein in
einem besondere Tonart.. SIMMEL Die Religion Die Gesellscha Sammlung sozialpsy
chologischer Monographien Martin Buber ed.) Frankfurt am Main literarische Anstalt Rutten
Loening 1906 11

36
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

étudie de manière sans doute plus classique pour nous la division du travail
religieux et les conséquences de cette division sur les clercs ainsi que les
relations ils entretiennent avec les laïcs

opposé de certaines tentatives qui ont rendu compte de la religion en


la considérant comme une exagération de faits empiriques Dieu apparaissant
comme une hypertrophie du besoin de causalité le sacrifice religieux étant
con comme un prolongement de la nécessité expérimentée de payer un prix
pour tout désir la crainte de Dieu étant le condensé et le miroir grossissant
de la toute-puissance rencontrée dans la nature physique Simmel se propose
donc de comprendre avant tout la religion comme fonction subjective et hu
maine La première démarche se contente une explication qui trouve sa per
tinence dans une relation avec extériorité sans pouvoir saisir les faits de
intérieur qui pourtant contribue leur production Pour les comprendre de
intérieur il faut effectuer un tournant saisir le fait que les catégories reli
gieuses sont au fondement schon zum Grunde liegen)
le matériau comme les objets de expérience sont seulement connaissables
du fait que les formes et normes de la connaissance nécessaires leur formation
ont opéré en les extrayant du pur matériel des sens de même nous pouvons
abstraire par exemple le principe de causalité de nos expériences parce que de
prime abord nous avons formé nos expériences selon lui ce qui précisément les
transforme en expériences ainsi les choses sont religieuses et se structurent en
figures transcendantales parce que et pour autant elles sont avant tout soumises
aux catégories religieuses et que celles-ci ont déterminé leur formation avant de
valoir consciemment et pleinement comme religieuses 19)
La religion est une mise en forme émotions propres âme humaine
elle est caractérisable de manière psychologique par unité de sentiments an
tagonistes abandon et désir exaltation et humilité renoncement et enthou
siasme Cette unité se traduit par
une certaine expansion du sentiment une profondeur et une consistance ca
ractéristiques de la vie intérieure une translation du sujet dans un ordre supérieur
qui est cependant senti par lui-même au même instant comme quelque chose in
time et de personnel 20)
Dans le cas de la religion cette mise en forme se caractérise par le fait
que ces émotions deviennent le point central de la perspective et en ce sens
ne se mélangent plus autres contenus car en principe rien empêche de
telles émotions prises comme contenus être formées esthétiquement socia
lement ou philosophiquement émotion religieuse réussit absorber toutes
ces émotions ou phénomènes affectifs en elle et si homme religieux peut
croire que atmosphère religieuse est origine en réalité elle est que la
forme appliquée tous ces divers contenus forme qui permet la convergence
de tous ces contrastes de âme On ne étonnera pas que Simmel considère
comme particulièrement pertinente la définition de Dieu par Nicolas de Cuse
coincidentici oppositorum coïncidence de contrastes

19 SIMMEL Die Religion Die Gesellschaft Sammlung sozialpsychologischer Mono


graphien op cit. 12-13
20 SIMMEL Die Religion Die Gesellschaft Sammlung sozialpsychologischer Mono
graphien op cit. 29

37
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

Lorsque la philosophie de Simmel se tournera de plus en plus vers une


philosophie de la vie ce est plus tant une disposition de âme il parlera
que une propriété de la vie La religiosité est pas une caractéristique per
sonnelle et subjective mais une fonction de la vie humaine Le texte consacré
Rembrandt sera particulièrement explicite sur ce point la religiosité et
la religion ne sont pas là elles-mêmes mais elles procèdent de la vie puis
elles sont le caractère de certains faits inhérents la vie 21 Simmel
soulignera alors que la force de Rembrandt est de saisir les contenus religieux
non ils sont fixés en dogmes ou en directives transcendantes mais dans
leur stade psychique antérieur dans leurs status nascendi Il ne agira pas
de représenter ce que homme croit ou ce quoi il croit comme dans les
tableaux de Léonard de Vinci où le croyant se trouve plongé intérieur de
contenus de croyance particuliers une foi mais de la particularité de la
vie dans la mesure où elle est religieuse Rembrandt représente une religio
sité individuelle fort éloignée de toute religiosité inscrite et fondée sur une
loi Ce est pas le caractère magistral de glise qui apparaît mais le ca
ractère vital de être religieux Cette interprétation de Rembrandt consonne
avec esprit du temps vis-à-vis des choses religieuses Pour caractériser ce
sentiment ou ce mode émotionnel particulier il appelle religiosité Simmel
proposera le terme de piété elle est une attitude de dévouement aussi bien
envers homme envers Dieu La piété qui est la religiosité un degré
quasi fluide ne se cristallisera pas nécessairement en forme stable de compor
tement égard des dieux autrement dit en religion 22)
Si dans le domaine historique et social il nous faut faire appel certains
priori qui rendent histoire compréhensible ou encore la société possible
il en va de même pour la vie religieuse priori de la religion est la
religiosité ou encore la disposition croire la Gläubigkeit En tant que telle
la religiosité est une attitude de la conscience Simmel applique donc étude
de la religion des hypothèses psychologiques qui lui semblent nécessaires pour
toute science de esprit Dans Le Problème de la sociologie Revue de Mé
taphysique et de Morale 1894 497-504 repris in SIMMEL Sociologie et
epistemologie Paris PUF 1981 163-170) il enumere déjà parmi ces hypo
thèses les phénomènes suivants assistance amour la haine ambition
le plaisir de la société la concurrence ainsi que autres processus psychiques
primaires étude de la religion concerne donc plus particulièrement la dis
position de âme croire

21 SIMMEL Rembrandt 1916 Circe Saulxures 1994 187 Dans le problème de


la situation religieuse de 1911 Simmel se défendait du soup on il existerait une vie religieuse
distincte de la vie alors au contraire parmi les colorations possibles de la vie dès origine
se trouve aussi la coloration religieuse Seule une abstraction posteriori peut couper la religion
de la vie intérieur une vie religieuse abstraction qui est assurément extraordinairement
favorisée par épanouissement images particulières avec lesquelles être religieux se sépare
pour ainsi dire par distillation de la vie et édifie un domaine qui appartient lui le
monde de ce qui est transcendant la dogmatique ecclesiale les faits du salut in SIMMEL
Philosophie de la modernité II Paris Payot 1990 177-178
22 SIMMEL Die Religion Die Gesellscha Sammlung sozialpsychologischer Mono
graphien op cit. 30-31

38
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

La Sociologie de la religion

Passons maintenant ce qui relève de la sociologie de la religion ou


plus exactement exploration une analogie entre relations sociales et re
ligion Si la religion traite du rapport au monde du rapport au sort la pers
pective sociologique pure emparera elle des relations des hommes entre
eux et les envisagera comme source immanente de la religion
Les objets de religiosité que homme trouve intérieur de relations so
ciales particulières sont en tant que tels exactement aussi bons produits de sa
piété que le transcendant 23)
Ici il faut remarquer que la dernière partie concernant le transcendant
été omise dans la traduction de Séguy ce qui est regrettable puisque Simmel
établit une équivalence fonctionnelle entre divers domaines tous concernées
par le besoin de religion sans accorder de prééminence au transcendant Je
dirai même que cette phrase dans son intégralité résume la perfection la
tentative de Simmel Le transcendant est un mode expression de ce
besoin même si on peut considérer que est en lui il trouve un achè
vement singulier Il en reste pas moins il faut analytiquement détacher
le religieux de son seul accomplissement transcendant puisque ainsi il le
soulignait dans son article sur La religion vue du point de vue de la théorie
de la connaissance II est une infinité de relations sentimentales des
objets très terrestres hommes ou choses que on ne peut désigner que comme
religieuses 24 Pour Simmel le problème est pas de savoir ou de repérer
origine historique de relations de ce type mais de saisir le fait in
térieur du complexe spirituel que compose ensemble des relations un in
dividu un autre ou un groupe le monde religieux tout autant sa place
que dans les phénomènes plus significatifs et plus purs de la religion au sens
usuel du mot 25 La religion ne crée pas la religiosité mais est la reli
giosité qui enfante la religion Cette dernière phrase est mon sens mal rendue
dans la traduction En effet Séguy traduit Nous essayons de prouver
que le monde religieux plonge ses racines dans la complexité spirituelle de
la relation entre individu et ses semblables ou un groupe de ses semblables
et que ces relations constituent les plus purs phénomènes religieux au sens
conventionnel du terme Si équivalence fonctionnelle religiosité/émotion
de âme en tant que matériau susceptible être formé de multiples manières
disparaissait tout heure ici les relations sociales revêtent une dignité qui
ne leur était pas accordée car ces relations peuvent être empreintes de reli
giosité sans pour autant ni être la source la religiosité est une fonction de
âme- ni se confondre avec les phénomènes formés de manière purement
religieuse Bien au contraire La piété présente dans les socialisations non

23 Die Gegenstände der Religiosität die der Mensch innerhalb gewisser sozialer Be
ziehung findet sind als solche genau so gut Produkte seiner Frömmigkeit wie das Transzendente
es ist SiMMEL Die Religion Die Gesellschaft Sammlung sozialpsychologischer Monogra
phien op cit. 33
24 SIMMEL La Religion du point de vue de la théorie de la connaissance op cit.
324 in Sociétés no 11 1986
25 SIMMEL Die Religion op cit. 33

39
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

religieuses exprime pas les plus purs phénomènes religieux il faut même
elle subisse un traitement particulier pour se transformer en religion
Pour faire ressortir ce que Simmel nommé analogie entre relations
sociales et religion il faut comprendre il agit non pas une similitude
accidentelle événements indépendants mais de unité une catégorie spi
rituelle est la même impulsion qui tantôt exprime dans le matériau de
action réciproque humaine tantôt exprime -non pas remaniée mais im
médiatement formée- dans une figure éprouvée pure et autonome imma
nence des unes la transcendance des autres apparitions ne sont que
différenciation de la matière et pour ainsi dire sa disposition dont la fonc
tion fondamentale de la religion empare 26 La foi ou la croyance font
partie de la constitution psychophysique des individus cette catégorie relève
de la connaissance elle est une disposition intellectuelle située juste en des
sous de la recherche de la vérité quant elle la piété est une autre émotion
un sentiment également présent dans ce on appellera la nature humaine
et ces deux catégories peuvent donner lieu des mises en forme différentes
La Gläubigkeit la tendance croire est antérieure aux religions positives et
aux croyances particulières elle donne une tonalité la vie On le voit la
religiosité est un priori elle exprime dans un désir ardent dont la des
cription nécessite le recours des couples opposés qui trouvent une conci
liation dans la religion Toutes choses égales par ailleurs la forme de
socialisation est la mode satisfait le besoin individualisation et celui de
conformité tandis que les formes de socialisation comme la religion assurent
un autre niveau une intégration relativiste des éléments contradictoires qui
forment toute expérience humaine
La foi peut servir illustration et montrer comment une telle attitude re
lève la fois de la religion au sens pur et de relations sociales La croyance
et la foi sont des catégories spirituelles situées juste en dessous de la connais
sance La foi en Dieu la croyance en son existence est la forme religieuse
de la foi que les individus se manifestent les uns envers les autres lors de
leurs relations sociales
Le passage que Simmel consacre la foi est typique de son approche des
catégories il nomme psychosociales voire affectives Pour lui de telles
catégories ont une influence fondamentale sur le maintien des groupes sociaux
Il traitera de la fidélité ou de la gratitude du don et du contre don pour
montrer comment se tissent des liens microscopiques qui créent un climat
obligations on ne peut renvoyer au simple respect de règles déjà établies
On peut lui reprocher un psychologisme ce que fait au passage Séguy
mais mon sens le problème est pas réglé par accusation La micro so
ciologie des liaisons entre les hommes ne saurait se passer une compréhen
sion et une description en termes de psychologie conventionnelle La
référence des sentiments sociaux tels que la confiance 27 que se manifes-

26 SIMMEL Die Religion Die Gesellscha Sammlung sozialpsychologischer Mono


graphien op cit. 34
27 Sur le rôle de la confiance dans la sociologie de Simmel je me permets de renvoyer
mon article La Confiance et les sentiments psychosociaux dans la sociologie de Simmel
Annales de Institut International de Sociologie/Thé Annals of the International Institute of
Sociology Vol.IV-1994 Nelle série 85-107

40
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

tent les uns et les autres permettra de fournir une illustration de sa manière
de faire La foi la croyance se portent sur un sur une relation mais
elles peuvent également se porter sur Dieu Dans ses travaux sur le secret
dont on trouve aussi la trace dans ce passage Simmel précise la place de la
confiance et les degrés de foi dans autre Pour établir les relations sociales
supposent un mélange de savoir et de non savoir propos des autres ne
pouvant jamais établir avec certitude qui est qui il nous faut accorder une
certaine confiance Il un degré supérieur de cette confiance fondée sur
des hypothèses est la foi un homme envers un autre on croit en une
personne sans que cette croyance soit étayée sur des preuves et Simmel ira
même dire contre exhibition de preuves allant en sens contraire
Les relations sociales supposent donc un degré de croyance de homme en
homme est là si on veut une hypothèse psychologique de foi senti
mentale de homme en homme Ce type de foi apparaît de fa on pure
intérieur de la religion élaboration différente du contenu permettant
de distinguer les socialisations de la religion
Une fois de plus une catégorie qui si on la considère sous angle de la
socialisation est bien une condition de la possibilité de toute société formée
religieusement est portée absolu dans la mesure où le degré de non savoir
et de savoir propre la confiance entre les hommes ne saurait jouer de la
même manière propos de la divinité dans ce dernier cas la remise de soi
est totale en de et au-delà des hypothèses que on pourrait établir sur cet
autre Allons même plus loin entrer dans les arcanes de la mesure ou de la
quantité de foi raisonnable attribuer nous ferait sortir de la foi religieuse
au sens fort du terme La foi un homme en un autre donc un caractère
religieux et il est de la plus haute importance de souligner la valeur sociale
une telle foi religieuse Pour le dire de manière paradoxale la foi dans sa
forme sociologique des caractéristiques religieuses mais elle est pas re
ligion le transcendantal apporte pas avec lui le caractère religieux mais
en emparant une religiosité diffuse et immanente il la porte accomplis
sement
Le cadre dans lequel Simmel inscrit sa démarche implique la prise en
compte énergies subjectives considérées comme données la piété ou la dis
position croire sont un élément constitutif de âme amour ou le respect
envers des individus celui de enfant vis-à-vis de ses parents des hommes
envers les institutions de ouvrier vis-à-vis de sa classe des individus vis-
à-vis de la société de la patrie sont autant éléments qui pour Simmel
présentent la religiosité comme une caractéristique de âme humaine même
ils ne sont pas formés religieusement Les digressions sur amour se
comprennent si on tient ce sentiment pour une forme de respect de foi en
autre et on aper oit comment cette catégorie en empare et les intègre
dans les relations interindividuelles comment aussi des énergies secondaires
la fidélité par exemple viennent suppléer embrasement des débuts
Pour mieux comprendre origine et existence de la religion il peut nous
être utile de découvrir que parmi tous les intérêts et relations qui se tiennent en
de ou au delà elle se trouvent certains moments religieux qui sont les points
de départ de ce qui en tant que religion acquis autonomie et indépendance
En traduisant gewisse religiöse Momente par rudiments Séguy
me semble passer côté du sens fondamental du texte qui porte précisément
sur la religiosité immanente laquelle est pas élément premier une

41
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

science mais un élément sans lequel la religion ne pourrait établir Elle


est pas une ébauche mal formée mais un contenu susceptible de nombreuses
mises en forme Simmel poursuit ensuite ainsi
Je ne crois pas que les émotions et les pulsions religieuses ne extériorisent
que dans la religion bien plus on les trouve dans de nombreuses liaisons ... en
tant que parties prenantes toutes sortes occasions la religion se tenant en leur
point culminant leur isolation comme contenu de vie autonome dans le cadre
un domaine plus étroitement délimité ne parvient cette hauteur une fois
ses motifs psychologiques passés travers autres mises en forme sociales
intellectuelles esthétiques Nous observons autre part que les intérêts formés
religieusement se présentent dans des formes sociologiques qui forment le substrat
des relations de culte partir duquel la coexistence introduit unité reli
gieuse 28)
Dire que le rapport de ouvrier sa classe est empreint de religiosité ne
conduit nullement considérer que les mouvements sociaux sont religieux
ils présentent des contenus affectifs qui sont tissés de religiosité pour devenir
religion de tels contenus doivent devenir pour eux-mêmes et en eux-mêmes
objet une mise en forme religieuse et non pas sociale ou esthétique

LA RELIGIOSIT DANS LE DOMAINE ARTISTIQUE

Avant en venir analyse formelle de la socialisation proprement dite


la présentation des relations entre représentation artistique et religion permet
affiner la conception de la religiosité de Simmel Un de ses derniers textes
consacré uvre de Rembrandt explicite le contenu il affecte la notion
de religiosité Selon Simmel dans les tableaux de Rembrandt les hommes
ont pas de religion comme contenu objectif de leur vie mais ils sont reli
gieux La religiosité est une caractéristique de âme humaine que le terme
de piété permet approcher
La religiosité correspond un être intérieur et propre homme partir
duquel établit la relation son Dieu Simmel pose de manière forte idée
de immanence fondamentale de la religiosité
La religiosité ne provient pas de la religion la religiosité est pas un élé
ment qui viendrait ajouter autonomie des actes et du vécu qui serait une
autre nature mais elle les précède sub specie religionis
Une telle immanence de la religiosité assure son imbrication avec autres
contenus de la vie car
Si on veut que la religiosité spécifique en nous apparaisse dans une relation
intérieure avec la vie pratique extérieure est que cette dernière contient déjà la
source un développement religieux en effet innombrables relations entre
les hommes dont les aspects affectifs sans abandonner le domaine empirique
ont une coloration que on ne peut que qualifier de religieuse 29)

28 SIMMEL Die Religion Die Gesellschaft Sammlung sozialpsychologischer Mono


graphien op cit. 77-78
29 SIMMEL Rembrandt 1916 Circe Saulxures 1994 186

42
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

La religiosité est
un mélange de dévouement et de vie propre humilité et de hauteur de
proximité chaleureuse et sensuelle et de timidité distante de confiance et de tra
hison qui fait partie du concept de essence du religieux ... Ces éléments
affectifs sont les vecteurs psychiques de la création de la crédulité des conduites
religieuses dès ils cessent de se rattacher au substrat de ces relations empiri
ques pour créer leur objet propre présent dans au-delà le ou les dieux Des
sentiments et des impulsions religieuses se développent dans tout le champ de la
vie empirique comme ses forces immanentes
Ce passage il est important pour la conception de la religiosité montre
également comment Simmel con oit le travail sociologique et la relation il
entretient nécessairement avec la psychologie Toute socialisation suppose des
énergies subjectives des motifs psychiques dont la sociologie devra tenir
compte mais et est là le point fondamental elle est pas une psychologie
car ce qui intéresse ce sont les formes qui résultent des liaisons entre les
éléments individuels Toute socialisation modèle de tels contenus il faut les
comprendre comme des données Le but de la sociologie est donc de décrire
les formes multiples et variées qui en résultent elle
repose sur étude de la réalité objective de la socialisation même si celle-ci
est portée par des processus psychiques et souvent ne peut être décrite travers
eux 30)
La plasticité de la religiosité en tant que disposition lui permet précisément
être formée de multiples manières dans des liaisons proprement sociales
ou encore selon son entelechie dans la relation religieuse proprement dite

SOCIALISATION ET SOCIOLOGIE FORMELLE DES GROUPES


RELIGIEUX

Dans sa grande sociologie Simmel intéresse au rôle de la religion


plusieurs endroits où elle sera observée en fonction de son incidence sur les
socialisations Dans le second chapitre consacré au rôle du nombre par rapport
aux socialisations il signale existence de formes de socialisation religieuse
qui reposent nécessairement sur un petit nombre de membres Les sectes chré
tiennes qui se caractérisent par un emploi du temps des vêtements particuliers
et expérience subjective un rapport non médiatisé au Christ ne peuvent
concerner de grands nombres puisque le lien entre les membres consiste pré
cisément se singulariser en formant un groupe en contraste avec de grands
groupes Seul isolement par rapport aux grands groupes auxquels ils recou
rent pour leurs besoins externes permet la secte être consciente de sa
différence Dans le cadre de sa sociologie formelle les sectes illustrent im
portance du nombre réduit de participants dans la constitution de certaines
formes de socialisation ainsi que la relation réciproque qui découle de cette
formation avec des groupes plus importants extension du christianisme

30 SIMMEL le problème de la sociologie in RAMMSTEDT WATIER éds


Simmel et les Sciences Humaines Méridiens-Klincksieck Paris 1992 39 traduction de Das
Problem der Soziologie chapitre de SIMMEL Soziologie Untersuchungen über die For
men der Vergesellschaftung in Gesamtausgabe 11 op cit. 24

43
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

ensemble de la société implique la transformation de sa forme sociologique


et de son contenu spirituel
Le troisième chapitre consacré la domination aux relations entre supé
riorité et subordination se servira nouveau exemples empruntés la reli
gion La sociologie des religions en étudiant les formes de subordination
la divinité doit tenir compte de deux figures principales correspondant deux
types organisation religieuse Les premières considèrent Dieu comme le
symbole et la sanctification de leur unité qui précède la sanctification alors
que les secondes dont le christianisme passent au préalable par une repré
sentation de la divinité et une relation individuelle la divinité les deux
éléments construisant unité du groupe La subordination la divinité est
pas du même type elle suppose un lien préalable entre individus ou
au contraire cette liaison des uns aux autres découle du rapport individuel
que chacun entretient avec la divinité La représentation collective ne sacralise
pas unité du groupe elle concerne en premier la relation de chacun la
divinité elle-même La conception individuelle et commune est la cause de
unité alors que dans autre cas la subordination est le résultat une préa
lable existence organique du groupe en tant que tel Il faut donc distinguer
entre les organisations religieuses qui se surimposent des liens communau
taires en général les sociétés primitives et les organisations religieuses qui
comme cela est le cas pour les juifs et les chrétiens deviennent des commu
nautés croyantes de par la relation individuelle le pacte qui lie chacun des
membres la divinité La relation contractuelle commune Jehova que les
juifs partagent immédiatement chacun en particulier est ressentie comme la
force et le sens de appartenance nationale 31 Les organisations religieuses
sont ici présentées comme des exemples de socialisation auxquelles on peut
appliquer les catégories du nombre ou de la subordination le contenu reli
gieux est vu sous angle des mises en formes sociales sans que essence
du religieux soit traitée spécifiquement
Le chapitre VI est consacré entrecroisement des cercles sociaux on
en trouve une première ébauche dans la différenciation sociale de 1890 sans
toutefois que la religion soit traitée avec autant ampleur en 1908 Le
schéma général de ce chapitre est le suivant les sociétés passent une inté
gration un individu un groupe qui définit strictement toutes les autres
affiliations un modèle où individu est socialisé dans des cercles sociaux
entrecroisés cet entrecroisement favorisant un développement de individua-
lité et la mise en place une personnalité multiples facettes dont chacune
correspond un cercle particulier Ce chapitre décrit émergence une per
sonnalité pour qui les grandes associations deviennent de plus en plus diffi
ciles supporter évidemment est alors ce qui est commun et non ce
qui est particulier qui est mis en avant
est dans ce cadre général que Simmel expose le rôle de la religion dès
elle été émancipée de ses liens raciaux nationaux ou locaux Histori
quement la religion correspond deux formes sociologiques une où en
semble des liens sociaux nécessite une croyance commune où la divinité
correspond ensemble des intérêts politiques et sociaux du groupe et autre

31 SIMMEL Soziologie Untersuchungen über die Formen der Vergesellschaftung


in Gesamtausgabe 11 op cit. 169

44
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

où le pouvoir de la religion et des motifs religieux est illustré par indépen


dance vis-à-vis de toute autre appartenance Dans ce second cas la forme
religieuse est avant tout liée individualisme la religion repose sur âme
individuelle et responsable Le christianisme est en ce sens une religion in
dividualiste ce qui explique sa capacité se diffuser au-delà de tout lien
national politique ou ethnique le chrétien portant en lui son appartenance
religieuse quels que soient les devoirs du groupe ou de la communauté où
il se rend Cette possibilité ne serait pas sans fortifier un sentiment de certitude
et de confiance en soi 32)
Le christianisme participe ainsi au mouvement individualisation qui ca
ractérise le développement ou évolution des sociétés
Ainsi et une fois encore Simmel signale que le fait religieux peut être
abordé sous un double angle de vue En effet la signification sociologique
de la religion correspond sa double relation la vie une part elle est
située face tous les contenus de notre existence elle est avant tout opposé
et équivalent de la vie inaffectée par ses intérêts et mouvements séculiers
et autre part elle prend place parmi les segments de cette vie dont elle
était abord séparée et devient un élément de la multitude des relations
approche purement sociologique étudiera les conséquences sur les sociali
sations de leur constitution religieuse
Du point de vue formel il est bien entendu significatif que émergence
des fonctions sacerdotales soit origine de émergence un cercle social
Certes ces fonctions diffèrent une religion une autre mais les relations
entre prêtres et croyants impliquent des rapports formels qui ne sont pas sans
présenter une homologie formelle ou de structure et on peut parler une
position commune des prêtres intérieur du groupe pour ainsi dire compa
rable celle des nobles des guerriers des travailleurs Il en découle une
solidarité intérêt une conscience de soi ein Sich-Verstehen une conduite
commune qui permettent de surmonter antagonisme entre prêtres catholiques
et pasteurs Le prêtre ou mieux le groupe de prêtres est situé une coupe
transversale où appartenance un groupement national confessionnel se
croise avec le groupement de tous les prêtres dont les caractéristiques sont
la fois sociologiques et éthiques métaphysiques Sociologiques puisque dif
férentes des laïcs éthiques métaphysiques car quelles que soient les diffé
rences de contenus spirituels importance accordée de telles croyances est
un point commun tous ces groupes Chaque prêtre se trouve donc pris dans
une relation formelle qui la fois le rend comparable autres prêtres le
distingue des laïcs et quels que soient les points communs avec les prêtres
autres religions le distingue également de ceux-ci 33)
Toujours en relation avec des fonctions sociales il faut également souli
gner que la sphère religieuse établit une division du travail qui grâce or
dination résout la délicate question entre fonctions objectives remplir et
qualités personnelles pour les remplir Puisque la division du travail oblige

beliebige
32 Gemeinschaft
das Bewu tsein
mitnimmt
des Christen
SIMMEL
da er die
Soziologie
Zugehörigkeit
Untersuchungen
zur seinerüber
Kirche
die Formen
in jede
der Vergesellschaftung in Gesamtausgabe 11 op cit. 481
33 SIMMEL Soziologie Untersuchungen über die Formen der Vergesellschaftung
in Gesamtausgabe 11 op cit. 485

45
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

sélectionner les individus pour différentes tâches sélection qui doit tenir
compte des éléments personnels et objectifs il est intéressant de voir la so
lution particulière que la religion apporte ce problème Le candidat la
prêtrise re oit un esprit réel dont il est le représentant
ordination crée esprit elle confère et les qualifications spécifiques pour
la tâche laquelle elle délègue est cette relation exprime le proverbe wem
Gott ein Amt gibt dem gibt er auch den Verstand dazu celui qui dieu donne
une fonction il lui donne également cette fin esprit elle est idéalement ac
complie dans ordination du prêtre 34)
ordination est invention une forme de socialisation par laquelle les
contradictions entre qualités personnelles et fonctions objectives sont résolues
Il serait bien entendu tout fait pertinent mais Simmel ne le fait pas de
voir comment cette production religieuse pu en retour être reprise dans le
cadre autres ordinations purement sociales celles-là

LA SITUATION RELIGIEUSE

Si Simmel analyse des fonctions religieuses de manière sociologique il


ne réduit la religion ni une illusion ni son caractère anthropologique
Pour donner le ton de approche de Simmel il doit être clair il ne se
range pas sous la bannière de la conception propre Aufklärung pour qui
la personnalité du principe divin apporte la preuve que la religion ne serait
que la divinisation déification de humain 35 Comme il le précisera dans
Le Problème de la situation religieuse de notre temps 36) Aufklärung ne
retire la religion que son vêtement non sa vie élan religieux survit la
crise de la transmission de même il résiste toute critique des religions
établies Et il peut résister est parce en de des contenus cristallisés
dans les dogmes la religiosité immanente est la fois un fait et une fonction
de esprit humain est sans doute dans ces travaux interprétation de ac
tualité apparaît au mieux sa position observateur participant et que ap
plique cette phrase de Troeisch Simmel est un enfant et un enfant gâté de
la modernité avec toutes ses terribles maladies et faiblesses 37)
côté de ces deux premières manières envisager le religieux comme
catégorie formative très générale une part et sous aspect des relations
interhumaines du rapport la nature et au sort de autre il place pour
des réflexions plus générales que je nommerai de philosophie sociale ou de
philosophie de la culture Simmel tentera une mise en perspective de la

34 SIMMEL Die Religion Die Gesellschaft Sammlung sozialpsychologischer Mono


graphien op cit. 61-62
35 SIMMEL Die Persönlichkeit Gottes in Philosophische Kultur Gesammelte Essais
Leipzig Klinkhardt 1911 209
36 SIMMEL Le Problème de la situation religieuse in Philosophie de la modernité
II Paris Payot 1990 165-186 introduction et traduction J.-L Veillard-Baron
37 Simmel ist ein Kind und Liebling der Moderne mit allem ihren furchtbaren Krank
heiten und Schwächen TROELSCH Der Historismus und seine Probleme Vol Das lo
gische Problem der Geschichtphilosophie J.B.C Mohr Paul Siebeck) Tübingen 1922 nouvelle
édition de original Scientia Aaleen 1961 s.l 593

46
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

conjoncture et je retiendrai deux textes La Situation religieuse de notre temps


les années 1900 et Le Conflit de la culture moderne 38 Dans ces textes
on pourrait qualifier de diagnostic du présent pour reprendre un terme
Habermas propos de Simmel il reprend la question de la religion sous
aspect des relations entre vie et forme nécessité pour la vie de se couler
dans des formes et en même temps description un désintérêt pour les re
ligions instituées Cette désaffection vis-à-vis des institutions religieuses tra
ditionnelles touche après Simmel surtout les couches les plus cultivées
intéressées par la mystique La religiosité est plus canalisée par les grandes
formations religieuses de même que autres éléments de la vie se détachent
de modes organisation sociale qui semblent vidés de leur contenu Cepen
dant pas plus que la désaffection vis-à-vis des formes traditionnelles de ma
riage et Simmel note que est surtout le cas pour les femmes ne touche
cette disposition de âme ne faire un avec autre disposition empreinte
de religiosité pas plus la disposition religieuse ne peut être éliminée quel
que soit le rapport des individus aux églises instituées Selon lui la situation
de homme moderne le conduit chercher une conciliation des divers aspects
désarticulés de existence dans la religion mais il refuse pour partie les
religions instituées est parce que ces dernières assurent cette réconciliation
hors du mouvement de la vie alors que homme moderne rechercherait au
milieu même de ces contrastes et de cette agitation perpétuelle la délivrance
et la conciliation 39)
Je ne crois pas surinterpréter en disant que les dogmes et les valeurs re
ligieuses intangibles apparaissent comme des obstacles cette immersion préa
lable du contenu religieux dans la vie dans élan vital Et est alors contre
eux que âme veut affirmer sa disposition croire alors elle perdu
la foi dans tous les contenus déterminés 40 Une telle remarque est sans
doute suggestive pour notre temps où il semble en croire de bons auteurs
que émotion religieuse est ordre du jour et que comme époque les
formes religieuses existantes sont séparées et rejetées par la vie religieuse
intérieure sans elles puissent être remplacées par de nouvelles formes
car ici comme ailleurs naît la représentation que cette vie pourrait exprimer
en général sans formes dotées de significations et de droits de créance ob
jectifs et en laissant écouler une force qui explose de intérieur Cepen
dant une telle situation qui exprime pour le domaine religieux la tragédie de
la culture le rapport de la vie des formes le fait que la vie doive se couler
dans des formes est peut-être que transitoire car la vie quoi elle en
ait est condamnée se couler dans des formes
Le rapport la mystique qui selon Simmel caractérise son temps no
tamment les couches cultivées prend tout son sel si on se souvient des
conversations de Marianne et Max Weber le soir tombe sur le Neckar et
Weber après avoir demandé sa femme si elle se considérait comme mystique

38 SIMMEL Le Conflit de la culture moderne in Philosophie de la modernité


Paris Payot 1990 229-260
39 SIMMEL La Religion et les contrastes de la vie in Mélanges de philosophie
relativiste Paris Alean 1912 165
40 SIMMEL Le Conflit de la culture moderne op cit. 256-257

47
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

et entendu sa réponse négative prend le contre-pied et affirme se considérer


comme tel Es könnte sogar sein dass ich einer bin 41)
La religion est une manière de former expérience humaine de même
que art la culture la philosophie ou les relations sociales chacun de ces
domaines isole et sublime des éléments particuliers pour les transformer en
un cosmos de valeurs et de pratiques qui se distinguent alors des autres bien
que autres éléments fassent toujours partie de leur composition finale mais
jouent en contrepoint ou que le rôle attribué des personnages se
condaires La piété ou la dévotion présentes comme sentiment dans la vie
sociale ne deviennent religion comme bien vu Troeisch avec au-
tonomisation de élément immatériel et religieux que contient ce senti
ment 42 La religiosité comme fonction de âme est alors un invariant
anthropologique qui donnera lieu suivant les moments et les circonstances
des mises en forme aussi diverses que possibles
En conclusion je dirai que la religiosité telle que entend Simmel renvoie
autre état décrit par Robert Musil ces états non ratioïdes qui impliquent
ravissement et extase dévouement et remise de soi états empreints de reli
giosité mais non nécessairement élaborés religieusement

Patrick WATIER
Laboratoire de sociologie de la culture
européenne CNRS-Université des Sciences
humaines Strasbourg II

41 Eduard BAUMGARTEN Max Weber Werk und Person Tübingen 1964 677
42 Ernst TROELSCH Religion économie et société in Protestantisme et modernité Paris
Gallimard 1991 136

BIBLIOGRAPHIE RALE

ARON Raymond La Philosophie critique de histoire Seuil Points 1969 1938)


BouDON Raymond Variations sur un thème de Simmel in La Place du désordre Paris PUF
1984 208-219
BOUDON Raymond Introduction Les Problèmes de la philosophie de histoire de SIMMEL
une théorie de objectivité en histoire et dans les sciences sociales 7-52 in Simmel
Les Problèmes de la philosophie de histoire Paris PUF 1984
BOUDON Raymond Simmel théoricien de la connaissance in Art de se persuader des idées
douteuses fragiles ou fausses Paris Fay ard 1990 409-439
FREUND Julien Introduction Simmel 7-78 in Sociologie et Epistemologie Paris PUF
1981
GER Fran ois La Pensée de Simmel Paris Kime 1989
MAFFESOLI Michel La Connaissance ordinaire Paris Méridiens Klincksieck 1985
MOSCOVICI Serge La Machine fabriquer des Dieux Paris Fayard 1988
RAMMSTEDT Orthein WATIER Patrick éds Simmel et les Sciences Humaines Paris Méridiens
Klincksieck 1992
GUY Jean Aux enfances de la sociologie des religions Simmel in Archives de Sciences
Sociales des Religions 17) 1963 5-11

48
SIMMEL RELIGION ET SOCIOLOGIE DE LA RELIGION

SIMMEL Georg Die Religion Die Gesellschaft Sammlung sozialpsychologischer Monographien


Martin Buber ed. Frankfurt am Main literarische Anstalt Rutten Loening 1906
SIMMEL Georg La Religion et les contrastes de la vie in Mélanges de philosophie relativiste
Paris Alean 1912
SIMMEL Georg Sociologie et Epistemologie Paris PUF 1981
SIMMEL Georg Les Problèmes de la philosophie de histoire Paris PUF 1984
SIMMEL Georg La Religion du point de vue de la théorie de la connaissance 1er Congrès In
ternational de Philosophie Paris Morale Générale Colin 1903 319-337 Extrait
in Sociétés no 11 1986
SIMMEL Georg La Philosophie de argent Paris PUF 1988
SIMMEL Georg La Philosophie de la modernité et Paris Payot 1989 et 1990
SIMMEL Georg Le Problème de la situation religieuse in Philosophie de la modernité II
Paris Payot 1990 165-186 présentation J.-L Veillard-Baron
SIMMEL Georg Secret et Société secrète Strasbourg Circe 1991 Postface de Watier
SIMMEL Georg Zur Soziologie der Religion 1898 in Gesamtausgabe Vol Rammstedt
ed. Frankfurt Suhrkamp 1992
SIMMEL Georg Le Problème de la sociologie 1908) in RAMMSTEDT WATIER eds op cit
SIMMEL Georg Le Conflit Circe Saulxures 1992 Préface de Freud
SIMMEL Georg Rembrandt 1916) Circe Saulxures 1994 Postface Deroche-Gurcel
SIMMEL Georg Sociologie Paris PUF 1995 paraître
Sociétés no 11/1986 Autour de Simmel
Sociétés no 37/1992 Simmel
VEILLARD BARON Jean-Louis Introduction Simmel Philosophie de la modernité 7-64
7-61 Paris Payot 1989 et 1990
WATIER Patrick éd Simmel la sociologie et expérience du monde moderne Paris Méridiens
Klincksieck 1986
WATIER Patrick Actualité de Simmel Sociétés no 40/1993
WATIER Patrick La Confiance et les sentiments psycho-sociaux dans la sociologie de Sim-
mel Annales de Institut International de Sociologie/Thé Annals of the International Ins
titute of Sociology Vol IV-1994 Nelle série 85-107

Résumé
article se propose en tenant compte du développement des études sim-
meliennes de saisir les relations entre sociologie pure du phénomène religieux
et analyse de la catégorie religieuse comme cadre général de formation de la
réalité Une première partie rappelle les grands thèmes de la sociologie pure
de Simmel La seconde partie précise les étapes qui mènent la monographie
de 1906 puis commente idée centrale de Die Religion la religion est la mise
en forme une religiosité diffuse présente dans de nombreuses manifestations
ou relations sociales qui ne sont pas strictement parler religieuses Une
approche de certains phénomènes sociaux en terme de religiosité étude des
conditions du passage de la religiosité diffuse la religion approche enfin
des analyses par Simmel de la situation religieuse de son temps complètent le
tableau et illustrent intérêt un nouveau regard critique des sociologues des
religions sur une uvre encore trop méconnue
Abstract
The purpose of this article in view of the development of research work
on Simmel is to give an understanding of the relationship between the sociology
of the religious phenomenon and the analysis of religion as category consi
dered as general pattern in the shaping of reality The first part recalls the

49
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

main themes of imme pure sociology The second part specifies the stages
leading to his 1906 monography and comments on the main ideas of his work
Die Religion Religion is the framework of diffuse religiosity found in
many events or social relations which are not strictly speaking religious Ap
proaching certain social occurrences from the point of view of religiosity stu
dying the way diffuse religiosity blends into religion analysis of
the religious environment of his time gives final touch to the survey and
proves the interest of new critical outlook from sociologists specialized
the religious field on Simmel work not yet estimated at its true value
Resumen
El art culo se propone teniendo en cuenta el desarrollo de los estudios
simmelianos la comprensi de las relaciones entre la sociolog pura de los
fen menos religiosos el an lisis de la categor religiosa como marco general
de la formaci de la realidad En la primera parte se traen colaci los
grandes temas de la sociolog pura de Simmel La segunda parte precisa las
etapas que conducen la monograf de 1906 comenta la idea central de
Die Religion la religi es la formaliz.aci de una religiosidad difusa pre
sente en numerosas manifestaciones relaciones sociales las cuales no son
en sentido estricto religiosas Un acercamiento ciertos fen menos sociales
en términos de religiosidad an lisis de Simmel de la situaci religiosa de su
tiempo completan el cuadro ilustran el interés de una conection nueva mi
rada cr tica por parte de los soci logos de las religiones sobre una obra
poco conocida

50

Vous aimerez peut-être aussi